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À partir d’avant-hierOrient XXI

Ce que Mohammed Ben Salman cherche à Washington

Deux hommes en costume, l'un américain et l'autre saoudien, discutent dans un hall élégant.

La visite de Mohammed Ben Salman à Washington, qui commence ce lundi 17 novembre 2025, s'inscrit dans la stratégie du prince héritier saoudien de renforcer à la fois ses relations personnelles avec Donald Trump et l'alliance de son pays avec les États-Unis. De retour de Riyad, la chercheuse Fatiha Dazi-Héni analyse ces choix.

Accompagné d'une impressionnante délégation comptant près d'un millier de personnes, si l'on en croit Bernard Haykel, spécialiste de l'Arabie saoudite et proche de la cour royale, le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS) compte impressionner son hôte. Il en aura l'occasion avec la conférence d'investissement conjointe saoudo-étatsunienne au cours de laquelle une multitude de contrats sera signée dans les domaines de la Tech et de l'Intelligence artificielle (IA), visant à investir massivement dans les semi-conducteurs et à implanter des data centers tant dans le royaume qu'aux États-Unis.

Le président étatsunien Donald Trump est mieux disposé que son prédécesseur à procéder au transfert de technologie dans le secteur de l'intelligence artificielle, comme le prouve l'annonce faite par cheikh Tahnoun Ben Zayed Al Nahyan, conseiller à la sécurité nationale de la fédération des Émirats arabes unis, lors de sa visite, en février 2025. Il y a révélé un investissement record sur dix ans, atteignant 1,4 trillion de dollars, dans la Tech étatsunienne. Le dauphin saoudien veut lui aussi saisir l'occasion de son voyage pour venir réaffirmer que la sécurité du royaume d'Arabie saoudite reste intimement liée aux États-Unis. Il privilégie donc ce partenaire, qui reste l'acteur central de la communauté internationale pour assurer la sécurité au Proche-Orient. Ce point de vue nous a été systématiquement rapporté lors de nos entretiens aussi bien avec des personnels diplomatiques qu'avec des chercheurs et consultants de think tanks saoudiens lors de notre séjour à Riyad en octobre 2025.

Ni la Chine ni la Russie

En faisant des États-Unis la première destination des investissements saoudiens dans le domaine de la Tech, le royaume confirme aussi son absence d'ambigüité vis-à-vis de la Chine. Celle-ci reste un partenaire économique majeur dans les nouvelles technologies de pointe, mais pas dans le domaine de la sécurité. Quant à la Russie, le Dr Saleh Al Khaltan, spécialiste des relations russo-saoudiennes et enseignant à la King Saud university (KSU), estime qu'elle a perdu son influence stratégique dans la région depuis sa guerre en Ukraine en dépit du fait que le président Vladimir Poutine continue de s'enfermer dans un narratif victorieux.

Redevable du soutien que Donald Trump lui avait prodigué lors de son premier mandat alors qu'il était plongé dans la tourmente de la sordide affaire de l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, MBS prend soin de jouer habilement sur l'étroite relation personnelle qui le lie au président étatsunien. Il entend ainsi obtenir pour son pays de solides garanties de protection. L'objectif est de se prémunir contre de nouvelles attaques visant des sites stratégiques vitaux, comme celles revendiquées par les houthistes contre les installations pétrolières saoudiennes de Khuraïs et d'Abqaiq, le 14 septembre 2019. Il s'agit aussi d'éviter que ne se reproduise le scénario traumatique des frappes israéliennes contre le Qatar du 9 septembre 2025. Or, les deux fois, l'administration Trump s'est abstenue de venir à la rescousse de ses partenaires du Golfe.

Ces deux évènements ont durablement ébranlé les dirigeants du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Comme l'explique le Dr Abdallah Al-Tayer, conseiller au ministère des affaires étrangères, à la suite des frappes israéliennes sur Doha, les six pays membres ont convenu de raffermir leur solidarité au sein du pacte régional qui a survécu à la crise de cinq ans avec le Qatar. L'essentiel, poursuit ce diplomate, est de maintenir la cohésion des pays membres du CCG afin d'éviter l'écueil de la fragmentation dans un environnement régional fortement détérioré. Les différences de vues demeurent sur d'autres dossiers régionaux, comme sur le Soudan qui est un point de friction majeur entre Riyad et Abou Dhabi, mais aussi sur le Yémen où les conflits d'intérêts entre l'Arabie saoudite, les EAU et Oman sont connus de tous. Mais tous s'accordent de ne pas s'en ouvrir publiquement et de donner la priorité à la cohésion et à la sécurité au sein.

Une fragilité structurelle du royaume

Si l'Arabie saoudite se satisfait de l'affaiblissement de l'Iran dans la région, le contexte de l'après 7 octobre 2023 ne modifie pas la fragilité structurelle du royaume et des monarchies voisines. Elles restent très dépendantes du dispositif sécuritaire étatsunien mais elles le perçoivent surtout comme étant prioritairement destiné à la protection d'Israël.

Aujourd'hui, c'est davantage la domination militaire écrasante d'Israël que redoutent Riyad et les autres monarchies du Golfe. Elle est perçue comme l'élément le plus déstabilisant dans la région1. Les ambitions expansionnistes d'Israël au Liban et en Syrie, les nombreuses violations du cessez-le-feu à Gaza depuis l'adoption du plan Trump, la recrudescence des violentes attaques commises par les colons contre les Palestiniens de Cisjordanie avec la complicité de l'armée israélienne, sont perçues comme une volonté délibérée de fragmenter la région.

Si le dialogue est de mise avec Téhéran, Riyad considère que l'Iran, bien qu'affaibli, demeure en capacité d'activer ses réseaux dont les milices chiites en Irak ou encore les houthistes au Yémen. Pour résumer, explique Saleh Al-Khaltan, Riyad considère que « l'hégémonie israélienne au Proche-Orient constitue la menace la plus sérieuse dans la région. Dans le même temps, un Iran affaibli, mais résilient, qui n'a pas renoncé à soutenir ses proxys, certes amoindris, demeure un point de vigilance sérieux ».

Cette instabilité régionale persistante explique que, pour le prince héritier, la priorité, bien plus que l'achat d'avions de chasse F-35 est d'obtenir de Washington la signature d'un accord de sécurité mutuelle. Celui-ci prendrait d'abord la forme d'un Ordre exécutif, qui ne nécessite pas l'aval du Congrès, pour se formaliser ensuite en un accord de sécurité engageant et pérenne, dans la continuité des discussions engagées avec le président Joe Biden. Concernant l'accord de sécurité, il s'agit d'obtenir un degré d'engagement plus substantiel que ce que Doha a décroché avec le décret signé le 29 septembre 2025 par le président Trump (qui n'engage que sa parole) et qui stipule que toute attaque contre le Qatar serait considérée comme « une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis ».

Concernant les pourparlers relatifs à la coopération sur le nucléaire civil, des rumeurs circulaient à Riyad selon lesquelles les autorités accepteraient de renoncer à l'enrichissement à des fins civiles, si le royaume était assuré de signer un traité garantissant sa protection indépendamment de la coloration politique de l'administration en charge.

Le professeur Hisham Al-Ghannam, directeur du programme sur les études de sécurité nationale à la Nayif University for Security Sciences (Riyad), insiste sur la valeur institutionnelle de la garantie sécuritaire que le prince est venu chercher ; l'Arabie saoudite ne peut se satisfaire de gestes et paroles symboliques. C'est selon lui, précisément ce qui a poussé Riyad et Islamabad à signer un accord de défense mutuelle le 17 septembre 2025, une semaine après les bombardements israéliens sur Doha. L'objectif était d'adresser un signal à Washington, indiquant que le royaume dispose d'autres options pour instaurer un rééquilibrage stratégique des rapports de force.

L'imprévisibilité de Donald Trump

La difficulté qui se pose néanmoins pour MBS est de dépasser la relation transactionnelle qui le lie intimement au président Trump et à sa famille, dans le but de consolider une relation bilatérale institutionnelle. En effet, le prince, pas plus que les diplomates, chercheurs et Saoudiens rencontrés, ne sont dupes de l'imprévisibilité du président Trump. Ils citent notamment le camouflet qu'il a infligé au premier ministre indien Narendra Modi, avec la surtaxe de 50% de droits de douane imposée en août 2025. Le pays jouait pourtant un rôle pivot dans la stratégie étatsunienne de contrer la concurrence chinoise.

Galvanisé par une dynamique économique réelle qui ne se réduit pas à des mégas projets coûteux et peu probants ou à une industrie touristique de luxe dont les retours sur investissements interrogent, le royaume se positionne comme le marché le plus attractif de la région. En témoigne la neuvième session du Future Investment Initiative qui s'est tenue à Riyad du 27 au 30 octobre 20252. Cependant, le développement du pays est fortement contraint par l'environnement géopolitique instable, voire chaotique. L'avenir des projets pour diversifier l'économie du pays conformément au plan Vision 2030 est donc lié à l'impératif de parvenir à stabiliser la région.

Convergence sur la Syrie

Cette visite est l'occasion pour le prince héritier de présenter l'approche saoudienne pour engager un processus de stabilisation. Il souhaite aussi convaincre le président Trump que l'intégration des pays arabes aux accords d'Abraham exige de franchir certaines étapes indispensables. À commencer par l'établissement d'une feuille de route pour mettre en œuvre une solution globale et durable incluant la création d'un État palestinien, seule solution en mesure de stabiliser durablement la scène proche-orientale. Cela implique également de mettre un terme à l'expansionnisme israélien au Levant.

Le prince héritier s'attachera à souligner au cours de cette visite les points de convergence entre les visions saoudienne et étatsunienne. La Syrie, jugée prioritaire par Riyad car elle constitue la porte d'entrée pour procéder à la dissolution des milices actives dans la région, est le dossier-type où la convergence de vues avec le président Trump est la plus forte. MBS a développé un intense lobbying auprès de Donald Trump qui a conduit celui-ci à lever les sanctions économiques qui pesaient sur la Syrie. Le premier étatsunien a également adoubé Ahmed Al-Charaa en l'accueillant à la Maison Blanche, une première pour un président syrien. Ce soutien étatsunien à la Syrie d'Al-Charaa est fondamental pour Riyad, car la déstabilisation du nouveau pouvoir à Damas serait susceptible de profiter à des ingérences iraniennes qu'Israël exploiterait en fragmentant davantage le pays.

Un certain optimisme est perceptible à Riyad compte tenu de l'investissement manifeste mobilisé par l'administration Trump au Proche-Orient. En l'absence de la Russie, de la Chine et dans une moindre mesure de l'Europe, les États-Unis redeviennent l'acteur incontournable de la région et le seul en mesure de faire bouger les lignes.

Le dossier libanais

Riyad se réinvestit également dans le dossier libanais, mais de façon prudente et plutôt alignée sur la position étatsunienne. Celle-ci consiste à insister sur la nécessité de mener les réformes qui s'imposent pour parvenir à un accord avec le FMI, à lutter contre le trafic de drogue et à parvenir au désarmement du Hezbollah. Cependant, Riyad travaille étroitement avec Paris pour stabiliser la situation politique afin de renforcer et soutenir l'armée libanaise. Le royaume s'impatiente toutefois des retards dans le désarmement du Hezbollah. Néanmoins, Riyad a donné son feu vert pour l'envoi d'une délégation d'investisseurs au Liban et d'une mission chargée d'examiner la réautorisation des exportations libanaises vers le royaume. Une évolution récente accueillie positivement à Beyrouth3.

Même si rien n'est réglé concernant la mise en œuvre de la seconde phase du plan Trump à Gaza, Riyad compte agir en concertation étroite avec Paris. La difficulté pour le prince héritier sera de convaincre son hôte d'avancer sur la base de la reconnaissance d'un État palestinien, et non sur celle d'un plan bâclé pour lequel ni Riyad ni les autres monarchies du Golfe ne sont prêtes à payer le prix.

Avec cette visite, MBS espère consolider sa stature internationale et s'imposer comme l'interlocuteur majeur du président Trump pour aboutir à la stabilisation de la région. Il affiche son ambition de faire du royaume un acteur diplomatique soucieux de conduire une politique d'équilibre sur la scène régionale, en discutant avec l'ensemble des acteurs, aussi bien avec la Turquie sur la Syrie qu'avec l'Iran sur le Liban, le Yémen ou l'Irak. Il devrait ainsi inciter Washington à relancer les négociations avec l'Iran sur le dossier nucléaire afin de prévenir toute tentative de nouvelles attaques israéliennes contre l'Iran.


1Fatiha Dazi-Héni, «  L'Arabie saoudite : Quels leviers de puissance au Proche-Moyen-Orient  ?  », Note de recherche 148, Irsem.fr, 16 octobre 2025.

2Miguel Hadchity, «  FII9 a ‘turning point' as tech and global leaders converge in Riyadh, says event chairman  », Arab News, 27 octobre 2025.

3Mounir Rabih, «  Riyad amorce son retour : une renaissance de Taëf… depuis Beyrouth  », L'Orient Le Jour, 15 novembre 2025

Ce que Mohammed Ben Salman cherche à Washington

Deux hommes en costume, l'un américain et l'autre saoudien, discutent dans un hall élégant.

La visite de Mohammed Ben Salman à Washington, qui commence ce lundi 17 novembre 2025, s'inscrit dans la stratégie du prince héritier saoudien de renforcer à la fois ses relations personnelles avec Donald Trump et l'alliance de son pays avec les États-Unis. De retour de Riyad, la chercheuse Fatiha Dazi-Héni analyse ces choix.

Accompagné d'une impressionnante délégation comptant près d'un millier de personnes, si l'on en croit Bernard Haykel, spécialiste de l'Arabie saoudite et proche de la cour royale, le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS) compte impressionner son hôte. Il en aura l'occasion avec la conférence d'investissement conjointe saoudo-étatsunienne au cours de laquelle une multitude de contrats sera signée dans les domaines de la Tech et de l'Intelligence artificielle (IA), visant à investir massivement dans les semi-conducteurs et à implanter des data centers tant dans le royaume qu'aux États-Unis.

Le président étatsunien Donald Trump est mieux disposé que son prédécesseur à procéder au transfert de technologie dans le secteur de l'intelligence artificielle, comme le prouve l'annonce faite par cheikh Tahnoun Ben Zayed Al Nahyan, conseiller à la sécurité nationale de la fédération des Émirats arabes unis, lors de sa visite, en février 2025. Il y a révélé un investissement record sur dix ans, atteignant 1,4 trillion de dollars, dans la Tech étatsunienne. Le dauphin saoudien veut lui aussi saisir l'occasion de son voyage pour venir réaffirmer que la sécurité du royaume d'Arabie saoudite reste intimement liée aux États-Unis. Il privilégie donc ce partenaire, qui reste l'acteur central de la communauté internationale pour assurer la sécurité au Proche-Orient. Ce point de vue nous a été systématiquement rapporté lors de nos entretiens aussi bien avec des personnels diplomatiques qu'avec des chercheurs et consultants de think tanks saoudiens lors de notre séjour à Riyad en octobre 2025.

Ni la Chine ni la Russie

En faisant des États-Unis la première destination des investissements saoudiens dans le domaine de la Tech, le royaume confirme aussi son absence d'ambigüité vis-à-vis de la Chine. Celle-ci reste un partenaire économique majeur dans les nouvelles technologies de pointe, mais pas dans le domaine de la sécurité. Quant à la Russie, le Dr Saleh Al Khaltan, spécialiste des relations russo-saoudiennes et enseignant à la King Saud university (KSU), estime qu'elle a perdu son influence stratégique dans la région depuis sa guerre en Ukraine en dépit du fait que le président Vladimir Poutine continue de s'enfermer dans un narratif victorieux.

Redevable du soutien que Donald Trump lui avait prodigué lors de son premier mandat alors qu'il était plongé dans la tourmente de la sordide affaire de l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, MBS prend soin de jouer habilement sur l'étroite relation personnelle qui le lie au président étatsunien. Il entend ainsi obtenir pour son pays de solides garanties de protection. L'objectif est de se prémunir contre de nouvelles attaques visant des sites stratégiques vitaux, comme celles revendiquées par les houthistes contre les installations pétrolières saoudiennes de Khuraïs et d'Abqaiq, le 14 septembre 2019. Il s'agit aussi d'éviter que ne se reproduise le scénario traumatique des frappes israéliennes contre le Qatar du 9 septembre 2025. Or, les deux fois, l'administration Trump s'est abstenue de venir à la rescousse de ses partenaires du Golfe.

Ces deux évènements ont durablement ébranlé les dirigeants du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Comme l'explique le Dr Abdallah Al-Tayer, conseiller au ministère des affaires étrangères, à la suite des frappes israéliennes sur Doha, les six pays membres ont convenu de raffermir leur solidarité au sein du pacte régional qui a survécu à la crise de cinq ans avec le Qatar. L'essentiel, poursuit ce diplomate, est de maintenir la cohésion des pays membres du CCG afin d'éviter l'écueil de la fragmentation dans un environnement régional fortement détérioré. Les différences de vues demeurent sur d'autres dossiers régionaux, comme sur le Soudan qui est un point de friction majeur entre Riyad et Abou Dhabi, mais aussi sur le Yémen où les conflits d'intérêts entre l'Arabie saoudite, les EAU et Oman sont connus de tous. Mais tous s'accordent de ne pas s'en ouvrir publiquement et de donner la priorité à la cohésion et à la sécurité au sein.

Une fragilité structurelle du royaume

Si l'Arabie saoudite se satisfait de l'affaiblissement de l'Iran dans la région, le contexte de l'après 7 octobre 2023 ne modifie pas la fragilité structurelle du royaume et des monarchies voisines. Elles restent très dépendantes du dispositif sécuritaire étatsunien mais elles le perçoivent surtout comme étant prioritairement destiné à la protection d'Israël.

Aujourd'hui, c'est davantage la domination militaire écrasante d'Israël que redoutent Riyad et les autres monarchies du Golfe. Elle est perçue comme l'élément le plus déstabilisant dans la région1. Les ambitions expansionnistes d'Israël au Liban et en Syrie, les nombreuses violations du cessez-le-feu à Gaza depuis l'adoption du plan Trump, la recrudescence des violentes attaques commises par les colons contre les Palestiniens de Cisjordanie avec la complicité de l'armée israélienne, sont perçues comme une volonté délibérée de fragmenter la région.

Si le dialogue est de mise avec Téhéran, Riyad considère que l'Iran, bien qu'affaibli, demeure en capacité d'activer ses réseaux dont les milices chiites en Irak ou encore les houthistes au Yémen. Pour résumer, explique Saleh Al-Khaltan, Riyad considère que « l'hégémonie israélienne au Proche-Orient constitue la menace la plus sérieuse dans la région. Dans le même temps, un Iran affaibli, mais résilient, qui n'a pas renoncé à soutenir ses proxys, certes amoindris, demeure un point de vigilance sérieux ».

Cette instabilité régionale persistante explique que, pour le prince héritier, la priorité, bien plus que l'achat d'avions de chasse F-35 est d'obtenir de Washington la signature d'un accord de sécurité mutuelle. Celui-ci prendrait d'abord la forme d'un Ordre exécutif, qui ne nécessite pas l'aval du Congrès, pour se formaliser ensuite en un accord de sécurité engageant et pérenne, dans la continuité des discussions engagées avec le président Joe Biden. Concernant l'accord de sécurité, il s'agit d'obtenir un degré d'engagement plus substantiel que ce que Doha a décroché avec le décret signé le 29 septembre 2025 par le président Trump (qui n'engage que sa parole) et qui stipule que toute attaque contre le Qatar serait considérée comme « une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis ».

Concernant les pourparlers relatifs à la coopération sur le nucléaire civil, des rumeurs circulaient à Riyad selon lesquelles les autorités accepteraient de renoncer à l'enrichissement à des fins civiles, si le royaume était assuré de signer un traité garantissant sa protection indépendamment de la coloration politique de l'administration en charge.

Le professeur Hisham Al-Ghannam, directeur du programme sur les études de sécurité nationale à la Nayif University for Security Sciences (Riyad), insiste sur la valeur institutionnelle de la garantie sécuritaire que le prince est venu chercher ; l'Arabie saoudite ne peut se satisfaire de gestes et paroles symboliques. C'est selon lui, précisément ce qui a poussé Riyad et Islamabad à signer un accord de défense mutuelle le 17 septembre 2025, une semaine après les bombardements israéliens sur Doha. L'objectif était d'adresser un signal à Washington, indiquant que le royaume dispose d'autres options pour instaurer un rééquilibrage stratégique des rapports de force.

L'imprévisibilité de Donald Trump

La difficulté qui se pose néanmoins pour MBS est de dépasser la relation transactionnelle qui le lie intimement au président Trump et à sa famille, dans le but de consolider une relation bilatérale institutionnelle. En effet, le prince, pas plus que les diplomates, chercheurs et Saoudiens rencontrés, ne sont dupes de l'imprévisibilité du président Trump. Ils citent notamment le camouflet qu'il a infligé au premier ministre indien Narendra Modi, avec la surtaxe de 50% de droits de douane imposée en août 2025. Le pays jouait pourtant un rôle pivot dans la stratégie étatsunienne de contrer la concurrence chinoise.

Galvanisé par une dynamique économique réelle qui ne se réduit pas à des mégas projets coûteux et peu probants ou à une industrie touristique de luxe dont les retours sur investissements interrogent, le royaume se positionne comme le marché le plus attractif de la région. En témoigne la neuvième session du Future Investment Initiative qui s'est tenue à Riyad du 27 au 30 octobre 20252. Cependant, le développement du pays est fortement contraint par l'environnement géopolitique instable, voire chaotique. L'avenir des projets pour diversifier l'économie du pays conformément au plan Vision 2030 est donc lié à l'impératif de parvenir à stabiliser la région.

Convergence sur la Syrie

Cette visite est l'occasion pour le prince héritier de présenter l'approche saoudienne pour engager un processus de stabilisation. Il souhaite aussi convaincre le président Trump que l'intégration des pays arabes aux accords d'Abraham exige de franchir certaines étapes indispensables. À commencer par l'établissement d'une feuille de route pour mettre en œuvre une solution globale et durable incluant la création d'un État palestinien, seule solution en mesure de stabiliser durablement la scène proche-orientale. Cela implique également de mettre un terme à l'expansionnisme israélien au Levant.

Le prince héritier s'attachera à souligner au cours de cette visite les points de convergence entre les visions saoudienne et étatsunienne. La Syrie, jugée prioritaire par Riyad car elle constitue la porte d'entrée pour procéder à la dissolution des milices actives dans la région, est le dossier-type où la convergence de vues avec le président Trump est la plus forte. MBS a développé un intense lobbying auprès de Donald Trump qui a conduit celui-ci à lever les sanctions économiques qui pesaient sur la Syrie. Le premier étatsunien a également adoubé Ahmed Al-Charaa en l'accueillant à la Maison Blanche, une première pour un président syrien. Ce soutien étatsunien à la Syrie d'Al-Charaa est fondamental pour Riyad, car la déstabilisation du nouveau pouvoir à Damas serait susceptible de profiter à des ingérences iraniennes qu'Israël exploiterait en fragmentant davantage le pays.

Un certain optimisme est perceptible à Riyad compte tenu de l'investissement manifeste mobilisé par l'administration Trump au Proche-Orient. En l'absence de la Russie, de la Chine et dans une moindre mesure de l'Europe, les États-Unis redeviennent l'acteur incontournable de la région et le seul en mesure de faire bouger les lignes.

Le dossier libanais

Riyad se réinvestit également dans le dossier libanais, mais de façon prudente et plutôt alignée sur la position étatsunienne. Celle-ci consiste à insister sur la nécessité de mener les réformes qui s'imposent pour parvenir à un accord avec le FMI, à lutter contre le trafic de drogue et à parvenir au désarmement du Hezbollah. Cependant, Riyad travaille étroitement avec Paris pour stabiliser la situation politique afin de renforcer et soutenir l'armée libanaise. Le royaume s'impatiente toutefois des retards dans le désarmement du Hezbollah. Néanmoins, Riyad a donné son feu vert pour l'envoi d'une délégation d'investisseurs au Liban et d'une mission chargée d'examiner la réautorisation des exportations libanaises vers le royaume. Une évolution récente accueillie positivement à Beyrouth3.

Même si rien n'est réglé concernant la mise en œuvre de la seconde phase du plan Trump à Gaza, Riyad compte agir en concertation étroite avec Paris. La difficulté pour le prince héritier sera de convaincre son hôte d'avancer sur la base de la reconnaissance d'un État palestinien, et non sur celle d'un plan bâclé pour lequel ni Riyad ni les autres monarchies du Golfe ne sont prêtes à payer le prix.

Avec cette visite, MBS espère consolider sa stature internationale et s'imposer comme l'interlocuteur majeur du président Trump pour aboutir à la stabilisation de la région. Il affiche son ambition de faire du royaume un acteur diplomatique soucieux de conduire une politique d'équilibre sur la scène régionale, en discutant avec l'ensemble des acteurs, aussi bien avec la Turquie sur la Syrie qu'avec l'Iran sur le Liban, le Yémen ou l'Irak. Il devrait ainsi inciter Washington à relancer les négociations avec l'Iran sur le dossier nucléaire afin de prévenir toute tentative de nouvelles attaques israéliennes contre l'Iran.


1Fatiha Dazi-Héni, «  L'Arabie saoudite : Quels leviers de puissance au Proche-Moyen-Orient  ?  », Note de recherche 148, Irsem.fr, 16 octobre 2025.

2Miguel Hadchity, «  FII9 a ‘turning point' as tech and global leaders converge in Riyadh, says event chairman  », Arab News, 27 octobre 2025.

3Mounir Rabih, «  Riyad amorce son retour : une renaissance de Taëf… depuis Beyrouth  », L'Orient Le Jour, 15 novembre 2025

« Les complices du mal », ou les nouveaux islamophobes

Homme avec des lunettes, cheveux bouclés, en discussion, vêtu d'une veste.

L'ouvrage d'Omar Youssef Souleimane prétend révéler les liens entre la gauche, l'islamisme et l'antisémitisme. Le tout à travers de formidables raccourcis qui se nourrissent d'un climat anti-musulmans, et l'alimentent en retour.

Comme les brûlots xénophobes, les pamphlets anti-La France insoumise (LFI) ont le vent en poupe chez les éditeurs français. Ils constituent un sous-genre qui assure à son autrice ou auteur un accès quasi illimité aux plateaux de télévision, aux studios de radio et aux colonnes de la presse, et plus uniquement à ceux de la droite extrême.

L'auteur Omar Youssef Souleimane a eu droit à un pont d'or. Une semaine avant la sortie de son nouveau texte Les complices du mal publié par les éditions Plon et paru le 2 octobre 2025, il était invité dans la matinale de France Inter. La maladroite mise en demeure transmise par les avocats de LFI à l'éditeur pour consulter l'ouvrage avant sa parution transformait efficacement celui-ci en « livre que Mélenchon veut censurer ».

Dans la catégorie non-fiction, l'ouvrage était mi-octobre en tête des ventes, talonné par le propagandiste de la théorie du grand remplacement Philippe de Villiers. Sorti peu de temps avant, Les nouveaux antisémites. Enquête d'une infiltrée dans les rangs de l'ultragauche (Albin Michel, 2025) de la journaliste Nora Bussigny défend une thèse similaire, mais a été presque effacé dans les médias par le texte de Souleimane.

L'argumentaire est rodé, simplificateur à l'extrême : l'antisémitisme n'est plus aujourd'hui à droite, mais à gauche sur l'échiquier politique. Celle-ci est coupable, pour gagner des électeurs, de s'accommoder d'une hostilité ontologique parmi les musulmans pratiquants à l'égard des juifs. Le diagnostic est pourtant contredit par nombre de faits. Le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'Homme (CNCDH) sur l'antisémitisme en France, publié mi-2025, relève une hausse générale des préjugés négatifs sur les juifs après le 7 octobre 2023. Mais il rappelle que les chiffres demeurent, parmi les partisans de gauche, très inférieurs à ceux des partis de droite et d'extrême droite — pourtant soutiens indéfectibles d'Israël1.

Une soirée « pour la République »

Le propos des Complices du mal résonne pleinement avec une multitude de démarches, poussées en particulier par les médias appartenant au groupe Bolloré. Il permet également de légitimer l'initiative du député Laurent Wauquiez (Les Républicains), piteuse tant elle s'est embourbée dans les procédures, de créer une commission parlementaire sur les liens supposés entre les Insoumis et l'islamisme. Omar Youssef Souleimane a d'ailleurs été auditionné par celle-ci le 16 octobre 2025.

L'auteur avait auparavant été invité à s'exprimer lors de la soirée « Pour la République » organisée en mars 2025 par le collectif Agir ensemble, émanation d'Elnet France, acteur central du lobby pro-israélien. La soirée avait réuni droite dure, figures du Printemps républicain et organismes soutenus financièrement par le milliardaire d'extrême droite Pierre-Édouard Stérin. La volonté de stigmatiser un large pan de la gauche est ainsi portée par toute une sphère d'organisations. Le parallèle avec l'éviction réussie de Jeremy Corbyn de la tête du Parti travailliste au Royaume-Uni suite à des accusations d'antisémitisme est parfois saisissant.

L'ouvrage de Souleimane trouve d'autant plus d'écho que, depuis deux ans, l'engagement d'une partie de la gauche en faveur de la Palestine, France insoumise en tête, a pu être décrit dans les médias de masse, et par une part significative des responsables politiques, comme uniquement tactique. Par ailleurs, la démonstration d'Omar Youssef Souleimane est accueillie avec d'autant plus de bienveillance dans la presse que les mobilisations critiquant Israël ont été si fréquemment criminalisées, automatiquement renvoyées à une forme d'antisémitisme. Le texte joue ainsi sur du velours, déroulant sa prose dans un espace qui a érigé le « wokisme », l'anti-colonialisme, le droit international et les aspirations à l'égalité en périls civilisationnels.

L'auteur comme argument

Réfugié syrien d'origine musulmane, né en 1987, devenu français après avoir fui la répression de Bachar Al-Assad, Omar Youssef Souleimane place sa propre trajectoire au cœur de sa démonstration. Dès l'introduction, il explique en somme que c'est parce qu'il a été éduqué dans une société antisémite qu'il sait reconnaître les antisémites et leurs sous-entendus. L'eurodéputée LFI Rima Hassan devient alors, dans son récit, le symbole même de cette supposée dérive antisémite de la gauche : le fait qu'elle ait, comme lui, grandi en Syrie est ainsi présenté comme une preuve de culpabilité. De nombreuses pages lui sont consacrées, et c'est une photo d'elle en manifestation qui figure sur la couverture du livre.

Le profil de l'auteur est censé offrir un surcroît de légitimité à son propos et fonctionne comme un argument d'autorité : « Mon origine, source de souffrance est aussi un outil pour enquêter », affirme-t-il. Il s'agit là d'un procédé qui est assez commun, fréquemment mobilisé par des figures qui portent un discours soi-disant critique sur les Arabes et les musulmans. La dite-humoriste Sophia Aram en est une incarnation devenue bien peu subtile tant son message est obsessionnel et confine à un acharnement qui n'a vraiment plus rien d'amusant. Le dessinateur Riad Sattouf en fut un autre exemple il y a quelques années. Ses souvenirs d'enfance amers en Libye et en Syrie, portés en roman graphique il y a une décennie, l'ont conduit à véhiculer les stéréotypes racistes sur la supposée arriération des Arabes qui, nous racontait-il, sentent parfois l'urine.

L'ouvrage n'est pas dénué de pertinence quand il quitte son objet politique français. Le retour en Syrie de Souleimane après la chute du régime d'Al-Assad n'est pas, par exemple, inintéressant. Mais ces quelques paragraphes — aux nombreux détails qui risquent bien d'ennuyer les non-spécialistes — n'effacent pas sa prétention : sa supposée connaissance intime de l'islamisme lui permet de le démasquer au sein des mobilisations pour la Palestine en France. Charge à lui de déceler les signaux faibles que la plupart des Français, et même les institutions, seraient incapables de voir. Sa socialisation à une religion forcément antisémite, particulièrement quand il a vécu adolescent en Arabie saoudite, était d'ailleurs au centre d'un précédent témoignage publié en 2018 : Le petit terroriste.

Faire feu de tout bois

Le problème principal des Complices du mal réside dans les procès d'intention qu'il formule. D'une part, il monte en épingle divers phénomènes et les érige en dangers pour la démocratie, mais fait fi des rapports de force effectifs. Comme les défenseurs invétérés d'Israël, il fait mine de croire que les digues érigées contre l'antisémitisme auraient sauté à gauche depuis le 7 octobre 2023, et qu'il s'agirait là d'un enjeu tout bonnement existentiel. La mécanique est implacable dès lors que l'auteur fait mine de croire que des errements ou bêtises indéniablement antisémites de quelques jeunes engagés, souvent dépourvus de toute culture militante ou même de formation, marginalisés dans les instances des partis, dicteraient le devenir de la gauche, et donc potentiellement du pouvoir à venir.

D'autre part, l'ouvrage joue sur une vraie ambiguïté. Il se nourrit des préjugés sur l'islam, et sur l'ignorance de sa pratique dans la société française, et en particulier parmi les élites journalistiques et les décideurs, pour aboutir à sa criminalisation de fait. Tout signe de pratique religieuse, même le plus banal — comme la prière —, et toute prise de parole d'un musulman s'exprimant en tant que tel dans l'espace public deviennent des motifs de soupçon, ou des preuves d'une collusion avec l'islamisme antisémite. La permanence de la pratique religieuse devient en elle-même insupportable, la preuve à ses yeux d'une incapacité de la France à se défendre.

Une telle logique fait directement écho à diverses publications, dont la très critiquable recherche de Florence Bergeaud-Blackler sur ce qu'elle nomme le « frérisme ». Le propos s'appuie aussi sur le rapport controversé sur « l'entrisme des Frères musulmans » fuité par le ministre de l'intérieur Bruno Retailleau en juin 2025. Les décisions de fermetures d'associations de lutte contre l'islamophobie, d'écoles musulmanes, de mosquées ou les expulsions de religieux souvent instrumentalisés par le gouvernement depuis une décennie procèdent de la même logique et constituent des atteintes aux libertés publiques, insuffisamment dénoncées.

La mise en scène de l'enquête

L'ouvrage enfin s'appuie sur un ressort sensationnaliste qui mériterait d'être traité avec circonspection par les éditeurs et la presse qui en parle. Les complices du mal est présenté comme une enquête dont les conditions de réalisation ont exigé des techniques d'infiltration poussées, signalant un caractère secret, fermé et foncièrement hostile à l'extérieur. Elle rappelle les élucubrations de Mohamed Sifaoui sur la manière dont il avait infiltré une cellule d'Al-Qaida.

De façon tout à fait intéressante, Les Nouveaux antisémites, de la journaliste Nora Bussigny, offre une identique mise en scène, ici au sein de ce qu'elle nomme « l'ultragauche ». Pour son précédent ouvrage, Les Nouveaux inquisiteurs, paru en 2023, elle prétendait avoir dû revêtir une perruque rose fluo pour donner du crédit à son personnage de militante « wokiste » et pénétrer le milieu, sans éveiller les soupçons des camarades, pour mieux les démasquer. L'on atteint là le risible.

Si Omar Youssef Souleimane s'est épargné le costume multicolore, il confirme aller aux manifestations pour la Palestine, « grimé », comme il le faisait « à Damas », mais là avec un keffieh (pourtant aucunement obligatoire pour défiler !), des lunettes de soleil, un chapeau et du fond de teint. La mise en scène de l'enquête transforme la sphère militante de gauche en espace paranoïaque qui aurait tout à cacher. Au contraire, les mobilisations autour de la question palestinienne ont essentiellement pour fonction de publiciser la guerre à Gaza, d'imposer un récit alternatif qui ne peut gagner qu'en mobilisant le plus grand nombre et en occupant l'espace politique et médiatique.

Cette logique d'ouverture des partisans de la Palestine se double d'une attention particulière des cadres des partis de gauche pour dénoncer les propos antisémites. C'est ainsi que l'enquête de Souleimane, par-delà les procès d'intentions, accouche d'une souris. Les pages sur les mobilisations au sein des universités, par exemple à Sciences Po, manquent réellement de substance, reposant essentiellement sur le récit d'un étudiant affilié au Printemps républicain. L'auteur semble par ailleurs incapable de mobiliser des exemples de condamnation par la justice pour racisme ou antisémitisme d'élus, cadres ou intellectuels issus de cette gauche ici injuriée. L'on en vient presque à se demander si la seule faute de celle-ci, aux yeux de Souleimane, ne serait pas son utilisation du terme génocide pour parler de la guerre israélienne à Gaza. Il fait en tout cas le relevé constant, et toujours à charge, de ses occurrences dans les déclarations de tel ou tel cadre ou militant.

Signe de la faiblesse de l'enquête, l'on s'étonnera de ne trouver dans l'ouvrage aucune mention d'Ismaël Boudjekada poursuivi pour des propos désignant Yahya Sinouar, chef du Hamas à Gaza tué par un drone israélien le 16 octobre 2024, comme un « héros », ainsi que pour des déclarations homophobes. Élu d'opposition dans le Doubs et candidat aux élections législatives de 2024, il avait été à tort présenté comme soutenu par la France insoumise dans des médias. Il doit être jugé le 23 octobre 2025.

Finalement, l'argumentaire porté par le livre adopte une logique qui confine au complotisme. La participation des musulmans au débat public et leur engagement dans un cadre non religieux constituent en eux-mêmes les signes d'un entrisme et d'une volonté de manipulation secrètement portés au niveau collectif, comme coordonnée et qui ont trouvé en LFI un « Cheval de Troie ». Le simple exercice de la foi se trouve lui-même criminalisé et renvoyé au terrorisme. Dans la France de 2025, un tel argumentaire spécieux, dès lors qu'il cible la gauche et les musulmans, est érigé en discours de vérité, en un cri d'alerte qui donne accès à la quasi-totalité des médias généralistes.


1Pour La France insoumise, le sondage réalisé révèle que 40 % des partisans développent des préjugés décrits comme antisémites, contre 45 % de celles et ceux qui s'affilient aux partis de la droite, et 55 % au Rassemblement national.

Sonallah Ibrahim. La fiction comme quête de la vérité

Homme avec des lunettes, veste et cravate, devant un arrière-plan coloré et abstrait.

Critique du capitalisme et de l'hégémonie occidentale, communiste dans l'Égypte de Gamal Abdel Nasser, dont il fréquente les geôles, observateur incisif de la société, Sonallah Ibrahim a marqué la littérature arabe de son style épuré, incarnant très tôt l'avant-garde. Il est mort le 13 août, à l'âge de 88 ans.

L'écrivain égyptien Sonallah Ibrahim nous a quittés il y a quelques jours, au terme d'une carrière littéraire longue de cinq décennies, qui l'a imposé comme l'une des incarnations les plus réussies de l'idéal de la république arabe des lettres. Il portait en lui une littérature à la fois pure et engagée, une littérature prête à expérimenter tous les outils développés par la narrativité moderne, pourvu qu'ils servent l'ambition de l'écrivain, à savoir dire la vérité à la société, dans un contexte où dire la vérité est un acte politique, un appel au changement. Si beaucoup d'autres ont incarné cet idéal, chacun à sa manière, Sonallah Ibrahim occupe une place singulière dans le champ littéraire arabe parce qu'il s'est toujours efforcé de lui être fidèle dans son mode de vie et dans ses choix professionnels, jusqu'à un point où peu de ses pairs ont voulu ou pu le suivre.

Dans le contexte égyptien, cela signifie une série de choix difficiles, comme celui d'éviter autant que possible tout compromis avec les puissances extérieures qui entament la liberté du créateur. Sonallah Ibrahim n'a jamais occupé de poste public, à l'exception des deux années (1966-1968) où il est journaliste à la Middle East News Agency (Agence de presse du Moyen-Orient, MENA), l'agence de presse nationale ; fait rarissime dans le milieu littéraire égyptien et arabe, il s'est toujours tenu à distance de l'édition et de la presse sous contrôle de l'État (égyptien ou d'autres pays arabes) — rares exceptions, les ouvrages qu'il écrivit dans les années 1970 pour Dar Al-Fata Al-Arabi, la maison d'édition jeunesse créée par des intellectuels palestiniens avec l'appui de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP). Ces choix qui visent à préserver son autonomie l'amènent à renoncer aux ressources ordinaires des écrivains arabes et, comme il ne pouvait espérer un revenu suffisant de la vente de ses livres, l'homme s'astreint à un mode de vie frugal, à l'encontre de la convention sociale égyptienne qui veut que l'époux soit le principal soutien de famille.

L'intellectuel marginal

Pour le dire en termes bourdieusiens, la trajectoire de Sonallah Ibrahim est une expression remarquable de la quête d'autonomie de l'écrivain1, l'un des exemples les plus saillants, dans le champ littéraire égyptien contemporain, de la règle d'or du jeu à « qui perd gagne » : perdre en gains matériels signifie gagner symboliquement, c'est-à-dire gagner la reconnaissance du champ restreint, celle des pairs et de tous ceux, critiques et lecteurs, qui valorisent l'autonomie de l'écrivain.

Le point d'orgue en est sans doute ce jour d'octobre 2003 où il refuse le prix du Caire pour la création romanesque (et le chèque qui l'accompagne) qui lui était décerné par Farouk Hosni, ministre égyptien de la culture. En mettant en scène son geste dans un discours retentissant prononcé lors de la cérémonie même où il était censé recevoir le prix, Sonallah Ibrahim a acquis un prestige moral considérable non seulement auprès de ses pairs, mais aussi de nombre de ses compatriotes, au point que ce geste sera vu rétrospectivement, après la révolution de Tahrir, comme un des premiers clous plantés dans le cercueil du régime de Moubarak (1981-2011).

Cette trajectoire avait été inaugurée en 1966 par Cette odeur-là2, un très court roman censuré sitôt après sa parution, qui devient très vite le texte culte de la nouvelle avant-garde littéraire égyptienne, cette « génération des années 1960 » qui, à la suite des Naguib Mahfouz (1911-2006) et Youssef Idris (1927-1991), fait entrer la fiction arabe de plain-pied dans la modernité littéraire. Cette odeur-là, écrit à partir du journal que tient alors Sonallah Ibrahim, est une sorte d'autofiction où le narrateur, un jeune homme comme lui récemment libéré de prison, décrit ses frustrations au moyen d'une « écriture blanche »3, totalement neuve dans l'écriture arabe.

Pour comprendre la genèse de ce texte révolutionnaire, il faut revenir sur la biographie de son auteur — et sur une histoire familiale très particulière, dont il donnera quarante ans plus tard un écho poignant, également autofictionnel, dans Le Petit Voyeur4.

Sonallah Ibrahim est né du second mariage de son père avec la jeune garde-malade — de quarante ans sa cadette — qu'il avait embauchée pour soigner sa première épouse. Cette naissance inattendue serait à l'origine de ce prénom original, Son‘ Allah, « l'œuvre de Dieu ». Las, la jeune femme doit très vite être internée en hôpital psychiatrique et Sonallah est élevé par ce père, fonctionnaire à la retraite appauvri, qui lui transmet le goût de la lecture.

Ces circonstances, dans le contexte historique de l'après-seconde guerre mondiale, forment un adolescent révolté, passionné de littérature et très tôt politisé. À 18 ans, il perd son père et abandonne ses études pour devenir un militant à plein temps (et clandestin) au sein du Parti communiste égyptien. Les communistes ont beau soutenir Nasser, ils sont réprimés par le régime qui ne tolère aucun pluralisme politique. Le 1er janvier 1959, il est arrêté avec quelques centaines d'autres camarades. Il restera détenu jusqu'au printemps 1964. C'est dans ces années de prison, qu'il compare à une véritable université, qu'il décide d'abandonner la politique, sans, toutefois, renier ses idées, et de devenir écrivain.

Cette odeur-là porte en exergue une citation du romancier irlandais James Joyce : « Je suis un produit de cette race, de ce pays, de cette vie, et je m'exprimerai tel que je suis » (Portrait de l'artiste en jeune homme, 1916). Dans nombre des romans d'Ibrahim, on retrouve ce lien intime entre quête individuelle et recherche de la vérité sociale, qu'il exprime l'une et l'autre sans voile ni fioritures. Dans Étoile d'août en 19745, Le Comité en 19816 et Beyrouth Beyrouth en 1984 (non traduit), ces quêtes sont le fait d'un narrateur à la première personne qui ressemble à l'auteur : c'est un jeune intellectuel embarqué dans une tentative de compréhension du monde qui nous est présenté d'une manière propre à suggérer que sa position, celle de l'intellectuel marginal, sans liens ni allégeances, est la seule qui permette de dévoiler le fonctionnement des pouvoirs économique, politique et idéologique et révéler leur collusion sans les filtres auxquels les autres intellectuels doivent se soumettre parce que leur parole est soumise à des contraintes diverses. Les efforts de ces narrateurs n'aboutissent jamais complètement : ils recueillent des bribes de discours, des fragments de vérité — qui émaillent le récit fictionnel sous la forme de collages de documents ou de pseudo-documents —, mais ils ne parviennent pas à assembler toutes les pièces du puzzle. Cependant, ils se placent dans la meilleure position pour le faire, en restant en marge ou à l'extérieur de ces appareils.

Ces trois romans, ainsi que la parution en 1987 de la première édition non censurée et non expurgée de Cette odeur-là, ont consacré Sonallah Ibrahim comme membre éminent de l'avant-garde littéraire égyptienne et arabe. L'intellectuel marginal confronté aux pièges et aux persécutions des pouvoirs est désormais un écrivain au sommet de son art et de sa carrière.

L'écrivain consacré

La maîtrise de son écriture se donne à lire dans ses romans des années 1990 : Les Années de Zeth7, Charaf ou l'honneur8 et Warda9. Bien que très différents, ils forment une sorte de trilogie, comme l'indique leur titre correspondant au prénom de leurs héros et héroïnes — des prénoms soigneusement choisis pour leur signification.

Dans Les Années de Zeth, chef-d'œuvre d'ironie et d'humour noir, le narrateur omniscient instaure une distance maximale entre son héroïne, personnage aussi banal que médiocre, et lui-même. Tout se passe comme si, en inventant cet alter ego dérisoire10, Ibrahim avait finalement réussi non seulement à assumer pleinement sa marginalité sociale, mais aussi à en faire l'instrument par excellence de son programme de compréhension du monde.

Pour ce faire, il pousse à un haut degré de perfectionnement la technique du collage de coupures de presse qu'il avait déjà utilisée. La réalité telle qu'elle est présentée dans la presse égyptienne apparaît contradictoire, sujette à des récits incomplets et conflictuels, mais, en sélectionnant et en arrangeant les coupures de presse, Sonallah Ibrahim donne à son lecteur les clés pour la comprendre, tout en se plaçant dans une position souveraine : il est celui qui est à même de donner un sens à tout cela, de construire un tableau encyclopédique de l'Égypte des années 1980. Au narrateur omniscient des Années de Zeth correspond un auteur omniscient, un écrivain au sommet de ses moyens, qui nous donne une des plus belles réussites de la fiction arabe contemporaine.

Dans Charaf ou l'honneur, le héros est, à l'instar de Zeth, un Monsieur Tout-le-Monde sans aspérité, condamné à une lourde peine d'emprisonnement pour avoir défendu son « honneur » (sens du prénom Charaf en arabe). Le roman se déroule presque entièrement en prison, que l'auteur construit comme le miroir inversé d'une société rongée par la corruption. Et même si le milieu carcéral qu'il décrit, sur la base d'une véritable enquête ethnographique, est celui des années Moubarak et non celui qu'il a connu sous Nasser, son expérience s'y exprime de diverses manières, et notamment à travers l'autre héros du roman, Ramzi Boutros, cadre supérieur d'une multinationale pharmaceutique, piégé par ses patrons après qu'il a tenté de dénoncer les pratiques de corruption de l'entreprise en Égypte.

Dernier opus de cette trilogie, Warda est aussi le premier où Ibrahim nous présente un héros positif — une héroïne en l'occurrence : Warda, « rose » de la révolution, leader (fictionnelle) de la guérilla du Dhofar qui secoua le sultanat d'Oman dans les années 1960-1970. Le récit alterne entre 1992, moment où le narrateur, un intellectuel égyptien, séjourne à Mascate, et l'époque de Warda, occasion pour l'auteur de rendre un bel hommage aux idéaux de sa jeunesse, mais aussi de s'interroger sur les causes de l'échec du rêve révolutionnaire des années 1960 et sur l'état du monde arabe après la guerre du Golfe.

Tout comme Warda est inspiré par un séjour de Sonallah Ibrahim à Oman, plusieurs de ses romans suivants sont fondés sur ses voyages dans différents pays. Amrikanli, Un automne à San Francisco11, né de son séjour en tant que professeur invité à Berkeley à la fin des années 1990, aurait pu être intitulé « le déclin de l'empire américain », tandis que Le Gel12, écrit à partir de son journal d'étudiant à l'Institut de cinématographie de Moscou entre 1971 et 1974, brosse un tableau sans complaisance du « socialisme réel ». Outre la grande richesse documentaire de tous ces romans, un trait constant de l'écriture de Sonallah Ibrahim est sa manière extérieure, dénuée de tout jugement moral comme de tout tabou, de décrire l'intimité de ses personnages. De ce point de vue aussi, il sera resté toute sa vie fidèle aux idéaux de sa jeunesse.

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1NDLR. L'autonomie est un terme employé par les sociologues de la littérature pour penser l'organisation du champ littéraire au sein des sociétés modernes. Il désigne sa capacité à s'autodéterminer et à s'autoréguler en fonction de règles, d'intérêts et de hiérarchies qui lui sont propres. Pour Bourdieu, l'autonomie est une force de résistance contre l'instrumentalisation de la littérature au profit d'intérêts extérieurs qu'ils soient économiques, moraux, politiques ou religieux.

2Sonallah Ibrahim, Cette odeur-là, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 1992.

3Style littéraire le plus neutre dans sa forme, visant au minimalisme, voire à une froideur clinique, afin de se focaliser sur le fond, les idées, les émotions, de manière directe.

4Sonallah Ibrahim, Le Petit Voyeur, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 2008.

5Sonallah Ibrahim, Étoile d'août, trad. Jean-François Fourcade, Actes Sud (Babel), 2022 (1re éd. Sindbad, 1987).

6Sonallah Ibrahim, Le Comité, trad. Yves Gonzalez-Quijano, Actes Sud, 1992.

7Sonallah Ibrahim, Les Années de Zeth, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 1993.

8Sonallah Ibrahim, Charaf ou l'honneur, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 1999.

9Sonallah Ibrahim, Warda, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 2002.

10«  Zeth  », est la transcription phonétique de «  ذات  », prénom de l'héroïne du roman, qui signifie entre autres «  soi, sujet  ». Comme le relève Samia Mehrez, Sonallah Ibrahim pourrait dire, à l'instar de Flaubert à propos de Madame Bovary : «  Zeth, c'est moi  !  » (S. Mehrez, Egyptian Writers between History and Fiction. Essays on Naguib mahfouz, Sonallah Ibrahim and Gamal al-Ghitani, Le Caire, AUC Press, 1994).

11Sonallah Ibrahim, Amrikanli. Un automne à San Francisco, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 2005.

12Sonallah Ibrahim, Le Gel, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 2015.

L'Arabie saoudite, nouveau pôle d'influence aux États-Unis

Deux hommes souriants, l'un en costume, l'autre en tenue traditionnelle, posent ensemble.

Sans parvenir à détrôner Israël, l'Arabie saoudite, mais aussi les Émirats arabes unis et le Qatar ont acquis un nouveau poids auprès de Donald Trump. Les motivations du président américain relèvent à la fois de la géo-économie et de ses intérêts personnels. Mais qui peut encore se fier à ses engagements ?

La première visite à l'étranger du président Donald Trump au cours de son deuxième mandat (hormis celle consacrée aux obsèques du pape François à Rome) s'est déroulée du 13 au 16 mai 2025 dans les trois pays les plus actifs diplomatiquement du monde arabe : l'Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis. Elle s'est accompagnée d'une moisson de contrats signés ou promis (acquisition d'armements et d'avions civils) et d'annonces d'investissements vertigineux liés à la technologie et notamment à l'intelligence artificielle (IA), qui sont évalués à plus de deux mille milliards de dollars via les fonds souverains du Golfe et les grandes compagnies publiques liées aux industries minières, d'hydrocarbures ou de défense.

Ces monarchies, et plus particulièrement l'Arabie saoudite, sont apparues comme un pôle d'influence capable d'infléchir en partie les orientations de la politique étatsunienne. Cependant, le caractère transactionnel de la diplomatie trumpienne et sa méthode erratique incitent à tempérer les premières déclarations enthousiastes sur le succès éclatant de cette visite pour les monarques du Golfe et notamment pour le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS).

Une chose est sûre, l'alchimie entre le président étatsunien et MBS fonctionne parfaitement. Le discours élogieux prononcé par Donald Trump sur le « miracle de la modernité selon une méthode arabe réalisé en huit ans en Arabie saoudite par MBS », avec les Émirats arabes unis comme modèle référent, se voulait un vibrant hommage à « l'avenir radieux qui s'offre aux pays du Golfe, car forgé sur le business et le commerce et non par le chaos », allusion transparente à l'Iran1.

Les perspectives d'un accord avec Téhéran

Le slogan America First du MAGA (« Make America Great Again ») de Trump résonnait avec le Saudi First de la Vision 2030 de MBS. Comme le souligne Yasmine Farouk, directrice Golfe Péninsule arabique à l'International Crisis Group2, le président Trump a traité le royaume comme un partenaire stratégique en lui conférant le statut de leader régional du Proche-Orient et non plus seulement comme un État ami ou simplement client comme les États du Golfe avaient coutume d'être considérés.

Les annonces politiques du président Trump de poursuivre les négociations avec Téhéran pour parvenir à un nouvel accord nucléaire et celle, plus surprenante, de la levée des sanctions économiques contre la Syrie, ajoutée à sa rencontre avec le président syrien Ahmed Al-Charaa à Riyad, ont constitué un réel succès diplomatique pour Riyad, et un revers pour Israël. C'est le résultat d'un travail de lobbying de la diplomatie saoudienne en étroite concertation avec Ankara pour convaincre le président Trump d'œuvrer à la stabilisation de la région enfoncée dans le profond chaos engendré par la dévastation de Gaza depuis le 8 octobre 20233. En coordination avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan et l'émir du Qatar, le prince héritier saoudien engrange un succès diplomatique certain qui lui confère une légitimité de leader régional conduisant une diplomatie de détente au contraire du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou.

Revirement saoudien

L'autre gain substantiel pour MBS est d'avoir convaincu Trump que ce contexte dramatique ne pouvait pas déboucher sur une normalisation avec Israël. Désormais, le président étatsunien ne conditionne plus, contrairement à son prédécesseur Joe Biden, le renforcement des relations bilatérales de défense et une coopération sur le nucléaire civil à la normalisation des relations entre Riyad et Tel-Aviv.

De même, en dépit des déclarations contradictoires, le président Trump a maintenu le cap des négociations avec Téhéran, prenant en compte les vives préoccupations de ses interlocuteurs du Golfe sur les risques de déflagration dans la région en cas de conflit ouvert entre Israël et l'Iran. Riyad a activement défendu l'idée de voir signé un nouvel accord sur le nucléaire, contrairement à sa position antérieure d'hostilité au Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) signé en 2015. Cette position avait contribué à encourager la politique de sanctions maximales à l'encontre de Téhéran, décidée lors du premier mandat Trump et à la dénonciation de l'accord en mai 2018.

Preuve du revirement saoudien radical sur la question nucléaire iranienne, Khaled Ben Salman, ministre de la défense saoudien et frère cadet de MBS, a remis en mains propres au Guide iranien une lettre, le 17 avril 2025, témoignant du soutien de Riyad pour la réalisation d'un accord permanent sur ce dossier. Cet entrain est aussi largement motivé pour des raisons intérieures. Riyad souhaite en effet développer son propre programme nucléaire et enrichir l'uranium, dont il dispose à foison, à des fins civiles.

De son côté, Téhéran reste très attentif à la décision du président Trump de lever les sanctions contre la Syrie, et en particulier à leur matérialisation concrète. Les Iraniens n'hésitent plus à faire miroiter aux négociateurs étatsuniens, via la médiation d'Oman, les opportunités d'investissements qui s'offriraient aux sociétés étatsuniennes en cas d'accord sur le nucléaire.

Un échec sur la Palestine

En revanche, sur la question palestinienne, la visite du président Trump n'a rien changé et a même constitué, en particulier pour Doha, un échec dans ses efforts constants pour obtenir du gouvernement Nétanyahou un cessez-le-feu à Gaza. De fait, l'insistance de Donald Trump à maintenir son idée de déportation des Palestiniens de Gaza afin de prendre le contrôle de ce territoire pour en faire une « riviera », montre les limites de l'influence politique des États de la région.

Si la relation de Trump avec le premier ministre israélien s'est détériorée, rien n'indique une inflexion majeure de la politique des États-Unis quant au projet du gouvernement israélien en Palestine. Ainsi, le redéploiement de la présence militaire étatsunienne dans la région depuis les attaques du 7 octobre 2023, qui est passée d'environ 34 000 à près de 50 000 hommes à la fin de 2024, semble moins motivé par une planification à long terme que par un soutien indéfectible à Israël et aux menaces perçues en provenance de l'Iran et à l'instabilité en mer Rouge4.

Toutefois, Riyad tentera de capitaliser sur le plan diplomatique lors de la réunion des Nations unies consacrée à la solution à deux États que le prince héritier coprésidera à New York, le 17 juin, avec le président français Emmanuel Macron. Ce dernier pourrait y annoncer, aux côtés du Royaume-Uni et du Canada (voire de nouveaux pays membres de l'UE), la reconnaissance de l'État palestinien, isolant un peu plus Israël.

La Tech, véritable moteur de la visite

Plutôt que d'inscrire le discours de Trump à Riyad dans la lignée du discours du Caire de Barack Obama5 prononcé le 4 juin 2009, celui du président Trump s'inscrit dans le sillage des propos et de la visite d'État de trois jours du président chinois Xi Jinping à Riyad (du 8 au 10 décembre 2022). Tout comme celle de Xi, la visite de Trump a d'abord eu vocation à consolider la relation bilatérale, en traitant le royaume comme un partenaire incontournable de la compétition géoéconomique qui oppose les deux puissances globales.

Contrer la présence technologique et commerciale chinoise au sein des monarchies du Golfe a constitué un axe majeur de cette visite présidentielle étatsunienne comme en témoigne la présence de tous les géants étatsuniens de la Tech à Riyad, Doha ou Abou Dhabi. Les EAU ont ainsi conclu un accord pour héberger le deuxième plus grand centre de données du monde, avec l'achat des semi-conducteurs ultra performants de la compagnie Nvidia. C'est dans le cadre de ce projet colossal d'investissements sur dix ans, d'un montant de mille milliards et 400 millions de dollars que cheikh Tahnoun, à la tête de la compagnie G42 et conseiller à la sécurité nationale auprès de son frère, Mohammed Ben Zayed (MBZ), président des EAU, a fait le choix d'opter pour la Tech étatsunienne. Sa compagnie avait été contrainte par le président Biden de restreindre sa coopération avec la Chine dans le domaine de l'IA.

Cependant, une partie des congressistes étatsuniens demeure sceptique sur la fiabilité émiratie concernant sa prise de distance avec Pékin ou concernant sa diplomatie militarisée et agressive au Soudan6 que Washington réprouve. Elle pourrait peser sur le débat et exiger des mesures concrètes pour s'assurer que l'accès émirati à 500 000 puces de pointe conçues par la multinationale étatsunienne Nvidia dès 2026 ne profite pas à la Chine - ce qui est d'ailleurs un engagement de Donald Trump.

L'ombre de la Chine

Pour sa part, MBS a réitéré son objectif d'investir 600 milliards dans des partenariats avec les États-Unis. Outre l'industrie d'armements, c'est l'IA qui est le centre de son attention que cela soit dans les secteurs d'infrastructure, de la santé, la sécurité ou les coopérations scientifiques. Comme le fait remarquer Jonathan Fulton7 bon connaisseur des relations Chine-Golfe et États-Unis-Golfe, même en ramenant cette somme au chiffre vérifié de 283 milliards, ce montant éclipse largement les contrats d'une valeur de 50 milliards obtenus lors de la visite triomphale d'État du président Xi Jinping à Riyad en 2022. L'annonce de mégacontrats d'armements estimés à 142 milliards de dollars contre le montant record de 121 milliards atteint sous les deux mandats Obama donne un aperçu de la volonté saoudienne de prioriser le partenariat sécuritaire avec les États-Unis.

Pour les monarchies du Golfe, et notamment les EAU et l'Arabie saoudite, qui se livrent une âpre concurrence pour devenir les hubs de l'inter connectivité et de la Tech au croisement des continents africain, européen et asiatique ; l'industrie de l'IA est la clé de voûte de l'ère post-énergie fossile. De fait, ces pays sont jusqu'à présent parvenus à ménager leur coopération avec Pékin, en refusant de faire un choix entre les deux puissances globales. Mais cette visite a été l'occasion pour ces trois monarchies du Golfe d'exprimer leur préférence pour la Tech et la sécurité que leur procure le partenaire étatsunien.

Cependant, avec l'avance prise par l'implantation des entreprises chinoises dans le secteur de l'IA et leurs chaines d'approvisionnement dans la région, la Chine continuera à être un partenaire important sur le long terme. La diplomatie active de Pékin œuvre à renforcer les relations commerciales Sud-Sud dans le cadre de divers sommets multilatéraux (BRICS8, Organisation de coopération de Shanghai— OCS9, ou ASEAN (Association des nations du Sud-Est asiatique en français10)—CCG— Chine11) et de visites bilatérales en Asie du Sud et dans le Golfe, parallèlement au chaos suscité par la guerre des droits de douane lancée par le président Trump.

Durant la visite de Trump, un forum des investissements saoudo-étatsuniens s'est également tenu où il a été question d'édifier l'autre pierre angulaire du renforcement de la coopération bilatérale autour de l'industrie minière stratégique et des terres rares que le royaume possède en quantité. Cette coopération relève d'un impératif de sécurité nationale pour Washington et le royaume offre l'occasion aux États-Unis de réduire sa dépendance vis-à-vis de la Chine dans ce domaine stratégique.

Ainsi, l'Arabie saoudite, qui ambitionne dans le cadre de son programme Vision 2030 de devenir un hub mondial de traitement des minerais, offre aux États-Unis la possibilité de diversifier ses chaines d'approvisionnements. Elle a ainsi rehaussé sa cote en tant que partenaire stratégique clé. Riyad est même parvenu à s'inscrire d'ores et déjà comme partenaire économique de premier plan dans l'ère post pétrolière, alors même que durant le premier mandat Trump, âge d'or du pétrole de schiste, Riyad et Washington étaient devenus des concurrents.

Le second mandat ouvre la voie à une coopération dense, mais la pression du président Trump à maintenir bas les cours du prix du pétrole (autour de 65 dollars) alors que Riyad a construit son budget autour d'un prix moyen de 80 dollars, pourrait contrarier le rythme ambitieux des réformes économiques prévues dans le cadre de la Vision 2030.

Des difficultés à se fier à Donald Trump

Pourtant, il paraît difficile de conclure au lendemain de cette visite que l'influence régionale de Riyad puisse opérer de manière pérenne en raison du caractère transactionnel et personnel des relations qui lient le président Trump à ce jeune monarque et à ses deux homologues qatari et émirati. De même, il n'est pas certain que cette visite, présentée comme destinée à réparer et à renforcer une relation dégradée avec l'Arabie saoudite et le Golfe sous l'administration Biden, ne connaisse de revers, tant le président Trump s'est illustré par de nombreux revirements notamment sur les tarifs douaniers même avec ses alliés les plus proches (pays de l'UE, Grande-Bretagne, Canada où même le Japon).

Cependant, comme les dirigeants du Golfe l'avaient pressenti, le président Trump du fait de son imprévisibilité risque de s'avérer un interlocuteur beaucoup plus difficile à manœuvrer que son prédécesseur par le premier ministre israélien12. Ce qui pourrait le contraindre à revoir à la baisse sa stratégie de guerre sans fin au Proche-Orient.

L'épisode de la négociation menée avec le Hamas et avec l'aide de Doha pour libérer l'otage israélo-étatsunien ou encore l'accord conclu avec les Houthis, avec la médiation omanaise, pour mettre fin aux frappes en mer Rouge sans concertation avec Tel-Aviv, conforte cette intuition des dirigeants du Golfe. C'est l'une des raisons pour lesquelles, outre les relations personnelles et d'affaires qui les lient, les dirigeants du Golfe, MBS en tête, ont affiché leur préférence de voir Donald Trump accéder à la présidence en dépit de son parti pris pro-israélien.

La montée en puissance des monarchies du Golfe dans l'économie mondialisée se combine avec une nouvelle géopolitique de la finance et de l'aide extérieure, au moment où précisément le président Trump retire les programmes de l'US Aid ce qui ouvre de nouvelles possibilités aux États du Golfe. Ces derniers ont donc intérêt à maintenir le cap de la diversification de leurs partenariats commerciaux et industriels dans un monde plus multipolaire où la compétition fait rage sur la meilleure façon de réguler l'économie mondiale.


1«  Trump et le tournant de Riyad  », texte intégral du discours traduit en français, Le Grand continent, 15 mai 2025.

2«  Regional response : How Gulf monarchies leveraged Trump's visit  », European Council on Foreign Relations, 21 mai 2025.

3Anthony Samarani, «  MBS-Erdoğan : la tentation d'un grand rapprochement face à Israël  », L'Orient-Le-Jour, 18 mai 2025.

4Safia Karasick Southey, «  Deterrence or creep  ? US forces quietly surge back to Middle East  », Responsible Statecraft, 24 avril 2025.

5Intitulé «  un nouveau départ  », il visait à refonder les relations de Washington avec le monde musulman, notamment après le désastre de l'intervention étatsunienne en Irak.

6Jean-Pierre Filiu, «  La stratégie séparatiste des Émirats arabes unis  », Le Monde, 11 mai 2025.

7«  Trump in the Gulf, commentary on HK's Chief Executive Lee's Gulf trip, PRC delegation to Morocco, more US sanctions on Iranian oil to China  », The China-MENA Newsletter, 16 mai 2025.

8Les BRICS se composent des dix États suivants : Afrique du Sud, Brésil, Chine, Égypte, Émirats arabes unis, Éthiopie, Inde, Indonésie, Iran, Russie. L'Arabie saoudite préfère, quant à elle, maintenir son adhésion sans l'officialiser.

9Ses membres sont la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan, l'Inde, le Pakistan, l'Iran et Bélarus.

10Ses membres sont les Philippines, l'Indonésie, la Malaisie, Singapour, la Thaïlande, le Brunei, le Viêtnam, le Laos, le Myanmar et le Cambodge.

11«  The Inaugural ASEAN-GCC-China Summit : Economic Aspirations Amid Strategic Ambiguity  », China Global South Project, 23 mai 2025.

12Fatiha Dazi-Héni, «  Riyad et l'administration Trump 2  », Institut de recherche stratégique de l'école militaire (IRSEM), 18 mars 2025.

Israël. La start-up nation au service de la guerre et de l'occupation

L'image montre des ruines d'un bâtiment, avec des débris de toit et des murs effondrés. Deux personnes sont visibles à l'intérieur des décombres, semblant chercher ou s'entraider dans cet environnement chaotique.

Deux enquêtes récentes ont révélé l'ampleur de l'usage de l'intelligence artificielle (IA) dans la guerre génocidaire menée à Gaza, mais aussi dans le contrôle de la population des territoires palestiniens occupés. Les start-up, souvent présentées comme un symbole de la modernité d'Israël, sont en réalité une partie intégrante du complexe militaire de ce pays. Une troisième enquête montre comment le géant américain Microsoft est partie prenante de cette stratégie de mort visant les Palestiniens.

« Une fois que l'on passe à l'automatisation, la génération des cibles échappe à tout contrôle. » Cette phrase qui révèle un emballement meurtrier des méthodes de l'armée israélienne a été prononcée par l'un de ses officiers ayant participé à l'opération « Glaive de fer » à Gaza, qui a suivi l'attaque du 7 octobre 2023. Elle illustre le rôle grandissant de l'Intelligence artificielle (IA) dans la stratégie génocidaire de Tel-Aviv.

Lors de ses interventions militaires, Israël a déjà eu recours à l'IA pour élaborer des processus d'identification des cibles. Mais, pour la première fois après le 7 octobre 2023, l'armée lui a délégué la responsabilité de leurs assassinats et l'autorisation d'élargir le cercle des victimes collatérales, comme l'a révélé une enquête du journaliste Yuval Abraham de +972 magazine, fondée en partie sur des documents obtenus par Drop Site News et menée auprès de sources militaires souhaitant garder l'anonymat1

Trente-sept mille cibles potentielles

Selon Yuval Abraham, l'usage de l'IA qui antérieurement n'était qu'un auxiliaire de fichage et de prise de décision s'est intensifié alors que la part de l'intervention humaine s'est restreinte. En 2021, l'actuel commandant de l'unité d'élite du renseignement israélien 8200, dans un manuel militaire au titre éloquent, « L'équipe humain-machine ou comment créer une synergie entre humain et intelligence artificielle qui va révolutionner le monde », évoquait la nécessité d'un programme de recueil des données et d'automatisation des décisions grâce à l'IA. Un tel projet est devenu opérationnel en 2024 sous le nom de « Lavender » (Lavande).

Dès que Lavender désigne un individu comme étant un militant du Hamas, ce repérage fait office d'ordre d'exécution, sans que soient vérifiées les données qui ont conduit la machine à cette conclusion. En faisant abstraction de leur rang ou de leur grade, l'IA a sélectionné 37 000 Palestiniens selon le principe des « traits » communs aux membres du Hamas et du Djihad islamique, l'armée assumant le risque que cette similarité l'induise en erreur et que le programme désigne des policiers, des membres de la défense civile, des parents de militants, des homonymes comme cibles potentielles. C'est exactement ce qui est arrivé.

Précédemment, l'assassinat d'une seule personne était conditionné par un processus d'identification qui permettait de s'assurer que celle-ci était bien un officier de haut rang de la branche militaire du Hamas, les seuls susceptibles d'être bombardés à leur domicile. Lorsque ce processus a été délégué à l'IA, la phase de vérification de l'identité du suspect a été réduite à une poignée de secondes avant que ne soit déclenché un tir d'élimination.

Lavender a donc joué un rôle déterminant dans l'usage intensif des bombardements, en particulier pendant les premières phases de la guerre durant lesquelles les officiers, couverts par leur hiérarchie, n'ont pas été tenus de vérifier les critères de choix de la machine (bien qu'elle se trompe dans 10 % des cas), s'assurant seulement que la cible était un homme puisque le Hamas et le Djihad islamique n'ont pas recours à des combattantes.

Un fonctionnement qui a conduit l'armée israélienne à tuer quelques 15 000 Palestiniens au cours des six premières semaines de son intervention à Gaza. Ce carnage s'est interrompu non pas pour des raisons morales, mais par peur de manquer de bombes. Une crainte infondée puisque l'aide américaine s'est poursuivie sans interruption.

Deux pour cent de la population de Gaza éliminée en dix mois

B., l'une des sources anonymes de Yuval Abraham, a admis que « en temps de guerre, on n'a pas le temps d'identifier chaque cible. On est donc prêt à accepter la marge d'erreur de l'utilisation de l'intelligence artificielle, à risquer des dommages collatéraux et la mort de civils, à attaquer par erreur, et à s'en accommoder. » Il explique que « la raison de cette automatisation était la volonté constante de créer davantage de cibles à assassiner. Le jour où il n'y avait pas de cibles (dont l'évaluation des caractéristiques était suffisante pour autoriser une frappe), nous attaquions à un seuil plus bas. On nous mettait constamment la pression : “Apportez-nous plus de cibles” Ils nous ont vraiment crié dessus. Nous avons fini (par tuer) nos cibles très rapidement ».

Cette injonction a eu pour effet que 2 % de la population gazaouie a été éliminée en 10 mois, selon les chiffres officiels. L'ambition meurtrière n'ayant pas de limite, l'extension du recensement automatique des hommes à abattre a été doublée par « The Gospel » (L'Évangile), un autre système d'IA, permettant de les localiser au moment où ils pénétraient dans leurs lieux d'habitation. Un couplage d'informations, baptisé de façon cynique « Where's Daddy » (Où est papa ?), qui a permis de frapper les victimes, à l'aube, chez elles, lors de bombardements n'épargnant pas leurs familles.

Selon les chiffres de l'Organisation des Nations unies (ONU), dans le premier mois de la guerre, plus de la moitié des victimes — 6 120 personnes — appartenaient à l'une des 1 340 familles tuées à l'intérieur de leur maison. Dans ce contexte d'anéantissement, il n'est pas surprenant que la plupart soient des femmes et des enfants.

D'autant que l'armée israélienne a privilégié l'usage de bombes non guidées à la précision incertaine, dites « bombes muettes » car elles sont difficiles à détecter. Une autre source anonyme de Yuval Abraham en a décrit le protocole d'utilisation :

La seule question était de savoir s'il était possible d'attaquer le bâtiment en limitant les dommages collatéraux. En effet, nous menions généralement les attaques avec des bombes muettes, ce qui signifiait détruire littéralement toute la maison et ses occupants. Mais même si une attaque est évitée, on s'en fiche, on passe immédiatement à la cible suivante. Grâce au système, les cibles ne sont jamais épuisées. Il y en a encore 36 000 qui attendent.

Cette question des dommages collatéraux a été traitée de façon différente selon les phases de l'intervention israélienne. Au cours de la semaine qui a suivi le 7 octobre 2023, Israël a fait fi des dommages collatéraux comme le confirme B. à Yuval Abraham :

En pratique, on ne comptait pas vraiment les gens [dans chaque maison bombardée] parce qu'on ne pouvait pas vraiment savoir s'ils étaient chez eux ou non. Au bout d'une semaine, les restrictions sur les dommages collatéraux ont commencé. Le nombre est passé de quinze à cinq, ce qui a rendu nos attaques très difficiles, car, si toute la famille était à la maison, nous ne pouvions pas la bombarder. Puis ils ont à nouveau augmenté ce seuil.

Ce qui a autorisé l'armée, en novembre 2023, lorsqu'il s'est agi d'assassiner Ayman Nofal, le commandant de la brigade centrale de Gaza du Hamas, à procéder au meurtre de 300 civils et à détruire par des frappes aériennes plusieurs bâtiments du camp de réfugiés d'Al-Bureij.

Un taux de létalité inconnu au XXIe siècle

Le 5 avril 2024, sollicitée par Radio Canada sur la crédibilité du reportage des deux médias israéliens, Brianna Rosen, qui travaille depuis 15 ans sur la militarisation des nouvelles technologies, dont l'IA, estime que la réponse israélienne accrédite des informations fondamentales mises de l'avant par l'enquête journalistique. « Il y a beaucoup de choses que nous ignorons sur l'utilisation de l'IA par Israël à Gaza. Israël n'a pas été transparent à propos de ces systèmes classifiés », fait-elle valoir, dans un courriel à Radio-Canada. « Mais même si nous ne pouvons pas vérifier tous les détails dans l'article du magazine +972, nous pouvons vérifier certains aspects sur la base des propres déclarations d'Israël », souligne la chercheuse à l'Université d'Oxford et à Just Security, un forum en ligne qui analyse la législation et la politique entourant la sécurité nationale des États-Unis.

« Voici ce que nous savons avec certitude : Israël utilise des systèmes basés sur l'IA pour accélérer le rythme et l'ampleur de la guerre. » Une constatation validée par sa consœur Amélie Ferey, chercheuse au Laboratoire de recherche sur la défense (LRD) à l'Institut français des relations internationales (IFRI) dans un entretien du 18 juillet 2024 à Mediapart : « Ce que l'on voit à Gaza, c'est un taux de létalité quasiment inconnu au XXIe siècle. »

Savoir ce que chaque Palestinien fait

Dans une autre enquête à laquelle s'est associée le journal anglais The Guardian, +972 révèle que l'unité d'élite 8200, logée au sein de la direction du renseignement israélien, a été chargée à l'aide de l'IA de mettre au point un contrôle social au faciès, un Chatbot2 type ChatGPT qui intègre les données collectées sur la vie quotidienne des Palestiniens vivant sous occupation.

Une source du renseignement précise à Yuval Abraham :

L'IA amplifie le pouvoir. Elle utilise les données d'un plus grand nombre de personnes pour mener des opérations, ce qui permet de contrôler la population. Il ne s'agit pas seulement d'empêcher des attaques par balles. Je peux traquer les militants des droits humains. Je peux surveiller les constructions palestiniennes dans la zone C (en Cisjordanie)3. Je dispose de plus d'outils pour savoir ce que fait chaque personne en Cisjordanie.

La direction du renseignement militaire israélien s'est rendu compte que les modèles linguistiques existants ne connaissaient que l'arabe classique et pas, selon les termes d'un officier du renseignement, « les dialectes qui nous haïssent ». Des réservistes travaillant dans des entreprises technologiques privées ont corrigé cette aporie linguistique.

Ori Goshen, cofondateur d'Israeli company AI21 Labs, affirme que plutôt d'utiliser des « outils de recherche primitifs », les agents pourront « poser des questions et obtenir des réponses » d'un chatbot — comme, par exemple, déterminer si deux personnes se sont déjà rencontrées ou si une personne a déjà commis un acte répréhensible ou non.

Le président-directeur général de l'entreprise a toutefois reconnu que « ce sont des modèles probabilistes : vous leur posez une question, et ils génèrent quelque chose qui ressemble à de la magie. Mais souvent, la réponse n'a aucun sens. Nous appelons cela une “hallucination” ».

Ces modèles linguistiques sophistiqués ainsi qu'une surveillance renforcée dans les territoires occupés ont accentué le contrôle d'Israël sur la population et augmenté le nombre d'arrestations — ce qui a conduit, par exemple, Israël à emprisonner autant de Palestiniens qu'il en a libéré dans le cadre de l'accord avec le Hamas.

Microsoft, une entreprise totalement engagée aux côtés de Tel-Aviv

Depuis le 7 octobre, l'armée israélienne a intensifié sa collaboration avec les services du cloud et d'IA de Microsoft et de son partenaire OpenAI, dont le personnel a pris place dans différentes unités pour soutenir le déploiement de ses technologies. Le site Web de l'entreprise reconnaît que « les experts Microsoft de-viennent partie intégrante de l'équipe (du client). »

Des documents commerciaux du ministère israélien de la défense et des dossiers de la filiale israélienne de Microsoft consultés par Yuval Abraham révèlent que des dizaines d'unités de l'armée ont acheté des services de la plateforme du cloud computing4 de Microsoft Azure. Microsoft lui a également fourni un accès étendu au modèle de langage GPT-4 d'OpenAI, le moteur derrière ChatGPT5.

Avant 2024, les conditions d'OpenAI, partenaire de Microsoft, comprenaient une clause interdisant l'utilisation de ses services pour des activités « militaires et de guerre ». Mais en janvier 2024, alors que l'armée israélienne a augmenté sa dépendance à GPT-4 tout en bombardant la bande de Gaza, l'entreprise a discrètement supprimé cette clause de son site Web et a élargi ses partenariats avec les armées et les agences de renseignement nationales — ce dont, bien sûr, a profité Israël.

De nombreuses unités de son armée utilisent les services fournis par Azure : l'unité Ofek de l'armée de l'air, responsable de la gestion de grandes bases de données de cibles potentielles pour des bombardements aériens ; l'unité Matspen, responsable du développement des systèmes de soutien opérationnel et de combat ; l'unité Sapir, en charge du maintien de l'infrastructure des technologies d'information et de communication (TIC) de la direction du renseignement militaire ; la branche technologique de la division des opérations spéciales de la direction du renseignement militaire fabriquant des équipements de surveillance pour le renseignement israélien ; l'unité 8200, escadron de renseignement d'élite de la cyberguerre, et même le corps de l'avocat général militaire, chargé de poursuivre les Palestiniens et, théoriquement, les soldats contrevenants au « code éthique » des Forces de défense d'Israël (FDI).

Ces mêmes documents font état que le système « Rolling Stone » (Pierre qui roule), utilisé par l'armée pour gérer le registre des populations et les déplacements des Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza, bénéficie de la maintenance de Microsoft Azure. L'entreprise conserve des liens étroits avec le ministère de la défense israélien à travers la gestion de projets relatifs à ses « systèmes spéciaux et complexes », y compris des « charges de travail sensibles » qu'aucune autre société du Cloud ne traite.


1Publiée le 25 janvier 2025 par le média en ligne israélo-palestinien +972 Magazine et le site d'information Local Call, les informations ont été relayées par de nombreux médias, The Guardian, Haaretz, L'Humanité, The Washington Post, CNN et Al-Jazirah.

2Automate conversationnel

3Les accords d'Oslo avaient divisé la Cisjordanie en trois zones  ; la zone A sous responsabilité totale de l'Autorité palestinienne  ; la Zone B sous autorité palestinienne, mais dont la sécurité était confiée à Israël  ; la zone C, qui représente plus de la moitié de la Cisjordanie, mais est relativement peu peuplée, sous autorité totale israélienne.

4Serveurs informatiques à distance, hébergés dans des centres de données connectés à Internet pour stocker, gérer et traiter des données.

5Yuval Abraham, «  Leaked documents expose deep ties between Israeli army and Microsoft  », +972, 23 janvier 2025.

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