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À partir d’avant-hierOrient XXI

Antisémitisme. L'extrême droite blanchie par son soutien à Israël

L'image montre une foule rassemblée lors d'un événement en plein air. Au premier plan, plusieurs personnes sont visibles, dont certaines portent des écharpes tricolores aux couleurs du drapeau français. On aperçoit également des drapeaux français agités par des membres de la foule. L'arrière-plan présente des bâtiments historiques et un ciel nuageux, ce qui donne une atmosphère de mobilisation. Les expressions des personnes semblent sérieuses et engagées, témoignant de l'importance de l'événement.

La scène aurait été impensable il n'y a pas si longtemps : des députés et des partisans de l'extrême droite, pour certains compagnons de route du Groupe union défense (GUD), défilant aux côtés de groupes extrémistes juifs comme la Ligue de défense juive (LDJ) et le Bétar, dans la « marche contre l'antisémitisme » du 12 novembre à Paris. Au même moment, une partie de la gauche, qui a accepté de servir de caution à cette manifestation, se faisait huer.

En quelques semaines, les autorités françaises, aidées par nombre de forces politiques et de médias, ont levé le dernier obstacle à la « normalisation » de l'extrême droite dans l'espace politique, en tolérant, voire en se félicitant de la participation du Rassemblement national (RN) et de Reconquête à la marche du 12 novembre contre l'antisémitisme. La haine des juifs n'est donc plus liée aux héritiers du Front national — parti cofondé par un ancien Waffen SS — qui continuent à affirmer que Jean-Marie Le Pen n'est pas antisémite.

Cet antisémitisme n'aurait aucun lien non plus avec Reconquête, dont le dirigeant Éric Zemmour va répétant, malgré ses condamnations, que le maréchal Pétain aurait « sauvé les juifs français ». Désormais, ce racisme se manifesterait notamment par « la désertion de la France insoumise » selon Dov Alfon, directeur de Libération, pour qui « la participation du Rassemblement national à la marche civique » serait simplement « gênante » (sic). Et pour ne pas s'arrêter en si bon chemin, des participantes à cette marche ont, contrairement à ce qu'ont affirmé nombre de médias, arboré des drapeaux israéliens, entérinant ainsi la confusion — trop fréquente, trop systématique, trop dangereuse — entre Israël et les juifs. Un geste qui s'inscrit dans la droite ligne de la volonté déjà affichée par le président Emmanuel Macron en juillet 2017, lors de la commémoration de la Rafle du Vel' d'Hiv' aux côtés de Benyamin Nétanyahou, de faire d'Israël le dépositaire de la lutte contre l'antisémitisme à travers le monde.

Des juifs ? Non, des Israéliens

Car l'exemple est venu de haut. Le gouvernement d'Emmanuel Macron, celui-là même qui affirmait que Philippe Pétain fut « un grand soldat », souhaitait commémorer la naissance de Charles Maurras, défenseur de l'antisémitisme d'État. Quant au ministre de l'intérieur Gérald Darmanin, il a écrit un livre pour expliquer que Napoléon Bonaparte « s'intéressa à régler les difficultés touchant à la présence de dizaines de milliers de juifs en France. Certains d'entre eux pratiquaient l'usure et faisaient naître troubles et réclamations »1.

Pour le RN, le processus de blanchiment a commencé en 2011 : Marine Le Pen affirmait alors le soutien de son parti à Israël, tandis que Louis Aliot, son compagnon et numéro 2 de ce qui s'appelait encore le Front national, se rendait à Tel-Aviv et dans les colonies pour tenter d'y séduire l'électorat français. De quoi faire oublier l'ardoise du père et rassurer les autorités israéliennes qui, depuis plusieurs années, ne cachent pas leurs accointances avec ces sionistes antisémites, dont le populiste hongrois Victor Orban est un des chefs de file. Récemment, Israël a ouvert un dialogue avec le parti Alliance pour l'unité des Roumains, qui glorifie Ion Antonescu, le leader du pays pendant la seconde guerre mondiale. Il avait collaboré avec les nazis et porte la responsabilité de la mort de 400 000 juifs2. De l'Autriche à la Pologne, Nétanyahou ne compte plus ses alliés d'extrême droite, néofascistes, souvent négationnistes, voire nostalgiques du IIIe Reich.

La classe dirigeante israélienne ne fait en réalité que perpétuer ainsi une tradition qui remonte au temps des pères fondateurs du sionisme : trouver dans les antisémites européens des alliés à leur entreprise, et qui se prolonge à la faveur de la « convergence coloniale ». L'universitaire israélien Benjamin Beit-Hallahmi écrivait, à propos de l'alliance entre son pays et l'Afrique du Sud de l'apartheid dans les années 1960 — 1980, dont le parti au pouvoir depuis 1948 avait eu des sympathies pour l'Allemagne nazie :

On peut détester les juifs et aimer les Israéliens, parce que, quelque part, les Israéliens ne sont pas juifs. Les Israéliens sont des colons et des combattants, comme les Afrikaners3.

Ainsi, trouver des accommodements avec l'antisémitisme européen est depuis longtemps le choix des dirigeants israéliens qui ne s'intéressent à la lutte contre ce racisme que pour faire taire les critiques de leur gouvernement, à l'image de Nétanyahou qui qualifie d'« antisémite » toute velléité de la Cour pénale internationale (CPI) ou de l'ONU d'enquêter sur les crimes de guerre commis par l'armée israélienne. Le journaliste Amir Tibon de Haaretz raconte à quel point cette alliance « est une priorité des forces religieuses de droite en Israël, qui proposent aux nationalistes européens un marché : Israël vous donnera un sceau d'approbation (certains l'ont cyniquement décrit comme un "certificat casher"), et en retour vous soutiendrez les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée »4. On retrouve la même stratégie à l'égard des États-Unis, quand Nétanyahou ferme les yeux sur l'entourage antisémite de Donald Trump, sur l'idéologie des fondamentalistes chrétiens — le lobby pro-israélien le plus puissant à Washington qui le soutient, ou quand il reçoit le patron de X (ex-Twitter) Elon Musk à Jérusalem, quelques jours après avoir cautionné un tweet antisémite de ce dernier. Si le milliardaire américain s'est finalement excusé, sa plateforme a vu augmenter de 60 % les tweets antisémites depuis qu'il en a pris le contrôle.

La Palestine comme catalyseur

C'est précisément autour de la « convergence coloniale » que s'articule le « nouvel antisémitisme » contre lequel marchent, côte à côte, les partis dits républicains et ceux de l'extrême droite. Ses deux cibles ? La gauche décoloniale d'une part, celle qui refuse la hiérarchie des racismes, qui n'en dénonce pas un (l'antisémitisme) pour nier l'existence de l'autre (l'islamophobie), et les musulmanes dans leur ensemble, qu'on appelait hier encore « les Arabes », et dont les aînées marchaient il y a 40 ans déjà contre le racisme d'État. Cette gauche qui a refusé de blanchir le RN est diabolisée, qualifiée d'antisémite à la moindre critique contre Israël, tandis que le ministre de l'intérieur interdit à plusieurs reprises aux soutiens des victimes palestiniennes de manifester ou de se rassembler, au nom de la lutte contre l'antisémitisme, avant d'être rappelé à l'ordre par les tribunaux.

C'est que les Israéliens comme les dirigeants d'extrême droite européens perçoivent les musulmanes comme l'ennemi principal. Le génocide en cours à Gaza sert de catalyseur à cette stratégie. Autour de la défense d'Israël se rencontrent la fachosphère et les soutiens de cet État, tous deux mobilisant l'imaginaire de la « guerre de civilisations » à l'œuvre depuis le 11 septembre 2001. Aux déclarations belliqueuses et eschatologiques de Nétanyahou, parlant d'une bataille du « peuple de la lumière » contre « le peuple des ténèbres » répondent en écho les propos de Gilles-William Goldnadel dans Le Figaro évoquant « la bataille finale » entre « l'être occidental, sa culture paisible et démocratique » et « l'Orient ». Entre la réalité coloniale en Palestine occupée et celle, fantasmée, d'un « ensauvagement » des banlieues (musulmanes, évidemment) dont « les petits blancs » seraient les premières victimes, il n'y a qu'un pas, qu'une partie de plus en plus large de la classe politique franchit allègrement. Des parallèles que relève le journaliste Daniel Schneidermann dans un tweet du 30 novembre :

Civilisés contre barbares : j'ai parfois l'impression qu'on me raconte des histoires comparables quand on me parle de Gaza et quand on me parle de Crépol5.

C'est ainsi que le sénateur Stéphane Ravier, membre de Reconquête, peut déclarer au Sénat le 11 octobre lors d'une séance de questions au gouvernement :

Ces Frères musulmans qui vivent parmi nous à cause de la folle politique d'immigration que vous tous avez soutenue ici, mes chers collègues, par faiblesse ou par conviction, il faut les traiter comme en Israël : par une réplique radicale et impitoyable.

Ainsi, l'ennemi intérieur est là, hier juif, aujourd'hui musulman. Gagné lui aussi par la rhétorique électoraliste de l'extrême droite, le gouvernement français a décidé de faire de la lutte contre l'immigration sa « grande cause », et tente désespérément d'obtenir le soutien des Républicains que rien ne sépare, sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres, du Rassemblement national. « Aujourd'hui, il y a une volonté d'accord », a déclaré à ce propos la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet. Depuis son arrivée à la présidence, Macron a transformé — ou plutôt poursuivi la transformation — de la laïcité de 1905 en laïcité punitive contre les musulmanes. Il a agité le spectre du séparatisme en faisant tout pour que les musulmanes françaises ne se sentent pas chez eux sur notre territoire. Si les actes antisémites ont été, à juste titre, dénoncés, aucune parole publique ne s'est élevée contre le déferlement de propos ouvertement arabophobes et islamophobes, voire les incitations au meurtre et à la violence, sur les chaînes de télévision et sur les réseaux sociaux, y compris contre des journalistes musulmanes.

Ce deux poids deux mesures, l'immobilisme de la France et de l'Union européenne devant le génocide en cours à Gaza et le déchaînement de violence islamophobe institutionnelle n'auront qu'une conséquence : creuser le fossé de plus en plus large non seulement entre les pays du Nord et du Sud — et notamment entre la France et le Maghreb —, rendant performatif le discours du « choc des civilisations », mais également au sein même de nos sociétés. La stigmatisation permanente d'une partie de nos concitoyennes et des immigrées, en plus du musellement de toute voix critique à l'encontre de Tel-Aviv n'auront qu'un seul effet : nourrir une colère qui se transformera en haine, et viendra s'abattre aveuglément dans les rues de nos villes.


1Gérald Darmanin, Le Séparatisme islamiste. Manifeste pour la laïcité, L'Observatoire, 2021.

2« ‘Shared Values' : Netanyahu's Israel Cements Another Grim Alliance With Europe's Far Right », éditorial de Haaretz, 29 août 2023.

3Benjamin Beit-Hallahmi, The Israeli Connection. Who Israel Arms and Why, Pantheon Books, New York, 1987. Cité par Alain Gresh dans De quoi la Palestine est-elle le nom ?, Les Liens qui libèrent, 2010.

4Amir Tibon, « Koshering Antisemites : Israel's Shameful Jewish Year », Haaretz, 14 septembre 2023.

5NDLR. C'est à Crépol qu'a eu lieu le meurtre du jeune Thomas lors d'une rixe. De nombreux responsables politiques et éditorialistes se sont saisi de l'incident pour en faire un cas de « racisme anti-blanc ».

Nétanyahou bénit le soutien à Israël des fascistes européens

L'image montre une conférence avec un orateur debout derrière un pupitre, lisant un discours. Le public clairement visible est assis devant lui, et un grand écran derrière affiche des informations sur l'événement. L'atmosphère est formelle et engageante.

Stade ultime de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme, la conférence de Jérusalem, réunie le 27 mars 2025, a scellé le pacte entre Israël et l'extrême droite européenne et américaine. Elle a également offert au président du Rassemblement national, Jordan Bardella, l'occasion de s'affirmer sur la scène internationale. Reportage.

De notre envoyée spéciale.

Une angoisse particulière, une boule au ventre qui ne vous quitte pas d'être présente à Jérusalem, dans la gueule du loup, pour cette conférence de « lutte contre l'antisémitisme », en compagnie de l'extrême droite occidentale. Tout autour, des hommes et des femmes se revendiquant de la « civilisation judéo-chrétienne », bien propres sur eux avec leurs costumes griffés, leurs tailleurs de marque et leurs talons aiguilles, venues boire du petit lait en écoutant quatre heures de discours racistes. Ils et elles applaudissent à tout rompre des suprémacistes qui vous désignent comme leur ennemi juré. Que le regard de l'une d'eux s'attarde sur vous et des scénarios peu joyeux ne manquent pas de vous traverser l'esprit. Le tout dans une ville où la présence d'Israéliens armés, civils comme militaires, est permanente.

Bouquet final : le discours de clôture de Benyamin Nétanyahou. Impossible de se trouver à quelques dizaines de mètres de cet homme, poursuivi pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité par la CPI, sans penser aux milliers d'enfants tués à Gaza, aux morts qui sont encore sous les décombres, sans sépulture, à la destruction quotidienne que l'homme fort de Tel-Aviv continue à opérer en toute impunité, en se réjouissant de « changer la face du Proche-Orient ».

L
Jérusalem, 27 mars 2025. Discours de clôture du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou.
© Sarra Grira

Le silence de la presse

Mais pour un déplacement que Jordan Bardella qualifie d'« historique », l'événement organisé sous l'égide du ministère de la diaspora les 26 et 27 mars 2025 à Jérusalem n'émeut pas grand monde en Israël. Il passe même presque inaperçu, si l'on excepte les articles publiés depuis quelques semaines par Haaretz, comme des cris poussés en plein désert. Le quotidien de gauche a d'ailleurs été qualifié durant la conférence de « journal antisémite », sous les applaudissements de la salle.

Les Israéliens ont fort à faire déjà, inquiets de la reprise de la guerre à Gaza — exclusivement à cause du risque qu'elle fait peser sur le retour des prisonniers israéliens vivants. Ils se préoccupent des dérives de leur système politique — démocratique exclusivement pour les Juifs — qui risque de se transformer en une autocratie, entre le limogeage par Benyamin Nétanyahou de Ronen Bar, le chef du Shin Bet, contre l'avis de la Cour suprême, ou le bras de fer avec la procureure générale Gali Baharav-Miara. Quant au sort subi par les Palestiniens, qu'il s'agisse de la poursuite du génocide à Gaza ou du nettoyage ethnique en Cisjordanie, il n'intéresse pas les braves manifestants de Jérusalem ou de Tel-Aviv, qui continuent à hurler en rentrant de leurs rassemblements : « De-mo-kra-tia ! »

Après une première journée consacrée pour les hôtes d'honneur à la visite de « l'enveloppe de Gaza » (les kibboutz autour de l'enclave qui ont été attaqués le 7 octobre 2023) et à celle de Yad Vashem, le mémorial pour les victimes de la Shoah, la partie publique de l'événement se tient durant l'après-midi du jeudi 27 mars. Elle est modestement sous-titrée « Ambassadors of Truth » (Ambassadeurs de la Vérité). Sans doute au sens orwellien du terme.

Sur les hauteurs de Jérusalem-Ouest, au Centre des conventions internationales, la bonne humeur qu'affiche une majeure partie de l'assistance jure avec le dispositif sécuritaire suspicieux. On demande aux étrangers comment ils ont entendu parler de la conférence, on vérifie si les journalistes ne sont pas des militants sous couverture. Un certain nombre de confrères français sont présents, envoyés par leurs rédactions… sauf CNews, qui aurait eu le privilège d'être « invitée » par les organisateurs. Le soir même, Jordan Bardella y intervient en direct depuis Jérusalem. Le journal L'Humanité a, lui, vu son journaliste se faire retirer son accréditation. La liberté de la presse est une valeur sûre dans la « seule démocratie du Proche-Orient ».

Parmi les quelques centaines de personnes présentes, l'on note également la présence en force de représentants de DiploAct, une ONG israélienne présente en France depuis 2022 et composée d'étudiants israéliens francophones réservistes de l'armée. Ses membres sont déjà intervenus sur Radio J et I24 news. Du côté de l'Amérique du Nord, deux poids lourds : la Conservative Political Action Conference (CPAC), dont la réunion annuelle accueille régulièrement des représentants de l'extrême droite européenne, et l'homme d'affaires israélo-canadien Sylvan Adams, qui vient de faire un don de 100 millions de dollars (92,4 millions d'euros) à l'Université David Ben Gourion du Néguev, à Beersheba. L'éloge de la répression des voix critiques d'Israël sur les campus étatsuniens est d'ailleurs un leitmotiv de la soirée, repris par tous les intervenants nord-américains. Mais avant d'en arriver là, des discussions surréalistes nous plongent dans l'ambiance. Par exemple, cet Israélien qui demande à une Étatsunienne : « Vous êtes juive ? » Et elle de répondre : « Oui, ça ne se voit pas ? »

La consécration d'une stratégie

Cet événement ne marque pas tant un tournant dans la politique israélienne que la consécration d'une tendance à l'œuvre depuis quelques années. S'il est vrai que c'est la première fois que les mouvements d'extrême droite sont officiellement invités par Tel-Aviv, les liens entre le gouvernement de Nétanyahou et ces partis se sont renforcés au cours des dernières années. Le soutien à Israël fait partie du cahier des charges de la nouvelle internationale fasciste, ceux que l'on appelle « les antisémites sionistes ». L'occasion de consacrer une normalisation déjà à l'œuvre pour ces partis dans le paysage politique local. Tel-Aviv se montre prévoyant en renforçant les liens avec la classe politique montante, qu'il s'agisse du Rassemblement national qui atteint un score historique en France avec les législatives de 2024, ou des Démocrates de Suède, deuxième parti du pays depuis 2022. L'organisation de cette conférence par Israël est un coup de pouce certain pour ces formations politiques dans leur conquête du pouvoir, alors que la question de leur antisémitisme pouvait rebuter un électorat « modéré ».

Rien que sur l'année écoulée, le leader du parti d'extrême droite espagnol Vox, Santiago Abascal, a rencontré Benyamin Nétanyahou à Jérusalem en mai 2024. Le Premier ministre hongrois Victor Orbán, soutien notoire de Tel-Aviv, a invité son homologue israélien en novembre 2024 à Budapest — il s'y rendra ce mercredi 2 avril, en réaction au mandat d'arrêt émis par la Cour pénale internationale (CPI). Une « clarté morale » saluée par ce dernier. Amichai Chikli, le ministre de la diaspora aux commandes de l'événement de Jérusalem, s'était déjà affiché aux côtés de Jordan Bardella en février 2025, lors de la CPAC. Dès sa nomination en janvier 2023, Chikli avait d'ailleurs ajouté « la lutte contre l'antisémitisme » à l'intitulé de son ministère. Le député européen du Rassemblement national (RN) animé par la foi des convertis, ne croyait pas encore, il y a quelques mois, à l'antisémitisme de Jean-Marie Le Pen1. De manière plus générale, la European Coalition for Israel, un groupe de lobbying pro-israélien fondé en 2004, rappelle que pour la précédente législature du Parlement européen (2019 – 2024), les 20 partis dont les votes ont été les plus favorables à Israël appartiennent tous à l'extrême droite et aux eurosceptiques2.

Les voici donc, ces leaders de l'extrême droite, se précipitant à Jérusalem pour faire mentir ce qui historiquement n'a pas toujours relevé de l'oxymore. Des antisémites ont soutenu la création du foyer national juif en Palestine, y voyant l'occasion de se débarrasser des juifs européens. Theodor Herzl lui-même, théoricien de l'idée d'un État national pour les juifs, voyait en eux des alliés objectifs du sionisme.

Bardella en guest star

Côté français, les premiers contacts connus de l'extrême droite institutionnelle avec Israël remontent à 2011, lorsque l'actuel maire de Perpignan, Louis Alliot, avait visité deux colonies en Cisjordanie. À l'époque, les autorités israéliennes avaient refusé de le recevoir. L'ex-compagnon de Marine Le Pen sera ensuite l'artisan du rapprochement entre le RN et Serge Klarsfeld, dont le fils, Arno Klarsfeld, intervient également dans cette conférence, aux côtés du « député du Likoud » — comme on le surnommait à l'Assemblée nationale — Meyer Habib. D'autres figures du RN sont présentes dans le public, à l'instar de Victor Chabert, conseiller presse de Bardella et de Marine Le Pen, ainsi que Thibaut François, secrétaire général de la délégation du parti au Parlement européen. Quant à Marion Maréchal, elle a été reléguée dans une salle annexe, intervenant devant une trentaine de personnes sur les Frères musulmans. Serait-ce parce que, contrairement au président du RN, elle n'a jamais désavoué — même timidement — son grand-père ?

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Jérusalem, 27 mars 2025. Le président du Rassemblement national Jordan Bardella lors de son discours.
DR

Pour cette demi-journée d'interventions, Jordan Bardella fait clairement figure d'invité d'honneur, ayant le privilège de prononcer un discours — en français, traduit en anglais —, là où Klarsfeld et Habib participent à des tables rondes. Arno Klarsfeld ouvre le bal des hommages, consacrant une grande partie de son temps de parole à l'éloge du RN, dont il qualifie l'invitation à cette conférence d'« initiative très sage ». « Aujourd'hui, le Rassemblement national, qui n'est plus l'extrême droite, est un parti qui favorise les juifs ». De là à parler d'un lobby juif, il n'y a qu'un pas à franchir. Il poursuit : « Aujourd'hui, c'est l'extrême gauche qui est devenue l'extrême droite. » La guerre c'est la paix, la liberté c'est l'esclavage, l'ignorance c'est la force3.

Klarsfeld mobilise son histoire familiale — ses parents chasseurs de nazis, son cousin enrôlé dans l'armée israélienne et tué le 9 octobre 2023 dans le kibboutz de Kfar Aza, lors de combats avec le Hamas — pour donner un vernis de légitimité à sa rengaine : le danger de l'extrême gauche et de l'islam radical. Même son de cloche chez Meyer Habib qui, tout en soulignant ne pas être du même bord politique que Bardella, déclare depuis la tribune : « Ce qu'il a dit était très fort. Merci. » L'ancien député apparenté Les Républicains exprime également son effarement d'entendre des manifestants en France répéter le slogan « From the River to the Sea » (« De la mer au Jourdain »), appelant à la décolonisation de toute la Palestine historique, toujours interprété par les soutiens d'Israël comme un appel à « jeter les Juifs à la mer », et qui est par contre inscrit dans la charte du Likoud. Enfin, Sylvan Adams interpelle directement le leader du RN en français dans le texte : « M. Jordan Bardella, bienvenue et merci d'être venu à Jérusalem. » Le milliardaire assume un raisonnement simpliste : « Si, avec Marine Le Pen, vous défendez nos droits et notre liberté, alors je suis avec vous. »

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Jérusalem, 27 mars 2025. Meyer Habib (dernier à droite) lors de la table ronde «  La main qui attise la haine : comment l'islam radical alimente l'antisémitisme en Occident  »
© Sarra Grira

Le principal intéressé a, pour sa part, repris les éléments de langage répétés à l'envi en France, sur « l'antisémitisme d'atmosphère »4, « l'islamisme qui est le totalitarisme du XXIe siècle », ou encore l'enseignement impossible de l'histoire de la Shoah dans « certains territoires » de France. Il a rappelé son attachement à la définition que donne l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA) de l'antisémitisme — c'est-à-dire, celle consistant à faire l'amalgame avec l'antisionisme, et n'a pas manqué de marquer ses distances avec « les groupuscules d'extrême droite » antisémites, élément clé de l'opération dite de « dédiabolisation » du RN ces dernières années. À la fin de son discours, une partie de la salle, séduite, se lève pour applaudir.

Car le public de la conférence est attentif et enthousiaste, généreux en standing ovation. Il est également un réservoir de groupies pour le gouvernement israélien, comme celles qui hurlent « We love you Bibi ! » à l'adresse de Benyamin Nétanyaou, venu spécialement pour cet événement inauguré par deux de ses ministres : celui de la diaspora et celui des affaires étrangères, Gideon Sa'ar.

Un « certificat casher »

Si l'extrême droite mondiale vient montrer patte blanche sur l'antisémitisme, c'est parce que sa haine — officielle — se porte aujourd'hui sur trois nouvelles cibles : les critiques d'Israël — dont la gauche radicale —, les musulmanes — et il n'est pas rare d'entendre parmi l'assistance des voix assumer l'équivalence entre islam et islamisme — et les immigrées, y compris ceux « de deuxième et troisième génération en Europe », qui seraient « encore plus radicaux » que les primo-arrivants. Autant d'ennemis partagés avec Tel-Aviv. La seule question qui se pose pour ces autoproclamés ennemis de l'antisémitisme est le positionnement par rapport à Israël et à son gouvernement. Pour le reste, un « certificat casher »5 sera toujours émis pour absoudre les errements réellement antisémites et autres racines nazies des nouveaux alliés face au « nouvel antisémitisme ». Preuve en est que la présence d'antisémites avérés sur les listes du RN aux législatives de 2024 ne disqualifie pas pour autant Jordan Bardella.

Si des Israéliens ont été choqués par l'organisation de cet événement, ils représentent une infime minorité. L'écrasante majorité de la population est déjà favorable à l'interdiction de l'entrée de l'aide humanitaire à Gaza — à l'image de la Cour suprême qui vient de rejeter à l'unanimité la requête d'un renouvellement de cette aide —, ou approuve le plan de nettoyage ethnique proposé par le président étatsunien Donald Trump. Cette majorité s'accommode également très bien de vivre au quotidien dans un territoire de plus en plus militarisé. Gageons qu'elle souscrit volontiers, sinon à l'identité des acteurs invités à cette conférence, du moins à celle des ennemis communs que ces derniers partagent avec Israël : les antisionistes, les musulmanes et les immigrées. À Jérusalem, comme dans une partie du monde occidental, la haine est officiellement devenue un programme politique.


1« Pour Bardella, Jean-Marie Le Pen “n'était pas antisémite” », Le Figaro, 5 novembre 2023.

2Gilles Paris, « Les nouveaux habits pro-israéliens de l'extrême droite européenne », Le Monde, 31 mai 2024.

3George Orwell, 1984.

4Le nom de Florence Bergeaud-Blackler, à qui l'on doit l'expression « frérisme d'atmosphère », a été mentionné comme référence scientifique durant cette conférence.

5L'expression revient souvent dans la bouche d'Ariel Muzicant, président du Congrès juif européen, ou du député des Démocrates Gilad Kariv, tous deux opposés à l'invitation de l'extrême droite en Israël.

Antisémitisme. L'extrême droite blanchie par son soutien à Israël

L'image montre une foule rassemblée lors d'un événement en plein air. Au premier plan, plusieurs personnes sont visibles, dont certaines portent des écharpes tricolores aux couleurs du drapeau français. On aperçoit également des drapeaux français agités par des membres de la foule. L'arrière-plan présente des bâtiments historiques et un ciel nuageux, ce qui donne une atmosphère de mobilisation. Les expressions des personnes semblent sérieuses et engagées, témoignant de l'importance de l'événement.

La scène aurait été impensable il n'y a pas si longtemps : des députés et des partisans de l'extrême droite, pour certains compagnons de route du Groupe union défense (GUD), défilant aux côtés de groupes extrémistes juifs comme la Ligue de défense juive (LDJ) et le Bétar, dans la « marche contre l'antisémitisme » du 12 novembre à Paris. Au même moment, une partie de la gauche, qui a accepté de servir de caution à cette manifestation, se faisait huer.

En quelques semaines, les autorités françaises, aidées par nombre de forces politiques et de médias, ont levé le dernier obstacle à la « normalisation » de l'extrême droite dans l'espace politique, en tolérant, voire en se félicitant de la participation du Rassemblement national (RN) et de Reconquête à la marche du 12 novembre contre l'antisémitisme. La haine des juifs n'est donc plus liée aux héritiers du Front national — parti cofondé par un ancien Waffen SS — qui continuent à affirmer que Jean-Marie Le Pen n'est pas antisémite.

Cet antisémitisme n'aurait aucun lien non plus avec Reconquête, dont le dirigeant Éric Zemmour va répétant, malgré ses condamnations, que le maréchal Pétain aurait « sauvé les juifs français ». Désormais, ce racisme se manifesterait notamment par « la désertion de la France insoumise » selon Dov Alfon, directeur de Libération, pour qui « la participation du Rassemblement national à la marche civique » serait simplement « gênante » (sic). Et pour ne pas s'arrêter en si bon chemin, des participantes à cette marche ont, contrairement à ce qu'ont affirmé nombre de médias, arboré des drapeaux israéliens, entérinant ainsi la confusion — trop fréquente, trop systématique, trop dangereuse — entre Israël et les juifs. Un geste qui s'inscrit dans la droite ligne de la volonté déjà affichée par le président Emmanuel Macron en juillet 2017, lors de la commémoration de la Rafle du Vel' d'Hiv' aux côtés de Benyamin Nétanyahou, de faire d'Israël le dépositaire de la lutte contre l'antisémitisme à travers le monde.

Des juifs ? Non, des Israéliens

Car l'exemple est venu de haut. Le gouvernement d'Emmanuel Macron, celui-là même qui affirmait que Philippe Pétain fut « un grand soldat », souhaitait commémorer la naissance de Charles Maurras, défenseur de l'antisémitisme d'État. Quant au ministre de l'intérieur Gérald Darmanin, il a écrit un livre pour expliquer que Napoléon Bonaparte « s'intéressa à régler les difficultés touchant à la présence de dizaines de milliers de juifs en France. Certains d'entre eux pratiquaient l'usure et faisaient naître troubles et réclamations »1.

Pour le RN, le processus de blanchiment a commencé en 2011 : Marine Le Pen affirmait alors le soutien de son parti à Israël, tandis que Louis Aliot, son compagnon et numéro 2 de ce qui s'appelait encore le Front national, se rendait à Tel-Aviv et dans les colonies pour tenter d'y séduire l'électorat français. De quoi faire oublier l'ardoise du père et rassurer les autorités israéliennes qui, depuis plusieurs années, ne cachent pas leurs accointances avec ces sionistes antisémites, dont le populiste hongrois Victor Orban est un des chefs de file. Récemment, Israël a ouvert un dialogue avec le parti Alliance pour l'unité des Roumains, qui glorifie Ion Antonescu, le leader du pays pendant la seconde guerre mondiale. Il avait collaboré avec les nazis et porte la responsabilité de la mort de 400 000 juifs2. De l'Autriche à la Pologne, Nétanyahou ne compte plus ses alliés d'extrême droite, néofascistes, souvent négationnistes, voire nostalgiques du IIIe Reich.

La classe dirigeante israélienne ne fait en réalité que perpétuer ainsi une tradition qui remonte au temps des pères fondateurs du sionisme : trouver dans les antisémites européens des alliés à leur entreprise, et qui se prolonge à la faveur de la « convergence coloniale ». L'universitaire israélien Benjamin Beit-Hallahmi écrivait, à propos de l'alliance entre son pays et l'Afrique du Sud de l'apartheid dans les années 1960 — 1980, dont le parti au pouvoir depuis 1948 avait eu des sympathies pour l'Allemagne nazie :

On peut détester les juifs et aimer les Israéliens, parce que, quelque part, les Israéliens ne sont pas juifs. Les Israéliens sont des colons et des combattants, comme les Afrikaners3.

Ainsi, trouver des accommodements avec l'antisémitisme européen est depuis longtemps le choix des dirigeants israéliens qui ne s'intéressent à la lutte contre ce racisme que pour faire taire les critiques de leur gouvernement, à l'image de Nétanyahou qui qualifie d'« antisémite » toute velléité de la Cour pénale internationale (CPI) ou de l'ONU d'enquêter sur les crimes de guerre commis par l'armée israélienne. Le journaliste Amir Tibon de Haaretz raconte à quel point cette alliance « est une priorité des forces religieuses de droite en Israël, qui proposent aux nationalistes européens un marché : Israël vous donnera un sceau d'approbation (certains l'ont cyniquement décrit comme un "certificat casher"), et en retour vous soutiendrez les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée »4. On retrouve la même stratégie à l'égard des États-Unis, quand Nétanyahou ferme les yeux sur l'entourage antisémite de Donald Trump, sur l'idéologie des fondamentalistes chrétiens — le lobby pro-israélien le plus puissant à Washington qui le soutient, ou quand il reçoit le patron de X (ex-Twitter) Elon Musk à Jérusalem, quelques jours après avoir cautionné un tweet antisémite de ce dernier. Si le milliardaire américain s'est finalement excusé, sa plateforme a vu augmenter de 60 % les tweets antisémites depuis qu'il en a pris le contrôle.

La Palestine comme catalyseur

C'est précisément autour de la « convergence coloniale » que s'articule le « nouvel antisémitisme » contre lequel marchent, côte à côte, les partis dits républicains et ceux de l'extrême droite. Ses deux cibles ? La gauche décoloniale d'une part, celle qui refuse la hiérarchie des racismes, qui n'en dénonce pas un (l'antisémitisme) pour nier l'existence de l'autre (l'islamophobie), et les musulmanes dans leur ensemble, qu'on appelait hier encore « les Arabes », et dont les aînées marchaient il y a 40 ans déjà contre le racisme d'État. Cette gauche qui a refusé de blanchir le RN est diabolisée, qualifiée d'antisémite à la moindre critique contre Israël, tandis que le ministre de l'intérieur interdit à plusieurs reprises aux soutiens des victimes palestiniennes de manifester ou de se rassembler, au nom de la lutte contre l'antisémitisme, avant d'être rappelé à l'ordre par les tribunaux.

C'est que les Israéliens comme les dirigeants d'extrême droite européens perçoivent les musulmanes comme l'ennemi principal. Le génocide en cours à Gaza sert de catalyseur à cette stratégie. Autour de la défense d'Israël se rencontrent la fachosphère et les soutiens de cet État, tous deux mobilisant l'imaginaire de la « guerre de civilisations » à l'œuvre depuis le 11 septembre 2001. Aux déclarations belliqueuses et eschatologiques de Nétanyahou, parlant d'une bataille du « peuple de la lumière » contre « le peuple des ténèbres » répondent en écho les propos de Gilles-William Goldnadel dans Le Figaro évoquant « la bataille finale » entre « l'être occidental, sa culture paisible et démocratique » et « l'Orient ». Entre la réalité coloniale en Palestine occupée et celle, fantasmée, d'un « ensauvagement » des banlieues (musulmanes, évidemment) dont « les petits blancs » seraient les premières victimes, il n'y a qu'un pas, qu'une partie de plus en plus large de la classe politique franchit allègrement. Des parallèles que relève le journaliste Daniel Schneidermann dans un tweet du 30 novembre :

Civilisés contre barbares : j'ai parfois l'impression qu'on me raconte des histoires comparables quand on me parle de Gaza et quand on me parle de Crépol5.

C'est ainsi que le sénateur Stéphane Ravier, membre de Reconquête, peut déclarer au Sénat le 11 octobre lors d'une séance de questions au gouvernement :

Ces Frères musulmans qui vivent parmi nous à cause de la folle politique d'immigration que vous tous avez soutenue ici, mes chers collègues, par faiblesse ou par conviction, il faut les traiter comme en Israël : par une réplique radicale et impitoyable.

Ainsi, l'ennemi intérieur est là, hier juif, aujourd'hui musulman. Gagné lui aussi par la rhétorique électoraliste de l'extrême droite, le gouvernement français a décidé de faire de la lutte contre l'immigration sa « grande cause », et tente désespérément d'obtenir le soutien des Républicains que rien ne sépare, sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres, du Rassemblement national. « Aujourd'hui, il y a une volonté d'accord », a déclaré à ce propos la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet. Depuis son arrivée à la présidence, Macron a transformé — ou plutôt poursuivi la transformation — de la laïcité de 1905 en laïcité punitive contre les musulmanes. Il a agité le spectre du séparatisme en faisant tout pour que les musulmanes françaises ne se sentent pas chez eux sur notre territoire. Si les actes antisémites ont été, à juste titre, dénoncés, aucune parole publique ne s'est élevée contre le déferlement de propos ouvertement arabophobes et islamophobes, voire les incitations au meurtre et à la violence, sur les chaînes de télévision et sur les réseaux sociaux, y compris contre des journalistes musulmanes.

Ce deux poids deux mesures, l'immobilisme de la France et de l'Union européenne devant le génocide en cours à Gaza et le déchaînement de violence islamophobe institutionnelle n'auront qu'une conséquence : creuser le fossé de plus en plus large non seulement entre les pays du Nord et du Sud — et notamment entre la France et le Maghreb —, rendant performatif le discours du « choc des civilisations », mais également au sein même de nos sociétés. La stigmatisation permanente d'une partie de nos concitoyennes et des immigrées, en plus du musellement de toute voix critique à l'encontre de Tel-Aviv n'auront qu'un seul effet : nourrir une colère qui se transformera en haine, et viendra s'abattre aveuglément dans les rues de nos villes.


1Gérald Darmanin, Le Séparatisme islamiste. Manifeste pour la laïcité, L'Observatoire, 2021.

2«  ‘Shared Values' : Netanyahu's Israel Cements Another Grim Alliance With Europe's Far Right  », éditorial de Haaretz, 29 août 2023.

3Benjamin Beit-Hallahmi, The Israeli Connection. Who Israel Arms and Why, Pantheon Books, New York, 1987. Cité par Alain Gresh dans De quoi la Palestine est-elle le nom  ?, Les Liens qui libèrent, 2010.

4Amir Tibon, «  Koshering Antisemites : Israel's Shameful Jewish Year  », Haaretz, 14 septembre 2023.

5NDLR. C'est à Crépol qu'a eu lieu le meurtre du jeune Thomas lors d'une rixe. De nombreux responsables politiques et éditorialistes se sont saisi de l'incident pour en faire un cas de «  racisme anti-blanc  ».

Ezra Klein, Israël et la bascule des élites démocrates aux États-Unis

Un homme souriant est assis à une table, entouré de livres et de matériel de dédicace.

Ezra Klein, éditorialiste au New York Times, remet en question dans ses récents écrits le consensus pro-israélien qui a longtemps prévalu parmi les élites juives américaines. La montée en puissance de voix juives progressistes, notamment depuis le 7 octobre 2023, préfigure pour lui la possibilité d'une nouvelle approche, voire d'un changement substantiel dans la politique étrangère américaine vis-à-vis d'Israël, au moment où des figures de proue du Parti démocrate commencent à s'y opposer ouvertement.

Ezra Klein, éditorialiste du New York Times et animateur d'un blog vidéo hébergé par le même journal (The Ezra Klein Show) est sans doute l'une des voix les plus influentes auprès de l'establishment démocrate états-unien. Né en 1984 en Californie, il est issu d'une famille juive intellectuelle, d'une mère artiste et d'un père professeur d'université. Depuis deux décennies, à travers ses blogs successifs, il a été l'un des acteurs centraux de la refonte du commentaire politique. C'est par exemple à ce journaliste qu'Hillary Clinton et Barack Obama avaient réservé des entretiens exclusifs en 2016-2017, elle sur sa défaite face à Donald Trump, lui sur son bilan.

Mais c'est aussi lui qui, dans un éditorial retentissant — et alors même que l'administration Biden lui avait offert un accès privilégié à des réunions stratégiques destinées à préparer la campagne de 2024 — avait exprimé son scepticisme sur la candidature du président sortant. Il avait ainsi ouvert la voie à la candidature de Kamala Harris dès le mois de février 2024.

Un nouveau maccarthisme qui passe mal

S'il est donc connu pour son ton incisif, l'éditorialiste et blogueur du New York Times ne s'est pour autant jamais beaucoup écarté de la ligne du Parti démocrate. Notamment pour tout ce qui concerne la politique étrangère des États-Unis, et plus spécialement encore la question israélo-palestinienne.

En juillet 2025, après la victoire de Zohran Mamdani à la primaire démocrate de New York, Ezra Klein publie un éditorial intitulé « Pourquoi les juifs américains ne se comprennent plus les uns les autres » (« Why American Jews No Longer Understand One Another »). Il rend compte du basculement d'une part de plus en plus significative des élites médiatiques démocrates qui, juives ou non, étaient autrefois alignées sur les positions pro-israéliennes.

En effet, si selon Ezra Klein une sorte de consensus ou de compromis historique s'était établi avant le 7 octobre 2023 chez les juifs américains, mêlant adhésion au libéralisme politique et attachement au sionisme, les tensions entre libéralisme et expansionnisme, idéal progressiste et réalité coloniale au Proche-Orient seraient devenues insolubles.

La répression des mouvements étudiants propalestiniens depuis fin 2023, mais aussi la véritable chasse aux sorcières instaurée par l'administration Trump à l'encontre de professeurs d'université et d'intellectuels imposent le constat d'un retour du maccarthysme. L'accusation d'antisémitisme associée et assimilée à la critique d'Israël, notamment à l'égard d'intellectuels juifs critiques comme Judith Butler, fonctionne, aux États-Unis comme une véritable arme.

Le soutien à Zohran Mamdani des jeunes juifs

D'autre part, pour le journaliste, l'aporie serait, en réalité, déjà tranchée parmi les juifs américains, du moins parmi les plus jeunes dont un bon nombre se sont engagés en faveur de Zohran Mamdani : « Beaucoup de jeunes juifs que je connais ont voté pour Mamdani. Ils n'ont pas peur de lui. Ce qu'ils redoutent, c'est un avenir où Israël serait un État d'apartheid régnant sur les ruines de Gaza et les bantoustans de Cisjordanie. Ils craignent les conséquences que cela pourrait avoir sur la violence antijuive à travers le monde. Ils craignent l'impact que cela aura — et a déjà eu — sur le sens même de l'identité juive. Leur attachement aux idéaux fondamentaux du libéralisme est plus fort que leur attachement à ce qu'est devenu Israël ».

Si un sondage sorti des urnes de CNN avait pu révéler que seul un tiers des électeurs juifs (32 %) avait alors apporté son soutien au nouveau maire de New York, une étude conjointe de Zenith Research et de Public Progress réalisée en juillet 2025 montrait que la proportion s'inversait avec l'âge, puisque plus des deux tiers (67 %) des juifs new-yorkais de moins de 40 ans projetaient de voter pour Mamdani.

Enfin, une étude de Samuel J. Abrams pour l'American Enterprise Institute, bien que très critique — voire hostile — à l'égard de ces électeurs juifs américains de gauche a montré que s'ils se sont tournés vers sa candidature, ils ne reniaient pas pour autant la tradition et l'histoire juives. Ces valeurs juives seraient reformulées dans le sens d'une éthique universaliste : « [elles] trouvent un écho auprès des jeunes juifs qui interprètent désormais le tikkoun olam — l'obligation juive de "réparer le monde" — sous l'angle de la justice sociale. Dans cette perspective, s'opposer à l'injustice systémique n'est pas seulement permis par le judaïsme, c'est une exigence ».

« De la rivière à la mer », un seul État pour tous

Le basculement dépasse l'élection new-yorkaise. Depuis le 7 octobre 2023, on a pu voir des figures emblématiques de la vie intellectuelle, artistique et politique juive emboîter le pas aux revendications de la jeunesse. On pourrait citer l'exemple de Tony Kushner. Le célébrissime dramaturge juif, gay et new-yorkais né en 1956, auteur notamment de Angels in America, avait ainsi entrainé dans son sillage 350 rabbins libéraux, et obtenu les signatures de l'acteur Joaquin Phoenix, du réalisateur Jonathan Glazer ou de l'intellectuelle juive altermondialiste Naomi Klein, dans la publication d'une tribune dénonçant en pleine page un « nettoyage ethnique » à Gaza dans le New York Times du 13 février 2025. Compagnon de longue date de l'association Jewish for Peace, ce même Tony Kushner se déclare désormais « plus proche » de positions comme celles du mouvement Boycott désinvestissement sanction (BDS). Ainsi Rashid Khalidi, historien et titulaire de la chaire Edward Saïd à Columbia a-t-il pu parler d'une « bataille perdue » pour l'establishment pro-Israël chez les intellectuels et plus encore la jeunesse américaine de gauche.

Moins d'un an après son éditorial, toujours dans le New York Times, une nouvelle publication d'Ezra Klein enfonce le clou. Dans une émission d'avril 2026 intitulée « Faire face à la “réalité d'un seul État” en Israël » (« Reckoning With Israel's ‘One-State Reality' »), le journaliste reçoit deux chercheurs spécialistes du Moyen-Orient, Marc Lynch et Shibley Telhami. Ezra Klein pose certes des limites à son propos, reconnaît un droit à la sécurité d'Israël après le 7 octobre, au point de justifier l'offensive contre le Hezbollah. Toutefois, il rompt avec la doxa en reconnaissant la valeur politique du slogan derrière lequel se sont rangés, en 2023-2024, de jeunes étudiants américains protestataires, et parmi eux des étudiants juifs : « From the river to the sea ».

« De la rivière à la mer », du Jourdain à la Méditerranée, donc. La formule peut surprendre, paraître provocante dans la bouche d'un éditorialiste juif qui n'a jamais vraiment pris ses distances avec les positions des dirigeants du Parti démocrate. Bien entendu, Ezra Klein n'entend pas appeler à fonder un État palestinien à l'exclusion des populations juives. Mais, bien plutôt, à reconnaître, comme le font les professeurs de science politique avec lesquels il dialogue ici, une réalité désormais à peu près indéniable : du Jourdain à la Méditerranée, des populations (juives et arabes) sont, de facto, assujetties au régime d'un seul État. Or celui-ci est fondé sur une base ethnoreligieuse qui ne reconnaît pas la possibilité d'un État palestinien, et colonise l'espace qui aurait pu servir de base territoriale à la Palestine.

Klein entend par là rouvrir le débat sur la solution « à un État ». Il cite les travaux de Michael Barnett, Nathan Brown, Marc Lynch et Shibley Telhami, publiés par les éditions de l'université de Cornell sous le titre The One State Reality : « La Palestine n'est pas un État en devenir, et Israël n'est pas un État démocratique occupant fortuitement un territoire palestinien. Tout le territoire situé à l'ouest du Jourdain constitue depuis longtemps un seul État sous domination israélienne, où la terre et les gens sont soumis à des régimes juridiques radicalement différents, et où les Palestiniens sont systématiquement traités comme une caste inférieure ».

Ce constat dressé, la question est de savoir s'il est encore possible de transformer un État national fondé sur une base ethnoreligieuse et la domination d'une population sur une autre, en un État binational sur des bases fédératives et de justice sociale reconnaissant un droit égal à tous. Et si cette formulation du problème avait pu apparaître controversée avant le 7 octobre 2023, les événements survenus depuis, en premier lieu l'occupation et le génocide commis à Gaza, en ont fait une réalité indéniable.

Pas d'armes pour Tel-Aviv

Il est évidemment trop tôt pour savoir si la position d'Ezra Klein, aussi centrale soit-elle à l'interface du monde intellectuel, médiatique et politique, constitue un point de rupture. Mais le débat a des conséquences radicales pour la politique étrangère américaine et les rapports des États-Unis à l'État israélien, son armement et le financement de ce dernier. Elle infuse dans le Parti démocrate, et pas seulement au sein de son aile socialiste. Outre la question du financement d'Israël, ce sont les positions du parti sur les violences exercées à l'encontre des Palestiniens qui ont été officiellement mises en débat par le Comité national démocrate réuni à La Nouvelle-Orléans en avril 2026. La proposition d'Allison Minnerly d'embargo sur les armes à destination d'Israël a certes été rejetée, mais les changements dans l'opinion publique, comme dans le monde intellectuel et médiatique, pèsent.

Au Sénat, lorsque Bernie Sanders, figure de l'aile gauche démocrate, et d'origine juive, s'est prononcé contre une nouvelle vente d'armes israéliennes, 39 autres membres du groupe démocrate du Sénat se sont joints à son vote, contre 14 au mois d'avril 2025. Le sénateur du Vermont a réuni autour de lui largement plus de voix (40 contre 7) que le chef de la minorité Chuck Schumer qui plaidait en faveur des ventes d'armes. Certes, sur ce sujet de politique étrangère, il est plus aisé pour les démocrates de tenir une telle position en étant dans l'opposition, mais l'évolution est patente. Aussi, Rham Emmanuel, ancien maire de Chicago et premier chef de cabinet de Barack Obama, à l'initiative du financement du Dôme de Fer, se déclare désormais hostile à tout financement des systèmes de défense israéliens.

Le 7 avril, lors d'un forum réunissant les membres de New York City Democratic Socialists of America (NYC-DSA), la représentante à la Chambre pour l'État de New York Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) s'était pour sa part prononcée en faveur d'un embargo sur tout type d'armes à destination d'Israël, incluant donc les armes défensives nécessaires au Dôme de fer. Si la position de l'élue démocrate sur Israël fait aujourd'hui l'objet de tant d'attention, c'est qu'elle est une candidate potentielle à la présidence et pourrait fédérer la gauche en 2028.

Le lobbying de l'Aipac mis en cause

Alexandria Ocasio-Cortez s'est aussi prononcée contre tout financement de la campagne des primaires démocrates par des comités d'action politique d'entreprises (PACs), et plus précisément par l'American Israel Public Affairs Committee (Aipac). L'Aipac est un puissant lobby visant à promouvoir les intérêts israéliens auprès des candidats ; il revendique plus de 5 millions de membres, et le soutien de plus de 70 organisations sionistes, est prisé par le Likoud et l'extrême droite israélienne. Son pouvoir de nuisance était jusqu'à il y a peu redouté, tant de l'establishment républicain que démocrate.

Il y a quelques années encore, l'Aipac et ses accusations d'antisémitisme pouvaient barrer la route à des candidats. Ce sont au contraire des représentants de l'establishment démocrate qui se trouvent menacés par les candidatures d'Abdul El-Sayed (dans le Michigan) et de Saikat Chakrabarti (en Californie, et plus précisément dans la circonscription autrefois détenue par Nancy Pelosi, ancienne présidente de la Chambre des représentants) pour les élections de mi-mandat de novembre 2026. Or, le premier, ancien conseiller de Bernie Sanders, comme le second, ancien stratège d'Alexandria Ocasio-Cortez, se refusent à se prononcer en faveur de la livraison d'armes, aussi bien offensives que défensives, au régime israélien.

Ces nouveaux candidats — ainsi que l'influenceur et podcaster de gauche Hasan Piker — prennent des positions de combat très classiques sur les droits à la santé publique, au logement, aux transports. Mais ils les articulent à des formes émergentes de radicalité, comme la lutte contre les exactions de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), les droits des transgenres attaqués par l'administration Trump, et à des positions anti-ethnicistes à l'encontre du régime israélien. De nouvelles figures émergent ainsi. Candidat au Sénat dans le Maine, Graham Platner, figure de la working class d'un État rural, vétéran de la guerre d'Irak en 2003, se prononce contre tout financement par l'Aipac. Il, parle ouvertement de génocide à Gaza et appelle à la cessation des offensives aussi bien au Liban que, bien sûr, en Iran. De marginale, la question israélo-palestinienne est devenue centrale.

Si le médecin d'origine égyptienne Abdul El-Sayed devait, par exemple, remporter le Michigan, le basculement serait significatif. C'est en effet dans cet État ouvrier que Donald Trump avait remporté lors des élections présidentielles de 2016 et de 2024 qu'en 2024, Kamala Harris avait été battue faute, notamment, de s'être prononcée contre le génocide à Gaza (selon un rapport interne au Parti démocrate). Le basculement signifierait que les nouvelles coalitions emportées par ces candidats démocrates anti-establishment ne sont pas le propre d'une sociologie électorale uniquement new-yorkaise. Il marquerait les prémices d'un possible changement de la politique étrangère américaine au Proche-Orient.

Les tiraillements des Français juifs de gauche

Par : Jean Stern
L'image que tu partages semble être un collage abstrait, composé de formes géométriques colorées sur un fond beige. On y voit des éléments de différentes tonalités, comme un cercle bleu, des bandes jaunes et rosâtres, ainsi que des triangles noirs et rouges. Des morceaux de papier journal sont également présents, ajoutant une texture intéressants à l'ensemble. Ce type de composition évoque une approche artistique moderne, caractérisée par l'utilisation des formes et des couleurs pour créer une image visuellement stimulante.

Edgar Morin s'est éteint le 29 mai 2026 à l'âge de 104 ans. Il avait donné un entretien à Orient XXI sur le désarroi d'une partie de la communauté juive face au bruyant soutien à Israël des institutions juives, y compris religieuses. Il commentait les racines de son silence.

Jacques Derrida, star de la French Theory et cible aujourd'hui des antiwoke, le disait quelques années avant son décès en 2004 : peu de gens dans la communauté juive française contestent le droit d'Israël à exister. Mais le philosophe se donnait le droit de « s'opposer, parfois publiquement, à la politique de l'actuel gouvernement israélien » et, plus profondément, « de s'interroger de la façon la plus insomniaque sur les conditions dans lesquelles s'est installé l'État moderne d'Israël ».1

Combien de Français juifs partagent ces temps-ci les insomnies de Derrida ? Depuis le 7 octobre, depuis l'enchaînement meurtrier que le gouvernement israélien fait subir à Gaza, dans les territoires occupés, au Liban, « Je ne dors plus », dit Françoise, 28 ans, iconographe dans la mode. « J'enchaîne les cauchemars », ajoute Claude, 64 ans, prof retraité. Dans les réunions de famille ou amicales, on se ferme un peu, on chuchote « c'est terrible », « atroce » et on parle d'autre chose. Sans savoir vraiment qui pense quoi.

Anéantis par la colère face aux poussées en flèche de l'antisémitisme en France, mais aussi révulsés par l'extrême brutalité des guerres menées par Israël, beaucoup de Français juifs, attachés à la gauche, se réfugient dans un silence teinté de dépression. « Je n'en parle jamais dans les rencontres en public. Beaucoup de gens défenseurs d'Israël sont si agressifs », ajoute Françoise qui « rumine en silence ». Le dialogue est rompu avant de commencer.

Un silence d'embarras et de peur

À quelques jours de Yom Kippour, la fête du Grand Pardon, le 11 et 12 octobre prochain, et de l'effroyable anniversaire du 7 octobre, la guerre ravageuse comme Israël n'en avait livré depuis 1948 semble sans fin. Une guerre « immonde par les mots également », explique Paul, 34 ans, statisticien, père goy et mère juive, famille de tradition socialiste. « Je ne suis jamais allé en Israël, je n'ai jamais eu un quelconque sentiment d'identification », explique-t-il. Mais les appels à l'extermination des Palestiniens de la part « des héritiers du Plus jamais cela, je ne les supporte pas ». Mais il garde sa rage pour lui, et observe, consterné, l'adhésion d'une partie de la communauté — des soldats franco-israéliens auraient combattu à Gaza — comme les failles béantes d'une gauche qui va de Carole Delga à Danièle Obono et s'exprime dans la confusion, incapable de se mettre d'accord sur Israël-Palestine. Il se sent « terriblement seul » et enrage de voir Bardella et Le Pen nouvelles stars de Français juifs. Pas une fois, Paul n'a manifesté. Il a failli le faire le 12 novembre 2023, si la marche contre l'antisémitisme organisée par Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher n'avait pas été ouverte à l'extrême droite. En d'autres occasions, il a craint, comme l'affirment le CRIF et les médias, d'entendre des « morts aux juifs » et s'est également abstenu de défiler.

Laurence2, 58 ans, commerçante dans une capitale régionale, avait des parents sionistes de gauche, très mitterrandiens : « les manifs ont rythmé mon adolescence, surtout celles de SOS-Racisme ». Elle préfère aussi fermer les écoutilles.

Je n'ai rien à voir avec Israël, j'ai bien sûr mal vécu le 7 octobre, j'ai pleuré, j'ai téléphoné à des proches. Mais depuis, comment se reconnaître dans ces massacres ? Dans l'abandon des otages ? Dans ces ministres racistes qui entraînent le monde dans leur folie ? Jamais !

Laurence fuit I24news et Cnews, sait à peine ce que dit le CRIF qui proclame à tout-va son soutien inconditionnel à Israël, ignore tout de collectifs, pour certains récents, regroupant des Français juifs critiques d'Israël. Par exemple Tsedek, qui veut construire « un front juif antiraciste et décolonial » et attire pas mal de jeunes militants juifs3. De son côté, Laurence observe et déplore la politique de Nétanyahou, en silence.

Jean, 47 ans, est architecte et réside entre l'Île-de-France et Tel-Aviv. Il y avait acheté un appartement il y a quelques années avec sa mère récemment décédée et son frère. Il a voté communiste ou socialiste jusqu'en 2017, puis Macron. Dans la métropole israélienne, il a participé depuis novembre 2022 à d'énormes manifestations contre Nétanyahou et la réforme de la cour suprême. Il a ensuite suivi des rassemblements en faveur des otages dénonçant la « sale guerre » du gouvernement. Mais en France, il ne dit rien, pas un mot, silence radio :

Je ne sais pas quoi dire, je comprends bien sûr la critique d'Israël, comme beaucoup de gens qui me sont proches, mais il n'y a aucun cadre pour s'exprimer, et je ne veux en rien être associé à des antisémites.

Il s'inquiète de Mélenchon et des Insoumis, de ce qu'il baptise « leur confusion des mots », mais trouve Hidalgo bien trop pro-israélienne, elle qui a affiché les couleurs d'Israël sur la tour Eiffel, mais jamais celle de la Palestine. Jean attend que la gauche s'active sur les droits des Palestiniens et les otages, mais n'est pas sûr de s'en mêler.

« On est loin d'Israël, mais on est proches, c'est très hypocrite, dit Michèle Sibony, figure publique de la critique juive d'Israël en France et porte-parole de l'Union française juive pour la paix (UJFP). Le silence des Français juifs qui pourraient parler est un silence d'embarras. Et les autres n'ont pas les outils pour comprendre ce qu'il se passe ». Elle ajoute :

Une bonne partie de la classe politique a, dès le 7 octobre pour Emmanuel Macron et Gérald Darmanin, entretenu la confusion entre Juifs et Israéliens. On a mis les Français juifs dans le bain, et c'est très dangereux pour eux.

Pour elle, les Français juifs se taisent d'abord « parce qu'ils ont peur ».

Des voix juives critiques peu audibles

Contrairement à de nombreux Américains juifs. Angela Davis le notait lors de son passage à la fête de l'Humanité : « Le mouvement de solidarité avec la Palestine aux États-Unis est mené par des juifs progressistes et radicaux ». Rien de tel en France, si ce n'est de façon minoritaire et peu audible, les médias pro-israéliens tenant éloignées de leurs plateaux et de leurs colonnes les voix juives dénonçant la logique génocidaire de Nétanyahou et de son armée.

Comme celle de Rony Brauman, médecin, figure de Médecins sans frontières, né à Jérusalem. Quand la terre se fait meurtrière au Maroc, il fait « cinq plateaux par jour pendant dix jours ». Depuis un an, rien, ou si peu, « je suis blacklisté ». Dans la ligne des progressistes américains juifs, il déploie pourtant un discours à opposer au « basculement d'intellectuels français dans le soutien à ce qu'Israël a de plus violent ». Ce recul de l'échange d'idées en France pénalise les Français juifs, alors qu'aux États-Unis, les débats sont ouverts, permettant à l'opinion de partager les points de vue. Ici, les médias indépendants sauvent l'honneur. Et, en parenthèses, ce n'est pas par hasard s'ils sont de plus en plus ciblés par l'extrême droite pro-israélienne.

Rony Brauman se souvient d'un temps où des intellectuels comme Pierre Vidal-Naquet, Daniel Bensaïd, des personnalités comme Gisèle Halimi, Léon Schwartzenberg s'exprimaient comme juifs. Ils offraient ainsi des « points de repère » à une communauté qui penchait à gauche. Dans une pétition publiée par Le Monde en 2002 pour dénoncer l'occupation de la Palestine, Vidal-Naquet signe comme « juif », c'était une première pour lui « parce que le Crif nous avait poussé à bout », se souvient Brauman. Comme beaucoup de gens engagés à gauche, Vidal-Naquet ne mettait alors jamais en avant son identité juive, si ce n'est pour défendre des valeurs qui semblaient bafouées. À l'époque Vidal-Naquet et Brauman ont été invités sur plusieurs plateaux audiovisuels, et longuement écoutés.

Vingt-deux ans plus tard, en septembre 2024, Brauman publie, avec d'autres personnalités juives, un texte dans Libération, pour s'inquiéter de propos du Grand rabbin français Haim Korsia qui réclame « qu'Israël finisse le boulot »4. « Ce texte ne suscite aucune réaction, c'est accablant et écrasant », ajoute Rony Brauman. Pour lui, le silence est forcé, alors même que beaucoup de Français, pas seulement juifs, seraient sûrement intéressés par ses analyses.

« Pour Gaza, on n'a pas voté non plus »

Aucune voix religieuse, aucune voix politique, à l'exception du député de Paris Aymeric Caron, des collectifs Golem et Tsedek et des compagnons de Brauman, ne viennent s'opposer aux propos sinistres du Grand rabbin. Face à ce que Brauman juge « moralement impensable », peu d'engagements. Cela aurait pourtant mérité une manifestation devant le consistoire. L'opinion juive, en dehors de sa frange pro-israélienne estimée à 200 000 personnes5 sur 600 000 Français juifs, a des prudences de sioux.

Alors, pour un Français juif, cette guerre est souvent un trauma silencieux, « une tourmente ». Quand la guerre est supposée se faire en son nom, la question de l'identité remonte forcément. Le silence est autant une prudence qu'une assignation, et c'est précisément ce que beaucoup de Français juifs voulaient éviter. Être juif en France était une fierté, pas une peur.

« Attention, je ne vais pas pleurer les assassins du Hamas, explique Françoise, mais je n'accepte pas cette logique de punition collective, je ne peux pas comprendre le massacre de civils ». « On devrait être les soldats de la paix », dit Claude et on pense à Bernard Lazare qui demandait aux juifs d'être « les soldats de la justice et de la fraternité ». « Comme personne d'origine juive, je me sens prise dans une tenaille mortifère », ajoute Caroline. Elle ne veut pas d'allégeance juive à un État de non-droit. Se sentant piégée, Caroline se tait.

Il faudra bien avoir le courage de forcer une parole collective à rebours des discours pro-israéliens, mais aussi regarder en face un pays, la France, ravagé par les injustices et livré aux mains de l'extrême droite. Le combat contre l'antisémitisme doit être celui de toutes les discriminations. Un sondage Le Parisien publié dimanche 22 septembre tente de faire le tri entre les racismes. Pas les Français. 83 % s'inquiètent des actes antisémites, 79 % des actes racistes, 78 % des actes homophobes et 71 % des actes islamophobes. Il y a là pour les orphelins de l'universalisme et de l'internationalisme de quoi réfléchir à de nouveaux engagements, ce qui reste de la Macronie, la droite et l'extrême droite étant dans l'hystérie anti-arabe. Mais à gauche les fractures sont béantes, le débat au troisième sous-sol. Au point de se faire donner une leçon par Dominique de Villepin à la fête de L'Humanité…

Il ne faut pas abandonner les Palestiniens dans leur malheur, disait à la gauche l'ancien premier ministre de Jacques Chirac. Reprendre la parole sur la barbarie israélienne devient une urgence. Comme le dit, avec une ironie amère, Corinne : « pour Gaza, on n'a pas voté non plus »…

Edgar Morin : les trois visages de la diaspora

Edgar Morin garde un cap clair, et ne cesse lors de ses rares sorties de s'indigner du sort des Palestiniens. À 103 ans, l'auteur de La Rumeur d'Orléans ou de Vidal et les siens, dialogue par mail avec Orient XXI. Morin s'indigne du « silence du monde » face à ce que subissent les Palestiniens à Gaza, et constate « qu'une partie de la diaspora ne se reconnaît pas dans Israël, une autre partie s'identifie à lui et le justifie inconditionnellement et une dernière partie se sent liée à lui et évite de le condamner ». Il n'est pas surpris de ma question sur le silence des Français juifs : « L'amour d'Israël puis l'adhésion inconditionnelle à sa politique ont remplacé l'universalisme et le souci des opprimés chez beaucoup d'intellectuels juifs ».

Morin nous renvoie à ce qu'il écrivait en 2006 dans Le monde moderne et la question juive :

Le danger, la guerre, la justification d'une domination stimule l'israélisme clos, le judaïsme clos. Le messianisme sioniste s'est résorbé dans un nationalisme intégriste. Un manichéisme s'intensifie avec la justification à tout prix d'Israël (...) Le sentiment que l'attitude critique à l'égard de l'État d'Israël est de nature antijuive et la croyance que la compassion au malheur palestinien trahit l'absence de compassion à l'égard du destin juif n'ont fait que s'aiguiser.

Morin a également analysé l'évolution de nombreux Français juifs sur Israël-Palestine. « C'est l'antisémitisme qui provoqua le retour au judaïsme et dynamisa le sionisme, lequel régénéra et renforça l'identité juive des judéo-gentils », écrit Morin, qui ajoute : « Le nouveau sens du terme juif retrouve en Israël un sens antique — à la fois nation, peuple et religion — et se répand dans la diaspora ».


1Octave Larmagnac-Matheron, «  Derrida face au conflit israélo-palestinien  », Philosophie magazine, 12 octobre 2023

2Le prénom a été changé, comme ceux des plusieurs personnes citées.

3D'autres collectifs comme Golem, Juives et Juifs Révolutionnaires (JJR) ou le Réseau d'actions contre l'antisémitisme et tous les racismes (RAAR) se centrent surtout sur la question de l'antisémitisme en France.

4«  Un grand rabbin ne devrait pas justifier les massacres commis à Gaza  », Libération, 10 septembre 2024.

5Ce chiffre correspond aux personnes qui font partie d'institutions et d'associations, principalement le Consistoire, représentées au sein du CRIF, Conseil représentatif des juifs de France, inconditionnellement pro-israélien depuis des décennies.

Projet de loi « Yadan », l'antisémitisme instrumentalisé

Affiche du collectif Tsedeck sur l'antisémitisme, avec trois visages et le titre
Horizons XXI n°6 — Projet de loi #Yadan L'antisémitisme instrumentalisé

Pour ce nouvel épisode de l'émission Horizons XXI, Orient XXI reçoit Nicolas et Maïa, deux membres du collectif Tsedek !, la veille de l'examen de la loi sur les « formes renouvelées de l'antisémitisme » portée par la députée Caroline Yadan pour discuter de ses dangers sur la liberté d'expression et les collectifs militants, au nom de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme.

Dans la deuxième partie de l'émission, il est question de l'ouvrage Lutter en rupture, Lutter en solidarité qu'a sorti Tsedek ! au mois de février 2026 aux éditions Premier matin de novembre. Entre essai et manifeste, le collectif y revient sur sa généalogie, définit son engagement et se projette dans un programme de lutte.

France. La loi « Yadan » et l'instrumentalisation des chiffres de l'antisémitisme

Une foule manifestant la nuit pour dire

Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà rassemblé près de 700 000 signatures.

En dépit de son intitulé, la proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme », dite « Yadan », n'a rien à voir avec la lutte contre l'antisémitisme. Ses objectifs sont le renforcement de la législation – déjà contestable – sur l'apologie du terrorisme (article 1) et l'empêchement de la critique de l'État d'Israël (article 2).

L'examen de la loi à l'Assemblée nationale alors que le Parlement israélien vient d'adopter une législation qui institue la peine de mort réservée aux Palestiniens ne fait qu'ajouter à la gravité de cette initiative, dans un contexte d'impunité persistante pour Israël. Cette proposition enregistrée depuis novembre 2024 est portée par Caroline Yadan, députée de la huitième circonscription des Français établis hors de France (comprenant notamment Israël, la Palestine et Jérusalem), qui a quitté le parti Renaissance, tout en lui restant « apparentée », pour protester contre la décision du président Emmanuel Macron de reconnaître l'État de Palestine.

Afin de donner à la loi la légitimité que revendique son intitulé, la proposition s'appuie, dans l'exposé de ses motifs, sur les chiffres des actes antisémites et de la place qu'ils représentent par rapport à l'ensemble des faits antireligieux en France.

Si l'explosion de l'antisémitisme dans le pays ne fait pas de doute, la manière dont ces chiffres sont présentés dénote une double volonté : amalgamer antisémitisme et critique de l'État d'Israël d'une part, et établir une hiérarchie entre l'antisémitisme et les autres formes de racisme de l'autre, en contradiction avec les recommandations de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH).

La source des chiffres

Si l'on veut s'en tenir aux données les plus précises, celles émanant des condamnations judiciaires, on ne trouve pas en France de chiffres sur l'antisémitisme. La raison est simple : le Code pénal ne fait pas la distinction entre les différentes formes de racisme. Séparer les condamnations pour antisémitisme nécessiterait une étude au cas par cas des dossiers judiciaires, ce qui n'a jamais été fait.

Les chiffres relayés par le ministère de l'intérieur et repris par la CNCDH dans son rapport annuel sont une somme de remontées de terrain, via la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT), qui, selon sa présentation officielle sur le site du ministère, « assure un suivi quotidien des faits qui lui sont rapportés par ses relais et partenaires locaux ». La CNCDH ne les considère pas comme des données scientifiques mais les cite et les prend en compte, car ils témoignent d'une tendance.

Concernant l'antisémitisme, la DNRT s'appuie principalement sur le maillage territorial opéré par une association : le Service de protection de la communauté juive (SPCJ). Se présentant comme une « organisation apolitique », celle-ci travaille en étroite collaboration avec le CRIF, le Conseil représentatif des institutions juives de France, dont elle est une émanation1. Dans la rubrique « Contributions » du rapport annuel de la CNCDH, c'est en effet le CRIF – et avec lui le Service de protection de la communauté juive – qui est cité parmi les partenaires de la société civile.

Dans les chiffres de l'année 2025, disponible sur son site officiel, le SPCJ recense 1 320 actes antisémites. Il présente sa méthodologie en ces termes :


Sont comptabilisés uniquement les faits ayant donné lieu à une plainte, une main courante ou une saisie du parquet, ainsi que ceux constatés officiellement (flagrance/constatation par un officier de police judiciaire ou une personne habilitée).

Il est important ici de souligner que les plaintes et les saisies du parquet ne donnent pas forcément lieu à des condamnations ou même des poursuites.

La Palestine en ligne de mire

Quels sont les actes qui sont qualifiés d'antisémites par le SPCJ ou qui incitent à agresser verbalement ou physiquement des juifs ?

Une partie du compte-rendu est consacrée à ce que ses auteurs appellent la « rhétorique anti-israélienne » présentée comme « un catalyseur toujours central des actes antisémites ».

Près d'un tiers des propos antisémites relevés (388/1 320) « comportent des références explicites à la Palestine : Gaza, “libération de la Palestine”, “Intifada”, accusations de “génocide”, slogans importés des manifestations et de la rhétorique anti-israélienne radicalisée ». Si l'on met de côté les « 45 [qui] comportent également une apologie du djihadisme et 74, une apologie du nazisme, illustrant un durcissement et une radicalisation des registres mobilisés », aucune explication n'est donnée sur le lien entre ces slogans propalestiniens et l'expression de l'antisémitisme. À moins de vouloir considérer que l'expression d'une solidarité avec la Palestine et les Palestiniens relève de facto de l'antisémitisme.

Le même biais était déjà à l'œuvre dans le rapport du SPCJ portant sur l'année 2024, où on lit qu'« au moins 43 actes antisémites par mois évoquent la Palestine ». Là aussi, que veut dire « évoquer la Palestine » ? Et en quoi est-ce antisémite ? Ces formulations interrogent d'autant plus que le même rapport évoque le contexte qui favorise l'augmentation des actes antisémites en ces termes :


Cette atmosphère résulte en grande partie de l'hyperactivisme de quelques centaines de militants radicaux anti-israéliens (blocages d'écoles et d'universités, opérations de boycott, actions et manifestations contre des événements organisés par des organisations juives, inscriptions et graffitis anti-israéliens, apologie du terrorisme palestinien et légitimation des actes du Hamas).

Sont ainsi mis sur un pied d'égalité l'apologie des actes du Hamas, des « graffitis anti-israéliens » (aurait-on idée d'associer à de l'islamophobie des propos hostiles à l'Arabie saoudite ?) et les opérations de boycott, criminalisées par la circulaire de l'ancienne garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie en février 2010, mais dont la Cour européenne des droits de l'homme a reconnu la légalité en juin 2020.

Une définition biaisée de l'antisémitisme

En juillet 2025, nous avons interrogé Magali Lafourcade, secrétaire générale de la CNCDH, sur l'interprétation que pouvait faire le SPCJ de slogans comme « Free Palestine » (Liberté pour la Palestine) ou « From the river to the sea, Palestine will be free » (Une Palestine libre, de la rivière à la mer). Elle nous avait alors recommandé de consulter la partie « Contributions » du rapport de la commission. Or celle-ci ne donnait pas plus d'éléments.

En revanche, sur la page « Définition de l'antisémitisme » du site du SPCJ, il apparaît que l'association adopte in extenso celle de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), critiquée notamment par Irène Khan, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression. À l'image de la proposition de loi dite « Yadan » qui la cite dans son exposé des motifs, cette définition permet, par les exemples qui y sont présentés, d'associer la critique de l'État d'Israël à une forme d'antisémitisme. Kenneth Stern, juriste américain et principal rédacteur du texte a lui-même regretté l'utilisation de certains exemples pour attaquer les critiques d'Israël2.

Même son de cloche du côté du CRIF, dont les dirigeants considèrent que parler de génocide à Gaza est antisémite. Ainsi lit-on, par exemple, sur le site de l'organisation, en date du 26 mars 2025 :


Le président du Crif a dénoncé une évolution du discours antisémite, notamment à travers l'accusation de « génocide » portée contre Israël. Il a comparé cette rhétorique à « une actualisation de l'accusation de peuple déicide », autrefois mobilisée contre les Juifs. « Dans les deux cas, il y a un fondement mythologique, c'est-à-dire mensonger. Les Juifs n'ont pas tué Jésus, l'État d'Israël n'a pas commis de génocide, quelle que soit, évidemment, la situation tragique des populations civiles à Gaza », a-t-il déclaré.

La même logique est à l'œuvre dans les chiffres du SPCJ sur l'année 2025, où le mot « génocide » est systématiquement traité entre guillemets : « En recyclant des accusations mensongères et extrêmes (“génocide”, “criminels”, “nazis”), cette rhétorique construit une image déshumanisée des Juifs et ouvre la voie au passage à l'acte, qu'il soit verbal ou physique. »

Pourtant, plusieurs organisations de droit international, dont Human Rights Watch et Amnesty International, ont conclu qu'il y avait bel et bien génocide à Gaza. Le 26 janvier 2024, c'est la Cour internationale de justice qui affirme, dans une ordonnance, l'existence d'un risque plausible de génocide à Gaza. Et la Cour pénale internationale, reconnue par la France, a inculpé deux dirigeants juifs israéliens – le premier ministre Benyamin Nétanyahou et l'ancien ministre de la défense Yoav Gallant – de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Toutes ces organisations tombent-elles donc sous l'accusation d'antisémitisme ?

Par ailleurs, lors des incidents qui ont émaillé la marche féministe du 8 mars 2024, c'est le service d'ordre du SPCJ qui assurait la protection du collectif pro-israélien Nous vivrons. Cette association, qui bénéficie du soutien public de Caroline Yadan3, fait partie des signataires de la tribune du Point en soutien au projet de loi de la députée4.

Une logique de concurrence victimaire

Les positions éminemment politiques que révèlent les propos du SPCJ et du CRIF, et la définition pour le moins large de ce qu'ils considèrent l'un et l'autre comme antisémite, interrogent sur la place qui est accordée dans ces rapports et dans leurs chiffres à cette « rhétorique anti-israélienne ».

Autre point repris dans l'exposé des motifs de la proposition de loi dite « Yadan » : l'antisémitisme serait le fait antireligieux le plus important en France. Le compte-rendu des chiffres du SPCJ nous le confirme :


La lecture des faits antireligieux met en évidence une réalité structurante : l'antisémitisme occupe une place centrale. En 2025, les actes antisémites représentent 53 % de l'ensemble des faits antireligieux, alors même que la population juive en France constitue une minorité numériquement très faible (moins de 1 %).

Problème : pour établir un classement, il faut des éléments de comparaison. Or ceux-ci font défaut. Car selon le dernier rapport de la CNCDH, s'agissant des faits antimusulmans, « aucune instance nationale n'a présenté de données depuis 2021 », c'est-à-dire depuis la dissolution, en 2020, du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF). Outre la logique de concurrence victimaire que l'assertion du SPCJ – reprise par Caroline Yadan – établit, c'est plutôt l'explosion de l'islamophobie qui alarme la défenseure des droits Claire Hédon. Cette dernière note dans son rapport intitulé « Les discriminations fondées sur la religion – Constats et analyses du Défenseur des droits » publié le 4 décembre 2025 :


La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s'observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d'entre elles) que par les personnes se déclarant d'une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion).

Un point aveugle : l'extrême droite

L'on s'étonne enfin à la lecture du rapport du SPCJ de l'absence d'une quelconque référence à la montée de l'extrême droite, s'agissant de l'explosion des chiffres de l'antisémitisme. Pourtant, en 2024, le Rassemblement national (RN) a porté un nombre record de députés à l'Assemblée nationale (119), à l'issue d'élections législatives qui ont révélé l'antisémitisme de nombre de ses candidats, que le parti a dû remplacer à la hâte. Pour la CNCDH, c'est bien dans son électorat que l'antisémitisme reste largement présent. Comme l'a souligné Magali Lafourcade dans l'entretien qu'elle nous a accordé : « Les échelles d'aversion aux juifs sont très élevées parmi les gens qui votent RN et Reconquête. L'antisémitisme est situé à l'extrême droite, et ce, de manière très stable. »

L'antisémitisme n'est pas seulement une réalité indéniable dans la société française : c'est aussi un sujet bien trop grave pour qu'il soit ainsi instrumentalisé au gré des desseins politiques. Ceux-ci révèlent une volonté d'associer la critique légitime de l'État d'Israël – depuis le nettoyage ethnique qui a accompagné sa création jusqu'à la guerre génocidaire qu'il continue à livrer aux Palestiniens de Gaza – à une forme d'antisémitisme.

Ces desseins montrent aussi un désir non seulement de séparation, mais de hiérarchisation entre les différentes formes de racisme, faisant de l'antisémitisme une sorte de matrice pour penser les racismes, dans la droite ligne de ce que prône la ministre Aurore Bergé notamment à travers les Assises de lutte contre l'antisémitisme, ainsi que la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Pourtant, la CNCDH ne cesse de le rappeler : le racisme n'est pas « sectaire » ; ceux qui l'assument vouent généralement une haine à l'encontre de toutes les minorités, qu'elles soient raciales, politiques ou sexuelles.


1Le 3 octobre 1980, une bombe éclate devant la synagogue du 24, rue Copernic, à Paris, faisant 4 morts et 46 blessés. En réaction, le CRIF et le Fonds social juif unifié fondent le Service de protection de la communauté juive pour organiser la protection des juifs de France, notamment au moyen de stratégies d'autodéfense dans les quartiers où sont établis des lieux de culte.

2Valentine Faure, «  Kenneth Stern, juriste américain : « Notre définition de l'antisémitisme n'a pas été conçue comme un outil de régulation de l'expression »  », Le Monde, 21 mai 2024.

3«  Manifestation avec le collectif Nous Vivrons  », site officiel de Caroline Yadan, le 27 mars 2025.

4«  Intellectuels et politiques se mobilisent pour la loi contre l'antisémitisme  », Le Point, 31 mars 2026.

Gaza. Trier les humanitaires, condamner les survivants

Un homme escalade une colline, entouré de barbelés.

À Gaza comme en Cisjordanie, Médecins du monde, aux côtés d'autres ONG, risque de suspendre ses activités après le refus israélien de renouveler ses accréditations. Cette décision menace l'accès des Palestiniens à l'aide vitale, tandis que les États européens restent passifs. Elle s'inscrit dans un projet plus large de fragmentation et de dépolitisation de Gaza, jusqu'à l'horizon d'une « Riviera ». Entretien avec Jean-François Corty, médecin et président de Médecins du monde. Propos recueillis par Armin Messager.

Fin de décembre 2025, 37 ONG internationales se sont vu refuser le renouvellement de leur accréditation par les autorités israéliennes Elles s'ajoutent aux 22 autres déjà refusées1. Cela signifie qu'à compter de mars 2026, elles ne disposeront plus du cadre légal nécessaire pour opérer. Il ne s'agit pas d'un départ immédiat, mais d'une mise à l'arrêt administrative progressive.

Ces ONG travaillaient déjà dans des conditions extrêmement contraintes. Leur action est aujourd'hui cantonnée à seulement 15 à 20 % du territoire de Gaza, le reste étant classé comme « zone dangereuse » ou interdite. Elles avaient déjà dû se déplacer au gré des bombardements et des déplacements forcés de la population, tandis que l'acheminement de l'aide était entravé par des blocages de matériel, la fermeture des points de passage et la « ligne jaune » mouvante imposée par l'armée israélienne, qui a annexé de fait 53 % du territoire gazaoui. Le refus de renouvellement des accréditations ne fait donc qu'officialiser la fermeture progressive de l'espace humanitaire.

Les motifs avancés par Israël pour justifier ces refus relèvent d'arguments de façade : soupçons de liens avec des groupes armés et exigences de transmission de listes nominatives du personnel. Or, pour des raisons évidentes de sécurité, nous ne pouvons pas fournir de telles listes dans un contexte où les soignants sont explicitement ciblés2.

Médecins du monde (MDM) a perdu un médecin, Médecins sans Frontières (MSF) en a perdu 15. Trois cent soixante-dix-neuf travailleurs de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) ont été tués sous les bombardements israéliens à Gaza. Tous étaient palestiniens. Plus largement, des centaines de soignants palestiniens ont été emprisonnés, torturés ou tués.

Les organisations autorisées à rester sont, pour beaucoup, issues de réseaux évangéliques étasuniens. D'autres ONG qui ne sont pas critiques de l'action israélienne sont également autorisées [voir encadré ci-dessous]. À l'inverse, celles dénonçant la situation à Gaza, la colonisation en Cisjordanie ou l'absence de justice internationale sont progressivement évincées.

En Cisjordanie, la logique est la même : MDM sera expulsée à la fin du mois de février 2025. Là-bas aussi, le quotidien des ONG est devenu infernal : les checkpoints, la difficulté de se déplacer pour le personnel palestinien, le peu de visas accordés aux expatriés. La destruction des bâtiments de l'UNRWA3 constitue l'aboutissement de cette campagne prolongée d'asphyxie et de sabotage de la capacité opérationnelle de l'aide humanitaire. En s'attaquant à l'UNRWA, pilier central de l'aide humanitaire, c'est l'ensemble des capacités d'intervention des acteurs humanitaires qui sont durablement fragilisées.

Un nombre historique d'enfants orphelins et handicapés

Ces expulsions produisent des effets immédiats et catastrophiques sur la survie de la population. Les organisations menacées ou déjà refusées assuraient près de 40 % du système de santé encore fonctionnel dans l'enclave. Leur retrait signifie la disparition de centaines de milliers de consultations de médecine générale et de dizaines de milliers d'actes chirurgicaux, dans un territoire où les infrastructures hospitalières ont été en grande partie détruites.

La mortalité reste élevée : si l'on meurt moins sous les bombes qu'au pic des massacres, on meurt désormais à petit feu. D'autant que, depuis l'annonce du cessez-le-feu [le 10 octobre 2025], 520 personnes ont encore été tuées par les bombardements.

Les premières victimes sont les femmes, les femmes enceintes et les enfants. Gaza concentre aujourd'hui une tragédie infantile d'une ampleur inédite. En février 2024, après seulement quatre mois de bombardements, le nombre d'enfants tués y dépassait déjà celui de l'ensemble des conflits mondiaux cumulés sur les quatre années précédentes. Les estimations actuelles évoquent environ 80 000 morts — un bilan que je pense être largement sous-évalué. Parmi eux, 82 % sont des civils, majoritairement des femmes et des enfants.

Environ 4 000 enfants nécessitent une évacuation urgente, faute de soins spécialisés disponibles à Gaza. Plus largement, 20 000 blessés et malades graves devraient être pris en charge dans des structures médicales extérieures. Gaza compte désormais un nombre historique d'enfants orphelins et handicapés, résultat direct des bombardements, des amputations, des infections non traitées. C'est un problème majeur de santé publique, que personne ne semble en mesure de prendre en charge.

Les enfants survivants paient aussi un tribut psychologique immense : syndromes post-traumatiques, troubles graves liés à la faim, à la perte des proches, à l'errance sous des abris de fortune.

À cette hécatombe s'ajoute une crise nutritionnelle massive. Un million et demi de personnes vivent en insécurité alimentaire, et, selon les projections du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), près de 100 000 enfants pourraient souffrir de malnutrition aiguë sévère d'ici avril 2026 si la situation ne change pas. Car l'aide alimentaire elle-même demeure rationnée, conditionnée et instrumentalisée. Avant le 7 octobre 2023, environ 600 camions entraient chaque jour dans la bande de Gaza. Aujourd'hui, seuls 100 à 300 camions par jour parviennent réellement à entrer dans la bande de Gaza.

L'aide humanitaire autorisée reste conditionnée et utilisée comme levier de contrôle et variable d'ajustement dans les négociations sur les prochaines étapes du cessez-le-feu. De la nourriture entre, mais en quantités insuffisantes et de manière instable, souvent sous forme de produits mis sur le marché plutôt que d'aide gratuite, ce qui fait flamber les prix dans un contexte de pénurie de liquidités.

Cela accélère un processus de désintégration sociale, où des milliers de personnes meurent à petit feu, par manque de soins, faim ou abandon. La logique d'anéantissement, loin des bombes mais avec une efficacité tout aussi mortelle, se déroule dans un mutisme et un laissez-faire de la communauté internationale qui sont terrifiants.

Une stratégie de délégitimation

À ce désastre humanitaire s'ajoute une bataille sur le terrain symbolique et médiatique. Il existe un travail méthodique de délégitimation des ONG qui passe par la production et la circulation de récits accusatoires, souvent présentés comme techniques ou experts, mais profondément orientés4. Des médias, comme Marianne, mais aussi certaines chaînes d'information en continu, reprennent ce discours.

Ce climat est entretenu par des amalgames récurrents dans le débat public. Des éditorialistes comme ceux de LCI nous accusent de ne pas nous occuper des otages, alors même que cette mission ne relève pas de notre mandat mais de celui du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Tout ce récit participe à brouiller les rôles et les responsabilités et à lancer le discrédit sur le système humanitaire.

Cela ne se limite pas au champ médiatique. Le 9 décembre 2025, le ministre français chargé de l'Europe, Benjamin Haddad, a évoqué des soupçons de détournement de fonds des ONG au profit du Hamas, et a appelé à une enquête européenne sur leurs financements. Cette prise de position marque un seuil : loin de protéger l'action humanitaire, la parole politique française contribue à nourrir le soupçon et fragiliser davantage des organisations sous pression5.

« La “Riviera” de Gaza »

Cela ressemble à un projet politique structuré de l'« après-Gaza », dont la destruction massive actuelle constitue la condition préalable. Les déclarations répétées de responsables israéliens et étasuniens autour de l'édification d'une future «  Riviera  » sur les ruines de la bande de Gaza dessinent, à mon avis, une chose claire depuis la création du Conseil de la Paix : l'institutionnalisation d'un dispositif international piloté par Washington, contournant l'ONU, où la « paix » est redéfinie comme une opération de gouvernance, d'ingénierie territoriale et d'investissement, décidée par un cercle restreint d'États et d'acteurs économiques. Il s'agit d'un territoire vidé de sa question politique, administré par des structures comme le Comité national pour l'administration de Gaza, au profit d'un projet de reconstruction sans souveraineté, sans droits, et sans peuple reconnu comme tel.

Ce scénario s'accompagne d'un discours de banalisation. Le cessez-le-feu est présenté par les États-Unis comme « magnifique » : le signe d'un retour à l'ordre et à la stabilité. Alors que, dans les faits, rien ne va.

Dans cette perspective, la violence extrême remplit une double fonction. Elle élimine d'abord une partie de la population par les bombardements, la famine organisée et l'effondrement méthodique du système de soins. Elle fragilise ensuite les survivants, déplacés à répétition, affamés, amputés de toute infrastructure collective, jusqu'à les rendre dépendants, fragmentés, incapables de se projeter politiquement. Priver Gaza de soins, d'ONG indépendantes et de capacité de survie autonome, c'est réduire une population à l'état de survie biologique et l'ôter de toute existence politique.

Cette logique passe par un tri des survivants. Des zones dites «  sécurisées  » sont progressivement dessinées, dans lesquelles une partie de la population pourrait être acceptée à condition d'être identifiée et fichée. Les autres sont condamnés. C'est un modèle inspiré de systèmes de main-d'œuvre étrangère : une population réduite à une force de travail docile, interchangeable, «  des travailleurs de seconde zone  » qui sont tolérés s'ils se taisent et participent à l'économie du projet, tandis que les autres sont poussés dehors ou voués à disparaître.

Dans ce schéma, la destruction précède l'exploitation. Des pans entiers du territoire sont rasés, parfois en lien avec des groupes mafieux locaux, afin de créer un contraste : d'un côté, des zones rendues invivables  ; de l'autre, des espaces présentés comme protecteurs, où l'on promet sécurité, déradicalisation et emploi. Les ONG autorisées feront le service après-vente des acteurs de « la Riviera » en matière de gestion des précaires. Elles seront considérées comme des prestataires de service avec beaucoup de contrats et d'argent à la clé, en encadrant ceux qui resteront : des travailleurs isolés, employés des hôtels de luxe de « la Riviera », sans capacité d'autodétermination politique.

C'est précisément pour cela que les ONG qui font du plaidoyer dérangent. Dans un contexte où l'accès est fermé aux journalistes internationaux, où les journalistes palestiniens sont ciblés, tués et réduits au silence, les humanitaires demeurent les derniers témoins directs, pouvant se rendre sur place puis revenir, et donc témoigner publiquement hors de Gaza. Ils voient, documentent, comptent les morts, décrivent les conditions de vie réelles derrière le récit officiel du retour à la normale. Leur éviction scelle l'effacement des derniers regards extérieurs capables de dire ce qui se passe à Gaza.

Des ONG au service de « la Riviera »

Parmi les organisations autorisées à poursuivre leurs activités à Gaza figurent plusieurs structures issues de réseaux évangéliques (Samaritan's Purse, Adventist Development and Relief Agency ; qui succèdent à d'autres organisations très actives par le passé : Christian Mission to Gaza, Gaza Humanitarian Foundation).

Les champs d'intervention de ces organisations à Gaza restent à ce jour classiques : nourriture, médecine, vêtements, kits de survie, tentes. Cependant, en dehors du territoire gazaoui, le Samaritan's Purse, par exemple, entretient une relation très étroite avec l'État d'Israël. Il a notamment financé dernièrement plusieurs ambulances blindées pour le Magen David Adom, le service d'urgence israélien.

Ces organisations non critiques ou alignées sur le discours israélien sont compatibles avec le projet de « Riviera » à Gaza, privant toute perspective d'autodétermination palestinienne et brouillant la frontière entre action humanitaire et agenda politique. Selon plusieurs acteurs humanitaires sur place, certaines d'entre elles pourraient, à terme, être associées à des initiatives de « déradicalisation ».


1Parmi elles figurent Médecins du monde (MDM), Médecins sans Frontières (MSF), ainsi que Save the Children, Oxfam ou Caritas.

2NDLR. Plus de 100 ONG ont ainsi publiquement dénoncé ces exigences, les qualifiant d'illégales, dangereuses et contraires aux principes fondamentaux de l'action humanitaire.

3NDLR. À Jérusalem-Est, la démolition par des bulldozers israéliens de l'ancien siège de l'UNRWA, le 20 janvier 2025, a été saluée sur place par le ministre d'extrême droite Itamar Ben Gvir comme un «  jour historique  », tandis que l'ONU a dénoncé une violation grave du droit international.

4NDLR. Le rapport publié le 3 décembre 2025 par l'ONG Monitor («  Régime fantoche : l'emprise coercitive du Hamas sur l'aide humanitaire  ») en constitue une pièce centrale. Ce document repose exclusivement sur des matériaux fournis par l'armée israélienne, présentés comme des documents internes du Hamas datant de 2018-2022, sans qu'aucune vérification indépendante n'ait été possible ni qu'aucune ONG mise en cause n'ait été interrogée. Monitor, souvent décrit comme une simple ONG de recherche, est pourtant identifié de longue date comme un groupe de pression pro-israélien.

5NDLR. La Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) a réagi le 19 décembre 2025 par une lettre sévère, dénonçant des accusations «  graves  », susceptibles de mettre directement en danger le personnel humanitaire et de renforcer la désinformation.

« Ils coupent Gaza de son passé »

Un groupe d'hommes et de femmes en costume, posant autour d'un document officiel.

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Vendredi 23 janvier 2026.

Les habitants de Gaza ont découvert, via les médias, la composition du « Comité national » palestinien qui va gérer la reconstruction de la bande de Gaza dans le cadre du plan décidé par Donald Trump. Douze hommes au profil « apolitique » : des professeurs d'université, des juristes, etc. Ils seront chapeautés par un « comité exécutif » de personnalités occidentales, dont fait partie Jared Kushner, l'homme d'affaires américain et gendre du président des États-Unis. Ce dernier a récemment dévoilé un projet immobilier délirant pour Gaza, où les Palestiniens ne figurent pratiquement pas, preuve que le désir de son beau-père de transformer Gaza en « Riviera » n'a pas disparu. Le tout sera placé sous l'ombrelle du « Conseil de la paix » de Trump, qui veut remplacer l'ONU, avec notamment la présence de Benyamin Nétanyahou, à la fois juge et bourreau. Autant dire que les Palestiniens ne fourniront au mieux qu'une façade au projet immobilier néocolonial israélo-américain.

Le flou demeure sur les réelles prérogatives du comité. Dans tous les cas, elles ne devraient concerner que 40 % du territoire de Gaza, les 60 % restant étant annexés de facto derrière la « ligne jaune » installée par Israël, qui fait déjà figure de nouvelle frontière. On ne sait rien non plus sur les moyens dont ils disposeront. Il faudrait d'abord que les Israéliens donnent leur aval et les laissent entrer à Gaza, ce qui n'est toujours pas le cas au moment où j'écris. Mais ensuite ? Est-ce que chaque spécialiste sera à la tête d'un ministère ? Auront-ils même des locaux dédiés ? Vont-ils reprendre les ministères existants ? Réintégrer les anciens fonctionnaires du gouvernement de l'Autorité palestinienne, qui reçoivent toujours de Ramallah une partie de leur salaire ? Employer les fonctionnaires du gouvernement du Hamas, qui, eux, touchent environ 50 % de leur salaire tous les quarante jours ? Embaucher de nouveaux personnels ? De quel crédit disposeront-ils ? Je crois qu'eux-mêmes n'en savent rien, ils attendent les ordres des Américains.

Des étrangers à la bande de Gaza

Ce panel de technocrates a des liens distendus avec notre enclave : huit sur douze d'entre eux, s'ils sont originaires de Gaza, n'ont pas vécu la guerre. Et les chiffres qui circulent sur le montant de leurs salaires annoncent la création d'une nouvelle classe privilégiée, un système éprouvé avec succès avec certains dirigeants de l'Autorité palestinienne en Cisjordanie.

Quels rapports ces hommes, étrangers à la bande de Gaza et sans doute payés comme des cadres supérieurs européens, pourraient-ils entretenir avec la population locale, affamée et démunie de tout ? Par quel miracle ne seraient-ils pas tentés de tout accepter pour garder leurs avantages ?

Un de membres du comité tranche pourtant avec les autres : le responsable de la sécurité, Sami Nasman. Lui connaît bien Gaza, et pour cause. Ce retraité est un ancien colonel des moukhabarat, les services de renseignement de l'Autorité palestinienne. À Gaza, il était chargé de la surveillance des factions politiques, en premier lieu du Hamas. Quand celui-ci a pris le pouvoir en 2007, Nasman a dû quitter le territoire avec tout l'appareil de l'Autorité. Un tribunal du Hamas l'a plus tard condamné à quinze ans de prison par contumace. Son seul rôle sera de démanteler l'organisation du Hamas et de mener la chasse aux militants du parti islamiste, en collaboration avec les services israéliens.

Les habitants de Gaza savent très bien que le comité ne décidera de rien, que ce seront toujours les Israéliens qui détiendront les clés. Tout ce qu'ils peuvent espérer, c'est une amélioration de leur vie quotidienne. Aujourd'hui, la journée d'un Gazaoui consiste à se réveiller très tôt le matin, partir chercher du bois pour faire du feu, essayer de trouver un travail, faire la queue devant les citernes d'eau pour remplir un ou deux jerricanes, puis attendre de nouveau devant une tekiya, une soupe populaire où il peut espérer un plat de riz ou de lentilles, parfois des pâtes. Les Israéliens autorisent désormais l'importation d'aliments par des commerçants privés, mais tout est très cher et la plupart des Gazaouis n'ont plus un sou. Ils doivent se contenter de ce qui est gratuit.

Des réfugiés, ce que nous sommes devenus sur notre propre terre

Nos espoirs se réduisent à attendre l'aide humanitaire, de la nourriture, des vêtements, des tentes, du matériel de construction, des abris, des préfabriqués… Et des médicaments. Seules les ONG internationales en distribuent, et, comme on le sait, Israël va en expulser trente-sept de Palestine. Voilà nos attentes : la fin de l'humiliation, les bases de la survie. Des besoins de réfugiés, ce que nous sommes devenus sur notre propre terre.

Les Gazaouis espèrent aussi pouvoir sortir temporairement de leur prison à ciel ouvert, en premier lieu les blessés, les personnes en attente d'une opération chirurgicale, ceux qui ont besoin d'une prothèse ou d'un scanner — il n'y a plus que deux appareils pour 2,2 millions de personnes —, les enfants et les adultes atteints de maladies graves qui sont en train de mourir faute de soins… Ali Shaath, le président du comité, a annoncé la « réouverture » du terminal de Rafah, la frontière avec l'Égypte. Mais on ne sait rien sur les détails. Qui sera autorisé à sortir ? À rentrer ? Faudra-t-il payer, comme au début de la guerre, 5 000 dollars (4 300 euros) par personne à une « agence de voyages » égyptienne ? Et surtout, qui contrôlera ce terminal ? La réponse, ici, n'est pas trop difficile à deviner : la ville de Rafah est maintenant derrière la ligne jaune, c'est-à-dire en territoire israélien.

Le « comité national » ne s'inscrit pas dans le système politique palestinien. Leur premier communiqué ne porte ni les symboles de l'OLP ni ceux de l'Autorité palestinienne. Sur le nouveau logo, on voit un phénix aux couleurs du drapeau palestinien. Aucune référence à l'histoire de la Palestine. Les membres du comité se rendent-ils compte qu'ils coupent ainsi Gaza de son passé, de l'histoire de notre lutte ? On peut penser qu'il aurait été plus simple de confier la gestion de Gaza à l'Autorité palestinienne, au lieu d'inventer des systèmes compliqués. Mais les Américains et les Israéliens préfèrent apparemment un projet totalement hors sol.

Si ce projet échoue, les Palestiniens en feront porter la responsabilité à ces technocrates. Mais l'objectif stratégique ne change pas : la déportation de la population de Gaza. Récemment, l'ambassadeur des États-Unis en Israël a déclaré que le plan de « l'émigration volontaire » des Gazaouis était toujours à l'ordre du jour. Pour pouvoir le mettre en œuvre, il faut que la vie à Gaza demeure une sorte d'enfer, ainsi les habitants partiront. Le nettoyage ethnique a déjà commencé à bas bruit, avec des vols payants affrétés par d'obscures associations comme « Al-Majd Europe », à l'image de cet avion qui a atterri à Johannesburg en novembre 2025 avec 153 Gazaouis à bord, sans tampons de sortie sur leurs passeports. Le gouvernement sud-africain, pris par surprise, a d'abord refusé l'entrée aux passagers, avant de les accepter pour des raisons humanitaires. Ces habitants ont choisi l'exil parce qu'il n'y plus de vie à Gaza, et plus d'avenir pour leurs enfants. D'autres suivront. Et ce n'est pas un comité impuissant qui les en empêchera. Désormais, les Palestiniens sont soumis à la seule loi internationale qui subsiste : la loi du plus fort.

Antisionisme, antisémitisme. Les contre-vérités d'Eva Illouz

Des silhouettes humaines en noir sur fond pastel évoquant un paysage organisé.

Dans sa tribune publiée dans Le Monde le 18 décembre 2025, la sociologue prétend démontrer que l'antisionisme, présenté comme le visage de l'antisémitisme moderne, partagerait les deux fondements de la «  culture de l'antisémitisme  » : le «  déni  » et «  l'inversion accusatoire  ». Pourtant, comme le montre le chercheur et écrivain Gilbert Achcar, l'autrice reproduit elle-même ces mécanismes dans son argumentation.

La tribune d'Eva Illouz1 commence par un commentaire sur la naissance de l'antisémitisme au cours du dernier quart du XIXe siècle, lorsque la judéophobie chrétienne traditionnelle se trouva transformée en « théorie quasi sociologique » de manière à l'adapter à l'esprit du temps. Ce préambule sert de prélude à l'argument central de l'article, selon lequel l'antisionisme n'est à son tour qu'un avatar de l'antisémitisme, plus conforme à l'esprit de notre époque.

Comme « exemple probant » du « déni » du crime commis contre un groupe et de « l'inversion accusatoire » qui transforme les victimes, membres du groupe, en coupables des crimes qu'elles subissent, Eva Illouz cite la déclaration rédigée sous l'impact du 7 octobre 2023 par le Comité de solidarité avec la Palestine des étudiants en licence [undergraduates] de Harvard et cosignée par plusieurs organisations étudiantes2. Cette déclaration, affirme Eva Illouz, « tenait le régime israélien pour “entièrement responsable” de la violence perpétrée lors de l'attaque du Hamas, oblitérant totalement la responsabilité de l'organisation terroriste dans la situation d'impasse politique dans laquelle se trouvent les Palestiniens ».

L'autrice ne cite qu'un bout de phrase de la déclaration étudiante. Or celle-ci proclame : « Nous, les organisations étudiantes soussignées, tenons le régime israélien pour entièrement responsable de toute violence en cours [unfolding]. » Autrement dit, ce n'est pas « de la violence perpétrée lors de l'attaque du Hamas » que le pouvoir israélien est tenu « entièrement responsable » dans la phrase incriminée, mais de l'effroyable guerre génocidaire et dévastatrice que ce pouvoir a déclenchée contre Gaza dans la foulée immédiate de l'attaque meurtrière du 7 octobre.

La déclaration étudiante poursuit :

Les événements d'aujourd'hui ne sont pas survenus hors contexte. Depuis vingt ans, des millions de Palestiniens à Gaza ont été contraints de vivre dans une prison à ciel ouvert. Les responsables israéliens promettent d' “ouvrir les portes de l'enfer”, et les massacres à Gaza ont déjà commencé. Les Palestiniens de Gaza n'ont nulle part où se réfugier ou s'enfuir. Dans les jours à venir, ils devront forcément subir de plein fouet la violence israélienne. Le régime d'apartheid est le seul responsable. La violence israélienne a structuré tous les aspects de l'existence palestinienne pendant 75 ans.

Suit un résumé de ce qu'a subi le peuple palestinien, qui se conclut par une invitation à s'opposer à « l'extermination en cours des Palestiniens ». C'est un court appel à une action urgente d'assistance à peuple en danger. Soutenir que ce même appel aurait dû souligner « la responsabilité » du Hamas « dans la situation d'impasse politique dans laquelle se trouvent les Palestiniens », c'est confondre les genres et faire fi de l'urgence face à un génocide annoncé.

Pour faire bonne figure, Eva Illouz mentionne une fois dans sa tribune « les vrais Palestiniens, ceux qui souffrent amèrement des exactions [sic] du gouvernement israélien et qui ont besoin de l'aide du monde entier », mais c'est uniquement afin de déplorer que « la cause palestinienne en [soit] venue à incarner et à synthétiser toutes les luttes, féministes, trans, climatiques, homosexuelles, noires ».

L'autrice poursuit en mettant fort abusivement sur le même plan un slogan antisémite très vulgaire (« Fuck the Jews ») et les slogans appelant à « mondialiser l'Intifada » ou à une « Palestine libre du fleuve à la mer ». Suivent trois raisons qui expliquent pourquoi l'antisionisme constitue, selon elle, « une nouvelle forme d'antisémitisme ».

L'État d'Israël contre les juifs

La première raison, la plus fondamentale, est que « l'antisionisme remet en question la légitimité même du nationalisme et du foyer national juif. Il n'existe aucun autre cas où un peuple se voit refuser le droit de continuer à vivre dans son État avec une telle insistance obsessionnelle par une idéologie politique ». L'idée selon laquelle l'État d'Israël serait le « foyer national juif » est au cœur de la déclaration Balfour par laquelle le gouvernement britannique avait donné son feu vert à la colonisation sioniste en Palestine en 1917. Cette idée avait alors été dénoncée par Edwin Samuel Montagu, seul membre juif du cabinet auquel appartenait Arthur Balfour et le seul à s'être opposé à sa déclaration — en termes prémonitoires : « Je tiens à ce que soit consigné mon avis que la politique du gouvernement de Sa Majesté est antisémite dans son résultat et s'avèrera être un point de ralliement des antisémites du monde entier. »3.

Montagu tenait pour

inconcevable que le gouvernement britannique reconnaisse officiellement le sionisme et que M. Balfour soit autorisé à dire que la Palestine devra être transformée en « foyer national du peuple juif ». J'ignore ce que cela implique, mais je suppose que cela signifie que les mahométans et les chrétiens devront faire place aux juifs et que ces derniers seront favorisés et associés singulièrement avec la Palestine comme l'Angleterre l'est avec les Anglais ou la France avec les Français, que les Turcs et autres mahométans en Palestine seront considérés comme étrangers, tout comme les Juifs seront désormais considérés comme étrangers en tout pays sauf en Palestine.

« L'effet de l'antisémitisme, explique Eva Illouz, est de priver les juifs de foyer, en leur déniant leur citoyenneté ou en les expulsant. Là était le but de l'antisémitisme européen traditionnel. » C'est vrai, et c'est précisément ce que Montagu déplorait : en invitant le mouvement sioniste à créer un « foyer national du peuple juif » en Palestine, la déclaration Balfour privait les juifs de leurs foyers nationaux légitimes dans les divers pays auxquels ils appartiennent afin de leur assigner un foyer unique en Palestine. Montagu était bien placé pour comprendre ce que le père fondateur du sionisme étatique, Theodor Herzl, voulait dire en écrivant dans son journal en date du 12 juin 18954 : « Les antisémites deviendront nos amis les plus fiables. » Cette prophétie se trouve aujourd'hui réalisée de la façon la plus éclatante avec le ralliement zélé à la cause de l'État sioniste des dépositaires traditionnels de l'antisémitisme européen, y compris les extrêmes droites allemande et autrichienne !

Eva Illouz fait mine d'ignorer que l'antisionisme ne consiste pas à contester au peuple judéo-israélien « le droit de continuer à vivre dans son État », mais bien son droit à vivre dans un État ethnocratique établi sur un territoire conquis en 1948 par des colons européens au détriment de la population indigène qui y vivait depuis des siècles. La très grande majorité de cette population fut alors victime d'une « épuration ethnique » ; une autre partie s'est trouvée réduite depuis 1967 au statut de population sous régime d'occupation, devant faire face à une colonisation graduelle et brutale de son territoire. Ce que récusent les antisionistes, c'est le droit des juifs israéliens à considérer la terre de Palestine comme leur « foyer national » exclusif, droit maintenant consacré par la « loi Israël, État-nation du peuple juif » adoptée en 2018 par le parlement israélien. Contre cet exclusivisme ethnonationaliste, c'est le principe d'une coexistence égalitaire des peuples israélien et palestinien dans une Palestine « libre du fleuve à la mer » que défendent les antisionistes, dont il est bien connu que beaucoup sont eux-mêmes d'ascendance juive.

Analogies grossières

La deuxième raison qui fait de l'antisionisme « une nouvelle forme d'antisémitisme », selon Eva Illouz, serait que l'antisionisme « reprend tous les préjugés, tropes et chimères de l'antisémitisme ». Ainsi, « au lieu de tuer des enfants pour utiliser leur sang pour faire du pain azyme, une autre rumeur lancinante voudrait qu'Israël prélèverait les organes de Palestiniens morts ». Avec des analogies aussi grossières, il suffirait de citer les nombreux propos sionistes antipalestiniens extrêmes, beaucoup moins marginaux, car proférés par des responsables haut placés dans l'État israélien, afin de soutenir que le sionisme, toutes tendances confondues, est égal au nazisme dans son intention génocidaire. Il y a des propos exagérés, et même outranciers, dans chaque champ politique : réduire l'ensemble du champ à de tels propos est un procédé polémique déplorable.

Quant à la troisième raison, elle serait que « l'antisionisme contient un programme de négation de l'antisémitisme, sa dénonciation étant suspecte d'instrumentalisation. Cela rend à son tour moins scandaleux et plus légitime de tuer les juifs. » Pour étayer son argument, Eva Illouz pousse la distorsion à l'extrême :

Des slogans comme “Globalize the Intifada” (“Mondialiser l'Intifada”) sont en réalité des appels au meurtre indiscriminé de civils juifs partout dans le monde, puisque la seconde Intifada [2000-2005] fut une série d'attentats terroristes contre plus de 1 000 civils israéliens pendant cinq ans.

L'autrice décide ainsi, arbitrairement et péremptoirement, que le terme Intifada (« soulèvement », en arabe) renvoie à la « seconde Intifada » plutôt qu'à la première — le soulèvement de masse non violent qui atteignit son apogée en 1988 et fit rentrer le terme Intifada dans le vocabulaire international. Elle réduit en outre à « une série d'attentats terroristes » la « seconde Intifada », soulèvement résultant de l'exaspération de la population palestinienne des territoires occupés de 1967 face à l'accélération de la colonisation qui suivit les accords d'Oslo de 1993. Eva Illouz omet enfin de dire qu'il y eut trois à quatre fois plus de victimes palestiniennes que d'israéliennes durant la « seconde Intifada » et semble ignorer que près du tiers des « plus de 1 000 civils israéliens » qu'elle mentionne étaient des militaires.

Il serait fastidieux de continuer à débusquer les contre-vérités incluses dans l'article d'Eva Illouz. Venons-en plutôt à sa conclusion :

C'est la terre entière qui nous est désormais devenue inhospitalière. Pour la première fois, les juifs sont sans rêve d'un ailleurs clément, transformant l'ancienne malédiction antisémite du Juif errant en réalité.

Le pathos excessif de cette conclusion est un constat d'échec tragique du sionisme. Loin d'apporter une solution à la « question juive » et d'assurer aux juifs un refuge dans lequel ils peuvent vivre en sécurité, le sionisme a créé un État dans lequel l'insécurité des juifs est plus grande que partout ailleurs. Par sa violence meurtrière et destructrice portée à son comble sous un gouvernement d'extrême droite, il a aussi attisé un antisémitisme que l'on avait espéré être en voie d'extinction en Occident.


1«  Eva Illouz, sociologue : “L'antisémitisme global a fait du monde entier un lieu où les juifs ne sont pas les bienvenus”  », Le Monde, 18 décembre 2025. Lire aussi la réponse d'un collectif d'intellectuels juifs, «  Combattre l'antisémitisme ne passe pas par une approbation du sionisme  », Le Monde, 23 décembre 2025.

2«  Joint Statement by Harvard Palestine Solidarity Groups on the Situation in Palestine  », 10 octobre 2023.

3Edwin Samuel Montagu, «  Memorandum of Edwin Montagu on the Anti-Semitism of the Present (British) Government - Submitted to the British Cabinet  », août 1917, disponible en ligne sur le site Jewish virtual library.

4The Complete Diaries of Theodor Herzl, édité par Raphael Patai, traduit par Harry Zohn, Herzl Press & Thomas Yoseloff, New York & Londres, 1960.

En Allemagne, la mémoire s'estompe et l'AfD donne le tempo

Une femme avec un chien, un tank en arrière-plan, un dialogue sur les Palestiniens.

Au sein d'une Europe en proie à la montée des extrêmes droites, l'Allemagne a longtemps fait figure d'exception. Du fait de son histoire, elle semblait sinon immunisée contre la tentation identitaire, du moins capable de la maintenir sous cordon sanitaire. Depuis quelques années cependant, les digues de la vertueuse exception germanique paraissent s'affaisser devant la montée du parti d'extrême droite Alternative für Deutschland (AfD), qui constitue désormais la deuxième force du pays. À rebours de l'Allemagne, l'Autriche n'a jamais connu de « dénazification » à proprement parler, aussi incomplète fût-elle, et son extrême droite d'après-guerre n'a pas eu à défier les interdits moraux qui étaient de mise chez sa puissante voisine.

Différentes, les trajectoires de l'AfD et du Parti de la liberté d'Autriche (FPÖ) se rejoignent pourtant sur un point : elles se sont toutes deux consolidées depuis le début de la guerre génocidaire livrée par Israël contre Gaza. Par quels ressorts ces partis ont-ils tiré profit de la guerre au Proche-Orient et de sa réception par le monde politique et médiatique, malgré un lourd passé antisémite ? Comment leur idéologie islamophobe et xénophobe a-t-elle fini par éclabousser l'ensemble de la classe politique ? Pour le comprendre, Orient XXI publie deux grands reportages en Allemagne et en Autriche (publication le 30 septembre).

Cette enquête a été réalisée avec le concours du Fonds pour une presse libre (FPL) dans le cadre de l'appel à projets « Extrême droite : enquêter, révéler, démonter ». Plus d'infos ici

Palestine. La boussole de Francesca Albanese

Femme avec des lunettes, coiffure en chignon, silhouette sur fond du logo de l'ONU.

Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese souligne, dans son dernier ouvrage Quand le monde dort. Récits voix et blessures de Palestine, le fossé entre les principes du droit international et la « réalité brutale » des rapports de force sur le terrain. Une réalité aussi explorée dans le documentaire de Christophe Cotteret, Disunited Nations — Proche-Orient : l'ONU dans la tourmente, qui sera diffusé sur Arte le 9 décembre 2025.

Actualisation Par la voix de Jean-Noël Barrot, ministre des affaires étrangères, la France a réclamé, le 11 février 2026, la démission de la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens, Francesca Albanese, qui aurait déclaré qu'Israël est « l'ennemi commun de l'humanité », lors d'un forum à Doha. Le ministre reprend l'accusation d'une quarantaine de députés macronistes, bien connus pour leurs positions pro-Netanyahou, dont l'inévitable Caroline Yadan. L'ennui est que Francesca Albanese n'a jamais prononcé cette phrase. Il suffit de regarder la vidéo mise en ligne (sur X) pour le vérifier.

Depuis son premier rapport en 2023, elle fait l'objet d'un harcèlement du gouvernement israélien et de Donald Trump. Une fois de plus, le gouvernement français leur emboite le pas.

Quand le monde dort devant l'élimination du peuple palestinien et l'écrasement de Gaza, rien ne doit être négligé pour le secouer, l'obliger à regarder la réalité en face. Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, s'est fixé cet objectif, et elle n'en démord pas. Déjà, dans le cadre de sa mission onusienne, elle a publié quatre rapports aux titres fort explicites : « L'Anatomie d'un génocide » (juillet 2023), « L'effacement colonial par le génocide » (octobre 2024), « L'Occupation sans fin, génocide et profits » (juillet 2025) — car, oui, des entreprises, y compris françaises, s'enrichissent du sang des Palestiniens —, « Le génocide à Gaza, un crime collectif » (octobre 2025)1.

Indignée, la rapporteuse spéciale l'est assurément. Pourtant elle ne se départit jamais de sa boussole : le droit international. Non pas un droit désincarné, froid et mécanique. Mais un droit au service des personnes afin de ne jamais perdre de vue l'humanité de chacun et de tous. Un droit qu'elle martèle et qu'elle confronte aux agressions proprement inimaginables, des plus insidieuses aux plus spectaculairement violentes, contre les Palestiniens au quotidien.

Comme en témoigne son dernier livre, Francesca Albanese possède ce talent rare de savoir conjuguer souvenirs personnels et paroles fortes de Palestiniens en lutte pour leur survie ou d'Israéliens en rupture avec la folie meurtrière de leur pays. Sans oublier les retours historiques pour contextualiser les faits et les rappels constants du droit international. Elle arrive ainsi à saisir les plus infimes détails qui révèlent des blessures profondes — celle de ses interlocuteurs mais aussi, toutes proportions gardées, les siennes.

La rapporteuse ne cherche d'ailleurs pas à les cacher. Dans l'introduction, elle trace les grandes lignes de son parcours. Née dans une petite ville montagneuse du sud de l'Italie, rien ne la destinait à devenir une vigie des droits humains des Palestiniens, une lanceuse d'alerte sur le génocide en cours à Gaza. C'est le résultat de ses rencontres, de ses choix, de ses expériences, et singulièrement celle de juriste auprès de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), en 2010. Quelles que soient ses bifurcations professionnelles, la Palestine ne sortira jamais de son horizon.

Les récits s'entrelacent

On le constate à travers cet ouvrage divisé en dix chapitres. Chacun d'entre eux prend le titre d'un personnage remarquable rencontré en Palestine occupée, dont les « récits s'entrelacent avec la vie et les visages de beaucoup d'autres », comme elle l'écrit. Elle prolonge ces histoires personnelles en abordant les grandes questions existentielles (et polémiques) : l'apartheid ; la confusion savamment entretenue entre antisémitisme et critique du pouvoir israélien ; le génocide ; et même le droit humanitaire qui peut aussi faciliter la banalisation de la colonisation…

Ainsi « Hind », titre du premier chapitre, rend compte de l'assassinat de cette fillette de six ans, de sa famille, de l'équipe du Croissant rouge venue lui porter secours2, mais aussi des témoignages de dizaines de vies d'enfants aux paroles bouleversantes que Francesca Albanese a pris le temps d'écouter, encore et encore : « Ils deviennent des adultes dans des corps d'enfants, déjà accablés par les soucis, les peurs, les responsabilités qui ne devraient pas être les leurs. » Elle pointe également les enfants israéliens, biberonnés à la haine des « Arabes », comme ils disent. Un mot générique pour effacer celui de « Palestiniens », ainsi que le souligne George, un ingénieur palestinien, qui donne à voir ce que signifie de vivre dans Jérusalem occupée.

On pourrait aussi citer Abu Hassan et « les conséquences de l'occupation » ; le professeur italo-israélien Alon et l'antisémitisme ; Ingrid et les moult exemples « des subtilités de la normalisation » de l'apartheid au nom de l'humanitaire ; le chirurgien Ghassan et les images insoutenables des patients qu'il recueille ; Gabor et la nécessité de « préserver la mémoire d'un peuple »… Le dixième portrait est consacré à Max, son mari. Vivant à New York, ce dernier prend soin de leurs deux enfants quand Albanese doit voyager. Il assure financièrement la vie de la famille si besoin — car, comme rapporteuse spéciale, elle ne reçoit aucun salaire.

Quand on referme le livre, on songe à ce vers de René Char, « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », celle qui brûle le plus. Francesca Albanese a cette lucidité qui blesse : « Le génocide de Gaza fait désormais partie de notre histoire collective, une tache indélébile qui pèsera sur l'humanité et pour laquelle nos petits-enfants demanderont des comptes ». Elle a aussi un espoir : la prise de conscience des peuples qui, seuls, peuvent soulever des montagnes.

Voilà pourquoi les défenseurs du sionisme et de la colonisation d'Israël en ont fait leur ennemie. Certains la discréditent plus ou moins subtilement, tel l'animateur de la matinale de France Culture, Guillaume Erner, qui, le 18 novembre 2025, lui dénie la qualité de rapporteuse spéciale de l'ONU pour l'habiller en « voix pro-palestinienne »3.

D'autres vont encore plus loin. Ainsi le président des États-Unis, Donald Trump, l'a inscrite sur la liste noire des terroristes, la privant de tous les services d'entreprises étatsuniennes ou de sociétés ayant des liens avec ces dernières, à commencer par les cartes bancaires. Elle est en bonne compagnie, aux côtés du procureur de la Cour internationale de justice Karim Kahn, et de trois autres juges dont le français Nicolas Guillou4, tous abandonnés par les autorités françaises et européennes. C'est aussi cela participer à l'asservissement du peuple palestinien.

Rencontre filmée avec Francesca Albanese et Agnès Callamard

DISUNITED NATIONS Débat avec Francesca Albanese, Agnès Callamard, Christophe Cotteret, Johann Soufi.

Francesca Albanese, était au Forum des images, le 17 novembre 2025, à l'occasion de la présentation du documentaire Disunited Nations — Proche-Orient : l'ONU dans la tourmente, réalisé par Christophe Cotteret [voir encadré orange].

La projection était suivie d'un débat avec la rapporteuse spéciale des Nations unies, Agnès Callamard, secrétaire générale d'Amnesty International, Christophe Cotteret et Johann Soufi, avocat spécialisé en droit pénal international. Modération par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.


1Chaque rapport est publié en plusieurs langues sur le site de l'Organisation des Nations unies (ONU)

2Voir le film de Kaouther Ben Hania, La voix de Hind Rajab, 1h52mn, sortie en salle le 26 novembre 2025.

3L'interview, très partiale, a suscité beaucoup de protestations. Lire notamment Pauline Bock, «  Erner face à Albanese : retour sur une interview ”radicale”  », Arrêt sur image, 22 novembre 2025.

4Stéphanie Maupas, «  La vie de Nicolas Guillou, juge français de la CPI sous sanctions des États-Unis : “Vous êtes interdit bancaire sur une bonne partie de la planète”  », Le Monde, 19 novembre 2025.

À Paris, une mise en scène rabâchée de la lutte contre l'antisémitisme

Grand hall avec chandeliers, foule réunie autour d'un discours contre l'antisémitisme.

Sous l'égide d'Anne Hidalgo, un sommet des maires européens a réuni à l'Hôtel de Ville des élus locaux et des responsables gouvernementaux, aux côtés d'organisations pro-israéliennes. Un énième exemple d'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme, où les mêmes cibles sont visées et où la diabolisation du boycott revient en force, alors même que la Cour de cassation vient d'en reconnaître la légalité.

« Ne vous inquiétez pas, toute la nourriture est casher », rassure un agent d'accueil, en anglais, à quelques mètres du buste de Marianne, à l'étage de réception de l'Hôtel de Ville de Paris.

Le sommet 2025 de Paris des maires contre l'antisémitisme (2025 Paris Mayors Summit Against Antisemitism), organisé chez Anne Hidalgo (Parti socialiste) et sous son patronage le 20 novembre, en marge du 107e Congrès des maires de France qui se tenait du côté de la Porte de Versailles, est passé sous les radars des médias nationaux. Tout au long de la journée et des interventions, le mélange des genres sera permanent. À ce niveau, ce n'est plus de l'instrumentalisation, c'est du rabâchage.

Dans la liste des organisateurs, on trouve la Ville de Paris, le Conseil de l'Europe, le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), le Congrès juif européen — branche du Congrès juif mondial — et surtout, l'organisation Combat Antisemitism Movement (CAM), dont les représentantes interviennent à plusieurs moments de la journée. Fondé en 2019 aux États-Unis, l'organisation a fait de la répression des mouvements étudiants sur les campus une de ses priorités. En France, le CAM a pour partenaire la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (LICRA), qui s'est récemment illustrée en demandant au ministre de l'enseignement supérieur d'annuler un colloque au Collège de France sur la Palestine et l'Europe. L'organisation UN Watch est leur partenaire suisse, notamment connue pour cibler les rapporteurs spéciaux des Nations unies pour les Territoires occupés et les accuser d'antisémitisme1. Une quinzaine d'organisations israéliennes sont également partenaires du CAM, dont NGO Monitor2. Et surtout, le ministère israélien de la diaspora, qui avait déjà organisé le colloque sur l'antisémitisme à Jérusalem, en mars 2025, en y conviant toute l'extrême droite mondiale.

Shannon Seban fait partie de la fine équipe du CAM, aux côtés d'André Azoulay, ancien conseiller du roi du Maroc. Directrice d'affaires publiques Europe chez le groupe Altice France — propriété de Patrick Drahi, tout comme Altice USA qui détient la chaîne pro-israélienne i24News3 —, elle est présente à la fois comme directrice des affaires européennes du CAM et comme élue (Renaissance) au conseil municipal de Rosny-sous-Bois (Île-de-France). Dans son allocution de bienvenue — prononcée en anglais, la République appréciera —, elle évoque l'horizon des municipales, la « valeur française de la laïcité » et les Français juifs qui, comme elle, se trouveraient ciblés à la fois par l'extrême gauche et l'extrême droite — dit celle qui passait la veille sur CNews.

Ne pas « importer le conflit »… tout en ne parlant que de cela

Sans surprise, tout le sommet est placé sous le signe du 7 octobre 2023. La maîtresse de cérémonie, Natalie Sanandaji, est responsable des affaires publiques du CAM et « survivante du Festival Nova », comme le stipule sa biographie. Elle ne manque pas de qualifier le 7 octobre d'« un des jours les plus meurtriers pour les juifs depuis l'Holocauste ». L'idée de ne pas « importer le conflit », selon l'expression consacrée, ne vaut visiblement que lorsqu'il s'agit de parler des Palestiniens. Raphaël Enthoven, participant à la deuxième table ronde de la journée, affirme d'ailleurs sans sourciller : « Il ne s'agit pas d'importer le conflit. » Il avait auparavant pris le temps d'expliquer comment les soutiens de la Palestine « minoraient les crimes du Hamas », et « majoraient ce que fait Israël », en prétendant qu'il y a génocide, apartheid et famine — autant de réalités inexistantes pour le polémiste.

Le président du CRIF, Yonathan Arfi, prend la parole après le mot d'ouverture de la maire de Paris pour récuser à son tour « l'instrumentalisation du conflit entre Israël et le Hamas », tout en expliquant que l'antisémitisme « se cache derrière des discours islamistes, des discours complotistes, des discours antisionistes ». Même son de cloche chez Moshe Kantor4, président du Congrès juif européen, et surtout chez l'Allemande Katharina Von Schnurbein, qui occupe depuis 2015 le poste de coordinatrice de la lutte contre l'antisémitisme à la Commission européenne : « L'antisémitisme peut se cacher derrière l'antisionisme. » Joël Kotek, professeur de sciences politiques à l'Université libre de Bruxelles (ULB), assis aux côtés d'Enthoven, en remet une couche : « Le 7 octobre a réactivé le cliché du juif tueur d'enfants. » Rappeler que plus de 19 000 enfants ont été tués à Gaza par l'armée israélienne depuis le 8 octobre 2023 revient-il donc à être antisémite ?

Le gouvernement contre le droit international

Sur cette équivalence entre antisionisme et antisémitisme, qui constitue un des moteurs essentiels du discours sur le « nouvel antisémitisme », Anne Hidalgo se présente comme un modèle. Dans son allocution d'ouverture du sommet, l'édile de Paris exprime le souhait que tous les maires présents adoptent, à l'image de la Ville de Paris, la définition de l'antisémitisme promue par l'IHRA (l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste), également adoptée par Israël. Celle-ci permet notamment « de qualifier d'antisémites les attaques antisionistes motivées par une haine des juifs », selon les termes de la proposition de résolution de Sylvain Maillard (Renaissance) qui voulait la faire adopter au niveau national en 20195.

Car le sommet sert aussi à échanger les expériences : Martine Dieschburg-Nickels, vice-présidente du Congrès des pouvoirs locaux et régionaux (Conseil de l'Europe), met en avant les efforts de son pays, le Luxembourg, qui a adopté en septembre 2023 le PANAS, le Plan d'action national de lutte contre l'antisémitisme. Les auteurs de celui-ci se félicitent que « le gouvernement a fait sienne la définition juridiquement non contraignante de l'antisémitisme élaborée par l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste ». On retrouve également dans le document de présentation les deux chevaux de bataille défendus durant le sommet des maires et portés en France, au niveau gouvernemental, par Aurore Bergé et la Dilcrah (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT) : le renforcement de l'arsenal juridique, et le ciblage des établissements scolaires et universitaires.

Durant la première table ronde de la journée intitulée « Des stratégies nationales à l'action locale », Mathias Ott, à la tête de la Dilcrah, compte « deux armes pour lutter contre l'antisémitisme dans notre pays : la loi, et l'éducation ». Il salue la nouvelle circulaire pénale du garde des Sceaux, en date du 22 octobre 2025, relative au traitement judiciaire des propos antisémites, antisionistes et des discours de haine au sein des établissements d'enseignement supérieur. Gérald Darmanin y souligne la nécessité de répondre aux propos antisémites « ou appelant à la négation ou à la destruction de l'État d'Israël ». « C'est fondamental quand on sait qu'aujourd'hui, le principal carburant de l'antisémitisme dans notre pays, c'est l'antisionisme », insiste à son tour Mathias Ott. Lorsque scander un slogan comme « From the river to the sea, Palestine will be free » (Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre) ou afficher la carte de la Palestine historique en appelant à la décolonisation sont interprétés comme des actes et des discours appelant à la destruction d'Israël — et donc antisémites —, on imagine l'impact d'une telle circulaire. Tissant sur le modèle étatsunien, le ministère de la justice cible principalement les étudiantes : « La gravité de ces propos est renforcée lorsque ceux-ci sont tenus dans l'enceinte d'établissements d'enseignement supérieur, notamment à l'occasion de rassemblements publics (rencontres universitaires, conférences…) ».

Insistant sur l'importance de la formation et de la sensibilisation, le délégué ministériel affirme : « Il faut être bien outillé quand des jeunes viennent vous parler — et je mets évidemment des guillemets — du « génocide à Gaza », et expliquer ce que veut dire un génocide. » Le déni du droit international doit ainsi être transmis aux jeunes générations.

L'antisémitisme, les Frères et le « racisme objectif »

Les propos publiés sur les réseaux sociaux sont notamment ciblés par cette volonté de renforcer la réponse pénale, comme le montre la table ronde intitulée « Sécurité, application de la loi et menaces numériques. Protéger les communautés juives aujourd'hui ». L'ombre du livre de Nora Bussigny sur les « nouveaux antisémites », qui utiliseraient ces moyens pour propager leur haine, plane sur le sommet. Or ces derniers, comme on le sait, se trouvent principalement chez la gauche et parmi les « islamistes », c'est-à-dire les musulmans.

À l'instar de l'article du Point6 s'offusquant de la tenue du colloque sur la Palestine au Collège de France, où « anti-israélien » et « anticolonial » font office d'actes d'accusation, la question palestinienne est également présentée au sommet des maires comme le maillon d'une chaîne plus menaçante : celle du grand complot islamiste — plus précisément frériste — contre la France et l'Occident. Déjà pendant le café d'accueil, Saad Amrani, chef commissaire de la police de Bruxelles, défenseur du modèle marocain dans la lutte antiterroriste et d'une coopération sécuritaire renforcée entre la Belgique et le royaume chérifien, affirme dans une discussion à bâtons rompus : « Dans les quartiers, le lavage de cerveau a été tel par les Frères musulmans, que ce discours [faire de l'éducation sur l'antisémitisme] rentre par une oreille et sort de l'autre. » Du Gilles Kepel version Plat pays. Et dans Frères musulmans, il y a musulmans. Son compatriote, Joël Kotek, saute le pas publiquement : avec 30 % de musulmans — dont on peut supposer qu'ils sont anti-israéliens — dans la capitale belge, il n'est pas étonnant que les discours antisémites — ou anti-israéliens, peu importe — soient légion chez une certaine gauche, par pur électoralisme.

La gauche, bien sûr, et l'on sait laquelle. « L'antisémitisme aujourd'hui est propagé par des gens qui, quand on les accuse d'antisémitisme, mettent la main sur le cœur et vous menacent d'un procès. Qu'ils perdent », ironise Raphaël Enthoven. Il fait ici référence au procès que la France insoumise lui a intenté pour délit d'injure, après avoir qualifié le parti de « profondément antisémite ». « L'antisémitisme se combat en le débusquant », affirme-t-il, « il faut se battre pied à pied sur le terrain de l'opinion ». Des bravos fusent dans la salle. Car « l'antisémitisme c'est la matrice de la haine elle-même. C'est la raison pour laquelle on peut même penser qu'il a précédé l'invention du judaïsme ». Quand Jean-Paul Sartre écrivait que « c'est l'antisémitisme qui crée le Juif », il ne pensait certainement pas à une interprétation aussi... littérale.

Faute d'avoir existé avant l'antisémitisme, les juifs ont beau précéder la création de l'État d'Israël de quelques dizaines de siècles, ils n'auront eu de cesse, sous les dorures de la salle des fêtes de l'Hôtel de Ville, d'être associés à Tel-Aviv. Tant pis pour l'accusation de double allégeance. Comment faire sinon pour faire passer l'appel au boycott des produits israéliens ou du boycott culturel, académique et sportif, désormais admis par la Cour de cassation comme une forme de liberté d'expression7 pour un acte antisémite ? La table ronde à laquelle participe Raphaël Enthoven se veut consacrée au sujet sous le titre : « Préserver le dialogue face aux boycotts culturels, artistiques et sportifs ». « Des événements impliquant des juifs sont annulés », affirme Katharina Von Schnurbein, juste après avoir déploré que « plus que jamais, des juifs sont tenus pour responsables de la politique d'Israël ». C'est le cas jusque dans l'Hôtel de Ville de Paris, visiblement.

Après les premiers mots de bienvenue, une bande-annonce du sommet est projetée. L'on y voit, entre autres images, celles du fumigène qui a été allumé par des militants à la Philharmonie de Paris, le 6 novembre 2025, pendant le concert de l'orchestre philharmonique d'Israël. Des manifestantes qui ne savent pas séparer l'État des artistes.

Peter Paltchik, judoka olympique israélien, évoque le boycott sportif dont il a fait l'objet, mais se souvient notamment de ce moment, aux Émirats arabes unis, où il se tenait sur le podium : « Une grande fierté pour moi et pour la nation juive », alors que le drapeau israélien est hissé et l'hymne national retentit. Les soutiens du boycott auraient donc raison, et le sport institutionnel est bel et bien la vitrine de l'État ? Mathias Ott aussi juge, visiblement, subsidiaire la distinction entre juif et israélien : il déplore que l'on veuille censurer « des musiciens de confession juive ou qui viennent d'Israël ».

La fin de journée voit aussi les interventions d'Aurore Bergé, qui a décidé de faire de la lutte contre l'antisémitisme son tremplin politique, et de Joshua Zarka, l'ambassadeur d'Israël en France, qui passe presque autant de temps à commenter la situation française — vous avez dit ingérences russes ? — qu'à défendre la politique génocidaire de son pays sur les plateaux. En attendant 2027, la question palestinienne et, par extension, celle de l'islam semblent bien parties pour être parmi les principaux enjeux des municipales de mars 2026.


1Voir le documentaire de Christophe Cotteret, Disunited Nations, novembre 2025.

2Organisation israélienne qui liste et rend compte des ONG internationales d'un point de vue israélien.

3Basée à Tel-Aviv, la chaîne a des studios à Paris.

4Moshe Kantor est un oligarque russe qui, depuis 2022, était sous le coup de sanctions européennes en raison de sa proximité avec Vladimir Poutine. Il avait été alors contraint d'abandonner la présidence du Congrès juif européen. Les sanctions ont été levées en mars 2025. Il a été ensuite réélu à la tête du Congrès pour un cinquième mandat en mai 2025.

5Kenneth Stern, avocat étatsunien et rédacteur principal de cette définition, a regretté en 2019 que la définition qu'il a proposée serve à limiter la liberté d'expression sur les campus universitaires et soit instrumentalisée par des pouvoirs politiques.

6Erwan Seznec, Ismaël El Bou-Cottereau, «  Au Collège de France, un colloque propalestinien à haut risque  », Le Point, 7 novembre 2025.

7«  Relaxe des militants du boycott d'Israël : le point final de la Cour de cassation  », Blast, 13 novembre 2025.

Zohran Mamdani, le musulman de gauche favori à New York

Homme en costume noir, parlant au micro avec une expression engagée.

Malgré les attaques convergentes dont il fait l'objet, Zohran Mamdani a de fortes chances de devenir, le 4 novembre prochain, le premier maire musulman de la ville étatsunienne. Sa campagne, marquée par une audace et une franchise rares chez les politiciens expérimentés, montre également les traces que laisse dans les mentalités le génocide à Gaza.

New York la cosmopolite a connu des maires blancs et deux maires noirs, des maires protestants, catholiques et juifs, des maires d'ascendance britannique, germanique, italienne, etc. Mais depuis son premier bourgmestre, en 1624, la ville n'en n'a jamais connu de musulman — ni de femme, d'ailleurs… Or, le 4 novembre, New York pourrait bien se retrouver avec un nouveau maire qui affiche une identité musulmane décomplexée.

Branle-bas de combat. On est ici dans la ville la plus juive du monde démographiquement. On y compte 1,3 million de juifs parmi ses 8,6 millions d'habitants, et une population musulmane d'un peu plus de 800 000 personnes, surtout issue d'Asie du Sud-Est (Inde, Pakistan, Bengladesh…), mais aussi de l'espace arabe (Égypte, Yémen…). Qui plus est, le moment est particulier, tant ce qui advient à Gaza est dans tous les esprits.

Or voici qu'un inconnu hors de sa circonscription où il a été élu à la Chambre des représentants de l'État de New York1, un nommé Zohran Mamdani, annonce, en 2024, sa candidature à la mairie. Les premiers sondages lui donnent 1 % des voix. Son principal adversaire, l'ex-gouverneur de l'État, Andrew Cuomo, caracole alors avec 34 % des suffrages. Sans compter les quatre autres candidats.

Gaza, sans nuances

Mamdani a trois handicaps. D'abord, il a 34 ans, donc pas d'expérience politique. Ensuite, il est un dirigeant des socialistes démocrates américains (DSA), le parti de Bernie Sanders – un pied dans le parti démocrate, un pied dehors –, que les Républicains traitent de « communiste » – une insulte aux États-Unis — et que l'appareil du parti démocrate juge trop « gauchiste ». Enfin, troisième handicap et non des moindres : d'ascendance indienne, il est musulman. Pis, il le clame. Et il exprime sans nuances ses opinions sur ce qui advient à Gaza.

Pourtant, il va très vite percer, jusqu'à remporter au début de l'été 2025, avec 54,4 % des suffrages, les élections primaires pour désigner le représentant du parti démocrate au scrutin municipal. Certes, son talent oratoire est avéré, sa rhétorique très maitrisée. Mais au-delà, ce qui a plu à l'électorat est qu'il apparait sincère – surtout face à un adversaire comme Cuomo, qui est le type même du politicien expérimenté, ancré dans les hautes sphères de son parti. Le journaliste du site en ligne Slate, qui a suivi Mamdani en campagne loin des quartiers huppés de la ville, écrit ceci :


J'ai tendu l'oreille lorsque les questions étouffées sur Gaza faisaient surface. Là où d'autres démocrates se réfugient dans une empathie surfaite ou un faux « équilibre » testé dans les sondages, Mamdani répond longuement, sans chercher le regard de son conseiller pour vérifier son approbation, mais en exprimant simplement ses pensées sincères sur le coût moral qu'il y a à esquiver les vérités difficiles2.

Autrement dit, à nier le génocide à Gaza.

Au départ, Gaza n'est pas le cœur de sa campagne. Mamdani en parle, mais porte l'essentiel de son attention sur les enjeux sociaux, dans une ville où le coût de la vie explose à en devenir indécent. En meeting, il s'amuse « des milliardaires (…) qui affirment que nous représentons une menace existentielle. Ils ont raison »3. Et d'ajouter qu'au DSA, on est une menace car on pense que l'argent ne peut acheter la démocratie, que la voix des travailleurs doit se faire entendre, que les expulsions des immigrés menées par le président Donald Trump sont indignes, etc. Il propose des solutions comme le gel de l'augmentation des loyers, la gratuité des bus, la création de marchés municipaux moins chers, des crèches, un accès plus facile aux soins, une taxation accrue des grands profits... Bref, il s'adresse aux préoccupations des quartiers populaires. Mais très vite, il est rattrapé par Gaza – comprenez, par la question : « Mamdani est-il antisémite ? »

Le chantage à l'antisémitisme

L'hostilité hargneuse des Républicains lui était acquise. Donald Trump a « menacé Mamdani de l'arrêter et suggéré qu'il vivait peut-être illégalement aux États-Unis »4. Mais Peter Beinart, directeur de la revue progressiste Jewish Currents, note que ce n'est pas Mamdani, ce sont les milieux juifs les plus proches des intérêts israéliens au parti démocrate qui ont fait de la Palestine et de ce qui advenait à Gaza le thème principal d'une campagne visant à délégitimer le candidat, en imposant l'idée que voter pour lui revient à « voter pour le Hamas »5.

Le paroxysme de la campagne de diffamation pointe mi-juin. Zohran serait « un musulman qui hait les juifs ». Représentante républicaine de New York, Elise Stefanik le traite de « suppôt du terrorisme ». Le candidat républicain à la mairie, Curtis Sliwa, crie à la « menace pour la sécurité ». Du côté démocrate, le maire sortant Eric Adams, dont la cote s'effondre à cause d'accusations de corruption, annonce qu'il mènera quand même sa campagne « pour mettre fin à l'antisémitisme ». Quant à Cuomo, principal adversaire de Mamdani, il a créé en 2024 « une organisation pour combattre l'antisémitisme » lui permettant de faire de ce thème « l'enjeu central de sa campagne en dépeignant Mamdani comme une menace pour la communauté juive »6.

Mais Zohran, stoïque, résiste. Plus il est vilipendé, plus enfle l'adhésion à sa candidature. Il apparait loin des discours préparés par des communicants. Lors d'un épisode du podcast The Bulwark dont il était l'invité le 17 juin 2025, il est interrogé sur le slogan « globaliser l'intifada », qui, dans la jeunesse de gauche, est devenu viral. Pour l'Américain moyen, « intifada » ne veut pas dire soulèvement mais « terrorisme ». Pourtant, le candidat refuse de s'en départir. Ce mot, répond-il, est diversement interprété. « Pour moi, il manifeste un désir désespéré des Palestiniens d'accéder à l'égalité des droits. » Accusé d'avoir usé du terme « génocide » pour qualifier les actes israéliens, il répond : « Je suis parvenu à cette conclusion comme l'ont fait des historiens israéliens tels qu'Amos Goldberg. » Et de citer l'ex-premier ministre israélien de droite Ehud Olmert « qui a dit récemment que la guerre menée par Israël est dévastatrice, cruelle, sans limites dans ses tueries de civils. Cela m'a amené à cette conclusion »7. Autrement dit, d'éminents Israéliens se sont prononcés sur la question avant lui.

Dans leur premier débat télévisé, le 5 juin 2025, lorsque Cuomo lui lance : « C'est simple, l'antisionisme, c'est de l'antisémitisme », Mamdani répond calmement, en pointant les crimes commis à Gaza et les poursuites des juridictions internationales contre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Lorsque l'animateur demande aux deux hommes s'ils considèrent qu'Israël « a le droit d'exister », la question apparait comme un piège pour Mamdani. « Israël a le droit d'exister en tant qu'État qui respecte l'égalité des droits »8, rétorque-t-il. Cuomo bondit : « Il n'ira pas en Israël ! » Mamdani sourit : chacun a compris que Cuomo, lui, ira, car l'égalité des droits de tous lui importe peu. En face, ses critiques peinent à trouver la faille. Pour David Axelrod, l'ex-stratège de Barack Obama, « le truc, c'est qu'il semble à la fois avoir des principes, être agile et assez habile pour affronter ce genre de jeux conventionnels »9 qu'est une campagne électorale.

Palestiniens et juifs progressistes à la table parentale

Mais d'où sort cet ovni ? Arrivé à 7 ans à New York, Zohran Kwame Mamdani est né à Kampala, en Ouganda, il y a 34 ans. Son père, Mahmood Mamdani, est un Indien musulman natif de Bombay, aujourd'hui professeur d'anthropologie à la très chic Université Columbia, et sa mère est la cinéaste primée Mira Nair, indienne de religion hindoue. Tous deux sont diplômés de Harvard.

Zohran est diplômé d'études africaines et cofondateur de l'association Students for Palestine (Étudiants pour la Palestine). Il maitrise l'espagnol, mais aussi l'ourdou, une des principales langue de l'Inde — il a même fait une vidéo en cette langue pour capter le vote des Indiens. Sa femme, Rama Duwaiji, est une artiste syrienne de 28 ans. Bref, une famille très représentative de la « diversité ».

Quand Mamdani avait 12 ou 13 ans, les amis de ses parents qui venaient diner régulièrement à la maison s'appelaient Edward et Mariam Saïd, Rachid et Mona Khalidi – soit les deux intellectuels palestiniens les plus connus aux États-Unis et leurs épouses. Il les appelait « tontons » et « taties », raconte son père Mahmood10. C'est de cet environnement-là que vient Zohran, où le colonialisme et sa critique forment un sujet d'intérêt infini. Et il n'y avait pas que des Palestiniens à la table parentale. Les juifs progressistes ne manquaient pas non plus, tels Marc Kagan, un syndicaliste radical. Ses citations, note le New Yorker, le candidat va « les chercher chez Nelson Mandela, Roosevelt, Toni Morisson et Aristote »11. Comment, dès lors, s'étonner qu'il ait consacré sa thèse de doctorat à Franz Fanon ?

Élu à la Chambre des représentants de l'État de New York en 2020, Mamdani a été réélu deux fois. En campagne, il s'est régulièrement rendu dans des mosquées, déclarant dans un meeting : « Nous savons qu'afficher publiquement notre identité musulmane revient à sacrifier la sécurité que nous pouvons parfois trouver dans l'ombre »12 ; un prix qu'il s'est dit « prêt à payer ».

Il a aussi sillonné les synagogues et autres lieux juifs. Ses engagements, il les a affichés très tôt au DSA. Dans le passé il a soutenu le mouvement Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS) contre Israël, qu'il a qualifié d'« État d'apartheid ». Il a soutenu un projet de loi à la Chambre basse new-yorkaise visant à révoquer l'exonération fiscale des organisations finançant des colonies israéliennes en Cisjordanie. Le candidat s'est également prononcé en faveur d'un État commun aux Juifs et aux Palestiniens. Et a promis, s'il emportait l'élection, d'arrêter le premier ministre israélien poursuivi par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, s'il posait le pied à New York. « Il fut un temps où de tels propos auraient été perçus politiquement très risqués à New York, mais les temps ont changé », constate le New York Times13.

L'image d'Israël aux États-Unis

Oui, ils ont changé. Les attaques de l'appareil démocrate contre Mamdani sont vite apparues comme une bataille d'arrière-garde. Comme si ses dirigeants ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir combien le rapport à Israël avait évolué dans leur propre parti. En avril 2025, le très respecté centre de recherches Pew constatait que désormais 63 % des démocrates portaient un regard négatif sur Israël. Bien qu'ils aient vu croître ce processus, les dirigeants du parti n'en ont pas tenu compte. Peut-être ont-ils espéré une « gaffe » du candidat qui leur aurait permis de s'en débarrasser. Ou, plus simplement, parce qu'en dehors de l'accusation d'antisémitisme, ils ne voyaient pas d'autre critère assez fort pour disqualifier sa candidature. Or, désormais, cette instrumentalisation de l'antisémitisme pour dévier le regard sur Gaza est de moins en moins efficace dans leur propre électorat. Pis, « beaucoup d'électeurs juifs soutiennent Mamdani, et beaucoup sont d'accord avec lui sur Gaza », constate le New York Times14.

Le 29 septembre 2025, le même journal publiait un sondage sur le rapport de la société étatsunienne à Israël15. Pour la première fois, les Étatsuniens se disent majoritairement opposés à l'aide économique et militaire que fournit Washington à Tel-Aviv depuis un demi-siècle, et 66 % estiment qu'Israël a « intentionnellement » tué les civils palestiniens. À la question « Pour qui avez-vous le plus de sympathie ? », 19 % des moins de 30 ans répondent « pour les Israéliens », 61 % « pour les Palestiniens ».

Ce sondage portait sur les jeunes Étatsuniens en général, pas seulement les démocrates. On savait l'image d'Israël dégradée aux États-Unis, comme partout. On n'imaginait pas la dimension de cette dégradation due au massacre collectif à Gaza. Ce sondage montre aussi aux dirigeants démocrates combien ils se sont fourvoyés sous la présidence de Joe Biden, et combien une prise de conscience est urgente, s'ils ne veulent pas perdre définitivement la confiance de la jeunesse. Il montre également combien Mamdani s'est inspiré des campagnes de Barack Obama. Quand Cuomo, ex-gouverneur démocrate, disposait de 25 millions de dollars (21,55 millions d'euros) pour le diffamer, Mamdani n'en avait dépensé que 1,7 million (1,47 million d'euros) pour se faire connaitre. « Mais il disposait de 50 000 bénévoles qui ont frappé à plus d'un million de portes. L'argent ne fait pas tout », notait le quotidien britannique The Guardian16.

L'émergence de Mamdani confronte l'appareil démocrate à un isolement croissant. Celui-ci ne cesse de rappeler qu'historiquement, chaque fois que le parti a basculé trop à gauche, il l'a payé par des reculs spectaculaires. Mais une étude récente montre que 74 % de son électorat, toutes tendances confondues, porte un regard positif sur le DSA17, où Mamdani côtoie Rashida Tlaib, seule élue d'origine palestinienne au Congrès. En 2016, ils n'étaient que 40 %. Comme l'écrit la chroniqueuse du Guardian, si l'establishment du parti, les Kamala Harris — vice-présidente de Joe Biden — et les Cory Booker — sénateur, figure montante du parti —, « s'obstinent à refuser de condamner ce que la plupart des gens dans le monde qualifient de crimes contre l'humanité, ce n'est pas seulement une faute morale, c'est politiquement inutile »18.

Faire sauter le verrou

Oui mais voilà, comment s'en dépêtrer ? « La victoire de Zohran Mamdani est un gros coup de fouet pour BDS », admettait au lendemain des primaires Philissa Cramer, directrice de la rédaction de l'Agence télégraphique juive19 Jusqu'ici, le boycott d'Israël était présenté par ses opposants comme une « ligne rouge », dont le franchissement était marqué du sceau infamant de l'antisémitisme. Si ce verrou saute, voir en Israël un État paria n'est plus illégitime. Tel est, au fond, l'impact de la tornade Mamdani.

Le 22 octobre 2025, un débat opposait les trois derniers candidats en lice. Mamdani a encore défendu la cause palestinienne. Mais, pressé par les modérateurs et par son concurrent Andrew Cuomo pour savoir s'il validait certains de ses propos du passé, il a louvoyé, répondant que s'il l'emportait, il serait « le maire de tous les New-Yorkais ». Il a paru par moments mal à l'aise face à ses deux adversaires. Mais à l'issue du débat, les sondages montraient que Mamdani… avait encore creusé un peu plus son avance !

Les derniers jours avant le scrutin, le camp de Cuomo a reçu le soutien effréné d'un grand nombre d'organismes démocrates et d'associations juives qui, ensemble, ont multiplié les offensives pour discréditer Zohran Mamdani, le qualifiant plus que jamais d'« antisémite », « sans jamais répondre à ses arguments sur Israël » et sur la guerre qu'il a menée à Gaza, note Peter Beinart20.

S'il remporte la mairie, son conseiller, Patrick Gaspard, pronostique qu'« à la seconde où Zohran posera sa main sur le Coran pour prêter serment et devenir le premier maire musulman de New York, Donald Trump commencera à lui tirer dessus à tout va »21.


1Aux États-Unis, chaque État dispose d'un Sénat, d'une Chambre basse, d'une Cour suprême, etc. qui gèrent son droit interne, non fédéral.

2Aymann Ismail, «  How Zohran did it  », Slate, 25 juin 2025.

3Zohran Mamdani, «  Our time is now  », Jacobin, 14 octobre 2025.

4Michael Baggs, «  His rivals are crapping themselves. Why Zohran Mamdani has Trump Terrified  », The News Agence, 27 août 2025.

5Peter Beinart, «  What Zohran's victory means for Palestine, Jews and Politics  », The Beinart Notebook, Substack, 25 juin 2025.

6Arno Rosenfeld «  Why claims of antisemitism didn't stop Zohran Mamdani  », The Forward, 25 juin 2025.

7Liam Stack, «  Mamdani has long criticized Israel. His opponents attack him for it  », The New York Times, 25 juin 2025.

8Ibid.

9Eric Lach, «  What Zohran Mamdani knows about power  », The New Yorker, 9 octobre 2025.

10Ibid.

11Ibid.

12Nada Tawfik et Rachel Hagan, «  Who is Zohran Mamdani  ?  », BBC News, 25 juin 2025.

13Liam Stack, «  Many Jewish voters back Mamdani. And many agree with him on Gaza  », The New York Times, 6 août 2025.

14Ibid.

15Lisa Lerer et Ruth Igielnik, «  Americans' Support for Israel Dramatically Declines, Times/Sien Poll Finds  », The New York Times, 29 septembre 2025.

16Judith Levine, «  Here's what the Democrats can learn from Zohran Mamdani  », The Guardian, 1er juillet 2025.

17Jared Abbott et Bhaskar Sunkara, «  What Americans Think of Democratic Socialism  », Jacobin, 18 septembre 2025.

18Judith Levine, op. cit.

19Philissa Cramer, «  Zohran Mamdani's win in NYC is a big boost for the boycott Israel movement  », The Forward, 25 juin 2025.

20Peter Beinart, «  Jewish leaders keep calling Mamdani an Antisemite  », The Beinart notebook, Substack, 27 octobre 2025.

21Eric Lach, op. cit.

Zohran Mamdani, le musulman de gauche favori à New York

Homme en costume noir, parlant au micro avec une expression engagée.

Malgré les attaques convergentes dont il fait l'objet, Zohran Mamdani a de fortes chances de devenir, le 4 novembre prochain, le premier maire musulman de la ville étatsunienne. Sa campagne, marquée par une audace et une franchise rares chez les politiciens expérimentés, montre également les traces que laisse dans les mentalités le génocide à Gaza.

New York la cosmopolite a connu des maires blancs et deux maires noirs, des maires protestants, catholiques et juifs, des maires d'ascendance britannique, germanique, italienne, etc. Mais depuis son premier bourgmestre, en 1624, la ville n'en n'a jamais connu de musulman — ni de femme, d'ailleurs… Or, le 4 novembre, New York pourrait bien se retrouver avec un nouveau maire qui affiche une identité musulmane décomplexée.

Branle-bas de combat. On est ici dans la ville la plus juive du monde démographiquement. On y compte 1,3 million de juifs parmi ses 8,6 millions d'habitants, et une population musulmane d'un peu plus de 800 000 personnes, surtout issue d'Asie du Sud-Est (Inde, Pakistan, Bengladesh…), mais aussi de l'espace arabe (Égypte, Yémen…). Qui plus est, le moment est particulier, tant ce qui advient à Gaza est dans tous les esprits.

Or voici qu'un inconnu hors de sa circonscription où il a été élu à la Chambre des représentants de l'État de New York1, un nommé Zohran Mamdani, annonce, en 2024, sa candidature à la mairie. Les premiers sondages lui donnent 1 % des voix. Son principal adversaire, l'ex-gouverneur de l'État, Andrew Cuomo, caracole alors avec 34 % des suffrages. Sans compter les quatre autres candidats.

Gaza, sans nuances

Mamdani a trois handicaps. D'abord, il a 34 ans, donc pas d'expérience politique. Ensuite, il est un dirigeant des socialistes démocrates américains (DSA), le parti de Bernie Sanders – un pied dans le parti démocrate, un pied dehors –, que les Républicains traitent de « communiste » – une insulte aux États-Unis — et que l'appareil du parti démocrate juge trop « gauchiste ». Enfin, troisième handicap et non des moindres : d'ascendance indienne, il est musulman. Pis, il le clame. Et il exprime sans nuances ses opinions sur ce qui advient à Gaza.

Pourtant, il va très vite percer, jusqu'à remporter au début de l'été 2025, avec 54,4 % des suffrages, les élections primaires pour désigner le représentant du parti démocrate au scrutin municipal. Certes, son talent oratoire est avéré, sa rhétorique très maitrisée. Mais au-delà, ce qui a plu à l'électorat est qu'il apparait sincère – surtout face à un adversaire comme Cuomo, qui est le type même du politicien expérimenté, ancré dans les hautes sphères de son parti. Le journaliste du site en ligne Slate, qui a suivi Mamdani en campagne loin des quartiers huppés de la ville, écrit ceci :


J'ai tendu l'oreille lorsque les questions étouffées sur Gaza faisaient surface. Là où d'autres démocrates se réfugient dans une empathie surfaite ou un faux « équilibre » testé dans les sondages, Mamdani répond longuement, sans chercher le regard de son conseiller pour vérifier son approbation, mais en exprimant simplement ses pensées sincères sur le coût moral qu'il y a à esquiver les vérités difficiles2.

Autrement dit, à nier le génocide à Gaza.

Au départ, Gaza n'est pas le cœur de sa campagne. Mamdani en parle, mais porte l'essentiel de son attention sur les enjeux sociaux, dans une ville où le coût de la vie explose à en devenir indécent. En meeting, il s'amuse « des milliardaires (…) qui affirment que nous représentons une menace existentielle. Ils ont raison »3. Et d'ajouter qu'au DSA, on est une menace car on pense que l'argent ne peut acheter la démocratie, que la voix des travailleurs doit se faire entendre, que les expulsions des immigrés menées par le président Donald Trump sont indignes, etc. Il propose des solutions comme le gel de l'augmentation des loyers, la gratuité des bus, la création de marchés municipaux moins chers, des crèches, un accès plus facile aux soins, une taxation accrue des grands profits... Bref, il s'adresse aux préoccupations des quartiers populaires. Mais très vite, il est rattrapé par Gaza – comprenez, par la question : « Mamdani est-il antisémite ? »

Le chantage à l'antisémitisme

L'hostilité hargneuse des Républicains lui était acquise. Donald Trump a « menacé Mamdani de l'arrêter et suggéré qu'il vivait peut-être illégalement aux États-Unis »4. Mais Peter Beinart, directeur de la revue progressiste Jewish Currents, note que ce n'est pas Mamdani, ce sont les milieux juifs les plus proches des intérêts israéliens au parti démocrate qui ont fait de la Palestine et de ce qui advenait à Gaza le thème principal d'une campagne visant à délégitimer le candidat, en imposant l'idée que voter pour lui revient à « voter pour le Hamas »5.

Le paroxysme de la campagne de diffamation pointe mi-juin. Zohran serait « un musulman qui hait les juifs ». Représentante républicaine de New York, Elise Stefanik le traite de « suppôt du terrorisme ». Le candidat républicain à la mairie, Curtis Sliwa, crie à la « menace pour la sécurité ». Du côté démocrate, le maire sortant Eric Adams, dont la cote s'effondre à cause d'accusations de corruption, annonce qu'il mènera quand même sa campagne « pour mettre fin à l'antisémitisme ». Quant à Cuomo, principal adversaire de Mamdani, il a créé en 2024 « une organisation pour combattre l'antisémitisme » lui permettant de faire de ce thème « l'enjeu central de sa campagne en dépeignant Mamdani comme une menace pour la communauté juive »6.

Mais Zohran, stoïque, résiste. Plus il est vilipendé, plus enfle l'adhésion à sa candidature. Il apparait loin des discours préparés par des communicants. Lors d'un épisode du podcast The Bulwark dont il était l'invité le 17 juin 2025, il est interrogé sur le slogan « globaliser l'intifada », qui, dans la jeunesse de gauche, est devenu viral. Pour l'Américain moyen, « intifada » ne veut pas dire soulèvement mais « terrorisme ». Pourtant, le candidat refuse de s'en départir. Ce mot, répond-il, est diversement interprété. « Pour moi, il manifeste un désir désespéré des Palestiniens d'accéder à l'égalité des droits. » Accusé d'avoir usé du terme « génocide » pour qualifier les actes israéliens, il répond : « Je suis parvenu à cette conclusion comme l'ont fait des historiens israéliens tels qu'Amos Goldberg. » Et de citer l'ex-premier ministre israélien de droite Ehud Olmert « qui a dit récemment que la guerre menée par Israël est dévastatrice, cruelle, sans limites dans ses tueries de civils. Cela m'a amené à cette conclusion »7. Autrement dit, d'éminents Israéliens se sont prononcés sur la question avant lui.

Dans leur premier débat télévisé, le 5 juin 2025, lorsque Cuomo lui lance : « C'est simple, l'antisionisme, c'est de l'antisémitisme », Mamdani répond calmement, en pointant les crimes commis à Gaza et les poursuites des juridictions internationales contre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Lorsque l'animateur demande aux deux hommes s'ils considèrent qu'Israël « a le droit d'exister », la question apparait comme un piège pour Mamdani. « Israël a le droit d'exister en tant qu'État qui respecte l'égalité des droits »8, rétorque-t-il. Cuomo bondit : « Il n'ira pas en Israël ! » Mamdani sourit : chacun a compris que Cuomo, lui, ira, car l'égalité des droits de tous lui importe peu. En face, ses critiques peinent à trouver la faille. Pour David Axelrod, l'ex-stratège de Barack Obama, « le truc, c'est qu'il semble à la fois avoir des principes, être agile et assez habile pour affronter ce genre de jeux conventionnels »9 qu'est une campagne électorale.

Palestiniens et juifs progressistes à la table parentale

Mais d'où sort cet ovni ? Arrivé à 7 ans à New York, Zohran Kwame Mamdani est né à Kampala, en Ouganda, il y a 34 ans. Son père, Mahmood Mamdani, est un Indien musulman natif de Bombay, aujourd'hui professeur d'anthropologie à la très chic Université Columbia, et sa mère est la cinéaste primée Mira Nair, indienne de religion hindoue. Tous deux sont diplômés de Harvard.

Zohran est diplômé d'études africaines et cofondateur de l'association Students for Palestine (Étudiants pour la Palestine). Il maitrise l'espagnol, mais aussi l'ourdou, une des principales langue de l'Inde — il a même fait une vidéo en cette langue pour capter le vote des Indiens. Sa femme, Rama Duwaiji, est une artiste syrienne de 28 ans. Bref, une famille très représentative de la « diversité ».

Quand Mamdani avait 12 ou 13 ans, les amis de ses parents qui venaient diner régulièrement à la maison s'appelaient Edward et Mariam Saïd, Rachid et Mona Khalidi – soit les deux intellectuels palestiniens les plus connus aux États-Unis et leurs épouses. Il les appelait « tontons » et « taties », raconte son père Mahmood10. C'est de cet environnement-là que vient Zohran, où le colonialisme et sa critique forment un sujet d'intérêt infini. Et il n'y avait pas que des Palestiniens à la table parentale. Les juifs progressistes ne manquaient pas non plus, tels Marc Kagan, un syndicaliste radical. Ses citations, note le New Yorker, le candidat va « les chercher chez Nelson Mandela, Roosevelt, Toni Morisson et Aristote »11. Comment, dès lors, s'étonner qu'il ait consacré sa thèse de doctorat à Franz Fanon ?

Élu à la Chambre des représentants de l'État de New York en 2020, Mamdani a été réélu deux fois. En campagne, il s'est régulièrement rendu dans des mosquées, déclarant dans un meeting : « Nous savons qu'afficher publiquement notre identité musulmane revient à sacrifier la sécurité que nous pouvons parfois trouver dans l'ombre »12 ; un prix qu'il s'est dit « prêt à payer ».

Il a aussi sillonné les synagogues et autres lieux juifs. Ses engagements, il les a affichés très tôt au DSA. Dans le passé il a soutenu le mouvement Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS) contre Israël, qu'il a qualifié d'« État d'apartheid ». Il a soutenu un projet de loi à la Chambre basse new-yorkaise visant à révoquer l'exonération fiscale des organisations finançant des colonies israéliennes en Cisjordanie. Le candidat s'est également prononcé en faveur d'un État commun aux Juifs et aux Palestiniens. Et a promis, s'il emportait l'élection, d'arrêter le premier ministre israélien poursuivi par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, s'il posait le pied à New York. « Il fut un temps où de tels propos auraient été perçus politiquement très risqués à New York, mais les temps ont changé », constate le New York Times13.

L'image d'Israël aux États-Unis

Oui, ils ont changé. Les attaques de l'appareil démocrate contre Mamdani sont vite apparues comme une bataille d'arrière-garde. Comme si ses dirigeants ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir combien le rapport à Israël avait évolué dans leur propre parti. En avril 2025, le très respecté centre de recherches Pew constatait que désormais 63 % des démocrates portaient un regard négatif sur Israël. Bien qu'ils aient vu croître ce processus, les dirigeants du parti n'en ont pas tenu compte. Peut-être ont-ils espéré une « gaffe » du candidat qui leur aurait permis de s'en débarrasser. Ou, plus simplement, parce qu'en dehors de l'accusation d'antisémitisme, ils ne voyaient pas d'autre critère assez fort pour disqualifier sa candidature. Or, désormais, cette instrumentalisation de l'antisémitisme pour dévier le regard sur Gaza est de moins en moins efficace dans leur propre électorat. Pis, « beaucoup d'électeurs juifs soutiennent Mamdani, et beaucoup sont d'accord avec lui sur Gaza », constate le New York Times14.

Le 29 septembre 2025, le même journal publiait un sondage sur le rapport de la société étatsunienne à Israël15. Pour la première fois, les Étatsuniens se disent majoritairement opposés à l'aide économique et militaire que fournit Washington à Tel-Aviv depuis un demi-siècle, et 66 % estiment qu'Israël a « intentionnellement » tué les civils palestiniens. À la question « Pour qui avez-vous le plus de sympathie ? », 19 % des moins de 30 ans répondent « pour les Israéliens », 61 % « pour les Palestiniens ».

Ce sondage portait sur les jeunes Étatsuniens en général, pas seulement les démocrates. On savait l'image d'Israël dégradée aux États-Unis, comme partout. On n'imaginait pas la dimension de cette dégradation due au massacre collectif à Gaza. Ce sondage montre aussi aux dirigeants démocrates combien ils se sont fourvoyés sous la présidence de Joe Biden, et combien une prise de conscience est urgente, s'ils ne veulent pas perdre définitivement la confiance de la jeunesse. Il montre également combien Mamdani s'est inspiré des campagnes de Barack Obama. Quand Cuomo, ex-gouverneur démocrate, disposait de 25 millions de dollars (21,55 millions d'euros) pour le diffamer, Mamdani n'en avait dépensé que 1,7 million (1,47 million d'euros) pour se faire connaitre. « Mais il disposait de 50 000 bénévoles qui ont frappé à plus d'un million de portes. L'argent ne fait pas tout », notait le quotidien britannique The Guardian16.

L'émergence de Mamdani confronte l'appareil démocrate à un isolement croissant. Celui-ci ne cesse de rappeler qu'historiquement, chaque fois que le parti a basculé trop à gauche, il l'a payé par des reculs spectaculaires. Mais une étude récente montre que 74 % de son électorat, toutes tendances confondues, porte un regard positif sur le DSA17, où Mamdani côtoie Rashida Tlaib, seule élue d'origine palestinienne au Congrès. En 2016, ils n'étaient que 40 %. Comme l'écrit la chroniqueuse du Guardian, si l'establishment du parti, les Kamala Harris — vice-présidente de Joe Biden — et les Cory Booker — sénateur, figure montante du parti —, « s'obstinent à refuser de condamner ce que la plupart des gens dans le monde qualifient de crimes contre l'humanité, ce n'est pas seulement une faute morale, c'est politiquement inutile »18.

Faire sauter le verrou

Oui mais voilà, comment s'en dépêtrer ? « La victoire de Zohran Mamdani est un gros coup de fouet pour BDS », admettait au lendemain des primaires Philissa Cramer, directrice de la rédaction de l'Agence télégraphique juive19 Jusqu'ici, le boycott d'Israël était présenté par ses opposants comme une « ligne rouge », dont le franchissement était marqué du sceau infamant de l'antisémitisme. Si ce verrou saute, voir en Israël un État paria n'est plus illégitime. Tel est, au fond, l'impact de la tornade Mamdani.

Le 22 octobre 2025, un débat opposait les trois derniers candidats en lice. Mamdani a encore défendu la cause palestinienne. Mais, pressé par les modérateurs et par son concurrent Andrew Cuomo pour savoir s'il validait certains de ses propos du passé, il a louvoyé, répondant que s'il l'emportait, il serait « le maire de tous les New-Yorkais ». Il a paru par moments mal à l'aise face à ses deux adversaires. Mais à l'issue du débat, les sondages montraient que Mamdani… avait encore creusé un peu plus son avance !

Les derniers jours avant le scrutin, le camp de Cuomo a reçu le soutien effréné d'un grand nombre d'organismes démocrates et d'associations juives qui, ensemble, ont multiplié les offensives pour discréditer Zohran Mamdani, le qualifiant plus que jamais d'« antisémite », « sans jamais répondre à ses arguments sur Israël » et sur la guerre qu'il a menée à Gaza, note Peter Beinart20.

S'il remporte la mairie, son conseiller, Patrick Gaspard, pronostique qu'« à la seconde où Zohran posera sa main sur le Coran pour prêter serment et devenir le premier maire musulman de New York, Donald Trump commencera à lui tirer dessus à tout va »21.


1Aux États-Unis, chaque État dispose d'un Sénat, d'une Chambre basse, d'une Cour suprême, etc. qui gèrent son droit interne, non fédéral.

2Aymann Ismail, «  How Zohran did it  », Slate, 25 juin 2025.

3Zohran Mamdani, «  Our time is now  », Jacobin, 14 octobre 2025.

4Michael Baggs, «  His rivals are crapping themselves. Why Zohran Mamdani has Trump Terrified  », The News Agence, 27 août 2025.

5Peter Beinart, «  What Zohran's victory means for Palestine, Jews and Politics  », The Beinart Notebook, Substack, 25 juin 2025.

6Arno Rosenfeld «  Why claims of antisemitism didn't stop Zohran Mamdani  », The Forward, 25 juin 2025.

7Liam Stack, «  Mamdani has long criticized Israel. His opponents attack him for it  », The New York Times, 25 juin 2025.

8Ibid.

9Eric Lach, «  What Zohran Mamdani knows about power  », The New Yorker, 9 octobre 2025.

10Ibid.

11Ibid.

12Nada Tawfik et Rachel Hagan, «  Who is Zohran Mamdani  ?  », BBC News, 25 juin 2025.

13Liam Stack, «  Many Jewish voters back Mamdani. And many agree with him on Gaza  », The New York Times, 6 août 2025.

14Ibid.

15Lisa Lerer et Ruth Igielnik, «  Americans' Support for Israel Dramatically Declines, Times/Sien Poll Finds  », The New York Times, 29 septembre 2025.

16Judith Levine, «  Here's what the Democrats can learn from Zohran Mamdani  », The Guardian, 1er juillet 2025.

17Jared Abbott et Bhaskar Sunkara, «  What Americans Think of Democratic Socialism  », Jacobin, 18 septembre 2025.

18Judith Levine, op. cit.

19Philissa Cramer, «  Zohran Mamdani's win in NYC is a big boost for the boycott Israel movement  », The Forward, 25 juin 2025.

20Peter Beinart, «  Jewish leaders keep calling Mamdani an Antisemite  », The Beinart notebook, Substack, 27 octobre 2025.

21Eric Lach, op. cit.

« Les complices du mal », ou les nouveaux islamophobes

Homme avec des lunettes, cheveux bouclés, en discussion, vêtu d'une veste.

L'ouvrage d'Omar Youssef Souleimane prétend révéler les liens entre la gauche, l'islamisme et l'antisémitisme. Le tout à travers de formidables raccourcis qui se nourrissent d'un climat anti-musulmans, et l'alimentent en retour.

Comme les brûlots xénophobes, les pamphlets anti-La France insoumise (LFI) ont le vent en poupe chez les éditeurs français. Ils constituent un sous-genre qui assure à son autrice ou auteur un accès quasi illimité aux plateaux de télévision, aux studios de radio et aux colonnes de la presse, et plus uniquement à ceux de la droite extrême.

L'auteur Omar Youssef Souleimane a eu droit à un pont d'or. Une semaine avant la sortie de son nouveau texte Les complices du mal publié par les éditions Plon et paru le 2 octobre 2025, il était invité dans la matinale de France Inter. La maladroite mise en demeure transmise par les avocats de LFI à l'éditeur pour consulter l'ouvrage avant sa parution transformait efficacement celui-ci en « livre que Mélenchon veut censurer ».

Dans la catégorie non-fiction, l'ouvrage était mi-octobre en tête des ventes, talonné par le propagandiste de la théorie du grand remplacement Philippe de Villiers. Sorti peu de temps avant, Les nouveaux antisémites. Enquête d'une infiltrée dans les rangs de l'ultragauche (Albin Michel, 2025) de la journaliste Nora Bussigny défend une thèse similaire, mais a été presque effacé dans les médias par le texte de Souleimane.

L'argumentaire est rodé, simplificateur à l'extrême : l'antisémitisme n'est plus aujourd'hui à droite, mais à gauche sur l'échiquier politique. Celle-ci est coupable, pour gagner des électeurs, de s'accommoder d'une hostilité ontologique parmi les musulmans pratiquants à l'égard des juifs. Le diagnostic est pourtant contredit par nombre de faits. Le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'Homme (CNCDH) sur l'antisémitisme en France, publié mi-2025, relève une hausse générale des préjugés négatifs sur les juifs après le 7 octobre 2023. Mais il rappelle que les chiffres demeurent, parmi les partisans de gauche, très inférieurs à ceux des partis de droite et d'extrême droite — pourtant soutiens indéfectibles d'Israël1.

Une soirée « pour la République »

Le propos des Complices du mal résonne pleinement avec une multitude de démarches, poussées en particulier par les médias appartenant au groupe Bolloré. Il permet également de légitimer l'initiative du député Laurent Wauquiez (Les Républicains), piteuse tant elle s'est embourbée dans les procédures, de créer une commission parlementaire sur les liens supposés entre les Insoumis et l'islamisme. Omar Youssef Souleimane a d'ailleurs été auditionné par celle-ci le 16 octobre 2025.

L'auteur avait auparavant été invité à s'exprimer lors de la soirée « Pour la République » organisée en mars 2025 par le collectif Agir ensemble, émanation d'Elnet France, acteur central du lobby pro-israélien. La soirée avait réuni droite dure, figures du Printemps républicain et organismes soutenus financièrement par le milliardaire d'extrême droite Pierre-Édouard Stérin. La volonté de stigmatiser un large pan de la gauche est ainsi portée par toute une sphère d'organisations. Le parallèle avec l'éviction réussie de Jeremy Corbyn de la tête du Parti travailliste au Royaume-Uni suite à des accusations d'antisémitisme est parfois saisissant.

L'ouvrage de Souleimane trouve d'autant plus d'écho que, depuis deux ans, l'engagement d'une partie de la gauche en faveur de la Palestine, France insoumise en tête, a pu être décrit dans les médias de masse, et par une part significative des responsables politiques, comme uniquement tactique. Par ailleurs, la démonstration d'Omar Youssef Souleimane est accueillie avec d'autant plus de bienveillance dans la presse que les mobilisations critiquant Israël ont été si fréquemment criminalisées, automatiquement renvoyées à une forme d'antisémitisme. Le texte joue ainsi sur du velours, déroulant sa prose dans un espace qui a érigé le « wokisme », l'anti-colonialisme, le droit international et les aspirations à l'égalité en périls civilisationnels.

L'auteur comme argument

Réfugié syrien d'origine musulmane, né en 1987, devenu français après avoir fui la répression de Bachar Al-Assad, Omar Youssef Souleimane place sa propre trajectoire au cœur de sa démonstration. Dès l'introduction, il explique en somme que c'est parce qu'il a été éduqué dans une société antisémite qu'il sait reconnaître les antisémites et leurs sous-entendus. L'eurodéputée LFI Rima Hassan devient alors, dans son récit, le symbole même de cette supposée dérive antisémite de la gauche : le fait qu'elle ait, comme lui, grandi en Syrie est ainsi présenté comme une preuve de culpabilité. De nombreuses pages lui sont consacrées, et c'est une photo d'elle en manifestation qui figure sur la couverture du livre.

Le profil de l'auteur est censé offrir un surcroît de légitimité à son propos et fonctionne comme un argument d'autorité : « Mon origine, source de souffrance est aussi un outil pour enquêter », affirme-t-il. Il s'agit là d'un procédé qui est assez commun, fréquemment mobilisé par des figures qui portent un discours soi-disant critique sur les Arabes et les musulmans. La dite-humoriste Sophia Aram en est une incarnation devenue bien peu subtile tant son message est obsessionnel et confine à un acharnement qui n'a vraiment plus rien d'amusant. Le dessinateur Riad Sattouf en fut un autre exemple il y a quelques années. Ses souvenirs d'enfance amers en Libye et en Syrie, portés en roman graphique il y a une décennie, l'ont conduit à véhiculer les stéréotypes racistes sur la supposée arriération des Arabes qui, nous racontait-il, sentent parfois l'urine.

L'ouvrage n'est pas dénué de pertinence quand il quitte son objet politique français. Le retour en Syrie de Souleimane après la chute du régime d'Al-Assad n'est pas, par exemple, inintéressant. Mais ces quelques paragraphes — aux nombreux détails qui risquent bien d'ennuyer les non-spécialistes — n'effacent pas sa prétention : sa supposée connaissance intime de l'islamisme lui permet de le démasquer au sein des mobilisations pour la Palestine en France. Charge à lui de déceler les signaux faibles que la plupart des Français, et même les institutions, seraient incapables de voir. Sa socialisation à une religion forcément antisémite, particulièrement quand il a vécu adolescent en Arabie saoudite, était d'ailleurs au centre d'un précédent témoignage publié en 2018 : Le petit terroriste.

Faire feu de tout bois

Le problème principal des Complices du mal réside dans les procès d'intention qu'il formule. D'une part, il monte en épingle divers phénomènes et les érige en dangers pour la démocratie, mais fait fi des rapports de force effectifs. Comme les défenseurs invétérés d'Israël, il fait mine de croire que les digues érigées contre l'antisémitisme auraient sauté à gauche depuis le 7 octobre 2023, et qu'il s'agirait là d'un enjeu tout bonnement existentiel. La mécanique est implacable dès lors que l'auteur fait mine de croire que des errements ou bêtises indéniablement antisémites de quelques jeunes engagés, souvent dépourvus de toute culture militante ou même de formation, marginalisés dans les instances des partis, dicteraient le devenir de la gauche, et donc potentiellement du pouvoir à venir.

D'autre part, l'ouvrage joue sur une vraie ambiguïté. Il se nourrit des préjugés sur l'islam, et sur l'ignorance de sa pratique dans la société française, et en particulier parmi les élites journalistiques et les décideurs, pour aboutir à sa criminalisation de fait. Tout signe de pratique religieuse, même le plus banal — comme la prière —, et toute prise de parole d'un musulman s'exprimant en tant que tel dans l'espace public deviennent des motifs de soupçon, ou des preuves d'une collusion avec l'islamisme antisémite. La permanence de la pratique religieuse devient en elle-même insupportable, la preuve à ses yeux d'une incapacité de la France à se défendre.

Une telle logique fait directement écho à diverses publications, dont la très critiquable recherche de Florence Bergeaud-Blackler sur ce qu'elle nomme le « frérisme ». Le propos s'appuie aussi sur le rapport controversé sur « l'entrisme des Frères musulmans » fuité par le ministre de l'intérieur Bruno Retailleau en juin 2025. Les décisions de fermetures d'associations de lutte contre l'islamophobie, d'écoles musulmanes, de mosquées ou les expulsions de religieux souvent instrumentalisés par le gouvernement depuis une décennie procèdent de la même logique et constituent des atteintes aux libertés publiques, insuffisamment dénoncées.

La mise en scène de l'enquête

L'ouvrage enfin s'appuie sur un ressort sensationnaliste qui mériterait d'être traité avec circonspection par les éditeurs et la presse qui en parle. Les complices du mal est présenté comme une enquête dont les conditions de réalisation ont exigé des techniques d'infiltration poussées, signalant un caractère secret, fermé et foncièrement hostile à l'extérieur. Elle rappelle les élucubrations de Mohamed Sifaoui sur la manière dont il avait infiltré une cellule d'Al-Qaida.

De façon tout à fait intéressante, Les Nouveaux antisémites, de la journaliste Nora Bussigny, offre une identique mise en scène, ici au sein de ce qu'elle nomme « l'ultragauche ». Pour son précédent ouvrage, Les Nouveaux inquisiteurs, paru en 2023, elle prétendait avoir dû revêtir une perruque rose fluo pour donner du crédit à son personnage de militante « wokiste » et pénétrer le milieu, sans éveiller les soupçons des camarades, pour mieux les démasquer. L'on atteint là le risible.

Si Omar Youssef Souleimane s'est épargné le costume multicolore, il confirme aller aux manifestations pour la Palestine, « grimé », comme il le faisait « à Damas », mais là avec un keffieh (pourtant aucunement obligatoire pour défiler !), des lunettes de soleil, un chapeau et du fond de teint. La mise en scène de l'enquête transforme la sphère militante de gauche en espace paranoïaque qui aurait tout à cacher. Au contraire, les mobilisations autour de la question palestinienne ont essentiellement pour fonction de publiciser la guerre à Gaza, d'imposer un récit alternatif qui ne peut gagner qu'en mobilisant le plus grand nombre et en occupant l'espace politique et médiatique.

Cette logique d'ouverture des partisans de la Palestine se double d'une attention particulière des cadres des partis de gauche pour dénoncer les propos antisémites. C'est ainsi que l'enquête de Souleimane, par-delà les procès d'intentions, accouche d'une souris. Les pages sur les mobilisations au sein des universités, par exemple à Sciences Po, manquent réellement de substance, reposant essentiellement sur le récit d'un étudiant affilié au Printemps républicain. L'auteur semble par ailleurs incapable de mobiliser des exemples de condamnation par la justice pour racisme ou antisémitisme d'élus, cadres ou intellectuels issus de cette gauche ici injuriée. L'on en vient presque à se demander si la seule faute de celle-ci, aux yeux de Souleimane, ne serait pas son utilisation du terme génocide pour parler de la guerre israélienne à Gaza. Il fait en tout cas le relevé constant, et toujours à charge, de ses occurrences dans les déclarations de tel ou tel cadre ou militant.

Signe de la faiblesse de l'enquête, l'on s'étonnera de ne trouver dans l'ouvrage aucune mention d'Ismaël Boudjekada poursuivi pour des propos désignant Yahya Sinouar, chef du Hamas à Gaza tué par un drone israélien le 16 octobre 2024, comme un « héros », ainsi que pour des déclarations homophobes. Élu d'opposition dans le Doubs et candidat aux élections législatives de 2024, il avait été à tort présenté comme soutenu par la France insoumise dans des médias. Il doit être jugé le 23 octobre 2025.

Finalement, l'argumentaire porté par le livre adopte une logique qui confine au complotisme. La participation des musulmans au débat public et leur engagement dans un cadre non religieux constituent en eux-mêmes les signes d'un entrisme et d'une volonté de manipulation secrètement portés au niveau collectif, comme coordonnée et qui ont trouvé en LFI un « Cheval de Troie ». Le simple exercice de la foi se trouve lui-même criminalisé et renvoyé au terrorisme. Dans la France de 2025, un tel argumentaire spécieux, dès lors qu'il cible la gauche et les musulmans, est érigé en discours de vérité, en un cri d'alerte qui donne accès à la quasi-totalité des médias généralistes.


1Pour La France insoumise, le sondage réalisé révèle que 40 % des partisans développent des préjugés décrits comme antisémites, contre 45 % de celles et ceux qui s'affilient aux partis de la droite, et 55 % au Rassemblement national.

France. Huit mois de prison pour un geste de solidarité avec Gaza

Mur en béton avec des inscriptions effacées et des fissures, sous un ciel bleu.

Si la manifestation de la solidarité avec la Palestine est moins criminalisée aujourd'hui qu'elle ne l'était dans les semaines qui ont suivi le 7 octobre 2023, les poursuites judiciaires pour des actes qui ont eu lieu à l'époque ne s'arrêtent pas. Le cas de Jean-François Daniau, retraité vivant dans le centre de la France, témoigne du harcèlement disproportionné où une critique d'Israël se transforme en appel à la haine contre les juifs.

« Israël assassin, France complice », « Gaza : 20 000 morts », « Nétanyahou devant la CPI ». Ce sont les phrases qu'inscrit Jean-François Daniau, fin 2023, sur le mur d'une friche industrielle, dans une rue très peu fréquentée de la ville de Sens, en Bourgogne. Cet ancien professeur d'art plastique, illustrateur, féru d'histoire, est frustré par l'interdiction des manifestations en solidarité avec les Palestiniens, en dépit de la violence de la répression israélienne.

Les inscriptions sont effacées une première fois, mais le retraité de 68 ans recommence. Les services de la mairie finissent par installer une caméra de surveillance au milieu des ordures et des carcasses de bateaux qui jonchent le lieu pour trouver le « malfaiteur ». Daniau est rapidement identifié, retrouvé, son domicile est perquisitionné pendant deux heures. Il est placé pendant huit heures en garde à vue, les mains menottées dans le dos durant toute la durée de son interpellation. Une expérience qu'il qualifie de « traumatisante » et de « douloureuse » physiquement. « Je n'ai pas eu droit à un avocat commis d'office, j'ai été mis dans une geôle et déshabillé, laissé pieds nus, sans lunettes, sans rien, avec le néon dans les yeux pendant huit heures […] ça sentait les ordures. Pour aller boire, il fallait aller dans les toilettes à la turque où régnait une odeur pestilentielle », raconte l'intéressé avant de tempérer : « Bon, ce n'est rien à côté de ce qui se passe à Gaza. »

D'un tag sur Israël à la haine contre les juifs

Le maire de Sens, Paul-Antoine de Carville (Les Républicains) décide de poursuivre le retraité en justice. Sous le choc devant la tournure que prennent les évènements, le retraité écrit à l'édile pour lui présenter ses excuses, exprimer ses regrets et proposer de payer les frais d'effacement de ses tags. Mais rien n'y a fait. La mairie maintient sa plainte et se constitue partie civile. Au procès, son avocat David Kahn, qui est aussi président de l'association cultuelle israélite de l'Yonne, réclame des amendes de 2 000 euros pour le préjudice matériel, 10 000 euros pour atteinte à la ville de Sens et 2 000 euros pour les frais irrépétibles, c'est-à-dire pour les frais d'avocat. Selon un témoin présent au procès, Kahn s'est montré « particulièrement vindicatif, il faisait valoir que Jean-François Daniau ayant des biens — une maison et une voiture —, il pouvait très bien les vendre pour s'acquitter des amendes réclamées dans sa plaidoirie ». Il aurait d'autre part déclaré que désormais, « Monsieur Daniau n'est pas le bienvenu dans la ville de Sens », au motif du « risque encouru par le public auprès duquel il enseignait dans ses ateliers de dessin ».

Le 3 octobre 2024, le retraité est condamné pour « provocation publique à la haine ou à la violence, en raison de l'ethnie, la nation, la race ou la religion ». Il écope de huit mois de prison avec sursis, de 1 000 euros d'amende et doit effectuer un « stage de citoyenneté ». À cela s'ajoutent 1 000 euros d'indemnités à verser à la ville de Sens et 2 500 euros de préjudice et de frais de nettoyage, sans compter les frais de procédure.

Pour étayer cette accusation, la mairie a mis en exergue les deux S de « Israël assassin » que l'auteur avait tagués en imitant le symbole des SS nazis de la Schutzstaffel. Pour le tribunal, l'emploi de cette police d'écriture est « caractéristique d'un message de provocation à la haine ou à la violence à l'égard de la communauté juive ».

« Je n'ai jamais employé le mot juif », conteste le condamné. « C'est un désastre ce qui se passe là-bas. Je ne suis pas fier de mon pays, qui soutient partiellement. J'ai honte. Tous ces morts, ce n'est pas la guerre, c'est du massacre. »

Acharnement de la ville

Depuis, Jean-François Daniau a été licencié par l'association Avenue Indigo qui l'embauchait pour des cours à la Maison des associations de Sens. Cette interruption de contrat aurait été demandée par le maire lui-même. Le retraité décide alors d'écrire à nouveau à l'édile pour lui demander des explications.

Dans sa réponse en date du 12 novembre 2024 que nous avons pu consulter, Paul-Antoine de Carville admet avoir pris la décision, à l'issue du jugement, de restreindre l'accès du professeur aux locaux municipaux dans le cadre de ses activités annexes. Plus surprenant, le maire de Sens reproche à Jean-François Daniau de recourir à son droit de faire appel de sa condamnation : « Je ne peux que regretter que vous ayez choisi de contester le jugement initial alors même que vous avez reconnu être l'auteur des tags à caractère antisémite en question. » Or, si l'intéressé a bien reconnu être l'auteur des tags, il n'a jamais été question pour lui d'un quelconque acte antisémite.

Depuis le 7 octobre 2023, la justice française a grandement été mise à contribution afin de faire taire les voix qui s'élèvent dans la société pour dénoncer le génocide en cours à Gaza, à tous les échelons. Les poursuites pour apologie du terrorisme ont touché des centaines de personnes, du militant aux députés, en passant par des professeurs, des étudiants, des chercheurs.

Reprise de l'argumentaire pro-israélien

Lors de son procès en appel qui s'est tenu au Palais de justice de Paris le 25 septembre 2025, Jean-François Daniau a tenté d'expliquer à la Cour, avoir voulu alerter sur le niveau de cruauté dont fait preuve l'armée israélienne à l'égard des Palestiniens.

Lors de cette audience à laquelle nous avons pu assister, David Kahn a ouvert sa plaidoirie en demandant pourquoi Jean-François Daniau ne s'intéressait pas aux Ouïghours, avant d'affirmer que « c'est parce qu'il n'y a pas de juifs », reprenant ainsi à son compte l'argumentaire pro-israélien « No jews, no news » (pas de juifs, pas d'information), qui explique la solidarité avec la Palestine par une obsession des juifs. L'avocat de la ville de Sens qualifie l'accusé d'« historien de pacotille » et conclut sa tirade en assurant que « ce que fait Israël à Gaza est contesté » mais que « ce qui n'est pas contesté en revanche, c'est ce qu'il s'est passé le 7 octobre où un bébé a été mis dans un four ». Un brouhaha s'élève alors dans la salle en signe de protestation contre cette fausse information qui avait été largement relayée, à l'automne 2023, par les réseaux pro-israéliens.

Dans ses réquisitions, le procureur a lui aussi reproché à Jean-François Daniau de ne pas parler des Ouïghours, du Soudan et des otages israéliens, tout en affirmant qu'il avait le droit d'avoir ses sensibilités. S'il a rappelé qu'il n'y avait ni de délit d'opinion ni de délit politique, il a néanmoins ajouté en s'adressant à l'enseignant retraité : « Mais vous avez dépassé les limites. »

Venant enfin à la graphie SS dans « Israël assassin », le procureur a affirmé que Jean-François Daniau ne pouvait ignorer que ce signe renvoyait au génocide juif, comme si l'accusé faisait l'apologie du nazisme en l'employant. Ce dernier niant revendiquer une telle démarche, le procureur lui a signalé qu'il y avait des antisémites dans les manifestations où il se rendait, même si « ce n'est peut-être pas » son cas. L'homme se retrouve ainsi à devoir répondre même de l'éventuel antisémitisme des autres.

« Comment peut-on se détacher autant du message et du contexte pour arriver à dire que le seul usage de la police SS suffit à caractériser un appel à la haine ? », a demandé l'avocate de Jean-François Daniau à la Cour. « L'utilisation de la typographie SS pour accuser le gouvernement israélien devient, devant ce tribunal, une glorification du nazisme. Comment en est-on arrivé à lui reprocher de promouvoir les actes qu'il entend dénoncer ? », s'est étonnée Me Amel Delimi en demandant la relaxe de son client qui « paie cher » son engagement en étant « mis au ban de la société ».

Au procès en appel, le procureur a demandé la confirmation de la condamnation de Jean-François Daniau. Il a également souhaité que le stage de citoyenneté soit effectué au Mémorial de la Shoah, achevant de transformer le simple geste d'une solidarité avec Gaza en un acte antisémite. Le délibéré sera rendu le 30 octobre 2025.

En Allemagne, la mémoire s'estompe et l'AfD donne le tempo

Une femme avec un chien, un tank en arrière-plan, un dialogue sur les Palestiniens.

Au sein d'une Europe en proie à la montée des extrêmes droites, l'Allemagne a longtemps fait figure d'exception. Du fait de son histoire, elle semblait sinon immunisée contre la tentation identitaire, du moins capable de la maintenir sous cordon sanitaire. Depuis quelques années cependant, les digues de la vertueuse exception germanique paraissent s'affaisser devant la montée du parti d'extrême droite Alternative für Deutschland (AfD), qui constitue désormais la deuxième force du pays. À rebours de l'Allemagne, l'Autriche n'a jamais connu de « dénazification » à proprement parler, aussi incomplète fût-elle, et son extrême droite d'après-guerre n'a pas eu à défier les interdits moraux qui étaient de mise chez sa puissante voisine.

Différentes, les trajectoires de l'AfD et du Parti de la liberté d'Autriche (FPÖ) se rejoignent pourtant sur un point : elles se sont toutes deux consolidées depuis le début de la guerre génocidaire livrée par Israël contre Gaza. Par quels ressorts ces partis ont-ils tiré profit de la guerre au Proche-Orient et de sa réception par le monde politique et médiatique, malgré un lourd passé antisémite ? Comment leur idéologie islamophobe et xénophobe a-t-elle fini par éclabousser l'ensemble de la classe politique ? Pour le comprendre, Orient XXI publie deux grands reportages en Allemagne et en Autriche (publication le 30 septembre).

Cette enquête a été réalisée avec le concours du Fonds pour une presse libre (FPL) dans le cadre de l'appel à projets « Extrême droite : enquêter, révéler, démonter ». Plus d'infos ici

De l'Iran à Gaza, la guerre sans fin d'Israël

Par : Adam Shatz
Des soldats en uniforme observant des ruines de bâtiments en arrière-plan.

C'est une nouvelle étape qui s'est ouverte au Proche-Orient, avec l'attaque israélo-étatsunienne contre l'Iran. Même si les hostilités ont cessé, le plan du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou se confirme : anéantir Gaza, étendre le théâtre des conflits, engager son pays dans une guerre sans fin pour l'hégémonie régionale.

Le 18 juin 2025, sixième jour de l'attaque israélienne contre l'Iran, dans une interview accordée au New York Times, le général David Petraeus prodigua au président étatsunien Donald Trump une série de conseils que celui-ci ne lui avait pas demandés : le président devait lancer un ultimatum à l'ayatollah Ali Khamenei et lui ordonner de démanteler le programme d'enrichissement d'uranium de Téhéran sous peine d'encourir « la destruction totale de son pays, de son régime et de son peuple ». Si Khamenei refusait « cela renforcerait notre légitimité, et nous serions en quelque sorte “obligés” de les réduire en cendres »1. On n'a guère entendu de commentaires sur ces propos de Petraeus, l'ancien commandant en chef des troupes étatsuniennes en Irak et en Afghanistan, qui recommandait en substance de faire subir à un pays de 90 millions d'habitants le même traitement que Gaza : les menaces d'hécatombe proférées par des responsables étatsuniens contre des dirigeants étrangers et leurs peuples ne choquent plus personne et ne suscitent aucune condamnation ; elles font désormais simplement partie du « débat » sur les modalités de la gestion de l'empire.

Comme l'arme atomique à Hiroshima

Le 22 juin, l'armée de l'air étatsunienne a largué des bombes anti-bunker GBU-57 sur les sites d'enrichissement d'uranium de Fordow et de Natanz et lancé des missiles Tomahawk sur un centre de recherche nucléaire proche d'Ispahan. On aurait pu croire que Trump suivait les conseils de Petraeus, mais il s'est bientôt empressé de crier victoire, alléguant que les frappes étatsuniennes avaient détruit les capacités nucléaires de l'Iran — selon un rapport préliminaire classifié des services de renseignement, le programme nucléaire iranien n'aurait été retardé que de quelques mois —, avant de convaincre les belligérants d'accepter un cessez-le-feu.

Les frappes israéliennes ont causé d'importants dégâts dans des quartiers résidentiels et près d'un millier d'Iraniens auraient été tués. Mais malgré les menaces de Benyamin Nétanyahou, Khamenei n'a pas été assassiné, et Washington n'a pas réduit l'Iran en cendres. Ce qui n'a pas empêché Trump, lors de la visite du premier ministre israélien à la Maison Blanche le 6 juillet, de comparer son action à l'utilisation de l'arme atomique par le président Harry Truman à Hiroshima (« elle a évité beaucoup de combats inutiles, et mon action a aussi évité beaucoup de combats inutiles »).2 Pendant ce temps, à Gaza, famine et massacres continuaient de plus belle, mais tant qu'Israël et l'Iran étaient en guerre, les souffrances des Palestiniens ne faisaient plus la une.

Dans le style surréaliste qui caractérise la politique étrangère de Trump, les trois parties en conflit pouvaient chacune revendiquer la victoire. Nétanyahou vantait les succès de l'armée de l'air israélienne, qui avait éliminé les principaux dirigeants des Gardiens de la révolution par des frappes éclair aussi dévastatrices que la destruction de l'aviation égyptienne dès les premières heures de la guerre de juin 1967. Khamenei se félicitait du fait que son régime ait survécu et que les missiles balistiques iraniens aient pénétré jusqu'au cœur du territoire israélien, frappant cinq bases militaires, causant des dégâts considérables à Haïfa et à Tel-Aviv et se soldant par la mort de 28 civils, dont les membres d'une famille palestinienne qui habitait l'un des nombreux villages arabes dépourvus d'abri anti-aériens. Trump, enfin, pouvait se présenter à la fois comme un grand chef militaire et un artisan de paix, ralliant à sa cause des néoconservateurs hostiles à son administration tels que William Kristol, tout en rassurant sa base sur le fait qu'il n'était pas en train de fomenter une nouvelle guerre coûteuse au Proche-Orient.

Lors de sa rencontre avec Trump, Nétanyahou révéla qu'il avait proposé la candidature du président étatsunien au prix Nobel de la paix. De son côté, le président iranien Massoud Pezechkian, dans une interview avec Tucker Carlson, fit preuve d'une curieuse mansuétude (visiblement très calculée) envers l'homme qui venait de bombarder son pays : « Trump est tout à fait capable de guider le Proche-Orient vers un avenir de paix et de prospérité », a-t-il déclaré sans la moindre trace d'amertume3. L'important était que l'occupant de la Maison Blanche empêche Israël d'entraîner toute la région dans un « abîme » de guerres sans fin.

Tout cela aurait pu être évité

Depuis le cessez-le-feu, le régime de Téhéran a lancé une purge contre les traîtres présumés, dont quelques-uns ont été pendus, et expulsé des centaines de milliers de réfugiés afghans. Israël contrôle l'espace aérien iranien et peut y déployer à volonté ses avions de combat et ses drones, comme il le fait régulièrement au-dessus du Liban et de la Syrie. Tout cela aurait pu être évité. Il y a dix ans, le Conseil de sécurité des Nations unies, l'Union européenne et l'Iran avaient conclu un accord, le Plan d'action global commun (JCPOA), visant à garantir que le programme nucléaire iranien serait destiné à des fins pacifiques. Mais trois ans plus tard, l'administration Trump a dénoncé cet accord, alors même qu'il semblait bien fonctionner et qu'il n'y avait aucune preuve que l'Iran l'ait violé — une décision vivement applaudie par Israël et ses partisans. Dans la foulée, Téhéran a aussitôt commencé à enrichir de plus grandes quantités d'uranium à Fordow et dans ses autres installations nucléaires.

Pourtant, au moment où Israël a lancé son attaque-surprise le 13 juin, l'Iran était toujours en pourparlers avec les États-Unis, et la directrice du renseignement national de Trump, Tulsi Gabbard, avait elle-même déclaré devant le Congrès en mars 2025 que l'Iran n'était pas en train de construire une arme nucléaire. (Démentie publiquement par son chef, qui l'accusa carrément de ne pas savoir de quoi elle parlait, elle a changé son discours après l'entrée en guerre des États-Unis.)

Il est tentant d'interpréter la décision de Trump de bombarder l'Iran en termes psychologiques, une explication qu'il a lui-même encouragée. « Peut-être que j'attaquerai, peut-être que je n'attaquerai pas, déclarait-il le 18 juin à des journalistes qui l'interrogeaient à ce sujet. En fait, personne ne sait ce que je vais faire. » Il est possible qu'il ait souhaité avant tout éviter de donner une impression de faiblesse, même si cela l'amenait à un conflit frontal avec ceux de ses partisans qui sont très hostiles aux interventions militaires outre-mer, comme Tucker Carlson et Steve Bannon. Peut-être aussi ne voulait-il pas laisser Israël pilonner l'Iran sans en tirer lui-même le moindre profit symbolique.

Un blanc-seing à Tel-Aviv

Mais les motivations personnelles de Trump importent moins que ce fait incontournable : Washington a donné son plein aval à l'hégémonie régionale d'Israël. Depuis la guerre de 1967, les États-Unis ont régulièrement joué le rôle de protecteur de cet État en lui apportant une aide financière et militaire considérable et un soutien inébranlable au Conseil de sécurité de l'ONU, y bloquant toute résolution condamnant les crimes de guerre israéliens. En 2003, Washington a envahi l'Irak sans aucune justification militaire raisonnable, mais sous les applaudissements des faucons israéliens, dont Nétanyahou.
Pourtant, jusqu'à présent, la Maison Blanche n'avait jamais laissé aucune force militaire étatsunienne participer à une offensive israélienne.

En réussissant à entraîner les États-Unis dans sa guerre, Nétanyahou a certainement obtenu l'un des plus grands triomphes de sa carrière. Il a néanmoins dû se contenter d'une brève offensive. Lorsque Trump a fait savoir sans ambigüité qu'il exigeait qu'Israël cesse ses bombardements, le premier ministre israélien a été obligé d'obtempérer. Sous un président démocrate, les États-Unis n'auraient peut-être pas participé à la guerre, mais ils auraient sans doute été incapables d'empêcher les combats de se prolonger, tout en manifestant hypocritement leur « préoccupation » pour le nombre des victimes. Reste qu'un précédent a été créé : on a désormais un nouvel ordre régional fondé sur la domination incontestée d'un petit État qui continue de mener en toute impunité une campagne de nettoyage ethnique et de violence génocidaire sous l'égide d'un dirigeant faisant l'objet d'un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale.

Restaurer une image d'invincibilité

La guerre avec l'Iran est bien plus qu'une tentative d'empêcher les mollahs de se doter de l'arme nucléaire (si tant est que ce soit là le but recherché) ; elle est l'aboutissement des efforts d'Israël pour restaurer son image d'invincibilité, brisée le 7 octobre 2023, pour régler ses comptes avec ses ennemis et pour s'imposer comme le pouvoir dominant de la région.

Pour l'instant, Israël est grisé par un sentiment d'omnipotence qu'il n'avait pas connu depuis 1967, lorsqu'il avait multiplié par trois la surface des territoires sous son contrôle et s'était laissé emporter par une vague de messianisme. Les principales victimes de son agressivité sont les populations de Gaza et de Cisjordanie, mais Israël semble également poursuivre un plan à long terme visant à affaiblir, voire à rendre totalement impuissants, les autres États de la région : personne ne doit plus être en mesure de le défier. Nombre de dirigeants étatsuniens et européens sont bien conscients de l'instabilité et de la précarité d'un tel ordre régional, mais ils préfèrent rester discrets par crainte d'être accusés de sympathie pour le Hamas ou d'antisémitisme. La plupart des démocrates qui ont critiqué Trump pour avoir lancé une guerre sans l'accord du Congrès se sont néanmoins bien gardés de condamner l'attaque unilatérale d'Israël.

Le nouvel ordre ne s'est pas construit en douze jours. L'offensive contre l'Iran est le dernier épisode d'une lutte pour la suprématie qui a débuté le 7 octobre 2023, lorsque le Hamas et d'autres groupes armés en provenance de Gaza ont pénétré dans le sud d'Israël et tué plus d'un millier de personnes, dont environ deux tiers de civils. Certains des stratèges militaires israéliens les plus influents voulaient en profiter pour frapper aussitôt le Hezbollah au Liban, perçu comme le bouclier de l'Iran contre les attaques israéliennes. Lorsqu'en septembre 2024 Israël assassina une série de dirigeants de cette organisation, dont son secrétaire général Hassan Nasrallah, l'Iran perdit ce qu'un religieux chiite libanais avait une fois décrit comme son « poumon » au Proche-Orient arabe. Deux mois plus tard, Téhéran perdit un autre allié arabe clé avec la chute de la dictature de Bachar Al-Assad sous les coups d'une insurrection islamiste sunnite menée par Ahmed Al-Charaa, un ancien djihadiste qualifié depuis par Trump de personnage « attrayant » et de « vrai dur »4. Symptôme révélateur des véritables priorités de Nétanyahou, la décision d'attaquer l'Iran aurait été prise lors d'une réunion censée discuter du sort des otages encore en vie à Gaza, qui seraient au nombre de vingt.

Pour le premier ministre israélien, l'Iran était une cible irrésistible en tant que menace nucléaire supposée et régime honni par l'opinion publique juive israélienne du fait de son soutien aux organisations militantes palestiniennes. En attaquant ce symbole du mal, Nétanyahou pensait parvenir à détourner l'attention des horreurs de Gaza et du sort des otages tout en continuant à résister aux pressions en faveur d'un cessez-le-feu et en évitant des poursuites judiciaires pour corruption (dont Trump a récemment exigé l'abandon). Non seulement le régime iranien est faible sur le plan militaire, mais il est également largement détesté par la population pour ses pratiques oppressives et sa corruption. Dans les rangs du pouvoir iranien, du régime, la ferveur du chiisme révolutionnaire a depuis longtemps cédé la place au cynisme ; les Gardiens de la révolution se livrent à la contrebande d'alcool et les bassidjis ferment les yeux lorsque les femmes enlèvent leur hijab. L'administration du pays est également infestée d'espions : l'offensive israélienne n'aurait pas été si facile et si rapide sans l'aide d'un réseau d'agents secrets et d'informateurs.

Le conflit entre l'Iran et Israël a toujours eu quelque chose d'un peu déconcertant. Ces deux pays ne sont pas voisins et il n'existe entre eux aucun différend territorial. Dans une région dominée par les Arabes, ils représentent tous deux des ethnies minoritaires et leurs cultures religieuses respectives se nourrissent de la mémoire d'antiques persécutions ; tous deux cultivent un sentiment de solitude et de vulnérabilité existentielle, propageant une image d'eux-mêmes qui étonne et scandalise souvent des voisins bien plus vulnérables qu'eux. Lorsque le shah était à la tête de l'Iran, les deux nations étaient alliées. Mais au cours de ses dernières années au pouvoir, l'héritier de la dynastie Pahlavi s'inquiétait de plus en plus de l'expansionnisme et de l'arrogance d'Israël, allant même jusqu'à mettre en garde le public étatsunien contre l'influence du lobby sioniste.

« La route vers Jérusalem passe par Kerbala »

Après la révolution, l'ayatollah Khomeini embrassa la cause palestinienne avec une ferveur sans égale dans le monde arabe, espérant ainsi transcender l'identité perse et chiite de son pays et gagner le soutien des peuples de la région à son idéologie anti-impérialiste. Pendant la guerre avec l'Irak (1980-1988), il mettait en avant l'idée que « la route vers Jérusalem passe par Kerbala », comme si la bataille contre Saddam Hussein était la première étape de la libération de la Palestine. Inversement, les Israéliens proclamaient que la voie vers la Pax Israeliana passait par un changement de régime à Téhéran. Nétanyahou est depuis longtemps un fervent partisan de la confrontation militaire avec la République islamique et, dans un message vidéo diffusé au début de l'offensive israélienne, il a lancé un appel explicite au peuple iranien : « En atteignant notre objectif, nous vous ouvrons également la voie de la liberté.5 »

Au début de la guerre, il y eut certes des Iraniens pour se réjouir de la mort de plusieurs responsables importants du régime dans des attaques ciblées, mais ils n'ont pas été nombreux à adhérer à la version israélienne de leur « libération », d'autant plus que les frappes contre l'Iran se faisaient de plus en plus chaotiques et aveugles. L'avant-dernier jour du conflit, les bombes israéliennes ont ciblé la prison d'Evin, symbole de tyrannie et d'oppression tant sous le régime du shah que sous celui de la République islamique. Soixante-dix-neuf personnes ont trouvé la mort dans cette attaque, dont des prisonniers et des membres de leur famille venus leur rendre visite. Beaucoup d'Iraniens étaient furieux que leur soi-disant « libérateur » ait ainsi massacré certaines des personnes qui avaient le plus souffert de la répression des mollahs.

Le régime, un rempart contre les puissances étrangères

L'un des effets immédiats de l'offensive conjointe israélo-étatsunienne a été de renforcer un discours que, hier encore, beaucoup d'Iraniens percevaient comme de la propagande grotesque : l'idée que, quels que soient ses défauts, le régime était un rempart contre les puissances étrangères désireuses de transformer leur pays en une nouvelle Libye, une nouvelle Syrie, un nouvel Irak ou, pire encore, un nouveau Gaza, en y fomentant un changement de régime ou des conflits ethniques. C'est ce sentiment diffus qu'a exprimé un dissident iranien, Sadegh Zibakalam, en déclarant que « même si nous faisons partie de l'opposition, nous ne pouvons rester indifférents à une invasion de notre patrie ». Le régime a su habilement exploiter ces sentiments nationalistes qui se nourrissent de la mémoire collective des complots étrangers, notamment le coup d'État de 1953 contre le premier ministre Mohammed Mossadegh, orchestré par la CIA et les Britanniques.

Lorsque Khamenei a fait sa première apparition publique depuis le début de la guerre à l'occasion d'une cérémonie pour la fête chiite d'Achoura, c'est une chanson patriotique sur la grandeur de l'Iran qui a été interprétée à sa demande à la place de l'hymne religieux habituel. Et depuis l'offensive israélienne, la décision de Téhéran de ne plus coopérer avec l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) bénéficie d'un soutien populaire considérable. Malgré le triomphalisme de Trump, la « guerre des douze jours », loin d'avoir mis fin à la quête de l'arme nucléaire par l'Iran, risque fort de l'accélérer.

Ce qui n'empêche probablement pas Israël de préférer une telle situation à un accord diplomatique qui permettrait à Téhéran d'enrichir de l'uranium dans le cadre d'un programme nucléaire civil, mettant fin aux sanctions et entraînant la réintégration de l'Iran dans l'ordre international. Israël a en effet toujours privilégié l'affirmation unilatérale de sa puissance militaire sur la diplomatie, et son contrôle désormais total sur l'espace aérien de l'Iran, de l'Irak, du Liban et de la Syrie lui garantit une marge de manœuvre presque illimitée.

Régionalisation de la stratégie de Tel-Aviv

Robert Malley, l'un des négociateurs d'Obama dans le cadre du JCPOA, m'a expliqué que « l'issue la plus probable du conflit sera une situation sans guerre ni paix, avec davantage de frappes unilatérales ». La République islamique fera le gros dos et privilégiera la préservation du régime tout en espérant obtenir un jour un accord plus favorable, tandis qu'Israël frappera l'Iran dès qu'il percevra la moindre menace. « C'est la régionalisation de la stratégie dite “tondre la pelouse” telle qu'elle est pratiquée à Gaza et au Liban », explique Malley. Et dans le cas de la Syrie, où Israël a mené des frappes répétées, construit neuf bases militaires et expulsé des centaines de personnes de leurs foyers pour consolider ses positions :

cela va au-delà d'un simple passage à la tondeuse — cela revient à raser tout ce qui dépasse. Non seulement il n'y a aucune preuve d'intentions agressives de la part de Damas, mais le gouvernement d'Al-Charaa a émis des signaux très clairs de sa volonté de conciliation. Rien n'y fait : Israël a continué à attaquer sous prétexte de neutraliser de prétendues caches d'armes et occupe plusieurs zones du sud de la Syrie. Tout cela, ils le font simplement parce qu'ils peuvent se le permettre et que Damas n'est pas en mesure de réagir.

L'extension de la stratégie de la tondeuse au niveau régional pourrait toutefois finir par coûter cher à Israël au niveau diplomatique. Avant le 7 octobre 2023, tout semblait indiquer qu'on allait vers une normalisation de ses relations avec les pays du Golfe. Mais la dévastation de Gaza a suscité la colère de la jeunesse arabe, et les gouvernements de la région, qui voyaient hier en Israël un contrepoids utile aux ambitions de l'Iran, ont désormais le sentiment que son agressivité et son aventurisme n'ont pas de limites. Comme l'explique Mohammed Baharoon, directeur du Public Policy Research Center de Dubaï, « aujourd'hui, le fou armé, c'est Israël, pas l'Iran »6. Les raids brutaux israéliens en Syrie et l'insistance d'Israël à conserver le plateau du Golan n'incitent guère Al-Charaa à coopérer. Le Liban n'est pas non plus pressé de signer un accord qui serait automatiquement rejeté par le Hezbollah, une organisation qui dispose toujours d'une importante base électorale et d'un arsenal affaibli mais non négligeable. Du côté de l'Arabie saoudite, Mohammed Ben Salmane (MBS) — qui souhaite faire de son royaume le leader du monde arabe — n'est pas prêt à prendre le risque de s'aliéner la jeunesse saoudienne, horrifiée par les massacres à Gaza, en normalisant ses relations avec Tel-Aviv. D'autant que, comme le souligne Malley, « il peut obtenir d'Israël une grande partie de ce dont il a besoin en matière de renseignement et de coopération sécuritaire sans payer le prix qu'impliquerait une telle normalisation ».

Le scénario le plus probable est que MBS continuera à se concentrer sur l'amélioration de ses relations avec l'Iran. Le hard power, la puissance militaire brute, ne peut pas résoudre tous les problèmes en l'absence de soft power, d'entregent diplomatique et de légitimité politique. Mais les exigences de la diplomatie ne semblent guère préoccuper Nétanyahou et l'establishment politique israélien, pas plus que l'effondrement de la réputation morale de leur pays suite à la destruction gratuite de Gaza. Ils se contentent de balayer les critiques d'un revers de main : le monde a toujours été contre nous. En réalité, Israël continue à bénéficier du soutien de tous les occupants de la Maison Blanche et de la plupart des pays occidentaux, malgré quelques inflexions récentes.

Les Palestiniens à l'abandon

La guerre de douze jours n'a fait qu'accentuer le sentiment douloureux d'abandon ressenti par les Palestiniens. Pendant un certain temps, on a pu croire que la position de l'Europe sur la guerre menée par Israël à Gaza était en train d'évoluer. Lorsqu'en mars 2025, Israël a rompu unilatéralement le cessez-le-feu, les responsables européens qui s'étaient tus jusque-là ont commencé à s'exprimer — ce même en Allemagne, pays pourtant peu enclin à critiquer Tel-Aviv. Une série d'initiatives diplomatiques ont été envisagées, notamment une conférence de l'ONU sur un État palestinien présidée par la France et l'Arabie saoudite. Et puis Israël a attaqué l'Iran. « En un clin d'œil, m'a confié Mohammed Shehada, un analyste palestinien basé à Copenhague, tout a été suspendu. Ma boîte mail a été inondée d'annonces d'événements annulés. Les gens semblaient presque ravis de ne plus avoir à parler de Gaza. » Shehada est issu d'une grande famille de Gaza qui, depuis la guerre, a perdu un nombre considérable de membres. Un seul homme politique européen lui a exprimé son regret que Gaza passe de nouveau aux oubliettes : un Norvégien. Ce n'est qu'après l'entrée en guerre de Washington que ses contacts ont émis quelques remarques critiques, l'un deux admettant toutefois que « si les États-Unis avaient attaqué l'Iran en premier, nous l'aurions condamné. Mais comme c'est Israël, c'est beaucoup plus difficile. »

La destruction de Gaza n'en finit pas — il est presque obscène de parler de « guerre » pour qualifier un conflit aussi déséquilibré. La majorité de ses habitants ont été contraints de se réfugier au sud, dans une bande de terre qui représente environ 15 % du territoire. L'eau potable est rare, le lait en poudre introuvable, les eaux usées envahissent les rues et le bourdonnement incessant des drones qui tournent au-dessus des têtes des Gazaouis est insupportable. Pendant la guerre avec l'Iran, l'armée israélienne a tué des centaines de civils qui faisaient la queue pour obtenir l'aide alimentaire distribuée par la Gaza Humanitarian Foundation (GHF), un organisme basé aux États-Unis, soutenu (et sans doute financé) par Israël et employant des mercenaires. Les points de distribution de la GHF jouxtent des zones militaires et, pour y accéder, il faut effectuer de long et difficiles trajets rendus encore plus pénibles par la faim.

Risquer sa vie pour se nourrir

Comme l'explique Shehada, « les gens ont désormais parfaitement compris que pour obtenir de la nourriture, il faut littéralement risquer sa vie ». Ce type de massacres, qui aurait fait scandale il y a dix ans, est désormais monnaie courante. Le 30 juin, l'armée israélienne a tué 41 personnes au café Al-Baqa, un établissement très fréquenté au bord d'une plage du nord de Gaza. Elle a assassiné plus de 70 professionnels de santé au cours des mois de juin et juillet, dont le chirurgien Marwan Al-Sultan, directeur de l'hôpital indonésien, dernière infrastructure médicale encore en activité dans le nord de Gaza (et qui a fermé ses portes en mai dernier).

D'après les autorités sanitaires locales, la guerre aurait fait plus de 62 000 morts jusqu'à présent, dont près de 19 000 enfants. Afin de discréditer le ministère de la santé de Gaza, Israël prétend qu'il est « contrôlé par le Hamas », mais, comme l'observent une série d'experts en santé publique d'autres pays, ses chiffres sont sans doute largement sous-estimés, car ils n'incluent pas les personnes disparues sous les décombres, ni les décès indirects dus à la maladie, à la malnutrition ou au manque de soins. En outre, les Palestiniens se sont bien rendu compte que les frappes israéliennes contre Gaza étaient beaucoup plus systématiques et indiscriminées qu'en Iran ou même au Liban, ce qui témoigne du mépris dans lequel ils sont tenus.

L'historien français Jean-Pierre Filiu s'est rendu à Gaza avec Médecins sans frontières (MSF) du 19 décembre 2024 au 21 janvier 2025 et a publié un récit poignant de son séjour7. « J'ai beau avoir fréquenté par le passé quelques théâtre de guerre, de l'Ukraine à l'Afghanistan, en passant par la Syrie, l'Irak et la Somalie, écrit-il, je n'ai jamais, au grand jamais, rien expérimenté de similaire. » Déjà harcelés par la faim et le désespoir, les habitants de Gaza doivent en outre payer des prix astronomiques du fait de l'essor des bandes criminelles encouragées par les autorités israéliennes, qui fournissent des kalachnikovs au clan de Yasser Abou Shebab, un natif de Rafah impliqué dans des réseaux de contrebande et dont on dit qu'il a des liens avec l'État islamique.

« À Gaza, nous avons activé des factions qui s'opposent au Hamas, a expliqué Nétanyahou. Qu'y a-t-il de mal à cela ? » (En réalité, les agissements d'Abou Shebab semblent avoir favorisé un regain de soutien au Hamas, qui était pourtant tombé en disgrâce auprès des Gazaouis ces derniers temps.) Outre les expulsions, les meurtres, la famine et l'humiliation, cette promotion de la délinquance par Israël évoque la « zone grise » jadis décrite par Primo Levi, un régime de non-droit dans lequel les membres d'un groupe persécuté sont enrôlés pour surveiller, brutaliser et, parfois, assassiner les membres de leur propre communauté. Cette situation est devenue une caractéristique fondamentale de la domination israélienne à Gaza.

Dans Les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits, publié en 2013, Gilbert Achcar, un universitaire marxiste d'origine libanaise, écrivait à propos de la Nakba de 1948 : « On ne saurait dire à bon droit que le “déracinement” des Palestiniens […] soit d'une ampleur et d'une horreur exceptionnelles. » Comparée à la brutalité de l'armée française en Algérie, « l'armée israélienne fait pâle figure ». Mais dans son nouveau livre, Gaza, génocide annoncé (La Dispute, 2025), Achcar reconnait qu'il lui serait aujourd'hui impossible d'écrire ces mêmes lignes sur les actions israéliennes. La catastrophe de ces deux dernières années dépasse de loin celle de la Nakba et mérite selon lui d'être désigné d'un terme arabe encore plus fort : Karitha (le désastre).

« De victoire en victoire jusqu'à la mort »

Les conséquences de la Karitha se font déjà sentir bien au-delà de Gaza : en Cisjordanie, où militaires et colons israéliens ont mené une campagne intense d'expulsions et d'assassinats (plus d'un millier de Palestiniens de Cisjordanie ont été tués depuis le 7 octobre 2023) ; à l'intérieur même d'Israël, où les citoyens palestiniens sont soumis à un régime de plus en plus agressif d'ostracisme et d'intimidation ; dans l'ensemble de la région, où Israël s'est imposé comme une nouvelle Sparte ; et dans le reste du monde, où l'incapacité des puissances occidentales à condamner les actions d'Israël — et encore moins à y mettre fin — détruit la crédibilité de l'ordre fondé sur le droit qu'elles prétendent défendre.

Au lendemain de la guerre de 1967, l'essayiste marxiste juif Isaac Deutscher avait évoqué une expression allemande, « Man kann sich totsiegen », qu'on pourrait traduire comme « de victoire en victoire jusqu'à la mort »8. Une formule qui décrit tout aussi bien les guerres actuelles d'Israël, et ce pour des raisons similaires. Comme me l'a expliqué Yezid Sayigh, un analyste palestinien basé à Beyrouth :

À moins qu'Israël ne décide d'expulser de force des centaines de milliers, voire des millions de Palestiniens vers l'Égypte ou la Jordanie, il ne pourra pas surmonter le principal obstacle à la colonisation totale, à savoir le fait que les Palestiniens sont toujours là, à Gaza comme en Cisjordanie. Autrement dit, Israël s'est engagé dans une voie pour laquelle il n'a d'autre solution qu'une “solution finale”, et les solutions finales ne sont pas faciles à mettre en œuvre. Je ne pense pas qu'Israël sera capable d'aller aussi loin qu'Hitler dans ce sens, mais nous sommes plus proches d'une telle situation que nous ne l'avons jamais été et, en Cisjordanie, les colons commencent à jouer le rôle de gauleiters9 d'un nouvel ordre d'une brutalité sans précédent.

Toujours selon Sayigh, « dans un monde où la droite et l'extrême droite ont partout le vent en poupe », Israël s'en tire plus facilement face aux critiques grâce au nombre croissant d'admirateurs de son modèle d'ethno-nationalisme, de discrimination raciale et de pure violence qu'on trouve aussi bien en Occident, qu'en Amérique latine ou en Inde. « Israël ne rencontre pas non plus beaucoup d'opposition », ajoute Sayigh, de la part de forces « centristes » et libérales qui ont favorisé la mise en place de « cadres juridiques très restrictifs contre toute forme de dissidence et de protestation publiques, non seulement à propos de la Palestine, mais aussi contre la militarisation de la police et les empiètements croissants de l'exécutif sur le système judiciaire ».

L'alibi fallacieux de l'antisémitisme

Il est facile de tourner en dérision les absurdités racistes et les contorsions linguistiques de l'administration Trump lorsqu'elle ouvre les bras aux fermiers blancs d'Afrique du Sud en tant que soi-disant « réfugiés » fuyant un « génocide » anti-blanc (alors même que Washington continue à financer une guerre génocidaire au Proche-Orient) ; ou lorsque, le 8 juin 2025, le vice-directeur de cabinet de la Maison Blanche, Stephen Miller, remarquant la présence de « d'une grande quantité de drapeaux étrangers » lors d'une manifestation contre les expulsions à Los Angeles, qualifie la métropole californienne de « territoire occupé ». Mais en matière d'abus de langage, ni la Maison Blanche ni l'extrême droite n'ont le monopole des manipulations du mot « antisémitisme ».

Comme l'écrit l'historien britannique Mark Mazower dans un essai à paraître aux éditions La Découverte en septembre 2025, Antisémitisme : métamorphoses et controverses, au lendemain du 7 octobre 2023, « personne ne voulait être traité d'antisémite, et pourtant, si l'on en croyait les experts, les antisémites étaient partout. À leurs yeux, Manhattan, c'était Berlin à la veille de la Nuit de Cristal ». Au cours des dernières années, aucun autre mot n'a autant contribué à favoriser les attaques contre la liberté académique et intellectuelle, les actes de répression, les arrestations et les expulsions. À propos des manifestations de solidarité avec la Palestine dans le sillage du 7 octobre 2023, Ross Barkan écrit :

Ce qui est frappant dans cette conjoncture, écrit Ross, c'est à quel point les choses ont changé depuis les manifestations de Black Lives Matter en 2020. En à peine plus de trois ans, les institutions les plus influentes du champ universitaire, du monde des arts et de la finance multinationale sont passées d'une complaisance totale envers le zèle activiste des jeunes protestataires à une tentative féroce de les réduire au silence. La différence, bien entendu, c'est la cause que ces jeunes militants embrassent10.

Au début du XXe siècle et jusque dans les années 1950, le combat contre l'antisémitisme était une cause progressiste qui voyait la gauche et le mouvement pour les droits civiques alliés à d'autres mouvements luttant contre l'ethno-nationalisme et la discrimination raciale. Aujourd'hui, aux États-Unis mais aussi dans certains pays d'Europe occidentale, il est en passe d'être annexé par une droite autoritaire qui entend démanteler la démocratie pour faire prévaloir son nationalisme ethnique. Rien d'étonnant à ce que les plus grands admirateurs d'Israël soient Trump, le Fidesz de Viktor Orbán en Hongrie et le Rassemblement national en France. L'anti-antisémitisme sert désormais les mêmes objectifs que l'antisémitisme (et l'anticommunisme) hier.

Trump et ses alliés continuent à cultiver des liens étroits avec de véritables antisémites — le néonazi Nick Fuentes, le rappeur Kanye West, l'influenceur masculiniste Andrew Tate et autres figures de l'alt-right — tandis que des responsables juifs tels que Jonathan Greenblatt, directeur de l'Anti-Defamation League, ne voient aucune raison de s'inquiéter lorsqu'Elon Musk fait le salut hitlérien, de même qu'ils applaudissent la tentative d'expulsion d'activistes étudiants de Columbia University tels que Mahmoud Khalil ou Mohsen Mahdawi. Les organisations juives traditionnellement proches d'Israël sont devenus les auxiliaires incontournables d'un mouvement qui vise à priver de leur citoyenneté, puis à expulser, les protestataires nés à l'étranger, souvent sur la base d'accusations fallacieuses d'antisémitisme.

La question palestinienne remplace la question juive

La question palestinienne occupe désormais aux États-Unis une place presque aussi importante que la question juive en Europe du temps où les démocraties du Vieux Continent étaient confrontées à la menace du fascisme. Tout comme la question juive, elle est intimement mêlée à d'autres objets de préoccupation : antiracisme, liberté intellectuelle, citoyenneté, droit de réunion, cosmopolitisme, justice sociale, opposition à l'autoritarisme de droite et au néolibéralisme. L'illustration la plus frappante de cette importance croissante est la victoire de Zohran Mamdani aux primaires démocrates pour la mairie de New York. Mamdani est un progressiste musulman de 33 ans qui a mené une campagne brillante en mettant l'accent sur les besoins des secteurs populaires, pour qui le coût de la vie dans la métropole est devenu inabordable. En faisant cause commune avec Brad Lander, un progressiste juif11, il a engrangé 56 % des voix au second tour, dont une partie importante de la communauté juive, emportant une victoire décisive contre l'ancien gouverneur de New York Andrew Cuomo. Ce dernier était soutenu par la majeure partie de l'establishment new-yorkais malgré les accusations de harcèlement sexuel qui pèsent sur sa carrière politique.

Non seulement la machine électorale démocrate et le New York Times, qui a publié une série de pseudo-reportages purement diffamatoires sur Mamdani, détestent ce dernier en raison de ses convictions socialistes, mais ils sont particulièrement hostiles à son opposition à l'occupation israélienne et à ses critiques de la guerre à Gaza. Dans les dernières semaines de la campagne et depuis lors, Mamdani s'est vu qualifié d'antisémite, de djihadiste et de partisan des attentats du 11— Septembre simplement parce qu'il parle d'« apartheid » et de « génocide » en Palestine et parce qu'il refuse de dire qu'il soutient le « droit d'Israël à exister en tant qu'État juif ». Il a déclaré soutenir son droit à exister en tant qu'« État faisant respecter l'égalité des droits », une position qui, du point de vue des sionistes conservateurs, équivaut à appeler à jeter les Juifs à la mer.

Pour Andy Ogles, un législateur républicain représentant le Tennessee au Congrès, « Zohran “little Muhammad” Mamdani est un antisémite, un socialiste, un communiste qui va détruire la grande ville de New-York. Il doit être EXPULSÉ. » Trump, qui a lui aussi couvert le candidat progressiste d'insultes sur les réseaux sociaux, a déclaré vouloir enquêter sur le cas Mamdani. Le Betar, une organisation sioniste d'extrême-droite qui a fourni à l'administration Trump une liste d'étudiants pro-palestiniens à expulser, a exhorté les juifs à évacuer immédiatement la ville en cas de victoire du candidat musulman. Face à ces attaques, l'establishment démocrate modéré s'est déclaré aux abonnés absents, et certains de ses membres se sont même fait l'écho des calomnies républicaines. Mais Mamdani a tenu bon, soutenu par une équipe composée de militants de gauche comprenant à la fois des Juifs et des musulmans. Il occupait même la deuxième position dans les préférences des électeurs démocrates juifs, une évolution encourageante qui montre que, pour une bonne partie des juifs new-yorkais, l'antisionisme de Mamdani n'est pas un problème.

Il pourrait même en fait être un atout, car, comme l'écrivait récemment Peter Beinart, directeur de la revue progressiste juive Jewish Currents, le soutien à Israël est devenu « un symbole de la pusillanimité et de la faible crédibilité des élites du parti [démocrate]  ». Selon l'institut de sondages Gallup, seul un démocrate sur trois a une opinion favorable d'Israël. Alors que les dirigeants du parti — notamment le sénateur Chuck Schumer et le député de New York Hakeem Jeffries, qui ont tous deux initialement hésité à défendre Mamdani contre les accusations d'antisémitisme et n'ont toujours pas apporté leur soutien à sa candidature à la mairie — s'opposent à tout conditionnement de l'aide militaire étatsunienne à Israël, près de la moitié des électeurs démocrates estiment qu'elle devrait être fortement réduite.

On observe une dynamique similaire au Royaume-Uni, où une vigoureuses campagne de solidarité avec la Palestine exerce une pression croissante sur le gouvernement travailliste. Là aussi, la répression des voix dissidentes et des protestataires s'est intensifiée. Le réseau militant Palestine Action a été classé comme organisation terroriste et le duo musical Bob Vylan fait l'objet d'une enquête pénale pour avoir entonné sur scène le slogan « Mort à l'armée israélienne » lors du festival de Glastonbury fin juin. De son côté, le gouvernement britannique continue de fournir à Israël des pièces détachées pour les avions F35 qui bombardent Gaza.

Au-delà du désespoir ?

Quant à la population de Gaza, de Cisjordanie et de Jérusalem-Est, sans parler des citoyens palestiniens d'Israël, près de deux ans après le début du conflit, on ne sait toujours pas si les immenses sacrifices consentis pendant la guerre les rapprocheront de leur libération ou de la création d'un État palestinien. Pour Gilbert Achcar l'attaque du 7 octobre 2023 a été « la plus grave erreur de calcul de l'histoire de la lutte anticoloniale ». On peut affirmer sans risque de se tromper qu'au moins dans un avenir prévisible, elle a fait reculer la lutte palestinienne, même si celle-ci se trouvait dans une impasse totale avant le 7 octobre 2023 avec notamment la perspective d'un accord entre Tel-Aviv et Riyad.

L'opération « Déluge d'Al-Aqsa » a uni les juifs israéliens dans une vaste coalition belliciste au lieu de semer la division en leur rangs ; elle a joué en faveur d'Israël et de son énorme puissance militaire, et lui a donné un prétexte non seulement pour raser Gaza et étendre ses opérations en Cisjordanie, mais aussi pour neutraliser l'Axe de la résistance, à savoir le Hezbollah, les Houthis et l'Iran. Certes, selon Yitzhak Brik, général de division à la retraite, la branche militaire du Hamas à Gaza a recruté plus de combattants qu'Israël n'en a tués depuis le 7 octobre 2023, retrouvant ainsi son potentiel d'avant la guerre. Le simple fait d'avoir survécu permet au Hamas de crier victoire. Néanmoins, malgré tous les efforts de ses dirigeants pour présenter les conséquences de la guerre sous un jour favorable, il est difficile de faire passer le génocide de son propre peuple pour une victoire, quand bien même on a au moins réussi à attirer ainsi l'attention du monde entier.

Le massacre du 7 octobre 2023 a toutefois mis à nu l'illusion selon laquelle Israël pouvait continuer à asservir les Palestiniens sans provoquer de réaction. Cette illusion était au cœur d'un « processus de paix » qui n'en a jamais fini de commencer. Dans leur ouvrage sur l'échec de ce processus, Tomorrow Is Yesterday, (« Demain, c'est hier ») Robert Malley et Hussein Agha12, qui ont travaillé sur la question respectivement pour le gouvernement étatsunien et pour les négociateurs palestiniens, décrivent la guerre de Gaza comme « une formidable revanche du passé ». Ce « retour du passé », écrivent-ils, a été « un camouflet pour les espoirs que beaucoup ont nourri », y compris les auteurs de ce triste constat. Mais selon eux, « la question n'est pas tant de savoir pourquoi les choses se sont passées ainsi, mais pourquoi tant de gens ont persisté si longtemps à croire qu'il pouvait en être autrement ».

Les erreurs des diplomates

Négligeant les cicatrices laissées par 1948 au profit de la question apparemment plus « gérable » des frontières de 1967, « les diplomates ont multiplié les efforts pour faire prononcer aux dirigeants palestiniens et israéliens les mots magiques qu'ils attendaient d'eux, les encensant ou les excommuniant ensuite en fonction de leurs propos à ce sujet ». On a proclamé haut et fort les vertus du processus de paix et le caractère inévitable d'une solution à deux États sur la base des frontières de 1967, un peu de la même manière qu'on a exalté les vertus et le caractère inévitable de la « démocratie libérale » après 1989. Ce dogme de la « fin de l'histoire » n'offrait pas d'autre option. Pendant ce temps, tous ceux qui refusaient de prononcer les mots magiques — les islamistes palestiniens, mais aussi les colons et les juifs religieux — envisageaient un tout autre avenir, qui ressemblait davantage à leur passé préféré.

Pour les juifs israéliens, l'attaque du Hamas n'était pas seulement choquante, elle était incompréhensible ; elle évoquait un retour à la violence de la révolte arabe de 1936-1939 et des affrontements intercommunautaires sous le mandat britannique. Mais, comme l'écrivait Walter Benjamin, « lorsque l'on s'étonne que les événements que nous sommes en train de vivre soient “encore” possibles aujourd'hui […] on n'avance guère vers la connaissance — si ce n'est à la connaissance du fait que la vision de l'histoire qui a suscité cet étonnement est intenable »13. Au lieu de remettre en question leur vision de l'Histoire, la plupart des juifs israéliens se sont réfugiés dans la certitude immémoriale et fataliste que le 7 octobre 2023 était un pogrom, une répétition des persécutions subies par leurs ancêtres en Europe.

L'étape suivante, la déshumanisation des Palestiniens de Gaza, a été facile à franchir, car elle était une conséquence logique du racisme anti-arabe inculqué aux Israéliens dès leur plus jeune âge. En témoigne par exemple ce post du comédien israélien Gil Kopatz : « Si vous nourrissez les requins, ils finiront par vous manger. Si vous nourrissez les Gazaouis, ils finiront par vous manger. Je suis favorable à l'extinction des requins et à l'extermination des Gazaouis. […] Ce n'est pas un génocide, c'est un pesticide14. » Selon un sondage commandité par l'université Penn State, plus de 80 % des Juifs israéliens sont désormais favorables à l'expulsion des Gazaouis. Pas question d'exprimer la moindre compassion pour les Palestiniens, sauf chez une frange marginale d'activistes radicaux. Lorsque le député Ayman Odeh a publié un tweet célébrant un récent échange de prisonniers, il a été dénoncé pour avoir mis apparemment sur le même plan le sort des Palestiniens emprisonnés et celui des otages juifs : « Ta présence pollue la Knesset », lui a déclaré un collègue parlementaire.

La dérive autoritaire et de plus en plus fasciste de la politique israélienne, qui date de bien avant octobre 2023, est certainement effrayante, mais pas surprenante. Ce qui est surprenant, ou du moins remarquable, c'est que la guerre de Gaza ait suscité si peu de réflexion chez les décideurs politiques occidentaux, qui continuent de s'accrocher à l'idée d'une solution à deux États et à l'illusion qu'un dirigeant israélien pourrait être un jour persuadé de soutenir la création d'un État palestinien. « La guerre de Gaza offre une occasion d'engager une réflexion profonde, lucide et honnête, écrivent Malley et Agha, car c'est bien à ce moment-là que tout a dérapé ». En lieu de quoi, « le monde d'après le 7 octobre est construit sur des mensonges », ceux de Washington étant « les plus ahurissants parce que les moins nécessaires ». Et le principal mensonge des États-Unis est celui qui prétend qu'ils font tout leur possible pour protéger la population de Gaza contre les armes qu'eux-mêmes livrent à Israël.

Dans de nombreuses capitales du Proche-Orient, on a senti plus de soulagement que de désespoir à l'idée de prendre congé de Biden — ou de Biden/Obama, comme le percevaient souvent les dirigeants arabes. […] Ce qu'ils reprochaient aux administrations démocrates, c'était l'ineptie de leurs prétentions morales, la vacuité de leurs expressions d'empathie et l'absence de courage dans la défense de leurs convictions : si vous ne comptez pas lever un seul doigt pour les Palestiniens, ayez du moins la décence de ne pas faire semblant de vous en préoccuper. Au moins, avec Trump, on savait à quoi s'en tenir.

Et Trump leur a réservé quelques surprises agréables : il a levé les sanctions contre la Syrie, négocié directement avec le Hamas et même envisagé d'éliminer certaines sanctions contre Téhéran. Lorsque le président étatsunien décrit Israël et l'Iran comme deux pays « qui se battent si violemment et depuis si longtemps qu'ils ne savent plus ce qu'ils font », cette brutale vérité est sans doute appréciée par certains acteurs régionaux. « Le fait que Trump ne se sente pas redevable à l'establishment diplomatique traditionnel signifie que ses instincts ne sont pas inhibés par la toile d'araignée de réflexes poussiéreux qui ont obscurci la pensée des diverses administrations démocrates et républicaines, m'a confié Malley. Reste qu'à ces croyances vétustes, il n'a pas substitué une pensée innovante, mais des impulsions personnelles capricieuses ».

Le modèle irlandais de négociations

Que faudrait-il pour que des négociations entre Juifs israéliens et Arabes palestiniens aboutissent ? Pour Malley et Agha elles devraient inclure « les puissantes factions qui estiment que ce qui a été discuté jusqu'à présent est contraire à leurs convictions les plus profondes », à savoir les intransigeants des deux camps, islamistes palestiniens, colons juifs et ultra-orthodoxes. Mieux vaut s'engager dans une conversation sans but prédéfini, sans horizon clair ni quête a priori d'une « solution ». Dans un tel processus, ces factions pourraient même finir par trouver un moyen de coexister sur le même territoire sans renoncer à leurs aspirations ultimes, comme l'ont fait les catholiques et les protestants d'Irlande du Nord depuis l'accord du Vendredi saint en avril 1998.

Et que faudrait-il pour que de telles discussions aient lieu ? Les Israéliens, qui sont plus isolés mais aussi plus puissants que jamais, n'y sont évidemment pas favorables. Comme l'écrivait dans Haaretz Michael Sfard, avocat et défenseur des droits humains, depuis la guerre avec l'Iran, les juifs israéliens « s'enivrent de slogans triomphalistes et baignent dans un état d'exaltation militariste15 ». La fin des souffrances des Gazaouis ou la création d'un État palestinien sont les derniers de leurs soucis. Depuis le 7 octobre 2023, nous ne pourrons plus jamais faire confiance aux Palestiniens, affirment-ils. Les Palestiniens, de leur côté, ont encore moins de raisons de faire confiance aux Israéliens après le génocide qu'ils ont perpétré à Gaza, sans parler de la campagne de plus en plus violente de colonisation de la Cisjordanie, qui a chassé des dizaines d'habitants arabes de leurs foyers — le plus grand déplacement de population depuis 1967.

Quand bien même les deux parties accepteraient de s'asseoir à la même table, qui servirait de médiateur ? L'asymétrie entre les belligérants est largement en faveur d'Israël, et, dans les processus de négociation, les États-Unis ont toujours agi en tant que défenseurs de l'État juif. Malley et Agha en sont bien conscients. Malgré sa tonalité généralement sombre et sans concession, les conclusions de leur livre semblent toutefois encore trop optimistes. Qu'est-ce qui pourrait pousser des ennemis aussi acharnés à se parler, surtout après le génocide de Gaza ? Et en supposant qu'ils soient prêts à le faire, qu'est-ce que cela changerait ? Les circonstances ne semblent guère favorables, c'est le moins qu'on puisse dire.

Pourtant, certaines réalités de base sont en train de changer, et avec elles l'équilibre des forces. Le régime d'occupation, d'apartheid, de nettoyage ethnique et, désormais, de génocide, pratiqué par Israël a érodé son capital moral. Même le chancelier Friedrich Merz, chrétien-démocrate et partisan d'une ligne d'alignement sur Israël, a annoncé le 8 août 2025 que le gouvernement allemand suspendait les exportations d'« équipements militaires pouvant être utilisés dans la bande de Gaza », une mesure appuyée par les deux tiers de la population. L'opposition à ce régime est de plus en plus forte dans le monde, et elle a commencé à se faire entendre à travers une nouvelle génération de militants et de politiciens progressistes. Face à la vue des enfants affamés à Gaza, et la continuation sans fin de la guerre meurtrière d'Israël, le président Emmanuel Macron, suivi par le premier ministre britannique Keir Starmer, ont déclaré leur intention de reconnaître la Palestine comme un État.

Reste qu'il est extrêmement difficile d'imaginer le démantèlement du système d'apartheid israélien, ou bien l'émergence, dans un avenir proche, d'une force capable de défier sérieusement l'hégémonie d'Israël. Dans un monde qui se caractérise par la montée de l'autoritarisme et de l'ethno-nationalisme et l'effondrement des règles de droit, l'État dirigé par Nétanyahou, féroce et sans pitié, fait figure de pionnier plutôt que de cas isolé.

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Traduit de l'anglais par Marc Saint-Upéry.
Cet article a été initialement publié par la London Review of Book.


1Elisabeth Bumiller, «  Iran and the Specter of Iraq : ‘We Bought All the Happy Talk'  », The New York Times, 18 juin 2025.

2Larissa Howie, «  Trump compares himself to Truman after Iran attack  », MSN, juin 2025.

3«  Tucker Carlson interviewe le président iranien Mosoud Pezeshkian  », YouTube, 8 juillet 2025.

4«  Trump praises Syrian leader as « attractive, tough guy »  », vidéo Guardian News, 15 mai 2025.

5«  Prime Minister Benjamin Netanyahu Addresses the Iranian People  », 13 juin 2025.

6Cité dans Vivian Nereim, «  In Attacking Iran, Israel Further Alienates Would-Be Arab Allies  », The New York Times, 18 juin 2025.

7Jean Pierre-Filiu, Un historien à Gaza, Les Arènes, Paris, 2025.

8The Non-Jewish Jew : And Other Essays, Verso, 2017.

9NDLR. Chef de district, dans l'Allemagne hitlérienne.

10Ross Barkan, Fascism or Genocide : How a Decade of Political Disorder Broke American Politics, Verso, Londres/New York, 2025.

11NdT : Les deux candidats se sont soutenus mutuellement dans le cadre du système de vote préférentiel adopté lors des primaires démocrates.

12Hussein Agha et Robert Malley, Tomorrow Is Yesterday : Life, Death, and the Pursuit of Peace in Israel/Palestine, Farrar, Straus and Giroux, New York, 2025.

13Walter Benjamin, Œuvres, III, Thèse VIII, Gallimard

14«  Israeli writer says aiding Gaza is like « feeding sharks »  », Middle East Eye, 25 avril 2025.

15«  No War With Iran Will Erase Israel's Crimes in Gaza. Don't Get Distracted  », 16 juin 2025.

Paris. Une soirée « républicaine » contre les musulmans et les Palestiniens

Un homme parle sur scène, avec des drapeaux français en arrière-plan.

La soirée « Pour la République, la France contre l'islamisme ! », qui a réuni droite dure et figures du Printemps républicain à Paris le 26 mars, a été l'occasion de fustiger pêle-mêle les musulmans, la gauche française ou les Palestiniens. Sous le haut patronage du ministre de l'intérieur et de celui des outre-mer, Bruno Retailleau et Manuel Valls.

Autour du Dôme de Paris, dans le 15e arrondissement, un impressionnant dispositif policier quadrille les entrées A et B en ce mercredi 26 mars. À l'occasion de l'événement « Pour la République, la France contre l'islamisme ! », les organisateurs ont réservé une salle pouvant accueillir environ 4 000 spectateurs.

Plusieurs caciques de la droite dure et du Printemps républicain ont fait le déplacement, comme François-Xavier Bellamy et Jean-Michel Blanquer. Deux ministres en exercice doivent intervenir : celui de l'intérieur, Bruno Retailleau, et celui des outre-mer, Manuel Valls. Selon le fascicule distribué à l'entrée, la République française serait confrontée à « l'apparition d'une nouvelle idéologie totalitaire qui s'exprime tant à l'extérieur qu'à l'intérieur de la Nation avec l'ambition de la disqualifier, voire de la détruire ». L'islamisme, puisque tel est le nom de la « nouvelle idéologie totalitaire », aurait pour but d'« instaurer une gouvernance totalitaire et oppressive » dans l'Hexagone.

19 heures. Alors que la moitié de la salle se cherche encore une place, Christian Estrosi s'avance sur la scène. L'homme a pour mission de chauffer un public distrait. Celui qui a quitté Les Républicains (LR) pour se rapprocher d'Emmanuel Macron, puis bifurquer vers les Horizons d'Édouard Philippe, a cinq minutes chrono. Séparatisme dans les piscines françaises, voile dans le sport, La France insoumise (LFI), qualifiée de « parti de la honte » et son eurodéputée franco-palestinienne Rima Hassan, le Hamas (prononcé « Khamas », par mimétisme avec les dignitaires israéliens), l'antisémitisme et enfin, le thème de la soirée : l'islamisme, dépeint comme une « cinquième colonne rampante comme une pieuvre » : tous ces thèmes sont débités avec virulence par le maire de Nice. Ce premier discours n'a rien à envier à un clip de campagne du Rassemblement national (RN) ou de Reconquête. Il est applaudi avec ferveur.

À l'origine de ce rassemblement, Elnet un lobby pro-israélien

Sur un écran géant est projetée la vidéo de présentation de l'événement. Une femme métisse aux cheveux bouclés déploie tout sourire un drapeau français alors que le mot « ensemble » s'affiche.

Le collectif « Pour la République », organisateur de l'événement, réunit : le collectif Femme Azadi fondé par Mona Jaffarian ; le Comité Laïcité République de Patrick Kessel, ami de Manuel Valls ; le Centre européen de recherche et d'information sur le frérisme (Cerif) de Florence Bergeaud-Blackler et le Centre de réflexion sur la sécurité intérieure (CRSI), tous deux financés par le milliardaire d'extrême droite Pierre-Édouard Stérin ; le think tank Laboratoire de la République créé par Jean-Michel Blanquer pour « gagner la bataille des idées contre le wokisme » ; Unité laïque, le comité de soutien à Boualem Sansal, écrivain algérien emprisonné à Alger, qui partage avec l'extrême droite le traitement idéologique réservé à l'islam et aux étrangers en France. On y trouve aussi Dhimmi Watch, en qualité de participant : un observatoire présidé par la conspirationniste britannique Bat' Yeor, à l'origine des néologismes « dhimmitude » et « Eurabia » utilisés par les extrêmes droites européennes pour désigner une prétendue soumission à l'islam. L'observatoire compte également Boualem Sansal parmi ses membres.

À leur tête, Agir ensemble, initiateur de l'événement. Créé après le le 7 octobre 2023, ce collectif, dirigé en France par Arié Bensemhoun, est une émanation d'Elnet France1, un lobby pro-israélien très actif à l'Assemblée nationale et au Sénat.

Agir ensemble n'en est pas à son premier coup d'essai. Sa conférence inaugurale le 18 décembre 2023 avait déjà pour thèmes « la République en danger » et « le 7 octobre, l'horreur et la guerre : le jour où le monde a changé ». Elle réunissait notamment Emmanuel Navon, directeur d'Elnet-Israël, et Éric Danon, ancien ambassadeur de France en Israël, participant à la soirée parisienne. Sa dernière « Master Class » en décembre 2024, animée par Julien Dray était titrée : « Mélenchon : histoire d'une trahison républicaine ». Le site propose également du contenu republié, dont les premières rubriques sont « Wokisme » et « Terrorisme ».

Si le logo d'Elnet France n'apparaît pas dans la liste des partenaires de la soirée, les liens sont clairs. Arié Bensemhoun, directeur général d'Agir ensemble et coordinateur de la conférence, est aussi directeur exécutif d'Elnet France. Dès les premiers instants de son discours, l'homme fait siffler LFI. « Ils sont les collabos des islamistes et des traîtres à la République », fustige-t-il, chaudement applaudi par la salle. « Certains pensent qu'on est encore dans les années 1920. Aujourd'hui, l'antisémitisme, c'est surtout la haine d'Israël portée par l'extrême gauche. » Tonnerre d'applaudissements. « Plus aucun Français n'est en sécurité en France, juif ou non, face à l'islamisme », lance-t-il.

« À bas le voile ! »

Sans transition, Bruno Retailleau est annoncé. À l'applaudimètre, l'arrivée du ministre de l'intérieur bat des records. La mine grave, les mains sur le pupitre, le ministre marque un temps. La salle retient son souffle. Il se décide finalement à briser le silence après quelques longues secondes : « Un seul cœur nous manque. » Nouveau temps de pause. « Vous savez, quelqu'un a écrit : “la meilleure façon de faire avancer l'islamisme, c'est de tout lui céder”, et cet homme c'est Boualem Sansal. » La salle claque des mains. Le romancier algérien, condamné en Algérie à cinq ans de prison ferme, est au cœur des tensions entre Alger et Paris.

Bruno Retailleau continue : « l'islamisme c'est le nouveau fascisme », « LFI tisonne la braise de l'antisémitisme en se servant de la cause palestinienne à des fins électorales », « le voile est un marqueur de soumission ». Le ministre salue les « courageux » députés présents dans la salle qui ont participé à la proposition de loi LR interdisant le port du voile dans le sport. Le texte, porté par l'exécutif, a été mis à l'agenda de l'Assemblée nationale, sans tenir compte de la réserve émise par les ministres des sports et de l'éducation nationale alertant contre le risque d'amalgame et appelant à s'en référer aux règlements intérieurs des fédérations sportives, qui proscrivent déjà les signes religieux. « Le sport est une grammaire universelle ! Vive le sport et à bas le voile ! », s'époumone-t-il sous les vivats.

Pour s'en prendre à l'Algérie sans la nommer, le ministre cite ensuite l'un des théoriciens du djihad international, lié à Al-Qaida : Abou Moussab Al-Souri. « Il a dit que l'Europe était le ventre mou de l'Occident », relate-t-il. Bruno Retailleau dit constater une perte de repères de la jeunesse française qui serait alimentée par une gauche ayant théorisé un sentiment de culpabilité vis-à-vis de l'histoire coloniale de la France. « On a dit, la France vous ne l'aimerez pas. C'est à cause de ces mouvements décoloniaux et wokistes, touillant dans les guerres mémorielles », résume-t-il. La salle semble apprécier la référence sourde à la guerre d'Algérie, objet de toutes les tensions et pressions quand un média français souhaite la traiter avec profondeur. Le chroniqueur Jean-Michel Aphatie a, par exemple, été sanctionné par la radio RTL, fin février dernier, pour avoir affirmé que le pouvoir colonial avait commis plusieurs massacres pendant la conquête de l'Algérie, comparables à celui d'Oradour-sur-Glane.

Noëlle Lenoir lui succède sur scène. L'ancienne ministre des affaires européennes entre 2002 et 2004, sous Jacques Chirac, et présidente du comité de soutien de Boualem Sansal, déclare à la tribune que l'islam est une « religion prosélyte par nature et fragilisant la France ».

« Il leur manquait un génocide »

20 h 23. Eugénie Bastié, éditorialiste et polémiste au Figaro, figure médiatique de la droite réactionnaire, entre en scène. Elle présente les deux grands débats de la soirée : « Face à l'islamisme, le temps des constats » et « Face à l'islamisme, le temps des combats ». Interagissant sur scène avec les intervenants, elle tente de relativiser : « La majorité des musulmans pratiquent un islam modéré. » Mais demande dans la foulée à Fadila Maaroufi, anthropologue, fondatrice de l'Observatoire des fondamentalismes à Bruxelles, « des conseils pour ne pas devenir le Belgiquistan », terme que son journal, Le Figaro, a récemment théorisé. Mme Maaroufi assure qu'il n'est plus possible de parler d'islamisme ou de djihadisme dans son propre pays et que l'élite politique belge « manque de courage ». « Le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF) devenu CCIE [pour « Europe »], s'est du coup réfugié chez nous, tout comme de nombreux djihadistes avant », poursuit-elle.

Éric Danon, ancien ambassadeur de France en Israël de 2019 à 2023 prend la parole. Il salue les bombardements israéliens ayant permis l'avènement d'un nouveau gouvernement au Liban et des premières critiques des Palestiniens envers le Hamas, lors d'une récente manifestation dans le nord de Gaza. Il enchaîne : « L'Unrwa a vocation à disparaître », « Les houthistes n'ont pas été totalement détruits, car Israël ne s'en est pas encore occupé », ce qui provoque les rires de l'assistance. Mais l'ancien ambassadeur, pour qui Elnet France et Elnet Israël avaient organisé conjointement un pot de départ en juillet 2023 à Tel-Aviv, ne s'arrête pas là : « Ma conviction, c'est qu'il n'y a pas de génocide mais une nécessité absolue pour les islamistes et les propalestiniens de dire qu'il y a génocide. » « Et pourquoi selon vous ? », demande Eugénie Bastié. « Parce qu'ils en ont besoin pour parachever une identité palestinienne mimétique de celle des juifs. »

Ils leur manquaient quelque chose pour être à égalité avec les juifs… il leur manquait un génocide. Enfin, ils tiennent le récit d'un génocide, même s'il n'existe pas. Et vous verrez qu'ils pousseront cela pour dire un jour : « Nous avons autant que les juifs le droit d'avoir un État dans cette région. »

La salle applaudit de nouveau. « Puis vous aurez l'étape suivante qui sera encore plus redoutable quand ils diront : ‘C'est nous le peuple de Dieu. Ce ne sont pas les Juifs.'

Quand les communistes s'alliaient aux islamistes

Vient le tour de l'influenceuse Mona Jafarian. En France, la cofondatrice du collectif Femme Azadi, habituée des plateaux de CNews, est devenue en l'espace de quelques années la figure féminine du Printemps républicain. Elle est aussi le porte-voix, en France, du courant monarchiste iranien, dont les différentes tendances sont favorables à un retour au pouvoir de la dynastie Pahlavi pour remplacer les mollahs. « Pendant la révolution [islamique, en 1979], j'ai vu les communistes soi-disant antireligieux et anticléricaux s'allier aux islamistes pour faire tomber ce qu'ils appelaient la royauté. »

Un autre influenceur prend la parole sous le pseudonyme de Ben le patriote. L'homme aux 245 000 followers sur Instagram porte un discours fédérateur : « Nous avons besoin de rassembler des juifs et des musulmans sur les réseaux sociaux », avant de lancer : « je vais aller à la chasse aux musulmans modérés », prévenant que sur les réseaux s'exerce la « très grave » prédication de salafistes et appelant à un réveil des « musulmans français », sans se soucier des amalgames.

« Le crash test républicain »

Frédéric Dabi, le directeur général de l'institut de sondage Ifop, vient commenter le sondage exclusif commandé par Agir ensemble pour la soirée. Son titre ? « Le crash test républicain – La cohésion nationale à l'épreuve des divisions et de l'islamisme ». Au micro, Dabi explique : « Il s'agissait, […] et c'est le thème de la soirée, de déterminer le ressenti face à la menace islamiste dix ans après les attentats de 2015, et également d'identifier les facteurs de division du pays. » Selon cette étude, menée du 21 au 24 février auprès d'un échantillon de 1 200 personnes, l'islamisme serait perçu comme un phénomène expansionniste, en progression notamment dans les quartiers populaires (72 %), les prisons (70 %), mais aussi au sein de l'école (63 %), de l'université (56 %) et des clubs sportifs (52 %). Le « port du voile dans les espaces publics » serait aussi considéré comme une « manifestation de l'idéologie islamiste » par 72 % des sondés. Cependant, le directeur de l'Ifop tempère : ce sentiment serait « beaucoup moins fort dans deux catégories : chez les jeunes et chez les sympathisants de La France insoumise ». Mais : « 82 % des Français ne font pas confiance à Mélenchon pour lutter contre l'islamisme ». À la mention de ce nom, le public hue. Marine Le Pen, en revanche, arrive première du classement en cette matière, devant le duo Darmanin et Retailleau. À la mention de ceux-là, la salle applaudit.

Manuel Valls vient clôturer le débat. Les spectateurs se lèvent comme un seul homme. Le ministre des outre-mer rend hommage à son collègue Bruno Retailleau. Mais la salle est presque déçue quand pendant les longues premières minutes de son discours, le ministre pointe la Russie comme danger numéro un de la France – un danger pourtant ressenti par 81 % des sondés de l'étude de l'Ifop. Il appelle à « ne pas se tromper d'allié » contre cette menace et dans le soutien important de la France à l'Ukraine. Manuel Valls pointe l'extrême droite, la qualifiant de complice de Poutine. On est loin de la cinquième colonne islamiste. Les applaudissements faiblissent. L'homme poursuit en arguant que, certes, « l'Ukraine, c'est loin », mais qu'il faudra consentir à des efforts pour financer une « guerre qui vient ». « Nous avons cherché la paix sociale au détriment de la sécurité de la paix de l'État », lance-t-il. Médusée, la salle semble ne plus savoir comment réagir. Mais le ministre parlait là de l'islamisme ! « L'Europe doit se réarmer culturellement. Le multiculturalisme a fait vaciller la Belgique et le Royaume-Uni », prévient-il.

Le ministre rappelle cependant que « les musulmans pratiquent leur foi modérément dans leur immense majorité », avant de s'en prendre violemment au voile : « Nous l'avons fait [l'interdiction] pour le voile dans les écoles et les lieux publics, faisons-le pour les mineurs à l'université et dans les compétitions sportives ! Marianne n'est pas voilée, car elle est libre ! Elle porte un bonnet phrygien laissant dépasser des mèches ! » Son discours est chaudement ovationné.

La soirée se termine sur une Marseillaise chantée par l'ensemble des invités réunis sur scène face à un public debout. La salle se vide progressivement. Canettes, emballages vides et bouteilles en plastique jonchent le sol.


1Nils Wilcke ,«  Après le Parlement, le lobby pro-israélien Elnet infiltre le gouvernement  » Off Investigation, 25 mars 2025.

Nétanyahou bénit le soutien à Israël des fascistes européens

L'image montre une conférence avec un orateur debout derrière un pupitre, lisant un discours. Le public clairement visible est assis devant lui, et un grand écran derrière affiche des informations sur l'événement. L'atmosphère est formelle et engageante.

Stade ultime de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme, la conférence de Jérusalem, réunie le 27 mars 2025, a scellé le pacte entre Israël et l'extrême droite européenne et américaine. Elle a également offert au président du Rassemblement national, Jordan Bardella, l'occasion de s'affirmer sur la scène internationale. Reportage.

De notre envoyée spéciale.

Une angoisse particulière, une boule au ventre qui ne vous quitte pas d'être présente à Jérusalem, dans la gueule du loup, pour cette conférence de « lutte contre l'antisémitisme », en compagnie de l'extrême droite occidentale. Tout autour, des hommes et des femmes se revendiquant de la « civilisation judéo-chrétienne », bien propres sur eux avec leurs costumes griffés, leurs tailleurs de marque et leurs talons aiguilles, venues boire du petit lait en écoutant quatre heures de discours racistes. Ils et elles applaudissent à tout rompre des suprémacistes qui vous désignent comme leur ennemi juré. Que le regard de l'une d'eux s'attarde sur vous et des scénarios peu joyeux ne manquent pas de vous traverser l'esprit. Le tout dans une ville où la présence d'Israéliens armés, civils comme militaires, est permanente.

Bouquet final : le discours de clôture de Benyamin Nétanyahou. Impossible de se trouver à quelques dizaines de mètres de cet homme, poursuivi pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité par la CPI, sans penser aux milliers d'enfants tués à Gaza, aux morts qui sont encore sous les décombres, sans sépulture, à la destruction quotidienne que l'homme fort de Tel-Aviv continue à opérer en toute impunité, en se réjouissant de « changer la face du Proche-Orient ».

L
Jérusalem, 27 mars 2025. Discours de clôture du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou.
© Sarra Grira

Le silence de la presse

Mais pour un déplacement que Jordan Bardella qualifie d'« historique », l'événement organisé sous l'égide du ministère de la diaspora les 26 et 27 mars 2025 à Jérusalem n'émeut pas grand monde en Israël. Il passe même presque inaperçu, si l'on excepte les articles publiés depuis quelques semaines par Haaretz, comme des cris poussés en plein désert. Le quotidien de gauche a d'ailleurs été qualifié durant la conférence de « journal antisémite », sous les applaudissements de la salle.

Les Israéliens ont fort à faire déjà, inquiets de la reprise de la guerre à Gaza — exclusivement à cause du risque qu'elle fait peser sur le retour des prisonniers israéliens vivants. Ils se préoccupent des dérives de leur système politique — démocratique exclusivement pour les Juifs — qui risque de se transformer en une autocratie, entre le limogeage par Benyamin Nétanyahou de Ronen Bar, le chef du Shin Bet, contre l'avis de la Cour suprême, ou le bras de fer avec la procureure générale Gali Baharav-Miara. Quant au sort subi par les Palestiniens, qu'il s'agisse de la poursuite du génocide à Gaza ou du nettoyage ethnique en Cisjordanie, il n'intéresse pas les braves manifestants de Jérusalem ou de Tel-Aviv, qui continuent à hurler en rentrant de leurs rassemblements : « De-mo-kra-tia ! »

Après une première journée consacrée pour les hôtes d'honneur à la visite de « l'enveloppe de Gaza » (les kibboutz autour de l'enclave qui ont été attaqués le 7 octobre 2023) et à celle de Yad Vashem, le mémorial pour les victimes de la Shoah, la partie publique de l'événement se tient durant l'après-midi du jeudi 27 mars. Elle est modestement sous-titrée « Ambassadors of Truth » (Ambassadeurs de la Vérité). Sans doute au sens orwellien du terme.

Sur les hauteurs de Jérusalem-Ouest, au Centre des conventions internationales, la bonne humeur qu'affiche une majeure partie de l'assistance jure avec le dispositif sécuritaire suspicieux. On demande aux étrangers comment ils ont entendu parler de la conférence, on vérifie si les journalistes ne sont pas des militants sous couverture. Un certain nombre de confrères français sont présents, envoyés par leurs rédactions… sauf CNews, qui aurait eu le privilège d'être « invitée » par les organisateurs. Le soir même, Jordan Bardella y intervient en direct depuis Jérusalem. Le journal L'Humanité a, lui, vu son journaliste se faire retirer son accréditation. La liberté de la presse est une valeur sûre dans la « seule démocratie du Proche-Orient ».

Parmi les quelques centaines de personnes présentes, l'on note également la présence en force de représentants de DiploAct, une ONG israélienne présente en France depuis 2022 et composée d'étudiants israéliens francophones réservistes de l'armée. Ses membres sont déjà intervenus sur Radio J et I24 news. Du côté de l'Amérique du Nord, deux poids lourds : la Conservative Political Action Conference (CPAC), dont la réunion annuelle accueille régulièrement des représentants de l'extrême droite européenne, et l'homme d'affaires israélo-canadien Sylvan Adams, qui vient de faire un don de 100 millions de dollars (92,4 millions d'euros) à l'Université David Ben Gourion du Néguev, à Beersheba. L'éloge de la répression des voix critiques d'Israël sur les campus étatsuniens est d'ailleurs un leitmotiv de la soirée, repris par tous les intervenants nord-américains. Mais avant d'en arriver là, des discussions surréalistes nous plongent dans l'ambiance. Par exemple, cet Israélien qui demande à une Étatsunienne : « Vous êtes juive ? » Et elle de répondre : « Oui, ça ne se voit pas ? »

La consécration d'une stratégie

Cet événement ne marque pas tant un tournant dans la politique israélienne que la consécration d'une tendance à l'œuvre depuis quelques années. S'il est vrai que c'est la première fois que les mouvements d'extrême droite sont officiellement invités par Tel-Aviv, les liens entre le gouvernement de Nétanyahou et ces partis se sont renforcés au cours des dernières années. Le soutien à Israël fait partie du cahier des charges de la nouvelle internationale fasciste, ceux que l'on appelle « les antisémites sionistes ». L'occasion de consacrer une normalisation déjà à l'œuvre pour ces partis dans le paysage politique local. Tel-Aviv se montre prévoyant en renforçant les liens avec la classe politique montante, qu'il s'agisse du Rassemblement national qui atteint un score historique en France avec les législatives de 2024, ou des Démocrates de Suède, deuxième parti du pays depuis 2022. L'organisation de cette conférence par Israël est un coup de pouce certain pour ces formations politiques dans leur conquête du pouvoir, alors que la question de leur antisémitisme pouvait rebuter un électorat « modéré ».

Rien que sur l'année écoulée, le leader du parti d'extrême droite espagnol Vox, Santiago Abascal, a rencontré Benyamin Nétanyahou à Jérusalem en mai 2024. Le Premier ministre hongrois Victor Orbán, soutien notoire de Tel-Aviv, a invité son homologue israélien en novembre 2024 à Budapest — il s'y rendra ce mercredi 2 avril, en réaction au mandat d'arrêt émis par la Cour pénale internationale (CPI). Une « clarté morale » saluée par ce dernier. Amichai Chikli, le ministre de la diaspora aux commandes de l'événement de Jérusalem, s'était déjà affiché aux côtés de Jordan Bardella en février 2025, lors de la CPAC. Dès sa nomination en janvier 2023, Chikli avait d'ailleurs ajouté « la lutte contre l'antisémitisme » à l'intitulé de son ministère. Le député européen du Rassemblement national (RN) animé par la foi des convertis, ne croyait pas encore, il y a quelques mois, à l'antisémitisme de Jean-Marie Le Pen1. De manière plus générale, la European Coalition for Israel, un groupe de lobbying pro-israélien fondé en 2004, rappelle que pour la précédente législature du Parlement européen (2019 – 2024), les 20 partis dont les votes ont été les plus favorables à Israël appartiennent tous à l'extrême droite et aux eurosceptiques2.

Les voici donc, ces leaders de l'extrême droite, se précipitant à Jérusalem pour faire mentir ce qui historiquement n'a pas toujours relevé de l'oxymore. Des antisémites ont soutenu la création du foyer national juif en Palestine, y voyant l'occasion de se débarrasser des juifs européens. Theodor Herzl lui-même, théoricien de l'idée d'un État national pour les juifs, voyait en eux des alliés objectifs du sionisme.

Bardella en guest star

Côté français, les premiers contacts connus de l'extrême droite institutionnelle avec Israël remontent à 2011, lorsque l'actuel maire de Perpignan, Louis Alliot, avait visité deux colonies en Cisjordanie. À l'époque, les autorités israéliennes avaient refusé de le recevoir. L'ex-compagnon de Marine Le Pen sera ensuite l'artisan du rapprochement entre le RN et Serge Klarsfeld, dont le fils, Arno Klarsfeld, intervient également dans cette conférence, aux côtés du « député du Likoud » — comme on le surnommait à l'Assemblée nationale — Meyer Habib. D'autres figures du RN sont présentes dans le public, à l'instar de Victor Chabert, conseiller presse de Bardella et de Marine Le Pen, ainsi que Thibaut François, secrétaire général de la délégation du parti au Parlement européen. Quant à Marion Maréchal, elle a été reléguée dans une salle annexe, intervenant devant une trentaine de personnes sur les Frères musulmans. Serait-ce parce que, contrairement au président du RN, elle n'a jamais désavoué — même timidement — son grand-père ?

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Jérusalem, 27 mars 2025. Le président du Rassemblement national Jordan Bardella lors de son discours.
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Pour cette demi-journée d'interventions, Jordan Bardella fait clairement figure d'invité d'honneur, ayant le privilège de prononcer un discours — en français, traduit en anglais —, là où Klarsfeld et Habib participent à des tables rondes. Arno Klarsfeld ouvre le bal des hommages, consacrant une grande partie de son temps de parole à l'éloge du RN, dont il qualifie l'invitation à cette conférence d'« initiative très sage ». « Aujourd'hui, le Rassemblement national, qui n'est plus l'extrême droite, est un parti qui favorise les juifs ». De là à parler d'un lobby juif, il n'y a qu'un pas à franchir. Il poursuit : « Aujourd'hui, c'est l'extrême gauche qui est devenue l'extrême droite. » La guerre c'est la paix, la liberté c'est l'esclavage, l'ignorance c'est la force3.

Klarsfeld mobilise son histoire familiale — ses parents chasseurs de nazis, son cousin enrôlé dans l'armée israélienne et tué le 9 octobre 2023 dans le kibboutz de Kfar Aza, lors de combats avec le Hamas — pour donner un vernis de légitimité à sa rengaine : le danger de l'extrême gauche et de l'islam radical. Même son de cloche chez Meyer Habib qui, tout en soulignant ne pas être du même bord politique que Bardella, déclare depuis la tribune : « Ce qu'il a dit était très fort. Merci. » L'ancien député apparenté Les Républicains exprime également son effarement d'entendre des manifestants en France répéter le slogan « From the River to the Sea » (« De la mer au Jourdain »), appelant à la décolonisation de toute la Palestine historique, toujours interprété par les soutiens d'Israël comme un appel à « jeter les Juifs à la mer », et qui est par contre inscrit dans la charte du Likoud. Enfin, Sylvan Adams interpelle directement le leader du RN en français dans le texte : « M. Jordan Bardella, bienvenue et merci d'être venu à Jérusalem. » Le milliardaire assume un raisonnement simpliste : « Si, avec Marine Le Pen, vous défendez nos droits et notre liberté, alors je suis avec vous. »

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Jérusalem, 27 mars 2025. Meyer Habib (dernier à droite) lors de la table ronde «  La main qui attise la haine : comment l'islam radical alimente l'antisémitisme en Occident  »
© Sarra Grira

Le principal intéressé a, pour sa part, repris les éléments de langage répétés à l'envi en France, sur « l'antisémitisme d'atmosphère »4, « l'islamisme qui est le totalitarisme du XXIe siècle », ou encore l'enseignement impossible de l'histoire de la Shoah dans « certains territoires » de France. Il a rappelé son attachement à la définition que donne l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA) de l'antisémitisme — c'est-à-dire, celle consistant à faire l'amalgame avec l'antisionisme, et n'a pas manqué de marquer ses distances avec « les groupuscules d'extrême droite » antisémites, élément clé de l'opération dite de « dédiabolisation » du RN ces dernières années. À la fin de son discours, une partie de la salle, séduite, se lève pour applaudir.

Car le public de la conférence est attentif et enthousiaste, généreux en standing ovation. Il est également un réservoir de groupies pour le gouvernement israélien, comme celles qui hurlent « We love you Bibi ! » à l'adresse de Benyamin Nétanyaou, venu spécialement pour cet événement inauguré par deux de ses ministres : celui de la diaspora et celui des affaires étrangères, Gideon Sa'ar.

Un « certificat casher »

Si l'extrême droite mondiale vient montrer patte blanche sur l'antisémitisme, c'est parce que sa haine — officielle — se porte aujourd'hui sur trois nouvelles cibles : les critiques d'Israël — dont la gauche radicale —, les musulmanes — et il n'est pas rare d'entendre parmi l'assistance des voix assumer l'équivalence entre islam et islamisme — et les immigrées, y compris ceux « de deuxième et troisième génération en Europe », qui seraient « encore plus radicaux » que les primo-arrivants. Autant d'ennemis partagés avec Tel-Aviv. La seule question qui se pose pour ces autoproclamés ennemis de l'antisémitisme est le positionnement par rapport à Israël et à son gouvernement. Pour le reste, un « certificat casher »5 sera toujours émis pour absoudre les errements réellement antisémites et autres racines nazies des nouveaux alliés face au « nouvel antisémitisme ». Preuve en est que la présence d'antisémites avérés sur les listes du RN aux législatives de 2024 ne disqualifie pas pour autant Jordan Bardella.

Si des Israéliens ont été choqués par l'organisation de cet événement, ils représentent une infime minorité. L'écrasante majorité de la population est déjà favorable à l'interdiction de l'entrée de l'aide humanitaire à Gaza — à l'image de la Cour suprême qui vient de rejeter à l'unanimité la requête d'un renouvellement de cette aide —, ou approuve le plan de nettoyage ethnique proposé par le président étatsunien Donald Trump. Cette majorité s'accommode également très bien de vivre au quotidien dans un territoire de plus en plus militarisé. Gageons qu'elle souscrit volontiers, sinon à l'identité des acteurs invités à cette conférence, du moins à celle des ennemis communs que ces derniers partagent avec Israël : les antisionistes, les musulmanes et les immigrées. À Jérusalem, comme dans une partie du monde occidental, la haine est officiellement devenue un programme politique.


1«  Pour Bardella, Jean-Marie Le Pen “n'était pas antisémite”  », Le Figaro, 5 novembre 2023.

2Gilles Paris, «  Les nouveaux habits pro-israéliens de l'extrême droite européenne  », Le Monde, 31 mai 2024.

3George Orwell, 1984.

4Le nom de Florence Bergeaud-Blackler, à qui l'on doit l'expression «  frérisme d'atmosphère  », a été mentionné comme référence scientifique durant cette conférence.

5L'expression revient souvent dans la bouche d'Ariel Muzicant, président du Congrès juif européen, ou du député des Démocrates Gilad Kariv, tous deux opposés à l'invitation de l'extrême droite en Israël.

États-Unis. Dans les universités, une campagne maccarthyste pour protéger Israël

L'image montre un groupe de policiers en uniforme noir entourant une personne arrêtée. Cette personne est de dos, les mains attachées derrière. Les policiers portent des casques et des protections, et il y a une atmosphère tendue, suggérant une manifestation ou une intervention policière.

Après de fortes mobilisations dans les plus grandes universités américaines contre la guerre que mène Israël à Gaza, vient le temps du retour de bâton, renforcé par l'administration toute puissante de Donald Trump. Sur les campus, pour les soutiens du peuple palestinien, c'est la chasse aux sorcières, qui n'épargne pas les voix juives.

En France, l'autorité de régulation de la communication audiovisuelle (Arcom) lance une instruction contre le journaliste Jean-Michel Aphatie pour avoir comparé les crimes de l'armée française dans la colonisation de l'Algérie à Oradour-sur-Glane, un crime nazi commis sur le sol français. L'Observatoire juif de France, lui, saisit la justice contre le réalisateur Jonathan Glazer, qui a déclaré qu'aujourd'hui « la Shoah et la sécurité juive sont utilisées pour justifier des massacres et un nettoyage ethnique à Gaza ». Une campagne visant à bannir l'exposé de vérités dérangeantes est engagée.

Aux États-Unis, ce phénomène focalisé sur ce qui touche à la question palestinienne est apparu il y a plus d'une décennie. Il se poursuit avec une ampleur décuplée depuis l'accession de Donald Trump au pouvoir. Une « novlangue » est imposée pour nier le réel, et plus spécifiquement les crimes commis par des autorités coloniales – hier en Algérie, aujourd'hui en Palestine.

Confusion et manipulation

Sur les campus outre-Atlantique, cette bataille fait désormais rage. Un exemple récent parmi cent : le 25 février 2025, Kathy Hochul, gouverneure démocrate de l'État de New York, ordonne au Hunter College d'annuler deux offres d'emploi à des postes d'enseignants en études palestiniennes. Il s'agit là de l'une des universités qui, ensemble, forment la City University of New York (CUNY), composée de 25 campus, 17 000 professeurs et enseignants, 275 000 étudiants. Le profil des postes, voté préalablement par le directoire, demandait aux candidats

un regard critique sur les questions relatives à la Palestine, y compris, mais sans s'y limiter, au colonialisme de peuplement, au génocide, aux droits humains, à l'apartheid, la migration, les dévastations climatiques et infrastructurelles, la santé, la race, le genre et la sexualité.

La gouverneure de l'État a jugé que l'université Hunter devait « supprimer immédiatement ces offres d'emploi et procéder à un examen approfondi pour garantir que des théories antisémites ne soient pas promues en classe »1.

Entre temps, Jeffrey Wiesenfeld, un ex-administrateur de CUNY, très vigilant sur tout ce qui touche à Israël, avait prévenu Hochul du scandale que susciteraient ces embauches. Pour situer le personnage, Wiesenfeld avait tenté, en 2011, d'empêcher l'allocation d'un prix au scénariste Tony Kushner, un dramaturge juif américain connu, à cause de ses positions critiques envers Israël. Cette fois, il a intimé à la gouverneure de nettoyer ses écuries. Et elle s'y est plié. « La rhétorique haineuse sous toutes ses formes n'a pas de place à l'Université CUNY », a-t-elle tranché. Des études palestiniennes équivaudrait à laisser place à la haine. Professeur à CUNY, Corey Robin s'en est ému. Si les termes « colonisation », « génocide » ou « apartheid », sont jugés « haineux » et interdits sur le campus, autant dire qu'aucune voix pro-palestinienne n'y a plus sa place, a-t-il jugé2.

Indubitablement, l'antisémitisme progresse sur les campus aux États-Unis. Et bien entendu, on peut constater dans la mouvance défendant les droits des Palestiniens, par ignorance ou en toute connaissance de cause, des expressions d'antisémitisme avérées. Tout comme on peut constater ou pressentir des expressions avérées d'islamophobie ou d'arabophobie parmi les soutiens d'Israël. Le racisme reste, malheureusement, chose courante et au plus haut niveau. Mais ce qui monte beaucoup plus encore, et avec l'aval des autorités publiques, c'est la confusion des termes, la manipulation de l'accusation d'antisémitisme afin de délégitimer toute critique des actes commis par un État, Israël, et de transformer la défense des droits des Palestiniens en manifestation de « haine ».

Toute critique du sionisme est discriminatoire

Cette bataille des mots est menée à partir d'une idée simple et d'une stratégie. L'idée consiste à éluder toute référence à ce qui advient à Gaza et en Cisjordanie, pour faire de l'antisémitisme le seul sujet du débat. La stratégie, elle, se développe sur deux axes. D'abord, les soutiens d'Israël entendent imposer une « nouvelle définition » du mot antisémitisme, celle proposée par l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA). Pour résumer, depuis la fin du XIXe siècle, l'acception admise du terme l'équivalait à la judéophobie, le racisme anti-juif. Désormais, la « nouvelle définition » l'élargit à la critique de l'État d'Israël. Elle ne le stipule pas explicitement, mais c'est bien à cela qu'elle sert de facto. Dès lors, dire qu'Israël commet des crimes devient antisémite.

Après de longs débats internes, la célèbre université Harvard s'est résolue, en janvier 2025, à adopter ladite « nouvelle définition » de l'antisémitisme. Le résultat est que, par exemple, définir l'État d'Israël comme une « entreprise raciste » sort du champ du débat légitime pour devenir ipso facto susceptible de poursuites. Suite à des plaintes du groupe local Students Against Antisemitism (Étudiants contre l'antisémitisme), qui lui reprochait d'avoir insuffisamment agi pour museler « l'antisémitisme grave et omniprésent sur le campus » – comprendre : les manifestations de soutien aux Palestiniens –, Harvard a trouvé un accord avec les plaignants. L'université devait publier sur son site internet la déclaration suivante :

Pour de nombreux juifs, le sionisme fait partie de leur identité juive. Tout comportement qui contreviendrait à la politique de non-discrimination s'il visait des juifs ou des Israéliens peut également contrevenir à cette politique s'il vise des sionistes3.

En clair : toute critique du sionisme est discriminatoire.

Instrumentaliser une loi sur les droits civiques

À partir de là, se développe le deuxième axe de la stratégie : les mesures judiciaires pour lutter contre ce « nouvel antisémitisme ». L'affaire montre la dimension de la manipulation. En 1964, le Congrès américain adoptait une loi sur les droits civiques qui mettait fin à la discrimination raciale. Elle visait en priorité à protéger les Noirs, historiquement premiers visés par les agressions racistes, et élargissait son application à toute minorité « ethnoraciale », selon le terme anglo-saxon usuel. Son titre VI portait spécifiquement sur la protection des minorités dans la sphère éducative. Les juifs n'y figuraient pas. Le judaïsme étant perçu comme une religion, la rejet de l'antisémitisme ressortait d'autres espaces juridiques. Cependant, en 2004, le bureau des droits civiques du ministère américain de l'éducation accepta la requête de divers organismes pour que « des groupes présentant des caractéristiques à la fois ethniques et religieuses, comme les Arabes musulmans, les Juifs américains et les Sikhs » soient pris en compte par le titre VI de la loi anti-discrimination4.

À l'époque, personne n'y vit à redire. Qui pouvait récuser l'inscription de l'antisémitisme dans une catégorie légale commune avec les autres formes de racisme ? Mais à partir des années 2010, constatant une montée d'hostilité au sionisme sur les campus américains, des organismes pro-israéliens commencèrent à voir combien l'insertion des juifs dans ledit titre VI ouvrait de perspectives pour délégitimer toute parole hostile au sionisme et aux actes criminels d'Israël. Si l'antisionisme est « la forme moderne de l'antisémitisme », alors toute critique de l'État sioniste devient une attaque contre tous les juifs. Dès lors, le Parti républicain et une majorité des dirigeants démocrates ont transformé le fameux titre en instrument juridique pour faire taire toute défense de la cause palestinienne, et menacer les universités de plaintes si elles ne prenaient pas des mesures draconiennes pour interdire les « propos antisémites » sur les campus. Motif très prisé des plaignants : la dénonciation des crimes de guerre d'Israël à Gaza, en Cisjordanie ou au Liban, contribue à « créer un environnement hostile » envers les juifs en général – donc passible de poursuites sous le fameux titre VI. Celui-ci est donc désormais utilisé pour interdire tout débat sur des crimes.

« Du fleuve à la mer »

Les défenseurs des droits civiques et de la liberté d'expression, en particulier l'Union américaine des libertés civiles (American Civil Liberties Unions, ACLU), qui joua un rôle majeur dans l'adoption des lois antiségrégationnistes de 1964, s'étranglent d'indignation. Cela n'empêche pas les poursuites sous le chapeau de ce texte de se multiplier. D'octobre 2023 à octobre 2024, 153 enquêtes ont visé à réprimer les manifestations pro-palestiniennes sur les campus, et 70 affaires ont été déposées devant le Bureau des droits civiques du département de l'éducation, alléguant des « violations du titre VI ». Comme dit Radikha Sainath, juriste de l'association Palestine Legal, ce motif est devenu « un marteau pilon pour réprimer la parole des étudiants soutenants les droits des Palestiniens »5.

Un des exemples les plus absurdes de cette situation est la caractérisation d'« antisémite » de tout partisan de la cause palestinienne qui utilise l'expression « from the River to the sea » (« du fleuve à la mer », c'est-à-dire, du Jourdain à la Méditerranée, en référence au territoire de la Palestine historique). Les pourfendeurs du « nouvel antisémitisme » y voient un refus caractérisé de « reconnaitre l'existence de l'État d'Israël », passible de poursuites. Or, l'expression « du Jourdain à la mer » est quotidiennement exprimée par d'innombrables dirigeants israéliens et leurs soutiens aux États-Unis pour manifester leur désir de s'emparer en totalité de ce même territoire, souvent accompagné explicitement du désir d'expulser la totalité des Palestiniens qui y résident – et ce, sans être jamais menacés de la moindre sanction.

Le monde universitaire sous pression

Ces attaques atteignent rarement les portes des tribunaux, car elles suffisent généralement pour amener les autorités académiques à se soumettre aux exigences des plaignants. Ceux-ci font alors interdire ici la projection d'un film, là une manifestation, ailleurs un débat, au motif qu'ils constituent un « environnement hostile » à une minorité sur le campus. Peu importe que de nombreux étudiants juifs dénoncent ces méthodes. À Harvard, une pétition a fait interdire la diffusion d'un documentaire intitulé Israelism, portant sur la désaffection des jeunes juifs américains envers le sionisme, au motif qu'elle créerait « un environnement hostile » aux étudiants juifs. En novembre 2024, une quarantaine d'élus de l'État de New York, républicains et démocrates, ont appelé le gouverneur à mettre hors la loi l'association Students for Justice in Palestine, arguant, toujours, que le titre VI l'y oblige.

Les dirigeants et enseignants des universités sont sous pression. On exige leur départ s'ils refusent de prendre les mesures qu'on attend d'eux. Un étudiant alléguant, par exemple, qu'un enseignant a prononcé en cours les termes « État colonial » au sujet d'Israël peut exiger qu'une enquête soit illico diligentée au motif que l'emploi de cette définition constitue un « harcèlement » à son égard. Dès lors, note Geneviève Lakier, professeure de droit à l'université de Chicago, « les administrateurs des universités ont peur du risque. Ils ne veulent pas avoir d'ennuis, perdre le financement de donateurs ou faire l'objet d'une mauvaise publicité. Le plus simple pour eux est de réprimer les discours supposés violer le titre VI »6.

Quand l'administration Trump s'en mêle

Depuis son entrée à la Maison blanche, Donald Trump multiplie les appels à renforcer la punition des universités rétives. L'Anti Defamation League (ADL), la principale association américaine de lutte contre l'antisémitisme, ou Stand With Us, une association de soutien inconditionnel à Israël, militent pour que la totalité des universités américaines adoptent la définition de l'IHRA et soumettent toute contestation à des poursuites légales sous le titre VI, afin d'« éradiquer définitivement » l'antisionisme aux États-Unis. La grande majorité du Congrès leur est acquise. Le débat pour légiférer sur les sanctions à prendre est désormais sur la table.

Le 3 mars, Trump a annoncé sur son réseau Truth Social que bientôt « tout financement fédéral CESSERA pour les écoles ou les universités qui autorisent des manifestations de protestations illégales », comprendre, critiques d'Israël. « Les agitateurs, a-t-il ajouté, seront emprisonnés ou renvoyés définitivement dans leur pays, les étudiants américains expulsés définitivement ou, selon les délits, incarcérés. BAS LES MASQUES ! ». Son administration a immédiatement annulé 400 millions de dollars (367,74 millions d'euros) de contrats publics et de subventions à l'université de Columbia pour avoir insuffisamment réprimé les manifestations pro-palestiniennes du printemps 2024. Juste après, le leader de ces manifestations, Mahmoud Khalil, un Palestinien détenteur d'un master en relations internationales, était interpellé par l'agence de surveillance de l'immigration et des douanes (ICE) et privé de sa « carte verte » (green card, autorisation décennale de résidence aux États-Unis). Son incarcération a soulevé un tollé dans les cercles académiques, auxquels se sont joint des universitaires et des associations juives – y compris des organismes sionistes tels que J-Street, Zioness ou le Jewish Council for Public Affairs, la plus grande association juive démocrate.

Mais ces réactions restent faibles. Le sentiment d'une administration Trump toute puissante et bénéficiant du soutien des corps constitués — sénat, chambre et Cour suprême — tétanise les autorités universitaires. Avant même que Trump ne dégaine, Columbia avait constitué en secret un comité spécial de discipline, intitulé Bureau de l'équité institutionnelle, destiné à traquer et sanctionner les leaders estudiantins de la mouvance critique d'Israël, au nom de la « protection des étudiants juifs ». Convoqués devant ce bureau, des étudiants ont constaté avec stupeur que leur correspondance avait été espionnée pour y traquer, en particulier, les mots interdits comme « colonial » ou « génocidaire », susceptibles de leur valoir des sanctions allant jusqu'à l'exclusion de l'université. Certains d'entre eux ont indiqué qu'il leur a été demandé de livrer les noms d'autres condisciples « impliqués dans des groupes pro-palestiniens et des manifestations sur le campus ». Et, après avoir vu sa subvention suspendue, l'université de Columbia a accepté le diktat du président.

Le 3 mars, la chercheuse irano-américaine Helyeh Doutaghi, directrice-adjointe d'un laboratoire en économie à l'université de Yale, a été convoquée par sa direction. Celle-ci a reçu un rapport d'une association nommée Jewish Onliner présentant Doutaghi comme une « terroriste »7. Elle est instantanément mise en congé, son accès informatique à l'université est fermé. Sans enquête préalable, elle passe immédiatement devant une commission de discipline. La chercheuse dénonce un rapport truffé de fausses informations réalisé par une intelligence artificielle. La commission n'en disconvient pas. Mais Doutaghi reconnait volontiers être une militante pro-palestinienne et plus généralement décoloniale. Elle est licenciée en 24 heures.

Une odeur de mccarthysme flotte sur l'université américaine. Elle se répand même au-delà. À Miami, le 13 mars, le maire a licencié le directeur d'un cinéma municipal pour avoir diffusé le documentaire No Other Land, au motif que ce film, réalisé ensemble par le Palestinien Basel Adra et l'Israélien Yuval Abraham, et récipiendaire de l'oscar pour le meilleur documentaire, est « une attaque de propagande unilatérale contre le peuple juif »8.


1Arno Rosenfeld, «  Hochul orders Hunter College to remove Palestinian studies job listings  », The Forward, 26 février 2025.

2Corey Robin, «  Kafka comes to CUNY, coreyrobin.com, 28 février 2025.

3Vimal Patel : «  Harvard adopts a definition of Antisemitism for discipline cases  », New York Times, 21 janvier 2025.

4Alex Kane, «  The Civil Rights Law shutting down pro-Palestine speech  », Jewish Currents, 15 novembre 2014.

5ibid.

6Ibid.

7Helyeh Doughati, «  Suspended for pro-Palestine speech : My speech on Yale Law School's embrace of AI-generated smears  », MondoWeiss, 13 mars 2023.

8«  Miami Beach mayor moves to evict theater operator for showing Oscar winner “No Other Land”  », Jewish Telegraphic Agency, 16 mars 2025.

Transfert de population. Le projet Madagascar, solution initiale du « problème juif »

L'image représente un carrefour avec plusieurs panneaux de signalisation. Au centre, une figure humaine semble accroupie et triste, assise au pied d'un poteau qui a des panneaux indiquant

Le nettoyage ethnique de la bande de Gaza proposé par Donald Trump rappelle le projet des dirigeants nazis d'expulser les juifs européens à Madagascar, première étape de leur extermination.

La plupart des observateurs ont balayé d'emblée le projet de « Riviera à Gaza » formulé par Donald Trump, début février 2025, en présence de Benyamin Nétanyahou : selon eux, il serait impossible de le réaliser, pour des raisons politiques et techniques. Irréaliste, cette transformation de la bande de Gaza n'a-t-elle pas pour principal objectif de matérialiser le nettoyage ethnique prôné par le premier ministre israélien et ses alliés suprémacistes ?

Voilà qui rappelle le projet Madagascar sur lequel ont travaillé des dirigeants nazis durant l'été 1940 : le « transfert » des juifs européens dans cette colonie d'une France vaincue ne représentait-il pas le moyen d'introduire une « solution initiale de la question juive » ?

Peu d'historiens prétendent encore aujourd'hui qu'une ligne droite aurait mené de Mein Kampf à Auschwitz. À peine arrivés au pouvoir, les nazis s'en sont pris effectivement aux juifs. Du premier boycott — d'ailleurs un fiasco — du 1er avril 1933 à la Nuit de cristal du 9 novembre 1938, des lois de Nuremberg de septembre 1935 à l'« aryanisation » des entreprises en 1937 et aux ultimes interdictions professionnelles de 1939, une escalade ininterrompue scande l'exclusion des juifs de la société allemande. Mais, jusqu'à la guerre, avec l'entrée de la Wehrmacht en Pologne, Berlin raisonne en termes d'expulsion des juifs — y compris vers la Palestine, sur la base d'un accord conclu dès août 1933 par l'Agence juive 1 avec le gouvernement du chancelier Hitler.

Les lois de Nuremberg introduisent un carcan juridique — et non plus religieux — pour les juifs d'Allemagne, qui perdent ainsi à la fois leur citoyenneté allemande et leurs droits fondamentaux. Cette discrimination vise aussi les Tsiganes et les Noirs.

Échec de la conférence d'Évian

L'invasion de l'Autriche en mars 1938 et, un mois plus tard, son annexion par le Reich accroissent considérablement l'afflux de migrants juifs d'origine allemande et autrichienne aux États-Unis, dont la loi Johnson-Reed (1924) ne prévoit pour eux que 27 000 visas par an. C'est pourquoi le président Franklin Delano Roosevelt décide de convoquer une conférence internationale sur la « question des réfugiés », en collaboration avec la Société des nations (SDN). Mais le pays hôte de cette dernière, la Suisse, refuse de l'accueillir, et c'est ainsi qu'Évian en est chargée du 6 au 16 juillet 1938. Les États-Unis informent les États invités qu'aucun d'entre eux ne sera contraint de recevoir des réfugiés. Tour à tour, l'Italie et l'URSS déclinent l'invitation. Finalement, trente-deux pays, dont vingt Latino-Américains, répondent à l'invitation, mais un seul accepte d'accueillir des réfugiés, en échange d'un financement international : la République dominicaine.

Titulaire depuis 1923 du mandat palestinien, le Royaume-Uni y exclut l'accroissement de l'immigration juive, de crainte de protestations arabes. La France invoque la même préoccupation avec l'Algérie et d'autres territoires d'outre-mer. Invitée à assister à la conférence et à s'y exprimer lors d'une sous-commission, l'Agence juive est représentée par Golda Meïr, future première ministre d'Israël. Elle écrira dans ses Mémoires 2 :

Être assise dans ce hall magnifique et devoir écouter chacune des trente-deux nations se lever tour à tour pour expliquer combien elles étaient affligées par le sort des malheureux juifs persécutés et combien elles auraient tellement voulu leur venir en aide mais qu'à leur grande tristesse elles ne voyaient vraiment pas comment faire pour intervenir, est une expérience terrible et il m'est difficile d'exprimer la colère, la frustration et l'horreur qui m'ont envahie. 3 

Les États présents à Évian vont jusqu'à éviter de nommer les juifs allemands et de qualifier la politique de Berlin à leur égard. Seul résultat de la conférence, la création du Comité intergouvernemental pour les réfugiés (CIR) dissimule mal l'échec de cette ultime tentative pour permettre aux juifs allemands et autrichiens d'échapper au sort que leur prépare le régime nazi…

Un transfert déjà proposé par la France et la Pologne

D'autant qu'avec l'invasion de la Pologne le 1er septembre 1939, la « question juive » n'a plus rien de théorique. Au demi-million de juifs du grand Reich s'ajoutent plus de 3,5 millions de juifs polonais, que les autorités d'occupation entreprennent de ghettoïser. Gouverneur du Gouvernement général des territoires polonais occupés, le juriste Hans Frank ne cessera de peser sur Berlin en faveur d'une « solution finale du problème ». En attendant, Berlin envisage un transfert de 4 millions de juifs européens vers la colonie française de Madagascar.

Ce projet avait déjà été évoqué dès 1936 par la Pologne, puis par la France en 1937. À l'origine, l'île devait permettre pour Varsovie et Paris d'y mettre en sécurité les juifs européens. Les Polonais organisent même une commission pour préparer l'opération et envoient une délégation sur place. Mais ce plan est définitivement refusé par le ministre français des colonies Georges Mandel. Le ministre allemand des affaires étrangères, Joachim von Ribbentrop est alors informé du projet par Varsovie. Lequel fait l'objet d'un mémorandum allemand le 3 juin 1940 : ce document est transmis à Heinrich Himmler, puis à Adolf Hitler, qui en discutera même avec Benito Mussolini.

Déclencher le génocide

Pour Berlin, il ne s'agit pas de mettre les juifs européens en sécurité, mais au contraire de déclencher leur génocide, d'abord pendant la traversée, puis sur place. En fait, les Einsatzgruppen (groupes de tuerie mobile) commencent déjà en Pologne leur œuvre de mort, puis, à partir du 22 juin 1941, en Union soviétique : c'est ce qu'on appellera la « Shoah par balles ». Près d'un million de juifs y succomberont avant que Hitler n'informe, mi-décembre 1941, les préfets nazis (Gauleiter) de sa décision de lancer l'extermination industrielle des juifs. Fin janvier 1942, la conférence de Wannsee à Berlin coordonne la participation de l'ensemble des institutions étatiques nazies au judéocide.

Le « projet Madagascar » avortera définitivement pour une raison simple : contrairement aux attentes de Hitler, la Blitzkrieg (guerre éclair) ne contraint pas le Royaume-Uni à capituler. Faute d'avoir conquis la maîtrise des mers, l'Allemagne doit renoncer à affréter les navires nécessaires pour déporter les juifs du Reich et de Pologne dans cette île française.

Pour la plupart des historiens, le judéocide commence dans l'Union soviétique occupée, lorsque la Wehrmacht et les Einsatzgruppen exterminent non seulement les hommes juifs, mais aussi les femmes et les enfants. Puis ils font appel aux camions à gaz utilisés lors de la tuerie des handicapés (de 1939 à août 1941)4, et enfin aux chambres à gaz — les premiers tests datent de novembre-décembre 1941 à Chelmno et Auschwitz, puis dans les autres centres d'extermination : Belzec, Sobibór, Treblinka, Majdanek et Natzweiler-Struthof…

Le 4 octobre 1943, à Posen en Pologne, devant un groupe de dirigeants de la SS, Heinrich Himmler, parlera ouvertement de la « solution finale » :

 Je parle maintenant de l'évacuation des juifs, de l'extermination du peuple juif. C'est une de ces choses qu'il est facile de dire : Le peuple juif sera exterminé, dit chaque camarade du Parti. C'est assez clair, c'est dans notre programme : l'élimination des juifs ; c'est ce que nous faisons (…) Cette page glorieuse de notre histoire n'a jamais été écrite et ne le sera jamais … Nous avions le droit moral, nous étions obligés de tuer ces gens qui voulaient nous tuer. 


1NDLR. Organisation créée en 1929 sous le nom d'Agence juive pour la Palestine pour être l'exécutif de l'Organisation sioniste mondiale en Palestine mandataire britannique.

2Golda Meïr, Ma vie, Les Belles Lettres, 2023

3NDLR. Cité dans l'ouvrage de Marcel Bervoets-Tragholz, La Liste de Saint-Cyprien : l'odyssée de plusieurs milliers de juifs expulsés le 10 mai 1940 par les autorités belges vers les camps d'internement du sud de la France, antichambre des camps d'extermination, Alice, 2006, page 42.

4NDLR. L'extermination par gazage des adultes handicapés physiques et mentaux allemands et autrichiens, menée par le régime nazi et connue sous le nom Aktion T4 (1939 — 1941), a fait de 70 000 à 80 000 victimes.

Les tiraillements des Français juifs de gauche

Par : Jean Stern
L'image que tu partages semble être un collage abstrait, composé de formes géométriques colorées sur un fond beige. On y voit des éléments de différentes tonalités, comme un cercle bleu, des bandes jaunes et rosâtres, ainsi que des triangles noirs et rouges. Des morceaux de papier journal sont également présents, ajoutant une texture intéressants à l'ensemble. Ce type de composition évoque une approche artistique moderne, caractérisée par l'utilisation des formes et des couleurs pour créer une image visuellement stimulante.

L'histoire n'a pas commencé le 7 octobre 2023. Dans ce focus, Orient XXI revient sur un an de guerre génocidaire à Gaza. Une partie de la communauté est désemparée face au bruyant soutien à Israël des institutions juives, y compris religieuses. Marqués par des valeurs de justice, effrayés par l'extrême droite et doutant de la gauche, des Français juifs témoignent. Edgar Morin commente pour Orient XXI les racines de leur silence.

Jacques Derrida, star de la French Theory et cible aujourd'hui des antiwoke, le disait quelques années avant son décès en 2004 : peu de gens dans la communauté juive française contestent le droit d'Israël à exister. Mais le philosophe se donnait le droit de « s'opposer, parfois publiquement, à la politique de l'actuel gouvernement israélien » et, plus profondément, « de s'interroger de la façon la plus insomniaque sur les conditions dans lesquelles s'est installé l'État moderne d'Israël ».1

Combien de Français juifs partagent ces temps-ci les insomnies de Derrida ? Depuis le 7 octobre, depuis l'enchaînement meurtrier que le gouvernement israélien fait subir à Gaza, dans les territoires occupés, au Liban, « Je ne dors plus », dit Françoise, 28 ans, iconographe dans la mode. « J'enchaîne les cauchemars », ajoute Claude, 64 ans, prof retraité. Dans les réunions de famille ou amicales, on se ferme un peu, on chuchote « c'est terrible », « atroce » et on parle d'autre chose. Sans savoir vraiment qui pense quoi.

Anéantis par la colère face aux poussées en flèche de l'antisémitisme en France, mais aussi révulsés par l'extrême brutalité des guerres menées par Israël, beaucoup de Français juifs, attachés à la gauche, se réfugient dans un silence teinté de dépression. « Je n'en parle jamais dans les rencontres en public. Beaucoup de gens défenseurs d'Israël sont si agressifs », ajoute Françoise qui « rumine en silence ». Le dialogue est rompu avant de commencer.

Un silence d'embarras et de peur

À quelques jours de Yom Kippour, la fête du Grand Pardon, le 11 et 12 octobre prochain, et de l'effroyable anniversaire du 7 octobre, la guerre ravageuse comme Israël n'en avait livré depuis 1948 semble sans fin. Une guerre « immonde par les mots également », explique Paul, 34 ans, statisticien, père goy et mère juive, famille de tradition socialiste. « Je ne suis jamais allé en Israël, je n'ai jamais eu un quelconque sentiment d'identification », explique-t-il. Mais les appels à l'extermination des Palestiniens de la part « des héritiers du Plus jamais cela, je ne les supporte pas ». Mais il garde sa rage pour lui, et observe, consterné, l'adhésion d'une partie de la communauté — des soldats franco-israéliens auraient combattu à Gaza — comme les failles béantes d'une gauche qui va de Carole Delga à Danièle Obono et s'exprime dans la confusion, incapable de se mettre d'accord sur Israël-Palestine. Il se sent « terriblement seul » et enrage de voir Bardella et Le Pen nouvelles stars de Français juifs. Pas une fois, Paul n'a manifesté. Il a failli le faire le 12 novembre 2023, si la marche contre l'antisémitisme organisée par Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher n'avait pas été ouverte à l'extrême droite. En d'autres occasions, il a craint, comme l'affirment le CRIF et les médias, d'entendre des « morts aux juifs » et s'est également abstenu de défiler.

Laurence2, 58 ans, commerçante dans une capitale régionale, avait des parents sionistes de gauche, très mitterrandiens : « les manifs ont rythmé mon adolescence, surtout celles de SOS-Racisme ». Elle préfère aussi fermer les écoutilles.

Je n'ai rien à voir avec Israël, j'ai bien sûr mal vécu le 7 octobre, j'ai pleuré, j'ai téléphoné à des proches. Mais depuis, comment se reconnaître dans ces massacres ? Dans l'abandon des otages ? Dans ces ministres racistes qui entraînent le monde dans leur folie ? Jamais !

Laurence fuit I24news et Cnews, sait à peine ce que dit le CRIF qui proclame à tout-va son soutien inconditionnel à Israël, ignore tout de collectifs, pour certains récents, regroupant des Français juifs critiques d'Israël. Par exemple Tsedek, qui veut construire « un front juif antiraciste et décolonial » et attire pas mal de jeunes militants juifs3. De son côté, Laurence observe et déplore la politique de Nétanyahou, en silence.

Jean, 47 ans, est architecte et réside entre l'Île-de-France et Tel-Aviv. Il y avait acheté un appartement il y a quelques années avec sa mère récemment décédée et son frère. Il a voté communiste ou socialiste jusqu'en 2017, puis Macron. Dans la métropole israélienne, il a participé depuis novembre 2022 à d'énormes manifestations contre Nétanyahou et la réforme de la cour suprême. Il a ensuite suivi des rassemblements en faveur des otages dénonçant la « sale guerre » du gouvernement. Mais en France, il ne dit rien, pas un mot, silence radio :

Je ne sais pas quoi dire, je comprends bien sûr la critique d'Israël, comme beaucoup de gens qui me sont proches, mais il n'y aucun cadre pour s'exprimer, et je ne veux en rien être associé à des antisémites.

Il s'inquiète de Mélenchon et des Insoumis, de ce qu'il baptise « leur confusion des mots », mais trouve Hidalgo bien trop pro-israélienne, elle qui a affiché les couleurs d'Israël sur la tour Eiffel, mais jamais celle de la Palestine. Jean attend que la gauche s'active sur les droits des Palestiniens et les otages, mais n'est pas sûr de s'en mêler.

« On est loin d'Israël, mais on est proches, c'est très hypocrite, dit Michèle Sibony, figure publique de la critique juive d'Israël en France et porte-parole de l'Union française juive pour la paix (UJFP). Le silence des Français juifs qui pourraient parler est un silence d'embarras. Et les autres n'ont pas les outils pour comprendre ce qu'il se passe ». Elle ajoute :

Une bonne partie de la classe politique a, dès le 7 octobre pour Emmanuel Macron et Gérard Darmanin, entretenu la confusion entre Juifs et Israéliens. On a mis les Français juifs dans le bain, et c'est très dangereux pour eux.

Pour elle, les Français juifs se taisent d'abord « parce qu'ils ont peur ».

Des voix juives critiques peu audibles

Contrairement à de nombreux Américains juifs. Angela Davis le notait lors de son passage à la fête de l'Humanité : « Le mouvement de solidarité avec la Palestine aux États-Unis est mené par des juifs progressistes et radicaux ». Rien de tel en France, si ce n'est de façon minoritaire et peu audible, les médias pro-israéliens tenant éloignées de leurs plateaux et de leurs colonnes les voix juives dénonçant la logique génocidaire de Nétanyahou et de son armée.

Comme celle de Rony Brauman, médecin, figure de Médecins sans frontières, né à Jérusalem. Quand la terre se fait meurtrière au Maroc, il fait « cinq plateaux par jour pendant dix jours ». Depuis un an, rien, ou si peu, « je suis blacklisté ». Dans la ligne des progressistes américains juifs, il déploie pourtant un discours à opposer au « basculement d'intellectuels français dans le soutien à ce qu'Israël a de plus violent ». Ce recul de l'échange d'idées en France pénalise les Français juifs, alors qu'aux États-Unis, les débats sont ouverts, permettant à l'opinion de partager les points de vue. Ici, les médias indépendants sauvent l'honneur. Et, par parenthèses, ce n'est pas par hasard s'ils sont de plus en plus ciblés par l'extrême droite pro-israélienne.

Rony Brauman se souvient d'un temps où des intellectuels comme Pierre Vidal-Naquet, Daniel Bensaïd, des personnalités comme Gisèle Halimi, Léon Schwartzenberg s'exprimaient comme juifs. Ils offraient ainsi des « points de repère » à une communauté qui penchait à gauche. Dans une pétition publiée par Le Monde en 2002 pour dénoncer l'occupation de la Palestine, Vidal-Naquet signe comme « juif », c'était une première pour lui « parce que le Crif nous avait poussé à bout », se souvient Brauman. Comme beaucoup de gens engagés à gauche, Vidal-Naquet ne mettait alors jamais en avant son identité juive, si ce n'est pour défendre des valeurs qui semblaient bafouées. À l'époque Vidal-Naquet et Brauman ont été invités sur plusieurs plateaux audiovisuels, et longuement écoutés.

Vingt-deux ans plus tard, en septembre 2024, Brauman publie, avec d'autres personnalités juives, un texte dans Libération, pour s'inquiéter de propos du Grand rabbin français Haim Korsia qui réclame « qu'Israël finisse le boulot »4. « Ce texte ne suscite aucune réaction, c'est accablant et écrasant », ajoute Rony Brauman. Pour lui, le silence est forcé, alors même que beaucoup de Français, pas seulement juifs, seraient sûrement intéressés par ses analyses.

« Pour Gaza, on n'a pas voté non plus »

Aucune voix religieuse, aucune voix politique, à l'exception du député de Paris Aymeric Caron, des collectifs Golem et Tsedek et des compagnons de Brauman, ne viennent s'opposer aux propos sinistres du Grand rabbin. Face à ce que Brauman juge « moralement impensable », peu d'engagements. Cela aurait pourtant mérité une manifestation devant le consistoire. L'opinion juive, en dehors de sa frange pro-israélienne estimée à 200 000 personnes5 sur 600 000 Français juifs, a des prudences de sioux.

Alors, pour un Français juif, cette guerre est souvent un trauma silencieux, « une tourmente ». Quand la guerre est supposée se faire en son nom, la question de l'identité remonte forcément. Le silence est autant une prudence qu'une assignation, et c'est précisément ce que beaucoup de Français juifs voulaient éviter. Être juif en France était une fierté, pas une peur.

« Attention, je ne vais pas pleurer les assassins du Hamas, explique Françoise, mais je n'accepte pas cette logique de punition collective, je ne peux pas comprendre le massacre de civils ». « On devrait être les soldats de la paix », dit Claude et on pense à Bernard Lazare qui demandait aux juifs d'être « les soldats de la justice et de la fraternité ». « Comme personne d'origine juive, je me sens prise dans une tenaille mortifère », ajoute Caroline. Elle ne veut pas d'allégeance juive à un État de non-droit. Se sentant piégée, Caroline se tait.

Il faudra bien avoir le courage de forcer une parole collective à rebours des discours pro-israéliens, mais aussi regarder en face un pays, la France, ravagé par les injustices et livré aux mains de l'extrême droite. Le combat contre l'antisémitisme doit être celui de toutes les discriminations. Un sondage Le Parisien publié dimanche 22 septembre tente de faire le tri entre les racismes. Pas les Français. 83 % s'inquiètent des actes antisémites, 79 % des actes racistes, 78 % des actes homophobes et 71 % des actes islamophobes. Il y a là pour les orphelins de l'universalisme et de l'internationalisme de quoi réfléchir à de nouveaux engagements, ce qui reste de la Macronie, la droite et l'extrême droite étant dans l'hystérie anti-arabe. Mais à gauche les fractures sont béantes, le débat au troisième sous-sol. Au point de se faire donner une leçon par Dominique de Villepin à la fête de L'Humanité…

Il ne faut pas abandonner les Palestiniens dans leur malheur, disait à la gauche l'ancien premier ministre de Jacques Chirac. Reprendre la parole sur la barbarie israélienne devient une urgence. Comme le dit, avec une ironie amère, Corinne : « pour Gaza, on n'a pas voté non plus »…

Edgar Morin : les trois visages de la diaspora

Edgar Morin garde un cap clair, et ne cesse lors de ses rares sorties de s'indigner du sort des Palestiniens. À 103 ans, l'auteur de La Rumeur d'Orléans ou de Vidal et les siens, dialogue par mail avec Orient XXI. Morin s'indigne du « silence du monde » face à ce que subissent les Palestiniens à Gaza, et constate « qu'une partie de la diaspora ne se reconnaît pas dans Israël, une autre partie s'identifie à lui et le justifie inconditionnellement et une dernière partie se sent liée à lui et évite de le condamner ». Il n'est pas surpris de ma question sur le silence des Français juifs : « L'amour d'Israël puis l'adhésion inconditionnelle à sa politique ont remplacé l'universalisme et le souci des opprimés chez beaucoup d'intellectuels juifs ».

Morin nous renvoie à ce qu'il écrivait en 2006 dans Le monde moderne et la question juive :

Le danger, la guerre, la justification d'une domination stimule l'israélisme clos, le judaïsme clos. Le messianisme sioniste s'est résorbé dans un nationalisme intégriste. Un manichéisme s'intensifie avec la justification à tout prix d'Israël (...) Le sentiment que l'attitude critique à l'égard de l'État d'Israël est de nature antijuive et la croyance que la compassion au malheur palestinien trahit l'absence de compassion à l'égard du destin juif n'ont fait que s'aiguiser.

Morin a également analysé l'évolution de nombreux Français juifs sur Israël-Palestine. « C'est l'antisémitisme qui provoqua le retour au judaïsme et dynamisa le sionisme, lequel régénéra et renforça l'identité juive des judéo-gentils », écrit Morin, qui ajoute : « Le nouveau sens du terme juif retrouve en Israël un sens antique — à la fois nation, peuple et religion — et se répand dans diaspora ».


1Octave Larmagnac-Matheron, « Derrida face au conflit israélo-palestinien », Philosophie magazine, 12 octobre 2023

2Le prénom a été changé, comme ceux des plusieurs personnes citées.

3D'autres collectifs comme Golem, Juives et Juifs Révolutionnaires (JJR) ou le Réseau d'actions contre l'antisémitisme et tous les racismes (RAAR) se centrent surtout sur la question de l'antisémitisme en France.

4« Un grand rabbin ne devrait pas justifier les massacres commis à Gaza », Libération, 10 septembre 2024.

5Ce chiffre correspond aux personnes qui font partie d'institutions et d'associations, principalement le Consistoire, représentées au sein du CRIF, Conseil représentatif des juifs de France, inconditionnellement pro-israélien depuis des décennies.

La Palestine, un enjeu des élections britanniques

Contrairement aux élections législatives surprises en France, celles du Royaume-Uni, prévues le 4 juillet, étaient attendues cette année. Dans le contexte des mobilisations massives en solidarité avec Gaza depuis octobre 2023, le champ politique se trouve recomposé. Le Parti travailliste et son leader Keir Starmer, bien que vainqueurs probables, apparaissent fragilisés par leurs positions largement pro-israéliennes, et paient le prix de la chasse aux sorcières contre l'ancien leader travailliste Jeremy Corbyn en 2018.

Au Royaume-Uni, le bipartisme traditionnel opposant les conservateurs à la droite et les travaillistes à la gauche se voit remis en cause. Si le représentant de l'extrême droite, Nigel Farage, du parti Reform UK, est encore largement considéré comme un clown, la situation à gauche est différente et est marquée par l'absence d'un grand parti significatif.

Lorsque Jeremy Corbyn, fervent défenseur de la Palestine, est devenu le chef du Parti travailliste en 2015, des dizaines de milliers de personnes l'ont rejoint, et le parti a alors atteint sa plus grande taille depuis les années 1970 avec plus d'un demi-million de membres. Mais après la défaite électorale de 2019, la nouvelle direction dirigée par Keir Starmer, un avocat spécialisé dans les droits humains, a non seulement tourné le parti vers la droite, mais a activement exclu autant de membres de gauche qu'elle le pouvait, nombre d'entre eux étant accusés d'antisémitisme. Pourtant beaucoup de ces exclus sont des juifs antisionistes, à l'instar de Naomi-Wimborne-Idrisi et de Rica Bird. Toutes deux ont participé à une série d'émissions édifiantes sur Al Jazeera en 20221, axées sur la campagne anti-Corbyn, accusé sans fondement d'antisémitisme, qui a mené à son expulsion du Parti travailliste. Il se présente dorénavant en tant qu'indépendant dans la circonscription londonienne où il est élu depuis des décennies, et participe activement au mouvement propalestinien en cours. Cette chasse aux sorcières a fait chuter le nombre de membres du Parti travailliste à 366 000 en mars 2024.

Pas une victoire travailliste

Fermement aligné sur l'idéologie néolibérale, le Parti travailliste de Keir Starmer a également maintenu depuis de nombreux mois une position pro-israélienne résolue, refusant d'appeler à un cessez-le-feu à Gaza et accusant tous les pro-palestiniens d'être antisémites, suivant la définition officielle fondamentalement problématique de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (International Holocaust Remembrance Alliance - IHRA) qui affirme que toute position anti-israélienne est antisémite. Dans les jours qui ont suivi l'assaut israélien sur Gaza, plus de 20 conseillers municipaux (dont neuf à Oxford) ont démissionné du parti en raison des déclarations pro-israéliennes de Starmer au Parlement et dans les médias ; d'autres ont démissionné au cours des mois suivants dans tout le pays. Nombre d'entre eux sont musulmans, mais la plupart ne le sont pas.

À l'approche des élections, le Parti travailliste est presque certain de former le prochain gouvernement britannique. Ce n'est pas en raison d'un programme s'apparentant de près ou de loin au socialisme ou axé sur les préoccupations et les intérêts de la majorité de la population, mais plutôt parce que le parti conservateur de Rishi Sunak est complètement discrédité après 14 ans de règne. Les quatre dernières années ont vu se succéder les désastres incontrôlés marqués par l'extrémisme de droite et l'incompétence caractérisée, entre autres, sur les sujets liés à des politiques anti-immigration et racistes.

Contrairement au slogan de Corbyn « pour le plus grand nombre, pas pour quelques-uns », (For the many, not for the few), Starmer appelle au « changement » — ce qui n'a pas grand sens —, tout en assurant aux grandes entreprises qu'elles ne souffriront pas sous le régime travailliste et qu'il n'y aura pas d'augmentation d'impôts pour qui que ce soit, y compris les super-riches. Il a abandonné les anciennes politiques de protection de l'environnement du parti et soutient l'augmentation des dépenses militaires. Ainsi, ce n'est pas le Parti travailliste qui gagnera les élections, mais plutôt les conservateurs qui, divisés et de plus en plus chaotiques, les perdront.

Le coût d'être pro-israélien

Dans ce contexte, la guerre contre Gaza a rebattu des cartes. Starmer s'est aliéné les voix de milliers, voire de millions de musulmans britanniques, et d'autres personnes horrifiées par le génocide à Gaza, par son soutien à Israël et son refus d'appeler à un cessez-le-feu, alors que des milliers d'enfants, de femmes et d'hommes palestiniens sont massacrés. Selon des sondages récents, 44 % des électeurs musulmans considèrent la position d'un parti sur la Palestine comme l'un des premiers critères de choix2, alors que 86 % des électeurs travaillistes sont favorables à un cessez-le-feu immédiat3.

Starmer réprime également toute opinion alternative, même parmi les dirigeants et les députés du parti. En février, il a finalement appelé à un cessez-le-feu, mais en évitant le mot « immédiat », ce qui a vidé la déclaration de son sens. Il a provoqué une crise parlementaire en manipulant les procédures pour éviter d'être battu par les nombreux députés travaillistes qui ne pouvaient plus supporter l'hypocrisie du Royaume-Uni dans la guerre et menaçaient de se rebeller et de voter contre sa motion.

Dans les mois qui ont suivi, Keir Starmer a tenté de rétablir ses relations avec les communautés musulmanes en prévision des élections, le vote musulman pouvant faire basculer un certain nombre de circonscriptions, principalement dans les Midlands et le Nord de l'Angleterre. Mais ses appels au mieux timides à un cessez-le-feu sonnent creux à côté de son soutien au droit d'Israël à « l'autodéfense » et aux ventes d'armes britanniques contribuant aux massacres.

Lors des élections, au moins 18 indépendants se présentent contre des candidats travaillistes en mettant en avant un programme qui inclut le soutien à la Palestine, soit en tant qu'unique question, soit en tant qu'une des questions principales. C'est le cas évidemment de Jeremy Corbyn, mais aussi d'autres personnes qui ont été expulsées sans ménagement du parti en raison de leurs appels à un cessez-le-feu immédiat et à la condamnation du génocide en cours à Gaza. Andrew Feinstein, antisioniste actif et ancien député en Afrique du Sud, se présente contre Starmer dans sa propre circonscription. Parmi les autres candidats figure aussi Faiza Shaheen, qui se présente dans la circonscription de Chingford et Woodford Green. Après avoir été désinvestie alors que la campagne avait déjà débuté, elle a démissionné du Parti travailliste. Dans trois circonscriptions de Birmingham, des candidats pro-palestiniens se présentent contre des députés travaillistes en place : Kamel Hawwash et Akhmed Yakoob figurent en tant qu'indépendants. Jody McIntyre, partisan de longue date de la Palestine, a été investi par le parti renégat de George Galloway, le Workers Party of Britain (un groupuscule pro-palestinien bruyant, mais qui fait également l'apologie du président syrien Bachar Al-Assad et, auparavant, de l'ancien président irakien Saddam Hussein).

Marches populaires en faveur de Gaza

Certains de ces candidats pourraient bien remporter les sièges qu'ils briguent. Ils sont en tout cas très en phase avec l'opinion publique. Pour la première fois, des manifestations de masse contre la guerre et en faveur de la paix ont lieu chaque semaine dans tout le pays. Les principaux slogans sont : « Cessez-le-feu maintenant ! », « Libérez la Palestine », « Arrêtez d'armer Israël », « Nous sommes tous des Palestiniens ». Les manifestations locales dans tout le Royaume-Uni comprennent des piquets, des marches et des veillées de solidarité hebdomadaires. Quinze énormes manifestations nationales ont eu lieu à Londres depuis octobre 2023 : l'une d'entre elles a rassemblé 800 000 personnes dans les rues, et toutes ont compté plus de 100 000 manifestants. Même en 1968, les manifestations pro-vietnamiennes n'étaient pas aussi fréquentes, et la seule fois où plus d'un million de personnes ont manifesté à Londres, c'était en 2003, contre l'attaque imminente des États-Unis et du Royaume-Uni contre l'Irak.

Malgré la propagande officielle accusant les manifestants d'être des antisémites violents et, comme l'a dit un ministre conservateur, de participer à des « marches de la haine », la réalité est très différente et rappelle les marches de la Campagne pour le désarmement nucléaire (CND) de la fin des années 1950 et du début des années 1960. Les participants viennent avec des enfants, y compris des tout-petits dans des poussettes. De l'aide et du soutien sont fournis à celles et ceux qui sont moins capables de marcher, en fauteuils roulants, avec des cannes ou des béquilles. La plupart des interactions avec la police sont amicales, malgré le grand nombre de manifestants et de forces de l'ordre.

L'un des nombreux aspects intéressants de ces manifestations est leur composition sociale. Les participants viennent de tout le pays et comprennent des juifs qui s'identifient comme tels, y compris orthodoxes, soulignant qu'ils sont opposés aux actions israéliennes et solidaires des habitants de Gaza, et de nombreux musulmans. Quant à l'âge des manifestants, ce sont surtout beaucoup de jeunes adultes, mais de nombreux participants plus âgés pourraient bien avoir un long passé de marche depuis la CND et la période de lutte contre la guerre du Vietnam.

Contrairement à la majorité de ces mobilisations, le mouvement actuel, soutenu largement, ne semble pas structuré autour de la classe moyenne éduquée. On constate la forte présence de groupes autrement marginalisés, rarement vus dans des manifestations explicitement politiques. L'absence de bannières du Parti travailliste et des principaux syndicats est frappante, bien que quelques groupes locaux aient rompu avec les instructions de leur siège.

L'ampleur de la mobilisation contre l'assaut israélien sur Gaza est sans précédent au Royaume-Uni, et c'est la première fois qu'un mouvement de masse aussi déterminé et cohérent émerge, a fortiori sur une question internationale. Bien qu'elle ait peu de chances d'avoir une grande influence sur la politique pro-israélienne du gouvernement britannique actuel (ou futur), cette mobilisation pourrait bien amener quelques députés pro-palestiniens au Parlement. Elle pourrait également permettre à quelques membres de partis plus petits de se frayer un chemin à travers un vote travailliste divisé, réduisant ainsi l'écrasante majorité potentielle du Parti travailliste au Parlement. Cela pourrait ainsi avoir pour effet d'amener le gouvernement à être moins aligné sur l'agenda néolibéral et, espérons-le, moins partial en faveur d'Israël concernant la Palestine. Un enjeu qui se trouve de nouveau au premier plan.


1The Labour Files, Al Jazeera, septembre 2022.

2Tom Belger, « Poll : Two-thirds of Muslim voters plan to vote Labour in 51-point lead over Tories », LabourList, 11 juin 2024.

3« New poll shows sustained British public support for immediate ceasefire in Gaza and the suspension of UK arms sales to Israel », Medical Aid for Palestinians, 17 mai 2024.

Vous avez dit « antisémitisme de gauche » ?

Imaginons un historien se penchant, dans cinquante ans, sur les élections législatives françaises de 2024. Quelle ne sera pas sa surprise en découvrant :

  • que la question centrale des débats politique et médiatique aura été… l'antisémitisme ;
  • que l'extrême droite dénonçait l'antisémitisme… de la gauche ;
  • que cette campagne infâme avait convaincu nombre de juifs à chercher une protection dans un vote frontiste1 décomplexé, à l'instar de Serge et Beate Klarsfeld, déjà décorés en octobre 2022 par Louis Aliot, le maire Rassemblement national (RN) de Perpignan et ex-compagnon de Marine Le Pen.

Pourtant, nul n'ignore que le Front national (FN) a été cofondé par Jean-Marie Le Pen avec des anciens Waffen SS « français » et des miliciens. Et que le président du parti avait commencé sa carrière en diffusant des disques de chants nazis, avant d'être condamné à plusieurs reprises pour apologie de crime de guerres, contestation de crimes contre l'humanité et provocation à la haine raciale, à la discrimination et à la violence, injures publiques ou violences.

Une « dédiabolisation » tactique

Ayant succédé à son père en 2011 à la tête du parti, Marine Le Pen prit ses distances avec lui sur ces sujets. Sauf qu'elle n'avait jamais condamné l'antisémitisme et le négationnisme de Jean-Marie Le Pen dans les deux décennies précédentes — elle militait pourtant à ses côtés depuis ses 18 ans, en 1986. Son entreprise de « dédiabolisation » ne l'a pas empêchée de s'entourer d'anciens cadres du Groupe union défense (GUD), organisation réputée pour ses actions violentes, dont le ministre de l'intérieur Gérald Darmanin a annoncé en juin 2024 la dissolution.

La preuve du caractère tactique de cette mue tardive, c'est que l'électorat du Rassemblement national (RN, ex FN) reste — et de loin ! — le plus antisémite. Selon le rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'homme de 2022,

Chez les personnes se situant à l'extrême droite de l'échelle gauche-droite, la proportion de scores élevés sur les échelles d'ethnocentrisme, d'islamophobie et d'antisémitisme atteint des niveaux records (89 %, 77 % et 51 %). Chez les sympathisants déclarés du Rassemblement national (RN), un parti qui met la « priorité nationale » au cœur de son programme, on compte 94 % de sondés très ethnocentristes et la proportion de scores élevés sur les échelles d'aversion à l'islam et d'antisémitisme y atteint respectivement 73 % et 54 %.2

Mesurer l'antisémitisme

Encore faut-il identifier les « thermomètres » de l'antisémitisme :

  • Le premier, très positif, c'est l'image qu'ont nos compatriotes de l'intégration des juifs. Sont-ils « des Français comme les autres ? » En 1946, seul un tiers répond par l'affirmative à l'Ifop, les autres restant marqués par la propagande anti-juive de l'occupant et de ses laquais de Vichy. Aujourd'hui, ils sont 89 %.
  • Le deuxième thermomètre, ce sont les préjugés sur les juifs : 18 % des sondés pensent que les juifs « ont trop de pouvoir en France », 38 % qu'ils « ont un rapport particulier à l'argent » et 36 % que, pour eux, « Israël compte plus que la France ». Ces préjugés sont surtout présents à l'extrême droite, alors que « les sympathisants des partis de gauche et du centre y sont relativement imperméables ». Mesurons bien le danger : l'affaire Ilan Halimi3 comme la multiplication des victimes maghrébines des violences policières nous rappellent que les préjugés peuvent tuer.
  • Le troisième thermomètre, le plus inquiétant, c'est le recensement des « actes antisémites ». La première alerte date de 2002, sur la lancée de la seconde Intifada et de sa répression. Depuis, leur nombre a diminué, notamment en 2022 : 436, soit-35 % en un an. Mais avec l'horreur du 7 octobre 2023 et de la guerre meurtrière contre les Palestiniens, ce chiffre a littéralement explosé : le nombre d'actes recensés en France a bondi à 1 676 lors de l'année 2023, selon un sondage révélé par le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), mercredi 24 janvier : « Durant les trois derniers mois de 2023, leur nombre a égalé celui des trois années précédentes cumulées. » Et le rapport pour l'année 2023 du CNCDH qui vient d'être publié note que « la tolérance recule à l'égard de toutes les minorités, mais la plus forte baisse concerne les Juifs » (68 sur 100, contre 72 sur 100 l'année précédente).

Cet affolement des statistiques pose deux questions :

  • la première question concerne la méthodologie : la catégorie « acte antisémite » englobe des faits très différents, du graffiti et du courrier anonyme à l'agression violente en passant par l'insulte. Les sondeurs comme les politistes soulignent le risque que présente ce flou pour une analyse sérieuse ;
  • la seconde question porte sur le fond. Selon les dirigeants du CRIF, c'est l'opération meurtrière du Hamas le 7 octobre 2023 qui expliquerait la multiplication des faits antisémites. D'où vient cette certitude ? Il semblerait plus logique de considérer que c'est le spectacle de la destruction presque totale de Gaza et les dizaines de milliers de victimes civiles des bombardements qui provoquent des réactions visant les juifs, assimilés à tort aux Israéliens. Une analyse de ces irruptions antisémites sur la longue période suffit à s'en convaincre : chaque guerre d'Israël entraîne une vague de violences contre les juifs. Et le discours du CRIF, qui soutient quasi inconditionnellement la politique d'Israël au nom des juifs de France, contribue à cet amalgame.

De là à miser sur le Rassemblement national pour combattre l'antisémitisme ! Qui choisirait Marc Dutroux pour se défendre contre la pédocriminalité ?

  • Dominique Vidal, Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron, Libertalia, février 2018, 128 pages, 8 €
  • Fabrice Riceputi, Le Pen et la torture. Alger 1957, l'histoire contre l'oubli, Le passager clandestin, 144 pages, 17 €

1NDLR. Relatif au Front national.

2« La lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie. Rapport 2023 », CNCDH, 2024.

3NDLR. Ilan Halimi, jeune homme juif de 24 ans, a été enlevé en région parisienne puis séquestré et torturé pendant plus de trois semaines, en janvier 2006, par un groupe d'une vingtaine de personnes se faisant appeler le « gang des barbares », dirigé par Youssouf Fofana. Il meurt des suites de la torture qu'il subit. Le caractère antisémite de ce crime est avéré.

Contre la vague brune, contre ceux qui l'ont préparée, il est encore temps !

Dans trois semaines peut-être, l'extrême droite arrivera au gouvernement, aux portes du pouvoir. Cette victoire potentielle n'est pas inattendue, tant elle a été préparée, encouragée, et — disons-le – souhaitée par une partie non négligeable de la classe politique et des cercles éditorialistes. Ce courant politique et la vision du monde qu'il défend remontent au-delà des années 1930 — comme le mot même d'islamophobie – et trouve ses racines dans le rôle structurel de l'héritage colonial, notamment en Algérie. Cette histoire constitue, comme le rappelle Fabrice Riceputi, la matrice essentielle de l'extrême droite, celle qui fait oublier sa collaboration et son antisémitisme structurel. Cet impensé colonial permet d'expliquer la large convergence dans le soutien à Israël, qui a vu les héritiers du Front national défiler aux côtés de l'essentiel des forces politiques dans une « marche contre l'antisémitisme » en novembre 2023.

Cette histoire coloniale rappelle également la généalogie méconnue de la gestion sécuritaire des musulmans, toujours perçus comme « un problème », comme étrangers même pour celles et ceux qui sont français⸱es, mais surtout comme un danger pour la République. Si hier dominait la figure de l'Arabe « voleur, fourbe et violeur » ou du musulman réfractaire à l'assimilation coloniale, désormais les musulman⸱es et autres « islamo-gauchistes » seraient le nouvel ennemi intérieur, comme c'était le cas, il y a près d'un siècle, pour les juifs. À un siècle de distances, juifs et musulmans, sont perçus comme deux minorités religieuses racialisées, à qui l'on prête des desseins complotistes, comme le montre l'historien Reza-Zia Ebrahimi dans l'analyse de leur histoire croisée. Par leur duplicité à l'égard de la République, par l'extrémisme inhérent à leur religion — mieux, à leur culture, puisque même la langue arabe devient ni plus ni moins que l'outil véhiculaire de terrorisme —, les musulmans de France, définis comme une masse homogène malgré leur diversité, lanceraient un défi mortel au monde. Comme le fait à l'échelle internationale « le terrorisme islamique », porteur d'une guerre contre la civilisation occidentale ou prétendument « judéo-chrétienne ».

À l'heure où l'extrême droite a déjà un pied dans la porte, on ne peut pas fermer les yeux sur la responsabilité historique de la classe dirigeante et de ses relais médiatiques, dans la banalisation d'une islamophobie d'État qui n'a fait que s'intensifier depuis la présidence de Nicolas Sarkozy, pour arriver à son paroxysme sous celle d'Emmanuel Macron. Si le dévoiement de la laïcité pour en faire une arme contre l'islam et les musulman⸱es, bien loin de l'esprit de la loi de 1905 défendue par Aristide Briand, date de la fin du second mandat de Jacques Chirac, l'offensive de l'actuel président de la République et de ses ministres contre les musulman⸱es, accusé⸱es de « séparatisme », a marqué l'intensification de discours de rejet et de mesures de répression, qui ont participé à la victoire de l'extrême droite dans la bataille culturelle qu'elle mène pour l'hégémonie. Le tout avec la complicité d'intellectuels, d'éditorialistes et de quelques « chercheurs de cour », qui n'ont eu aucun scrupule à mettre leur savoir au service d'une idéologie de haine et de rejet.

En reprenant quelques articles publiés par Orient XXI qui s'articulent autour des thématiques citées ci-dessus au sein de ce dossier, nous soulignons la responsabilité des pyromanes de la République, mais nous remplissons aussi le rôle que nous nous sommes donné depuis notre création en tant que média indépendant il y a plus de dix ans, et que nous jugeons plus que jamais nécessaire : donner à nos lectrices et lecteurs les outils de comprendre, et donc de résister à la vague brune qui risque de déferler sur nous, mais qu'il est encore temps d'arrêter.

ILLUSTRATION : Castres, 13 décembre 2009. Profanation de l'entrée de la mosquée de Castres. Des tags nazis et xénophobes sont peints sur le mur, des pieds de porc pendent à la poignée et des oreilles de porc sont agrafées sur la porte. THIERRY ANTOINE / AFP

Gaza. Marie Toussaint : « L'Europe dispose de nombreux leviers qu'elle n'a jamais actionnés »

Par : Jean Stern

Députée européenne, la tête de liste des Écologistes — Europe Écologie Les Verts à l'élection du 9 juin 2024 s'exprime pour Orient XXI sur la guerre contre Gaza, après Jean-Luc Mélenchon et Fabien Roussel. La tête de liste des Écologistes a décidé de répondre par écrit à nos questions le 29 mai. Elle se dit favorable à la reconnaissance de l'État de Palestine et à une série de sanctions contre Israël au nom du non-respect du droit international. Elle salue le soulèvement de la jeunesse en faveur de la Palestine, et veut engager une lutte globale dans « une Europe en train de dérailler » contre l'extrême droite, l'islamophobie et l'antisémitisme.

Orient XXI. — Près de huit mois après les attaques du Hamas et le début de l'offensive israélienne contre Gaza, aucun cessez-le-feu n'est en vue. Où se trouve, à vos yeux d'écologiste et d'Européenne, la solution pour mettre fin à ce conflit meurtrier ?

Marie Toussaint. — Les silences répétés de la communauté internationale et de l'Union européenne (UE) ne sont pas étrangers à l'enlisement du conflit israélo-palestinien. J'ai pourtant la conviction qu'une politique étrangère commune digne des valeurs qui fondent les traités européens pourrait contribuer à un cessez-le-feu.

Mais alors que l'UE s'était exprimée clairement face à Vladimir Poutine, elle n'a pas été à la hauteur face à Benyamin Nétanyahou et se rend coupable d'un deux-poids, deux-mesures.

Le Parlement européen à mis des mois avant de s'exprimer clairement en faveur d'un cessez-le-feu1. Maintenant qu'il est adopté, c'est à l'Europe de se faire entendre et de prendre les mesures à même de faire pression sur Israël.

L'UE doit faire usage de ses instruments de politique étrangère de manière cohérente et systématique. C'est le gage de sa puissance et de sa crédibilité sur la scène internationale.

L'Europe dispose de nombreux leviers qu'elle n'a jamais actionnés. Elle est de loin le premier partenaire d'Israël en matière de commerce et d'investissements. Elle dispose d'un accord d'association dont nous demandons la suspension. Elle peut stopper l'assistance militaire, la livraison d'armes ou de composants militaires, sanctionner des personnalités politiques ou des colons actifs de manière ciblée, appeler à une force internationale d'interposition. Elle peut se prononcer, aussi, en faveur de l'application des décisions de la Cour pénale internationale (CPI). Elle peut enfin, au-delà des sanctions, travailler à la libération des otages.

L'Europe dispose également de marges de manœuvre pour faire avancer la solution à deux États qu'elle prône officiellement, en appelant à une reconnaissance officielle de l'État de Palestine (résolution de 2014), et reprendre un rôle central dans la gestion des négociations et pour le respect des résolutions internationales, dans ce conflit qui impacte le Moyen-Orient, mais aussi toute l'Europe.

O. XXI.— Le procureur de la Cour pénale internationale, Karim Kahn, vient de demander des mandats d'arrêt contre plusieurs dirigeants israéliens et du Hamas, décision sévèrement critiquée dans plusieurs pays de l'Union européenne. Les Verts sont historiquement des partisans du droit international. Qu'en pensez-vous ?

M. T. — L'action de la CPI est essentielle et je salue le courage du procureur qui a réussi à prendre une décision difficile en raison des pressions internationales à son encontre. Il est nécessaire de rappeler que la CPI est une instance indépendante.

Cette demande d'émission de mandats d'arrêt de la part du procureur de la CPI est importante pour la population palestinienne, aujourd'hui, autant que pour la population israélienne, puisqu'il faut rappeler qu'elle concerne Nétanyahou et Gallant, mais aussi trois responsables du Hamas. Au-delà d'une condamnation de ce qui se passe à Gaza, c'est pour moi la crédibilité du droit international qui se joue aussi avec cette décision, qui rappelle à toutes et tous qu'on ne peut pas commettre de massacre en toute impunité.

« Il n'y a aucune raison qu'Israël fasse exception »

O. XXI.— Faut-il un embargo européen sur les ventes d'armes à Israël ?

M. T. — Bien entendu ! De manière générale, les écologistes défendent au Parlement européen et à l'Assemblée nationale un contrôle sur les exportations d'armes. Nous demandons l'introduction d'un mécanisme européen de contrôle des exportations d'armes vers tous nos partenaires et nous appelons à l'interdiction des exportations d'armes vers tous les régimes autoritaires ou violant massivement les droits humains.

En poursuivant leurs exportations à des pays qui enfreignent les droits humains, les États membres ne respectent d'ailleurs pas la réglementation européenne existante. Nous condamnons notamment la France qui contourne les réglementations européennes en ne transposant pas dans son droit la Position Commune du Conseil de 20082 sur les exportations d'armes, ce qui lui permet d'enfreindre une bonne partie des huit critères européens.

Il n'y a aucune raison qu'Israël fasse exception s'il enfreint les droits humains en utilisant par exemple sur la population occupée des armes ou composants européens.

O. XXI.— L'Espagne, l'Irlande, deux pays de l'Union européenne, ainsi que la Norvège viennent de reconnaître l'État de Palestine. Pourquoi la France ne le ferait-elle pas ? Le futur Parlement européen ne devrait-il pas s'emparer de la question de la reconnaissance par l'Union de l'État de Palestine ?

M. T. — La reconnaissance de l'État de Palestine par ces pays membres de l'UE est une excellente nouvelle. J'espère sincèrement qu'elle sera suivie d'autres décisions, on attend d'ailleurs prochainement un vote en Slovénie. Alors que 146 pays membres de l'ONU3 reconnaissent l'État palestinien, les États membres de l'UE doivent impérativement s'inscrire dans cette dynamique pour la paix. Les écologistes sont unanimes et appellent à ce que la France et l'Europe suivent, mais les majorités actuelles laissent malheureusement peu d'espoir en ce sens. Pourtant, cette décision serait un vrai pas en avant pour la solution à deux États que l'UE dit défendre et que le Parlement soutient dans ses résolutions.

Pour la famille des Verts européens, l'occupation prolongée des territoires palestiniens, à Gaza et en Cisjordanie, l'expansion record des colonies, la violence croissante des colons, les démolitions, les confiscations de terres et les expulsions, les détentions arbitraires de prisonniers politiques, sont autant d'éléments nourrissant le conflit. La reconnaissance de l'État de Palestine est une campagne que nous comptons bien mener dans notre prochain mandat en prônant la cohérence entre les paroles et les actes des députés européens… dans la suite logique de ce que nous avons déjà entamé et obtenu de haute lutte depuis le début de ce conflit, au cours des mandatures précédentes.

« Nétanyahou viole le droit international »

O. XXI.— Il existe plusieurs accords d'association entre l'Union européenne et Israël, dont la portée et l'ampleur ne sont pas toujours claires. Êtes-vous favorable à leur maintien ?

M. T. — L'ensemble de la politique étrangère de l'UE doit être basée sur la promotion et le respect des droits humains et de la démocratie4. Cela signifie que toute action de l'UE sur la scène internationale est conditionnée par le respect du droit international sans géométrie variable. Avec Israël, cette obligation concerne aussi bien le plan d'action sous la politique de voisinage que la coopération technique et financière, que les relations économiques et commerciales ou encore les programmes de recherches, etc. Inutile de vous dire que cet engagement est diversement respecté au gré des contingences du Conseil et de la Commission. Et c'est précisément la raison d'être du Parlement de contrôler l'action de ces institutions et de garantir le respect de nos traités et la cohérence de l'ensemble de nos instruments vis-à-vis d'un pays.

Les relations entre l'Union européenne et Israël sont nombreuses et pluridimensionnelles, mais nos relations politiques sont basées sur un accord d'association qui, en son article 2 labellisé clause droits de l'Homme, rappelle que le respect des droits humains et de la démocratie constitue un élément essentiel de l'accord. Pour tous les systèmes juridiques au monde, la violation d'une clause essentielle d'un contrat emporte des conséquences. Or, le gouvernement de Benyamin Nétanyahou viole le droit international. J'en appelle donc en toute logique à la suspension de l'accord d'association UE-Israël.

O. XXI.— Le gouvernement d'extrême droite israélien compte un ministre qui a parlé d'animaux à propos des Palestiniens, d'autres qui veulent chasser tous les habitants de Gaza. Il est soutenu par l'extrême droite européenne qui semble au mieux de sa forme pour les élections européennes, notamment en France. Votre réponse ne doit-elle pas être plus globale ?

M. T. — En effet, l'extrême droite française trouve aujourd'hui de nombreux points d'accord avec l'extrême droite israélienne qui tient régulièrement et sans retenue aucune des propos absolument insupportables. Les écologistes combattent les idées discriminatoires et populistes de l'extrême droite où qu'elles se trouvent.

« Refuser de confondre islam et islamisme »

O. XXI.— Comment combattre l'islamophobie, qui est un des moteurs de l'extrême droite européenne ?

M. T. — En tant que défenseuse des droits, je lutte contre toutes les discriminations, de manière indifférenciée. Aujourd'hui, il n'y a qu'a tendre l'oreille pour entendre la haine anti-musulman se déployer : Eric Zemmour, Marion Maréchal et le Rassemblent National ont leurs équivalents dans toute l'Europe. Face à eux, tout commence par la clarté : refuser de confondre islam et islamisme, refuser de traiter les musulmans en parias, et refuser l'instrumentalisation des questions religieuses dans le débat public.

O. XXI.— On le constate, avec une hausse des agressions individuelles et des actes violents — comme l'incendie de la synagogue de Rouen —, l'antisémitisme est en hausse en France, comme dans plusieurs pays européens. Mais il donne lieu aussi à des manipulations par la Russie, avec les étoiles bleues et les mains rouges5. Comment sortir de cette zone dangereuse ?

M. T. – Je le répète, toutes les discriminations doivent être combattues, et la poussée de l'antisémitisme depuis plusieurs années est un sujet grave qui doit interpeller toute la sphère politique et être combattu pied à pied. Il n'est pas admissible aujourd'hui, que sous couvert de défense du peuple palestinien, des actes antisémites soient commis.

Quant aux ingérences russes sur notre territoire, elles sont le reflet de la guerre hybride menée par Vladimir Poutine à nos démocraties, qu'il rêve de fracturer de l'intérieur. Il nous faut donc être vigilants : certains régimes hostiles à la France ont tout intérêt à y favoriser l'importation du conflit.

« Des antisémites s'inventent un pseudo-antisionisme »

O. XXI.— Et comment en finir avec l'amalgame constant en Europe comme en France d'une bonne partie des sociaux-démocrates, des libéraux, de la droite et de l'extrême droite entre antisionisme et antisémitisme ?

M. T. — Appelons un chat un chat : on doit pouvoir critiquer la politique du gouvernement israélien. La société israélienne elle-même ne cesse de débattre, de critiquer, de s'opposer parfois de manière très dure sur les politiques à mener.

Ce que je ne peux cautionner en revanche, ce sont ceux qui profitent des drames pour venir attiser la haine. Des antisémites notoires — je pense par exemple à Alain Soral ou à Dieudonné — s'inventent un pseudo-antisionisme de surface pour masquer leur antisémitisme viscéral. La Palestine n'est pas leur vrai combat. Je ne suis pas dupe et je dis ceci : les antisémites n'ont pas leur place dans le mouvement de solidarité envers la Palestine. Le principe qui nous guide, c'est l'humanisme. Notre réponse est globale et cohérente : nous combattons toutes les haines, sous toutes leurs formes, et d'où qu'elles viennent.

O. XXI.— Une partie de la jeunesse européenne, très engagée ces dernières années contre le réchauffement climatique, se mobilise sans relâche dans le soutien aux Palestiniens. Elle parle de génocide, mais aussi d'écocide, avec la destruction massive du tissu urbain de Gaza.

M. T. — Je salue le mouvement étudiant. Je suis fière que notre pays puisse développer une telle mobilisation pour les sujets qui concernent — en réalité — aussi son avenir, pour les droits humains et la nature.

Mounir Satouri, qui est sur ma liste, a participé à l'organisation d'une conférence sur l'écocide en cours à Gaza avec l'association les Amis de la Terre6, car oui, ce qui se jouera à Gaza, une fois le cessez-le-feu obtenu, c'est sa reconstruction. Or la destruction quasi totale des infrastructures, des habitations, du réseau d'eau, des routes, la pollution du peu de zones agricoles, auront des conséquences à long terme et ne vont pas permettre à la population de se relever pendant de nombreuses années.

« La colonisation nous parait d'un autre temps »

O. XXI.— En Palestine, l'accaparement des terres par les colons se poursuit et ils développent une agriculture intensive très gourmande en eau. Comment combattre la colonisation comme domination et comme modèle de développement obsolète ?

M. T. — En Cisjordanie, deux types de colonisation existent et prospèrent : une colonisation de type religieux (à Jérusalem-Est ou Hébron par exemple ou autour de Naplouse) et une colonisation de type économique. Aucune n'est empêchée par le gouvernement israélien et l'annexion récente de 800 hectares dans la vallée du Jourdain en est une nouvelle preuve. C'est d'ailleurs dans la vallée du Jourdain (désertique en surface mais qui dispose de nappes phréatiques) que se développe une agriculture coloniale massive qui force les déplacements de populations qui, elles, manquent d'eau et n'ont plus le droit de creuser un puits pour leur propre subsistance.

La colonisation nous paraît d'un autre temps ; elle viole les droits élémentaires des populations tout en les utilisant. Pour le gouvernement israélien, elle est un outil de développement économique certain tout autant qu'un outil d'asservissement et un outil stratégique si un partage des terres devait avoir lieu un jour. En tant que députée européenne, j'appelle Israël au respect du droit international. Depuis mai 2023, nous avons enfin obtenu de la Commission qu'elle trace mieux l'importation en Europe des biens produits dans les colonies israéliennes situées dans les territoires palestiniens occupés et sur le plateau du Golan. Ces produits ne peuvent plus bénéficier de droit de douane préférentiel. Ces produits devraient être purement et simplement interdits sur le territoire européen et des sanctions commerciales claires devraient être prises contre les entreprises violant les droits humains et le droit international.

O. XXI.— Sur la définition de l'apartheid israélien, en débat à gauche bien avant le conflit actuel, quelle est aujourd'hui la position d'EELV ? Y a-t-il une position commune des Verts européens ?

M. T. — Rien n'est jamais identique d'un point de vue historique, puisque chaque pays, chaque période de l'histoire est unique. C'est la raison pour laquelle l'utilisation du mot fait débat.

Ce qui est certain, c'est que si l'on regarde ce qui se passe effectivement en Cisjordanie, il y a une ségrégation. En voici quelques exemples : routes différenciées, jugements via une cour militaire pour les Palestiniens quel que soit le motif (un simple accident par exemple), droits élémentaires (eau, éducation, social…) différenciés entre un colon et un Palestinien, droits économiques contrôlés, etc.

O. XXI.— Il y a eu aussi de nombreux débats à gauche et chez les Verts après le 7 octobre sur la qualification du Hamas. Où EELV se situe-t-il à ce sujet aujourd'hui ?

M. T. — Le 7 octobre 2023, le Hamas s'est rendu coupable d'un acte terroriste inqualifiable en massacrant près de 1 200 personnes et en faisant plus de 250 otages : le Hamas est une organisation terroriste, sans aucune contestation possible. Les écologistes ont été très clairs sur ce sujet dès le premier jour. Rien ne justifie pour autant la disproportion de la réponse israélienne, qui a déjà fait des dizaines de milliers de morts et cherche à mettre à genoux la population de Gaza qui était déjà en très grande difficulté en raison d'un blocus illégal depuis 2014. Ce n'est pas la force qui pourra permettre de sortir de l'impasse. C'est le droit qui doit, aujourd'hui plus que jamais, être réhabilité.

O. XXI.— Quel est aujourd'hui le message central des écologistes sur les enjeux mondiaux, entre le réchauffement climatique qui s'accélère et les enjeux géopolitiques, alors que le conflit à Gaza a révélé de nouvelles fractures Nord-Sud ? Et que l'Union européenne semble lâcher de nombreux engagements ?

M. T. — Sur les sujets écologiques comme sur les sujets des droits humains, l'Europe est en train de dérailler. Les deux sont d'ailleurs souvent liés. Elle oublie d'assumer ses responsabilités face aux drames humains et écologiques que subit le Sud Global, elle balaye notamment sa dette climatique d'un revers de main, et continue parfois de piller les ressources (je pense par exemple aux ressources halieutiques au large du Sénégal). Elle est en train de se décrédibiliser et de renforcer l'exaspération des populations voisines. Nous, écologistes, appelons à une réorientation des politiques européennes en faveur d'un apaisement dans les politiques de voisinage, en conditionnant les fonds européens à des projets sociaux, écologiques, économiques ou démocratiques et non en alimentant un contrôle — par ailleurs inefficace — des migrations.

« Lier les questions environnementales et sociales »

O. XXI.— Dans la région que couvre Orient XXI, la sortie de l'économie carbonée aura de nombreuses conséquences sur les sociétés des États rentiers de l'énergie fossile. Comment les aider à sortir de cette impasse ?

M. T. — La sortie de l'économie carbonée est essentielle pour la survie de nos modes de vie, mais l'Union européenne, sous la pression de sa majorité à droite, a entamé une grande régression sociale et environnementale. En tant qu'écologistes, nous avons toujours lié les questions environnementales et sociales. Les politiques en faveur de la décarbonation ne peuvent qu'être accompagnées de politiques sociales d'envergure pour être acceptées et pour que l'économie et les populations ne subissent pas les changements de manière trop importante, qu'ils puissent effectuer une transition. Cela vaut pour les pays producteurs comme pour les pays importateurs. C'est ce que nous avons par exemple défendu un axe social important dans le « fonds de transition juste » qui permet à la Pologne d'amorcer sa transition et bénéficie aussi à des régions industrielles françaises.

Le problème c'est qu'année après année le coût de l'inaction climatique augmente, et qu'il faut que l'Europe s'engage plus fortement. Le pacte brun entre la droite et l'extrême droite menace l'Europe. S'il est majoritaire, ses politiques annihileront toutes les avancées gagnées par l'écologie. C'est pourquoi nous appelons à voter en masse pour des parlementaires écologistes, qui défendent un avenir à la fois acceptable et vivable sur cette planète pour les jeunes générations.

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Nous avons déjà publié sur la situation à Gaza et ses conséquences en Europe et en France des entretiens avec Jean-Luc Mélenchon de La France insoumise (LFI) et Fabien Roussel du Parti communiste français. Manon Aubry mène pour les élections européennes du 9 juin 2024 la liste LFI, qui compte notamment Rima Hassan, et Léon Deffontaines celles du PCF. La liste Europe Écologie Les Verts (EELV) compte en numéro 4 Mounir Satouri, député européen sortant et ancien élu des Mureaux dans les Yvelines, et des militants de terrain comme l'élue lilloise Mélissa Camara (3e), la sociologue Majdouline Sbai (5e), le responsable associatif Abdoulaye Diarra (8e) ou encore Majdouline Sbaï et Flora Ghebali. Noël Mamère, engagé de longue date sur les droits des Palestiniens est à la 78e, juste avant Éva Joly. Marine Tondelier ferme le bal à la 81e place.


1la candidate précise ; un premier appel hypocrite au cessez-le-feu conditionné au démantèlement impossible du Hamas avait été adopté par la majorité du Parlement, depuis les socialistes jusqu'au Parti populaire européen (PPE ouEPP).

2NDLR. Position commune 2008/944/PESC (politique étrangère et de sécurité commune (PESC)) du Conseil du 8 décembre 2008 définissant des règles communes régissant le contrôle des exportations de technologie et d'équipements militaires

3NDLR. Sur 193 pays membres

4NDLR. Article 21 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne (TFUE)

5NDLR. 250 étoiles de David bleues apposées au pochoir avaient été découvertes sur des murs parisiens et en banlieue le 27 octobre 2023. Des mains rouges avaient aussi été peintes, avec le même procédé, sur le Mur des Justes, à l'extérieur du Mémorial de la Shoah, le 14 mai 2024. Ces deux évènements, fortement médiatisés, étaient en réalité une opération d'ingérence russe.

6Colloque écocide crise environnementale et humanitaire à Gaza et en Cisjordanie

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