Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il revient sur les élections municipales qui ont eu lieu le dimanche 26 avril 2026 en Palestine, et notamment à Deir El-Balah, dans la bande de Gaza.
Mardi 28 avril 2026.
Samedi, et pour la première fois depuis plus de 20 ans, des élections municipales ont eu lieu en Palestine, non seulement en Cisjordanie, mais aussi à Gaza. Le tout sous l'égide de l'Autorité palestinienne de Ramallah. Certes, c'est le Hamas qui exerce le pouvoir dans la bande de Gaza, ou ce qu'il en reste ; mais il a accepté la tenue de ces élections au nom de l'unité palestinienne.
Le parti a toutefois tenu à éviter toute ambiguïté en déployant sa police — y compris, pour la première fois, la police féminine — pour la protection des bureaux de vote. Toutes et tous arboraient pour l'occasion des uniformes flambant neufs, un défi à l'armée israélienne. Mais leur présence a pu avoir un effet dissuasif sur la participation aux élections. Les Gazaouis savent que l'armée israélienne vise régulièrement ces policiers, et ils ont pu craindre de mourir avec eux.
Comment tenir des élections locales dans un territoire où la grande majorité des habitants ne sont plus chez eux, où ils vivent sous des tentes dans un espace de plus en plus étroit, avec la « ligne jaune » israélienne qui avance petit à petit, les cantonnant maintenant sur environ 30 % de l'enclave ?
Finalement, le scrutin n'a pu avoir lieu que dans la seule localité où les gens sont restés sur place depuis le début de la guerre malgré les bombardements : la ville de Deir El-Balah, au centre de la bande de Gaza. Un choix forcé par la guerre israélienne. Les villes de Beit Hanoun et de Beit Lahya, qui se retrouvent aujourd'hui derrière la ligne jaune, n'existent plus. Pareil pour Rafah. Jabaliyah, dans le nord, est à moitié détruite, ainsi que la moitié de la ville de Gaza et de Khan Younès. Seuls 70 000 électeurs étaient inscrits, alors que la bande de Gaza compte 2,3 millions d'habitants. Moi qui habite Gaza-ville, où j'ai pu rentrer après avoir été déplacé plusieurs fois dans le sud, je n'ai pas pu voter, car beaucoup d'autres habitants de la ville sont toujours dispersés sous des tentes de fortune.
Ni le Hamas, ni le Fatah, ni aucune autre faction n'étaient représentés officiellement. La règle instaurée par Mahmoud Abbas — l'obligation pour les candidats de signer la charte de l'OLP —, empêchait le Hamas de se présenter à visage découvert. Le Fatah, quant à lui, était bien conscient de la lassitude de la population face aux organisations politiques. Les quatre listes concourant pour les quinze sièges du conseil municipal se disaient donc « indépendantes » et affirmaient vouloir améliorer la vie quotidienne. Mais à Gaza, tout le monde se connaît, et chacun savait que des personnalités proches du Hamas figuraient sur l'une des listes. Et plusieurs élus de deux des autres listes ont aussitôt affirmé leur allégeance à Mahmoud Abbas après les résultats.
Nombre des candidats appartenaient aux « grandes familles », comme on dit. En l'absence de vie politique organisée, le facteur tribal joue toujours un rôle important. Jusqu'ici, les maires étaient nommés, et toujours issus de ces familles de Gazaouis « de souche », alors que ces derniers ne représentent que 25 % de la population de la bande, les 75 % restants étant constitués de réfugiés de 1948 et de 1967. Après sa prise du pouvoir en 2007, le Hamas a poursuivi cette tradition, nommant directement les maires, en prenant soin de faire la part belle aux grandes familles, dont il connaît l'emprise sur la société. Quand on n'a pas d'autre choix, on cherche le soutien de son clan.
Les réfugiés, eux, étaient gérés par l'UNRWA, l'agence de l'ONU qui leur est dédiée. Elle s'occupait de tout dans les camps, constitués à l'origine de tentes, devenus des agglomérations de bâtiments précaires. L'UNRWA gérait les infrastructures, les canalisations, l'éducation dans ses écoles qui accueillaient des dizaines de milliers d'enfants. Elles sont aujourd'hui pour la plupart détruites, et l'agence onusienne est empêchée par Israël de poursuivre son travail dans toute la bande de Gaza.
Ce scrutin symbolique avait pourtant valeur de test démocratique. Comment allaient voter ces Gazaouis après le 7 octobre 2023 et le génocide qui s'en est ensuivi ? Quel score pour le Hamas ? Le résultat ne répond pas clairement à ces questions. Il illustre la complexité de la situation politique gazaouie, aggravée par la guerre. Un chiffre témoigne pourtant du désarroi des habitants de Deir el-Balah : la participation n'a été que de 22,7 %, contre 53,4 % en Cisjordanie. Il témoigne certainement du rejet des factions politico-militaires par des Gazaouis à bout de souffle. Et aussi du quotidien des Gazaouis, occupés à plein temps à chercher de l'eau et de la nourriture, ou à travailler. Car Deir el-Balah est devenue le cœur économique de la bande de Gaza, le seul lieu où l'on peut trouver un emploi.
Il y a aussi le sentiment qu'une élection ne changera rien, car c'est Israël qui détient tous les pouvoirs sur Gaza, y compris le pouvoir de vie et de mort. Il faut aussi rappeler qu'il y a d'habitude une campagne électorale, des panneaux qui présentent les candidats, qui expliquent ce qu'est une élection et qui incitent à aller voter. Ce n'était pas le cas cette fois, sans les factions. Or, les moins de quarante ans n'ont jamais connu une élection. Mes amis, ou Sabah, ma femme, m'ont posé beaucoup de questions : comment ça se passe, un vote ? Qui est élu ? À quoi ça sert ?
Il y a un camp de réfugiés à Deir El-Balah. Ses habitants avaient le droit de voter, et de présenter des candidats. L'un d'entre eux a obtenu le plus grand nombre de voix, toutes listes confondues : Ahmad Bouhhissi, 32 ans, de la liste Al-Nahda (« La Renaissance »). Le conseil municipal devait donc, logiquement, élire non seulement un trentenaire, mais qui en plus n'était pas un « Gazaoui de souche », deux ruptures majeures dans la tradition non écrite de la bande de Gaza.
Mais la tradition a fini par l'emporter. Ahmed Bouhhissi ne sera pas maire de Deir El-Balah. Les élus appartenant aux grandes familles se sont coalisés pour élire une personnalité tribale, Khalil Abou Samra, chef de la deuxième grande famille de la ville. Les élus membres du Fatah et du Hamas ont aussi voté pour lui, renforçant le pouvoir des clans, dont ils reconnaissent ainsi le poids politique. Il y a un surnom en arabe pour les élections : « le mariage de la démocratie ». À Deir-el-Balah, le mariage s'est terminé par un enterrement.
Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
En campagne pour les élections municipales, dont le premier tour a lieu le 15 mars, le maire sortant Michaël Delafosse, socialiste, manipule les habituels leviers électoralistes que sont la laïcité, la Palestine et l'islamophobie. Une stratégie source de dissensions dans la gauche locale, et qui pourrait creuser davantage le déficit de confiance de ses administrés.
« Nous, socialistes, continuons à refuser le terme d'islamophobie », affirme Michaël Delafosse, le maire socialiste de Montpellier, dans une tribune ainsi titrée publiée dans Marianne en juillet 2025. Réunissant quatorze signataires dans les rangs du Parti socialiste (PS), parmi lesquels la présidente de la Région Occitanie Carole Delga et le député Jérôme Guedj, cette tribune est symptomatique des petites manœuvres qui font les grands clivages, particulièrement dans un contexte de campagne électorale. Au centre de son viseur, la création d'un organe institutionnel interne au parti, un « secrétariat national à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et l'islamophobie », dont le dernier élément de l'intitulé mérite, d'après les signataires, dénonciation.
« Ce terme d'islamophobie, nous l'avons […] collectivement refusé, débattu, et écarté » car il est « ambigu, politisé, et souvent détourné pour remettre en cause les fondements mêmes de notre pacte républicain », est-il déclaré dans le texte. Une affirmation dans la ligne du Printemps républicain, qui entend lutter de façon égale contre l'extrême droite et l'islamisme, comme s'il s'agissait de deux forces politiques identiquement représentées au niveau national.
En mobilisant une vision restrictive de la laïcité au risque de légitimer un discours islamophobe et en maintenant son soutien à l'État d'Israël jusqu'à l'intenable, la mairie socialiste de la commune la plus grande et la plus peuplée de l'Hérault n'en finit pas de rester la même. C'est une position inscrite dans l'histoire postcoloniale, qui n'est pas sans répercussions locales.
Dans la capitale de l'Hérault comme ailleurs en France, les mobilisations en soutien à la Palestine depuis octobre 2023 sont l'objet de restrictions, voire d'obstructions, par les autorités préfectorales, parfois relayées ou justifiées par des responsables politiques locaux, au motif de risques de trouble à l'ordre public.
L'un des acteurs du mouvement de solidarité avec la Palestine, la section Hérault de Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS), qui organise un rassemblement hebdomadaire place de la Comédie en soutien au peuple palestinien, en a fait les frais. En avril 2025, Michaël Delafosse porte plainte contre BDS-34 pour « injures publiques, outrance et diffamation » en raison d'une banderole sur laquelle on pouvait lire « Israël = génocide, Delafosse complice », avec les « s » d'Israël et du nom du maire stylisés de manière à rappeler le symbole nazi. Le 9 février 2026, José-Luis Moraguès, président de BDS-Hérault, relaxé en première instance, est condamné en appel pour diffamation contre le sénateur PS Hussein Bourgi, Carole Delga et le président du conseil départemental Kléber Mesquida au sujet d'une banderole similaire y associant leur nom.
Mais à Montpellier, l'univocité politique du maire Michaël Delafosse sur la question palestinienne est ancienne. Les refus de salle municipale visant à abriter une conférence sur la question palestinienne sont légion. En septembre 2023, l'Union juive française pour la paix (UJFP) et une trentaine d'organisations locales avaient dénoncé le refus de la mairie de mettre une salle municipale à la disposition d'un collectif d'associations organisateur, dont l'Association France-Palestine de l'Hérault, pour une conférence‑débat sur les violations des droits humains par Israël.
L'Hôtel de ville est le siège d'un soutien affiché à la politique d'Israël depuis Georges Frêche, maire PS de 1977 à 2004. Figure forte et controversée de la politique locale, il fut l'un des premiers membres du Parti socialiste lors de sa fondation en 1969, après avoir appartenu à la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO).
En 1962, les rapatriés d'Algérie sont plus de 65 000 à s'installer dans le département, dont une grande partie à Montpellier même. Une fois élu à la tête de la ville, Georges Frêche séduit nombre d'entre eux tentés par un discours encore habité des rancunes du règlement de la guerre. Comme à Marseille, ce dernier sert une idéologie arabophobe et antimusulmane, alors que des épisodes de violence raciste à l'égard des travailleurs immigrés, allant jusqu'au meurtre de ressortissants algériens, se multiplient dans le sud de la France dans les années 19701.
Ce discours légitime alors les actions de l'État d'Israël, notamment dans la foulée de la guerre israélo-arabe de 1973 qui provoque une montée du racisme antiarabe en France. Certains élus socialistes, comme le maire de Marseille Gaston Defferre, accompagnent un mouvement de soutien à Israël. Le maire montpelliérain Georges Frêche s'en fait un fervent défenseur, et le restera jusqu'au terme de son dernier mandat. Il ira jusqu'à qualifier Montpellier de « poste avancé de Tsahal » lors de l'ouverture du festival Montpellier Danse en 2006, en référence à la participation d'artistes israéliens.
En janvier 2007 les propos racistes de Georges Frêche, coutumier des dérapages – contre les musulmans, contre les harkis –, lui coûtent son exclusion du Parti socialiste. Cette fois, il visait la proportion de joueurs noirs dans l'équipe de France de football. L'édile est alors encore président du conseil régional de Languedoc-Roussillon, président de la communauté d'agglomération de Montpellier et membre du conseil municipal de Montpellier.
C'est l'héritage avec lequel Michaël Delafosse doit composer. Sans rompre avec les positions pro-israéliennes de son plus mémorable prédécesseur, l'édile se tient aujourd'hui à distance du mouvement en solidarité avec la Palestine et reste silencieux sur le génocide à Gaza. Une position devenue inaudible pour une partie de l'opinion publique.
La scission idéologique au sein de la gauche locale s'est cristallisée dans la stratégie électorale déployée par la majorité municipale lors des législatives en 2022. Michaël Delafosse avait alors tourné le dos à l'union de la gauche. En refusant de s'associer à la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) conclue entre La France insoumise, Europe Écologie-Les Verts, le Parti communiste et le Parti socialiste, il semait les germes de la division.
Dans la foulée de son élection en 2020, Michaël Delafosse met en place une obligation, inédite en France, faite aux associations de signer une charte de la laïcité. Celle-ci conditionne le versement des subventions municipales. Cette mesure suscite une importante controverse. Le président de la section montpelliéraine de la Ligue des droits de l'homme, Christian Payard, s'étonne de la pertinence de ce texte : « La loi de 1905 [concernant la séparation des Églises et de l'État, fondatrice de la laïcité] suffit amplement. C'est quand même un chantage à l'argent et ça, c'est inadmissible […] On sent une volonté de cibler la population musulmane d'une manière générale. On n'est plus du tout dans la laïcité. »
Sur les 776 associations subventionnées par la ville recensées à Montpellier, environ 470 ont signé la charte de la laïcité lors de sa mise en place, les autres s'y refusant ou n'en ayant pas fait la demande. Certaines organisations, comme la section locale de la Ligue des droits de l'homme, ont ainsi renoncé à leur subvention annuelle pour protester contre le dispositif.
Un épisode qui a durablement marqué la politique locale, en témoignait encore, le 15 février, le discours de la tête de liste La France insoumise (LFI) et députée Nathalie Oziol lors d'un meeting : « Nous voulons en finir avec le dévoiement et l'instrumentalisation de la laïcité. Nous supprimerons la charte de la laïcité. »
Delafosse a compté parmi les responsables socialistes soutenant l'interdiction de l'abaya à l'école décidée par le gouvernement d'Élisabeth Borne et le ministre de l'éducation Gabriel Attal. Une position cohérente de l'édile montpelliérain : tout au long de sa campagne pour les municipales en 2020, il avait affirmé qu'en tant que maire il veillerait à ce qu'« il n'y [ait] pas de burkini dans les piscines municipales ». En tête de la liste d'union de la gauche (Parti radical de gauche, PS, PCF), Delafosse s'était également opposé à la présence de Samira Yakhlef (PCF) au motif qu'elle portait le voile. Il l'a exprimé si fortement que la candidate s'est retirée de la liste, ce qui suscitera des tensions au sein du front de gauche local, plusieurs candidats communistes lui emboîtant le pas en signe de protestation.
À quelques mois des élections municipales, les divisions au sein de la gauche locale se précisent face aux positions du maire. Marqueur symbolique des liens entre la capitale de l'Hérault et Israël, le jumelage entre Montpellier et la ville israélienne de Tibériade depuis 1983 est remis en question, notamment par LFI et les Écologistes. Élue municipale d'opposition du mouvement citoyen Nous sommes Montpellier, Alenka Doulain est une figure du groupe Montpellier Union populaire écologique et sociale (MUPES), un rassemblement de forces de gauche et écologistes critiques de la majorité socialiste. En juin 2025, Doulain porte au conseil municipal une demande de suspension du jumelage, jugeant le lien « politiquement et moralement intenable » dans le contexte de la guerre génocidaire menée par Israël sur la bande de Gaza. Mais la proposition se heurte à l'opposition de la majorité municipale.
Des divisions sont aussi de plus en plus observées chez Les Écologistes, dont le groupe faisait encore partie de la majorité municipale jusqu'à la rupture en 2024. Les Verts dénoncent alors un manque d'écoute de la majorité et de volontarisme politique sur la question écologique. Leurs prises de position sur la politique internationale continueront de les distinguer du camp socialiste.
Le 22 septembre 2025, à l'occasion de la reconnaissance de l'État de Palestine par la France, le député écologiste de l'Hérault Jean-Louis Roumégas et le collectif « Printemps montpelliérain »2 qu'il dirige décident de hisser le drapeau palestinien sur la place de l'Hôtel de Ville en dépit de l'opposition du maire. « Face à ce coup d'éclat sur le parvis de la mairie, Michaël Delafosse et sa majorité apparaissent en retrait. Leur refus de hisser le drapeau palestinien illustre une ligne jugée plus clientéliste que courageuse. » C'est en ces termes que Les Écologistes montpelliérains commentent l'événement dans leur communiqué. Lancés dans la campagne municipale, les Écologistes sont par ailleurs en proie à leurs propres divisions internes : Julia Mignacca, ancienne présidente du conseil fédéral, vient en effet de quitter ses rangs pour rejoindre la liste de La France insoumise.
Alors que la gauche locale a maille à partir avec la question palestinienne et l'ancrage de la municipalité socialiste dans une conception excluante de la laïcité, reste à voir quelle part du terrain idéologique le Parti socialiste parviendra à conserver localement à l'avenir. Pendant ce temps, La France insoumise, qui s'affirme comme la principale force politique mobilisée contre l'islamophobie et pour le soutien de la cause palestinienne, continue de sérieusement menacer l'assise électorale que Michaël Delafosse avait réussi à s'assurer avant d'entamer son premier mandat. Face à lui, la liste « Faire mieux pour Montpellier » menée par Nathalie Oziol, qui a siphonné une partie des militants écologistes du « Printemps montpelliérain », apparaît comme la principale concurrente.
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan l'a reconnu : les élections municipales du 31 mars marquent un sérieux revers pour sa formation politique, le Parti de la justice et du développement (AKP). Devenu à la faveur de ce scrutin le premier parti du pays, son rival kémaliste, le Parti républicain du peuple (CHP), savoure une victoire historique. Quant au mouvement kurde, conforté de résultats probants, il entame un bras de fer décisif afin de conserver ses acquis.
Dix mois à peine après un double scrutin législatif et présidentiel qui a assis encore un peu plus confortablement au pouvoir la coalition menée par le président Recep Tayyip Erdoğan, le vent du changement est-il en train de souffler sur la Turquie ?
C'est en tout cas, au terme des élections municipales qui se sont déroulées le 31 mars 2024, la conviction à laquelle s'accrochent les opposants au président. Pour le Reis, qui avait fait de ce scrutin une priorité, le revers est cinglant. Les cinq plus grandes métropoles, ainsi que la majorité de leurs arrondissements, sont passées entre les mains du Parti républicain du peuple (CHP). Pour la première fois depuis sa création en 2002, la formation qu'il dirige, le Parti de la justice et du développement (AKP) n'est plus la principale force politique du pays.
Le mouvement kurde, lui aussi, sort de ce vote la tête haute. Le Parti de l'égalité et de la démocratie des peuples (DEM) — étiquette sous laquelle se présentaient les candidats du Parti démocratique des peuples (HDP), toujours visé par une procédure d'interdiction —, a ravi plus de 80 municipalités, soit quinze de plus qu'en 2019.
Pourtant, la joie ne peut être totale dans le camp kurde, tant les élus de DEM savent que leur mandat ne tient qu'à un fil. Cible privilégiée du pouvoir et de la justice turques depuis l'implosion des pourparlers de paix entre l'AKP et la guérilla kurde du PKK en 2015, c'est presque un miracle si le HDP, avec plus de 5 000 membres et sympathisants incarcérés, est encore en état de marche.
D'autant que le mouvement kurde, rompu depuis des décennies à une répression intense, mène campagne sur un terrain miné. Sur le front des élections locales, le HDP fait face depuis 2016 à une politique systématique de destitutions d'élus. Ainsi, 48 des 65 municipalités conquises dans les urnes en 2019 ont vu leurs co-maires1 révoqués par la justice turque et remplacés par des administrateurs proches du pouvoir. Pas de quoi, à la lecture des résultats, décourager les sympathisants du parti de donner leur voix à DEM, mais suffisamment pour semer le doute quant à l'avenir des municipalités gagnées.
En dépit des déclarations de Recep Tayyip Erdoğan, qui, sitôt la fin des comptages promettait de respecter le résultat des urnes, l'offensive contre les municipalités DEM ne s'est pas fait attendre. D'ores et déjà, et à l'heure où nous écrivons ces lignes, 17 recours ont été déposés par l'AKP auprès du Haut conseil électoral (YSK). C'est notamment le cas à Urfa, où un nouveau scrutin a été programmé le 2 juin prochain.
Mais c'est à Van, une ville nichée dans l'extrême sud-est du pays, que s'est déroulé un bras de fer des plus symboliques. Immédiatement après les élections, le candidat Abdullah Zeydan, élu avec 55,48 % des voix, était déclaré inéligible, et sommé de laisser sa place au concurrent de l'AKP, pourtant loin derrière avec seulement 27,15 % des suffrages. Selon des informations transmises par DEM, la commission électorale aurait contesté les « droits politiques » de ce dernier, « de manière inexplicable, quelques heures à peine avant le scrutin ».
Face à la mobilisation importante des habitants dans les rues de Van, le pouvoir va d'abord interdire toute manifestation, ainsi que l'accès à la ville à toute personne ou groupe de personnes « susceptibles de participer à des rassemblements illégaux ». En vain : quelques jours plus tard, le Haut conseil électoral validait — au moins temporairement — la nomination de l'édile, visiblement pressé par une vague d'indignation qui s'est étendue au-delà du sud-est du pays.
Un renversement de situation presque providentiel, qui ravive, pour beaucoup de Kurdes, l'espoir de jours meilleurs. Car si, comme le pointe l'historien Hamit Bozarslan, lors des destitutions de maires HDP opérées depuis 2016, « le système dans sa totalité a fonctionné en tant que destruction démocratique sans que le monde politique ne réagisse », la mobilisation de plusieurs personnalités de premier plan semble avoir pesé lourd dans l'affaire de Van. C'est notamment le cas du maire d'Istanbul, Ekrem İmamoğlu, qui a sur X (anciennement Twitter) jugé cette décision « inacceptable », appelant à réagir dans un contexte « d'élections gâchées par des décisions judiciaires politiquement motivées ». Un véritable point d'inflexion pour le désormais co-maire de Van, Abdullah Zeydan, qui explique :
La volonté ainsi que l'unité affichée par différents segments du public turc contre cette usurpation de nos droits est précieuse, et nous espérons que cela débouchera sur un nouveau processus. J'espère que cette solidarité rendra le droit et la justice plus fonctionnels en Turquie et constituera un tournant dans le retour à l'État de droit.
« C'est une petite victoire, répond le directeur des études turques de Strasbourg, Samim Akgönül. Ces dernières années, les élus kurdes destitués n'avaient pas bénéficié d'un soutien politique au niveau national ». Phénomène encore plus surprenant, comme le note l'ancien diplomate et membre du conseil du Parti communiste de Turquie (TKP), Engin Solakoğlu, « il y a eu pour la première fois dans l'ouest du pays, et même à l'intérieur de l'AKP, des contestations, comme si l'anti-démocratie avait ses limites ».
Reste que la mobilisation massive des habitants de Van paraît avoir joué un rôle majeur dans ce rétropédalage, car de telles démonstrations de colère dans les provinces kurdes n'avaient pas été observées depuis les graves troubles qui avaient agité la région en 20152.
Néanmoins, dans le cas de Van, l'affaire ne semble pour autant pas réglée : si le co-maire élu a pu prendre ses fonctions, le collège des juges et des procureurs a lui ouvert une enquête contre la 5e cour pénale de Diyarbakir, qui a décidé de restituer les droits de l'édile.
Si les cadres de DEM s'attendent à des jours difficiles, c'est bien que les séries de destitutions menées récemment par la justice et les autorités turques ont laissé des traces dans l'inconscient collectif. Élue en 2019 co-maire d'Ergani dans le cadre du système paritaire de mixité femme-homme mis en place par le HDP, Mervan Yıldız a été destituée par le pouvoir après 11 mois d'activité, faisant face à des charges aussi diverses que farfelues. Aujourd'hui encore dans l'attente d'un procès, elle a été remplacée par un administrateur « directement sous les ordres de l'AKP », et n'a pu que constater les dégâts sur sa municipalité : « l'administrateur nous a tout pris, pas uniquement nos postes, mais les emplois, les biens de la collectivité. L'AKP a d'ailleurs fait campagne à ces élections grâce aux fonds de la municipalité ».
« C'est un des pires abus de pouvoir constatés ces dernières années, et pas seulement sur la question de la destitution de ces maires, embraie Hamit Bozarslan. Ces municipalités déchues sont devenues des vaches à lait pour l'AKP, avec un népotisme, une corruption, et des détournements de fonds à grande échelle. Beaucoup d'avoirs appartenant à ces municipalités ont été transférés à l'État ».
L'ancien diplomate Engin Solakoğlu poursuit : « L'AKP utilise toutes les mairies qu'il possède afin de s'enrichir. Mais il ne faut pas oublier que c'est une pratique très commune en Turquie. On constate d'ailleurs un phénomène similaire dans certaines mairies glanées par le CHP ».
Alors, doit-on s'attendre, comme beaucoup de Kurdes le redoutent, à ce qu'une nouvelle vague de destitutions secoue le sud-est de la Turquie dans les semaines et les mois à venir ? Serra Bucak, la co-maire de Diyarbakır fraichement élue, reste optimiste, bien que les résultats dans sa ville fassent l'objet d'une contestation de la part de l'AKP :
Je ne pense pas que ce scénario va se reproduire. Cette stratégie ne marche pas, d'autant que nous faisons face à différentes crises économiques, sociales, ou politiques. S'il nous révoquait, le pouvoir paralyserait la région. Et nous, ce que nous voulons, c'est expliquer et réparer les dégâts qu'ils ont faits lors de ces dernières années.
Reste à savoir, au-delà du cas de Van, quelle serait la réaction du champ politique turc en cas de nouvelles vagues de révocations. Pour les Kurdes, les premiers signaux en provenance du CHP sont rassurants, puisque les hommes forts du parti — dont Özgür Özel, président de la formation —, se sont positionnés fermement contre toute destitution.
Un soutien qui, de toute évidence, vient également donner le change au coup de pouce des électeurs DEM dans les grandes villes turques, qui, malgré l'absence de consignes de vote de leur parti, semblent avoir fait barrage à l'AKP en prêtant massivement leurs voix au CHP.
Si le revers du parti présidentiel semble la conséquence d'une somme de griefs et de préoccupations aussi bien locales que nationales, le double jeu d'Erdoğan envers Israël a profondément ébranlé sa base militante. Car, en dépit de gesticulations presque théâtrales à l'égard de son homologue israélien Benyamin Nétanyahou, le Reis s'est refusé, pendant de longs mois, à mettre un terme aux échanges économiques avec le partenaire israélien.
Une situation qui a tourné à l'inacceptable après la publication par Metin Cihan, un journaliste exilé en Allemagne, de centaines de documents attestant de la poursuite des relations commerciales entre les deux pays. « Le noyau dur de l'électorat de l'AKP a été très secoué, il est temps que la guerre à Gaza se finisse », pointe l'ancien diplomate Engin Solakoğlu, ajoutant :
Il faut être rationnel : la Turquie avec ou sans Erdoğan restera aux côtés d'Israël. L'infrastructure du pouvoir est telle qu'il est contraint au pragmatisme, d'autant que la Turquie est intégrée à l'alliance occidentale.
Le président Erdoğan semble avoir tiré les premières leçons de son affaiblissement et s'active à réparer les blessures au sein de son propre camp. Officiellement en réponse au refus israélien d'autoriser un largage d'aide humanitaire en provenance de Turquie sur Gaza, le ministère du commerce a annoncé une restriction drastique des exportations vers Israël. Temporairement du moins, « jusqu'à ce qu'un cessez-le-feu immédiat soit décrété et que soit autorisé l'accès continu de l'aide humanitaire à Gaza ».
Pour autant, malgré un regain d'enthousiasme qui agite depuis le 31 mars une partie importante de la société, Recep Tayyip Erdoğan conserve toujours les coudées franches pour diriger le pays d'une main de fer. Les brillants résultats de l'opposition ne devraient en rien limiter son pouvoir, tant la Turquie reste plus que jamais centralisée, ne laissant aux municipalités que des prérogatives extrêmement réduites.
« Cependant, la dynamique de victoire est cruciale en Turquie, note Engin Solakoğlu. Après ce scrutin, elle est passée dans le camp de l'opposition, peut-être encore un peu plus puisque le CHP a obtenu une victoire historique sans même faire alliance avec d'autres formations politiques ».
Car c'est bien là un enseignement majeur de ce suffrage. Exit la « Table des six » où cohabitaient il y a encore quelques mois kémalistes, kurdes révolutionnaires et ultra-nationalistes, le CHP joue désormais presque seul un rôle de contrepouvoir face à la coalition présidentielle. Cette recomposition remet à l'ordre du jour la configuration traditionnelle du champ politique turc entre droite nationaliste, centre droit séculier et gauche kurde.
Pris à la gorge par une crise économique d'ampleur — la livre turque a perdu 40 % de sa valeur face au dollar en un an —, le Président turc aura néanmoins fort à faire pour redresser la barre d'un pays assailli par les difficultés, d'autant qu'il se sait sous la pression d'une opposition revigorée. Définitivement, pour Recep Tayyip Erdoğan, les quatre années qui séparent le pays du prochain cycle électoral ne seront pas de trop s'il veut pérenniser sa présence à la tête de l'État.