Le débat sur le sionisme, qui connaît un vif regain en Occident, pourrait laisser penser à une simple extension de la « question juive » surgie en Europe au XIXe siècle et dont les Palestiniens étaient les grands absents. Dans son essai De la pensée sioniste, Le sionisme face aux Arabes palestiniens (non traduit), l'historien palestinien Maher Al-Charif fournit une analyse de la dynamique qui a mené la pensée sioniste à sa forme actuelle. Et met les Palestiniens au cœur de la question. Entretien.
Nada Yafi : Ce livre sur le sionisme n'est sans doute pas le premier du genre d'un point de vue palestinien. En quoi se distingue-t-il ?
Maher Al-Charif : Depuis de nombreuses décennies, un historien reconnu, Walid Khalidi, l'un des fondateurs de l'Institut d'études palestiniennes en 1963, décédé le 8 mars 2026, s'est intéressé à l'étude de cette pensée, et a pu réfuter ses postulats fondateurs. Il a ainsi publié en 1958 un article en anglais intitulé « Pourquoi les Palestiniens sont-ils partis ? » dans lequel il déconstruit la rumeur israélienne selon laquelle les Palestiniens auraient quitté leur patrie en réponse à des appels radiophoniques de dirigeants arabes1. Je pourrai également évoquer les contributions, dans ce champ de recherches, d'Anis Sayigh (1931-2009), de Sabri Jiriyes (1938-), de Nour Masalha (1957-), d'Edward Saïd (1935-2003) et de Rachid Al-Khalidi (1948-).
J'ai entamé l'écriture de ce livre avec les débuts de cette guerre qu'un large consensus désigne désormais par le « génocide de la bande de Gaza », et qui s'appuyait sur une déshumanisation des Palestiniens, considérés par les dirigeants israéliens comme appartenant à une civilisation inférieure. J'étais mû par la question suivante : ces positions israéliennes sont-elles un fait conjoncturel, né de la soif de vengeance due à l'attaque du 7 octobre 2023 par le mouvement Hamas, ou bien plongent-elles leurs racines dans la pensée sioniste telle qu'elle apparaît dans la littérature de la fin du XIXe siècle ?
Mon livre a la particularité de s'inscrire dans le champ de l'histoire des idées et de leur évolution, il ne traite des événements politiques que dans la mesure où ils éclairent la pensée en question et son assimilation. Il se distingue des autres aussi par l'ampleur de la période étudiée : des années 1840 jusqu'à nos jours, de même que par l'examen des différents courants du sionisme et de leur évolution historique jusqu'à nos jours.
N. Y. : Votre livre replace la pensée sioniste dans le contexte de la pensée coloniale européenne, dont elle serait issue. Quelle est la nature du lien entre le sionisme et le colonialisme européen ?
M. A.-C. : Le sionisme s'est inscrit dès l'origine dans le cadre du projet colonial européen, avec pour fondement, notamment, un racisme qui faisait fi des droits des autochtones et de leurs aspirations. La pensée de Theodor Herzl ne peut être dissociée de la vision colonialiste de son époque : ainsi, lorsque dans son livre L'État des juifs, paru en 1896, il dresse les avantages comparatifs entre l'Argentine et la Palestine, il indique que le choix d'un État juif en Palestine constituerait pour l'Europe « un fragment du rempart contre l'Asie, et l'avant-poste de la civilisation contre la barbarie ». Cette idée d'un conflit entre la « civilisation » et la « barbarie » est toujours présente dans le discours sioniste, notamment dans les allocutions de Benjamin Nétanyahou ces dernières années.
Bien que Herzl n'ait pas mentionné les habitants originels de la Palestine dans L'État des juifs et qu'il n'ait pas abordé la « question arabe », son adhésion au discours de la « suprématie » européenne apparaît clairement dans son roman utopique Altneuland publié en 19022. Il y affirme que les immigrants juifs européens apporteraient le « progrès » – incarné par « la richesse, la propreté et la santé » – à un pays considéré comme « arriéré ». Il met également en avant les avantages et les bénéfices économiques que les Arabes retireraient du développement rapide résultant de l'immigration juive. « Nous, les juifs, avons apporté la culture et la civilisation », déclare l'un des personnages du roman, tandis que Rachid Bey, qui symbolise les Arabes, affirme : « Les juifs ont été la cause de notre prospérité ; pourquoi donc les haïrions-nous ou leur en voudrions-nous ? Ils vivent avec nous comme des frères ; quelle raison aurions-nous alors de les détester ? »
Par ailleurs, ce qui peut confirmer le fait que le sionisme n'était rien d'autre qu'une expression parmi d'autres du mouvement colonial européen, en quête d'un territoire à coloniser, c'est que Theodor Herzl avait étudié d'autres options que la Palestine pour son projet, telles que l'Argentine, le désert du Sinaï ou encore l'Ouganda. Il avait même accepté cette dernière proposition lorsque le ministre britannique des colonies, Joseph Chamberlain, la lui avait soumise en 1903 pour un potentiel foyer national juif, notamment après la nouvelle vague de pogroms contre les juifs en Russie. L'on sait que Herzl avait convaincu la majorité des participants au sixième congrès sioniste, tenu en 1903, d'envoyer une mission d'experts en Afrique orientale afin d'étudier sur place les conditions d'une future implantation juive. Cependant, sa mort le 3 juillet 1904 devait mettre fin au projet ougandais et consacrer l'option palestinienne.
Si certains pionniers du sionisme, comme le philosophe Martin Buber, ont pu exprimer l'idée d'un lien entre les juifs et l'Orient, avec le souhait que les juifs de Palestine puissent servir de trait d'union entre Orient et Occident, la plupart d'entre eux attribuaient la « supériorité civilisationnelle des juifs » à leur rattachement à l'Occident. Ainsi, pour Vladimir Zeev Jabotinsky, les juifs n'avaient rien de commun avec ce que l'on désigne par le terme « oriental ». Selon lui, l'Orient était resté « soumis au joug du despotisme », et cherchait à « introduire la religion dans tous les domaines de la vie civile ». Les femmes y étaient soumises à « l'instrument de domination le plus puissant et le plus tragique utilisé par l'Orient : la polygamie, le harem et le voile3 ».
N. Y. : Votre livre révèle aussi des constantes dans la pensée sioniste, non seulement à travers le temps, mais également à travers les divers courants du sionisme.
M. A.-C. : Les recherches que j'ai menées m'ont conduit à constater que les divergences entre les différents courants du sionisme étaient davantage de forme que de fond. Tous ces courants s'accordent sur l'idée que les juifs du monde constituent une nation, contrainte de quitter la « terre d'Israël » il y a plus de deux mille ans. À leurs yeux, le sionisme porte un projet visant à sauver les juifs des dangers de l'antisémitisme et à les ramener de nouveau, en les rassemblant, dans leur « patrie » historique, par l'appropriation de la terre et l'implantation. Ils considèrent en outre la Torah comme un « titre de propriété » de cette terre, dont l'hébreu doit être la langue dominante.
Il existait également une sorte de consensus parmi ces courants sur le fait que les immigrants juifs allaient développer la Palestine sur les plans économique et social, ce qui serait, selon eux, dans l'intérêt de ses habitants arabes.
Lorsque le sionisme s'est trouvé confronté à la « question arabe », des divergences sont apparues quant à la manière d'y faire face. Un premier courant défendait l'idée de transfert des habitants autochtones du pays, de gré ou de force, tandis qu'un deuxième courant proposait aux Arabes palestiniens « vaincus ou résignés » un choix entre deux options : soit devenir une minorité bénéficiant de droits civiques et d'une large autonomie dans la gestion de ses affaires au sein de l'État juif, soit émigrer volontairement pour exercer leurs droits nationaux en dehors de la Palestine. C'est notamment la position exposée par Vladimir Zeev Jabotinsky dans son célèbre essai The Iron Wall publié en 1923 (Le Mur de fer, BoD, 2022). Un troisième courant, marginal, défendait quant à lui l'idée d'une coexistence avec les Arabes palestiniens dans le cadre d'un État binational, sur la base de droits différents pour les deux peuples : des droits nationaux historiques pour les juifs et un simple droit de résidence pour les Palestiniens.
N. Y. : Certains affirment que le sionisme était à l'origine un mouvement laïque, avant de dériver vers un fanatisme religieux qui s'est progressivement infiltré dans l'armée, les services de renseignements et la société.
M. A.-C. : Le projet de Theodor Herzl était celui d'un État laïque fondé sur la séparation de la religion et de l'État, comme il l'a affirmé dans L'État des juifs et dans son roman utopique Altneuland. Toutefois, il évitait toute rupture avec le monde religieux, soulignant que le sionisme « signifie un retour à la religion juive avant même d'être un retour au pays des juifs ».
Le sionisme n'a donc jamais été un mouvement véritablement laïque. Il considérait la religion juive comme une composante essentielle de l'« identité juive » et estimait que la Torah avait préservé l'existence de la nation juive. Cette conception constituait le socle commun de l'alliance entre courants laïques et religieux dès 1902. Ainsi, le rabbin lituanien Yitzchak Yaacov Reines, fondateur du mouvement Mizrachi – noyau du courant du sionisme religieux – était-il un allié fidèle de Herzl. Il cherchait à concilier, d'une part, une aspiration nationale visant à établir un État juif par l'intervention humaine et, d'autre part, une foi interdisant aux hommes d'intervenir dans la volonté divine ou de réaliser eux-mêmes la « rédemption ».
Cette alliance entre laïcs et religieux est apparue clairement après la création de l'État d'Israël. David Ben Gourion décidait ainsi que la première Knesset, au début de janvier 1949, n'adopterait pas de Constitution écrite, répondant en cela au souhait des milieux religieux pour lesquels la Torah constitue l'unique Constitution légitime. Afin d'intégrer les groupes religieux au sein du nouvel État, il accorda plusieurs concessions concernant les rapports entre religion et pouvoir politique.
Cette laïcité ambiguë, adoptée aussi bien par le « sionisme socialiste », dont les origines remontent à Ben Gourion, que par le sionisme de droite nationaliste héritier de Vladimir Zeev Jabotinsky, a constitué le terreau sur lequel se sont développés les courants religieux. Ceux-ci sont aujourd'hui représentés, d'une part, par les partis ultraorthodoxes (Haredim4) et, d'autre part, par les partis du sionisme religieux, des forces qui exercent désormais une influence considérable dans la vie politique israélienne.
N. Y. : Dans quelle mesure l'affirmation selon laquelle le sionisme était à l'origine une idéologie socialiste avant de s'en écarter est-elle fondée ?
M. A.-C. : J'ai abordé la question du caractère « socialiste » du sionisme dans mon ouvrage en examinant les positions de quatre de ses premiers représentants : Yitzhak Ben-Zvi, Aharon David Gordon, David Ben Gourion et Berl Katznelson.
Yitzhak Ben-Zvi faisait primer le nationalisme sur le socialisme. Il justifiait la politique du « travail hébreu » exclusif et niait l'existence d'un prolétariat arabe avec lequel une coopération pourrait être établie sur la base du principe de « solidarité prolétarienne internationale ».
Quant à Aharon David Gordon, théoricien de ce que l'on pourrait appeler un « socialisme national », il a été le premier à formuler le principe selon lequel le droit à la possession de la terre découlait du travail accompli sur celle-ci. La terre « appartient au peuple qui supporte pour elle les plus grands sacrifices », disait-il5. Elle était acquise à « la sueur du front » mais aussi par la conscience de posséder un « droit » de propriété. Avec le temps, il en était venu à lier les « droits historiques des juifs » en Palestine à la Torah, écrivant : « Nous avons avec la terre d'Israël un contrat que personne ni rien ne peut annuler ; c'est un contrat éternel. Et je parle ici de la Torah. »
Dans la même perspective, David Ben Gourion estimait6 que les Arabes étaient « incapables de mettre en valeur les terres » de la « terre d'Israël » et que leur présence n'y était pas « productive ». Selon lui, cette terre attendait un peuple développé et enthousiaste, riche de ressources matérielles et spirituelles, armé de science et de techniques modernes, afin de s'y enraciner et d'« arroser le désert, faire fleurir les collines stériles, enrichir une terre épuisée, rendre les sables fertiles et transformer les ruines en jardins ».
Ben Gourion soutenait également que les sionistes « socialistes », contrairement aux méthodes des colonisateurs européens, ne réclamaient pas la Palestine pour opprimer les Arabes ni pour y trouver des débouchés aux produits des industries juives de la diaspora. Ce qu'ils revendiquaient, selon lui, c'était une patrie. Et cette patrie ne pourrait être acquise que lorsque la majorité de ses travailleurs et de ses défenseurs seraient juifs ; « la véritable conquête de la Palestine se fera par le travail7 ».
C'est toutefois Berl Katznelson qui a exprimé le plus clairement cette forme de sionisme « socialiste ». Il rejetait l'idée qu'il puisse exister en « terre d'Israël » deux mouvements nationaux disposant d'un droit également légitime à revendiquer la terre. Il refusait également de considérer le mouvement arabe comme un mouvement anti-impérialiste et n'excluait pas l'idée d'un transfert de la population arabe de Palestine. Il estimait que, de la même manière qu'un ouvrier agricole arabe pouvait être renvoyé d'une exploitation juive, même après y avoir travaillé de longues années, à condition qu'il reçoive une indemnisation, il était également possible de déplacer les populations arabes « dès lors que leurs droits individuels étaient compensés8 », ces droits n'incluant pas, selon lui, de droits nationaux. Une telle migration pouvait être envisagée à condition qu'elle s'effectue « avec leur consentement ».
N. Y. : Ne considérez-vous pas que si Yitzhak Rabin n'avait pas été assassiné, la situation serait aujourd'hui différente ?
M. A.-C. : Il ne fait pas de doute que Yitzhak Rabin souhaitait, lorsqu'il a accepté les accords d'Oslo, conclure une paix avec les Palestiniens. Mais de quelle paix s'agissait-il ? D'une paix qui perpétuerait l'occupation, priverait les Palestiniens de leur souveraineté sur leur terre et de la possibilité d'établir leur propre État indépendant.
Rabin a certes reconnu l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) et accepté de négocier avec elle, mais sans reconnaître pour autant les droits nationaux du peuple palestinien. C'est ce que révèle la lettre, dérisoire quant à son contenu, qu'il avait adressée à Yasser Arafat le 10 septembre 1993 en réponse à celle que ce dernier lui avait envoyée la veille.
Ce qui avait incité Rabin à reconnaître l'OLP et à conclure un accord avec elle tenait notamment à sa volonté de décharger Israël de ses responsabilités directes envers la population palestinienne dans les territoires occupés, de réduire le coût de l'occupation et d'éviter l'annexion des territoires palestiniens afin de préserver le caractère « juif et démocratique » de l'État d'Israël. Il était encouragé en cela par le fait que l'OLP, affaiblie à la suite de la crise du Golfe (1990-1991), conservait une légitimité en Cisjordanie et dans la bande de Gaza et disposait d'un appareil militaire et administratif capable de gérer les affaires de la population palestinienne et de contribuer au maintien de la sécurité, sans toutefois exercer une véritable souveraineté sur le territoire.
Par ailleurs, contrairement à l'idée largement répandue selon laquelle les accords d'Oslo traduisaient la volonté commune de l'OLP et du gouvernement israélien d'aboutir à une solution fondée sur « deux États pour deux peuples » selon le principe de « la terre contre la paix », Rabin n'a jamais parlé d'un État palestinien. Un mois avant son assassinat, il évoquait plutôt un accord transitoire permettant aux Palestiniens d'administrer eux-mêmes leurs affaires, tandis que le gouvernement israélien conserverait la responsabilité de la sécurité des colonies et des colons et maintiendrait son contrôle sur tous les postes-frontière ainsi que son emprise sur « Jérusalem unifiée ».
Lorsque le militant kahaniste Baruch Goldstein a ouvert le feu à l'arme automatique contre des fidèles palestiniens dans le tombeau des Patriarches à Hébron le 25 février 1994, tuant 29 personnes et en blessant 125, de nombreuses voix en Israël avaient demandé à Rabin d'interdire aux colons de porter des armes et de les faire quitter la ville d'Hébron. Rabin avait refusé d'y répondre favorablement, révélant ainsi sa véritable position sur la colonisation de la Cisjordanie occupée.
Pour toutes ces raisons, il n'est pas crédible d'affirmer que si Yitzhak Rabin n'avait pas été assassiné, les relations entre Palestiniens et Israéliens seraient aujourd'hui fondamentalement différentes.
N. Y. : Quels sont les tournants historiques qui ont conduit le sionisme à son actuelle expression ?
M. A.-C. : Le sionisme a connu de nombreux tournants au cours de sa longue histoire. Je m'arrêterai brièvement sur quatre d'entre eux.
Le premier intervient après l'adoption du plan de partage de la Palestine par l'assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947. Lorsque la direction sioniste, menée par David Ben Gourion, a compris que cette résolution signifiait que l'État juif proposé comprendrait une importante minorité arabe représentant plus de 40 % de la population, elle est alors passée du stade de la réflexion sur des projets de transfert de population à celui de leur mise en œuvre. Elle a ainsi réussi à transférer entre 750 000 et 800 000 Palestiniennes et Palestiniens.
Le deuxième tournant fut la guerre de juin 1967. Après la claire victoire militaire israélienne, le gouvernement d'« union nationale » composé par le travailliste Levi Eshkol a imposé une politique de fait accompli dans les territoires arabes occupés. Il a entrepris d'y établir des colonies juives au nom des droits historiques du peuple juif sur l'ensemble de la « terre d'Israël ».
Le troisième tournant fut la victoire électorale de la droite nationaliste dirigée par Menahem Begin aux élections législatives du 17 mai 1977. Pour la première fois de son histoire, ce courant accédait au pouvoir. Cette victoire a renforcé les tendances à l'agression et l'expansionnisme de l'État d'Israël, à travers l'extension de la colonisation dans les territoires palestiniens, l'annexion du plateau du Golan et le lancement de la guerre du Liban en 1982.
Enfin, le quatrième tournant se situe au début du XXIᵉ siècle, avec la domination du pouvoir par un « nouveau sionisme », qui cherchait à imposer au peuple palestinien une capitulation totale, à partir de la conviction que la guerre de 1948 n'était pas achevée et devait être menée à son terme, dans un conflit considéré comme existentiel avec les Palestiniens, et sans solution possible. Dans cette perspective, Israël a mené une vaste opération militaire en Cisjordanie en 2002, puis plusieurs guerres majeures contre la bande de Gaza en 2008-2009, 2012, 2014 et 2021. Cette orientation a trouvé son expression la plus aboutie dans le gouvernement formé par Benjamin Nétanyahou à la fin de l'année 2022, fondé sur une alliance entre la droite nationaliste et le courant du sionisme religieux. Depuis le 7 octobre 2023, ce gouvernement mène une guerre multiforme contre le peuple palestinien dans l'ensemble de la Palestine historique, avec l'ambition, à travers son entreprise annexionniste, d'établir le « Grand Israël ».
N. Y. : Comment les Palestiniens peuvent-ils faire face à cette situation ? Par ailleurs, considérez-vous que les débats actuels autour de l'antisionisme ainsi que les critiques croissantes à l'égard du gouvernement israélien peuvent modifier le rapport de forces ?
M. A.-C. : À mon sens, la victoire totale du sionisme ne peut être obtenue que s'il parvient à vider la Palestine historique de sa population arabe palestinienne, ou du moins de sa majeure partie. Empêcher une telle victoire suppose donc de garantir la détermination des Palestiniennes et des Palestiniens à rester sur leur terre et de renforcer les conditions de cette ténacité sur les plans politique, économique et social. C'est aujourd'hui l'objectif au cœur du projet national palestinien. À condition qu'un tel objectif s'accompagne de la poursuite de l'action militante visant à l'internationalisation continue de la question palestinienne, l'accroissement de l'isolement diplomatique d'Israël et l'élargissement des campagnes de boycott et de sanctions.
La création d'un État palestinien souverain paraît actuellement difficile à atteindre, car elle exigerait un profond changement du contexte politique et du rapport de forces. Pour autant, il ne faut pas renoncer aux acquis, parmi lesquels l'avancée de la reconnaissance internationale de l'État palestinien – malgré sa portée essentiellement symbolique tant qu'elle ne s'accompagne pas de véritables sanctions contre les dirigeants israéliens…
Les formes de lutte doivent être cohérentes avec l'objectif prioritaire du maintien des Palestiniens sur leur terre, notamment la résistance populaire non armée, forme d'action la plus appropriée aujourd'hui. S'il paraît difficile de reproduire exactement les formes de mobilisation de la première Intifada en raison des transformations politiques engendrées par les accords d'Oslo et la création de l'Autorité palestinienne, la seconde Intifada et les années qui l'ont suivie ont vu émerger plusieurs expériences de résistance populaire, dont il serait utile de s'inspirer, comme celle des comités populaires, dont un « comité de coordination de la résistance populaire ».
L'évolution des objectifs et des méthodes du mouvement national palestinien, combinée à l'essor de la solidarité internationale, pourrait à terme contribuer à des changements au sein de la société israélienne elle-même. Ce qui pourrait élargir le cercle des juifs israéliens convaincus que la Palestine historique peut accueillir deux peuples vivant sur la même terre, en sécurité, en paix et avec des droits égaux.
1Cet article de Walid Khalidi est suivi en 1961 d'une étude, en anglais, du « plan Dalet », adopté par le commandement de la milice Haganah, en présence de David Ben Gourion en mars 1948, visant à prendre possession des villages palestiniens et a en expulser les habitants. Et d'autres livres, notamment son ouvrage paru en 1984 puis traduit en arabe Before Their Diaspora : A Photographic History of the Palestinians, 1876-1948 (« Avant la diaspora : histoire illustrée du peuple palestinien (1876-1948) »), dans lequel il s'est efforcé de réfuter la légende d'« une terre sans peuple pour un peuple sans terre ».
2Traduit sous plusieurs titres en français, dont Pays ancien, pays nouveau (Altneuland), éd. Stock, 1980.
3Dans Sionismes, Textes fondamentaux, réunis et présentés par Denis Charbit, Albin Michel, 1998, p. 375-376.
4Qui signifie « craignant-Dieu » en hébreu.
5Dans Sionismes, Textes fondamentaux, op. cit., p. 391-393.
6Dans Ben Gourion, Mémoires, Israël avant Israël, Grasset, 1974, p. 80-81.
7Dans Sionismes, Textes fondamentaux, op. cit., p. 182-183.
8Cité dans Zeev Sternhel, Aux origines d'Israël, Entre nationalisme et socialisme, Fayard, 1996, p. 360.
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Jeudi 15 janvier 2026.
D'habitude, je n'aime pas beaucoup parler de politique internationale. Mais je dois évoquer le comportement de Trump. Vu de Gaza, nous comprenons très bien ce qu'il est en train de faire en Europe et dans le reste du monde : exercer la loi du plus fort. Pour qu'elle règne, il n'a besoins que d'une chose : le silence.
Si l'on exclue quelques pays courageux comme l'Espagne, l'Europe n'a pas réellement protesté. Une façon de faire comprendre à Nétanyahou et à Trump qu'ils peuvent aller jusqu'au bout. Malgré les paroles, il y a une acceptation implicite de ce qui est en train de se passer.
C'est cette attitude qui crée les tyrans. Il y a un proverbe chez nous qui dit : « Comment es-tu devenu si puissant, pharaon ? – Parce que je n'ai pas trouvé d'opposant ». Le génocide de Gaza, le nettoyage ethnique ont fait tomber tous les masques : celui des valeurs humaines, des institutions internationales, du droit international... On respecte les décisions de la Cour pénale internationale (CPI) et de la Cour internationale de justice (CIJ) seulement quand elles concernent des dirigeants d'une certaine appartenance. Et surtout, jamais quand il s‘agit de la Palestine.
Durant la première intifada, c'est-à-dire le premier soulèvement, on jetait des pierres contre l'armée d'occupation. Israël a annoncé sa méthode : « briser les os » des manifestants. Pas de véritable feu rouge de l'Occident. Israël a compris qu'il n'avait pas franchi la ligne rouge. Pendant la seconde intifada, il a poussé le curseur plus loin. Je me rappelle très bien la première fois où Sharon a donné l'ordre de bombarder un bâtiment entier pour éliminer un leader de la branche armée du Hamas. Il y avait eu des dizaines de morts. C'était la première fois qu'il y en avait eu autant dans une opération visant à tuer un seul homme. Là aussi, silence des pays occidentaux. Israël pouvait continuer. Toujours durant la 2e intifada, il y a eu l'assaut contre le camp de réfugiés de Jénine, en Cisjordanie, qui a été en grande partie détruit. Il a été bombardé avec des avions de combat F-16.
Puis il y a eu le « mur de séparation », qui a transformé la Cisjordanie en une série d'îlots cernés par les colonies. Là non plus, pas de réaction internationale digne de ce nom. Et aujourd'hui, des familles entières disparaissent dans le bombardement de leur maison, sans même que les Israéliens tentent de justifier leur acte.
À Gaza, le génocide a progressé dans le même silence. L'armée israélienne a bombardé massivement tout en niant le nombre de victimes civiles, sans que ce mensonge ne soit contesté véritablement par les puissances occidentales ni par de nombreux médias. Aujourd'hui, les Israéliens prétendent observer un cessez-le-feu alors qu'ils tuent des Palestiniens tous les jours : environ 470 morts depuis le 9 octobre 2025. Ce soi-disant cessez-le feu n'a été conclu qu'à cause des pressions américaines, preuve que les États-Unis peuvent agir sur le gouvernement de Nétanyahou. Mais Trump se contente de cette fiction. Comme il se contente de l'annonce d'une « deuxième phase » qui devrait voir l'arrivée d'une force internationale et la mise en place d'une sorte de comité de technocrates pour diriger la bande de Gaza.
Là encore, aucun État occidental n'ose dire la vérité : ce comité, s'il existe un jour, ne dirigera pas Gaza. Il règnera seulement sur l'espace entre la mer et la « ligne jaune » israélienne, derrière laquelle il n'y a plus ni habitants ni maisons, toutes rasées par Israël. Un lieu en réalité annexé par Israël, fait accompli sur lequel Nétanyahou ne devrait vraisemblablement pas revenir. Cette ligne jaune avance petit à petit, ses bornes étant régulièrement déplacées par les Israéliens. Au moment du cessez-le-feu, il restait aux Palestiniens de Gaza 47 % de leur territoire. Aucune réaction. Aujourd'hui il leur reste moins de 40 %. Et toujours aucune réaction occidentale. Le nettoyage ethnique continue, petit à petit. Les Palestiniens sont poussés vers la mer. Et tout le monde fait semblant de croire que l'on va « vers la paix ».
C'est ainsi qu'on est arrivé à ce nettoyage ethnique que nous sommes en train de vivre. Là encore, malgré quelques déclarations, aucune mesure sérieuse de l'Occident. Cela signifie l'impunité, la loi du plus fort. Trump, le parrain d'Israël, a bien compris le message : les « valeurs » que les Occidentaux chantent tous les jours n'existent pas. Il a vu que personne ne voulait vraiment arrêter Nétanyahou, ni à Gaza, ni en Cisjordanie, ni au Liban. Il pouvait donc faire la même chose avec le reste du monde.
Il a commencé avec le Venezuela, il menace le Panama, la Colombie et même le Canada, et annonce vouloir s'approprier le Groenland, qui appartient au Danemark, un pays pourtant allié membre de l'OTAN. Avec toujours la même phrase : si on ne l'obtient pas par la négociation, on emploiera la force. Comme les Israéliens font avec la Palestine. Là encore, le monde réagit par des déclarations de principes et des gesticulations symboliques.
À quoi s'attendre d'autre quand on voit que la France, par exemple, ne publie aucune réaction officielle à la vidéo d'une conférence de presse de Trump imitant Emmanuel Macron, le traitant comme un gamin et laissant entendre que le président français craint d'augmenter le prix des médicaments parce qu'il a peur de la population française, mais que finalement, il aurait cédé aux ordres de la Maison Blanche ? Tout cela étant complètement faux. Si l'Élysée est incapable de répondre à une bouffonnerie, comment s'étonner que la France reste quasiment muette devant l'expulsion programmée des habitants de Gaza ?
Le pharaon peut faire ce qu'il veut. Malheureusement, l'Occident va payer cher son silence. Il a déjà perdu son statut officieux de protecteur du droit international et des droit humains. Mais en réalité, cela n'a pas commencé aujourd'hui. En Europe, personne n'a bougé dans les années 1930, quand les Nazis ont commencé à persécuter les juifs, puis à annexer des pays voisins. Or, le droit international tel que nous le connaissions jusqu'ici est né de la Deuxième guerre mondiale, mais sans que meure l'esprit colonial. Celui-ci a participé à la création d'Israël, et aujourd'hui, il s'étend de nouveau partout. Ceux qui essaient de faire valoir le droit contre l'invasion du Venezuela se voient accuser de « vouloir protéger un dictateur ».
La loi du plus fort devient la normalité. Pour Trump, la paix se fait avec la guerre, et il se sent légitime d'intervenir là où il le souhaite, la plupart du temps pour des raisons économiques. Il le dit lui-même : ce qui l'intéresse, au Venezuela, c'est le pétrole. À Gaza, c'est une opération immobilière.
Il n'est jamais trop tard pour se rattraper. Le génocide est toujours en cours à Gaza. L'Occident peut encore parler. Le dénoncer. Reprendre son rôle de défenseur des valeurs humaines. Si les Occidentaux continuent à fermer les yeux et la bouche, s'ils n'arrêtent pas l'éléphant qui est en train de tout écraser sur son passage, je crois que cela va mal tourner pour eux, et que tout le monde le paiera cher.
Le Palestinien Nasser Abu Srour, accusé de meurtre, a passé 32 ans dans plusieurs prisons israéliennes, avant d'être libéré à l'automne. Il en a tiré un récit fragmenté et plein d'humanité, Je suis ma liberté, qui a obtenu en France le Prix de la littérature arabe 2025.
Ce sont des dates lointaines, inscrites dans l'histoire, comme autant de jalons d'espoir et de désespoir, indices fanés d'une grande fatigue qui épuise les Palestiniens depuis des décennies. Par exemple, Oslo, 1993. « Les prisons entrèrent en effervescence. Des mois durant, des colloques politiques et des débats animés se tinrent dans nos étroites cellules. » Le Palestinien Nasser Abu Srour, qui écrit ces lignes, commence alors la longue partie de sa vie qu'il passera dans les prisons israéliennes. Trente-deux ans. Il vient d'en sortir, le 13 octobre 2025, et vit depuis en exil au Caire. Entretemps, son récit de prison, Je suis ma liberté, un texte âpre et magnifique, frémissant d'une colère contenue et dévoilant un amour magnifique, a été publié au Liban, en Espagne, aux États-Unis et en France.
À propos d'Oslo, l'auteur poursuit :
Un hiver froid attendait les prisonniers palestiniens. Leurs cœurs étaient divisés. Des murs s'écroulaient. D'autres étaient bâtis sur des ruines (…) Les murs parlaient des langues étrangères les unes aux autres. La misère, la faim et l'injustice y étaient traduites de manières différentes. La libération était vue sous mille angles.
Et puis Oslo s'évanouit, tout devient plus dur. Viennent plus tard l'intifada d'Al-Aqsa en 2000 après la visite d'Ariel Sharon sur l'esplanade des mosquées à Jérusalem ; les offensives répétées de l'armée à Gaza ; le discours de Barack Obama au Caire en 2009 dont beaucoup pensaient qu'il ferait bouger les lignes ; la poursuite de la colonisation en Cisjordanie. Et, pour Nasser Abu Srour, des transferts de la prison d'Ashkelon à celle de Nafha, puis à celle d'Hadarim surnommée le « coffre-fort », des politiques carcérales de plus en plus dures, des vagues d'arrestations incessantes :
J'observais ces nouveaux prisonniers de près : ces âmes vierges dont le mur tantôt frôlait les corps avec douceur, tantôt les écorchait. Je les voyais tenter de s'y accrocher avec candeur et, souvent, s'effondrer douloureusement.
Dans la vie des Palestiniens, le récit de prison est monnaie courante. Récit d'humiliation, parfois de terreur, tant le monde carcéral imaginé par le pouvoir israélien s'inscrit parmi les pires du monde, avec une dureté toujours renouvelée. Il n'est pas inutile en préalable de citer quelques chiffres. Il y avait, au 12 août 2025, 10 800 prisonniers politiques palestiniens, dont 3 629 détenus sous le régime de la détention administrative, c'est-à-dire renouvelable sans limites, ni jugement ni procès. Deux mille quatre cent cinquante-quatre personnes originaires de Gaza étaient en outre détenues comme « combattants illégaux », sans, non plus, procès ni limite de durée1.
Les libérations de centaines de prisonniers à l'automne 2025 — y compris Nasser Abu Srour — en échange des otages détenus par le Hamas ou d'autres fractions palestiniennes et des dépouilles d'otages n'empêchent pas le chiffre de gonfler sans cesse. L'armée et la police israélienne arrêtent chaque jour des dizaines de personnes dans les territoires palestiniens occupés, à Jérusalem, mais aussi dans des villes comme Nazareth ou Haïfa, supposées incarner ces dernières années une relative cohabitation pacifique entre Israéliens juifs et arabes. J'ai eu l'occasion de rencontrer des jeunes de ces deux villes, profondément marqués par des séjours en détention de quelques jours, parfois de quelques mois, pour une simple participation à une manifestation de solidarité avec Gaza.
Alors, il est presque logique que de nombreux prisonniers aient choisi d'écrire pour témoigner de leur malheur en prison. Il y a quelques années, les éditions Agone avaient publié le remarquable récit d'Assia Zaino, Des hommes entre les murs, basé sur de nombreux témoignages de l'enfer que subissaient des détenus palestiniens. Dans notre collection chez Libertalia, nous avons publié en août 2023 Prisonnier de Jérusalem, où Salah Hammouri racontait ses dix ans en prison et ses combats contre l'arbitraire d'une administration pénitentiaire décidée à briser les détenus.
Nasser Abu Srour a, lui, passé l'essentiel de sa vie d'adulte dans les cellules des prisons israéliennes. Il avait été arrêté à l'âge de 24 ans, puis condamné à la perpétuité pour complicité dans le meurtre d'un officier israélien, complicité et meurtre qu'il a toujours nié. Dans un style splendide, grâce à la belle traduction de Stéphanie Dujols, il met en lumière l'enfer carcéral : « Chaque prisonnier a son monde, vaste ou étroit. Chacun a son alphabet, chacun possède des choses incomplètes et d'autres accomplies. Chacun a sa douleur, son attente et le droit de narrer son expérience ».
Une narration heureuse, car il s'agit d'une traversée dans l'ombre, au sens propre et figuré, d'un conflit sur plusieurs décennies, avec ces fractures palestiniennes entretenues et souvent manipulées par l'occupant israélien, le maître des murs. Ce sont ces derniers qui occupent le centre du livre de Nasser Abu Srour, dont le titre original, Histoire d'un mur, rendait sans doute mieux compte de son originalité.
En prison…Tu te libères de tout ce qui peut advenir, car rien n'advientTout ce qui adviendra, c'est toi,Tu es le temps et le lieuÀ toi seulEn prison tu possèdes toutEt rien n'est à toi.
Ce qui sera à lui, c'est sa rencontre avec Nanna, une avocate avec qui il entame, au parloir et par correspondance, une relation frémissante après plus de 20 ans à l'ombre du mur. Nanna, « assise sur une chaise blanche derrière une vitre ». « L'amour est comme une naissance, il nous ramène au bout de la ligne », écrit Nasser Abu Srour, qui en oublie la prison, mais pas son mur qui n'a « ni pitié ni pardon ». Israël n'a pas brisé cet homme. C'est autre chose, une privation de vie, un raccourcissement extrême du temps de l'amour, qu'il tente de rattraper avec la touchante passion d'une adolescence à rebours, avec force larmes, lettres et poèmes. Inutile d'en dire plus, si ce n'est que les murs ne tombent pas si facilement.
1« Plus de 10 800 prisonniers et prisonnières politiques palestinien·nes dans les prisons israéliennes », Association France Palestine solidarité (AFPS), 12 août 2025.
« Le slogan “Mondialiser l'intifada” », cela signifie « faire la guerre aux juifs », expliquait le 9 novembre 2025 Alix Bouilhaguet, journaliste de franceinfo, en dénonçant le nouvel élu à la mairie de New York, Zohran Mamdani, qui aurait utilisé l'expression. Un mois plus tard, le 14 décembre, Bret Stephens, éditorialiste du New York Times, écrivait que le massacre antisémite de la plage de Bondi1, en Australie, s'inscrivait dans la stratégie de « mondialisation de l'intifada ». Une analyse que partagent les autorités britanniques et australiennes qui ont décidé l'arrestation de militants scandant ce slogan. Ainsi se confirme le détournement d'un mot qui exprime pourtant avant tout le refus palestinien de l'occupation.
En arabe, le sens littéral d'« intifada » signifie « s'ébranler, bouger, s'agiter » et, par extension, « soulèvement ». Il désigne la révolte palestinienne qui débute en décembre 1987 à Gaza et en Cisjordanie et s'achève en 1991 avec la conférence de Madrid et l'ouverture des négociations multilatérales. Née spontanément, la « révolution des pierres » est vite encadrée par des comités populaires locaux, qui organisent aussi bien les manifestations de rue — sans armes à feu — que le boycott des produits israéliens, l'enseignement, les soins médicaux. Une direction unifiée regroupe les principales organisations palestiniennes, à l'exception du Mouvement de la résistance islamique, à peine créé et baptisé d'après ses initiales, Hamas (en arabe, « zèle »). Il est issu des Frères musulmans qui, jusqu'à cette date, avaient refusé de participer aux combats contre l'occupation. La répression israélienne est particulièrement brutale, malgré le caractère non armé du mouvement. L'Organisation de libération de la Palestine (OLP) y gagne une légitimité dont elle se sert pour négocier avec le gouvernement israélien : les accords d'Oslo sont entérinés par Yasser Arafat et Yitzhak Rabin le 13 septembre 1993.
Leur échec, provoqué notamment par l'accélération de la colonisation, débouche sur la seconde intifada. La visite provocatrice du chef de l'opposition de droite israélienne, Ariel Sharon, sur l'esplanade des Mosquées à Jérusalem, le 28 septembre 2000, sert d'étincelle. Les Palestiniens exigent la fin immédiate de l'occupation et la création d'un État palestinien. Quelques mois plus tard, Sharon remporte les élections ; il dénonce les accords d'Oslo comme « la plus grande catastrophe qui soit jamais arrivée à Israël ».
La répression, déjà extrêmement violente sous le gouvernement d'Ehoud Barak, s'intensifie. Sharon vise notamment Arafat cerné dans son quartier général de Ramallah. Les attentats-suicides, qui frappent souvent des civils en Israël, se multiplient à partir du printemps 2001. Ils sont perçus, par la majorité des Palestiniens, comme un moyen de rétablir l'équilibre des forces.
Le bilan humain est terrible. En quatre ans, près de quatre mille Palestiniens et un millier d'Israéliens sont tués. Le mouvement s'éteint progressivement à la suite de la répression et de la mort de Yasser Arafat le 11 novembre 2004. Mahmoud Abbas, un adversaire de la militarisation de la résistance, est élu à la tête de l'Autorité palestinienne. Mais sa stratégie de négociations ne débouche sur aucune concession israélienne, ce qui renforce le Hamas.
Si le mot intifada entre dans les dictionnaires français au début des années 1990, son usage est transformé par les révoltes des banlieues qui suivent la mort de deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré, à Clichy-sous-Bois, le 27 octobre 2005, après une poursuite par la police. Alors que l'intifada est terminée en Palestine, la presse israélienne dresse dès les premiers jours un parallèle entre les deux. Le quotidien Maariv titre sur l'« intifada des banlieues », expression vite reprise en France. Le mot se confond alors avec « violence », « terrorisme », voire « antisémitisme ». Son usage vise à décrédibiliser la lutte des Palestiniens, à l'inscrire dans un affrontement entre « barbares et civilisés », entre les musulmans et l'Occident. « On me raconte des histoires comparables quand on me parle de Gaza, et quand on me parle des banlieues », notait le fondateur du site en ligne Arrêt sur images, Daniel Schneidermann.
Une étape nouvelle est franchie en octobre 2023 dans le sillage de la guerre contre Gaza, avec la volonté de retourner totalement le sens du mot intifada et de réduire une résistance légitime face à une occupation illégale, à une « guerre contre les juifs ». Ce qui permet de justifier la complicité ou la passivité de nombre de gouvernements occidentaux face au génocide à ciel ouvert qui vise les Palestiniens, comme peuple et comme individus.
1Le 14 décembre 2025, une fusillade de masse à caractère antisémite a frappé la plage de Bondi, à Sydney, lors d'une célébration de Hanoukka. L'attaque a fait au moins seize morts et plusieurs dizaines de blessés.
Dans sa tribune publiée dans Le Monde le 18 décembre 2025, la sociologue prétend démontrer que l'antisionisme, présenté comme le visage de l'antisémitisme moderne, partagerait les deux fondements de la « culture de l'antisémitisme » : le « déni » et « l'inversion accusatoire ». Pourtant, comme le montre le chercheur et écrivain Gilbert Achcar, l'autrice reproduit elle-même ces mécanismes dans son argumentation.
La tribune d'Eva Illouz1 commence par un commentaire sur la naissance de l'antisémitisme au cours du dernier quart du XIXe siècle, lorsque la judéophobie chrétienne traditionnelle se trouva transformée en « théorie quasi sociologique » de manière à l'adapter à l'esprit du temps. Ce préambule sert de prélude à l'argument central de l'article, selon lequel l'antisionisme n'est à son tour qu'un avatar de l'antisémitisme, plus conforme à l'esprit de notre époque.
Comme « exemple probant » du « déni » du crime commis contre un groupe et de « l'inversion accusatoire » qui transforme les victimes, membres du groupe, en coupables des crimes qu'elles subissent, Eva Illouz cite la déclaration rédigée sous l'impact du 7 octobre 2023 par le Comité de solidarité avec la Palestine des étudiants en licence [undergraduates] de Harvard et cosignée par plusieurs organisations étudiantes2. Cette déclaration, affirme Eva Illouz, « tenait le régime israélien pour “entièrement responsable” de la violence perpétrée lors de l'attaque du Hamas, oblitérant totalement la responsabilité de l'organisation terroriste dans la situation d'impasse politique dans laquelle se trouvent les Palestiniens ».
L'autrice ne cite qu'un bout de phrase de la déclaration étudiante. Or celle-ci proclame : « Nous, les organisations étudiantes soussignées, tenons le régime israélien pour entièrement responsable de toute violence en cours [unfolding]. » Autrement dit, ce n'est pas « de la violence perpétrée lors de l'attaque du Hamas » que le pouvoir israélien est tenu « entièrement responsable » dans la phrase incriminée, mais de l'effroyable guerre génocidaire et dévastatrice que ce pouvoir a déclenchée contre Gaza dans la foulée immédiate de l'attaque meurtrière du 7 octobre.
La déclaration étudiante poursuit :
Les événements d'aujourd'hui ne sont pas survenus hors contexte. Depuis vingt ans, des millions de Palestiniens à Gaza ont été contraints de vivre dans une prison à ciel ouvert. Les responsables israéliens promettent d' “ouvrir les portes de l'enfer”, et les massacres à Gaza ont déjà commencé. Les Palestiniens de Gaza n'ont nulle part où se réfugier ou s'enfuir. Dans les jours à venir, ils devront forcément subir de plein fouet la violence israélienne. Le régime d'apartheid est le seul responsable. La violence israélienne a structuré tous les aspects de l'existence palestinienne pendant 75 ans.
Suit un résumé de ce qu'a subi le peuple palestinien, qui se conclut par une invitation à s'opposer à « l'extermination en cours des Palestiniens ». C'est un court appel à une action urgente d'assistance à peuple en danger. Soutenir que ce même appel aurait dû souligner « la responsabilité » du Hamas « dans la situation d'impasse politique dans laquelle se trouvent les Palestiniens », c'est confondre les genres et faire fi de l'urgence face à un génocide annoncé.
Pour faire bonne figure, Eva Illouz mentionne une fois dans sa tribune « les vrais Palestiniens, ceux qui souffrent amèrement des exactions [sic] du gouvernement israélien et qui ont besoin de l'aide du monde entier », mais c'est uniquement afin de déplorer que « la cause palestinienne en [soit] venue à incarner et à synthétiser toutes les luttes, féministes, trans, climatiques, homosexuelles, noires ».
L'autrice poursuit en mettant fort abusivement sur le même plan un slogan antisémite très vulgaire (« Fuck the Jews ») et les slogans appelant à « mondialiser l'Intifada » ou à une « Palestine libre du fleuve à la mer ». Suivent trois raisons qui expliquent pourquoi l'antisionisme constitue, selon elle, « une nouvelle forme d'antisémitisme ».
La première raison, la plus fondamentale, est que « l'antisionisme remet en question la légitimité même du nationalisme et du foyer national juif. Il n'existe aucun autre cas où un peuple se voit refuser le droit de continuer à vivre dans son État avec une telle insistance obsessionnelle par une idéologie politique ». L'idée selon laquelle l'État d'Israël serait le « foyer national juif » est au cœur de la déclaration Balfour par laquelle le gouvernement britannique avait donné son feu vert à la colonisation sioniste en Palestine en 1917. Cette idée avait alors été dénoncée par Edwin Samuel Montagu, seul membre juif du cabinet auquel appartenait Arthur Balfour et le seul à s'être opposé à sa déclaration — en termes prémonitoires : « Je tiens à ce que soit consigné mon avis que la politique du gouvernement de Sa Majesté est antisémite dans son résultat et s'avèrera être un point de ralliement des antisémites du monde entier. »3.
Montagu tenait pour
inconcevable que le gouvernement britannique reconnaisse officiellement le sionisme et que M. Balfour soit autorisé à dire que la Palestine devra être transformée en « foyer national du peuple juif ». J'ignore ce que cela implique, mais je suppose que cela signifie que les mahométans et les chrétiens devront faire place aux juifs et que ces derniers seront favorisés et associés singulièrement avec la Palestine comme l'Angleterre l'est avec les Anglais ou la France avec les Français, que les Turcs et autres mahométans en Palestine seront considérés comme étrangers, tout comme les Juifs seront désormais considérés comme étrangers en tout pays sauf en Palestine.
« L'effet de l'antisémitisme, explique Eva Illouz, est de priver les juifs de foyer, en leur déniant leur citoyenneté ou en les expulsant. Là était le but de l'antisémitisme européen traditionnel. » C'est vrai, et c'est précisément ce que Montagu déplorait : en invitant le mouvement sioniste à créer un « foyer national du peuple juif » en Palestine, la déclaration Balfour privait les juifs de leurs foyers nationaux légitimes dans les divers pays auxquels ils appartiennent afin de leur assigner un foyer unique en Palestine. Montagu était bien placé pour comprendre ce que le père fondateur du sionisme étatique, Theodor Herzl, voulait dire en écrivant dans son journal en date du 12 juin 18954 : « Les antisémites deviendront nos amis les plus fiables. » Cette prophétie se trouve aujourd'hui réalisée de la façon la plus éclatante avec le ralliement zélé à la cause de l'État sioniste des dépositaires traditionnels de l'antisémitisme européen, y compris les extrêmes droites allemande et autrichienne !
Eva Illouz fait mine d'ignorer que l'antisionisme ne consiste pas à contester au peuple judéo-israélien « le droit de continuer à vivre dans son État », mais bien son droit à vivre dans un État ethnocratique établi sur un territoire conquis en 1948 par des colons européens au détriment de la population indigène qui y vivait depuis des siècles. La très grande majorité de cette population fut alors victime d'une « épuration ethnique » ; une autre partie s'est trouvée réduite depuis 1967 au statut de population sous régime d'occupation, devant faire face à une colonisation graduelle et brutale de son territoire. Ce que récusent les antisionistes, c'est le droit des juifs israéliens à considérer la terre de Palestine comme leur « foyer national » exclusif, droit maintenant consacré par la « loi Israël, État-nation du peuple juif » adoptée en 2018 par le parlement israélien. Contre cet exclusivisme ethnonationaliste, c'est le principe d'une coexistence égalitaire des peuples israélien et palestinien dans une Palestine « libre du fleuve à la mer » que défendent les antisionistes, dont il est bien connu que beaucoup sont eux-mêmes d'ascendance juive.
La deuxième raison qui fait de l'antisionisme « une nouvelle forme d'antisémitisme », selon Eva Illouz, serait que l'antisionisme « reprend tous les préjugés, tropes et chimères de l'antisémitisme ». Ainsi, « au lieu de tuer des enfants pour utiliser leur sang pour faire du pain azyme, une autre rumeur lancinante voudrait qu'Israël prélèverait les organes de Palestiniens morts ». Avec des analogies aussi grossières, il suffirait de citer les nombreux propos sionistes antipalestiniens extrêmes, beaucoup moins marginaux, car proférés par des responsables haut placés dans l'État israélien, afin de soutenir que le sionisme, toutes tendances confondues, est égal au nazisme dans son intention génocidaire. Il y a des propos exagérés, et même outranciers, dans chaque champ politique : réduire l'ensemble du champ à de tels propos est un procédé polémique déplorable.
Quant à la troisième raison, elle serait que « l'antisionisme contient un programme de négation de l'antisémitisme, sa dénonciation étant suspecte d'instrumentalisation. Cela rend à son tour moins scandaleux et plus légitime de tuer les juifs. » Pour étayer son argument, Eva Illouz pousse la distorsion à l'extrême :
Des slogans comme “Globalize the Intifada” (“Mondialiser l'Intifada”) sont en réalité des appels au meurtre indiscriminé de civils juifs partout dans le monde, puisque la seconde Intifada [2000-2005] fut une série d'attentats terroristes contre plus de 1 000 civils israéliens pendant cinq ans.
L'autrice décide ainsi, arbitrairement et péremptoirement, que le terme Intifada (« soulèvement », en arabe) renvoie à la « seconde Intifada » plutôt qu'à la première — le soulèvement de masse non violent qui atteignit son apogée en 1988 et fit rentrer le terme Intifada dans le vocabulaire international. Elle réduit en outre à « une série d'attentats terroristes » la « seconde Intifada », soulèvement résultant de l'exaspération de la population palestinienne des territoires occupés de 1967 face à l'accélération de la colonisation qui suivit les accords d'Oslo de 1993. Eva Illouz omet enfin de dire qu'il y eut trois à quatre fois plus de victimes palestiniennes que d'israéliennes durant la « seconde Intifada » et semble ignorer que près du tiers des « plus de 1 000 civils israéliens » qu'elle mentionne étaient des militaires.
Il serait fastidieux de continuer à débusquer les contre-vérités incluses dans l'article d'Eva Illouz. Venons-en plutôt à sa conclusion :
C'est la terre entière qui nous est désormais devenue inhospitalière. Pour la première fois, les juifs sont sans rêve d'un ailleurs clément, transformant l'ancienne malédiction antisémite du Juif errant en réalité.
Le pathos excessif de cette conclusion est un constat d'échec tragique du sionisme. Loin d'apporter une solution à la « question juive » et d'assurer aux juifs un refuge dans lequel ils peuvent vivre en sécurité, le sionisme a créé un État dans lequel l'insécurité des juifs est plus grande que partout ailleurs. Par sa violence meurtrière et destructrice portée à son comble sous un gouvernement d'extrême droite, il a aussi attisé un antisémitisme que l'on avait espéré être en voie d'extinction en Occident.
1« Eva Illouz, sociologue : “L'antisémitisme global a fait du monde entier un lieu où les juifs ne sont pas les bienvenus” », Le Monde, 18 décembre 2025. Lire aussi la réponse d'un collectif d'intellectuels juifs, « Combattre l'antisémitisme ne passe pas par une approbation du sionisme », Le Monde, 23 décembre 2025.
2« Joint Statement by Harvard Palestine Solidarity Groups on the Situation in Palestine », 10 octobre 2023.
3Edwin Samuel Montagu, « Memorandum of Edwin Montagu on the Anti-Semitism of the Present (British) Government - Submitted to the British Cabinet », août 1917, disponible en ligne sur le site Jewish virtual library.
4The Complete Diaries of Theodor Herzl, édité par Raphael Patai, traduit par Harry Zohn, Herzl Press & Thomas Yoseloff, New York & Londres, 1960.
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans et demi, sous la menace de l'armée israélienne. Réfugiée depuis à Rafah, la famille a dû ensuite se déplacer vers Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Un mois et demi après l'annonce du cessez-le-feu, Rami est enfin de retour chez lui avec sa femme, Walid et le nouveau-né Ramzi. Pour ce journal de bord, Rami a reçu le prix de la presse écrite et le prix Ouest-France au Prix Bayeux pour les correspondants de guerre. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.
Lundi 7 avril 2025.
Hier, c'était le mariage de Catherine, la fille de nos voisins, habitants de notre tour. Catherine est musulmane comme ses parents, mais ils lui ont donné ce prénom en hommage à la France, comme cela arrive en Palestine. Elle est dentiste, comme Ihab, son mari. La cérémonie aurait dû avoir lieu en octobre 2023, la salle de fête était louée, tout était prêt. Mais la guerre a commencé et ils ont tout annulé. Ils voulaient attendre la fin de la guerre, et ils l'ont reportée plusieurs fois ; mais comme on n'en voit pas la fin, ils ont décidé de se marier malgré tout. Mais ce ne fut pas un mariage comme nous les aimons, avec plusieurs fêtes comme le veut la tradition. C'est le vrai moment du mariage. L'acte de mariage proprement dit avait été signé trois ans auparavant devant le tribunal religieux, comme c'est l'usage. Ces fêtes ne sont pas mixtes, dans la majorité des cas. La veille, c'est celle des hommes des deux familles, de leurs amis et de leurs voisins, qui se déroule dehors, dans la rue. Selon ses moyens, on amène un chanteur ou un DJ, et cela dure une partie de la nuit. À la fin, on distribue à tous ceux qui sont présents un petit repas dans des assiettes, la sommakeya.
Le lendemain, on offre un déjeuner à tout le quartier. On peut compter des centaines de personnes. Ensuite, il y a les séances de photos, pour les deux époux. D'habitude, elles ont lieu dans ce que l'on appelle des chalets, des villas non loin de la mer, avec piscine, qu'on loue pour ce genre d'occasion ou pour les week-ends. Il y a aussi la fête entre filles, où elles se décorent les mains et les pieds au henné, où elles chantent ensemble. Puis c'est la fête principale, on s'y rend dans les voitures couvertes de fleurs, tout le monde est sur son trente-et-un. C'est le domaine des femmes, où elles peuvent s'habiller en minijupe si elles le désirent, remettant le voile quand les hommes des deux familles viennent faire une « entrée » pour quelques instants.
Mais hier, il n'y a rien eu de tout cela. Seulement un rassemblement de quelques dizaines de membres des deux familles. Et, bien sûr, il n'y a eu ni fête des garçons ni fête des filles, pas de henné, et pas de grand déjeuner pour tout le monde parce qu'on n'avait rien à offrir, ni boissons, ni yaourt, ni poulet, ni viande comme d'habitude, même pas de riz. Tout cela n'existe plus.
En plus, le mariage a dû être fixé à 14 heures, car la famille de Ihab est venue de Khan Younès, au sud, par la route Al-Rachid, la route côtière, la seule encore ouverte. L'axe principal, la route Salaheddine, est bloqué depuis la rupture du cessez-le-feu par Nétanyahou. Comme la route côtière est fermée aux voitures, ils ont dû faire tout le trajet, entassés dans des charrettes tirées par des touk-touk, ces petits triporteurs à moteurs, les enfants comme les hommes et femmes de tous âges. Normalement, c'est toute la famille élargie, les oncles, les tantes, les cousins, les cousines, qui se déplacent dans des cars. Là, ils n'étaient que six ou sept, le père d'Ihab, sa mère et ses frères.
La réunion a eu lieu dans l'appartement de la mariée, dans notre tour. Le matin, j'ai emmené Catherine chez une coiffeuse. On a dû aller au domicile de la dame, où elle avait un peu d'électricité grâce à des panneaux solaires. Son salon était fermé, donc ce n'était pas festif : d'habitude, ce sont toutes les femmes qui vont se faire coiffer ensemble, la maman, les tantes, les sœurs… Là, il n'y avait que Catherine et deux amies. Ensuite, j'ai emmené les deux époux pour une séance de photos, Catherine dans sa robe de mariée, à la « villa Yasmine » où on a retrouvé trois autres couples. Puis nous sommes allés à la tour, eux dans une voiture sans fleurs, sans décorations, moi dans la vieille Mercedes de mon ami Hassoun.
L'appartement de la mariée est au onzième étage. On a demandé de l'aide à un habitant du quartier qui a un gros générateur, grâce auquel il vend de l'électricité. Et, pour la première fois depuis le début de la guerre, l'ascenseur a fonctionné ! Les mariés l'ont emprunté, et puis l'ascenseur s'est arrêté de nouveau. Les amis, les voisins sont montés pour féliciter les mariés, la petite fête a duré deux heures et demie. Il n'y avait rien à manger, le blocus imposé par Israël depuis un mois empêche l'entrée de tous les aliments. Tout le monde est parti. J'ai accompagné les nouveaux époux chez eux, dans la rue Al-Chouhada, toute proche.
Et voilà, c'était terminé. Ce fut une journée étrange. Pendant que je véhiculais les mariés d'un endroit à un autre, je recevais toujours sur mon téléphone les infos sur les tueries, les massacres qui ne cessent pas. Combien de morts pendant ces festivités réduites ? Combien de frappes directes sur des zones d'évacuation où s'entassent les déplacés ? Je me demandais : mais que sommes-nous devenus ? Sommes-nous toujours des gens normaux ? J'apprends toutes ces morts, et en même temps je suis dans une situation qui est normalement une occasion de joie. Je me posais ces questions : est-ce qu'on est stable psychologiquement ? Est-ce que c'est une façon de résister, de faire la fête pendant les massacres ? Malheureusement, nous ne vivons pas le chagrin comme avant. Pour survivre dans cette guerre sans pitié, dans ce génocide, pour fuir la pensée constante des massacres et des morts, nous avons dû hausser le seuil de l'émotion.

Mais en même temps, voilà, il y a un mariage. Et les gens essaient de continuer à vivre, de fêter discrètement l'événement, une façon de dire que, pour nous, la vie continue. C'est cette volonté qui nous a poussés, Sabah et moi, à avoir un nouvel enfant. Beaucoup de gens m'ont dit : « ce n'est pas le moment ». Mais nous voulions dire à ceux qui souhaitent nous déshumaniser que nous sommes toujours des êtres humains. Nous continuons à nous marier, à donner naissance à des enfants, nous continuons à être heureux ou à être tristes. Nous sommes des êtres vivants comme tous les êtres vivants. Pendant la première Intifada, quand il y avait eu un martyr, c'était la tristesse dans tout le quartier, et tout le monde aidait sa famille. Les gens se glissaient d'une maison à l'autre en bravant le couvre-feu, rien que pour apporter de la nourriture à cette famille qui avait perdu un de ses membres. On n'osait même pas allumer la télé, pour observer le deuil. C'était valable aussi quand le disparu était mort de maladie. Cet usage a été observé jusqu'aux premiers temps de la deuxième Intifada. On ne célébrait pas de mariage pendant le deuil.
Quand le deuil était passé, on emmenait les mariés dans des ambulances, toujours par respect. Il y avait beaucoup de respect et de tristesse pour le sang qui avait coulé. Aujourd'hui, tout a changé. Est-ce à cause du nombre de victimes dans les bombardements, les massacres et les « israéleries » que l'on s'habitue ? Et que le monde entier s'habitue ? Les massacres sont notre quotidien. Et justement parce que c'est notre quotidien, il faut continuer à vivre. Donc on fait des enfants, on se marie, l'amour existe et le mariage existe. Et la vie existe même sous les décombres et sous le ciel des massacres. À l'époque de la première et de la deuxième Intifada, il y avait une dizaine de morts par mois, ou un peu plus. Mais là, on parle de centaines de morts par jour, de milliers de morts par semaine. Je ne veux pas dire que cela devient normal, mais c'est ce qu'on vit tous les jours. Nous ne sommes pas devenus anormaux, nous combattons les massacres par la joie. Changer la mort par la vie. Changer la haine par l'amour, l'inhumanité par l'humanité. Félicitations à Catherine. J'espère qu'Ihab et elle vont avoir une vie meilleure, qu'ils auront des enfants. Des enfants qui vivront dans des conditions normales, avec une belle vie, avec tout ce qu'un être humain mérite de vivre. Et j'espère que notre résistance continuera, que nous continuerons à nous marier, à avoir des enfants, enracinés dans la terre de Palestine comme les oliviers qui grandissent petit à petit, avec de nouveaux rameaux et de nouveaux fruits.

Journal de bord de Gaza
Rami Abou Jamous
Préface de Leïla Shahid
Présentation de Pierre Prier
Éditions Libertalia, collection Orient XXI
29 novembre 2024
272 pages
18 euros
Commander en ligne : Librairie Libertalia
Le 28 août 2024, Benyamin Nétanyahou et son armée lançaient une vaste offensive sur le camp de Jénine qui abrite plus de 14 000 réfugiés palestiniens, pilonnant le camp et les alentours pendant dix jours. Les habitants témoignent de la violence de cette opération, la plus importante jamais déclenchée par Israël depuis la seconde Intifada et qui s'inscrit dans la stratégie de guerre déclenchée contre la Cisjordanie.
Les habitants de Jénine n'ont plus les mots. Durant dix jours sans interruption, ils ont été soumis aux explosions et aux vrombissements des rafales et des drones. Rami Noursi, un Palestinien résidant dans le camp de réfugiés, totalement assiégé, confie :
L'armée a fait exploser une maison à cent mètres de chez moi. Je ne peux même pas décrire la terreur que cela a suscitée dans mon cœur et celui de ma famille. Mes enfants étaient pétrifiés, pleuraient, criaient. Je ne savais pas comment les apaiser. J'étais moi-même tétanisé.
Il ajoute :
Nous étions pris au piège. Personne ne pouvait ni entrer ni sortir. Nous avons été privés d'eau, d'électricité et de nourriture. Heureusement que j'avais un stock de farine. Nous avons vécu de pain uniquement.
L'opération « camp d'été », déclenchée le 28 août 2024 par Israël, marque la plus grande offensive militaire dans le nord de la Cisjordanie depuis la seconde Intifada en 2002. En parallèle, les villes de Tubas, de Naplouse et de Tulkarem sont aussi frappées. Le 6 septembre, Aysenur Ezgi Eygi, militante américaine d'origine turque, est tuée d'une balle à la tête, en marge d'une manifestation contre la colonisation près du mont Sabih, dans la ville de Beita, au sud de Naplouse.
L'armée israélienne justifie cette incursion dans le nord de la Cisjordanie par la volonté de neutraliser les activités « terroristes » des Palestiniens affiliés au Hamas, au Fatah et au Jihad islamique. Lesquels s'identifient comme des « résistants » face à une occupation jugée « illégale » par la Cour internationale de justice (CIJ) le 19 juillet 2024.
Jénine et le camp de réfugiés situé en zone A, sous contrôle de l'Autorité palestinienne, ressemblent à un front de guerre. Les magasins sont ravagés, les infrastructures civiles éclatées et les maisons défigurées par les balles. Selon les habitants et les journalistes sur place, c'est la première fois en 22 ans que les forces armées attaquent l'ensemble du tissu urbain. « Habituellement, les opérations se limitent à des zones spécifiques, comme les camps de réfugiés, mais cette fois-ci, les troupes ont encerclé et frappé tous les pans de Jénine », explique Taher Soza, fixeur palestinien.
« Ils nous font comme à Gaza. Il n'y a plus de limites dans la violence », s'exclame Ali Aljamaal, jeune diplômé en gastronomie, par téléphone. La maison de sa grand-mère, au centre de la ville, a été lourdement endommagée par les frappes israéliennes. Désespéré, il ajoute :
Je n'en peux plus. Rester ici, c'est mourir. Il faut que je trouve un moyen d'aller en Europe pour obtenir un droit d'asile. Nous sommes en danger de mort ! Les Palestiniens ne sont que des chiffres, de la chair à canon. Pourquoi nous traitent-ils ainsi ? Nous sommes des êtres humains !
En dix jours, au moins quarante personnes ont été tuées en Cisjordanie, dont vingt-et-un adultes et cinq enfants rien qu'à Jénine, selon les chiffres du site Shireen, un observatoire documentant les crimes de guerre présumés d'Israël1. Parmi les victimes se trouvent Mohamed Mahmoud Abdullah Hamo, 13 ans, qui tentait de livrer du pain aux habitants, et Tawfiq Qandeel, 83 ans. La photo de ce dernier, keffieh drapé autour de la tête, a largement circulé sur les réseaux sociaux après la diffusion d'une vidéo montrant son corps écrasé par des véhicules militaires israéliens, suscitant une vive émotion.
Le 3 septembre 2024, un groupe de journalistes répartis dans trois véhicules de presse arrivent dans le village de Kafr Dan, à huit kilomètres de Jénine, pour couvrir l'assaut qui a coûté la vie à Lujin Oussama Abdel Raouf Musleh, une jeune palestinienne de 16 ans. Les témoignages indiquent que les soldats israéliens ont entravé l'accès des ambulanciers, les empêchant ainsi de lui porter secours.
Les équipes de presse affirment avoir été délibérément visées par l'armée : « Ils ont essayé de reproduire le même scénario qu'avec Shireen Abu Aqla », raconte le journaliste indépendant Yazan Hamayel, en référence à l'assassinat de la journaliste de la chaîne qatarie Al-Jazeera, le 22 mai 2022, alors qu'elle couvrait un raid israélien dans le camp de Jénine. Selon lui, un tireur d'élite aurait ouvert le feu sur les trois véhicules, le blessant ainsi que quatre de ses confrères. Les reporters ont réussi à s'extraire des lieux. L'un d'entre eux, Muhammad Mansour, 32 ans, photographe pour l'agence de presse officielle palestinienne Wafa précise :
Nous étions pourtant équipés de protections que tout journaliste porte en zone de guerre, à savoir le casque et le gilet. Notre véhicule portait un panneau de presse. Malgré cela, nous avons été ciblés par environ cinq balles, dont l'une m'a transpercé la main. J'ai subi une greffe osseuse.
Pris en charge par le Croissant-Rouge palestinien, les journalistes sont retenus pendant 40 minutes par des soldats devant l'hôpital Ibn Sina à Jénine avant d'être autorisés à entrer pour recevoir les soins. Ces derniers prétextaient vouloir « vérifier nos identités, malgré notre uniforme de travail. L'un d'entre eux a confisqué la clé de l'ambulance et nous a laissés enfermés dans le véhicule, comprenant six personnes : trois journalistes et trois membres de l'équipe médicale », témoigne Yazan Hamayel.
Enfin, le vendredi 6 septembre, les troupes israéliennes se retirent. Mais cette opération prend place dans la campagne d'intensification des violences en Cisjordanie depuis le 7 octobre et qui a entraîné la mort de près de 700 Palestiniens, dont 187 à Jénine.
1« Martyrs de Palestine, année 2024 », Shireen.ps.
Le 28 août 2024, Benyamin Nétanyahou et son armée lançaient une vaste offensive sur le camp de Jénine qui abrite plus de 14 000 réfugiés palestiniens, pilonnant le camp et les alentours pendant dix jours. Les habitants témoignent de la violence de cette opération, la plus importante jamais déclenchée par Israël depuis la seconde Intifada et qui s'inscrit dans la stratégie de guerre déclenchée contre la Cisjordanie.
Les habitants de Jénine n'ont plus les mots. Durant dix jours sans interruption, ils ont été soumis aux explosions et aux vrombissements des rafales et des drones. Rami Noursi, un Palestinien résidant dans le camp de réfugiés, totalement assiégé, confie :
L'armée a fait exploser une maison à cent mètres de chez moi. Je ne peux même pas décrire la terreur que cela a suscitée dans mon cœur et celui de ma famille. Mes enfants étaient pétrifiés, pleuraient, criaient. Je ne savais pas comment les apaiser. J'étais moi-même tétanisé.
Il ajoute :
Nous étions pris au piège. Personne ne pouvait ni entrer ni sortir. Nous avons été privés d'eau, d'électricité et de nourriture. Heureusement que j'avais un stock de farine. Nous avons vécu de pain uniquement.
L'opération « camp d'été », déclenchée le 28 août 2024 par Israël, marque la plus grande offensive militaire dans le nord de la Cisjordanie depuis la seconde Intifada en 2002. En parallèle, les villes de Tubas, de Naplouse et de Tulkarem sont aussi frappées. Le 6 septembre, Aysenur Ezgi Eygi, militante américaine d'origine turque, est tuée d'une balle à la tête, en marge d'une manifestation contre la colonisation près du mont Sabih, dans la ville de Beita, au sud de Naplouse.
L'armée israélienne justifie cette incursion dans le nord de la Cisjordanie par la volonté de neutraliser les activités « terroristes » des Palestiniens affiliés au Hamas, au Fatah et au Jihad islamique. Lesquels s'identifient comme des « résistants » face à une occupation jugée « illégale » par la Cour internationale de justice (CIJ) le 19 juillet 2024.
Jénine et le camp de réfugiés situé en zone A, sous contrôle de l'Autorité palestinienne, ressemblent à un front de guerre. Les magasins sont ravagés, les infrastructures civiles éclatées et les maisons défigurées par les balles. Selon les habitants et les journalistes sur place, c'est la première fois en 22 ans que les forces armées attaquent l'ensemble du tissu urbain. « Habituellement, les opérations se limitent à des zones spécifiques, comme les camps de réfugiés, mais cette fois-ci, les troupes ont encerclé et frappé tous les pans de Jénine », explique Taher Soza, fixeur palestinien.
« Ils nous font comme à Gaza. Il n'y a plus de limites dans la violence », s'exclame Ali Aljamaal, jeune diplômé en gastronomie, par téléphone. La maison de sa grand-mère, au centre de la ville, a été lourdement endommagée par les frappes israéliennes. Désespéré, il ajoute :
Je n'en peux plus. Rester ici, c'est mourir. Il faut que je trouve un moyen d'aller en Europe pour obtenir un droit d'asile. Nous sommes en danger de mort ! Les Palestiniens ne sont que des chiffres, de la chair à canon. Pourquoi nous traitent-ils ainsi ? Nous sommes des êtres humains !
En dix jours, au moins quarante personnes ont été tuées en Cisjordanie, dont vingt-et-un adultes et cinq enfants rien qu'à Jénine, selon les chiffres du site Shireen, un observatoire documentant les crimes de guerre présumés d'Israël1. Parmi les victimes se trouvent Mohamed Mahmoud Abdullah Hamo, 13 ans, qui tentait de livrer du pain aux habitants, et Tawfiq Qandeel, 83 ans. La photo de ce dernier, keffieh drapé autour de la tête, a largement circulé sur les réseaux sociaux après la diffusion d'une vidéo montrant son corps écrasé par des véhicules militaires israéliens, suscitant une vive émotion.
Le 3 septembre 2024, un groupe de journalistes répartis dans trois véhicules de presse arrivent dans le village de Kafr Dan, à huit kilomètres de Jénine, pour couvrir l'assaut qui a coûté la vie à Lujin Oussama Abdel Raouf Musleh, une jeune palestinienne de 16 ans. Les témoignages indiquent que les soldats israéliens ont entravé l'accès des ambulanciers, les empêchant ainsi de lui porter secours.
Les équipes de presse affirment avoir été délibérément visées par l'armée : « Ils ont essayé de reproduire le même scénario qu'avec Shireen Abu Aqla », raconte le journaliste indépendant Yazan Hamayel, en référence à l'assassinat de la journaliste de la chaîne qatarie Al-Jazeera, le 22 mai 2022, alors qu'elle couvrait un raid israélien dans le camp de Jénine. Selon lui, un tireur d'élite aurait ouvert le feu sur les trois véhicules, le blessant ainsi que quatre de ses confrères. Les reporters ont réussi à s'extraire des lieux. L'un d'entre eux, Muhammad Mansour, 32 ans, photographe pour l'agence de presse officielle palestinienne Wafa précise :
Nous étions pourtant équipés de protections que tout journaliste porte en zone de guerre, à savoir le casque et le gilet. Notre véhicule portait un panneau de presse. Malgré cela, nous avons été ciblés par environ cinq balles, dont l'une m'a transpercé la main. J'ai subi une greffe osseuse.
Pris en charge par le Croissant-Rouge palestinien, les journalistes sont retenus pendant 40 minutes par des soldats devant l'hôpital Ibn Sina à Jénine avant d'être autorisés à entrer pour recevoir les soins. Ces derniers prétextaient vouloir « vérifier nos identités, malgré notre uniforme de travail. L'un d'entre eux a confisqué la clé de l'ambulance et nous a laissés enfermés dans le véhicule, comprenant six personnes : trois journalistes et trois membres de l'équipe médicale », témoigne Yazan Hamayel.
Enfin, le vendredi 6 septembre, les troupes israéliennes se retirent. Mais cette opération prend place dans la campagne d'intensification des violences en Cisjordanie depuis le 7 octobre et qui a entraîné la mort de près de 700 Palestiniens, dont 187 à Jénine.
1« Martyrs de Palestine, année 2024 », Shireen.ps.
Le Cri de la pierre rassemble en un seul volume deux ouvrages de Fadwa Touqan : Le Rocher et la peine et Le Cri de la pierre, publiés en français pour la première fois à la fin des années 1990, juste avant sa mort, et qui viennent d'être réédités. L'ensemble retrace le parcours de vie de la « poétesse de la Palestine » célèbre dans tout le monde arabe, entre la déclaration Balfour de 1917 – année de sa naissance — et la première Intifada.
À mi-chemin entre l'autobiographie et l'Histoire, Le Cri de la pierre est un recueil de mémoires qui donnent à lire la vie de la « poétesse de la Palestine » dans le contexte sociohistorique qui a vu advenir la tragédie palestinienne depuis une centaine d'années, de 1917, l'année de sa naissance et de la déclaration Balfour jusqu'au début des années 2000 avec la seconde Intifada. Cependant, même si le choix d'écrire sous la forme nommée « mémoires » exclut théoriquement la seule « écriture de soi », Fadwa Touqan inscrit l'histoire de son combat personnel pour exister en tant que femme de lettres dans une époque et un milieu peu propices, et dans l'histoire de la lutte des Palestiniens pour la reconnaissance de leurs droits.
Cette réédition par L'Asiathèque rassemble en un seul volume Le rocher et la peine, publié en 1997 et Le Cri de la pierre, publié en 1998, rendant ainsi plus sensible l'imbrication de l'histoire de l'émancipation d'une jeune femme dans l'Histoire de la Palestine et des Palestiniens au XXe siècle.
Le rocher et la peine raconte comment Fadwa Touqan s'est libérée du « moule d'acier dans lequel nous enferme la famille, […] les coutumes qu'il est difficile d'enfreindre, les traditions dépourvues de bon sens et qui emprisonnent la jeune fille dans un monde d'absurdités […] » pour devenir l'une des rares voix féminines de la poésie palestinienne.
Car, comment fait-on pour devenir poétesse quand on est une jeune fille née en 1917 dans le milieu aisé de Naplouse pour lequel l'enfermement des filles sous la houlette d'une cheikha dévote et glaciale dans la grande et belle demeure familiale est une règle qui souffre peu d'exceptions ?
Fadwa Touqan a souffert en tant qu'enfant non désirée dans sa famille traditionnelle, avec un père despotique et une mère soumise de dix enfants. Elle naît à Naplouse, dans l'actuelle Cisjordanie occupée, en 1917. Elle grandit dans la Palestine mandataire, assiste à la création d'Israël, et vit dans un pays en guerre. Dans sa famille aussi, c'est la guerre. Sous l'autorité de son père et de l'un de ses frères, Youssef, elle est interdite dès l'âge de treize ans d'aller à l'école. Le motif ? Un jeune homme a essayé de lui offrir une rose. Elle relate cet épisode majeur de sa vie et la violence de la sanction et de sa condition : « Tu ne sortiras plus que le jour de ta mort, lorsque nous t'emmènerons au cimetière. » Dès lors, son histoire devient celle de « la lutte d'une graine aux prises avec la terre rocailleuse et dure. C'est l'histoire d'un combat contre la sécheresse et la roche. » Les « seigneurs de la famille », ainsi qu'elle les appelle, « s'habillaient à l'européenne, parlaient le turc, le français et l'anglais, mangeaient avec des fourchettes et des couteaux, tombaient amoureux ; puis ils se mettaient à l'affût, prêts à intervenir si l'une d'entre nous voulait affirmer sa personnalité […]. » Elle décrit des personnalités « scindées en deux », moitié progressistes, moitié conservatrices et machistes, objet de sa profonde révolte et cause de sa propre dislocation en écho.
L'un des aspects les plus intéressants de ce premier volume réside dans le portrait de la communauté bourgeoise de Naplouse dans les années 1930 et 1940, une communauté qu'elle qualifie de « peu cultivée », aux yeux de laquelle elle passe pour « une créature anormale et antisociale ».
Ibrahim Touqan (1905-1941), un autre de ses frères, est l'un des fondateurs du courant nationaliste et révolutionnaire de la poésie palestinienne dans les années 1930. Son poème Mawtini (ma patrie) a été repris par le compositeur libanais Mohamed Fleyfel et est connu dans tout le monde arabe et est aujourd'hui considéré par de nombreux Palestiniens comme leur hymne national. Cet enseignant en littérature arabe à l'École nationale An-Najah puis à l'université américaine de Beyrouth est celui qui la sauva de « l'effondrement intérieur », selon ses propres mots. D'abord par les manifestations de son affection et ses encouragements, puis en lui enseignant très sérieusement la poésie arabe classique pendant plusieurs années.
Les premières poésies de Fadwa sont des élégies. Sans surprise, la jeune fille commence par s'exprimer sur le mode majeur de la plainte, tout en « recherchant ce qu'on appelle la solennité du style et de l'éloquence », avant de découvrir et d'adopter le vers libre sous l'influence des poètes modernistes Ibrahim Naji, Al-Shabbi, Ali Mahmoud Taha et Al-Tijani, ainsi que de la poétesse « d'avant-garde » Nazik Al-Malaika : « J'abandonnai la forme allongée et le rythme régulier du vers classique, et me consacrai à la poésie nouvelle ». Cette poésie nouvelle est d'emblée une littérature de résistance, laquelle s'exprime en vers libres, délivrée des contraintes de la prosodie classique, comme une métaphore de l'aspiration révolutionnaire.
En avril 1936, c'est la grève générale et le début de la rébellion contre les Britanniques qui durera trois ans. Pour elle, cette grève signe le début de la lutte politique et armée à laquelle participeront les masses populaires. Si elle décrit le quotidien sous la répression coloniale britannique à cette époque, elle avoue sa frustration et son impuissance. Elle ne connaîtra l'engagement, « son intensité et sa douceur », que bien plus tard, après la guerre de juin 1967 et l'occupation israélienne qui lui fait prendre conscience de son identité « sociale ».
C'est seulement à l'ombre de cette occupation, lorsque j'ai commencé à lire mes poèmes devant des foules, que j'ai saisi la valeur et le sens véritable de la poésie qui fermente et vieillit dans les jarres du peuple.
Après la défaite arabe de 1967 et l'occupation de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza par Israël, sa poésie devient politique. Elle décrit alors son peuple, et sa belle ville de Naplouse qui se consume en vain et qui n'a de cesse d'armer le bras « des enfants des pierres ».
Faisant suite à Le Rocher et la peine, le deuxième volume des mémoires de Fadwa Touqan, Le cri de la pierre, donne son titre à la publication. Tout commence au premier jour de la guerre israélo-arabe de 1967, le 5 juin. Elle rapporte l'atmosphère de ces journées « funestes » à Naplouse, la résistance, la défaite et la chute totale de la Cisjordanie, de Gaza, du Golan et du Sinaï. Puis c'est le temps paradoxal d'une vie culturelle riche et foisonnante en pays occupé, des nombreux échanges et rencontres avec d'autres poètes, écrivains, artistes, « pour qui la politique et l'appartenance à un parti étaient une question de survie — la leur, celle du pays et de l'être humain », malgré les efforts persistants des autorités israéliennes pour empêcher tout rapprochement intellectuel entre Palestiniens. Que de fois, écrit-elle, « ayant été invitée à participer à quelque manifestation littéraire nationaliste, à Nazareth ou à Jérusalem, je me suis heurtée, et me heurte encore, aux ordres militaires m'interdisant de quitter Naplouse ce jour-là précisément. »

La poétesse y évoque ses amis, palestiniens et israéliens, la compréhension et le soutien qu'ils lui ont toujours témoigné. Elle détaille — non sans ironie — deux rencontres avec Moshé Dayan qui souhaite lui « parler de poésie », avant et après celle avec Gamal Abdel Nasser qui veut savoir l'objet de son entretien avec le ministre de la défense israélien, lequel se demande à son tour ce que le président égyptien a bien pu lui confier. Elle relate également ses entretiens avec Anouar el-Sadate et Yasser Arafat à qui elle formule le vœu de voir la paix s'instaurer au Proche-Orient.
Même si les trois dernières pages portent sur la conférence de Madrid de 1991 et les espoirs de paix vite déçus, le récit mémoriel se clôt juste avant sur l'Intifada des pierres avec le célèbre poème intitulé « Les Martyrs de l'Intifada », qui prend une nouvelle résonance aujourd'hui :
[…]
Ils sont morts debout
Illuminant le chemin
Scintillant comme des étoiles, baisant la bouche de la vie
Regarde-les au loin, ils embrassent la mort pour notre survie,
Ils montent dans les cieux, dans les yeux du monde
Aux cordes du sang versé
Ils montent, ils montent, ils montent
La mort traîtresse ne s'emparera pas de leur cœur
L'image de la renaissance et de la nouvelle aube
Les accompagne sur le chemin du martyre
Regarde les aigles de l'Intifada
Ils nouent la terre sacrée au ciel ! (« Les Martyrs de l'Intifada »)
Fadwa Touqan meurt à Naplouse le 12 décembre 2003. Elle a reçu de nombreux prix littéraires tels que le Prix international de poésie à Palerme (Italie), le prix Jérusalem pour la culture et le Prix des lettres par l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) en 1990, le Prix des Émirats arabes unis la même année ainsi que le Prix d'honneur palestinien pour la poésie en 1996. Ses recueils de poèmes n'ont malheureusement jamais été publiés en français.

Fadwa Touqan
Le Cri de la pierre
Traduit de l'arabe par Joséphine Lama et Benoît Tadié
L'Asiathèque, Coll. Hors Collection, 2024
528 pages
15,90 euros