La restauration de l'État irakien suppose de défaire les milices. Le transfert des armes a commencé, mais la campagne a changé d'angle. Désormais prédomine l'idée de l'intégration de l'arsenal et de ses hommes au service de l'armée, sous l'égide des grandes familles du pays et de l'État. Une porte de sortie politique et stratégique.
À la suite de sa rencontre en juin 2026 avec Tom Barrack, envoyé spécial des États-Unis pour l'Irak, le premier ministre irakien, Ali Al-Zaïdi, a lancé deux vastes chantiers politiques : l'un consacré à la lutte contre la corruption, l'autre au désarmement. Le 30 septembre 2026 a été fixé pour l'aboutissement du processus de désarmement, parallèlement au retrait du pays des troupes états-uniennes, mettant fin à la mission militaire de la coalition internationale.
Pour certains observateurs, cette initiative serait le résultat de pressions états-uniennes visant à réduire la marge de manœuvre de certaines unités de l'Instance de mobilisation populaire (IMP), communément désignées sous le terme de « fassaël » (« factions »). Ces dernières appartiennent à l'« axe de la résistance islamique » et ont, depuis le 7 octobre 2023, pris part, à des degrés variables, au conflit opposant l'Iran à Israël et aux États-Unis.
Au-delà de leur participation au parlement, les fassaël sont présentes au sein d'autres institutions nationales, ainsi que dans la bureaucratie locale et les assemblées représentatives infranationales que constituent les conseils provinciaux. À rebours d'une lecture normative qui ferait de ces factions des acteurs extérieurs à l'État, voire ses ennemis, il apparaît que leurs relations avec celui-ci sont autrement plus complexes. Elles ne se situent ni simplement à l'extérieur de celui-ci ni en opposition frontale avec lui : elles sont prises dans des relations d'interpénétration avec ses institutions, ses bureaucraties et ses différents niveaux de pouvoir.
Au regard de ces éléments, la question de savoir « qui désarme qui » se pose. Cette interrogation renvoie à la fois au contexte dans lequel le désarmement s'est progressivement constitué en enjeu central du gouvernement de la violence1 et aux rapports de pouvoir entre l'État et les acteurs engagés dans ce processus.
Les fassaël sont intégrées à l'IMP, institution reconnue par l'État irakien en 2016 comme partie intégrante du système national de défense. Elles se distinguent toutefois des autres composantes de l'IMP par le développement d'activités transnationales, notamment à travers leur engagement armé contre les forces états-uniennes. Cinq organisations sont ici concernées : Kataëb Sayyid Al-Chuhada, Haraka Al-Nojaba, Kataëb Hezbollah, Kataëb Jund al-Imam et Kataëb Imam Ali. Cette dernière organisation, dirigée par Chibl Al-Zaïdi, s'est d'ores et déjà déclarée favorable au désarmement. Cette prise de position s'est accompagnée de son intégration au Cadre de coordination, coalition chiite fondée en 2021, devenu depuis un dispositif central de coordination des acteurs chiites. Elle est un instrument important de leur cohésion politique et de leur domination du champ politique national.
Le cas d'Ahmad Al-Assadi, dirigeant de Kataëb Jund Al-Imam et ministre des affaires sociales dans le gouvernement sortant, illustre une autre dimension du processus. Recherché par les autorités irakiennes dans le cadre de poursuites liées à la lutte contre la corruption, il s'est réfugié en Australie. Son retour en Irak apparaît étroitement conditionné au démantèlement de l'organisation militaire qu'il dirigeait, d'autant que son groupe parlementaire — composé de trois députés — s'est déjà désolidarisé de lui.
Hormis Haraka Al-Nojaba, les quatre autres organisations regroupées sous l'appellation de fassaël sont toutes « parlementarisées ». Après avoir enregistré auprès des autorités leur branche politique comme parti, elles ont obtenu une vingtaine de sièges — sur un total de 3292 — lors des élections législatives du 11 novembre 2025.
Un tel résultat est inédit. Leur percée électorale est en grande partie liée au conflit irano-israélien en 2024 — auquel les États-Unis se sont joints en février 2026 — et dont elles ont su tirer parti dans une société irakienne affectée par l'élimination de plusieurs dirigeants iraniens et par les bombardements visant les infrastructures de ce pays.
Il serait néanmoins réducteur d'interpréter cette mobilisation comme l'expression d'un soutien général de la société à l'Iran. Celui-ci n'est, en effet, jamais parvenu à s'assurer un soutien social large en Irak. La solidarité qui s'est manifestée à l'occasion du conflit doit plutôt être rapportée à la manière dont l'Iran est perçu par une partie de la population chiite : non comme une simple confrontation entre l'Iran et le tandem États-Unis/Israël, mais comme une attaque visant plus largement la communauté chiite et ses intérêts.
Si le désarmement des fassaël a été enclenché sous la pression de Washington, dans le contexte du conflit opposant les États-Unis à l'Iran, il ne saurait s'y réduire. La question du désarmement se pose en Irak depuis au moins une dizaine d'années, et mobilise à ce titre des acteurs tant politiques que sociaux. L'organisation de la violence relève donc d'une dynamique autant politique que sociale, ce qui invite à l'interroger dans la perspective d'une sociologie politique attentive à la fois au facteur international, aux logiques locales, et aux moments où se définissent les normes régissant l'usage de la force.
En 2016, en pleine guerre contre l'Organisation de l'État islamique (OEI), les élus chiites ont fait adopter la loi nº 40, qui organise les unités de mobilisation populaire (UMP) au sein de l'Instance de mobilisation populaire et leur confère une reconnaissance étatique en les définissant comme partie intégrante du système national de défense. Cette loi a été rejetée par la majorité des élus kurdes et arabes sunnites, qui y voyaient un instrument de domination au service du contrôle chiite de l'État, ainsi qu'un risque d'instrumentalisation dans les conflits politiques. Kurdes et Arabes sunnites considèrent en effet certaines unités de l'IMP, notamment les fassaël, comme des « milices », et regardent leur violence comme illégitime.
Cette lutte de définition autour de la violence des UMP constitue également un enjeu interne à l'espace chiite. Le mouvement contestataire de Tishreen, essentiellement chiite, ne saurait être réduit, en 2019, à une simple opposition à la violence de certaines unités de mobilisation populaire : sa contribution est bien plus profonde et significative, puisqu'il a activement pris part à la définition des normes encadrant l'usage de la contrainte, en qualifiant la violence des UMP de « non étatique ». C'est ainsi que le concept de « non-État », forgé par le sociologue irakien Faleh Abdoul Jabar, a été largement repris et diffusé par les manifestants, afin de tracer une frontière entre violence légitime et violence illégitime, tout en imposant l'idée du « monopole des armes entre les mains de l'État », non seulement comme enjeu de la reconstruction étatique, mais aussi comme condition de la paix sociale.
Cette même lutte est par ailleurs menée par les acteurs politiques chiites eux-mêmes, parmi lesquels on peut brièvement distinguer trois figures. La première rassemble des acteurs établis, issus des grandes familles chiites (Sadr, Hakim, Maliki, etc.), dont la reconversion en politique est significative et qui, à ce titre, entendent faire de la voie électorale l'unique répertoire de mobilité sociale au sein du système. Leur légitimité et leur contrôle de l'appareil d'État étant désormais assurés, ils perçoivent à présent la violence des fassaël comme un facteur d'isolement international.
La deuxième figure regroupe des individus au passé militaire, mais pleinement reconvertis dans la bureaucratie étatique. Ils défendent l'autorité de l'État pour préserver leur propre position. L'exemple de Qassim Al-Araji est à cet égard éloquent. Haut cadre de l'Organisation Badr3, il fut ministre de l'intérieur, puis conseiller à la sécurité nationale. Il occupe aujourd'hui la fonction de conseiller du premier ministre pour le dossier sécuritaire. Ce bureaucrate, fidèle à l'État, fait du « monopole des armes entre les mains de l'État » son cheval de bataille.
Le troisième acteur est le juriste. La conquête de l'État par les acteurs et les maisons chiites ne pouvait reposer sur la seule légitimité militaire acquise durant la guerre contre l'OEI, ni sur d'autres stratégies destinées à la pérennité (reproduction) de leurs maisons. Aussi les contradictions inhérentes à la reconstruction étatique préparent-elles le dépassement des acteurs militaires et ouvrent-elles la voie à des professions libérales, au premier rang desquelles celle de magistrat.
Plus que les UMP, ce sont en effet les professionnels du droit qui ont porté cette reconstruction et qui en sont devenus le visage. Cette montée en influence des juges et des magistrats tient également au retrait de la marja'iyya4 : Ali Al-Sistani5, après avoir émis une fatwa ouvrant la voie à la prolifération des groupes armés, s'est par la suite abstenu d'intervenir dans la vie politique. L'espace chiite a dès lors dû, en dehors du Cadre de coordination, se tourner vers un acteur arbitre : Faïq Zeidan, président du pouvoir judiciaire depuis 2017, ainsi devenu l'homme fort du pays.
Sous son autorité, l'ensemble du pouvoir judiciaire, ainsi que la Cour fédérale, se sont constitués en un pouvoir régulateur qui, par le droit, a non seulement contribué à unifier l'État, mais aussi favorisé l'articulation entre scènes locale et nationale. Les Irakiens parlent, à cet égard, d'un « gouvernement des juges », non pas au sens péjoratif que lui donnent les droites extrêmes occidentales, mais au sens d'une montée en influence de l'État de droit, vers lequel l'ensemble des acteurs peut désormais se tourner.
C'est par ailleurs Faïq Zeidan qui supervise la lutte contre la corruption et le désarmement. Dans cette perspective, il s'est imposé comme la figure de proue de la lutte contre la violence illégitime. Il écrivait en mars 2026, dans le journal Al-Sharq Al-Awsat, que « la déclaration de guerre est une prérogative constitutionnelle de l'État ». Dans cette tribune6, il classait les fassaël, qui venaient d'annoncer la guerre aux États-Unis, parmi les acteurs non étatiques.
À la question de savoir « qui désarme qui », l'observateur, pris dans une représentation wébérienne7 de l'État, apportera une réponse qui lui paraîtra aller de soi : c'est l'État. Or, cette évidence est loin de résister à l'épreuve du terrain irakien. La société irakienne est en effet une société à maisons, dont les stratégies de reproduction débordent sur l'appareil d'État, jusqu'à un usage proprement patrimonial de ses ressources. Le terme de « communauté », imposé après 2003 comme principe et cadre de l'action par les observateurs étrangers, s'avère ainsi non seulement trompeur, mais il masque également une réalité bien plus complexe.
Derrière les trois communautés chiite, arabe sunnite et kurde, qui renvoient à des réalités englobantes, se dissimule en effet une pluralité de maisons « biologiques » : maison Barzani et maison Talabani chez les Kurdes ; maison Sadr, maison Hakim, maison Maliki, etc., chez les chiites ; maison Nujaïfi, maison Abassi, maison Halboussi, etc., chez les Arabes sunnites.
Force est de constater que les jeux d'alliances entre ces maisons sont transcommunautaires : les alliances politiques n'obéissent que très peu à une logique communautaire. La maison Barzani s'allie avec la maison Sadr, la maison Talabani avec la maison Al-Khazali, la maison Maliki avec la maison Halboussi, etc. C'est précisément là que le registre communautaire révèle toute son inefficacité analytique : ces maisons dominantes font un usage éminemment instrumental du lien ethnique, religieux ou historique, à seule fin de mobilisation, notamment en contexte électoral, sans que leur entreprise politique s'y réduise pour autant.
La guerre contre l'OEI (de 2014 à ce jour) a accéléré et approfondi l'interpénétration entre l'État et les maisons chiites, formant ensemble ce que l'on peut qualifier de « complexe maison-État ». Au cours de cette guerre et dans ses suites, les élus chiites ont progressivement substitué, au sein du Parlement, une logique majoritaire à la logique consensuelle qui prévalait depuis 2003. Dans le même temps, les Kurdes et les Arabes sunnites se sont trouvés progressivement relégués à une position subalterne au sein du pouvoir exécutif.
En s'appuyant sur les UMP, ce complexe maison-État a solidement établi son autorité à l'échelle locale et nationalisé ses lois et sa juridiction, y compris dans la région kurde. Dans cette entreprise de reconstruction étatique, les fassaël ont joué un rôle clé, servant de bras informel au complexe maison-État, celui-ci produisant le danger tout en offrant sa protection contre lui. La conquête territoriale et le changement démographique observés à Mossoul, à Diyala et dans la ceinture de Bagdad ont été menés par les fassaël, mais jamais à l'insu des dirigeants du complexe maison-État.
Ce n'est donc pas l'État, conçu comme une entité distincte et extérieure aux maisons, qui procède au désarmement, mais ce « complexe maison-État », lui-même à l'origine de la création des UMP. Pour ce dernier, l'enjeu n'est pas tant de désarmer les UMP que de les réorganiser et de les domestiquer, afin de leur assigner une place compatible avec l'agencement du pouvoir au sein de l'État.
Le rapport entre les UMP, et notamment les fassaël, et le complexe maison-État est ainsi loin de se laisser réduire à une dichotomie opposant les partisans de l'ordre étatique à ses ennemis. Sur le plan méthodologique, la compréhension de ce rapport requiert de mobiliser un ensemble de données recueillies sur la longue durée et dans plusieurs séquences décisives.
Le processus ayant conduit à l'adoption de la loi nº 40 relative aux UMP constitue, à cet égard, un moment particulièrement éclairant pour saisir les enjeux de cette relation. Au sein de la commission des lois comme dans les couloirs du Parlement, les élus chiites défendaient alors farouchement le texte en avançant un argument qui en dit long sur la logique à l'œuvre : « Pourquoi les Kurdes et les Arabes sunnites disposeraient-ils de leurs propres forces armées, et pas nous ? »
Ce régime justificatif est révélateur : le complexe maison-État chiite envisage les UMP à la fois comme une force destinée à contenir les contre-pouvoirs internes et comme une ressource politique au service de sa propre domination.
1Par « gouvernement de la violence », nous entendons ici le processus par lequel différentes formes et sources de violence tendent à converger vers une organisation étatique de la violence, notamment par leur intégration, leur encadrement et leur incorporation progressive dans les structures de l'État.
2La répartition des élus par appartenance confessionnelle et communautaire est la suivante : 187 élus chiites, 77 Arabes sunnites et 56 Kurdes. Les 9 sièges restants sont réservés aux minorités chrétienne, yézidie et chabak.
3Fondée en 1982, financée par l'Iran, elle vise à instaurer en Irak un gouvernement islamique chiite pendant la guerre Iran-Irak.
4NDLR. Plus haute institution et autorité religieuse du chiisme duodécimain.
5Ayatollah irako-iranien né en 1930, il est une figure éminente dans le paysage politique irakien depuis la chute de Saddam Hussein.
6« Déclaration de l'état de guerre selon la Constitution »} 27 mars 2026.
7NDLR. Relative à l'œuvre et aux conceptions philosophiques du sociologue allemand Max Weber (1864-1920).
Tandis que les procès de femmes parties sur le terrain irako-syrien dans les années 2010 aux côtés de l'Organisation de l'État islamique se succèdent en France et occasionnent de lourdes condamnations, le Kazakhstan a opté pour une approche différente. La stratégie de judiciarisation et d'emprisonnement a laissé place à un programme de réintégration dans la société.
Rimma ajuste son chemisier fleuri et passe un baume sur ses lèvres visiblement refaites. Pommettes saillantes, nez parfaitement droit et cils allongés par des extensions : chez cette Kazakhe trentenaire, tout est pensé pour se fondre dans la masse. Seule la cicatrice qui lui fend le front trahit un passé qu'elle ne pourra jamais totalement effacer.
Elle s'installe sur l'une des banquettes d'un café moderne d'Astana, la capitale du Kazakhstan, le plus grand pays d'Asie centrale. « Je dois faire vite, j'ai un invité chez moi et il ne sait pas que je suis là », annonce-t-elle d'emblée. « Il n'est pas au courant pour ce qu'il s'est passé », ajoute-t-elle, embarrassée, avant de commencer à raconter sa trajectoire.
En 2012, Rimma quitte son Karaganda natal, ville minière au centre du pays et capitale administrative de la région, pour l'Égypte puis la Syrie, où elle rejoint le Kazakh Jamaat, la faction des combattants kazakhs de l'Organisation de l'État islamique (OEI). Elle s'intègre parmi les quelque 800 Kazakhs partis combattre entre 2011 et 2018 pour y mener le djihad, sur les 5 000 à 6 000 individus originaires d'Asie centrale, dont un peu moins d'un quart de femmes.
À la chute du califat en 2019, signifiant la perte de son territoire pour l'OEI, la question du sort des dizaines de milliers de djihadistes étrangers qui ont évolué sur le terrain irako-syrien et, au moins un temps, adhéré à un projet politique fondé sur la violence, se pose dans une multitude de pays. La réponse apportée diffère selon une variété de critères, allant du niveau d'implication, à l'âge en passant par le genre.
Les hommes, s'ils sont rapatriés, finissent presque partout en prison. Au Kazakhstan, le tiers qui est effectivement rentré — quand les autres sont morts, ont disparu ou ont été emprisonnés directement sur le terrain d'opération — a systématiquement été jugé pour actes terroristes. Pour les femmes, la question s'est révélée plus épineuse. Les pays occidentaux ont presque unanimement choisi de les rapatrier, parfois des années plus tard, puis de les juger. Une vingtaine de procès doit ainsi se tenir cette année à la cour d'assises de Paris. À l'autre bout du spectre, le Kazakhstan, imité par l'Ouzbékistan, a choisi l'amnistie : rapatriées dès 2019, les femmes ont été progressivement réintégrées, la majorité sans jamais passer devant un tribunal.
Dans un régime que les organisations de défense des droits humains jugent autoritaire, où les atteintes aux libertés sont monnaie courante, ce choix surprend. Le président de l'époque, Noursoultan Nazarbaïev, le justifie en ces termes en 2019 : « Ces personnes ont été victimes d'une propagande mensongère, frauduleusement emmenées dans ce pays ravagé par la crise, où elles ont été retenues en otages par des terroristes. » Autrement dit, il n'y a pas de femmes djihadistes, seulement des femmes de djihadistes.
Ce scénario, Rimma aurait pu l'écrire. Tout commence à Karaganda, où elle travaille dans le domaine juridique, quand elle rencontre son futur mari. Leur idylle démarre si bien qu'ils se marient au bout d'une semaine. Puis, la relation s'étiole : « Je n'avais plus le droit de travailler, je ne sortais pas comme je le voulais non plus », souffle-t-elle, l'air hagard. Son mari lui propose de s'installer en Égypte, « pour étudier l'islam ». Comme les trois quarts des Kazakhstanais, Rimma est musulmane, mais elle se décrit alors comme peu pratiquante. Dans cette ancienne république soviétique, où l'islam était marginalisé jusqu'en 1991, beaucoup se déclarent musulmans sans vraiment connaître leur religion.
C'est le début d'allers-retours entre Le Caire et Karaganda, jusqu'à ce que, en 2015, son mari lui dise de le rejoindre non pas en Égypte mais en Turquie. Là-bas, ce n'est pas lui qu'elle retrouve, mais des connaissances qui la somment de monter dans un bus sans en préciser la destination. « Dedans, il y avait plein de femmes : des Ouzbèkes, des Kazakhes, des Kirghizes et des Russes », se souvient-elle. « Je n'ai pas posé de question ; je me suis installée au fond, et j'ai attendu. » Elle décrit : « Ça ne ressemblait pas à l'Égypte. » Et pour cause : elle venait d'entrer en Syrie.
Ce récit est celui de nombreuses femmes d'Asie centrale. « Dans la majorité des cas, elles disent ne pas avoir su ce qui allait se passer », confirme Noah Tucker, chercheur spécialisé sur l'Asie centrale à l'université Saint Andrews, en Écosse, et coauteur d'un rapport sur la réintégration de ces femmes qu'on appelle souvent « revenantes ». Mais il en a aussi rencontré qui sont parties de leur plein gré. Comme Malika, une Kazakhe de Kostanaï, ville proche de la frontière russe, pour qui le départ en Syrie s'inscrivait dans la suite logique de son apprentissage de l'islam. « Je suis partie par conviction, je pensais que ne pas y aller était un péché », reconnaît-elle de sa voix enfantine.
Si Malika a choisi de partir, pourquoi a-t-elle, comme Rimma, été reconnue comme victime ? Pour Hélène Thibault, chercheuse à l'université Nazarbaïev d'Astana sur les identités religieuses en Asie centrale, cette politique reflète la société patriarcale kazakhe. « La réhabilitation des femmes est justifiée par leur rôle de mères, pour éviter un nouveau traumatisme aux enfants. À l'inverse, la paternité des hommes est jugée insignifiante. » Malika et Rimma étaient toutes deux mères avant de partir ; Rimma a eu deux autres enfants pendant son séjour en Syrie, Malika, un.
Derrière ce sexisme fondé sur le stéréotype de femme-mère se cache aussi une raison pragmatique : il est pratiquement impossible de prouver des faits survenus dans une zone de guerre à l'étranger. Si le recueil des preuves est très difficile, le Kazakhstan a tout de même jugé une quinzaine de revenantes, contrairement à l'Ouzbékistan, où l'amnistie a été totale. C'est le Comité national de sécurité du Kazakhstan (KNB), les services de sécurité kazakhs, qui a évalué leur dangerosité et réuni les éléments ayant conduit aux poursuites, bien qu'aucun des chefs d'accusation retenus n'ait été rendu public.
Du reste, l'implication des femmes dans les activités combattantes a été reléguée au second plan. Une façon, aussi, de favoriser leur réintégration. Leurs retours successifs ont ainsi été mis en scène pour conforter leur statut de victime. Sur le tarmac, des photographes attendaient au pied des avions pour immortaliser ces « revenantes » en pleurs, leurs bébés dans les bras de militaires en treillis. Cette scénographie devait autant convaincre une partie de l'opinion, plus favorable à une réponse punitive, que les partenaires internationaux d'Astana. L'Asie centrale n'a jamais connu l'ampleur des violences terroristes observées au Moyen-Orient ou en Europe, mais est confrontée depuis les années 1990 à une variété de groupes islamistes armés. En juin 2016, au Kazakhstan, une attaque revendiquée par l'OEI fait sept victimes civiles et militaires à Aktioubé, à l'ouest du pays.
Trois ans plus tard, la politique des retours est guidée par une logique patriotique qui renvoie la violence dite djihadiste à une origine étrangère. Le nom même du programme de rapatriement, « opération Zhusan », référence à l'armoise des steppes, plante qui symbolise la nostalgie de la terre natale, est révélateur de cette philosophie. Depuis l'indépendance, le Kazakhstan s'efforce de faire revenir les Kazakhs ethniques, dont beaucoup se sont exilés en Chine, en Mongolie ou dans les autres pays en « -stan » pendant les répressions staliniennes. Les « revenantes » du djihad, en majorité issues d'ethnie kazakhe, s'inscrivent dans cette même logique identitaire.
Si le gouvernement a mis en scène leur retour et l'amnistie de la grande majorité des « revenantes », les véritables architectes de l'opération sont les membres de l'association Aqniet. « Notre travail commence en 2016, quand des centaines de radicalisés rejoignent l'Irak et la Syrie », raconte son cofondateur, Alim Shaumetov. L'opération débute par l'identification des ressortissants, puis la restauration de leur statut juridique. Beaucoup d'enfants nés en zone de conflit étaient apatrides1 ou n'avaient que des papiers syriens ou irakiens, un stigmate qui les aurait suivis à vie. Le Kazakhstan a donc légiféré pour leur délivrer de nouveaux certificats de naissance et effacer toute trace de leur passage dans le califat.
À leur arrivée, les familles passaient quelques jours ou mois dans des hôtels de la mer Caspienne, reconvertis en centres d'accueil. Là-bas, psychologues, travailleurs sociaux et théologiens travaillaient en équipe. « Ce qui fait la réussite du programme, c'est ce tandem théologien-psychologue », assure Alim Shaumetov : le premier déconstruit le discours de l'OEI, le second soigne les traumatismes. « Les équipes parlent beaucoup de déradicalisation. En réalité, elles recréent aussi du lien, donnent un sentiment d'accueil et d'existence », complète Noah Tucker. Pour évaluer la « déradicalisation » des « revenantes », le lien social compte d'ailleurs autant que les croyances.
Malika, qui est arrivée au bout de son parcours de réinsertion, compare sa radicalisation à une maladie qui laisse des séquelles : « Des fois, je me mets à penser comme avant, j'ai des automatismes », admet-elle. Rimma, elle, n'a eu aucun mal à se défaire de ses anciennes croyances. Le vrai travail s'est fait sur le divan du psychologue. Sans qu'elle s'épanche, on devine les traumatismes qu'elle et ses enfants ont subis, entre la mort de son mari au combat en Syrie et leur internement dans le camp d'Al-Hol, dans le nord-est du pays, fin 2018. Administré par les autorités kurdes, ce camp accueillait alors des déplacés, mais aussi des femmes et des enfants liés, ou soupçonnés d'être liés, à l'OEI. Il comptait plus de 70 000 personnes à son pic, en 2019. « Les conditions étaient pires que terribles, c'était un cauchemar », décrit Rimma, la voix nouée. « On vivait dans des tentes, les enfants avaient tout le temps faim. » La famille y reste trois mois, jusqu'à ce que Rimma se procure un téléphone et joigne ses parents, qui l'encouragent à rentrer.
De retour au Kazakhstan, Rimma tente d'abord de vivre chez ses parents, à Karaganda, mais les souvenirs associés à la ville lui deviennent vite insupportables. « Ça me rappelait trop mon ancien mari, mon ancienne vie », soupire-t-elle. Malika non plus n'a pas voulu retourner dans sa ville d'origine.
Il faut dire que la stigmatisation a parfois la peau dure : « Pour la majorité, la réintégration s'est bien passée, mais une minorité a fait face à un rejet familial ou communautaire, obligeant à changer d'identité ou de lieu de vie », explique Hélène Thibault. S'y ajoute une précarité économique, alors que le public les croit à tort trop aidées par l'État : selon l'enquête coréalisée par Noah Tucker, la moitié des revenantes sont mères célibataires et sans emploi, et neuf sur dix gagnent moins de 260 euros par mois, trois fois moins que le salaire moyen national. Rimma en a fait l'expérience : « Le plus dur, cela a été de retrouver un emploi. J'ai laissé mes enfants à mes parents et je suis partie à Astana : j'ai gardé des animaux, été serveuse, puis embauchée comme manager dans une entreprise qui fabrique des portes. »
Entre emprisonnement et amnistie totale, le Kazakhstan a fait le choix d'une troisième voie : emprisonner les hommes, réintégrer les femmes. Jusqu'à présent, cette stratégie semble avoir porté ses fruits : le pays n'a plus connu d'attentat revendiqué par des groupes djihadistes depuis 2016. Pour autant, la menace sécuritaire n'a pas complètement disparu. Le KNB annonce régulièrement l'arrestation de personnes soupçonnées de radicalisation ou d'activités extrémistes. En janvier 2022, lors des événements surnommés « Janvier sanglant », le gouvernement kazakh a également affirmé avoir été confronté à une contestation imputable à des groupes armés djihadistes liés à l'étranger. Ces émeutes, déclenchées par une hausse brutale du prix du carburant, ont fait 225 morts après une répression violente des manifestations. La qualification de « menace terroriste » par les autorités a toutefois été contestée par plusieurs observateurs, qui y voient avant tout une crise sociale et politique ayant dégénéré en violences. Cette séquence illustre le durcissement du pouvoir kazakh face aux menaces sécuritaires, mais aussi vis-à-vis de la société civile dans son ensemble.
Malgré l'attention qu'il a suscitée, le modèle kazakhstanais a fait peu d'émules à l'international. Pourtant, la question des « revenantes » reste entière dans de nombreuses régions du monde, dont les autres pays d'Asie centrale, l'Afrique et l'Europe. La situation s'est aggravée en janvier 2026, avec le retrait des forces kurdes jusqu'alors en charge du camp de réfugiés d'Al-Hol, laissant des milliers de femmes et d'enfants livrés à eux-mêmes. « Nous sommes dans la situation que tout le monde redoutait depuis des années », conclut Noah Tucker. Adam Coogle, directeur adjoint pour le Moyen-Orient à Human Rights Watch, en appelle à la responsabilité des États : « À moins qu'il n'existe des preuves de leur culpabilité, tous les résidents, quelle que soit leur nationalité, doivent bénéficier d'un soutien pour rentrer chez eux, se réinsérer, se réhabiliter et reconstruire leur vie. » Le Kazakhstan a prouvé qu'il y avait là une piste à poursuivre.
1Les enfants nés dans les camps n'avaient jamais reçu de papiers d'identité.
Contrairement à l'image que l'Occident s'est forgée des Kurdes, ces derniers n'ont pas été fermés à l'islam politique. Au Kurdistan irakien, le phénomène n'est pas uniforme : il se concentre dans les zones frontalières et périphériques de la région autonome. Ces espaces portent l'empreinte des déportations baasistes, des bombardements chimiques d'Anfal, de décennies de misère et de marginalisation, et d'une domination partisane qui a fini par instrumentaliser le religieux.
Dans l'imaginaire collectif occidental, les Kurdes sont laïques, de gauche, bref, tout l'inverse des Arabes musulmans — pour ne pas dire islamiste. Cette essentialisation écrase une réalité bien plus complexe : l'islam et l'islamisme sont présents au Kurdistan depuis longtemps et y connaissent une intense activité politique.
Quand le parti Baas prend le pouvoir par un coup d'État à Bagdad en 1968, il cherche à contrôler les zones frontalières où se réfugie la guérilla nationaliste kurde. Ces périphéries le gênent à plusieurs titres. Elles abritent des autorités locales — chefs de tribus (agha) et maîtres de confréries soufies (cheikhs) — dont l'enracinement et le pouvoir contredisent le projet centraliste et étatiste du régime. L'agriculture autonome et de petite échelle de ces espaces contrarie aussi les ambitions de planification économique et de culture industrielle de Bagdad. Enfin, les reliefs escarpés offrent à la guérilla nationaliste un terrain idéal : refuges naturels, flux d'armes transfrontaliers et soutien logistique des populations rurales.
À la suite des accords d'Alger de 19751, un processus massif de déportation est mis en place : des centaines de villages sont vidés de leurs habitants, conduits de force vers des agglomérations semi-rurales standardisées appelées mujamma'ât en arabe, komalga en kurde.
Des centaines de camions escortés par des soldats baasistes envahissent alors le haut des vallées montagneuses, avant l'aube. Pendant plusieurs jours, des familles entières sont contraintes d'y monter avant d'être déposées dans la plaine, face à des maisons uniformes en béton, loin de leurs terres. L'idée est d'établir un no man's land de cinq à trente kilomètres le long de la frontière, visant à couper les voies de réapprovisionnement et de déplacement de la guérilla.

Ces déplacements bouleversent en profondeur le tissu social des zones frontalières. Dans les mujama'ât, les populations perdent leurs pratiques agricoles traditionnelles, reconverties de force vers des monocultures imposées par l'État — tabac par exemple — dont elles deviennent entièrement dépendantes pour les plants et les outils. Leurs structures sociales, tribales et religieuses, se transforment ou se désagrègent également. Le régime aggrave la situation en plaçant délibérément des tribus kurdes rivales dans les mêmes agglomérations et en leur distribuant des armes, pour que les conflits intracommunautaires priment sur la politisation nationaliste.
L'économie religieuse tout entière en est ébranlée. Les fiefs historiques du confrérisme soufi naqshbandi et qadiri — enracinés dans ces montagnes depuis le XVIe siècle — sont vidés de leurs habitants. Leurs sanctuaires deviennent inaccessibles, leurs cheikhs partent en exil en Iran ou dans les grandes villes irakiennes. Ces figures cumulaient autorité spirituelle, arbitrage des conflits et contrôle foncier, étant propriétaires terriens autant que guides religieux. Leur disparition laisse un vide que viennent investir des religieux de second rang, les mela, qui s'imposent progressivement comme figures de médiation dans les nouvelles agglomérations.
Ces derniers portent les idées des Frères musulmans qui ont investi l'Irak depuis les années 1950, en nommant des représentants, y compris au Kurdistan. Dans le même temps, des clercs kurdes partent se former dans les grandes métropoles religieuses du Proche-Orient (Le Caire, Jérusalem, Damas) où ils découvrent ce mouvement et ses idées avant de revenir dans leurs régions d'origine avec un nouveau répertoire doctrinal et politique. Dans ces périphéries dont le tissu social est en lambeaux, la mosquée devient le principal espace de socialisation. Par le prêche et l'enseignement religieux, ces clercs investissent de plus en plus le champ religieux et politique.
Dans le sillage de la guerre Iran-Irak (1980-1988), les bombardements chimiques de la campagne Anfal menée de février à septembre 1988 par le régime de Saddam Hussein sous la direction de son cousin Ali Hassan Al-Majid, surnommé « Ali le chimique »,2 provoquent l'exode de centaines de milliers d'habitants vers l'Iran et la Turquie. La région sort exsangue de ces années de violence.
Face à ce désastre, les courants kurdes proches des Frères musulmans se divisent et défendent deux stratégies distinctes. Sous la direction du mela Othman Abdelaziz, les premiers choisissent le djihad armé contre Bagdad — malgré le refus explicite de la direction des Frères musulmans, au Caire, préférant rester fidèle à Saddam — et fondent le Mouvement islamique kurde (MIK), avec le soutien de Téhéran. Les seconds renoncent au combat direct et misent sur l'action caritative. Soutenus par des réseaux du Golfe, ils déploient, tout au long des années 1990, un ensemble d'organisations humanitaires qui investissent le terrain au moment même où la région s'enfonce dans la misère et où les déplacés commencent à rentrer.
Le début des années 1990 marque un tournant. L'autonomie kurde s'établit, mais la région se retrouve doublement enclavée : en plus de l'embargo international frappant l'Irak suite à la guerre du Golfe, elle subit le blocus économique que Bagdad lui impose. Près de 70 % de la population kurde se retrouve dépendante des réseaux de distribution humanitaire, pour une aide totale estimée à 2,7 milliards de dollars sur trois ans. Dans une région autonome sans véritable appareil d'État — le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) s'épuisant alors dans leurs luttes fratricides jusqu'à la guerre civile de 1994-1997 —, ce vide est comblé de facto par les réseaux islamistes.
Les organisations de charité islamique jouent alors un rôle décisif, comme la Ligue islamique kurde fondée par Ali Qaradaghi, juriste kurde formé à Al-Azhar, futur secrétaire général de l'Union internationale des savants musulmans à Doha. Soutenue par des réseaux Frères musulmans qataris proches de Youssef Al-Qaradawi3, l'organisation prend en charge une grande partie des 11 000 orphelins d'Anfal dès 1991. Chaque orphelin reçoit une allocation mensuelle de 60 dollars, et se voit assigner un tuteur chargé de superviser son éducation. Les mela arbitrent en parallèle les conflits fonciers nés des longues années de déplacement, dans un contexte où les délimitations parcellaires ont disparu avec les villages détruits. Les courants Frères musulmans actifs dans l'action caritative privilégient la reconstruction des mosquées, refuges collectifs pour les habitants de retour, et les implantent stratégiquement en bordure de route, pour maximiser leur visibilité dans un espace en cours d'urbanisation.
À Halabja, non loin de la frontière iranienne, le MIK puis d'autres groupes islamistes et djihadistes exercent une véritable gouvernance islamiste de 1994 à 2003. Les islamistes kurdes accumulent ainsi une double légitimité : celle de l'engagement armé contre Saddam Hussein et celle de la prise en charge matérielle des populations que les partis nationalistes ont délaissées. Au tournant des années 2000, ils constituent une force électorale structurée, prête à jouer le jeu des urnes à travers deux formations politiques, l'Union islamique du Kurdistan, proche des réseaux caritatifs, et le Groupe islamique du Kurdistan, proche de la gouvernance de Halabja, et donc une menace sérieuse pour le PDK et l'UPK.
À partir de 2003, l'invasion états-unienne ouvre une nouvelle ère. Les gouvernances islamistes de Halabja disparaissent. La coalition injecte massivement de l'argent dans le Kurdistan. Les deux partis historiques, le PDK au nord-ouest et l'UPK au sud-est, consolident leur emprise via un système clientéliste qui capte les ressources pétrolières et distribue postes et marchés à leurs réseaux. Cette prédation génère un ressentiment croissant dans les espaces marginalisés : chômage de masse, pénuries d'électricité, corruption systémique. Les manifestations du Printemps kurde de 2011 sont violemment réprimées.

Face à ce mécontentement, les partis liés aux Frères musulmans se repositionnent en opposition crédible. L'UIK et le GIK participent aux élections et engrangent un capital protestataire croissant. Pour l'UPK, dont le fief oriental concentre l'essentiel de cette dynamique, l'objectif est double : contenir le ressentiment populaire et neutraliser électoralement ces concurrents islamistes. La réponse n'est pas frontale — un parti de tradition nationaliste laïque ne peut ouvertement s'allier à l'islam politique — mais indirecte, par l'instrumentalisation du salafisme.
Le salafisme madkhali, courant quiétiste dont de nombreux imams kurdes formés à l'école de Dammaj au Yémen se réclament, offre une solution sur mesure. Ses adeptes considèrent le vote et la mobilisation politique comme impies. Leur objectif est de préserver un ordre stable permettant la prédication. Soutenir ce courant permet à l'UPK de couper l'herbe sous le pied des autres organisations islamistes sans avoir à les affronter directement.
Le mécanisme concret repose sur le triangle parti-secteur privé-mosquées. Le boom de la construction post-2003 — retour des exilés, exode rural, afflux d'investissements — multiplie les grands projets immobiliers. Des investisseurs privés financent des mosquées pour bénéficier d'exonérations fiscales, détourner des matériaux de construction et rehausser leur statut social. Dans certaines villes, comme Chamchamal ou Kalar, le nombre de mosquées passe de cinq en 1996 à près d'une cinquantaine aujourd'hui, selon les données recueillies lors d'enquêtes de terrain que nous avons effectuées. L'UPK place ensuite des imams salafistes loyalistes aux chaires de ces nouvelles mosquées via le ministère des affaires religieuses, ou leur confie des bureaux locaux de ce ministère pour qu'ils puissent s'y installer durablement. Des acteurs salafistes sont également positionnés dans des postes stratégiques : le département d'études islamiques de l'université de Slemani, les espaces d'organisation d'événements publics, etc.
Ces imams deviennent les intermédiaires du parti dans les espaces périphériques : ils facilitent les démarches administratives, accèdent à des privilèges matériels et diffusent en chaire un message de loyalisme politique, relayé par des chaînes satellitaires comme Amozhgary TV. L'UPK transforme ainsi des électeurs religieux conservateurs, qui auraient pu voter pour l'opposition islamiste, en abstentionnistes sensibles au salafisme.
Au-delà de la manipulation partisane, le salafisme s'est enraciné parce qu'il répond à des besoins réels. Dans les zones frontalières, les quartiers issus de l'exode rural, les camps de déplacés, la mosquée salafiste s'est imposée par élimination comme principal espace de sociabilité. Les Frères musulmans qui occupaient ce terrain depuis les années 1990 ont été progressivement marginalisés. Leur entrée dans les institutions après 2013 via quelques portefeuilles ministériels les a discrédités sans leur donner de prise réelle sur le pouvoir, le PDK conservant la main sur les ressources pétrolières et ses milices. Dans le fief de l'UPK, le ministère des affaires religieuses a méthodiquement placé des imams salafistes loyalistes dans les mosquées nouvelles comme dans celles dont l'imam était informel.
L'UPK a par ailleurs systématiquement verrouillé l'espace public — clubs sportifs, espaces artistiques, associations, lieux de réunion — pour prévenir toute organisation collective susceptible de contester son pouvoir. Résultat : la mosquée est souvent le seul endroit où l'on peut se retrouver, socialiser, étudier. Dans ces espaces marqués par la galère, on dit volontiers que les jeunes n'ont le choix qu'entre la mosquée, le café, la moto ou l'engagement chez les peshmergas.
Deux profils sont particulièrement perméables à cette socialisation. La jeunesse défavorisée des zones frontalières, d'abord, pour qui le réseau salafiste ouvre des accès concrets : entraide, recommandations pour l'emploi, mariages moins coûteux. Une classe moyenne urbaine éduquée, ensuite, qui trouve dans le référentiel salafiste un outil de distinction et de critique sociale, une manière de se positionner en « ultra-orthodoxes » pour délégitimer les tenants traditionnels du pouvoir. Le salafisme court-circuite les hiérarchies établies par l'argent et le clientélisme partisan ; il offre un prestige moral, des réseaux alternatifs, un cadre idéologique et politique nouveau.
Cette dynamique reconfigure en profondeur les normes sociales dans certains quartiers : conformité nouvelle, pression à l'adoption de pratiques rigoristes, stigmatisation d'espaces ou de rites jugés non conformes.
La stratégie de cooptation contient sa propre contradiction. En consolidant le champ salafiste comme entité de plus en plus autonome, dotée de mosquées, de réseaux, d'une présence institutionnelle, l'UPK a créé les conditions d'une socialisation politico-religieuse qu'il ne contrôle plus pleinement. Sur les réseaux sociaux, qui échappent au parti, une radicalisation discursive s'affirme : attaques frontales contre les partis nationalistes et leurs symboles, anathème contre ceux qui ne se conforment pas à l'islam salafiste, haine anti-yézidie, légitimation de la violence.
Une partie de la jeunesse salafiste ne reconnaît plus la légitimité des partis kurdes et désavoue toute altérité non salafiste. C'est dans ce terreau que s'explique, au moins en partie, le départ de nombreux jeunes Kurdes irakiens vers les groupes djihadistes de la zone irako-syrienne à partir de 2012. Issus majoritairement des périphéries « anfalisées » et des quartiers de l'exode rural, ces combattants ne sont ni importés de l'extérieur ni produits d'un endoctrinement étranger : leurs trajectoires sont le fruit d'une marginalisation locale longue, nourrie par des décennies de domination et de coercition étatique, d'un champ religieux saturé de références légitimant la violence, et d'une stratégie partisane qui a cru pouvoir instrumentaliser l'islam sans en payer le prix.
Face à cette histoire de l'islam politique kurde que les partis nationalistes ont voulu neutraliser, des dizaines de milliers de combattants kurdes, peshmergas et volontaires se mobilisent contre l'organisation de l'État islamique (OEI) à partir de 2014, au prix de pertes considérables. Les mêmes périphéries que le Baas avait déracinées, que les partis nationalistes avaient négligées et que le salafisme avait investies en profondeur fournissent ainsi à la fois des recrues et des résistants au djihad.
1Signés le 6 mars 1975 à Alger entre le shah d'Iran Mohammad Reza Pahlavi et le vice-président irakien Saddam Hussein sous l'égide du président algérien Houari Boumediène, ces accords règlent le différend frontalier entre les deux pays sur le Chatt al-Arab. En échange d'une révision de la frontière fluviale qui lui est favorable, Téhéran cesse son soutien à la guérilla kurde du général Mustafa Barzani. Privé de son principal appui extérieur, le mouvement nationaliste kurde s'effondre en quelques semaines. L'accord ouvre la voie aux représailles du régime baasiste contre les populations kurdes.
2La campagne Anfal, du nom d'une sourate du Coran signifiant « les butins », consiste en huit offensives successives contre les zones kurdes du nord de l'Irak. Elle combine bombardements aux armes chimiques, destructions systématiques de villages, déportations massives et exécutions sommaires. Le gazage de la ville d'Halabja le 16 mars 1988 en constitue l'épisode le plus meurtrier, avec un bilan de 5 000 morts. Le bilan global de la campagne est estimé entre 50 000 et 182 000 victimes civiles, selon les sources, et plus de 3 000 villages détruits. Dans son rapport de 1993, l'organisation Human Rights Watch qualifie cette campagne de génocide.
3Théologien égyptien (1926-2022), figure intellectuelle de référence des Frères musulmans, exilé au Qatar où il obtient la nationalité qatarie. Fondateur de la faculté de charia de l'université de Doha, il anime pendant des décennies une émission hebdomadaire sur la chaîne Al-Jazira suivie par des dizaines de millions de téléspectateurs, faisant de lui l'une des voix religieuses sunnites les plus influentes de son temps.
Instantanés d'une ville pris à sept ans d'intervalle. Alors que ses habitants se racontent, la capitale se montre, dans ses crises et ses résiliences. Ses tourments et ses jaillissements. Récit.
Aux femmes, les rues d'Alger reconnaissantes. De se voir arpenter, recouvrir de leurs pas pressés ou flânant, mais résolus. Non plus guidés par le sens du devoir, mais animés d'une intention nouvelle : le plaisir d'être là.
Cet acquis du Hirak est le premier visible. Si l'on voulait raconter une histoire de la place des femmes dans l'espace public algérois, elle serait faite de va-et-vient entre affirmation et effacement. Aujourd'hui, elle est massive, et ne se soucie plus de disparaître à la tombée du soir. La gentille moquerie qui désignait les femmes comme fonctionnant à l'énergie solaire n'a plus lieu d'être. Celles qui se sont mobilisées dès les premières heures du Hirak se sont approprié l'espace urbain, et l'ont, de toute évidence, gardé.
Les figures féminines sont désormais partout : dans les rues, les commerces, aux terrasses de cafés, sur la promenade du front de mer, entre filles, entre amis, en couple, voyantes, bruyantes. Vivantes.
Cette première image est rapidement complétée par une autre : l'embellissement des grandes artères, aux terrasses arborées et peuplées jusque tard le soir, et les boutiques tout en sobriété chic, avec leur façade en verre du sol au plafond. Ce décor de ville mondiale, répété au gré des quartiers soignés, a des airs d'opération de communication. Faire bonne impression, se montrer globalement attractive aux yeux des visiteurs et de la diaspora en vacances : ceux qui consomment. Et qui retournent chez eux. Une jeune fille en crop-top, cheveux sérieusement lissés, prend la pose au pied de la Grande Poste, offrant à son photographe une déclinaison de moues.
Pour ceux de l'intérieur, le petit air sonne autrement : l'appauvrissement, dû à l'inflation monstre, et la répression sourde, qui s'abat sur toute voix critique, enferment ou poussent à l'exil.
En 2019, année du Hirak, la capitale algérienne a cru être le siège d'une mue existentielle. Il n'en a rien été, celle-ci a été matée. Mais pas effacée. La ville en a gardé des traces, pour qui veut bien les voir.
Une autre catégorie a investi le centre-ville, complète Sofiane*, journaliste : les jeunes de la banlieue algéroise. Descendus de Chéraga, ralliés de Hussein-Dey, de Bouzaréah…, communes au périmètre aux allures de frontières, ils ont gagné un centre-ville dans la bataille perdue du Hirak.
En 2019, en réaction à la cinquième candidature à sa succession d'un président à l'agonie, tous ont convergé vers le cœur d'Alger, et partout dans le pays, dans une unité que l'histoire convoquait. Douché par la répression qui n'a pas tardé, stoppé net par le confinement dû à la pandémie de Covid-19, le mouvement de contestation populaire et pacifique est pour l'heure terminé. La police veille. Avec le concours des agents en civil et celui d'indics variés – du vrai restaurateur à la fausse étudiante dans le quartier de la faculté centrale, en passant par le vendeur de cigarettes ambulant judicieusement stationné ou à l'homme posé en terrasse, un téléphone éteint à l'oreille : la ville est quadrillée.
Les manifestations, interdites. « Trouble à l'ordre public. » Même celles en soutien à la Palestine, déplore-t-on, peu fier, quand je demande ce qu'il en est de cette cause nationale, dont le drapeau est brandi à toute occasion. De fait : dès le 19 octobre 2023, les rues d'Alger étaient noires de plusieurs milliers de personnes dénonçant les crimes d'Israël au onzième jour d'une offensive qui n'avait pas encore montré toute son horreur. Il s'agissait de la première manifestation autorisée depuis le Hirak. Et de la dernière. La solidarité a ensuite pris la forme d'un rassemblement hebdomadaire, le vendredi, au pied de la Grande Poste. Las. Au second, tous se faisaient interpeller au motif qu'il n'avait pas été autorisé. La rue n'est pas un lieu d'expression. La police veille.
Celle en uniforme est ostentatoire. C'est un autre « acquis » du Hirak. Alger la Blanche en est bleuie, dans un camaïeu qui va en se fonçant des hauteurs huppées vers le populaire front de mer. Toujours debout ; aux coins de rue ; marchant, stationnant ; les officiers en arme se plantent dans les escaliers urbains : au pied, au milieu, en haut des marches ; discutant entre eux ; bavardant avec les gens du quartier. Là un homme en bleu soumet à un interrogatoire nourri de bons mots un enfant de 8-10 ans qui les lui rend bien. Ballon aux pieds, ce mini-supporter affiche sur son t-shirt que son cœur bat pour le Mouloudia, tenant du titre du championnat d'Algérie, sauf qu'on se trouve à Bab el-Oued, repeinte aux couleurs — rouge et noir — de l'Union sportive de la médina d'Alger (USMA), grand rival, et, à quelques jours de la finale de la Coupe de la confédération, en ébullition. Un acte de bravoure qui semble épater le fin limier. L'enfant, lui, est d'un flegme…
Des paniers à salade, du même bleu que les uniformes, sont quotidiennement garés dans les rues adjacentes aux grandes artères. La ville est une gigantesque nasse en dormance.
La répression s'exerce sans relâche : commencées pendant le Hirak, les arrestations continuent. Les prisons sont pleines de journalistes et militants, mais aussi de personnes non politisées ayant exprimé ou simplement relayé une critique des autorités sur les réseaux sociaux. Les menaces combinées de l'emprisonnement et de l'interdiction de quitter le territoire sont de puissants bâillons.
« Nous ne sommes pas des martyrs, me dit Sofiane en chassant des cristaux de sucre de la table du café. Nous aussi on veut vivre, circuler… » C'est à cet instant que je comprends qu'il n'est plus journaliste. « Tu te rends compte que, du jour au lendemain, on peut se voir confisquer son passeport ? » L'interdiction de quitter le territoire est l'un des arguments les plus efficaces que les autorités algériennes aient mis en place pour éteindre le jeu social. Les titres de presse nationaux ont vu leur périmètre d'intervention réduit à ce qui est acceptable par le pouvoir. Beaucoup ont fermé ou se sont vidés de leurs journalistes, remplacés par des communicants.
« De toute façon, il n'est plus possible de réaliser un reportage. » Pour écrire un article sur les effets de l'inflation sur les ménages, par exemple, m'expose Sofiane, il se serait rendu dans un marché d'un quartier populaire. Il aurait interviewé une femme qui fait ses courses. Dans la minute, un agent de police l'aurait apostrophé. Sofiane lui aurait dit qu'il est journaliste. Le flic lui aurait demandé sa carte de presse et l'accréditation de son journal, obligatoire pour couvrir tout sujet sur le terrain, et lui aurait intimé de circuler le temps qu'il procède aux vérifications. Ce dispositif exclut a fortiori de travailler avec tout média étranger, dont les accréditations ne sont plus renouvelées ni délivrées par le ministère de la communication qu'au compte-gouttes opaque et aléatoire depuis 2021.
Lui prépare son dossier d'émigration. Il ne pleure pas la mort de sa profession : il la dit « en pause ». « Chaque pays du monde est en proie à ses propres batailles pour préserver ses espaces de démocratie… En France aussi, ils y sont confrontés…, analyse-t-il. Nous, ici, on est dans un moment de fermeture. On ne peut plus écrire. Alors on n'écrit plus. Et ce n'est pas grave. Ça reviendra. On est jeunes. »
D'autres franchissent le cap de l'exil sans dossier. Alors que je dévale un escalier qui raccourcit le serpentin de ruelles d'El-Biar, ce quartier garni de palais mauresques aux allures de folies, à l'ombre de palmiers et d'exubérants bougainvilliers, je me fais rattraper par un jeune homme tout en agilité, qui me demande de lui indiquer l'hôpital Debussy. La discussion est lancée.
« Tu vois, ça ? dit-il en désignant du plat de la main son bas de jogging bleu lâche retenu par une ceinture enroulée autour de la taille, et des pieds nus dans des sandales en plastique, hors saison. Ce sont des habits d'Algérien. Et moi, je ne veux pas les porter toute ma vie. » Dans une darja1 que je devine volontairement pourvue de français pour faciliter ma compréhension, le gaillard au regard vert dans un visage mat se raconte : « Anaya harrag ! Je suis parti par la mer, lance-t-il non pas bravache, mais désabusé. Mais ils m'ont pris. Et me revoici. Mais inch'Allah, je repars bientôt. »
Alors que leur flot avait connu un fléchissement en 2019, où ils étaient 5 000 à rejoindre l'Europe, les harraga, ces émigrés clandestins, qui « brûlent » leur passeport et les frontières, sont de nouveau légion : plus de 54 000 Algériens ont gagné l'Europe par la mer entre 2020 et 2024, en faisant la cinquième nationalité clandestine, d'après l'Organisation internationale pour les migrations. Frontex en dénombre 8 496 de janvier à octobre 2025 sur l'axe Algérie-Espagne.
Eux ont filmé leur traversée aux allures de promenade en mer dans une vidéo rapidement devenue virale : sept gamins en short qui ont rallié Ibiza dans une embarcation de plaisance volée dans les environs d'Alger, en septembre 2025. Le film du succès.
Pour Manel*, la question n'est pas de rester ou partir, mais de concilier aspirations personnelles et champ local des possibles. Grandie à Batna, dans l'est du pays, issue de la classe moyenne-moins, cette jeune trentenaire s'est hissée de son creuset à la force de son intellect. Majore de sa promotion, elle a pu décrocher un poste d'enseignante à la faculté. Elle vit en colocation, dans l'hypercentre d'Alger, avec deux autres jeunes femmes, venues, comme elle, d'autres régions du pays.
Partager un appartement entre femmes – outre l'aspect indéniablement économique dans une capitale en proie à une double crise : du coût de la vie et du logement – est le meilleur alibi pour vivre son émancipation. Seules, elles seraient l'objet d'une suspicion automatique, qui les rendrait vulnérables – la mémoire du pogrom contre elles à Hassi Messaoud2 en 2001 le rappelle. La pression sociétale en fait une échappatoire, toutefois à durée déterminée. Le mari à la clé reste le schéma tout tracé.
Sans le remettre en question, Manel, assise sur un banc en pierre du square Sofia, îlot de verdure entre la Grande Poste et la mer, confie se sentir de plus en plus exigeante sur la question. « Je ne veux pas d'un homme qui me dicte ma conduite. J'ai un travail, des amis, des centres d'intérêt. Il devra partager les miens et m'apporter les siens : la vie à deux, c'est une construction commune. » Quand elle dit cela, elle mesure dans le même temps la distance d'avec le dernier spécimen rencontré : « Un beau gosse, rajel, viril, tu vois ? » Je vois. « Il était dans la sécurité militaire. » Mais elle tique rapidement : « Il voulait me raccompagner chez moi. Voir où j'habite. » Et ça, ce n'est pas bien, lui demandé-je ? « Non. Avant que je comprenne ce qui m'arrive, il serait devenu mon censeur. Il aurait fait de ma vie une ligne droite : du travail à la maison, dans sa voiture. » Qu'a-t-elle fait ? « J'ai bloqué son numéro. Normal. »
Manel est la première à me parler du saroukh, cette « fusée » qui t'emmène haut : une substance bon marché, facile d'accès et d'usage. Hautement addictive, elle provoque lésions neuronales et dommages osseux. Ses classes en sont pleines, me dit l'enseignante.
Cette drogue qui fond sur la ville, c'est de la prégabaline, un médicament antidiabétique et antiépileptique, qui à forte dose est euphorisant. Une étude effectuée par le centre de toxicologie du centre hospitalier universitaire de Bab el-Oued, publiée en novembre 2025, note un usage détourné croissant de la prégabaline en particulier chez les femmes, dans la tranche d'âge 18-25 ans3. Réduite en poudre, elle se sniffe. D'autres modes d'administration existent, jusqu'au plus ritualisé : en fixant son reflet dans un miroir, pour s'observer monter.
Après cette discussion, j'identifierai plusieurs de ses usagers. Notamment une jeune, aux sourcils orange électrique. Avec son teint et ses yeux clairs, l'effet est réussi : c'est une beauté. On ne saura pas si ses cheveux, enserrés dans un foulard noir, sont de la même teinte. Assise au bord de l'eau avec son petit copain, dans le recoin d'une digue de rochers, à Kitani, la plage de Bab el-Oued, elle m'aborde tout en douceur. La discussion en darja dérive sur leur mariage, programmé ou rêvé, je ne saisis pas bien. Mais quand on parle bébé et que je dis à la fille qu'il n'est pas obligatoire, son regard planant et son sourire s'allument.
Je croiserai les amoureux à une autre reprise au cours de mon séjour, ailleurs dans la ville, et nous nous saluerons comme de vieilles connaissances n'en croyant pas leur chance de se revoir.
La gare routière de Caroubier, dans la commune de Hussein-Dey, donne une image dynamique du secteur des transports. L'emplacement des taxis ressemble à une immense foire : ça alpague le voyageur, ça discute tarifs – « Combien tu paies ? », ici c'est le taxi qui pose la question, avant d'ouvrir la portière –, ça crie et ça se bouscule pour être le premier à partir en course, et à revenir dans cet essaim inépuisable d'affaires à faire. Située à proximité d'Alger et de ses 4 millions d'habitants, la gare accueille quotidiennement plusieurs dizaines de milliers de voyageurs, attirés par ses plus de mille dessertes dans le pays entier.
« Avant d'être taxi, j'étais laborantin, dans un labo privé, dans les hauteurs. J'adorais mon métier ! C'est quelque chose de faire un métier par passion ». A ce moment-là, sans que ses mains quittent le volant, le chauffeur se tourne vers moi, guette un assentiment. « J'étais seul, avec ma paillasse, mes tubes à essai, mes solutions… On faisait société », grand sourire vers moi.
Nasser* a été précarisé par le manque de produits et de matériel, à la suite des restrictions à l'import et à l'augmentation des taxes décrétées par le gouvernement algérien en 2018. Celui-ci tentait alors de ramener à l'équilibre une balance des paiements plombée par la facture des importations. Cette mesure a impacté les échanges commerciaux entre l'Algérie et ses partenaires, provoqué des ruptures d'approvisionnement dans certaines filières ainsi que la cessation d'activité des entreprises et commerces les plus directement concernés par les familles de produits interdites.
« On pouvait recevoir un prélèvement un jour, mais manquer de solutions chimiques pour l'analyser. On le conservait au frais, et on attendait que les produits arrivent. Ça pouvait durer des jours. Pendant ce temps, on ne travaillait pas. » Le laboratoire a fini par rompre tous les contrats d'embauche : « Il ne nous payait plus qu'en liquide, de la main à la main. Mais on n'avait plus de couverture sociale. Et à ce moment-là, j'ai eu un enfant. » Leur premier, avec son épouse. Malheureusement, le bébé naît avec une malformation de l'estomac, qui nécessite une intervention immédiate et des soins réguliers. Nasser doit retrouver rapidement une situation. Il se fait embaucher comme chauffeur de taxi à l'hôtel Ibis Aéroport, situé à Bab Ezzouar, dans la banlieue est d'Alger.
Mais un beau jour, il trouve porte close. « L'hôtel avait fermé. Ils sont partis, comme ça, dit-il en faisant claquer ses doigts, sans quitter la route des yeux. On n'a jamais su pourquoi. » « Ils », c'est le groupe Accor, qui s'est désengagé du marché algérien, et a fermé trois établissements en deux mois, en 2025, sans annonce, alimentant toutes les rumeurs. « Il n'y a rien à faire, c'est là-haut que ça se décide », dit-il en pointant le ciel sans pour autant désigner le bon Dieu. Depuis, Nasser le taxi roule et fait son beurre, mais avec une pointe d'amertume : « En Algérie, tu ne fais pas ce que tu veux : tu t'adaptes. »
S'il est une constante, c'est le lien minéral qui lie les Algérois à leur ville. Une fierté de la voir admirée. Car si elle n'est plus tout à fait blanche, en témoignent, pour celles encore debout, les façades d'une Casbah roussies par le sable que le Sirocco charrie – des siècles de couches de sédiments qu'aucun ravalement ne contrarie –, Alger la Bahdja, la Joyeuse, continue de distribuer petits et grands cadeaux et de s'offrir aux sens dans une splendeur non démentie.
* Tous les intervenants dans cet article ont été anonymisés.
1La langue arabe populaire.
2Cette ville pétrolière située à 800 kilomètres d'Alger attire une main-d'œuvre nombreuse, dont des femmes célibataires, divorcées et veuves. Le vendredi 13 juillet 2001 au soir, galvanisée par le prêche d'un imam les accusant de pratiquer la prostitution, une foule d'environ trois cents hommes s'élance dans une quête d'« épuration » de la ville et lynche une centaine de femmes et d'enfants. Les victimes sont mutilées, torturées, violées, enterrées vivantes… Sur une quarantaine d'hommes inculpés par la justice, six sont placés en détention et trois seront condamnés.
3« Profil de consommation de la prégabaline chez la population féminine de la région centre de l'Algérie entre le 01 janvier 2021 et le 31 mai 2025 » in Toxicologie Analytique et Clinique, volume 37, Issue 3, Supplément, novembre 2025).
La nomination d'Ali Al-Zaïdi comme premier ministre désigné en avril 2026 est moins un événement politique qu'un révélateur du blocage du système irakien que les États-Unis ont mis en place en 2003. Washington contrôle le robinet pétrolier, l'Iran maintient une influence organique profonde et les élites politiques tirent parti les unes des autres pour se reproduire indéfiniment.
Depuis la fin de l'année 2025, dans les grands salons de Bagdad, une centaine de personnes, religieux de Najaf1, chefs miliciens, parlementaires des provinces du Sud, négocient sans trouver de premier ministre. Ce sont des membres du Cadre de coordination, la coalition de partis et factions chiites qui structure le pouvoir irakien depuis 20222. Les négociations portent moins sur un programme que sur une équation : quel candidat permettrait de redistribuer les portefeuilles ministériels sans rompre l'équilibre précaire entre factions ? Le blocage est total.
Ce blocage a un nom. En 2003, le système confessionnel de partage du pouvoir, la mouhasassa, a été présenté comme une nécessité transitoire : prévenir les violences intercommunautaires, stabiliser un État en reconstruction, offrir à chaque groupe une garantie de représentation. Les élites irakiennes l'ont accepté, puis l'ont rendu permanent, parce qu'il leur offrait ce que nul programme politique ne pouvait promettre : une rente de position indépendante des urnes. C'est lui qui réserve la présidence de la République à un Kurde, celle du Parlement à un sunnite, et le poste de premier ministre à un chiite, règle non écrite mais constitutive de tout le jeu. Finalement, le 28 avril 2026, le président Nizar Amidi charge officiellement Ali Al-Zaïdi de former un gouvernement.
Pendant plusieurs mois, deux hommes politiques ont cristallisé l'impasse. Le premier est Nouri Al-Maliki, premier ministre de 2006 à 2014, figure tutélaire du camp pro-iranien, que beaucoup tiennent pour co-responsable de l'humiliation des sunnites qui a ouvert la voie à l'organisation État islamique (OEI). Après l'invasion de 2003, l'Autorité provisoire de la coalition dirigée par les États-Unis a procédé à la dissolution de l'armée irakienne et à l'exclusion des membres du parti Baas des fonctions publiques, une politique de débaasification qui a marginalisé massivement la communauté sunnite et alimenté les conditions de l'insurrection. Le second est Mohammed Chia Al-Soudani, premier ministre de 2022 à 2025, jugé trop autonome par le Cadre pour avoir tenté de desserrer l'étreinte iranienne sur l'État irakien — ses ministères, ses circuits budgétaires et ses forces de sécurité.
Maliki, désigné en premier, est écarté sur veto du président états-unien Donald Trump, qui menace de couper le robinet financier irakien. Téhéran propose le menu, Washington choisit le plat. Sous la pression des États-Unis, dans le contexte tendu de la guerre régionale, et tandis qu'un bloc alternatif de 120 députés menaçait de court-circuiter le processus — des élus sunnites, kurdes et chiites indépendants du Cadre, menaçaient de proposer leur propre candidat en réunissant une majorité parallèle —, le Cadre s'est mis d'accord en vingt-cinq minutes sur la personne d'Ali Al-Zaïdi : un quasi-inconnu du paysage partisan.
Cet homme d'affaires de quarante ans, originaire d'une famille bagdadienne originaire de la province du Dhi Qar (sud-est), a été formé au droit et à la finance. À la tête de quinze sociétés, il préside notamment la National Holding Company, un conglomérat fondé en 2017 couvrant l'agriculture, l'immobilier, la banque, la logistique, l'énergie renouvelable, l'éducation et la santé. Cet empire a été bâti entièrement dans la période post-OEI, c'est-à-dire dans la fenêtre de reconstruction où les contrats d'État se multipliaient, où les circuits de financement s'ouvraient et où l'accès aux décideurs était fondamental.
Mais Al-Zaïdi n'est pas pour autant un outsider. Ces dernières années, il a travaillé comme un opérateur central et discret du système : ses sociétés ont décroché des contrats ministériels de plusieurs milliards de dollars liés au programme de rationnement alimentaire ; sa banque, Al-Janoob Islamic Bank, intervient comme intermédiaire dans les transactions en dollars entre institutions publiques et marché privé, participant au mécanisme de vente aux enchères de devises supervisé par la Banque centrale irakienne ; des terrains d'État ont été acquis par ses groupes via des arrangements non divulgués ; il est lui-même créancier de plusieurs millions de dollars à l'État — un conflit d'intérêts que peu semblent juger problématique. Son frère, Hassan Al-Zaïdi, dirige Dijlah TV, une chaîne alignée sur la ligne gouvernementale sous Soudani3.
Al-Zaïdi a été validé par Washington au moment de sa désignation puis félicité par Trump. Ce qui fait sa force, c'est qu'il ne représente aucune menace : aucune faction ne le redoute, aucun grand bloc n'a opposé de veto. Homme d'affaires propulsé en politique, produit du système Maliki, intégré aux réseaux économiques partisans et aux contrats d'État, il illustre un rôle de premier ministre vidé de sa substance : celui d'une façade technocratique au service du Cadre.
Chaque semaine, des avions-cargos atterrissent à Bagdad. Ils transportent des centaines de millions de dollars par palettes, acheminées depuis la Réserve fédérale de New York. Ce mécanisme plonge ses racines dans les sanctions imposées à l'Irak en 1990, après l'invasion du Koweït. Durant toute la décennie suivante, sous le régime « pétrole contre nourriture » supervisé par l'ONU, les revenus pétroliers irakiens étaient déposés sur un compte contrôlé par les Nations unies, dont l'usage était strictement limité aux importations humanitaires. Après l'invasion états-unienne de 2003, ce dispositif onusien a été remplacé par un circuit états-unien : la SOMO, société nationale de commercialisation du brut, vend aux acheteurs internationaux, qui règlent à la Réserve fédérale des États-Unis, laquelle crédite ensuite le compte de la Banque centrale irakienne. L'argent du pétrole irakien représente ainsi entre 80 et 100 milliards de dollars de recettes annuelles selon les cours. C'est par ce circuit, établi sous George W. Bush en 2003, dans la foulée de l'invasion états-unienne, que l'Irak paie ses fonctionnaires, subventionne ses importations et maintient la paix sociale. Washington tient le robinet et s'en est servi.
À trois reprises en six ans, Washington a suspendu ou restreint l'accès de l'Irak à ses propres revenus pétroliers pour obtenir ce qu'il voulait. En 2020, après l'assassinat de Ghassem Soleimani, commandant de la force Al-Qods du corps des Gardiens de la révolution islamique, et le vote du parlement pour le retrait des troupes étasuniennes, Washington menace de couper l'accès au compte. Bagdad recule. En novembre 2022, lorsque la Réserve fédérale resserre ses procédures de contrôle anti-blanchiment sur les transferts en dollars vers les banques irakiennes, dans le cadre d'un effort plus large pour contenir les flux vers l'Iran, les banques irakiennes se voient refuser l'accès aux dollars. Le dinar s'effondre de 10 % en quelques jours. Enfin, en avril 2026, pendant les négociations sur Al-Zaïdi, 500 millions de dollars (environ 460 millions d'euros) sont suspendus le temps que le bon nom soit trouvé.
Mais le paradoxe est là : ce même mécanisme a financé pendant des années les milices que les États-Unis bombardent dans le cadre de leur confrontation avec l'Iran.
Le circuit du « dollar auction » illustre ce paradoxe jusqu'à l'absurde. En théorie, les banques privées irakiennes achètent des dollars à la Banque centrale pour financer les importations, maintenir la liquidité et soutenir l'économie réelle. En pratique, l'enquête de l'Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), publiée en 2024, a établi que 6,5 milliards de dollars (soit 6 milliards d'euros) ont transité par ce canal vers des entités liées aux milices, dont les Kataeb Hezbollah, la milice pro-iranienne la mieux documentée dans l'enquête, et l'une des plus directement liées au commandement des Gardiens de la révolution4.
Cette architecture révèle moins une dépendance subie qu'une interdépendance choisie. L'Irak tire 90 à 95 % de ses recettes budgétaires du pétrole. Pas de pétrole signifierait : pas de salaires, pas de mouhasassa, pas de milices.
La mouhasassa fabrique une classe politique dont le fonds de commerce est l'identité. Maintenir la fragmentation confessionnelle n'est donc pas un échec du système mais sa logique interne. Comme l'écrit Stuart Bowen, ancien inspecteur général chargé étasunien de la reconstruction irakienne au sein de la coalition : « Nous avons créé le monstre, et ensuite nous avons dit : ce n'est pas le nôtre. »5. Le statu quo arrange ainsi tout le monde, à condition que personne ne tire trop fort sur le fil. Ce que Washington contrôle en amont, la mouhasassa le distribue en aval.
Un chef de faction qui parviendrait à construire une base transconfessionnelle perdrait l'essentiel de son pouvoir de négociation au sein du Cadre de coordination. L'entrepreneur identitaire n'a donc aucun intérêt à la réconciliation : il a intérêt à l'administrer, à la gérer et en faire miroiter l'horizon sans jamais l'atteindre. Al-Zaïdi en est le produit paradoxal : propulsé précisément parce qu'il n'incarne aucune identité partisane trop marquée, il est le masque technocratique que le système se donne pour se perpétuer sans se réformer.
L'effet systémique le plus structurant est peut-être le plus invisible : la mouhasassa rend toute politique étrangère cohérente impossible. Chaque ministère est une baronnie. La politique vis-à-vis de Washington est tenue par un bloc, celle vis-à-vis de Téhéran par un autre, la politique économique par un troisième, sans coordination, sans arbitrage souverain. Cette fragmentation de la souveraineté n'est pas un dysfonctionnement qu'ils cherchent à corriger. Elle est leur condition de confort : un Irak unifié et autonome serait une variable imprévisible dans leurs équations régionales respectives. Un Irak fragmenté est gérable pour tout le monde, sauf pour les Irakiens. La mouhasassa distribue la rente en haut, les milices la redistribuent en bas.
Après Bachar Al-Assad, le Hezbollah, les houthistes et le Hamas, les milices irakiennes sont ce qui reste de plus solide dans l'« Axe de la résistance ». Ce paradoxe de survie structure leur position : centrales pour Téhéran, qui a besoin d'elles pour maintenir une présence de terrain dans la région après l'affaiblissement du Hezbollah et la chute d'Assad ; vulnérables, parce qu'elles sont désormais la cible principale des frappes étasuniennes et israéliennes, celles-ci ne pouvant plus s'exercer avec la même liberté ailleurs dans l'arc régional.
Il faut pourtant se garder d'une lecture trop instrumentale. L'Iran n'est ni tout-puissant ni impuissant : ses capacités sont dégradées, son commandement partiellement décapité. Les figures éliminées étaient plus pragmatiques ; leurs successeurs aux Gardiens de la révolution sont plus durs, plus intransigeants6, ce qui réduit paradoxalement la marge de manœuvre des pro-iraniens du Cadre eux-mêmes.
Pour Laurence Louër, chercheuse spécialiste du chiisme politique, l'influence iranienne en Irak se distingue structurellement de ses autres projections régionales par ce qu'elle appelle la distinction entre implantation organique et présence instrumentale. Les milices créées directement par les Gardiens de la révolution — Kataeb Hezbollah et Harakat Hezbollah Al-Nujaba — dépendent de Téhéran pour leur financement, leur doctrine, leur légitimité symbolique.
Mais sous ce premier niveau, il en existe un second, beaucoup plus résistant aux frappes et aux sanctions : un ancrage tribal dans les provinces du Sud — Bassora, Dhi Qar, Maysan, Muthanna — où les réseaux miliciens se sont embranchés à des structures familiales et claniques depuis la guerre contre l'OEI. Décapiter un commandant ne suffit pas : ses combattants se replient dans les tribus, qui absorbent, protègent, reconstituent.
Le troisième niveau est parlementaire. Entre 80 et 90 députés sont liés à des partis armés ; le bloc pro-iranien dispose d'une capacité de blocage du tiers de l'assemblée. Ces loyautés ne sont pas seulement idéologiques — elles reposent également sur un marché d'emplois, de contrats et de protection judiciaire qui fonctionne indépendamment de Téhéran et les rend imperméables aux pressions extérieures.
Al-Zaïdi arrive donc au sommet d'un système dont personne ne contrôle entièrement les leviers. Washington tient le robinet pétrolier, mais ne peut pas reconstruire l'État. Téhéran tient les milices, mais ne peut plus les diriger avec la précision d'avant-guerre. Les élites du Cadre tiennent la mouhasassa, mais savent qu'elle les tient aussi. Dans ce triangle d'interdépendances, la nomination d'un homme qui ne menace personne est moins un choix qu'un aveu : celui d'un système qui ne sait plus se réformer, mais qui sait encore se reproduire. Al-Zaïdi n'est ni une victoire iranienne ni une victoire étasunienne. Il est le nom que le blocage s'est donné pour continuer.
1Ville sainte irakienne, souvent considérée comme « la capitale du chiisme ».
2Le Cadre de coordination est une coalition qui regroupe notamment la formation de Nouri Al-Maliki (Coalition État de droit), le Badr d'Hadi al-Amiri, le Mouvement de la sagesse d'Ammar al-Hakim, et les représentants politiques du Hachd al-Chaabi. Il constitue le principal bloc parlementaire chiite depuis le retrait du mouvement sadriste du parlement en juin 2022, et c'est lui qui contrôle de fait la désignation du premier ministre.
3Hussein Fadel, « “The Last-Minute Candidate” : An unpublished biography of Prime Minister-designate Ali Al-Zaidi », Jummar, 29 avril 2026.
4Aisha Kehoe Down, Lara Dihmis, Rana Sabbagh et Kevin G. Hall, « Iraq's Dollar Auction : The ‘Monster' Funneling Billions to Fraudsters and Militants Through the U.S. Federal Reserve », Organized Crime and Corruption Reporting Project, 8 octobre 2024.
5Aisha Kehoe Down, Lara Dihmis, Rana Sabbagh et Kevin G. Hall, op. cit.
6Sami Zaïbi, « Iraq's Militias Are in a Struggle for Survival », New lines magazine, 20 avril 2026.
La nomination d'Ali Al-Zaïdi comme premier ministre désigné en avril 2026 est moins un événement politique qu'un révélateur du blocage du système irakien que les États-Unis ont mis en place en 2003. Washington contrôle le robinet pétrolier, l'Iran maintient une influence organique profonde et les élites politiques tirent parti les unes des autres pour se reproduire indéfiniment.
Depuis la fin de l'année 2025, dans les grands salons de Bagdad, une centaine de personnes, religieux de Najaf1, chefs miliciens, parlementaires des provinces du Sud, négocient sans trouver de premier ministre. Ce sont des membres du Cadre de coordination, la coalition de partis et factions chiites qui structure le pouvoir irakien depuis 20222. Les négociations portent moins sur un programme que sur une équation : quel candidat permettrait de redistribuer les portefeuilles ministériels sans rompre l'équilibre précaire entre factions ? Le blocage est total.
Ce blocage a un nom. En 2003, le système confessionnel de partage du pouvoir, la mouhasassa, a été présenté comme une nécessité transitoire : prévenir les violences intercommunautaires, stabiliser un État en reconstruction, offrir à chaque groupe une garantie de représentation. Les élites irakiennes l'ont accepté, puis l'ont rendu permanent, parce qu'il leur offrait ce que nul programme politique ne pouvait promettre : une rente de position indépendante des urnes. C'est lui qui réserve la présidence de la République à un Kurde, celle du Parlement à un sunnite, et le poste de premier ministre à un chiite, règle non écrite mais constitutive de tout le jeu. Finalement, le 28 avril 2026, le président Nizar Amidi charge officiellement Ali Al-Zaïdi de former un gouvernement.
Pendant plusieurs mois, deux hommes politiques ont cristallisé l'impasse. Le premier est Nouri Al-Maliki, premier ministre de 2006 à 2014, figure tutélaire du camp pro-iranien, que beaucoup tiennent pour co-responsable de l'humiliation des sunnites qui a ouvert la voie à l'organisation État islamique (OEI). Après l'invasion de 2003, l'Autorité provisoire de la coalition dirigée par les États-Unis a procédé à la dissolution de l'armée irakienne et à l'exclusion des membres du parti Baas des fonctions publiques, une politique de débaasification qui a marginalisé massivement la communauté sunnite et alimenté les conditions de l'insurrection. Le second est Mohammed Chia Al-Soudani, premier ministre de 2022 à 2025, jugé trop autonome par le Cadre pour avoir tenté de desserrer l'étreinte iranienne sur l'État irakien — ses ministères, ses circuits budgétaires et ses forces de sécurité.
Maliki, désigné en premier, est écarté sur veto du président états-unien Donald Trump, qui menace de couper le robinet financier irakien. Téhéran propose le menu, Washington choisit le plat. Sous la pression des États-Unis, dans le contexte tendu de la guerre régionale, et tandis qu'un bloc alternatif de 120 députés menaçait de court-circuiter le processus — des élus sunnites, kurdes et chiites indépendants du Cadre, menaçaient de proposer leur propre candidat en réunissant une majorité parallèle —, le Cadre s'est mis d'accord en vingt-cinq minutes sur la personne d'Ali Al-Zaïdi : un quasi-inconnu du paysage partisan.
Cet homme d'affaires de quarante ans, originaire d'une famille bagdadienne originaire de la province du Dhi Qar (sud-est), a été formé au droit et à la finance. À la tête de quinze sociétés, il préside notamment la National Holding Company, un conglomérat fondé en 2017 couvrant l'agriculture, l'immobilier, la banque, la logistique, l'énergie renouvelable, l'éducation et la santé. Cet empire a été bâti entièrement dans la période post-OEI, c'est-à-dire dans la fenêtre de reconstruction où les contrats d'État se multipliaient, où les circuits de financement s'ouvraient et où l'accès aux décideurs était fondamental.
Mais Al-Zaïdi n'est pas pour autant un outsider. Ces dernières années, il a travaillé comme un opérateur central et discret du système : ses sociétés ont décroché des contrats ministériels de plusieurs milliards de dollars liés au programme de rationnement alimentaire ; sa banque, Al-Janoob Islamic Bank, intervient comme intermédiaire dans les transactions en dollars entre institutions publiques et marché privé, participant au mécanisme de vente aux enchères de devises supervisé par la Banque centrale irakienne ; des terrains d'État ont été acquis par ses groupes via des arrangements non divulgués ; il est lui-même créancier de plusieurs millions de dollars à l'État — un conflit d'intérêts que peu semblent juger problématique. Son frère, Hassan Al-Zaïdi, dirige Dijlah TV, une chaîne alignée sur la ligne gouvernementale sous Soudani3.
Al-Zaïdi a été validé par Washington au moment de sa désignation puis félicité par Trump. Ce qui fait sa force, c'est qu'il ne représente aucune menace : aucune faction ne le redoute, aucun grand bloc n'a opposé de veto. Homme d'affaires propulsé en politique, produit du système Maliki, intégré aux réseaux économiques partisans et aux contrats d'État, il illustre un rôle de premier ministre vidé de sa substance : celui d'une façade technocratique au service du Cadre.
Chaque semaine, des avions-cargos atterrissent à Bagdad. Ils transportent des centaines de millions de dollars par palettes, acheminées depuis la Réserve fédérale de New York. Ce mécanisme plonge ses racines dans les sanctions imposées à l'Irak en 1990, après l'invasion du Koweït. Durant toute la décennie suivante, sous le régime « pétrole contre nourriture » supervisé par l'ONU, les revenus pétroliers irakiens étaient déposés sur un compte contrôlé par les Nations unies, dont l'usage était strictement limité aux importations humanitaires. Après l'invasion états-unienne de 2003, ce dispositif onusien a été remplacé par un circuit états-unien : la SOMO, société nationale de commercialisation du brut, vend aux acheteurs internationaux, qui règlent à la Réserve fédérale des États-Unis, laquelle crédite ensuite le compte de la Banque centrale irakienne. L'argent du pétrole irakien représente ainsi entre 80 et 100 milliards de dollars de recettes annuelles selon les cours. C'est par ce circuit, établi sous George W. Bush en 2003, dans la foulée de l'invasion états-unienne, que l'Irak paie ses fonctionnaires, subventionne ses importations et maintient la paix sociale. Washington tient le robinet et s'en est servi.
À trois reprises en six ans, Washington a suspendu ou restreint l'accès de l'Irak à ses propres revenus pétroliers pour obtenir ce qu'il voulait. En 2020, après l'assassinat de Ghassem Soleimani, commandant de la force Al-Qods du corps des Gardiens de la révolution islamique, et le vote du parlement pour le retrait des troupes étasuniennes, Washington menace de couper l'accès au compte. Bagdad recule. En novembre 2022, lorsque la Réserve fédérale resserre ses procédures de contrôle anti-blanchiment sur les transferts en dollars vers les banques irakiennes, dans le cadre d'un effort plus large pour contenir les flux vers l'Iran, les banques irakiennes se voient refuser l'accès aux dollars. Le dinar s'effondre de 10 % en quelques jours. Enfin, en avril 2026, pendant les négociations sur Al-Zaïdi, 500 millions de dollars (environ 460 millions d'euros) sont suspendus le temps que le bon nom soit trouvé.
Mais le paradoxe est là : ce même mécanisme a financé pendant des années les milices que les États-Unis bombardent dans le cadre de leur confrontation avec l'Iran.
Le circuit du « dollar auction » illustre ce paradoxe jusqu'à l'absurde. En théorie, les banques privées irakiennes achètent des dollars à la Banque centrale pour financer les importations, maintenir la liquidité et soutenir l'économie réelle. En pratique, l'enquête de l'Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), publiée en 2024, a établi que 6,5 milliards de dollars (soit 6 milliards d'euros) ont transité par ce canal vers des entités liées aux milices, dont les Kataeb Hezbollah, la milice pro-iranienne la mieux documentée dans l'enquête, et l'une des plus directement liées au commandement des Gardiens de la révolution4.
Cette architecture révèle moins une dépendance subie qu'une interdépendance choisie. L'Irak tire 90 à 95 % de ses recettes budgétaires du pétrole. Pas de pétrole signifierait : pas de salaires, pas de mouhasassa, pas de milices.
La mouhasassa fabrique une classe politique dont le fonds de commerce est l'identité. Maintenir la fragmentation confessionnelle n'est donc pas un échec du système mais sa logique interne. Comme l'écrit Stuart Bowen, ancien inspecteur général chargé étasunien de la reconstruction irakienne au sein de la coalition : « Nous avons créé le monstre, et ensuite nous avons dit : ce n'est pas le nôtre. »5. Le statu quo arrange ainsi tout le monde, à condition que personne ne tire trop fort sur le fil. Ce que Washington contrôle en amont, la mouhasassa le distribue en aval.
Un chef de faction qui parviendrait à construire une base transconfessionnelle perdrait l'essentiel de son pouvoir de négociation au sein du Cadre de coordination. L'entrepreneur identitaire n'a donc aucun intérêt à la réconciliation : il a intérêt à l'administrer, à la gérer et en faire miroiter l'horizon sans jamais l'atteindre. Al-Zaïdi en est le produit paradoxal : propulsé précisément parce qu'il n'incarne aucune identité partisane trop marquée, il est le masque technocratique que le système se donne pour se perpétuer sans se réformer.
L'effet systémique le plus structurant est peut-être le plus invisible : la mouhasassa rend toute politique étrangère cohérente impossible. Chaque ministère est une baronnie. La politique vis-à-vis de Washington est tenue par un bloc, celle vis-à-vis de Téhéran par un autre, la politique économique par un troisième, sans coordination, sans arbitrage souverain. Cette fragmentation de la souveraineté n'est pas un dysfonctionnement qu'ils cherchent à corriger. Elle est leur condition de confort : un Irak unifié et autonome serait une variable imprévisible dans leurs équations régionales respectives. Un Irak fragmenté est gérable pour tout le monde, sauf pour les Irakiens. La mouhasassa distribue la rente en haut, les milices la redistribuent en bas.
Après Bachar Al-Assad, le Hezbollah, les houthistes et le Hamas, les milices irakiennes sont ce qui reste de plus solide dans l'« Axe de la résistance ». Ce paradoxe de survie structure leur position : centrales pour Téhéran, qui a besoin d'elles pour maintenir une présence de terrain dans la région après l'affaiblissement du Hezbollah et la chute d'Assad ; vulnérables, parce qu'elles sont désormais la cible principale des frappes étasuniennes et israéliennes, celles-ci ne pouvant plus s'exercer avec la même liberté ailleurs dans l'arc régional.
Il faut pourtant se garder d'une lecture trop instrumentale. L'Iran n'est ni tout-puissant ni impuissant : ses capacités sont dégradées, son commandement partiellement décapité. Les figures éliminées étaient plus pragmatiques ; leurs successeurs aux Gardiens de la révolution sont plus durs, plus intransigeants6, ce qui réduit paradoxalement la marge de manœuvre des pro-iraniens du Cadre eux-mêmes.
Pour Laurence Louër, chercheuse spécialiste du chiisme politique, l'influence iranienne en Irak se distingue structurellement de ses autres projections régionales par ce qu'elle appelle la distinction entre implantation organique et présence instrumentale. Les milices créées directement par les Gardiens de la révolution — Kataeb Hezbollah et Harakat Hezbollah Al-Nujaba — dépendent de Téhéran pour leur financement, leur doctrine, leur légitimité symbolique.
Mais sous ce premier niveau, il en existe un second, beaucoup plus résistant aux frappes et aux sanctions : un ancrage tribal dans les provinces du Sud — Bassora, Dhi Qar, Maysan, Muthanna — où les réseaux miliciens se sont embranchés à des structures familiales et claniques depuis la guerre contre l'OEI. Décapiter un commandant ne suffit pas : ses combattants se replient dans les tribus, qui absorbent, protègent, reconstituent.
Le troisième niveau est parlementaire. Entre 80 et 90 députés sont liés à des partis armés ; le bloc pro-iranien dispose d'une capacité de blocage du tiers de l'assemblée. Ces loyautés ne sont pas seulement idéologiques — elles reposent également sur un marché d'emplois, de contrats et de protection judiciaire qui fonctionne indépendamment de Téhéran et les rend imperméables aux pressions extérieures.
Al-Zaïdi arrive donc au sommet d'un système dont personne ne contrôle entièrement les leviers. Washington tient le robinet pétrolier, mais ne peut pas reconstruire l'État. Téhéran tient les milices, mais ne peut plus les diriger avec la précision d'avant-guerre. Les élites du Cadre tiennent la mouhasassa, mais savent qu'elle les tient aussi. Dans ce triangle d'interdépendances, la nomination d'un homme qui ne menace personne est moins un choix qu'un aveu : celui d'un système qui ne sait plus se réformer, mais qui sait encore se reproduire. Al-Zaïdi n'est ni une victoire iranienne ni une victoire étasunienne. Il est le nom que le blocage s'est donné pour continuer.
1Ville sainte irakienne, souvent considérée comme « la capitale du chiisme ».
2Le Cadre de coordination est une coalition qui regroupe notamment la formation de Nouri Al-Maliki (Coalition État de droit), le Badr d'Hadi al-Amiri, le Mouvement de la sagesse d'Ammar al-Hakim, et les représentants politiques du Hachd al-Chaabi. Il constitue le principal bloc parlementaire chiite depuis le retrait du mouvement sadriste du parlement en juin 2022, et c'est lui qui contrôle de fait la désignation du premier ministre.
3Hussein Fadel, « “The Last-Minute Candidate” : An unpublished biography of Prime Minister-designate Ali Al-Zaidi », Jummar, 29 avril 2026.
4Aisha Kehoe Down, Lara Dihmis, Rana Sabbagh et Kevin G. Hall, « Iraq's Dollar Auction : The ‘Monster' Funneling Billions to Fraudsters and Militants Through the U.S. Federal Reserve », Organized Crime and Corruption Reporting Project, 8 octobre 2024.
5Aisha Kehoe Down, Lara Dihmis, Rana Sabbagh et Kevin G. Hall, op. cit.
6Sami Zaïbi, « Iraq's Militias Are in a Struggle for Survival », New lines magazine, 20 avril 2026.
Des ruines de Palmyre aux sites détruits à Gaza, les conflits et guerres contemporaines ne se contentent pas de faire disparaître des vies, ils effacent aussi des traces essentielles de l'histoire humaine. Entre destructions idéologiques, pillages organisés et économie de guerre, le patrimoine culturel est devenu un enjeu stratégique.
Lors de l'invasion d'Athènes par l'Empire perse, au Ve siècle avant notre ère, Xerxès ordonna la destruction de la ville. Habitations, temples et même la célèbre Acropole furent incendiés ou rasés. L'objectif n'était pas uniquement militaire : il s'agissait de frapper au cœur de la civilisation athénienne, d'humilier sa population et de briser son moral. Cet exemple, vieux de 2 500 ans, montre que, de l'Antiquité à nos jours, les sites culturels et religieux ont toujours été des leviers et des instruments de domination dans les conflits armés.
Au Proche-Orient, les sites archéologiques et artefacts sont devenus des cibles à part entière des conflits contemporains. En Syrie et en Irak, de Palmyre à Doura-Europos, en passant par Hatra, destructions et pillages témoignent d'une violence qui dépasse les seuls enjeux militaires.
La destruction de Palmyre par l'organisation de l'État islamique (OEI) en 2015 a marqué un tournant. D'autres sites ont ensuite été ciblés, en Syrie comme en Irak, entraînant la disparition d'artefacts et la désorganisation des recherches archéologiques. Ces dégradations s'inscrivent dans l'idéologie prônée par les djihadistes, qui condamnent les héritages culturels « païens » ou contraires à sa vision de l'islam. Toutefois, cette logique n'exclut pas l'utilisation propagandiste de la destruction de plusieurs sites historiques stratégiques. Quelques sites ont été épargnés par opportunisme afin d'exploiter leur contenu et de l'intégrer à des réseaux de trafic d'antiquités. La religion n'est donc qu'un prétexte idéologique pour servir leurs intérêts.
Carrefour commercial majeur entre la Mésopotamie et la Méditerranée, Palmyre illustre l'ampleur des pertes. Lorsque ses vestiges ont été détruits, ce n'était pas seulement des monuments qui avaient disparu, mais des données essentielles à la compréhension des sociétés anciennes. En archéologie, la valeur d'un vestige réside autant dans son contexte que dans l'objet lui-même. La stratigraphie, l'étude des couches de terrain, permet de reconstituer les usages et les chronologies. Lorsqu'un site est détruit ou perturbé, cette lecture devient impossible. Même intact, un artefact privé de son environnement perd l'essentiel de sa valeur scientifique. Déplacer un objet, altérer une structure ou perturber un site revient à effacer une partie des informations sur lesquelles repose la recherche historique.
Ce phénomène ne se limite pas aux groupes armés non étatiques. Au Yémen, le temple de Nakrah datant du VIᵉ siècle avant notre ère a été détruit en 2015 par les bombardements menés par l'Arabie saoudite. À Gaza, depuis octobre 2023, les bombardements israéliens ont endommagé ou entièrement détruit près de 100 sites historiques selon l'Unesco1. Ces destructions concernent des vestiges allant de l'âge du bronze aux cimetières grecs, ainsi que la maison paroissiale de l'église byzantine et la mosquée Al-Omari à Gaza-ville — magnifique édifice roman presque intact, qui fut la cathédrale des Francs au XIIᵉ siècle. Ces actions sont une atteinte durable à l'empreinte historique des populations présentes. Elles sont répertoriées dans le cadre du site-projet « Gaza histoire » qui cartographie le patrimoine architectural et historique partiellement ou totalement démoli.
Le pillage des sites archéologiques est également devenu un véritable moteur d'une économie de guerre parallèle. Depuis plusieurs années, divers groupes armés exploitent la fragilité des zones de conflit pour extraire et revendre des artefacts, contribuant ainsi au financement de leurs activités. Selon différentes estimations, le marché mondial de l'art antique génère entre un et trois milliards de dollars (entre 850 millions d'euros et 2,55 milliards d'euros) par an, dont une part significative provient de sites pillés2.
L'exemple le plus marquant reste celui de l'OEI. Entre destruction et exploitation, elle s'est servie des vestiges de villes antiques pour alimenter ses ressources financières tout en effaçant une partie de l'histoire.
Les pilleurs ciblent les objets spectaculaires et facilement transportables, laissant de côté des éléments plus ordinaires, mais essentiels à la compréhension des sociétés anciennes. Une fois intégrés au marché noir, ces artefacts perdent toute traçabilité, rendant leur étude scientifique quasiment impossible.
Mais comment s'organise concrètement ce trafic ? Deux structures organisées se dégagent. Dans le premier cas, l'OEI procède directement aux fouilles et aux extractions. Dans le second, elle délivre des autorisations à des « trafiquants agréés », qui doivent reverser une partie des bénéfices, généralement autour de 20 %. Ce système est géré par Diwan el-Rikaz (Bureau des objets enfouis), l'administration chargée de gérer les ressources de l'OEI, dont les antiquités.
Une fois extraits, les artefacts sont dispersés dans différents bastions, puis acheminés vers les frontières afin d'être exportés vers des pays comme le Liban, la Jordanie ou la Turquie. Ces zones servent de points de transition vers les réseaux internationaux de trafic de biens culturels.
Des constructions de l'OEI révélatrices d'un trafic organisé
Lorsque l'on compare les trois cartes ci-dessous3, on remarque que de nombreuses constructions sont apparues là où se trouvent des sites archéologiques. Pourtant, les conflits dans la région, notamment depuis 2011, avaient mis un coup d'arrêt aux recherches, rendant de nombreux sites inaccessibles. En croisant l'emplacement des sites historiques et celui des nouvelles constructions avec la troisième carte, on observe que ces zones correspondent largement au territoire contrôlé par l'OEI. Cela suggère qu'elle a investi ces sites afin d'alimenter un réseau de trafic de biens culturels.



Comprendre le pillage des sites archéologiques suppose aussi de s'intéresser au rapport qu'entretiennent les populations locales avec ce patrimoine. Ce lien varie fortement selon les contextes historiques, sociaux, économiques et culturels.
En Europe, les vestiges antiques sont souvent intégrés à des récits nationaux qui établissent une continuité entre passé et présent, contribuant à faire du patrimoine un élément central de l'identité collective. Cette perception renforce la condamnation des destructions, perçues comme des atteintes directes à l'histoire commune.
La situation apparaît plus contrastée au Proche-Orient où certaines populations peuvent entretenir une relation plus distanciée avec des vestiges appartenant à des civilisations anciennes, parfois perçues comme extérieures à leur histoire immédiate.
Pour l'archéologue français Jean-Baptiste Humbert, « les peuples des pays concernés n'arrivent pas à considérer le patrimoine local comme le leur. Pour eux ce sont des traces étrangères. Ce réflexe explique le pillage intensif et sans aucun état d'âme, à des fins lucratives. »
« Mon expérience me fait pressentir que la rage de détruire est vécue comme une punition de l'Occident, comme une humiliation », témoigne ce prêtre dominicain qui a dirigé des fouilles dans toute la région au sein de l'École biblique et archéologique française (EBAF) de Jérusalem.
Cette distance n'exclut pas pour autant des formes de valorisation, mais elle peut modifier la manière dont ces objets sont perçus. Les grandes transformations historiques du monde arabo-musulman à partir des VIIe et VIIIe siècles ont aussi contribué à redéfinir les repères culturels et historiques de la région. En Égypte, par exemple, le lien avec l'époque des pharaons existe, mais il passe surtout par l'école, l'histoire officielle ou les musées plutôt que par un sentiment de filiation directe.
À ces dimensions culturelles s'ajoutent des facteurs liés aux conditions de vie. Dans des zones marquées par la guerre, l'insécurité et la précarité économique, les artefacts peuvent être envisagés comme des ressources. Le recours au pillage relève alors moins d'un rejet du patrimoine que d'une stratégie de survie.
Ces dynamiques invitent ainsi à considérer le pillage comme le produit d'un ensemble de facteurs économiques, politiques et sociaux qui redéfinissent, en temps de crise, la valeur et la signification du patrimoine.
Face à ces menaces, la communauté internationale tente de se mobiliser avec des résultats contrastés. L'Unesco joue un rôle central en rappelant que les biens culturels constituent des repères de mémoire à protéger, même en temps de guerre. Dès 1954, la Convention de La Haye a posé les bases d'un cadre juridique destiné à préserver les monuments et les sites en période de conflit armé, donnant naissance au symbole du « bouclier bleu » apposé sur les bâtiments protégés. Depuis, de nombreux États et organisations ont développé des outils pour limiter les destructions et lutter contre le trafic illicite d'artefacts.
Parmi eux, la fondation ALIPH (Alliance internationale pour la protection du patrimoine en zones de conflit), créée en 2017, s'est imposée comme un acteur majeur. Selon les données publiées par la fondation, un budget de 116 millions de dollars (100 millions d'euros) a permis de soutenir 575 projets dans 64 pays, notamment en Syrie, en Irak, au Yémen, en Israël et en Palestine. Les initiatives vont de la restauration de monuments endommagés à la reconstitution numérique d'artefacts détruits, comme le temple de Baalshamin à Palmyre. Des outils technologiques permettent également de suivre et de sécuriser les objets menacés par le trafic illicite, en associant universités, associations et agences internationales.
Les armées elles-mêmes sont progressivement impliquées. Conscientes de l'impact de leurs opérations sur le patrimoine, plusieurs forces participent à des forums civilo-militaires internationaux et appliquent les principes de la Convention de La Haye.
Ces initiatives rappellent néanmoins la fragilité de ce patrimoine. Chaque site détruit ou pillé représente une perte irréversible pour l'histoire humaine, que seules des actions concertées peuvent espérer limiter. Malgré ces efforts, la protection des sites dépend largement de la volonté des États hôtes et des conditions de sécurité locales, ce qui restreint l'efficacité des actions internationales.
« Lorsqu'un ancêtre meurt, c'est une bibliothèque qui brûle », écrivait Amadou Hampâté Bâ. Aujourd'hui, dans de nombreuses zones de conflit, ce sont les bibliothèques elles-mêmes qui s'embrasent. Derrière la destruction des sites archéologiques se joue ainsi bien plus qu'une perte matérielle : un effacement progressif des traces, des savoirs et des récits qui fondent la mémoire des sociétés.
1« Les actions de l'UNESCO dans la bande de Gaza / Palestine. Impact sur le patrimoine culturel », Unesco, 25 mars 2026.
2Voir Laura Zandersone, « Import of Cultural Goods : Initial Appraisal of a European Commission Impact Assessment », European Parliamentary Research Service (EPRS), Décembre 2017 ; Eileen Kinsella, « Are We Experiencing A New Boom In The $3 Billion Global Antiquities Market ? », Artnet, 29 juin 2015 ; Alice Boustany Djermakian, « Antiquities : Between Legal Challenges and the Noble Mission of Cultural Exchange », Asharq Al-Awsat, juin 2025.
3Les deux premières cartes sont issues de Jesse Casana, Elise Jakoby Laugier , « Satellite imagery-based monitoring of archaeological site damage in the Syrian civil war », PLoS One, N°12(11), 30 novembre 2017.
Un mur de béton longe désormais la frontière irako-syrienne sur quatre cents kilomètres. Des deux côtés, des Yézidis rescapés des massacres de l'Organisation de l'État islamique et des Kurdes syriens exilés par la guerre vivent toujours dans des camps où le temporaire est devenu permanent. L'écrivain irakien Fouad el-Hassan décrit le cheminement de ceux qui implorent la vie, convaincus que leur dernier espoir se trouve de l'autre côté de la frontière.
Le lecteur tressaille en découvrant les histoires des peuples irakien et syrien. Ces récits hantent comme des cauchemars. Mais comment recoller ces fragments de vie séparés par la frontière ? Comment les faire passer clandestinement, comme on passe de la drogue, des armes ou des êtres humains ? Des histoires d'êtres humains pour qui la terre est devenue trop étroite.
Si vous vous rendez à Sinjar (Shengal en kurde), vous verrez un mur massif longer la frontière syrienne. Il se dresse à l'horizon comme un rempart qui enferme des récits terrifiants, de peur qu'ils ne s'échappent. Leur vérité pourrait fissurer le discours aseptisé des gouvernements irakien et syrien. Le mur est très haut. Les foules ne peuvent plus le franchir comme autrefois, après avoir été sacrifiées sous les bombes dites civilisées et les takbir prétendument pieux1. Prévu sur 614 kilomètres, construit en béton, équipé de caméras thermiques et renforcé par des tunnels, il s'étend déjà sur 400 kilomètres. Selon les autorités irakiennes, il doit sécuriser la frontière avec la Syrie.
Plus d'un demi-million de yézidis vivaient à Shankal, sous la protection symbolique de la déesse mère sacrée2. Dans la journée du 3 août 2014, des combattants de l'OEI sont entrés dans la ville. En quelques heures, le chef-lieu s'est transformé en cité fantôme et en charnier. Les femmes sont devenues des marchandises vendues au marché. Les hommes, des squelettes dans des fosses communes. Les enfants, des projets d'attentats suicides.
Le soleil s'était couché derrière la montagne. Les familles dormaient sur les toits de leurs maisons en terre pour échapper à la chaleur d'été. Les hommes s'étaient regroupés derrière des barricades, avec de vieux fusils rouillés, prêts à résister seuls après le retrait soudain des forces de sécurité censées protéger la région.
À Tel Azir, les habitants n'ont dormi que deux heures avant d'être réveillés par les tirs, comme si le ciel se refermait sur eux. À l'aube, ils ont fui vers le mont Shankal, qui domine l'horizon comme un père protecteur. Chaque pierre porte la mémoire d'un génocide oublié. Près de la vallée de Siayi, ils se sont rassemblés au pied de la montagne.
Les femmes sont devenues la première inquiétude. Que faire si l'OEI arrivait ? Si ses membres faisaient de vaines promesses de paix aux cheikhs, avant de tuer les hommes, enlever les filles et abandonner ou enterrer les femmes âgées ? Dans la famille de Mahmoud Kharro, à Tel Azir, quatorze femmes ont été enlevées et les hommes exécutés. Faute de temps, l'OEI a laissé les personnes âgées et les enfants. Certaines femmes sont restées quatre jours auprès des cadavres de leurs proches avant d'atteindre la montagne.
Dans la panique, des familles ont envisagé de tuer leurs filles avant qu'elles ne soient capturées, violées ou vendues. Une amie raconte : « L'OEI voulait les filles, leur seul butin. Nos proches ont décidé de nous tuer. Mais où était notre voix, à nous, les filles ? » Jilan s'est suicidée après son enlèvement. Les ravisseurs avaient apporté des robes de danse et ordonné aux captives de se laver pour un « spectacle ». Selon un rapport d'Amnesty International publié en décembre 2014, les filles yézidies étaient systématiquement violées. Certaines se sont suicidées pour préserver leur dignité3. D'autres étaient gardées « intactes » pour les chefs. Le rapport mentionne en outre le récit d'une jeune fille épargnée parce qu'elle était « laide ».
Sur la montagne, la faim et la soif ont fait des ravages en août 2014. L'aide humanitaire a été larguée par des avions irakiens, états-uniens et britanniques, mais de façon désordonnée. Les colis eux-mêmes ont causé des morts. Une témoin raconte : « Une caisse est tombée sur une femme qui dormait près de nous. Imaginez recevoir de la nourriture du ciel et ne jamais vous réveiller. » Chaque jour, dix à quinze personnes mouraient de déshydratation, surtout des enfants. Le mont Shankal, qui aurait marqué le passage de l'arche de Noé, absorbait désormais les larmes des mères terrorisées par le viol, la mort ou la perte de leurs enfants4.
Après une dizaine de jours dans la montagne, les yézidis ont trouvé un passage vers la région du nord de la Syrie, placée sous l'administration autonome des Forces démocratiques syriennes (FDS). Celui-ci avait été ouvert par les Unités de protection du peuple (YPG). Ils ont marché des dizaines d'heures sous un soleil brûlant, enterrant les enfants sur le chemin. Les jeunes portaient les plus âgés, les femmes se couvraient le visage. La poussière recouvrait leurs corps, leurs lèvres étaient gercées, leurs yeux hurlaient de douleur. Chaque enfant semblait une blessure vivante pour ses parents.
Ils ont parcouru 129 kilomètres avant d'atteindre Derik. Exténués, ils ne voulaient qu'une chose : finir ce périple, quelle que soit l'issue. Une rescapée raconte : « Nos parents nous ont demandé de tenir la main de nos cousins, pour que les YPG nous considèrent comme mariées à eux, par crainte de l'enrôlement. »
Des dizaines de milliers de yézidis ont ainsi traversé la frontière irako-syrienne, alors seul salut avant la construction du mur.
Selon l'Union des yézidis de Syrie, une tombe a été construite pour un enfant non identifié, mort lors de la marche. Appelé Bêkasê Farmanê, il est décédé trois jours après son arrivée à l'hôpital de Derik.
Beaucoup ont retraversé le territoire irakien par Fishkhabur pour rejoindre le Kurdistan. Les premiers mois, des centaines de milliers vivaient dans les rues, sous les arbres ou dans des maisons inachevées. Ils craignaient encore pour ceux restés dans la montagne, sans penser aux morts abandonnés dans les fosses.

Près de 100 000 Yézidis vivent encore dans des camps du Kurdistan irakien. Des dizaines de charniers restent non découverts. Parmi les femmes et filles enlevées, certaines sont rachetées par leurs familles ou des ONG. D'autres sortent du camp d'Al-Hol en Syrie, qui interne des familles de l'OEI. Le gouvernement irakien agit pour rapatrier ces familles, principalement pour respecter un engagement international et éviter l'émergence d'une « bombe à retardement » idéologique.
Le gouvernement envoie de l'aide limitée : 200 litres de pétrole et une tente tous les deux ou trois ans. Malgré la lutte contre le retour des personnes soupçonnées d'appartenir à l'OEI, aucune poursuite n'a eu lieu pour le viol des femmes yézidies. Les survivants restent entre tentes et maisons détruites, face à la haine dans leurs camps.
La région du nord de la Syrie était appelée « Rojava » en kurde, ou Kurdistan occidental. Ce territoire est traversé par de fortes tensions. Celles-ci viennent principalement de la politique du parti Baas, qui dirigeait la Syrie et cherchait à arabiser le pays. Elles viennent aussi du sentiment nationaliste kurde, qui se renforce à chaque persécution et qui est régulièrement instrumentalisé par différents acteurs.
C'est dans ce contexte que des milliers de Kurdes syriens ont décidé de traverser la frontière à partir de 2011. Ils ont abandonné tous leurs biens pour rejoindre le Kurdistan irakien, appelé « Bakur » en kurde. Mais pour combien de temps, et dans quelles conditions ?
Ils se sont d'abord regroupés à 20 kilomètres au sud-ouest de Dohuk, dans le camp de Domiz, qui couvre aujourd'hui 1,14 km². Ils y sont arrivés par tous les moyens : parfois à la nage, à pied après des heures de route. La croissance du camp a très vite dépassé ses capacités d'accueil. Au départ, il a reçu environ 80 000 réfugiés. Ce chiffre a ensuite diminué pour tomber à environ 8 000 familles, toujours en fuite face aux horreurs de la guerre.

Hala se souvient du jour où elle est entrée dans le camp, couverte de poussière après avoir marché depuis la frontière. C'était en 2012. La moitié de sa famille n'était pas encore arrivée. Ceux qui étaient là avaient le cœur brûlant, comme une flamme de Newroz, le Nouvel An kurde. Ils tentaient d'éclairer la tente exiguë, à la fois paradis pour les insectes et enfer du désir et de la nostalgie de leurs maisons dans la campagne de Damas.
Les couvertures distribuées, la bouteille d'eau pour laquelle, comme les autres, il fallait faire la queue, et même la présence de sa mère n'ont rien changé. Elle avait l'impression que sa vie lui échappait, comme du sable entre les doigts. Elle devait apprendre à vivre ainsi, les mains vides mais tendues, nourrissant seulement la douleur de survivre. Quatorze ans plus tard, Hala confie qu'elle n'a jamais réussi à accepter sa vie de réfugiée et qu'elle continue de se nourrir de sa nostalgie.
Les témoignages recueillis par l'Organisation internationale pour les migrations en 2012 font état de violences durant les déplacements forcés. Selon un témoin, des cadavres sont restés dans les rues de sa ville pendant au moins quatre jours. Un autre raconte que des familles, guidées par des passeurs, ont essuyé des tirs à la frontière et que certains membres sont morts en route vers Domiz.
Des milliers de Kurdes vivent encore dispersés dans des camps du Kurdistan irakien. Beaucoup expliquent qu'ils ne peuvent pas rentrer. Les raisons sont multiples : les conflits incessants entre Damas, les FDS et les régions kurdes, les opérations militaires turques intermittentes, mais aussi la peur de la conscription forcée.
La vie dans le camp de Domiz tient en grande partie grâce aux femmes. Elles occupent divers emplois, malgré des salaires très bas. Elles tentent d'envoyer leurs enfants étudier en Europe et restent sur place, luttant pour survivre dans un environnement dépourvu de services essentiels, notamment de santé. Le camp manque de services d'urgence. Les centres médicaux existants manquent de médicaments. Les habitants doivent parcourir de longues distances pour obtenir des soins de base.
L'éducation pose également problème. Le camp manque de personnel spécialisé, ce qui freine l'apprentissage. Malgré le « développement » du camp, qui ressemble désormais à une petite ville avec des constructions en dur à la place des tentes, les écoles restent des caravanes. Elles n'ont ni chauffage en hiver ni climatisation en été, et disposent de très peu d'équipements scolaires. L'avenir de ces écoles, comme celui du camp, demeure incertain.
Malgré tout, les habitants renaissent chaque jour. Ils s'enracinent dans le camp pour préserver leur équilibre. L'imagination, après tout, ne saurait être limitée par les frontières actuelles du camp ni par les rêves de stabilité et de progrès, car le camp ne cesse de se bâtir, gagnant de nouvelles maisons et traçant de nouvelles rues.
Dans les camps comme ceux des yézidis, l'éducation est négligée, parfois presque inexistante. Pendant des années, elle a reposé uniquement sur les efforts des parents. Ceux-ci payaient chaque mois des enseignants non qualifiés pour instruire leurs enfants. Ils devaient aussi acheter les livres, alors que la gratuité des manuels est un droit fondamental pour tout élève irakien. Pourtant, des milliards de dinars sont alloués chaque année au ministère irakien de l'éducation. Malgré cela, les familles des camps ont dû collecter de l'argent pour acheter du fioul afin de chauffer les salles en hiver.
Un rapport de l'Unicef publié en 2024 recommande que le ministère étende les services éducatifs aux camps de déplacés, surtout après la décision de fermer certains camps au Kurdistan5. Cette politique cherche à régler le problème des déplacés de manière superficielle, sans solutions durables ni amélioration des conditions de vie dans les régions d'origine. Elle menace ainsi un système éducatif déjà fragile et sous-financé. Personne ne sait ce qu'il adviendra des élèves : seront-ils expulsés de leurs écoles ? Les institutions fermeront-elles ? Ou resteront-ils enfermés dans une précarité permanente ?
Au-delà de l'éducation et de la santé, les habitants font face chaque jour à des risques pour leur vie et leurs moyens de subsistance. Les incendies ravagent régulièrement les tentes en nylon, causant des morts et détruisant les rares biens des familles.
Parallèlement, le programme de retour volontaire promu par le ministère irakien des migrations a été suspendu arbitrairement. Les indemnisations pour les maisons détruites ont été interrompues, tout comme la délivrance des 7 000 titres de propriété promis aux familles déplacées.
L'éducation, la santé — physique et mentale — et les services de base ne reçoivent pas le soutien nécessaire. Cette négligence s'inscrit dans un problème plus large qui touche à la fois les déplacés yézidis et les Kurdes syriens. Malgré des décennies de promesses, les autorités n'ont toujours pas mis en place de mesures concrètes permettant un retour digne dans leurs régions d'origine et une véritable sortie de la crise des camps.
Par définition, les camps de réfugiés sont des espaces temporaires ou semi-permanents destinés à ceux qui fuient une mort certaine. Ils sont gérés par des organisations internationales et des agences humanitaires, censées appliquer des principes universels de protection des droits humains. Mais, dans la pratique, les déplacés sont traités selon la « réputation » de leur pays d'origine. Les droits théoriquement garantis ne s'appliquent pas de la même manière aux populations du Proche-Orient, et encore moins aux Syriens et aux yézidis.
Avec le temps, ces camps deviennent pourtant les seuls lieux de vie possibles. Leurs habitants traversent les frontières pour s'y installer durablement. Les observateurs extérieurs, y compris dans les localités voisines, réduisent souvent ces espaces à des stéréotypes de « chaos » ou de « prostitution ». Pourtant, ces mêmes voisins viennent s'approvisionner sur les marchés des camps, où les prix sont plus bas.
Les camps servent également de lieux d'accueil pour d'anciens détenus et pour des femmes rescapées des prisons de l'OEI, ainsi que pour leurs familles, qui ont subi d'horribles tortures physiques et psychologiques. Mais des questions demeurent : ces camps peuvent-ils durer indéfiniment ? Jusqu'à quand ? Les tentes vont-elles se dégrader ? Les structures en béton finiront-elles par s'effondrer ? Et si elles restent debout, l'État irakien cherchera-t-il à les cacher pour préserver sa réputation internationale et continuer à exhiber ses « réalisations » ?
1NdT. Le takbir est l'acte de prononcer la formule arabe « Allahou Akbar », qui signifie « Dieu est grand ». L'organisation de l'État islamique (OEI) utilise parfois l'expression « Allahou Akbar » en appelant au takbir, pour annoncer ses crimes et les justifier au nom de Dieu.
2Certains chercheurs attribuent le nom « Shankal » à une construction linguistique sumérienne cunéiforme, qui combine « shan », signifiant « femme », et « kal », signifiant « déesse ».
3« Iraq : Escape from Hell : Torture and sexual slavery in Islamic State captivity in Iraq », rapport d'Amnesty International, 23 décembre 2014.
4Voir « The Nightmare in Iraq », rapport d'Human rights watch, 9 août 2014.
5« UNICEF Iraq Humanitarian Situation Report No. 1 (Mid-Year), 01 January – 30 June 2024 », 13 septembre 2024.
En Iran comme au Liban, et par ricochet en Irak, Israël et les États-Unis s'attaquent à des acteurs qui mettent en avant une identité chiite politique, qu'il s'agisse de la République islamique, du Hezbollah ou des milices pro-iraniennes à Bagdad. Dans cet entretien, l'historienne et directrice de recherche émérite au CNRS Sabrina Mervin éclaire la réalité politique et sociale de cette appartenance dans les conflits actuels.
Sarra Grira : L'évolution du régime iranien depuis 1979 jusqu'à aujourd'hui pousse les analystes à considérer qu'il ne reste plus grand-chose de l'idéologie de velayat-e faqih (« gouvernement du docte », en persan)1 et que le seul moteur du régime est sa propre survie. Que reste-t-il de l'idéologie de la Révolution islamique ? Et quel poids a-t-elle encore au sein de la société ?
Sabrina Mervin : L'idéologie de ce que les dirigeants iraniens appellent « la révolution islamique » s'est transformée, adaptée aux divers facteurs qui l'ont ébranlée, tant au niveau national, avec une population de plus en plus critique, hostile ou détachée, qu'au niveau des pressions, puis du conflit international.
Les Iraniens ont réagi de manières très variées à l'imposition d'une religion officielle incluant croyances, pratiques, slogans et calendrier auxquels se conformer. Si récemment, bon nombre de femmes ont enlevé leurs voiles, on observe depuis des années de nouveaux types de religiosité ou de spiritualité, individuelles ou collectives, souvent syncrétiques, parfois liées à la programmation neuro-linguistique (PNL)2 ou à des formes de développement personnel, par exemple.
Avant le déclenchement du conflit, le régime se souciait de faire en sorte d'attirer des adeptes tout en réprimant les autres, mais il avait capitulé sur certains points, comme le port du voile. Aujourd'hui, alors que son principal souci est en effet de se maintenir au pouvoir, il est lui-même le spectateur de la prise de pouvoir des Gardiens de la révolution (pasdarans) qui s'est précipitée avec la guerre. Cela remet en question le principe même de la guidance du jurisconsulte (velayat-e faqih) stipulant que le pouvoir suprême revient à un religieux, puisque c'est un corps armé qui dirige désormais le pays. Les pasdarans ont poussé la candidature de Mojtaba Khamenei à la fonction de Guide, alors même que son père ne la soutenait pas, parce qu'ils peuvent l'instrumentaliser comme le symbole d'un régime qui en fait est en pleine mutation.
Ali Khamenei, clerc de rang moyen qui ne pouvait logiquement prétendre à la succession de Rouhollah Khomeiny (1902 – 1989), avait finalement construit son autorité, à l'intérieur et à l'extérieur de l'Iran, pour devenir la figure tutélaire du régime. Son fils Mojtaba n'en est qu'un symbole de continuité, d'autant qu'il reste invisible et se manifeste par des messages écrits — on se demande par qui. Cependant, un sayyid3 qui disparaît pour échapper aux ennemis ayant tué son père et ne correspond avec son peuple que par messages interposés, cela renvoie les fidèles à l'histoire du douzième imam, le Mahdi, occulté en 8744 et dont ils attendent la « réapparition » afin qu'il sauve le monde.
S. G. : L'Iran appréhende-t-il cette guerre contre Israël et les États-Unis comme une guerre religieuse ?
S. M. : Ce n'est pas une guerre religieuse, mais la religion est mobilisée par les trois protagonistes, dans des variantes messianiques (juives, évangéliques, chiites) et avec l'idée partagée que l'on se bat pour le Bien et contre les forces du mal. Si l'Iran peut utiliser des slogans religieux ou d'anciens mots d'ordre révolutionnaires, il mène la guerre avec une stratégie rationnelle et mesurée qui consiste à ménager ses forces, à provoquer des dégâts économiques pour faire pression sur l'ennemi, et à compter sur ses alliés pour prolonger la guerre, à partir du Liban, de l'Irak, et du Yémen potentiellement. En revanche, à l'intérieur du pays, le régime est en conflit avec une partie de sa population. La chaîne de commandement ayant été altérée, il semble que les pasdarans eux-mêmes soient dépassés par la base populaire des bassidjis5 qui se comporte comme une milice, traque les opposants et terrifie la population.
S. G. : « La victoire du sang sur l'épée » est une expression connue du champ lexical chiite, souvent mobilisée par le précédent secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah (1960 - 2024). Pouvez-vous l'expliquer et nous dire comment elle est comprise par les militants et les soutiens du parti ?
S. M. : Le slogan fait référence au martyre du troisième imam, Hussein avec une partie de sa famille et ses compagnons, à Kerbala (Irak) en 680. La bataille asymétrique qui l'a opposé à l'armée omeyyade est commémorée chaque année. Pour les chiites, elle représente « la victoire du sang sur l'épée », c'est-à-dire celle des martyrs sur les vainqueurs, du droit bafoué sur le droit usurpé, de l'opprimé sur l'oppresseur. Il s'agit d'une victoire morale. Lorsque les commémorations de la bataille furent politisées, à partir des années 1970 surtout, le slogan religieux devint un mot d'ordre politique mobilisateur et il l'est resté. Que les chiites engagés dans un combat soient gagnants ou perdants, la victoire morale leur incombe puisqu'ils ont le droit pour eux : le droit à la succession du prophète de l'imam Hussein est mis en parallèle avec le droit à leur terre pour les chiites du Liban, par exemple.
S. G. : Le Hezbollah, resté inactif pendant un an et demi devant les bombardements quotidiens d'Israël au Liban, a finalement réagi suite à l'assassinat de Khamenei. Dans ce contexte, comment faire la part des choses entre ce qui relève de la loyauté politique et financière à l'Iran, critiquée y compris à l'intérieur du Liban, et l'idéologie religieuse dont se réclame le parti ?
S. M. : Le Hezbollah n'a pas seulement réagi à la mort de Khamenei, qui était son chef (qâ'id) religieux et, dans une certaine mesure, son chef politique. Le parti a toute latitude pour mener sa politique au sein du Liban, mais il adhère à l'idéologie de la République islamique d'Iran et est solidaire de sa politique étrangère, ou en cas de conflit. Le Hezbollah a aussi réagi à l'assassinat de Hassan Nasrallah en septembre 2024, qu'il attendait de venger. Bien plus, même s'il était très affaibli par le dernier épisode guerrier avec Israël, il n'a pas désarmé, a repris des forces et s'est préparé. Pendant ce temps, Israël violait le cessez-le-feu des milliers de fois. Aussi, après la mort de Khamenei, et alors qu'Israël battait le rappel de 100 000 réservistes dont une partie interviendrait vraisemblablement au Liban, le Hezbollah a tiré des missiles sur Israël et déclenché un nouveau conflit. Israël a répliqué avec la force de frappe aérienne que l'on sait et tente, ces derniers jours, d'avancer dans le territoire libanais pour créer une « zone tampon » au sud du fleuve Litani. L'histoire se répète. Le Hezbollah en est revenu à sa raison d'être, la résistance contre une invasion israélienne, cette fois en coordination militaire étroite avec les pasdarans sur le terrain. C'est pourquoi il a des appuis, notamment parmi les groupes palestiniens et sunnites, et des soutiens dans sa base et parmi la population. Mais il s'est aussi attiré les critiques, voire la colère, pour avoir mis le feu aux poudres.
S. G. : Côté irakien, il a souvent été question ces dernières années d'un « nationalisme chiite », porté par la figure de l'ayatollah Sistani. Quelle est la portée de cette position dans le contexte actuel, où l'Irak est à la fois la cible de bombardements iraniens, et le point de départ d'attaques de milices chiites pro-iraniennes ? Quelle est la détermination de ces milices ? Et comment cela est-il perçu par l'opinion chiite irakienne ?
S. M. : Ali Sistani est une figure religieuse et l'autorité la plus suivie dans tous les mondes chiites, qui s'étendent d'Afrique de l'Ouest jusqu'à l'Indonésie, en passant par les diasporas d'Europe, d'Amérique et d'Australie. Néanmoins, ses prises de position politiques, au sein de l'Irak où il réside — même s'il est iranien d'origine —, vont en faveur du nationalisme irakien et visent à le renforcer. Il s'agit donc moins d'un « nationalisme chiite » que d'un nationalisme irakien porté par une autorité religieuse transnationale. Dans le chiisme, il n'y a pas de contradiction puisque la haute autorité, celle du marja‘ (« le référent »), est supraétatique et transnationale. Sistani peut à la fois ancrer son œuvre en Irak et représenter les chiites qui suivent ses préceptes, voire les autres, du monde entier.
Il en va différemment pour les groupes « pro-iraniens », dépendant financièrement de Téhéran qui s'alignent sur l'idéologie du régime et ont/avaient adopté Ali Khamenei pour marja‘. Ils suivent les directives de l'Iran et sont prêts à combattre pour le défendre. On peut d'ailleurs craindre qu'ils s'engagent plus avant dans la guerre contre Israël et les États-Unis. Leur cible n'est pas l'Irak ou ses dirigeants, mais les États-uniens et leurs alliés, qu'ils frappent là où ils peuvent, à savoir en Irak. L'opinion publique irakienne aspire à la paix et elle s'est manifestée en 2019, lors de la « révolution d'octobre », contre les milices pro-iraniennes et la pression exercée sur l'Irak par son voisin. Mais aujourd'hui, il s'agit de défendre un pays voisin, ami, musulman chiite contre une agression extérieure. Les milices pro-iraniennes pourraient trouver des soutiens dans la population. Ali Sistani, lui, reste en dehors du jeu politique et surtout militaire. Il se garde bien d'émettre une fatwa autorisant, voire encourageant le combat, comme il l'avait fait en 2014, en appelant à la lutte armée contre l'organisation de l'État islamique.
S. G. : À l'heure où les idéologies de lutte armée côté sunnite ont perdu du terrain, du djihadisme international jusqu'aux groupes armés nationaux comme le Hamas, la lutte armée chiite peut-elle s'affirmer comme la seule voie de résistance à Israël et aux États-Unis dans la région ?
S. M. : Pour le moment, en effet, seules des factions chiites mènent la lutte armée contre Israël, hormis les groupes sunnites qui appuient le Hezbollah au Liban. À celles-ci, il faut ajouter les Houthis du Yémen qui semblent attendre leur tour d'entrer dans la stratégie iranienne, en bloquant par exemple le détroit de Bab al-Mandeb.
On est donc dans ce que j'appellerais un « moment chiite ».
1Le velayat-e faqih est défendu par une partie seulement de la hiérarchie chiite. Selon la doctrine du chiisme duodécimain, après la mort du prophète Mohammed et des onze imams qui lui ont succédé, le douzième d'entre eux s'est « retiré » tout en restant en vie. En attendant la fin des temps et le retour de l'« imam caché », durant la période de la « Grande Occultation », qui doit guider la communauté des croyants. Selon l'ayatollah Ruhollah Khomeiny et les partisans du Velayat-e faqih, ce rôle revient au faqih, au docte, vicaire de l'« imam caché » et délégataire de la souveraineté divine.
2NDLR. La programmation neuro-linguistique est un outil pseudo-scientifique de médecine alternative de communication verbale et non verbale, de développement personnel et d'accompagnement au changement.
3NDLR. Titre honorifique chez les chiites duodécimains accordé aux religieux qui seraient de la descendance du prophète Mohammed.
4NDLR. Occultation mineure où le Mahdi continue à communiquer par message. L'Occultation majeure commence en 941.
5NDLR. Force paramilitaire.
En Iran comme au Liban, et par ricochet en Irak, Israël et les États-Unis s'attaquent à des acteurs qui mettent en avant une identité chiite politique, qu'il s'agisse de la République islamique, du Hezbollah ou des milices pro-iraniennes à Bagdad. Dans cet entretien, l'historienne et directrice de recherche émérite au CNRS Sabrina Mervin éclaire la réalité politique et sociale de cette appartenance dans les conflits actuels.
Sarra Grira : L'évolution du régime iranien depuis 1979 jusqu'à aujourd'hui pousse les analystes à considérer qu'il ne reste plus grand-chose de l'idéologie de velayat-e faqih (« gouvernement du docte », en persan)1 et que le seul moteur du régime est sa propre survie. Que reste-t-il de l'idéologie de la Révolution islamique ? Et quel poids a-t-elle encore au sein de la société ?
Sabrina Mervin : L'idéologie de ce que les dirigeants iraniens appellent « la révolution islamique » s'est transformée, adaptée aux divers facteurs qui l'ont ébranlée, tant au niveau national, avec une population de plus en plus critique, hostile ou détachée, qu'au niveau des pressions, puis du conflit international.
Les Iraniens ont réagi de manières très variées à l'imposition d'une religion officielle incluant croyances, pratiques, slogans et calendrier auxquels se conformer. Si récemment, bon nombre de femmes ont enlevé leurs voiles, on observe depuis des années de nouveaux types de religiosité ou de spiritualité, individuelles ou collectives, souvent syncrétiques, parfois liées à la programmation neuro-linguistique (PNL)2 ou à des formes de développement personnel, par exemple.
Avant le déclenchement du conflit, le régime se souciait de faire en sorte d'attirer des adeptes tout en réprimant les autres, mais il avait capitulé sur certains points, comme le port du voile. Aujourd'hui, alors que son principal souci est en effet de se maintenir au pouvoir, il est lui-même le spectateur de la prise de pouvoir des Gardiens de la révolution (pasdarans) qui s'est précipitée avec la guerre. Cela remet en question le principe même de la guidance du jurisconsulte (velayat-e faqih) stipulant que le pouvoir suprême revient à un religieux, puisque c'est un corps armé qui dirige désormais le pays. Les pasdarans ont poussé la candidature de Mojtaba Khamenei à la fonction de Guide, alors même que son père ne la soutenait pas, parce qu'ils peuvent l'instrumentaliser comme le symbole d'un régime qui en fait est en pleine mutation.
Ali Khamenei, clerc de rang moyen qui ne pouvait logiquement prétendre à la succession de Rouhollah Khomeiny (1902 – 1989), avait finalement construit son autorité, à l'intérieur et à l'extérieur de l'Iran, pour devenir la figure tutélaire du régime. Son fils Mojtaba n'en est qu'un symbole de continuité, d'autant qu'il reste invisible et se manifeste par des messages écrits — on se demande par qui. Cependant, un sayyid3 qui disparaît pour échapper aux ennemis ayant tué son père et ne correspond avec son peuple que par messages interposés, cela renvoie les fidèles à l'histoire du douzième imam, le Mahdi, occulté en 8744 et dont ils attendent la « réapparition » afin qu'il sauve le monde.
S. G. : L'Iran appréhende-t-il cette guerre contre Israël et les États-Unis comme une guerre religieuse ?
S. M. : Ce n'est pas une guerre religieuse, mais la religion est mobilisée par les trois protagonistes, dans des variantes messianiques (juives, évangéliques, chiites) et avec l'idée partagée que l'on se bat pour le Bien et contre les forces du mal. Si l'Iran peut utiliser des slogans religieux ou d'anciens mots d'ordre révolutionnaires, il mène la guerre avec une stratégie rationnelle et mesurée qui consiste à ménager ses forces, à provoquer des dégâts économiques pour faire pression sur l'ennemi, et à compter sur ses alliés pour prolonger la guerre, à partir du Liban, de l'Irak, et du Yémen potentiellement. En revanche, à l'intérieur du pays, le régime est en conflit avec une partie de sa population. La chaîne de commandement ayant été altérée, il semble que les pasdarans eux-mêmes soient dépassés par la base populaire des bassidjis5 qui se comporte comme une milice, traque les opposants et terrifie la population.
S. G. : « La victoire du sang sur l'épée » est une expression connue du champ lexical chiite, souvent mobilisée par le précédent secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah (1960 - 2024). Pouvez-vous l'expliquer et nous dire comment elle est comprise par les militants et les soutiens du parti ?
S. M. : Le slogan fait référence au martyre du troisième imam, Hussein avec une partie de sa famille et ses compagnons, à Kerbala (Irak) en 680. La bataille asymétrique qui l'a opposé à l'armée omeyyade est commémorée chaque année. Pour les chiites, elle représente « la victoire du sang sur l'épée », c'est-à-dire celle des martyrs sur les vainqueurs, du droit bafoué sur le droit usurpé, de l'opprimé sur l'oppresseur. Il s'agit d'une victoire morale. Lorsque les commémorations de la bataille furent politisées, à partir des années 1970 surtout, le slogan religieux devint un mot d'ordre politique mobilisateur et il l'est resté. Que les chiites engagés dans un combat soient gagnants ou perdants, la victoire morale leur incombe puisqu'ils ont le droit pour eux : le droit à la succession du prophète de l'imam Hussein est mis en parallèle avec le droit à leur terre pour les chiites du Liban, par exemple.
S. G. : Le Hezbollah, resté inactif pendant un an et demi devant les bombardements quotidiens d'Israël au Liban, a finalement réagi suite à l'assassinat de Khamenei. Dans ce contexte, comment faire la part des choses entre ce qui relève de la loyauté politique et financière à l'Iran, critiquée y compris à l'intérieur du Liban, et l'idéologie religieuse dont se réclame le parti ?
S. M. : Le Hezbollah n'a pas seulement réagi à la mort de Khamenei, qui était son chef (qâ'id) religieux et, dans une certaine mesure, son chef politique. Le parti a toute latitude pour mener sa politique au sein du Liban, mais il adhère à l'idéologie de la République islamique d'Iran et est solidaire de sa politique étrangère, ou en cas de conflit. Le Hezbollah a aussi réagi à l'assassinat de Hassan Nasrallah en septembre 2024, qu'il attendait de venger. Bien plus, même s'il était très affaibli par le dernier épisode guerrier avec Israël, il n'a pas désarmé, a repris des forces et s'est préparé. Pendant ce temps, Israël violait le cessez-le-feu des milliers de fois. Aussi, après la mort de Khamenei, et alors qu'Israël battait le rappel de 100 000 réservistes dont une partie interviendrait vraisemblablement au Liban, le Hezbollah a tiré des missiles sur Israël et déclenché un nouveau conflit. Israël a répliqué avec la force de frappe aérienne que l'on sait et tente, ces derniers jours, d'avancer dans le territoire libanais pour créer une « zone tampon » au sud du fleuve Litani. L'histoire se répète. Le Hezbollah en est revenu à sa raison d'être, la résistance contre une invasion israélienne, cette fois en coordination militaire étroite avec les pasdarans sur le terrain. C'est pourquoi il a des appuis, notamment parmi les groupes palestiniens et sunnites, et des soutiens dans sa base et parmi la population. Mais il s'est aussi attiré les critiques, voire la colère, pour avoir mis le feu aux poudres.
S. G. : Côté irakien, il a souvent été question ces dernières années d'un « nationalisme chiite », porté par la figure de l'ayatollah Sistani. Quelle est la portée de cette position dans le contexte actuel, où l'Irak est à la fois la cible de bombardements iraniens, et le point de départ d'attaques de milices chiites pro-iraniennes ? Quelle est la détermination de ces milices ? Et comment cela est-il perçu par l'opinion chiite irakienne ?
S. M. : Ali Sistani est une figure religieuse et l'autorité la plus suivie dans tous les mondes chiites, qui s'étendent d'Afrique de l'Ouest jusqu'à l'Indonésie, en passant par les diasporas d'Europe, d'Amérique et d'Australie. Néanmoins, ses prises de position politiques, au sein de l'Irak où il réside — même s'il est iranien d'origine —, vont en faveur du nationalisme irakien et visent à le renforcer. Il s'agit donc moins d'un « nationalisme chiite » que d'un nationalisme irakien porté par une autorité religieuse transnationale. Dans le chiisme, il n'y a pas de contradiction puisque la haute autorité, celle du marja‘ (« le référent »), est supraétatique et transnationale. Sistani peut à la fois ancrer son œuvre en Irak et représenter les chiites qui suivent ses préceptes, voire les autres, du monde entier.
Il en va différemment pour les groupes « pro-iraniens », dépendant financièrement de Téhéran qui s'alignent sur l'idéologie du régime et ont/avaient adopté Ali Khamenei pour marja‘. Ils suivent les directives de l'Iran et sont prêts à combattre pour le défendre. On peut d'ailleurs craindre qu'ils s'engagent plus avant dans la guerre contre Israël et les États-Unis. Leur cible n'est pas l'Irak ou ses dirigeants, mais les États-uniens et leurs alliés, qu'ils frappent là où ils peuvent, à savoir en Irak. L'opinion publique irakienne aspire à la paix et elle s'est manifestée en 2019, lors de la « révolution d'octobre », contre les milices pro-iraniennes et la pression exercée sur l'Irak par son voisin. Mais aujourd'hui, il s'agit de défendre un pays voisin, ami, musulman chiite contre une agression extérieure. Les milices pro-iraniennes pourraient trouver des soutiens dans la population. Ali Sistani, lui, reste en dehors du jeu politique et surtout militaire. Il se garde bien d'émettre une fatwa autorisant, voire encourageant le combat, comme il l'avait fait en 2014, en appelant à la lutte armée contre l'organisation de l'État islamique.
S. G. : À l'heure où les idéologies de lutte armée côté sunnite ont perdu du terrain, du djihadisme international jusqu'aux groupes armés nationaux comme le Hamas, la lutte armée chiite peut-elle s'affirmer comme la seule voie de résistance à Israël et aux États-Unis dans la région ?
S. M. : Pour le moment, en effet, seules des factions chiites mènent la lutte armée contre Israël, hormis les groupes sunnites qui appuient le Hezbollah au Liban. À celles-ci, il faut ajouter les Houthis du Yémen qui semblent attendre leur tour d'entrer dans la stratégie iranienne, en bloquant par exemple le détroit de Bab al-Mandeb.
On est donc dans ce que j'appellerais un « moment chiite ».
1Le velayat-e faqih est défendu par une partie seulement de la hiérarchie chiite. Selon la doctrine du chiisme duodécimain, après la mort du prophète Mohammed et des onze imams qui lui ont succédé, le douzième d'entre eux s'est « retiré » tout en restant en vie. En attendant la fin des temps et le retour de l'« imam caché », durant la période de la « Grande Occultation », qui doit guider la communauté des croyants. Selon l'ayatollah Ruhollah Khomeiny et les partisans du Velayat-e faqih, ce rôle revient au faqih, au docte, vicaire de l'« imam caché » et délégataire de la souveraineté divine.
2NDLR. La programmation neuro-linguistique est un outil pseudo-scientifique de médecine alternative de communication verbale et non verbale, de développement personnel et d'accompagnement au changement.
3NDLR. Titre honorifique chez les chiites duodécimains accordé aux religieux qui seraient de la descendance du prophète Mohammed.
4NDLR. Occultation mineure où le Mahdi continue à communiquer par message. L'Occultation majeure commence en 941.
5NDLR. Force paramilitaire.
Lauréat de la Caméra d'Or au Festival de Cannes 2025, le premier film du réalisateur Hasan Hadi dépeint l'Irak du début des années 1990, sous embargo de l'ONU et bombardé par les États-Unis, à travers les yeux de deux enfants. Une allégorie puissante et poétique de notre monde et une ode aux plus démunis.
Nous sommes dans l'eau, cette eau qui a été témoin du début de toutes les histoires. Une vieille femme vêtue de noir navigue sur un petit bateau avec une enfant parmi les maisons de roseaux des marais mésopotamiens. Elle lui raconte l'histoire du roi légendaire Gilgamesh1 : « Dieu dit à Gilgamesh : "Regarde dans l'eau et tu verras apparaître le visage de l'amour." Et Dieu décida que seuls les plus vertueux verraient l'image de l'amour dans l'eau. » Ainsi commence le film. Je suis immédiatement séduite par la beauté profonde de l'image et émue de voir sur grand écran le sud de l'Irak, la région de mon père, originaire de Nassiriya.
Le Gâteau du président2 se déroule au début des années 1990, à une époque où la population était confrontée à de grandes souffrances et brutalisée sur tous les fronts : affamée par les sanctions des Nations unies, parmi les plus sévères de l'histoire, bombardée par la coalition menée par les États-Unis3 et maintenue sous l'emprise étouffante de l'une des dictatures les plus brutales au monde.
C'est dans ce présent que le film nous ancre, quelques jours avant l'anniversaire du président Saddam Hussein. Lamia, qui vit dans les marais avec sa grand-mère, reçoit l'ordre de son instituteur de préparer un gâteau pour cette célébration spéciale. Il ne s'agit pas d'une demande innocente : l'instituteur représente le régime, et l'école est son institution disciplinaire. Ne pas s'y plier reviendrait à trahir le chef suprême lui-même.
L'absurdité du fascisme enveloppe les détails du quotidien, imprègne tous les aspects de la vie. Dans un pays où le sucre et les denrées de base sont rares, et pour des gens qui ont si peu, cette demande est une épreuve monumentale. Elle coûtera tout à Lamia et à sa grand-mère.
Nous suivons la jeune fille — tenant dans ses bras son coq, Hindi — et son compagnon, Saeed, dans leurs aventures tragiques à la recherche des ingrédients nécessaires à la confection du gâteau. Le film nous montre le monde à travers leurs yeux, à la fois délicats et vulnérables, mais aussi forts. Nous sommes témoins de leurs silences. Les enfants ne pensent pas en termes d'idéologie, ils sont entièrement absorbés par la vie elle-même. Nous sommes plongés si intimement dans leur existence que nous pouvons sentir la chaleur de leur amitié, leur sueur lorsqu'ils fuient le danger. Et le danger est partout.
Baneen Ahmed Nayyef, qui interprète l'orpheline Lamia, porte tout le film grâce à son incroyable présence et à sa grâce. Sajad Mohamad Qasem, qui joue Saeed, parvient quant à lui à montrer les multiples facettes de ce fils d'un mendiant mutilé. Son personnage est à la fois intelligent, drôle et brisé. Bibi, la grand-mère de Lamia, est l'icône que nous, Irakiens, reconnaissons : cette vieille femme tatouée et ridée qui a tout vu, porté le monde entier, donné tout ce qu'elle avait et plus encore, et pris si peu de ce monde. L'actrice Waheed Thabet Khreibat incarne le personnage à la perfection. Il n'y a pas un mot qu'elle prononce, un geste qu'elle fait, qui ne soit pas réel.
Lamia, sa grand-mère et Saeed ne sont pas seulement pauvres, ils appartiennent à la communauté la plus vulnérable d'Irak. Les habitants des marais ont préservé un mode de vie en harmonie avec l'eau et son écosystème qui remonte à des milliers d'années, bien avant l'avènement du monde tel que nous le connaissons aujourd'hui. Leurs moyens de subsistance et leur survie sont aussi fragiles que leur environnement. La guerre entre l'Irak et l'Iran (1980 - 1988) a endommagé les zones proches de la frontière iranienne. Nous supposons que cela a pu coûter la vie aux parents de Lamia. Le plus grand coup porté à l'existence du jardin d'Eden et à ses habitants a été son assèchement par le régime de Saddam Hussein à la suite des soulèvements de 19914. L'empire a ensuite bombardé ce que le dictateur avait asséché.
Le film excelle à montrer le contraste entre la beauté ancestrale envoûtante des marais et la destruction causée par la guerre, entre la pureté et l'innocence des enfants et la dureté des adultes qui les gouvernent, entre la générosité et la vulnérabilité de la féminité et le monde masculin prédateur qui les contrôle. Au pied de la ville sumérienne d'Ur se dresse un poste de contrôle militaire, avec son système de corruption et d'exploitation. Le bruit des enfants qui jouent est interrompu par les avions militaires et les bombes, le calme de l'eau par le moteur du bateau de police.
Ce que ce film réussit à faire avec force, comme seules les grandes œuvres d'art savent le faire, c'est de nous plonger dans les expériences de personnes condamnées à être tuées, ou à mourir d'une mort lente. Dans cet Irak, tout le monde est blessé. Le soldat, avec qui Lamia et Bibi partagent un trajet vers Bagdad, a perdu la vue au front, la veille de son mariage. Tout le monde est réduit à la mendicité. Vivre une vie digne revient à lutter contre la gravité. Toutes les institutions étatiques, de l'école à la police, en passant par l'hôpital, et presque tous les hommes sont des prédateurs. Car la guerre, la famine organisée et le fascisme vont de pair. Ils se retournent contre les pauvres, contre les femmes et les enfants. Le film excelle à montrer un monde qui se retourne contre lui-même.
Comme un tableau, chaque scène du film de Hasan Hadi porte en elle la totalité de l'histoire. Chaque détail est soigneusement choisi, chaque mot, chaque geste, chaque objet. Plutôt qu'une bande sonore envahissante, les notes du oud, dans leur beauté et leur simplicité, font écho à l'impact émotionnel de l'histoire, à sa clarté et à sa franchise. L'ensemble de musique traditionnelle Chalghi Baghdadi dans le café nous rappelle un Bagdad disparu depuis longtemps, et ce qu'il reste de sa beauté. Le ballon rouge pris par Saeed sur l'un des portraits omniprésents de Saddam Hussein finit par être piétiné par un passant, tandis que Lamia reste seule, inquiète.
Ce sont les plus démunis qui offrent leur aide, qui font preuve de compassion et de dignité, comme le magnifique facteur, interprété de manière poétique par le musicien Rahim Alhaj, ou les habitants des marais qui enterrent leurs morts.
Le Gâteau du président est une allégorie puissante et poétique de notre monde à travers le regard des plus vulnérables. Je suis extrêmement reconnaissante à Hasan Hadi d'avoir insisté pour raconter cette histoire, d'avoir refusé d'oublier, alors que la pression est si forte pour parler de ce qui s'est passé après, à savoir l'invasion étatsunienne de 2003 et l'occupation de l'Irak. Car c'est dans cette décennie que le monde s'est retourné contre l'Irak, et contre lui-même.
1NDLR. Gilgamesh est un personnage héroïque de la Mésopotamie antique, roi légendaire de la cité d'Uruk. Il est le personnage de plusieurs récits épiques dont le plus connu est L'épopée de Gilgamesh, l'une des œuvres littéraires les plus anciennes de l'humanité.
2Le titre original est Mamlakat al-Qasb, « Le Royaume des roseaux » en arabe.
3NDLR. La première guerre du Golfe a duré 42 jours, du 17 janvier au 28 février 1991. Elle a lieu après l'invasion du Koweït par l'Irak le 2 août 1990. L'embargo frappant l'Irak a duré douze ans.
4NDLR. L'insurrection irakienne de 1991 est un soulèvement contre la dictature de Saddam Hussein. Elle éclate en mars 1991, après la guerre du Golfe, dans les régions chiites du sud-est et dans le Kurdistan, au nord-est du pays. Encouragés par les États-Unis, mais abandonnés ensuite, les insurgés sont réprimés dans le sang.
Actualisation le 16 mars 2026 : le détroit d'Ormuz est partiellement bloqué par l'Iran dans le cadre de la guerre que lui mène Israël et les États-Unis.
Depuis les bombardements israéliens et américains sur l'Iran en juin 2025, les dirigeants de Téhéran évoquent la menace d'une fermeture du détroit d'Ormuz.
Ce bras de mer est le débouché du golfe arabo-persique sur l'océan indien et la voie de passage obligée pour les navires se rendant dans le Golfe ou le quittant, et notamment les pétroliers et les méthaniers. La crédibilité de cette menace tient en grande partie à la largeur réduite du détroit (29 milles marins, soit 54 kilomètres) ainsi qu'à sa faible profondeur, de l'ordre de 60 mètres, mais qui peut tomber à 25 mètres du côté iranien du détroit, c'est-à-dire au nord. La profondeur moyenne de 60 mètres permet le passage de superpétroliers dont le tirant d'eau est de l'ordre de 25 mètres. C'est ce qui explique que les voies de navigation se situent plus au sud, du côté proche des rives de la péninsule de Musandam qui appartient au sultanat d'Oman. Elles se trouvent donc pour l'essentiel dans les eaux territoriales omanaises. Les navires entrant dans le Golfe empruntent la voie du nord et ceux qui en sortent celle du sud.
Il s'agit de deux rails de navigation, de deux milles nautiques chacun (3,7 kilomètres), eux-mêmes séparés par une zone tampon large de deux milles. Autrement dit, les voies de circulation se limitent à six milles, soit seulement un peu plus de 11 kilomètres sur les 54 que compte le détroit proprement dit.
Le trafic maritime y est intense : chaque jour, ce sont près de cent pétroliers qui transitent par le détroit, avec leur cargaison, au départ du Golfe. Celle-ci représente un peu plus de 20 millions de barils, soit 20 % de la consommation mondiale d'hydrocarbures et près de 30 % des échanges maritimes de gaz et de pétrole. Cette proportion est élevée, mais elle est en chute sensible depuis la fin des années 1970, lorsque l'on estimait à 60 % la part du trafic maritime des hydrocarbures passant par le détroit d'Ormuz.
Cette réduction tient à plusieurs facteurs : d'une part, la découverte de nouveaux gisements ailleurs sur la planète, mais aussi par les infrastructures de contournement lancées voici une quarantaine d'années, lorsque la guerre Irak-Iran (1980-1988) menaçait les exportations de brut en provenance du Golfe. C'est ainsi que les Émirats arabes unis ont déployé un oléoduc court-circuitant le détroit d'Ormuz pour aboutir au port de Foujeirah, l'un des sept émirats de la Fédération, et le seul dont la façade maritime donne sur l'Océan indien. L'Arabie saoudite, de son côté, a posé un oléoduc reliant ses champs pétrolifères de la province orientale, sur le Golfe, au port saoudien de Yanbu, sur la mer Rouge.
Le caractère stratégique du détroit d'Ormuz — et sa vulnérabilité — sont apparus au lendemain de la guerre israélo-arabe d'octobre 1973, à la suite de l'embargo pétrolier décrété par les pays arabes producteurs de pétrole contre plusieurs pays occidentaux, à qui les premiers reprochaient leur soutien à Israël. Plus tard, en 1984, durant la guerre Irak-Iran, l'aviation irakienne a bombardé le terminal pétrolier de Kharg ainsi que des tankers chargés de pétrole iranien. En représailles, l'Iran a posé des mines dérivantes et fixes dans le sud du Golfe et — déjà ! — menacé de fermer le détroit d'Ormuz. C'est ce que l'on a surnommé la « guerre des pétroliers », qui a duré de 1984 à 1988.
À l'époque, comme on l'a vu, l'économie mondiale était bien davantage dépendante de ce passage, souvent qualifié de « veine jugulaire », que ce n'est le cas aujourd'hui. Les États-Unis, désormais exportateurs d'hydrocarbures grâce notamment à leur pétrole de schiste, sont très peu dépendants du gaz et du pétrole du Golfe. L'Europe l'est davantage, même si elle a sensiblement diversifié ses sources d'approvisionnement depuis les années 1970-1980. Ce sont surtout l'Inde, et davantage encore la Chine, qui hébergent à elles deux plus du tiers de la population mondiale, pour qui les hydrocarbures en provenance du détroit d'Ormuz représentent un besoin vital. Une fermeture, même partielle, déséquilibrerait le marché et provoquerait une forte hausse des cours mondiaux, hausse qui se cumulerait avec celle des primes d'assurance pour les armateurs affrétant des pétroliers naviguant dans cette zone. Les conséquences se feraient donc sentir même dans les pays qui importent peu ou pas d'hydrocarbures du Golfe.
Il reste cependant à apprécier la faisabilité d'une fermeture du détroit par l'Iran. C'est difficile, mais pas impossible, du moins pour une durée limitée, avant l'intervention des forces étrangères venues rétablir « la liberté de navigation ». Outre les mines flottantes ou fixes qu'ils pourraient larguer dans le sud du Golfe, les Iraniens pourraient aussi couler des pétroliers traversant le détroit, bloquant le passage pour les suivants. Ils peuvent également décider d'y saborder leur propre flotte.
Se pose dès lors la question de l'intérêt pour Téhéran de le faire. Cela reviendrait en effet à asphyxier leur économie et à commettre un acte hostile à l'encontre de deux pays qui lui sont proches : l'Inde et la Chine. Toutefois, les Iraniens ont toujours affirmé qu'il s'agirait d'une mesure de dernier recours, l'équivalent désespéré de l'emploi d'une bombe atomique dont ils ne disposent pas. Deux cas de figure pourraient permettre d'envisager ce qui relèverait d'une action suicide à l'échelle d'un pays tout entier : une attaque massive contre le territoire iranien ou le risque imminent d'une chute du régime.
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Pris en étau entre Téhéran et Washington, le grand voisin irakien révèle ses fractures internes. Des milices pro‑iraniennes lancent drones et roquettes contre la présence militaire étatsunienne, entraînant des ripostes contre leurs positions. Parallèlement, la République islamique s'en prend aux groupes kurdes iraniens exilés, soupçonnés de préparer une action armée dans le Kurdistan oriental. Reportage.
Depuis le 28 février, date du début de l'offensive israélo-étatsunienne contre l'Iran, plus de 300 drones et missiles ont touché la région autonome du Kurdistan irakien, dont 247 uniquement sur la province d'Erbil. Les bombardements ont fait au moins six morts et 35 blessés civils et militaires parmi les peshmergas — les combattants kurdes — et les forces de sécurité, dont des soldats français engagés dans une mission de formation et de soutien. Chaque jour, les téléphones vibrent sous une pluie de notifications : « Attaque de drones », « Tu as entendu le boum ? », « Ça a frappé près de chez toi ? ». Rien n'est à l'abri des frappes ou de leurs retombées. Initialement centrées autour de l'aéroport d'Erbil, où se trouvent les bases militaires étatsuniennes, ainsi que sur les camps des groupes armés kurdes iraniens, les attaques se sont étendues aux infrastructures civiles, hôtels et quartiers résidentiels fréquentés par des étrangers, comme l'hôtel Arjaan Rotana, qui abrite souvent Étatsuniens et diplomates étrangers. Diyar*, qui habite à proximité, est lucide : « Chacun de nos repas peut être le dernier ».
À Ankawa, le quartier chrétien voisin de l'aéroport, la peur est plus intense que lors des crises précédentes. L'électricité, désormais dépendante des générateurs après la fermeture préventive des centrales susceptibles d'être prises pour cible, et la hausse des prix des produits importés, affectés par les perturbations dans le détroit d'Ormuz, accentuent le sentiment d'insécurité. Youssef Al-Shaya, jeune assyro-chaldéen, confie : « Ces derniers jours ont été les plus stressants de ma vie. On essaie de maintenir une routine normale, mais tout le monde a peur, personne ne sait ce qui va se passer. Le plus inquiétant, c'est que les attaques sont maintenant complètement aléatoires. »
Chaque soir, le quartier vibre au son des sirènes anti-aériennes. Certains lieux chers aux habitants n'ont pas été épargnés, à l'image de l'Église chaldéenne Saint Pierre Saint Paul et du complexe résidentiel affilié à l'archidiocèse chaldéen d'Erbil, dont la chapelle porte encore fièrement sa croix au milieu du chaos. La famille d'Aso* avait fui vers Ourmia, en Iran, après les violentes campagnes de Saddam Hussein contre les Kurdes dans les années 1970 et jusqu'au début des années 1980, avant de revenir en Irak. Il lâche : « L'air ici est chargé de poudre à canon et de désespoir. »
Aux abords de la citadelle, un drone s'est écrasé sur le toit d'une maison habitée par des réfugiés syriens. Le jeune fils a été brûlé lorsque sa couverture a pris feu. Trop effrayée pour remonter à l'étage, la famille reste désormais au salon du rez-de-chaussée. D'autres habitants fuient vers des zones jugées plus sûres, comme le cousin de Youssef parti à Kirkouk, à une centaine de kilomètres au sud d'Erbil, ou vers la Turquie. « Nous devons accepter d'être pris dans une guerre qui n'est pas la nôtre », ajoute-t-il.
Plus à l'ouest, dans la plaine de Ninive, la présence du Hachd Al-Chaabi, une coalition de milices chiites pro-iraniennes soutenues par Téhéran, créées dans le cadre de la guerre contre l'organisation de l'État islamique (OEI) et intégrées à l'armée irakienne, rend la zone très instable. Depuis leurs positions, des drones visent Erbil et ses environs, y compris l'aéroport où sont stationnées des forces étatsuniennes. En riposte, les frappes du 4 mars, probablement israéliennes, ont touché les bases des divisions 30 et 13 du Hachd, à Bartella et Shekhan, près de Mossoul. Les habitants, marqués par les violences passées de l'OEI et les déplacements successifs des minorités chrétiennes, shabaks et yézidis, vivent dans l'angoisse. « J'ai peur qu'un missile tombe sur notre maison », confie Elias*, chrétien originaire de Qaraqosh (Bakhdida), la voix étouffée par les pleurs de son enfant.
À Bagdad, le gouvernement irakien et les partis chiites doivent composer avec une situation délicate : la ville est coincée entre l'influence iranienne et sa dépendance économique et militaire aux États-Unis, qui contrôlent l'accès aux revenus pétroliers et peuvent imposer sanctions et restrictions.
Autour de la Zone verte1 et de l'aéroport international, de petites manifestations pro-Iran ont d'abord émergé après l'annonce de la mort du Guide suprême Ali Khamenei. Pas plus de 200 à 300 personnes, et quelques heures à peine. Les participants, armés de bâtons, de cocktails Molotov, et de quelques armes à feu, brandissaient drapeaux et portraits de leurs chefs, scandant des slogans en faveur de l'« axe de la résistance ». Certains se sont aventurés jusqu'au périmètre ultra-sécurisé de l'ambassade étatsunienne, lançant pierres et projectiles. Cependant, leur exposition est restée limitée, car ils sont conscients qu'un geste trop visible pourrait provoquer des frappes étatsuniennes ou israéliennes et mettre en danger leurs réseaux économiques et politiques. De nombreux affiliés suivent les milices davantage par nécessité matérielle que par conviction idéologique.
Mais la tension est montée d'un cran ces derniers jours, alors que les environs de l'aéroport et de la prison d'Al-Karkh, qui héberge des détenus jihadistes à haut risque, ont été visés par des bombardements répétés de factions pro-iraniennes. Ces attaques ont été suivies de ripostes multiples, dont l'une a frappé la maison d'Abou Ali Al‑Amiri dans le quartier d'Arasat, entraînant la mort du leader de la milice chiite Kataeb Hezbollah et le risque de nouvelles représailles. Le gouvernement autonome du Kurdistan a condamné ces attaques de milices pro-iraniennes, critiquant l'inaction du gouvernement fédéral pour désarmer les groupes armés et protéger les partenaires internationaux.
Mahmoud*, chiite résidant à Al-Yarmouk, au sud-ouest de la capitale, confie son anxiété : « Ici, critiquer Téhéran ou exprimer une opinion différente peut coûter cher. » Il raconte que certains sont interpellés par la police pour des publications sur les réseaux sociaux célébrant la mort de l'Ayatollah, exposés en ligne et humiliés publiquement.
Pour les factions kurdes iraniennes établies au Kurdistan irakien, la période actuelle constitue une occasion rare de mobilisation. Les attaques et pressions militaires contre les Kurdes du Rojava, au nord-est de la Syrie, rappellent la vulnérabilité des communautés kurdes dans toute la région. Pour la première fois, plusieurs partis kurdes d'opposition se sont rassemblés au sein de la Coalition des forces politiques du Kurdistan iranien (CPFIK). Cette alliance réunit Komala, le parti kurde iranien historique, scindé en trois branches, avec deux de ses factions, aux côtés des partis majeurs du Rojhelat2, dont le Parti démocratique du Kurdistan d'Iran (PDKI), le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), le Parti de la liberté du Kurdistan (PAK) et l'Organisation de lutte du Kurdistan d'Iran (Khabat).

L'alliance, officialisée le 22 février, marque un tournant symbolique salué tant par les Kurdes d'Irak que par les Kurdes iraniens réfugiés dans le pays après des décennies de désaccords et rivalités internes. Dans la soirée du mardi 3 mars, alors que des frappes sur la colline de Riaaya, à Suleymaniyeh, à 200 km d'Erbil, interrompaient brutalement notre échange, Kako Aliyar, membre du bureau politique de la branche Komala dirigée par Abdullah Mohtadi3 est revenu sur la mise à l'écart temporaire du parti après son soutien à Reza Pahlavi, fils aîné du dernier chah d'Iran, lors des manifestations pour Mahsa Amini. Ce choix avait suscité une vague de critiques au sein des autres partis kurdes du Rojhelat, Pahlavi étant perçu comme le symbole d'un courant monarchiste, centralisateur et répressif vis-à-vis des Kurdes. Selon Aliyar, ce rapprochement avait été envisagé dans un contexte exceptionnel et Komala s'en est depuis distancié. Pahlavi, de son côté, a récemment dénoncé l'alliance kurde comme une menace à l'intégrité territoriale de l'Iran et a évoqué un possible rôle de l'armée contre ce qu'il qualifie de « mouvements séparatistes ».
Au-delà de ce soutien et d'autres désaccords relatifs au rôle des Peshmergas et à la gouvernance éventuelle pendant la transition au Rojhelat, tous les partis kurdes majeurs sont désormais rassemblés au sein de l'alliance, à l'exception de la branche Komala — Organisation du Parti communiste d'Iran (Komala CPI). Dastan*, Kurde originaire de Qandil, bastion du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), aujourd'hui à Erbil, ne cache pas son excitation : « Enfin les partis se sont unis pour le Kurdistan ! »
Au début de l'offensive, les bombardements américano-israéliens visaient principalement la capitale. Ceux contre les centres de décision à Téhéran ont provoqué la mort du guide suprême Ali Khamenei, ainsi que de plusieurs hauts responsables militaires et du renseignement, dont Hossein Jabal Amelian (Corps des Gardiens de la révolution islamique, IRGC), Mohammad Chirazi (chef du bureau militaire du Guide suprême), Ali Chamkhani (conseiller du Guide) et Amir Nasirzadeh (ministre de la défense). Progressivement, les attaques se sont étendues au Rojhelat (Kurdistan iranien), un développement que les partis kurdes n'ont pas critiqué, malgré l'impact sur la population civile. Cette absence de réaction s'explique par leur volonté de profiter indirectement de la désorganisation des forces iraniennes, tout en évitant de compromettre de futures négociations ou alliances avec des alliés potentiels comme les États-Unis et Israël.
Plus d'une centaine de bases et de postes-frontières ont été touchés, principalement dans des villes kurdes stratégiques qui concentrent les structures administratives et sécuritaires de l'État iranien dans l'ouest du pays, ainsi que les axes menant au Kurdistan irakien, comme Sanandaj, Kermanshah, Ourmia, Marivan ou Saqqez. À Marivan, par exemple, les bombardements ont provoqué l'évacuation des forces de sécurité — bases militaires CGRI, postes de police et installations de renseignement — et la fuite des détenus de la prison centrale de la ville, qu'il s'agisse de prisonniers politiques ou de droit commun4. Selon nos sources sur place, partout dans la région, les forces iraniennes ont été contraintes de reléguer leurs postes fixes à des positions temporaires, souvent dans des villages ou des mosquées au pied des montagnes.
Ces attaques visent à affaiblir le contrôle de l'État sur cette zone historiquement marquée par la dissidence kurde, à neutraliser les postes de commandement et les lignes logistiques susceptibles de soutenir les unités loyalistes, et à réduire l'influence des forces de sécurité et des Gardiens de la révolution sur la population locale.
Cette dynamique relance le débat sur un éventuel soutien étatsunien aux partis kurdes, après l'appel médiatisé du président Donald Trump à Massoud Barzani, à la tête du Parti démocratique du Kurdistan irakien (PDK), et à Bafel Talabani, leader de l'Union patriotique du Kurdistan (PUK). Ce geste, accueilli avec enthousiasme par les Kurdes en Irak, est perçu par beaucoup comme une opportunité stratégique inédite depuis plusieurs décennies. « Ce n'est pas tout noir ou tout blanc. Les États-Unis et Israël sont l'ennemi des autres, mais pas le nôtre. C'est notre seule option », résume Dastan, un militant kurde.
Durant notre conversation, Amir Karimi, co-commandant du PJAK, émanation du PKK, le parti kurde historique en Turquie, insiste sur la nécessité de garanties concrètes avant tout soutien extérieur. « Nous avons une mémoire des trahisons passées », rappelle-t-il. Dans les années 1970, les Kurdes d'Irak, soutenus par les États‑Unis et l'Iran du Shah contre Saddam Hussein, furent abandonnés après les accords d'Alger de 1975, conduisant à une répression conduite par l'armée irakienne5. Ce fut à nouveau le cas en 1991, après que les États-Unis ont obligé Saddam Hussein à se retirer du Koweït et encouragé les Kurdes à se rebeller contre Bagdad. Abandonnés, ils furent durement réprimés, à nouveau, par le pouvoir central.
Les Kurdes de Syrie ont également mis en garde leurs homologues iraniens contre toute alliance avec les États-Unis, à l'aune des dernières évolutions dans le nord-est de la Syrie. En janvier 2026, l'armée syrienne régulière a repris la majorité de leurs territoires dans une offensive éclair. L'opération a eu des conséquences sur l'ensemble de la communauté kurde, combattants et civils, notamment sur les militantes des Unités de protection du peuple (YPG), qui avaient joué un rôle décisif à Kobané en 2014 contre l'OEI. L'abandon progressif des Étatsuniens qui ont transféré la mission de lutter contre l'OEI à Ahmed Al-Charaa les a laissés vulnérables, contraints de se replier ou de se rallier à l'armée syrienne pour survivre. Cette expérience dramatique nourrit aujourd'hui leur crainte que les Kurdes iraniens ne subissent le même sort.
Karimi souligne aussi que même un appui logistique ou aérien des États-Unis ne suffirait pas à inverser l'asymétrie du rapport de force. Les partis kurdes, armés principalement de fusils d'assaut légers de type AK47, dépourvus d'artillerie lourde et de systèmes de défense aérienne, restent limités militairement et ne pourraient soutenir un affrontement prolongé contre l'armée iranienne, forte d'environ 610 000 militaires actifs, répartis entre l'armée régulière et les Gardiens de la révolution, auxquels s'ajoutent des centaines de milliers de réservistes mobilisables en cas de conflit majeur. Un autre militant résume ce constat : « Si nous agissons maintenant, nous serons anéantis. »
Pour Amir Karimi, les Kurdes doivent agir sur trois fronts : affaiblir le régime iranien, soutenir un soulèvement populaire à l'intérieur du pays et anticiper ce qui viendra après son effondrement. « La guerre sera longue et l'Iran n'est pas faible. Pour que le soulèvement réussisse, il faut s'attaquer au cœur du système militaire et sécuritaire qui opprime le peuple », explique-t-il.
Au centre de cette stratégie, l'organisation locale reste déterminante : coordination des comités civils, préparation des populations et maintien des réseaux déjà implantés. « Les bombardements aériens seuls ne suffisent pas. Ce qui compte, c'est l'unité et l'organisation. Nos forces ne dépendent pas seulement d'un soutien extérieur », insiste Karimi. Il souligne également que la chute du régime ne garantit rien, et qu'il faudra ensuite construire un système pluraliste et démocratique. Quoi qu'il advienne dans les prochains jours, la guerre accélère la recomposition d'un Proche-Orient fracturé. Pour les Kurdes iraniens, elle a déjà produit un effet politique majeur avec l'émergence d'une unité longtemps improbable.
1La zone verte, enclave au cœur de Bagdad instituée en avril 2003, après la fin de la guerre d'Irak, abrite le siège du gouvernement irakien, du Parlement, de l'ambassade des États-Unis et d'autres institutions internationales, comme les Nations unies.
2Nom kurde donné au Kurdistan iranien. La région est aussi peuplée d'autres communautés : les Azéris, la plus importante minorité ethnique d'Iran (environ 16 à 25 % de la population du pays), qui sont minoritaires dans cette zone, ainsi que des groupes plus petits comme les Assyriens, les Arméniens et les yézidis, qui eux aussi font face à des limitations de leurs droits culturels et politiques dans le contexte d'un pouvoir centralisé à Téhéran.
3Le parti Komala s'organise en trois branches : le Parti communiste Komala, historiquement le plus important et héritier politique de Sanandaj — aujourd'hui dirigé par Mohtadi ; le Parti Komala Zahmatkeshan, centré sur les droits des travailleurs ; et le Parti Komala Shorshgeran, axé sur l'action politique et militaire.
4« Plus de 125 cibles frappées au Rojhilat », Kurdistan au féminin, 5 mars 2026.
5Les accords d'Alger du 6 mars 1975 sont un traité signé entre l'Irak et l'Iran concernant la démarcation de la frontière sur la rivière Chatt Al-Arab. L'autre point clé des accords était l'arrêt du soutien iranien aux Kurdes luttant contre le régime irakien.
Actualisation le 16 mars 2026 : le détroit d'Ormuz est bloqué par l'Iran dans le cadre de la guerre que lui mène Israël et les États-Unis.
Depuis les bombardements israéliens et américains sur l'Iran en juin 2025, les dirigeants de Téhéran évoquent la menace d'une fermeture du détroit d'Ormuz.
Ce bras de mer est le débouché du golfe arabo-persique sur l'océan indien et la voie de passage obligée pour les navires se rendant dans le Golfe ou le quittant, et notamment les pétroliers et les méthaniers. La crédibilité de cette menace tient en grande partie à la largeur réduite du détroit (29 milles marins, soit 54 kilomètres) ainsi qu'à sa faible profondeur, de l'ordre de 60 mètres, mais qui peut tomber à 25 mètres du côté iranien du détroit, c'est-à-dire au nord. La profondeur moyenne de 60 mètres permet le passage de superpétroliers dont le tirant d'eau est de l'ordre de 25 mètres. C'est ce qui explique que les voies de navigation se situent plus au sud, du côté proche des rives de la péninsule de Musandam qui appartient au sultanat d'Oman. Elles se trouvent donc pour l'essentiel dans les eaux territoriales omanaises. Les navires entrant dans le Golfe empruntent la voie du nord et ceux qui en sortent celle du sud.
Il s'agit de deux rails de navigation, de deux milles nautiques chacun (3,7 kilomètres), eux-mêmes séparés par une zone tampon large de deux milles. Autrement dit, les voies de circulation se limitent à six milles, soit seulement un peu plus de 11 kilomètres sur les 54 que compte le détroit proprement dit.
Le trafic maritime y est intense : chaque jour, ce sont près de cent pétroliers qui transitent par le détroit, avec leur cargaison, au départ du Golfe. Celle-ci représente un peu plus de 20 millions de barils, soit 20 % de la consommation mondiale d'hydrocarbures et près de 30 % des échanges maritimes de gaz et de pétrole. Cette proportion est élevée, mais elle est en chute sensible depuis la fin des années 1970, lorsque l'on estimait à 60 % la part du trafic maritime des hydrocarbures passant par le détroit d'Ormuz.
Cette réduction tient à plusieurs facteurs : d'une part, la découverte de nouveaux gisements ailleurs sur la planète, mais aussi par les infrastructures de contournement lancées voici une quarantaine d'années, lorsque la guerre Irak-Iran (1980-1988) menaçait les exportations de brut en provenance du Golfe. C'est ainsi que les Émirats arabes unis ont déployé un oléoduc court-circuitant le détroit d'Ormuz pour aboutir au port de Foujeirah, l'un des sept émirats de la Fédération, et le seul dont la façade maritime donne sur l'Océan indien. L'Arabie saoudite, de son côté, a posé un oléoduc reliant ses champs pétrolifères de la province orientale, sur le Golfe, au port saoudien de Yanbu, sur la mer Rouge.
Le caractère stratégique du détroit d'Ormuz — et sa vulnérabilité — sont apparus au lendemain de la guerre israélo-arabe d'octobre 1973, à la suite de l'embargo pétrolier décrété par les pays arabes producteurs de pétrole contre plusieurs pays occidentaux, à qui les premiers reprochaient leur soutien à Israël. Plus tard, en 1984, durant la guerre Irak-Iran, l'aviation irakienne a bombardé le terminal pétrolier de Kharg ainsi que des tankers chargés de pétrole iranien. En représailles, l'Iran a posé des mines dérivantes et fixes dans le sud du Golfe et — déjà ! — menacé de fermer le détroit d'Ormuz. C'est ce que l'on a surnommé la « guerre des pétroliers », qui a duré de 1984 à 1988.
À l'époque, comme on l'a vu, l'économie mondiale était bien davantage dépendante de ce passage, souvent qualifié de « veine jugulaire », que ce n'est le cas aujourd'hui. Les États-Unis, désormais exportateurs d'hydrocarbures grâce notamment à leur pétrole de schiste, sont très peu dépendants du gaz et du pétrole du Golfe. L'Europe l'est davantage, même si elle a sensiblement diversifié ses sources d'approvisionnement depuis les années 1970-1980. Ce sont surtout l'Inde, et davantage encore la Chine, qui hébergent à elles deux plus du tiers de la population mondiale, pour qui les hydrocarbures en provenance du détroit d'Ormuz représentent un besoin vital. Une fermeture, même partielle, déséquilibrerait le marché et provoquerait une forte hausse des cours mondiaux, hausse qui se cumulerait avec celle des primes d'assurance pour les armateurs affrétant des pétroliers naviguant dans cette zone. Les conséquences se feraient donc sentir même dans les pays qui importent peu ou pas d'hydrocarbures du Golfe.
Il reste cependant à apprécier la faisabilité d'une fermeture du détroit par l'Iran. C'est difficile, mais pas impossible, du moins pour une durée limitée, avant l'intervention des forces étrangères venues rétablir « la liberté de navigation ». Outre les mines flottantes ou fixes qu'ils pourraient larguer dans le sud du Golfe, les Iraniens pourraient aussi couler des pétroliers traversant le détroit, bloquant le passage pour les suivants. Ils peuvent également décider d'y saborder leur propre flotte.
Se pose dès lors la question de l'intérêt pour Téhéran de le faire. Cela reviendrait en effet à asphyxier leur économie et à commettre un acte hostile à l'encontre de deux pays qui lui sont proches : l'Inde et la Chine. Toutefois, les Iraniens ont toujours affirmé qu'il s'agirait d'une mesure de dernier recours, l'équivalent désespéré de l'emploi d'une bombe atomique dont ils ne disposent pas. Deux cas de figure pourraient permettre d'envisager ce qui relèverait d'une action suicide à l'échelle d'un pays tout entier : une attaque massive contre le territoire iranien ou le risque imminent d'une chute du régime.
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La stratégie des monarchies du Golfe de lier leur sécurité à la protection occidentale, en accueillant sur leur sol de nombreuses bases militaires étatsuniennes, se retourne contre elles à l'aune de l'offensive contre l'Iran. Elle les place en première ligne d'une guerre qu'elles ont tout fait pour éviter. Dans ce contexte, elles pourraient être contraintes de repenser leur modèle de sécurité.
La guerre israélo-étatsunienne engagée contre l'Iran le 28 février 2026 n'a pas constitué une réelle surprise pour les monarchies du Golfe compte tenu de l'armada étatsunienne mobilisée dans la région. Cependant, en dépit des moyens diplomatiques déployés pour l'éviter, les monarchies du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), notamment l'Arabie saoudite, Oman et le Qatar, dressent le constat amer de ne pas être entendues par leur allié étatsunien. Cette situation nourrit d'autant plus leur inquiétude qu'elles redoutent désormais de devoir gérer seules, et sur le long terme, les conséquences chaotiques d'un conflit qu'elles subissent. Cette offensive militaire massive a surtout été voulue par Israël, entrainant dans son sillage une administration Trump devenue coutumière d'un double jeu : engager des négociations tout en privilégiant in fine l'option militaire. Ce schéma s'était déjà manifesté lors de la « guerre des douze jours » en juin 2025 et il se répète aujourd'hui.
Cette troisième guerre du Golfe se distingue des deux précédentes. La première a opposé entre 1980 et 1988 l'Irak de Saddam Hussein à l'Iran de l'ayatollah Rouhollah Khomeiny. La seconde a débuté à la suite de l'invasion par l'Irak du Koweït, le 2 août 1990, et s'est terminée entre le 17 janvier et le 27 février 1991 (date de la libération du territoire koweïtien). Cette troisième guerre embrase l'ensemble de la région : de l'Iran à l'Irak et la Jordanie, tout en plaçant au cœur de la confrontation la péninsule arabique – à l'exception notable du Yémen – où les Houthis demeurent pour l'instant en embuscade. Le Proche-Orient est également directement impliqué, avec Israël et le Liban, ce dernier étant de nouveau plongé dans la guerre à la suite des tirs de missiles du Hezbollah visant à venger l'assassinat du Guide suprême iranien Ali Khamenei.
Ce nouveau conflit s'inscrit davantage dans le sillage de la guerre d'Irak déclenchée le 20 mars 2003 par l'administration de George W. Bush, une intervention menée unilatéralement en dehors du cadre légal onusien, à l'image du conflit actuel. Toutefois, les répercussions de cette nouvelle guerre pourraient s'avérer plus profondes, notamment en ce qui concerne la redéfinition de l'architecture de sécurité régionale. Tout indique que l'équilibre stratégique du Golfe et, plus largement, du Proche-Orient, pourrait en sortir profondément transformé.
Les premiers bombardements massifs israélo-étatsuniens en Iran sont intervenus alors même que des négociations se tenaient par le biais de la médiation omanaise. Une percée diplomatique sous l'égide d'Oman était même à portée de main. Un compromis se dessinait autour d'une solution à la question nucléaire iranienne, reposant sur le transfert de l'uranium enrichi vers un pays tiers et sur un plafonnement de son enrichissement à 2 %, contre 3,67 % dans l'accord signé en 2015.
Dans ce contexte, les justifications avancées par le président Donald Trump pour expliquer l'entrée en guerre contre la République islamique ont contribué à accentuer la confusion entourant les objectifs visés. Initialement, l'argument du changement de régime a été évoqué, comme en témoignent les premiers coups menés sous impulsion israélienne. Ceux-ci ont conduit à la décapitation d'une partie du régime iranien, dont son guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei. Une quarantaine de hauts dignitaires militaires et politiques ont également été tués, parmi lesquels le commandant des Gardiens de la Révolution, le chef d'état-major et le ministre de la défense.
Par la suite, Donald Trump est revenu sur cet objectif, affirmant que l'intervention visait plutôt à démanteler le programme balistique iranien et à prévenir une menace nucléaire imminente démentie par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Dans un troisième temps, dans le sillage du premier ministre israélien, le président Trump a évoqué la possibilité d'encourager une offensive terrestre menée par la communauté kurde iranienne réfugiée dans le Kurdistan irakien. Une hypothèse largement jugée irréaliste par les experts militaires, tant en raison des contraintes opérationnelles que de l'incertitude quant à la volonté des Kurdes – ou d'autres minorités iraniennes telles que les Baloutches, les Azéris ou les Arabes du Khouzistan – de s'engager dans une telle aventure.
La stratégie israélienne s'inscrit dans une logique consistant à fragmenter le pays et à affaiblir au maximum l'appareil sécuritaire iranien dans la veine de sa stratégie globale de fragmentation de la région afin de semer le chaos pour mieux imposer sa suprématie militaire.
L'absence de cap stratégique de l'administration Trump suscite une profonde inquiétude parmi les dirigeants du Golfe. Celle-ci s'exprime souvent de manière indirecte, par l'intermédiaire de figures académiques ou d'acteurs influents du monde des affaires. Aux Émirats arabes unis, la lettre ouverte adressée au président Trump par l'homme d'affaires Khalaf Ahmad Al Habtour1, publiée le 5 mars, en constitue une illustration frappante. Dans ce texte, il interroge Washington sur les raisons qui ont conduit à transformer la région en champ de bataille alors même que les États du Golfe avaient mis en garde contre les conséquences chaotiques qu'entrainerait une telle guerre.
Face à l'offensive, l'Iran a rapidement riposté par une série de représailles d'une très forte intensité visant les installations militaires étatsuniennes dans toute la région. Des frappes ont touché des bases situées en Jordanie, en Irak et surtout dans les monarchies membres du Conseil de coopération du Golfe. Les dispositifs de commandement de la Ve flotte étatsunienne stationnée à Manama, au Bahreïn, ont subi des dégâts significatifs. Au Qatar, deux systèmes radar avancés ont été détruits sur la base d'Al-Udeid, qui abrite le commandement central étatsunien pour la région (US CENTCOM). Ces radars jouent un rôle essentiel dans la détection des tirs de missiles et dans l'alerte des systèmes de défense antimissile, notamment les batteries THAAD et Patriot. Les bases installées au Koweït, où l'armée étatsunienne dispose de stocks de matériels prépositionnés à Camp Arfijan qui accueille la composante du commandement Terre du CENTCOM et la base aérienne d'Ali Salem, ont subi de sérieux dommages. Enfin, la base aérienne d'Al-Dhafra à Abou Dhabi a été ciblée ainsi que plusieurs installations étatsuniennes au Kurdistan irakien et en Jordanie, de même que la base Prince Sultan à Al-Kharj, située à la périphérie de Riyad.
Les monarchies du Golfe savaient qu'elles seraient en première ligne en cas de confrontation directe entre l'Iran, les États-Unis et Israël. Les autorités iraniennes les avaient d'ailleurs averties à plusieurs reprises – en dépit de la détente observée depuis que Riyad a renoué ses relations diplomatiques avec Téhéran sous les auspices de Pékin, le 10 mars 2023 – que les nombreuses bases militaires étatsuniennes stationnées sur leur territoire constitueraient des cibles prioritaires en cas d'attaque contre la République islamique.
Toutefois, l'ampleur des frappes iraniennes a provoqué une véritable sidération au sein des populations comme des dirigeants de la région. Les attaques ne se sont pas limitées aux installations militaires, mais ont également visé des infrastructures civiles, notamment aux Émirats arabes unis, qui concentrent de loin le plus grand nombre de frappes. Plusieurs sites emblématiques ont été touchés : des hôtels de luxe, des infrastructures routières et aéroportuaires – notamment l'aéroport international de Dubaï (DXB) et Al Maktoum International Airport – ainsi que des installations portuaires stratégiques. Parmi celles-ci figurent le port de Djebel Ali à Dubaï, l'un des plus importants ports en eaux profondes de la région, Port Zayed, situé non loin de la base interarmées française, et le port Khalifa à Abou Dhabi.
La fédération des EAU est la première cible en termes d'attaques de drones et de missiles balistiques iraniens selon le compte X du chercheur yéménite Ibrahim Jalal qui publie régulièrement le décompte des attaques de l'Iran sur les monarchies du Golfe.
Le 7 mars, le président iranien Massoud Pezeshkian s'est excusé dans un discours diffusé sur la télévision d'État auprès des pays voisins pour les frappes les ayant visés depuis le début de la guerre : « Je m'excuse (…) auprès des pays voisins qui ont été attaqués par l'Iran ». Il a affirmé que l'Iran ne visait ses voisins que quand il avait d'abord été attaqué depuis ces mêmes pays. Cette déclaration n'a pourtant pas empêché le Corps des gardiens de la révolution de poursuivre les frappes, ce qui peut dénoter un excès de zèle de certains gardiens plus radicaux que la direction politique transitoire. Néanmoins, les dirigeants du Golfe ne sont pas dupes de ce double discours, qu'ils qualifient de « diplomatie du sourire » lorsque l'Iran s'engage dans des négociations, et d'interventionniste lorsqu'il s'agit d'activer ses supplétifs régionaux.
La mort du Guide, tué lors des frappes israéliennes dans les premières heures du conflit, a convaincu les autorités iraniennes de venger son « martyr ». Dans cette logique, la République islamique a choisi de concentrer une part importante de ses représailles sur les Émirats arabes unis, avant même Israël.
Pour Téhéran, Abou Dhabi paie le prix de son choix stratégique d'avoir misé sur un rapprochement sécuritaire avec Israël, amorcé dès la signature des accords d'Abraham le 15 septembre 2020. Le rapprochement s'est même intensifié après les attaques du 7 octobre 2023 et la guerre régionale menée par le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou sur plusieurs fronts – Gaza, Cisjordanie, Liban, Syrie, Iran et Yémen. Dans ce contexte, Abou Dhabi a développé une coopération étroite avec Tel-Aviv dans les domaines de la sécurité, du renseignement et du cyber, notamment autour des technologies de pointe. Cette relation s'est également étendue aux secteurs économiques, culturels et touristiques.
Malgré la guerre dévastatrice menée par Israël à Gaza, les échanges commerciaux entre les Émirats arabes unis et Israël ont même continué à croître au cours de l'année 2024. La stratégie iranienne consiste désormais à frapper directement le modèle économique émirati, pilier central de son soft power et de son attractivité internationale. De nombreuses vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent ainsi des explosions à proximité de sites touristiques emblématiques de Dubaï, ainsi que des bombes visant des infrastructures plus stratégiques.
Au-delà des dégâts économiques déjà significatifs, ces attaques pourraient avoir des conséquences durables sur l'image internationale et sur la conduite politique de la fédération. L'amertume des dirigeants émiratis est d'autant plus vive qu'ils reprochent à l'administration Trump son absence de stratégie claire dans la conduite de la guerre. Mais leur frustration vise également leur partenaire israélien qui a fait circuler depuis le site du journal israélien Yediot Aharonot (Ynet) une fausse information attribuant aux Émirats arabes unis une frappe contre une usine de dessalement en Iran. Une information immédiatement démentie le 8 mars sur X par Ali Al-Nuaïmî, président de la Commission de la défense, de l'intérieur et des affaires étrangères du Conseil national fédéral des EAU.
La fédération des EAU se retrouve ainsi piégée dans l'engrenage d'une guerre subie. Ses alliés étatsunien et israélien n'hésitant pas à compromettre ses efforts de désescalade notamment en laissant circuler des informations suggérant une implication directe des monarchies du Golfe dans des attaques contre des installations stratégiques iraniennes.
Parallèlement, certaines voix à Washington tentent d'encourager ces États à rejoindre plus directement l'offensive israélo-étatsunienne comme l'évoquent les déclarations du sénateur républicain Lindsay Graham sur son compte X2. Ce fervent partisan d'une guerre contre l'Iran a ainsi évoqué la possibilité d'accords de défense renforcés avec les monarchies du Golfe. Ces initiatives produisent toutefois l'effet inverse de celui recherché. Elles renforcent la détermination des dirigeants du Golfe à ne pas être entrainés dans une confrontation directe avec Téhéran. L'Arabie saoudite, en particulier, s'efforce de maintenir ouverts les canaux de communication avec la République islamique.
Les conséquences économiques du conflit se font déjà lourdement sentir pour les monarchies du Golfe. Les bombardements ont endommagé plusieurs hubs logistiques majeurs, notamment les infrastructures portuaires et aéroportuaires d'Abou Dhabi et de Dubaï, ainsi que certaines installations énergétiques stratégiques. La raffinerie de Ras Laffan au Qatar, qui représente à elle seule près de 20 % de la production mondiale de gaz naturel liquéfié (GNL), figure parmi les installations affectées. À cela s'ajoute le blocage partiel du détroit d'Ormuz dans la zone contrôlée par l'Iran, perturbant gravement les flux énergétiques et commerciaux.
Les effets de la guerre dépassent cependant le cadre régional. L'économie mondiale est elle aussi largement impactée. Le prix du baril de pétrole s'est envolé à 115 dollars (99 euros), contre environ 60 dollars (51 euros) quelques jours avant le déclenchement des hostilités. Parallèlement, l'arrêt des exportations de GNL qatari et les perturbations dans l'acheminement de certaines matières critiques – notamment l'aluminium – accentuent les tensions sur les marchés internationaux.
La guerre exerce une pression croissante sur les finances des monarchies du Golfe, au point de pousser certains gouvernements à réexaminer leurs engagements financiers internationaux. Cette évolution pourrait avoir des implications bien au-delà de la région. Les monarchies du Golfe contrôlent certains des fonds souverains les plus puissants au monde et figurent parmi les principaux investisseurs internationaux. Selon un article du Financial times publié le 5 mars, les trois plus importantes économies du Golfe – l'Arabie saoudite, les EAU et le Qatar – ont déjà engagé des discussions sur les contraintes budgétaires que ce conflit fait peser sur leurs équilibres financiers3.
De son côté, Téhéran semble déterminé à prolonger le conflit afin de fragiliser l'administration Trump, dont une partie de la base électorale demeure opposée à cette guerre. Cette dynamique explique la multiplication de déclarations triomphalistes à Washington, alors même que l'administration étatsunienne peine à masquer son embarras face à la posture strictement défensive des États du Golfe. Ces derniers s'efforcent d'éviter toute implication directe dans l'escalade militaire aux côtés d'Israël et des États-Unis, continuant à refuser à Washington l'utilisation de bases situées sur leur territoire pour des opérations offensives. Ce refus est également motivé par le fait que Washington rappelle son personnel dans les ambassades du Golfe et achemine l'essentiel de son aide à la protection d'Israël.
En outre, certaines cibles étatsuniennes soulèvent de fortes inquiétudes dans la région. Le ciblage d'une raffinerie de pétrole à Téhéran – qui a plongé une partie de la capitale dans l'obscurité – ainsi que celui d'une usine de dessalement marque une escalade très dangereuse. Jusqu'à présent, l'Iran avait évité de frapper ce type d'infrastructures vitales. Or, les pays du CCG possèdent environ 400 installations de dessalement et concentrent près de 60 % des capacités mondiales dans ce domaine. Leur dépendance à ces infrastructures est massive : l'eau potable provient du dessalement à hauteur de 90 % aux Émirats arabes unis et au Koweït, 86 % à Oman et environ 70 % en Arabie saoudite.
Concernant Israël, les informations disponibles restent particulièrement limitées. Plusieurs sources circulant sur les réseaux sociaux évoquent pourtant des dégâts considérables, notamment dans la région de Tel-Aviv, où certaines vidéos montrent des explosions touchant des zones portuaires, des quartiers résidentiels et des infrastructures de communication stratégiques. La fébrilité de Tel-Aviv se traduit par le retrait des caméras dans plusieurs villes israéliennes et le fait d'empêcher la diffusion des frappes signalant des victimes et des destructions. Une démarche comparable a également été observée à Dubaï, où les autorités ont dissuadé les nombreux influenceurs de diffuser massivement des images montrant les dégâts subis par la « ville Monde ».
Cette troisième guerre du Golfe, dont la durée reste incertaine, marque d'ores et déjà une rupture majeure dans l'histoire de l'architecture sécuritaire régionale. Depuis plusieurs décennies, celle-ci reposait essentiellement sur la garantie de sécurité étatsunienne accordée aux monarchies de la péninsule Arabique. Or, cette stratégie qui a largement échoué semble d'ores et déjà remise en question par les élites de ces pays.
Les dirigeants du Golfe, qui avaient lié leur sécurité à la protection occidentale en accueillant sur leur sol de nombreuses bases militaires, constatent désormais que ces installations servent prioritairement à soutenir les opérations militaires d'Israël. Cette situation nourrit une inquiétude croissante : celle de voir les stocks de munitions nécessaires à leurs propres systèmes de défense antimissile s'épuiser, alors que les besoins israéliens semblent bénéficier d'une priorité.
Dans ces conditions, le pari israélo-étatsunien consistant à remodeler la région par la seule suprématie militaire apparaît peu susceptible de constituer un socle sur lequel asseoir une sécurité durable, en l'absence d'un véritable agenda politique. L'ambition d'élargir les accords d'Abraham est dorénavant dépassée. Ces accords, censés contribuer à stabiliser la région, n'ont pas permis de réduire les tensions structurelles du Proche-Orient, notamment en l'absence d'une solution politique crédible à la question de l'État palestinien.
Les contours d'une nouvelle architecture régionale pourraient alors progressivement émerger autour d'un équilibre des puissances entre les États les plus résilients de la région. L'Arabie saoudite en constituerait la colonne vertébrale politique, en coordination avec la Turquie et l'Égypte, tandis que le sultanat d'Oman continuerait de jouer un rôle central de médiateur diplomatique. À l'inverse, les petits États du Golfe – y compris le Qatar et les Émirats arabes unis – verraient leur influence diminuer. Ces pays, qui ont longtemps cherché à projeter leur puissance au-delà de leur taille, se heurtent désormais aux limites structurelles des contraintes géostratégiques.
Le Qatar a misé sur une diplomatie de médiation tous azimuts afin d'accroître son influence internationale, tandis que les Émirats arabes unis ont développé une politique extérieure plus interventionniste, notamment en Afrique et au Yémen. La guerre actuelle met cependant en lumière leurs vulnérabilités. À l'image du Koweït après la seconde guerre du Golfe, Doha et Abou Dhabi devront probablement envisager leur sécurité future dans le cadre d'un conseil de coopération du Golfe plus intégré.
Cette coopération régionale devra s'inscrire dans la durée, et non plus seulement en réponse à des crises ponctuelles. Ces États n'auront d'autre choix que de s'insérer davantage dans la dynamique régionale actuellement impulsée par l'Arabie saoudite. Depuis les attaques du 7 octobre 2023, Riyad semble chercher à construire un nouvel équilibre stratégique en coordonnant plus étroitement son action avec la Turquie et l'Égypte, tout en renforçant sa coopération militaire avec le Pakistan afin de contre-balancer la suprématie israélienne essentiellement militaire.
Dans ce contexte, le CCG se retrouve pris entre deux pôles antagonistes : d'un côté, un hégémon militaire israélien renforcé par le soutien étatsunien ; de l'autre, un Iran, dont l'avenir demeure incertain, mais qui conserve la capacité de perturber durablement l'équilibre régional, en particulier si le pays devait sombrer dans une période prolongée d'instabilité. C'est pourquoi les États du Golfe ont tout intérêt à rester à l'écart du conflit déclenché par Israël et les États-Unis. Une fois la guerre terminée, ils savent qu'ils devront gérer seuls les conséquences régionales et l'évolution d'un voisin iranien dont l'avenir demeure profondément flou.
1Fondateur du groupe Al Habtoor, un conglomérat émirati actif dans l'hôtellerie, l'automobile, l'immobilier, l'éducation et l'édition.
2Joseph Gedeon, « Trump ally Lindsey Graham issues threat to Saudi Arabia over Iran war », The Guardian, 9 mars 2026.
3Andrew England, « Gulf states could review overseas investments to ease financial strains caused by Iran war », Financial Times, 5 mars 2026.
Quel est le rôle des frontières dans la construction des appartenances dans le monde arabe ? Comment une région, jadis ouverte à la circulation, a-t-elle été reconfigurée et avec quels impacts ? Quels types de liens persistent d'un côté ou de l'autre des remparts ? Autant de questions que le Réseau des médias indépendants sur le monde arabe va tenter d'approcher avec différents angles, dans ce nouveau dossier d'articles consacré à la thématique des frontières.
La ligne jaune. Ainsi est nommée la démarcation établie dans le cadre du « cessez-le-feu » à Gaza, en octobre 2025, après deux années de génocide et la poursuite du blocus. Cette « ligne » de séparation qui partage l'enclave palestinienne, encore majoritairement occupée par l'armée israélienne, est mouvante. Elle est également une frontière entre la vie et la mort, car quiconque oserait franchir les blocs de bétons peints en jaune se verrait abattre sur-le-champ. C'est le cas à Rafah, où le média égyptien Mada Masr revient de manière précise sur l'évolution historique de cette ville à la lisière du Sinaï.
Dans la région, le choix de couleurs claires comme qualificatifs de lignes frontalières contraste avec le constat d'une expansion impérialiste d'Israël, qui, fort de la Bible revendiquée comme cadastre, n'a jamais défini ses frontières. « Ligne verte » en Cisjordanie, « bleue » au Sud-Liban, « violette » au-delà du Golan occupé, on pourrait se demander quelle sera la prochaine teinte, tant ces deux dernières années, et la guerre de Tel-Aviv sur sept fronts, ont été marquées par une volonté de conquêtes territoriales. La nouvelle offensive terrestre israélienne, lancée le 3 mars 2026 au Sud-Liban, possiblement jusqu'au fleuve Litani, témoigne de cette logique.
En 1916, les rivalités coloniales de la France et du Royaume-Uni favorisent paradoxalement leur entente pour un découpage de l'empire ottoman en administration directe ou en zones d'influence, et ce à travers les accords Sykes-Picot. L'année suivante, la déclaration Balfour envisage favorablement « l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif », qui se légalise d'abord par le plan de partage en 1947, puis avec la déclaration d' « indépendance » d'Israël l'année suivante sur les trois-quarts du territoire sous mandat britannique, au prix d'un nettoyage ethnique subi par les Palestiniens.
Plus de 75 ans après, et une dizaine d'offensives lancées dans son environnement régional, Israël continue de remodeler les frontières de la région. Avec un appui occidental constant, en particulier états-unien, réaffirmé depuis le début des années 2000 par une administration néo-conservatrice et sa volonté de réorganiser – ou plutôt de déstructurer – la région en fonction de ses intérêts. À commencer par l'Irak. Et, sans surprise, sous couvert de « démocratie, d'économie libérale et de guerre contre le terrorisme », comme le détaillait George Corm dans La nouvelle question d'Orient (La Découverte, 2017) en dénonçant, déjà il y a une décennie, le « deux poids, deux mesures » et « l'hubris » des Occidentaux sur le terrain. Dernière en date, l'actuelle guerre d'agression israélo-étatsunienne contre l'Iran, y compris contre ses structures étatiques, embrasse cette logique du chaos à l'encontre des peuples et du droit international. Il n'y a pourtant ni déterminisme ni fatalité.
Que ce soit au Ier siècle, sous l'empire romain s'étendant au sud de la Méditerranée ou au début de l'islam, avec l'expansion du califat omeyyade par la cavalerie semi-nomade de l'Atlantique à l'Indus, les évolutions des lignes de front ont transformé les territoires, parfois marqués par une architecture défensive comme les Ribats1, toujours présents au Maghreb. Avec un effet sur les flux de personnes, de biens et d'idées, à l'instar de la fameuse route caravanière dans l'Arabie préislamique. À ce propos, le média jordanien 7iber s'intéresse aux effets d'un changement politique sur les échanges frontaliers en revenant sur l'évolution du commerce, entre la Jordanie et la Syrie, après la chute du régime de Bachar Al-Assad en décembre 2024.
Concept westphalien2 par excellence, celui de « frontière » ne correspond pas à une réalité naturelle, mais traduit une construction politique, afin de borner l'exercice d'un pouvoir sur un territoire. Si le modèle de l'État-nation reste valorisé par le droit international, en vertu du principe de l'Uti possidetis juris3, préférant la stabilité des frontières héritées de la colonisation à une remise en cause perçue comme déstabilisatrice, on peut questionner la pertinence historique de ce modèle à travers la sociologie du monde arabe. Notamment car d'autres logiques ont préexisté, nomades ou unificatrices, comme l'asabiyya4, ou encore du fait des mosaïques ethniques et religieuses qui y coexistent par-delà les marges, dont certaines sont très anciennes, comme entre l'Algérie et le Maroc. Les tentations fédéralistes n'ont d'ailleurs pas été couronnées de succès, que ce soit en Kabylie, en Irak ou encore en Syrie, comme en témoigne la présente situation du Rojava ou du Djebel druze. Le fait est que bousculer les frontières établies apparaît, aujourd'hui, pour le moins périlleux.
Les exemples de conflits, irrédentismes et contentieux territoriaux entre les États de la région ne manquent pas : que ce soit la problématique du sandjak d'Alexandrette entre Damas et Ankara jusqu'en 19505, la « guerre des Sables » entre l'Algérie et le Maroc en 1963, la guerre Iran-Irak (1980 - 1988) dont le fleuve limitrophe Chatt El-Arab, stratégique dans les échanges internationaux, a été un des enjeux ou encore l'annexion pure et simple du Koweït par l'Irak de Saddam Hussein, en 1990, avec les conséquences que l'on connaît. Le sous-espace régional n'est sorti de ces antagonismes que plus divisé.
Les frontières ont parfois fait l'objet d'expérimentations panarabes, comme nous le rappelle le souvenir de la République arabe unie (1958-1961) entre l'Égypte et la Syrie. En 2011, à l'issue d'un référendum, le Soudan du Sud devient le dernier État souverain à déclarer son indépendance, tandis qu'aujourd'hui le Soudan reste déchiré par la guerre. Enfin, si le Yémen s'est réunifié en 1990, il est depuis plus d'une décennie ravagé par un conflit meurtrier, dont la ligne de front correspond strictement à l'ancienne frontière…
La remise en cause des frontières, en particulier de leur portée symbolique – car il s'agit bien « d'un marqueur symbolique » selon le géographe Michel Foucher – a sans doute vu son paroxysme à l'été 2014, lorsque l'organisation de l'État islamique s'est mise en scène entre la Syrie et l'Irak, balayant dans le sable une cartographie dessinée par les Européens, au nom du califat. Elle rappelle ainsi l'artificialité des tracés actuels et ses effets en matière de confessionnalisme exacerbé. Le média panarabe Assafir Al-Arabi revient sur les franchissements tragiques de cette frontière par les Yézidis et ses derniers aménagements sécuritaires.
Depuis un siècle, les bornages modernes ont favorisé la restriction d'un espace qui était jusqu'alors ouvert, pour ceux (au masculin) qui en avaient les moyens. Les grands voyageurs comme Al-Idrissi et Ibn Jubayr au XIIe siècle, ou encore Ibn Battûta, plus d'un siècle après, parcourant notamment l'Afrique du Nord, l'Égypte, la Palestine, la Syrie, l'Arabie, puis l'Irak et la Perse, n'étaient pas rares. La rihla (« voyage ») de ce dernier convoque autant un nouveau genre littéraire, que le sentiment d'une libre circulation au sein de dar al-islam (« la maison de l'islam », autrement dit, les terres musulmanes), où La Mecque représentait déjà une centralité touristique.
Jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale, il était d'autant plus facile de circuler grâce au développement du rail en Turquie, en Syrie, en Irak, en Arabie, du Liban au Sinaï et en traversant la Palestine – aujourd'hui parsemée de centaines de checkpoints et autres obstacles militaires, quand les routes ne sont pas tout simplement ségrégées. Ces traversées permettaient d'apprécier davantage de particularismes locaux et de mélanges, y compris religieux, avant la prégnance des nationalismes et la fortification des lisières. Orient XXI met en exergue, avec un témoignage rare de Raja Shehadeh, cette facilité de circulation au Proche-Orient avant 1948, lorsque le Jourdain ne délimitait aucune frontière politique ou administrative.
Aujourd'hui, la militarisation des frontières se renforce par des technologies de surveillance et de contrôle, très lucratives et expérimentales, aux dépens des libertés de mouvement, de la dignité des exilé·es et d'une intégration régionale. Si les déplacements entre pays de la région sont loin d'être aisés – nombre de trajets requièrent des visas préalables et tout est plus compliqué pour les Palestiniens — un de nos collègues journalistes en a fait directement les frais –, la césure est encore plus nette entre le nord et le sud de la Méditerranée. Plus de 40 000 personnes sont mortes noyées depuis 2014. Le budget de l'agence européenne de garde-frontières Frontex est passé sur la même période de 100 millions à plus d'un milliard d'euros. CQFD. Les clôtures meurtrières des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla se sont érigées au Maroc, et s'est développée, sur la rive sud, l'externalisation des frontières de l'Union européenne. Dans son article, le média méditerranéen Babelmed révèle comment les mafias tirent avantage de ces dispositifs frontaliers, partout dans l'espace méditerranéen. Dubaï, moyeu d'un capitalisme financiarisé et globalisé, apparaît comme un territoire offshore permissif à ces pratiques.
Une autre intégration au sein de la région serait-elle envisageable ? Les 22 États de la Ligue arabe pourraient-ils accroître leur coopération, a fortiori en termes de mobilité ? A minima dans les sous-régions, comme avec l'exemple de l'Union du Maghreb arabe, dorénavant coquille vide en raison de la crise sur le Sahara occidental ? À travers l'expérience de la caravane terrestre Soumoud, entre la Tunisie et la Libye, en soutien au peuple palestinien, le média tunisien Nawaat raconte une coopération entre les populations qui tire parti d'une absence de frontière linguistique et religieuse. Avec la conclusion que, parfois, ce ne sont pas les frontières qui séparent les peuples. Ce que confirme le média algérien Maghreb Emergent dans son enquête de terrain aux confins du sud du Sahara.
Après deux précédents dossiers sur le thème des migrations, cette nouvelle initiative du Réseau des médias indépendants sur le monde arabe, qui fête cette année ses dix ans, se veut intégralement disponible en ligne, en arabe, en français et en anglais, afin de franchir autant de murs physiques que de barrières mentales.
1forteresse ou citadelle, construite dans les premiers temps de la conquête musulmane du Maghreb pour protéger les frontières de la cité.
2Principe de droit international selon lequel chaque État exerce une souveraineté exclusive sur son propre territoire.
3Principe venant du droit romain selon lequel les frontières établies sous l'empire d'un système disparu doivent être respectées et maintenues par les nouveaux États.
4Terme arabe ancien mobilisé par le penseur Ibn Khaldoun (1332-1406) pour définir la cohésion sociale.
5L'ancien sandjak d'Alexandrette syrien a été donné par la France à la Turquie en 1939. Devenu Hatay, son appartenance à Ankara a été reconnue par la Syrie au début des années 1950, mais remise à nouveau en question, sur les cartes, par le régime de Bachar Al-Assad durant le soulèvement syrien.
Le 13 janvier 2026, Jean-Noël Barrot, ministre des affaires étrangères français, convoque l'ambassadeur de l'Iran en France et dénonce « une répression intolérable » du régime de Téhéran contre les manifestant·e·s. La veille, Roberta Metsola, présidente du Parlement européen, annonce dans un mail à ses collègues avoir pris la décision d'interdire à tous les diplomates, membres du personnel des missions diplomatiques, fonctionnaires et représentants de la République islamique d'Iran l'accès à tous les locaux de l'institution.
Cela rassurera-t-il celles et ceux qui croyaient qu'il n'y avait plus âme qui vive dans les couloirs du Quai d'Orsay ou de la Commission européenne ? On reconnaîtra au moins cette vertu à la République islamique : sa capacité à faire sauter, chez les Européens, des verrous qui semblaient jusque-là bien cadenassés. Soudain, toutes les sanctions, hier si compliquées à mettre en place pour arrêter le génocide toujours en cours à Gaza, deviennent à portée de main. Ajoutez à cela les menaces étatsuniennes et les manipulations d'Israël qui peine à cacher son enthousiasme pour une intervention militaire, et voilà la famille occidentale à nouveau réunie. Au micro de France Inter, quand Florence Paracuellos demande à Raphaël Glucksman : « Que peut l'Europe, au-delà des mots ? Au-delà des condamnations ? Est-ce qu'on peut faire autre chose que d'être spectateur ? », l'eurodéputé répond, indigné : « Nous ne sommes pas des commentateurs de l'Histoire. » Visiblement, cela dépend de quelle Histoire.
Car les médias mainstream nous surprennent également par leur désir de maintenir l'actualité iranienne en Une, alors que les souffrances d'autres populations de la région pourtant visées par des guerres occidentales avaient si peu de place parmi les grands titres. Internet a été coupé par le régime sur tout le territoire iranien depuis le jeudi 8 janvier, ne parlons même pas d'envoyer des journalistes sur place. Mais dans ces mêmes journaux, sur ces mêmes antennes où l'on a mis trois mois à accorder une place aux massacres des Palestiniens après le 7 octobre 2023, alors qu'il suffisait de se connecter sur n'importe quel réseau social pour recueillir vidéos et témoignages, dans ces mêmes médias où le narratif israélien a souvent été dominant, les « urgents » se succèdent et les analyses font florès. Les chroniqueurs se bousculent pour annoncer la chute prochaine du régime, au risque d'être démentis comme ils l'ont été au cours des précédentes crises.
Faut-il se réjouir que le soulèvement iranien ne soit pas ignoré en Occident comme continue de l'être la situation en Palestine, les bombardements quotidiens d'Israël au Liban ou encore le grignotage du territoire syrien, toujours par Tel-Aviv ? Oui et non.
Un des malheurs de la population iranienne est que sa révolte arrive après Gaza. Or, déjà connue, désormais dénudée, l'hypocrisie occidentale ose encore se déployer, impudique, au vu et au su de tous. On aurait préféré une honnêteté crue, comme celle de Donald Trump orchestrant un coup d'État au Venezuela et déclarant tout de go : je viens pour le pétrole. En lieu et place, les Européens font des circonvolutions, raclent jusqu'au fond les pots du vernis moral et osent encore remettre le costume des droits humains, plus que jamais trop large pour eux.
En face, le « reste du monde » les observe mi-colérique, mi-cynique. L'indignité des uns appelant la réaction des autres, c'est une grille géopolitique faisant fi des aspirations légitimes des peuples qui semble s'imposer. Comme si les sociétés n'étaient que des variables d'ajustement. Or, trois réalités coexistent en Iran : une menace impérialiste américaine et les rêves d'hégémonie régionale d'Israël ; un régime corrompu et oligarchique qui semble faire un chantage au chaos, déjà expérimenté ailleurs, et qui ne fait que retarder l'échéance ; et au milieu, une population prise en étau, dont une partie importante, mais difficile à évaluer, rejette viscéralement ses gouvernants. C'est au milieu de ces trois réalités qu'il faut tracer un chemin.
Oui, une partie — difficilement quantifiable — de la population iranienne est perméable à la propagande des chaînes satellitaires appartenant à la diaspora monarchiste qui capitalisent sur l'amnésie politique de ce qu'ont été les terribles années des Pahlavi et de la Savak1. Oui, la perspective d'un chaos iranien ne peut être réjouissante que pour Tel-Aviv. Mais le passé récent de la région nous a suffisamment enseigné qu'on ne construit l'avenir ni sur l'intervention militaire étrangère ni sans la participation des peuples. Si personne, en 2003, ne doutait de la nature du régime de Saddam Hussein, mise en avant pour justifier l'invasion des États-Unis et de son fidèle allié britannique, il n'en demeure pas moins que l'opération américaine était aussi illégale qu'injuste — sans que les responsables n'en payent le prix devant une instance internationale. Plus de 20 ans plus tard, l'Irak est un État failli et la plus grande partie de sa population est la dernière à profiter des richesses du pays. Entendons la révolte des manifestant·e·s iranien·ne·s, mais ne souhaitons pas à l'Iran un destin similaire à celui de son voisin.
1La Savak était le service de sécurité intérieure et le service de renseignement de l'Iran entre 1957 et 1979, sous le règne de Mohammad Reza Pahlavi (1941 - 1979).
Née dans un contexte colonial, la mission archéologique française se déploie désormais en coopération avec les autorités irakiennes locales. Mais la sous-exploitation de son potentiel diplomatique, le manque de reconnaissance institutionnelle et de moyens matérialisent le désengagement de l'État français. Et ouvrent la voie à la privatisation des fouilles. Reportage.
Dans le sud de l'Irak, dans la plaine de Dhi Qar qui borde le désert d'Arabie, le site isolé de Larsa s'étend sur plus de 200 hectares. Au début du IIe millénaire avant Jésus-Christ, la ville est un centre politique et économique majeur de Basse-Mésopotamie, avant l'essor de Babylone. Elle consolide son influence par la construction de palais, de temples et de canaux, dont l'E-Babbar (« Maison brillante »), temple dédié au dieu Soleil Shamash. Elle reste puissante jusqu'à sa conquête par le roi Hammurabi vers 1763 av. J.-C., devenant alors une ville secondaire de l'Empire babylonien.

La mission archéologique de Larsa, dont la plus récente s'est achevée en novembre 2025, illustre la continuité exceptionnelle de la présence scientifique française dans le pays. Elle s'étend de la première campagne officielle menée en 1933 par André Parrot, à celles de Jean-Claude Margueron et de Jean-Louis Huot dans les années 1970 à 1990, jusqu'aux plus récentes dirigées par Régis Vallet depuis 2019. En 1841, l'État français créa le service des voyages et missions scientifiques et littéraires pour encadrer les expéditions savantes à l'étranger. La recherche demeurait néanmoins largement le fruit d'initiatives individuelles souvent limitées en moyens et guidées par l'audace de chercheurs pionniers. Ainsi, Parrot quitta la France par bateau, traversa le Levant en empruntant les lignes ferroviaires reliant Beyrouth, Damas et Bagdad, puis rejoignit le site par des pistes souvent rudimentaires avant d'installer son campement.
Par ailleurs, bien que l'Irak ait accédé en 1932 à une indépendance politique formelle après le mandat britannique (1920-1932), les premières expéditions françaises s'inscrivaient dans un cadre colonial, centrées sur l'acquisition et le transfert des découvertes vers l'Europe. Les objets exhumés à Larsa, notamment des mobiliers funéraires, des parures, des figurines en terre cuite et un vase représentant la déesse mésopotamienne Ishtar, étaient envoyés vers les collections françaises et exposés au département des Antiquités orientales du Louvre, un pillage légal qui enrichissait les musées occidentaux, mais représentait une spoliation manifeste du patrimoine irakien.
Les fouilles ont été interrompues pendant près de trente ans en raison de conflits successifs, de la guerre du Golfe en 1990 à l'invasion de l'Irak par les États-Unis en 2003, puis par les années marquées par les violences interreligieuses et l'occupation d'une partie du territoire par l'organisation de l'État islamique (OEI). Elles ont repris en 2019. Depuis, la mission a avancé de manière discontinue, contrainte par la pandémie de Covid-19 et par les tensions régionales exacerbées par le génocide perpétré par Israël à Gaza depuis octobre 2023.
Aujourd'hui, la mission évolue dans un cadre institutionnel profondément renouvelé depuis la création de la commission consultative des recherches archéologiques à l'étranger (dite « commission des fouilles ») par le général Charles de Gaulle en 1945. Elle dispose d'un permis quinquennal délivré par les autorités irakiennes et travaille en étroite collaboration avec le Conseil d'État irakien des antiquités et du patrimoine (State Board of Antiquities and Heritage, SBAH). Elle veille également au dépôt systématique des objets mis au jour au Musée national de Bagdad.

Cette reprise marque l'ouverture de l'archéologie française à de nouvelles pratiques, à l'image de la plupart des neuf missions françaises actuellement actives en Irak, qui fonctionnent désormais comme de véritables chantiers-écoles. Elles permettent une plus grande participation des chercheurs locaux, favorisent la formation et sensibilisent les communautés à la richesse de leur patrimoine, notamment lors de visites publiques. « Cette approche assure le maintien des compétences en Irak, le partage des décisions scientifiques et le développement d'une recherche menée avec le pays, et non seulement sur le pays », précise George Mouamar, ancien directeur de l'Institut français du Proche-Orient (IFPO) à l'antenne d'Erbil.
Lors de la campagne de 2025 à Larsa — zone classée orange (risque modéré) par le ministère français de l'Europe et des affaires étrangères comme les autres sites archéologiques d'Irak (lire encadré) — la mission fonctionne en quasi-autarcie. L'équipe est logée à Nassiriya, la principale ville voisine, dans une imposante bâtisse protégée par un portail métallique et surveillée par un gardien, avec des déplacements limités au trajet quotidien vers le site.

Chaque matin, au premier chant du muezzin, les véhicules sont chargés de brouettes, de seaux et d'un attirail d'outils comprenant truelles, pioches, brosses, et pelles. Ils récupèrent ensuite, en bord de route, les ouvriers des villages alentour. Les premiers jours sont entièrement consacrés au désensablement du site, enseveli sous des tonnes de sable accumulées par les tempêtes estivales, une opération indispensable avant d'accéder au niveau des fouilles. Loin du fantasme d'une archéologie réduite à la seule recherche de découvertes spectaculaires, les vestiges restent modestes, affectés par les nombreuses campagnes anciennes et les pillages répétés au fil des siècles.

Pourtant, chaque fragment de céramique, ossement, coquillage, graine ou reste végétal, chaque tablette cunéiforme et sculpture en bronze enrichit notre compréhension de l'histoire et de la vie sociale de l'époque. Cette connaissance repose sur l'analyse collective menée par une équipe pluridisciplinaire d'archéologues, céramologues, archéobotanistes, paléomagnétiseurs1, épigraphistes2 et spécialistes de l'imagerie.
Dans ce cadre, les fouilles du secteur B49, correspondant à la résidence du grand vizir Étellum — identifiée précédemment grâce à ses archives personnelles — ont révélé qu'elle fut mise à sac et incendiée lors d'une révolte populaire en 1894 av. J.-C. Cet événement mit fin au règne d'Abi-saré et permit à Sumu-El d'accéder au trône. Ces découvertes ont permis une réévaluation historiographique des dynamiques politiques à Larsa.
La mission de Larsa s'inscrit dans les priorités du gouvernement irakien, qui, depuis le début de la reconstruction, considère la culture comme un moteur essentiel du développement économique et touristique. Dans ce cadre, l'Irak collabore avec de nombreux acteurs internationaux sur des projets intégrés de patrimoine, où l'archéologie joue un rôle central en contribuant à la fouille, à la conservation et à la mise en valeur des sites. À Erbil, une partie de la citadelle sera transformée en parc archéologique, avec un musée installé dans cinq maisons traditionnelles. À Mossoul, la reconstruction de la mosquée Al-Nouri et de son minaret Al-Hadba, menée par l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), en partenariat avec le SBAH et l'université locale, a mis en valeur les vestiges découverts sur le chantier, notamment les fondations d'une salle de prière du XIIᵉ siècle.
Le pillage du musée de Bagdad en 2003 et les destructions par l'OEI jusqu'en 2015 des sites de Nimrud, Khorsabad, Ninive et Hatra, ainsi que du musée et de la bibliothèque de Mossoul s'apparentent à des crimes contre le patrimoine mondial de l'humanité, une notion qui mériterait d'être pleinement reconnue et qualifiée par les tribunaux internationaux. La sauvegarde, la restauration et la restitution des artefacts dans ce cadre-là représentent des enjeux à la fois identitaires et politiques majeurs. À ces spoliations récentes s'ajoutent les œuvres déplacées lors de la période coloniale. Ces objets de musée ou antiquités ont été acquis dans le cadre des pratiques légales de l'époque, mais leur présence hors du territoire d'origine suscite débats et revendications. « Ces objets font partie de notre identité, de notre histoire et de notre fierté nationale », rappelle un responsable du SBAH.

L'implication de l'archéologie française dans la lutte contre le trafic illicite d'antiquités, menée en collaboration avec l'administration douanière et les autorités locales, illustre la dimension concrète de ce travail qui consiste à protéger, inventorier, restituer et transmettre. Cette série d'actions déborde le cadre des conventions internationales — charte de Venise de 1964, listes de l'Unesco, comités ad hoc — insuffisantes à la résolution de chaque cas.
La restitution des biens culturels dépend en pratique du bon vouloir des États détenteurs et d'accords bilatéraux. L'archéologie peut ainsi jouer un rôle diplomatique, en créant un climat de confiance et de respect mutuel, sur le terrain de la coopération scientifique.
Malgré leur rôle stratégique, les missions françaises à l'étranger restent insuffisamment priorisées dans le budget de l'État. La subvention accordée par la commission des fouilles, dernier bastion de l'archéologie publique, est plafonnée à 20 000 euros par projet, légèrement plus pour les terrains classés à risque où les coûts de sécurité sont élevés.
Ce soutien, largement sous-dimensionné pour les chantiers de grande ampleur, ne permet souvent que la réalisation partielle des opérations prévues. De nombreux dossiers ne sont pas retenus, alors que le ministère de l'Europe et des affaires étrangères soutient en moyenne 160 missions par an pour un budget global d'environ 2 millions d'euros. La quête de ressources complémentaires est ainsi devenue partie intégrante du travail des chefs d'expédition, contraints de solliciter d'autres ministères et, de plus en plus, des partenaires privés ou des mécènes.
Les contraintes financières ne sont toutefois pas les seules à freiner l'ambition des missions. L'accès au terrain dépend également des relations bilatérales entre la France et les pays d'accueil, ainsi que de considérations sécuritaires. Si la protection des ressortissants français constitue à juste titre une priorité pour la commission des fouilles, le contexte local irakien appelle une lecture plus nuancée.
La perception du risque est guidée par la crainte d'un embrasement régional et l'héritage d'une histoire marquée par les conflits. Pourtant, malgré des incidents sporadiques, l'Irak reste depuis plusieurs années plus stable que la plupart de ses voisins. Ces événements, localisés et à impact limité, résultent surtout de l'ingérence étrangère : milices chiites sous contrôle iranien responsables d'exactions ponctuelles en territoire fédéral, ou opérations turques contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Les tensions dans la région, comme les affrontements entre l'Iran et Israël en juin 2025, qui ont impliqué le survol de l'espace aérien irakien, ont pu susciter des inquiétudes pour la sécurité. Ni les institutions ni le cours paisible de la vie quotidienne n'en ont été affectées.
L'argument sécuritaire, fondé sur le risque terroriste associé aux cellules dormantes de l'OEI, apparaît de ce fait instrumentalisé pour conserver un levier diplomatique sur un certain nombre de sujets stratégiques (immigration, présence militaire, accords économiques). « À Larsa, cette combinaison de contraintes financières et sécuritaires se traduit concrètement par des missions d'un mois, conduites dans l'incertitude du refinancement annuel », souligne Régis Vallet, directeur de la Mission de Larsa.
Cette prudence de la politique française mérite d'être repensée au regard du rôle stratégique de l'archéologie comme outil de diplomatie et d'influence, encore largement sous-exploité. L'ouverture récente de la Syrie en constitue un exemple révélateur. Le pays représente un terrain stratégique pour la France, qui y bénéficie d'une présence historique depuis le mandat des années 1920 jusqu'aux missions emblématiques à Palmyre3 et à Mari 4. La collaboration avec les chercheurs locaux reste solide malgré les mesures conservatoires imposées aux fouilles françaises depuis 2011, qui restreignent l'accès aux sites.
Après la chute du régime Assad, les autorités syriennes ont émis le souhait de voir les équipes archéologiques étrangères revenir, afin de participer à la préservation et à la restauration d'un patrimoine gravement endommagé par la guerre. Cette volonté s'est concrétisée en 2025. Les missions internationales et locales auparavant actives peuvent désormais intervenir dans un cadre institutionnel officiel, encadré par la nouvelle direction générale des antiquités et des musées.
La France reste toutefois en retrait, sans stratégie claire pour relancer ses opérations, alors que d'autres pays y reprennent progressivement leurs travaux. Cette posture limite le potentiel stratégique de l'archéologie, dont la recherche scientifique repose sur la coopération avec les pays hôtes et nourrit l'influence culturelle. Par ailleurs, elle favorise l'émergence de sociétés privées d'archéologie. Cette concurrence est susceptible de fragmenter les missions, de privilégier des intérêts autres que ceux de l'État, et d'affaiblir le rôle de l'administration centrale dans la protection et la mise en valeur de l'héritage culturel.
Pour exploiter pleinement ce levier, l'archéologie devrait rester un instrument régalien, soutenu par une politique culturelle claire et ambitieuse, plutôt que de se contenter de financements publics fragmentaires ou d'initiatives isolées.
Selon la carte des risques publiée par le ministère français des affaires étrangères, l'Irak est classé en deux niveaux principaux de vigilance sécuritaire pour les voyageurs. Les zones rouges correspondent aux régions formellement déconseillées à tout déplacement en raison de menaces graves (présence de groupes armés, risques terroristes ou affrontements), notamment dans le nord et l'ouest du pays ainsi que dans certaines zones frontalières. Les zones orange sont déconseillées sauf raison impérative, en particulier pour des missions professionnelles, et couvrent une partie du centre et du sud de l'Irak (dernière actualisation de cette carte le 23 juillet 2025). Ce zonage reflète les risques identifiés et communiqués par le ministère ; il s'agit d'une grille d'analyse institutionnelle, qui ne saurait à elle seule restituer la complexité et la variabilité des réalités sécuritaires locales.
1NDLR. Les paléomagnétiseurs étudient le champ magnétique terrestre passé dans les roches.
2NDLR. Spécialiste de l'épigraphie, c'est-à-dire de l'étude des inscriptions généralement anciennes et présentes sur des supports durables (pierre, argile, métal).
3NDLR. À partir de 1929, sous l'impulsion d'Henri Seyrig, les premières grandes fouilles françaises à Palmyre permettent le dégagement du temple de Bêl, de l'agora et de plusieurs sanctuaires périphériques, avant d'être interrompues par la Seconde Guerre mondiale. Le site est ensuite exploré par des missions internationales, dont une mission française dirigée par Christiane Delplace de 2001 à 2008.
4NDLR. Les fouilles françaises ont débuté en 1933 sous la direction d'André Parrot et se sont poursuivies jusqu'en 1975. Elles ont ensuite été conduites par Jean Margueron de 1979 à 2004, puis par Pascal Butterlin sur le terrain jusqu'en 2010
Portées par un taux de participation supérieur aux dernières échéances, les élections parlementaires irakiennes du 11 novembre n'ont pas rebattu l'équilibre parlementaire. Les tractations visant à former le nouveau gouvernement et désigner le premier ministre s'annoncent d'autant plus âpres qu'elles visent avant tout à se partager les richesses du pays entre les élites.
Les législatives irakiennes ont réuni 56,1 % des 21 millions d'Irakiens inscrits sur les listes électorales, contre 41 % en 2021. On les qualifie d'« élections des millionnaires », tant l'étalage de richesse et les investissements des candidats ont été hors norme. Outre le financement des campagnes, l'achat de votes dans les quartiers défavorisés a été légion, attestant de la fragilité de la démocratie dans ce pays.
Alors que les principaux acteurs chiites sont regroupés au sein du Cadre de la coordination depuis 2022, ils ont pour beaucoup fait cavalier seul à travers différentes listes dans l'optique de redéfinir leur poids au sein de leur coalition au lendemain des élections. Le Cadre de la coordination est en effet susceptible d'éclater si un consensus n'est pas trouvé entre ses membres, dont les philosophies politiques se sont régulièrement opposées au fil du mandat du premier ministre sortant, Mohammed Chia Al-Soudani.
Parti en campagne à la tête de son parti baptisé Reconstruction et développement, avec pour ambition de briguer un second mandat, Al-Soudani n'a pas réussi à créer le raz-de-marée escompté. Bien qu'en tête des votes avec 46 sièges au sein du nouveau Parlement, il est loin de pouvoir fédérer autour de lui une majorité susceptible de l'adouber sans engager des pourparlers de fond avec les autres acteurs politiques, le Parlement comptant 329 sièges.
« Ce score de tête d'affiche n'est pas forcément une victoire pour Al-Soudani, car il espérait obtenir plus de sièges pour négocier un second mandat. En apparence, son parti a gagné, mais sa marge reste étroite. Les membres du Cadre de la coordination ne sont pas idéologiquement ou politiquement alignés », analyse Renad Mansour, politologue, chercheur au Chatham House et spécialiste des institutions irakiennes. Il est à noter que si la participation est restée élevée dans les régions kurdes et sunnites, elle a faibli dans les provinces à majorité chiite.
Autres acteurs de poids : les milices chiites qui affichent toutefois une performance décevante, mise à part la coalition Sadiqoun (27 sièges), mouvement politique de la milice Asaib Ahl Al-Haq de Qaïs Al-Khazali. Cela confirme le déclin de leur assise politique.
La principale liste sunnite est quant à elle portée par le parti de l'ancien chef du Parlement Mohammed Al-Halboussi (Taqqadum, 27 sièges) et pourrait peser après qu'elle aura fédéré les autres partis sunnites autour d'une coalition. Côté kurde, le grand gagnant des élections est le Parti démocratique du Kurdistan (PDK, 26 sièges) du clan Barzani, qui a passé la barre symbolique du million d'électeurs.
Face à ces poids lourds, le cheikh Moqtada Al-Sadr brille par son absence. Il n'aura pas de représentation dans le prochain gouvernement à la suite de son retrait de la vie politique et de son appel au boycott des élections. En 2022, après que sa formation a échoué à former un gouvernement1, Al-Sadr a brusquement sommé les élus de son mouvement de quitter le Parlement. Cette politique de la chaise vide avait alors incité le Cadre de la coordination à court-circuiter les acteurs sunnites et kurdes au moment de nommer Al-Soudani au poste de premier ministre après une crise politique émaillée de violences dans la zone verte2.
Enfin, les femmes occupent à peine plus de 25 % des sièges du nouveau Parlement (84 sièges). C'est près de 5 % de moins qu'aux dernières échéances. Ces représentantes ont également moins d'influence sur les débats et l'adoption de lois que leurs pairs masculins. Il est à noter que les femmes irakiennes votent moins que les hommes et que leur choix est régulièrement influencé par des pressions patriarcales au sein de leurs familles.
Durant ses trois années de gouvernance, Mohammed Chia Al-Soudani a imposé sa marque en engageant d'importants chantiers de construction dans le pays tout en distillant un discours réformiste et souverainiste… non sans froisser certains acteurs traditionnels, comme Nouri Al-Maliki et les membres des Fassail3, des milices jusqu'au sein de sa coalition.
Aussi dirigiste qu'il ait voulu paraître, le chef de l'État n'a pas pu s'émanciper des réalités politiques locales, régionales et internationales qui influent sur l'équilibre du pouvoir en Irak. Tout comme son prédécesseur, Moustafa Al-Kadhimi, il s'est heurté à l'imbroglio sécuritaire des milices irakiennes en tentant de réaffirmer son autorité sur celles-ci. Ces milices, souvent inféodées à l'Iran, ont institutionnalisé leur présence depuis la guerre contre l'Organisation de l'État islamique (OEI) non sans conserver une marge de manœuvre en dehors de l'État.
Appuyées par l'Iran, qui compte sur elles pour assurer son emprise sur l'Irak et pour orchestrer la contrebande d'argent et d'hydrocarbures à ses frontières, les milices Hachd Al-Chaabi ou Fassail ont à plusieurs reprises déclenché des bras de fer avec Al-Soudani pour décourager toute forme d'atteinte à leur autonomie. Plusieurs acteurs, dont Nouri Al-Maliki, premier ministre de 2006 à 2014, ont par ailleurs fait front commun avec l'axe pro-Iran au sein du Cadre de la coordination pour contrecarrer les efforts du premier ministre sortant.
Sur le plan international, Al-Soudani a dû ménager la chèvre et le chou dans l'affrontement qui a opposé Israël et les États-Unis à l'Iran. La non-implication des Fassail dans la guerre opposant les deux premiers au second en juin 2025 aura montré que l'Irak veut éviter de s'immiscer dans un conflit qui le dépasse, bien que son territoire reste une zone de confrontation par procuration entre les puissances étrangères.
Mais c'est sur le plan économique qu'Al-Soudani a sans conteste réussi, permettant la signature d'importants contrats pétroliers avec Exxon Mobil tout en négociant avec les acteurs kurdes pour la réouverture de l'oléoduc de Ceyhan acheminant le pétrole irakien vers la Turquie. Ces accords économiques, obtenus par le biais d'une pression états-unienne, comme le révèle Reuters4, participent de la marginalisation des Fassail et des atouts économiques bénéficiant à l'Iran dans le pays, confirmant l'affaiblissement de Téhéran depuis l'attaque israélienne. Ce constat ne manque pas de faire passer Al-Soudani pour « l'homme des Américains », une étiquette qui collait déjà à la peau de son prédécesseur et qui explique en partie ses résultats décevants aux élections parlementaires.
Les négociations à venir s'annoncent ardues avec l'autre poids lourd de la politique irakienne, à savoir la liste formée par l'ex-premier ministre Nouri Al-Maliki (État de droit, 29 sièges), lui-même issu du parti Daawa et principal rival de Mohammed Chia Al-Soudani.
Alors qu'Al-Maliki le percevait initialement comme un technocrate sous son contrôle, le premier ministre Al-Soudani a démontré qu'il avait ses propres ambitions, ce que ce véritable parrain au sein de la coalition chiite ne lui pardonne pas. L'ambitieux Soudani a tenté un rapprochement avec plusieurs acteurs politiques indépendants ainsi qu'avec l'ancien chef du Parlement Mohammed Al-Halboussi.
Ayant très tôt flairé une trahison de la part du premier ministre sortant, Al-Maliki pactise depuis contre son ancien dauphin jusqu'à s'assurer qu'il ne puisse pas briguer de second mandat, mais aussi contre ceux avec qui il a ébauché des alliances — après avoir fait chuter Al-Halboussi de son poste en novembre 2023.
« Nouri Al-Maliki n'a pas pardonné à Mohammed Halboussi son rapprochement avec Moqtada Sadr en 2021, ni avec Al-Soudani en 2022. Il est parvenu à l'évincer en retournant un de ses fidèles et en invoquant un vice de procédure pour remplacer le président du Parlement », explique Houssam Al-Robaie, membre du parti indépendant Al-Beit Al-Iraqi5 et du Al-Rasheed Centre for Development6.
Malgré les manigances de Nouri Al-Maliki, le premier ministre bénéficie toujours de soutiens qui, outre le camp chiite, incluent des factions sunnites et certains partis kurdes.
Dans ce jeu des puissants, le public irakien demeure profondément désillusionné par son élite politique. « Seuls ceux qui bénéficient directement du système politique sont allés voter », écrit Sajad Jiyyad, chercheur en politiques publiques et gouvernance en Irak associé à Century Foundation et directeur du groupe de travail sur la politique chiite.
Outre les 3 700 cas de fraudes et incidents répertoriés, et les 700 000 bulletins annulés, c'est tout un système politique hérité de la période d'occupation états-unienne qui semble à bout de souffle. « Le fort taux de participation à ces élections, à hauteur de 56 %, n'est pas lié à la satisfaction des citoyens irakiens, mais plus à l'investissement massif des candidats qui ont mis les moyens pour mobiliser en leur nom », explique le politologue Renad Mansour.
Au-delà des intrigues et des jeux d'alliances, la population a compris que la classe dirigeante opère en vase clos et assure sa perpétuation avant tout. En Irak, les clivages communautaires servent surtout à mobiliser la société ou à la diviser. Mais derrière ce vernis, les élites collaborent pour s'enrichir et partager l'énorme gâteau que représente le budget de l'État. Renad Mansour observe que :
Les acteurs politiques irakiens se positionnent surtout via les élections pour s'assurer la meilleure part du budget irakien qui s'élève à plus de 100 milliards de dollars annuels [près de 900 millions d'euros]. L'économie de rente irakienne basée sur le pétrole soude les partis politiques ou les pousse à rivaliser entre eux.
L'entre-soi des élites dépasse les clivages communautaires, comme l'atteste le profil de l'ancien président du Parlement Mohammed Al-Halboussi : « C'est lui qui a appris aux grandes figures chiites comment détourner les fonds de l'État par le biais de compagnies-écrans. Il a une longue expérience de la chose, car il a fait fortune comme contracteur auprès des Américains », explique Houssam Al-Robaie.
À titre d'exemple, le dirigeant chiite Qaïs Al-Khazali a véritablement fait fortune grâce aux astuces que lui a soufflées Al-Halboussi. Parallèlement, Qaïs Al-Khazali cultive de bonnes relations avec l'Union patriotique du Kurdistan (UPK), dirigé par Bafel Talabani dans la province de Souleimaniye, dans le nord-est de l'Irak, par où passe une partie de la contrebande irakienne de pétrole et de devises.
« Le marché noir du pétrole est très lucratif. Autrefois, les milices prenaient 20 à 50 % des bénéfices des entreprises sous leur emprise. Désormais, elles veulent des actions dans l'entreprise », décrit Houssam Al-Robaie.
Alors que les négociations se poursuivent sous l'égide de Nouri Al-Maliki, qui rencontre les différents acteurs politiques nationaux, le blocage politique risque de se maintenir tant qu'aucun consensus global ne se dessine entre les principaux blocs parlementaires. Bien que la Constitution prévoit des délais précis, les négociations politiques prolongent souvent les débats parlementaires. Les désaccords concernant l'ampleur de la coalition, les quotas ministériels et les portefeuilles clés retardent fréquemment la conclusion d'un accord.
Le regard appuyé des puissances régionales sur ce processus complique encore la conclusion d'un accord. En pleine recomposition géopolitique, le Proche-Orient est sujet à une pression états-unienne accrue. En Irak, l'ingérence iranienne demeure forte et l'influence d'Ankara reste prégnante. Le président états-unien Donald Trump a toutefois choisi d'employer un style moins agressif qu'à l'accoutumée avec Bagdad. En nommant Mark Savaya, un homme d'affaires d'origine irakienne, envoyé spécial en Irak, il signale qu'il entend trouver un compromis entre la sécurité (comprendre : brider les milices) et les affaires. Un positionnement qui semble trouver un écho favorable auprès de l'élite irakienne.
Toutefois, ce fragile équilibre peut rapidement s'effondrer, comme l'a démontré l'épisode de la liste des organisations terroristes qu'a failli signer le gouvernement irakien : pendant quelques jours, Bagdad a classé les houthistes du Yémen et le Hezbollah libanais comme organisations terroristes, une ligne rouge pour Téhéran et ses alliés. « Il y a eu une levée de boucliers des Fassail, mais aussi d'Al-Maliki contre Al-Soudani, et le gouvernement a dû prétendre à une erreur pour expliquer la situation », révèle Houssam Al-Robaie, du parti indépendant Al-Beit Al-Iraqi.
Le temps où la rue faisait trembler le pouvoir et où des candidats indépendants faisaient leur entrée au Parlement semble bel et bien révolu. Cependant, l'élite politique irakienne pourrait trouver dans la persistance des inégalités sociales et économiques et dans la crise écologique qui va accroître la pression sur les ressources naturelles dans le pays de sérieux obstacles au ronronnement de ses affaires.
1Menés par Nouri Al-Maliki, les adversaires de Moqtada Al-Sadr ont délibérément entravé les sessions parlementaires afin d'empêcher la restructuration de l'exécutif (qui nécessitait un quorum des deux tiers), rendant ainsi les sadristes et leurs alliés incapables d'exercer leur autorité légitime, bien qu'ils aient obtenu une majorité parlementaire aux précédentes élections.
2La zone verte, enclave au cœur de Bagdad instituée en avril 2003, après la fin de la guerre d'Irak, abrite le siège du gouvernement irakien, du Parlement, de l'ambassade des États-Unis et d'autres institutions internationales, comme les Nations unies.
3Les Fassail, ou factions, désignent les milices au sein des Hachd Al-Chaabi, les Unités de mobilisation populaires (UMP), qui sont des milices reconnues par l'État irakien depuis leur lutte contre l'organisation de l'État islamique (OEI) entre 2014 et 2017. Au sein des UMP, les Fassail sont les factions inféodées à l'Iran.
4« How an oil pipeline battle shows the US gaining sway in Iraq », 4 décembre 2025.
5Ce jeune parti est issu du mouvement Tichreen de 2019. Relativement confidentiel, il s'est associé à Mohammed Chia Al-Soudani lors des dernières élections irakiennes.
6Think tank produisant des études politiques en Irak, affilié au parti politique Al-Beit Al-Iraqi.
Le retrait des financements étrangers montre à quel point ceux-ci ont maintenu l'Irak, à travers tout un écosystème d'ONG, dans une dépendance alarmante. À la veille des élections législatives du 11 novembre, cette situation de crise interroge aussi la responsabilité des dirigeants politiques irakien, mettant à nu les fragilités de l'État mis en place dans la foulée de l'invasion américaine de 2003.
Deux décennies durant, l'Irak a été l'un des principaux récipiendaires de l'aide humanitaire internationale. Les années de chaos qui ont succédé à l'invasion étatsunienne — laquelle a conduit à la chute de Saddam Hussein en 2003 —, la montée de la violence confessionnelle et de l'organisation de l'État islamique, la guerre civile en Syrie voisine et le génocide des yézidis en 2014, ont provoqué des déplacements massifs de populations et attiré un afflux de financements étrangers.
En quelques années, cette aide a donné naissance à un vaste écosystème d'ONG, façonnant l'accès aux services d'urgence, structurant le marché de l'emploi et faisant du secteur humanitaire une voie professionnelle stable et rémunératrice pour des milliers de personnes. Ces financements, supérieurs à trois milliards de dollars annuellement (2,61 milliards d'euros) au début des années 2000, encore au-dessus du milliard en 2015, et tombés à environ 230 millions de dollars en 2024, ont constitué un filet de sécurité direct ou indirect pour tout un segment de la société. Ils ont toutefois eu pour effet pervers de maintenir l'État dans une situation de faiblesse et de sous-dotation. Celui-ci, bien que pourvoyeur d'emplois, a ainsi été encouragé à sous-traiter bien des services sociaux à ces acteurs privés humanitaires.
Cependant, ce modèle touche à sa fin. En 2022, l'ONU a suspendu son dispositif humanitaire en Irak afin de passer d'une aide d'urgence à des programmes de reconstruction censés bénéficier à l'ensemble de la population et non plus seulement aux victimes des crises passées. Cette décision a acté la normalisation de l'Irak, alors que l'État est largement désengagé.
Mais le coup le plus brutal est venu du président étatsunien Donald Trump. En février 2025, les États-Unis ont annoncé d'importantes coupes budgétaires, affectant directement l'aide extérieure. Cette décision, pilotée par le département de l'efficacité gouvernementale (Department of Government Efficiency, DOGE), sous la direction d'Elon Musk de janvier à mai 2025, vise à réduire drastiquement les dépenses fédérales, mais elle affecte toute une économie humanitaire à travers le monde.
Toutefois, ce désengagement ne se limite pas aux États-Unis et s'inscrit dans une réduction plus large de l'engagement international pour l'humanitaire et le développement. L'Allemagne, deuxième donatrice mondiale et très présente en Irak, a elle aussi réduit ses aides bilatérales après avoir versé plus de 3 milliards d'euros depuis 2014.
En 2025, l'ensemble des fonds disponibles, tous donateurs confondus, est ainsi tombé à moins de 100 millions de dollars (87 millions d'euros), soit presque dix fois moins qu'en 2015. Face à la contraction des fonds, de nombreuses ONG ont dû soit quitter le pays, soit réduire leurs activités, en particulier celles dépendantes des financements étatsuniens. Lorsque l'Agence pour le développement (Usaid), dont les financements en Irak s'élevaient à 95 millions de dollars (82 millions d'euros) en 2024, a vu son budget sabré, plusieurs organisations partenaires ont licencié à grande échelle.
Ainsi, l'association humanitaire étatsunienne Catholic Relief Services (CRS) a interrompu ses programmes de consolidation de la paix, le Conseil danois pour les réfugiés (DRC) a abandonné certains projets de protection, et la Fondation SEED, qui fournit des soins psychologiques, a mis fin aux contrats de plus de 170 employés à Duhok, dans le Kurdistan irakien (nord-ouest de l'Irak). Ces vagues de fermetures et de licenciements ont un effet cumulatif, avec de nouvelles réductions prévues pour décembre 2025 jusqu'à fin 2026. Les effets sont tangibles sur les programmes sociaux, mais les pertes ont également un impact au niveau individuel, pour ceux travaillant pour des ONG et qui étaient directement engagés dans le cadre de leurs programmes.
Certes, les répercussions macro-économiques restent marginales et ne figurent donc pas parmi les priorités d'un gouvernement concentré sur l'économie pétrolière et la reconstruction des infrastructures. Mais les trajectoires de ces employés, qui ont œuvré à l'interface entre la société irakienne et les acteurs de la communauté internationale, reflètent une forme de relégation du pays.
Cependant, si l'aide internationale se retire, c'est aussi parce que l'Irak n'est plus considéré comme un pays en crise, mais comme un État doté d'importantes ressources financières, porté par sa rente pétrolière et une croissance rapide ces dernières années (+ 8 % en 2022, mais seulement + 0,5 % en 2024), sans parvenir pour autant à en faire un levier de développement social.
Classé pays à revenu intermédiaire supérieur1, le pays tire près de 90 % de ses recettes budgétaires du pétrole. Il se trouve donc directement affecté par les variations des cours internationaux des hydrocarbures. L'économie, largement dépendante de ces derniers, a connu une expansion rapide depuis les années 2000. Le produit intérieur brut (PIB) est ainsi passé d'environ 36 milliards de dollars (31 milliards d'euros) en 2004 à près de 167 milliards de dollars (145,5 milliards d'euros) en 2015, avant d'atteindre 280 milliards de dollars (244 milliards d'euros) en 2024.
Pourtant, cette richesse se trouve concentrée dans les mains d'un petit nombre. La redistribution reste limitée dans une économie minée par la corruption. Le pays est classé au 140e rang sur 180 par Transparency International qui évalue les niveaux de corruption.
Ainsi, environ 17,5 % des Irakiens vivent sous le seuil de pauvreté monétaire. L'accès à l'éducation et aux soins de santé demeure restreint, et le secteur privé non pétrolier peine à se développer. Le chômage officiel atteint 16 % et grimpe à 35 % chez les jeunes. L'emploi formel dépend en grande partie de la fonction publique, qui occupe environ 40 % de la population active, tandis que le reste du marché du travail relève de l'économie informelle.
Les besoins restent importants. Selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus d'un million de personnes demeurent déplacées à l'intérieur du pays. Tandis que les fonds disponibles se raréfient, plus de 100 000 vivent encore dans des camps, principalement dans la région du Kurdistan irakien. La situation en Irak s'étant stabilisée par rapport aux années de crise, les pays donateurs concentrent désormais leurs ressources sur des crises jugées plus urgentes, comme celles de Gaza, du Soudan ou de l'Ukraine.
Le HCR souligne un paradoxe dans son rapport annuel de 2024 : « La perception de l'Irak comme pays à revenu intermédiaire complique la mobilisation de ressources, car le pays est considéré comme ayant la capacité budgétaire de soutenir sa population, y compris les déplacés internes et les réfugiés. » Dans ce contexte, l'Irak est renvoyé à ses propres responsabilités pour répondre aux besoins de sa population. Vingt ans durant pourtant, la dépendance à l'aide internationale a eu pour effet de marginaliser les institutions étatiques (hors secteur de la sécurité), les laissant désorganisées.
Au-delà des chiffres, ce basculement se traduit concrètement par des contrats raccourcis et des recrutements interrompus. Ahmed, originaire de Ninive (nord-ouest du pays), en a fait l'expérience. Cet ancien employé du HCR et de l'Organisation internationale pour les migrations (IOM) a passé plus de onze ans dans le secteur humanitaire après avoir débuté sa carrière aux côtés de l'armée américaine en 2003. Il résume la situation avec amertume :
Au pire, moi je peux toujours travailler comme chauffeur de taxi ou avoir un stand au marché. Mais pour les femmes de notre communauté [traditionnelle et religieuse], c'est plus difficile, elles seront considérées comme indignes et non respectables.
Ces trajectoires professionnelles restent fragiles, car de nombreuses compétences humanitaires, comme la protection ou la lutte contre les violences de genre, ne trouvent que peu d'applications en dehors du secteur. Les profils techniques tels que la logistique ou les ressources humaines trouvent davantage de débouchés, mais dans un marché saturé qui absorbe difficilement ces professionnels. Longtemps pourvoyeur d'emplois attractifs et bien rémunérés, le secteur humanitaire a offert à l'échelle communautaire une stabilité en décalage avec la notion même d'urgence.
L'emploi humanitaire, tout comme l'emploi public, reste également influencé par le clientélisme. Les postes au sein des ONG sont prisés, car ils offrent non seulement un revenu, mais aussi un réseau et une influence sociale. Ils sont souvent négociés ou échangés au sein des communautés. Certains responsables gouvernementaux cherchent à y placer leurs proches, parfois par la pression ou l'intimidation.
Le retrait des ONG pèse plus particulièrement sur les femmes. Dans une société où leur reconnaissance professionnelle reste fragile, les organisations internationales représentaient une opportunité unique pour elles. Elles y bénéficiaient d'un recrutement favorisant la parité, de dispositifs de protection contre le harcèlement au travail et d'un environnement de travail plus sûr que dans le secteur privé irakien. Beaucoup y avaient trouvé non seulement un revenu, mais aussi une forme de reconnaissance sociale. « Les ONG nous ont offert de très grandes opportunités, à nous les filles. Avec les opportunités limitées dont nous disposons et l'impossibilité d'accéder à des postes au gouvernement, le mariage aurait sûrement été l'alternative », confie Hezha, une jeune chargée de communication dans une ONG allemande. Sans ce travail qu'elle occupe depuis sept ans, elle serait restée chez ses parents, avec pour seule échappatoire le mariage.
Depuis la fermeture de nombreux programmes, certaines femmes ont dû accepter des emplois dans des supermarchés ou des petites entreprises, souvent avec des salaires dérisoires comparés à ceux des ONG. D'autres sont contraintes de revenir au rôle de femme au foyer. Dans ce contexte, le retrait des ONG se traduit par un profond désenchantement. « La culture joue encore un rôle important, ici l'homme reste considéré comme le principal soutien du foyer », explique Ahmed, qui observe avec inquiétude cette régression.
Au niveau des communautés, l'entraide entre familles et voisins continue de jouer un rôle pour pallier les pertes de revenus. Les familles s'aident comme elles l'ont toujours fait en Irak, mais cette solidarité ne remplace pas les services de l'État, notamment ceux destinés aux populations déplacées. Dans les camps du Kurdistan irakien, les femmes yézidies bénéficient de services de santé mentale et de protection. Si elles rentraient à Sinjar, elles perdraient cet accès, car les infrastructures y sont presque inexistantes, la sécurité reste précaire et le traumatisme du génocide de 2014 demeure vif.
En Irak, la fin de l'économie humanitaire qui structurait la vie de nombreuses familles, toutefois très minoritaires, oblige le pays à trouver de nouvelles façons de vivre et de s'organiser. La chute de l'aide étrangère oblige à repenser la solidarité et génère bien des rancœurs. Elle illustre également combien la dépendance aux financements étrangers et le recours à une société civile qui, de facto, remplace les institutions publiques, ce que l'on a pu appeler « ongistation », sont problématiques quand ils déresponsabilisent l'État de ses tâches de redistribution.
1Son seuil de revenu national brut (RNB) par habitant est compris entre 4 496 dollars et 13 935 dollars (près de 3 900 euros et 12 000 euros), selon la dernière classification mise à jour par la Banque mondiale au 1er juillet 2025.
Le retrait des financements étrangers montre à quel point ceux-ci ont maintenu l'Irak, à travers tout un écosystème d'ONG, dans une dépendance alarmante. À la veille des élections législatives du 11 novembre, cette situation de crise interroge aussi la responsabilité des dirigeants politiques irakien, mettant à nu les fragilités de l'État mis en place dans la foulée de l'invasion américaine de 2003.
Deux décennies durant, l'Irak a été l'un des principaux récipiendaires de l'aide humanitaire internationale. Les années de chaos qui ont succédé à l'invasion étatsunienne — laquelle a conduit à la chute de Saddam Hussein en 2003 —, la montée de la violence confessionnelle et de l'organisation de l'État islamique, la guerre civile en Syrie voisine et le génocide des yézidis en 2014, ont provoqué des déplacements massifs de populations et attiré un afflux de financements étrangers.
En quelques années, cette aide a donné naissance à un vaste écosystème d'ONG, façonnant l'accès aux services d'urgence, structurant le marché de l'emploi et faisant du secteur humanitaire une voie professionnelle stable et rémunératrice pour des milliers de personnes. Ces financements, supérieurs à trois milliards de dollars annuellement (2,61 milliards d'euros) au début des années 2000, encore au-dessus du milliard en 2015, et tombés à environ 230 millions de dollars en 2024, ont constitué un filet de sécurité direct ou indirect pour tout un segment de la société. Ils ont toutefois eu pour effet pervers de maintenir l'État dans une situation de faiblesse et de sous-dotation. Celui-ci, bien que pourvoyeur d'emplois, a ainsi été encouragé à sous-traiter bien des services sociaux à ces acteurs privés humanitaires.
Cependant, ce modèle touche à sa fin. En 2022, l'ONU a suspendu son dispositif humanitaire en Irak afin de passer d'une aide d'urgence à des programmes de reconstruction censés bénéficier à l'ensemble de la population et non plus seulement aux victimes des crises passées. Cette décision a acté la normalisation de l'Irak, alors que l'État est largement désengagé.
Mais le coup le plus brutal est venu du président étatsunien Donald Trump. En février 2025, les États-Unis ont annoncé d'importantes coupes budgétaires, affectant directement l'aide extérieure. Cette décision, pilotée par le département de l'efficacité gouvernementale (Department of Government Efficiency, DOGE), sous la direction d'Elon Musk de janvier à mai 2025, vise à réduire drastiquement les dépenses fédérales, mais elle affecte toute une économie humanitaire à travers le monde.
Toutefois, ce désengagement ne se limite pas aux États-Unis et s'inscrit dans une réduction plus large de l'engagement international pour l'humanitaire et le développement. L'Allemagne, deuxième donatrice mondiale et très présente en Irak, a elle aussi réduit ses aides bilatérales après avoir versé plus de 3 milliards d'euros depuis 2014.
En 2025, l'ensemble des fonds disponibles, tous donateurs confondus, est ainsi tombé à moins de 100 millions de dollars (87 millions d'euros), soit presque dix fois moins qu'en 2015. Face à la contraction des fonds, de nombreuses ONG ont dû soit quitter le pays, soit réduire leurs activités, en particulier celles dépendantes des financements étatsuniens. Lorsque l'Agence pour le développement (Usaid), dont les financements en Irak s'élevaient à 95 millions de dollars (82 millions d'euros) en 2024, a vu son budget sabré, plusieurs organisations partenaires ont licencié à grande échelle.
Ainsi, l'association humanitaire étatsunienne Catholic Relief Services (CRS) a interrompu ses programmes de consolidation de la paix, le Conseil danois pour les réfugiés (DRC) a abandonné certains projets de protection, et la Fondation SEED, qui fournit des soins psychologiques, a mis fin aux contrats de plus de 170 employés à Duhok, dans le Kurdistan irakien (nord-ouest de l'Irak). Ces vagues de fermetures et de licenciements ont un effet cumulatif, avec de nouvelles réductions prévues pour décembre 2025 jusqu'à fin 2026. Les effets sont tangibles sur les programmes sociaux, mais les pertes ont également un impact au niveau individuel, pour ceux travaillant pour des ONG et qui étaient directement engagés dans le cadre de leurs programmes.
Certes, les répercussions macro-économiques restent marginales et ne figurent donc pas parmi les priorités d'un gouvernement concentré sur l'économie pétrolière et la reconstruction des infrastructures. Mais les trajectoires de ces employés, qui ont œuvré à l'interface entre la société irakienne et les acteurs de la communauté internationale, reflètent une forme de relégation du pays.
Cependant, si l'aide internationale se retire, c'est aussi parce que l'Irak n'est plus considéré comme un pays en crise, mais comme un État doté d'importantes ressources financières, porté par sa rente pétrolière et une croissance rapide ces dernières années (+ 8 % en 2022, mais seulement + 0,5 % en 2024), sans parvenir pour autant à en faire un levier de développement social.
Classé pays à revenu intermédiaire supérieur1, le pays tire près de 90 % de ses recettes budgétaires du pétrole. Il se trouve donc directement affecté par les variations des cours internationaux des hydrocarbures. L'économie, largement dépendante de ces derniers, a connu une expansion rapide depuis les années 2000. Le produit intérieur brut (PIB) est ainsi passé d'environ 36 milliards de dollars (31 milliards d'euros) en 2004 à près de 167 milliards de dollars (145,5 milliards d'euros) en 2015, avant d'atteindre 280 milliards de dollars (244 milliards d'euros) en 2024.
Pourtant, cette richesse se trouve concentrée dans les mains d'un petit nombre. La redistribution reste limitée dans une économie minée par la corruption. Le pays est classé au 140e rang sur 180 par Transparency International qui évalue les niveaux de corruption.
Ainsi, environ 17,5 % des Irakiens vivent sous le seuil de pauvreté monétaire. L'accès à l'éducation et aux soins de santé demeure restreint, et le secteur privé non pétrolier peine à se développer. Le chômage officiel atteint 16 % et grimpe à 35 % chez les jeunes. L'emploi formel dépend en grande partie de la fonction publique, qui occupe environ 40 % de la population active, tandis que le reste du marché du travail relève de l'économie informelle.
Les besoins restent importants. Selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus d'un million de personnes demeurent déplacées à l'intérieur du pays. Tandis que les fonds disponibles se raréfient, plus de 100 000 vivent encore dans des camps, principalement dans la région du Kurdistan irakien. La situation en Irak s'étant stabilisée par rapport aux années de crise, les pays donateurs concentrent désormais leurs ressources sur des crises jugées plus urgentes, comme celles de Gaza, du Soudan ou de l'Ukraine.
Le HCR souligne un paradoxe dans son rapport annuel de 2024 : « La perception de l'Irak comme pays à revenu intermédiaire complique la mobilisation de ressources, car le pays est considéré comme ayant la capacité budgétaire de soutenir sa population, y compris les déplacés internes et les réfugiés. » Dans ce contexte, l'Irak est renvoyé à ses propres responsabilités pour répondre aux besoins de sa population. Vingt ans durant pourtant, la dépendance à l'aide internationale a eu pour effet de marginaliser les institutions étatiques (hors secteur de la sécurité), les laissant désorganisées.
Au-delà des chiffres, ce basculement se traduit concrètement par des contrats raccourcis et des recrutements interrompus. Ahmed, originaire de Ninive (nord-ouest du pays), en a fait l'expérience. Cet ancien employé du HCR et de l'Organisation internationale pour les migrations (IOM) a passé plus de onze ans dans le secteur humanitaire après avoir débuté sa carrière aux côtés de l'armée américaine en 2003. Il résume la situation avec amertume :
Au pire, moi je peux toujours travailler comme chauffeur de taxi ou avoir un stand au marché. Mais pour les femmes de notre communauté [traditionnelle et religieuse], c'est plus difficile, elles seront considérées comme indignes et non respectables.
Ces trajectoires professionnelles restent fragiles, car de nombreuses compétences humanitaires, comme la protection ou la lutte contre les violences de genre, ne trouvent que peu d'applications en dehors du secteur. Les profils techniques tels que la logistique ou les ressources humaines trouvent davantage de débouchés, mais dans un marché saturé qui absorbe difficilement ces professionnels. Longtemps pourvoyeur d'emplois attractifs et bien rémunérés, le secteur humanitaire a offert à l'échelle communautaire une stabilité en décalage avec la notion même d'urgence.
L'emploi humanitaire, tout comme l'emploi public, reste également influencé par le clientélisme. Les postes au sein des ONG sont prisés, car ils offrent non seulement un revenu, mais aussi un réseau et une influence sociale. Ils sont souvent négociés ou échangés au sein des communautés. Certains responsables gouvernementaux cherchent à y placer leurs proches, parfois par la pression ou l'intimidation.
Le retrait des ONG pèse plus particulièrement sur les femmes. Dans une société où leur reconnaissance professionnelle reste fragile, les organisations internationales représentaient une opportunité unique pour elles. Elles y bénéficiaient d'un recrutement favorisant la parité, de dispositifs de protection contre le harcèlement au travail et d'un environnement de travail plus sûr que dans le secteur privé irakien. Beaucoup y avaient trouvé non seulement un revenu, mais aussi une forme de reconnaissance sociale. « Les ONG nous ont offert de très grandes opportunités, à nous les filles. Avec les opportunités limitées dont nous disposons et l'impossibilité d'accéder à des postes au gouvernement, le mariage aurait sûrement été l'alternative », confie Hezha, une jeune chargée de communication dans une ONG allemande. Sans ce travail qu'elle occupe depuis sept ans, elle serait restée chez ses parents, avec pour seule échappatoire le mariage.
Depuis la fermeture de nombreux programmes, certaines femmes ont dû accepter des emplois dans des supermarchés ou des petites entreprises, souvent avec des salaires dérisoires comparés à ceux des ONG. D'autres sont contraintes de revenir au rôle de femme au foyer. Dans ce contexte, le retrait des ONG se traduit par un profond désenchantement. « La culture joue encore un rôle important, ici l'homme reste considéré comme le principal soutien du foyer », explique Ahmed, qui observe avec inquiétude cette régression.
Au niveau des communautés, l'entraide entre familles et voisins continue de jouer un rôle pour pallier les pertes de revenus. Les familles s'aident comme elles l'ont toujours fait en Irak, mais cette solidarité ne remplace pas les services de l'État, notamment ceux destinés aux populations déplacées. Dans les camps du Kurdistan irakien, les femmes yézidies bénéficient de services de santé mentale et de protection. Si elles rentraient à Sinjar, elles perdraient cet accès, car les infrastructures y sont presque inexistantes, la sécurité reste précaire et le traumatisme du génocide de 2014 demeure vif.
En Irak, la fin de l'économie humanitaire qui structurait la vie de nombreuses familles, toutefois très minoritaires, oblige le pays à trouver de nouvelles façons de vivre et de s'organiser. La chute de l'aide étrangère oblige à repenser la solidarité et génère bien des rancœurs. Elle illustre également combien la dépendance aux financements étrangers et le recours à une société civile qui, de facto, remplace les institutions publiques, ce que l'on a pu appeler « ongistation », sont problématiques quand ils déresponsabilisent l'État de ses tâches de redistribution.
1Son seuil de revenu national brut (RNB) par habitant est compris entre 4 496 dollars et 13 935 dollars (près de 3 900 euros et 12 000 euros), selon la dernière classification mise à jour par la Banque mondiale au 1er juillet 2025.
Libérée du joug de l'Organisation de l'État islamique en 2017, la cité poursuit sa douloureuse reconstruction. Dans les décombres de sa vieille ville, des visites à destination des voyageurs sont organisées par des guides locaux. Un retour timide, mais plein d'espoir, de la ville sur la scène touristique irakienne. Reportage.
« Alors, toi aussi toute ta famille a essayé de te décourager de voyager en Irak ? » Matias, touriste canadien de 28 ans, apostrophe Ryan originaire du même pays. Celui-ci acquiesce d'un air entendu. C'est la première fois que les deux hommes se rencontrent. En s'inscrivant à la visite guidée du jour, ils ne s'attendaient pas à tomber sur un compatriote.
Mossoul. Un nom qui évoque des images funestes. Si elle a subi guerres et soulèvements successifs dans la deuxième partie du XXe siècle, c'est de l'occupation américaine entre 2003 et 2011, puis de sa prise par l'organisation de l'État islamique (OEI), en 2014, que la ville tient sa triste notoriété. Pendant trois ans, elle a été le théâtre de la violence extrême de l'organisation terroriste : persécutions, lapidations, exécutions publiques, pénuries en tout genre… La cité a vu l'enfer se dérouler en son sein. Quand elle est libérée dans le sang, en 2017, Mossoul se réveille amputée de sa vieille ville, de ses monuments archéologiques et religieux, et de dizaines de milliers d'habitants — tués ou poussés à la fuite.
Pas étonnant que Ryan et Matias, après avoir annoncé à leurs proches leur intention de s'y rendre, aient fait face à l'incompréhension. « Tout le monde m'a pris pour un fou. On m'a parlé de guerre, de terrorisme, d'enlèvements… », énumère le premier. Moomen Ramadan, guide touristique de 27 ans et originaire de la région, n'est pas surpris. « Il s'est passé des choses très graves ici. Les Américains, l'OEI… Ça a laissé une empreinte dans la conscience collective. C'est normal que les gens aient peur », reconnaît-il. « Mais vous allez voir par vous-même que c'est complètement différent de ce que vous avez pu entendre », promet-il aux touristes qui l'accompagnent.

Comme eux, ils sont plusieurs milliers chaque année à voyager dans le pays — 120 000 visiteurs en 2022, plus de 400 000 en 2024 selon le média allemand Bne Intellinews. Des chiffres multipliés par trois en trois ans, conséquence directe des efforts de Bagdad, baptisée « Capitale du tourisme arabe 2025 » par la Ligue du même nom, pour diversifier une économie dominée encore largement par les revenus pétroliers. Si le boom touristique se cantonne encore à la province semi-autonome du Kurdistan irakien et aux villes saintes de Nadjaf et de Kerbala, c'est le pays tout entier que cherche à promouvoir le ministère de la culture, du tourisme et des antiquités. En pariant notamment sur son riche patrimoine culturel. Nasser Ghanem Mourad, responsable de la branche touristique, assurait en mars au média saoudien Al Eqtisadiah la volonté du gouvernement de « promouvoir le tourisme archéologique, car l'Irak est une destination archéologique de premier ordre, avec des sites éparpillés dans toutes les provinces », en référence au foisonnement de lieux d'importance, dont six sont classés au patrimoine mondial de l'Unesco.

Ryan est venu en Irak pour une raison précise : les ruines de Babylone, classées parmi les sept merveilles du monde antique. Ce qui l'a conduit à Mossoul, par contre, tient d'une curiosité d'un autre ordre. Il explique avoir voulu voir de ses propres yeux ce qu'il avait vu aux infos, soulignant combien il est différent d'entendre parler d'une chose et d'en faire l'expérience. Et ajoute que ce que l'on perçoit depuis l'Occident est sensationnalisé, instrumentalisé, passé par plusieurs filtres avant d'atteindre le public. En venant ici, Ryan espère saisir la réalité telle qu'elle est. Il désigne au loin un groupe d'enfants en plein match de foot, sur un terrain vague au pied d'immeubles en ruines. « C'est pour les comprendre eux que je suis venu », explique-t-il. Une visite organisée par quelqu'un du coin est, selon lui, l'opportunité parfaite pour ça.
Le retour des voyageurs, ici, incarne une forme d'espoir. « La vie reprend enfin son cours. Les Mossouliotes sont ravis de voir revenir du monde », assure Moomen. « Au début, cela nous a paru étrange, parce que, pendant vingt ans, tout ce qui arrivait de l'étranger n'était pas forcément une bonne nouvelle », ponctue-t-il, en référence aux troupes américaines et aux combattants de l'OEI. Depuis deux ans, il organise ces visites durant lesquelles il propose de faire découvrir Mossoul. Située entre les ruines antiques de la cité de Hatra et le Kurdistan irakien, au cœur de la Mésopotamie du nord, la ville voit à nouveau les visiteurs faire étape entre ses murs. Sa mosquée monumentale inachevée, commandée par Saddam Hussein, ses rues commerçantes animées, son minaret penché… Les lieux touristiques ne manquent pas. Si sa vieille ville détruite, encore largement inexploitable, n'est pas annoncée comme telle, elle attise malgré tout les curiosités d'une partie des touristes. Aujourd'hui, ils sont quatre, venant respectivement du Canada, des États-Unis et du Portugal, à vouloir la voir.
C'est au seuil des ruelles étroites du souk Bab Al-Saray, place commerciale de la ville depuis plus de 1 300 ans, que démarre l'excursion. Tout y est : montagnes d'épices odorantes feignant l'effondrement imminent, douceurs sucrées, fumées d'encens, étals couverts d'objets de cuivre brillant, lampes miroitantes, objets manufacturés aux couleurs criardes.
Sous la charpente métallique, reconstruite après la bataille de Mossoul (2016-2017), des ouvriers travaillent dans leurs boutiques, des vendeurs de vêtements errent sur leurs téléphones en attendant les clients. En face d'un stand de yaourt frais où Ryan commande un ayran, un vieil homme concentré enfile des perles à des chapelets multicolores.

Le groupe serpente dans les allées où se succèdent les échoppes, titube entre les passants, les scooters, et les ruissellements d'eau et de sang du secteur des bouchers. Les carcasses suspendues au plafond ne laissent jamais indifférent, selon Moomen. Après un court détour par une place où des bas-reliefs racontent l'histoire de la ville jusqu'aux récents efforts de reconstruction, il les mène au souk Al Samak, qui regroupe les poissonniers. L'un d'entre eux, écouteurs vissés sur les oreilles, évide sa pêche du jour en direct sur TikTok, et invite les touristes à saluer ses milliers de followers. C'est le dernier moment où les rires fusent. Au bout de l'allée, la vieille ville commence à dévoiler ses stigmates. Le contraste entre la vitalité des souks et la dévastation voisine est renversant.


Des trous béants dans les bâtisses figurent des visages horrifiés, comme si les maisons en ruines hurlaient encore des atrocités qu'elles avaient vues. Le quartier, fief des combattants de l'OEI et endroit de repli lors des derniers assauts, est complètement détruit. C'est une scène de crime de plusieurs hectares. Les voyageurs chancellent entre les immeubles effondrés. Tout autour, les impacts de balles, les constructions éventrées ou carbonisées, chaque pierre racontent l'enfer. Quelques inscriptions « safe » (« sûr », en français) sur les murs indiquent les endroits déminés par les autorités. Si ce n'était elles, on pourrait penser que la destruction a eu lieu la veille.

Le groupe chemine à pas feutrés, rentre les épaules en passant les portes encore debout. Difficile d'imaginer qu'il y a eu ici de la vie avant ce silence de mort. Des adolescents du coin, t-shirts Adidas et cigarettes au bec, viennent les chahuter en riant. Sur une place dévastée, au pied d'une fresque montrant une petite fille et son ours en peluche, les voyageurs improvisent un selfie. Un acte anodin partout en Irak, sauf ici. En prenant cette photo, Matias témoigne, explique-t-il. Le canadien veut montrer à ses proches et à ses followers sur les réseaux sociaux la réalité de cet endroit et des événements qui s'y sont déroulés. Moomen pose avec eux, sourire aux lèvres. Les selfies dans lesquels il apparaît se comptent par centaines.

Grâce au guide, Matias avait pu échanger la veille avec une habitante du quartier et sa fille. Parler avec les gens constitue le but de ses nombreux voyages, comme le montre sa page Instagram, où il échange paroles et maillots de foot avec tous ceux qu'il croise au fil des pays. La femme avait raconté sa vie d'avant, sa maison héritée de sa mère, son espoir d'une compensation et d'une reconstruction : « Elle pleurait, je n'avais pas de mots. » Il ne pouvait que compatir en silence. « Mossoul n'est pas un village. Cette souffrance, il y a près de deux millions d'habitants qui l'ont vécue. On ne comprend pas ça en regardant les infos », développe le voyageur. Moomen approuve :
Les gens d'ici comprennent qu'on puisse vouloir voir ce qui s'est passé sans l'intermédiaire des médias, ils ne considèrent pas ces visites comme indécentes. Cela leur donne l'opportunité de dire ce qu'ils ont enduré au reste du monde avec leurs propres mots.
Moomen le sait mieux que quiconque : ces « gens d'ici » qui ont souffert l'innommable, il en fait partie.

« J'ai passé la majeure partie de ma vie au milieu de la guerre », raconte Moomen. Son sourire et son visage sympathique masquent parfaitement ses traumatismes. « Ça a été très dur. Il y avait des pénuries de nourriture, de médicaments. Beaucoup de gens sont morts. » Un épisode particulièrement marquant lui revient en mémoire. « Je me souviens que l'OEI avait pendu à un lampadaire un homme soupçonné d'espionnage pour le gouvernement irakien. Il était interdit à quiconque de le décrocher. » Il poursuit, impassible :
Ils forçaient les gens à regarder les décapitations, jetaient les homosexuels du haut des immeubles, lapidaient ceux qui avaient des relations hors mariage. Et tout était diffusé sur les réseaux sociaux, sur les télévisions du souk, on ne pouvait pas y échapper.
Pour lui, comme pour de nombreux Mossouliotes, le tourisme incarne un espoir d'enfin tourner la page, et une opportunité de montrer l'hospitalité légendaire des Irakiens. « Certains habitants de la ville hébergent les touristes dans leurs propres maisons, partagent leurs repas et leurs vies avec eux. Nous sommes des gens gentils, nous accueillons les étrangers à bras ouverts, comme s'ils étaient de notre famille. » Il n'est pas rare que lui-même ouvre sa porte à des voyageurs. Son activité de guide est en plein essor. Preuve en est sa page Instagram aux 28 000 abonnés où il prend la pose avec ses clients du monde entier. Dans ses stories, il brandit chaque jour un passeport d'une nouvelle couleur. « On vient de partout. De l'Occident bien sûr, mais aussi de Chine, de Russie, du Japon, du monde arabe… Tout le monde est le bienvenu ici, même les Américains ! », lance-t-il dans un éclat de rire.
À peine vingt ans après l'invasion de l'Irak par les États-Unis, cause directe de la mort de civils par dizaines de milliers, un ressentiment, ou au moins une méfiance envers les Étatsuniens serait compréhensible. Moomen assure que ce n'est pas le cas. « On fait bien la distinction entre les actions d'un gouvernement et sa population. Ceux qui viennent passent un bon moment ici, et repartent avec des impressions positives. » Et parfois avec un nouveau regard sur leur propre pays. C'est le cas de Michael, logisticien de 46 ans et originaire de l'état de New York, qui participe à la visite du jour. Son pays classe les voyages en Irak à un danger de niveau 4, le plus haut, de ceux à éviter à tout prix.
Le New-Yorkais — qui a déjà voyagé dans plus de 100 pays — explique qu'après deux semaines en Irak, il n'a ressenti absolument aucune animosité, bien au contraire : « Les Irakiens sont très accueillants et généreux. » Il ajoute qu'il se montre plus critique envers son pays depuis qu'il voyage hors des sentiers battus. « Avant cela, je ne pensais pas de la même façon, je faisais confiance à ce qui était dit par les politiciens et les médias. Ce n'est plus trop le cas aujourd'hui, notamment sur la question irakienne », confie-t-il, en restant évasif. Le sujet reste sensible.

Après une partie de foot improvisée avec des enfants du quartier, le groupe se retrouve dans une rue commerçante, au pied de l'emblématique minaret penché d'Al-Hadba. Sa restauration a été aboutie il y a quelques semaines seulement et elle a été inaugurée le 2 septembre 2025, en présence du premier ministre irakien Mohammed Shia Al-Sudani. C'est dans cette mosquée que Abou Bakr Al-Bagdadi, ancien chef de l'OEI, avait proclamé son califat. Onze ans plus tard, après d'incommensurables drames, elle renaît de ses cendres.

Juste devant, un kiosque à selfies estampillé « Mossoul » est dédié aux photos à poster sur les réseaux. Moomen y conclut sa visite. « Nous sommes vus comme un pays dangereux, nous sommes sur les listes rouges de toutes les ambassades. Mais quand vous visitez la ville, vous pouvez voir que la réalité est différente. Ça avance petit à petit. » Il désigne la mosquée : « Cette reconstruction, par exemple, est la preuve que la ville est sécurisée et belle à nouveau. »

Sur cette même placette, la Mosul Heritage Art House (« Maison du patrimoine artistique de Mossoul »), passage obligé des touristes, se dresse sur cinq étages. Le bâtiment accueille un musée mettant en scène la vie quotidienne traditionnelle de la cité, des objets du patrimoine local vieux de plusieurs siècles, et un café. Son propriétaire, Chems Al Rawi, devrait profiter tranquillement de sa retraite, mais sa passion pour sa ville a pris le dessus. Après la chute de l'OEI en 2017, il revient d'Erbil, capitale kurde à 80 kilomètres de là, où il avait fui avec sa famille. Sa maison détruite et sans travail, il se met en tête d'apporter sa pierre à l'édifice de la reconstruction de la ville. Littéralement.

« J'ai bâti cet endroit de mes mains, tout seul », raconte-t-il d'une voix fière. « Tout le monde vient ici, même Macron est passé, juste là sur la place ! », dit-il en riant, se remémorant ce jour d'août 2021 où le président français, en visite à Mossoul, lui a fait signe. Le temps d'une phrase, il se défausse de son sourire. « J'ai perdu beaucoup de membres de ma famille pendant l'occupation de l'OEI et à la libération. Voir les gens revenir me fait plaisir. C'est une sorte de revanche. Et regardez, ça vient de partout ! », se réjouit-il en montrant les innombrables messages et photographies de touristes qui recouvrent les murs de son café. « Et avec la réouverture de l'aéroport, on attend encore plus de monde. C'est une bonne nouvelle ! »

Comme le minaret, celui-ci a aussi été enfin restauré. Il a été inauguré le 16 juillet 2025, après trois ans de travaux, en présence du premier ministre. Si aucune date précise n'est encore fixée pour la reprise officielle des vols internationaux, à Mossoul, on attend ça de pied ferme. De quoi refaire de la capitale de la province du Ninive une ville où l'on s'arrête. Plus qu'une étape, une destination à part entière. Et de voir revenir, avec les touristes, comme un sentiment de vie normale.
Avec Le Pouvoir de dire non, son essai sur la politique internationale et intérieure, l'ancien premier ministre Dominique de Villepin tente de tracer un chemin pour que la France s'affirme dans un monde ravagé par les guerres et les luttes de puissance.
C'est seulement dans la postface de son livre Le pouvoir de dire non que Dominique de Villepin évoque — implicitement — le discours historique, resté dans toutes les mémoires, qu'il avait prononcé au nom de la France, au conseil de sécurité des Nations unies, à la veille de l'offensive américaine contre l'Irak. Et pourtant, ce discours sous-tend tout l'ouvrage, lui donne à la fois l'éloquence du titre et la force d'une posture exemplaire :
En 2003, la France a collectivement refusé la logique brutale de l'unilatéralisme. Elle a dit non à la guerre en Irak, non à la loi du plus fort. Mais que s'est-il passé depuis ? La répétition névrotique des interventions militaires, l'abandon du développement du Sud, relégué au second plan, la montée des rapports de forces sans contrepoids diplomatique. Nous n'avons pas réussi à construire dans la durée un nouveau chemin pour rassembler la communauté internationale. La France, dans ce contexte, a progressivement perdu sa voix.
Exemplaire, la posture de Dominique de Villepin l'aura également été, récemment, à propos de la guerre dévastatrice contre Gaza, à un moment où les voix politiques en France se faisaient rares dans les médias pour dénoncer l'horreur. Le lecteur d'Orient XXI qui chercherait à retrouver dans le livre les mêmes indignations émotionnelles à ce propos risque à première vue d'être déçu. Mais qu'il ne s'y trompe pas, Gaza se profile derrière chaque page qui traite de droits humains, de droit international, de relations internationales tout court.
Car, précise l'auteur dans le chapitre intitulé « Habiter les seuils » (p. 190) :
Gaza n'est pas un simple conflit local isolé sur la carte d'un monde déjà en flammes. C'est un symbole et un avertissement, la préfiguration de toutes ces guerres que, partout dans le monde — en Amérique, en Europe ou ailleurs — nous semblons prêts à accepter comme des éventualités rationnelles. Gaza n'est donc pas une aberration. Elle est devenue tragiquement la norme brute de la guerre, une barbarie rendue possible par l'engrenage des peurs et la démission collective des consciences (…) Et le risque est grand que nous perdions en chemin l'idée même que nous nous faisons de la civilisation.
L'auteur laisse ensuite au poète palestinien Mahmoud Darwich le soin d'exprimer son émotion, par une longue citation lyrique empruntée au « Dernier discours de l'homme rouge » (1992).
Pour autant, Dominique de Villepin se veut rationnel, objectif, arbitre entre les parties. Dans le chapitre intitulé « Le nouvel âge de fer », il tente de comprendre les ressorts de l'actuelle politique israélienne :
La tragédie du 7 octobre 2023 a ouvert une nouvelle ère pour tous les peuples de la région, tout en rappelant au monde que les plaies du passé ne se sont pas refermées. Face à des attaques terroristes d'une ampleur inédite, Israël, confronté à une menace existentielle sur son territoire, a répondu par une logique de guerre sans limites, menée sur sept fronts et accompagnée d'un durcissement intérieur, de la mise au pas de la justice et des médias.
Il ajoute :
Le risque est double de voir basculer complètement la démocratie israélienne vers un modèle séparatiste, annexionniste, militariste. Mais aussi laisser dans l'histoire collective les stigmates durables des bombardements massifs sur Gaza et du siège imposé à une population entière en violation du droit humanitaire international.
On pourrait rétorquer qu'Israël, État hyper militarisé a d'ores et déjà basculé dans le séparatisme avec la loi de l'État-nation de 2018, qui réserve aux seuls juifs le droit à l'autodétermination, et quant à l'annexionnisme, n'est-il pas constitutif du projet colonial au cœur de la politique israélienne ? Et les organisations comme Amnesty International ne parlaient-elles pas déjà de régime d'apartheid, avant même le 7 octobre 2023 ? L'auteur a cependant le mérite de lier la sécurité collective de la région à l'idée de paix juste : « Tant qu'il n'y aura pas de justice pour tous les peuples de la région, y compris les Palestiniens, mais aussi les Libanais et les Syriens, il n'y aura pas de paix durable ni d'ordre véritable au Proche-Orient. »
Dans son désaveu de toute forme de suprématisme politique, Dominique de Villepin va même jusqu'à esquisser une sorte de pendant à « l'Orientalisme » d'Edward Saïd. Dans le chapitre intitulé « Le refus de l'occidentalisme », l'ancien diplomate doublé d'un historien dénonce « cette illusion par laquelle l'Occident, enivré par une hégémonie post-guerre froide se fige dans un récit d'exception et de vertu, ignorant ses responsabilités et nourrissant de nouveaux conflits ».
L'essai survole, à travers le temps long, les mouvements tectoniques de la politique internationale, survol qui ne va pas sans quelques raccourcis sur des réalités bien plus complexes et diversifiées que leur simple désignation, comme pour « l'islamisme » (p. 67), dans le chapitre intitulé « Les nouveaux despotes à l'âge impérial », ou encore, tout à la fin du livre, s'agissant des printemps arabes, dont l'échec ne peut être attribué uniquement à un manque « de vision et d'ambition », quand on pense à la redoutable contre-révolution qui s'était aussitôt mise en place et aux interventions étrangères.
La lecture de l'ouvrage se révèle stimulante, tant par l'acte de foi dans « l'honneur de la politique », que par la diversité des savoirs mobilisés, la pertinence des références philosophiques. Il y a enfin et surtout ce souffle qui traverse le livre de part en part, fait entendre une voix singulière et porte une certaine vision de la France.
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Dominique de Villepin
Le pouvoir de dire non
Flammarion, Paris, 2025
288 pages
20,90 euros
Depuis les bombardements israéliens et américains sur l'Iran en juin 2025, les dirigeants de Téhéran évoquent la menace d'une fermeture du détroit d'Ormuz.
Ce bras de mer est le débouché du golfe arabo-persique sur l'océan indien et la voie de passage obligée pour les navires se rendant dans le Golfe ou le quittant, et notamment les pétroliers et les méthaniers. La crédibilité de cette menace tient en grande partie à la largeur réduite du détroit (29 milles marins, soit 54 kilomètres) ainsi qu'à sa faible profondeur, de l'ordre de 60 mètres, mais qui peut tomber à 25 mètres du côté iranien du détroit, c'est-à-dire au nord. La profondeur moyenne de 60 mètres permet le passage de superpétroliers dont le tirant d'eau est de l'ordre de 25 mètres. C'est ce qui explique que les voies de navigation se situent plus au sud, du côté proche des rives de la péninsule de Musandam qui appartient au sultanat d'Oman. Elles se trouvent donc pour l'essentiel dans les eaux territoriales omanaises. Les navires entrant dans le Golfe empruntent la voie du nord et ceux qui en sortent celle du sud.
Il s'agit de deux rails de navigation, de deux milles nautiques chacun (3,7 kilomètres), eux-mêmes séparés par une zone tampon large de deux milles. Autrement dit, les voies de circulation se limitent à six milles, soit seulement un peu plus de 11 kilomètres sur les 54 que compte le détroit proprement dit.
Le trafic maritime y est intense : chaque jour, ce sont près de cent pétroliers qui transitent par le détroit, avec leur cargaison, au départ du Golfe. Celle-ci représente un peu plus de 20 millions de barils, soit 20 % de la consommation mondiale d'hydrocarbures et près de 30 % des échanges maritimes de gaz et de pétrole. Cette proportion est élevée, mais elle est en chute sensible depuis la fin des années 1970, lorsque l'on estimait à 60 % la part du trafic maritime des hydrocarbures passant par le détroit d'Ormuz.
Cette réduction tient à plusieurs facteurs : d'une part, la découverte de nouveaux gisements ailleurs sur la planète, mais aussi par les infrastructures de contournement lancées voici une quarantaine d'années, lorsque la guerre Irak-Iran (1980-1988) menaçait les exportations de brut en provenance du Golfe. C'est ainsi que les Émirats arabes unis ont déployé un oléoduc court-circuitant le détroit d'Ormuz pour aboutir au port de Foujeirah, l'un des sept émirats de la Fédération, et le seul dont la façade maritime donne sur l'Océan indien. L'Arabie saoudite, de son côté, a posé un oléoduc reliant ses champs pétrolifères de la province orientale, sur le Golfe, au port saoudien de Yanbu, sur la mer Rouge.
Le caractère stratégique du détroit d'Ormuz — et sa vulnérabilité — sont apparus au lendemain de la guerre israélo-arabe d'octobre 1973, à la suite de l'embargo pétrolier décrété par les pays arabes producteurs de pétrole contre plusieurs pays occidentaux, à qui les premiers reprochaient leur soutien à Israël. Plus tard, en 1984, durant la guerre Irak-Iran, l'aviation irakienne a bombardé le terminal pétrolier de Kharg ainsi que des tankers chargés de pétrole iranien. En représailles, l'Iran a posé des mines dérivantes et fixes dans le sud du Golfe et — déjà ! — menacé de fermer le détroit d'Ormuz. C'est ce que l'on a surnommé la « guerre des pétroliers », qui a duré de 1984 à 1988.
À l'époque, comme on l'a vu, l'économie mondiale était bien davantage dépendante de ce passage, souvent qualifié de « veine jugulaire », que ce n'est le cas aujourd'hui. Les États-Unis, désormais exportateurs d'hydrocarbures grâce notamment à leur pétrole de schiste, sont très peu dépendants du gaz et du pétrole du Golfe. L'Europe l'est davantage, même si elle a sensiblement diversifié ses sources d'approvisionnement depuis les années 1970-1980. Ce sont surtout l'Inde, et davantage encore la Chine, qui hébergent à elles deux plus du tiers de la population mondiale, pour qui les hydrocarbures en provenance du détroit d'Ormuz représentent un besoin vital. Une fermeture, même partielle, déséquilibrerait le marché et provoquerait une forte hausse des cours mondiaux, hausse qui se cumulerait avec celle des primes d'assurance pour les armateurs affrétant des pétroliers naviguant dans cette zone. Les conséquences se feraient donc sentir même dans les pays qui importent peu ou pas d'hydrocarbures du Golfe.
Il reste cependant à apprécier la faisabilité d'une fermeture du détroit par l'Iran. C'est difficile, mais pas impossible, du moins pour une durée limitée, avant l'intervention des forces étrangères venues rétablir « la liberté de navigation ». Outre les mines flottantes ou fixes qu'ils pourraient larguer dans le sud du Golfe, les Iraniens pourraient aussi couler des pétroliers traversant le détroit, bloquant le passage pour les suivants. Ils peuvent également décider d'y saborder leur propre flotte.
Se pose dès lors la question de l'intérêt pour Téhéran de le faire. Cela reviendrait en effet à asphyxier leur économie et à commettre un acte hostile à l'encontre de deux pays qui lui sont proches : l'Inde et la Chine. Toutefois, les Iraniens ont toujours affirmé qu'il s'agirait d'une mesure de dernier recours, l'équivalent désespéré de l'emploi d'une bombe atomique dont ils ne disposent pas. Deux cas de figure pourraient permettre d'envisager ce qui relèverait d'une action suicide à l'échelle d'un pays tout entier : une attaque massive contre le territoire iranien ou le risque imminent d'une chute du régime.
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Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Réfugiée depuis à Rafah, la famille a dû ensuite se déplacer vers Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Un mois et demi après l'annonce du cessez-le-feu, Rami est enfin de retour chez lui avec sa femme, Walid et le nouveau-né Ramzi. Pour ce journal de bord, Rami a reçu le prix de la presse écrite et le prix Ouest-France au Prix Bayeux pour les correspondants de guerre. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.
Samedi 6 juin 2025.
L'ancien ministre de la défense israélien Avigdor Lieberman a « révélé » jeudi sur la radio Kan Reshet qu'Israël « transfère des armes à un groupe de criminels et délinquants qui s'identifient à Daech1, sur instruction du Premier ministre ». L'opération a été menée « avec l'approbation de Nétanyahou » mais « sans passer par le Conseil des ministres ». Toujours selon l'ancien ministre, « le chef du Shin Bet [les services de renseignement intérieur] était au courant, mais j'ignore dans quelle mesure le chef d'état-major était informé ».
Nétanyahou n'a pas démenti ces accusations. Son bureau a répondu : « Israël agit pour vaincre le Hamas par différents moyens, sur recommandation de tous les chefs des services de sécurité. »
Ce prétendu secret d'État est un secret de polichinelle, comme disent les Français. Oubliez Daech, qui fait partie du folklore de la propagande israélienne. Il n'y a pas d'État islamique à Gaza. Il s'agit de clans mafieux qui s'emparaient des camions de l'aide humanitaire internationale, avant le blocus, avec la complicité de l'armée israélienne. J'ai parlé de ces bandes organisées depuis longtemps, dans ce Journal de bord. Mais comme d'habitude, la parole d'un journaliste palestinien est suspecte. En revanche, la parole israélienne est considérée comme authentique, même si elle raconte n'importe quoi. Cela fait partie de la guerre médiatique que nous subissons, en plus de la guerre tout court. Aujourd'hui, la manipulation de ces bandes par Israël est validée par le Premier ministre lui-même.
Au même moment, la principale de ces organisations tente de se donner une légitimité en se présentant comme un mouvement armé de « protection de la population ». C'est ce qu'explique la page Facebook intitulée, en anglais, « Yasser Abu Shabab — Popular Forces ». La photo de bannière représente un homme d'une quarantaine d'années fixant l'objectif, vêtu d'un gilet pare-balles et tenant un fusil d'assaut, sur fond d'incendies et flanqué d'un aigle en vol.

Cet homme, c'est le dénommé Yasser Abou Shabab, qui est loin d'être un inconnu (voir photo de Une). Condamné et incarcéré pour trafic de drogue par la justice de Gaza, il est membre d'un important clan bédouin. Il s'était évadé au début de la guerre, à la faveur d'un bombardement de sa prison par les Israéliens, avant d'entamer une carrière de pillard de convois d'aide humanitaire. Avec toujours le même scénario : les Israéliens obligent les camions à passer par des routes interdites à la population gazaouie, sauf aux hommes d'Abou Shahab, qui les attendent, souvent avec des armes flambant neuves, ce qui laissait déjà soupçonner qu'elles étaient fournies par les Israéliens. Les objectifs d'Israël étaient évidents : semer le chaos, démontrer que l'ONU ne pouvait pas protéger ses convois et accuser le Hamas, alors que les drones israéliens tiraient systématiquement sur ses militants qui tentaient de protéger les camions sur le chemin des entrepôts.
Dernièrement, toutefois, Israël paraît valider le nouveau rôle que veut se donner Yasser Abou Shabab, celui de milice anti-Hamas. Entre le pillard et le mouvement islamique, la guerre est ouverte : en novembre 2024, ce dernier a exécuté neuf membres du groupe, y compris un frère de Yasser Abou Shahab. Sur sa page, Abou Shabab dénonce le Hamas comme étant des « mercenaires iraniens ». Il affirme désormais « contrôler une zone de la bande de Gaza, libérée du Hamas ». L'homme prétend agir « en coordination avec l'Autorité palestinienne », qu'il qualifie de « légitime ». Cette dernière a toutefois nié toute relation avec Abou Shabab. Sur la page Facebook, on trouve des vidéos de ses hommes en armes devant des véhicules 4X4. Abou Shabab affirme également protéger les quelques camions d'aide humanitaire qui entrent de nouveau.
Mais les protéger de qui et de quoi ? Abou Shahab et ses hommes se sont installés du côté de Rafah, sous des tentes et dans les quelques bâtiments qui n'ont pas été détruits, dans une zone totalement occupée par l'armée israélienne, et où il n'y plus un seul Palestinien à part eux.
Ce leader « anti-Hamas » veut attirer les Gazaouis dans cette zone, dont il propose de faciliter l'accès grâce à une « coordination » avec les Israéliens. Il promet que l'endroit est sûr, qu'on n'y sera pas bombardé et qu'on y trouvera des tentes et de la nourriture. Sur sa page Facebook, des numéros de téléphone sont partagés, que chacun peut appeler.
Cette opération menée par un chef de gang devenu chef de milice rappelle des précédents. Les Israéliens sont en train d'essayer de refaire ce qu'ils avaient fait pendant leur occupation du Sud-Liban entre 1978 et 2000. Ils avaient installé et équipé l'Armée du Liban-Sud (ALS), milice dirigée dans un premier temps par Saad Haddad, et chargée plus tard de lutter contre le Hezbollah, sous les ordres d'Antoine Lahd. On peut aussi trouver une comparaison avec l'Irak, où les Américains avaient financé des milices tribales, les Sahwa (« réveil »), censées représenter la communauté sunnite, pour affronter Al-Qaida.
Israël veut aussi créer des Sahwa à Gaza. Mais Gaza n'est ni le Liban ni l'Irak. Le Hamas n'est pas seulement un mouvement armé. C'est d'abord une idéologie, que l'on peut approuver ou non, mais qui est enracinée dans la société depuis plus de 40 ans. En outre, il n'y a pas de divisions confessionnelles à Gaza entre chiites et chrétiens comme au Liban (Haddad comme Lahd étaient des officiers chrétiens), ni entre sunnites et chiites comme en Irak. Il y a seulement une guerre entre occupants et occupés. Les Israéliens savent qu'ils ne peuvent pas la gagner, alors ils veulent la transformer en guerre civile, comme les Américains ont réussi à le faire en Irak.
Les Israéliens croient que les Gazaouis vont soutenir les soi-disant « Forces populaires » contre le Hamas. C'est vrai que la popularité du Hamas a baissé, pas seulement depuis le 7 octobre 2023, mais bien avant. Depuis leur prise du pouvoir en 2007, nombre de Gazaouis n'étaient déjà pas d'accord avec leur politique. Mais ce que les Israéliens ne comprennent pas, c'est que nous faisons la distinction entre les collaborateurs et nos frères. On peut avoir un frère qui fait beaucoup d'erreurs, qui nous plonge dans une guerre sans fin. Mais ce frère, quoi qu'on ait à lui reprocher, meurt avec nous, vit le génocide avec nous. Abou Shabab et ses hommes, eux, ils travaillent pour l'occupant.
Ce n'est pas la première fois que les Israéliens tentent cette manipulation à Gaza. Ils ont déjà essayé de coopter de grandes familles puissantes, mais leurs chefs ont refusé. D'ailleurs, Yasser Abou Shabab ne représente pas son clan, qui n'est pas d'accord avec son entreprise. Il dirige une bande d'une cinquantaine d'hommes. Le chef des prétendues « Forces populaires » agit à titre personnel.
Les Gazaouis ne veulent pas d'une guerre civile. Ils veulent l'arrêt de la guerre, la fin du génocide et une solution politique, que ce soit un gouvernement de l'Autorité palestinienne ou de n'importe qui d'autre. Ils ne veulent pas revivre une guerre des factions, comme celle de 2007 entre le Hamas et le Fatah. Personne n'acceptera que l'on s'entretue. Notre peuple n'est pas dupe. Il sait très bien ce qui est en train d'être comploté.
Le jour où les Israéliens ont quitté le Sud-Liban, le général Lahd, condamné à mort pour trahison dans son pays, s'est enfui en Israël et n'est jamais revenu au Liban. Quand les Américains se sont désengagés en Irak, la Sahwa a progressivement disparu. Si les Israéliens se retirent, tous ces clans disparaîtront eux aussi. Ils ont intérêt à méditer l'histoire.

Journal de bord de Gaza
Rami Abou Jamous
Préface de Leïla Shahid
Présentation de Pierre Prier
Éditions Libertalia, collection Orient XXI
29 novembre 2024
272 pages
18 euros
Commander en ligne : Librairie Libertalia
1L'Organisation de l'État islamique.
Le chef et fondateur du Parti des travailleurs du Kurdistan, Abdullah Öcalan, a appelé depuis sa prison au désarmement et à la dissolution du groupe. Une décision historique qui a eu des répercussions en Syrie et en Irak, mais dont on peine encore à mesurer toutes les conséquences pour les Kurdes en Turquie.
Tout commence lors de la cérémonie d'ouverture de l'année parlementaire turque en octobre 2024, lorsque le leader ultranationaliste Devlet Bahçeli serre la main des députés du parti pro-kurde DEM (Parti de l'égalité et de la démocratie des peuples). Ce geste anodin surprend ces derniers, habitués aux accusations constantes de « terrorisme » de la part de Bahçeli, bras droit de Recep Tayyip Erdoğan, et aux menaces d'interdiction de leur parti. Après cette poignée de main, l'homme adresse un message au chef et fondateur du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Abdullah Öcalan, qui purge une peine de prison à vie sur l'île d'Imrali, depuis son arrestation en 1999 : « Si le chef terroriste est libéré de son isolement, qu'il vienne parler au Parlement. Qu'il crie que le terrorisme est complètement terminé et que son organisation est démantelée. »
Cette invitation laisse entendre que l'État pourrait être disposé à négocier la libération du leader kurde ou une transition vers l'assignation à résidence, en échange de la dissolution du groupe armé. Le PKK mène depuis 1984 une guérilla contre l'État turc, sa principale revendication étant une plus grande autonomie pour la population kurde du pays. Quatre décennies de conflit ont fait plus de 40 000 morts, pour la plupart des civils. Considéré comme une organisation terroriste par la Turquie, l'Union européenne et les États-Unis, les cadres du PKK ont été affaiblis par des attaques constantes et des campagnes d'arrestation. Cependant, l'organisation a survécu pendant 41 ans, en ayant pratiquement la même direction.
Devlet Bahçeli a été farouchement opposé aux précédents processus de paix initiés par le gouvernement d'Erdoğan, avant de prendre l'initiative de celui-ci. Il fait toutefois remarquer qu'« il ne s'agit pas d'un nouveau processus de règlement » de la question kurde, faisant référence au nom donné aux tentatives de négociations d'il y a plus de dix ans, mais décrit le scénario actuel comme un « nouveau départ ». Son geste fait suite à une série d'autorisations accordées à une délégation du parti pro-kurde DEM pour rendre visite à Öcalan — en isolement depuis près de dix ans — alors que les rumeurs d'une déclaration attendue d'Öcalan se font de plus en plus insistantes.
« J'assume la responsabilité historique de cet appel », déclare le fondateur du PKK dans une lettre lue par la délégation du DEM à Istanbul le 27 février. Quelques minutes avant la lecture du texte, une image d'Öcalan apparaît dans les médias, pour la première fois depuis douze ans. Le leader emprisonné est assis à une table avec la délégation du parti DEM et trois autres détenus du haut commandement du PKK, suggérant qu'il ne prend pas la décision seul. « Tous les groupes doivent déposer les armes et le PKK doit être dissous. » La déclaration demande également à la direction du groupe de convoquer un congrès dès que possible pour finaliser les étapes nécessaires à son démantèlement.
Il y aurait derrière cette initiative une tentative d'Erdoğan de rallier des soutiens, en vue de modifier la constitution et de prolonger son mandat. Le contexte régional est également à prendre en considération. Ainsi, la Turquie chercherait à régler le conflit avec le PKK alors que les Kurdes tentent de trouver leur place dans la nouvelle Syrie après la chute de Bachar Al-Assad. D'autre part, la fin du groupe armé permettrait à Ankara de renforcer ses relations, notamment économiques, avec le Kurdistan irakien, où le PKK a actuellement ses bases.
Ce que la partie kurde a à gagner, au-delà de l'éventuelle libération d'Öcalan, n'est toutefois pas très clair jusqu'ici. « Il est difficile de définir la situation actuelle, car ceux qui ont pris l'initiative ne lui ont pas donné de nom. Il semble que nous soyons dans un processus de dialogue, où certains essaient de convaincre les autres de quelque chose », décrit Yüksel Genç, coordinatrice du centre de recherche électorale SAMER. « Quand on ne peut pas décrire un processus, on ne peut malheureusement pas établir de feuille de route », ajoute-t-elle.
Les dirigeants du PKK dans les montagnes de Qandil, au Kurdistan irakien, ont répondu à l'appel d'Öcalan en déclarant à leur tour un cessez-le-feu avec la Turquie. « En tant que PKK, nous acceptons pleinement le contenu de cet appel. Nous nous conformerons à ses exigences et les mettrons en œuvre de notre côté », déclarent-ils dans un communiqué. « Aucune de nos forces n'entreprendra d'action armée à moins d'être attaquée », souligne la note. Le groupe militant conditionne toutefois le désarmement à une rencontre en tête-à-tête avec Öcalan, connu sous le surnom d'« Apo ». « La mise en œuvre de questions telles que le dépôt des armes ne peut se faire que sous la direction pratique du chef Apo », indique encore le communiqué. Les guérilleros demandent également la tenue d'un congrès interne pour décider des prochaines étapes du désarmement, qui incluraient la libération et la participation de leur chef. Ils avertissent :
Il faut créer un environnement sûr. Pour que le congrès soit couronné de succès. Le chef Apo doit le diriger personnellement. Jusqu'à présent, nous avons géré la guerre avec toutes ses erreurs et ses insuffisances, mais seul le leader Apo peut gérer la période de paix et une société démocratique.
La nouvelle du désarmement est accueillie avec plus de prudence dans le nord de la Syrie, où les Forces démocratiques syriennes (FDS) — des milices kurdes pour la plupart — ont établi leur autonomie pendant les années de guerre syrienne. Leur commandant Mazloum Abdi a déjà prévenu qu'ils n'étaient pas concernés par l'appel d'Öcalan, même si la Turquie perçoit les FDS comme une branche du PKK.
Au milieu de cette incertitude, Abdi annonce le 10 mars un accord avec le gouvernement syrien d'Ahmed Al-Charaa en vertu duquel sa milice et les institutions de l'administration autonome kurde seront intégrées à l'État central, en échange de garanties sur la participation à la transition, le retour des Kurdes déplacés et l'engagement de Damas à « reconnaître la communauté kurde comme une composante autochtone de l'État syrien, en garantissant leur droit à la citoyenneté et à tous les droits constitutionnels ». Saleh Muslim, un des principaux dirigeants kurdes en Syrie, a déclaré après la signature du pacte avec Damas que les FDS « n'ont pas dévié » de la volonté d'Öcalan, sans pour autant donner plus de détails concernant les attentes du leader emprisonné.
Le processus est par ailleurs soutenu par le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) à Erbil, qui a exprimé son soutien à l'initiative. Selon l'historien et analyste politique Hamit Bozarslan :
Il peut y avoir des désaccords à Qandil, nous ne le savons pas. Mais nous ne pouvons pas oublier qu'Öcalan vit dans des conditions d'isolement très dures depuis quatre ans, qu'il n'a pas pu rencontrer ses avocats, et encore moins les gens de Qandil. Je ne sais pas quel type de communication ils ont en ce moment. Öcalan peut demander à déposer les armes et peut-être que Qandil acceptera de déposer les siennes, puisqu'il n'est probablement plus une structure solide. Je pense que la partie la plus difficile sera de traiter la reconnaissance de la question kurde et l'intégration du problème kurde en Turquie.
L'initiative actuelle est très différente du processus de paix qui s'est effondré il y a dix ans, dans lequel des comités sont mis en place pour s'enquérir des préoccupations de la société et expliquer la voie à suivre. Au cours de ces années-là, une certaine ouverture sociale a lieu, qui permet l'existence de médias et de publications en langue kurde. Öcalan prononce alors un discours le jour de Newroz (Nouvel An kurde), en 2013, dans lequel il assure que le PKK cesserait ses activités à l'intérieur de la Turquie. À l'époque, les références à la nécessité de démocratiser le pays sont constantes. « La période de lutte armée se termine, la porte s'ouvre à la démocratie. Nous lançons un processus axé sur les aspects politiques, sociaux et économiques, une compréhension basée sur les droits démocratiques, les libertés et l'égalité se développe », indique alors la lettre d'Öcalan.
Mais à la même période, le Parti de la justice et du développement (AKP) du président Erdoğan doit faire face à plusieurs crises, telles que les manifestations antigouvernementales de Gezi, la montée en popularité du parti pro-kurde DEM ou les manifestations de Kobané contre l'offensive de l'État islamique dans le nord-est de la Syrie. Le processus s'effondre en 2015 avec la mort de deux policiers turcs dans un attentat imputé au PKK, qui déclenche une offensive dans le sud-est du pays avec des affrontements qui font plus de 7 000 morts, dont près d'un millier de civils. Les institutions kurdes sont fermées et l'état d'urgence déclaré pendant des mois.
Aujourd'hui, « il s'agit d'un processus différent, la plupart des négociations se déroulent désormais avec Imrali », explique Tuncer Bakırhan, codirigeant du parti DEM.
Lors du processus précédent, on avait promis aux gens que tout serait démocratisé, que leurs enfants auraient un emploi, des droits, mais cela n'a pas été le cas. De grandes attentes ont été créées, et, lorsqu'elles n'ont pas été satisfaites, cela a conduit à une grande violence, à des arrestations et à des opérations. C'est pourquoi nous faisons aujourd'hui preuve de prudence, car nous ne pouvons pas prédire ce qui va se passer.
Alors que les pourparlers avec Öcalan se poursuivent, le gouvernement continue de réprimer le parti DEM, les journalistes et le secteur culturel kurde dans le cadre des opérations menées contre les secteurs d'opposition. « Depuis le début de ce processus [octobre 2024], la pression s'est considérablement accrue. Tous les segments de la société sont intimidés, ce qui leur fait croire qu'ils peuvent eux aussi être victimes d'opérations policières », déclare M. Genç. Depuis les élections locales de mars 2024, huit municipalités du DEM ont déjà fait l'objet d'une intervention policière et leurs maires ont été remplacés par des administrateurs. Entre-temps, plus d'une douzaine de journalistes pro-kurdes ont été arrêtés au cours du mois de février et des musiciens tels que Kasım Taşdoğan ont été jugés pour avoir chanté des chansons politiques en kurde.
Pour l'instant, on ne parle pas encore des anciens dirigeants du parti DEM, Selahattin Demirtaş et Figen Yüksekdağ, emprisonnés depuis novembre 2016 dans le cadre d'une campagne contre le parti où des milliers de membres accusés de liens avec la guérilla ont été arrêtés. Demirtaş a publié une lettre dans le think tank QAD soutenant le processus, mais exigeant qu'il soit accompagné d'une « feuille de route pour la paix sociale. Nous savons que le simple fait de rendre les armes n'implique pas nécessairement une transition directe vers la démocratie. Pour y parvenir, une lutte longue et difficile nous attend », a-t-il déclaré dans son communiqué.
« Dans le processus précédent, il était admis qu'il existait une question kurde et elle a été abordée au cours du processus. Aujourd'hui, la question est traitée comme juste du “terrorisme”, comme si la question kurde n'existait plus », explique Bozarslan. Les médias turcs spéculent sur le fait que le gouvernement pourrait négocier une série de concessions en échange de la fin de la guérilla, comme la libération de dirigeants politiques, de journalistes et d'activistes inculpés pour des liens présumés avec la guérilla. Toutefois, pour l'heure, il n'y a que l'appel d'Öcalan et la balle est dans le camp du gouvernement.
Selon une enquête de SAMER menée dans les provinces du Sud-est et les principales villes turques où se concentre la population kurde, seuls 27 % de la population s'attendent à ce que l'appel d'Öcalan se transforme en un processus de paix. Jusqu'à présent, la seule action du gouvernement au-delà du dialogue avec Imrali est le plan de développement de 14 milliards de dollars (12,82 milliards d'euros) visant à réduire le fossé économique entre le Sud-est et le reste du pays. Le vice-président turc, Cevdet Yılmaz, indique que l'investissement est une occasion de « mettre fin au terrorisme et de renforcer un environnement de paix et de sécurité ».
Yüksel Genç explique pour sa part :
Il faut aller beaucoup plus loin, il faut prendre des mesures pour donner confiance à la société afin de créer un climat de paix, de participer aux mécanismes de réconciliation et de justice réparatrice. Rien de tout cela n'existe pour le moment.
Néanmoins, les acteurs impliqués dans le processus s'accordent à dire qu'Öcalan est la « clé » de la paix, même si chaque partie l'envisage sous son propre prisme, qu'il s'agisse de celui du terrorisme ou des droits d'une partie de la société. Tuncer Bakırhan affirme :
Il y a Öcalan, il y a le PKK, mais nous ne sommes pas eux. Nous sommes un parti politique avec une représentation parlementaire et notre mission est de trouver une solution politique. En tant que parti, nous ne pouvons pas dire au PKK de remettre ses armes ou de cesser ses activités, personne ne nous écouterait. Mais nous pouvons le dire à Öcalan, qui est une structure holistique à lui seul, où il se trouve lui-même au sommet.
Traduit de l'espagnol par Sarra Grira.
Premier roman de Meryem Belkaïd, Écris et je viendrai explore avec subtilité les ravages des années 1990 en Algérie, à travers l'amour entravé de Leila et Ali, et les traumatismes d'un pays en guerre.
« Qu'était-il arrivé à leur pays pour qu'ils se rêvent autres ? ». Cette réflexion d'un des deux principaux personnages de Écris et je viendrai de Meryem Belkaïd est l'une des clés de ce roman dont la trame se déroule dans les années 90 alors que l'Algérie plonge dans cette décennie, que certains voient noire, que d'autres voient rouge sang, et qui s'avère finalement bien vaine.
Une décennie d'un élan brisé — qu'on n'arrive plus à faire renaître, comme cet amour profond entre Leila et Ali, qui dure depuis l'adolescence, perdure, mais ne trouve pas de couronnement, ne parvient pas à libérer le potentiel de bonheur qu'il renferme ; comme si la joie était prise en otage, rendue impossible par une bifurcation de l'histoire du pays sur laquelle le plus grand nombre de femmes et d'hommes n'ont pas de prise, mais qui les rend néanmoins captifs d'un étrange sentiment de culpabilité.
Pour ceux qui ont traversé les années 90 l'esprit plein de sidération face à un basculement du pays dans une guerre intérieure — survenue après les flammes d'octobre 1988 et un printemps algérien de courte durée mais plein d'espoirs — ce roman décrit avec pudeur, sans le pathos et sans cet insupportable exotisme auxquels semblent être assignés les écrivains maghrébins en langue française, la fin d'une vision idyllique d'une Algérie marchant résolument dans le sens du progrès. Meryem Belkaïd montre comment une histoire qui bifurque dans la violence happe les individus et les meurtrit au point de créer une multitude de vocations pour l'exil. Comme si l'on ne pouvait plus supporter de ne pas avoir pu empêcher ces supplices infligés à un pays plein de promesses.
Pour Ali, le héros du roman, ce moment où l'horizon s'obscurcit et le futur se brouille est celui de l'assassinat de son père, psychiatre engagé, le mardi 8 juin 1993, par « deux ombres. Habillées à la dernière mode. À peine plus âgé que lui… ». La vie de Leila bascule aussi ce même jour à l'annonce de cet assassinat survenu un de ces funestes mardis où des intellectuels et artistes connus ont été ciblés. Une adolescence qui s'arrête, un amour naissant qui peine à trouver ses mots et un pays qui se fige. Et aussi, et surtout, la difficulté pour les femmes et les hommes de se relever d'un traumatisme aussi bien national que familial et individuel pour se reconstituer et avancer. Un traumatisme monumental soldé dans un silence amnésique, sans leçon tirée pour la collectivité, sans leçon pour l'avenir, avec la peur paralysante d'y retomber.
Il n'y a, pour l'heure du moins, que des ébauches de leçons individuelles pour contrer la chape du silence. Le couple Ali et Leila ne sera pas, ne se fera pas. Il reste des sentiments et il n'y aura pas d'acrimonie. Reste le poids de ces années terribles à verbaliser, à rendre lisibles. Pour Leila, l'exil, lointain et sans Ali, s'accompagne d'un travail sur l'histoire et la place, minorée ou instrumentalisée, des intellectuels en Algérie et bien avant le traumatisme des années 90. Après des années d'errance à l'étranger, Ali construit un projet de fondation au nom de son père, comme une tentative de garder le souvenir d'un homme, l'intellectuel en contact avec les gens, par sa profession, mais aussi par un choix moral.
C'est dans ces quêtes individuelles que les individus se cherchent une « esquisse de bonheur », en attendant, peut-être, une issue collective, et dont on a eu l'ébauche lumineuse dans le Hirak où beaucoup d'Algériens ont renoué avec l'estime de soi… Et l'on imagine, sans peine, Ali et Leila parmi les marcheurs pour une Algérie s'humanisant et cessant d'être si dure avec elle-même.

Écris et je viendrais
Meryem Belkaïd
Éditions Casbah, 2024
172 pages
1 000 DA
Vingt ans après la chute de Saddam Hussein, l'effondrement en Syrie de l'autre grand régime baathiste a suscité des réactions diverses en Irak. Ni le gouvernement, ni les factions chiites irakiennes, pourtant soutien depuis une décennie du régime de Bachar Al-Assad, ne lui ont porté secours. Entre les craintes d'un retour de la menace djihadiste et l'affaiblissement de l'« axe de la résistance », la prudence de Bagdad traduit aussi des préoccupations politiques intérieures.
Le 3 décembre 2024, alors que l'opposition armée syrienne emmenée par Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), déjà maître d'Alep, s'apprêtait à prendre Hama, le premier ministre irakien Mohammed Chia Al-Soudani appelait le président turc Recep Tayyip Erdoğan, considéré comme proche de HTC, pour le prévenir : « l'Irak ne sera pas un simple spectateur des graves répercussions des événements qui ont lieu en Syrie ». Deux semaines plus tard, le régime syrien effondré et Bachar Al-Assad en exil, il semble bien que Bagdad soit restée spectatrice de ce bouleversement majeur dans la région. Elle a abandonné à son sort l'une des composantes historiques de l'« axe de la résistance ». Au-delà des considérations géopolitiques, cet attentisme prudent peut aussi s'expliquer par des dynamiques propres à la scène politique irakienne, qui mettent à nu la précarité de l'alliance stratégique nouée autour de l'Iran.
La solidarité entre Bagdad et Damas n'a rien d'une caractéristique structurelle. De fait, l'histoire contemporaine des relations entre les deux pays est empreinte de rivalité, quand il ne s'agit pas de franche hostilité. En 2003, le renversement de Saddam Hussein met un terme au réchauffement diplomatique engagé par le jeune Bachar Al-Assad à son arrivée au pouvoir trois ans plus tôt. Ce dernier facilite alors le passage de djihadistes en Irak pour combattre les forces d'occupation américaines. Les relations entre les deux pays ne sont normalisées qu'en 2006.
Pour autant, Bagdad partage avec Damas certaines préoccupations, et sait faire preuve de soutien face à des dangers communs. Le moment révolutionnaire de 2011 en Syrie soucie le pouvoir irakien, inquiet de l'émergence de mouvements contestataires dans ses gouvernorats à majorité sunnite. En particulier, la montée en puissance de la menace « terroriste », qui culmine avec la proclamation de l'organisation de l'État islamique (OEI) en 2014. La guerre qui s'ensuit, scelle la communauté de destin des deux voisins, dont la frontière est le lieu d'incubation et de circulation de l'idéologie et des activités du groupe djihadiste.
Bagdad devient alors l'une des rares capitales arabes à conserver son ambassade à Damas, à ne pas appuyer la demande de suspension du régime syrien de la Ligue arabe et à refuser l'imposition de sanctions. Au-delà de ce canal diplomatique, les relations restent ténues. C'est seulement en juillet 2023, après la réintégration du dictateur syrien auprès de la Ligue arabe, que Mohammed Chia Al-Soudani se rend à Damas, pour la première fois depuis le début de la révolution. Il invite les États arabes à sortir le pays de son isolement, au nom, notamment, de la coopération sécuritaire et de la lutte contre le « terrorisme » et les narcotrafics1.
L'inscription de l'Irak dans l'« axe de la résistance » se traduit donc moins par la posture de son gouvernement, qui s'en tient à un soutien diplomatique sans intervention dans la guerre elle-même, que par une dynamique parallèle, conduite par un autre type d'acteurs : l'envoi sur le territoire syrien, dès 2012-2013, de groupes paramilitaires irakiens bénéficiant d'un fort soutien de l'Iran. En appui à l'armée syrienne et prétextant la défense des lieux saints de l'islam chiite, comme le mausolée de Sayyida Zeinab au sud de Damas, de nombreux groupes armés chiites irakiens s'engagent en Syrie, en coordination avec les Gardiens de la révolution iraniens et le Hezbollah libanais. Ces factions, acquises au modèle idéologique iranien, sont soit déjà existantes — comme l'organisation Badr ou les Kataeb Hezbollah par exemple — soit constituées pour l'occasion, comme les Kataeb Sayyed Al-Shouhada, ou la Liwa Abou Al-Fadhl Al-Abbas, ou créées par scission d'autres groupes. Plus d'un est issu d'un schisme avec le mouvement du leader chiite Moqtada Al-Sadr, comme les Kataib al-Imam Ali et Asaib Ahl al-Haqq,
Quand, en 2014, la chute de Mossoul stupéfie l'Irak, ces groupes se redéploient en partie dans leur territoire d'origine, tout en gardant une présence en Syrie. Profitant de l'appel des autorités religieuses à la défense de la nation, ils accueillent des dizaines de milliers de volontaires et sont progressivement institutionnalisés sous l'appellation collective de Mobilisation populaire. Sa légalisation comme force armée régulière en 2016 lui ouvre un accès sans précédent aux ressources matérielles et symboliques de l'État irakien. À mesure que progresse cette intégration à l'État, une distinction s'établit, au moins formelle, entre les « brigades » enregistrées dans la Mobilisation, placées sous le commandement du premier ministre, et les « factions » évoluant hors de ce cadre, même quand brigades et factions relèvent d'un même groupe armé.
Progressivement, et, en particulier, depuis l'assassinat par un drone américain en janvier 2020 d'Abou Mehdi Al-Mouhandis, fondateur des Kataeb Hezbollah et chef opérationnel de la Mobilisation, les groupes armés revendiquent cette distinction pour se dédouaner de certaines opérations, notamment en Syrie. Ces dernières pourraient en effet leur attirer la désapprobation d'une partie de la classe politique comme de la population — d'autant que cet engagement armé transnational est contesté, y compris par les plus hautes autorités cléricales chiites en Irak. Certains créent ainsi des factions « de paille », qui revendiquent leurs attaques, sans paternité clairement établie tout en se disant membres de la Mobilisation populaire, et qui assure salaires et officialité. La Mobilisation n'est donc pas officiellement déployée à l'extérieur de l'Irak ; les combattants des factions en Syrie s'y trouvent en tant que membres de la « Résistance ». C'est une partie de ces groupes qui, depuis l'Irak ou la Syrie, lancent régulièrement, mais sans représenter une menace d'envergure, des attaques contre les intérêts américains ou israéliens, sous le nom de « Résistance islamique en Irak », en particulier dans le cadre de la guerre conduite par Israël à Gaza et au Liban.
À la veille de l'offensive rebelle sur Alep fin novembre 2024, les factions irakiennes sont encore présentes sur le territoire syrien, particulièrement dans le gouvernorat oriental de Deir Ezzor. Alors que se profile une conquête de Damas par les rebelles, les factions apportent leur soutien au régime par la mobilisation des combattants déjà sur place, le renfort de plusieurs centaines d'hommes depuis l'Irak et le lancement de campagnes de recrutement. Elles demandent en outre au gouvernement irakien d'envoyer des troupes régulières. Or, celles-ci n'arrivent pas. Tout en disant sa préoccupation, le premier ministre s'y refuse, expliquant devant les députés qu'il ne compte pas entraîner la population irakienne dans une nouvelle guerre. Le chef de la Mobilisation populaire écarte lui aussi toute intervention. En revanche, la sécurité de la frontière avec la Syrie est ostensiblement renforcée.
La prise de Damas et la fuite des cadres du régime baathiste décident les factions de la Résistance : avant même la chute du régime, ces dernières commencent à rapatrier leurs combattants. Dès le 7 décembre 2024, plus de 2 000 soldats syriens franchissent la frontière et trouvent refuge dans le gouvernorat irakien d'Anbar. Ahmed Hussein Al-Charaa (qui a abandonné son nom de guerre Mohamed Al-Joulani), le chef de HTS enregistre une vidéo à l'attention du premier ministre irakien, où il lui assure sa volonté d'établir des relations politiques et économiques renouvelées avec l'Irak, et sa détermination à ne pas laisser les événements en Syrie déstabiliser le pays. Si les réseaux sociaux irakiens font circuler des vidéos d'humiliations, voire de crimes contre des partisans de la « Résistance » en Syrie, la promesse de ne pas dégrader les sanctuaires chiites semble être tenue. Dans le même temps, Téhéran ouvre un canal de communication avec HTC. Certaines factions irakiennes invoquent leur appartenance à la Mobilisation populaire pour justifier de ne pas avoir poursuivi le combat.
Tout porte à croire que, dans les jours qui précèdent la chute du régime, le premier ministre irakien a choisi de ne pas engager de forces officielles et de déléguer le soutien armé aux factions de la Résistance. Mais celles-ci y ont renoncé aussi, sans doute par crainte de frappes aériennes israéliennes. Ces décisions ont-elles été prises par les acteurs eux-mêmes ? Le premier ministre irakien a-t-il tenu bon devant les pressions iraniennes ? Ou son positionnement était-il au contraire en phase avec l'analyse de Téhéran, décidé, peut-être même avant l'offensive sur Alep, à lâcher un allié syrien inefficace dans son pays, inexistant dans la guerre contre Israël, et de plus en plus déloyal ? La réponse sera peut-être connue quand on connaitra le contenu des négociations entre plusieurs puissances régionales, notamment à Bagdad puis à Doha. D'ici là, nous pouvons tenter une analyse de la transformation des rapports de force politiques à Bagdad.
Mohammed Chia Al-Soudani, issu du parti islamiste chiite Daawa, ne dispose pas d'une base électorale. Disciple de l'ancien premier ministre Nouri Al-Maliki, c'est principalement parce qu'il est considéré comme sous contrôle qu'il est nommé en 2022 pour sortir le pays d'une impasse politique, son ancien mentor espérant pouvoir s'appuyer sur son mandat pour lui succéder. Contre toute attente, Al-Soudani gagne en popularité. Premier premier ministre irakien à ne pas jouir d'une seconde nationalité, à avoir grandi et étudié en Irak, il axe son mandat sur une politique de grands travaux, une mise à distance des groupes clientélisés par l'Iran, et la négociation du départ des dernières troupes américaines présentes dans le pays. Il caresse désormais l'espoir de se faire reconduire lors des prochaines élections législatives, prévues pour l'automne 2025.
Pour ce faire, deux choix s'offrent à lui. Soit il s'impose comme le candidat de l'alliance qui l'a porté au pouvoir, le Cadre de coordination chiite, qui compte notamment les ailes politiques des groupes de la Mobilisation et des factions armées. Soit il bâtit une nouvelle coalition. La première option semble compromise, notamment par le scandale dans lequel Al-Soudani se trouve empêtré depuis l'été 2023. Cette affaire concerne la mise sur écoute de plusieurs leaders du Cadre de coordination et de membres de leurs familles, manifestement orchestrée, à minima, par de très proches collaborateurs du Premier ministre. Reste la seconde option, où il pourrait se rapprocher de Moqtada Al-Sadr, rare responsable chiite irakien à avoir soutenu ce qu'il considère depuis le début comme une authentique dynamique révolutionnaire syrienne.
De ce point de vue, la crise syrienne semble avoir constitué une opportunité politique pour Al-Soudani. Elle lui permet de faire valoir la souveraineté de l'Irak, d'éviter d'entraîner le pays dans la guerre et de maintenir une position de neutralité utile dans la perspective d'une nouvelle administration à Washington. De plus, elle permet de faire la démonstration de la loyauté de la Mobilisation populaire à l'État, de contraindre les factions à suivre sa décision, et de préserver une relation irako-turque en plein essor. Les manœuvres internes au Cadre de coordination, notamment par Nouri Al-Maliki, pour le faire remplacer, ont de facto pris du plomb dans l'aile.
Que ces tractations donnent lieu à une nouvelle voie politique en Irak ou, plus vraisemblablement, à la poursuite des jeux partisans dont le pays est coutumier, et qui n'ont jamais remis en cause les structures profondes des dysfonctionnements de l'État, il est incontestable qu'une dynamique nouvelle est en cours. Après les coups portés au Hezbollah libanais, les factions irakiennes constituaient le seul acteur armé de poids, idéologiquement acquis à la République islamique iranienne, à avoir conservé sa capacité d'action. Il y a aussi Ansar Allah (houthistes) au Yémen, mais il reste un acteur périphérique des dynamiques régionales, doté de son propre système de légitimation politique et religieuse.
L'aisance avec laquelle le Premier ministre a réaffirmé une position de non-ingérence, et la réticence avouée de nombreux combattants des factions de la Résistance à porter secours au régime syrien, témoignent de ce changement. De plus, la rapidité avec laquelle la majorité de la classe politique chiite s'est finalement alignée sur la position du premier ministre montre que le bastion irakien de l'Axe avait en réalité déjà fait un pas de côté depuis un moment.
Dans ce changement, les contraintes externes ont sans doute été déterminantes, et, en premier lieu, les assassinats en 2020 de Ghasem Soleimani, chef de la force extérieure des Gardiens de la révolution, et d'Abou Mehdi Al-Mouhandis. Mais on aurait tort de négliger l'évolution sociale, politique et économique des différentes composantes de l'Axe. En Irak, les aspirations de la société à la fin de la violence permanente, l'entrée en politique et la notabilisation de nombreux cadres des groupes armés, la montée en puissance de la référence stato-nationale dans le débat public, et au sein des factions, y ont certainement aussi contribué. Tout comme l'exaspération de Téhéran envers le président syrien déchu, à faire muter l'« axe de la résistance ». Le front idéologique rêvé hier forme désormais une alliance tactique sinon défunte, du moins dépassée par la trajectoire de ses propres créateurs.
1NDLR. La Syrie est alors considérée comme un narco-État. Le captagon, produit localement, constituait une ressource essentielle estimée à plus de 5 milliards de dollars par an (4,8 milliards d'euros) pour le clan Assad.
Treize ans après un soulèvement réprimé dans le sang, le régime de Bachar Al-Assad est tombé. Dans la nuit du 7 au 8 décembre 2024, les milices rebelles sont entrées dans Damas, tandis que le désormais ancien président syrien s'enfuyait à Moscou. La rapidité et la facilité avec lesquelles les factions armées, composées entre autres du groupe islamiste de Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) et de l'Armée nationale syrienne (ANS) — qui bénéficie d'un parrainage turc —, sont venues à bout du régime de Bachar Al-Assad sont déconcertantes.
D'Alep à Homs, en passant par Hama, les forces loyalistes n'ont opposé aucune résistance, tandis que leurs alliés iraniens ou russes semblaient comme des colosses aux pieds d'argile, fragilisés par les fronts ukrainien et libanais. Nous reviendrons plus tard sur l'aspect régional et géopolitique de ce tournant — un autre que connaît la région après la fin de la guerre israélienne contre le Liban. Mais à travers ce dossier, nous souhaitons d'abord montrer comment la Syrie s'est, au fil des dernières années, transformée en un État défaillant, ce qui explique la débâcle du régime. Son niveau de délitement et de dysfonctionnement était tel qu'il n'était plus capable d'assumer les fonctions qui fondaient normalement sa légitimité. Il payait aussi l'incapacité du régime d'Assad à opérer la moindre réforme. À travers les articles issus de nos archives et ceux plus récents, introduits par angle thématique, nous vous proposons un retour sur les treize années qu'a duré la révolte avortée transformée en conflit, qui montre cette déliquescence de l'État.
La chute d'une des plus vieilles dictatures du Proche-Orient signifie également la fin d'une relation privilégiée entre Damas et Téhéran établie en 1979 entre l'ayatollah Rouhollah Khomeiny et Hafez Al-Assad. Ce bouleversement porte aussi sur le devant de la scène un certain nombre de questions, à la fois sur l'identité des protagonistes de cette chute et de leurs parrains, sur l'effondrement de « l'axe de résistance » mis en place par l'Iran et sur le rôle qui sera joué par la Turquie dans les mois à venir et les répercussions de son ingérence en Syrie sur la minorité kurde. Sans oublier Israël qui, après avoir annexé le plateau du Golan en toute illégalité en 1981, a traversé, pour la première fois depuis 1974, la ligne de démarcation qui le sépare du reste du territoire syrien.
En attendant de répondre à toutes ces interrogations, nous ne pouvons que nous réjouir des images de prisonniers politiques libérés, à l'instar de ceux de la terrible et tristement célèbre prison militaire de Sednaya. Nous nous réjouissons également de la possibilité pour tou·te·s les exilé·es syrien·ne·s de retrouver leur terre natale, ce qu'ils et elles ont commencé à faire de manière massive.
Sommaire
En mars 2011, la Syrie rejoint le mouvement de protestation qui touche les pays de la région. Après un moment d'espoir au tournant du siècle, connu sous le nom de « printemps de Damas », pendant lequel le jeune président Bachar Al-Assad, qui a succédé à son père en 2000, a pu laisser croire à une libéralisation du régime alaouite, les années de plomb reviennent. Très vite, une répression terrible s'abat sur les opposants. En juillet 2011 apparaît l'Armée syrienne libre (ASL), composée notamment de soldats déserteurs, sous l'autorité du Conseil national syrien qui tente de coordonner la résistance depuis la Turquie. L'ASL bénéficie du soutien de pays étrangers hostiles au régime alaouite proche de l'Iran, notamment les États du Golfe. Ceux-ci vont également favoriser la constitution de groupes djihadistes. Très vite des tensions et des désaccords apparaissent entre les différentes composantes de la rébellion qui entrent en confrontation. Le régime n'est plus combattu par les seuls opposants démocratiques, mais aussi par les islamistes de Ahrar Al-Cham, Jaych Al-islam, Jound Al-Aqsa, Liwa' Al-Haq et autres. Damas en profite pour se poser en rempart contre le terrorisme islamiste. L'image de l'opposition se brouille.
Un nouvel acteur vient encore complexifier le tableau : l'organisation de l'État islamique (OEI). Apparus en 2006 en Irak, à la faveur du chaos qui a suivi l'intervention américaine et la chute de Saddam Hussein, les djihadistes profitent de la déstabilisation de la Syrie pour étendre leur territoire. En janvier 2014, ils proclament le califat, à cheval sur les deux pays, et choisissent la ville syrienne de Raqqa pour capitale. En août 2014, la Coalition internationale conduite par les États-Unis intervient en Syrie et en Irak. La chute de Baghouz début 2019 marque la fin du califat. Mais l'OEI garde toujours des capacités d'intervention dans les steppes de l'est, placées sous l'autorité du régime. L'élimination de chefs de l'organisation et plusieurs attaques complexes conduites au nord — contre la prison de Hassaké en janvier 2022 et celle de Raqqa en 2023 — donnent à penser que l'organisation est entrée dans une phase de régénérescence. Son emprise est attestée dans le rif de Deir Ez-Zor. À l'est, le camp d'Al-Hol, lieu de détention des familles de djihadistes, géré par les forces kurdes, reste un centre d'endoctrinement et une base de repli pour les membres de l'OEI.
Dès 2012, les zones de population kurde en Syrie sortent de l'orbite de Damas pour passer sous le contrôle de forces kurdes des YPD (Unités de protection du peuple), émanation armée du Parti de l'union démocratique (PYD). Elles deviendront une composante importante des Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition composée de combattants kurdes et arabes et commandée par le Général Mazloum Abdi, qui s'emploie à chasser les combattants de l'OEI du nord-est de la Syrie et à repousser également les Turcs. L'organisation bénéficie du soutien des Américains en dépit de ses liens historiques avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), bête noire des autorités turques, inscrit sur les listes des organisations terroristes établies par Washington et Bruxelles. En mars 2016 est annoncée la création de la Fédération démocratique du nord de la Syrie, renommée depuis lors « Administration autonome du Nord-Est syrien » (AANES) et appelée par ses partisans le Rojava (« ouest » en kurde, c'est-à-dire la partie occidentale du Kurdistan), établie sur l'ensemble des territoires syriens situés à l'Est de l'Euphrate, et dans l'enclave de Manbij (gouvernorat d'Alep).
L'alliance entre les deux régimes iranien et syrien remonte déjà loin. Elle s'est nouée pendant la guerre qui a opposé de 1980 à 1988 l'Iran à l'Irak, en raison notamment de l'hostilité entre les frères ennemis baathistes de Damas et de Bagdad. Elle répond à une conjonction de considérations : la solidarité entre chiites, l'appartenance commune au « front du refus » contre Israël, des intérêts économiques — les Gardiens de la révolution ayant massivement investi en Syrie, en particulier dans la téléphonie — et la nécessité de contrer l'influence régionale des pays sunnites du Conseil de coopération du Golfe. Dans l'esprit des dirigeants iraniens, le soutien des monarchies du Golfe aux rebelles syriens est une stratégie anti-iranienne faisant suite à leur soutien à la guerre de Saddam Hussein contre l'Iran. À partir de la fin 2012, l'Iran s'engage donc aux côtés des troupes loyalistes, notamment par l'intermédiaire de la force Al-Qods et du Hezbollah libanais. Téhéran fournit des financements, des armes, un soutien logistique, et assure encadrement et formations. Le régime iranien soutient également l'économie syrienne, notamment par l'importation à crédit de pétrole.
La Russie intervient militairement en Syrie en 2015, à la demande du président Bachar Al-Assad. Elle installe une base aérienne à Hmeimim, au sud-est de Lattaquié, ainsi qu'une base navale à Tartous, et fournit une aide au sol par le biais de forces spéciales, de supplétifs des compagnies militaires privées comme Wagner et des unités de police militaire. Elle effectue également un certain nombre de raids aériens et de tirs de missiles de croisière à un moment charnière pour la survie du régime. Ainsi, l'aviation russe permet-elle la reconquête d'Alep en 2016. La Syrie sert ainsi de terrain d'expérimentation et de promotion des exportations pour les matériels militaires russes. La « méthode syrienne », expérimentée à Alep (notamment sur les techniques de siège) et ailleurs, se retrouve plus tard sur le théâtre ukrainien. Comme les Iraniens, les Russes se rémunèrent également sur l'économie du pays, en particulier dans le secteur des mines et de l'énergie.
Pour Israël, l'enjeu consiste à empêcher la constitution d'un front hostile sous l'égide de Téhéran à proximité de son territoire. Il faut donc tout faire pour contrer l'influence iranienne en Syrie, en faisant prendre conscience au régime de Damas des dangers liés à l'implantation de matériels et de contingents iraniens ou pro-iraniens, et en limitant leur capacité de nuisance. Depuis 2013, Israël conduit donc régulièrement des frappes en Syrie contre des cibles liées à l'Iran ou au Hezbollah. Les Russes laissent faire, soucieux de ne pas laisser Téhéran en position de force trop exclusive sur le théâtre syrien.
Côté nord, et après l'avoir appelé au début du soulèvement à « lâcher du lest », le président turc Recep Tayyip Erdoğan tient contre Bachar Al-Assad des propos sans appel. Il soutient les insurgés et accueille à bras ouverts les réfugiés syriens, évalués à trois millions et demi de personnes. Mais Ankara va rapidement intervenir chez son voisin, au nom de sa propre sécurité. Elle conduit une première offensive en 2016-2017, « Bouclier de l'Euphrate », d'abord contre l'État islamique, puis contre les Kurdes des FDS. Elle s'appuie alors sur une formation militaire composée de multiples factions issues d'anciens groupes armés de l'opposition, l'Armée nationale syrienne, et sur divers groupes supplétifs. Soucieuse d'établir une zone tampon de trente kilomètres le long de sa frontière, elle envahit en janvier 2018 la région d'Afrin (opération « Rameau d'olivier »), ancien bastion du PYD au nord-ouest, puis prend le contrôle d'un large quadrilatère au nord-est en octobre 2019 (opération « Source de paix »). Fin 2022, la Turquie menace de conduire une nouvelle offensive terrestre, contre les FDS. Mais le séisme de février 2023 et les élections turques du mois de mai établissent d'autres priorités. Parallèlement, Ankara entreprend un rapprochement avec le maître de Damas, dans la perspective notamment d'un retour des réfugiés syriens de Turquie. Or, Bachar Al-Assad exige au préalable le départ des troupes turques présentes sur le territoire syrien.
Face au désastre syrien, la « communauté internationale » n'a pas su définir de ligne de conduite cohérente. Dès février 2012, une première réunion des « Amis de la Syrie », groupe international de soutien à l'opposition syrienne, a lieu à Tunis. Elle achoppe sur la question de la livraison d'armes à l'opposition. En août de la même année, le président Obama évoque une « ligne rouge » que constituerait l'usage des armes chimiques par le régime syrien. Un an plus tard, une attaque au gaz sarin tue au moins 1 400 personnes aux environs de Damas. Lors d'une réunion du G7, le président américain évoque la question avec Vladimir Poutine : l'usage des armes chimiques est condamné, mais une solution diplomatique est privilégiée. À l'instigation des Russes, il est décidé, selon les termes de l'Accord de Genève du 14 septembre 2013, de placer les armes chimiques syriennes sous contrôle, une annonce qui ne sera suivie que partiellement d'effet, comme vont le démontrer de nouvelles attaques. Les différentes conférences internationales qui se sont déroulées depuis à Genève sous l'égide des Nations unies sont restées dans l'impasse. Adoptée en décembre 2015, la résolution 2254 du Conseil de sécurité de l'ONU qui appelle au cessez-le-feu et fixe les conditions d'un règlement politique (adoption d'une nouvelle constitution et organisation d'élections libres intégrant des représentants de l'opposition) reste lettre morte. Les pourparlers engagés à Astana (Kazakhstan) en 2017, sous le triple parrainage de la Russie, de l'Iran et de la Turquie, aboutissent à la signature d'un traité le 4 mai de cette année-là portant sur la création de quatre zones de cessez-le-feu dans le pays. Mais le texte n'est ratifié ni par le régime syrien, ni par l'opposition en exil.
Les dirigeants occidentaux prennent acte du fait que leurs opinions publiques ne veulent plus d'une intervention extérieure. Les Américains de leur côté ne veulent plus engager des troupes au sol, même si Washington soutient les YPG dans leur lutte contre l'OEI, en dépit de leur proximité avec le PKK. Pour ne pas heurter les Turcs, ils renoncent à inclure les FDS dans les pourparlers politiques, mais maintiennent une présence sur le terrain à leurs côtés (postes d'observation et patrouilles conjointes).
Déjà avant 2011, le régime syrien était visé par une série de sanctions qui n'ont fait que s'accumuler depuis. Visant au départ des acteurs individuels et des sociétés, celles-ci ont été étendues par la loi César1 votée au Congrès américain en décembre 2019 aux sociétés étrangères impliquées plus ou moins directement dans des secteurs de l'économie syrienne liés au régime, notamment dans l'énergie et le BTP. Mais ces mesures ne réussissent pas à faire fléchir le clan Assad, qui s'emploie à les contourner et à développer de nouveaux modes de prédation pour s'assurer des ressources propres, comme le trafic de Captagon. Les détracteurs des sanctions telles qu'elles existent en l'état estiment toutefois qu'elles pèsent en réalité sur la population, frappée de plein fouet par la crise économique.
Dans le nord-ouest de la Syrie, à proximité de la frontière turque, la région d'Idlib est contrôlée à partir de 2017 par Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), une organisation issue de Jabhat Al-Nosra, groupe initialement affilié à l'État islamique, puis rallié à Al-Qaida. HTC a officiellement renoncé au djihadisme et administre, dans les faits, la poche d'Idlib depuis 2015. Un modus vivendi est trouvé avec la Turquie et la Russie, qui maintiennent une présence militaire dans la région. Depuis le début de l'année 2024, une partie de la population déplacée fait pression sur HTC pour reconquérir les villages plus au sud, et permettre aux réfugiés intérieurs de rentrer chez eux. C'est de là que va se lancer, le 27 novembre, le mouvement de reconquête du territoire tenu par les forces loyalistes et leurs alliés iraniens et russes.
En 2022, on relève les premiers signes d'une réintégration de Bachar Al-Assad sur la scène régionale. La Turquie amorce un rapprochement, les rencontres bilatérales avec différents pays se multiplient. Le tremblement de terre de février 2023, qui frappe le nord-ouest du pays, faisant plus de 6 000 morts, accélère le processus sous couvert d'aide humanitaire. Jusqu'à aboutir, le 19 mai 2023, à la participation du président syrien au sommet de la Ligue arabe à Djeddah. Officiellement, la résolution 2254 reste le cadre de référence mais son application semble de plus en plus incertaine. Après plus de dix ans d'un conflit qui a fait plus d'un demi-million de morts, 6 millions et demi d'exilés et 7 millions de déplacés, certains font valoir que l'heure est au pragmatisme et qu'il faut composer avec les autorités de Damas, le marché de la reconstruction dans une Syrie en ruine suscitant les appétits économiques. Il s'agit également de distendre si possible les liens entre l'Iran et la Syrie afin d'affaiblir Téhéran. Le pays est d'ailleurs régulièrement bombardé par Israël après le 8 octobre 2023 et l'ouverture du Hezbollah d'un « front de soutien à Gaza » à partir du sud du Liban, et ce afin d'empêcher les armes et les munitions iraniennes d'arriver jusqu'au parti chiite, via la Syrie. Mais du côté de Damas, il n'y a aucune réaction face à la guerre génocidaire que mène Tel-Aviv à Gaza.
Parallèlement, les pays d'accueil souhaitent se débarrasser du poids des réfugiés syriens ou à tout le moins l'atténuer, allant jusqu'à procéder à des retours forcés. Américains et Européens refusent d'abord de suivre le mouvement, s'accrochant aux effets à long terme des sanctions. Mais la question migratoire pousse l'Italie à rouvrir son ambassade à Damas fin juillet 2024, tandis que l'Union européenne finance des centres de rétention en Turquie et des retours forcés opérés par les autorités d'Ankara.
Malgré ce contexte, un peu partout, les familles des victimes veulent continuer de croire en la justice internationale. Un premier procès a lieu en France en mai 2024. Quelques mois plus tôt, alors que toute la région a les yeux rivés sur Gaza, la région druze de Soueïda, jusque-là imperméable au soulèvement, se révolte. Quatorze mois plus tard, le régime syrien tombe.
1César est le pseudonyme du photographe légiste de la police militaire syrienne, qui a déserté en emportant avec lui des milliers de clichés documentant la torture et les décès des prisonniers.
En novembre 2024 a eu lieu le premier dénombrement national de la population depuis 1987. Il aura des conséquences sur l'attribution des sièges parlementaires, le partage des ressources budgétaires et le contrôle des zones disputées, riches en hydrocarbures, qui sont autant de sources de tensions entre Bagdad et Erbil.
Ce mercredi, alors que le soleil se couche, les ruelles bordant la citadelle d'Erbil, capitale du Kurdistan irakien, habituellement animées par les klaxons et l'agitation des vendeurs ambulants, sont étrangement désertes. Le gouvernement fédéral a décrété trois jours fériés, du 19 au 21 novembre 2024, avec ordre de rester chez soi, pour procéder au recensement de la population. Les écoles et les administrations sont fermées, les déplacements interurbains interdits. Dans certains quartiers toutefois, les habitants se rassemblent dehors, thé à la main, et attendent patiemment l'arrivée des agents du recensement. Ils sont environ 130 000 à avoir été déployés à travers tout le pays.
Il s'agit du premier recensement national depuis 1987. Les autorités attribuent ce retard à des décennies d'instabilité, marquées par la guerre du Golfe en 1991, l'invasion américaine en 2003 et l'occupation d'une partie du territoire par l'Organisation de l'État islamique (OEI) en 2014. Autant de facteurs ayant empêché la collecte de données, en raison des conditions sécuritaires, des pertes humaines importantes et des déplacements massifs. Les tensions persistantes entre le gouvernement central et la région autonome du Kurdistan ont également entravé l'organisation d'un tel exercice à l'échelle nationale et conduit au report du recensement initialement prévu en 2009.
C'est le ministère de la planification, en collaboration avec le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP), qui relance ce projet ambitieux. Le premier ministre, Mohamed Chia Al-Soudani, a annoncé depuis Bagdad, lors d'un discours relayé par l'Iraqi News Agency (INA) le 19 novembre 2024, que cette initiative s'inscrivait dans le cadre des priorités gouvernementales, axées sur l'amélioration des services publics et une répartition plus équitable des ressources. Gohdar Mohammad Ali Saeed, responsable du recensement à l'Office des statistiques du Kurdistan, nous précise :
Avec la reprise des projets de reconstruction et la nécessité de planifier des politiques publiques efficaces, il est devenu impératif de disposer de données actualisées sur la population.
Le gouvernement ambitionne de finaliser, avant la date limite du 10 décembre, la collecte des données, à travers un formulaire de près de 80 questions adressé aux ménages référencés. Ce dernier couvre les données démographiques, le niveau d'éducation, la situation salariale, les conditions de logement, l'accès aux services essentiels (eau, électricité, assainissement, gestion des déchets), les décès familiaux survenus au cours des 12 derniers mois, ainsi que la liste des biens matériels, comprenant les véhicules, les appareils électroménagers, et les équipements électroniques.
L'organisation du recensement en Irak résulte de plusieurs années de préparation, comprenant le développement des outils, la sensibilisation des populations et la formation des agents aux technologies de collecte. Le tout est orchestré par une coordination entre les divers échelons de gouvernance. « Je ne peux pas dire que cent pour cent de la population participera au recensement, mais nous faisons de notre mieux pour couvrir tout le monde », affirme Vian Adeeb Muhamad Kareem, cheffe du recensement à Erbil. D'innombrables efforts ont été déployés pour cartographier et atteindre les recoins les plus isolés, telles les tribus bédouines nomades, établies dans les régions désertiques du Sud, le long des rives de l'Euphrate, près de Samawa. La situation est comparable dans les villages lacustres des marais autour de Chibayish ou des hameaux reculés du Kurdistan, qu'ils soient nichés au creux des vallées, perchés dans les montagnes, ou égarés à la lisière des villes. Les autorités n'avaient pas écarté la possibilité de recourir à des moyens exceptionnels, y compris la mobilisation d'avions militaires, pour localiser les populations, si la situation l'exigeait.

Rawen, jeune irakien originaire du village de Lajan, à la frontière entre deux provinces administratives, a contacté le centre de statistiques après avoir constaté que sa maison n'avait pas été visitée. Inquiet d'être oublié, il fait écho aux préoccupations des habitants des provinces de Kirkouk, Diyala et Mossoul, où la souveraineté et le contrôle des territoires demeurent disputés entre Bagdad et Erbil. Les tensions sont vives des deux côtés concernant l'impact que pourrait avoir ce recensement, en révélant la composition de la population actuelle, notamment l'équilibre entre Kurdes et Arabes, qui a très certainement changé depuis le dernier dénombrement de la population. Cela malgré les précautions prises lors de l'organisation de cette opération.
D'une part, le recensement ne prévoit aucune catégorisation ethnique ou sectaire, n'incluant aucune question sur ces affiliations. D'autre part, l'article 140 de la Constitution, destiné à régler la question des territoires disputés, garantit le respect des données historiques du recensement de 1957, largement perçu comme le dernier décompte démographique impartial avant les campagnes d'arabisation du régime du parti Baas. Pendant les années 1970 et 1980, le régime a en effet déplacé des populations arabes dans des zones kurdes ou des zones disputées, pour modifier la composition démographique et affirmer le contrôle central. Ainsi, seules les personnes enregistrées avant cette date (ou leurs descendants) seront prises en compte pour ce recensement. Cette mesure valide la présence historique des Kurdes et écarte les populations implantées à la suite des décisions politiques répressives du passé.
Malgré ces garanties, une profonde méfiance demeure quant à l'utilisation des données démographiques collectées, nourrie par les élites politiques. Gohdar insiste sur le fait que « le recensement ne doit pas être politisé ni utilisé contre les Kurdes, les Turkmènes, les chrétiens et les autres minorités ». Ces appréhensions sont légitimes, tant la terre porte les cicatrices d'une histoire de destruction pour les Kurdes, comme en témoignent silencieusement les mines qui tapissent encore les montagnes.
Depuis plusieurs semaines, les grandes familles au pouvoir, notamment les partis dominants des Barzani (Parti démocratique du Kurdistan, PDK) et des Talabani (Union patriotique du Kurdistan, PUK), ont lancé d'importantes campagnes médiatiques incitant les Kurdes issus des zones disputées à retourner dans leurs villages d'origine. « Avez-vous vu des Arabes de Bagdad ou de Bassora installés à Erbil se précipiter pour retourner chez eux ? Seuls les Kurdes ont peur, car nous n'avons aucune confiance dans le gouvernement irakien, confie Dastan, jeune kurde vivant dans le quartier de Kasnazan à Erbil. Depuis toujours, savoir où nous nous trouvons et en quelle quantité a orienté la politique irakienne. » Dans ce contexte, la communauté s'interroge sur la fiabilité du recensement de 2024 et sur sa capacité à respecter les données historiques de 1957. La manière dont les individus sont comptabilisés pourrait redéfinir les rapports de force dans une région déjà marquée par des tensions ethniques et politiques historiques.

Cette inquiétude est encore exacerbée par la situation complexe des milliers de déplacés, notamment ceux du Sinjar. Ces populations, qui ont fui les atrocités commises par l'OEI, se trouvent dispersées dans des camps ou ailleurs dans le Kurdistan, loin de leurs lieux d'origine. Leurs revendications sont claires : être recensés en fonction de leur lieu d'origine et non de leur lieu de résidence actuelle, car c'est sur cette base que sont calculées les ressources fédérales distribuées à chaque région. Une distinction qui peut paraître anecdotique, mais qui revêt une grande importance pour la gestion des budgets alloués à chaque province, et pour la reconnaissance de leurs droits.
L'équilibre des forces au sein de l'État irakien, déjà précaire, est fragilisé par les implications du recensement. Celui-ci pourrait entraîner une révision de l'attribution des sièges parlementaires, actuellement fondée sur un ratio d'un siège pour 100 000 habitants, basé sur une population estimée à 40 millions, soit 329 sièges. Les évolutions démographiques nécessiteront probablement des ajustements législatifs pour adapter la représentation parlementaire à la réalité actuelle de la population, avec des implications particulières pour la représentation régionale au Parlement.
En parallèle, le recensement pourrait aussi influencer la répartition des ressources financières, notamment le budget fédéral et les revenus pétroliers. Selon la constitution de 2005, 17 % du budget fédéral est alloué au Kurdistan. En 2023 par exemple, l'Irak générait environ 8 milliards de dollars (7,57 milliards d'euros) par mois en revenus pétroliers, partagés entre les différentes provinces. Cependant, la distribution de ces ressources, qui repose en partie sur la densité démographique, pourrait être remise en question, entraînant des discussions sur la révision des parts allouées au Kurdistan en fonction des données qui émergeront du recensement.
Le recensement actuel en Irak dépasse largement la simple opération administrative. Comme le souligne Dastan : « Nous avons été privés de notre terre, forcés à l'exil. » Il ajoute, déterminé : « Nous ne serons plus victimes de manipulations démographiques. » Au-delà des chiffres, c'est l'avenir de leur territoire, de leur économie et de leur identité, qui se joue — une menace silencieuse qui pèse tant au niveau central qu'à Erbil.
Plusieurs milliers de Libanais chiites fuient les frappes israéliennes pour se réfugier en Irak, dans la ville sacrée de Kerbala, haut lieu du chiisme et sanctuaire de l'imam Hussein. Là-bas, la population s'organise pour les accueillir, soutenue par de puissantes organisations religieuses chiites et les forces paramilitaires pro-Iran. Reportage.
Il est un peu plus de 21 heures à l'aéroport international de Bagdad en ce 24 octobre 2024. La file des visas est inhabituellement longue pour les étrangers, principalement des réfugiés libanais accueillis par l'Irak comme « invités », comme l'ont répété à plusieurs reprises des représentants officiels. Bagages en main, ils se dirigent rapidement vers la sortie, où des retrouvailles spontanées ont déjà lieu. Certains s'arrêtent à Bagdad, comme Kassem, qui y retrouve sa mère. Celle-ci s'est installée temporairement dans la capitale après avoir fui Tyr, ville côtière du sud du Liban, récemment désertée, sous les bombardements israéliens. D'autres voyageurs se dirigent vers les voitures qui les attendent pour les emmener à Kerbala. Après avoir franchi de nombreux points de contrôle, ils arrivent comme moi dans la nuit, sous le regard des portraits de l'Ayatollah Ali al-Sistani, de Mohamed Sadiq al-Sadr et de son fils Moqtada, qui ornent les murs et les rues de la ville, aux côtés d'autres grands prêcheurs de la foi musulmane chiite.
D'après les chiffres de l'agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) de fin octobre 2024, plus de 25 000 Libanais sont exilés aujourd'hui en Irak. Selon l'intensité des frappes israéliennes, le flux de réfugiés peut atteindre une moyenne quotidienne de 900 personnes depuis la mi-octobre. Ils s'installent principalement dans les villes saintes de Kerbala et Najaf, tandis que d'autres se répartissent dans diverses provinces du centre et du sud de l'Irak, notamment à Babil, Bassora, Diyala et Salaheddin1.
Les relations entre le Liban et l'Irak bénéficient d'une forte identité partagée par les chiites des deux pays, et qui s'est affirmée après la révolution islamique iranienne de 1979. Ces liens idéologiques se sont approfondis avec l'essor du Hezbollah, formé en réponse à l'invasion israélienne de Beyrouth en 1982, et sous l'influence croissante de l'Iran après la chute de Saddam Hussein. Les deux communautés entretiennent des échanges dynamiques, illustrés par les commémorations qui rythment le calendrier religieux chiite et donnent lieu à des pèlerinages fréquents vers les sites irakiens. Le séminaire de Najaf constitue également un important centre d'enseignement théologique, social et politique, où de nombreux étudiants libanais se forment. La récente guerre à Gaza a intensifié leur lutte commune contre l'oppression, consolidant ainsi leur sentiment de solidarité au nom d'un panarabisme renaissant.

Cette solidarité est aussi profondément ancrée dans la résistance islamique, où chacun se sent concerné par la souffrance des « frères » libanais. En ville, les façades des barbiers, des restaurateurs de rues, des échoppes vendant voiles et abayas, sont parées de drapeaux libanais et palestiniens. Sur les panneaux publicitaires, des associations caritatives lancent des appels aux dons. Au détour d'un pont, on peut apercevoir des tentes dressées par le Hachd al-Chaabi, milices chiites et pro-iraniennes, où les locaux sont encouragés à apporter vêtements, nourriture et autres contributions pour les réfugiés présents à Kerbala.
La nuit tragique du 23 au 24 septembre, marquée par la frappe israélienne la plus meurtrière depuis la guerre de juillet 2006, a entraîné un afflux de réfugiés. Ali Yassin, un jeune de 17 ans originaire de Saïda, capitale du Sud-Liban, est arrivé ici par la route, à la suite de l'évènement désormais surnommé « le lundi noir » par tous : « Nous sommes partis avec un seul sac chacun, nous raconte-t-il, il nous a fallu des heures pour atteindre Beyrouth, puis le poste-frontière d'Al Qaim. Nous étions des milliers à fuir le sud. »
Comme Ali, nombreux sont ceux qui choisissent la voie terrestre à travers la Syrie, empruntant l'une des routes informelles, en raison des bombardements israéliens ciblant les postes frontaliers, qui jalonnent la longue frontière poreuse avec le Liban. Le coût du trajet oscille entre 60 et 200 dollars par personne (entre 57 et 189 euros), selon le point de départ et d'arrivée, et peut s'étendre sur plusieurs jours. Certains ont opté pour un trajet aérien, mais seule la compagnie libanaise Middle East Airlines assure quelques vols par semaine depuis Beyrouth, tous déjà complets et très onéreux.
En réponse à cette crise humanitaire grandissante, le gouvernement irakien a encouragé les Libanais à chercher refuge en Irak, en prolongeant la validité de leurs visas, et en mobilisant près de trois milliards de dinars (2,14 millions d'euros) selon des sources au ministère de l'immigration et des réfugiés, pour répondre à leurs besoins essentiels. Les dirigeants chiites, comme Moqtada Al-Sadr, turban noir, ancien chef de milice et figure populaire au sein de la communauté, ont également fait un appel aux dons pour venir en aide aux réfugiés libanais.

Ce sont principalement les administrations des sanctuaires de l'Imam Hussein et de l'Imam Abbas qui jouent un rôle central dans cette dynamique. Responsables de la préservation et de l'entretien des sites, elles génèrent d'importants revenus grâce aux pèlerinages et aux dons des fidèles, comme en témoignent les urnes en verre bourrées de billets, dispersées autour des lieux saints. Une dimension cruciale de ce financement est l'augmentation significative de plus de 30 % des dotations gouvernementales religieuses dans le budget de 2024, atteignant 2,564 trillions de dinars (soit près de 1,659 milliard d'euros). Bien que l'Iran soutienne aussi activement certaines factions chiites irakiennes, son rôle dans le financement direct des sanctuaires demeure incertain. Le séminaire religieux de Najaf, avec sa longue tradition d'indépendance vis-à-vis des autorités politiques, se distingue des séminaires iraniens, comme celui de Qom, dont le clergé obéit directement à l'Ayatollah Khamenei. Certaines sources indiquent ainsi que l'Iran pourrait préférer investir dans des groupes fidèles à son régime plutôt qu'à Kerbala, associée à Najaf et perçue comme un contrepoids à son influence.
Les autorités musulmanes chiites ont réquisitionné de nombreux hôtels, habituellement réservés aux croyants du monde entier, pour offrir aux réfugiés plusieurs repas par jour et un hébergement temporaire. Parmi ces établissements, l'hôtel Al-Noor, situé à seulement vingt minutes à pied de la porte Qibla menant au sanctuaire de l'Imam Hussein.
Au nom des mêmes intérêts supérieurs, moraux et religieux, les restaurateurs préparent des repas gratuitement, tandis que de nombreux gérants d'établissements hôteliers hébergent des familles entières sans frais, indépendamment des subventions proposées par les organisations chiites. « C'est une décision personnelle d'accueillir les femmes et les enfants », nous confie le manager de l'hôtel Hoda Al-Wali. Hayat, comme bien d'autres libanais rencontrés, exprime sa profonde gratitude pour cet accueil chaleureux. Elle raconte, amusée, comment des Irakiens l'ont abordée dans la rue, se disant « à son service », et allant jusqu'à lui proposer leur maison, leur voiture, et même, plaisantait-elle, leur dernier mouton.

Mohamed, un adolescent d'une vingtaine d'années originaire de la banlieue sud de Beyrouth, terrassée par les bombardements israéliens, ignore comme beaucoup d'autres si sa maison tient encore debout et s'il pourra rentrer au pays. Il nous raconte comment l'urgence continue de rythmer sa vie et à quel point l'inquiétude pour ses oncles, ses grands-parents et le reste de ses proches restés là-bas le tenaille. « Dès qu'il y a une frappe, il faut vérifier que tout le monde va bien », explique-t-il.
Chaque soir, presque comme un rituel, les réfugiés libanais se retrouvent dans les salons de l'hôtel pour partager leurs récits de traversées difficiles ou de familles séparées, ainsi que leurs réminiscences des conflits passés. Certains racontent l'évacuation en urgence, la peur au ventre, l'appréhension de l'inconnu sur le trajet vers la frontière, tandis que circulaient des rumeurs de réfugiés abandonnés dans le désert, privés d'eau et de nourriture. Les nuits se déroulent entre nostalgie et silence pesant, où l'on se rassemble autour d'un thé, les regards rivés sur l'écran de télévision, tandis que des images en continu sont diffusées.
Malgré l'incertitude, Mohamed garde espoir. « L'Irak est notre deuxième pays, nous sommes en sécurité ici », nous assure-t-il, assis sur l'un des canapés en velours du hall d'entrée de l'hôtel, tandis que les échos lointains des vidéos des bombardements résonnent sur les téléphones de ses voisins. Ce sentiment fait écho à celui de Ghida, jeune libanaise de Nabatiyé (sud du Liban), hébergée à quelques rues de là, à l'hôtel Hoda Al-Wali. Elle nous explique que l'Irak est pour les siens une terre d'accueil familière. Ils visitent le mausolée au moins une fois par an durant l'Arbaïn, l'un des plus grands rassemblements religieux au monde. Cette commémoration marque le dernier des quarante jours de deuil suivant l'anniversaire de la mort de l'imam Hussein, petit-fils du prophète Mohamed, après ‘Achoura. Ghida y était d'ailleurs en août 2024, et se souvient de ces jours marqués par des hommages à Gaza et un soutien à la cause palestinienne. Aujourd'hui, elle remarque comment les pèlerins venus de partout sympathisent avec le Liban. « Nous avons la chance d'être proches de l'imam Hussein, et nous croyons sincèrement que prier nous aidera », nous affirme-t-elle.

Chaque matin, les fidèles libanais se fondent parmi la foule qui se dirige vers le mausolée de l'imam, à la coupole dorée et brillante. L'intérieur est magnifique, orné de mosaïques aux mille couleurs, de miroirs scintillants et de lustres en cristal suspendus au plafond, avec des calligraphies religieuses qui décorent les murs.
Les femmes se faufilent et tentent de toucher ou d'embrasser le tombeau. Elles se bousculent, gémissent, pleurent ou crient « Labaika Ya Hussein ! » (« Me voici à ton service, ô Hussein ! »). Dans cette atmosphère empreinte de dévotion et de spiritualité, où le chagrin se mêle à l'espérance, Yara nous confie : « Notre prosélytisme est notre arme. » Pour ces Libanaises, l'imam Hussein incarne une véritable école de vie. Les leçons tirées de son martyre, de celle de sa famille, et de son sacrifice résonnent profondément en elles :
Hussein a été opprimé, comme nous. Nous n'étions pas présentes lors de la bataille de Kerbala, mais si nous y avions été, nous aurions sans hésiter combattu à ses côtés. Maintenant, nous disons « Labaik » en réponse à son appel, en suivant sa voie et ses enseignements. Nous sommes toutes bénies d'être proches de lui.
Pour beaucoup de Libanais, la perte et l'exil font tristement partie de leur histoire, un cycle sans fin. Mais sur cette terre d'Irak, auprès du sanctuaire de l'imam Hussein, ils puisent dans le sacré les forces de leur résilience. « Notre maison a été détruite en 2006 durant la guerre, et nous l'avons reconstruite. Cette fois-ci encore, nous reviendrons au Liban et nous reconstruirons », affirme Ghida d'un ton empreint de révolte.
1Ces données se basent sur des informations que le HCR a recueillies auprès de sources gouvernementales et de partenaires entre le 27 septembre et le 29 octobre. Voir « Iraq Flash Update #17 : Update on Displacement from Lebanon », UNHCR, 27 octobre 2024.
Jeudi 24 octobre 2024, la militante et spécialiste de la langue et de la civilisation kurdes Joyce Blau est décédée, après une vie d'engagements anticolonialistes et antifascistes. Retour sur son parcours, du Caire jusqu'à Paris.
Combien de policiers ou de magistrats a-t-elle bernés, en Égypte, en France et même en Union soviétique, à coups de « parole d'honneur ! » et de regards étonnés ? Combien de personnes, femmes, hommes, enfants, a-t-elle conquis·e·s par son intelligence, sa culture, son humour et sa générosité ? De l'Égypte à la France, en passant par la Belgique et les Kurdistan, ses engagements furent intenses : communiste au Caire, internationaliste aux côtés des indépendantistes algériens et de tous les damnés de la terre qui cherchaient de l'aide, activiste de la paix entre Israéliens et Palestiniens, passeuse de cultures, elle qui avait introduit dans l'université française l'étude de la civilisation et de la langue kurdes.
L'itinéraire de Joyce Blau est composé de cartes géographiques orientées vers l'Orient et la Méditerranée, de familles et d'amours multiples, où le rire et l'humour se tiennent toujours en embuscade derrière la tragédie.
Elle est née le 18 mars 1932 au Caire, où avaient débarqué au XIXe siècle un grand-père né en Valachie (future Roumanie), passé par la Sorbonne puis recruté par une monarchie égyptienne sous domination britannique, et un autre natif de Tunis, enseignant attiré par la modernisation des écoles, conduite par le khédive d'Égypte Ismaïl Pacha. Famille modeste mais parents attentifs. Les trois enfants — un garçon et deux filles — sont poussés à étudier. Joyce passe d'une école tenue par des sœurs françaises à un couvent anglais. Alors que l'Europe se réveille du cauchemar de la Seconde guerre mondiale, elle retourne dans le giron francophone, au Lycée français du Caire. Les horreurs du conflit ont touché l'Égypte, l'Union soviétique en sort triomphante et au Caire comme ailleurs les professeurs sont tentés par le marxisme. L'un d'entre eux, du Lycée français, aura suffisamment d'influence sur la jeune Joyce pour qu'en 1947, à 15 ans, elle adhère à Iskra1.
Les organisations communistes éclosent les unes après les autres dans la capitale égyptienne et se disputent, à coup d'interprétations politiques et de positionnements, autour du plan de partage de la Palestine, adopté le 29 novembre 1947 par les Nations unies. Joyce choisit celle de l'antisioniste Hillel Schwartz, rival d'Henri Curiel, antisioniste également mais partisan du partage. Son premier amoureux vénère ce dernier. Les fiancés se retrouvent pour des vacances à Paris, en 1953. La suite, elle l'a racontée en riant : « Mon fiancé m'a dit que j'allais rencontrer quelqu'un de très important dont je ne devrais parler à personne. C'était Henri Curiel. Alors j'ai crié "Quoi ? Le sioniste ?" Mon fiancé m'a giflée, j'ai riposté, nous nous sommes roulés par terre en nous battant. Et Henri est entré dans la pièce. »
Henri Curiel, fondateur du Mouvement égyptien de libération nationale (MELN), autre organisation communiste, avait été expulsé en 1950 d'Égypte vers l'Italie avant de gagner Paris. Là, avec d'autres exilés, il continuait à diriger son parti. Il commence par tancer le fiancé : « L'épithète sioniste ne justifie en aucun cas de frapper une jeune fille », avant de convier Joyce à le retrouver le lendemain dans un café du Quartier latin. Elle avait 21 ans, il en avait 40. Elle trouve « émouvant ce vieux monsieur si long, dans son blouson élimé, qui toussait tout le temps, et qui d'une voix rauque lui demandait pourquoi elle était communiste ». Elle répond : « Parce que je n'aime pas la guerre. » Henri Curiel l'entraine alors dans une promenade le long de la Seine jusqu'à la cathédrale de Notre-Dame de Paris, où il lui demande si elle accepterait, lorsqu'elle serait de retour en Égypte, d'assurer la liaison entre les « camarades de l'extérieur et ceux de l'intérieur ». Elle accepte. Premier jalon d'une relation de 25 ans, tissée d'amour et de travail politique, jusqu'à l'assassinat d'Henri.
En janvier 1954, elle dit au revoir à son fiancé resté à Paris et embarque à Marseille, avec dans ses bagages une boîte de chocolats sous lesquels étaient cachés des tracts et autres textes destinés aux camarades égyptiens, première mission confiée par Henri Curiel et ses compagnons. Le bateau a passé la Sicile lorsqu'elle reçoit un câble : « Mange les chocolats. » Mais elle n'aime pas le chocolat et laisse les douceurs dans la boîte sans avoir saisi qu'il fallait la jeter par-dessus bord, en raison d'une sérieuse alerte. « Parole d'honneur, je n'avais pas compris ! », dira-t-elle encore 30 ans plus tard.
En Égypte, elle se met au travail, envoie rapport sur rapport au groupe de Paris, se dispute avec son fiancé qui avait cru possible de lui dire « maintenant je pense, et tu agis », jusqu'à ce que la police de Gamal Abdel Nasser les arrête tous les deux. Le jeune homme est envoyé en camp pour huit ans, et Joyce est enfermée à la prison de la Citadelle. C'est la première de ses arrestations.
À Paris, ses amis se mobilisent, envoient un avocat. La voilà acquittée et expulsée. Après un passage par Alexandrie et Marseille, elle débarque à la gare de Lyon à la fin de l'année 1955, attendue par un comité d'accueil décidé à faire d'elle le symbole des terribles conditions de détention pour les prisonniers politiques égyptiens. Henri Curiel cherche une silhouette maigre, un visage creusé ; il découvre, dépité, une pimpante jeune femme aux joues rondes et rouges. Le directeur de la prison de la Citadelle s'était en effet pris d'affection pour Joyce et l'avait comblée de sandwichs à la banane dont elle raffolait — « il m'a fait prendre quinze kilos ! ». Difficile à imaginer quand on a connu la si mince Joyce au long visage, parfait ovale, surmonté d'un casque de cheveux châtains puis gris.
À Paris, elle confie à Henri Curiel, qu'au-delà du militantisme, elle souhaite reprendre ses études. Elle penche pour la chimie, il lui suggère d'apprendre l'arabe, le persan et le kurde. On ne dit pas non à Henri Curiel.
En 1955, elle a 23 ans. Après avoir tenté en vain de conserver l'Indochine, la France est confrontée à une nouvelle conflagration dans son empire - les Algériens, après les Vietnamiens, veulent leur indépendance. L'expédition de Suez en 1956 a été un fiasco pour Paris, une première occasion anticoloniale pour Henri Curiel et ses camarades qui se sont rangés résolument du côté de Nasser, malgré leurs camarades emprisonnés par le raïs. Ils ont compris que la colonisation, présentée au XIXe siècle comme un bienfait émancipateur, est une malfaisance absolue.
Des citoyens français l'ont compris aussi et se mobilisent contre cette « guerre sans nom », ces « événements » de l'autre côté de la Méditerranée : les déserteurs, refusant d'aller combattre dans les Aurès, se conjuguent aux « porteurs de valise » du Front de libération nationale (FLN) algérien, et se regroupent en 1957 dans le réseau Jeanson, du nom de son initiateur, le philosophe Francis Jeanson. Mais deux ans plus tard, ce dernier est arrêté et le réseau affaibli, tandis qu'en Algérie, les horreurs, tortures, assassinats, enfumages de grottes et autres crimes de guerre se multiplient. Henri Curiel propose de prendre le relais de Jeanson. L'une des tâches essentielles du réseau est de transférer les fonds collectés en France auprès des sympathisants du FLN vers les comptes des indépendantistes. Le fils de banquier transforme le système — les valises pleines de billets de banque disparaissent au profit d'un jeu d'écriture financier.
Joyce est de la partie — elle aide aux transports d'appelés réfractaires, d'argent et de documents politiques. Jusqu'à ce mois d'octobre 1960 où elle est arrêtée à Vanves et menée aussitôt au siège de la DST, les services français « de l'intérieur ». Les inspecteurs qui la « traitent » doivent encore se demander ce qui leur est arrivé ce jour-là, celui où ils ont voulu interroger une frêle jeune femme de 28 ans, étudiante en langues orientales. La scène a été racontée par Gilles Perrault dans Un homme à part, le livre qu'il a consacré à Henri Curiel2 :
Joyce Blau est un phénomène dont la description et l'interprétation excèdent les limites de notre art. Arrivée aux Saussaies, elle se présenta comme l'institutrice des enfants de Vanves. Elle tremblait si fort qu'un policier compatissant lui apporta une chaufferette, croyant qu'elle avait froid. « Où est Guillaume ? », lui demanda-t-on. C'était le pseudonyme d'Henri. Les mélopées lamentables qu'elle produisit en réponse créèrent une grande tension. Les trois policiers perdirent leur sang-froid : « Attention ! Ne nous obligez pas à vous frapper ! On va vous gifler ! » Elle devint comme une folle. D'une voix hystérique, elle appela sa mère. Elle l'appela des heures durant dans un registre suraigu. À quatre heures du matin, la DST craqua. On fourra Joyce dans une voiture et on la ramena à Vanves.
Le lendemain, les policiers sont sommés de réparer leur bévue et de retourner à Vanves. Joyce est déjà loin. Maquillée et déguisée en vieille bourgeoise, elle a franchi la frontière avec l'Allemagne avant de passer en Belgique où elle retrouve sa petite sœur. Mais à Paris, Henri est arrêté à son tour, déféré à la prison de Fresnes et Joyce est désespérée, sûre qu'il y est torturé. Se morfondre ne dure pas. Elle entre à l'université de Bruxelles comme chercheure et perfectionne ses connaissances en langue et civilisation kurde. Elle y présente son mémoire, Le problème kurde, essai sociologique et historique. Une autre étape peut commencer.
En 1966, elle rentre en France. Elle y présente sa thèse intitulée Le dialecte kurde d'Amadiya et de Djabal Sindjar, sous la direction du professeur Gilbert Lazard3. Plus tard, elle publiera des dizaines d'articles et essais sur le sujet kurde. En 1970, à la suite du départ à la retraite du son professeur Kamran Ali Bédir Khan, elle prend sa succession à ce qui s'appelait encore à l'époque « Langues O » (Institut national des langues et civilisations orientales - Inalco) et devient titulaire de la chaire de Langue et civilisation kurdes.
Ses cours régalent les étudiant.e.s, même celles et ceux qui s'y risquent sans rien savoir. Au début des années 1980, l'audience se répartit entre un bon tiers de jeunes issu·e·s de la diaspora kurde, quelques Français·e·s égaré·e·s et un petit tiers de messieurs strictement vêtus, dont on pouvait penser qu'ils étaient peu ou prou membres des services secrets. Mais ils ne sont pas là pour la surveiller comme on aurait pu le craindre. Ils suivent son cours pour se former, boivent ses paroles, prennent frénétiquement des notes, et se battent pour poser des questions. Elle dit alors en riant : « Ils sont de très bons élèves ! »
Elle court le monde de colloques en conférences. La voici en route pour Moscou. L'URSS de Léonid Brejnev compte alors le plus grand nombre de kurdologues. Henri Curiel, tout content et fier de ce voyage au pays du communisme, lui demande une faveur : qu'elle rencontre un cousin hébergé par sa famille au Caire de 1936 à 1939, et désormais moscovite. À l'époque, Henri, plus attiré par les night-clubs que par les relations familiales, avait négligé l'adolescent. Mais depuis, le petit George Behar s'est fait connaître sous le nom de George Blake, l'un des plus fameux agents doubles de la guerre froide, dont l'évasion spectaculaire, en 1966, de la plus cadenassée des prisons anglaises, après avoir été condamné à 42 ans de réclusion, a rempli de fierté heureuse Henri.
À ses hôtes venus l'accueillir à l'aéroport de Cheremetievo, Joyce demande aussitôt d'être conduite auprès de George Blake. Elle est embarquée vers le poste de police le plus proche, interrogée fermement par des membres du KGB venus en renfort, qu'elle embrouille à coups de « Parole d'honneur, je ne savais pas que cela poserait problème ! ». Bien entendu, ceux-là aussi cèdent et la conduisent au Congrès de kurdologie à l'université Lomonossov, en traversant Moscou au son des gyrophares.
En marge de sa carrière, aux côtés d'Henri Curiel, elle accompagne les combats de Solidarité4 et du « clan des Égyptiens »5 de Paris : l'aide aux « porteurs de valise » de l'ANC (initiales anglaises du Congrès national africain, le parti de Nelson Mandela), Sud-Africains blancs engagés dans la lutte contre l'apartheid ; celle aux Israéliens et Palestiniens décidés à discuter pour avancer vers la paix. Elle est la cheville ouvrière des rencontres entre le général Mattityahu Peled, « héros » israélien de la guerre de juin 1967, et le docteur Issam Sartaoui, membre influent de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), proche de Yasser Arafat6.
L'assassinat d'Henri Curiel le 4 mai 1978 par des mercenaires, anciens membres de l'Organisation armée secrète (OAS), exécuteurs des basses œuvres de la Giscardie, la terrasse. Elle se relève toutefois et se met au service des artistes Maria Amaral et Jean-Philippe Elantkowski, les « repreneurs » de Solidarité. Pendant presque 50 ans, elle se tient aux côtés de la famille de Curiel pour que ce meurtre trouve une issue judiciaire. L'enquête est toujours ouverte.
Elle n'avait pas d'enfants, mais elle était la mère et la grand-mère de tous ceux qui le voulaient bien. Elle mena sa vie de femme amoureuse, en toute liberté, en une forme de « monogamie successive », comme théorisée par Alexandra Kollontaï, une autre révolutionnaire.
Avec Roby Grunspan, son dernier compagnon, depuis leur appartement au-dessus des gares parisiennes de l'Est et du Nord, ils apercevaient l'Institut kurde, rue Lafayette. Trois semaines avant que la maladie ne l'en empêche, elle y rejoignait encore chaque jour, à 92 ans, son petit bureau perché au-dessus d'un escalier en pente raide. À l'annonce de son décès, un fleuve ininterrompu d'hommages venus des Kurdes du monde entier s'est répandu, telle une trainée de lumière, sur les réseaux sociaux. Jusqu'au Kurdistan irakien, dont le président Nêçîrvan Barzanî a salué sur X
la professeure Joyce Blau, amie des Kurdes, écrivaine, experte de la langue et de la littérature kurdes. Mme Blau a passé la plus grande partie de sa vie à soutenir le peuple kurde, à servir sa langue, sa littérature et sa culture. Pour ses actions et son amitié sans faille, elle restera dans nos pensées pour toujours. Que son âme repose en paix et que son souvenir perdure.
Une bibliothèque porte son nom au sein de l'Institut français du Proche-Orient d'Erbil, dans le Kurdistan irakien.
Sarah, sa petite sœur, qui l'avait suivie dans tant de combats, hospitalisée en octobre, mais à Bruxelles, a rendu son dernier souffle le même jour que son aînée…
Le jeudi 24 octobre 2024, Joyce Blau s'en est allée sur la pointe des pieds, entourée de ses petits-enfants de cœur Lionel, Elsa et Clément Gresh, après avoir enchanté le monde de toutes celles et tous ceux qu'elle a croisé·e·s. Parole d'honneur !
1« L'Étincelle » en russe. Journal révolutionnaire marxiste, publié en 1900, en Russie, sous la direction de Lénine, Martov et Plekhanov.
2Un homme à part, Éditions Bernard Barrault, 1984. Réédition Fayard, Paris, 2006.
3Publiée en 1975 aux Éditions Klincksieck.
4NDLR. Réseau fondé par Henri Curiel pour venir en aide aux mouvements de libération nationale de ce qu'on appelait à l'époque « le tiers-monde ».
5NDLR. Voir Gilles Perrault, Un Homme à part, op. cit.
6Issam Sartaoui sera assassiné le 10 avril 1983 au Portugal, lors du 16e congrès de l'Internationale socialiste.
Les élites chiites, au pouvoir en Irak depuis 2003, essaient de remettre en cause le Code du statut personnel qui règle les affaires familiales pour tous les musulmans, chiites comme sunnites. Avec la nouvelle proposition, les Irakiens pourraient choisir le droit spécifique chiite qui, par exemple, accepte le mariage temporaire ou celui des enfants. Pour l'heure, une partie de la société civile s'oppose à cette fracture du droit qui fragiliserait le droit des femmes et les enfants.
Depuis une proposition d'amendement du Code du statut personnel soumise au Parlement au cours de l'été, des débats passionnés ont envahi la scène politique et médiatique irakienne. Adoptée en 1959, la loi 188 du statut personnel définit un ensemble de dispositions légales — distinct du Code civil — qui rassemble les droits et les devoirs des citoyens musulmans en matière de mariage, de divorce, de garde d'enfants et d'héritage. L'amendement proposé rompt avec le système actuel valable pour tous les musulmans et autorise des distinctions fondées sur les principes chiites et sunnites. Les mariages, par exemple, seraient contractés selon la jurisprudence choisie au lieu de se conformer à la loi existante.
D'un côté, plusieurs groupes islamistes chiites au pouvoir depuis l'invasion américaine de 2003 ont plaidé en faveur de l'introduction d'un code sectaire. Ils insistent sur l'importance d'aligner toutes les lois sur la charia et sur la jurisprudence Jaafari1 pour les musulmans chiites. Ils accusent leurs opposants de remettre en cause les valeurs religieuses et culturelles fondamentales et d'être des agents de l'Occident. Récemment, ils ont également rejeté un article du Code du statut personnel qui accorde la garde des enfants à la mère, l'estimant en contradiction avec la « charia » qui l'attribue au père.
Entre-temps, des organisations de défense des femmes et des droits humains, un réseau d'intellectuels et de personnalités des médias, ainsi qu'un large éventail d'opposants politiques se sont fortement mobilisés contre cette proposition2. Organisés autour de la coalition « Alliance 188 », ils ont fait valoir que cet amendement remettait radicalement en cause la loi 188 considérée comme équitable et unificatrice pour les musulmans chiites et sunnites : en l'état actuel, elle garantit les droits fondamentaux des femmes, tels que l'âge minimum du mariage, le droit au divorce et la garde des enfants. Autoriser des codes sectaires distincts est source de division, assurent-ils, dans un contexte déjà marqué par la prédominance des tensions entre communautés et l'augmentation, durant ces décennies des guerres, des normes misogynes et patriarcales, surtout lorsque la violence politique règne.
Les interprétations de l'école chiite dominante en Irak, la jurisprudence Jaafari, déterminent l'âge de la maturité pour les filles dès neuf ans et autorisent différents types de mariages précaires3, avec très peu de droits pour les femmes. S'il est adopté, l'amendement proposé fournira un fondement juridique aux mariages d'enfants, un phénomène déjà répandu dans le pays, et aux unions matrimoniales qui n'offrent aucune protection juridique aux conjointes. En outre, l'Alliance 188 a souligné la faiblesse structurelle du Parlement et le recours, par les groupes politiques chiites, à des méthodes antidémocratiques telles que l'intimidation, la menace de violence et le manque de transparence, pour faire adopter l'amendement.4
Ces débats sont souvent présentés comme une lutte entre les forces religieuses qui tentent d'imposer les lois régressives et misogynes de la charia et les forces laïques qui s'opposent à la religion et défendent les droits des femmes. Mais il s'agit d'une caricature, qui ne permet pas de comprendre ce qui est réellement en jeu.
Le Code du statut personnel n'est pas une loi laïque : il ne place pas sous l'autorité du Code civil national les « questions personnelles » de tous les citoyens, de toutes les religions et de toutes les sectes. Il permet aux musulmans de bénéficier d'interprétations spécifiques des jurisprudences chiite et sunnite — lesquelles qui ont été négociées par plusieurs acteurs, y compris des oulémas (corps de savants musulmans) des deux écoles, au cours des décennies qui ont précédé l'établissement de la loi 88 en 1959.
En d'autres termes, ces débats se situent à l'intersection de la construction de l'État et de la nation aux époques coloniale et postcoloniale — un processus qui implique divers groupes sociaux et politiques en concurrence pour le pouvoir et la légitimité, et qui est profondément marqué par les questions de classes, de « races » et de genre.
Les mobilisations autour du Code du statut personnel ne sont pas nouvelles. Plusieurs groupes islamistes chiites ont fait des propositions similaires à celle de cet été, quasiment chaque année, depuis l'invasion et l'occupation menées par les États-Unis en 2003. Elles se heurtent toujours à une forte opposition de la part des féministes et des mouvements progressistes. Elles sont d'ailleurs largement rejetées par les Irakiens eux-mêmes, qu'ils soient chiites ou sunnites.
Cette obsession a commencé immédiatement après l'invasion, avec le décret 1375, à l'initiative d'Abdel Aziz Al-Hakim (1953-2009), alors chef du Conseil suprême islamique d'Irak, l'une des principales organisations islamistes chiites ayant pris le pouvoir à la suite de l'invasion américaine. Le décret 137 visait à abolir le Code du statut personnel et à le remplacer par des codes sectaires. Bien que cette tentative ait échoué, en partie en raison de la mobilisation des féministes, le décret a été réintroduit sous la forme de l'article 41 de la Constitution adoptée en 2005 : ce dernier prévoit la liberté pour les Irakiens de choisir leur « statut personnel » en fonction de leurs croyances religieuses et sectaires. Contesté à l'époque par les groupes féministes, l'article 41 est souvent cité par les partis politiques chiites comme fondement juridique de leur proposition d'amendement.
L'invasion de 2003 a engendré une dynamique ayant beaucoup de traits communs avec celle de l'établissement de l'État moderne pendant l'ère coloniale6. Comme les Britanniques dans les années 1920, les Américains ont privilégié une version fragmentée, sectaire et tribalisée de la citoyenneté, en établissant un système politique basé sur des quotas communautaires, le système muhasasa, et en s'alliant avec les forces les plus réactionnaires.
À bien des égards, l'article 41, rédigé et voté dans le contexte d'une occupation brutale, et les propositions répétées visant à établir une loi sectaire sur le statut personnel, constituent une version « américanisée » du régime politique irakien que les groupes islamistes chiites au pouvoir se sont appropriés, tout comme son argument libéral de la « liberté de choix ».
Si la proposition d'amendement était adoptée, cela signifierait un retour à un système juridique remontant à l'époque de la monarchie et de ses tribunaux religieux, tribaux et sectaires, et l'effacement de l'héritage de la première République irakienne (1958-1968). Cet héritage a été façonné par la culture de gauche anti-impérialiste des années 1950 qui a établi l'autorité de l'État émergent sur diverses organisations politiques, y compris sur les puissances coloniales et sur les autorités religieuses.
En outre, l'établissement du Code du statut personnel a marqué la participation des groupes de femmes, représentés en 1959 par Naziha Al-Dulaimi (1923-2007) — communiste et dirigeante de la Ligue des femmes irakiennes, puis ministre —, à la négociation de leurs droits. Elle était alors considérée comme l'une des plus progressistes dans la région.
Au moment de sa rédaction, les groupes islamistes chiites, qui émergeaient lentement, ont contesté la loi, estimant qu'elle sapait leur pouvoir. Les principales organisations prônant une citoyenneté fondée sur l'égalité étaient les forces révolutionnaires de gauche. Dans les années 1940 et 1950, les plus radicales d'entre elles ont exigé que le « statut personnel » soit inscrit dans le Code civil, qui accorde des droits égaux à tous les citoyens, indépendamment de leur sexe, de leur secte ou de leur religion.
À bien des égards, on peut affirmer qu'en dépit de leur opposition affichée, les intérêts des groupes chiites islamistes coïncident avec ceux des puissances coloniales et néocoloniales d'hier et d'aujourd'hui sur un point fondamental : saper les forces politiques progressistes qui prônent une citoyenneté fondée sur l'égalité dans un État fort et souverain.
Toutefois, les partis chiites qui militent en faveur de cet amendement ne sont plus la minorité politique qu'ils étaient sous la monarchie soutenue par les Britanniques au siècle dernier. Ils sont, depuis 2003, au centre du pouvoir politique. On peut se demander ce que signifie pour eux l'affirmation de leur identité religieuse sectaire alors qu'elle est déjà hégémonique dans le pays.
Depuis sa création, à chaque crise, à chaque tournant politique, le Code du statut personnel a fait l'objet de réformes. Le régime autoritaire du parti Baas l'a également utilisé comme outil politique à différents moments de l'histoire7.
L'élite politique chiite portée au pouvoir en 2003, son idéologie et sa politique se sont révélées particulièrement antidémocratiques, brutales, corrompues, sectaires, misogynes et machistes. Elles ont permis la mise en place du système politique ethno-sectaire fragmenté et alimenté une violence politique à la fois sectaire et sexiste, par l'intermédiaire de ses divers groupes armés (dont beaucoup sont alliés au régime iranien). Après des décennies de guerre et de militarisation, la violence est le langage de la masculinité et du pouvoir.
Plus important encore, cette élite a également facilité le démantèlement de l'État et de ses institutions, ainsi que de tous les mécanismes de redistribution des richesses, la privatisation de tout ce qui soutient la vie urbaine, de l'accès à l'électricité, à l'eau, à la santé et à l'éducation.
Au cours de l'année écoulée, elle a lancé des attaques répétées contre les droits des femmes et l'égalité des sexes, depuis l'adoption d'une loi anti-LGBTQ jusqu'à l'interdiction de l'utilisation du mot « genre ». Les théories du complot anti-occidental et les paniques liées à la « moralité sexuelle » ont servi d'écran de fumée pour détourner l'attention de l'opinion publique et d'outil pour saper l'opposition et justifier la répression violente des manifestations comme de la dissidence.
À bien des égards, on peut considérer ces attaques comme une illustration de la perte progressive de popularité de ces groupes, perçus comme responsables des terribles réalités sociales, politiques et économiques du pays, ainsi que de la violence généralisée qui domine la vie quotidienne des Irakiens. Enfin, cette stratégie est également caractéristique de la concurrence entre chiites et chiites, chaque groupe cherchant à s'affirmer par rapport à l'autre, et de l'hégémonie de l'Iran dans les affaires politiques de l'Irak.
Ce débat montre aussi comment le pouvoir opère dans le pays et dans le monde contemporain. Les droits des femmes et les questions de genre sont au cœur des systèmes de pouvoir, un point focal sur lequel le pouvoir s'affirme, se déploie ou est confisqué. Les forces rétrogrades se présentent comme les porteurs de l'authentique culture locale et les protecteurs de la religion.
Toutefois, leur stratégie n'est qu'une version programmatique d'un discours classiquement masculiniste, néofasciste et d'extrême droite que l'on retrouve dans la région, mais aussi dans le monde — de la Hongrie au Japon en passant par les États-Unis et la France. Sans surprise, ces forces ont également en commun de supprimer toutes les protections sociales ainsi que les services publics et de priver les pauvres et les classes populaires de l'accès aux ressources et aux droits essentiels. La logique de privatisation du pouvoir, des services et des ressources est constitutive de la politique brutalement instaurée avec l'invasion américaine et mise en œuvre par ces groupes depuis 2003.
C'est ce que le soulèvement d'octobre 20198 contre le régime a dénoncé avec force. Il a exigé un État démocratique, souverain, fort et fonctionnel qui traite ses citoyens sur un pied d'égalité, indépendamment de leur appartenance religieuse et de leur sexe, et qui redistribue les riches ressources du pays au profit des pauvres et des groupes marginalisés.
L'attaque systématique de l'élite politique chiite contre les mécanismes juridiques et politiques qui accordent des droits et des libertés, en particulier aux femmes et aux groupes marginalisés, a pour effet de maintenir les féministes et les groupes d'activistes progressistes dans un mode défensif : ils sont constamment obligés de se battre pour préserver les droits limités existants, au lieu de faire pression pour en obtenir davantage.
Le Code du statut personnel est patriarcal et, comme l'ont affirmé les militants dans leur campagne pour l'adoption d'une loi sanctionnant la violence domestique, les femmes et les groupes marginalisés ont besoin de plus de droits et de plus de protection. Jusqu'à présent, les efforts acharnés de l'Alliance 188 ont permis de retarder la discussion parlementaire sur la proposition d'amendement, et ainsi de travailler à son retrait pur et simple.
La mobilisation des femmes, d'un large éventail de militants et de forces intellectuelles en Irak autour de ces questions a montré que l'héritage progressiste du siècle dernier continue de resurgir contre vents et marées.
1NDLR. Du nom de l'imam chiite Jafar Al-Sadiq (702-765), fondateur de la première école de l'islam.
2« Iraqi women academics, writers, media professionals and artists reject proposed amendments to the Personal Status Law », Petitions.net, 14 août 2024.
3NDLR. Les chiites reconnaissent le « mariage temporaire » dit aussi « mariage de plaisir » qui se termine sans aucune procédure au bout de la durée déterminée, théoriquement pour les deux époux mais pratiquement par les hommes.
4Page Facebook d'Alliance 188, 3 septembre 2024, texte en arabe.
5Zahra Ali,Women and Gender in Iraq, Cambridge University Press, 2018.
6Lire Zahra Ali, « Genesis of the “Woman Question”.The Colonial State against Its Society and the Rise and Fall of the New Iraqi Republic (1917–1968) » in Woment and Gendrer in Iraq, op.cit.
7Zahra Ali, « Women, Gender, Nation, and the Ba'th authoritarian regime », in Women and Gender in Iraq, op.cit.
8Zahra Ali, « Theorising uprisings : Iraq's Thawra Teshreen », in Third WorldQuaterly, vol.45, n°10, 2023.
Ces quarante dernières années l'Irak a subi quatre conflits majeurs, un embargo de 13 ans et plusieurs guerres civiles. Les conséquences psychologiques de cette instabilité ravagent la société irakienne, mais les personnes souffrant de maladies mentales restent très fortement stigmatisées. Et les réponses sanitaires ne sont ni adaptées, ni suffisantes.
Six mois avant sa première consultation dans un cabinet de psychiatrie privé à Bagdad, Fatima (32 ans, le prénom a été changé) ne savait pas encore qu'elle était atteinte d'une dépression sévère combinée à d'autres maladies mentales. Elle a souffert tout au long de son itinéraire thérapeutique qui a débuté par son harcèlement par sa famille et son entourage, l'intervention d'un cheikh la soumettant à une expérience brutale marquée par les cris, les coups et les cautérisations, pour chasser le « diable » de son corps, et la menace de son père de l'interner de force à la Shamma'iya si elle « ne reprenait pas ses esprits ».
Al-Shamma'iya est l'appellation populaire, à connotation péjorative, de l'hôpital psychiatrique Al-Rachad, appelé également « l'asile de fous ». « Mon père me menaçait en évoquant « Al-Shamma'iya ». Il me disait que personne ne songerait à m'épouser, et que je resterais un fardeau pour ma famille. » Sans son frère aîné et son ouverture à l'idée d'une psychothérapie, Fatima n'aurait jamais pu se libérer du joug des coutumes et traditions, qui assimilent toutes les maladies mentales à la folie.
La société rejette généralement tout individu souffrant de problèmes psychologiques et le marque d'un stigmate. La personne souffrante est considérée comme « folle » ou, au mieux, possédée par les djinns. Un cheikh doit alors intervenir pour pratiquer la roqya char'iya, qui consiste principalement à réciter des versets coraniques au chevet du patient et à faire quelques prières. Un de ses usages est de guérir la personne « possédée » et chasser le « djinn » de son corps ; cette pratique peut également s'accompagner de coups, humiliations et cautérisations touchant diverses parties du corps.
Pendant plus de 40 ans, l'Irak ne sortait d'une guerre que pour sombrer dans une autre. Le pays a vécu quatre conflits majeurs, et entre eux un embargo qui a duré 13 ans et des guerres civiles qui se sont déclenchées dans plusieurs régions (la guerre confessionnelle en 2006 et 2007 demeurant la plus brutale). Cette instabilité a apporté son lot de morts, blessés et invalides, ainsi que des pertes énormes dans les infrastructures et les ressources de l'État. Mais les dégâts ne s'arrêtent pas là. Il y a aussi les conséquences psychologiques qui se perpétuent et ravagent la société.
Les dépenses consacrées à la santé mentale en Irak ne dépassent pas 2 % de l'enveloppe destinée au secteur de la santé dont la part ne dépasse pas 5 % du budget triennal (2023-2025), et cela en dépit des recommandations de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), qui affirme que chaque euro investi dans le traitement des troubles psychologiques courants, tels que la dépression et l'anxiété, en rapporte cinq grâce à l'amélioration de la santé et de la productivité. Mais l'Irak demeure encore loin de cette approche.
Alors que la moyenne mondiale de la densité de médecins-psychiatres est estimée à 9 pour 100 000 habitants, elle est inférieure à 2 en Irak. Un tiers des praticiens y sont des non-spécialistes, ce qui signifie que le pays manque gravement de psychiatres et de psychothérapeutes.
Dans un sondage réalisé par l'Institut Gallup en 20041, les Irakiens ont fait part de leurs plus grands espoirs et craintes. Leur plus grand espoir était, et demeure, la sécurité et la stabilité (47 %), alors que les conflits confessionnels et la guerre représentaient leurs pires craintes pour l'avenir (28 %). Des peurs qui se sont concrétisées avec le déclenchement de la violence confessionnelle dont les répercussions continuent de se manifester sous la forme de crises sécuritaires, économiques, sociales et sanitaires. Selon l'indice Gallup des peuples les plus exposés aux expériences négatives, l'Irak s'est classé troisième, après le Liban et l'Afghanistan.
D'autre part, 20 % des coûts des soins de santé mentale reviennent aux Irakiens, ce qui constitue une charge insupportable pour les classes pauvres et défavorisées. Selon les données du ministère irakien de la planification, plus de 11 millions d'Irakiens vivent en dessous du seuil de pauvreté, auxquels s'ajoutent 6 millions d'orphelins et 2 millions de veuves.
En Irak, où la population est estimée à 43 millions d'habitants environ, il y a seulement trois hôpitaux psychiatriques : les établissements Al-Rachad et Ibn Rushd à Bagdad, et le Soz Mental Hospital à Souleimaniye. Ils sont tous affectés par la négligence, le manque de personnel médical et la pénurie de médicaments indispensables.
L'hôpital psychiatrique universitaire Al-Rachad est le plus grand établissement de santé mentale en Irak. Destiné aux séjours de longue durée, il est constitué de 24 bâtiments avec une capacité d'accueil de 1 200 lits. Plus de 1 400 personnes y sont internées, sans justification pour une grande partie d'entre elles. Le président de la commission de la santé du parlement irakien a révélé la présence de 600 patients dont l'état de santé ne nécessite pas une prolongation de la durée d'hospitalisation, mais que les familles refusent d'accueillir : elles versent des pots-de-vin pour perpétuer leur séjour dans « l'asile de fous ».
L'attitude des parents s'explique par la stigmatisation sociale, la difficulté de la réintégration sociale, et l'absence de structures d'hébergement destinées à la prise en charge des patients après l'itinéraire thérapeutique. Les hôpitaux sont les seuls endroits où le patient peut recevoir des soins de santé. Or une admission à l'hôpital Al-Rachad, par exemple, signifie qu'il sera étiqueté « fou » jusqu'à la fin de ses jours.
L'OMS recommande de promouvoir davantage la santé mentale dans les communautés touchées, et de prioriser les services impliquant la communauté, ce qui permettrait de faciliter la prise en charge, avant leur réinsertion au sein de la famille et de la société grâce aux services de santé mentale communautaires établis dans chaque ville et village.
L'hôpital Al-Rachad illustre parfaitement la négligence de l'État et de la société envers la santé mentale. En juin 2023, la commission parlementaire chargée de la santé a présenté un rapport détaillé. Parmi les faits révélés, les patientes soumises à des violences physiques, les chambres sans éclairage, le dysfonctionnement de 80 % des systèmes d'aération et de climatisation, ainsi que la « disparition » de plus de 160 climatiseurs et d'un million de litres de fioul nécessaire pour fournir l'électricité à l'hôpital. Les dotations financières annuelles allouées à l'établissement Al-Rachad dépassent 400 millions de dinars irakiens (250 000 euros), ce qui représente la somme la plus importante jamais accordée à un hôpital sous la tutelle du ministère irakien de la santé.
La situation de l'hôpital n'était pas vraiment meilleure durant les années qui ont précédé l'invasion américaine de 2003. C'est même durant cette époque qu'il a acquis sa mauvaise réputation. Des histoires étranges et des légendes au sujet de ses patients se sont propagées. Après la chute du régime de Saddam Hussein et la situation de chaos qui s'en est suivie, l'hôpital — à l'instar des autres établissements publics — a eu sa part de pillages et d'incendies. Un phénomène que les Irakiens appelaient al-hawassim, un terme populaire désignant ironiquement les actes de pillage, de saccage et de vandalisme. Le mobilier de l'hôpital a été pillé, son personnel et ses patients battus, et certaines patientes violées.
La stigmatisation et la négligence délibérée de la santé mentale ont fortement contribué à la persistance de la pénurie de personnel médical spécialisé. Ce désintérêt est dû à la stigmatisation et à la faible rentabilité de l'exercice d'une spécialité pratiquée également par des cheikhs jouissant d'une influence sociale importante. L'État est conscient de cette situation, mais ne fait rien pour y remédier. Il continue même d'octroyer des autorisations aux chaînes satellitaires qui diffusent, en direct, des séances d'exorcisme pour chasser les djinns et soigner la dépression.
Les cheikhs sont nombreux en Irak, mais pas les cabinets psychiatriques en dehors de la capitale Bagdad. Dans les autres villes, les services de santé mentale se limitent à la présence de petits cabinets rattachés aux hôpitaux centraux, généralement appelés divisions des maladies mentales ». En raison de la pénurie des psychothérapeutes, ces cabinets sont dirigés par des travailleurs sociaux qui assurent également le suivi des dossiers des patients.
En 2018, l'université Al-Anbar a mené une étude portant sur les troubles de stress post-traumatique (TSPT) chez ses étudiants ayant survécu aux expériences de déplacement et d'exode après la prise de contrôle du gouvernorat d'Al-Anbar par l'Organisation de l'État islamique (OEI)2 Elle a montré que 25 % des étudiants souffrent d'un TSPT aigu, 8 % d'un TSPT chronique et 5 % d'un TSPT d'apparition tardive.
Les symptômes de la guerre ne disparaissent pas subitement quand les camps des déplacés se vident de leurs habitants. Ils laissent des marques indélébiles. En 2018, un an après la fin des combats entre les forces armées irakiennes et les combattants de l'OEI, plus de 2,5 millions d'Irakiens vivaient encore dans les camps, et 30 % d'entre eux souffraient de troubles psychologiques, tels la panique, l'anxiété, le stress et la névrose menant au suicide.
Le cabinet du premier ministre a célébré, lors d'un évènement organisé au Babylon Hotel, le lancement de la stratégie nationale de prévention du suicide en présence du ministre de la Santé et d'autres responsables. Cette dernière a coïncidé avec la publication des statistiques annuelles du ministère de l'Intérieur concernant le suicide en Irak entre 2017 et 2022 : 449 cas en 2017, 519 en 2018, 588 en 2019, 644 en 2020, 863 en 2021 et 1 073 en 2022. Mais l'ancien Haut-commissariat irakien aux droits humains conteste les chiffres officiels affirmant que « les statistiques annoncées concernant les décès par suicide sont bien inférieures aux chiffres réels ». En effet, les familles cachent bien souvent la cause réelle de la mort, parlant plutôt d'« accident », par exemple. Selon les données du ministère de la santé, les troubles psychologiques sont la principale cause du suicide : « Les tentatives de suicide sont dues à des raisons psychologiques (43 % des cas), familiales (35 %), financières (15 %) et autres (8 %) ».
Aborder cette question implique de prendre aussi en compte le chômage et les drogues. Jusqu'en 2023, le taux de pauvreté se situait, selon les données avancées par le porte-parole du ministère de la planification, entre 20 et 21 %. Ce taux ne peut pas être appréhendé séparément de celui de chômage qui atteint 35 % chez les jeunes selon les données révélées par le Programme alimentaire mondial des Nations unies (PAM). Cette source avance des chiffres différents de ceux du ministère de la planification, et affirme que les taux de pauvreté ont bien augmenté depuis 2018 et qu'ils incluent désormais « 12,27 millions de personnes sur une population estimée à 41,2 millions d'habitants, dont 70 % sont des jeunes ». Le bureau central des statistiques du ministère irakien de la planification estime la population à 43 millions d'habitants à l'heure actuelle.
Ces chiffres nous incitent à porter attention aux statistiques de la consommation des drogues en Irak, qui, selon le conseiller à la sécurité nationale en Irak, une menace majeure pour la société. Le bilan du ministère de l'Intérieur pour l'année 2023 dénombre 144 narcotrafiquants internationaux arrêtés en Irak et plus de 19 000 accusés détenus, dont 10 000 ont été condamnés. Quatre tonnes de stupéfiants et 15 tonnes de psychotropes ont été saisies, ainsi que 1 700 armes et 1 200 véhicules destinés au transport des stupéfiants.
Le « crystal meth » (méthamphétamine) — connu localement sous le nom de « Shabbu » — et le Captagon, sont les drogues les plus populaires en Irak. Des quantités énormes ont été saisies ces dernières années et le pays, qui était auparavant une simple plaque tournante, est devenu une véritable zone de production et de consommation. En juillet 2023, la police a perquisitionné et démantelé un laboratoire clandestin destiné à la production du captagon dans le gouvernorat d'Al-Muthanna, situé dans le sud du pays. Dans cette région, le trafic des stupéfiants est devenu un business juteux dont la valeur est estimée par les experts à plus de 10 milliards de dollars annuellement.
En septembre 2023, les députés irakiens ont procédé à une première lecture d'un nouveau projet de loi sur la santé mentale. Selon le ministre de la Santé, elle rendrait justice aux professionnels de la santé mentale. Pourtant, le défi majeur reste de reconnaître le problème, de remonter à ses causes profondes et de créer une nouvelle conscience institutionnelle et sociale, tolérante, coopérative, non hostile envers les patients.
Article paru initialement dans Assafir Al-Arabi, le 27 juin 2024
Traduit de l'arabe par Mohamed Rami Abdelmoula

Cet article a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.
Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), une personne sur huit vit avec un trouble mental, en particulier de type anxieux ou dépressif. Un constat aggravé depuis 2020 et la pandémie de Covid-19. S'il existe des pathologies psychiatriques dont l'origine neurobiologique et neurodéveloppementale est bien établie, de nombreux problèmes d'ordre psychologique ou psychiatrique sont causés par des déterminants familiaux, sociaux, économiques et politiques. Ces déterminants environnementaux peuvent aussi aggraver des troubles préexistants.
Dans le monde arabe, cette proportion est encore plus élevée, avec en moyenne 29 % de dépression, en particulier chez les Tunisiens, les Irakiens, les Jordaniens et les Palestiniens interrogés par l'Arab Barometer en juillet 2020. Beaucoup moins chez les Marocains et les Algériens, avec une moyenne autour de 20 %. Sans compter que l'exposition aux images de l'actuelle guerre génocidaire contre la bande de Gaza, menée depuis le 7 octobre par l'armée israélienne, a encore eu davantage d'impacts psychologiques comme le révèle une étude en Tunisie1, notamment à travers l'accumulation de sentiments de colère et d'injustice.
Alors que les infrastructures et la prise en charge en matière de santé restent déficientes dans la région, malgré des nuances importantes, la santé mentale, comme partout ailleurs, reste le parent pauvre de la médecine. Déjà en 2012, et malgré les difficultés d'accès aux données, une étude montrait les carences en matière de législations adaptées, de lits disponibles et de spécialistes2. C'est également ce qui ressort de notre dossier, en particulier l'absence de politique globale de prises en charge, les difficultés d'accès aux traitements et les fortes disparités géographiques. Et ce en dépit des recommandations de l'OMS qui affirme que chaque dollar investi en faveur du traitement de troubles psychologiques en rapporte cinq grâce à l'amélioration de la santé et de la productivité.
Ce constat régional, dégradé par le départ continu à l'étranger des spécialistes, laisse la place au développement d'une offre qui se présente comme une alternative, qu'il s'agisse de croyances religieuses ou de techniques de développement personnel. Une tendance qui éloigne encore les patients du monde médical. Pourtant, si avec Michel Foucault, on conçoit l'évolution de la perception de la maladie mentale dans et par la société, et comment le pouvoir institutionnel du médecin, par son savoir médical, crée le « malade mental », on saisit que celui-ci reste plutôt un tabou dans le monde arabe, dans les sphères publiques comme privées. En 2020, près de la moitié des jeunes Arabes affirmaient que recourir aux soins de santé mentale était perçu négativement dans leur pays, d'après un sondage de l'Arab Youth Survey.
Cela n'a pourtant pas toujours été ainsi. De la fondation du premier bimaristan3 à Damas au début du 8e siècle, à l'intérêt pour la santé mentale d'Ibn Sina (ou Avicenne), par la classification de divers symptômes, en passant par Al-Razi (Rhazès) — dont quelques établissements psychiatriques dans le monde arabe portent le nom — et son livre Médecine spirituelle, le malade mental a depuis longtemps bénéficié d'une véritable considération dans la région.
Les causes de la genèse ou de l'aggravation de troubles mentaux ne manquent pas dans la région, et celles-ci sont en grande partie d'ordre politique. Un certain nombre de pays restent en proie à des conflits incessants (Syrie, Yémen, Irak), et à la colonisation pour le cas de la Palestine, qui traumatisent les populations de génération en génération. C'est aussi le cas au Liban et en Algérie, après les périodes de guerre civile, à défaut de politique de réconciliation adaptée. Les déplacements considérables de population, comme au Soudan, multiplient également les risques de troubles mentaux.
Face à un autoritarisme renforcé depuis les contre-révolutions qui ont suivi les révoltes arabes de 2011, les désillusions politiques, comme en Égypte ou en Tunisie, se muent en une apathie et un sentiment d'impuissance qui accroissent les troubles anxio-dépressifs, et qu'une détérioration de la situation économique ne parvient pas à traiter convenablement. En Égypte, la « dépression » de la livre, passée de 8 à 50 EGP pour 1 euro en quinze ans, est tout aussi « folle », et exerce un facteur de stress supplémentaire sur la population. Sans évoquer la croissance démographique et l'urbanisation galopante qui accentuent la pression sur les infrastructures de santé existantes. Si l'individualisation reste sans doute moins marquée dans la région qu'ailleurs, grâce à l'ancrage de structures familiales et solidaires, l'usage massif des réseaux sociaux dans tous les pays arabes participe à la virtualisation du monde et des comportements, et pose mécaniquement un risque sur la santé mentale. La place des femmes dans la société est également un facteur fragilisant, en particulier du fait du système patriarcal dominant, comme le développait la psychiatre Nawal Al-Saadawi, qui avait déclaré dans un entretien que « l'Égyptienne de base est l'esclave des hommes, l'esclave de la société, de la religion et du système politico-financier qui nous écrase tous. »4
Cette détresse peut se traduire par une augmentation du nombre de comportements suicidaires, comme en Irak où le taux de suicide a doublé en cinq ans, surtout en raison de troubles psychologiques. La consommation de psychotropes est elle aussi en essor, comme en Tunisie, avec une difficulté à contrôler la durée et la quantité des prises, ce qui peut constituer un risque en soi. Dans un contexte politique aussi agité, la prise en charge des troubles psychiatriques doit pouvoir allier des traitements cliniques individuels avec des politiques globales qui reconnaissent et ciblent les déterminants sociaux et politiques collectifs de ces manifestations individuelles.
C'est parce que ce constat semble toujours vif que le réseau des Médias indépendants sur le monde arabe a décidé de consacrer un dossier à la thématique de la santé mentale, mais aussi parce que les difficultés d'accès aux données et son traitement médiatique, trop pauvre en regard de son importance politique et sociale, y incitaient.
Cette psychologie de la libération donne la priorité à l'autonomisation des opprimés par le biais d'activités sociales organisées, dans le but de restaurer les histoires individuelles et collectives qui ont été perturbées et entravées par l'oppression et le colonialisme.

Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.

1Samir Samaâli, « Gaza à l'écran : impact psycho-traumatique de la couverture médiatique de la guerre sur les Tunisiens », Nawaat, 14 décembre 2023.
2« Mental health services in the Arab world », Ahmed Okasha, Elie Karam, Tarek Okasha, World Psychiatry, février 2012, 11(1) : 52–54.
3NDLR. Mot d'origine persane qui signifie « hôpital ». Il désignait dans les premiers siècles des Omeyyades un établissement charitable musulman. Aujourd'hui, le mot morestan désigne dans plusieurs dialectes arabes l'hôpital psychiatrique.
4Isabelle Mourgere, « Nawal al-Saadawi, une vie de lutte pour l'émancipation des Égyptiennes », TV5 monde, 22 mars 2021
Il y a trente-six ans, les avions irakiens larguaient des bombes chimiques sur la ville de Halabja, dans le Kurdistan irakien. Ce massacre peut être comparé à celui que l'aviation nazie de la légion Condor avait commis en avril 1937 en ravageant la ville basque de Guernica. Dans un récit, la journaliste Béatrice Dillies revient sur cette tragédie.
En 1988, le conflit qui oppose la république islamique d'Iran et la république d'Irak entre dans sa huitième année. Les deux États sont exsangues. Pourtant, un an plus tôt, dans un ultime sursaut belliciste, Saddam Hussein, considéré comme un rempart contre l'islamisme par l'Occident et l'URSS qui lui fournissent des armes, a confié à son cousin Ali Hassan Al-Majid, dit Ali le chimique, le soin de « régler la question kurde ». Violant le droit international, en particulier la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (1948), Al-Majid va s'employer à noyer sous des pluies d'obus au gaz moutarde les populations des villages kurdes des provinces de Souleimaniyé, d'Erbil et de la vallée de Jafati.
Dans son ouvrage Un génocide oublié. La voix brisée du peuple kurde, la journaliste Béatrice Dillies revient sur cette tragédie à travers une enquête de terrain jalonnée de faits documentés rapportés par des témoins et des combattants peshmergas1, accompagnée d'un appareil critique et de cartes.
Béatrice Dillies raconte comment Al-Majid va autoriser des « munitions spéciales » sur Halabja et Khurmal. Un bassin de population de 55 000 personnes qui, initialement, ne faisait pas partie de ces « zones interdites » où toute forme de vie devait être éradiquée dans le cadre d'une solution définitive de la question kurde actée en juin 1987 par le décret 4008. En quelques heures, l'opération menée ajoute 5 000 morts et 10 000 blessés au bilan de l'opération Anfal. Une action dévastatrice qui a fait au total 182 000 morts en un peu plus de six mois. La visée génocidaire d'un tel massacre ne fait aucun doute, les Irakiens s'inspirant de la façon dont les Jeunes-Turcs du Comité union et progrès (CUP) avaient tenté, en 1915, de faire disparaître la population arménienne de l'ex-empire ottoman.
Bien que le protocole de Genève de 1925 interdise l'usage de ce type d'armes, Ali Hassan al-Majid se vante le 26 mai 1987 devant les responsables du parti Baas : « Je ne les attaquerai pas (les Kurdes) avec des armes chimiques juste un jour, je continuerai de les attaquer pendant quinze jours ». Ni les États-Unis, ni l'Union soviétique, ni la France, ni l'Organisation des Nations unies (ONU) n'ont cru bon d'élever la moindre protestation au printemps 1987 lors des prémices de l'opération Anfal, ni lors de son déploiement à grande échelle l'année suivante. La Cour pénale internationale (CPI) n'a pu se prononcer dès lors qu'elle peut seulement juger les crimes commis après sa création en 2002.
Comme protagoniste principale de son récit, Béatrice Dillies a choisi Snur, Kurde de 25 ans, victime de l'attaque chimique alors qu'elle était bébé, et qui a toutes les peines à articuler correctement à cause de ses cordes vocales abîmées par les gaz. Grâce à un dispositif original, la journaliste nous introduit à l'intérieur du foyer familial de la jeune femme. Un lieu d'échanges sur les causes de son traumatisme, où les mots « fuir », « se cacher » mais aussi « lutter » reviennent comme des leitmotivs avant de nous embarquer dans sa mémoire et celle de ses proches.
Une remémoration faite d'événements douloureux, où la peur, la faim, l'incompréhension et le désespoir s'entremêlent. Des vies marquées à jamais quand, par ce jour d'août 1988 à 22 heures, les premiers MiG-23 de fabrication soviétique sont apparus dans le ciel et ont largué leur cargaison létale, répandant sur les villageois l'odeur de pomme caractéristique des bombes chimiques.
Afin d'inscrire ces crimes de guerre dans le temps, en mêlant habilement dialogues entre survivants et récits de péripéties, l'enquêtrice nous ramène en septembre 1969 à Surya, tout au nord du pays. À l'époque, les militaires irakiens ont assassiné 39 personnes, dont vingt-cinq chrétiens et quatorze musulmans. Les corps ont été prestement enterrés dans des fosses communes, faute de temps, pour donner à chacun une sépulture digne dans la crainte du retour de l'armée. Un épisode parmi d'autres qui prouve, s'il en est besoin, que la vindicte du parti Baas contre les Kurdes revendiquant l'autonomie de leur territoire n'a pas attendu la guerre Irak-Iran pour se manifester.
Autre mise en perspective de l'opération Anfal proposée par Béatrice Dillies, l'évocation des déportations de populations kurdes entre 1969 et 1982, destinées à arabiser leurs terres. En particulier en 1972, au moment où le pouvoir baasiste prend la mesure des richesses pétrolières que recèle le sous-sol du gouvernorat de Kirkouk. Dès lors, toute promesse de régler pacifiquement la question de la place des Kurdes et de leur singularité ethnique et culturelle dans la République est abolie. Eux qui représentaient 64 % de la population de cette région en 1957, ne seront plus que 37 % vingt ans après.
Dans le cadre de son panorama, l'autrice revient aussi sur un autre épisode dramatique qui s'est déroulé en 2014 : la tentative d'ethnocide des Yézidis2, vivant pour la plupart dans les monts Sinjar et considérés comme des apostats par les djihadistes de Daech. Le projet des terroristes n'a échoué que grâce à une intervention conjuguée de membres des YPJ (Unités de protection de la femme, une organisation militaire kurde syrienne composée exclusivement de femmes), du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et de peshmergas yézidis. À l'issue de combats acharnés, les membres alliés sont parvenus à sauver des hommes de l'extermination et des femmes de l'esclavage sexuel. En tout, 6417 femmes et enfants avaient été kidnappés lors des premiers jours de l'attaque durant lesquels près de 1 300 Yézidis ont été tués.
Snur a beaucoup appris en écoutant Béatrice Dillies lui raconter l'histoire de son peuple. Dans un Kurdistan irakien autonome traversé de tensions, elle espère malgré tout que sa vie ressemblera à celle de n'importe quelle jeune femme indépendante. Peut-être qu'un jour, en solidarité avec ses soeurs de tous les Kurdistan, elle reprendra elle aussi le slogan kurde « Femme, Vie, Liberté ».

Béatrice Dillies
Un génocide oublié. La voix brisée du peuple kurde
SPM, collection Kronos
12 juin 2023
300 pages
25€