Omar Alsoumi est cofondateur et porte-parole du collectif français Urgence Palestine, sous le coup d'une menace de dissolution. Dans Enfant de Palestine, en librairie le 28 janvier, il raconte son histoire et celle de sa famille palestinienne, ses engagements, notamment pour l'écologie, et pour les droits de son peuple.
Dans l'extrait que publie Orient XXI, il revient sur la répression qui frappe ceux qui luttent pour la libération de la Palestine. Le 6 mai 2026, il sera jugé pour « apologie du terrorisme ».
Un vendredi soir de la fin mai 2025, en sortant du parking où j'ai garé ma Dacia familiale, ma carte bancaire est rejetée lorsque je veux régler. Je tente avec celle de mon compte joint, idem. Je consulte l'application du Crédit Agricole, elle est inaccessible. Je crois à un piratage de mon compte, mais cela n'explique pas que ma carte bancaire de la Banque Postale soit également rejetée. J'en déduis que c'est l'automate du parking qui est défaillant. Je me rends le lendemain à la première heure à un guichet du Crédit Agricole, où le jeune employé m'informe qu'un problème est survenu sur mon compte. Le directeur de la banque m'indique qu'il s'agit d'un problème relevant du siège, qui ne répondra pas avant le mardi suivant. Je vais à la Banque Postale, où est ouvert notre compte joint. La guichetière se montre beaucoup plus directe. Elle me désigne son écran, sur lequel figure un gros encadré rouge : « Votre client fait l'objet d'une mesure de gel des avoirs, aucune opération ne peut être effectuée. »
J'appelle mon avocate, qui effectue une recherche rapide et me confirme : un décret a été publié dans la nuit. Il stipule :
Les fonds et ressources économiques qui appartiennent à, sont possédés, détenus ou contrôlés par M. Omar SOMI, alias M. Omar AL SOUMI, né le 29 octobre 1981 dans le 14e arrondissement de Paris (75), dirigeant du groupement de fait « Urgence Palestine », ainsi que les fonds et ressources économiques qui appartiennent à, sont possédés, détenus ou contrôlés par des personnes morales ou toute autre entité elles-mêmes détenues ou contrôlées par M. Omar SOMI, alias M. Omar AL SOUMI, ou agissant sciemment pour son compte ou sur instructions de celui-ci, font l'objet d'une mesure de gel des avoirs pour une durée de six mois à compter de la publication du présent extrait au Journal officiel de la République française. La mise à disposition, directe ou indirecte, ou l'utilisation de fonds ou ressources économiques au profit de cette personne et des personnes morales ou de toutes autres entités qu'elle contrôle, détient ou qui agissent sciemment pour son compte ou sur son instruction sont interdites pour une durée de six mois.
Ouf. Ce charabia est long. Je le trouve drôle.
Je suis un peu sonné, mais je prends ces nouvelles avec le sourire. Cet acharnement est stupide et dérisoire. Stupide, car rien ne nous fait peur depuis que nous avons vu, jour après jour, des enfants calcinés dans les bras de leurs parents en pleurs. Comment pourrions-nous encore avoir peur ? Dérisoire, car le gel des avoirs dont il est question concerne mon compte personnel au Crédit Agricole avec un montant créditeur de 0,40 euro, et mon compte joint débiteur en cette fin de mois de père de famille nombreuse. Toutefois, dans la société où nous vivons, ne pas pouvoir utiliser de carte bancaire s'apparente à ne pas posséder de carte d'identité. Un casse-tête et un handicap lourd. Pour percevoir mon salaire, j'ai dû écrire à la direction générale du Trésor afin qu'elle en autorise la réception par ma banque. Tous les mouvements sur mon compte sont bloqués — sauf ceux autorisés expressément par les agents du ministère de l'économie et des finances. Je suis comme sous curatelle. Les voies de recours juridiques sont vaines : la loi est très claire, le ministère de l'intérieur peut sans jugement ni justification geler les avoirs de toute personne ou organisation. Motif : lutte antiterroriste.
Le fait que je fasse partie des dirigeants d'Urgence Palestine suffit à mobiliser une loi antiterroriste pour priver ma famille de ses moyens de subsistance et nous mettre sous des restrictions ultra-sévères.
Dès le début, le ministre de l'intérieur a voulu inscrire la dissolution d'Urgence Palestine dans la lutte contre ce qu'il appelle « l'entrisme des Frères musulmans ». J'ai souvent travaillé avec des personnes proches ou issues de cette mouvance. Je les plains pour toute la violence qu'elles subissent. Torturées à mort en Égypte alors que leur mouvement a gagné les seules élections démocratiques du pays, étranglées en France malgré tous les compromis réalisés. Leurs réseaux sont en total retrait de la mobilisation actuelle, contrairement à 2009, quand nous avons connu les plus importantes manifestations pour la Palestine de l'histoire du pays. Et en l'occurrence, Urgence Palestine, qui accueille cordialement toutes les forces qui partagent sa plateforme politique et ses valeurs, ne compte pas dans ses rangs de représentants de cette tendance parmi d'autres de l'espace social et politique musulman. Ce sont les Émiratis qui dans le monde arabe sont devenus les fers de lance de la lutte contre les Frères musulmans. On ne peut exclure que leur action ait influé sur le candidat potentiel Retailleau. Ce qui est sûr, c'est que le lobby pro-israélien Elnet est à l'initiative du meeting « Pour la République, la France contre l'islamisme ! » durant lequel, quelques semaines avant l'attentat islamophobe de La Grand-Combe1 le ministre de l'intérieur a proclamé : « À bas le voile ! », tandis qu'une autre intervenante appelait à « s'armer physiquement ». Ces propos ne sont-ils pas une incitation à la haine et à la violence contre les musulmanes et les musulmans ? La réponse ne fait pour moi aucun doute.
(…)
5 novembre 2025. Je me suis réveillé vers 5h30, c'est encore un peu tôt pour la prière de l'aube. J'ai regardé d'un œil endormi les nouvelles sur mon téléphone : Zohran Mamdani a gagné les élections à New York. Voilà une nouvelle qui fait plaisir. Je somnole encore quand des coups violents font trembler la maison familiale. Il est 6h09. J'ai tellement de chance, je suis plein de gratitude : j'ai une famille que j'aime, une épouse belle, forte et brillante, des enfants vifs et curieux, nous habitons une maison avec un grand jardin à l'entrée du domaine naturel où nous avons notre ferme. Ma vie est celle d'un grand privilégié. Ce n'est pas parce que je m'ennuie ou que mon esprit est troublé que je milite contre le sionisme et le colonialisme, pour la libération de la Palestine. C'est parce que c'est ainsi que je conçois la responsabilité de notre génération.
Quand la police débarque à la maison, je ne ressens pas une once de peur, mais fais preuve d'une attention lucide autant que faire se peut : protéger notre intimité, veiller à la sécurité de nos enfants, préserver la dignité de notre foyer. Nous étions préparés à ce risque. Nous en avions beaucoup parlé avec mon épouse et les enfants après les vagues répressives du printemps qui annonçaient l'intention du gouvernement de dissoudre Urgence Palestine. Les forces de l'ordre étaient déjà venues à quinze, en mon absence, de nuit, terrorisant ma famille. C'était juste avant que mes comptes ne soient gelés. Perquisitions, gardes à vue, assombrissent depuis longtemps le quotidien de nos luttes antiracistes et anticoloniales, et de plus en plus celui des luttes sociales et écologistes. Près de 500 personnes ont avant moi subi la violence d'être accusés d'apologie du terrorisme par le pouvoir français aligné sur son allié israélien. Dès le 10 octobre 2023, une circulaire du ministre de la justice appelait les procureurs à « une réponse pénale ferme et rapide » à l'apologie du terrorisme, qu'il définissait comme « la tenue publique de propos vantant les attaques [du 7 octobre 2023], en les présentant comme une légitime résistance à Israël ». Nous étions prévenus. Nous avons passé ces deux années de lutte à trouver les mots qui nous permettraient de défendre la légitimité de la résistance anticoloniale sans donner au gouvernement les moyens de nous écraser à bon compte.
Notre collectif Urgence Palestine, fondé après le 7 octobre 2023, n'a pas pris position sur les événements des premiers jours suivant le début de cette bataille du Déluge d'Al-Aqsa. Par-delà les actions militaires de ces jours pleins de brouillard de guerre et de propagande, subsiste une incompréhension entre l'espace occidental et l'espace arabe qu'il convient de lever : ce qu'on appelle la « bataille du Déluge d'Al-Aqsa » dans le monde arabe, c'est l'ensemble de cette période de deux ans. Le Déluge d'Al-Aqsa inclut ces longs mois de guerre génocidaire visant à détruire la résistance palestinienne et sa base sociale, cette lutte farouche de tout un peuple pour déjouer les plans de la machine de guerre coloniale et cette mobilisation sans frontières pour la libération de la Palestine.
Dès les premiers instants de la perquisition, mon jeune fils a pu rejoindre mes filles à l'étage sans être trop exposé à la brutalité des allées et venues de cette brigade armée dans notre foyer. La perquisition n'a pas trop duré, mon téléphone a été saisi avant d'être mis sous scellé. Comme mon ordinateur, et avec lui la version originale du manuscrit de ce livre, balancé dans l'armoire du commissariat en attendant mon jugement.
(…)
Ce matin nous offre un somptueux lever de soleil sur le chemin du cachot. Si on jauge une civilisation à l'aune de ses prisons, alors la France croupit dans un crépuscule délabré et puant. Nous sommes jusqu'à cinq dans une cellule qui compte quatre maigres matelas à même le béton et trois couvertures usagées. Les toilettes débordent d'une nuée pestilentielle, collante et âcre. Ce commissariat est fait pour humilier. Comme la répression vise à faire peur et douter. J'oscille entre gravité et détachement amusé. Ce n'est pas juste et c'est violent ce que ma famille, mes camarades et moi subissons. Cependant, il est dérisoire et ridicule que la France s'en prenne de façon aussi grossière à des personnes qui ne font que défendre le droit d'un peuple à vivre libre sur sa terre. Nous faisons face à une oppression inacceptable. Néanmoins, ce n'est rien par rapport aux sacrifices des résistants qui sont nos références. Nous sommes en France.
En Palestine occupée, dans les geôles coloniales, nos frères et sœurs détenus le sont sans procès, sans avocat, soumis à la torture, aux pires sévices et privations. Le Parlement israélien s'apprête à voter un texte de loi permettant d'infliger la peine de mort aux prisonniers palestiniens. Avant même cela, depuis le 7 octobre 2023, plus de 80 prisonniers sont tombés en martyrs en détention. Chacun a un nom, une histoire, une famille. C'est sans doute d'eux dont il faudrait parler ici. Toutefois, beaucoup ont besoin de figures d'identification plus proches pour se sentir concernés, alors j'essaie de faire le trait d'union entre toutes ces histoires : nous sommes ici de petits résistants élevés par les grands résistants qui sont là-bas. En France, je suis avec des prévenus de droit commun : des personnes qui, selon les cas, ont braqué, cambriolé, conduit en état d'ivresse, trafiqué de la cocaïne ou sont sans papiers. Il y a une femme aussi, dans une cellule solo dans notre aile mixte. Elle a mis un coup de couteau à son compagnon violent.
(…) Une expertise psychiatrique a été exigée avant de m'envoyer au tribunal. Je ne suis pas fou, plutôt mature et raisonnable même, à en croire le médecin d'origine roumaine qui a fui la dictature quelques décennies avant d'être réquisitionné pour m'examiner. Il me parle de Gandhi et de Ceaușescu. Je ne lui parle ni de Macron ni de Retailleau. Je préfère citer Jésus, Issa, le plus illustre des enfants de Palestine. Voilà une heure plutôt plaisante parmi celles passées au trou. Lors des auditions, j'ai choisi de garder le silence. Ce sont les conseils de mon avocate et le fruit de l'expérience accumulée de nos luttes. Quand l'officier de police judiciaire me montre la vidéo d'un extrait tronqué de mon discours lors d'une manifestation de novembre 2024, je n'ai rien à déclarer.
J'aurais tant à dire, à expliquer, à détailler. Mais ce n'est pas le moment, pas le lieu, pas le cadre. Si nous étions à égalité dans un échange sincère, peut-être pourrais-je le lui faire comprendre. Mais ce n'est pas de lui ni de moi dont il est question ici. Nous sommes les acteurs du face-à-face inégal entre un État qui souhaite anéantir la résistance anticoloniale et ce peuple parmi les peuples, en lutte contre la tyrannie et pour la libération. Je m'amuse de cette situation.
Je le regarde en souriant. C'est l'expression d'un enfant de Palestine plein de confiance, empli d'une paix joyeuse et enjouée. Il note à plusieurs reprises sur le procès-verbal de l'audition : « Le prévenu sourit », « Le prévenu fait un large sourire ». C'est là encore un de ces échos entre notre infime résistance et la grandeur de notre héritage. L'officier de police ignore sans doute qu'en 1957, accusée de terrorisme, la résistante algérienne Djamila Bouhired2, à la sentence du juge français qui lui annonce sa condamnation à mort, a répondu par un immense éclat de rire.
Je suis un tout petit, juché sur les épaules de géants. Je ne signe pas le PV, considérant que la mention de ces sourires pourrait être prise pour un affront par le juge — un signe de cette désinvolture que les profs nous reprochaient au collège pour mieux nous punir. Il ne s'agit pas de cela, c'est infiniment plus profond, et peut-être indicible. Au fond, nous savons ce qu'ils ne savent pas, nous avons ce qu'ils n'ont pas. Et nous serions heureux de tout partager si seulement ils renonçaient comme nous à vouloir prendre ce qui nous est confié, mais ne nous appartient pas.
Je vais être jugé pour avoir fait l'apologie de la révolution décoloniale. (…) Lors d'un discours sur un camion dans une manifestation en novembre 2024, j'ai parlé d'amour et de fraternité sans frontières, de notre exigence de droit et de justice. Dans cette manifestation et tant d'autres, j'ai dit que nous étions résolument les héritiers des luttes anticoloniales pour l'indépendance, de celles et ceux qui ont caché les juifs durant la Seconde Guerre mondiale, résisté au nazisme et au fascisme. J'ai fait l'éloge de nos révolutions passées et à venir. En deux années de mobilisation, j'ai parlé dans des dizaines d'événements, manifestations, conférences, débats, interviews. Je n'ai pas su consigner toutes ces phrases, ces arguments, ces faits, témoignages, analyses. Ce qui m'est reproché consiste en une phrase, détachée de tout contexte, suspendue entre les guillemets de l'accusation, entre des articles numéro xy alinéa lambda du Code pénal. En effet, j'ai lancé : « Est-ce qu'on est d'accord pour continuer d'être ce déluge, ce Déluge d'Al-Aqsa, qui partout à travers le monde, inonde les rues, inonde les âmes, inonde les consciences, ce déluge qui déborde, ce déluge qui amène l'eau de la vie et qui fait pousser les graines de la résistance et de la libération ? ». Cette phrase semble remplir les critères de ce que le ministère de la justice français aurait à me reprocher. Pour ma part, je récuse le jugement d'un régime politique complice du génocide de mon peuple, qui continue à livrer des armes et à offrir l'impunité aux criminels de guerre sionistes.
1NDLR. Le 25 avril 2025, Olivier Hadzovic tue de 57 coups de couteau Aboubakar Cissé, un Malien de 22 ans, dans la mosquée de la Grand-Combe dans le Gard. Olivier Hadzovic a signé son acte dans une vidéo à la suite de son crime où il profère des propos islamophobes.
2Résistante algérienne, arrêtée par l'armée française, torturée, elle sera condamnée à mort en 1957, elle sera graciée par le général de Gaulle.
Onze jours après le départ de Zine El-ABidine Ben Ali en Tunisie, plusieurs associations égyptiennes appellent à descendre dans la rue, malgré l'état d'urgence en place depuis 1981. Les manifestants réclament dans un premier temps plus de droits économiques, sociaux et politiques, sous le slogan « Pain, liberté et justice sociale » (‘Aich, horreya, ‘adala egtima'iya). Mais très vite, ils demandent à leur tour la chute du régime de Hosni Moubarak, installé depuis près de 30 ans.
Contrairement à la Tunisie, le départ de la révolution égyptienne n'est pas spontané. La date du 25 janvier est symbolique : c'est la fête de la police, en hommage aux forces de l'ordre qui avaient tenu tête, en 1952, aux troupes d'occupation britanniques. Cinquante-neuf ans plus tard, la police est devenue le symbole de la répression du régime. Sa violence est illustrée par le cas de Khaled Saïd, 28 ans, battu à mort par deux policiers à Alexandrie, en juin 2010. Son comité de défense « Nous sommes tous Khaled Saïd » (Kollena Khaled Saïd) est signataire de l'appel du 25 janvier, ainsi que le mouvement « Kefaya » (Assez), formé en 2004, ou encore le Mouvement des jeunes du 6 avril, constitué après les grèves ouvrières de 2008. Car ce sont autant l'État policier, le clientélisme que la politique économique néolibérale du régime de Moubarak que les manifestants dénoncent.
La vague de révolte touche tout le pays. Au Caire, elle se concentre place Tahrir où les manifestants campent jour et nuit. Les Ultras — supporters de football organisés et habitués aux affrontements avec la police — viennent les soutenir, notamment contre les baltagiya, des bandits à la solde du pouvoir.
Le 11 février 2011, Moubarak, lâché par l'armée qui n'appréciait pas que les proches du président lui disputent l'économie du pays, abandonne son poste. Les manifestants scandent « Le peuple et l'armée ne font qu'un » (Echa'b wel guich, id wahda), tandis que le Conseil suprême des forces armées (CSFA) annonce assurer la transition jusqu'aux prochaines élections législatives et présidentielle. Mais l'État profond reste en place.
La lune de miel sera de courte durée. Les tensions reprennent entre armée et civils qui craignent un régime militaire. En témoignent les événements de Maspero, siège de la télévision officielle, où une foule de manifestants est violemment réprimée le 9 octobre 2011. Le bilan sera de 25 morts et plus de 300 blessés.
Les législatives se tiennent entre fin novembre et mi-janvier 2012. La confrérie des Frères musulmans, clandestine sous Moubarak mais implantée dans la société grâce à son réseau caritatif, fonde le Parti liberté et justice (PLJ). Elle obtient 47 % des suffrages.
Le PLJ présente Mohammed Morsi à la présidentielle de mai 2012. Ce dernier affronte au second tour Ahmad Chafiq, général et dernier premier ministre de Moubarak et l'emporte de justesse avec 51 % des suffrages, grâce à l'appui d'une partie de la gauche et des libéraux.
Mais les Frères musulmans ont du mal à conforter leur assise politique, d'autant qu'ils ne cherchent pas à maintenir les alliances qui ont permis à Mohamed Morsi de gagner. Ils se heurtent aux résistances des militaires et du secteur juridique, ainsi qu'à la majorité des médias qui leur reste hostile. Aux premiers, ils concèdent une large autonomie notamment financière, même si Morsi a limogé en août 2012 le maréchal Tantawi, chef du CSFA, pour nommer à sa place un certain Abdel Fattah Al-Sissi. Avec les magistrats, un bras de fer est engagé, et le président est accusé de vouloir évincer tout contre-pouvoir et de « frériser l'État ».
La crise économique aigüe et les pénuries alimentent le mécontentement de la population. Les manifestations reprennent, avec de violents affrontements entre pro et anti-islamistes. Elles culminent avec l'appel du 30 juin 2013 à destituer Morsi. Si cette manifestation reflète le rejet des islamistes, la manipulation par l'État profond n'y est pas étrangère.
Cette fois, l'armée impose un ultimatum au président élu, sommé de se plier à « la volonté populaire ». Le 1er juillet, Morsi est destitué et arrêté. Une vague de répression terrible s'abat sur ses partisans, notamment place Rabaa Al-Adawiya où plus de 800 de ses partisans sont massacrés le 14 août. La confrérie est dissoute et ses membres sont arrêtés et jugés de manière expéditive. Les peines de morts sont prononcées par centaines.
Sissi est désormais à la tête du pays. L'alliance qui s'était forgée le 30 juin se disloque. Depuis, toute voix dissonante est interdite, qu'elle vienne des journalistes, des militants des droits humains ou des artistes.
Dans un contexte économique européen frôlant la récession, face à des dirigeants illibéraux, la richissime monarchie du Golfe joue dans une cour acquise à ses idées. En brandissant le spectre de l'islamisme radical, les Émirats arabes unis s'assurent des appuis contre ses opposants, les Frères musulmans, soutenus par son ennemi intime, le Qatar. Et trouvent dans les politiques racistes d'extrême droite de fervents relais.
« L'État ne doit plus laisser les Frères musulmans, les cousins du Hamas, prospérer et grandir en France », déclarait dans les colonnes du Figaro Marion Maréchal le 13 octobre 2023, soit quelques jours après les attaques du Hamas contre Israël. Gérald Darmanin, alors ministre de l'intérieur, annonçait, lui, le 4 mai 2024 au JDD le lancement d'une mission d'évaluation sur les Frères musulmans, une organisation « vicieuse » visant le « basculement progressif de tous les pans de la société dans la matrice islamique ». Son successeur, Bruno Retailleau, affilié aux Républicains, s'en inquiétait à son tour devant la commission des lois le 2 octobre 2024. : « On a aujourd'hui un islam politique très intrusif, c'est le frérisme », assurait-il, détaillant « une matrice idéologique » intégrant la « prééminence du droit coranique sur le droit national », « l'infériorisation de la femme » et l'« antisémitisme ».
Si loin, si proche, dans le golfe Arabo-Persique, le mouvement islamiste transnational et fondamentaliste des Frères musulmans est au centre d'une autre lutte. Celle du Qatar et des Émirats arabes unis : le Qatar les utilise pour asseoir son influence et les Émirats les combattent pour assurer la sienne. L'affrontement se poursuit à l'international : en Europe, Abou Dhabi convainc de plus en plus d'hommes et de femmes politiques de la justesse de sa vision, du centre jusqu'à la droite de la droite.
L'association politique entre les Émirats et l'extrême droite européenne n'avait pourtant rien d'évident. Quel terrain d'entente entre des partis cultivant le racisme et la peur de l'islam — voire la défense d'une identité européenne blanche et judéo-chrétienne — et des Émirats au sein desquels l'islam est justement la religion d'État, et la charia, le socle de la législation ? Et pourtant. Comme nous avons pu le documenter dans cette enquête, les préoccupations géopolitiques de la richissime petite monarchie rejoignent les angoisses islamophobes de la droite de la droite — parfois dans un contexte de difficultés financières.
Ce discours alarmiste envers les Frères musulmans et nourrissant in fine la peur de l'islam est porté en France par certains médias et centres de recherche, comme Global Watch Analysis ou le Centre européen de recherche et d'information sur le frérisme (Cerif). On le retrouve aussi dans la bouche de personnalités politiques d'extrême droite comme Sébastien Chenu, député Rassemblement national (RN) du Nord et vice-président du parti, ou de Thierry Mariani, autre membre du RN et eurodéputé du groupe Les Patriotes pour l'Europe. Pour mémoire, le troisième groupe parlementaire européen, dirigé par Jordan Bardella, a été fondé en juin 2024 par l'extrême droite hongroise de Viktor Orbán — qui a récemment profité de significatifs investissements émiratis. Interrogé sur les Émirats, Mariani leur reconnaît « des ressources financières importantes » et note des « valeurs qui rapprochent », notamment dans la lutte contre l'islamisme. Un combat qui inclut « les Frères musulmans », nous a-t-il précisé.
Largement commentée et analysée, l'ascension de l'extrême droite se matérialise partout en Europe ; son développement n'est pourtant pas seulement dû à la sociologie des campagnes ou à l'échec de la gauche. Dans le cadre de leur agenda politique, certains pays tiers agitent en France la peur de l'islam. « Il y a une synergie sur cette question. La Russie cherche à déstabiliser en créant des troubles sociaux en Europe. De son côté, Israël voudrait alimenter la haine de l'islam pour justifier son action en Palestine », explique le conseil en risques et stratégies politiques Andreas Krieg. Et les Émirats ? « Ils ont une peur phobique de l'islam politique et des Frères musulmans, qui ne doivent à aucun prix devenir un chemin politique possible au Proche-Orient », poursuit le chercheur.
Créé en Égypte dans les années 1920, le mouvement des Frères musulmans s'est développé dans le monde, s'adaptant à chaque pays où il s'est implanté en ambitionnant de participer à la vie politique. Affichant des positions morales conservatrices, il se décline en association, en parti, voire en mouvement politico-militaire dans le cas du Hamas. Mais exception faite des attaques commises en Palestine dans un contexte de lutte nationaliste, le mouvement a renoncé à la violence et n'a pu être pris en défaut à ce propos. Les révolutions arabes de 2011 ont vu la confrérie monter en puissance, soutenue par le Qatar et sa chaîne Al-Jazira.
Après 2011, l'élection Après 2011, l'élection de présidents affiliés aux Frères musulmans en Égypte et en Tunisie va inquiéter les autres monarchies du Golfe — en particulier les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite —, qui craignent la démocratie et un éventuel renversement de leur pouvoir. Elles vont donc lancer une contre-offensive, qui se matérialisera d'abord par le renversement du président Mohamed Morsi en Égypte, puis par l'embargo de 2017 sur le Qatar, mais aussi, de façon plus subtile, avec une vaste campagne de propagande. « Le discours — clair, unifié et harmonisé — fait intégralement partie de la panoplie des armes utilisées, commente Andreas Krieg. Il est diffusé sur un temps long : les mécanismes à l'œuvre durent depuis presque quinze ans. Les Émirats arabes unis, dont le régime est autocratique, ont du temps et une patience stratégique », commente encore le chercheur. Leur objectif ? Persuader les opinions publiques, y compris occidentales, des dangers associés au Qatar, aux Frères musulmans, et, de façon générale, à la démocratie dans les pays arabes.
« Abou Dhabi a commencé à mettre en avant la notion de “stabilité autoritaire”, postulant une dichotomie simpliste : soit vous avez la stabilité des dirigeants autocratiques, soit vous avez le terrorisme islamiste et le chaos », analyse l'ONG Corporate Europe Observatory, dont l'objet de recherche porte sur les lobbys, dans son rapport du 17 décembre 2020, « United Arab Emirates' growing legion of lobbyists support its ‘soft superpower'ambitions in Brussels ».
Mais les Émirats vont plus loin encore, insistant sur le potentiel danger que ferait peser l'islam sur les pays occidentaux eux-mêmes. « Certains pays européens ne se rendent pas compte qu'il y a 50 millions de musulmans en Europe. Vous ne vous rendez pas compte que l'islam est une autre religion européenne », avertissait en 2017 le ministre émirati des affaires étrangères Abdallah Ben Zayed Al-Nahyane à l'occasion d'un forum sur la lutte contre la radicalisation à Riyad. Avant d'ajouter : « Il viendra un jour où nous verrons beaucoup plus d'extrémistes radicaux et de terroristes venir d'Europe en raison de l'absence de prise de décision [ou] du politiquement correct. » Une intervention en anglais, régulièrement utilisée sur les réseaux sociaux. Elle réapparaît ainsi après les soulèvements populaires qui ont suivi la mort de Nahel Merzouk à l'été 2023 en France, ou en octobre 2023 après l'attaque du Hamas sur Israël ou encore en avril 2024 au moment du mouvement estudiantin américain propalestinien —, repostée à ce moment-là par Elon Musk, elle engrangera plusieurs dizaines de millions de vues.

Restée dans l'ombre, la stratégie de propagande émirienne a été dévoilée en 2023 en France après une série d'articles fondés sur des documents issus du piratage de la boîte e-mail1 de l'entreprise suisse Alp Services, spécialisée en conseil en affaires publiques et en communication. Les données issues de ce piratage — dont on ignore la provenance initiale — ont été rendues accessibles au New Yorker, au média autrichien Profil ainsi qu'à un groupe de médias européens, dont Mediapart. Ceux-ci ont alors pu documenter la façon dont, à partir de 2017, l'agence suisse aurait opéré une campagne d'influence pour le compte d'Abou Dhabi.
Selon eux, elle comprenait plusieurs volets : d'abord, l'identification et le dénigrement de personnes cibles supposément affiliées aux Frères musulmans2. Ensuite, la diffusion à travers les réseaux sociaux et les médias traditionnels de contenus critiques généraux sur le Qatar et les Frères musulmans. Enfin, l'influence auprès de décideurs. « Le but : provoquer un débat public et politique. Nous choisirons les médias et canaux de lobbying les plus appropriés pour chaque cas et pour atteindre les acteurs les plus pertinents », rapporte ainsi le média autrichien Profil, citant le plan d'action qu'Alp Services a proposé aux Émirats3, à partir des documents qu'il a eus en sa possession.
Quels sont donc ces canaux « appropriés » ? Ils se déclinent du centre vers la droite. « Politiquement, les Émirats arabes unis ne souhaitent pas voir d'opposition politique émerger des musulmans. Ils se retrouvent donc bien dans des stratégies européennes plutôt centristes ou de droite, qui cherchent à créer un “islam européen” avec des structures sous contrôle », explique le politologue Farid Hafez, qui raconte avoir lui-même été ciblé par Alp Services et qui a à ce titre déposé l'une des deux plaintes en cours aux États-Unis.
Ainsi, les médias situés au centre ou à droite de l'échiquier politique diffusent-ils plus facilement le message attendu par les Émirats arabes unis que des médias ancrés à gauche. Et si des journaux ayant pignon sur rue produisent bel et bien occasionnellement des articles allant dans le sens d'Abou Dhabi, une structure plus modeste est très active sur le sujet. Petit groupe médiatique français presque inconnu et se voulant distancié du Rassemblement national4, Global Watch Analysis (GWA) rassemble un site internet, une revue, Écran de veille, une maison d'édition et une web-TV diffusant de nombreux contenus critiques des Frères musulmans. Parmi les plumes du groupe, on retrouve plusieurs noms cités dans l'affaire Alp Services — dont celui de Lorenzo Vidino, un chercheur américain dont Global Watch Analysis a traduit en français le dernier essai, Frères musulmans, Le Cercle restreint. « Les Émirats arabes unis ont fait appel à Atmane Tazaghart, le rédacteur en chef du site web Global Watch Analysis, […] qualifié de “concurrent” [par Alp Services], pour publier des articles faux et trompeurs », peut-on lire dans une seconde plainte américaine, déposée par le trader pétrolier Hazim Nada5. Contacté, Atmane Tazaghart nie tout lien et nous menace au passage de poursuites judiciaires.
« En fait, la répétition de cette théorie selon laquelle les Frères musulmans déstabiliseraient les sociétés européennes s'inscrit dans une théorie du complot plus générale, selon laquelle l'identité musulmane serait menaçante et posséderait une essence politique subversive », analyse Farid Hafez. Alimentant ainsi l'islamophobie, donc, in fine, la droite de la droite. « D'ailleurs, même si leurs idées sont plus proches de celles des centristes, cela n'empêche pas les Émirats de dialoguer aussi avec l'extrême droite », poursuit le chercheur. Dans le cas de l'affaire Alp Services, le New Yorker puis Mediapart évoquent en mars et juillet 2023 le cas de Louis de Raguenel qui aurait relayé des informations fournies par l'agence suisse dans le journal Valeurs actuelles. « Je n'ai jamais été payé en échange de publication d'un article. Jamais », dément le journaliste.
Mais il y a mieux encore que les journalistes. Auréolées d'une caution scientifique, les productions des chercheurs, « experts », centres de réflexion ou think tanks influencent à la fois les médias — et donc l'opinion publique — mais aussi les décideurs, avec des conséquences sur les politiques publiques. « Il existe une véritable industrie du conseil sur l'islam et le djihadisme, une communauté travaillant sous la dénomination de “contre-radicalisation” (“counter violent extremism”, CVE) ou de “prévention de la radicalisation” (“preventing violent extremism”, PVE). Mais ces centres ne réalisent pas de vraie recherche scientifique, décrypte Andreas Krieg. Les contenus qu'ils produisent se diffusent toutefois de façon puissante et organique à travers des réseaux secondaires, médiatiques notamment. Il est d'ailleurs inutile de maîtriser tous ces centres ou tous ces réseaux, et quelques hubs peuvent suffire à transmettre le message et à le rendre omniprésent dans l'espace public. Beaucoup des gens qui le répètent n'ont ainsi aucun lien direct avec les Émirats. »
Lorenzo Vidino, qui dirige le programme sur l'extrémisme de l'université George-Washington a quant à lui des liens clairs avec les Émirats puisqu'il travaille également pour Hedayah, un centre de réflexion émirati sur la contre-radicalisation rassemblant des chercheurs internationaux et diffusant son message partout dans le monde. Selon l'article précité publié par Profil, il a aussi signé un contrat de consultance avec Alp Services. Si Lorenzo Vidino n'a pas répondu à nos sollicitations, il a confirmé au New Yorker dans un article du 27 mars 2023 avoir travaillé pour l'officine suisse sur les Frères musulmans en Europe — sans avoir été sûr du client final, même s'il se doutait qu'il s'agissait d'Abou Dhabi. « Il n'était pas évident de savoir s'il s'agissait des Émiratis, des Saoudiens, des Israéliens ou d'une entité privée aux États-Unis », dit-il.
Sur le fond, Vidino identifie deux dangers principaux qui guetteraient l'Union européenne (UE). Le récit des Frères « peut potentiellement représenter la première pierre d'une trajectoire de radicalisation qui pourrait évoluer jusqu'au militantisme violent », écrit-il dans « La Structure paneuropéenne des Frères musulmans », un rapport qu'il a coécrit en 2021 pour le Centre de documentation sur l'islam politique, un institut autrichien. Ce continuum existe-t-il vraiment ? « Nombre de travaux académiques montrent […] que ce n'est pas forcément le cas, considèrent les chercheurs Juliette Galonnier, Stéphane Lacroix et Nadia Marzouki dans une interview publiée sur le site de Sciences Po en 2022 à propos de leur livre Politiques de lutte contre la radicalisation. Quantité de terroristes (que l'on songe par exemple au parcours du terroriste de l'attentat du 14 juillet 2016 à Nice, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel) sont venus à l'action violente sans radicalisation religieuse préalable, et quantité de religieux intransigeants sont radicalement hostiles à la violence. » Les trois universitaires estiment qu'en se focalisant sur le religieux, ces discours sous-estiment les dimensions politiques ou socio-économiques de la radicalisation.
Deuxième danger, pour Lorenzo Vidino, les Frères musulmans menaceraient aussi la cohésion sociale. « Sur certaines questions clés telles que la liberté religieuse, les droits des femmes et l'homosexualité, de nombreux dirigeants des Frères musulmans adoptent des positions qui sont en contradiction flagrante non seulement avec les valeurs européennes dominantes, mais aussi avec les droits humains fondamentaux », analyse-t-il. La question de la politisation du religieux est certainement une question centrale aujourd'hui pour les démocraties — elle concerne d'ailleurs aussi le christianisme conservateur.

Reste à savoir quelles sont les solutions en termes de politiques publiques. Car le travail de Vidino a eu une importance centrale dans les décisions prises en Autriche, comme l'a confirmé par la suite la ministre de la justice Alma Zadić. Quelques jours après l'attentat meurtrier du 2 novembre 2020 à Vienne, au cours duquel un homme armé d'une kalachnikov ouvre le feu dans le quartier central de la ville, faisant quatre morts et vingt-trois blessés, un vaste coup de filet répressif est organisé à travers l'Autriche. Lors de cette opération « Louxor », des centaines de policiers ont perquisitionné et parfois arrêté des dizaines de personnes supposément liées aux Frères musulmans et accusées de terrorisme. Or le parquet de Graz nous précisait mi-octobre 2024 que si l'enquête se poursuivait pour 20 personnes et 6 associations, elle avait été abandonnée pour 65 personnes et 17 associations. « La globalisation d'une approche qui met l'accent sur l'anticipation du risque […] plutôt que sur la riposte aux attaques subies contribue à normaliser la logique de soupçon, cause de phénomènes d'exclusion, d'autocensure et de discipline dans l'espace public », regrettent la chercheuse Juliette Galonnier et ses coauteurs dans leur livre.
En France, on retrouve Lorenzo Vidino parmi les invités d'une conférence sur l'islamisme et les Frères musulmans organisée en mai par le Centre européen de recherche et d'information sur le frérisme (Cerif), un think tank créé en janvier 2025 par l'universitaire Florence Bergeaud-Blackler. Omniprésente dans les médias et sur X et garantissant sur son site une réponse dans les vingt-quatre heures, la chercheuse n'a pourtant jamais donné suite à nos demandes d'interview. Bergeaud-Blackler a publié en 2023 Le Frérisme et ses réseaux, un livre controversé sur la confrérie. Au lendemain des attaques du Hamas, en octobre 2023, elle donnait le 16 octobre 2023 une interview au Figaro dénonçant notamment l'« entrisme » des Frères musulmans sans donner d'exemple précis. En 2024, elle était invitée en Belgique à la Conférence sur le conservatisme national (NatCon) aux côtés, entre autres figures d'extrême droite, du dirigeant hongrois Viktor Orbán, et du polémiste Éric Zemmour, du fondateur du parti nationaliste britannique Ukip Nigel Farage, ou de l'ancien premier ministre de Pologne, Mateusz Morawiecki, membre de Droit et justice (Prawo i Sprawiedliwość — PiS). Elle participait également au « 1er Printemps de la liberté d'expression », un cycle de conférences aux thématiques extrêmes droitières organisées à Perpignan, sous l'égide du maire RN Louis Aliot, l'ancien compagnon de Marine Le Pen.
Abou Dhabi n'hésite d'ailleurs pas à courtiser directement les représentants de l'extrême droite française. L'histoire pourrait débuter en 2014, avec une rencontre, révélée par Intelligence Online et détaillée par Mediapart en octobre 2016, entre Marine Le Pen et un agent de liaison des services des Émirats arabes unis (EAU), à Saint-Cloud. Le parti, à l'époque le FN, recherche activement des financements pour ses campagnes. Rencontrant des difficultés avec les banques françaises, il se tourne vers l'étranger. Jean-Luc Schaffhauser, « l'eurodéputé prorusse qui a conclu le prêt du FN », comme le titre Libération, raconte au quotidien dans un article publié en 2014 la négociation d'un prêt avec une banque émirienne dont le projet a capoté — c'est la Russie qui a finalement prêté l'argent. Mediapart révèle ensuite qu'un prêt de 8 millions d'euros ayant transité par une banque émirienne — Noor Capital — aurait sauvé le parti fin 2017. La provenance des fonds reste toutefois obscure.
Très clair est quant à lui le discours du FN, puis du RN. Dès 2012, Marine Le Pen réclamait la dissolution de l'association qui représente la confrérie dans l'Hexagone, l'Union des organisations islamiques de France (UOIF, aujourd'hui Musulmans de France — MF). Le discours du RN reste depuis calé sur cette ligne. En décembre 2022, au moment de la Coupe du monde et alors qu'a éclaté le scandale de corruption par le Qatar au Parlement européen, le député RN du Nord Sébastien Chenu expliquait sur TF1 que Doha « pose un certain nombre de problèmes, soutient le terrorisme, est en opposition [avec les] droits de l'homme, se comporte mal, et essaie d'influencer la sphère publique ». Il annonçait alors la création d'une commission d'enquête sur les ingérences étrangères. Présidée par le RN, l'instance délivre en juin 2023 ses conclusions, pointant les manœuvres de la Russie, de la Chine, et plus marginalement celles de l'Iran, du Maroc, du Qatar et de la Turquie. Mais reste en revanche muette sur le travail d'influence d'Israël ou sur celui des Émirats arabes unis.
Il se trouve que, entre fin 2022 et début 2025, Sébastien Chenu avait justement pris la tête du groupe d'amitié parlementaire France Émirats. Qu'a fait ce groupe durant sa présidence ? Difficile de le savoir, puisqu'aucune information sur le sujet ne figure sur le site de l'Assemblée. On apprend toutefois sur X que le député RN a profité de la COP28 à Dubaï en novembre 2023 pour se rendre aux Émirats. « Ce fut l'occasion d'évoquer la coopération internationale en matière de lutte contre le terrorisme », explique Sébastien Chenu dans un tweet, évoquant sa rencontre avec Ali Rashid Al-Nuaimi, président de la commission de la défense, de l'intérieur et des affaires étrangères au sein du Conseil national fédéral — le pseudo-Parlement émirati —, également à la tête de Hedayah, le centre de réflexion émirati sur la contre-radicalisation. Sollicité, Sébastien Chenu n'a pas souhaité nous répondre.
Interrogé de façon générale sur les liens du RN avec les Émirats, Arnaud Stephan, qui travaille comme communicant pour l'extrême droite française6, décrit « une nouvelle puissance » qui « prend, de façon normale, contact avec les uns et avec les autres », « notamment avec un parti aux portes du pouvoir ». « Qu'ils pourront avoir sous le coude dans le futur, par exemple pour demander un radar que les États-Unis auront refusé », explique-t-il. En quoi, de leur côté, les Émirats seraient intéressants ? « Ils pourraient proposer d'arranger le problème avec l'islam radical. En faisant de la contre-propagande, avec des vidéos sur l'islam portant les bons messages, en mettant de l'argent dans des associations culturelles ou la formation d'imams en France », illustre le communicant, qui indique toutefois rester circonspect. « Les EAU sont un nouvel opérateur sur le marché de la géostratégie et les frontières ne sont pas encore totalement claires. Lors des prises de contact, on s'interroge parfois sur les intérêts qui sont réellement défendus », considère-t-il.
Que se passe-t-il dans d'autres pays européens, là où l'extrême droite a pris les rênes du pouvoir ? Outre la proximité idéologique, les capacités de financements hors norme du petit émirat ne laissent pas indifférent. Surtout dans un contexte économique difficile et alors que les politiques antidémocratiques menées par certains les mettent au ban de la communauté européenne. En procédure de déficit excessif, Viktor Orbán refuse pourtant d'adopter les mesures relatives à l'État de droit qui lui permettraient de toucher les 18 milliards d'euros gelés par la Commission. « Pour se rendre économiquement moins dépendant de l'UE, Viktor Orbán cherche à diversifier ses sources de capitaux et d'investissements, notamment auprès de pays menés par des hommes forts, comme la Russie, la Chine, ou les pays du Proche-Orient », analyse Mujtaba Rahman, directeur Europe du cabinet de conseil en risques politiques Eurasia Group.

Et parmi ces autocraties, les Émirats arabes unis. En avril 2024, le Parlement hongrois valide un nouvel accord de coopération économique, comprenant notamment le développement immobilier du quartier de la gare de Rákosrendező à Budapest. Selon l'accord, des acteurs privés émiratis choisis par Abou Dhabi devront investir 5 milliards d'euros pour acheter les terrains et propriétés du quartier puis construire un ensemble à usage mixte. En contrepartie, le gouvernement hongrois s'engage à limiter la TVA à 5 % sur les biens vendus et à investir 800 millions d'euros dans des infrastructures de transport.
Au même moment, la Commission européenne tente de sortir les Émirats arabes unis de sa liste des pays à haut risque pour le blanchiment d'argent. Mais certains eurodéputés montent au créneau. « Cette décision était tout à fait scandaleuse, explique l'eurodéputé (ex-Verts, aujourd'hui La France insoumise) Damien Carême, qui a notamment été rapporteur du dernier règlement européen sur la prévention de l'utilisation du système financier aux fins de blanchiment de capitaux ou de financement du terrorisme. Par exemple, les Émirats arabes unis violent de façon flagrante les sanctions financières contre la Russie. Ils sont aussi impliqués dans le financement de la guerre au Soudan. Nous nous sommes donc opposés à la décision de la Commission et nous avons réussi à faire adopter cette objection » le 23 avril 2024, se réjouit l'élu. Les EAU seront donc maintenus sur la liste, malgré le soutien des eurodéputés hongrois et italiens d'extrême droite.
Qu'en sera-t-il à l'avenir ? Les dernières élections européennes ont vu croître le nombre d'eurodéputés d'extrême droite, dont une grande partie, y compris le RN, se sont regroupés dans la nouvelle coalition des Patriotes pour l'Europe. « Pour les EAU, les partis d'extrême droite, qui s'unissent en Europe, représentent un partenaire fiable et dont les réseaux peuvent être mobilisés facilement », analyse le conseil en risques et stratégies politiques Andreas Krieg. En juillet 2024, la Hongrie prenait la présidence tournante de l'UE, et ce, jusqu'à la fin de l'année. « Viktor Orbán ne croit pas en ce que représente l'Union et ne croit pas dans le multilatéralisme. Il veut une Europe d'États-nations, avec plus de pouvoir aux États au détriment de l'UE », décrypte Mujtaba Rahman. Le tout, agrémenté d'une certaine sympathie pour les autocraties comme la Russie ou les Émirats. « La Hongrie s'engage à œuvrer pour des relations plus étroites entre l'UE et les Émirats arabes unis », assurait au printemps le ministre hongrois du commerce et des affaires étrangères. La vision du monde de la petite monarchie pourrait encore avoir de beaux jours devant elle. Reste à savoir si ses priorités sont vraiment celles des Européens.
Journaliste indépendante, j'ai travaillé il y a quelques années sur la guerre au Yémen pour Mediapart et Mediacités. L'un des belligérants a attiré mon attention parce qu'il était presque inconnu, alors que sa relation avec la France ne cessait de s'amplifier : les Émirats arabes unis. J'ai donc écrit sur ce pays, notamment pour Le Monde diplomatique et pour Orient XXI, qui m'avait demandé en 2022 de travailler sur l'influence de ce pays en France. Aujourd'hui, c'est aux liens que cette petite, mais richissime monarchie pouvait avoir avec l'extrême droite française et européenne que nous nous intéressons. C'était un fil qui avait attiré mon attention, et que j'ai donc accepté de tirer.
J'ai interrogé des chercheurs, des journalistes et des hommes politiques. Du côté du RN, peu m'ont répondu, mais j'ai pu échanger avec l'eurodéputé Thierry Mariani et avec le communicant Arnaud Stephan. Présent lors des rencontres de 2014 et 2015 qui ont eu lieu entre le RN et des officiels émiratis, l'homme d'affaires Pascal Renouard de Vallière est resté extrêmement vague au téléphone pendant la durée de notre entretien. Lui, qui ne cache pas son soutien à Marine Le Pen et qui a été dans les années 2000 l'intermédiaire favorisant le projet de création de la Sorbonne University à Abou Dhabi, ne fait cependant aucune analyse particulière du lien entre le RN et les Émirats. « Tous les partis ont des relations avec tous les pays », m'a-t-il répété.
Je me suis aussi plongée dans les deux plaintes qu'ont posées Farid Hafez et Hazim Nada contre, notamment, Alp Services — une entreprise suisse qui servait de relais de propagande et de désinformation entre les Émirats et l'Europe.
Le prolongement autrichien de cette affaire m'a particulièrement interpellée : l'influence de la monarchie émiratie, notamment auprès de centres de recherche, a contribué à la mise en place de politiques d'extrême droite. En France, je me suis donc intéressée aux centres ou aux médias qui relayaient une ligne proche de celles des Émirats, notamment sur la question des Frères musulmans. J'ai noté que le Centre européen de recherche et d'information sur le frérisme (Cerif) avait reçu le chercheur Lorenzo Vidino, également attaqué par Farid Hafez et Hazim Nada pour son rôle dans l'affaire Alp Services. Contactée, la prolixe et virulente fondatrice du Cerif, la chercheuse Florence Bergeaud-Blackler, ne m'a jamais répondu. Je suis aussi allée voir ce que proposait le média Global Watch Analysis (GWA) ; son rédacteur en chef, Atmane Tazaghart, a démenti tout lien avec les Émirats avant de me menacer de poursuites judiciaires.
1Les piratages de boîte e-mail puis les fuites organisées dans la presse font partie des outils d'influence utilisés par les Émirats arabes unis et le Qatar. Le média d'investigation Blast en France indique que les documents dont sont issues ses révélations en 2021 sur la « Qatar connection » proviennent initialement d'une opération de piratage émiratie. Quelques années auparavant, en 2017, le hacking par un groupe nommé Global Leaks de la boîte e-mail de l'ambassadeur émirati aux États-Unis et la fuite des documents vers le média The Intercept faisaient clairement le jeu de Doha.
2La révélation de ce fichage, accompagné pour certaines personnes ou entités d'une campagne d'atteinte réputationnelle, a conduit à plusieurs procédures en justice, en France, en Suisse et aux États-Unis. Deux plaintes françaises, déposées par Mediapart et la journaliste Rokhaya Diallo, ont été depuis, selon nos informations, classées sans suite par le parquet de Paris. En Suisse, une enquête du ministère public de la Confédération est toujours en cours. De même que les deux plaintes américaines.
3Dans un article publié le 19 septembre 2023, « Inside the United Arab Emirate's spy campaign in Europe ».
4Les articles publiés sont généralement critiques du RN. Sauf au moment des législatives de 2024, quand le site publie une interview de Gilles-William Goldnadel. intitulée : « Pour un Juif, ce n'est plus un tabou de voter pour le Rassemblement national ». L'avocat a notamment défendu Florian Philippot, alors vice-président du Front national lors de la plainte l'opposant au Qatar en France.
5Hazim Nada est le fils du leader Frères musulmans Youssef Nada et aurait sous ce prétexte subi une campagne de dénigrement émanant d'Alp Services.
6Arnaud Hautbois, qui prend aussi le pseudonyme de Stephan, a notamment travaillé entre 2012 et 2017 pour Marion Maréchal, et plus récemment sur la campagne présidentielle 2022 de Marine Le Pen.
L'ouvrage d'Omar Youssef Souleimane prétend révéler les liens entre la gauche, l'islamisme et l'antisémitisme. Le tout à travers de formidables raccourcis qui se nourrissent d'un climat anti-musulmans, et l'alimentent en retour.
Comme les brûlots xénophobes, les pamphlets anti-La France insoumise (LFI) ont le vent en poupe chez les éditeurs français. Ils constituent un sous-genre qui assure à son autrice ou auteur un accès quasi illimité aux plateaux de télévision, aux studios de radio et aux colonnes de la presse, et plus uniquement à ceux de la droite extrême.
L'auteur Omar Youssef Souleimane a eu droit à un pont d'or. Une semaine avant la sortie de son nouveau texte Les complices du mal publié par les éditions Plon et paru le 2 octobre 2025, il était invité dans la matinale de France Inter. La maladroite mise en demeure transmise par les avocats de LFI à l'éditeur pour consulter l'ouvrage avant sa parution transformait efficacement celui-ci en « livre que Mélenchon veut censurer ».
Dans la catégorie non-fiction, l'ouvrage était mi-octobre en tête des ventes, talonné par le propagandiste de la théorie du grand remplacement Philippe de Villiers. Sorti peu de temps avant, Les nouveaux antisémites. Enquête d'une infiltrée dans les rangs de l'ultragauche (Albin Michel, 2025) de la journaliste Nora Bussigny défend une thèse similaire, mais a été presque effacé dans les médias par le texte de Souleimane.
L'argumentaire est rodé, simplificateur à l'extrême : l'antisémitisme n'est plus aujourd'hui à droite, mais à gauche sur l'échiquier politique. Celle-ci est coupable, pour gagner des électeurs, de s'accommoder d'une hostilité ontologique parmi les musulmans pratiquants à l'égard des juifs. Le diagnostic est pourtant contredit par nombre de faits. Le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'Homme (CNCDH) sur l'antisémitisme en France, publié mi-2025, relève une hausse générale des préjugés négatifs sur les juifs après le 7 octobre 2023. Mais il rappelle que les chiffres demeurent, parmi les partisans de gauche, très inférieurs à ceux des partis de droite et d'extrême droite — pourtant soutiens indéfectibles d'Israël1.
Le propos des Complices du mal résonne pleinement avec une multitude de démarches, poussées en particulier par les médias appartenant au groupe Bolloré. Il permet également de légitimer l'initiative du député Laurent Wauquiez (Les Républicains), piteuse tant elle s'est embourbée dans les procédures, de créer une commission parlementaire sur les liens supposés entre les Insoumis et l'islamisme. Omar Youssef Souleimane a d'ailleurs été auditionné par celle-ci le 16 octobre 2025.
L'auteur avait auparavant été invité à s'exprimer lors de la soirée « Pour la République » organisée en mars 2025 par le collectif Agir ensemble, émanation d'Elnet France, acteur central du lobby pro-israélien. La soirée avait réuni droite dure, figures du Printemps républicain et organismes soutenus financièrement par le milliardaire d'extrême droite Pierre-Édouard Stérin. La volonté de stigmatiser un large pan de la gauche est ainsi portée par toute une sphère d'organisations. Le parallèle avec l'éviction réussie de Jeremy Corbyn de la tête du Parti travailliste au Royaume-Uni suite à des accusations d'antisémitisme est parfois saisissant.
L'ouvrage de Souleimane trouve d'autant plus d'écho que, depuis deux ans, l'engagement d'une partie de la gauche en faveur de la Palestine, France insoumise en tête, a pu être décrit dans les médias de masse, et par une part significative des responsables politiques, comme uniquement tactique. Par ailleurs, la démonstration d'Omar Youssef Souleimane est accueillie avec d'autant plus de bienveillance dans la presse que les mobilisations critiquant Israël ont été si fréquemment criminalisées, automatiquement renvoyées à une forme d'antisémitisme. Le texte joue ainsi sur du velours, déroulant sa prose dans un espace qui a érigé le « wokisme », l'anti-colonialisme, le droit international et les aspirations à l'égalité en périls civilisationnels.
Réfugié syrien d'origine musulmane, né en 1987, devenu français après avoir fui la répression de Bachar Al-Assad, Omar Youssef Souleimane place sa propre trajectoire au cœur de sa démonstration. Dès l'introduction, il explique en somme que c'est parce qu'il a été éduqué dans une société antisémite qu'il sait reconnaître les antisémites et leurs sous-entendus. L'eurodéputée LFI Rima Hassan devient alors, dans son récit, le symbole même de cette supposée dérive antisémite de la gauche : le fait qu'elle ait, comme lui, grandi en Syrie est ainsi présenté comme une preuve de culpabilité. De nombreuses pages lui sont consacrées, et c'est une photo d'elle en manifestation qui figure sur la couverture du livre.
Le profil de l'auteur est censé offrir un surcroît de légitimité à son propos et fonctionne comme un argument d'autorité : « Mon origine, source de souffrance est aussi un outil pour enquêter », affirme-t-il. Il s'agit là d'un procédé qui est assez commun, fréquemment mobilisé par des figures qui portent un discours soi-disant critique sur les Arabes et les musulmans. La dite-humoriste Sophia Aram en est une incarnation devenue bien peu subtile tant son message est obsessionnel et confine à un acharnement qui n'a vraiment plus rien d'amusant. Le dessinateur Riad Sattouf en fut un autre exemple il y a quelques années. Ses souvenirs d'enfance amers en Libye et en Syrie, portés en roman graphique il y a une décennie, l'ont conduit à véhiculer les stéréotypes racistes sur la supposée arriération des Arabes qui, nous racontait-il, sentent parfois l'urine.
L'ouvrage n'est pas dénué de pertinence quand il quitte son objet politique français. Le retour en Syrie de Souleimane après la chute du régime d'Al-Assad n'est pas, par exemple, inintéressant. Mais ces quelques paragraphes — aux nombreux détails qui risquent bien d'ennuyer les non-spécialistes — n'effacent pas sa prétention : sa supposée connaissance intime de l'islamisme lui permet de le démasquer au sein des mobilisations pour la Palestine en France. Charge à lui de déceler les signaux faibles que la plupart des Français, et même les institutions, seraient incapables de voir. Sa socialisation à une religion forcément antisémite, particulièrement quand il a vécu adolescent en Arabie saoudite, était d'ailleurs au centre d'un précédent témoignage publié en 2018 : Le petit terroriste.
Le problème principal des Complices du mal réside dans les procès d'intention qu'il formule. D'une part, il monte en épingle divers phénomènes et les érige en dangers pour la démocratie, mais fait fi des rapports de force effectifs. Comme les défenseurs invétérés d'Israël, il fait mine de croire que les digues érigées contre l'antisémitisme auraient sauté à gauche depuis le 7 octobre 2023, et qu'il s'agirait là d'un enjeu tout bonnement existentiel. La mécanique est implacable dès lors que l'auteur fait mine de croire que des errements ou bêtises indéniablement antisémites de quelques jeunes engagés, souvent dépourvus de toute culture militante ou même de formation, marginalisés dans les instances des partis, dicteraient le devenir de la gauche, et donc potentiellement du pouvoir à venir.
D'autre part, l'ouvrage joue sur une vraie ambiguïté. Il se nourrit des préjugés sur l'islam, et sur l'ignorance de sa pratique dans la société française, et en particulier parmi les élites journalistiques et les décideurs, pour aboutir à sa criminalisation de fait. Tout signe de pratique religieuse, même le plus banal — comme la prière —, et toute prise de parole d'un musulman s'exprimant en tant que tel dans l'espace public deviennent des motifs de soupçon, ou des preuves d'une collusion avec l'islamisme antisémite. La permanence de la pratique religieuse devient en elle-même insupportable, la preuve à ses yeux d'une incapacité de la France à se défendre.
Une telle logique fait directement écho à diverses publications, dont la très critiquable recherche de Florence Bergeaud-Blackler sur ce qu'elle nomme le « frérisme ». Le propos s'appuie aussi sur le rapport controversé sur « l'entrisme des Frères musulmans » fuité par le ministre de l'intérieur Bruno Retailleau en juin 2025. Les décisions de fermetures d'associations de lutte contre l'islamophobie, d'écoles musulmanes, de mosquées ou les expulsions de religieux souvent instrumentalisés par le gouvernement depuis une décennie procèdent de la même logique et constituent des atteintes aux libertés publiques, insuffisamment dénoncées.
L'ouvrage enfin s'appuie sur un ressort sensationnaliste qui mériterait d'être traité avec circonspection par les éditeurs et la presse qui en parle. Les complices du mal est présenté comme une enquête dont les conditions de réalisation ont exigé des techniques d'infiltration poussées, signalant un caractère secret, fermé et foncièrement hostile à l'extérieur. Elle rappelle les élucubrations de Mohamed Sifaoui sur la manière dont il avait infiltré une cellule d'Al-Qaida.
De façon tout à fait intéressante, Les Nouveaux antisémites, de la journaliste Nora Bussigny, offre une identique mise en scène, ici au sein de ce qu'elle nomme « l'ultragauche ». Pour son précédent ouvrage, Les Nouveaux inquisiteurs, paru en 2023, elle prétendait avoir dû revêtir une perruque rose fluo pour donner du crédit à son personnage de militante « wokiste » et pénétrer le milieu, sans éveiller les soupçons des camarades, pour mieux les démasquer. L'on atteint là le risible.
Si Omar Youssef Souleimane s'est épargné le costume multicolore, il confirme aller aux manifestations pour la Palestine, « grimé », comme il le faisait « à Damas », mais là avec un keffieh (pourtant aucunement obligatoire pour défiler !), des lunettes de soleil, un chapeau et du fond de teint. La mise en scène de l'enquête transforme la sphère militante de gauche en espace paranoïaque qui aurait tout à cacher. Au contraire, les mobilisations autour de la question palestinienne ont essentiellement pour fonction de publiciser la guerre à Gaza, d'imposer un récit alternatif qui ne peut gagner qu'en mobilisant le plus grand nombre et en occupant l'espace politique et médiatique.
Cette logique d'ouverture des partisans de la Palestine se double d'une attention particulière des cadres des partis de gauche pour dénoncer les propos antisémites. C'est ainsi que l'enquête de Souleimane, par-delà les procès d'intentions, accouche d'une souris. Les pages sur les mobilisations au sein des universités, par exemple à Sciences Po, manquent réellement de substance, reposant essentiellement sur le récit d'un étudiant affilié au Printemps républicain. L'auteur semble par ailleurs incapable de mobiliser des exemples de condamnation par la justice pour racisme ou antisémitisme d'élus, cadres ou intellectuels issus de cette gauche ici injuriée. L'on en vient presque à se demander si la seule faute de celle-ci, aux yeux de Souleimane, ne serait pas son utilisation du terme génocide pour parler de la guerre israélienne à Gaza. Il fait en tout cas le relevé constant, et toujours à charge, de ses occurrences dans les déclarations de tel ou tel cadre ou militant.
Signe de la faiblesse de l'enquête, l'on s'étonnera de ne trouver dans l'ouvrage aucune mention d'Ismaël Boudjekada poursuivi pour des propos désignant Yahya Sinouar, chef du Hamas à Gaza tué par un drone israélien le 16 octobre 2024, comme un « héros », ainsi que pour des déclarations homophobes. Élu d'opposition dans le Doubs et candidat aux élections législatives de 2024, il avait été à tort présenté comme soutenu par la France insoumise dans des médias. Il doit être jugé le 23 octobre 2025.
Finalement, l'argumentaire porté par le livre adopte une logique qui confine au complotisme. La participation des musulmans au débat public et leur engagement dans un cadre non religieux constituent en eux-mêmes les signes d'un entrisme et d'une volonté de manipulation secrètement portés au niveau collectif, comme coordonnée et qui ont trouvé en LFI un « Cheval de Troie ». Le simple exercice de la foi se trouve lui-même criminalisé et renvoyé au terrorisme. Dans la France de 2025, un tel argumentaire spécieux, dès lors qu'il cible la gauche et les musulmans, est érigé en discours de vérité, en un cri d'alerte qui donne accès à la quasi-totalité des médias généralistes.
1Pour La France insoumise, le sondage réalisé révèle que 40 % des partisans développent des préjugés décrits comme antisémites, contre 45 % de celles et ceux qui s'affilient aux partis de la droite, et 55 % au Rassemblement national.
Le royaume de Jordanie est souvent décrit comme un pôle de stabilité au Proche-Orient : allié historique des États-Unis, signataire d'un accord de paix avec Israël, le pouvoir est pourtant confronté à une contestation ancienne qui s'inscrit largement dans les enjeux palestiniens. L'interdiction des Frères musulmans annoncée par le gouvernement en avril 2025 signe l'importance des dynamiques régionales sur la politique intérieure d'un royaume lui-même obsédé par la stabilité régionale.
Le 23 avril 2025, le ministre de l'intérieur de la Jordanie, Mazen Al-Faraya, a annoncé l'interdiction de toutes les activités des Frères musulmans dans le pays. Cette décision fait suite à l'arrestation mi-avril de 16 personnes soupçonnées de préparer des opérations terroristes sur le sol jordanien. Si la police a affirmé que les suspects étaient membres de la confrérie dite des Frères musulmans, cette dernière a nié toute implication avec le présumé « complot ».
La décision des autorités d'interdire la confrérie s'inscrit dans une dynamique régionale plus large. Amman emboîte le pas à Riyad, Abou-Dhabi et Le Caire, qui ont tous banni les Frères musulmans à la suite des révoltes arabes. L'annonce de l'interdiction de la confrérie, après une dissolution en 2020 qui n'a pas été effective, s'est faite alors que le roi Abdallah II effectuait une visite inopinée en Arabie saoudite.
Si l'affaire semble entendue et renvoie à un débat global sur l'interdiction des Frères qui transcende la Jordanie, mais aussi le Proche-Orient, le cas jordanien est en fait ambivalent. L'interdiction du mouvement ne vaut pas celle du Front d'action islamique (FAI), sa branche politique, qui, comme ailleurs dans le monde arabe, entretient une relation plus ou moins détachée avec la confrérie. Les implications à long terme de la décision jordanienne dépendent dès lors de la définition qu'en donnent les autorités, restrictive ou au contraire extensive.
Fondée en Égypte en 1928 par Hassan Al-Banna, la confrérie des Frères musulmans est à l'origine une institution caritative. Dans ce pays, elle se structure progressivement en parti, prônant une idéologie qui fait de l'islam le fondement de son activisme politique. À ses débuts, sa création répond principalement à des critères endogènes à la société égyptienne de l'entre-deux-guerres. Toutefois, le mouvement se régionalise sous l'effet de deux facteurs. D'une part, l'exil forcé de ses membres, conséquence de la répression exercée par le président égyptien Gamal Abdel Nasser. D'autre part, la politisation croissante des classes moyennes arabes, particulièrement autour de la question palestinienne et de la lutte contre la domination occidentale. À partir des années 1950, la confrérie essaime. Elle s'implante progressivement dans plusieurs contextes nationaux, notamment en Palestine, en Syrie, en Irak et au Yémen.
En Jordanie, le mouvement s'implante graduellement dès 1945. Son évolution dans le champ politique se structure principalement autour de la question palestinienne. La cause occupe en effet une place centrale dans le discours des Frères qui associent l'État israélien à la poursuite de l'impérialisme occidental dénoncé dès l'émergence du mouvement. L'expulsion de réfugiés palestiniens lors de la Nakba de 1948, puis l'annexion de la Cisjordanie en 1950 par la Jordanie permettent à la confrérie d'élargir sa base sociale. À la suite de la défaite des pays arabes en 1967, la montée en puissance des groupes armés palestiniens fragilise la monarchie jordanienne. La confrérie prend alors ses distances avec ces groupes révolutionnaires de gauche ou nationalistes afin d'échapper à la répression. Cette loyauté au régime lui permet de se développer dans les secteurs de l'éducation et des syndicats, jusqu'à faire officiellement son entrée dans le jeu politique en 1989. Elle soutient directement — via son association et alors que les partis politiques sont encore officiellement interdits —, des candidats aux premières élections législatives libres dans le pays. Ils obtiennent un quart des sièges.
Cet épisode marque une rupture dans sa relation avec l'État. En effet, à mesure qu'ils se constituaient en force d'opposition structurée au régime hachémite, les Frères musulmans ont vu leur histoire jalonnée de répressions politiques. La victoire de 1989 est perçue comme une menace par l'ancien roi Hussein (1952 -1999) qui décide de modifier la loi électorale pour limiter le poids du FAI, créée en 1992. Suite à cette décision, le parti décide de boycotter les élections de 1993. Cette confrontation politique avec les autorités s'exacerbe en 1994 avec la signature du traité de paix entre la Jordanie et Israël.
Durant les premières années du règne du roi Abdallah II, qui accède à la couronne en 1999 et mène une politique hostile à la confrérie, le mouvement est traversé par de fortes tensions internes portant sur un recentrage autour de problématiques exclusivement nationales. En 2015, elles ont débouché sur une scission, accéléré par les autorités jordaniennes qui, dans un contexte post soulèvements arabes de répression envers les Frères musulmans dans la plupart des pays de la région, tentent de freiner son ascension.
Lors des élections de 2016, une ligne plus « nationaliste » s'est imposée et contribue à la formation circonstancielle de la « Coalition pour la réforme » (« Tahaluf al-Islah ») composée de membres du FAI, d'indépendants et de figures de la gauche nationaliste. Le slogan du parti « L'islam est la solution » est abandonné au profit de « Renaissance pour la patrie, dignité pour les citoyens ». La coalition devient le premier bloc d'opposition du Parlement, avec 15 sièges sur 130, tandis que la branche de la confrérie qui a fait sécession et s'est opposée à ce rapprochement n'en obtient que trois. Cependant, ces élections révèlent ce qui ressemble alors à une perte de popularité certaine auprès des populations des camps palestiniens. En parallèle, les autorités jordaniennes poursuivent leur politique répressive. Elles utilisent notamment la crise de la Covid-19 comme prétexte pour limiter les manifestations et les rassemblements politiques.
Cette dynamique répressive aboutit à la dissolution officielle de la confrérie en juillet 2020, dans un contexte où, partout dans la région, les Frères musulmans, en tant que structure, sont en crise et mis sous pression politique et policière. Toutefois, la dissolution est aussi un affichage. Le bras politique des Frères musulmans survit. Il est néanmoins affaibli : il perd 5 sièges lors des élections de novembre 2020.
En 2024, la situation à Gaza a constitué un enjeu central de la campagne électorale pour les législatives. Depuis le 7 octobre 2023, le FAI a participé à l'organisation de multiples manifestations en soutien aux Palestiniens, dénonçant à plusieurs reprises les relations qu'entretient le royaume avec Israël. Par exemple, les membres de la Confrérie ont, dans leur majorité, apporté leur soutien à l'action de Maher Al-Jazi. Quelques jours avant le scrutin, ce chauffeur de camion avait tué trois soldats israéliens au point de passage frontalier Allenby, entre la Jordanie et la Cisjordanie, avant d'être abattu. La faculté des Frères musulmans à mobiliser autour de la question palestinienne s'est alors traduite par sa victoire historique aux législatives, avec 31 sièges sur 138.
Dans ce contexte, la nouvelle interdiction de la confrérie, justifiée par les autorités par une tentative d'attentat aux contours encore flous, illustre non seulement la persistance de la méfiance du régime à l'égard du mouvement, mais aussi la manière dont les dynamiques régionales — notamment le conflit à Gaza — ravivent les tensions internes et fragilisent l'équilibre politique jordanien. Elle renvoie aussi à une volonté du roi d'affirmer son réalignement régional à travers une politique plus répressive en direction de l'organisation.
À l'instar des régimes dynastiques de la région, la Jordanie est obsédée par sa quête de stabilité. Cette recherche est également corrélée aux mouvements sociaux régionaux, perçus comme des vecteurs d'instabilité interne. Depuis l'éclatement des mobilisations populaires des révoltes arabes de 2011, le roi Abdallah II a successivement mis en place trois réformes électorales (2013, 2016 et 2022) visant à affaiblir les forces d'opposition. À cet égard, la chute précipitée du régime syrien en décembre 2024, qui a porté au pouvoir des forces proches de l'islam politique, représente une potentielle source d'inquiétude, d'autant plus que le royaume abrite près de 1,4 million de réfugiés syriens.
Au lendemain du démantèlement des cellules présumées liées aux Frères musulmans, les autorités jordaniennes ont pointé du doigt l'implication du Hamas et du Hezbollah libanais. Lors d'aveux filmés, trois suspects ont affirmé avoir visité le Liban — où des cellules du Hamas sont présentes — dans le cadre de la préparation de l'attaque avortée.
Bien que le Hamas soit à l'origine la branche palestinienne des Frères musulmans, ses liens avec la branche jordanienne ont parfois été ambivalents. Lors de l'arrestation, par Israël, de son fondateur Ahmed Yassin en 1989, le bureau politique du Hamas s'était un temps exilé en Jordanie. Cependant, sous la pression des autorités jordaniennes et étatsuniennes, et alors que les Frères musulmans poursuivaient un processus d'institutionnalisation en Jordanie, le Hamas a été forcé de quitter le pays en 1999. Les fractures internes au sein du FAI, entre un courant « nationaliste » et un courant plus « pro-palestinien », ont parachevé la mise à distance du Hamas.
Mais pour le pouvoir, la question palestinienne demeure une source d'instabilité. Il demeure traumatisé par les événements de « septembre noir » en 1970 qui ont été marqués par de violents affrontements entre l'armée jordanienne et des groupes armés palestiniens à la suite de tentatives d'assassinat contre le roi Hussein. La réapparition sur la scène régionale des forces propalestiniennes dotées de capacités militaires depuis le 7 octobre 2023, constitue dès lors pour les autorités jordaniennes une source d'inquiétude majeure. Celle-ci a été exacerbée par la violence déployée par Israël depuis, en direction de Gaza, de la Cisjordanie, mais également de ses États frontaliers, le Liban et la Syrie. Par conséquent, la présence sur son sol de mouvances proches, voire affiliées, à des groupes qu'Israël entend éradiquer dans la région, pourrait être invoquée comme un casus belli par le pouvoir israélien. Alors que la Jordanie a pu, en tant que telle, rester à l'écart des affrontements.
En outre, la posture adoptée par la nouvelle administration étatsunienne sur le dossier israélo-palestinien est une nouvelle source d'inquiétude pour le royaume. Le plan « Riviera » énoncé par Donald Trump le 5 février 2025 qui proposait la Jordanie et l'Égypte comme terres d'accueils, a suscité un refus catégorique de la part du roi Abdallah II. Le président Trump a alors explicitement lié l'aide étatsunienne à la Jordanie à l'acceptation de ce plan. L'assistance de Washington demeure primordiale, représentant 2 milliards de dollars (1, 7 milliard d'euros) par an pour des projets socio-économiques, et 450 millions (390 millions d'euros) pour le secteur militaire. Selon un rapport de S&P Global sur le crédit de la Jordanie publié en mars 2025, la fermeture de l'Agence américaine pour le développement international (USAID) — prononcé le 28 mars 2025 par l'administration Trump — mettait à elle seule en danger environ 300 millions de dollars (260 millions d'euros) de décaissements au royaume.
En attendant que les éléments autour de la cellule démantelée soient éclairés, le timing de la décision jordanienne suggère un réajustement de sa position stratégique régionale. Il reste que l'annonce, dans la mesure où elle concerne une organisation qui est déjà dissoute et n'affecte pas directement le parti qui la représente, pourrait comme par le passé avoir une portée avant tout déclarative, visant à illustrer l'alignement de la Jordanie sur une norme régionale qui se fait toujours plus répressive.
Safar est une bande dessinée qui revient sur sept siècles de voyages et de rencontres, de l'abbaye de Cluny à Budapest, de Bagdad à l'Andalousie, pour suivre les traces du Coran dans la culture européenne.
Vous l'ignoriez sans doute, mais l'entreprise d'infiltration des islamistes en Europe a commencé depuis des siècles, bien avant la naissance des Frères musulmans. Parmi les complices de ce projet de subversion, on trouve pêle-mêle Martin Luther et Bonaparte, Pierre le Vénérable et le Pape Léon X. Tous ont œuvré à introduire le Coran et ses enseignements pernicieux sur le Vieux Continent.
Heureusement, du haut de sa science qui lui a valu la Légion d'honneur et portes ouvertes dans tous les médias de l'extrême droite, et bien au-delà, l'anthropologue Florence Bergeaud-Blackler sonne une nouvelle fois le tocsin et dénonce ce travail de sape. Se vantant d'avoir été la première personne auditionnée par la commission gouvernementale sur les Frères musulmans, elle excommunie un projet de recherche qui avait échappé au commun des mortels, « Le Coran européen ». Celui-ci serait « très intéressant pour les Frères musulmans » et viserait à une « islamisation de la connaissance, c'est-à-dire un savoir compatible avec la charia ». « Un tel projet pourrait servir un certain révisionnisme historique qui vise à faire des Européens une oumma (nation islamique) qui s'ignore1 ».
Quelle est donc cette entreprise subversive ? Un programme2 qui remonte à 2019 et qui s'achève cette année. Il est financé par le Conseil européen de la recherche (plus connu avec son acronyme anglais ERC) sur une base scientifique rigoureuse — seul un projet soumis sur dix est accepté. Ce programme mobilise une large équipe de chercheurs de différentes disciplines et s'attache à étudier la réception du Coran en Europe et ses traductions en latin, en italien, en néerlandais, etc. Ses responsables expliquent :
Nous étudierons comment le Coran est traduit dans des langues européennes, comment il circule dans les milieux intellectuels européens, et comment il est compris, commenté, utilisé et réinterprété par des intellectuels européens (chrétiens, juifs, déistes, athées, ou autres).
La charge de Bergeaud-Blackler serait risible si elle ne reflétait pas l'air du temps, comme en témoignent les attaques du président étatsunien Donald Trump contre les universités ; si elle ne contribuait pas à vicier tout débat scientifique3. La plupart des textes publiés dans le cadre du « Coran européen » sont sans doute inaccessibles au commun des mortels et sûrement à la coqueluche de l'extrême droite (et du ministre de l'intérieur Bruno Retailleau), dont les connaissances dans le domaine médiéval ou des langues utilisées au Moyen Âge avoisinent le zéro. Le seul intérêt de cette polémique sera, il faut l'espérer, d'amener plus de lecteurs à prendre connaissance de ce récit graphique co-scénarisé par l'historien franco-américain John Tolan, une des déclinaisons grand public du projet « Le Coran européen »4 Intitulé Safar qui signifie « voyage » (un mot arabe pour titre, quelle horreur !), il nous invite à une longue balade à travers les siècles, du Moyen Âge à l'époque contemporaine, via l'abbaye de Cluny, la ville de Bâle ou le Vatican, avec une étape à Bagdad.
Point de départ, Pierre le Vénérable, élu abbé de Cluny en 1122, qui part en Espagne, encore sous domination musulmane, à la recherche de lettrés capables de traduire le Coran, mais aussi des textes qui relatent la vie de Mohammed ou qui éclairent le livre sacré des musulmans et permettraient de « connaître réellement la religion des sarrasins et de corriger l'ignorance de nos confrères, » précise-t-il. À l'époque, on croit encore que Mohammed serait « un clerc chrétien qui, frustré de ne pas avoir été élu pape, fonda sa propre doctrine ». Le projet de Pierre reste de convertir les musulmans, mais, avec les idées plutôt qu'avec les épées, un programme dont on comprend qu'il hérisse Bergeaud. D'autant qu'il n'exclut pas une volonté de comprendre et d'être au plus près des textes, en allant à la recherche de manuscrits disséminés à travers les continents — tâche ô combien difficile avant l'invention de l'imprimerie.
On rencontre durant cette exploration des personnages fascinants comme Jean de Ségovie, au milieu du XVe siècle, alors que les principautés musulmanes résistent pour quelques décennies à la Reconquista5, et qui va réaliser une édition trilingue du Coran en arabe, latin et castillan. Son entreprise témoigne « d'un besoin sincère de compréhension du texte coranique ». Ou encore Al-Hassan, dit Léon l'Africain, rendu célèbre en France par l'écrivain Amine Maalouf. Musulman de naissance, né à Grenade en 1486 avant la chute de la ville en 1492, réfugié à Fès, il sera capturé par un navire espagnol en 1518 et livré au Pape Léon X. Celui-ci le baptisa et en fit un conseiller pour la traduction de documents arabes.
On découvrira aussi pourquoi Luther imposa à la ville réformée de Bâle la traduction du Coran en allemand contre toutes les réticences. « Il n'y a pas de meilleur moyen d'affronter le Turc que d'exposer les mensonges et les fables de Mahomet. » Avant de préciser que « la vraie cause de l'invasion turque6, c'est la punition divine pour la corruption de l'Église romaine. Le diable du Pape est plus grand que le diable du Turc ». Autre utilisateur du Coran, le général Bonaparte qui durant sa campagne d'Égypte proclama : « Nous sommes de vrais musulmans, n'avons-nous pas détruit le Pape qui voulait leur faire la guerre ? »
Le livre s'achève au XIXe siècle, avec la surprenante figure du rabbin allemand Geiger et son ouvrage Quels sont les emprunts que Muhammad a fait au judaïsme ?. C'est un moment de bascule. On entre dans une nouvelle période où s'impose désormais la méthode scientifique de l'étude du Coran plutôt que la méthode polémique, dont on aurait pu espérer qu'elle avait été abandonnée dans les milieux scientifiques. Mais, à écouter Bergeaud et consorts, on mesure notre erreur.

Safar
Scénario de Maurizio Busca et John Tolan
Documentation : Jan Loop, John Tolan, Mercedes Garcia-Arenal, Roberto Tottoli
Dessins et couleurs : Ernesto Anderle
Éditions Petit à petit, Rouen, 2025
128 pages,
21,90 euros
1« Coran européen : les dessous du projet financé par l'UE », entretien avec Le Figaro, 18 avril 2025.
2Les coordonnateurs du programme sont Mercedes Garcia-Arenal (Conseil National de la Recherche Espagnole, Madrid), Jan Loop (université de Copenhague), John Tolan (université de Nantes) et Roberto Tottoli (université de Naples).
3Pour défendre le projet de recherche de l'ERC face aux attaques de Florence Bergeaud-Blackler, John Tolan a rédigé une lettre ouverte au président du CNRS publié dans Le Club de Médiapart, « Défendons l'indépendance de la recherche contre l'extrême droite », 12 mai 2025.
4Une autre est l'exposition « Le Coran, des histoires européennes » visible à la médiathèque Jacques Demy à Nantes, jusqu'au 30 août 2025.
5La reconquête de l'Espagne par les rois catholiques s'acheva en 1492, avec la chute de Grenade.
6C'est l'époque de l'expansion de l'empire Ottoman en Europe.
Depuis plusieurs semaines, Israël mène une campagne contre l'Égypte du président Abdel Fattah Al-Sissi, pourtant un allié indéfectible ces dernières années, la dépeignant comme une menace militaire à sa porte. Si le réarmement de l'armée égyptienne est réel, la réaction israélienne s'explique surtout par la volonté de mener à son terme le plan de conquête et de nettoyage ethnique de Gaza réaffirmée par le gouvernement de Tel-Aviv le 4 mai.
Israël lance depuis le début de l'année 2025 des campagnes diplomatiques et médiatiques contre l'Égypte, l'accusant de violer les accords de Camp David1. Le Caire serait ainsi coupable d'avoir déployé des forces militaires dans le Sinaï, de vouloir établir des infrastructures militaires — notamment à travers le développement de l'aéroport et du port d'Al-Arich, et de certaines installations militaires dans le Sinaï.
Autant de projets qui, selon Israël, n'avaient pas fait l'objet d'un accord, alors que lui-même occupe l'axe de Philadelphie, situé le long de la frontière entre l'Égypte et la bande de Gaza en violation totale des accords de paix. Tout cela n'a pas empêché en parallèle que la quantité de gaz importée par Le Caire de Tel-Aviv augmente à plusieurs reprises durant ces derniers mois — +20 % en octobre 2024, +10 % en novembre, puis +17 % en janvier 2025.
Ce tableau résume la nature des relations entre l'Égypte et Israël depuis la signature des accords de Camp David en 1978. Le président Anouard El-Sadate avait alors placé l'Égypte dans le giron de l'influence étatsunienne, forçant Le Caire à adhérer à ses stratégies, telles que la paix avec Israël — que l'écrasante majorité du peuple égyptien considère comme son principal ennemi — et la lutte contre le communisme.
Les gouvernements égyptiens successifs ont exploité cette situation en se présentant auprès de Washington comme le régime protégeant Israël de la haine et de l'hostilité du pays le plus peuplé du monde arabe. Le Caire tente de canaliser la colère et la frustration populaires, en organisant des manifestations par l'intermédiaire des services de sécurité. Ainsi, le régime égyptien a mobilisé quelques milliers de personnes le 9 avril pour manifester à la frontière de Rafah contre le projet israélien de déplacement forcé de la population de Gaza. Mais, en même temps, le parquet de la Sûreté de l'État a prolongé la détention de dizaines de jeunes hommes qui avaient manifesté en solidarité avec Gaza en dehors de la tutelle des autorités2. D'une main, il distribue des banderoles, de l'autre il interdit les manifestations dont il n'est pas à l'initiative, de peur qu'elles ne dégénèrent et ne finissent par menacer la sécurité du régime.
Dans ce contexte, et depuis 2005, la bande de Gaza est devenue l'un des principaux centres d'intérêt commun entre l'Égypte et Israël. Pour ce dernier, Gaza représente la zone la plus dangereuse et la plus importante de résistance palestinienne à l'occupation. Or, la seule autre frontière dont dispose l'enclave est celle avec l'Égypte. Le point de passage de Rafah était, jusqu'à octobre 2023, la seule fenêtre de la bande de Gaza sur le monde.
Si la relation entre l'Égypte et Israël est complexe, elle l'est devenue encore davantage sous le régime d'Abdel Fattah Al-Sissi, au regard des circonstances de son arrivée au pouvoir et des événements ayant remodelé la région depuis. Israël a été l'un des plus importants soutiens et défenseurs de Sissi après le renversement, en juillet 2013, du président islamiste élu Mohamed Morsi. À l'époque, Benyamin Nétanyahou et son équipe s'étaient comportés comme un véritable bureau de relations publiques à l'international, cherchant à nier la réalité d'un coup d'État militaire contre un président élu. L'ancien ministre israélien de la coopération régionale, Gilad Erdan, était même allé jusqu'à accuser le gouvernement sud-africain de favoriser le terrorisme par sa position critique envers le régime de Sissi3.
Tout autant que pour le régime militaire égyptien, il était crucial pour Israël de mettre fin au danger d'une prise de pouvoir par les islamistes. Il s'agissait également, pour Israël, de pousser l'armée égyptienne dans le bourbier de la politique, de la gouvernance et des affaires, comme l'avaient explicitement déclaré plusieurs généraux et chefs des services de renseignement israéliens à l'animateur Razi Barkai sur Galeï Tsahal (« radio de l'armée israélienne ») en février 2014. Dans cette émission, l'ancien chef d'état-major de l'armée de l'air israélienne, le général Reuven Pedatzur, l'ancien chef d'état-major Dan Halutz, et Amos Gilboa, ancien chef de la Division de recherche du renseignement militaire, avaient déclaré que le coup d'État représentait un grand intérêt stratégique pour Israël. « Même dans ses rêves les plus fous, Israël n'aurait jamais pu prévoir ce résultat », avait déclaré Reuven Pedatzur. « L'implication sans précédent de l'armée égyptienne signifie que l'équilibre des forces entre Israël et les Arabes ne changera pas avant longtemps. »
Dans ce contexte, la bande de Gaza était un atout politique majeur que le régime du Caire pouvait jouer auprès de Tel-Aviv et de Washington. Après des années de pression et l'utilisation de la fermeture du point de passage de Rafah comme mesure punitive contre les Gazaouis et les factions de la résistance, les services de renseignement égyptiens ont développé, sous le règne de Sissi, des relations avec ces factions. Elles ont même coopéré dans le cadre de la guerre contre les organisations terroristes armées du Sinaï. Parallèlement, et avant même son accession au pouvoir en 2013, Sissi a œuvré au renforcement significatif des relations avec Israël. En tant que ministre de la défense de Mohamed Morsi, il a œuvré sans relâche à détruire et à inonder les tunnels reliant l'Égypte à la bande de Gaza, sans l'opposition du président, voire avec l'approbation de son entourage. En 2014, il a également fait évacuer la bande frontalière pour isoler complètement le territoire palestinien. On en voit aujourd'hui les conséquences, avec le blocus strict imposé par Israël qui empêche l'entrée d'un seul morceau de pain depuis plus de deux mois.
Les services de renseignement égyptiens ont ensuite joué un rôle important dans l'apaisement de la situation et l'arrêt des affrontements militaires entre les factions de la résistance et Israël. L'Égypte a ainsi parrainé le cessez-le-feu de 2021, après l'offensive dite de « l'Épée de Jérusalem ». Le régime égyptien est alors devenu un acteur clé des relations entre Gaza et Tel-Aviv.
Sissi s'est également tourné vers Israël après son arrivée au pouvoir pour l'aider dans sa guerre contre les organisations terroristes armées du Sinaï — une intervention qui aurait l'intérêt pour Tel-Aviv de la protéger également des attaques lancées depuis ce territoire.
À plusieurs reprises — dont la dernière en 2021 —, les accords de Camp David ont été amendés afin de permettre aux forces égyptiennes d'accéder plus largement au nord du Sinaï. L'aviation israélienne y a également mené des frappes aériennes. Le New York Times a rapporté, dans un article publié en février 2018, que plus de 100 frappes avaient été menées secrètement par Israël, avec une coordination étroite et l'approbation personnelle de Sissi4. Ces opérations ont débuté après l'attentat, revendiqué par l'Organisation de l'État islamique (OEI), contre un avion de ligne russe dans le Sinaï en octobre 2015, qui a fait 224 morts.
Cette coopération sécuritaire est la plus étroite et la plus solide de l'histoire des deux pays, comme l'a reconnu Sissi lui-même dans une interview accordée à l'émission « 60 Minutes » sur la chaîne américaine CBS, en janvier 2019. Il demandera par la suite à ce que cet entretien ne soit pas diffusé5.
Tout cela a été réduit à néant après le déclenchement de la guerre génocidaire contre Gaza en octobre 2023, avec le soutien inconditionnel des États-Unis. Tel-Aviv a brisé toutes les limites politiques, militaires et humanitaires, rendant toute médiation et diplomatie impossible. Israël a contrôlé la frontière et séparé Gaza de l'Égypte, occupé de vastes zones du territoire et s'apprête, selon le gouvernement israélien réuni le 4 mai, à « conquérir » l'ensemble de la bande6.
Malgré son importance sous le régime de Sissi, cette coopération est restée limitée sur le plan militaire. De même que les intérêts ont rapproché Israël des hauts responsables égyptiens malgré l'opposition populaire, un certain rapprochement s'est également fait avec les dirigeants de l'institution militaire, malgré la haine et l'hostilité que voue à l'État israélien la majeure partie de l'armée. Mine de rien, cette pression du corps de l'armée a eu pour impact de limiter le degré de coopération avec ce voisin encore considéré comme un « ennemi stratégique ». Dans l'imaginaire populaire égyptien, Israël demeure en effet l'ennemi qui, au cours des guerres successives depuis 1948 jusqu'à 1973, a occupé le territoire, bombardé des écoles et des usines, commis de nombreux massacres contre des civils et enterré vivants des prisonniers7.
L'aspect militaire est peut-être le point le plus épineux et le plus flou des relations entre l'Égypte et Israël. C'est en effet grâce aux accords de paix que l'armée égyptienne a bénéficié de plus de 60 milliards de dollars (53 milliards d'euros) d'aide militaire américaine depuis 1979, soit 1,3 milliard de dollars (1,15 milliard d'euros) par an. Dans le même temps, les États-Unis ont toujours veillé à maintenir la supériorité militaire absolue d'Israël sur tous les pays du Proche-Orient. Cette supériorité repose sur les armes fournies à Tel-Aviv, mais aussi sur le fait d'empêcher les autres pays d'acquérir un arsenal équivalent. Sous pression étatsunienne, l'Égypte a par exemple été contrainte en 2019 de se retirer de deux accords avec la Russie pour l'acquisition d'avions de combat Sukhoi-35 et du système de défense antiaérienne S-4008. Ces accords faisaient suite au refus des États-Unis de fournir à tout pays arabe — y compris aux Émirats arabes unis, malgré la normalisation de leurs relations avec Israël à l'été 2020 — ses avions de chasse F-35, grâce auxquels Israël domine l'espace aérien de la région.
L'Égypte a souvent tenté de combler ce retard en utilisant des systèmes de défense antiaérienne et des avions de combat, tels que le système S-300 et les avions MiG russes. Elle a également tenté d'acquérir des avions chinois équipés de missiles air-air longue portée et d'autres combinaisons air-sol susceptibles de neutraliser les escadrilles israéliennes. Ces tentatives visent également à combler l'écart entre les capacités égyptiennes et la suprématie aérienne israélienne. L'armée égyptienne a d'ailleurs connu sous Sissi un réarmement massif, que l'on pourrait presque qualifier de sans précédent en termes de quantité et de diversité des sources. Il est question de systèmes de défense antiaérienne, de sous-marins allemands, de porte-avions, de frégates, d'escadrilles d'avions et d'hélicoptères français et russes, ainsi que de destroyers, en plus de centaines de chars et de pièces d'artillerie. La coopération militaire et le commerce des armes se sont également intensifiés à l'Est (Russie et Chine), avec notamment des avions MiG-29 russes, des hélicoptères Ka-52 et des drones chinois. Il convient de noter que cet armement est destiné à la guerre conventionnelle et ne devrait donc être utilisé que contre un voisin direct. Le pourcentage de l'aide étatsunienne a d'ailleurs diminué par rapport au volume des dépenses militaires égyptiennes actuelles, puisqu'elle est passée d'un quart du budget militaire dans les premières années à 12 % actuellement, selon l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm et l'Institut international d'études stratégiques9.
C'est dans ce contexte qu'il faut lire les campagnes israéliennes contre l'Égypte, qui s'inscrivent dans le cadre des pressions sur Sissi pour accepter le déplacement forcé des Palestiniens de Gaza vers le désert du Sinaï. Avec le 7 octobre 2023, Israël voit une occasion de mettre en œuvre ce plan qui remonte aux années 1950. Ce faisant, Tel-Aviv éliminerait le principal foyer de résistance palestinienne, facilitant ainsi la conquête de l'ensemble de la Palestine historique. Cependant, Israël s'est heurté au rejet catégorique de l'Égypte, que les efforts israéliens et américains n'ont pas réussi à ébranler.
Le régime de Sissi a rapidement compris que le déplacement des Palestiniens cette fois-ci ne ressemblerait pas à ceux de 2005 et de 2008, lorsque des centaines de milliers de Gazaouis s'étaient réfugiés dans le territoire égyptien pour échapper aux bombardements israéliens. Une fois l'agression terminée, ils étaient alors rentrés chez eux. Or, cette fois-ci, non seulement le territoire est à 80 % détruit, rendant très difficile toute possibilité de vie, mais la volonté d'Israël d'occuper et de coloniser la bande de Gaza est désormais claire.
Pour l'Égypte, le déplacement de plus de deux millions de Palestiniens — dont plus de 10 000 combattants — serait un désastre sécuritaire à plusieurs égards. Premièrement, la forte probabilité de formation de foyers de résistance dans le Sinaï — que Le Caire a déjà eu beaucoup de mal à juguler —, et d'où pourraient être lancées des opérations de résistance contre les territoires occupés. Cela entraînerait des bombardements israéliens sur le territoire égyptien, reproduisant le scénario jordanien des années 1960, lorsque l'armée jordanienne avait mené une guerre contre les groupes palestiniens pendant le « Septembre noir ». Or, retourner ses armes contre les Palestiniens aurait en Égypte des conséquences négatives.
Sur le plan de la sécurité intérieure, il y aurait également un risque important si jamais une partie de l'opposition égyptienne, notamment islamiste, qui a conduit une insurrection armée dans le Sinaï à partir de 2013, était en contact avec dix mille combattants dotés d'une expertise militaire et de combat très avancée, acquise au cours d'un an et demi d'engagement avec l'armée israélienne. Par conséquent, Le Caire considère que les avantages financiers ou les menaces économiques américaines sont insignifiants comparés aux risques que pose ce plan.
Les critiques et les avertissements constants d'Israël concernant la puissance de l'armée égyptienne, contre laquelle l'ancien chef d'état-major israélien a mis en garde avant son départ, doivent être interprétés dans le contexte de ces pressions. Et des risques d'une confrontation entre Tel-Aviv et Le Caire.
Traduit de l'arabe par Sarra Grira.
1NDLR. Accords signés le 17 septembre 1978 entre l'Égypte et Israël sous médiation étatsunienne, et qui donneront lieu au traité de paix de 1979. Celui-ci permet à l'Égypte de récupérer la totalité du Sinaï occupé par Israël en 1967. Il établit des relations diplomatiques entre les deux pays et limite le positionnement de forces militaires à la frontière. Il fait également bénéficier l'Égypte d'une aide étatsunienne conséquente.
2Farah Saafan, « Egypt extends crackdown on Gaza activism with student arrests », Reuters, 31 mai 2024.
3NDLR. En 2015, des avocats sud-africains avaient déposé une demande officielle à la justice pour que le président égyptien soit arrêté à son arrivée en Afrique du Sud pour assister au 25e sommet de l'Union africaine. Ils déclaraient qu'Al-Sissi avait « commis des crimes contre l'humanité et de crimes de guerre à la suite du coup d'État de 2013, lorsqu'il a renversé le président égyptien élu, Mohamed Morsi ». Le président égyptien avait annulé son voyage.
4David D. Kirkpatrick, « Secret Alliance : Israel Carries Out Airstrikes in Egypt, With Cairo's O.K. », The New York Times, 3 février 2018.
5« Egypt's President El-Sisi denies ordering massacre in interview his government later tried to block », CBS, 6 janvier 2019.
6« Israël approuve un plan prévoyant « la conquête » de la bande de Gaza », Le Monde, 5 mai 2025
7Adam Raz, « Revealed : Dozens of Egyptian Commandos Are Buried Under an Israeli Tourist Attraction », Haaretz, 8 juillet 2022.
8Vivian Salam, « U.S. Threatens Egypt With Sanctions Over Russian Arms Deal », WSJ, 14 novembre 2019.
9« Trends in International arms transfers 2024 », SIPRI, mars 2025.
Dans un contexte économique européen frôlant la récession, face à des dirigeants illibéraux, la richissime monarchie du Golfe joue dans une cour acquise à ses idées. En brandissant le spectre de l'islamisme radical, les Émirats arabes unis s'assurent des appuis contre ses opposants, les Frères musulmans, soutenus par son ennemi intime, le Qatar. Et trouvent dans les politiques racistes d'extrême droite de fervents relais.
« L'État ne doit plus laisser les Frères musulmans, les cousins du Hamas, prospérer et grandir en France », déclarait dans les colonnes du Figaro Marion Maréchal le 13 octobre 2023, soit quelques jours après les attaques du Hamas contre Israël. Gérald Darmanin, alors ministre de l'intérieur, annonçait, lui, le 4 mai 2024 au JDD le lancement d'une mission d'évaluation sur les Frères musulmans, une organisation « vicieuse » visant le « basculement progressif de tous les pans de la société dans la matrice islamique ». Son successeur, Bruno Retailleau, affilié aux Républicains, s'en inquiétait à son tour devant la commission des lois le 2 octobre 2024. : « On a aujourd'hui un islam politique très intrusif, c'est le frérisme », assurait-il, détaillant « une matrice idéologique » intégrant la « prééminence du droit coranique sur le droit national », « l'infériorisation de la femme » et l'« antisémitisme ».
Si loin, si proche, dans le golfe Arabo-Persique, le mouvement islamiste transnational et fondamentaliste des Frères musulmans est au centre d'une autre lutte. Celle du Qatar et des Émirats arabes unis : le Qatar les utilise pour asseoir son influence et les Émirats les combattent pour assurer la sienne. L'affrontement se poursuit à l'international : en Europe, Abou Dhabi convainc de plus en plus d'hommes et de femmes politiques de la justesse de sa vision, du centre jusqu'à la droite de la droite.
L'association politique entre les Émirats et l'extrême droite européenne n'avait pourtant rien d'évident. Quel terrain d'entente entre des partis cultivant le racisme et la peur de l'islam — voire la défense d'une identité européenne blanche et judéo-chrétienne — et des Émirats au sein desquels l'islam est justement la religion d'État, et la charia, le socle de la législation ? Et pourtant. Comme nous avons pu le documenter dans cette enquête, les préoccupations géopolitiques de la richissime petite monarchie rejoignent les angoisses islamophobes de la droite de la droite — parfois dans un contexte de difficultés financières.
Ce discours alarmiste envers les Frères musulmans et nourrissant in fine la peur de l'islam est porté en France par certains médias et centres de recherche, comme Global Watch Analysis ou le Centre européen de recherche et d'information sur le frérisme (Cerif). On le retrouve aussi dans la bouche de personnalités politiques d'extrême droite comme Sébastien Chenu, député Rassemblement national (RN) du Nord et vice-président du parti, ou de Thierry Mariani, autre membre du RN et eurodéputé du groupe Les Patriotes pour l'Europe. Pour mémoire, le troisième groupe parlementaire européen, dirigé par Jordan Bardella, a été fondé en juin 2024 par l'extrême droite hongroise de Viktor Orbán — qui a récemment profité de significatifs investissements émiratis. Interrogé sur les Émirats, Mariani leur reconnaît « des ressources financières importantes » et note des « valeurs qui rapprochent », notamment dans la lutte contre l'islamisme. Un combat qui inclut « les Frères musulmans », nous a-t-il précisé.
Largement commentée et analysée, l'ascension de l'extrême droite se matérialise partout en Europe ; son développement n'est pourtant pas seulement dû à la sociologie des campagnes ou à l'échec de la gauche. Dans le cadre de leur agenda politique, certains pays tiers agitent en France la peur de l'islam. « Il y a une synergie sur cette question. La Russie cherche à déstabiliser en créant des troubles sociaux en Europe. De son côté, Israël voudrait alimenter la haine de l'islam pour justifier son action en Palestine », explique le conseil en risques et stratégies politiques Andreas Krieg. Et les Émirats ? « Ils ont une peur phobique de l'islam politique et des Frères musulmans, qui ne doivent à aucun prix devenir un chemin politique possible au Proche-Orient », poursuit le chercheur.
Créé en Égypte dans les années 1920, le mouvement des Frères musulmans s'est développé dans le monde, s'adaptant à chaque pays où il s'est implanté en ambitionnant de participer à la vie politique. Affichant des positions morales conservatrices, il se décline en association, en parti, voire en mouvement politico-militaire dans le cas du Hamas. Mais exception faite des attaques commises en Palestine dans un contexte de lutte nationaliste, le mouvement a renoncé à la violence et n'a pu être pris en défaut à ce propos. Les révolutions arabes de 2011 ont vu la confrérie monter en puissance, soutenue par le Qatar et sa chaîne Al-Jazira.
Après 2011, l'élection Après 2011, l'élection de présidents affiliés aux Frères musulmans en Égypte et en Tunisie va inquiéter les autres monarchies du Golfe — en particulier les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite —, qui craignent la démocratie et un éventuel renversement de leur pouvoir. Elles vont donc lancer une contre-offensive, qui se matérialisera d'abord par le renversement du président Mohamed Morsi en Égypte, puis par l'embargo de 2017 sur le Qatar, mais aussi, de façon plus subtile, avec une vaste campagne de propagande. « Le discours — clair, unifié et harmonisé — fait intégralement partie de la panoplie des armes utilisées, commente Andreas Krieg. Il est diffusé sur un temps long : les mécanismes à l'œuvre durent depuis presque quinze ans. Les Émirats arabes unis, dont le régime est autocratique, ont du temps et une patience stratégique », commente encore le chercheur. Leur objectif ? Persuader les opinions publiques, y compris occidentales, des dangers associés au Qatar, aux Frères musulmans, et, de façon générale, à la démocratie dans les pays arabes.
« Abou Dhabi a commencé à mettre en avant la notion de “stabilité autoritaire”, postulant une dichotomie simpliste : soit vous avez la stabilité des dirigeants autocratiques, soit vous avez le terrorisme islamiste et le chaos », analyse l'ONG Corporate Europe Observatory, dont l'objet de recherche porte sur les lobbys, dans son rapport du 17 décembre 2020, « United Arab Emirates' growing legion of lobbyists support its ‘soft superpower'ambitions in Brussels ».
Mais les Émirats vont plus loin encore, insistant sur le potentiel danger que ferait peser l'islam sur les pays occidentaux eux-mêmes. « Certains pays européens ne se rendent pas compte qu'il y a 50 millions de musulmans en Europe. Vous ne vous rendez pas compte que l'islam est une autre religion européenne », avertissait en 2017 le ministre émirati des affaires étrangères Abdallah Ben Zayed Al-Nahyane à l'occasion d'un forum sur la lutte contre la radicalisation à Riyad. Avant d'ajouter : « Il viendra un jour où nous verrons beaucoup plus d'extrémistes radicaux et de terroristes venir d'Europe en raison de l'absence de prise de décision [ou] du politiquement correct. » Une intervention en anglais, régulièrement utilisée sur les réseaux sociaux. Elle réapparaît ainsi après les soulèvements populaires qui ont suivi la mort de Nahel Merzouk à l'été 2023 en France, ou en octobre 2023 après l'attaque du Hamas sur Israël ou encore en avril 2024 au moment du mouvement estudiantin américain propalestinien —, repostée à ce moment-là par Elon Musk, elle engrangera plusieurs dizaines de millions de vues.

Restée dans l'ombre, la stratégie de propagande émirienne a été dévoilée en 2023 en France après une série d'articles fondés sur des documents issus du piratage de la boîte e-mail1 de l'entreprise suisse Alp Services, spécialisée en conseil en affaires publiques et en communication. Les données issues de ce piratage — dont on ignore la provenance initiale — ont été rendues accessibles au New Yorker, au média autrichien Profil ainsi qu'à un groupe de médias européens, dont Mediapart. Ceux-ci ont alors pu documenter la façon dont, à partir de 2017, l'agence suisse aurait opéré une campagne d'influence pour le compte d'Abou Dhabi.
Selon eux, elle comprenait plusieurs volets : d'abord, l'identification et le dénigrement de personnes cibles supposément affiliées aux Frères musulmans2. Ensuite, la diffusion à travers les réseaux sociaux et les médias traditionnels de contenus critiques généraux sur le Qatar et les Frères musulmans. Enfin, l'influence auprès de décideurs. « Le but : provoquer un débat public et politique. Nous choisirons les médias et canaux de lobbying les plus appropriés pour chaque cas et pour atteindre les acteurs les plus pertinents », rapporte ainsi le média autrichien Profil, citant le plan d'action qu'Alp Services a proposé aux Émirats3, à partir des documents qu'il a eus en sa possession.
Quels sont donc ces canaux « appropriés » ? Ils se déclinent du centre vers la droite. « Politiquement, les Émirats arabes unis ne souhaitent pas voir d'opposition politique émerger des musulmans. Ils se retrouvent donc bien dans des stratégies européennes plutôt centristes ou de droite, qui cherchent à créer un “islam européen” avec des structures sous contrôle », explique le politologue Farid Hafez, qui raconte avoir lui-même été ciblé par Alp Services et qui a à ce titre déposé l'une des deux plaintes en cours aux États-Unis.
Ainsi, les médias situés au centre ou à droite de l'échiquier politique diffusent-ils plus facilement le message attendu par les Émirats arabes unis que des médias ancrés à gauche. Et si des journaux ayant pignon sur rue produisent bel et bien occasionnellement des articles allant dans le sens d'Abou Dhabi, une structure plus modeste est très active sur le sujet. Petit groupe médiatique français presque inconnu et se voulant distancié du Rassemblement national4, Global Watch Analysis (GWA) rassemble un site internet, une revue, Écran de veille, une maison d'édition et une web-TV diffusant de nombreux contenus critiques des Frères musulmans. Parmi les plumes du groupe, on retrouve plusieurs noms cités dans l'affaire Alp Services — dont celui de Lorenzo Vidino, un chercheur américain dont Global Watch Analysis a traduit en français le dernier essai, Frères musulmans, Le Cercle restreint. « Les Émirats arabes unis ont fait appel à Atmane Tazaghart, le rédacteur en chef du site web Global Watch Analysis, […] qualifié de “concurrent” [par Alp Services], pour publier des articles faux et trompeurs », peut-on lire dans une seconde plainte américaine, déposée par le trader pétrolier Hazim Nada5. Contacté, Atmane Tazaghart nie tout lien et nous menace au passage de poursuites judiciaires.
« En fait, la répétition de cette théorie selon laquelle les Frères musulmans déstabiliseraient les sociétés européennes s'inscrit dans une théorie du complot plus générale, selon laquelle l'identité musulmane serait menaçante et posséderait une essence politique subversive », analyse Farid Hafez. Alimentant ainsi l'islamophobie, donc, in fine, la droite de la droite. « D'ailleurs, même si leurs idées sont plus proches de celles des centristes, cela n'empêche pas les Émirats de dialoguer aussi avec l'extrême droite », poursuit le chercheur. Dans le cas de l'affaire Alp Services, le New Yorker puis Mediapart évoquent en mars et juillet 2023 le cas de Louis de Raguenel qui aurait relayé des informations fournies par l'agence suisse dans le journal Valeurs actuelles. « Je n'ai jamais été payé en échange de publication d'un article. Jamais », dément le journaliste.
Mais il y a mieux encore que les journalistes. Auréolées d'une caution scientifique, les productions des chercheurs, « experts », centres de réflexion ou think tanks influencent à la fois les médias — et donc l'opinion publique — mais aussi les décideurs, avec des conséquences sur les politiques publiques. « Il existe une véritable industrie du conseil sur l'islam et le djihadisme, une communauté travaillant sous la dénomination de “contre-radicalisation” (“counter violent extremism”, CVE) ou de “prévention de la radicalisation” (“preventing violent extremism”, PVE). Mais ces centres ne réalisent pas de vraie recherche scientifique, décrypte Andreas Krieg. Les contenus qu'ils produisent se diffusent toutefois de façon puissante et organique à travers des réseaux secondaires, médiatiques notamment. Il est d'ailleurs inutile de maîtriser tous ces centres ou tous ces réseaux, et quelques hubs peuvent suffire à transmettre le message et à le rendre omniprésent dans l'espace public. Beaucoup des gens qui le répètent n'ont ainsi aucun lien direct avec les Émirats. »
Lorenzo Vidino, qui dirige le programme sur l'extrémisme de l'université George-Washington a quant à lui des liens clairs avec les Émirats puisqu'il travaille également pour Hedayah, un centre de réflexion émirati sur la contre-radicalisation rassemblant des chercheurs internationaux et diffusant son message partout dans le monde. Selon l'article précité publié par Profil, il a aussi signé un contrat de consultance avec Alp Services. Si Lorenzo Vidino n'a pas répondu à nos sollicitations, il a confirmé au New Yorker dans un article du 27 mars 2023 avoir travaillé pour l'officine suisse sur les Frères musulmans en Europe — sans avoir été sûr du client final, même s'il se doutait qu'il s'agissait d'Abou Dhabi. « Il n'était pas évident de savoir s'il s'agissait des Émiratis, des Saoudiens, des Israéliens ou d'une entité privée aux États-Unis », dit-il.
Sur le fond, Vidino identifie deux dangers principaux qui guetteraient l'Union européenne (UE). Le récit des Frères « peut potentiellement représenter la première pierre d'une trajectoire de radicalisation qui pourrait évoluer jusqu'au militantisme violent », écrit-il dans « La Structure paneuropéenne des Frères musulmans », un rapport qu'il a coécrit en 2021 pour le Centre de documentation sur l'islam politique, un institut autrichien. Ce continuum existe-t-il vraiment ? « Nombre de travaux académiques montrent […] que ce n'est pas forcément le cas, considèrent les chercheurs Juliette Galonnier, Stéphane Lacroix et Nadia Marzouki dans une interview publiée sur le site de Sciences Po en 2022 à propos de leur livre Politiques de lutte contre la radicalisation. Quantité de terroristes (que l'on songe par exemple au parcours du terroriste de l'attentat du 14 juillet 2016 à Nice, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel) sont venus à l'action violente sans radicalisation religieuse préalable, et quantité de religieux intransigeants sont radicalement hostiles à la violence. » Les trois universitaires estiment qu'en se focalisant sur le religieux, ces discours sous-estiment les dimensions politiques ou socio-économiques de la radicalisation.
Deuxième danger, pour Lorenzo Vidino, les Frères musulmans menaceraient aussi la cohésion sociale. « Sur certaines questions clés telles que la liberté religieuse, les droits des femmes et l'homosexualité, de nombreux dirigeants des Frères musulmans adoptent des positions qui sont en contradiction flagrante non seulement avec les valeurs européennes dominantes, mais aussi avec les droits humains fondamentaux », analyse-t-il. La question de la politisation du religieux est certainement une question centrale aujourd'hui pour les démocraties — elle concerne d'ailleurs aussi le christianisme conservateur.

Reste à savoir quelles sont les solutions en termes de politiques publiques. Car le travail de Vidino a eu une importance centrale dans les décisions prises en Autriche, comme l'a confirmé par la suite la ministre de la justice Alma Zadić. Quelques jours après l'attentat meurtrier du 2 novembre 2020 à Vienne, au cours duquel un homme armé d'une kalachnikov ouvre le feu dans le quartier central de la ville, faisant quatre morts et vingt-trois blessés, un vaste coup de filet répressif est organisé à travers l'Autriche. Lors de cette opération « Louxor », des centaines de policiers ont perquisitionné et parfois arrêté des dizaines de personnes supposément liées aux Frères musulmans et accusées de terrorisme. Or le parquet de Graz nous précisait mi-octobre 2024 que si l'enquête se poursuivait pour 20 personnes et 6 associations, elle avait été abandonnée pour 65 personnes et 17 associations. « La globalisation d'une approche qui met l'accent sur l'anticipation du risque […] plutôt que sur la riposte aux attaques subies contribue à normaliser la logique de soupçon, cause de phénomènes d'exclusion, d'autocensure et de discipline dans l'espace public », regrettent la chercheuse Juliette Galonnier et ses coauteurs dans leur livre.
En France, on retrouve Lorenzo Vidino parmi les invités d'une conférence sur l'islamisme et les Frères musulmans organisée en mai par le Centre européen de recherche et d'information sur le frérisme (Cerif), un think tank créé en janvier 2025 par l'universitaire Florence Bergeaud-Blackler. Omniprésente dans les médias et sur X et garantissant sur son site une réponse dans les vingt-quatre heures, la chercheuse n'a pourtant jamais donné suite à nos demandes d'interview. Bergeaud-Blackler a publié en 2023 Le Frérisme et ses réseaux, un livre controversé sur la confrérie. Au lendemain des attaques du Hamas, en octobre 2023, elle donnait le 16 octobre 2023 une interview au Figaro dénonçant notamment l'« entrisme » des Frères musulmans sans donner d'exemple précis. En 2024, elle était invitée en Belgique à la Conférence sur le conservatisme national (NatCon) aux côtés, entre autres figures d'extrême droite, du dirigeant hongrois Viktor Orbán, et du polémiste Éric Zemmour, du fondateur du parti nationaliste britannique Ukip Nigel Farage, ou de l'ancien premier ministre de Pologne, Mateusz Morawiecki, membre de Droit et justice (Prawo i Sprawiedliwość — PiS). Elle participait également au « 1er Printemps de la liberté d'expression », un cycle de conférences aux thématiques extrêmes droitières organisées à Perpignan, sous l'égide du maire RN Louis Aliot, l'ancien compagnon de Marine Le Pen.
Abou Dhabi n'hésite d'ailleurs pas à courtiser directement les représentants de l'extrême droite française. L'histoire pourrait débuter en 2014, avec une rencontre, révélée par Intelligence Online et détaillée par Mediapart en octobre 2016, entre Marine Le Pen et un agent de liaison des services des Émirats arabes unis (EAU), à Saint-Cloud. Le parti, à l'époque le FN, recherche activement des financements pour ses campagnes. Rencontrant des difficultés avec les banques françaises, il se tourne vers l'étranger. Jean-Luc Schaffhauser, « l'eurodéputé prorusse qui a conclu le prêt du FN », comme le titre Libération, raconte au quotidien dans un article publié en 2014 la négociation d'un prêt avec une banque émirienne dont le projet a capoté — c'est la Russie qui a finalement prêté l'argent. Mediapart révèle ensuite qu'un prêt de 8 millions d'euros ayant transité par une banque émirienne — Noor Capital — aurait sauvé le parti fin 2017. La provenance des fonds reste toutefois obscure.
Très clair est quant à lui le discours du FN, puis du RN. Dès 2012, Marine Le Pen réclamait la dissolution de l'association qui représente la confrérie dans l'Hexagone, l'Union des organisations islamiques de France (UOIF, aujourd'hui Musulmans de France — MF). Le discours du RN reste depuis calé sur cette ligne. En décembre 2022, au moment de la Coupe du monde et alors qu'a éclaté le scandale de corruption par le Qatar au Parlement européen, le député RN du Nord Sébastien Chenu expliquait sur TF1 que Doha « pose un certain nombre de problèmes, soutient le terrorisme, est en opposition [avec les] droits de l'homme, se comporte mal, et essaie d'influencer la sphère publique ». Il annonçait alors la création d'une commission d'enquête sur les ingérences étrangères. Présidée par le RN, l'instance délivre en juin 2023 ses conclusions, pointant les manœuvres de la Russie, de la Chine, et plus marginalement celles de l'Iran, du Maroc, du Qatar et de la Turquie. Mais reste en revanche muette sur le travail d'influence d'Israël ou sur celui des Émirats arabes unis.
Il se trouve que, entre fin 2022 et début 2025, Sébastien Chenu avait justement pris la tête du groupe d'amitié parlementaire France Émirats. Qu'a fait ce groupe durant sa présidence ? Difficile de le savoir, puisqu'aucune information sur le sujet ne figure sur le site de l'Assemblée. On apprend toutefois sur X que le député RN a profité de la COP28 à Dubaï en novembre 2023 pour se rendre aux Émirats. « Ce fut l'occasion d'évoquer la coopération internationale en matière de lutte contre le terrorisme », explique Sébastien Chenu dans un tweet, évoquant sa rencontre avec Ali Rashid Al-Nuaimi, président de la commission de la défense, de l'intérieur et des affaires étrangères au sein du Conseil national fédéral — le pseudo-Parlement émirati —, également à la tête de Hedayah, le centre de réflexion émirati sur la contre-radicalisation. Sollicité, Sébastien Chenu n'a pas souhaité nous répondre.
Interrogé de façon générale sur les liens du RN avec les Émirats, Arnaud Stephan, qui travaille comme communicant pour l'extrême droite française6, décrit « une nouvelle puissance » qui « prend, de façon normale, contact avec les uns et avec les autres », « notamment avec un parti aux portes du pouvoir ». « Qu'ils pourront avoir sous le coude dans le futur, par exemple pour demander un radar que les États-Unis auront refusé », explique-t-il. En quoi, de leur côté, les Émirats seraient intéressants ? « Ils pourraient proposer d'arranger le problème avec l'islam radical. En faisant de la contre-propagande, avec des vidéos sur l'islam portant les bons messages, en mettant de l'argent dans des associations culturelles ou la formation d'imams en France », illustre le communicant, qui indique toutefois rester circonspect. « Les EAU sont un nouvel opérateur sur le marché de la géostratégie et les frontières ne sont pas encore totalement claires. Lors des prises de contact, on s'interroge parfois sur les intérêts qui sont réellement défendus », considère-t-il.
Que se passe-t-il dans d'autres pays européens, là où l'extrême droite a pris les rênes du pouvoir ? Outre la proximité idéologique, les capacités de financements hors norme du petit émirat ne laissent pas indifférent. Surtout dans un contexte économique difficile et alors que les politiques antidémocratiques menées par certains les mettent au ban de la communauté européenne. En procédure de déficit excessif, Viktor Orbán refuse pourtant d'adopter les mesures relatives à l'État de droit qui lui permettraient de toucher les 18 milliards d'euros gelés par la Commission. « Pour se rendre économiquement moins dépendant de l'UE, Viktor Orbán cherche à diversifier ses sources de capitaux et d'investissements, notamment auprès de pays menés par des hommes forts, comme la Russie, la Chine, ou les pays du Proche-Orient », analyse Mujtaba Rahman, directeur Europe du cabinet de conseil en risques politiques Eurasia Group.

Et parmi ces autocraties, les Émirats arabes unis. En avril 2024, le Parlement hongrois valide un nouvel accord de coopération économique, comprenant notamment le développement immobilier du quartier de la gare de Rákosrendező à Budapest. Selon l'accord, des acteurs privés émiratis choisis par Abou Dhabi devront investir 5 milliards d'euros pour acheter les terrains et propriétés du quartier puis construire un ensemble à usage mixte. En contrepartie, le gouvernement hongrois s'engage à limiter la TVA à 5 % sur les biens vendus et à investir 800 millions d'euros dans des infrastructures de transport.
Au même moment, la Commission européenne tente de sortir les Émirats arabes unis de sa liste des pays à haut risque pour le blanchiment d'argent. Mais certains eurodéputés montent au créneau. « Cette décision était tout à fait scandaleuse, explique l'eurodéputé (ex-Verts, aujourd'hui La France insoumise) Damien Carême, qui a notamment été rapporteur du dernier règlement européen sur la prévention de l'utilisation du système financier aux fins de blanchiment de capitaux ou de financement du terrorisme. Par exemple, les Émirats arabes unis violent de façon flagrante les sanctions financières contre la Russie. Ils sont aussi impliqués dans le financement de la guerre au Soudan. Nous nous sommes donc opposés à la décision de la Commission et nous avons réussi à faire adopter cette objection » le 23 avril 2024, se réjouit l'élu. Les EAU seront donc maintenus sur la liste, malgré le soutien des eurodéputés hongrois et italiens d'extrême droite.
Qu'en sera-t-il à l'avenir ? Les dernières élections européennes ont vu croître le nombre d'eurodéputés d'extrême droite, dont une grande partie, y compris le RN, se sont regroupés dans la nouvelle coalition des Patriotes pour l'Europe. « Pour les EAU, les partis d'extrême droite, qui s'unissent en Europe, représentent un partenaire fiable et dont les réseaux peuvent être mobilisés facilement », analyse le conseil en risques et stratégies politiques Andreas Krieg. En juillet 2024, la Hongrie prenait la présidence tournante de l'UE, et ce, jusqu'à la fin de l'année. « Viktor Orbán ne croit pas en ce que représente l'Union et ne croit pas dans le multilatéralisme. Il veut une Europe d'États-nations, avec plus de pouvoir aux États au détriment de l'UE », décrypte Mujtaba Rahman. Le tout, agrémenté d'une certaine sympathie pour les autocraties comme la Russie ou les Émirats. « La Hongrie s'engage à œuvrer pour des relations plus étroites entre l'UE et les Émirats arabes unis », assurait au printemps le ministre hongrois du commerce et des affaires étrangères. La vision du monde de la petite monarchie pourrait encore avoir de beaux jours devant elle. Reste à savoir si ses priorités sont vraiment celles des Européens.
Journaliste indépendante, j'ai travaillé il y a quelques années sur la guerre au Yémen pour Mediapart et Mediacités. L'un des belligérants a attiré mon attention parce qu'il était presque inconnu, alors que sa relation avec la France ne cessait de s'amplifier : les Émirats arabes unis. J'ai donc écrit sur ce pays, notamment pour Le Monde diplomatique et pour Orient XXI, qui m'avait demandé en 2022 de travailler sur l'influence de ce pays en France. Aujourd'hui, c'est aux liens que cette petite, mais richissime monarchie pouvait avoir avec l'extrême droite française et européenne que nous nous intéressons. C'était un fil qui avait attiré mon attention, et que j'ai donc accepté de tirer.
J'ai interrogé des chercheurs, des journalistes et des hommes politiques. Du côté du RN, peu m'ont répondu, mais j'ai pu échanger avec l'eurodéputé Thierry Mariani et avec le communicant Arnaud Stephan. Présent lors des rencontres de 2014 et 2015 qui ont eu lieu entre le RN et des officiels émiratis, l'homme d'affaires Pascal Renouard de Vallière est resté extrêmement vague au téléphone pendant la durée de notre entretien. Lui, qui ne cache pas son soutien à Marine Le Pen et qui a été dans les années 2000 l'intermédiaire favorisant le projet de création de la Sorbonne University à Abou Dhabi, ne fait cependant aucune analyse particulière du lien entre le RN et les Émirats. « Tous les partis ont des relations avec tous les pays », m'a-t-il répété.
Je me suis aussi plongée dans les deux plaintes qu'ont posées Farid Hafez et Hazim Nada contre, notamment, Alp Services — une entreprise suisse qui servait de relais de propagande et de désinformation entre les Émirats et l'Europe.
Le prolongement autrichien de cette affaire m'a particulièrement interpellée : l'influence de la monarchie émiratie, notamment auprès de centres de recherche, a contribué à la mise en place de politiques d'extrême droite. En France, je me suis donc intéressée aux centres ou aux médias qui relayaient une ligne proche de celles des Émirats, notamment sur la question des Frères musulmans. J'ai noté que le Centre européen de recherche et d'information sur le frérisme (Cerif) avait reçu le chercheur Lorenzo Vidino, également attaqué par Farid Hafez et Hazim Nada pour son rôle dans l'affaire Alp Services. Contactée, la prolixe et virulente fondatrice du Cerif, la chercheuse Florence Bergeaud-Blackler, ne m'a jamais répondu. Je suis aussi allée voir ce que proposait le média Global Watch Analysis (GWA) ; son rédacteur en chef, Atmane Tazaghart, a démenti tout lien avec les Émirats avant de me menacer de poursuites judiciaires.
1Les piratages de boîte e-mail puis les fuites organisées dans la presse font partie des outils d'influence utilisés par les Émirats arabes unis et le Qatar. Le média d'investigation Blast en France indique que les documents dont sont issues ses révélations en 2021 sur la « Qatar connection » proviennent initialement d'une opération de piratage émiratie. Quelques années auparavant, en 2017, le hacking par un groupe nommé Global Leaks de la boîte e-mail de l'ambassadeur émirati aux États-Unis et la fuite des documents vers le média The Intercept faisaient clairement le jeu de Doha.
2La révélation de ce fichage, accompagné pour certaines personnes ou entités d'une campagne d'atteinte réputationnelle, a conduit à plusieurs procédures en justice, en France, en Suisse et aux États-Unis. Deux plaintes françaises, déposées par Mediapart et la journaliste Rokhaya Diallo, ont été depuis, selon nos informations, classées sans suite par le parquet de Paris. En Suisse, une enquête du ministère public de la Confédération est toujours en cours. De même que les deux plaintes américaines.
3Dans un article publié le 19 septembre 2023, « Inside the United Arab Emirate's spy campaign in Europe ».
4Les articles publiés sont généralement critiques du RN. Sauf au moment des législatives de 2024, quand le site publie une interview de Gilles-William Goldnadel. intitulée : « Pour un Juif, ce n'est plus un tabou de voter pour le Rassemblement national ». L'avocat a notamment défendu Florian Philippot, alors vice-président du Front national lors de la plainte l'opposant au Qatar en France.
5Hazim Nada est le fils du leader Frères musulmans Youssef Nada et aurait sous ce prétexte subi une campagne de dénigrement émanant d'Alp Services.
6Arnaud Hautbois, qui prend aussi le pseudonyme de Stephan, a notamment travaillé entre 2012 et 2017 pour Marion Maréchal, et plus récemment sur la campagne présidentielle 2022 de Marine Le Pen.
Le 10 septembre 2024, les Jordaniens ont voté pour élire leurs parlementaires. Le contexte régional tout comme le nouveau mode de scrutin ont influé sur les résultats, donnant une place importante aux Frères musulmans. La monarchie hachémite navigue à vue entre attentes populaires, pratiques autoritaires et contraintes liées au dossier palestinien.
Les élections, comme le reste de l'actualité politique de la Jordanie, passent généralement sous les radars de la presse internationale. Elles suscitent également peu d'enthousiasme à l'intérieur du pays, comme le révèlent les taux d'abstention élevés à chaque scrutin. Néanmoins, les résultats du dernier scrutin législatif tenu le 10 septembre 2024 ont surpris.
L'attention s'est notamment portée sur les succès obtenus par le Front d'action islamique (FAI), le bras politique de la confrérie des Frères musulmans, qui a obtenu 31 sièges sur 138. Le parti réalise ainsi le meilleur résultat de son histoire, donnant ainsi à la population jordanienne l'impression d'une élection « propre », c'est-à-dire sans intervention de la part des autorités dans les résultats.
Additionnés aux sièges obtenus par les autres partis, la nouvelle chambre sera ainsi composée de 104 élus dotés d'une affiliation partisane, alors que les précédentes n'en comptaient que 24 (en 2016) et 12 (en 2020).
Pour désigner le discours officiel du roi et du gouvernement jordanien à l'égard des partis politiques, le chercheur José Ciro Martinez parle de « bande-son interminable de la politique jordanienne ». En effet, depuis le début des années 2000, mais encore davantage depuis les mouvements contestataires de 2011, le roi Abdallah II appelle au renforcement du rôle des partis au sein de la scène politique. Dans l'un de ses documents de travail publiés à partir de 2012, le monarque explique notamment que la priorité serait de développer des « partis politiques nationaux (…) capables de recueillir la majorité des voix des citoyens ». Tout en les faisant apparaître comme intrinsèques à la démocratisation du régime — sans mentionner le fait que les partis aient été interdits de 1957 à 1992 et que certains continuent de faire l'objet d'une répression politique — le roi soulignait la faiblesse des organisations partisanes et mettait en avant le caractère progressif de cette transition.
Ce propos officiel entendait répondre aux revendications formulées par l'opposition politique depuis la mise en place, en 1993, d'un mode de scrutin peu favorable aux partis politiques. Pour éviter que les partis d'opposition obtiennent la majorité des sièges au parlement comme cela avait été le cas en 1989, ainsi que dans les années 1950, le scrutin majoritaire plurinominal avait été remplacé par un scrutin uninominal majoritaire de circonscription à sièges multiples (surnommé le système « un homme, une voix »). Autrement dit, alors que l'électeur votait en 1989 pour autant de candidats qu'il y avait de sièges à pourvoir dans sa circonscription, il ne dispose plus que d'une seule voix à partir de 1993. Il s'agissait de faire en sorte que les électeurs utilisent ce vote unique pour soutenir un membre de leur tribu ou de leur entourage, c'est-à-dire un intermédiaire accessible, plutôt qu'un candidat choisi pour son idéologie politique. Ce système électoral a progressivement conduit à la marginalisation des forces politiques à l'assemblée. En 2010, ces dernières ne représentaient que 10 % des députés de la chambre. L'immense majorité des élus se déclaraient donc indépendants.
La demande d'une nouvelle loi électorale était au cœur des revendications de l'opposition lors des mobilisations de 2011. En réaction, le roi avait donc promis une transition graduelle vers un gouvernement parlementaire, où le premier ministre serait nommé par la coalition majoritaire.
Trois réformes de la loi électorale sont successivement mises en place entre 2013 et 2022. Celle de 2013 réserve 27 sièges (sur 150) à des candidats élus au sein d'une circonscription nationale. Mais le scrutin est boycotté par plusieurs partis, tels que le FAI et plusieurs partis de gauche. Au total, 33 sièges sur 150 (22 %) sont obtenus par des candidats affiliés à des partis. La réforme de 2016 met ensuite fin au système « un homme, une voix », en le remplaçant par un scrutin proportionnel de listes ouvertes, élues au niveau des circonscriptions locales. Lors du scrutin tenu quelques mois plus tard, 24 candidats dotés d'une affiliation partisane obtiennent un des 130 sièges (18,4 %). Le FAI remporte 10 sièges, en plus des 5 obtenus par des candidats alliés. L'issue du scrutin de novembre 2020 est encore plus décevante. En effet, seuls 12 candidats affiliés à des partis politiques parviennent à remporter un siège (9,2 %) : 10 sièges sont remportés par le FAI et le parti du Centre islamique.
Au début de l'année 2022, une troisième réforme électorale est votée au parlement. Désormais, le système électoral est un système mixte : 97 sièges représentent 18 circonscriptions locales, au sein desquelles les candidats s'affrontent par le biais d'un scrutin proportionnel de listes ouvertes, et 41 sièges sont obtenus par le biais d'un scrutin proportionnel de listes fermées, au niveau d'une circonscription nationale. Contrairement aux premières, ces listes sont exclusivement partisanes. Le nombre de sièges réservés aux partis politiques est également voué à augmenter au fil des scrutins successifs, passant de 41 sièges à 69 puis 90 sièges. Reprenant la devise en vigueur depuis plus de 10 ans, le président de la commission des lois, Abdel Mon‘em Al-Aoudat, avait affirmé que cette loi « [allait] permettre à la Jordanie d'atteindre une réelle vie partisane et de redonner un rôle effectif aux partis dans la vie politique ».
Qu'en est-il réellement aujourd'hui ? Avant d'en venir aux résultats, la loi électorale a tout d'abord conduit à la visibilisation des partis lors des campagnes électorales. Auparavant, les candidats avouant « cacher » leur affiliation partisane à leurs électeurs semblaient nombreux. Certains préféraient ne pas faire apparaître le nom et le logo de leur parti sur leurs affiches de campagne, par peur que cela leur fasse perdre des voix. Le FAI constituait néanmoins une exception, les candidats estimant souvent au contraire que le nom du parti, connu des électeurs, pouvait les aider à toucher un électorat plus important.
Si ces pratiques de dissimulation de l'étiquette partisane ont persisté lors des élections de 2024, notamment pour les candidats investis au niveau local, les partis, contraints de se faire connaître afin d'obtenir des voix pour leurs listes présentées au niveau national, ont opéré un retour dans l'espace public en faisant campagne. Au-delà des affiches accrochées un peu partout dans les villes, les candidats et militants des partis étaient présents dans la rue pour distribuer des tracts qui présentaient le programme de leurs partis ou bien le nom de leurs candidats. Les partis ont également organisé des meetings électoraux dans les différentes circonscriptions du pays. Pour les nouveaux partis créés depuis la promulgation de la loi électorale, tels que les partis Al-Mithaq Al-Watani, Erada ou bien ‘Azm, encore inconnus de la population il y a quelques mois, l'enjeu était aussi tout simplement de se faire un nom.
Les moyens logistiques déployés par les partis n'ont néanmoins pas vraiment porté leurs fruits. En effet, le nombre des sièges obtenus par ces nouveaux partis à l'échelle nationale est resté limité. Al-Mithaq et Erada n'ont par exemple remporté que 4 et 3 sièges parmi les 41 sièges réservés aux organisations partisanes. Ces partis, tous deux présidés par d'anciens ministres, sont souvent dépeints comme ayant été créés par les élites économiques et politiques soutenues par les autorités. Leurs sièges obtenus à l'échelle locale, avant tout grâce à la notoriété de leurs candidats au sein des circonscriptions, leur permettent néanmoins de compenser cet échec. Le parti al-Mithaq compte désormais 21 députés, contre 19 pour le parti Erada.
C'est également une déception pour les différents partis de gauche ayant participé aux élections, tels le Parti communiste, le Parti de l'unité populaire ou le Parti civil démocratique, qui n'ont obtenu aucun siège au niveau national, témoignant à nouveau de leur faible capacité de mobilisation électorale. Ceux-ci avaient essayé, en amont des campagnes électorales, de former une coalition. Mais les négociations avaient achoppé au moment de déterminer l'ordre des candidats sur la liste.
À l'inverse, la consultation du 10 septembre 2024 a été un franc succès pour le FAI, qui a remporté 17 des 41 sièges réservés aux organisations partisanes. Additionnées aux 14 sièges obtenus au niveau des circonscriptions locales, 31 de ses membres siègeront au sein de la chambre nouvellement élue (dont 8 femmes parmi les 27 élues). En obtenant près d'un demi-million de voix pour sa liste présentée à l'échelle nationale, le parti confirme sa capacité à mobiliser au-delà de ses fiefs électoraux habituels, les circonscriptions urbaines d'Amman et Zarqa. Personne ne s'attendait à une telle victoire — les membres du parti eux-mêmes avouent avoir été les premiers surpris. Or, ce scrutin montre à quel point le FAI demeure encore le seul parti connu des électeurs, capable de mobiliser un électorat sans se reposer uniquement sur la notoriété des candidats investis.
Ces résultats peuvent également se lire comme étant le résultat d'une transformation entamée par le parti il y a déjà plusieurs années afin de s'adresser à un électorat plus large. En 2016, le slogan « L'islam est la solution » avait par exemple été abandonné au profit de « Renaissance pour la patrie, dignité pour les citoyens ». Au moment des élections de 2016 et de 2020, le parti avait aussi formé la Coalition nationale pour la réforme (Al-tahalouf Al-watani li-l-islah), avec des candidats indépendants, dont des personnes de confession chrétienne.
Le parti est aujourd'hui apprécié de bien des électeurs, car vu comme étant composé de personnalités politiques intègres, contrairement aux autres élus souvent dépeints comme corrompus. Certains électeurs auront également souhaité soutenir le parti au regard de son opposition aux pratiques de répression politique des autorités jordaniennes, telles que la nouvelle loi sur la cybercriminalité (2023)1, largement dénoncée à travers le pays. Le parti a également choisi d'investir Nasser Al-Nawasreh, ancien président du syndicat des enseignants, dissout au cours de 2020 et dont les membres avaient été sévèrement réprimés.
Les résultats du FAI doivent nécessairement être lus à la lumière du génocide ayant lieu dans la bande de Gaza. La cause palestinienne, et la question des relations de la Jordanie avec Israël, sont parmi les questions centrales qui ont occupé les députés du parti pendant la mandature précédente. Ils avaient notamment été des opposants résolus à la signature de l'accord gazier, en 2016, entre les deux États. À partir du 7 octobre 2023, les Frères musulmans ont participé à l'organisation des différentes actions et manifestations en soutien aux Palestiniens, aux côtés d'autres partis et activistes rassemblés au sein du Forum national de soutien à la résistance (Al-moultaqa Al-wataniya li-da‘em Al-muqawama).
La Palestine et les évènements en cours à Gaza étaient enfin au centre de leur campagne électorale. Au cours de leurs nombreux meetings, les candidats et membres du parti ont rappelé leur soutien à la résistance palestinienne et dénoncé les relations entretenues par le royaume avec Israël, dont la perpétuation serait aussi le résultat de la dépendance de la Jordanie aux États-Unis. Leur soutien au chauffeur Maher Al-Jazi, abattu à la frontière israélienne après avoir tué 3 soldats israélien quelques jours avant la tenue du scrutin, a renforcé leurs images de fervents défenseurs de la cause palestinienne.
La nouvelle chambre des représentants est ainsi composée de 104 députés affiliés à 10 partis politiques sur un total de 138 élus, soit 76 % de la chambre. À titre de comparaison, la chambre élue en 1989 ne comptait 46 % d'élus dotés d'une affiliation partisane, contre seulement 6,2 % en 1997. Par conséquent, les différents partis vont devoir former des groupes parlementaires — jusqu'à présent majoritairement composés d'élus indépendants. Les alliances à venir restent encore imprécises. Certaines pourraient reposer sur des socles idéologiques ou programmatiques. Il sera également intéressant d'observer si les partis nouvellement créés parviendront à se perpétuer dans le temps, à institutionnaliser les relations entre leurs élus et les instances dirigeantes du parti, et à imposer une forme de discipline de vote à leurs membres. Si tel est le cas, les mécanismes de négociation et de coalition au moment du vote d'un projet de loi sont amenés à considérablement évoluer par rapport aux précédentes législatures, où les députés étaient généralement contraints de convaincre un à un leurs collègues afin d'espérer obtenir le rejet ou le vote d'un texte.
L'arrivée à l'assemblée de 31 députés du FAI affectera aussi la vie parlementaire. Si les dernières années ont montré que le parlement était systématiquement contourné lorsqu'il s'agissait de décisions relatives à la politique étrangère et aux relations extérieures de la Jordanie (notamment avec Israël), on peut s'attendre à ce que les élus soient particulièrement audibles sur la question de la Palestine, ainsi que sur celle de la répression politique, notamment lors des séances de questions orales au gouvernement.
La réforme électorale de 2022 s'était néanmoins accompagnée de certains garde-fous, signe peut-être que la monarchie s'attendait à de tels résultats. Un amendement constitutionnel voté la même année a par exemple réduit la possibilité pour les députés d'obtenir la destitution du gouvernement. Alors que seules 10 signatures étaient jusque-là nécessaires pour qu'une motion de censure soit recevable et présentée à l'assemblée, il faut désormais 25 % des membres de la chambre — les élus du FAI n'en représentant aujourd'hui que 22,5 %. Il faut aussi souligner que les députés n'ont à nouveau pas été consultés, contrairement à ce que le roi promet pourtant depuis 2011, pour choisir le nouveau premier ministre après la démission de Bisher Khasawneh quelques jours après l'élection, comme le prévoit la constitution.
Malgré le recours fréquent à la répression politique contre les militants et opposants politiques, les résultats de ce dernier scrutin révèlent un paysage politique relativement concurrentiel, redevenu assez exceptionnel à l'échelle du monde arabe. Le faible taux de participation (32 %) montre néanmoins que les Jordaniens éprouvent une défiance à l'égard de l'institution parlementaire et des réformes politiques impulsées par les autorités. Les quatre prochaines années diront si les nouveaux élus parviennent à restaurer une forme de confiance.
Cet article est publié en partenariat avec le programme MENA du centre de recherche indépendant Noria Research.
1NDLR. La loi relative à la cybercriminalité élargit la définition des infractions et étend les pouvoirs habilitant le parquet général à engager des poursuites contre des personnes sans qu'une plainte individuelle ait été déposée, lorsque l'infraction est liée à des personnalités ou entités gouvernementales. Elle introduit de lourdes sanctions pour des infractions telles que « diffusion de fausses nouvelles », « incitation à la discorde », « menace à la paix sociale » et « mépris des religions ».
Long-métrage égyptien dont la sortie ne cesse d'être reportée, Al-Molhid prétend aborder avec ambition la question de l'athéisme, sujet largement tabou. Si les milieux religieux voient dans ce film une œuvre blasphématoire, certains militants regrettent un scénario trop conservateur.
Personne ne l'a vu, mais tout le monde en parle. Tel un feuilleton, les péripéties de la sortie du film Al-Molhid (« L'Athée ») tiennent en haleine la presse et les réseaux sociaux égyptiens. Il faut bien reconnaître que le parcours de cette œuvre est riche en rebondissements. Initialement prévue il y a deux ans, l'avant-première du film a connu quatre reports, le dernier en date étant intervenu à la fin du mois de juillet, sans justification claire de la part de la production.
Après de nombreux appels au boycott, l'affaire a connu un tournant judiciaire début août 2024, avec la plainte déposée par Mortada Mansour, avocat influent et proche du pouvoir, grand habitué des polémiques. « Le but de ce procès est de protéger les valeurs auxquelles nous croyons et qui font partie de notre héritage culturel et religieux », a-t-il clamé dans les colonnes d'Egypt Telegraph. En cours d'examen devant le conseil d'État, cette plainte pourrait mener au retrait de la licence de diffusion du film.
Comment expliquer ces atermoiements ? La sortie du long-métrage a pourtant été validée par l'Autorité centrale du contrôle des productions audiovisuelles ainsi que par les cheikhs d'Al-Azhar, faisait valoir son producteur Ahmed El-Sobky, dans une interview télévisée, le 7 août 2024. La réponse tient sans doute davantage à la polémique déclenchée par la thématique du film dans les milieux conservateurs qu'à une censure venue d'en haut. Du scénario au financement, le film a pu passer les différentes étapes sans encombre apparent. Le scénariste Ibrahim Issa occupe lui-même une position ambivalente dans le champ médiatique, proche du pouvoir mais aussi défenseur d'une certaine forme de laïcité.
La diffusion de la bande-annonce du long-métrage, en juillet 2024, a ainsi déclenché une soudaine levée de boucliers sur les réseaux sociaux, où beaucoup voient une œuvre favorable à l'athéisme. La société de production El-Sobky For Artistic Production, spécialisée dans les comédies familiales, a d'abord tenté de profiter de la controverse pour en faire en argument de vente, avec le slogan « le film qui fait polémique avant même sa sortie ». Mais vite dépassée par l'ampleur du scandale, elle fait profil bas depuis l'annonce du report sine die de l'avant-première.
En abordant le phénomène de l'athéisme, cette œuvre cinématographique ambitieuse assume de rouvrir un débat lancinant mais toujours explosif dans la société égyptienne. Réalisé par Mohamed El-Adl à partir d'un scénario d'Ibrahim Issa, ce film ne correspond pourtant a priori en rien aux fantasmes des religieux qui dénoncent son scénario, sans donc avoir vu le film. Le long-métrage narrerait l'histoire d'un jeune homme élevé dans la foi musulmane par un père intégriste, dont le fanatisme va le mener à douter de l'existence de Dieu. Loin de le défendre, ce film présente l'athéisme comme une réaction à l'extrémisme religieux et constitue une critique en creux de l'athéisme, non de l'islam. Tout au mieux, cette œuvre normalise la figure de l'athée dans l'espace public et enclenche, un tant soit peu, un débat sur la liberté de conscience.
Certes ambitieuse, cette œuvre épouse en fait les contours du discours gouvernemental qui prétend que l'extrémisme religieux, incarné par les Frères musulmans serait la cause de l'athéisme. Parvenu au pouvoir en 2013 après avoir renversé Mohamed Morsi, membre des Frères musulmans, le président Abdel Fattah Al-Sissi s'est efforcé de s'accaparer le magistère du juste-milieu religieux (Al-wassatiya), revendiqué jusqu'alors par la confrérie. Il n'a cessé de dénoncer la bigoterie et l'intolérance des Frères, tout en affichant sa piété, comme dans la série Al-Ikhtiyar, produite en 2022 avec le soutien du ministère de la Défense. Cette série brosse le portrait d'un homme plus pieux que les chefs des Frères musulmans, mais plus sage dans ses décisions.
Pour incarner le conservatisme religieux, le nouveau pouvoir a lancé dès 2014 une offensive contre l'athéisme. Atteignant des sommets de haine et de complotisme dans les propos du ministre des Affaires religieuses Mohamed Mokhtar Gomaa, qui affirma dans une interview télévisée que « les forces sionistes [promouvaient] l'athéisme et [finançaient] l'homosexualité pour fragmenter la société égyptienne », cette campagne a reçu la bénédiction des autorités religieuses musulmanes — par la voix d'Al-Azhar — aussi bien que coptes. Toujours selon le discours officiel, la seconde cause de l'athéisme serait « le détournement du discours religieux par les extrémismes et les terroristes ».
En plaçant les athées dans son collimateur, le nouveau pouvoir s'assurait, à peu de frais, le soutien des classes conservatrices qui avaient cru en la promesse de l'alternance frériste en 2012. Se déployait ainsi une « compétition » entre le nouveau régime et les Frères musulmans sur le terrain de la religion. Surtout, en présentant le « complot sioniste » et le fanatisme religieux comme seules causes de l'athéisme, ce discours passait sous silence d'autres causes inavouables, telles que la détérioration des conditions socio-économiques ou plus simplement la part de doute inhérente à la foi.
À l'instar du héros d'Al-Molhid, Ahmed Harkan, militant athée, a été élevé par un père très conservateur avant de se détourner de la religion musulmane. Il a quitté l'Égypte pour l'Italie, après avoir été victime d'une tentative d'assassinat en 2014. Celui qui s'est fait connaître dans les médias égyptiens pour ses propos parfois virulents explique à Orient XXI que la polémique déclenchée par le film est « le reflet du déni dont fait part la société égyptienne vis-à-vis de l'athéisme, ainsi que son intolérance, son manque de culture et d'éducation. » Selon lui, le message du film coïncide avec le discours du président :
[il] est convaincu qu'il doit instrumentaliser l'athéisme pour faire passer le message à l'opinion que l'extrémisme religieux mène à l'athéisme. Il combat de concert l'athéisme et le fanatisme religieux, qui sont selon lui les des deux faces d'un même phénomène. C'est complètement absurde.
Ahmed se permet toutefois d'espérer :
La production du film prouve que le débat sur l'athéisme s'est imposé dans le monde musulman et je pense que ce n'est qu'un début. J'espère que nous, athées arabophones, pourrons créer des œuvres qui défendent et diffusent nos idées.
À l'autre bout du monde, depuis l'Australie où il a trouvé refuge, Adam Elmasri — qui est sur le point de publier un récit autobiographique intitulé Wounded by Faith (« Blessé par la foi ») — plaide pour une approche moins frontale. Élevé dans la foi chrétienne copte, Adam s'est armé de pédagogie pour défendre sa cause. Il explique :
Plutôt que de rechercher le changement immédiat, j'adopte une approche graduelle, de dialogue. Les résultats sont plus lents, certes, mais aussi plus durables. Peu à peu, des gens qui m'étaient hostiles ont fini par comprendre mon point de vue.
Selon lui, le rapport du gouvernement égyptien à la religion est complexe : « [il] ne parle pas d'une seule et unique voix : certains en son sein soutiennent la laïcité, d'autres s'y opposent et d'autres encore s'efforcent de différencier la laïcité de l'athéisme ». Cela explique, selon Adam, les paradoxes d'une politique qui vise aussi bien le fanatisme que l'athéisme :
En période de troubles civils et d'inquiétude pour leur propre stabilité, les autorités peuvent prendre des mesures radicales et contradictoires. Les échelons supérieurs du gouvernement penchent vers la laïcité, mais en fin de compte, leur principale priorité est de conserver le soutien de l'opinion publique.
Loin d'être récent, le débat sur l'athéisme divise la société égyptienne depuis le début du XXᵉ siècle. Sous la monarchie (jusqu'en 1952), période de relative tolérance envers l'athéisme, le mathématicien Ismaïl Adham publie le manifeste Pourquoi suis-je athée ?, ouvrage qui déclenche un débat vif mais respectueux au sein de l'élite égyptienne. « Ismaïl Adham n'a été ni arrêté ni traduit en justice ; il n'a pas subi de menaces ni d'agressions et a continué à vivre normalement, à donner des conférences, à fréquenter les cafés et les clubs et à discuter avec les gens », souligne, non sans nostalgie, l'écrivain Alaa Al-Aswany dans une tribune pour Le Monde le 20 août 2022 et intitulée « Salman Rushdie a prouvé que la plume l'emporte sur les couteaux ». « Qu'est-il arrivé aux Égyptiens ? », s'interroge-t-il.
À partir des années 1980, alors que la société est traversée par un profond regain de religiosité, les accusations d'apostasie permettent de désigner à la vindicte populaire les personnalités libérales, athées comme croyantes. En 1993, Nasr Abu Zayd, professeur d'études islamiques à l'université du Caire et tenant d'une interprétation rationaliste de l'islam, se voit refuser une promotion comme professeur titulaire. La médiatisation de ce banal refus de promotion va inciter un juriste islamiste à exiger de la justice qu'elle annule juridiquement le mariage d'Abu Zayd, une femme musulmane ne pouvant être mariée à un « apostat » dans le droit islamique. Le mariage est effectivement rompu par la Cour d'appel du Caire en 1995. Nasr Abu Zayd, qui ne s'est jamais revendiqué athée, devient alors la cible des groupes djihadistes qui lui reprochent sa prétendue apostasie ; il choisit alors lui aussi l'exil pour sa sécurité.
L'écrivain Naguib Mahfouz, prix Nobel de littérature en 1988, subit lui aussi des accusations d'apostasie en raison du regard critique qu'il porte sur la religion dans un de ses romans, Les Fils de la Médina1. En 1994, il survit miraculeusement à une tentative d'assassinat perpétrée par deux militants islamistes. En 2001, c'est la femme de lettres et pionnière du féminisme arabe Nawal el-Saadawi, figure de la lutte contre l'excision en Égypte, qui fait face à une campagne calomnieuse. Déclarée apostate par le grand mufti, elle fuit son pays. À la croisée de nombreuses problématiques, telles que la liberté d'expression, la liberté de conscience, le réformisme religieux et bien souvent, le droit des personnes homosexuelles, la question de l'athéisme charrie donc un lourd passé, qu'Al-Molhid ouvre de nouveau.
Le droit islamique, partiellement institutionnalisé en Égypte, condamne fermement « l'apostasie », mais les sanctions requises varient selon les écoles d'interprétation, certaines prônant la peine de mort, d'autres se montrant moins sévères. Quant à la loi, si elle ne criminalise pas explicitement l'athéisme, elle est aisément manipulable à des fins répressives — dans un modèle similaire à celui du statut juridique de l'homosexualité en Égypte. La Constitution garantit la liberté de « croyance » — et non de « conscience » (terme lui inscrit dans la Constitution tunisienne de 2014 et qui a été perçu alors comme une reconnaissance des droits des athées) – ainsi que la liberté de pratique religieuse, laissant une marge d'interprétation au juge quant à la licéité de l'athéisme. Le Code pénal punit quant à lui le blasphème, en vertu de son article 98, fréquemment invoqué pour réprimer les discours athées. Selon le chercheur Ishak Ibrahim, spécialiste des questions de liberté religieuse au Tahrir Institute for Middle East Policy, la combinaison d'un cadre juridique insuffisamment protecteur et de l'hostilité de la société égyptienne vis-à-vis de l'athéisme place les athées égyptiens « à la limite de la mort civile ».
Le rejet de l'athéisme dépasse souvent la discrimination et la « mort civile ». Sherif Gaber, vidéaste, activiste athée et défenseur des droits LGBTQ+, incarne le cas le plus emblématique de la répression dont sont victimes les militants athées les plus médiatisés mais aussi les homosexuels. En 2013, alors étudiant, une altercation avec un professeur qui proférait des propos homophobes le place dans le collimateur des conservateurs. Ces derniers vont divulguer des publications postées par Sherif Gaber sur un groupe Facebook privé, dans lesquelles le jeune homme révélait son athéisme. Ceci lui vaut une condamnation à un an d'incarcération pour « mépris envers la religion ». Dans un premier temps, le jeune homme refuse de quitter son pays et défend ses opinions sur YouTube2, où certaines de ses vidéos atteignent trois millions de visionnements. Sur un ton parfois provocateur, il y revendique le droit de ne pas croire en Dieu et clame que « critiquer les religions est un droit humain ».
Pour échapper à la prison, il a choisi la fuite et la clandestinité : « C'est quand même ironique, j'essaie de fuir l'Égypte depuis six ans, j'ai déménagé d'un endroit à un autre 14 fois, j'ai vécu seul tout ce temps, et je ne quitte pas la maison sauf si nécessaire. Je fais tout ça parce que je ne veux pas aller en prison », déplorait-il dans une vidéo publiée en juin 2024. L'activiste y annonçait à ses soutiens, le cœur lourd, sa condamnation à cinq ans d'incarcération supplémentaires. « Honnêtement, je ne sais plus quoi faire. Je suis seul, je suis attaqué de toute part. La douleur augmente, l'étau se resserre, et je ne trouve pas d'issue. Mais c'est ainsi. Je peux tenir un peu plus longtemps », se confiait-il.
Au-delà du débat sur l'athéisme, l'affaire du film Al-Molhid ouvre un nouveau front dans le combat pour la liberté d'expression en Égypte. Face à la polémique, le réalisateur Mohamed El-Adl s'est insurgé sur son compte Facebook : « L'interdiction n'est pas la solution ! ». Tandis que le scénariste Ibrahim Issa répondait à ses détracteurs avec philosophie :
Qu'a fait Naguib Mahfouz lorsque son roman Les Fils de la Médina a été interdit ? Il a écrit un nouveau roman […] qui n'a cessé d'être lu de génération en génération, et ses mots ont été immortalisés dans les consciences. L'art est plus fort que les interdictions, les balles et même la mort. L'artiste meurt mais l'art reste.
Alors que la Jordanie est intervenue pour protéger Israël contre les drones et les missiles iraniens, dans la nuit du 14 avril, des défilés quotidiens de soutien à Gaza ont marqué la seconde moitié du mois de ramadan à Amman et les étudiants de toutes les universités s'apprêtent à se mobiliser ce mardi 30 avril. Les manifestants, durement réprimés, dénoncent l'ambivalence de la position des autorités qui tentent de reprendre la main.
Le ciel d'Amman la tranquille s'est embrasé. Dans la nuit du 14 avril 2024,les habitants de la capitale jordanienne ont été témoins d'un spectacle inhabituel, dans cette cité réputée pour son calme. Des dizaines de drones et de missiles iraniens sont venus rompre la torpeur de la ville, avant d'être interceptés par les forces armées jordaniennes, sous les yeux ébahis des citadins.
Après une journée de balbutiements, les autorités jordaniennes ont reconnu leur responsabilité dans la défense d'Israël, par la voix du ministre des affaires étrangères, Ayman Safadi, interrogé par CNN, le 15 avril.
Les projectiles qui violent notre espace aérien constituent une menace pour la Jordanie, et nous avons fait ce qu'il fallait pour neutraliser cette menace. Et permettez-moi d'être très clair : nous ferons la même chose, quelle que soit la provenance de ces drones, d'Israël, d'Iran ou de n'importe où ailleurs. Notre priorité est de protéger la Jordanie1.
Cet épisode se déroule dans un contexte déjà tendu pour la monarchie hachémite, qui abrite des bases militaires britanniques, françaises et états-uniennes notamment. Déjà fin janvier, l'attaque mortelle d'un avant-poste américain dans le nord-est du pays par une milice Kataeb Hezbollah irakienne soutenue par l'Iran avait fait craindre une escalade régionale.
L'embarras des autorités à reconnaitre leur rôle dans cette nuit de tension souligne l'ambiguïté de la position de la monarchie sur la guerre à Gaza entre d'un côté, le soutien affiché aux Gazaouis et de l'autre, le respect de l'accord de paix avec Israël2. Oscillant entre circonspection, déception et compréhension, la rue jordanienne est relativement divisée sur l'action des forces armées dans la nuit du 14 avril.
Selon Abdel Rahman, un coiffeur dans la trentaine, « la Jordanie a défendu son territoire cette nuit-là ». Même son de cloche chez Leila qui se présente comme une jeune web-designeuse : « un geste logique pour tout pays qui se sent menacé ». De nombreux témoignages soulignent l'impuissance de la Jordanie, embarquée dans un conflit qui la dépasse. Pieds et poings liés aux décisions de ses alliés américains et israéliens, Amman n'aurait pas son mot à dire.
Pourtant un discours critique vis-à-vis de cette interception semble l'emporter. Aux yeux de Mohamed, chauffeur de taxi en âge d'être retraité, le gouvernement a agi tel un « traitre » en défendant Israël, oubliant ainsi ses obligations morales de soutien aux Palestiniens. Tout comme ce fringant travailleur du secteur banquier, Chérif, qui considère : « La Jordanie a fait une erreur en tentant de stopper les frappes iraniennes. Nous aurions dû laisser Israéliens et Iraniens se battre, car tous deux méritent d'être frappés ». Abondant dans le sens de ses concitoyens, Farah dénonce l'hypocrisie des autorités qui, « sous couvert de défendre le territoire national, protègent Israël ».
Cette polémique vient s'inscrire dans un contexte de mobilisations populaires quotidiennes en faveur de Gaza et d'appels au cessez-le-feu. Parallèlement, les manifestants n'épargnent pas le pouvoir et exigent une position plus ferme à l'égard d'Israël. Les manifestations du ramadan mettent en évidence les contradictions de la position jordanienne. Les protestataires rassemblés au niveau de la mosquée Al-Kabouti, non loin de l'ambassade israélienne, scandent :
Ô lâches gouvernements arabes ! Au nom des sans-voix, nous protestons contre le pont terrestre. Le pont terrestre est une trahison. Nous aussi, nous sommes aux côtés de Gaza. Nous sommes assiégés.
Des informations, démenties par le gouvernement, font état de l'établissement d'un corridor à travers la Jordanie et par lequel les pays arabes du Golfe contourneraient le blocus des Houthis à l'encontre des navires israéliens en acheminant par camions des produits vers Israël.
Depuis le 18 mars et le début du siège de l'hôpital Al-Shifa par l'armée israélienne, des rassemblements organisés par le Forum national pour la solidarité avec la résistance et le mouvement Ataharrak contre la normalisation, rassemblent entre 3 000 et 5 000 personnes tous les soirs dans le quartier de Rabbié, au centre de la capitale.
Ces derniers condamnent le génocide en cours à Gaza, et appellent au cessez-le-feu que rend encore plus urgent la perspective d'une offensive israélienne sur Rafah. D'autant que la population jordanienne est composée en grande majorité de réfugiés palestiniens (entre 60 et 70 %), arrivés au lendemain de la Nakba puis dans la foulée de la guerre de 1967. Bien qu'intégrés à la population et disposant de documents d'identité jordaniens, à l'inverse des réfugiés palestiniens établis au Liban ou en Syrie, ils n'en oublient pas pour autant leurs racines, comme en témoigne la présence de nombreux keffieh et autres drapeaux palestiniens dans le cortège.
Outre un cessez-le-feu, les manifestants réclament la fermeture définitive de l'ambassade israélienne à Amman. Bien que celle-ci ait été vidée de son personnel en octobre 2023, et que l'ambassadeur jordanien en Israël ait été rappelé le mois suivant en guise de protestation, des rumeurs de reprise de l'activité du complexe diplomatique israélien font craindre ce que les manifestants perçoivent comme une énième trahison du royaume hachémite à l'égard de la cause palestinienne.
Ce n'est pas la seule demande, comme nous l'explique Ahmed3 : « Nous demandons la fermeture du pont terrestre qui passe par la Jordanie pour alimenter les sionistes en marchandises ». Autres exigences : « Mettre fin à la normalisation avec Tel-Aviv, annuler le traité de paix avec Israël et l'accord sur le gaz, et enfin stopper les exportations de légumes jordaniens vers ce pays ».
De même, les manifestants rejettent catégoriquement tout éventuel élargissement des accords énergétiques entre les deux pays. En 2023, la Jordanie, frappée par un stress hydrique inquiétant, a formellement demandé à son voisin de lui fournir de l'eau en échange d'énergie. Toutefois, le ministre des affaires étrangères déclarait le 16 novembre 2023 : « Nous ne signerons pas cet accord. Pouvez-vous imaginer un ministre jordanien assis à côté d'un ministre israélien pour signer un accord eau contre électricité, alors qu'Israël continue de tuer des enfants à Gaza4 ».
La réévaluation des relations de la monarchie avec les États-Unis, à la lumière de son indéfectible soutien à Israël, fait également partie des demandes des manifestants. Les deux pays sont liés par des traités qui assurent à la Jordanie le versement annuel d'une aide économique et militaire de 1,45 milliard de dollars jusqu'en 2029.
Bien que pacifiques, les manifestations se terminent souvent par une répression violente. Selon une stratégie assez classique d'encerclement, les forces de l'ordre forment un cordon qui entoure les militants, puis les poussent en dehors de la place Al-Kalouti afin d'écourter les rassemblements.
Parallèlement, les autorités ont procédé à de nombreuses arrestations de journalistes, de manifestants et de personnalités politiques. Le Centre d'études sur les droits humains d'Amman (ACHRS) dénombre pas moins de 116 arrestations depuis le 18 mars 2024. Dans un communiqué publié le 3 avril, il dénonce :
la répression des manifestations pacifiques, exhortant le gouvernement à autoriser des rassemblements sûrs, légitimes et pacifiques, conformément aux droits civils des citoyens tels que garantis par la Constitution, ainsi que par le droit humanitaire international5.
Reporters sans frontières a également fait état de « pressions croissantes envers les journalistes couvrant les manifestations contre la guerre à Gaza ».
Dans une interview télévisée à la chaine étatique Al-Mamlaka, Ayman Safadi a tenté de se dépêtrer des contradictions.
Entre le droit constitutionnel de manifester pacifiquement et le devoir constitutionnel du gouvernement et des institutions de l'État de faire respecter la loi, il y a de la place pour une complémentarité entre les positions officielles et populaires.
En marge des manifestations, de nombreux militants ont été arrêtés en vertu des dispositions de la récente « loi cyber » en application depuis septembre 2023. Cette dernière criminalise de nombreuses activités en ligne et limite fortement la liberté d'expression, au nom de l'unité nationale. C'est sur son fondement que près d'un millier d'individus ont été arrêtés depuis le 7 octobre, pour des publications critiquant la politique du gouvernement vis-à-vis d'Israël ou encensant le Hamas. Parmi eux, deux membres du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) en Jordanie.
Les symboles palestiniens ont progressivement été bannis des rassemblements, à commencer par le drapeau suivi, quelques jours plus tard par... le keffieh.
Les autorités jordaniennes ont blâmé l'appel de Khaled Mechaal, membre du bureau politique du Hamas en exil, fin mars, à descendre dans la rue, notamment en Jordanie, en Égypte, en Algérie et au Maroc, pour protester contre l'occupation israélienne. Elles ont accusé « les dirigeants du mouvement islamique à Amman de se coordonner avec les dirigeants du Hamas à l'étranger afin d'entraîner le public jordanien dans la guerre à Gaza ». Une enquête officielle a été ouverte sur ce que les autorités qualifient « d'appels exhortant le public jordanien à s'engager dans une escalade contre son propre gouvernement ».
De leur côté, les protestataires continuent à s'époumoner et à dresser les louanges du mouvement islamique. « Que la voix d'Amman se fasse entendre », « Nous faisons partie du déluge6. Que chaque traître et collaborateur l'entende », ou encore « Avec le Hamas pour la libération », entend-t-on dans les manifestations. Le pouvoir craint une instrumentalisation de ces mouvements par la population palestinienne et leur détournement à des fins idéologiques. Par ailleurs, la commission des affaires étrangères de la chambre basse du Parlement a publié une note dans laquelle elle rejette « toute tentative menée par un petit groupe infiltré, qui cherche à saboter et à saper l'unité nationale ».
Ces mises en garde font écho aux déclarations du porte-parole de la milice irakienne pro-Iran Kataeb Hezbollah qui, après l'attaque israélienne contre le consulat iranien en Syrie, a menacé d'armer 12 000 combattants jordaniens pour combattre Israël. Cette menace a été suivie par des déclarations d'éminents dirigeants du Hamas soulignant l'importance des manifestations en Jordanie. Abou Hamza, porte-parole du mouvement du Djihad islamique palestinien, a également dédié un message de soutien aux manifestants d'Al-Kalouti.
La couverture médiatique des manifestations constitue une caisse de résonance des lignes de fracture régionale. Des médias tels que Sky News Arabia ou Al-Arabiya ont abordé les manifestations en donnant la parole à de nombreux invités critiquant les rassemblements, présentant ceux-ci comme des manœuvres de l'Iran qui aurait conspiré avec les Frères musulmans et le Hamas pour semer la confusion au sein du royaume hachémite.
Dans la même veine, un membre du Conseil national palestinien, Oussama Al-Ali, affilié au Fatah, a qualifié les manifestants Jordaniens de « vaches arriérées », alimentant ainsi le narratif hostile au Hamas, à l'Iran et aux Frères musulmans.
L'accent mis sur la thèse de la tentative de déstabilisation jordanienne marque un changement de ton eu égard à la couverture antérieure des grands médias du Golfe, qui étaient plus hésitants à critiquer le Hamas jusqu'à récemment.
Le soutien aux Palestiniens de Gaza est une question extrêmement sensible dans le pays, en raison de l'émotion qu'elle véhicule au sein de la population jordanienne et de l'attention médiatique qu'elle génère. Dès lors, une répression excessivement violente des manifestations parait difficilement envisageable. D'où la nécessité d'alimenter la thèse d'une tentative de déstabilisation par des forces extérieures, Hamas et Iran en tête. La sempiternelle menace à l'unité nationale devient donc une véritable raison d'État.
Ces manifestations soulignent néanmoins les contradictions et ambiguïtés de la position jordanienne dans le conflit en cours. La monarchie hachémite est certes engoncée dans une équation manifestement insoluble, entre la nature intrinsèquement pro-palestinienne de son opinion d'une part, et ses impératifs stratégiques et économiques d'autre part. Mais la hausse des tensions régionales expose le royaume au risque de se retrouver du mauvais côté de l'Histoire.
La monarchie hachémite marche sur des œufs, et le ministre des affaires étrangères a tenté le 15 avril 2024, tant bien que mal, de réconcilier les souhaits populaires et les nécessités du pouvoir.
La position officielle et la position populaire concernant la question palestinienne sont les mêmes, et il n'y a aucune différence entre les deux. Le peuple exprime sa colère face aux crimes commis contre les Palestiniens à travers des manifestations, et le gouvernement l'exprime à travers des actions et des efforts politiques et diplomatiques7.
À cet égard, l'attaque iranienne de la nuit du 14 avril, apparaît comme une aubaine pour le régime jordanien. Elle donne corps à ladite « menace » iranienne de déstabilisation de la région et donc du royaume, servant ainsi de prétexte à la répression des manifestations.
1« Jordan warns Iran against airspace violations », CNN, 15 avril 2024.
2L'accord de Wadi Araba qui établit la paix entre le royaume hachémite et son voisin Israélien a été signé en 1994, ainsi que l'alliance militaire avec les États-Unis.
3Son prénom a été modifié.
4« Jordan says it won't sign energy and water exchange deal with Israel », Al-Jazeera, 16 novembre 2023.
5« Repression of Pro-Palestinian Protests in Jordan », Centre d'études sur les droits humains d'Amman (ACHRS), 1-5 avril 2024.
6En référence à l'opération du 7 octobre, Déluge d'Al-Aqsa.
7Post du 15 avril 2024 sur X.