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À partir d’avant-hierOrient XXI

« Les complices du mal », ou les nouveaux islamophobes

Homme avec des lunettes, cheveux bouclés, en discussion, vêtu d'une veste.

L'ouvrage d'Omar Youssef Souleimane prétend révéler les liens entre la gauche, l'islamisme et l'antisémitisme. Le tout à travers de formidables raccourcis qui se nourrissent d'un climat anti-musulmans, et l'alimentent en retour.

Comme les brûlots xénophobes, les pamphlets anti-La France insoumise (LFI) ont le vent en poupe chez les éditeurs français. Ils constituent un sous-genre qui assure à son autrice ou auteur un accès quasi illimité aux plateaux de télévision, aux studios de radio et aux colonnes de la presse, et plus uniquement à ceux de la droite extrême.

L'auteur Omar Youssef Souleimane a eu droit à un pont d'or. Une semaine avant la sortie de son nouveau texte Les complices du mal publié par les éditions Plon et paru le 2 octobre 2025, il était invité dans la matinale de France Inter. La maladroite mise en demeure transmise par les avocats de LFI à l'éditeur pour consulter l'ouvrage avant sa parution transformait efficacement celui-ci en « livre que Mélenchon veut censurer ».

Dans la catégorie non-fiction, l'ouvrage était mi-octobre en tête des ventes, talonné par le propagandiste de la théorie du grand remplacement Philippe de Villiers. Sorti peu de temps avant, Les nouveaux antisémites. Enquête d'une infiltrée dans les rangs de l'ultragauche (Albin Michel, 2025) de la journaliste Nora Bussigny défend une thèse similaire, mais a été presque effacé dans les médias par le texte de Souleimane.

L'argumentaire est rodé, simplificateur à l'extrême : l'antisémitisme n'est plus aujourd'hui à droite, mais à gauche sur l'échiquier politique. Celle-ci est coupable, pour gagner des électeurs, de s'accommoder d'une hostilité ontologique parmi les musulmans pratiquants à l'égard des juifs. Le diagnostic est pourtant contredit par nombre de faits. Le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'Homme (CNCDH) sur l'antisémitisme en France, publié mi-2025, relève une hausse générale des préjugés négatifs sur les juifs après le 7 octobre 2023. Mais il rappelle que les chiffres demeurent, parmi les partisans de gauche, très inférieurs à ceux des partis de droite et d'extrême droite — pourtant soutiens indéfectibles d'Israël1.

Une soirée « pour la République »

Le propos des Complices du mal résonne pleinement avec une multitude de démarches, poussées en particulier par les médias appartenant au groupe Bolloré. Il permet également de légitimer l'initiative du député Laurent Wauquiez (Les Républicains), piteuse tant elle s'est embourbée dans les procédures, de créer une commission parlementaire sur les liens supposés entre les Insoumis et l'islamisme. Omar Youssef Souleimane a d'ailleurs été auditionné par celle-ci le 16 octobre 2025.

L'auteur avait auparavant été invité à s'exprimer lors de la soirée « Pour la République » organisée en mars 2025 par le collectif Agir ensemble, émanation d'Elnet France, acteur central du lobby pro-israélien. La soirée avait réuni droite dure, figures du Printemps républicain et organismes soutenus financièrement par le milliardaire d'extrême droite Pierre-Édouard Stérin. La volonté de stigmatiser un large pan de la gauche est ainsi portée par toute une sphère d'organisations. Le parallèle avec l'éviction réussie de Jeremy Corbyn de la tête du Parti travailliste au Royaume-Uni suite à des accusations d'antisémitisme est parfois saisissant.

L'ouvrage de Souleimane trouve d'autant plus d'écho que, depuis deux ans, l'engagement d'une partie de la gauche en faveur de la Palestine, France insoumise en tête, a pu être décrit dans les médias de masse, et par une part significative des responsables politiques, comme uniquement tactique. Par ailleurs, la démonstration d'Omar Youssef Souleimane est accueillie avec d'autant plus de bienveillance dans la presse que les mobilisations critiquant Israël ont été si fréquemment criminalisées, automatiquement renvoyées à une forme d'antisémitisme. Le texte joue ainsi sur du velours, déroulant sa prose dans un espace qui a érigé le « wokisme », l'anti-colonialisme, le droit international et les aspirations à l'égalité en périls civilisationnels.

L'auteur comme argument

Réfugié syrien d'origine musulmane, né en 1987, devenu français après avoir fui la répression de Bachar Al-Assad, Omar Youssef Souleimane place sa propre trajectoire au cœur de sa démonstration. Dès l'introduction, il explique en somme que c'est parce qu'il a été éduqué dans une société antisémite qu'il sait reconnaître les antisémites et leurs sous-entendus. L'eurodéputée LFI Rima Hassan devient alors, dans son récit, le symbole même de cette supposée dérive antisémite de la gauche : le fait qu'elle ait, comme lui, grandi en Syrie est ainsi présenté comme une preuve de culpabilité. De nombreuses pages lui sont consacrées, et c'est une photo d'elle en manifestation qui figure sur la couverture du livre.

Le profil de l'auteur est censé offrir un surcroît de légitimité à son propos et fonctionne comme un argument d'autorité : « Mon origine, source de souffrance est aussi un outil pour enquêter », affirme-t-il. Il s'agit là d'un procédé qui est assez commun, fréquemment mobilisé par des figures qui portent un discours soi-disant critique sur les Arabes et les musulmans. La dite-humoriste Sophia Aram en est une incarnation devenue bien peu subtile tant son message est obsessionnel et confine à un acharnement qui n'a vraiment plus rien d'amusant. Le dessinateur Riad Sattouf en fut un autre exemple il y a quelques années. Ses souvenirs d'enfance amers en Libye et en Syrie, portés en roman graphique il y a une décennie, l'ont conduit à véhiculer les stéréotypes racistes sur la supposée arriération des Arabes qui, nous racontait-il, sentent parfois l'urine.

L'ouvrage n'est pas dénué de pertinence quand il quitte son objet politique français. Le retour en Syrie de Souleimane après la chute du régime d'Al-Assad n'est pas, par exemple, inintéressant. Mais ces quelques paragraphes — aux nombreux détails qui risquent bien d'ennuyer les non-spécialistes — n'effacent pas sa prétention : sa supposée connaissance intime de l'islamisme lui permet de le démasquer au sein des mobilisations pour la Palestine en France. Charge à lui de déceler les signaux faibles que la plupart des Français, et même les institutions, seraient incapables de voir. Sa socialisation à une religion forcément antisémite, particulièrement quand il a vécu adolescent en Arabie saoudite, était d'ailleurs au centre d'un précédent témoignage publié en 2018 : Le petit terroriste.

Faire feu de tout bois

Le problème principal des Complices du mal réside dans les procès d'intention qu'il formule. D'une part, il monte en épingle divers phénomènes et les érige en dangers pour la démocratie, mais fait fi des rapports de force effectifs. Comme les défenseurs invétérés d'Israël, il fait mine de croire que les digues érigées contre l'antisémitisme auraient sauté à gauche depuis le 7 octobre 2023, et qu'il s'agirait là d'un enjeu tout bonnement existentiel. La mécanique est implacable dès lors que l'auteur fait mine de croire que des errements ou bêtises indéniablement antisémites de quelques jeunes engagés, souvent dépourvus de toute culture militante ou même de formation, marginalisés dans les instances des partis, dicteraient le devenir de la gauche, et donc potentiellement du pouvoir à venir.

D'autre part, l'ouvrage joue sur une vraie ambiguïté. Il se nourrit des préjugés sur l'islam, et sur l'ignorance de sa pratique dans la société française, et en particulier parmi les élites journalistiques et les décideurs, pour aboutir à sa criminalisation de fait. Tout signe de pratique religieuse, même le plus banal — comme la prière —, et toute prise de parole d'un musulman s'exprimant en tant que tel dans l'espace public deviennent des motifs de soupçon, ou des preuves d'une collusion avec l'islamisme antisémite. La permanence de la pratique religieuse devient en elle-même insupportable, la preuve à ses yeux d'une incapacité de la France à se défendre.

Une telle logique fait directement écho à diverses publications, dont la très critiquable recherche de Florence Bergeaud-Blackler sur ce qu'elle nomme le « frérisme ». Le propos s'appuie aussi sur le rapport controversé sur « l'entrisme des Frères musulmans » fuité par le ministre de l'intérieur Bruno Retailleau en juin 2025. Les décisions de fermetures d'associations de lutte contre l'islamophobie, d'écoles musulmanes, de mosquées ou les expulsions de religieux souvent instrumentalisés par le gouvernement depuis une décennie procèdent de la même logique et constituent des atteintes aux libertés publiques, insuffisamment dénoncées.

La mise en scène de l'enquête

L'ouvrage enfin s'appuie sur un ressort sensationnaliste qui mériterait d'être traité avec circonspection par les éditeurs et la presse qui en parle. Les complices du mal est présenté comme une enquête dont les conditions de réalisation ont exigé des techniques d'infiltration poussées, signalant un caractère secret, fermé et foncièrement hostile à l'extérieur. Elle rappelle les élucubrations de Mohamed Sifaoui sur la manière dont il avait infiltré une cellule d'Al-Qaida.

De façon tout à fait intéressante, Les Nouveaux antisémites, de la journaliste Nora Bussigny, offre une identique mise en scène, ici au sein de ce qu'elle nomme « l'ultragauche ». Pour son précédent ouvrage, Les Nouveaux inquisiteurs, paru en 2023, elle prétendait avoir dû revêtir une perruque rose fluo pour donner du crédit à son personnage de militante « wokiste » et pénétrer le milieu, sans éveiller les soupçons des camarades, pour mieux les démasquer. L'on atteint là le risible.

Si Omar Youssef Souleimane s'est épargné le costume multicolore, il confirme aller aux manifestations pour la Palestine, « grimé », comme il le faisait « à Damas », mais là avec un keffieh (pourtant aucunement obligatoire pour défiler !), des lunettes de soleil, un chapeau et du fond de teint. La mise en scène de l'enquête transforme la sphère militante de gauche en espace paranoïaque qui aurait tout à cacher. Au contraire, les mobilisations autour de la question palestinienne ont essentiellement pour fonction de publiciser la guerre à Gaza, d'imposer un récit alternatif qui ne peut gagner qu'en mobilisant le plus grand nombre et en occupant l'espace politique et médiatique.

Cette logique d'ouverture des partisans de la Palestine se double d'une attention particulière des cadres des partis de gauche pour dénoncer les propos antisémites. C'est ainsi que l'enquête de Souleimane, par-delà les procès d'intentions, accouche d'une souris. Les pages sur les mobilisations au sein des universités, par exemple à Sciences Po, manquent réellement de substance, reposant essentiellement sur le récit d'un étudiant affilié au Printemps républicain. L'auteur semble par ailleurs incapable de mobiliser des exemples de condamnation par la justice pour racisme ou antisémitisme d'élus, cadres ou intellectuels issus de cette gauche ici injuriée. L'on en vient presque à se demander si la seule faute de celle-ci, aux yeux de Souleimane, ne serait pas son utilisation du terme génocide pour parler de la guerre israélienne à Gaza. Il fait en tout cas le relevé constant, et toujours à charge, de ses occurrences dans les déclarations de tel ou tel cadre ou militant.

Signe de la faiblesse de l'enquête, l'on s'étonnera de ne trouver dans l'ouvrage aucune mention d'Ismaël Boudjekada poursuivi pour des propos désignant Yahya Sinouar, chef du Hamas à Gaza tué par un drone israélien le 16 octobre 2024, comme un « héros », ainsi que pour des déclarations homophobes. Élu d'opposition dans le Doubs et candidat aux élections législatives de 2024, il avait été à tort présenté comme soutenu par la France insoumise dans des médias. Il doit être jugé le 23 octobre 2025.

Finalement, l'argumentaire porté par le livre adopte une logique qui confine au complotisme. La participation des musulmans au débat public et leur engagement dans un cadre non religieux constituent en eux-mêmes les signes d'un entrisme et d'une volonté de manipulation secrètement portés au niveau collectif, comme coordonnée et qui ont trouvé en LFI un « Cheval de Troie ». Le simple exercice de la foi se trouve lui-même criminalisé et renvoyé au terrorisme. Dans la France de 2025, un tel argumentaire spécieux, dès lors qu'il cible la gauche et les musulmans, est érigé en discours de vérité, en un cri d'alerte qui donne accès à la quasi-totalité des médias généralistes.


1Pour La France insoumise, le sondage réalisé révèle que 40 % des partisans développent des préjugés décrits comme antisémites, contre 45 % de celles et ceux qui s'affilient aux partis de la droite, et 55 % au Rassemblement national.

Sonallah Ibrahim. La fiction comme quête de la vérité

Homme avec des lunettes, veste et cravate, devant un arrière-plan coloré et abstrait.

Critique du capitalisme et de l'hégémonie occidentale, communiste dans l'Égypte de Gamal Abdel Nasser, dont il fréquente les geôles, observateur incisif de la société, Sonallah Ibrahim a marqué la littérature arabe de son style épuré, incarnant très tôt l'avant-garde. Il est mort le 13 août, à l'âge de 88 ans.

L'écrivain égyptien Sonallah Ibrahim nous a quittés il y a quelques jours, au terme d'une carrière littéraire longue de cinq décennies, qui l'a imposé comme l'une des incarnations les plus réussies de l'idéal de la république arabe des lettres. Il portait en lui une littérature à la fois pure et engagée, une littérature prête à expérimenter tous les outils développés par la narrativité moderne, pourvu qu'ils servent l'ambition de l'écrivain, à savoir dire la vérité à la société, dans un contexte où dire la vérité est un acte politique, un appel au changement. Si beaucoup d'autres ont incarné cet idéal, chacun à sa manière, Sonallah Ibrahim occupe une place singulière dans le champ littéraire arabe parce qu'il s'est toujours efforcé de lui être fidèle dans son mode de vie et dans ses choix professionnels, jusqu'à un point où peu de ses pairs ont voulu ou pu le suivre.

Dans le contexte égyptien, cela signifie une série de choix difficiles, comme celui d'éviter autant que possible tout compromis avec les puissances extérieures qui entament la liberté du créateur. Sonallah Ibrahim n'a jamais occupé de poste public, à l'exception des deux années (1966-1968) où il est journaliste à la Middle East News Agency (Agence de presse du Moyen-Orient, MENA), l'agence de presse nationale ; fait rarissime dans le milieu littéraire égyptien et arabe, il s'est toujours tenu à distance de l'édition et de la presse sous contrôle de l'État (égyptien ou d'autres pays arabes) — rares exceptions, les ouvrages qu'il écrivit dans les années 1970 pour Dar Al-Fata Al-Arabi, la maison d'édition jeunesse créée par des intellectuels palestiniens avec l'appui de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP). Ces choix qui visent à préserver son autonomie l'amènent à renoncer aux ressources ordinaires des écrivains arabes et, comme il ne pouvait espérer un revenu suffisant de la vente de ses livres, l'homme s'astreint à un mode de vie frugal, à l'encontre de la convention sociale égyptienne qui veut que l'époux soit le principal soutien de famille.

L'intellectuel marginal

Pour le dire en termes bourdieusiens, la trajectoire de Sonallah Ibrahim est une expression remarquable de la quête d'autonomie de l'écrivain1, l'un des exemples les plus saillants, dans le champ littéraire égyptien contemporain, de la règle d'or du jeu à « qui perd gagne » : perdre en gains matériels signifie gagner symboliquement, c'est-à-dire gagner la reconnaissance du champ restreint, celle des pairs et de tous ceux, critiques et lecteurs, qui valorisent l'autonomie de l'écrivain.

Le point d'orgue en est sans doute ce jour d'octobre 2003 où il refuse le prix du Caire pour la création romanesque (et le chèque qui l'accompagne) qui lui était décerné par Farouk Hosni, ministre égyptien de la culture. En mettant en scène son geste dans un discours retentissant prononcé lors de la cérémonie même où il était censé recevoir le prix, Sonallah Ibrahim a acquis un prestige moral considérable non seulement auprès de ses pairs, mais aussi de nombre de ses compatriotes, au point que ce geste sera vu rétrospectivement, après la révolution de Tahrir, comme un des premiers clous plantés dans le cercueil du régime de Moubarak (1981-2011).

Cette trajectoire avait été inaugurée en 1966 par Cette odeur-là2, un très court roman censuré sitôt après sa parution, qui devient très vite le texte culte de la nouvelle avant-garde littéraire égyptienne, cette « génération des années 1960 » qui, à la suite des Naguib Mahfouz (1911-2006) et Youssef Idris (1927-1991), fait entrer la fiction arabe de plain-pied dans la modernité littéraire. Cette odeur-là, écrit à partir du journal que tient alors Sonallah Ibrahim, est une sorte d'autofiction où le narrateur, un jeune homme comme lui récemment libéré de prison, décrit ses frustrations au moyen d'une « écriture blanche »3, totalement neuve dans l'écriture arabe.

Pour comprendre la genèse de ce texte révolutionnaire, il faut revenir sur la biographie de son auteur — et sur une histoire familiale très particulière, dont il donnera quarante ans plus tard un écho poignant, également autofictionnel, dans Le Petit Voyeur4.

Sonallah Ibrahim est né du second mariage de son père avec la jeune garde-malade — de quarante ans sa cadette — qu'il avait embauchée pour soigner sa première épouse. Cette naissance inattendue serait à l'origine de ce prénom original, Son‘ Allah, « l'œuvre de Dieu ». Las, la jeune femme doit très vite être internée en hôpital psychiatrique et Sonallah est élevé par ce père, fonctionnaire à la retraite appauvri, qui lui transmet le goût de la lecture.

Ces circonstances, dans le contexte historique de l'après-seconde guerre mondiale, forment un adolescent révolté, passionné de littérature et très tôt politisé. À 18 ans, il perd son père et abandonne ses études pour devenir un militant à plein temps (et clandestin) au sein du Parti communiste égyptien. Les communistes ont beau soutenir Nasser, ils sont réprimés par le régime qui ne tolère aucun pluralisme politique. Le 1er janvier 1959, il est arrêté avec quelques centaines d'autres camarades. Il restera détenu jusqu'au printemps 1964. C'est dans ces années de prison, qu'il compare à une véritable université, qu'il décide d'abandonner la politique, sans, toutefois, renier ses idées, et de devenir écrivain.

Cette odeur-là porte en exergue une citation du romancier irlandais James Joyce : « Je suis un produit de cette race, de ce pays, de cette vie, et je m'exprimerai tel que je suis » (Portrait de l'artiste en jeune homme, 1916). Dans nombre des romans d'Ibrahim, on retrouve ce lien intime entre quête individuelle et recherche de la vérité sociale, qu'il exprime l'une et l'autre sans voile ni fioritures. Dans Étoile d'août en 19745, Le Comité en 19816 et Beyrouth Beyrouth en 1984 (non traduit), ces quêtes sont le fait d'un narrateur à la première personne qui ressemble à l'auteur : c'est un jeune intellectuel embarqué dans une tentative de compréhension du monde qui nous est présenté d'une manière propre à suggérer que sa position, celle de l'intellectuel marginal, sans liens ni allégeances, est la seule qui permette de dévoiler le fonctionnement des pouvoirs économique, politique et idéologique et révéler leur collusion sans les filtres auxquels les autres intellectuels doivent se soumettre parce que leur parole est soumise à des contraintes diverses. Les efforts de ces narrateurs n'aboutissent jamais complètement : ils recueillent des bribes de discours, des fragments de vérité — qui émaillent le récit fictionnel sous la forme de collages de documents ou de pseudo-documents —, mais ils ne parviennent pas à assembler toutes les pièces du puzzle. Cependant, ils se placent dans la meilleure position pour le faire, en restant en marge ou à l'extérieur de ces appareils.

Ces trois romans, ainsi que la parution en 1987 de la première édition non censurée et non expurgée de Cette odeur-là, ont consacré Sonallah Ibrahim comme membre éminent de l'avant-garde littéraire égyptienne et arabe. L'intellectuel marginal confronté aux pièges et aux persécutions des pouvoirs est désormais un écrivain au sommet de son art et de sa carrière.

L'écrivain consacré

La maîtrise de son écriture se donne à lire dans ses romans des années 1990 : Les Années de Zeth7, Charaf ou l'honneur8 et Warda9. Bien que très différents, ils forment une sorte de trilogie, comme l'indique leur titre correspondant au prénom de leurs héros et héroïnes — des prénoms soigneusement choisis pour leur signification.

Dans Les Années de Zeth, chef-d'œuvre d'ironie et d'humour noir, le narrateur omniscient instaure une distance maximale entre son héroïne, personnage aussi banal que médiocre, et lui-même. Tout se passe comme si, en inventant cet alter ego dérisoire10, Ibrahim avait finalement réussi non seulement à assumer pleinement sa marginalité sociale, mais aussi à en faire l'instrument par excellence de son programme de compréhension du monde.

Pour ce faire, il pousse à un haut degré de perfectionnement la technique du collage de coupures de presse qu'il avait déjà utilisée. La réalité telle qu'elle est présentée dans la presse égyptienne apparaît contradictoire, sujette à des récits incomplets et conflictuels, mais, en sélectionnant et en arrangeant les coupures de presse, Sonallah Ibrahim donne à son lecteur les clés pour la comprendre, tout en se plaçant dans une position souveraine : il est celui qui est à même de donner un sens à tout cela, de construire un tableau encyclopédique de l'Égypte des années 1980. Au narrateur omniscient des Années de Zeth correspond un auteur omniscient, un écrivain au sommet de ses moyens, qui nous donne une des plus belles réussites de la fiction arabe contemporaine.

Dans Charaf ou l'honneur, le héros est, à l'instar de Zeth, un Monsieur Tout-le-Monde sans aspérité, condamné à une lourde peine d'emprisonnement pour avoir défendu son « honneur » (sens du prénom Charaf en arabe). Le roman se déroule presque entièrement en prison, que l'auteur construit comme le miroir inversé d'une société rongée par la corruption. Et même si le milieu carcéral qu'il décrit, sur la base d'une véritable enquête ethnographique, est celui des années Moubarak et non celui qu'il a connu sous Nasser, son expérience s'y exprime de diverses manières, et notamment à travers l'autre héros du roman, Ramzi Boutros, cadre supérieur d'une multinationale pharmaceutique, piégé par ses patrons après qu'il a tenté de dénoncer les pratiques de corruption de l'entreprise en Égypte.

Dernier opus de cette trilogie, Warda est aussi le premier où Ibrahim nous présente un héros positif — une héroïne en l'occurrence : Warda, « rose » de la révolution, leader (fictionnelle) de la guérilla du Dhofar qui secoua le sultanat d'Oman dans les années 1960-1970. Le récit alterne entre 1992, moment où le narrateur, un intellectuel égyptien, séjourne à Mascate, et l'époque de Warda, occasion pour l'auteur de rendre un bel hommage aux idéaux de sa jeunesse, mais aussi de s'interroger sur les causes de l'échec du rêve révolutionnaire des années 1960 et sur l'état du monde arabe après la guerre du Golfe.

Tout comme Warda est inspiré par un séjour de Sonallah Ibrahim à Oman, plusieurs de ses romans suivants sont fondés sur ses voyages dans différents pays. Amrikanli, Un automne à San Francisco11, né de son séjour en tant que professeur invité à Berkeley à la fin des années 1990, aurait pu être intitulé « le déclin de l'empire américain », tandis que Le Gel12, écrit à partir de son journal d'étudiant à l'Institut de cinématographie de Moscou entre 1971 et 1974, brosse un tableau sans complaisance du « socialisme réel ». Outre la grande richesse documentaire de tous ces romans, un trait constant de l'écriture de Sonallah Ibrahim est sa manière extérieure, dénuée de tout jugement moral comme de tout tabou, de décrire l'intimité de ses personnages. De ce point de vue aussi, il sera resté toute sa vie fidèle aux idéaux de sa jeunesse.

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1NDLR. L'autonomie est un terme employé par les sociologues de la littérature pour penser l'organisation du champ littéraire au sein des sociétés modernes. Il désigne sa capacité à s'autodéterminer et à s'autoréguler en fonction de règles, d'intérêts et de hiérarchies qui lui sont propres. Pour Bourdieu, l'autonomie est une force de résistance contre l'instrumentalisation de la littérature au profit d'intérêts extérieurs qu'ils soient économiques, moraux, politiques ou religieux.

2Sonallah Ibrahim, Cette odeur-là, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 1992.

3Style littéraire le plus neutre dans sa forme, visant au minimalisme, voire à une froideur clinique, afin de se focaliser sur le fond, les idées, les émotions, de manière directe.

4Sonallah Ibrahim, Le Petit Voyeur, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 2008.

5Sonallah Ibrahim, Étoile d'août, trad. Jean-François Fourcade, Actes Sud (Babel), 2022 (1re éd. Sindbad, 1987).

6Sonallah Ibrahim, Le Comité, trad. Yves Gonzalez-Quijano, Actes Sud, 1992.

7Sonallah Ibrahim, Les Années de Zeth, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 1993.

8Sonallah Ibrahim, Charaf ou l'honneur, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 1999.

9Sonallah Ibrahim, Warda, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 2002.

10«  Zeth  », est la transcription phonétique de «  ذات  », prénom de l'héroïne du roman, qui signifie entre autres «  soi, sujet  ». Comme le relève Samia Mehrez, Sonallah Ibrahim pourrait dire, à l'instar de Flaubert à propos de Madame Bovary : «  Zeth, c'est moi  !  » (S. Mehrez, Egyptian Writers between History and Fiction. Essays on Naguib mahfouz, Sonallah Ibrahim and Gamal al-Ghitani, Le Caire, AUC Press, 1994).

11Sonallah Ibrahim, Amrikanli. Un automne à San Francisco, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 2005.

12Sonallah Ibrahim, Le Gel, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 2015.

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