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À partir d’avant-hierOrient XXI

Beyrouth. Poétique de la catastrophe

L'image montre un paysage urbain dévasté, avec des débris et des matériaux en désordre dans le premier plan. On peut voir des bâtiments partiellement détruits en arrière-plan, témoignant des dommages importants. L'atmosphère semble désolée, illustrant l'impact d'une catastrophe, probablement une explosion ou une destruction massive. Des structures modernes sont visibles, mais leur état montre les effets néfastes de l'événement. Le ciel est dégagé, contrastant avec la gravité de la scène au sol.

A l'occasion du sixième anniversaire de l'explosion d'un dépôt de nitrate d'ammonium dans le port de Beyrouth, qui a fait deux cents morts, des milliers de blessés et des dégâts considérables, nous republions un texte de réflexion sur ce terrible événement. Quelles sont les conséquences de ce drame pour un peuple libanais épuisé ? Comment le pays va-t-il se sortir de la faillite de ses élites politiques et utiliser l'aide internationale, après sa gestion désastreuse de la situation des réfugiés syriens ? Éléments de réponse, en compagnie du poète Mahmoud Darwich.

Le spectacle […] est l'autoportrait du pouvoir à l'époque de sa gestion totalitaire des conditions de l'existence.

Guy Debord, La société du spectacle

Le spectacle de la déflagration du 4 août 2020 continuera à résonner longtemps dans les esprits de certains Libanais comme un crime impardonnable. Mais uniquement pour certains. Pour d'autres, le crime sera vite oublié, banalisé par d'autres urgences plus ou moins graves, terni par des nouveautés plus éclatantes, remplacé par des crimes dernier cri et de nouveaux spectacles.

L'oubli est l'allié principal de tous les criminels, depuis la loi d'amnistie générale qu'ils ont — eux-mêmes, toujours les mêmes — votée en août 1991, au lendemain de la guerre du Liban (1975-1990).

Bien plus que la convergence de leurs intérêts criminels, c'est d'abord l'oubli des atrocités par d'autres atrocités qui constitue pour eux la principale garantie de la permanence de leur domination. Ils savent d'expérience qu'ils ont longtemps commis l'abominable et l'impardonnable. Et qu'aucun tort n'a été réparé.

Bientôt, une nouvelle amnistie à l'horizon. Et un nouveau pacte national, une nouvelle union nationale ? À la demande d'Emmanuel Macron, dira-t-on ? Et de nouveaux crimes perpétrés par les mêmes criminels, l'aide internationale aidant ?

Après l'explosion, retour du courant électrique dans les quartiers sinistrés de la ville. Avant le 4 août, Beyrouth sombrait dans le noir total pendant des semaines. Une à deux heures d'électricité par jour, au grand maximum. L'explosion a-t-elle mis fin aux multiples rationnements d'électricité, d'eau et de devises étrangères ?

L'oubli dont il est question ici n'est pas le refoulement inconscient ou répressif d'images trop douloureuses pour être maintenues dans la mémoire collective. Pour rappeler, en la détournant, une formule de Guy Debord, l'oubli dans son sens politique n'est pas la suppression d'une série d'images, mais un rapport social entre des personnes, un rapport de domination médiatisé par une succession d'images. Tout est dans l'art de la mise en scène.

Nous allons la brûler, cette ville.
Nous devons la brûler, cette ville.
Ne serait-ce que pour lui donner un peu plus d'éclat.

Visages sur les murs, martyrs à peine sortis de la mort et des presses. Mort qui rejoue sa propre mort, qui chasse celle qui l'a précédée pour prendre sa place sur son coin de mur.

Mahmoud Darwich, Une Mémoire pour l'oubli

Le 4 août 2020, deux explosions au port de Beyrouth détruisent plusieurs quartiers du centre de la capitale, causant des centaines de morts, des milliers de blessés, des centaines de milliers de déplacés et de sans-abris. Leur nombre exact est difficile à déterminer, tant les compteurs de la mort sont (eux aussi) trafiqués. Bientôt, les compteurs seront remis à zéro.

Sur les murs de Beyrouth, la représentation iconographique des martyrs a toujours attendu sagement les nouveaux martyrs, à peine sortis de la mort et des presses. Privés d'apparence, les anciens martyrs retournent lentement hors monde, dans les catalogues et les archives mal entretenus de notre historiographie.

Il en va tout autrement des drapeaux et des slogans des partis. Et des images de leurs chefs.

Je me réveille et, dans les habits de mon cadavre, je cherche trace de moi.
Et nous rions : Nous sommes encore en vie,
Tout comme le reste des gouvernants.

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes

Le samedi 8 août, appelé « samedi de la vengeance » par les groupes protestataires, les forces de l'ordre ont brutalement réprimé des centaines de milliers de manifestants, à quelques kilomètres de l'épicentre des explosions, quatre jours après la catastrophe. Aucun artifice n'a été épargné dans cette mise en scène de la brutalité d'une mort qui veut rejouer sa propre mort : des grenades lacrymogènes, des balles en caoutchouc et des balles réelles, des armes illégales comme les balles à grenailles de plomb, et des snipers de l'armée tirant à tout hasard au jeu de la loterie de la mort.

Au bilan, au moins 250 blessés dont 65 gravement1.

Ordre contre Ordre. L'Ordre des avocats constitue déjà un dossier sur l'affaire pour déposer une plainte contre les forces de l'ordre, alors que l'État justifie les dizaines d'arrestations en annonçant que 105 militaires et 70 policiers ont été blessés par la violence des manifestants.

Bientôt, les compteurs seront remis à zéro.

Spectacle contre spectacle. Les forces de l'ordre observent complaisamment les manifestants qui occupent quatre ministères et les locaux de l'Association des banques du Liban. L'armée se charge par la suite de vider les lieux et procède le lendemain à l'arrestation des coupables qui, dans les locaux occupés, ont détruit les photos du président de la République.

Ma blessure leur était l'exposition d'un touriste qui aime collectionner les photos.

Mahmoud Darwich, « Passeport » in Ma bien-aimée se réveille

Il y eut d'abord la visite des lieux par le président libanais Michel Aoun, le 5 août à l'aube. Incognito. Puis retour sur la scène du crime de son homologue français, le jeudi 6 août, pour un bain de foule.

Deux visites, qui dépassent de loin tous les pronostics des poètes. Nos plaies seront enfin autant d'occasions de mendier l'aide internationale.

Le 7 août, le président Aoun et le chef du Hezbollah se félicitent mutuellement de ce que l'isolement du gouvernement libanais sur la scène internationale a été enfin levé après l'explosion de Beyrouth qui « a mis fin au blocus imposé au Liban et ouvert la voie aux aides financières internationales ». Pourtant, la déclaration de la Conférence de soutien et d'appui des pays donateurs organisée le 9 août 2020 à l'invitation du président Macron et du Secrétaire général des Nations unies António Guterres a bien rappelé que les aides d'urgence ne passeront pas par les canaux étatiques, et que le soutien de la communauté internationale sera « coordonné sous la direction des Nations unies, et déployé directement à la population libanaise »2.

Ce fait n'est pas nouveau, puisque la dernière Conférence économique pour le développement du Liban par les réformes avec les entreprises, dite Conférence CEDRE, avait promis en avril 2018 à l'État libanais une aide internationale de 11 milliards de dollars (9,3 milliards d'euros) si le pays engageait une véritable réforme de ses institutions politiques. Or, il semblerait que l'État libanais peine à attirer des fonds de soutien, tant ses dirigeants sont soupçonnés de détournements d'argent organisés dans le cadre de ce qui semble devenir la marque du système : le clientélisme politique.

Avec l'enlisement du pays dans sa crise économique et financière en 2019, les négociations avec le FMI semblent également buter sur les mêmes obstacles : l'absence de volonté sérieuse de la part des dirigeants de réformer le système politique.

Résultat : Un espace pour l'abri.
[…]
Beyrouth — Rue dans des navires.
Beyrouth — Port pour le regroupement des villes. _ […]
Connais-tu un à un les tués ?
Je reconnais les amoureux à leurs regards.

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes

Il faut le dire. Puis l'oublier.

C'est la crise des réfugiés syriens qui constitue la toile de fond de ce tableau sinistre. Et c'est un fait rarement souligné dans les médias locaux et internationaux : le Groupe international de soutien au Liban (GISL) qui a organisé la Conférence CEDRE, et que Macron entend mobiliser aujourd'hui pour le peuple libanais, est lui-même né de l'expérience de la gestion étatique de la crise des réfugiés.

C'est cette histoire qui mérite d'être retracée, s'il faut comprendre la trame des négociations qui se jouent quand le malheur d'un peuple se vend en spectacle sur le marché de l'aide humanitaire.

Pourquoi leur demande-t-on tant d'oubli ? Qui peut leur fabriquer une mémoire nouvelle, ombre brisée d'une vie lointaine dans un carcan de métal hurlant ?

Mahmoud Darwich, Une Mémoire pour l'oubli

Depuis le début de la guerre en Syrie en mars 2011, l'afflux d'un million et demi de réfugiés syriens au Liban a constitué aux yeux des gouvernements successifs une opportunité pour capturer l'aide internationale (là les compteurs ne fonctionnent plus : beaucoup trop de zéros). L'État a commencé par créer un fonds spécial (hors budget) pour les réfugiés ne relevant pas des lois des finances publiques, destiné à recevoir l'aide des donateurs internationaux, en violation flagrante de tous les principes constitutionnels relatifs aux finances de l'État. Heureusement, la communauté internationale n'a pas suivi, préférant acheminer l'aide via le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et les ONG, et le fonds est resté vide malgré les discours alarmants de l'élite politique.

Le 25 septembre 2013 est créé sous l'égide de l'ONU le Groupe international de soutien (GIS) au Liban pour l'aide aux réfugiés et aux communautés libanaises d'accueil, l'appui aux forces armées libanaises et le soutien à l'économie, en présence du président libanais de l'époque Michel Sleiman, du président de la Banque mondiale et des ministres des affaires étrangères français, britannique, russe notamment. Aussi, l'année 2014 a été une véritable campagne de levée de fonds pour faire face à la crise des réfugiés que l'État libanais qualifie de « danger existentiel ». Ainsi, à l'ouverture d'une réunion du GIS à l'Élysée en mars 2014, le président Michel Sleiman, affirme que la présence de millions de réfugiés syriens représente « un danger existentiel qui menace l'unité libanaise ». Ces propos viennent soutenir une initiative du GIS qui annonce la création d'un fond multidonateurs pour le Liban, administré par la Banque mondiale.

Néanmoins, ces tentatives de collecte d'argent ne porteront pas leurs fruits, tant l'acharnement des dirigeants libanais semble suspect, comme le montre un rapport de 2016 du Sénat français : « Le gouvernement [libanais] milite pour une majoration de l'aide internationale, tablant sur la somme de 4,9 milliards de dollars [4,14 milliards d'euros] annuels. Il souhaite une gestion directe des crédits, regrettant que les financements soient accordés aux organisations non gouvernementales. Le HCR estime de son côté les besoins de financement à 2,4 milliards de dollars » [2 milliards d'euros].

Après l'échec de ces campagnes de levées de fonds, le gouvernement libanais a radicalement modifié sa politique à l'égard des « déplacés » syriens, le statut de réfugiés leur étant dénié par un pays qui n'est pas signataire des Conventions de Genève. La frontière syro-libanaise a été officiellement fermée le 20 octobre 2014, décision suivie par le durcissement des conditions de séjour et de travail pour les ressortissants syriens. À partir de cette date, dans les discours officiels, c'est l'État libanais qui prétend refuser l'aide internationale. Elle serait suspecte, représentant un danger pour le Liban, car liée à un projet d'implantation définitive des réfugiés (tawtin).

Puisqu'ils se sont avérés moins rentables que prévu, ces réfugiés sont désormais appelés à rentrer chez eux, comme l'exprime la position officielle du ministre des affaires étrangères Gebran Bassil, lors de la réunion de Bruxelles de février 2019.

J'interroge l'islam dernier :
Au commencement était le pétrole
Ou l'indignation ?

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes

Aujourd'hui, de nouveaux spectacles attendent leur tour, pour accéder à la sphère de l'apparence dans l'espace public des opinions. Déjà se profilent à l'horizon les débats pour les nominations du prochain gouvernement après à la démission du cabinet du premier ministre Hassan Diab, le lundi 10 août. Peut-être aussi des élections parlementaires anticipées ?

Une constellation d'images colonisera le monde vécu pour laisser le crime dans l'ombre, et les criminels hors champ.

The show must go on. Emmanuel Macron n'a-t-il pas annoncé une programmation sensationnelle pour l'automne 2020, avec un nouveau pacte national et une refondation du système politique, l'aide internationale aidant ?

Et pourquoi pas, dans les coulisses, des négociations sur le destin des réfugiés ou la délimitation des frontières maritimes et du potentiel pétrolier du pays ?

L'immeuble offrait à ses habitants le spectacle du toit ridé de la mer, façade de verre désormais tournée vers le massacre à ciel ouvert.

Mahmoud Darwich, Une mémoire pour l'oubli

Le soir de la catastrophe, le 4 août 2020, les rues de Beyrouth rejouent leurs scènes de guerre. Les hôpitaux de la capitale, endommagés par les explosions, peinent à recevoir des milliers de blessés. Dans les ruines de leurs ruelles et de leurs appartements, les rescapés cherchent des cadavres sous les débris, et aussi à sauver ce qui reste de leurs propriétés : quelques bijoux, et des billets de banque que l'on a eu le malheur d'économiser sous les matelas, depuis que les banques libanaises ont limité les retraits des dépôts et instauré un contrôle de facto des capitaux, en octobre 2019, dans un contexte de dépréciation — elle aussi spectaculaire — de la livre libanaise.

Des habitants fouillent les décombres de leurs ruines à la recherche d'un billet perdu. En devise étrangère de préférence.

Le lendemain, on commence à déblayer ce qui reste de ses murs.

Bien entendu, faute de pouvoir se tourner vers le Haut Conseil des secours qui n'a toujours pas entamé son enquête sur le terrain, les Beyrouthins n'oublient pas de prendre en photo l'ampleur des dégâts avant de commencer les travaux, au cas où il s'agirait un jour de faire valoir leurs blessures devant une commission internationale ou des ONG en charge de les indemniser.

Ordure envolée des degrés vers le trône.
Architecture de la décomposition et de la recomposition,
Mêlée des passants sur les trottoirs au soir précédant le séisme.
Elle s'est retournée contre nous et nous a tourné le dos.
Son urbanisme, les lignes du monde marchant vers le nouveau marché.
Un monde qui s'achète et se vend, grimpe ou chute au gré des taux du dollar
Et de l'once de l'or qui grimpent ou chutent au gré de la variation des prix du sang oriental.

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes


2Communiqué final de la Conférence internationale de soutien et d'appui à Beyrouth et au peuple libanais, fort de Brégançon, 9 août 2020.

La naissance d'Israël, la Convention sur le génocide et les juifs d'Europe

Avant de faire du génocide juif la pierre angulaire de son récit national, Israël a manifesté de grandes réticences face à la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, pourtant issue directement de l'assassinat de six millions de juifs en Europe durant la Seconde guerre mondiale. Ses réserves tenaient à la fois aux conditions de naissance de l'État d'Israël, mais également à l'idéologie sioniste elle-même.

Dans l'histoire des juifs européens, 1948 n'est pas seulement une année importante parce que l'État d'Israël y déclare son indépendance le 14 mai. C'est aussi l'année où, le 9 décembre, est signée la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. On la doit à Raphaël Lemkin, juif polonais émigré aux États-Unis pendant la guerre. Il en aura été le principal rédacteur et le promoteur obstiné.

Lemkin n'aurait pas imaginé que le câble qu'il envoya au premier ministre David Ben Gourion, vers le 13 novembre 1949, pour le presser de faire ratifier par Israël la Convention resterait lettre morte. Le texte visait justement à prévenir et punir un crime qui n'avait pas dit son nom dans le jugement prononcé par le tribunal de Nuremberg, où n'avaient été retenues que les notions de crime de guerre et crime contre l'humanité. Le champ d'application de la convention s'inspirait directement des divers types de crimes commis durant la Seconde guerre mondiale. Bien plus, Lemkin la disait écrite « au prix du sang juif » :

La ratification par Israël lors de la présente session de l'Assemblée générale des Nations unies incitera d'autres nations à ratifier cette convention, car celle-ci a été rédigée au prix du sang juif ; la ratification d'Israël servira ainsi de symbole au monde entier, illustrant comment les plus grandes souffrances ont été rachetées par la justice et un nouveau droit international plus humain.1

Mais on ne prit aucune initiative pour accéder à la requête de Lemkin qui put surtout compter sur les Saoudiens et autres diplomates arabes et musulmans pour plaider sa cause. C'est que le silence de Ben Gourion ne manifestait pas seulement son indifférence personnelle au sort des juifs européens : il faisait aussi écho aux réserves des sionistes quant à la signature elle-même de la Convention un an plus tôt.

À rebours du sionisme

Il faut dire que la position israélienne n'était pas exceptionnelle : la plupart des grandes puissances se montraient réservées à l'égard du texte de Lemkin. Les États-Unis, parce qu'attachés à leur souveraineté nationale après Hiroshima et Nagasaki ; l'Union soviétique, parce qu'habituée des déportations de masse, des meurtres et de la répression ; la Chine, en raison de la présence de groupes politiques opposants au régime ; enfin la France, opposée à ce que ses pratiques coloniales passent pour des crimes.

Dans le cas d'Israël, le sang de la Nakba n'avait pas fini de couler que les autorités du jeune pays allaient risquer de se lier les mains pour l'avenir en signant la convention, alors même que leurs ambitions territoriales étaient loin d'être atteintes. C'est que, pour la première fois, une convention perçait le voile de la souveraineté nationale en tenant des acteurs étatiques pour responsables des mauvais traitements de leurs minorités. Elle heurtait non seulement directement la nature de l'État d'Israël qui réservait un traitement différent à sa minorité arabe, mais surtout, elle mettait en cause le succès du sionisme en Palestine en criminalisant de jure ses opérations militaires.

Pourtant le nettoyage ethnique, qui implique les déplacements forcés de population et la destruction de son mode d'existence traditionnel — en somme, tout ce qui avait eu lieu pendant la Nakba —, n'avait pas été retenu dans les débats2. Bien plus, un amendement proposé par la Syrie à travers son délégué au comité législatif Salaheddine Tarazi, qui concernait directement les Arabes de Palestine, avait aussi été refusé. Damas avait en effet souhaité ajouter « ou à n'importe quel moment » en plus de la paix et de la guerre comme contextes où un crime de génocide serait du ressort du tribunal pour la répression du génocide. Car « la campagne en Palestine n'était pas une guerre ; et on ne peut pas dire qu'elle soit intervenue en temps de paix. Pour autant, les juifs ont commis des atrocités contre les Arabes durant cette campagne et ces crimes méritaient d'être punis »3.

En réalité, c'est moins en rapport à la question arabe qu'au problème juif que la position israélienne fut la plus significative. Car ce qui préoccupait bien plus les sionistes à la tête du nouvel État dans cette convention était qu'elle remettait en cause implicitement le sionisme lui-même, dont l'un des principes fondamentaux est de faire de la diaspora juive la source de l'infériorité et de la vulnérabilité politique du peuple juif. Or, jamais le sionisme ne s'est davantage distingué du judaïsme qu'au moment du génocide des communautés juives d'Europe. Ben Gourion le répétait : l'objectif de l'Agence juive4 n'était pas le sauvetage des juifs menacés d'extermination, mais l'édification de l'État d'Israël. Sauver les juifs pour les laisser sur place ou les envoyer dans d'autres pays, c'était l'affaire d'institutions à vocation philanthropique, telles que le Congrès juif mondial, le Congrès juif américain ou le Joint Distribution Committee. Ben Gourion le dit pour son compte : « Le désastre qu'affronte le judaïsme européen n'est pas mon affaire. »5

« Comme des agneaux à l'abattoir »

Lemkin était loin de se douter du profond mépris des sionistes en Palestine pour les juifs d'Europe menacés d'extermination. Certes, le Yishouv [population juive de la Palestine mandataire] ne pouvait de toute façon pas les sauver tous. Il fallait donc les choisir. Pour le projet sioniste, les critères étaient : priorité aux enfants, « parce qu'ils constituent le meilleur matériel pour le Yishouv. Il faut sauver la jeunesse pionnière, principalement celle qui a bénéficié d'un entraînement et qui est spirituellement capable de mener à bien le sionisme ». Mais aussi les dirigeants sionistes, en récompense de leurs tâches accomplies pour le mouvement. La communauté allemande fut celle qui suscita chez les sionistes le plus grand rejet. Selon un représentant du Comité de sauvetage — nom donné au Comité de soutien aux réfugiés de Pologne créé par l'Agence juive, « nous pouvions agir en faveur des juifs allemands tant qu'ils représentaient un avantage, tant qu'ils venaient avec leurs biens6. Les réfugiés actuels ne représentent plus cet avantage puisqu'ils arrivent les mains vides. Par conséquent, ils n'ont rien à offrir au Yishouv ». D'autant que les sionistes savaient les juifs allemands particulièrement réticents à la création d'un État juif. Aussi leur reprochaient-ils « une distance totale, parfois une hostilité à la Terre d'Israël ; une attitude irrespectueuse à l'égard de tout ce qui est juif et hébraïque ».

Mais l'aversion des sionistes à accueillir tous les juifs d'Europe venait de ce que le judéocide symbolisait avant tout une défaite juive. On maudissait les victimes qui passaient pour s'être laissé exterminer sans se défendre au lieu de « mourir dans l'honneur ». Ainsi, le fait que les juifs de Pologne « n'avaient pas trouvé en leur âme le courage de se défendre » remplissait Yitzhak Gruenbaum, l'un des signataires de la déclaration d'indépendance de l'État d'Israël « d'une blessante mortification ». Ils avaient préféré « une vie de chien à une mort honorable »7. Quelque temps après, il lâchait : « Les gens sont devenus des déchets. » Écoutons également le parachutiste du Palmach, milice sioniste durant la Palestine mandataire, Yoel Palgi, de retour d'une mission en Hongrie en 1945. Il raconte les réactions à ses exploits dans un club des anciens combattants de Tel-Aviv :

Partout où j'allais, la question fusait : « Pourquoi les juifs ne se sont-ils pas révoltés ? Pourquoi sont-ils partis comme des agneaux à l'abattoir ? » Je me rendis compte soudain que nous avions honte de ceux qui avaient été torturés, abattus et brûlés. Il existe une sorte de consensus autour du fait que les morts du génocide étaient des personnes sans valeur. Inconsciemment nous avions accepté la vision nazie selon laquelle les juifs étaient des sous-hommes […] L'histoire est en train de nous jouer un tour bien amer : n'avons-nous pas fait nous-mêmes le procès des six millions de morts ?

Un outil de propagande tardif

Israël a suivi avec attention les travaux de la septième session du Conseil économique et social des Nations unies dédiés à la Convention sur le génocide, qui eut lieu les 25 et 26 août 1948. Mais jamais le terme « génocide » ne fut employé dans sa communication interne sur ces travaux. Beaucoup plus importante était l'opportunité pour l'État d'Israël, qui ne sera reconnu par l'ONU qu'en mai 1949, de faire dans « l'un des principaux organes de l'ONU », « une première apparition officielle sur la scène internationale de l'Europe occidentale ». Sa participation « pourrait constituer un premier pas utile » vers la prochaine session de l'Assemblée générale à Paris8 et contribuer à empêcher « le contrôle total par les Arabes d'un organe de l'ONU »9. La crainte d'Israël se fondait sur la montée des mouvements nationalistes et anticolonialistes dans le monde arabe à cette époque. Mais il ne se préoccupa pas davantage de la Convention après sa reconnaissance. Sa priorité était la question palestinienne dans toutes ses manifestations, en particulier le risque d'adhésion d'un État palestinien.

Néanmoins, le génocide comptait parmi les « problèmes marginaux » à ne pas négliger dans la poursuite de la stratégie globale de l'État sioniste. Ainsi Jacob Robinson, conseiller juridique de l'Agence juive, le 4 septembre 1948 déclara : « Le débat sur le génocide peut constituer une excellente occasion d'aborder le sort des juifs dans les pays orientaux [c'est-à-dire du bloc de l'Est]  ». De même, « on pourrait dénoncer la pratique des pays arabes à l'égard des communautés juives pour contrer les revendications arabes contre Israël ». Mais cela ne suffit pas à susciter l'intérêt d'Israël pour la question : nulle trace dans les archives de sa participation à la session sur l'adoption de la Convention le 9 décembre 1948. Les réunions, rapports et documents de travail du ministère des affaires étrangères ne font aucune mention du projet.

Pour Tel-Aviv, la Convention sur le génocide représentait une cause uniquement juive, ainsi qu'en témoigne le ministre des affaires étrangères Moshé Sharett (1948-1956). Devant la Knesset, dont c'était, par une ironie de l'histoire, le premier débat depuis qu'elle s'était installée à Jérusalem en violation de la résolution 181 de l'ONU10, il présenta en ces termes la question de la Convention :

Tout d'abord, il existe un traité sur ce qu'on appelle le « génocide » — la destruction d'une race. C'est une conséquence directe de l'Holocauste juif en Europe, et c'est une idée d'un juif, dont le nom est Lenkin [sic], qui, pour l'amour du ciel… a obtenu que soit considéré comme un crime le fait d'exiler ou de déporter quelqu'un en raison de son appartenance à un groupe racial. Je suppose que nous adhérons à ce traité.

La signature devait rester symbolique, car, à ce stade, Robinson et Ezekiel Gordon, juriste également, avaient déjà exprimé leurs réticences quant à la perspective d'une ratification israélienne. Celle-ci est pourtant intervenue le 9 mars 1950, mais Israël ne s'est guère soucié de la faire ratifier par d'autres États. Pour son entrée en vigueur, on évita également toute discussion sur la nature des groupes concernés, le texte de loi reformulant simplement la définition du génocide de manière à faire référence aux « crimes contre le peuple juif ».

Néanmoins, la signature de la Convention permettrait à Israël d'attester sa qualité de membre à part entière de la « communauté internationale » en soulignant son statut souverain et légitime. En tant que cause juive justement, elle serait destinée à « servir de moyen de propagande » comme l'avait fait remarquer un membre de la Knesset. Le génocide lui-même finit par servir a posteriori de ressort mémoriel du « combat héroïque » des juifs sionistes pour la conquête de la « terre d'Israël ». Aussi les débats sur le génocide devaient-ils être reportés : « Moins nous parlerons, plus vite nous avancerons »11.


1Rotem Giladi, Jews, Sovereignty, and International Law : Ideology and Ambivalence in Early Israeli Legal Diplomacy, The History and Theory of International Law, Oxford, 2021.

2Pour plus de détails sur les discussions relatives à la distinction juridique entre nettoyage ethnique et génocide, voir Bernard Bruneteau, «  Génocide. Origines, enjeux et usages d'un concept  », Journal of Modern European History, Vol. 5, No. 2, Multi-Ethnic Empires and the Military : Conscription in Europe between Integration and Desintegration, 1860–1918 (2007), pp. 190-191.

3Cité dans John Cooper, Raphael Lemkin and the struggle for the Genocide Convention, Palgrave MacMillan, 2008.

4L'Agence juive, organisation sioniste fondée en 1929, était l'exécutif de l'Organisation sioniste mondiale en Palestine sous mandat britannique.

5Tom Segev, Le Septième million, Liana Levi, 1993. Sauf mention contraire, les prochaines citations sont toutes tirées de ce livre.

7Yosef Gorny, The Jewish Press and the Holocaust, 1939–1945 : Palestine, Britain, the United States, and the Soviet Union. Cambridge University Press, 2011.

8NDLR. Session de l'Assemblée générale à Paris, en 1948, au cours de laquelle la Déclaration universelle des droits de l'homme a été adoptée.

9Rotem Giladi, op. cit. Sauf mention contraire, toutes les prochaines citations viennent de la même source.

10NDLR. L'Assemblée générale des Nations unies adopte, le 29 novembre 1947, un plan de partage de la Palestine entre un État juif et un État arabe. Jérusalem est, quant à elle, placée sous contrôle international.

11Thomas Vescovi. L'Échec d'une utopie : Une histoire des gauches en Israël, La Découverte, 2021.

« Exiger la démission de Francesca Albanese, c'est sanctionner la pensée critique et ses droits »

Femme avec des lunettes, cheveux gris, vêtue d'une écharpe, devant des drapeaux.

Le 11 février 2026, Jean-Noël Barrot a réclamé la démission de la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés pour des propos qu'elle n'a jamais tenus. Le ministre a repris à son compte une accusation fabriquée par la députée macroniste Caroline Yadan sur la base d'une vidéo tronquée. L'historienne Sophie Bessis et l'essayiste Dominique Eddé dénoncent une politique étrangère française sans boussole, qui choisit de s'en prendre à Francesca Albanese tandis qu'elle se tait sur la guerre génocidaire menée contre Gaza et sur les violations quotidiennes du cessez-le-feu au Liban.

De Kaboul, où les filles sont interdites d'école et les femmes vêtues de prisons ambulantes, jusqu'à l'île d'Epstein, paradis pour pédocriminels, où des célébrités en tous genres ont abusé et avili, une décennie après l'autre, des fillettes et des femmes importées de tous les coins du monde, il n'est plus une parcelle de la planète qui ne soit envahie par la boue. La « révolution » iranienne qui, en 1979, se revendiquait entre autres du combat contre l'arrogance occidentale, promettant à son peuple de le restaurer dans ses droits, a battu des records dans l'écrasement de sa population et la négation de ces droits eux-mêmes.

Partout, la figure de la tenaille est à son comble. L'ennemi du dedans et celui du dehors en activent chacun un manche, confisquent des milliards de destins au prétexte d'en décider. Gangrenés l'un et l'autre par le règne du mensonge et de la voracité, l'Occident et l'Orient ne dialoguent plus désormais qu'à travers la logique obscène du plus fort, du plus riche, du plus offrant. Alors qu'au Soudan les Émirats arabes unis poursuivent leur aide multiforme à une entreprise génocidaire, l'armée israélienne achève la sienne en Palestine, brisant les dernières poches de vie à Gaza et annexant la Cisjordanie. Que proposent, que font pendant ce temps les gouvernants des pays qui se réclament encore de la démocratie face à ce raz-de-marée ? Que fait la France ?

Une diplomatie sans colonne vertébrale

S'agissant d'Israël et de la Palestine, sa politique étrangère est devenue illisible. Elle n'a plus de colonne vertébrale. Après avoir soutenu l'extension aux Palestiniens de Pause, le programme d'accueil en urgence des scientifiques et artistes en exil créé en 2017 à l'initiative du Collège de France, elle décide brusquement, à l'été 2025, de le bloquer, au prétexte du tweet antisémite d'une Gazaouie qui ne figurait même pas parmi les lauréats. Alors qu'elle a reconnu il y a quelques mois l'État palestinien, La France réclame aujourd'hui, par la voix de son ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, la démission – rien que cela - de la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese.

Pourquoi ? Parce que Caroline Yadan, députée des Français de l'étranger et avocate passionnée de l'extrême droite israélienne, ne supporte pas que les Palestiniens, si mal défendus par leurs représentants politiques, le soient si bien par une voix étrangère et libre. C'est assez logique. On peut la comprendre. Mais pourquoi a-t-il suffi que Caroline Yadan déforme les propos de Francesca Albanese, selon la méthode éhontée d'un Donald Trump ou d'un Benyamin Nétanyahou - pour que Jean-Noël Barrot lui emboîte le pas ? C'est la même qui a qualifié la reconnaissance de l'État de Palestine par le président Macron de « faute politique, morale, et historique ». La même qui a déposé à l'Assemblée nationale une proposition de loi qui, au prétexte de lutter contre l'antisémitisme, entend avaliser la loi israélienne de 2018 désignant Israël comme « L'État-nation du peuple juif » et de lui seul. Toute personne contestant ce fait - nous en sommes - pourrait être poursuivie en justice si cette loi était adoptée. Cent vingt personnalités françaises ont cosigné cette proposition. Parmi elles, l'ex-chef de l'État François Hollande, dont nous attendons de savoir s'il souhaite également la démission de Francesca Albanese. Les tentatives de clarification avancées par le Quai d'Orsay n'ont rien changé quant au fond. La France, par la voix de son ministre, persiste à réclamer la tête de Francesca Albanese1.

On peut ne pas adhérer à telle ou telle formulation des propos de cette dernière, mais de quel droit les défigure-t-on ? Elle a reconnu avoir manqué de réflexe en ne se retirant pas d'une réunion à laquelle assistait, sans qu'elle en soit prévenue, l'un des dirigeants du Hamas Khaled Mechaal. Qu'est-ce que cette erreur, de surcroît reconnue, face à l'incroyable complaisance d'une majorité d'États européens envers le gouvernement israélien ? Rappelons au passage que la France, co-garante du cessez-le-feu au Liban, ne dit pas un mot contre les violations quasi quotidiennes dont il est l'objet. Tandis que nous assistons, dans une indifférence à peu près générale, à l'application de la phase terminale d'un plan d'effacement des Palestiniens de leur terre, la France ne trouve-t-elle rien de mieux à faire que de s'en prendre à une femme insurgée contre cette infamie ? Rien de mieux que d'entraîner l'Allemagne et l'Autriche dans son sillage ?

Contre le silence et l'impunité

Bien des esprits réduits au silence, épouvantés par l'impunité dont jouit la politique israélienne, se sont sentis entendus et compris par Francesca Albanese comme par le secrétaire général de l'ONU António Guterres. Faut-il que les derniers recoins onusiens de courage soient interdits à l'heure où Nétanyahou et Trump liquident l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) et où le second ambitionne de mettre fin à l'existence même des Nations unies ? Ce sont ces voix, au même titre que les très nombreuses voix dissidentes parmi les juifs de par le monde, qui permettent à la raison de tenir encore tête à la folie générale. Ils ne se comptent pas, heureusement, ceux qui rament contre le règne actuel de l'inconcevable, contre une dégradation planétaire de la santé mentale. Faut-il leur porter secours ou les sommer de disparaître ?

Exiger la démission de Francesca Albanese revient à vouloir sanctionner la pensée critique et ses droits. C'est en outre fouler aux pieds le legs inestimable de la pensée juive moderne. Car qui de Franz Kafka à Hannah Arendt, Erich Auerbach, Walter Benjamin, Canetti, Freud ou Einstein, aurait avalisé une telle réclamation ? L'entériner, c'est déposséder les sans-voix du peu de recours qui leur reste. C'est favoriser la haine au prétexte de la combattre. C'est confier le train de l'avenir à des rails qui vont dans le mur. Nous attendions mieux de la diplomatie française.


1NDLR. Le porte-parole du Quai d'Orsay, Pascal Confavreux, a reconnu, le 12 février 2026, que la phrase «  Israël, ennemi commun de l'humanité  » n'avait jamais été prononcée par Francesca Albanese, mais a maintenu la demande de démission, justifiée selon lui par son «  absence de neutralité  » et son «  attitude militante  ».

La GHF, prélude à l'avenir privatisé de Gaza

Homme portant une boîte et du bois près d'une clôture dans un paysage désertique.

Le 24 novembre 2025, la Fondation humanitaire de Gaza (Gaza Humanitarian Foundation, GHF) a annoncé la fermeture définitive de ses centres de distribution, après huit mois d'activité, en se félicitant d'avoir « réussi » sa mission d'urgence et démontré « une meilleure manière » d'acheminer l'aide. Une assistance obéissant à des visées militaires et géopolitiques secrètes, comme l'ont révélé nombre d'observateurs, et qui pourrait peser lourd sur l'avenir des Palestiniens.

La Fondation humanitaire de Gaza est immatriculée en février 2025 dans le Delaware, puis en Suisse. En mai, elle commence à opérer dans Gaza assiégée, au moment où la famine est déclarée dans certaines zones de l'enclave. Son objet est simple : puisque l'Organisation des Nations unies (ONU) et les organisations non gouvernementales (ONG) seraient incapables de livrer de l'aide humanitaire sans être victimes de détournements, une fondation « innovante » dans la distribution alimentaire, avec des audits privés et un suivi numérique, selon sa propre communication, prend le relais pour nourrir les civils.

Au lieu d'un système d'aide multilatéral soutenu par l'Organisation des Nations unies (ONU), Gaza voit s'installer en 2025 un archipel de fondations, de sociétés militaires et de sécurité privées et de fonds d'investissement sur son sol. Ces structures se présentent comme « humanitaires » et « techniques », mais s'inscrivent de fait dans une stratégie américano-israélienne de contrôle. Si la GHF est fermée, le modèle qu'elle a introduit est, lui, bien vivant. Et il pourrait servir de prototype à un futur régime politique et économique pour Gaza.

Démanteler l'architecture onusienne

Pendant des décennies, l'architecture de l'aide à Gaza s'est organisée autour de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) et d'un réseau dense d'ONG. Imparfait, ce système relevait au moins du droit international formalisé par la résolution 194 de l'assemblée générale de l'ONU (1949) et de la reconnaissance du statut de réfugiés palestiniens, donc du principe du droit au retour. C'est le droit des Palestiniens à disposer d'eux-mêmes, consacré par le droit international et incarné notamment par l'UNRWA et par le statut même de réfugiés palestiniens, qu'Israël veut démanteler.

Le plan Trump pour Gaza, annoncé le 29 septembre 2025, s'inscrit dans cet objectif tout en réduisant à néant tout futur politique palestinien : il promet la construction d'une « Riviera du Proche-Orient » et la création de zones économiques spéciales, mais confie l'essentiel du pouvoir de décision à un « comité de la paix » et à un conseil d'investisseurs étrangers, reléguant les Palestiniens au statut de population gérée. En d'autres termes, tandis que le droit international affirme la souveraineté du peuple palestinien, ce plan organise sa dépossession politique sous couvert de paix et d'investissements.

Depuis octobre 2023, l'infrastructure onusienne en place a été méthodiquement sabrée. Israël a accusé l'UNRWA de collusion avec le Hamas et exigé son exclusion de Gaza ; plusieurs États donateurs ont suspendu ou restreint leurs contributions. En parallèle, l'entrée de l'aide a été verrouillée : blocus quasi total, files de camions immobilisées pendant des semaines aux points de passage, restrictions arbitraires sur les cargaisons. Des organisations comme Amnesty International1 ont documenté un blocus de l'aide « assumé » par le gouvernement israélien, en violation flagrante du droit international.

Cette politique s'est accompagnée d'une offensive médiatique : des responsables israéliens et états-uniens ont affirmé que le Hamas « détournait » l'essentiel de l'aide, 87 %, d'après, selon eux, l'ONU. Or, comme l'a montré une enquête de France 242, les Nations unies n'ont jamais avancé un tel chiffre, et les ONG sur le terrain contestent l'idée d'un détournement systématique par le Hamas, parlant plutôt de pillages par des civils affamés ou par des bandes armées de mieux en mieux organisées, sous l'œil complice des militaires israéliens.

Une fois l'aide multilatérale réduite, il ne manquait plus qu'un acteur pour occuper le terrain. Une enquête du New York Times, publiée en mai 2025, impute la création de la GHF au Mikveh Yisrael Forum, un cercle informel réunissant cadres politiques ou issus de l'armée israélienne et hommes d'affaires dès la fin 2023 pour réfléchir à une alternative à l'aide pilotée par l'ONU et, plus largement, à l'auto-administration palestinienne de Gaza, dans l'objectif de miner le contrôle du Hamas et d'empêcher la création de marchés noirs par les militants palestiniens3. Parmi eux figurent l'investisseur en capital-risque Michael Eisenberg et Yotam HaCohen, consultant en stratégie et membre du Coordinateur des activités gouvernementales dans les Territoires (Cogat), un organisme chargé de coordonner les activités civiles de l'armée israélienne dans les Territoires occupés. S'y trouvent également le général de brigade Roman Gofman, nommé début décembre 2025 à la tête du Mossad, et Liran Tancman, ancien officier du renseignement militaire, lui aussi membre du Cogat. Leur proposition : confier l'acheminement de l'aide à une entité privée enregistrée aux États-Unis, dotée d'une antenne à Genève.

Pour Philip Grant, directeur de l'ONG Trial International :


Tout semble indiquer que cette structure est une coquille vide, enregistrée ici pour le vernis humanitaire, mais très éloignée du droit humanitaire international, dont elle ne respecte pas les principes d'indépendance, d'impartialité et de neutralité.

Un « humanitarisme » militarisé

Peut-on vraiment organiser la survie de plus de deux millions de personnes autour de quelques goulots d'étranglement sécurisés, sous le contrôle effectif d'une puissance occupante et de ses alliés, hors périmètre de l'ONU ? Non, répondent les rapporteurs spéciaux des Nations unies dans un communiqué le 5 août 2025, estimant que l'aide distribuée par la GHF était « exploitée à des fins militaires et géopolitiques secrètes » et réclamant la dissolution immédiate de la structure.

Sur le terrain, l'architecture de la GHF a été décriée par de nombreux organismes humanitaires. Au lieu de restaurer une distribution de proximité via des centaines de points locaux, la fondation installe quatre sites de distribution dans le sud et le centre de la bande de Gaza, tous en zone ou à proximité de zones sous contrôle militaire israélien. Les civils doivent marcher des kilomètres, en traversant ou longeant les lignes de front, pour atteindre ces centres.

La sécurité est assurée par des entreprises privées basées aux États-Unis, tel Safe Reach Solutions, client du cabinet international de conseil en stratégie Boston Consulting Group. Elles sont dirigées par d'anciens cadres des services de renseignements et des forces spéciales, ainsi que par d'autres sous-traitants recrutant d'ex-soldats sur des contrats à haut risque. Les files d'attente pour un sac de farine ou quelques boîtes de conserve se déroulent dans l'ombre de tireurs d'élite, de drones et de véhicules blindés.

Les conséquences humaines sont catastrophiques. Selon les rapports des Nations unies et de l'UNRWA, plus de 1 400 Gazaouis sont tués et plus de 4 000 sont blessés alors qu'ils tentent de rejoindre les centres de distribution ou les convois liés à la GHF. Plus de 160 ONG internationales exigent la fermeture de la Fondation, dénonçant un système qui oblige les Gazaouis à choisir entre « la faim ou la balle ».

Le démantèlement délibéré de l'ordre humanitaire jusqu'alors en vigueur ainsi que les projets de « tutelle » internationale sur la table laissent penser que la Fondation répondait dans l'esprit de ses concepteurs à un plus large dessein que sa visée prétendument humanitaire : un ballon d'essai de gouvernance.

De « l'aide » au projet de tutelle internationale

En octobre 2025, des fuites publiées par ABC News Australia révèlent un projet d'autorité internationale de transition pour Gaza, la Gaza International Transitional Authority (GITA), signé par le Tony Blair Institute for Global Change, avec l'aide du gendre du président états-unien, Jared Kushner. Une partie de ce « document de travail » sera ensuite intégrée aux propositions états-uniennes de « plan de paix » pour Gaza4.

Ce texte prévoit une instance dotée de pouvoirs étendus, l'« autorité politique et légale suprême », chapeautant une « autorité exécutive palestinienne » réduite au rôle d'exécutant. Le conseil international du GITA inclurait des milliardaires étrangers et des personnalités choisies qui exerceraient l'autorité « stratégique et politique suprême » sur le territoire. Il superviserait l'ensemble, appuyé par un véhicule d'investissements chargé de générer des « rendements financiers réels » pour les bailleurs. Les critiques palestiniennes, relayées notamment par la presse arabe et française, soulignent que ce dispositif marginalise les institutions locales et place l'avenir de Gaza entre les mains d'acteurs internationaux peu ou pas responsables devant la population concernée.

La section économique du plan GITA repose sur un conseil d'hommes d'affaires et de philanthropes, un investment body, chargé de rendre Gaza rentable, d'établir des zones économiques spéciales destinées à attirer les capitaux étrangers, et, surtout, de convenir d'arrangements sécuritaires conçus pour rassurer les investisseurs autant que pour contrôler les habitants.

La GHF s'inscrit dans cette perspective : les priorités sont fixées par des donateurs, des sous-traitants et des investisseurs plutôt que par des institutions publiques ou des représentants élus ; la responsabilité est fragmentée entre plusieurs juridictions (Delaware, Genève, Tel-Aviv, Washington), compliquant l'identification des acteurs responsables lorsque les droits des Gazaouis sont violés. Or, la quatrième convention de Genève impose à une puissance occupante d'assurer la nourriture et les soins médicaux de la population, et de faciliter l'action d'organisations humanitaires impartiales. Des experts de l'ONU ont rappelé à Israël et à ses alliés que déléguer ces obligations à une fondation privée qu'ils soutiennent ne les en dégage pas : la responsabilité de l'occupant reste entière.

La chercheuse Julia Emtseva, spécialiste du rôle des acteurs privés en droit international au sein de HEC Paris/European University Institute, parle à ce sujet de « privatisation de la paix » où les fonctions étatiques de base dans un territoire occupé – nourrir, fournir des services essentiels, reconstruire – sont confiées à des entités privées ou quasi privées, dépourvues de mandat démocratique, dans un cadre juridique volontairement flou5.

Une technologie de pouvoir

En Suisse, l'ONG TRIAL International a saisi l'Autorité fédérale de surveillance des fondations (ASF) et le Département fédéral des affaires étrangères au sujet de la branche genevoise de la GHF, leur demandant de vérifier sa conformité au droit des fondations et à la loi sur les sociétés de sécurité privées. À la suite de la démission de son représentant local, le 7 mai 2025, l'antenne suisse de la fondation a été dissoute par décision de l'ASF.

Mais il serait trompeur de réduire la GHF à une énigme juridique. Elle est d'abord une technologie de pouvoir. Elle montre comment un territoire occupé, en état d'exception permanent, maintenu sous une forme de tutelle régie par des « arrangements spéciaux », peut être administré par des fondations, conseils et contrats de sécurité plutôt que par une annexion formelle ou une administration civile directe. Et surtout jamais soumis aux règles ordinaires de la souveraineté et de l'autodétermination. En banalisant la présence de contractants étrangers comme gardiens de la survie, la Fondation pourrait habituer les Gazaouis, comme le reste du monde, à l'idée que l'enclave soit gérée par des conseils d'administration et des cellules de coordination plutôt que par des institutions publiques robustes.

Transposée à la reconstruction, cette logique dessinerait une Gaza faite de projets « rentables » – autoroutes à péage, hubs logistiques, parcs industriels fermés – plutôt que de services publics accessibles et de souveraineté retrouvée.

Sur le papier, la Fondation humanitaire de Gaza a fermé. Mais le régime qu'elle a expérimenté reste au cœur des plans discutés pour l'« après-guerre ». Pour que Gaza ne devienne pas la vitrine d'un nouveau type de protectorat d'entreprise, il faudra s'attacher aux obligations des puissances occupantes, reconstruire de véritables structures publiques et multilatérales et, surtout, placer les Palestiniens au centre des décisions sur leur propre avenir.


1Notamment dans «  Bilan d'un mois de trêve rompue à Gaza : le génocide se poursuit  », 18 avril 2025.

2«  Non, l'ONU n'a pas déclaré que 87 % de l'aide humanitaire à Gaza est pillée par le Hamas  », 22 août 2025.

3Patrick Kingsley et Ronen Bergman, «  New Gaza Aid Plan, Bypassing U.N. and Billed as Neutral, Originated in Israel  », New York Times, 24 mai 2025.

4Nabil Al-Nashar, «  Proposal for Gaza's future governance revealed in leaked draft plan  », ABC News Australia, 2 octobre 2025.

5Julia Emtseva," Private Gaza Humanitarian Foundation Challenges UN Bodies and International Law", HEC Paris podcast, entretien mené par Daniel Brown, 25 novembre 2025.

Gaza. Le conseil de sécurité de l'ONU contre le droit international

Deux hommes en costume discutent assis dans un bureau au mobilier élégant.

La tentative d'effacer le droit applicable en Palestine se prolonge dans la résolution 2803 du Conseil de sécurité. Adoptée le 17 novembre 2025 par 13 voix favorables, en dépit des abstentions russe et chinoise, ce texte est contraire au droit international. En conséquence, les États membres des Nations unies ne devraient participer ni à la « force internationale » ni au « conseil de paix » prévus par l'organe politique de l'ONU.

En 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) a considéré qu'Israël, ayant violé des normes impératives de droit international (normes dites de jus cogens1), devait, sans négociation, se retirer du territoire palestinien occupé, démanteler les colonies, et réparer tous les dommages causés par son occupation illicite. La CIJ a aussi rappelé que tous les États devaient prendre des mesures aux fins de forcer Israël à ce retrait et de prévenir le génocide de Gaza. Le retrait d'Israël, attendu pour septembre 2025 selon la résolution de l'Assemblée générale du 18 septembre 2024, ne s'est pas produit, et rares sont les États ayant adopté le comportement qui était exigé d'eux face au génocide de Gaza.

À l'inverse, une initiative diplomatique franco-saoudienne a cherché à convaincre de revenir aux méthodes éculées de la négociation, en soutenant l'émergence d'un État de Palestine diminué : c'était la déclaration de New York, endossée par l'Assemblée générale le 10 septembre 2025. En marge de cette Assemblée générale, le président états-unien présentait son plan pour Gaza. La première étape, la seule acceptée par les groupes combattants palestiniens, a conduit à un cessez-le-feu — non respecté par Israël —, à la libération des Israéliens détenus à Gaza et de plusieurs centaines de prisonniers palestiniens détenus par Israël. Ces derniers, comme les dépouilles des Palestiniens restituées, ont confirmé l'infliction de sévices particulièrement choquants.

Alors que le plan Trump était approuvé par de nombreux États lors de la conférence de Charm El-Cheikh du 13 octobre 2025, les États arabes ou musulmans sollicités pour participer à la force internationale envisagée demandaient qu'un mandat de l'ONU vienne autoriser cette participation. C'est pourquoi les États-Unis ont saisi le Conseil de sécurité de leur plan, alors même qu'ils avaient, pendant plus de deux ans, empêché cet organe de réagir au génocide de Gaza, en utilisant leur veto de manière récurrente.

Le Conseil de sécurité ne dit pas le droit

Est-ce à dire que la résolution 2803 où le Conseil « fait sien » le plan Trump, qui y est annexé, efface et remplace le droit international applicable ? En réalité, le Conseil de sécurité n'a pas pour fonction de dire le droit international. Selon la Charte des Nations unies, il est responsable du maintien de la paix et de la sécurité internationale (article 24) et exerce ses pouvoirs selon les chapitres VI et VII. Sur la base du chapitre VII, il peut décider de mesures s'imposant aux États et, le cas échéant, autoriser l'emploi de la force pour réagir à une situation de crise grave. Il agit par des résolutions spécifiques, dans des situations données, dans l'objectif de maintenir ou de restaurer la paix. Il ne légifère pas plus qu'il ne tranche, en droit, des différends. De plus, le Conseil ne peut pas adopter n'importe quelle décision, dans n'importe quelle situation, et il doit « agir conformément aux buts et principes des Nations unies » (article 24 §2).

La question du contrôle du Conseil de sécurité, c'est-à-dire du contrôle de la légalité de ses résolutions, a été au centre de l'attention internationale, notamment à partir des résolutions adoptées contre la Libye à la suite de l'attentat de Lockerbie en 19882. Elle a été discutée devant des juges variés s'agissant de la situation dans l'ex-Yougoslavie (Tribunal pénal pour l'ex-Yougoslavie), de la lutte contre le terrorisme (Cour de justice de l'Union européenne), de l'intervention en Irak de 2003 (Cour européenne des droits de l'homme). S'il reste difficile de faire contrôler cette légalité, les juristes savent que ce n'est pas impossible. Dans un monde idéal, l'Assemblée générale pourrait par exemple saisir la CIJ afin qu'elle examine la conformité de la résolution 2803 à son propre avis de 2024. Mais l'année 2025 nous a appris qu'il ne fallait pas trop attendre de l'Assemblée générale.

Mettre en évidence l'absence de respect des normes impératives du droit international par le Conseil de sécurité est simple : s'agissant de la Palestine, ce droit vient tout juste d'être rappelé par l'organe judiciaire principal des Nations Unies qu'est la CIJ. C'est également utile : les États ne sont nullement tenus de contribuer au plan d'occupation de Gaza soutenu par le Conseil de sécurité, la résolution ne faisant que les y « autoriser » ou le leur « demander ». Ils pourraient vouloir éviter de contribuer directement à la violation de ces normes impératives par l'envoi de contingents à Gaza. Cette illicéité imprégnerait aussi toute l'activité économique espérée par Trump et ses proches : les contrats et accords passés en ce sens devraient être considérés comme nuls, et les entreprises y contribuant devraient être boycottées. Au Conseil de sécurité, la Russie a explicitement évoqué cette illicéité et mis en garde les États ayant voté pour le texte3.

Une force d'occupation

La résolution autorise tout d'abord les États à déployer des contingents à Gaza. Ceci, en soi, n'est pas inédit, le Conseil ayant régulièrement, depuis 1991 et la première intervention états-unienne en Irak, recouru à ce procédé d'autorisation d'emploi de la force donnée à des États. Soulignons que ce procédé n'est pas celui des opérations de maintien de la paix, où des casques bleus sont déployés, sous l'autorité de l'ONU, sans avoir pour mandat de recourir à la force. Ici, il n'est pas question d'une opération de maintien de la paix, et c'est bien ce qui semble avoir dissuadé nombre d'États de participer directement à la « force internationale de stabilisation » autorisée par le Conseil. De quoi est-il donc question ?

Il s'agit principalement de réaliser ce que l'armée israélienne n'a pu accomplir : assurer « la démilitarisation de la bande de Gaza, y compris en procédant à la destruction des infrastructures militaires, terroristes et offensives et en empêchant qu'elles soient rebâties, ainsi qu'en veillant à la mise hors service définitive des armes des groupes armés non étatiques ». Il est question de désarmer les groupes palestiniens combattants donc et, selon les termes du plan Trump annexé à la résolution, de « déradicaliser Gaza ». Cette mission, qui exige l'emploi de la force dès lors que les groupes palestiniens n'ont pas accepté de rendre les armes, doit être réalisée « en consultation étroite » avec l'Égypte et Israël. La force internationale de stabilisation doit en conséquence être considérée comme une force d'occupation associée à Israël. Or, on l'a dit, le contrôle du territoire palestinien par Israël a été tenu pour gravement illicite par la CIJ, car portant atteinte au droit impératif du peuple palestinien à disposer de lui-même. Contrairement à ce qu'a demandé la même CIJ, la résolution permettrait à Israël de ne pas se retirer.

Une occupation qui ne dit pas son nom

Le contrôle de Gaza est nécessaire pour mettre en place une sorte de gouvernement (« une administration transitoire »), sous l'autorité d'un Conseil de paix, qui serait selon nous, mieux dénommé « conseil d'occupation et de spoliation ». C'est le deuxième aspect essentiel de la résolution. Ce conseil aurait pour vocation d'« œuvrer à la reconstruction de Gaza et à l'exécution des programmes de relèvement économique ». À cette fin, le Conseil de sécurité dote l'instance d'une « personnalité juridique internationale » lui permettant de conclure tous accords ou contrats. La Banque mondiale, une institution dominée par les États-Unis, est invitée à faciliter les financements du programme. Dans le langage non euphémisé du document Trump annexé à la résolution, le plan de relèvement économique

sera élaboré par un groupe d'experts ayant contribué à la naissance de villes prodigieuses parmi les plus modernes et prospères du Proche-Orient. Nombre de projets d'investissement intéressants et d'idées de développement prometteuses émanant de groupes internationaux animés de bonnes intentions seront examinés, le but étant d'élaborer un cadre régissant à la fois les questions de sécurité et les questions de gouvernance qui soit à même d'attirer et de faciliter des investissements générateurs d'emploi, de débouchés et d'espoir pour la future Gaza.

Afin de réaliser ce plan, correspondant globalement à celui de la « Riviera » annoncé par Trump au début de l'année 2025, le conseil pourra « accomplir toute tâche jugée nécessaire ». Si la résolution n'évoque jamais la question de l'exploitation des ressources naturelles, notamment maritimes, le blanc-seing donné permet de conclure des contrats à cette fin. Ce projet est contraire au droit du peuple palestinien de disposer de lui-même dans ses dimensions économiques, incluant ses choix propres de développement et la souveraineté permanente sur ses ressources naturelles. Les Palestiniens sont relégués à un « comité à caractère technocratique et apolitique … chargé d'expédier les affaires courantes du territoire »…

Certes, l'administration est dite « transitoire », mais les perspectives d'autodétermination que la résolution a dû intégrer sont plus que distantes, et encore conditionnées. Ainsi, le conseil œuvrera jusqu'à ce que l'Autorité palestinienne ait « scrupuleusement exécuté son programme de réformes et que la reconstruction de Gaza ait progressé ». Alors, seulement, « les conditions seront peut-être (sic) réunies pour que s'ouvre un chemin crédible vers l'autodétermination palestinienne et la création d'un État souverain ». Qui en décidera ? Washington instaurerait alors un « dialogue entre Israël et les Palestiniens pour qu'ils conviennent d'un horizon politique au service d'une coexistence pacifique et prospère ». L'horizon envisagé est lointain, flou, contraint et, à vrai dire, inaccessible. La référence à un État palestinien est une parfaite illusion. Si le blanc-seing est accordé par le Conseil de sécurité jusqu'en décembre 2027, sans contrôle de l'ONU (points 8 et 10 de la résolution), le système pourrait être prolongé.

Nouveau mandat sur la Palestine ?

Nombre de commentateurs ont analysé cette résolution comme autorisant un « nouveau mandat » sur Gaza. Mais, au moins, le régime des mandats institué par la Société des Nations, ou le régime des territoires non autonomes de l'ONU4, prévoyaient, en théorie du moins, une administration dans l'intérêt des populations locales. Ici, le pouvoir est attribué nommément à un président états-unien qui ne masque pas ses intérêts personnels et dont le gendre, Jared Kushner, a été présenté comme le principal investisseur à Gaza par un autre homme d'affaires, l'envoyé spécial de Trump, Steve Witkoff. Certes, la résolution affirme que ce sont des « États membres » qui siégeront au conseil. Mais le plan Trump annexé est beaucoup plus clair : le conseil « sera dirigé et présidé par le président Donald J. Trump », les autres membres « y compris des chefs d'État, seront annoncés ultérieurement, l'ancien premier ministre Tony Blair en faisant partie ». Le pouvoir est donc donné à un groupe de personnes entendant tirer des profits personnels de l'opération, et ceci est inédit. L'intérêt du peuple palestinien n'est, par ailleurs, jamais mentionné dans la résolution, le « relèvement économique » ne semblant pas le concerner, tandis qu'aucune redistribution des profits attendus n'est envisagée. Le plan Trump évoque quant à lui « une gouvernance moderne et efficace à même de servir la population de Gaza »… et « d'attirer les investissements ».

Par-delà l'occupation prolongée, le dispositif permet donc la spoliation du peuple palestinien, au profit d'une élite impérialiste états-unienne décomplexée. Ainsi, les accords et contrats conclus par le conseil d'occupation pourront être considérés comme invalides : un traité contraire au jus cogens doit être tenu pour nul selon le droit international (article 53 de la Convention de Vienne de 1969 sur le droit des traités). Les accords qui seraient adoptés par l'Union européenne pourraient, par exemple, être contestés devant ses juridictions, comme le furent ceux conclus avec le Maroc pour l'exploitation des ressources du Sahara occidental. La grande majorité des groupes palestiniens et des ONG palestiniennes a d'ailleurs ouvertement dénoncé la résolution 2803 ; seul le Fatah de Mahmoud Abbas, dont la représentativité est largement contestée, l'a acceptée.

L'oubli du génocide

Pour exercer ses pouvoirs relevant du chapitre VII de la Charte des Nations unies, le Conseil de sécurité doit qualifier une situation de crise grave (menace contre la paix, rupture de la paix, acte d'agression selon l'article 39). Comment la résolution 2803 appréhende-t-elle la situation à Gaza ? Alors même que nous sommes en présence d'un génocide qui se prolonge, rien n'en transparait dans le préambule de la résolution. Il est simplement indiqué que « la situation dans la bande de Gaza menace la paix régionale et la sécurité des États voisins »… Or, dans des résolutions antérieures adoptées en situation génocidaire, et autorisant les États à employer la force, le Conseil se réfère normalement à la situation humanitaire. Il n'en est rien ici. Il ne s'agit évidemment pas, comme précédemment, d'un mandat visant à « protéger les civils en danger »5.

Ainsi, le Conseil de sécurité confère à ceux qui ont détruit Gaza, le pouvoir de « stabiliser », désarmer, et développer cet espace. Le principe de responsabilité pour génocide est totalement éludé. La résolution permet la poursuite du génocide, sans même insister sur la situation de la population de Gaza, sauf à exiger sa « déradicalisation » ; à cet égard, elle est également contraire à la norme impérative de jus cogens interdisant le génocide. Elle pourrait permettre d'en effacer certaines preuves.

Le peuple palestinien de Gaza y est décrit comme un ensemble de « personnes », « libres de s'en aller et libres de revenir » ou comme des « habitants » encouragés à rester, auxquels sera « offerte » la « possibilité de reconstruire Gaza en mieux » (plan Trump, point 12 ; résolution point 4 b.4.) car Gaza sera « rebâtie pour le bien de ses habitants » (plan Trump, point 2). Dans « la nouvelle Gaza », les Palestiniens ne sont pas un peuple, tout au plus une population, ils ne sont pas acteurs. Mais ils ne sont pas non plus victimes d'un génocide, même s'ils « n'ont que trop souffert » (plan Trump, point 2).

La résolution du Conseil de sécurité comprend, il est vrai, un volet humanitaire ; ses termes sont toutefois très inquiétants. Car si le Conseil « souligne qu'il importe d'assurer une reprise complète de l'aide humanitaire (…) par l'entremise des organisations coopérant à cette fin, dont l'Organisation des Nations unies », cette reprise peut être conditionnée. Ainsi, elle est assurée « en concertation avec le Conseil de paix » et ne devra pas « être détournée pas des groupes armés ». Cette dernière formule renvoie aux accusations israéliennes contre le Hamas plus qu'à l'accaparement de l'aide par les milices soutenues par Israël. Ainsi, la fin du siège n'est pas exigée. Donald Trump pourra parfaitement relayer les exigences d'Israël : le droit à l'assistance, et l'exigence de permettre intégralement le passage de l'aide humanitaire, rappelés par la CIJ en 2024 et 2025 ne sont pas garantis.

Pressions et chantage

Il faut finalement insister sur les conditions d'adoption de la résolution et du plan Trump qu'elle fait sien. Le Conseil de sécurité affirme d'emblée que « les parties » ont accepté ce plan. Or, cette affirmation est fausse : il est bien connu que les groupes armés palestiniens auxquels le plan a été présenté ne l'ont pas soutenu dans son intégralité. L'acceptation, inexistante, ne peut donc justifier le caractère exorbitant de la résolution. Pire, il est aussi connu que le plan Trump, pour sa première phase, a été accepté sous les menaces habituelles du président états-unien : « Un enfer comme personne n'en a jamais vu s'abattra sur le Hamas », a-t-il ainsi déclaré6. Or, un accord conclu sous la contrainte immédiate n'est pas valide en droit international (Convention de Vienne sur le droit des traités, articles 51 et 52 : la contrainte est une autre cause de nullité des traités) ; c'est probablement pourquoi le Conseil de sécurité doit déformer le réel en insistant sur « l'accord des parties ».

Les conditions d'adoption de la résolution elles-mêmes sont stupéfiantes, par-delà les promesses probablement faites, par-delà les pressions exercées sur certains des États ayant voté la résolution, tel l'Algérie. Les représentants des États-Unis aux Nations unies ont fait échec au texte alternatif présenté par la Russie en menaçant la population palestinienne. Le représentant Mike Waltz affirma explicitement que « voter contre ce projet de résolution, c'est voter pour la reprise de la guerre ». Au regard de l'implication des États-Unis dans le génocide de Gaza, il s'agit d'une menace grave, la résolution étant d'ailleurs cyniquement présentée comme le moyen de sauver les enfants de Gaza. Quelle valeur peut avoir un texte adopté sous la menace de génocide ?


1NDLR. Du latin «  droit contraignant  », concerne des principes de droits réputés universels devant constituer les bases des normes impératives de droit international.

2NDLR. Le 21 décembre 1988, un Boeing 747 du vol 103 de la Pan Am Airways reliant Londres à New York explose en plein vol et retombe sur la ville écossaise de Lockerbie. L'attentat fait 270 victimes. En 2003, le défunt président libyen Mouammar Kadhafi accepte d'assumer la responsabilité de l'attaque tout en affirmant ne pas en être à l'origine, et verse des indemnités aux familles des victimes.

3Par exemple, pour le représentant russe, la résolution «  n'est pas sans rappeler les pratiques coloniales et le mandat sur la Palestine (..) qui ne tenaient absolument pas compte des opinions des Palestiniens  »… Il conclut que les membres du Conseil «  ne pourront pas dire que nous ne les avons pas prévenus  », procès-verbal de la séance d'adoption de la résolution, doc. S/PV.10046, pp. 17 et 18. La position de la Chine est similaire.

4Article 22 du Pacte de la Société des Nations : «  le bien-être et le développement de ces peuples forment une mission sacrée de civilisation…  ». Bien sûr, le mandat sur la Palestine (1922) est spécifique en ce qu'il intègre la déclaration Balfour. Pour une analyse critique, voir notamment Rashid Khalidi, The hundred years' war on Palestine, Profile Books Ltd, 2020, not. pp. 34-39. … L'article 73 de la Charte des Nations Unies prévoit aussi, s'agissant des «  territoires non autonomes  », «  la primauté des intérêts des habitants de ces territoires  ».

5Voir par exemple la résolution 929 (1994) autorisant le déploiement «  force Turquoise  ». Elle considère que «  l'ampleur de la crise humanitaire au Rwanda constitue une menace à la paix et à la sécurité dans la région  » (préambule) et définit le mandat de la force comme «  visant à contribuer, de manière impartiale, à la sécurité et à la protection des personnes déplacées, des réfugiés et des civils en danger au Rwanda  » (point 2).

6Callum Sutherland, Time, 3 octobre 2025.

Palestine. La boussole de Francesca Albanese

Femme avec des lunettes, coiffure en chignon, silhouette sur fond du logo de l'ONU.

Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese souligne, dans son dernier ouvrage Quand le monde dort. Récits voix et blessures de Palestine, le fossé entre les principes du droit international et la « réalité brutale » des rapports de force sur le terrain. Une réalité aussi explorée dans le documentaire de Christophe Cotteret, Disunited Nations — Proche-Orient : l'ONU dans la tourmente, qui sera diffusé sur Arte le 9 décembre 2025.

Actualisation Par la voix de Jean-Noël Barrot, ministre des affaires étrangères, la France a réclamé, le 11 février 2026, la démission de la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens, Francesca Albanese, qui aurait déclaré qu'Israël est « l'ennemi commun de l'humanité », lors d'un forum à Doha. Le ministre reprend l'accusation d'une quarantaine de députés macronistes, bien connus pour leurs positions pro-Netanyahou, dont l'inévitable Caroline Yadan. L'ennui est que Francesca Albanese n'a jamais prononcé cette phrase. Il suffit de regarder la vidéo mise en ligne (sur X) pour le vérifier.

Depuis son premier rapport en 2023, elle fait l'objet d'un harcèlement du gouvernement israélien et de Donald Trump. Une fois de plus, le gouvernement français leur emboite le pas.

Quand le monde dort devant l'élimination du peuple palestinien et l'écrasement de Gaza, rien ne doit être négligé pour le secouer, l'obliger à regarder la réalité en face. Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, s'est fixé cet objectif, et elle n'en démord pas. Déjà, dans le cadre de sa mission onusienne, elle a publié quatre rapports aux titres fort explicites : « L'Anatomie d'un génocide » (juillet 2023), « L'effacement colonial par le génocide » (octobre 2024), « L'Occupation sans fin, génocide et profits » (juillet 2025) — car, oui, des entreprises, y compris françaises, s'enrichissent du sang des Palestiniens —, « Le génocide à Gaza, un crime collectif » (octobre 2025)1.

Indignée, la rapporteuse spéciale l'est assurément. Pourtant elle ne se départit jamais de sa boussole : le droit international. Non pas un droit désincarné, froid et mécanique. Mais un droit au service des personnes afin de ne jamais perdre de vue l'humanité de chacun et de tous. Un droit qu'elle martèle et qu'elle confronte aux agressions proprement inimaginables, des plus insidieuses aux plus spectaculairement violentes, contre les Palestiniens au quotidien.

Comme en témoigne son dernier livre, Francesca Albanese possède ce talent rare de savoir conjuguer souvenirs personnels et paroles fortes de Palestiniens en lutte pour leur survie ou d'Israéliens en rupture avec la folie meurtrière de leur pays. Sans oublier les retours historiques pour contextualiser les faits et les rappels constants du droit international. Elle arrive ainsi à saisir les plus infimes détails qui révèlent des blessures profondes — celle de ses interlocuteurs mais aussi, toutes proportions gardées, les siennes.

La rapporteuse ne cherche d'ailleurs pas à les cacher. Dans l'introduction, elle trace les grandes lignes de son parcours. Née dans une petite ville montagneuse du sud de l'Italie, rien ne la destinait à devenir une vigie des droits humains des Palestiniens, une lanceuse d'alerte sur le génocide en cours à Gaza. C'est le résultat de ses rencontres, de ses choix, de ses expériences, et singulièrement celle de juriste auprès de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), en 2010. Quelles que soient ses bifurcations professionnelles, la Palestine ne sortira jamais de son horizon.

Les récits s'entrelacent

On le constate à travers cet ouvrage divisé en dix chapitres. Chacun d'entre eux prend le titre d'un personnage remarquable rencontré en Palestine occupée, dont les « récits s'entrelacent avec la vie et les visages de beaucoup d'autres », comme elle l'écrit. Elle prolonge ces histoires personnelles en abordant les grandes questions existentielles (et polémiques) : l'apartheid ; la confusion savamment entretenue entre antisémitisme et critique du pouvoir israélien ; le génocide ; et même le droit humanitaire qui peut aussi faciliter la banalisation de la colonisation…

Ainsi « Hind », titre du premier chapitre, rend compte de l'assassinat de cette fillette de six ans, de sa famille, de l'équipe du Croissant rouge venue lui porter secours2, mais aussi des témoignages de dizaines de vies d'enfants aux paroles bouleversantes que Francesca Albanese a pris le temps d'écouter, encore et encore : « Ils deviennent des adultes dans des corps d'enfants, déjà accablés par les soucis, les peurs, les responsabilités qui ne devraient pas être les leurs. » Elle pointe également les enfants israéliens, biberonnés à la haine des « Arabes », comme ils disent. Un mot générique pour effacer celui de « Palestiniens », ainsi que le souligne George, un ingénieur palestinien, qui donne à voir ce que signifie de vivre dans Jérusalem occupée.

On pourrait aussi citer Abu Hassan et « les conséquences de l'occupation » ; le professeur italo-israélien Alon et l'antisémitisme ; Ingrid et les moult exemples « des subtilités de la normalisation » de l'apartheid au nom de l'humanitaire ; le chirurgien Ghassan et les images insoutenables des patients qu'il recueille ; Gabor et la nécessité de « préserver la mémoire d'un peuple »… Le dixième portrait est consacré à Max, son mari. Vivant à New York, ce dernier prend soin de leurs deux enfants quand Albanese doit voyager. Il assure financièrement la vie de la famille si besoin — car, comme rapporteuse spéciale, elle ne reçoit aucun salaire.

Quand on referme le livre, on songe à ce vers de René Char, « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », celle qui brûle le plus. Francesca Albanese a cette lucidité qui blesse : « Le génocide de Gaza fait désormais partie de notre histoire collective, une tache indélébile qui pèsera sur l'humanité et pour laquelle nos petits-enfants demanderont des comptes ». Elle a aussi un espoir : la prise de conscience des peuples qui, seuls, peuvent soulever des montagnes.

Voilà pourquoi les défenseurs du sionisme et de la colonisation d'Israël en ont fait leur ennemie. Certains la discréditent plus ou moins subtilement, tel l'animateur de la matinale de France Culture, Guillaume Erner, qui, le 18 novembre 2025, lui dénie la qualité de rapporteuse spéciale de l'ONU pour l'habiller en « voix pro-palestinienne »3.

D'autres vont encore plus loin. Ainsi le président des États-Unis, Donald Trump, l'a inscrite sur la liste noire des terroristes, la privant de tous les services d'entreprises étatsuniennes ou de sociétés ayant des liens avec ces dernières, à commencer par les cartes bancaires. Elle est en bonne compagnie, aux côtés du procureur de la Cour internationale de justice Karim Kahn, et de trois autres juges dont le français Nicolas Guillou4, tous abandonnés par les autorités françaises et européennes. C'est aussi cela participer à l'asservissement du peuple palestinien.

Rencontre filmée avec Francesca Albanese et Agnès Callamard

DISUNITED NATIONS Débat avec Francesca Albanese, Agnès Callamard, Christophe Cotteret, Johann Soufi.

Francesca Albanese, était au Forum des images, le 17 novembre 2025, à l'occasion de la présentation du documentaire Disunited Nations — Proche-Orient : l'ONU dans la tourmente, réalisé par Christophe Cotteret [voir encadré orange].

La projection était suivie d'un débat avec la rapporteuse spéciale des Nations unies, Agnès Callamard, secrétaire générale d'Amnesty International, Christophe Cotteret et Johann Soufi, avocat spécialisé en droit pénal international. Modération par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.


1Chaque rapport est publié en plusieurs langues sur le site de l'Organisation des Nations unies (ONU)

2Voir le film de Kaouther Ben Hania, La voix de Hind Rajab, 1h52mn, sortie en salle le 26 novembre 2025.

3L'interview, très partiale, a suscité beaucoup de protestations. Lire notamment Pauline Bock, «  Erner face à Albanese : retour sur une interview ”radicale”  », Arrêt sur image, 22 novembre 2025.

4Stéphanie Maupas, «  La vie de Nicolas Guillou, juge français de la CPI sous sanctions des États-Unis : “Vous êtes interdit bancaire sur une bonne partie de la planète”  », Le Monde, 19 novembre 2025.

Sahara Occidental. L'Algérie face aux pressions des États-Unis

Un homme en costume parle à un podium, des personnes écoutent derrière lui.

La dernière résolution du Conseil de sécurité sur le Sahara occidental, adoptée le 31 octobre 2025, a été accueillie en Algérie, par une combinaison de critique officielle molle, de déni médiatique et, surtout, d'inquiétudes face à des pressions étatsuniennes qui s'esquissent.

La résolution 2797 (2025) du Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations unies (ONU)1, adoptée le 31 octobre 2025, introduit une évolution notable dans le dossier du Sahara occidental. Les États-Unis, auteurs d'un projet initial ouvertement pro-marocain et prônant l'autonomie comme unique solution, ont accepté de l'édulcorer pour faire passer l'essentiel. La résolution finale réaffirme ainsi le principe d'autodétermination comme base juridique du processus onusien, tout en mettant explicitement en avant le plan d'autonomie marocain qui « pourrait représenter la solution la plus faisable ».

Cette inflexion politique ne modifie pas le statut du territoire, toujours considéré comme non autonome par l'ONU, mais elle oriente l'action diplomatique vers une solution négociée autour de l'autonomie. Si la résolution évoque un accord « mutuellement accepté », elle ne mentionne plus le référendum comme voie d'expression de l'autodétermination, principale revendication des Sahraouis, pourtant constamment réaffirmée dans les résolutions antérieures de l'ONU.

L'explication de la « chaise vide »

Si les médias algériens minimisent ou pratiquent le déni, le chef de la diplomatie algérienne, Ahmed Attaf, a mis en avant les efforts de l'Algérie pour reformuler la résolution préparée par les États-Unis, qui ont déjà reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental en contrepartie de la normalisation avec Israël.

Le discours officiel algérien évite toute critique directe à l'encontre de Washington, tout en se voulant rassurant vis-à-vis d'une opinion publique attachée au principe de l'autodétermination. L'Algérie, a affirmé le ministre des affaires étrangères sur la chaîne algérienne AL24 News, « était à deux doigts de voter pour la résolution » du Conseil de sécurité2. Mais le maintien, dans le préambule, de l'affirmation qu'une « autonomie véritable sous souveraineté marocaine pourrait constituer une solution des plus réalisables » a incité Alger à ne pas participer au vote.

Le représentant permanent algérien auprès des Nations unies, Amar Bendjama, a expliqué que l'Algérie a refusé de participer au vote pour marquer « sa prise de distance avec un texte qui ne reflète pas fidèlement et suffisamment la doctrine onusienne en matière de décolonisation »3.

Cette explication de la « chaise vide » est accueillie en Algérie avec scepticisme. Des analystes y voient surtout un souci de ne pas « froisser » les États-Unis et de défendre une diplomatie algérienne qui vit sur le capital, devenu lointain, de la guerre d'indépendance. Le lent effritement du soutien international au référendum d'autodétermination du Sahara occidental, y compris en Afrique où il était très élevé, en est une illustration.

Dans un pays où les médias sont aux ordres, c'est dans les réseaux sociaux que surgissent des interrogations sur l'échec possible d'un investissement politique, diplomatique et financier d'un demi-siècle dans le dossier du Sahara occidental, devenu au fil des années l'axe central de la politique extérieure du pays.

Certes, la résolution du Conseil de sécurité n'octroie pas le Sahara occidental au Maroc, mais la tendance imprimée au dossier par les États-Unis (la résolution a été approuvée par 11 voix, contre trois abstentions — la Russie, la Chine et le Pakistan — et l'absence de l'Algérie) va se renforcer dans les mois à venir.

Réalistes vs orthodoxes

Le vote du Conseil de sécurité a fait réapparaître en Algérie un courant minoritaire — qui a toujours existé au sein du régime — appelant à se débarrasser de l'affaire du Sahara occidental et des charges qu'elle impose au pays.

En mars 2003, l'ancien ministre de la défense, le général Khaled Nezzar (1937-2023), dont l'influence est restée grande au sein du pouvoir, avait défrayé la chronique en déclarant à La Gazette du Maroc que « l'Algérie n'a pas besoin d'un nouvel État à ses frontières (…) ». Il avait renvoyé la décision de débloquer les choses au président Abdelaziz Bouteflika : « Si le président de la République ne peut ou plutôt ne veut pas aller dans le sens du déblocage, l'armée ne pourra pas y faire face, elle est à la disposition du politique. »4

Le propos avait choqué et Nezzar avait essuyé quelques commentaires acerbes dans les médias. Abdelaziz Rahabi, ancien ministre de la communication, avait alors dénoncé des affirmations préjudiciables « aux intérêts diplomatiques du pays ». Il avait rétorqué que l'armée algérienne « participe substantiellement à la conception, la définition et l'exécution de la politique extérieure et de défense du pays ». Il avait également souligné que la question du Sahara occidental n'était pas une simple question de « politique étrangère », car elle s'appuie « sur un des socles fondateurs de la Révolution et de l'État algérien, qui est le droit à l'autodétermination et à l'indépendance. Elle se pose à nos frontières et devient ainsi un problème de sécurité nationale. »

Un rappel de l'orthodoxie qui avait été efficace. Khaled Nezzar, probablement recadré par ses pairs, n'a plus évoqué le sujet, mais le débat est revenu à la faveur de la dernière résolution du Conseil de sécurité. Ce courant « réaliste » s'est exprimé de nouveau par la voix de Noureddine Boukrouh5, deux fois ministre sous la présidence d'Abdelaziz Bouteflika et aujourd'hui à l'étranger, qui a estimé que les jeux étaient faits.

Dans un article titré « Le dernier quart d'heure » — expression maladroite qui renvoie en Algérie au discours de l'armée coloniale française6— et publié sur son site personnel, il estime que « le choix laissé au Polisario n'est plus entre le statut d'autonomie et l'indépendance, mais entre l'autonomie et le statut de terroriste, entre le plan marocain et rien du tout faute d'avoir pensé à élaborer un plan B. »7

Pour Boukrouh, le Front Polisario doit désormais être réaliste et renoncer à une « aléatoire République arabe sahraouie démocratique [RASD] » et accepter une « Région autonome du Sahara (RAS) réelle et viable ».

Il s'est attiré une réponse acerbe du chroniqueur Abed Charef dans un article intitulé « Noureddine Boukrouh, victime collatérale de l'effet Trump au Sahara occidental », publié le 28 octobre 2025 sur Al-hirak al-ikhbari. Pour Abed Charef, le vote du Conseil de sécurité ne change pas la donne :

Ce n'est pas à travers cette démarche que les États-Unis vont remodeler la carte de la région à leur guise. Pour une raison bien simple : il y a, en face, un peuple qui aspire à exercer son droit à l'autodétermination. Et ce peuple est soutenu par d'autres peuples, épris de liberté.

Une position conforme à l'orthodoxie algérienne.

La proposition d'une médiation

Pourtant, dans sa conférence de presse du 18 novembre, Ahmed Attaf a confirmé qu'Alger n'était plus dans sa zone de confort habituelle de défense du principe de l'autodétermination par voie référendaire comme en témoigne sa disponibilité à soutenir une médiation entre le Maroc et le Front Polisario :

Compte tenu des données et des responsabilités qui lui incombent en tant que pays voisin des deux parties au conflit, l'Algérie n'hésitera pas à apporter son soutien à toute initiative de médiation entre le Front Polisario et le Maroc8.

Ce soutien est assorti de « conditions ». La médiation doit s'inscrire dans le

cadre des Nations unies, qu'elle adhère, dans sa forme et son contenu, aux principes d'une solution juste, durable et définitive à la question du Sahara occidental, tels qu'ils sont stipulés dans toutes les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité, y compris la dernière résolution n° 2797.

Malgré le rappel de ces « conditions », cette évolution où l'Algérie jouerait un rôle de « facilitateur » laisse perplexe. D'abord, l'Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc en août 2021, accusant le Maroc d'actions hostiles, ce qui ne la rend pas la plus apte à jouer aux facilitateurs. Plus fondamentalement, le « sujet » de la médiation, si elle se mettait en place, pourrait-il être autre que celui de l'autonomie mise en avant dans la résolution et que les États-Unis veulent passer comme un exercice effectif de l'autodétermination des Sahraouis  ?

Sous l'attention particulière de Washington

La question du rapport aux États-Unis est cruciale. L'Algérie fait face à des difficultés géostratégiques majeures. Elle a des situations difficiles à toutes ses frontières — Libye, Mali, Niger, Maroc —. Son « amitié » avec la Russie est troublée par des intérêts divergents au Sahel. Et la Chine commerce avec tout le monde, et même davantage avec le Maroc. Le plus grand pays d'Afrique fait donc l'objet d'une attention particulière des États-Unis.

L'ambassadrice étatsunienne à Alger, Elizabeth Moore Aubin, en poste depuis 2022, fait d'ailleurs preuve d'un activisme inhabituel. Depuis son arrivée, elle multiplie les déplacements en Algérie, y compris hors d'Alger, rencontre entrepreneurs, ONG, start-ups, élus locaux et étudiants — une présence publique rarement observée de la part d'un diplomate occidental dans le pays. Même lors des bombardements les plus intenses sur Gaza, elle n'a pas réduit son exposition médiatique, signe d'une diplomatie étatsunienne affirmée et déterminée.

Cet interventionnisme de Washington dans le dossier du Sahara occidental s'inscrit également dans un contexte de retour des pétroliers étatsuniens en Algérie. En août 2025, Occidental Petroleum a signé deux conventions avec l'Agence nationale pour la valorisation des ressources en hydrocarbures (Alnaft) pour explorer les périmètres d'El Ouabed et Dahar dans le sud algérien. ExxonMobil et Chevron sont proches de finaliser un accord pour l'exploitation du gaz de schiste. Un article de Maghreb émergent relevait que « l'entrée d'acteurs américains sur les gisements de gaz non conventionnels en Algérie » pourrait, à défaut de sauver le plan onusien d'autodétermination, être un levier pour atténuer les pressions étatsuniennes9.

Le fonctionnement brutal des États-Unis crée cependant de l'incertitude. Les concessions algériennes dans ce domaine seront-elles une « transaction » suffisante pour atténuer les pressions d'une administration Trump pressée d'ajouter la question du Sahara occidental à son trophée de « faiseur de paix » ?

Un vote troublant sur Gaza

La vraie interrogation — et, pour certains, la véritable appréhension — porte sur l'usage que feront les États-Unis de cette résolution, qui donne un coup de pouce diplomatique au plan d'autonomie. À Alger, l'affirmation sur la chaîne CBS de Steve Witkoff, conseiller de Donald Trump pour le Proche-Orient, selon laquelle un « accord de paix » serait conclu entre l'Algérie et le Maroc « d'ici 60 jours » n'est pas passée inaperçue10. Elle a été très largement perçue comme le début des pressions annoncées. Attaf s'est empressé d'extirper l'Algérie du tête-à-tête avec le Maroc, projeté par le conseiller étatsunien :

Je pense qu'il y a eu confusion entre ce que tentent de faire les États-Unis dans le dossier du Sahara occidental et les relations algéro-marocaines. Je pense qu'il voulait parler de l'initiative américaine, en coopération avec l'ONU, de proposer un plan de résolution de la question sahraouie.

Christopher Ross, envoyé personnel du secrétaire général de l'ONU pour le Sahara occidental (2009–2017), tout en qualifiant la résolution du conseil de sécurité de « recul », a compris autrement : « La prédiction de Steve Witkoff (…) relève, je le crains, de l'utopie. » L'Algérie, a-t-il ajouté, « n'est pas réputée pour céder aux pressions ni pour pratiquer une diplomatie transactionnelle »11.

Anna Theofilopoulou, ancienne conseillère auprès de James Baker, lui-même ancien envoyé personnel au Sahara occidental du secrétaire général de l'ONU (1997-2004), est moins catégorique. Dans une déclaration au média espagnol El Indepediente, le 9 novembre 2025, elle se pose des questions sur le rôle de l'Algérie :

L'ancien régime algérien (…) était très dur, mais il savait ce qu'il faisait. (…) Maintenant, avec Tebboune, je ne sais pas. Je parlais avec un ami, et on riait de la perspective de voir Trump et Boulos, son conseiller pour le Sahara occidental, sur place. Il m'a dit : “Avant, j'aurais dit que les Algériens l'auraient dévoré au petit-déjeuner. Aujourd'hui, j'en suis moins sûr… ”

La résolution du Conseil de sécurité n'étant pas une reconnaissance de jure de la « marocanité » du Sahara occidental, la suite dépendra de l'action — ou non — des États-Unis envers l'Algérie et le Front Polisario, et de la capacité de ces derniers à résister aux pressions de l'administration Trump.

Le 17 novembre, le vote, troublant, de l'Algérie sur la résolution étatsunienne sur Gaza — alors que la Russie et la Chine se sont abstenues — suscite des doutes sur cette capacité. À Alger, certains interprètent ce vote — inhabituellement conciliant envers Washington — comme le signe d'une nouvelle configuration du rapport de force. Face aux critiques et aux dénonciations exprimées sur les réseaux sociaux — malgré les risques encourus dans un pays où une publication sur Facebook peut mener en prison —, la réaction officielle s'est faite très menaçante.

L'agence de presse officielle algérienne APS a rappelé, le 18 novembre, que la Constitution « fait de la politique extérieure un domaine réservé du président de la République, en sa qualité d'unique et seul artisan de la décision politique extérieure, au nom de la Nation algérienne ». Elle a dénoncé des « parties internes » qui se lancent dans une « tentative exécrable d'instrumentaliser la politique extérieure du pays au service de calculs politiciens étriqués ».

Le commentaire affirme que l'État national « ne permettra jamais que sa décision souveraine en matière de politique extérieure soit transformée en outil de marchandages politiques ou partisans, étroits dans leur portée comme dans leur vision ». Le message est clair : silence dans les rangs.


1Organisation des Nations unies, Sahara occidental : le Conseil de sécurité proroge le mandat de la Mission des Nations Unies (Minurso) jusqu'au 31 octobre 2026, sans le vote de l'Algérie, 31 octobre 2025.

2Riyad Hamadi, «  Sahara occidental : Ahmed Attaf démonte la propagande marocaine  », TSA Algérie, 3 novembre 2025.

3Riyad Hamadi, «  Sahara occidental : pourquoi l'Algérie n'a pas participé au vote au Conseil de sécurité  », TSA Algérie, 1er novembre 2025.

4«  Khaled Nezzar : « l'Algérie n'a pas besoin d'un nouvel État à ses frontières »  », Samir Sobh, La Gazette du Maroc, 10 mars 2003.

5NDLR.Noureddine Boukrouh a fondé en 1989 le Parti du renouveau algérien (PRA), d'inspiration salafiste, qu'il a présidé jusqu'en 1999. Sous la présidence d'Abdelaziz Bouteflika, il a été nommé ministre à deux reprises. Après l'arrivée au pouvoir du président Abdelmadjid Tebboune, il a quitté l'Algérie.

6NDLR. «  Le dernier quart d'heure  » est une formule attribuée à Robert Lacoste, ministre résident en Algérie (1956-1958). Lors d'une conférence en 1957, il l'utilisa pour affirmer que le Front de libération nationale (FLN) vivait son «  dernier quart d'heure  » et que la France allait «  gagner dans la dernière ligne droite  ».

7Noureddine Boukrouh, «  Sahara occidental : le dernier quart d'heure  », noureddineboukrouh.com, 19 octobre 2025.

8Riyad Hamadi, «  Maroc — Sahara occidental : l'Algérie prête à soutenir une médiation sous conditions  », TSA Algérie, 18 novembre 2025.

9Samy Injar, «  Le gaz de schiste algérien dans l'équation du plan américain au Sahara occidental  », Maghreb émergent, 22 octobre 2025.

10«  Jared Kushner and Steve Witkoff's extended 60 Minutes interview  », CBS, 19 octobre 2025.

11Christopher Ross, «  A Step Back for Western Sahara  », International Center for Dialogue Initiatives (ICDI), 7 novembre 2025.

Au Sahara occidental, la « pax americana » consacre la victoire du Maroc

Des femmes portant une écharpe colorée et une grande bannière. Ciel dégagé en arrière-plan.

Assiste-t-on à un tournant dans le conflit autour du Sahara Occidental ? Les dernières décisions des Nations unies semblent l'indiquer.

Le 31 octobre 2025, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté une résolution qui reconnaît le plan d'autonomie proposé par Rabat pour le Sahara occidental comme nouvelle référence pour le règlement d'un conflit qui pèse sur le Maghreb depuis 1975. Le texte a été entériné par 11 voix pour, aucune voix contre, et trois abstentions (Russie, Chine et Pakistan). L'Algérie a refusé de participer au vote. Cette adoption traduit l'aboutissement de la stratégie marocaine et laisse en suspens le sort des Sahraouis et du Front Polisario qui les représente.

En décembre 2020, alors qu'il s'apprêtait à achever son premier mandat, le président étatsunien Donald Trump avait reconnu la « marocanité » du Sahara occidental en contrepartie de la normalisation de la relation entre le Maroc et Israël et son intégration aux accords d'Abraham. Cette reconnaissance était importante pour Rabat, qui éprouvait des difficultés à clore ce conflit territorial l'opposant au Front Polisario, appuyé par l'Algérie depuis 1975, qui revendiquait la souveraineté sur l'ancienne colonie espagnole du Sahara.

Rabat avait fini par refuser l'organisation d'un référendum d'autodétermination qui lui aurait fait prendre le risque d'un échec. Dès la fin des années 1990, le Maroc avait opté pour une autonomie accordée aux Sahraouis dans le cadre d'un Maroc souverain, et avait proposé un plan en ce sens en 2007. En 2020, la reconnaissance de la marocanité du Sahara occidental par les États-Unis a fait sauter un verrou. Le Maroc a parié sur le fait qu'elle entraînerait une vague de reconnaissances du même type de nombreux États, lui permettant ainsi une victoire totale sur l'adversaire. Cette stratégie fut en effet payante et de plusieurs pays ont emboité le pas aux États-Unis, que ce soit l'Espagne, l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni, le Portugal, et d'autres encore.

Progressivement, l'option marocaine d'une autonomie au Sahara occidental comme base sérieuse et crédible pour clore ce conflit, a pris le pas sur l'autodétermination qui était au fondement de la revendication du Front Polisario et de l'Algérie. Parrainé par les États-Unis, le texte de la résolution votée au Conseil de sécurité des Nations unies a pour objet de crédibiliser la perspective d'une autonomie du Sahara dans un Maroc souverain.

La paix selon Donald Trump

Les semaines qui ont précédé le vote ont montré l'intérêt de Washington à clore ce conflit, en faveur du Maroc. Le 25 octobre, Steve Witkoff, l'envoyé spécial de Donald Trump pour le Proche-Orient, a ainsi expliqué sur la chaîne étatsunienne CBS que « Washington travaille activement à la conclusion d'un accord de paix entre le Maroc et l'Algérie dont la signature est prévue d'ici deux mois ». Massad Boulos, conseiller du président Trump pour l'Afrique et le Proche-Orient a évoqué le « Sahara marocain » dans le documentaire « Comment le Maroc a mis la main sur le Sahara occidental », publié par le quotidien Le Monde sur sa chaîne YouTube le 2 novembre 2025. Il a confirmé la forte implication de l'administration Trump dans ce dossier. Le président étatsunien entend faire du Maroc et du Sahara occidental un atout stratégique pour Washington au Maghreb. Cette décision s'inscrit dans le prolongement des accords d'Abraham et de la relation désormais instaurée entre Rabat et Tel-Aviv. En arrière-plan, le Trump envisage un partenariat économique avec le Maroc, pays qui lui paraît le plus fiable de la région.

C'est dans ce sens qu'il a encouragé les entreprises étatsuniennes à investir au Sahara occidental. Le 25 septembre 2025, à l'issue d'une réunion avec le ministre marocain des affaires étrangères Nasser Bourita, et en marge de l'Assemblée générale des Nations unies, le secrétaire d'État adjoint des États-Unis, Christopher Landau, a précisé que son pays allait « encourager les entreprises américaines qui souhaitent investir » au Sahara. Il a aussi précisé que le gouvernement fédéral était désormais en mesure d'accorder des prêts et d'aider à réduire les risques liés aux investissements des entreprises privées étatsuniennes par le biais d'agences comme la Société américaine de financement pour le développement international (DFC) et la banque d'import-export des États-Unis1.

De nombreux projets sont envisagés, notamment en matière d'énergies renouvelables, mais aussi en ce qui concerne le développement du tourisme. Toutefois, en vertu du droit international, cette région si prometteuse au plan économique est toujours considérée comme un territoire à décoloniser et le Maroc comme une puissance occupante. La non-résolution de ce conflit devenait un obstacle pour la mise en place du plan Trump, d'où sa volonté de débloquer un conflit paralysé en une opportunité économique et stratégique dans une région où la Chine et la Russie tentent de s'implanter et de gagner du terrain.

Pour y parvenir, Donald Trump considère le plan marocain d'autonomie comme la seule voie. Il entend inclure l'Algérie dans ce projet qui lie prospérité économique et paix, d'où la nécessité de solder le contentieux entre Rabat et Alger qui date de 1962. Les États-Unis pourraient jouer le rôle d'intermédiaire dans cette réconciliation susceptible de modifier la géopolitique de la région. Mais dans cette conception trumpienne de la paix, il n'y a pas de place pour l'autodétermination qui fut au fondement même de la revendication du Front Polisario cinq décennies durant.

L'Algérie dans l'impasse

Au Conseil de sécurité, l'Algérie a refusé de prendre part au vote d'un texte qui appelle à prendre pour base le plan marocain pour le Sahara. Mais les revendications enflammées du droit à l'autodétermination du peuple sahraoui semblent avoir laissé place à la realpolitik. Affaiblie au plan régional et international, l'Algérie tente de se rapprocher de Washington pour consolider un partenariat économique et stratégique. Elle observe également les liens qui se tissent entre Rabat et Moscou pour se convaincre un peu plus que son logiciel idéologique a vieilli. Souhaitant ardemment retrouver sa place d'antan dans les relations internationales, elle profite peut-être de ce moment pour montrer qu'elle est disposée à opérer des revirements majeurs.

La dernière mouture du texte de la résolution a soigneusement été rédigée pour obtenir l'abstention de la Russie et de la Chine, mais également la non-participation au vote de l'Algérie plutôt que son opposition frontale. Le mandat de la Mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental (Minurso) est prorogé d'un an (jusqu'à octobre 2026, alors que le texte initial prévoyait trois mois) et les références à l'autodétermination (« une autodétermination réaliste ») figurent bien dans le texte.

Front Polisario et autodétermination

Marginalisé et menacé par Donald Trump de se voir inscrit sur la liste des mouvements terroristes, le Front Polisario s'est dit prêt à accepter le plan d'autonomie du Maroc, à condition que la population sahraouie l'approuve par référendum. Le 20 octobre, il a présenté une « proposition élargie » au Conseil de sécurité des Nations unies qui comprend trois options : l'indépendance du territoire, son intégration au Maroc et enfin un pacte d'association libre dont il précise qu'il pourrait ressembler à l'offre marocaine d'autonomie. Il a toutefois décidé de ne « participer à aucun processus politique ou négociation fondés sur des propositions visant à légitimer l'occupation militaire illégale du Sahara occidental. »2

Le mouvement a le sentiment d'avoir été abandonné par son parrain algérien, même si le 11 octobre, devant les hauts gradés de l'armée algérienne, le chef de l'État Abdelmadjid Tebboune faisait part des pressions exercées par « des grandes puissances » et affirmait : « Personne ne peut nous menacer, nous n'abandonnerons pas le Sahara occidental. »3.

Le texte de la résolution du Conseil de sécurité précise, dans ce qui ressemble davantage à une contradiction qu'à un consensus, que l'autonomie pourrait (au conditionnel) représenter la « solution la plus praticable ». Les Marocains qui ont fêté ce vote avec joie ne se sont pas beaucoup trompés. Car, même s'il demeure des inconnues liées au sort des Sahraouis ou sur la mise en place de cette autonomie du Sahara dans un Maroc souverain, ce vote est une victoire significative pour Rabat. Il est bien l'aboutissement d'une stratégie consistant à faire accepter par la communauté internationale la souveraineté du Maroc sur le Sahara. Elle a été finalement couronnée de succès grâce au parrain étatsunien. Le 4 novembre 2025, un communiqué du Cabinet royal stipulait que le roi Mohammed VI a décidé de faire du 31 octobre, jour du vote au Conseil de sécurité de l'ONU, une fête nationale sous le nom de « la Fête de l'unité ».


1«  Christopher Landau : “Nous allons encourager les entreprises américaines qui souhaitent investir au Sahara”  », Tel Quel, 25 septembre 2025.

2«  Le Polisario ne participera pas à aucun processus ou négociation devant “légitimer” l'occupation marocaine du Sahara occidental  », Sahara Press Service, 3 novembre 2025.

3Jassim Ahdani, «  Pourquoi l'administration Trump évoque un “accord de paix” imminent sur le Sahara occidental  », Jeune Afrique, 23 octobre 2025.

Palestine — Colombie. Gustavo Petro défie Washington et Tel-Aviv

Deux hommes, l'un en costume et l'autre en tenue traditionnelle, signent un livre ensemble.

Affichant sa solidarité avec Gaza lors d'une marche à New York, le président colombien a vu son visa révoqué. Dénonçant les exécutions extrajudiciaires au Venezuela menées par les États-Unis sous le prétexte de lutter contre le narcotrafic, il essuie des menaces de sanctions économiques. Et s'inscrit dans la continuité des luttes anti-impérialistes.

«  Gustavo Petro est un baron de la drogue qui encourage la production de stupéfiants en Colombie  », a déclaré le président étatsunien Donald Trump sur son réseau Truth Social le 19 octobre. Un mois plus tôt, il avait déjà qualifié le président vénézuélien Nicolás Maduro de «  narcotrafiquant  », justifiant ainsi le déploiement de navires étatsuniens dans les Caraïbes. Depuis le 2 septembre, sept frappes militaires, sans preuve ni mandat, ont été menées sur des navires au large des côtes vénézuéliennes, faisant une trentaine de morts. Le 15 octobre, il annonçait avoir autorisé la CIA à opérer sur le territoire vénézuélien.

Autant d'actes qui illustrent la montée des tensions entre Washington et les gouvernements de gauche d'Amérique du Sud. Celui de Gustavo Petro, figure anti-impérialiste et critique des ingérences étatsuniennes dans la région, est dans le viseur. D'autant que celui-ci s'illustre aussi en pourfendeur coriace de la guerre menée à Gaza par Israël, soutenue par les États-Unis. Et le fait savoir jusque sur le sol étatsunien : le 26 septembre, le président colombien marche en soutien à Gaza dans les rues de Manhattan, à New York. Mégaphone à la main, drapé d'un keffieh et accompagné du chanteur britannique Roger Waters, il salue la foule en arabe, scande des slogans pour la Palestine et déclare qu'il prendra lui-même les armes si nécessaire. Il a ensuite exhorté les soldats étatsuniens à « obéir à l'humanité plutôt qu'à Trump ».

«  Je n'ai pas besoin d'un visa américain  »

L'opposition colombienne a dénoncé un comportement indigne d'un chef d'État et quelques heures plus tard, Washington annonçait la révocation de son visa. Petro a aussitôt répliqué sur X : «  Dire qu'il ne faut pas tirer sur l'humanité n'est pas un crime. Je n'ai pas besoin d'un visa américain.  »

Au-delà des coups d'éclat, Gustavo Petro prend des décisions politiques lourdes d'engagements. Dans la foulée de son homologue brésilien Luiz Inácio Lula da Silva, il est l'un des premiers hommes d'État à accuser Israël de commettre un génocide des Palestiniens, lors d'une déclaration le 20 février 2024. Il rejoint la plainte de l'Afrique du Sud devant la Cour pénale internationale (CPI), consommant, le 1er mai 2024, la rupture des relations diplomatiques de son pays avec Israël. Il a également suspendu les exportations de charbon vers Israël, et cofondé le Groupe de La Haye, une coalition de pays du Sud global engagé dans des «  mesures juridiques et diplomatiques coordonnées  » pour faire respecter le droit international en Palestine, dont il a accueilli une réunion à Bogotá en juillet 2025.

Le 1ᵉʳ octobre 2025, après l'interception par Israël de la flottille humanitaire Sumud — à bord de laquelle se trouvaient deux Colombiennes —, Gustavo Petro annonce sur X l'expulsion immédiate de la délégation diplomatique israélienne en Colombie.

La droite colombienne s'en est vivement indignée, tandis que la gauche a salué ce geste. Une semaine plus tôt, lors de la dernière assemblée générale des Nations unies, son discours a été l'un des plus remarqués sur la question du génocide à Gaza et aussi l'un des plus commentés, notamment dans le monde arabe. Constatant que la diplomatie avait échoué à mettre fin aux crimes israéliens en Palestine, Gustavo Petro a retenu l'option de la lutte armée. Il a ainsi proposé la création d'une force internationale de volontaires, sous l'égide de l'Assemblée générale des Nations unies, et non du Conseil de sécurité dominé par ses cinq membres permanents. Petro a souligné qu'il ne devait pas s'agir de simples Casques bleus, mais d'« une armée puissante composée de pays qui refusent le génocide ». Il a appelé l'Organisation des Nations unies (ONU) à passer de la neutralité proclamée à l'action concrète.

Pour une partie de la gauche, en Colombie comme à l'étranger, Petro, premier président colombien issu de la gauche, incarne un leader du Sud global engagé pour la justice et la défense des peuples opprimés. Mais à dix mois de la fin de son mandat, et dans un pays fragilisé économiquement, sa position divise.

Ses opposants, à l'image de la journaliste et femme politique conservatrice Vicky Dávila, candidate à la présidentielle en 2026, lui reprochent de « se préoccuper davantage du Proche-Orient que de la Colombie ». La droite et l'extrême droite, dans leur volonté de reconquérir le pouvoir, l'accusent d'avoir isolé le pays de ses alliés historiques, les États-Unis et Israël. L'une de leurs principales figures, María Fernanda Cabal, du Centre démocratique, parti national-conservateur, est allée jusqu'à le qualifier de traître : «  Rompre des relations pour des raisons idéologiques et non pour les intérêts de l'État est un acte de trahison envers la nation  », a-t-elle écrit sur X le 2 octobre 2025, après l'expulsion de la délégation diplomatique israélienne.

Unis par la lutte contre l'impérialisme

Dans sa jeunesse, Gustavo Petro a milité au sein du Mouvement du 19 Avril (M-19). Créé 1974, son nom fait référence à la fraude électorale qui a privé le candidat de gauche Gustavo Rojas Pinilla de la victoire à l'élection présidentielle le 19 avril 1970, au profit de son concurrent du Front national, alliance du Parti conservateur et du Parti libéral. Les membres du mouvement de guérilla, dénonçant le verrouillage du pouvoir, avaient choisi la lutte armée pour instaurer une «  véritable démocratie  » et construire une «  patrie libre  ».

Le M-19 s'est toujours tenu aux côtés des peuples arabes et africains dans leurs luttes de libération nationale dans les années 1970. Le mouvement concevait sa propre lutte de manière similaire : une rébellion contre l'impérialisme étatsunien, mais aussi contre le colonialisme interne en Colombie. Le M-19 disait vouloir combattre ce système reposant sur les inégalités, les injustices et la dépossession foncière, pour restituer les droits des majorités et construire un État social et démocratique. Il a d'ailleurs entretenu des liens de collaboration avec l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), le Front Polisario sahraoui et le Congrès national africain (ANC) du Sud-Africain Nelson Mandela.

Lorsqu'il est interrogé sur son attachement à la cause palestinienne, le président colombien met en avant «  l'immense injustice subie par le peuple palestinien depuis 1948  ». «  Dans cette logique, explique l'historienne colombienne Lina Britto, professeure à la Northwestern University à Chicago, la Palestine et la lutte du peuple palestinien s'inscrivent dans la continuité des grandes luttes qui, selon Gustavo Petro, restent inachevées et auxquelles il se sent toujours lié. Petro ne s'est jamais détaché de cet héritage : il cherche aujourd'hui à le réactiver, dans son discours public comme dans sa pratique politique.  »

Le «  cousin  » israélien

En tant qu'ancien membre d'un mouvement armé de gauche, Gustavo Petro a été témoin du rôle d'Israël dans la «  guerre sale  » menée par l'État colombien contre les mouvements socialistes, ainsi que de son appui aux groupes paramilitaires d'extrême droite.

L'historienne Lina Britto rappelle que «  de manière indirecte, dans l'ombre, mais aussi parfois de façon très directe, Israël a été un acteur impliqué dans [le] conflit  » armé colombien, qui, durant cinquante ans, du milieu des années 1960 jusqu'à l'accord de cessez-le-feu définitif en 2016 entre les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et le gouvernement, a impliqué guérillas marxistes, groupes paramilitaires de contre-insurrection et forces armées. Elle précise : « Israël et la Colombie ont entretenu une relation étroite, mais peu visible, car elle s'est développée à travers des canaux techniques et institutionnels, souvent discrets. Peu de gens en ont réellement conscience.  » Elle ajoute : «  En réalité, il s'agissait d'une relation triangulaire entre les États-Unis, Israël et la Colombie.  »

Si les liens entre Israël et la Colombie se sont consolidés au début des années 1980, dans le contexte de la guerre du Liban, ils avaient commencé bien plus tôt en Amérique du Sud. Après la guerre opposant Israël à l'Égypte, la Jordanie et la Syrie en 1967, plusieurs régimes militaires latino-américains, notamment l'Argentine, le Honduras et le Guatemala, ont tissé avec lui des alliances politiques, idéologiques et économiques étroites.

Israël, allié technique de la contre-insurrection

Au début des années 1980, sous la pression de dynamiques internes et internationales, les dictatures du Cône Sud (la zone australe du continent sud-américain) amorcent des transitions démocratiques, tandis que les régimes militaires d'Amérique centrale s'engagent dans des processus de paix. C'est alors que la Colombie entre en scène et devient un nouvel allié : voyant ses partenaires traditionnels s'affaiblir, Israël cherche à élargir son influence dans la région. Au même moment, en Colombie, le narcotrafic s'est déjà enraciné — d'abord avec la marijuana, puis avec la cocaïne. Ces nouveaux pouvoirs illégaux et les classes émergentes qui en tirent profit cherchent à renforcer leurs dispositifs de sécurité pour se protéger des menaces perçues : la guérilla et les mouvements de gauche.

Fort de l'expérience qu'il tire de son propre statut de force d'occupation coloniale, Israël devient un allié stratégique, fournisseur de savoir-faire, de technologies et d'armements. Mais son implication va bien au-delà : il contribue à façonner des structures paramilitaires contre-insurrectionnelles. Des figures comme l'ancien gradé de l'armée israélienne Yaïr Klein ou l'ancien agent du Mossad Rafi Eitan (1926-2019) incarnent cette collaboration entre formation de groupes armés, ventes d'armes et conseils à l'État. Le premier, à travers sa société de mercenaires Hod Hahanit (Fer de lance, en hébreu), a notamment formé les frères Carlos et Fidel Castaño, créateurs des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), l'une des organisations paramilitaires les plus sanguinaires de Colombie1. Le second a été conseiller du président Virgilio Barco Vargas (1986-1990) et a élaboré pour lui un plan visant à décimer l'Union patriotique (UP), un parti créé en 1985 et réunissant d'anciens guérilleros des FARC, des militants du Parti communiste et des membres de la société civile. Selon une enquête de la Cour interaméricaine des droits de l'homme, lancée en 2021, quelque 6 000 militants ont été assassinés ou ont disparu.

Comme le souligne Lina Britto, «  cette histoire révèle une compatibilité idéologique entre certaines droites colombiennes et israéliennes qui, dans le contexte des années 1980, se sont rencontrées et ont noué des liens durables de coopération et de soutien mutuel  ». Depuis lors, Israël est demeuré un partenaire clé de la Colombie. Au début des années 2000, sous la présidence du conservateur Álvaro Uribe, cette relation s'est encore renforcée dans le cadre de la politique de «  sécurité démocratique  », faisant de la Colombie un important client des technologies militaires israéliennes.

Ainsi, pour Lina Britto, lorsque Gustavo Petro parle d'Israël, il ne se réfère pas à un acteur lointain, mais à un partenaire de longue date — presque «  un cousin  » — avec lequel la Colombie entretient des liens économiques, militaires et politiques profonds.

Dans ce contexte, Petro, fidèle à son idéologie et à son parcours, s'aligne naturellement du côté de la Palestine et défend la souveraineté d'une Colombie que son voisin du Nord cherche ouvertement à déstabiliser. Une attitude qui rappelle les heures les plus sombres de l'ingérence étatsunienne dans les affaires internes de la région, lorsqu'il s'agissait de favoriser des gouvernements dociles, en ligne avec les intérêts de Washington. La droite colombienne, pour sa part, demeure fidèle à cette alliance avec les États-Unis et Israël. Les élections prévues en mai 2026 seront déterminantes.


1NDLR. En 2001, le gouvernement colombien a jugé Yair Klein et l'a condamné à 11 ans de prison pour avoir «  instruit et entretenu des camps pour participer à la formation de groupes terroristes  ». En 2007, il est arrêté à Moscou sur la base d'un mandat émis par Interpol. Sa demande d'extradition par la Colombie a été rejetée par la Cour européenne des droits de l'homme, qui a estimé que la Colombie ne pouvait garantir sa sécurité physique.

Palestine. En Cisjordanie, la brutalité des colons en roue libre

Par : Jean Stern
L'image montre un paysage rural avec un arbre olivier au premier plan. Cet olivier, avec ses branches étendues, surplombe une vallée. En arrière-plan, on peut voir un village ou une petite ville, probablement construite sur des collines, entourée de terres agricoles. Le ciel est clair et ensoleillé, ce qui donne une belle lumière à la scène. Le terrain est rocheux et légèrement aride, typique de certaines régions méditerranéennes.

Actualisation : Plus de 150 attaques de colons contre des agriculteurs palestiniens ont été recensées en marge de la récolte des olives qui a commencé début octobre 2025.
Dans les territoires occupés, le harcèlement des colons et de l'armée est toujours plus terrible : des centaines de morts, des milliers d'agressions, des pillages sévères. Rencontres, en ce début 2025, en compagnie d'une délégation de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), avec des Palestiniens victimes de la volonté israélienne d'annexion.

De notre envoyé spécial en Palestine

En ces premiers jours de 2025, je parcours les routes de Palestine au pas de charge. Enfin, certaines routes. À côté du réseau traditionnel aux tracés antiques, comme souvent au Proche-Orient, les routes réservées aux colons transpercent le paysage, surélevées, grillagées, vidéosurveillées. Menaçantes, nombreuses et rapides, ces voies prioritaires rendent l'apartheid pratique, comme une application de transport. Ce paysage palestinien fragmenté, gravement altéré par la colonisation, les blocs de béton, les tourbillons de poussière, les traces de destructions, je le connais, je l'ai parcouru maintes fois ces dernières années. Pourquoi la Palestine semble plus moche, sale, triste qu'au printemps dernier. L'injustice y crève les yeux, étouffe comme le souffle de l'enfer. Ces voies de la discrimination sont laides. Elles sont un des signes qu'en Palestine tout s'enfonce dans l'inacceptable. L'indifférence du monde devrait donner à pleurer, si cela servait à soulager ma colère.

Les faits ne laissent aucun répit. Exécutions sommaires, passages à tabac, incendies de maison, destructions de fermes, saccages de terre, arrestations arbitraires… Responsables de cette rengaine quotidienne : des colons organisés en milices armées par le gouvernement et des soldats acteurs de la répression, complices des horreurs des dits-colons. Ce qui se déroule dans les profondeurs de la Palestine est « de pire en pire ». Tout le monde me le dit.

Pour la délégation de la FIDH que j'accompagne, la diplomatie de l'accolade est le signe de partage et de solidarité. Celles et ceux que l'on rencontre se forcent à sourire mais ont envie de hurler. « Comment vous-dites déjà ? Pénible [en français]  », tente de plaisanter un homme dont le regard a perdu toute confiance, tandis qu'il étreint nos mains.

Cinq attaques par jour en moyenne

Les colons israéliens partagent les idéaux de l'extrême droite suprémaciste et religieuse mondiale. Ils combattent les Arabes, ce qui revient à chasser les Palestiniens (musulmans et chrétiens) de Cisjordanie. Pauvres, riches, paysans, bourgeois, citadins, ruraux. Les milices des colons ne font « plus de quartier », c'est leur mot d'ordre général. Ils auraient tort de se gêner, puisqu'ils sont encouragés par deux des plus puissants ministres de Benyamin Nétanyahou, Itamar Ben Gvir — qui a quitté la coalition gouvernementale suite à l'accord de cessez-le-feu à Gaza — et Bezalel Smotrich, eux-mêmes colons, comme onze des 29 ministres de l'actuel gouvernement. Un permis de massacrer délivré par des ministres, rabbins et généraux, dans une Sainte Trinité mortifère.

Entre le 7 octobre 2023 et le 7 octobre 2024, 1 654 attaques contre des civils palestiniens, perpétrées par des colons, ont été répertoriées dans les territoires palestiniens, soit presque cinq par jour, selon l'OCHA, le bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires. Résultat : 722 Palestiniens ont été tués « dans le contexte de l'occupation » sur la même période à Jérusalem-Est et dans les territoires, précise l'organisme onusien1. Et les attaques de colons se sont intensenfiés ces dernières heures, notamment à Al-Funduq et Jinsafut, deux villages situés à l'est de Qalqilya.

Certains Palestiniens, notamment à Jénine, ont quant à eux été tués par la police palestinienne, gangrenée par une complicité sécuritaire avec Israël qui écœure les Palestiniens. « Aidez-nous à nous débarrasser du Hamas et du Fatah », supplie un bourgeois de Ramallah. Des Palestiniens les jugent comme des pions dans les mains d'Israël, prêts à les sacrifier pour leurs intérêts idéologiques et économiques. « Et nous, on compte les disparus, on n'arrive même plus à dresser les listes de nos morts, déplore un Palestinien. On est des parias, les oubliés de l'humanité. » Un homme, croisé à Bethléem, n'a pas envie de parler de ses 18 ans passés en prison. Il y a plus de 5 000 prisonniers politiques palestiniens détenus par Israël. Selon l'ONG Addameer, on comptait 3 376 détenus administratifs au 7 janvier 2025 contre « seulement » 1 264 en septembre 2023.

Les Palestiniens tout le temps observés

En outre, les territoires sont quasi bouclés. L'UNRWA, l'agence onusienne en charge des réfugiés, a été mise hors circuit par Israël. Un scandale politique et humanitaire de plus. Sa petite permanence à l'entrée du camp Ayda, à Bethléem, est fermée pour une durée indéterminée. Non loin de là, l'hôtel de Banksy prend la poussière. Seuls le hall et le petit musée de l'Occupation sont ouverts, mais personne n'y passe plus, les bobos australiens se sont évanouis. Ils débarquaient couverts de lin en Uber Berline et descendaient des cocktails sur la terrasse face au mur. Mais au moins ils venaient. Comme les pèlerins, totalement absents ces temps-ci, après le long coup d'arrêt du Covid. Bethléem se meure en sourdine et des malheureux vendent de misérables souvenirs aux rares étrangers de passage.

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Entrance to Camp Ayda, Bethlehem.

Un homme du camp d'Ayda, très sympathique, affable, d'une courtoisie répandue en Palestine, sourit tristement. Pour lui, la Palestine ne répond pas à la brutalité de l'occupant. « Depuis le début de la guerre à Gaza, on est bien obligés de se poser des questions sur notre mobilisation. On est trop faibles face à l'armée israélienne. Jeter des pierres sur des soldats n'est pas suffisant. » Il pense que les jeunes de Naplouse et de Jénine ont eu raison, les gens du Hamas aussi. Le temps des armes est venu. De plus en plus de Palestiniens s'interrogent.

Les colons, eux, ne doutent pas. Ils ont les armes, et s'en servent. Tous comme les soldats.

L'homme raconte la mort d'un enfant palestinien le 10 novembre 2023, dans la rue, devant tout le monde, transpercé par la balle d'un sniper. Les soldats ont embarqué le cadavre du garçon et l'ont rendu le lendemain à son père. Un peu plus loin, dans un repli du mur de séparation qui longe le camp, une base militaire israélienne, avec en permanence une vingtaine de soldats, nous observe. Ici, les Palestiniens sont tout le temps observés. Le jour venu d'un nouveau départ, qu'exigent les colons messianiques et leurs ministres, d'une nouvelle Nakba qui semble presque écrite, l'armée saura où trouver les valises pour accélérer le mouvement.

Nuits de barbarie

Malgré ses multiples fronts, cette armée a renforcé sa présence dans les territoires. Elle n'a nulle intention de « cesser-le-feu » en Cisjordanie. Elle reprend en main les checkpoints et multiplient les patrouilles, et laisse circuler les vendredis des hordes d'adolescents colons de 16 ans et moins. Ils disposent de cocktails Molotov et de gourdins. Les plus âgés qui les encadrent ont des armes. Ils boivent de l'alcool et attaquent dans l'ivresse, hurlant à la mort dans leurs nuits de barbarie. Ces instants effrayants sont saisis par les caméras de surveillance installées par l'ONG B'tselem et d'autres organisations des droits humains, comme Al-Haq.

Une victime, un bédouin, montre ses plaies encore purulentes infligées par des colons quatre jours plus tôt, vendredi 4 janvier 2025. Khaled Najjar, 71 ans, a l'allure épuisée d'un vieillard mais le regard pétillant. Il dénude son ventre, dévoilant une énorme boule noire. Il vit dans un hameau de Masafer Yatta, là même où a été tourné No Other Land. Au milieu de la nuit, les colons l'ont arraché à sa maison, qui avait été démolie par l'armée à plusieurs reprises. « Ils étaient trois au quatre, ils m'ont jeté au sol et ont commencé à me battre. » Ils avaient au préalable détruit la caméra d'observation installée par B'tselem.

Sur cette image, on voit un homme âgé assis sur une chaise en plastique. Il porte un vêtement traditionnel et un foulard sur la tête. Son visage affiche un sourire chaleureux. À côté de lui, un jeune garçon portant un sweat à capuche et des jeans regarde vers le bas. En arrière-plan, on aperçoit un mur et un réservoir d
Masafer Yatta. Khaled Najjar

Khaled a passé deux jours à l'hôpital, et ce n'est pas la première fois. « Je ne compte plus les fois où j'ai été blessé, j'ai passé des mois à l'hôpital. » Non loin, Bassel Adra, l'un des coréalisateurs de No Other Land, soupire. « Cela n'a pas commencé avec le 7 octobre, mais le harcèlement des colons est de pis en pis. Les autorités ne font rien pour le faire cesser. » Il est beau, triste, sympathique : ses combats sont là, sous nos yeux.

Face à nous, à quelques centaines de mètres, se trouve la colonie, anciennement « poste avancé », de Regavim. Et sur une autre hauteur, tout près de la maison de Khaled Najjar, un kiosque à musique a été édifié. Sur cette position dominante, les colons se retrouvent avant de passer à l'attaque, mettent la musique à fond, boivent, chantent et dansent.

À Jérusalem, les mêmes colons et leurs amis dansent parfois dans la rue, devant la gare Centrale, accompagnés de leur musique pop biblique et guerrière. Un passant, hors de lui, les traite de « fascistes ». Sa colère glisse sur la foule. Le tramway, un autre symbole de la colonisation2, file dans la nuit. Il est à peine 23h, il ne transporte que de jeunes hommes pieux, farfadets farouches d'un autre temps, des gens parfois patibulaires, parfois juste fatigués, mais tous armés. Il y a aussi des soldat.e.s en armes qui soupirent les yeux au ciel. Rien ne va pour eux. Tout messianique qu'il soit, le bidasse israélien n'ignore pas que son destin est de finir en chair à canon. Des généraux et des rabbins nationaux-religieux hystériques lui disent toute la journée « Meurs pour Dieu et la patrie ! ». Le malheur des Palestiniens ne compte pas. Ou, pour être plus près de la vérité, ils s'en félicitent.

Ben Gvir et Smotrich ont la haute main sur les affaires militaires, civiles et financières des territoires occupés palestiniens3. Ces proconsuls ricanent de leurs volontés meurtrières sur des télévisions de propagande, ébahis de voir à quel point les « alliés » d'Israël les laissent tranquilles. En outre, des rabbins les bénissent. Le « plus de quartier », c'est eux, repris par des milliers de personnes armées par Ben Gvir et Smotrich. Ils méritent l'un et l'autre la Cour pénale internationale (CPI) pour leurs appels répétés aux meurtres et aux pillages. D'ailleurs, le ministre de la Défense, Israël Katz vient pour sa part de faire libérer la poignée de colons, seize au total, qui étaient en détention administrative. Ils seront utiles a précisé ce ministre pour « renforcer et encourager le mouvement des implantations ». On ne serait être plus clair dans la délivrance du permis de tuer. Ces gens suivent leurs méfaits depuis leurs limousines blindées et climatisées, sillonnant des routes réservées. Leur vision du monde est en train d'anéantir la Palestine, sa douceur un peu brumeuse, les vapeurs de la Mer morte.

« On reconstruira »

Tous les Palestiniens ne vivent pas dans le dénuement des bédouins du sud. Turmus Ayya, un gros bourg de 3 000 résidents environ, au nord de Ramallah, a la caractéristique d'être peuplé à 80 % de Palestiniens ayant la nationalité américaine. Fortune faite aux États-Unis, ils reviennent et se bâtissent de gigantesques maisons entourées de précieux jardins tirés au cordeau. Parfois, ils financent une mosquée aussi chic qu'une synagogue de Beverly Hills. L'un d'eux, très élégant avec son blouson en daim et son pantalon à plis, a travaillé comme avocat en Californie. « Je suis revenu pour m'installer mais aussi pour résister », affirme-t-il avec sa courtoisie old fashion.

Il nous entraîne sur les hauteurs de la localité. On grimpe au cœur de la Palestine ancestrale, faite de champs d'oliviers tortueux et d'herbes folles incrustées entre les pierres. Deux jours avant notre passage, le 6 janvier 2025, un pavillon d'été construit au sommet d'une colline était incendié par les colons. Jouissant d'une vue magnifique, cette bâtisse récente de vastes dimensions faisait face à la colonie de Shilo, établie en 1979 sur des terres confisquées à Turmus Ayya, et qui compte 5 000 habitants. « On se retrouvait dans cette maison pour des occasions spéciales, avec de quoi s'amuser pour tout le monde », raconte le Palestino-américain. Il n'a pas besoin de grands discours pour afficher sa détermination : « On reconstruira. »

Cela ne sera pas forcément simple. Il n'ignore pas qu'en contrebas, dans la vallée, les bâtiments de Shilo s'étendent, s'approchent des merveilleux petits palais de Turmus Ayya. Plus de quarante maisons y ont été attaquées et parfois incendiées ces derniers mois. C'est l'annexion en cours qui inquiète tant, ce 20 janvier, António Guterres, le secrétaire général des Nations unies. Maison par maison, champ après champ « une très grave violation du droit international », a mis en garde António Guterres. Comme à Gaza, tout est écrit, tout avance. Le sentiment de rage et de colère me poursuit, devant tant d'aveuglement et de complaisance à l'égard de criminels patentés.

Beita, convoitée par les colons

Sur la route de Naplouse, je retrouve Beita, où je me suis déjà rendu au printemps 2022. La population s'opposait frontalement aux colons qui, chaque vendredi, venaient les harceler. Quand une nouvelle colonie, Eyvatar, sur le mont Sabih, avait commencé à s'implanter près de Beita en 2021, les habitants s'étaient soulevés. Il y avait eu dix morts au cours de manifestations. Les colons d'Eyvatar avaient été évacués, mais sont revenus en 2022.

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Mosa Soutan's son in front of their house

Avec 12 500 habitants, Beita est une commune aux contours compliqués, avec de nombreux vallons fertiles comptant des points d'eau qui attisent les convoitises des colons. Une dizaine de colonies, de tailles diverses, entourent Beita. Et depuis le 7 octobre, les affrontements sont incessants, et ont fait plus d'une dizaine de victimes. Sur une hauteur de Beita, Aysenur Ezgi Eygi, militante américano-turque, a été tuée par un sniper de l'armée le 6 septembre 2024. La jeune femme de 26 ans manifestait contre les colons. Ici aussi, « tout s'est aggravé depuis le 7 octobre », dit un habitant. Les morts, les destructions, le harcèlement.

Mosad Soufan a le malheur d'avoir sa ferme de Beita située à flanc de coteau, en contrebas de la colonie en pleine expansion de Yitzhar. À quelques mètres de ses fenêtres, une route neuve monte à la colonie, impeccable trait de velours presque fictionnel dans ce rude paysage. Pour aller à sa rencontre, on a dû monter un chemin pierreux, déplacer de lourdes pierres que les colons venaient de déposer pour isoler Mosad et sa famille. « Ils étaient là il y a deux heures, et ils nous observent », explique-t-il. Mosad raconte ensuite les nombreuses avanies subies par sa famille depuis des années. Il montre sur son téléphone les captures d'écran d'un groupe de colons qui se qualifient de « chasseurs de nazis ». Ils ont mis une cible sur son visage. Son chien, sympathique bâtard aux fines jambes, arrive en se traînant, abattu. « Les colons ont tenté de l'empoisonner, il y a deux jours », dit Mosad, s'excusant presque de tant de brutalité. Sur l'horizon orangé du crépuscule, nombre de lumières sont autant de promesses que de menaces. Mosad les connaît. C'est bientôt l'heure de se boucler pour la nuit. Jusqu'à la prochaine alerte.

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Message to one of the groups of «  Nazi hunters  » targeting Mosad Soufan and geo-locating his house

1De nombreuses données sont disponibles sur le site de la plateforme des ONG pour la Palestine, qui a collecté des données pour cet article.

2NDLR. Le réseau de tramway construit à Jérusalem par Israël relie de manière illégale Jérusalem-Ouest aux colonies israéliennes implantées sur les terres palestiniennes de Jérusalem-Est. Deux entreprises françaises sont impliquées dans son développement : Alstom et Engis rail.

3Lire à ce propos cet article qui pointe le coût des hausses des ressources des colonies : Pascal Brunel, «  Israël : le financement des colonies de Cisjordanie déclenche une polémique  », Les Échos, 28 novembre 2023.

Au Sahara occidental, la « pax americana » consacre la victoire du Maroc

Des femmes portant une écharpe colorée et une grande bannière. Ciel dégagé en arrière-plan.

Assiste-t-on à un tournant dans le conflit autour du Sahara Occidental ? Les dernières décisions des Nations unies semblent l'indiquer.

Le 31 octobre 2025, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté une résolution qui reconnaît le plan d'autonomie proposé par Rabat pour le Sahara occidental comme nouvelle référence pour le règlement d'un conflit qui pèse sur le Maghreb depuis 1975. Le texte a été entériné par 11 voix pour, aucune voix contre, et trois abstentions (Russie, Chine et Pakistan). L'Algérie a refusé de participer au vote. Cette adoption traduit l'aboutissement de la stratégie marocaine et laisse en suspens le sort des Sahraouis et du Front Polisario qui les représente.

En décembre 2020, alors qu'il s'apprêtait à achever son premier mandat, le président étatsunien Donald Trump avait reconnu la « marocanité » du Sahara occidental en contrepartie de la normalisation de la relation entre le Maroc et Israël et son intégration aux accords d'Abraham. Cette reconnaissance était importante pour Rabat, qui éprouvait des difficultés à clore ce conflit territorial l'opposant au Front Polisario, appuyé par l'Algérie depuis 1975, qui revendiquait la souveraineté sur l'ancienne colonie espagnole du Sahara.

Rabat avait fini par refuser l'organisation d'un référendum d'autodétermination qui lui aurait fait prendre le risque d'un échec. Dès la fin des années 1990, le Maroc avait opté pour une autonomie accordée aux Sahraouis dans le cadre d'un Maroc souverain, et avait proposé un plan en ce sens en 2007. En 2020, la reconnaissance de la marocanité du Sahara occidental par les États-Unis a fait sauter un verrou. Le Maroc a parié sur le fait qu'elle entraînerait une vague de reconnaissances du même type de nombreux États, lui permettant ainsi une victoire totale sur l'adversaire. Cette stratégie fut en effet payante et de plusieurs pays ont emboité le pas aux États-Unis, que ce soit l'Espagne, l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni, le Portugal, et d'autres encore.

Progressivement, l'option marocaine d'une autonomie au Sahara occidental comme base sérieuse et crédible pour clore ce conflit, a pris le pas sur l'autodétermination qui était au fondement de la revendication du Front Polisario et de l'Algérie. Parrainé par les États-Unis, le texte de la résolution votée au Conseil de sécurité des Nations unies a pour objet de crédibiliser la perspective d'une autonomie du Sahara dans un Maroc souverain.

La paix selon Donald Trump

Les semaines qui ont précédé le vote ont montré l'intérêt de Washington à clore ce conflit, en faveur du Maroc. Le 25 octobre, Steve Witkoff, l'envoyé spécial de Donald Trump pour le Proche-Orient, a ainsi expliqué sur la chaîne étatsunienne CBS que « Washington travaille activement à la conclusion d'un accord de paix entre le Maroc et l'Algérie dont la signature est prévue d'ici deux mois ». Massad Boulos, conseiller du président Trump pour l'Afrique et le Proche-Orient a évoqué le « Sahara marocain » dans le documentaire « Comment le Maroc a mis la main sur le Sahara occidental », publié par le quotidien Le Monde sur sa chaîne YouTube le 2 novembre 2025. Il a confirmé la forte implication de l'administration Trump dans ce dossier. Le président étatsunien entend faire du Maroc et du Sahara occidental un atout stratégique pour Washington au Maghreb. Cette décision s'inscrit dans le prolongement des accords d'Abraham et de la relation désormais instaurée entre Rabat et Tel-Aviv. En arrière-plan, le Trump envisage un partenariat économique avec le Maroc, pays qui lui paraît le plus fiable de la région.

C'est dans ce sens qu'il a encouragé les entreprises étatsuniennes à investir au Sahara occidental. Le 25 septembre 2025, à l'issue d'une réunion avec le ministre marocain des affaires étrangères Nasser Bourita, et en marge de l'Assemblée générale des Nations unies, le secrétaire d'État adjoint des États-Unis, Christopher Landau, a précisé que son pays allait « encourager les entreprises américaines qui souhaitent investir » au Sahara. Il a aussi précisé que le gouvernement fédéral était désormais en mesure d'accorder des prêts et d'aider à réduire les risques liés aux investissements des entreprises privées étatsuniennes par le biais d'agences comme la Société américaine de financement pour le développement international (DFC) et la banque d'import-export des États-Unis1.

De nombreux projets sont envisagés, notamment en matière d'énergies renouvelables, mais aussi en ce qui concerne le développement du tourisme. Toutefois, en vertu du droit international, cette région si prometteuse au plan économique est toujours considérée comme un territoire à décoloniser et le Maroc comme une puissance occupante. La non-résolution de ce conflit devenait un obstacle pour la mise en place du plan Trump, d'où sa volonté de débloquer un conflit paralysé en une opportunité économique et stratégique dans une région où la Chine et la Russie tentent de s'implanter et de gagner du terrain.

Pour y parvenir, Donald Trump considère le plan marocain d'autonomie comme la seule voie. Il entend inclure l'Algérie dans ce projet qui lie prospérité économique et paix, d'où la nécessité de solder le contentieux entre Rabat et Alger qui date de 1962. Les États-Unis pourraient jouer le rôle d'intermédiaire dans cette réconciliation susceptible de modifier la géopolitique de la région. Mais dans cette conception trumpienne de la paix, il n'y a pas de place pour l'autodétermination qui fut au fondement même de la revendication du Front Polisario cinq décennies durant.

L'Algérie dans l'impasse

Au Conseil de sécurité, l'Algérie a refusé de prendre part au vote d'un texte qui appelle à prendre pour base le plan marocain pour le Sahara. Mais les revendications enflammées du droit à l'autodétermination du peuple sahraoui semblent avoir laissé place à la realpolitik. Affaiblie au plan régional et international, l'Algérie tente de se rapprocher de Washington pour consolider un partenariat économique et stratégique. Elle observe également les liens qui se tissent entre Rabat et Moscou pour se convaincre un peu plus que son logiciel idéologique a vieilli. Souhaitant ardemment retrouver sa place d'antan dans les relations internationales, elle profite peut-être de ce moment pour montrer qu'elle est disposée à opérer des revirements majeurs.

La dernière mouture du texte de la résolution a soigneusement été rédigée pour obtenir l'abstention de la Russie et de la Chine, mais également la non-participation au vote de l'Algérie plutôt que son opposition frontale. Le mandat de la Mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental (Minurso) est prorogé d'un an (jusqu'à octobre 2026, alors que le texte initial prévoyait trois mois) et les références à l'autodétermination (« une autodétermination réaliste ») figurent bien dans le texte.

Front Polisario et autodétermination

Marginalisé et menacé par Donald Trump de se voir inscrit sur la liste des mouvements terroristes, le Front Polisario s'est dit prêt à accepter le plan d'autonomie du Maroc, à condition que la population sahraouie l'approuve par référendum. Le 20 octobre, il a présenté une « proposition élargie » au Conseil de sécurité des Nations unies qui comprend trois options : l'indépendance du territoire, son intégration au Maroc et enfin un pacte d'association libre dont il précise qu'il pourrait ressembler à l'offre marocaine d'autonomie. Il a toutefois décidé de ne « participer à aucun processus politique ou négociation fondés sur des propositions visant à légitimer l'occupation militaire illégale du Sahara occidental. »2

Le mouvement a le sentiment d'avoir été abandonné par son parrain algérien, même si le 11 octobre, devant les hauts gradés de l'armée algérienne, le chef de l'État Abdelmadjid Tebboune faisait part des pressions exercées par « des grandes puissances » et affirmait : « Personne ne peut nous menacer, nous n'abandonnerons pas le Sahara occidental. »3.

Le texte de la résolution du Conseil de sécurité précise, dans ce qui ressemble davantage à une contradiction qu'à un consensus, que l'autonomie pourrait (au conditionnel) représenter la « solution la plus praticable ». Les Marocains qui ont fêté ce vote avec joie ne se sont pas beaucoup trompés. Car, même s'il demeure des inconnues liées au sort des Sahraouis ou sur la mise en place de cette autonomie du Sahara dans un Maroc souverain, ce vote est une victoire significative pour Rabat. Il est bien l'aboutissement d'une stratégie consistant à faire accepter par la communauté internationale la souveraineté du Maroc sur le Sahara. Elle a été finalement couronnée de succès grâce au parrain étatsunien. Le 4 novembre 2025, un communiqué du Cabinet royal stipulait que le roi Mohammed VI a décidé de faire du 31 octobre, jour du vote au Conseil de sécurité de l'ONU, une fête nationale sous le nom de « la Fête de l'unité ».


1«  Christopher Landau : “Nous allons encourager les entreprises américaines qui souhaitent investir au Sahara”  », Tel Quel, 25 septembre 2025.

2«  Le Polisario ne participera pas à aucun processus ou négociation devant “légitimer” l'occupation marocaine du Sahara occidental  », Sahara Press Service, 3 novembre 2025.

3Jassim Ahdani, «  Pourquoi l'administration Trump évoque un “accord de paix” imminent sur le Sahara occidental  », Jeune Afrique, 23 octobre 2025.

Palestine — Colombie. Gustavo Petro défie Washington et Tel-Aviv

Deux hommes, l'un en costume et l'autre en tenue traditionnelle, signent un livre ensemble.

Affichant sa solidarité avec Gaza lors d'une marche à New York, le président colombien a vu son visa révoqué. Dénonçant les exécutions extrajudiciaires au Venezuela menées par les États-Unis sous le prétexte de lutter contre le narcotrafic, il essuie des menaces de sanctions économiques. Et s'inscrit dans la continuité des luttes anti-impérialistes.

«  Gustavo Petro est un baron de la drogue qui encourage la production de stupéfiants en Colombie  », a déclaré le président étatsunien Donald Trump sur son réseau Truth Social le 19 octobre. Un mois plus tôt, il avait déjà qualifié le président vénézuélien Nicolás Maduro de «  narcotrafiquant  », justifiant ainsi le déploiement de navires étatsuniens dans les Caraïbes. Depuis le 2 septembre, sept frappes militaires, sans preuve ni mandat, ont été menées sur des navires au large des côtes vénézuéliennes, faisant une trentaine de morts. Le 15 octobre, il annonçait avoir autorisé la CIA à opérer sur le territoire vénézuélien.

Autant d'actes qui illustrent la montée des tensions entre Washington et les gouvernements de gauche d'Amérique du Sud. Celui de Gustavo Petro, figure anti-impérialiste et critique des ingérences étatsuniennes dans la région, est dans le viseur. D'autant que celui-ci s'illustre aussi en pourfendeur coriace de la guerre menée à Gaza par Israël, soutenue par les États-Unis. Et le fait savoir jusque sur le sol étatsunien : le 26 septembre, le président colombien marche en soutien à Gaza dans les rues de Manhattan, à New York. Mégaphone à la main, drapé d'un keffieh et accompagné du chanteur britannique Roger Waters, il salue la foule en arabe, scande des slogans pour la Palestine et déclare qu'il prendra lui-même les armes si nécessaire. Il a ensuite exhorté les soldats étatsuniens à « obéir à l'humanité plutôt qu'à Trump ».

«  Je n'ai pas besoin d'un visa américain  »

L'opposition colombienne a dénoncé un comportement indigne d'un chef d'État et quelques heures plus tard, Washington annonçait la révocation de son visa. Petro a aussitôt répliqué sur X : «  Dire qu'il ne faut pas tirer sur l'humanité n'est pas un crime. Je n'ai pas besoin d'un visa américain.  »

Au-delà des coups d'éclat, Gustavo Petro prend des décisions politiques lourdes d'engagements. Dans la foulée de son homologue brésilien Luiz Inácio Lula da Silva, il est l'un des premiers hommes d'État à accuser Israël de commettre un génocide des Palestiniens, lors d'une déclaration le 20 février 2024. Il rejoint la plainte de l'Afrique du Sud devant la Cour pénale internationale (CPI), consommant, le 1er mai 2024, la rupture des relations diplomatiques de son pays avec Israël. Il a également suspendu les exportations de charbon vers Israël, et cofondé le Groupe de La Haye, une coalition de pays du Sud global engagé dans des «  mesures juridiques et diplomatiques coordonnées  » pour faire respecter le droit international en Palestine, dont il a accueilli une réunion à Bogotá en juillet 2025.

Le 1ᵉʳ octobre 2025, après l'interception par Israël de la flottille humanitaire Sumud — à bord de laquelle se trouvaient deux Colombiennes —, Gustavo Petro annonce sur X l'expulsion immédiate de la délégation diplomatique israélienne en Colombie.

La droite colombienne s'en est vivement indignée, tandis que la gauche a salué ce geste. Une semaine plus tôt, lors de la dernière assemblée générale des Nations unies, son discours a été l'un des plus remarqués sur la question du génocide à Gaza et aussi l'un des plus commentés, notamment dans le monde arabe. Constatant que la diplomatie avait échoué à mettre fin aux crimes israéliens en Palestine, Gustavo Petro a retenu l'option de la lutte armée. Il a ainsi proposé la création d'une force internationale de volontaires, sous l'égide de l'Assemblée générale des Nations unies, et non du Conseil de sécurité dominé par ses cinq membres permanents. Petro a souligné qu'il ne devait pas s'agir de simples Casques bleus, mais d'« une armée puissante composée de pays qui refusent le génocide ». Il a appelé l'Organisation des Nations unies (ONU) à passer de la neutralité proclamée à l'action concrète.

Pour une partie de la gauche, en Colombie comme à l'étranger, Petro, premier président colombien issu de la gauche, incarne un leader du Sud global engagé pour la justice et la défense des peuples opprimés. Mais à dix mois de la fin de son mandat, et dans un pays fragilisé économiquement, sa position divise.

Ses opposants, à l'image de la journaliste et femme politique conservatrice Vicky Dávila, candidate à la présidentielle en 2026, lui reprochent de « se préoccuper davantage du Proche-Orient que de la Colombie ». La droite et l'extrême droite, dans leur volonté de reconquérir le pouvoir, l'accusent d'avoir isolé le pays de ses alliés historiques, les États-Unis et Israël. L'une de leurs principales figures, María Fernanda Cabal, du Centre démocratique, parti national-conservateur, est allée jusqu'à le qualifier de traître : «  Rompre des relations pour des raisons idéologiques et non pour les intérêts de l'État est un acte de trahison envers la nation  », a-t-elle écrit sur X le 2 octobre 2025, après l'expulsion de la délégation diplomatique israélienne.

Unis par la lutte contre l'impérialisme

Dans sa jeunesse, Gustavo Petro a milité au sein du Mouvement du 19 Avril (M-19). Créé 1974, son nom fait référence à la fraude électorale qui a privé le candidat de gauche Gustavo Rojas Pinilla de la victoire à l'élection présidentielle le 19 avril 1970, au profit de son concurrent du Front national, alliance du Parti conservateur et du Parti libéral. Les membres du mouvement de guérilla, dénonçant le verrouillage du pouvoir, avaient choisi la lutte armée pour instaurer une «  véritable démocratie  » et construire une «  patrie libre  ».

Le M-19 s'est toujours tenu aux côtés des peuples arabes et africains dans leurs luttes de libération nationale dans les années 1970. Le mouvement concevait sa propre lutte de manière similaire : une rébellion contre l'impérialisme étatsunien, mais aussi contre le colonialisme interne en Colombie. Le M-19 disait vouloir combattre ce système reposant sur les inégalités, les injustices et la dépossession foncière, pour restituer les droits des majorités et construire un État social et démocratique. Il a d'ailleurs entretenu des liens de collaboration avec l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), le Front Polisario sahraoui et le Congrès national africain (ANC) du Sud-Africain Nelson Mandela.

Lorsqu'il est interrogé sur son attachement à la cause palestinienne, le président colombien met en avant «  l'immense injustice subie par le peuple palestinien depuis 1948  ». «  Dans cette logique, explique l'historienne colombienne Lina Britto, professeure à la Northwestern University à Chicago, la Palestine et la lutte du peuple palestinien s'inscrivent dans la continuité des grandes luttes qui, selon Gustavo Petro, restent inachevées et auxquelles il se sent toujours lié. Petro ne s'est jamais détaché de cet héritage : il cherche aujourd'hui à le réactiver, dans son discours public comme dans sa pratique politique.  »

Le «  cousin  » israélien

En tant qu'ancien membre d'un mouvement armé de gauche, Gustavo Petro a été témoin du rôle d'Israël dans la «  guerre sale  » menée par l'État colombien contre les mouvements socialistes, ainsi que de son appui aux groupes paramilitaires d'extrême droite.

L'historienne Lina Britto rappelle que «  de manière indirecte, dans l'ombre, mais aussi parfois de façon très directe, Israël a été un acteur impliqué dans [le] conflit  » armé colombien, qui, durant cinquante ans, du milieu des années 1960 jusqu'à l'accord de cessez-le-feu définitif en 2016 entre les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et le gouvernement, a impliqué guérillas marxistes, groupes paramilitaires de contre-insurrection et forces armées. Elle précise : « Israël et la Colombie ont entretenu une relation étroite, mais peu visible, car elle s'est développée à travers des canaux techniques et institutionnels, souvent discrets. Peu de gens en ont réellement conscience.  » Elle ajoute : «  En réalité, il s'agissait d'une relation triangulaire entre les États-Unis, Israël et la Colombie.  »

Si les liens entre Israël et la Colombie se sont consolidés au début des années 1980, dans le contexte de la guerre du Liban, ils avaient commencé bien plus tôt en Amérique du Sud. Après la guerre opposant Israël à l'Égypte, la Jordanie et la Syrie en 1967, plusieurs régimes militaires latino-américains, notamment l'Argentine, le Honduras et le Guatemala, ont tissé avec lui des alliances politiques, idéologiques et économiques étroites.

Israël, allié technique de la contre-insurrection

Au début des années 1980, sous la pression de dynamiques internes et internationales, les dictatures du Cône Sud (la zone australe du continent sud-américain) amorcent des transitions démocratiques, tandis que les régimes militaires d'Amérique centrale s'engagent dans des processus de paix. C'est alors que la Colombie entre en scène et devient un nouvel allié : voyant ses partenaires traditionnels s'affaiblir, Israël cherche à élargir son influence dans la région. Au même moment, en Colombie, le narcotrafic s'est déjà enraciné — d'abord avec la marijuana, puis avec la cocaïne. Ces nouveaux pouvoirs illégaux et les classes émergentes qui en tirent profit cherchent à renforcer leurs dispositifs de sécurité pour se protéger des menaces perçues : la guérilla et les mouvements de gauche.

Fort de l'expérience qu'il tire de son propre statut de force d'occupation coloniale, Israël devient un allié stratégique, fournisseur de savoir-faire, de technologies et d'armements. Mais son implication va bien au-delà : il contribue à façonner des structures paramilitaires contre-insurrectionnelles. Des figures comme l'ancien gradé de l'armée israélienne Yaïr Klein ou l'ancien agent du Mossad Rafi Eitan (1926-2019) incarnent cette collaboration entre formation de groupes armés, ventes d'armes et conseils à l'État. Le premier, à travers sa société de mercenaires Hod Hahanit (Fer de lance, en hébreu), a notamment formé les frères Carlos et Fidel Castaño, créateurs des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), l'une des organisations paramilitaires les plus sanguinaires de Colombie1. Le second a été conseiller du président Virgilio Barco Vargas (1986-1990) et a élaboré pour lui un plan visant à décimer l'Union patriotique (UP), un parti créé en 1985 et réunissant d'anciens guérilleros des FARC, des militants du Parti communiste et des membres de la société civile. Selon une enquête de la Cour interaméricaine des droits de l'homme, lancée en 2021, quelque 6 000 militants ont été assassinés ou ont disparu.

Comme le souligne Lina Britto, «  cette histoire révèle une compatibilité idéologique entre certaines droites colombiennes et israéliennes qui, dans le contexte des années 1980, se sont rencontrées et ont noué des liens durables de coopération et de soutien mutuel  ». Depuis lors, Israël est demeuré un partenaire clé de la Colombie. Au début des années 2000, sous la présidence du conservateur Álvaro Uribe, cette relation s'est encore renforcée dans le cadre de la politique de «  sécurité démocratique  », faisant de la Colombie un important client des technologies militaires israéliennes.

Ainsi, pour Lina Britto, lorsque Gustavo Petro parle d'Israël, il ne se réfère pas à un acteur lointain, mais à un partenaire de longue date — presque «  un cousin  » — avec lequel la Colombie entretient des liens économiques, militaires et politiques profonds.

Dans ce contexte, Petro, fidèle à son idéologie et à son parcours, s'aligne naturellement du côté de la Palestine et défend la souveraineté d'une Colombie que son voisin du Nord cherche ouvertement à déstabiliser. Une attitude qui rappelle les heures les plus sombres de l'ingérence étatsunienne dans les affaires internes de la région, lorsqu'il s'agissait de favoriser des gouvernements dociles, en ligne avec les intérêts de Washington. La droite colombienne, pour sa part, demeure fidèle à cette alliance avec les États-Unis et Israël. Les élections prévues en mai 2026 seront déterminantes.


1NDLR. En 2001, le gouvernement colombien a jugé Yair Klein et l'a condamné à 11 ans de prison pour avoir «  instruit et entretenu des camps pour participer à la formation de groupes terroristes  ». En 2007, il est arrêté à Moscou sur la base d'un mandat émis par Interpol. Sa demande d'extradition par la Colombie a été rejetée par la Cour européenne des droits de l'homme, qui a estimé que la Colombie ne pouvait garantir sa sécurité physique.

Gaza. Les États arabes et musulmans face au plan Trump

Des dirigeants présents devant un mur avec le texte

Si elle permet l'arrêt des massacres, la sortie de guerre proposée par le président étatsunien n'augure rien de bon pour le peuple palestinien à Gaza et en Cisjordanie. Elle ne met pas un terme à la politique aventuriste d'Israël dans la région. Une réalité qui ne pousse pas pour autant les États de la région à revoir leur manière de traiter avec Donald Trump.

Commençons par dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas : le plan Trump, du nom du président étatsunien, ne vise pas à instaurer une paix durable dans la région. Il ne vise pas non plus à reconstruire Gaza, ni à servir les intérêts de sa population, ni à créer un État palestinien, ni à accorder aux Palestiniens, détenteurs légitimes de cette terre, les droits d'une citoyenneté pleine au sein d'un seul État binational, démocratique et laïc, répondant aux idéaux des systèmes occidentaux.

À court terme, ce plan vise à atteindre trois objectifs principaux : le premier est la libération des otages en échange d'un certain nombre de prisonniers palestiniens. Le deuxième objectif — qui a échoué entretemps — était pour Donald Trump de décrocher le prix Nobel de la paix. Le troisième, et sans doute le plus important, est de sauver la réputation d'Israël, entachée par deux ans de massacres dans les territoires occupés.

À moyen et long terme, le plan vise quatre objectifs. Le premier est d'établir l'hégémonie de Tel-Aviv sur la région, en rendant notamment obsolètes les frontières traditionnelles et en garantissant à Israël une liberté de mouvement pour frapper qui il veut, quand il veut et où il veut. Il bénéficiera pour ce faire d'une couverture logistique et de l'assistance de tous les pays de la région qui abritent des bases américaines ou qui entretiennent des relations militaires stratégiques avec les États-Unis.

Le deuxième objectif consiste à exploiter davantage les fonds du Golfe pour financer le Conseil de la paix qui serait présidé par Donald Trump1, la force de stabilisation internationale qui l'accompagnera et préparer le plan de développement économique de Trump pour Gaza, qui sera mis en œuvre par ce même conseil2. C'est sans doute à ce plan que le ministre des finances israélien, Bezalel Smotrich, faisait référence en septembre 2025, en qualifiant Gaza de « bonanza » de l'immobilier, c'est-à-dire une occasion en or pour un enrichissement facile et rapide. Smotrich avait alors déclaré qu'Israël avait mis en place des plans, en coordination avec les États-Unis, qui se trouvaient sur le bureau de Trump, en attente d'exécution. Une sorte de projet « Riviera + ». Un conseil consultatif économique nommé par Trump, toujours dans le cadre de son plan de paix, permettra de faire de Gaza une ville semblable aux cités miracles du Golfe, avec la participation de magnats venus du monde de l'immobilier et des affaires.

Le troisième objectif est l'élimination de toute forme de résistance dans les territoires occupés, la liquidation de la cause palestinienne et le déplacement forcé de la population qui ne peut pas être enrôlée comme main-d'œuvre dans les projets de construction de Trump et de ses collaborateurs. Le but est d'éradiquer l'idée même de la résistance dans la région et de parvenir à un changement de régime en Iran, à travers des stratégies d'isolement — international et régional — et de désarmement — direct ou en empêchant tout soutien politique et financier.

Quatrième et dernier objectif : normaliser la présence d'Israël dans la région et ses relations avec tous les pays arabes, en particulier l'Arabie saoudite. Il s'agit de fournir à cette dernière une porte de sortie pour revenir sur sa position ingénieuse faisant de la création d'un État palestinien la condition préalable de sa normalisation avec Israël.

Des États conscients des objectifs d'Israël

Plusieurs États arabo-musulmans3 ont salué ce plan en essayant de mettre en avant, aux yeux de leurs populations, les objectifs réalisés : le cessez-le-feu, l'entrée de l'aide, le refus du déplacement forcé et de l'annexion, le retrait complet des forces israéliennes et la création d'un État palestinien. Cela n'empêche pas qu'ils soient conscients des objectifs cités plus haut. Ils sont toutefois contraints d'accepter le plan Trump, et même de faire pression sur le Hamas, ainsi que sur la résistance et sur l'Autorité palestinienne, afin qu'ils acceptent le plan Trump, au vu des exigences et des menaces, explicites ou voilées, qu'ils subissent eux-mêmes. On peut citer, à titre non exhaustif, le raid israélien contre Doha, le rappel sans cesse des difficultés économiques de l'Égypte, des problèmes que pose le barrage de la Renaissance dont l'Éthiopie vient de finir la construction, et qui risque d'affecter la part de l'Égypte des eaux du Nil, et les plaintes de Tel-Aviv contre Le Caire, auprès des États Unis, pour avoir posté dans le Sinaï un nombre de soldats et d'armements qui dépasse ce qui été prévu par les accords de paix de Camp David. Enfin, les États du Golfe n'oublient pas le discours de Donald Trump lors de son premier mandat (2017 – 2021) où il a évoqué un appel téléphonique avec le roi d'Arabie saoudite, Salman Ben Abdelaziz Al-Saoud, à qui il avait demandé de payer pour la protection américaine4. Sans quoi…

Pour traiter avec Trump, ces États arabo-musulmans suivent la même approche adoptée par les pays européens : ils le flattent, évitent de le contredire publiquement et ne lésinent pas sur les offrandes. Ils tentent ensuite de faire évoluer sa position, ou du moins de l'interpréter après coup à l'aune de leurs priorités : s'ils ne peuvent les réaliser, ils tentent au moins de sauver la face devant leur opinion publique.

Or, cette approche pose deux problèmes fondamentaux dans le contexte actuel. Lors de sa conférence de presse avec Donald Trump à la Maison Blanche le lundi 29 septembre 2025, Benyamin Nétanyahou avait défini les priorités d'Israël, à savoir : la libération des otages, le désarmement du Hamas et son éradication, le démantèlement de toute capacité militaire à Gaza, la garantie de la liberté de mouvement et du contrôle sécuritaire israélien sur Gaza et le maintien d'une présence militaire permanente autour de Gaza. Celles-ci sont stipulées de manière claire et sans équivoque dans les clauses du plan, auquel Trump affirme son soutien sans réserve. Les priorités des pays arabo-musulmans, si elles sont mentionnées dans le plan, sont en revanche vagues et ambiguës. Elles dépendent de négociations aux contours indéfinis, et sont conditionnées à la réalisation de tâches quasi impossibles à mettre en œuvre, comme la démilitarisation de Gaza. Leur évaluation est laissée à la discrétion du Conseil de la paix présidé par Trump, qui serait secondé par Tony Blair, l'ancien premier ministre britannique impliqué dans un nombre de scandales financiers, et un des acteurs de l'invasion de l'Irak en 2003.

Comment résister aux États-Unis ? Comme l'Europe ou comme la Russie ?

Le second problème, plus important, mais aussi plus simple à comprendre, est que cette approche de flatterie et ces tentatives de séduction et d'interprétation se sont révélées vaines du côté européen, tant sur le dossier ukrainien qu'en matière de guerres commerciales et de droits de douane.

En réalité, la seule approche qui a porté ses fruits avec Trump jusqu'à présent est celle adoptée par la Russie : poursuivre ses propres objectifs sans accorder le moindre poids aux paroles et aux positions du président étatsunien, puis savourer les revirements successifs de ce dernier, qui lui ont valu le surnom de TACO de la part de ses opposants pour « Trump Always Chickens Out » (« Trump se dégonfle toujours »). Il en est de même côté chinois où la réciprocité est de mise face aux menaces économiques et commerciales, tout en signifiant être prête pour une confrontation militaire si nécessaire.

Ironiquement, Trump lui-même a recommandé d'adopter cette approche pour faire face aux actes d'intimidation. Il l'a préconisé lors de la fameuse entrevue avec le roi Abdallah II de Jordanie à la Maison Blanche en février 2025, où il l'a enjoint à accueillir les Palestiniens déplacés de Cisjordanie, après lui avoir rappelé les bienfaits des États-Unis envers son pays. Durant cette rencontre, Trump avait déclaré que, devant les tentatives d'intimidation du Hamas, il fallait poser des limites, car toute concession serait contreproductive.

Tout ceci ne devrait-il pas inciter les États arabes et musulmans à repenser leur méthode consistant à faire pression sur la résistance palestinienne pour qu'elle accepte le plan de Trump ? L'ouverture des « portes de l'enfer », comme ne cessait de menacer Trump, n'aurait-elle pas pu constituer pour les Palestiniens une occasion historique d'exploiter le soutien international croissant et sortir, par ces mêmes portes, de l'enfer dans lequel Israël les a plongés avec le soutien des États-Unis, depuis le 7 octobre 2023 ?

Maintenant que le Hamas a accepté la mise en œuvre de la première phase du plan — libération des otages en échange d'un cessez-le-feu, entrée de l'aide, libération d'un nombre important de prisonniers palestiniens et un retrait limité des forces israéliennes —, un sommet mondial s'est tenu à Charm El-Cheikh, à l'initiative de l'Égypte — auquel ni le prince héritier saoudien, ni le président des Émirats arabes unis n'ont participé —, pour obtenir une reconnaissance internationale de son rôle dans la région. Trump, qui n'a pas osé inviter les dirigeants arabes à signer son plan lors de sa présentation à Washington le 29 septembre, a saisi l'occasion de ce sommet pour promouvoir à la hâte et légitimer internationalement son plan machiavélique et ambigu d'un nouveau Proche-Orient. Il n'a pas hésité non plus à lancer des invitations au sommet égyptien, une démarche inhabituelle qui fait fi du protocole. Il ne serait pas surprenant qu'une démarche soit ensuite entreprise auprès des Nations unies pour faire adopter le plan de Trump, à l'image de la déclaration de New York de la France et de l'Arabie saoudite.

L'impossible paix sans les Palestiniens

Rappelons que cette déclaration a servi de base pour introduire l'idée du désarmement du Hamas et de la réforme de l'Autorité palestinienne comme conditions pour toute action internationale future5, tout en omettant de demander des comptes à Israël pour les crimes qu'il commet.

Le problème de ces déclarations, tout comme celui des accords d'Abraham6, est qu'elles ne s'attaquent jamais aux problèmes de fond. Elles prennent l'avis de tout le monde sans prendre en compte celui des principaux concernés, les Palestiniens, ni même les inviter à participer. Elles tentent ensuite de manœuvrer habilement pour réaliser des desseins complexes, élaborés à des milliers de kilomètres de là où les choses se passent, afin d'instrumentaliser la communauté internationale ou régionale pour atteindre des objectifs très éloignés d'une solution juste au conflit, respectant l'équilibre des intérêts des parties et prenant en compte la réalité du terrain. Et l'on s'étonne ensuite que le conflit ne se résolve pas. De l'art de reprendre toujours le même modus operandi en s'attendant miraculeusement à un résultat différent.


1Ce Conseil de la paix rappelle l'idée du Conseil de tutelle qui avait accompagné la création de l'Organisation des Nations unies (ONU) et dont le rôle était de surveiller l'administration des territoires sous mandat, afin de les faire progresser vers l'autonomie ou l'indépendance. Ironique quand on pense aux conséquences du mandat britannique sur la Palestine.

2C'est la seule explication à l'élaboration de nouveaux plans à but lucratif qui ignorent le plan de reconstruction supervisé par l'Égypte en coordination avec l'ONU et diverses organisations concernées, et qui a été adopté lors du sommet extraordinaire de la Ligue arabe autour de la Palestine en mars 2025, et salué par l'ONU, l'Union européenne et même les États-Unis.

3Il s'agit des représentants de huit États arabes et musulmans : l'Arabie Saoudite, l'Égypte, les Émirats Arabes Unis, l'Indonésie, la Jordanie, le Qatar, la Turquie et le Pakistan avaient rencontré Trump durant l'Assemblée générale de l'ONU pour discuter son plan.

4«  Trump : Saudis need to pay if they want US troops to stay in Syria  », Al Jazeera, 4 avril 2018.

5Michael D. Shear, Steven Erlanger and Roger Cohen, «  Behind Europe's Anguished Words for Gaza, a Flurry of Hard Diplomacy  », The New York Times, 10 août 2025.

6Vivian Nereim, «  Why Trump's Abraham Accords Have Not Meant Mideast Peace  », The New York Times, 13 juillet 2025.

Quand Israël pourchassait les Palestiniens en Tunisie

Un groupe d'hommes en uniforme et en civil, observant des débris.

Il y a 40 ans, le 1er octobre 1985, l'aviation israélienne bombardait le quartier général de l'Organisation de libération de la Palestine à Hammam Chatt, dans la banlieue sud de Tunis. Cette opération aérienne reste, à ce jour, la plus éloignée jamais menée par Tel-Aviv. Les attaques de drones contre la flottille pour Gaza, amarrée au large de Tunis début septembre 2025, ont ravivé ce souvenir.

Tahar Al-Cheikh, directeur égyptien du bureau de l'Agence palestinienne de presse et d'information (Wafa) à Tunis, s'en souvient comme si c'était hier. Le matin du 1er octobre 1985, lorsqu'il arrive à Hammam Chatt, la banlieue sud à 25 km de la capitale tunisienne, il voit Yasser Arafat debout sur les décombres de son bureau, lançant aux micros des agences de presse internationales, sur un ton de défi, des messages pleins de pugnacité. Entre-temps, ses camarades étaient occupés à aider les agents de la défense civile tunisienne à évacuer les corps déchiquetés.

Les avions israéliens venaient de larguer leurs charges explosives, à 3 100 km de Tel-Aviv, sur le quartier général de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) et le bureau de son chef Abou Ammar, nom de guerre de Yasser Arafat, laissant derrière eux cinquante morts palestiniens, dix-huit tunisiens et une centaine de blessés. Les dégâts matériels ce jour-là sont estimés à environ 8,5 millions de dollars (7,24 millions d'euros).

Les pilotes avaient cru avoir atteint leur objectif principal : tuer Arafat et enterrer une fois pour toutes le commandement de la révolution palestinienne. À Tel-Aviv, des officiers de l'armée de l'air commandés par Amos Lapidoth et des agents du Mossad dirigé par Nahum Admoni se préparent à sabrer le champagne pour célébrer le massacre quand, soudain, Abou Ammar apparaît à l'écran, debout sur les décombres de sa maison et promettant à Israël une dure riposte. Dans une formule claire et concise, Tahar Al-Cheikh a publié un communiqué : « Arafat a échappé à une tentative d'attentat sioniste. »

Une banlieue tranquille au sud de Tunis

Al-Cheikh se rappelle les détails de ce mardi sanglant :

J'étais dans mon bureau de l'Agence palestinienne de presse et d'information, dans le quartier d'El Menzah 6 [quartier résidentiel au nord de Tunis.], quand, quelques minutes avant dix heures, nous avons été informés que des avions de guerre avaient bombardé le bureau du président Arafat dans la banlieue de Hammam Chatt. De là où nous étions, nous avions ressenti une vibration au passage des avions, une sensation que nous avions bien connue du temps où nous étions au Liban. Plusieurs locaux se trouvaient dans le quartier général à Hammam Chatt : le bureau du président Arafat, son logement particulier, le siège de la Force 17 (la garde présidentielle), de l'administration militaire où étaient gardées les archives des combattants de la révolution palestinienne, de l'administration financière, ainsi que quelques logements des compagnons d'Abou Ammar et des employés de l'OLP.

J'ai eu beaucoup de mal à arriver sur place, car les autorités tunisiennes avaient étroitement encerclé la ville. Abou Ammar était calme, comme à son habitude, mais son visage exprimait de la colère et beaucoup de défi.

Dès leur arrivée en 1982, après avoir quitté Beyrouth encerclée par l'armée israélienne, les dirigeants palestiniens choisissent de s'établir dans la banlieue tranquille de Hammam Chatt. Ils font de l'hôtel Salwa et de ses environs leur quartier général. Quant aux combattants, ils s'installent dans le camp d'Oued Zarga, entre les gouvernorats de Béja et Jendouba, au nord-ouest de la capitale, non loin de la frontière algérienne.

Toujours selon Al-Cheikh :

Quatre avions F-15 ont pénétré l'espace aérien tunisien à dix heures. Ils ont bombardé le quartier général pendant plus de dix minutes. Ils étaient appuyés par des avions de chasse en prévision d'une éventuelle interception aérienne et se sont ravitaillés en carburant à l'aller et au retour dans le ciel méditerranéen, en dehors de l'espace aérien tunisien.

Des sources appartenant à la Sûreté nationale tunisienne ayant travaillé au sein de la cellule de communication tuniso-palestinienne racontent que le chef du gouvernement italien, le socialiste Bettino Craxi, a averti les autorités de la présence d'avions de guerre à l'identité inconnue s'étant ravitaillés en carburant au-dessus de la Méditerranée et se dirigeant vers les côtes tunisiennes. Mais le temps limité et l'écart considérable de puissance entre l'armée de l'air israélienne de la modeste défense tunisienne n'ont laissé aucune chance à la moindre intervention.

À l'affût d'un prétexte

Malgré sa présence en Tunisie, la résistance palestinienne n'avait pas cessé ses attaques contre Israël. Le 25 septembre 1985 à l'aube, un commando de fedayin s'est emparé du yacht israélien First, amarré dans le port chypriote de Larnaca, séquestrant les trois membres de son équipage. L'OLP affirmait qu'il s'agissait d'une station mobile du Mossad, les services du renseignement extérieurs israéliens, qui surveillait le déplacement des combattants palestiniens vers le Liban par voie maritime. Le commando exigeait la libération de détenus palestiniens contre celle des otages du yacht. Un commando israélien a tenté un assaut mais ce fut un échec, et les fedayin ont tué les agents israéliens puis se sont rendus aux autorités chypriotes. Le gouvernement israélien, dirigé alors par Shimon Peres, a pris prétexte de cet événement pour reprendre les campagnes aériennes comme au moment du siège de Beyrouth de 1982.

Quelques semaines auparavant, début septembre 1985, la formation de gauche du Front de libération de la Palestine (FLP), dirigée par Mohammed Abbas (Abou Abbas), avait tenu son congrès dans le camp de l'OLP de Oued Zarga. Arafat avait prononcé un discours dans lequel il avait révélé que des sources sérieuses lui avaient transmis des informations, indiquant qu'un cabinet israélien s'était réuni et avait décidé de bombarder les locaux de l'OLP en Tunisie. Il avait affirmé avoir partagé ces informations avec des responsables tunisiens, qui avaient déclaré l'état d'alerte.

Les propos d'Abou Ammar sur l'intention d'Israël de bombarder la Tunisie précèdent l'opération du yacht de Larnaca, ce qui montre bien que la décision israélienne était prise depuis longtemps et attendait n'importe quel prétexte pour être exécutée. Chose que confirme Tahar Al-Cheikh :

Durant l'été 1985, des services de sécurité amis nous ont avertis de la possibilité d'une action militaire contre l'OLP en Tunisie. De même, les services de sécurité de la Révolution palestinienne ont reçu des informations en provenance de la Palestine occupée, disant qu'Israël se préparait à une action en Tunisie, sans préciser de quoi il s'agissait au juste.

L'hôte qui a sauvé Abou Ammar

Abou Ammar est rentré du Maroc la veille du bombardement. Comme à l'accoutumée, il est accueilli par un ministre tunisien et un certain nombre de cadres de l'OLP. Sur le terrain, des agents du Mossad surveillent son convoi pendant qu'il se dirige vers le siège du commandement de l'OLP à Hammam Chatt. Assis à ses côtés dans la voiture, Hakam Balaoui, l'ambassadeur de Palestine en Tunisie, lui apprend qu'un hôte arabe important l'attend à la Marsa, dans la banlieue nord de Tunis. Immédiatement, Abou Ammar demande à son chauffeur de s'y rendre, pendant que le convoi poursuit son chemin vers la banlieue sud. Un changement inopiné auquel les agents du Mossad n'ont pas prêté attention. Dans la résidence de Hakam Balaoui, Arafat s'entretient avec son « hôte arabe » jusqu'à une heure tardive, ce qui l'aurait décidé à passer la nuit à la Marsa.

Mais dans ses mémoires intitulées Un premier ministre de Bourguiba témoigne, le premier ministre tunisien de l'époque Mohamed Mzali livre une autre version :

Le 30 septembre 1985, vers 20 heures, je reçois un coup de téléphone de Hakem Balaoui, représentant de l'OLP en Tunisie, qui m'informe que Yasser Arafat venait de rentrer du Maroc et qu'il souhaitait me voir, le plus rapidement possible. Une heure plus tard, Arafat, accompagné des autres dirigeants « historiques » palestiniens — Abou Iyad (Salah Khalaf), Abou Jihad (Khamom Al-Wazir), Farouk Kaddoumi, Mahmoud Abbas alias Abou Mazen, et Balaoui — arrive chez moi. Il me transmet un message de Hassan II [le roi du Maroc], selon lequel des soldats libyens se prépareraient à une incursion sur le territoire tunisien, en portant l'uniforme de l'armée tunisienne. J'ai pris immédiatement les dispositions qui s'imposaient en alertant les ministres de la Défense et de l'Intérieur pour mobiliser le bataillon du Sahara, ainsi que la Garde nationale et la police1.

Les relations entre Tunis et Tripoli à ce moment-là sont en pleine crise, sur fond de menaces de la part de Mouammar Kadhafi d'envahir son voisin, après avoir expulsé des milliers de travailleurs tunisiens à l'été 1985.

Nouri Bouchaala, officier du service tunisien de protection des personnes et des biens et chef de l'unité de garde et d'escorte des dirigeants palestiniens, raconte qu'après être sorti de chez Mzali, Abou Ammar se dirige vers la maison de l'ambassadeur palestinien, où il a présidé quelques réunions jusqu'à une heure tardive. Malgré la proposition de Balaoui de rester pour la nuit, Arafat tenait à rentrer à Hammam Chatt. Mais sur le chemin, il a brusquement décidé de prendre la direction du bureau d'Abou Jihad à la Marsa pour y finir la nuit2.

Un retard salutaire

Pourquoi le choix de cette date de la part des Israéliens ? Plusieurs responsables et cadres militaires de la Révolution palestinienne se trouvant en Algérie, au Yémen et au Soudan étaient convoqués au Conseil supérieur de la sécurité nationale qui devait se tenir à Tunis le 1er octobre. Cette date n'était connue que d'un cercle restreint de hauts dirigeants, ce qui en dit long sur la faille de sécurité dans les rangs de l'OLP. Tahar Al-Cheikh explique :

Beaucoup plus tard, en 1993, nous avons découvert que Adnane Yassine, qui occupait un poste important à l'ambassade palestinienne en Tunisie, transmettait toutes les informations sur l'OLP à Israël. Il est fort probable qu'il collaborait déjà avec le Mossad depuis l'époque de Beyrouth, c'est-à-dire avant même notre arrivée en Tunisie en 1982.

Le jour J, les chefs militaires palestiniens se réunissent à 9 h 30 dans le hall extérieur du siège du commandement à Hammam Chatt. Arafat se réveille tard et demande qu'on retarde la réunion d'une demi-heure. Les dirigeants présents préfèrent alors reporter la réunion et se séparent. Abou Ammar est à un quart d'heure de Hammam Chatt quand il entend le fracas des bombes.

Comme le confie Mohamed Mzali, les services de sécurité tunisiens croient d'abord à une attaque libyenne. Le capitaine tunisien Nouri Bouchaala se rend ce matin du 1er octobre à son travail, au QG palestinien de Hammam Chatt, quand il entend, via l'émetteur radio de sa voiture, un appel provenant du bureau du responsable du service de protection des personnalités, l'officier Salem Baraket. Ce dernier annonce d'abord que des avions libyens sont en train de bombarder la banlieue sud de Tunis.

Bouchaala raconte :

Malgré l'effet de surprise, j'ai poursuivi ma route à toute vitesse. À mon arrivée à Hammam Chatt, j'ai été terrifié par ce que j'ai vu au premier abord — la dévastation, les cadavres gisant sur les décombres (…). Une des bombes qui avait raté sa cible avait creusé un cratère de plus de trois mètres de profondeur et d'environ cinq mètres de diamètre. La moitié de la carcasse d'une voiture de l'OLP, qui était garée sur place, était suspendue à un arbre énorme. Cadres de la sécurité et personnalités politiques ont afflué, parmi lesquels le premier ministre Mohamed Mzali, Wassila Bourguiba [l'épouse du président de la République] et Abou Iyad. Quant à Zine El-Abidine Ben Ali3, le directeur de la Sûreté nationale, il est arrivé sur les lieux en même temps qu'Abou Abbas, le secrétaire général de l'OLP. Ben Ali est sorti de sa voiture, souriant, et a dit à l'un des combattants palestiniens, en plaisantant non sans lourdeur : « Ne pouviez-vous pas abattre un des avions avec votre arme ? », en montrant la kalachnikov que l'homme avait entre les mains4.

Une dépression large sur une plage, avec deux enfants et un adulte au bord.
Hammam Chatt, le 2 octobre 1985. Des Tunisiens se tiennent près d'un cratère causé par un missile israélien après un raid aérien contre le siège de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP).
Philippe BOUCHON / AFP

Quelques jours après le raid israélien, les responsables du Centre d'alerte contre le terrorisme de la marine américaine découvrent des piles de documents secrets dans le bureau de Jonathan Pollard, analyste du service d'enquête navale, sans rapport avec ses activités. Suite à cette découverte, Pollard tente de fuir les États-Unis avec son épouse. Il se rend à l'ambassade israélienne à Washington demander l'asile politique, mais les Israéliens le lui refusent. Interpellé par le FBI, il est accusé de « transmission d'informations secrètes à un État allié, sans intention de nuire aux États-Unis ». En juin 1986, il reconnaît avoir espionné pour le compte d'Israël, mais simplement pour aider à le défendre.

Selon le rapport de la CIA de 1987 déclassifié et publié par les archives de la Sûreté nationale à l'Université Georges Washington en 20125, la mission de Pollard consistait à procurer à Tel-Aviv des informations sur des projets nucléaires, militaires et technologiques des États arabes, du Pakistan et de l'Union soviétique. En tout, il a transmis près de 1 500 notes sur le Proche-Orient et le Maghreb, sur le littoral méditerranéen et sur le littoral de l'Océan indien.

Les documents envoyés par l'espion israélien ont fourni des informations très précises sur le siège de l'OLP à Tunis, sur les capacités des défenses aériennes tunisienne et libyenne.

Le retournement de Washington

Une fois la stupeur passée, la Tunisie décide de réagir. Tahar Al-Cheikh se souvient :

Nous étions conscients depuis notre arrivée en Tunisie qu'Israël n'aurait de cesse qu'il n'anéantisse l'OLP, comme il avait tenté de le faire en Jordanie et au Liban. Et puis, nous avions acquis l'expérience de cet ennemi à Beyrouth et nous étions habitués aux raids surprises, aux descentes et aux opérations spéciales visant les chefs de la Révolution. Mais les citoyens tunisiens, qui vivaient pour la première fois une telle action d'Israël, ont subi le plus grand choc. D'où une importante réponse populaire, avec des marches et des manifestations en soutien à la Palestine, et, sur le plan officiel, une action diplomatique tunisienne auprès du Conseil de sécurité de l'ONU.

À Paris, l'ambassadeur tunisien Hédi Mabrouk qualifie le raid israélien de « terrorisme d'État », rappelant qu'il y a également eu des victimes parmi les civils et les forces de sécurité tunisiennes. L'ambassadeur israélien, Ovadia Soffer, rétorque que son gouvernement « n'avait rien contre la Tunisie » mais ajoute : « Le siège de l'OLP est protégé par la Tunisie, elle assume donc la responsabilité des activités de l'OLP. » Quant au premier ministre israélien Shimon Peres, il affirme dans un discours prononcé à Tel-Aviv le lendemain de l'opération, qu'Israël n'oubliera pas « l'attaque de Larnaca et ne pardonnera pas ».6

Les réactions arabes et internationales se succèdent également. Le président étatsunien Ronald Reagan publie un communiqué dans lequel il affirme : « Le raid était un acte de légitime défense, et j'ai toujours eu confiance dans les services de renseignements israéliens. » Son homologue tunisien, Habib Bourguiba, convoque alors l'ambassadeur de Washington à Tunis, et le charge de transmettre les protestations des autorités tunisiennes contre la violation israélienne. Il accuse également les États-Unis d'avoir été informés par avance du plan israélien. Washington répond en remettant à l'ambassadeur tunisien, Néjib Bouziri, un mémorandum qu'il refuse de réceptionner, rappelant l'opération contre le yacht de Larnaca, considérée comme « une attaque terroriste palestinienne à laquelle Israël a riposté par une réponse aérienne sur Hammam Chatt ».

Bourguiba est tellement en colère qu'il appelle son ministre des affaires étrangères, Béji Caïd Essebsi, qui assiste alors, à New York, aux sessions de l'Assemblée générale de L'ONU, et l'informe de son intention de rompre les relations avec les États-Unis, si jamais ces derniers utilisent son droit de veto au Conseil de sécurité pour contrer une résolution condamnant Israël7.

Bras de fer au Conseil de sécurité

Caïd Essebsi raconte dans ses Mémoires les détails de la lutte diplomatique qui s'est déroulée dans les couloirs du Conseil de sécurité suite à l'attaque :

L'essentiel, pour nous, étant d'obtenir une résolution qui condamne expressément l'agression, la marge de manœuvre étant extrêmement étroite entre cet objectif et le seuil d'admissibilité de la délégation américaine. La formulation du projet de résolution faisait l'objet d'une délibération au sein du groupe des six pays non-alignés membres du Conseil, avec la constante participation de la Tunisie et du représentant de l'OLP, Zehdi Terzi. […] La première version du projet de résolution était prête dans la matinée du 2 octobre, dès l'ouverture du Conseil. La formulation retenue condamne Israël comme agresseur et pour son « terrorisme d'État »8.

Washington tente d'engager des discussions avec la délégation tunisienne à propos de la formulation par l'intermédiaire de son représentant au Conseil de sécurité Vernon Walters, qui a menacé d'opposer son veto au projet dans sa version comportant l'expression « terrorisme d'État ». La séance de vote est reportée de deux jours. Caïd Essebsi s'explique, toujours dans ses Mémoires :

Cette nuit-là, j'ai repensé aux objections soulevées par l'ambassadeur Walters. Je m'estimais tenu à l'obligation de résultat, non à un quelconque fétichisme de pure terminologie. Si le veto étatsunien ne tenait qu'à un ajustement de forme, la condamnation d'Israël pourrait être formulée autrement. […] Sans négocier avec la délégation américaine et sans lui demander au préalable un quelconque engagement, je prends sur moi de changer le texte du projet de résolution sur deux points : au lieu de « condamne Israël », je substitue [sic] « condamne l'acte d'agression armé perpétré par Israël » ; je supprime d'autre part la mention de « terrorisme d'État ». M. Bouziri n'en était pas convaincu : il estimait que ces amendements constituaient un compromis vain et sans portée.9

Ces rectifications n'ont pas plu non plus au représentant de l'OLP à l'ONU, qui a exprimé de nombreuses réserves à leur sujet. Mais Essebsi affirme avoir joint Farouk Kaddoumi10, qui était à New York à ce moment-là, et obtenu de lui des instructions à l'attention de son représentant, afin que celui-ci s'engage à s'en tenir entièrement aux décisions de la délégation tunisienne.

La séance de vote commence le matin du 4 octobre. Après les délibérations, l'ambassadeur étatsunien rejoint la salle. Il a consulté Reagan au téléphone et réussi à le convaincre d'une abstention, suite aux amendements tunisiens. L'ancien ministre tunisien des affaires étrangères témoigne :

C'est seulement en fin de séance, lors du vote qui intervient vers 20 heures, que je réalise l'exploit personnel du général Walters. Il avait réussi à obtenir du président Reagan le choix de l'abstention, et donc le renoncement au veto, laissant passer la résolution à raison de 14 voix contre zéro. C'est Benyamin Nétanyahu, le chef de la délégation israélienne, qui eut la mauvaise surprise, car la décision américaine, modifiée dans des délais aussi brefs, ne lui avait guère permis de lancer une contre-offensive. Ayant appris à la dernière minute le revirement de la délégation américaine, il s'en était pris à Walters personnellement, en l'attrapant par la veste sur son siège même de président du Conseil de sécurité. Exaspéré, il réalisait qu'il n'avait plus le temps d'agir pour rétablir le veto. Si la décision américaine avait été modifiée la veille, des interventions immédiates et puissantes auprès du président Reagan auraient peut-être réussi à rétablir le veto. La résolution du 4 octobre 1985 était, pour la Tunisie, un succès retentissant.11

La position étatsunienne n'était pas tant due à une conviction de Washington que l'attaque israélienne était une erreur, qu'à un soutien au régime de Bourguiba face à la colère populaire et aux surenchères du colonel Mouammar Kadhafi. Un document des services de renseignements centraux étatsuniens, daté du 7 octobre 1985, révèle que l'administration Reagan avait décidé de ne pas opposer son veto à la résolution du Conseil de sécurité dénonçant l'attaque israélienne sur le siège de l'OLP après avoir reçu les avertissements des renseignements disant que le veto étatsunien était susceptible de conduire au renversement par la Libye du gouvernement tunisien allié de l'Occident, alors que la Tunisie vivait la fin du règne de Bourguiba qui sera renversé par un coup d'État deux ans plus tard. Le document précise :

Face aux critiques adressées par Israël et par les organisations juives américaines au sujet de sa décision de s'abstenir de voter vendredi soir, l'administration est intervenue aujourd'hui afin d'expliquer sa position en privé aux Israéliens et à d'autres. Le ministre des affaires étrangères, Georges P. Shultz, a appelé au téléphone Yitzhak Shamir, le ministre des affaires étrangères israélien, qui était à New York, pour lui assurer que l'administration Reagan restait déterminée à prendre des mesures fortes contre les terroristes. Il a également informé Shamir que les États-Unis considéraient l'attaque israélienne sur le siège de l'OLP comme un acte de légitime défense contre une série d'actions terroristes commanditées par l'OLP. Et Shultz a autorisé les Israéliens à rendre ses commentaires publics. […] L'ambassadeur des États-Unis en Tunisie, Peter Sebastian, avait envoyé un télégramme urgent de Tunis déclarant que si l'administration ne changeait pas radicalement sa politique générale, le gouvernement de Bourguiba se retrouverait dans une situation sans issue. L'ambassadeur et les responsables des renseignements en Tunisie ont affirmé que la Libye, qui avait échoué à déstabiliser la Tunisie au cours des derniers mois, pourrait y parvenir aujourd'hui. L'inquiétude des Étasuniens en Tunisie avait atteint un point tel que des ordres avaient été donnés de commencer à mettre en route des déchiqueteuses pour détruire les documents secrets de l'ambassade par mesure de précaution au cas où l'ambassade subissait l'assaut de groupes de militants de gauche.12


1Mohamed Mzali, Un premier ministre de Bourguiba témoigne, Sud Éditions, Tunis, 2010.

2Nouri Bouchaala, Mémoires d'un officier de la sécurité, Centre de recherche de l'OLP, 2015 (en arabe).

3NDLR. Devenu ensuite ministre de l'intérieur puis premier ministre, Ben Ali mènera un coup d'État contre le président Bourguiba le 7 novembre 1987.

4Nouri Bouchaala, op. cit.

5Jonathan Pollard : Revisiting a Still Sensitive Case, édité par Jeffrey T. Richelson, 14 décembre 2012.

6«  Israeli planes attack P.L.O. in Tunis  », The New York Times, 2 octobre 1985.

7NDLR. La colère du président tunisien s'explique par le fait que, dès le lendemain de l'indépendance, Habib Bourguiba a choisi de s'aligner sur le camp étatsunien et non soviétique. La complicité étatsunienne dans l'opération israélienne a donc été vécue comme une trahison du côté de Carthage.

8Béji Caïd Essebsi, Bourguiba, Le bon grain et l'ivraie, Sud Éditions, Tunis, 2011.

9Ibid.

10A l'époque chef du département politique, soit l'équivalent du ministre des affaires étrangères de l'OLP.

11Ibid.

12U.S. Defends action in U.N. on raid — Document (FOIA)/ESDN (CREST) : CIA-RDP90-00965R000302630056-0. Date de publication 7 octobre 1985.

De Tunis à Gaza. Le calme avant la tempête

Un voilier sur la mer, arborant plusieurs drapeaux, sous un ciel bleu.

Zukiswa Wanner, écrivaine et activiste sud-africaine, publie dans Afrique XXI son journal de bord de la flottille Global Sumud, en route pour Gaza. Attaquée dans la nuit du 23 au 24 septembre, la flottille repart de Grèce pour son ultime étape et s'attend à être de nouveau prise pour cible.

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Le retrait de la Finul, une épreuve de plus pour la souveraineté du Liban

Convoi de véhicules de l'ONU près d'une tour de surveillance militaire.

Le départ progressif de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), sous la pression des États-Unis et d'Israël, remet au centre du débat l'autorité de l'État libanais dans un pays fragilisé par les divisions internes et soumis à des attaques israéliennes constantes.

Le Conseil de sécurité des Nations unies a finalement tranché. Le 28 août 2025, il a décidé de prolonger le mandat de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul) pour une durée exceptionnelle d'un an et quatre mois. Si cette prorogation, portée par la France, a bien été adoptée, elle a été profondément infléchie par l'opposition des États-Unis, soucieuse d'y adjoindre une clause de retrait progressif.

L'ONU prolongera donc sa mission au Liban « pour la dernière fois », selon les mots de la représentante américaine par intérim au Conseil de sécurité, Dorothy Shea, ancienne ambassadrice à Beyrouth. Le retrait des Casques bleus débutera à partir du 31 décembre 2026 et dans un délai d'un an. Si la décision a été saluée par les autorités libanaises, l'enthousiasme affiché peine à masquer le malaise de Beyrouth. Car l'évaluation du retrait ne sera pas liée au contrôle effectif qu'exerce l'État libanais sur l'ensemble du territoire — ce qui aurait supposé à la fois le désarmement du Hezbollah et des camps de réfugiés palestiniens, le retrait des troupes israéliennes et l'arrêt des bombardements. Alors que le nouvel exécutif s'est engagé dans un plan de démantèlement de l'arsenal du mouvement chiite, l'armée israélienne occupe toujours certains points stratégiques au Sud-Liban et multiplie les attaques malgré le cessez-le-feu en vigueur. L'annonce de la fin programmée de la Finul plonge encore plus la sécurité du « Pays du Cèdre » dans l'incertitude.

Une force limitée

Présente au Liban depuis 1978 et le début de l'occupation israélienne du Sud, la Finul a vu son mandat progressivement évoluer au fil des révisions imposées par le terrain. Ses missions, fixées par la résolution 425 (1978), sont de « confirmer le retrait des forces israéliennes, de rétablir la paix et la sécurité internationales et d'aider le gouvernement libanais à assurer la restauration de son autorité effective. » Cependant, la présence de milices chrétiennes affiliées à Tel-Aviv, l'Armée du Liban Sud (ALS), dans sa zone d'action, puis l'offensive israélienne d'ampleur l'emmenant jusqu'à Beyrouth en 1982, ont grandement limité les marges de manœuvre de la force onusienne.

Après 22 années d'occupation, une opinion publique de plus en plus défavorable à sa poursuite et des actions de résistance menées par le Hezbollah, Israël débuta son retrait des territoires occupés au Sud le 16 mai 2000, affirmant vouloir se conformer aux résolutions de l'ONU. Celle-ci décida alors de définir, en juin 2000, une ligne de retrait — la « ligne bleue » — longue de 120 km et qui sera contestée par les deux parties. La Finul est dès lors chargée de documenter toute violation de cette ligne, assurant un mécanisme de surveillance tripartite avec les deux belligérants. En 2006, à la suite d'une offensive israélienne de grande ampleur sur tout le Liban, le mandat de la Finul est renforcé et précisé par la résolution 1701 qui étend ses capacités à 15 000 hommes — contre 2 000 avant la guerre. La résolution l'enjoint également à aider le gouvernement libanais à « empêcher l'entrée au Liban, sans son consentement, d'armes ou de matériel connexe ». De plus, l'article 12 autorise les Casques bleus à patrouiller seuls, sans l'encadrement de l'armée libanaise.

Impuissance à protéger la population

L'équilibre précaire à la frontière s'est brisé en 2023 avec l'entrée en guerre du Hezbollah pour soutenir les Palestiniens. Le 1er octobre 2024, Israël a lancé une offensive terrestre contre le Liban. La Finul a refusé d'évacuer ses positions et a limité l'avancée d'Israël qui a critiqué cette attitude, Benyamin Nétanyahou allant jusqu'à affirmer que les Casques bleus étaient devenus des « boucliers humains » pour les « terroristes du Hezbollah »1. Aux États-Unis également, la mission a été l'objet de critiques. Cette séquence illustre la place paradoxale de la Finul : indispensable pour contenir les escalades et garantir un équilibre précaire, elle est pourtant régulièrement accusée de partialité.

L'accord de cessation des hostilités signé sous l'égide de Washington le 27 novembre 2024 a mis en place un nouveau comité de surveillance, cette fois-ci co-présidé par la France et les États-Unis. Sa mission était de permettre la mise en œuvre et le suivi du cessez-le-feu, principalement en garantissant le démantèlement des armes du Hezbollah au Sud par le biais de l'armée libanaise. Dans ce cadre, la Finul a joué un rôle essentiel d'assistance ayant permis, selon le rapport du Secrétaire général de l'ONU, de détecter 113 caches d'armes non autorisées entre le 21 février et le 20 juin 20252. Cependant, la force onusienne n'a pu limiter les violations répétées du cessez-le-feu par l'armée israélienne. Selon un décompte du quotidien libanais L'Orient-Le Jour en date du 7 août 2025, 301 personnes ont été tuées depuis le début du cessez-le-feu. Au 23 septembre 2025, 82 000 déplacés ne peuvent toujours pas rentrer chez eux à cause des attaques israéliennes. Aux yeux de nombreux habitants du Sud-Liban, l'incapacité de la Finul à les protéger face aux violations israéliennes contribue à un sentiment d'abandon et d'amertume à l'égard de la présence onusienne.

Désarmer le Hezbollah

La décision de mettre un terme au mandat de la Finul, en parallèle d'un déploiement de l'armée libanaise dans le Sud, s'inscrit dans la continuité des efforts du nouvel exécutif libanais pour rétablir le monopole des armes par l'État. Appelée depuis longtemps par une partie de la population libanaise, cette initiative a été accélérée par la défaite militaire du Hezbollah contre Israël, qui a conduit à la signature du cessez-le-feu du 27 novembre 2024.

Ce changement de paradigme a précipité, le 9 janvier 2025, l'élection d'un nouveau président, l'ancien chef de l'armée Joseph Aoun, après deux années de vacances. Celle-ci a été suivie, sept jours plus tard, par la nomination de Nawaf Salam au poste de premier ministre. Le cabinet « d'union nationale » formé par cet ancien président de la Cour internationale de justice considéré « réformateur » et extérieur au sérail, a également marqué un certain affaiblissement politique du Hezbollah et de son allié chiite Amal. Le tandem n'a pas obtenu l'entièreté des portefeuilles réservés à la communauté chiite, quand bien même il en détient le monopole de la représentation parlementaire.

Le 5 août 2025, le nouvel exécutif a fait un pas significatif en chargeant l'armée d'élaborer un plan d'action pour désarmer le Hezbollah d'ici le 2 septembre. Le rétablissement du monopole de la « violence légitime » aux mains de l'État libanais demeure cependant contraint par les divergences qui persistent avec le mouvement chiite. Le Hezbollah a dénoncé la décision du Conseil des ministres, tant par la voix de ses sympathisants que de ses dirigeants. Ces derniers se refusent à parler de désarmement. Ils souhaitent conditionner des « discussions sur une stratégie de défense » qui permettrait de protéger le pays contre toute agression à un retrait préalable d'Israël, l'arrêt des agressions et des bombardements quotidiens, la libération des prisonniers et le début de la reconstruction du Sud.

Malgré ce désaccord de fond, le mouvement chiite maintient le dialogue avec l'exécutif. Pour la seconde fois depuis la décision du 5 août, le conseiller de Joseph Aoun, André Rahal, a reçu, le 18 septembre, Mohammed Raad, chef du bloc parlementaire du Hezbollah. Selon le quotidien libanais Al-Diyar, la réunion aurait abordé le maintien de la « coordination » et du « dialogue » entre les deux parties dans un contexte d'escalade militaire dans le Sud du pays. Le même jour, le porte-parole de l'armée israélienne a émis des avis d'évacuation aux habitants de plusieurs villages avant une série de bombardements d'une ampleur inédite. Au total, cinq localités ont été touchées.

Dans un contexte régional marqué par la fuite en avant militaire d'Israël3 qui est allé jusqu'à attaquer le Qatar le 9 septembre 2025, le Hezbollah tente également d'élargir ses marges de manœuvre en envoyant des signaux positifs aux autres pays de la région. Dix jours après les bombardements sur Doha, le secrétaire général du mouvement chiite, Naïm Qassem, a déclaré souhaiter « ouvrir une nouvelle page » avec l'Arabie saoudite, sur la base d'une unité face à Israël. Il a assuré que les armes de la « résistance » ne seraient jamais utilisées contre le Liban ni contre les pays arabes4. Si ces propos peuvent être perçus comme une inflexion de la position régionale du Hezbollah, ils ne suffisent pas à lever les obstacles internes liés au désarmement. La mise en œuvre de celui-ci reste entravée, notamment pour des raisons techniques. Devant le Conseil des ministres, le général Rodolphe Haykal a souligné les carences logistiques, matérielles et humaines de l'institution militaire, sans pouvoir présenter de calendrier précis à l'exécutif.

Une armée dépendante

Cependant, le 7 août 2025, le gouvernement a explicitement adopté la proposition de l'émissaire étatsunien Tom Barrack qui, à l'inverse de la position du Hezbollah, conditionne le retrait israélien et « l'organisation d'une conférence économique en soutien à la reconstruction de l'économie libanaise » au désarmement du mouvement5.

Couplée à l'annonce de démantèlement de la Finul, cette situation de blocage place le nouvel exécutif dans une posture délicate. Son armée souffre d'un déficit capacitaire et économique important. Elle est fortement dépendante de l'aide internationale et du soutien de la Finul pour mener à bien sa mission dans le Sud et, au-delà, pour défendre le pays. En l'absence d'une armée forte, la réduction des effectifs des Casques bleus risquerait ainsi de laisser à des acteurs extérieurs, aux priorités souvent divergentes de celles de l'État libanais, le soin de définir les contours de sa souveraineté.

Les débats au Conseil de sécurité de l'ONU autour de la décision du renouvellement du mandat de la force onusienne au Liban montre également l'influence israélo-étatsunienne de plus en plus affirmée dans la région. En tant que porte-plume des résolutions sur le Liban, Paris avait présenté un projet de texte conforme aux attentes de Beyrouth. Mais Washington, fort de son droit de veto, a rejeté cette approche, entraînant le report du vote initialement prévu le 25 août. Soucieuse de répondre aux demandes d'Israël qui voit en la Finul un frein à sa politique d'expansion et d'agression au Sud-Liban et qui souhaite un démantèlement ordonné, l'administration étatsunienne souhaitait ajouter une disposition prévoyant un calendrier de retrait progressif.

Chorégraphie israélienne

C'est chose faite. Désormais, les États-Unis sont en première ligne sur le dossier libanais et expriment leur volonté d'aider l'armée libanaise et le gouvernement à développer et exécuter le plan de désarmement du Hezbollah. En déplacement au Liban ce 26 août, Tom Barrack a déclaré que « l'armée libanaise est la réponse, pas la Finul »6. Cette approche s'appuie sur le plan en 11 points présenté par l'émissaire étatsunien et accepté par les autorités libanaises. Un scénario de « pas à pas » dans lequel les engagements du Liban à mettre en œuvre les résolutions onusiennes, notamment la 1701 qui stipule que le gouvernement libanais doit étendre « son autorité sur l'ensemble du territoire », entraîneraient des garanties de pérennité du cessez-le-feu7. Pour autant, l'administration étatsunienne peine à obtenir d'Israël des gages concernant un retrait du territoire libanais et l'arrêt des attaques.

Le gouvernement israélien maintient, quant à lui, sa position : pas de retrait avant le désarmement du Hezbollah. Et cela même si les autorités libanaises ont déjà démantelé plus de 80 % des installations du mouvement au sud du fleuve Litani et adopté le plan étatsunien. Le « pas à pas » semble donc uniquement concerner Beyrouth. Et le bureau du premier ministre israélien d'aller plus loin en déclarant le 25 août, alors que la délégation étatsunienne venait d'achever sa visite, qu'Israël « réduirait sa présence militaire [et non se retirerait] si les forces armées libanaises prenaient des mesures pour désarmer le groupe militant chiite soutenu par l'Iran, le Hezbollah ».

Une manière de rappeler à Beyrouth que, dans cette danse du « pas à pas », Tel-Aviv dicte le tempo et dirige la chorégraphie. Alors qu'Israël poursuit son escalade militaire au Sud-Liban, utilisant pour la première fois depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu des missiles sol-sol, l'annonce de la fin programmée du mandat des Casques bleus au Liban semble être un feu vert de plus à la poursuite des agressions israéliennes. Et conforte le Hezbollah dans sa volonté de garder ses armes.


1«  Netanyahu : les Casques bleus font office de “boucliers humains” du Hezbollah  », The Times of Israël, 13 octobre 2024

2« Implementation of Security Council resolution 1701 (2006) during the period from 21 February to 20 June 2025 : report of the Secretary-General », 11 juillet 2025.

3Thomas Sarthou, «  Israël : le prix de la fuite en avant  », 3 septembre 2025, Iremmo.

4«  Le gouvernement libanais adopte “les objectifs” de la proposition américaine  », L'Orient-Le Jour, 7 août 2025.

5«  Barrack depuis Baabda : Israël est prêt à se retirer du Liban-Sud mais souhaite voir des mesures concrètes  », L'Orient-Le Jour, 28 août 2025.

6Résolution 1701 (2006) adoptée par le Conseil de sécurité des Nations unies le 11 août 2006

7«  Israel ties pullback from South Lebanon to Hezbollah disarmament, group repeats refusal  », Reuters, 25 août 2025.

Palestine. À New York, la subversion du droit international

Deux hommes en costume assis à une table dans une salle de conférence.

La reconnaissance d'un État palestinien par plusieurs pays occidentaux est présentée comme le point fort de la prochaine réunion de l'Assemblée générale de l'ONU à New York, du 9 au 23 septembre 2025. En réalité, la France et l'Arabie saoudite chercheront à convaincre l'ensemble des États membres des Nations Unies de se rallier à une déclaration posant les principes de règlement du « conflit israélo-palestinien ». Un texte qui pourrait sceller l'abandon du droit international concernant la Palestine.

Il y a plus d'un an, dans son avis historique du 19 juillet 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) a rappelé les éléments essentiels du droit international s'agissant de l'occupation par Israël du territoire palestinien, y compris Gaza. Donnant suite à cet avis, l'Assemblée générale des Nations unies (AGNU) a adopté, le 18 septembre 2024, une résolution engageant les États à adopter des mesures de sanction contre Israël afin de l'obliger à se retirer du territoire palestinien occupé, et ceci dans le délai d'un an, soit en septembre 2025. Par ailleurs, dans ses ordonnances relatives à Gaza, la Cour rappelait les obligations de tous les États Parties à la Convention sur le génocide aux fins de prévenir et de ne pas se rendre complices d'un génocide. Fin septembre 2024, le cadre était donc clairement posé aux Nations unies, sur la base d'une analyse objective du droit international. Mais plusieurs inflexions sont rapidement apparues.

D'abord, la majorité des États s'est abstenue de prendre les mesures exigées. Puis, l'Assemblée générale a décidé de soutenir une conférence internationale (résolution 79/81 du 3 décembre 2024) dont la présidence sera assurée par la France et l'Arabie saoudite. Enfin, au lieu d'accentuer ses demandes de sanctions face à un génocide mis en œuvre, notamment, par la privation de biens essentiels à la survie, l'Assemblée générale s'est contentée de demander à la CIJ un nouvel avis sur l'entrave à l'aide humanitaire sans même mentionner le génocide (résolution 79/232 du 19 décembre 2024). En présence de résolutions extrêmement décevantes, on pouvait s'attendre aux résultats de la Conférence de New York, présidée, fin juillet 2025, par la France et l'Arabie Saoudite, et à laquelle n'ont pourtant participé ni Israël ni les États-Unis. Ces résultats frappent tout de même par leur potentiel de subversion du droit rappelé par la CIJ en 2024.

Un État diminué

Le texte avancé sous la présidence française et saoudienne de la Conférence de New York annonce les principes de règlement du « conflit israélo-palestinien ». Cette « déclaration sur le règlement pacifique de la question de Palestine et la mise en œuvre de la solution des deux États » est aussi soutenue par les États ou organisations régionales ayant animé les « groupes de travail » de la Conférence. Se sont donc déjà ralliés à cette déclaration 15 États1, ainsi que la Ligue des États arabes et l'Union européenne. Tout l'enjeu est désormais, pour la France et l'Arabie saoudite, d'obtenir de l'ensemble des États membres des Nations unies qu'ils approuvent la déclaration, comme en témoigne la lettre adressée par la France et l'Arabie saoudite aux délégations étatiques à New York le 29 juillet 20252.

C'est bien sûr la « solution à deux États » qui est promue dans ce document. Mais la nature de l'État palestinien qu'il est question de soutenir rend cette solution plus qu'incertaine. Saluant les engagements récemment pris par le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, la déclaration souligne en effet que la Palestine « n'a pas l'intention de devenir un État militarisé ». Dans ce contexte, c'est un processus de « désarmement, démobilisation et réintégration » (DDR) qui doit être mené à bien, dans lequel le Hamas devrait remettre ses armes à l'Autorité palestinienne (§ 11 de la déclaration). D'un point de vue politique, il s'agit aussi d'écarter le Hamas du pouvoir à Gaza puis, après un cessez-le-feu, d'organiser des élections démocratiques dans le délai d'un an. Pourtant, la « compétition démocratique » envisagée ne serait soutenue que si elle s'organise « entre acteurs palestiniens engagés à respecter le programme politique et les engagements internationaux de l'OLP » (§ 22 de la déclaration). Sous couvert d'une aide à l'émancipation palestinienne, le texte soutient en réalité la création d'un État palestinien démilitarisé, qui sera donc soumis à l'expansionnisme israélien. Les expressions politiques autorisées dans le cadre des élections espérées seraient également limitées, de même, d'ailleurs, que les choix de politique économique que pourrait retenir le prétendu « État » de Palestine.

Car s'il est question de « promouvoir le développement économique de la Palestine », ce sera pour « faciliter le commerce » et « améliorer la compétitivité du secteur privé palestinien » sur la base d'une révision du Protocole de Paris relatif aux relations économiques, conclu dans le cadre du processus d'Oslo (§ 27 de la déclaration). L'assistance internationale, présentée comme relevant de « donateurs », devrait permettre à l'Autorité palestinienne de « mettre en œuvre son programme de réformes ». Ces « réformes crédibles » devront mettre l'accent « sur la bonne gouvernance, la transparence, la viabilité des finances publiques, la lutte contre l'incitation à la violence et les discours de haine, la fourniture de services, l'environnement des affaires et le développement » (§ 21 de la déclaration). Ces formules résonnent bien comme un programme libéral, obérant les choix souverains de l'État à venir et exigeant — de manière apparemment incongrue, mais en réalité significative — un contrôle sur la liberté d'expression.

Dans la même veine, résolument inquiétante, le texte envisage la fin de l'action de l'UNRWA, l'Agence onusienne en charge des réfugiés palestiniens, puisque celle-ci devrait « remettre ses “services publics” dans le territoire palestinien aux institutions palestiniennes dûment habilitées et préparées ». Ceci interviendra « lorsqu'une solution juste au problème des réfugiés » aura été trouvée (§ 14 de la déclaration), dans un « cadre régional et international apportant une aide appropriée au règlement de la question des réfugiés, tout en réaffirmant le droit au retour » (§ 39 de la déclaration). La formule, particulièrement floue, n'envisage pas de mettre en œuvre ou faciliter le droit au retour. Elle ne vise probablement que la compensation due en cas de non-retour, sur la base de la résolution 194 de l'Assemblée générale de décembre 1948.

Cet ensemble de principes semble bien soutenir en partie l'agenda israélien, qui, comme le souligne Monique Chemillier-Gendreau dans son dernier ouvrage, est de « rendre impossible un État palestinien »3. Il s'agit de rendre impossible un État souverain, en soutenant une entité sous contrôle, un État privé des attributs essentiels de la souveraineté. D'ailleurs, en matière sécuritaire, l'État à venir devra, « dans le rejet constant de la violence et du terrorisme », « travailler à des arrangements de sécurité bénéfiques pour toutes les Parties », en l'occurrence Israël (§ 20 de la déclaration). C'est donc le prolongement de la coopération sécuritaire de l'Autorité palestinienne avec Israël qui conditionnera le déploiement de la « mission internationale temporaire de stabilisation » annoncée dans la déclaration. Cette mission, comprenant des forces armées, viendrait faciliter le respect du cessez-le-feu et de l'accord de paix à venir, en apportant des « garanties de sécurité à la Palestine et à Israël » (§ 16 de la déclaration). Elle devrait être mandatée par le Conseil de sécurité, ce qui apparaît totalement illusoire et omet le rôle que pourrait tenir l'Assemblée générale dans le déploiement d'une opération visant à forcer le siège de Gaza.

Tels sont les principes qui sont présentés à l'ensemble des États membres de Nations unies : ils relèvent d'une ingénierie politique vouée soit à l'échec, soit à la soumission.

Condamnation de la lutte armée, innocence d'Israël

Mais une version encore plus radicale de ce programme, annonçant l'effacement des responsabilités d'Israël, est également présentée par plusieurs États lançant, fin juillet 2025, un « Appel de New York ». Il s'agit d'une brève déclaration de quinze États occidentaux, parmi lesquels on trouve étonnamment l'Espagne, l'Irlande et la Slovénie4. Cet appel vient, de manière quasi indécente, effacer la réalité des crimes commis par Israël et stigmatiser la lutte armée palestinienne.

L'appel commence par une référence au 7 octobre 2023, les États condamnant « l'odieuse attaque terroriste antisémite perpétrée ». Ils reprennent ainsi d'emblée la rhétorique israélienne, assimilant la lutte armée palestinienne à une entreprise visant, par nature, les juifs. S'agissant de la situation humanitaire contemporaine à Gaza, les États se limitent en revanche à exprimer « une vive préoccupation », sans imputer à quiconque la responsabilité « du nombre élevé de victimes civiles » (sic). Ce qui est soutenu immédiatement, pour Gaza, est beaucoup plus favorable à Israël que l'accord de cessez-le-feu pourtant présenté par les États-Unis au printemps 2024, et validé par le Conseil de sécurité avant d'être rompu par Israël en mars 2025. Les quinze États de l'appel de New York se contentent d'exiger « un cessez-le-feu immédiat, la libération immédiate et inconditionnelle de tous les otages détenus par le Hamas et la restitution de leurs dépouilles, ainsi que la garantie d'un accès humanitaire sans entraves ». Il n'est pas ici question d'échanges de prisonniers, ni du retrait de la bande de Gaza par Israël ou de la fin du siège génocidaire. Il s'agit plutôt d'une demande de reddition, teintée de considérations humanitaires, puisque le « jour d'après » à Gaza devra comprendre « le désarmement du Hamas ».

En définitive, l'appel de New York n'est pas un appel à la reconnaissance de la Palestine, dont on peut rappeler qu'elle est déjà reconnue par 148 États et considérée comme un État non membre de l'ONU depuis 2012. Il s'agit, littéralement, d'un appel à la normalisation, c'est-à-dire à la reconnaissance d'Israël par ceux des États qui ne l'ont pas encore formellement reconnu. Les quinze signataires affirment sans ambiguïté, en fin de texte, appeler « les pays qui ne l'ont pas encore fait à établir des relations normales avec Israël et à exprimer leur volonté d'entamer des discussions concernant l'intégration régionale de l'État d'Israël ». Les relations avec Israël doivent donc être « normales », alors même que des sanctions ont été soutenues, comme on l'a rappelé, par la CIJ puis l'Assemblée générale, en raison des violations patentes de normes fondamentales du droit international par cet État. Ces violations devraient plutôt conduire à envisager d'exclure Israël de l'ONU ou des travaux de son organe plénier. Dans l'appel, le soutien à la Palestine est, à l'inverse, étroitement conditionné aux engagements pris par Mahmoud Abbas qui sont dûment rappelés, comme dans la déclaration de New York évoquée ci-dessus. Les États « saluent » ainsi :

les engagements pris (…), à savoir : (i) condamner les attaques terroristes du 7 octobre (ii) appeler à la libération des otages et au désarmement du Hamas (iii) mettre un terme au système de versements aux prisonniers (iv) réformer le système éducatif (v) demander l'organisation d'élections dans l'année à venir pour insuffler un renouvellement des générations et (vi) accepter le principe d'un État de Palestine démilitarisé.

Dans l'appel, comme dans la déclaration, toute référence au génocide en cours est proscrite. Il n'y est même jamais question des ordonnances de la CIJ visant Israël ou l'Allemagne, et rappelant tous les États Parties à la Convention de 1948 à leurs obligations de prévenir ou de faire cesser le génocide.

Effacer les acquis judiciaires de 2024

La validation par l'Assemblée générale des Nations unies de la déclaration de New York scellerait donc une nouvelle trahison de la Palestine. Basée sur l'illusion prolongée d'une possible acceptation par Israël d'un État palestinien, elle préconise aussi une méthode éculée, celle de la négociation bilatérale sous influence occidentale. Il s'agit en effet de « soutenir la conclusion et la mise en œuvre d'un accord de paix entre Israël et la Palestine (…) conformément au mandat de Madrid, notamment le principe de l'échange de territoires contre la paix » (§ 7 de la déclaration). En l'absence de négociations entre les Parties, c'est la reconnaissance conditionnée de la Palestine qui devrait initier la solution politique promue (§ 25 de la déclaration).

Mais doit-on finalement parler d'illusion ? À ce stade génocidaire de l'oppression des Palestiniens, il ne s'agit plus seulement « d'illusions néfastes »,, mais d'un « aveuglement volontaire » prospérant sur une « ambiguïté entretenue » de soutien à la Palestine, des tendances déjà dénoncées par Monique Chemillier-Gendreau5, et qui ne trompent plus. Le projet franco-saoudien est bien la dernière étape, à ce jour, de la « guerre contre la Palestine » décrite par l'historien Rashid Khalidi6. En plus de l'effacement des obligations de prévenir et faire cesser le génocide, les sanctions devant être adoptées par les États pour mettre fin à l'occupation sont minimisées (§§ 32 et 33 de la déclaration). Et si le droit à l'autodétermination est bien évoqué dans la déclaration (§§ 25 et 30), son essence est profondément affectée par l'ingénierie retenue : pas de souveraineté politique ni économique pour l'État à venir, pas de capacités de défense, mais un système de police visant à assurer la sécurité d'Israël. C'est le prolongement d'Oslo, c'est-à-dire la garantie de l'inexistence d'un gouvernement palestinien indépendant. Certes, le projet ne consacre pas directement l'expansionnisme israélien ni le génocide de Gaza : c'eût été impossible. Mais il n'envisage jamais la responsabilité juridique d'Israël. En somme, on peut sérieusement affirmer que les promoteurs de la Conférence de New York ont cherché à effacer l'acquis judiciaire de l'année 2024. Ils n'ont pas plus l'intention de favoriser une autodétermination réelle qu'ils n'ont l'intention de forcer Israël à mettre un terme à son occupation illicite et au génocide, ou de mettre en œuvre la responsabilité de cet État.

L'Assemblée générale des Nations unies acceptera-t-elle en septembre 2025, contre ses propres résolutions, d'effacer le droit international dit par la CIJ en 2024 ? Il faudrait alors reconsidérer le sens que l'Assemblée générale a, un temps, donné à sa « responsabilité permanente » s'agissant de la Palestine, et admettre qu'elle soutient désormais, en situation de génocide, une injustice majeure, sous couvert de la reconnaissance d'un État palestinien fantoche. Les peuples doivent exiger de leurs gouvernements qu'ils ne contribuent pas à cet enterrement du droit international.

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1Il s'agit du Brésil, du Canada, de l'Égypte, de l'Espagne, de l'Indonésie, de l'Irlande, de l'Italie, du Japon, de la Jordanie, du Mexique, de la Norvège, du Qatar, du Royaume-Uni, du Sénégal et de la Turquie.

2Lettre du 29 juillet 2025 : «  Les 19 coprésidents encouragent votre mission permanente à approuver ce document final avant la fin de la 79e session de l'Assemblée générale à New York  ».

3Monique Chemillier-Gendreau, Rendre impossible un État palestinien, l'objectif d'Israël depuis sa création, Textuel, 2025.

4Les quinze sont : Andorre, Australie, Canada, Espagne, Finlande, France, Irlande, Islande, Luxembourg, Malte, Norvège, Nouvelle-Zélande, Portugal, Saint-Marin, Slovénie.

5Monique Chemillier Gendreau, op.cit.

6Rashid Khalidi, The Hundred years' war on Palestine, Profile Books, 2020.

« L'Union européenne, c'est Madame Bovary »

Couloir d'un bâtiment endommagé, débris partout, homme en tenue de protection avance prudemment.

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Réfugiée depuis à Rafah, la famille a dû ensuite se déplacer vers Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Un mois et demi après l'annonce du cessez-le-feu, Rami est enfin de retour chez lui avec sa femme, Walid et le nouveau-né Ramzi. Pour ce journal de bord, Rami a reçu le prix de la presse écrite et le prix Ouest-France au Prix Bayeux pour les correspondants de guerre. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.

La semaine dernière, je devais aller vacciner Ramzi, mon fils de trois mois. J'ai commencé à chercher. On m'a dit qu'il n'y avait plus de vaccins dans ce qu'il reste du secteur public. Puis quelqu'un m'a dit : « Peut-être en ont-ils à l'UNRWA ? Ils ont un centre de vaccination dans une de leurs écoles. » J'ai beaucoup hésité avant de m'y rendre, car, comme tous les Gazaouis, je sais que les écoles, transformées en centre d'accueil pour les déplacés, sont des cibles pour l'armée d'occupation. Elles sont bombardées quotidiennement. Bien sûr, on peut se dire : « cette école-là, c'est une clinique où on vaccine les enfants, ils ne vont tout de même pas la bombarder. » Ce serait se faire beaucoup d'illusions.

Mais j'ai quand même décidé de prendre le risque. J'ai dit à Sabah : « On va faire le plus vite possible. S'il y a beaucoup de gens, on fera demi-tour, il ne faut pas rester longtemps là-bas, c'est trop dangereux. » En arrivant, nous avons découvert, en effet, une ancienne école convertie en abri pour déplacés, comme les autres établissements de l'UNRWA. Il y avait là des centaines, peut-être des milliers de personnes, ils étaient partout, ils avaient même installé des tentes dans la cour. Le rez-de-chaussée et le premier étage étaient bondés d'hommes, de femmes et d'enfants, entassés les uns sur les autres. Partout, du linge sur des fils. Ces vêtements n'avaient pas été lavés, il n'y a plus assez d'eau et plus de lessive. Les gens les suspendent dans l'air chaud, pour les sécher un peu. C'est tout ce qu'ils peuvent faire.

Beaucoup de nouveau-nés n'ont pas été vaccinés du tout

J'ai demandé où était la clinique. On m'a dit : « Il faut monter au deuxième étage. » Là, une classe était transformée en cabinet médical. Une feuille collée sur la porte disait « médecins généralistes ». Le mot « pharmacie » était inscrit sur la porte d'une deuxième classe, devant laquelle beaucoup de gens faisaient la queue. Mais pour les vaccins ? « C'est sur le toit », m'ont dit les gens qui étaient là. Nous sommes donc montés sur le toit, où on a vu encore des tentes et des bâches, mais celles-ci abritaient les lieux de vaccination. Et dans un coin, encore une queue. Cette fois, c'était la file d'attente pour les vaccins.

Je voulais savoir si c'était la peine d'attendre. Un homme qui organisait la queue m'a demandé quel type de vaccin je cherchais. J'ai dit « le vaccin de trois mois », et j'ai obtenu tout de suite la réponse : « Il n'y en a plus. » J'ai tout de même demandé à l'infirmière. Je lui ai montré le carnet de vaccination de Ramzi, et elle m'a dit : « Désolée, on n'en a plus, et ce n'est pas la peine de chercher ailleurs, tu n'en trouveras nulle part dans toute la bande de Gaza. »

J'étais à la fois soulagé et consterné. Soulagé de ne pas devoir attendre en risquant d'être tué par un bombardement, et en même temps consterné de ne pas pouvoir trouver de vaccin pour mon bébé. Encore Ramzi a-t-il eu la chance d'être vacciné deux fois, à une semaine et à un mois. Beaucoup de nouveau-nés n'ont pas été vaccinés du tout.

L'aide humanitaire, ce n'est pas seulement de la nourriture et de l'eau

Mon fils, c'est seulement un exemple parmi des centaines de milliers d'autres cas : des gens qui souffrent de maladies chroniques, surtout de cancers et de maladies cardiaques et toutes les maladies chroniques demandant un suivi et du matériel spécialisé. Des patients qui ont besoin de dialyses régulières meurent lentement et en silence, faute de soins. Le seul établissement qui avait un service d'oncologie, l'Hôpital turc, se trouvait dans le corridor de Netzarim. Il a été démoli par l'armée d'occupation. L'hôpital européen pouvait fournir certains traitements ; il a été bombardé il y a un mois, et il est hors service.

Pareil pour les médicaments. On ne trouve pratiquement plus rien, que ce soit dans les pharmacies privées ou dans le secteur public. Les blessés ne peuvent plus être soignés. Il n'y a presque plus d'hôpitaux dans le nord. L'un des derniers à fonctionner, l'hôpital Al-Awda, géré par une association à but non lucratif, a été évacué avant-hier. À Gaza-ville, l'hôpital Shifa est hors service. Un petit hôpital de campagne a été mis en place à côté de ses décombres, mais il traite environ 10 % des patients gérés auparavant par ce grand établissement. L'autre centre hospitalier important, l'Hôpital baptiste, fonctionne à 20 % de ses moyens en temps normal. Les hôpitaux de campagne montés par les ONG internationales souffrent eux aussi de ce manque de matériel et de manque de médicaments.

La pénurie de médicaments nous touche aussi. Sabah, ma femme, est asthmatique. Elle a besoin d'un inhalateur qui s'appelle Foster, qui a disparu, et la fumée du four d'argile sur lequel elle cuisine n'arrange pas les choses, surtout que là, elle allaite aussi Ramzi. Notre chère amie Marine Vlahovic réussissait à nous faire parvenir du Foster grâce à ses contacts. Elle n'est plus de ce monde, qu'elle repose en paix, je ne cesse de lui rendre hommage. Pour moi, Marine, c'est un rayon de soleil qui ne s'éteindra jamais.

En ce moment on parle beaucoup d'aide humanitaire pour Gaza ; des centres de distribution de nourriture, gérés par une société américaine sont en train d'ouvrir dans le sud, ce qui d'ailleurs n'empêche pas l'armée israélienne de tirer à l'occasion sur les Gazaouis qui s'en approchent. Mais l'aide humanitaire, ce n'est pas seulement de la nourriture et de l'eau.

Si l'Europe et la France veulent vraiment agir, elles le peuvent

Mais après avoir dit tout cela, la situation à Gaza ne se réduit pas à un problème humanitaire. C'est un problème politique. Depuis deux ou trois semaines, je commence à entendre un changement de discours des dirigeants des pays européens. Je ne sais pas s'ils se sont enfin réveillés, s'ils se rendent maintenant compte de ce qu'il se passe à Gaza et en Palestine en général. En tout cas, les positions évoluent, et le vocabulaire aussi ; on ne parle toujours pas de génocide, mais on entend des mots nouveaux, comme « inacceptable ».

Est-ce qu'il a fallu vingt mois de guerre pour qu'ils se réveillent ? Ils me rappellent Madame Bovary, que j'ai étudié au lycée. Mes souvenirs sont lointains, mais j'avais été marqué par l'histoire de cette bourgeoise de province qui vivait dans un monde imaginaire, et finissait par se heurter à la réalité, sur laquelle elle n'avait aucune prise. L'Union européenne, c'est Madame Bovary. Mais enfin, il n'est jamais trop tard pour dénoncer un génocide.

Je vois aussi un changement dans les médias français. On y parle de plus en plus de Gaza. Je me demande si certains médias ont attendu le feu vert des gouvernements, ou est-ce l'inverse, les médias qui influencent les gouvernements ? En tout cas, la tendance aujourd'hui, c'est de parler de Gaza, et c'est ce changement de discours qui m'intéresse. Comme le dit l'humoriste Pierre-Emmanuel Barré sur Radio Nova, que j'écoute souvent quand j'ai de la connexion, « Aujourd'hui, Guillaume Meurice ne finirait plus à Radio Nova »1. Bien sûr, ce n'est pas assez.

Si l'Europe et la France veulent vraiment agir, elles le peuvent. Même Madame Bovary peut agir, si elle accepte de salir ses belles robes en se frottant au réel. Ce n'est pas gagné. Pour prendre des sanctions, il faut que la Commission européenne se réunisse, ça prend du temps. Il faut une position européenne unie. Il faut, il faut, il faut. Et comme par hasard, quand il s'agit de la Palestine, il faut… beaucoup de temps. Alors que, pour l'Ukraine, ça n'a pas même pas pris trois ou quatre jours. Mais on peut faire beaucoup de choses sans passer par la Commission européenne, au niveau bilatéral. On peut par exemple rappeler son ambassadeur, on peut expulser des ambassadeurs israéliens. D'ailleurs, des pays européens ont déjà annoncé reconnaître l'État palestinien ; l'Espagne a annulé un contrat de vente d'armes à Israël.

On peut accuser Israël de nous affamer, mais pas de commettre un génocide

Mais je le répète, ce n'est pas seulement une crise humanitaire. Nous ne sommes pas des pigeons en cage qu'il suffit de nourrir, et le problème est réglé. On se mobilise contre la famine, mais la torture, les massacres, les boucheries, les « israéleries », c'est comme si c'était normal ; on peut accuser Israël de nous affamer, mais pas de commettre un génocide. Je ne sais pas pourquoi les politiciens sont allergiques à ce mot. Il y a déjà eu plusieurs génocides dans l'histoire, le mot n'appartient pas à un seul peuple.

Nous sommes massacrés et sous occupation depuis 1948, et cela continue à Gaza. Et en Cisjordanie, c'est pire. Elle est en train d'être annexée petit à petit par Israël. Quand on accuse les Palestiniens de vouloir effacer Israël, de ne pas vouloir vivre avec les Israéliens, c'est comme accuser des chats de vouloir tuer tous les lions du voisinage. Personne ne veut voir que ce sont les lions qui non seulement tuent les chats, mais veulent tous les chasser de leur petit bout de terre.

Et pas seulement. Ils ne rêvent pas seulement d'agrandir leur terrain jusqu'au Jourdain, mais jusqu'à l'Euphrate. Ils n'hésitent plus à le dire. Ils le mettent dans des logos, sur des cartes… Et personne ne dit que, ce genre de discours, c'est du terrorisme, que c'est inacceptable. Alors que, nous, quand on veut vivre en paix et libérer notre territoire occupé, nous sommes des terroristes.

C'est vrai que nous sommes en train de mourir de faim, mais nous mourons aussi sous les bombes et les obus. Arrêtez cette occupation, libérez la Palestine, acceptez deux États. Quand il y a eu l'accord de partage de la Palestine, tout le monde a reconnu Israël, mais personne n'a reconnu la Palestine. Et le monde a reconnu un État sans frontières. Qui peut dire où sont les frontières d'Israël ? Le droit international ? Les Nations unies ? L'Union européenne ? Est-ce que les Israéliens eux-mêmes peuvent le savoir ? Vous parlez, vous parlez, mais seulement des choses qui vous arrangent. La justesse et la justice, personne n'en parle.

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L

Journal de bord de Gaza
Rami Abou Jamous
Préface de Leïla Shahid
Présentation de Pierre Prier
Éditions Libertalia, collection Orient XXI
29 novembre 2024
272 pages
18 euros
Commander en ligne : Librairie Libertalia


1Guillaume Meurice, chassé de France Inter pour une plaisanterie sur le «  prépuce de Nétanyahou  » office aujourd'hui lui aussi sur cette radio indépendante

L'Appel de Paris pour la protection du peuple palestinien

Destruction urbaine avec de la fumée, un homme adossé à un pilier près d'une voiture endommagée.

La protection du peuple palestinien est devenue une urgence absolue. À Gaza, après quelques semaines de suspension, les massacres de masse ont repris, accompagnés d'un siège total et d'une famine généralisée ainsi que des déplacements forcés de populations ; au moins 53 000 Palestinienes ont été tuées suite aux opérations militaires israéliennes ; la bande de Gaza est dévastée et devenue inhabitable. En Cisjordanie — y compris Jérusalem-Est — en dix-neuf mois, plus de 1 500 attaques de l'armée et des colons ont fait près de 962 morts et plus de 7030 blessées palestinienes ; plus de 40 000 Palestinienes y ont été déplacées de force.

Cependant, alors que le peuple palestinien vit la pire période de son histoire, la légitimité de son combat pour la justice et l'autodétermination face à la volonté d'effacement dont il fait l'objet, est réaffirmée par le droit international. Dans le prolongement de l'avis de la Cour internationale de justice (CIJ), l'Assemblée générale des Nations unies a exigé par son vote du 18 septembre 2024 la fin de l'occupation israélienne du territoire palestinien et le démantèlement des colonies avant le 18 septembre 2025.

Dès lors, la France et l'Europe doivent s'acquitter de leurs obligations. Elles doivent, comme le précise la résolution de l'ONU, « favoriser, conjointement avec d'autres États ou séparément, la réalisation des droits du peuple palestinien à l'autodétermination et s'abstenir d'entretenir des relations conventionnelles avec Israël dans toutes les situations où celui-ci prétend agir au nom des Palestiniens ou pour des questions les concernant ».

Il y a 80 ans se construisaient les bases d'une justice internationale avec la création de l'ONU, dont la Charte fondait les conditions de la paix. Les États membres adoptaient trois ans plus tard la Déclaration universelle des droits de l'Homme. Marquons cet anniversaire par notre refus solennel que la loi du plus fort l'emporte sur le droit international en Palestine.

L'Assemblée générale de l'ONU a décidé le 3 décembre 2024 de la tenue d'une conférence internationale. Elle se tiendra du 17 au 20 juin 2025 à New York. Elle aura pour mission « d'examiner l'application des résolutions de l'Organisation des Nations Unies relatives à la question de Palestine ».

En préalable de cette conférence internationale sous l'égide de l'ONU, nous lançons solennellement un appel pour la protection du peuple palestinien et la mise en œuvre du droit international.

Nous, signataires de cet appel, sommes convaincues que c'est l'application du droit international qui garantira la protection du peuple palestinien en lui permettant de vivre enfin en paix et en sécurité. Pour cette raison, nous demandons à la France de reconnaître l'État de Palestine dans le cadre du droit à l'autodétermination du peuple palestinien.

De la même façon, nous sommes convaincues que seuls la fin de l'occupation et l'arrêt de l'oppression du peuple palestinien permettront à Israël de connaître également la paix et la sécurité. En conséquence nous demandons à la France et aux États membres de l'Union européenne d'appliquer sans tarder les mesures énoncées par la résolution votée par l'Assemblée générale des Nations unies le 18 septembre 2024.

Liste des 55 premiers signataires

  • Xavier Dolan, cinéaste réalisateur
  • Ken Loach, cinéaste réalisateur
  • Adèle Haenel, actrice
  • Reda Kateb, acteur
  • Roger Waters, auteur-compositeur-interprète
  • Blanche Gardin, actrice
  • Swann Arlaud, acteur
  • Yvan Le Bolloc'h, acteur
  • Annie Ernaux, romancière
  • Corinne Masiero, actrice
  • Robert Guédiguian, cinéaste
  • Ernest Pignon-Ernest, plasticien
  • Elias Sanbar, ancien ambassadeur de la Palestine auprès de l'UNESCO
  • Edwy Plenel, journaliste
  • Fabien Gay, journaliste rédacteur en chef de l'Humanité, Sénateur de Seine Saint-Denis
  • Denis Sieffert, journaliste, directeur de Politis
  • Denis Robert, réalisateur
  • Alain Gresh, journaliste, fondateur et directeur d'Orient XXI
  • Catherine Tricot, directrice de la revue Regards
  • Thomas Vescovi, cofondateur de Yaani
  • Daniel Mermet, journaliste
  • Rony Brauman, ex-directeur de Médecins sans frontières
  • Raphaël Pitti, médecin urgentiste
  • Yanis Varoufakis, économiste grec
  • Marine Tondelier, secrétaire nationale des Ecologistes
  • Olivier Faure, député de Seine et Marne, 1er secrétaire du Parti socialiste
  • Olivier Besancenot, porte-parole du Nouveau parti anticapitaliste
  • Manuel Bompard, député des Bouches-du-Rhône, coordinateur de La France insoumise
  • Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste français
  • Aymeric Caron, député de Paris, président de Révolution écologique pour le vivant
  • Gisèle Jourda, sénatrice, présidente du groupe d'amitié France Palestine au Sénat
  • Richard Ramos, député du Loiret, président du groupe d'amitié France-Palestine à l'Assemblée nationale
  • Clémentine Autain, députée de Seine-Saint-Denis
  • Thomas Portes, député de Seine-Saint-Denis
  • Raymonde Poncet-Monge, sénatrice du Rhône
  • Elsa Faucillon, députée des Hauts-de-Seine
  • Johann Soufi, avocat et procureur, spécialisé en droit international
  • Monique Chemillier-Gendreau, professeure émérite de droit public
  • Ziad Majed, politologue, professeur universitaire et chercheur
  • François Dubuisson, professeur de droit international à l'Université libre de Bruxelles
  • Agnès Levallois, vice-présidente de l'iReMMO
  • Anne-Marie Eddé, professeure émérite à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
  • Bertrand Badie, professeur émérite à l'IEP de Paris, chercheur au CERI
  • Didier Fassin, professeur au Collège de France
  • Sylvain Cypel, journaliste
  • Pascal Boniface, géopolitologue
  • Sophie Bessis, historienne et journaliste, secrétaire générale adjointe de la FIDH
  • Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT
  • Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU
  • Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT
  • Nathalie Tehio, présidente de la Ligue des Droits de l'Homme-LDH
  • Pierre Stambul, porte-parole de l'Union juive française pour la paix
  • Youlie Yamamoto, porte-parole d'ATTAC
  • Anne Tuaillon, présidente de l'Association France Palestine Solidarité-AFPS

Gaza. Pour en finir avec la « guerre contre le terrorisme »

Scène tragique montrant des personnes en deuil près de corps sur une terre désertique.

Alors qu'Israël intensifie son offensive génocidaire à Gaza, la thèse de la légitime défense paraît désormais totalement éculée. En revanche, l'argument de la « guerre contre le terrorisme » pèse toujours en s'appuyant sur la désignation du Hamas comme groupe terroriste par les États-Unis et l'Union européenne. Qu'en est-il au regard du droit international ?

L'argument israélien de la « guerre contre le terrorisme » continue en France de limiter la liberté d'expression, comme en témoignent les poursuites engagées pour « apologie du terrorisme ». Il permet aussi de restreindre, en plein génocide, le soutien matériel à la population de Gaza, par les atteintes portées à l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) et à l'activité des ONG1. Il pèse enfin sur les perspectives de règlement immédiat ou lointain de la situation. Il est temps de l'examiner de manière dépassionnée.

Le Hamas, tout comme le Hezbollah, figure sur les listes terroristes des États-Unis et de l'Union européenne, mais pas sur celles des Nations unies. La caractérisation de ces mouvements comme terroristes n'est pas universelle, ce qui est peu connu. Les sanctions financières qui leur sont infligées ne relèvent pas du conseil de sécurité des Nations unies, mais d'États, agissant individuellement ou régionalement, sans validation internationale. Or ces sanctions sont venues toucher à Gaza le peuple palestinien ayant, au regard des normes issues des Nations unies, le droit de disposer de lui-même. C'est pourquoi le rapporteur spécial John Dugard soulignait dès 2007 le caractère inédit de la situation : « Le fait est que le peuple palestinien est soumis à des sanctions économiques, premier exemple d'un tel traitement à l'égard d'un peuple occupé. Cela est difficile à comprendre2. »

Les recours aux juges nationaux et européens

Au mois d'avril 2025, les responsables politiques du Hamas annonçaient agir en justice devant les juridictions britanniques afin de contester l'inscription de leur mouvement sur la liste des organisations terroristes de cet État. Ce n'est pas la première fois que le mouvement recourt aux juges occidentaux. Un contentieux s'est ainsi noué devant les juridictions de l'Union européenne, qui ont d'abord, en 2014 puis en 2019, annulé la décision européenne — qui se basait sur des sources américaines et britanniques — inscrivant le Hamas sur la liste des organisations terroristes. Cette inscription a finalement été confirmée en 2021, mais cette séquence judiciaire a révélé de nombreuses ambiguïtés.

Elle s'inscrit dans un contentieux plus ample, où des groupes en lutte contre des autorités étatiques affirment, devant le juge de l'Union européenne, leur statut de mouvement de libération nationale. Ces groupes soulignent parfois les contradictions entre, d'une part, le droit occidental relatif au terrorisme, qui permet de les sanctionner financièrement et d'autre part, le droit international des peuples à disposer d'eux-mêmes et ses prolongements dans le droit international de la guerre. Ces contradictions prospèrent alors que la Cour de Justice de l'Union européenne elle-même a considéré, dans des affaires relatives au Sahara Occidental que « le principe d'autodétermination » est « un des principes essentiels du droit international » (arrêt du 21 décembre 2016)3.

Israël et l'Occident contre le Hamas

L'histoire est bien connue. La victoire électorale du Hamas aux élections organisées dans le territoire palestinien occupé en 2006 et l'exercice par ce mouvement d'un pouvoir gouvernemental a permis à Israël de déclarer la bande de Gaza « entité hostile » en 2007. Elle a conduit les États occidentaux à soutenir un blocus que les Nations unies ont parfois décrit comme une « punition collective » prohibée par le droit international, voire comme un crime contre l'humanité4.

Depuis le 7 octobre 2023, la diabolisation s'est accentuée dans les discours israéliens. Celle-ci a permis de convoquer le mythe d'une guerre de civilisation contre la barbarie et de justifier les opérations génocidaires à Gaza. Les « terroristes génocidaires » et « impitoyables nazis » dénoncés en octobre 2023 par Guilad Erdan, le représentant d'Israël au Conseil de sécurité des Nations unies, sont d'abord les combattants palestiniens, qu'il conviendrait d'éradiquer. Or, dans le droit international de la guerre, l'éradication de l'ennemi n'est pas un objectif juridiquement admis. À l'inverse, constitue déjà un crime de guerre le simple fait de « déclarer qu'il ne sera pas fait de quartier »5.

Par-delà les combattants, la diabolisation par la désignation terroriste s'étend aussi à l'ensemble du pouvoir civil de Gaza. C'est ainsi qu'Israël trouve parfaitement légitime de décrire, par exemple, les acteurs du système hospitalier comme terroristes, et qu'il cible des agents civils ne relevant pas de l'organisation militaire du Hamas. Et, finalement, c'est l'ensemble de la population de Gaza qui relève du terrorisme, car, toujours selon Guilad Erdan, ce sont bien les civils « qui ont élu les meurtriers du Hamas, qui ressemble tant à Daech6 ». De proche en proche, Israël inscrit les familles palestiniennes dans des lignées criminelles. Dans son rapport du 13 mars 2025, la Commission internationale indépendante de l'ONU relève ces propos significatifs du général Giora Eiland :

Après tout, qui sont les femmes âgées de Gaza — les mères et les grand-mères des combattants du Hamas qui ont commis les crimes horribles du 7 octobre. Dans cette situation, comment peut-on même parler de considérations humanitaires (…)7

Cette diabolisation continue d'être relayée dans le monde occidental. De nombreux acteurs européens exigent, pour l'avenir, que le Hamas renonce au pouvoir à Gaza (ce qu'il affirme accepter), mais également qu'il rende les armes. Ceci s'avère problématique, en l'absence de protection internationale de la population de Gaza contre les bombardements et le siège israéliens. Cette exigence de désarmement est difficilement concevable en situation génocidaire, ainsi que le démontre le précédent de Srebrenica où plus de 8 000 hommes désarmés ont été exécutés en juillet 1995.

Les positions des hauts responsables de l'ONU

Les discours onusiens eux-mêmes laissent souvent perplexes. S'agissant de la période du récent cessez-le-feu (19 janvier — 18 mars 2025), où des échanges de prisonniers ont eu lieu, la condamnation par le secrétaire général de l'ONU des cérémonies organisées par les groupes armés palestiniens restituant dans des cercueils les corps des otages décédés peut surprendre.

Car les Nations unies, par leurs représentants officiels, ne se sont pas exprimées sur les tortures inédites infligées aux Palestiniens enlevés à Gaza et libérés dans cette même période ; pas plus que sur l'interdiction d'expressions de joie imposée par Israël aux détenus libérés et à leurs proches en Cisjordanie. Or, ces violations du droit international sont beaucoup plus marquantes. Elles émanent, d'une part, d'un État bien structuré dont les prisons ne devraient pas devenir des lieux de torture, incluant des sévices sexuels. Elles révèlent, d'autre part, une volonté délibérée d'humilier et de détruire. La seule condamnation du comportement des groupes armés palestiniens dans ce processus d'échange de prisonniers prévu par l'accord de cessez-le-feu procède donc d'une stigmatisation univoque.

De même, après la violation du cessez-le-feu par Israël et les États-Unis et leur annonce commune du retour à un siège total, il est toujours question, dans le discours onusien et européen d'exiger la « libération inconditionnelle » des otages, sans référence au respect des accords conclus, principe fondamental en droit international. Or l'accord de cessez-le-feu de janvier 2025 reprend celui acquis en juillet 2024 qui a été officiellement soutenu par le conseil de sécurité (résolution 2735 du 10 juin 2024), à la demande même des États-Unis. Il est basé sur l'échange de prisonniers, le retrait de l'armée israélienne de Gaza, et la fin du siège. En conséquence, exiger une « libération inconditionnelle » c'est s'associer au discours israélien accompagnant sa violation et renoncer à considérer le Hamas comme un acteur politique. C'est encore l'un des effets de la caractérisation d'une entité comme terroriste : le groupe terroriste n'est pas un interlocuteur admis, il est, sauf exception utile, disqualifié et finalement toujours relégué dans le champ de la criminalité8.

La nature du conflit

Les juridictions internationales qui ont rendu, pendant l'année 2024, des décisions ou avis relatifs à Gaza n'ont jamais employé le terme « terroriste » pour décrire le Hamas. La Cour internationale de justice (CIJ) parle, dans ses ordonnances des « groupes armés ». Les juges de la Cour pénale internationale (CPI), dans les mandats d'arrêt visant les responsables israéliens du 21 novembre 2024, emploient les mêmes termes. Pourtant, la manière dont la CPI qualifie juridiquement le conflit pose problème : elle estime être en présence d'un conflit international opposant Israël à la Palestine, mais aussi d'un conflit interne entre Israël et le Hamas. Cette description juridique décompose artificiellement le conflit et omet d'interroger le statut du Hamas au regard du droit international de la guerre, un droit qui ne reconnaît pas la notion de « mouvement ou groupe terroriste ».

Depuis 1949, ce droit admet en revanche que, dans une situation d'occupation, des « mouvements de résistance organisés » puissent être assimilés à des combattants étatiques (article 4 § 2 de la IIIe Convention de Genève). Ultérieurement, suite aux conflits de décolonisation, le droit de la guerre a également élevé les mouvements de libération nationale au statut de combattants étatiques (Premier protocole additionnel aux Conventions de Genève, 1977, article 1 § 4). Ceci signifie que ces combattants doivent, s'ils sont mis hors de combat, relever du statut de prisonniers de guerre. Ils peuvent être poursuivis pénalement pour des crimes de guerre, mais ne peuvent l'être, comme dans un conflit interne, pour le simple fait d'avoir combattu.

S'il est encore estimé que le protocole additionnel I ne peut faire référence dans le territoire palestinien occupé puisqu'Israël ne l'a pas ratifié (cet argument devrait être dépassé par le recours au droit coutumier qui s'impose aux États, même s'ils n'ont pas ratifié des traités), il est en revanche impossible de ne pas se référer aux conventions de Genève que les Nations unies, et la CIJ elle-même estiment applicables. Dans ce cas, il est difficile de ne pas voir dans les groupes armés palestiniens des « mouvements de résistance organisés », assimilables à une armée étatique, et dans le conflit entre Israël et le Hamas, un conflit international9. Le choix de qualifier ce conflit comme interne renvoie à la manière dont les puissances coloniales présentaient les conflits de décolonisation, avant que le travail de l'Assemblée générale des Nations unies ne permette de rejeter l'idée que ces conflits relevaient des « affaires intérieures » de l'État colonial.

Des groupes armés palestiniens et de l'autodétermination

Dans cette période des années 1960-1970, les règles posées par l'Assemblée générale des Nations Unies s'agissant du droit des peuples colonisés à disposer d'eux-mêmes affirment clairement le droit de résister à l'oppression, y compris par la lutte armée10. C'est d'ailleurs ce qui a inspiré l'adoption du premier protocole additionnel aux Conventions de Genève. S'agissant du peuple palestinien, ce droit a été régulièrement soutenu.

Le renoncement de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) à la lutte armée dans le contexte des accords d'Oslo a conduit les Nations unies à atténuer leurs positions, pour soutenir la solution à deux États et des négociations dont on pensait qu'elles permettraient d'y accéder. Mais depuis, la situation juridique a profondément évolué. Dans son avis du 19 juillet 2024, la CIJ a refusé de prendre en compte les accords d'Oslo pour évaluer la licéité de l'occupation du territoire palestinien. Prendre en compte ces accords aurait conduit à examiner le rôle de l'Autorité palestinienne dans cette occupation et, surtout, à reconnaître l'existence d'un processus de paix toujours en cours. L'effacement des accords d'Oslo dans le droit international applicable, tout comme l'insistance de la CIJ sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes a certainement des conséquences sur le statut international de la lutte armée contre l'occupation israélienne. La situation juridique a aussi évolué en ce sens que la reconnaissance de la nature génocidaire de l'offensive israélienne à Gaza pose elle aussi la question de la résistance armée émanant du peuple ciblé par cette entreprise.

La caractérisation des groupes armés palestiniens comme terroristes dans le monde occidental devrait donc être urgemment repensée au titre du droit des peuples, et au titre de la protection face à une offensive génocidaire. Dans la période historique de la décolonisation, en l'absence de solution politique, la lutte armée des peuples dominés était considérée comme un droit, un droit auquel les États tiers ne pouvaient faire obstacle. Face au déni israélien de toute solution politique d'émancipation, ce droit est toujours à l'œuvre. Il l'est encore davantage lorsque l'oppression prend une forme génocidaire sans que le peuple ciblé ne soit internationalement protégé.

Plus largement, s'agissant des solutions à apporter au conflit, il faut souligner que le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes intègre, en premier lieu, une composante politique. Pour la CIJ, il s'agit d'un « élément clé » : le droit de « déterminer librement leur statut politique et d'assurer librement leur développement économique, social et culturel » (Avis du 19 juillet 2024, § 241). C'est donc au peuple palestinien lui-même de déterminer qui doit le représenter. Les États devraient favoriser cette autodétermination, dans le cadre du droit international applicable. Ils devraient se garder d'ostraciser, en relayant par là le discours israélien, un mouvement qui, après avoir été élu, a exercé et exerce toujours des fonctions gouvernementales à Gaza. Car, comme le souligne la CIJ, « l'existence du droit du peuple palestinien à l'autodétermination ne saurait être soumise à conditions par la puissance occupante, étant donné qu'il s'agit d'un droit inaliénable » (même avis, § 257).


1Puisque les comptes bancaires de certaines associations sont bloqués  ; voir la question posée au gouvernement français par la sénatrice Raymonde Poncet Monge

2Rapport du rapporteur spécial sur la situation des droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, John Dugard, A/HRC/4/17, § 54.

3Lire Rafaëlle Maison, «  Le terrorisme en temps de guerre : raisons et échec d'une conciliation normative  », Revue des affaires européennes, 2017, pp. 149-158.

4Rapport de la mission d'établissement des faits de l'Organisation des Nations unies sur le conflit à Gaza, A/HRC/12/48, 2009, §§ 1331 et 1335.

5Article 8 § 2 b) xii et e) x) du Statut de Rome créant la Cour pénale internationale (CPI).

6Conseil de sécurité, procès-verbal de la séance du 16 octobre 2023, S/PV.9439, p. 11.

7Commission internationale indépendante, Rapport du 13 mars 2025, A/HRC/58/CRP.6, § 37 (notre traduction de l'anglais).

8Rafaëlle Maison, «  Le nom de l'ennemi. Quand les logiques de guerre transforment le droit commun  », Les Temps Modernes, 2016/3, pp. 20-35.

9John Quigley, «  Karim Khan's Dubious Characterization of the Gaza Hostilities  », Blog Ejil : Talk  !, 28 mai 2024.

10Comme le rappelle la résolution 3103 de l'assemblée générale du 12 décembre 1973, A/RES/3103.

Agnès Callamard, la justice pour boussole

Femme avec des lunettes, parlant devant un podium, drapeau de l'ONU derrière elle.

Dans Une enquêtrice à l'ONU, l'ancienne rapporteuse spéciale sur les exécutions extrajudiciaires revient sur son parcours aux Nations unies. Entre doutes, pression politique et luttes internes, elle raconte comment, face à l'horreur, seule la rigueur du droit permet de tenir, résister et continuer à se battre pour la justice.

Disons-le d'emblée : les réflexions de celle qui fut rapporteuse spéciale des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires avant de devenir secrétaire générale d'Amnesty international n'incitent pas à l'optimisme. Mais cette lecture indispensable, parfois à la limite de l'insoutenable, devrait provoquer un sursaut salutaire en chaque lecteur/lectrice, en nous invitant à ne pas nous laisser emporter par l'émotion, les sentiments, mais à nous accrocher au droit, aux règles judiciaires pour mieux résister aux multiples exactions commises par les États, en temps de guerre, mais aussi de paix.

Agnès Callamard confie pourtant qu'elle-même a failli parfois se laisser submerger par l'émotion, lorsqu'elle fut confrontée à des « disparitions » et à des « exécutions ». Pour revenir au « droit », international, humanitaire, sa méthode se découvre au fil des lignes : énoncer, énumérer, s'entourer. C'est de cette manière qu'elle revient sur deux assassinats qui auraient pu, par leur horreur, lui faire perdre le fil du combat, ceux du journaliste saoudien Jamal Kashoggi et de l'avocat russe Alexeï Navalny1.

Les récits dépouillés, précis, de ces mises à mort nous immergent dans le travail des défenseurs des droits humains. Ils et elles avancent avec précision et ténacité, malgré les menaces, malgré les impossibilités. Leurs seules armes sont le droit international, leur volonté, parfois la chance, souvent la solidarité. Ils et elles savent que, dans la plupart des cas, justice ne sera pas rendue. Mais leurs mots, leurs preuves, leurs rapports publics accompagneront les familles, écriront l'histoire et rendront une autre forme de justice quand celle des magistrats sera empêchée, ce qui est souvent le cas, et pas seulement dans les dictatures.

Le droit international fragilisé

Au fil des pages, on découvre aussi le parcours inspirant d'une femme, d'une militante, avec ses questionnements et un scepticisme érigé en méthode, une façon de résister aux pressions, aux évidences, aux opinions publiques si mouvantes. Jusqu'à penser contre soi-même, pour établir les faits, exiger réparation, même si la victime n'était pas « sympathique », même si ses idées n'étaient pas les « bonnes ». Ainsi Agnès Callamard aura-t-elle réussi à susciter une introspection au sein d'Amnesty International autour du cas « Navalny » que la principale organisation mondiale de défense des droits humains avait décidé de laisser tomber parce que son nationalisme l'avait amené, dans le passé, à des prises de position incompatibles avec les droits humains.

On la voit affronter des épreuves, celles des insultes et des intimidations, parce que les mots qu'elle emploie pour évoquer les dizaines de milliers de morts à Gaza heurtent certains aveuglés. Elle encaisse et ne flanche pas.

Mais en cette année 2025 même le doute finit par gagner les personnes les plus engagées dans la défense de l'humanité. L'infatigable combattante ne peut s'empêcher de s'interroger : le droit, international, humanitaire pourra-t-il sortir indemne des deux principaux conflits en cours, Russie-Ukraine et Israël-Gaza ?

Et pourtant, il faut continuer, envers et contre tout.

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Couverture de livre avec une femme regardant droit devant, portrait sérieux, titre en haut.

Une enquêtrice à l'ONU
Agnès Callamard, avec Alexandre Duyek
Flammarion, avril 2025
246 pages
21 euros


1Militant anticorruption et principal opposant russe au président Vladimir Poutine, Alexeï Navalny est arrêté et emprisonné en 2021. Il meurt dans des circonstances troubles le 16 février 2024, dans une prison du cercle arctique où il venait d'être transféré.

Palestine. En Cisjordanie, la brutalité des colons en roue libre

Par : Jean Stern
L'image montre un paysage rural avec un arbre olivier au premier plan. Cet olivier, avec ses branches étendues, surplombe une vallée. En arrière-plan, on peut voir un village ou une petite ville, probablement construite sur des collines, entourée de terres agricoles. Le ciel est clair et ensoleillé, ce qui donne une belle lumière à la scène. Le terrain est rocheux et légèrement aride, typique de certaines régions méditerranéennes.

Si Gaza reprend sa respiration au lendemain du cessez-le-feu, le cauchemar continue dans les campagnes et les bourgs de Cisjordanie : des centaines de morts, des milliers d'agressions, des pillages sévères. Le harcèlement de colons grisés par l'impunité est terrible. Rencontres, en ce début 2025, en compagnie d'une délégation de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), avec des Palestiniens victimes de la volonté israélienne d'annexion. Mais qui refusent de s'avouer vaincus.

De notre envoyé spécial en Palestine

En ces premiers jours de 2025, je parcours les routes de Palestine au pas de charge. Enfin, certaines routes. À côté du réseau traditionnel aux tracés antiques, comme souvent au Proche-Orient, les routes réservées aux colons transpercent le paysage, surélevées, grillagées, vidéosurveillées. Menaçantes, nombreuses et rapides, ces voies prioritaires rendent l'apartheid pratique, comme une application de transport. Ce paysage palestinien fragmenté, gravement altéré par la colonisation, les blocs de béton, les tourbillons de poussière, les traces de destructions, je le connais, je l'ai parcouru maintes fois ces dernières années. Pourquoi la Palestine semble plus moche, sale, triste qu'au printemps dernier. L'injustice y crève les yeux, étouffe comme le souffle de l'enfer. Ces voies de la discrimination sont laides. Elles sont un des signes qu'en Palestine tout s'enfonce dans l'inacceptable. L'indifférence du monde devrait donner à pleurer, si cela servait à soulager ma colère.

Les faits ne laissent aucun répit. Exécutions sommaires, passages à tabac, incendies de maison, destructions de fermes, saccages de terre, arrestations arbitraires… Responsables de cette rengaine quotidienne : des colons organisés en milices armées par le gouvernement et des soldats acteurs de la répression, complices des horreurs des dits-colons. Ce qui se déroule dans les profondeurs de la Palestine est « de pire en pire ». Tout le monde me le dit.

Pour la délégation de la FIDH que j'accompagne, la diplomatie de l'accolade est le signe de partage et de solidarité. Celles et ceux que l'on rencontre se forcent à sourire mais ont envie de hurler. « Comment vous-dites déjà ? Pénible [en français]  », tente de plaisanter un homme dont le regard a perdu toute confiance, tandis qu'il étreint nos mains.

Cinq attaques par jour en moyenne

Les colons israéliens partagent les idéaux de l'extrême droite suprémaciste et religieuse mondiale. Ils combattent les Arabes, ce qui revient à chasser les Palestiniens (musulmans et chrétiens) de Cisjordanie. Pauvres, riches, paysans, bourgeois, citadins, ruraux. Les milices des colons ne font « plus de quartier », c'est leur mot d'ordre général. Ils auraient tort de se gêner, puisqu'ils sont encouragés par deux des plus puissants ministres de Benyamin Nétanyahou, Itamar Ben Gvir — qui a quitté la coalition gouvernementale suite à l'accord de cessez-le-feu à Gaza — et Bezalel Smotrich, eux-mêmes colons, comme onze des 29 ministres de l'actuel gouvernement. Un permis de massacrer délivré par des ministres, rabbins et généraux, dans une Sainte Trinité mortifère.

Entre le 7 octobre 2023 et le 7 octobre 2024, 1 654 attaques contre des civils palestiniens, perpétrées par des colons, ont été répertoriées dans les territoires palestiniens, soit presque cinq par jour, selon l'OCHA, le bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires. Résultat : 722 Palestiniens ont été tués « dans le contexte de l'occupation » sur la même période à Jérusalem-Est et dans les territoires, précise l'organisme onusien1. Et les attaques de colons se sont intensenfiés ces dernières heures, notamment à Al-Funduq et Jinsafut, deux villages situés à l'est de Qalqilya.

Certains Palestiniens, notamment à Jénine, ont quant à eux été tués par la police palestinienne, gangrenée par une complicité sécuritaire avec Israël qui écœure les Palestiniens. « Aidez-nous à nous débarrasser du Hamas et du Fatah », supplie un bourgeois de Ramallah. Des Palestiniens les jugent comme des pions dans les mains d'Israël, prêts à les sacrifier pour leurs intérêts idéologiques et économiques. « Et nous, on compte les disparus, on n'arrive même plus à dresser les listes de nos morts, déplore un Palestinien. On est des parias, les oubliés de l'humanité. » Un homme, croisé à Bethléem, n'a pas envie de parler de ses 18 ans passés en prison. Il y a plus de 5 000 prisonniers politiques palestiniens détenus par Israël. Selon l'ONG Addameer, on comptait 3 376 détenus administratifs au 7 janvier 2025 contre « seulement » 1 264 en septembre 2023.

Les Palestiniens tout le temps observés

En outre, les territoires sont quasi bouclés. L'UNRWA, l'agence onusienne en charge des réfugiés, a été mise hors circuit par Israël. Un scandale politique et humanitaire de plus. Sa petite permanence à l'entrée du camp Ayda, à Bethléem, est fermée pour une durée indéterminée. Non loin de là, l'hôtel de Banksy prend la poussière. Seuls le hall et le petit musée de l'Occupation sont ouverts, mais personne n'y passe plus, les bobos australiens se sont évanouis. Ils débarquaient couverts de lin en Uber Berline et descendaient des cocktails sur la terrasse face au mur. Mais au moins ils venaient. Comme les pèlerins, totalement absents ces temps-ci, après le long coup d'arrêt du Covid. Bethléem se meure en sourdine et des malheureux vendent de misérables souvenirs aux rares étrangers de passage.

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Entrée du camp Ayda, à Bethléem

Un homme du camp d'Ayda, très sympathique, affable, d'une courtoisie répandue en Palestine, sourit tristement. Pour lui, la Palestine ne répond pas à la brutalité de l'occupant. « Depuis le début de la guerre à Gaza, on est bien obligés de se poser des questions sur notre mobilisation. On est trop faibles face à l'armée israélienne. Jeter des pierres sur des soldats n'est pas suffisant. » Il pense que les jeunes de Naplouse et de Jénine ont eu raison, les gens du Hamas aussi. Le temps des armes est venu. De plus en plus de Palestiniens s'interrogent.

Les colons, eux, ne doutent pas. Ils ont les armes, et s'en servent. Tous comme les soldats.

L'homme raconte la mort d'un enfant palestinien le 10 novembre 2023, dans la rue, devant tout le monde, transpercé par la balle d'un sniper. Les soldats ont embarqué le cadavre du garçon et l'ont rendu le lendemain à son père. Un peu plus loin, dans un repli du mur de séparation qui longe le camp, une base militaire israélienne, avec en permanence une vingtaine de soldats, nous observe. Ici, les Palestiniens sont tout le temps observés. Le jour venu d'un nouveau départ, qu'exigent les colons messianiques et leurs ministres, d'une nouvelle Nakba qui semble presque écrite, l'armée saura où trouver les valises pour accélérer le mouvement.

Nuits de barbarie

Malgré ses multiples fronts, cette armée a renforcé sa présence dans les territoires. Elle n'a nulle intention de « cesser-le-feu » en Cisjordanie. Elle reprend en main les checkpoints et multiplient les patrouilles, et laisse circuler les vendredis des hordes d'adolescents colons de 16 ans et moins. Ils disposent de cocktails Molotov et de gourdins. Les plus âgés qui les encadrent ont des armes. Ils boivent de l'alcool et attaquent dans l'ivresse, hurlant à la mort dans leurs nuits de barbarie. Ces instants effrayants sont saisis par les caméras de surveillance installées par l'ONG B'tselem et d'autres organisations des droits humains, comme Al-Haq.

Une victime, un bédouin, montre ses plaies encore purulentes infligées par des colons quatre jours plus tôt, vendredi 4 janvier 2025. Khaled Najjar, 71 ans, a l'allure épuisée d'un vieillard mais le regard pétillant. Il dénude son ventre, dévoilant une énorme boule noire. Il vit dans un hameau de Masafer Yatta, là même où a été tourné No Other Land. Au milieu de la nuit, les colons l'ont arraché à sa maison, qui avait été démolie par l'armée à plusieurs reprises. « Ils étaient trois au quatre, ils m'ont jeté au sol et ont commencé à me battre. » Ils avaient au préalable détruit la caméra d'observation installée par B'tselem.

Sur cette image, on voit un homme âgé assis sur une chaise en plastique. Il porte un vêtement traditionnel et un foulard sur la tête. Son visage affiche un sourire chaleureux. À côté de lui, un jeune garçon portant un sweat à capuche et des jeans regarde vers le bas. En arrière-plan, on aperçoit un mur et un réservoir d
Masafer Yatta. Khaled Najjar

Khaled a passé deux jours à l'hôpital, et ce n'est pas la première fois. « Je ne compte plus les fois où j'ai été blessé, j'ai passé des mois à l'hôpital. » Non loin, Bassel Adra, l'un des coréalisateurs de No Other Land, soupire. « Cela n'a pas commencé avec le 7 octobre, mais le harcèlement des colons est de pis en pis. Les autorités ne font rien pour le faire cesser. » Il est beau, triste, sympathique : ses combats sont là, sous nos yeux.

Face à nous, à quelques centaines de mètres, se trouve la colonie, anciennement « poste avancé », de Regavim. Et sur une autre hauteur, tout près de la maison de Khaled Najjar, un kiosque à musique a été édifié. Sur cette position dominante, les colons se retrouvent avant de passer à l'attaque, mettent la musique à fond, boivent, chantent et dansent.

À Jérusalem, les mêmes colons et leurs amis dansent parfois dans la rue, devant la gare Centrale, accompagnés de leur musique pop biblique et guerrière. Un passant, hors de lui, les traite de « fascistes ». Sa colère glisse sur la foule. Le tramway, un autre symbole de la colonisation2, file dans la nuit. Il est à peine 23h, il ne transporte que de jeunes hommes pieux, farfadets farouches d'un autre temps, des gens parfois patibulaires, parfois juste fatigués, mais tous armés. Il y a aussi des soldat.e.s en armes qui soupirent les yeux au ciel. Rien ne va pour eux. Tout messianique qu'il soit, le bidasse israélien n'ignore pas que son destin est de finir en chair à canon. Des généraux et des rabbins nationaux-religieux hystériques lui disent toute la journée « Meurs pour Dieu et la patrie ! ». Le malheur des Palestiniens ne compte pas. Ou, pour être plus près de la vérité, ils s'en félicitent.

Ben Gvir et Smotrich ont la haute main sur les affaires militaires, civiles et financières des territoires occupés palestiniens3. Ces proconsuls ricanent de leurs volontés meurtrières sur des télévisions de propagande, ébahis de voir à quel point les « alliés » d'Israël les laissent tranquilles. En outre, des rabbins les bénissent. Le « plus de quartier », c'est eux, repris par des milliers de personnes armées par Ben Gvir et Smotrich. Ils méritent l'un et l'autre la Cour pénale internationale (CPI) pour leurs appels répétés aux meurtres et aux pillages. D'ailleurs, le ministre de la Défense, Israël Katz vient pour sa part de faire libérer la poignée de colons, seize au total, qui étaient en détention administrative. Ils seront utiles a précisé ce ministre pour « renforcer et encourager le mouvement des implantations ». On ne serait être plus clair dans la délivrance du permis de tuer. Ces gens suivent leurs méfaits depuis leurs limousines blindées et climatisées, sillonnant des routes réservées. Leur vision du monde est en train d'anéantir la Palestine, sa douceur un peu brumeuse, les vapeurs de la Mer morte.

« On reconstruira »

Tous les Palestiniens ne vivent pas dans le dénuement des bédouins du sud. Turmus Ayya, un gros bourg de 3 000 résidents environ, au nord de Ramallah, a la caractéristique d'être peuplé à 80 % de Palestiniens ayant la nationalité américaine. Fortune faite aux États-Unis, ils reviennent et se bâtissent de gigantesques maisons entourées de précieux jardins tirés au cordeau. Parfois, ils financent une mosquée aussi chic qu'une synagogue de Beverly Hills. L'un d'eux, très élégant avec son blouson en daim et son pantalon à plis, a travaillé comme avocat en Californie. « Je suis revenu pour m'installer mais aussi pour résister », affirme-t-il avec sa courtoisie old fashion.

Il nous entraîne sur les hauteurs de la localité. On grimpe au cœur de la Palestine ancestrale, faite de champs d'oliviers tortueux et d'herbes folles incrustées entre les pierres. Deux jours avant notre passage, le 6 janvier 2025, un pavillon d'été construit au sommet d'une colline était incendié par les colons. Jouissant d'une vue magnifique, cette bâtisse récente de vastes dimensions faisait face à la colonie de Shilo, établie en 1979 sur des terres confisquées à Turmus Ayya, et qui compte 5 000 habitants. « On se retrouvait dans cette maison pour des occasions spéciales, avec de quoi s'amuser pour tout le monde », raconte le Palestino-américain. Il n'a pas besoin de grands discours pour afficher sa détermination : « On reconstruira. »

Cela ne sera pas forcément simple. Il n'ignore pas qu'en contrebas, dans la vallée, les bâtiments de Shilo s'étendent, s'approchent des merveilleux petits palais de Turmus Ayya. Plus de quarante maisons y ont été attaquées et parfois incendiées ces derniers mois. C'est l'annexion en cours qui inquiète tant, ce 20 janvier, António Guterres, le secrétaire général des Nations unies. Maison par maison, champ après champ « une très grave violation du droit international », a mis en garde António Guterres. Comme à Gaza, tout est écrit, tout avance. Le sentiment de rage et de colère me poursuit, devant tant d'aveuglement et de complaisance à l'égard de criminels patentés.

Beita, convoitée par les colons

Sur la route de Naplouse, je retrouve Beita, où je me suis déjà rendu au printemps 2022. La population s'opposait frontalement aux colons qui, chaque vendredi, venaient les harceler. Quand une nouvelle colonie, Eyvatar, sur le mont Sabih, avait commencé à s'implanter près de Beita en 2021, les habitants s'étaient soulevés. Il y avait eu dix morts au cours de manifestations. Les colons d'Eyvatar avaient été évacués, mais sont revenus en 2022.

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Le fils de Mosad Soufan devant leur maison

Avec 12 500 habitants, Beita est une commune aux contours compliqués, avec de nombreux vallons fertiles comptant des points d'eau qui attisent les convoitises des colons. Une dizaine de colonies, de tailles diverses, entourent Beita. Et depuis le 7 octobre, les affrontements sont incessants, et ont fait plus d'une dizaine de victimes. Sur une hauteur de Beita, Aysenur Ezgi Eygi, militante américano-turque, a été tuée par un sniper de l'armée le 6 septembre 2024. La jeune femme de 26 ans manifestait contre les colons. Ici aussi, « tout s'est aggravé depuis le 7 octobre », dit un habitant. Les morts, les destructions, le harcèlement.

Mosad Soufan a le malheur d'avoir sa ferme de Beita située à flanc de coteau, en contrebas de la colonie en pleine expansion de Yitzhar. À quelques mètres de ses fenêtres, une route neuve monte à la colonie, impeccable trait de velours presque fictionnel dans ce rude paysage. Pour aller à sa rencontre, on a dû monter un chemin pierreux, déplacer de lourdes pierres que les colons venaient de déposer pour isoler Mosad et sa famille. « Ils étaient là il y a deux heures, et ils nous observent », explique-t-il. Mosad raconte ensuite les nombreuses avanies subies par sa famille depuis des années. Il montre sur son téléphone les captures d'écran d'un groupe de colons qui se qualifient de « chasseurs de nazis ». Ils ont mis une cible sur son visage. Son chien, sympathique bâtard aux fines jambes, arrive en se traînant, abattu. « Les colons ont tenté de l'empoisonner, il y a deux jours », dit Mosad, s'excusant presque de tant de brutalité. Sur l'horizon orangé du crépuscule, nombre de lumières sont autant de promesses que de menaces. Mosad les connaît. C'est bientôt l'heure de se boucler pour la nuit. Jusqu'à la prochaine alerte.

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Message sur un des groupes de «  chasseurs de nazis  » ciblant Mosad Soufan et géolocalisant sa maison.

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Orient XXI remercie ici la FIDH pour nous avoir proposé de l'accompagner en Palestine, et pour le travail d'information et de terrain qu'elle mène sur les sujets de droit international et humain avec près de 200 organisations à travers le monde.

Article publié le 20 janvier 2025 et mis à jour le 21 janvier à 9h30 heure française.


1De nombreuses données sont disponibles sur le site de la plateforme des ONG pour la Palestine, qui a collecté des données pour cet article.

2NDLR. Le réseau de tramway construit à Jérusalem par Israël relie de manière illégale Jérusalem-Ouest aux colonies israéliennes implantées sur les terres palestiniennes de Jérusalem-Est. Deux entreprises françaises sont impliquées dans son développement : Alstom et Engis rail.

3Lire à ce propos cet article qui pointe le coût des hausses des ressources des colonies : Pascal Brunel, «  Israël : le financement des colonies de Cisjordanie déclenche une polémique  », Les Échos, 28 novembre 2023.

Palestine. En Cisjordanie, la brutalité des colons en roue libre

Par : Jean Stern
L'image montre un paysage rural avec un arbre olivier au premier plan. Cet olivier, avec ses branches étendues, surplombe une vallée. En arrière-plan, on peut voir un village ou une petite ville, probablement construite sur des collines, entourée de terres agricoles. Le ciel est clair et ensoleillé, ce qui donne une belle lumière à la scène. Le terrain est rocheux et légèrement aride, typique de certaines régions méditerranéennes.

Actualisation : Plus de 150 attaques de colons contre des agriculteurs palestiniens ont été recensées en marge de la récolte des olives qui a commencé début octobre 2025.
Dans les territoires occupés, le harcèlement des colons et de l'armée est toujours plus terrible : des centaines de morts, des milliers d'agressions, des pillages sévères. Rencontres, en ce début 2025, en compagnie d'une délégation de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), avec des Palestiniens victimes de la volonté israélienne d'annexion.

De notre envoyé spécial en Palestine

En ces premiers jours de 2025, je parcours les routes de Palestine au pas de charge. Enfin, certaines routes. À côté du réseau traditionnel aux tracés antiques, comme souvent au Proche-Orient, les routes réservées aux colons transpercent le paysage, surélevées, grillagées, vidéosurveillées. Menaçantes, nombreuses et rapides, ces voies prioritaires rendent l'apartheid pratique, comme une application de transport. Ce paysage palestinien fragmenté, gravement altéré par la colonisation, les blocs de béton, les tourbillons de poussière, les traces de destructions, je le connais, je l'ai parcouru maintes fois ces dernières années. Pourquoi la Palestine semble plus moche, sale, triste qu'au printemps dernier. L'injustice y crève les yeux, étouffe comme le souffle de l'enfer. Ces voies de la discrimination sont laides. Elles sont un des signes qu'en Palestine tout s'enfonce dans l'inacceptable. L'indifférence du monde devrait donner à pleurer, si cela servait à soulager ma colère.

Les faits ne laissent aucun répit. Exécutions sommaires, passages à tabac, incendies de maison, destructions de fermes, saccages de terre, arrestations arbitraires… Responsables de cette rengaine quotidienne : des colons organisés en milices armées par le gouvernement et des soldats acteurs de la répression, complices des horreurs des dits-colons. Ce qui se déroule dans les profondeurs de la Palestine est « de pire en pire ». Tout le monde me le dit.

Pour la délégation de la FIDH que j'accompagne, la diplomatie de l'accolade est le signe de partage et de solidarité. Celles et ceux que l'on rencontre se forcent à sourire mais ont envie de hurler. « Comment vous-dites déjà ? Pénible [en français]  », tente de plaisanter un homme dont le regard a perdu toute confiance, tandis qu'il étreint nos mains.

Cinq attaques par jour en moyenne

Les colons israéliens partagent les idéaux de l'extrême droite suprémaciste et religieuse mondiale. Ils combattent les Arabes, ce qui revient à chasser les Palestiniens (musulmans et chrétiens) de Cisjordanie. Pauvres, riches, paysans, bourgeois, citadins, ruraux. Les milices des colons ne font « plus de quartier », c'est leur mot d'ordre général. Ils auraient tort de se gêner, puisqu'ils sont encouragés par deux des plus puissants ministres de Benyamin Nétanyahou, Itamar Ben Gvir — qui a quitté la coalition gouvernementale suite à l'accord de cessez-le-feu à Gaza — et Bezalel Smotrich, eux-mêmes colons, comme onze des 29 ministres de l'actuel gouvernement. Un permis de massacrer délivré par des ministres, rabbins et généraux, dans une Sainte Trinité mortifère.

Entre le 7 octobre 2023 et le 7 octobre 2024, 1 654 attaques contre des civils palestiniens, perpétrées par des colons, ont été répertoriées dans les territoires palestiniens, soit presque cinq par jour, selon l'OCHA, le bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires. Résultat : 722 Palestiniens ont été tués « dans le contexte de l'occupation » sur la même période à Jérusalem-Est et dans les territoires, précise l'organisme onusien1. Et les attaques de colons se sont intensenfiés ces dernières heures, notamment à Al-Funduq et Jinsafut, deux villages situés à l'est de Qalqilya.

Certains Palestiniens, notamment à Jénine, ont quant à eux été tués par la police palestinienne, gangrenée par une complicité sécuritaire avec Israël qui écœure les Palestiniens. « Aidez-nous à nous débarrasser du Hamas et du Fatah », supplie un bourgeois de Ramallah. Des Palestiniens les jugent comme des pions dans les mains d'Israël, prêts à les sacrifier pour leurs intérêts idéologiques et économiques. « Et nous, on compte les disparus, on n'arrive même plus à dresser les listes de nos morts, déplore un Palestinien. On est des parias, les oubliés de l'humanité. » Un homme, croisé à Bethléem, n'a pas envie de parler de ses 18 ans passés en prison. Il y a plus de 5 000 prisonniers politiques palestiniens détenus par Israël. Selon l'ONG Addameer, on comptait 3 376 détenus administratifs au 7 janvier 2025 contre « seulement » 1 264 en septembre 2023.

Les Palestiniens tout le temps observés

En outre, les territoires sont quasi bouclés. L'UNRWA, l'agence onusienne en charge des réfugiés, a été mise hors circuit par Israël. Un scandale politique et humanitaire de plus. Sa petite permanence à l'entrée du camp Ayda, à Bethléem, est fermée pour une durée indéterminée. Non loin de là, l'hôtel de Banksy prend la poussière. Seuls le hall et le petit musée de l'Occupation sont ouverts, mais personne n'y passe plus, les bobos australiens se sont évanouis. Ils débarquaient couverts de lin en Uber Berline et descendaient des cocktails sur la terrasse face au mur. Mais au moins ils venaient. Comme les pèlerins, totalement absents ces temps-ci, après le long coup d'arrêt du Covid. Bethléem se meure en sourdine et des malheureux vendent de misérables souvenirs aux rares étrangers de passage.

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Entrance to Camp Ayda, Bethlehem.

Un homme du camp d'Ayda, très sympathique, affable, d'une courtoisie répandue en Palestine, sourit tristement. Pour lui, la Palestine ne répond pas à la brutalité de l'occupant. « Depuis le début de la guerre à Gaza, on est bien obligés de se poser des questions sur notre mobilisation. On est trop faibles face à l'armée israélienne. Jeter des pierres sur des soldats n'est pas suffisant. » Il pense que les jeunes de Naplouse et de Jénine ont eu raison, les gens du Hamas aussi. Le temps des armes est venu. De plus en plus de Palestiniens s'interrogent.

Les colons, eux, ne doutent pas. Ils ont les armes, et s'en servent. Tous comme les soldats.

L'homme raconte la mort d'un enfant palestinien le 10 novembre 2023, dans la rue, devant tout le monde, transpercé par la balle d'un sniper. Les soldats ont embarqué le cadavre du garçon et l'ont rendu le lendemain à son père. Un peu plus loin, dans un repli du mur de séparation qui longe le camp, une base militaire israélienne, avec en permanence une vingtaine de soldats, nous observe. Ici, les Palestiniens sont tout le temps observés. Le jour venu d'un nouveau départ, qu'exigent les colons messianiques et leurs ministres, d'une nouvelle Nakba qui semble presque écrite, l'armée saura où trouver les valises pour accélérer le mouvement.

Nuits de barbarie

Malgré ses multiples fronts, cette armée a renforcé sa présence dans les territoires. Elle n'a nulle intention de « cesser-le-feu » en Cisjordanie. Elle reprend en main les checkpoints et multiplient les patrouilles, et laisse circuler les vendredis des hordes d'adolescents colons de 16 ans et moins. Ils disposent de cocktails Molotov et de gourdins. Les plus âgés qui les encadrent ont des armes. Ils boivent de l'alcool et attaquent dans l'ivresse, hurlant à la mort dans leurs nuits de barbarie. Ces instants effrayants sont saisis par les caméras de surveillance installées par l'ONG B'tselem et d'autres organisations des droits humains, comme Al-Haq.

Une victime, un bédouin, montre ses plaies encore purulentes infligées par des colons quatre jours plus tôt, vendredi 4 janvier 2025. Khaled Najjar, 71 ans, a l'allure épuisée d'un vieillard mais le regard pétillant. Il dénude son ventre, dévoilant une énorme boule noire. Il vit dans un hameau de Masafer Yatta, là même où a été tourné No Other Land. Au milieu de la nuit, les colons l'ont arraché à sa maison, qui avait été démolie par l'armée à plusieurs reprises. « Ils étaient trois au quatre, ils m'ont jeté au sol et ont commencé à me battre. » Ils avaient au préalable détruit la caméra d'observation installée par B'tselem.

Sur cette image, on voit un homme âgé assis sur une chaise en plastique. Il porte un vêtement traditionnel et un foulard sur la tête. Son visage affiche un sourire chaleureux. À côté de lui, un jeune garçon portant un sweat à capuche et des jeans regarde vers le bas. En arrière-plan, on aperçoit un mur et un réservoir d
Masafer Yatta. Khaled Najjar

Khaled a passé deux jours à l'hôpital, et ce n'est pas la première fois. « Je ne compte plus les fois où j'ai été blessé, j'ai passé des mois à l'hôpital. » Non loin, Bassel Adra, l'un des coréalisateurs de No Other Land, soupire. « Cela n'a pas commencé avec le 7 octobre, mais le harcèlement des colons est de pis en pis. Les autorités ne font rien pour le faire cesser. » Il est beau, triste, sympathique : ses combats sont là, sous nos yeux.

Face à nous, à quelques centaines de mètres, se trouve la colonie, anciennement « poste avancé », de Regavim. Et sur une autre hauteur, tout près de la maison de Khaled Najjar, un kiosque à musique a été édifié. Sur cette position dominante, les colons se retrouvent avant de passer à l'attaque, mettent la musique à fond, boivent, chantent et dansent.

À Jérusalem, les mêmes colons et leurs amis dansent parfois dans la rue, devant la gare Centrale, accompagnés de leur musique pop biblique et guerrière. Un passant, hors de lui, les traite de « fascistes ». Sa colère glisse sur la foule. Le tramway, un autre symbole de la colonisation2, file dans la nuit. Il est à peine 23h, il ne transporte que de jeunes hommes pieux, farfadets farouches d'un autre temps, des gens parfois patibulaires, parfois juste fatigués, mais tous armés. Il y a aussi des soldat.e.s en armes qui soupirent les yeux au ciel. Rien ne va pour eux. Tout messianique qu'il soit, le bidasse israélien n'ignore pas que son destin est de finir en chair à canon. Des généraux et des rabbins nationaux-religieux hystériques lui disent toute la journée « Meurs pour Dieu et la patrie ! ». Le malheur des Palestiniens ne compte pas. Ou, pour être plus près de la vérité, ils s'en félicitent.

Ben Gvir et Smotrich ont la haute main sur les affaires militaires, civiles et financières des territoires occupés palestiniens3. Ces proconsuls ricanent de leurs volontés meurtrières sur des télévisions de propagande, ébahis de voir à quel point les « alliés » d'Israël les laissent tranquilles. En outre, des rabbins les bénissent. Le « plus de quartier », c'est eux, repris par des milliers de personnes armées par Ben Gvir et Smotrich. Ils méritent l'un et l'autre la Cour pénale internationale (CPI) pour leurs appels répétés aux meurtres et aux pillages. D'ailleurs, le ministre de la Défense, Israël Katz vient pour sa part de faire libérer la poignée de colons, seize au total, qui étaient en détention administrative. Ils seront utiles a précisé ce ministre pour « renforcer et encourager le mouvement des implantations ». On ne serait être plus clair dans la délivrance du permis de tuer. Ces gens suivent leurs méfaits depuis leurs limousines blindées et climatisées, sillonnant des routes réservées. Leur vision du monde est en train d'anéantir la Palestine, sa douceur un peu brumeuse, les vapeurs de la Mer morte.

« On reconstruira »

Tous les Palestiniens ne vivent pas dans le dénuement des bédouins du sud. Turmus Ayya, un gros bourg de 3 000 résidents environ, au nord de Ramallah, a la caractéristique d'être peuplé à 80 % de Palestiniens ayant la nationalité américaine. Fortune faite aux États-Unis, ils reviennent et se bâtissent de gigantesques maisons entourées de précieux jardins tirés au cordeau. Parfois, ils financent une mosquée aussi chic qu'une synagogue de Beverly Hills. L'un d'eux, très élégant avec son blouson en daim et son pantalon à plis, a travaillé comme avocat en Californie. « Je suis revenu pour m'installer mais aussi pour résister », affirme-t-il avec sa courtoisie old fashion.

Il nous entraîne sur les hauteurs de la localité. On grimpe au cœur de la Palestine ancestrale, faite de champs d'oliviers tortueux et d'herbes folles incrustées entre les pierres. Deux jours avant notre passage, le 6 janvier 2025, un pavillon d'été construit au sommet d'une colline était incendié par les colons. Jouissant d'une vue magnifique, cette bâtisse récente de vastes dimensions faisait face à la colonie de Shilo, établie en 1979 sur des terres confisquées à Turmus Ayya, et qui compte 5 000 habitants. « On se retrouvait dans cette maison pour des occasions spéciales, avec de quoi s'amuser pour tout le monde », raconte le Palestino-américain. Il n'a pas besoin de grands discours pour afficher sa détermination : « On reconstruira. »

Cela ne sera pas forcément simple. Il n'ignore pas qu'en contrebas, dans la vallée, les bâtiments de Shilo s'étendent, s'approchent des merveilleux petits palais de Turmus Ayya. Plus de quarante maisons y ont été attaquées et parfois incendiées ces derniers mois. C'est l'annexion en cours qui inquiète tant, ce 20 janvier, António Guterres, le secrétaire général des Nations unies. Maison par maison, champ après champ « une très grave violation du droit international », a mis en garde António Guterres. Comme à Gaza, tout est écrit, tout avance. Le sentiment de rage et de colère me poursuit, devant tant d'aveuglement et de complaisance à l'égard de criminels patentés.

Beita, convoitée par les colons

Sur la route de Naplouse, je retrouve Beita, où je me suis déjà rendu au printemps 2022. La population s'opposait frontalement aux colons qui, chaque vendredi, venaient les harceler. Quand une nouvelle colonie, Eyvatar, sur le mont Sabih, avait commencé à s'implanter près de Beita en 2021, les habitants s'étaient soulevés. Il y avait eu dix morts au cours de manifestations. Les colons d'Eyvatar avaient été évacués, mais sont revenus en 2022.

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Mosa Soutan's son in front of their house

Avec 12 500 habitants, Beita est une commune aux contours compliqués, avec de nombreux vallons fertiles comptant des points d'eau qui attisent les convoitises des colons. Une dizaine de colonies, de tailles diverses, entourent Beita. Et depuis le 7 octobre, les affrontements sont incessants, et ont fait plus d'une dizaine de victimes. Sur une hauteur de Beita, Aysenur Ezgi Eygi, militante américano-turque, a été tuée par un sniper de l'armée le 6 septembre 2024. La jeune femme de 26 ans manifestait contre les colons. Ici aussi, « tout s'est aggravé depuis le 7 octobre », dit un habitant. Les morts, les destructions, le harcèlement.

Mosad Soufan a le malheur d'avoir sa ferme de Beita située à flanc de coteau, en contrebas de la colonie en pleine expansion de Yitzhar. À quelques mètres de ses fenêtres, une route neuve monte à la colonie, impeccable trait de velours presque fictionnel dans ce rude paysage. Pour aller à sa rencontre, on a dû monter un chemin pierreux, déplacer de lourdes pierres que les colons venaient de déposer pour isoler Mosad et sa famille. « Ils étaient là il y a deux heures, et ils nous observent », explique-t-il. Mosad raconte ensuite les nombreuses avanies subies par sa famille depuis des années. Il montre sur son téléphone les captures d'écran d'un groupe de colons qui se qualifient de « chasseurs de nazis ». Ils ont mis une cible sur son visage. Son chien, sympathique bâtard aux fines jambes, arrive en se traînant, abattu. « Les colons ont tenté de l'empoisonner, il y a deux jours », dit Mosad, s'excusant presque de tant de brutalité. Sur l'horizon orangé du crépuscule, nombre de lumières sont autant de promesses que de menaces. Mosad les connaît. C'est bientôt l'heure de se boucler pour la nuit. Jusqu'à la prochaine alerte.

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Message to one of the groups of «  Nazi hunters  » targeting Mosad Soufan and geo-locating his house

1De nombreuses données sont disponibles sur le site de la plateforme des ONG pour la Palestine, qui a collecté des données pour cet article.

2NDLR. Le réseau de tramway construit à Jérusalem par Israël relie de manière illégale Jérusalem-Ouest aux colonies israéliennes implantées sur les terres palestiniennes de Jérusalem-Est. Deux entreprises françaises sont impliquées dans son développement : Alstom et Engis rail.

3Lire à ce propos cet article qui pointe le coût des hausses des ressources des colonies : Pascal Brunel, «  Israël : le financement des colonies de Cisjordanie déclenche une polémique  », Les Échos, 28 novembre 2023.

Égypte. L'ONU au service des projets urbains d'Abdelfattah Al-Sissi

L'image montre un ensemble de grands immeubles résidentiels modernes. Les bâtiments sont principalement de couleur noire et blanche, avec de grandes fenêtres qui laissent entrer la lumière. On peut voir un chantier en cours au premier plan, avec des véhicules de construction et des matériaux dispersés. Il y a aussi quelques arbres et des espaces verts, suggérant un aménagement paysager en développement. Le ciel est dégagé et ensoleillé.

Drôle de paradoxe pour l'ONU-Habitat, l'agence chargée du programme des Nations unies pour les établissements humains. Alors qu'elle est censée promouvoir des projets d'urbanisme respectueux de l'environnement et favorables aux populations, dans les faits, elle se montre complice des plans du gouvernement égyptien qui expulsent les habitants, notamment les plus défavorisés. Elle ouvre aujourd'hui son forum mondial au Caire, à quelques encablures de zones où les résidents luttent pour leurs droits.

La douzième session du Forum urbain mondial (WUF12) organisé par le Programme des Nations unies pour les établissements humains (ONU-Habitat) se tient au Caire, du 4 au 8 novembre 2024. Son thème : « Construire des villes durables ». Singulier endroit pour cette rencontre qui va traiter de la fourniture de logements abordables, de la transformation des « constructions informelles » (bidonvilles) et d'érection de villes capables de faire face aux changements climatiques, alors même que les habitants les plus pauvres en sont chassés et que certains d'entre eux luttent contre les projets gouvernementaux. Tels les résidents de l'île de Al-warraq dans le gouvernorat de Gizeh, ou ceux du quartier Al-Jamil dans celui de Port-Saïd et, auparavant, les habitants du triangle Maspero.

Le gouvernement égyptien, qui a été confronté à de nombreuses accusations de violations des droits humains, y compris l'expulsion forcée des résidents des zones réaménagées, reçoit ainsi le soutien et la coopération de l'ONU-Habitat — laquelle est censée promouvoir la justice sociale et le respect des droits.

Menaces sur les réserves naturelles

Les autorités égyptiennes veulent développer les infrastructures, réorganiser les zones informelles ou les remplacer par des ensembles générant des profits. Le tout au nom du « développement urbain ». Ces projets entraînent souvent l'évacuation forcée des résidents de leurs maisons, sans consultation préalable, et sans offrir d'alternatives appropriées ni de compensations équitables, ce qui constitue une violation directe du droit à une vie décente et à un logement convenable, chose que les Nations unies et ses agences devraient, en principe, défendre.

Au lieu de cela, ces institutions coopèrent avec le régime, ce qui ne manque pas de susciter une grande indignation. D'autant que l'agence prône le principe de « ne laisser personne de côté », qui est l'un des fondements des objectifs de développement durable des Nations unies pour 20301.

Le plan Le Caire 2050, l'un des projets les plus significatifs annoncés par le gouvernement, fait partie de ces projets qui suscitent un large débat parmi les experts en urbanisme. Il a été lancé par l'Autorité générale de planification urbaine en 2008, sous la direction de Mostafa Madbouli, l'actuel premier ministre. Toutefois, il a été suspendu après la révolution de janvier 2011, pour être relancé en 2012, en partenariat avec l'Autorité générale de planification urbaine, représentée par le ministère égyptien du logement, le Programme des Nations unies pour le développement et l'ONU-Habitat. Pas étonnant, puisque Madbouli a un temps dirigé le bureau régional de cette agence onusienne.

Le projet pour le gouvernorat de Gizeh, où se trouvent les Pyramides, inclue l'île d'Al-Warraq dans les zones destinées à être transformées en espaces verts régionaux, sans se soucier un seul instant de ses près de 100 000 habitants, ni de son environnement durable fondé sur l'agriculture et la pêche. Ironie de la situation : ce projet a été annoncé au moment où le terrain était classé « réserve naturelle » — ce qui ne manque pas de soulever cette question : comment l'ONU-Habitat peut-il justifier son soutien à des projets qui menacent les réserves naturelles et les populations qui y vivent ? La construction de tours résidentielles et de complexes hôteliers l'emporte-t-elle sur l'engagement à protéger l'environnement durable et les droits humains ?

Le projet Le Caire 2050 propose également la création de l'axe Rod El-Farag, long d'environ seize kilomètres, et dont les travaux seront supervisés par les autorités du génie militaire. Il inclut aussi le développement de la région environnante des pyramides et du Grand musée, y compris la zone de Nazlet El-Semman, prévue pour être progressivement remplacée. À l'époque, Asem Al-Gazzar, président de l'Autorité générale de planification urbaine, et plus tard ministre du logement, assurait mener des discussions sur l'impact social et économique de certains projets liés à ce projet futur du Grand Caire... avec l'ONU-Habitat.

Les résidents ignorés

Pour l'heure et malgré ses apports au développement durable, l'ONU-Habitat contribue surtout, directement ou indirectement, à promouvoir des projets pouvant être préjudiciables aux habitants. L'impact social et économique sur les habitants concernés est souvent négligé au profit de la « grande vision urbanistique ».

Tous les projets mentionnés plus haut dans le cadre du plan Le Caire 2050 sont en cours de réalisation ou, pour certains, déjà achevés, parfois sous d'autres noms. L'ONU-Habitat a-t-il veillé à établir des normes d'exécution que le gouvernement égyptien doit respecter, notamment en ce qui concerne le traitement des habitants ? Il est crucial de se poser cette question.

D'abord, l'île d'Al-Warraq, initialement prévue pour devenir une zone verte, est désormais destinée pour accueillir la construction de la ville d'Horus, un centre financier et commercial avec des gratte-ciel au milieu du Nil. L'ordre de l'expulsion forcée a été donné suite à une déclaration du président Abdel Fattah Al-Sissi. Le 16 juillet 2017, une opération policière importante a tenté de forcer le départ des habitants. Mais ces derniers ont refusé d'obtempérer et l'affrontement avec les forces de l'ordre s'est soldé par la mort d'un résident et l'arrestation de plusieurs autres. À ce jour, l'île reste sous blocus sécuritaire avec les accès routiers fermés.

Ensuite, les propriétaires de terrains et de maisons se trouvant sur le tracé du pont de Rod El-Farag — déjà achevé depuis — sur une bande de 100 mètres de large ont été expropriés, et leurs maisons démolies, sans consultation préalable. Ils n'ont reçu ni compensation adéquate ni solution de relogement.

Enfin, dans le cadre du projet de développement autour du plateau des pyramides et du Grand musée, les habitants de la zone de Nazlet El-Semman ont subi une expulsion forcée en 2019. Le plan gouvernemental prévoyait alors l'expulsion de 4 800 familles, que la police a commencé à déloger sans qu'un décret d'expropriation ait été officiellement émis. Ayant protesté, plusieurs habitants ont été arrêtés2et accusés de manifestations illégales, de rassemblements non autorisés et d'actes de violence.

Il aurait été logique que l'ONU-Habitat, compte tenu de sa charte, s'oppose à la manière dont le gouvernement égyptien met en œuvre ses « projets de développement » qui violent totalement le droit à un logement décent, et mettent en danger la sécurité des citoyens sans fournir de véritables opportunités de consultation ni d'implication des communautés locales dans la prise de décision, ni offrir d'alternatives appropriées ou d'indemnisation complète pour les dommages. Or, non seulement l'agence onusienne est restée muette, mais elle a continué à collaborer et planifier d'autres projets.

Un projet accaparé par les Émirats arabes unis

En 2018, l'ONU-Habitat a signé un accord de partenariat avec l'Autorité des nouvelles communautés urbaines, qui représentait le ministère du logement, pour lancer la création de la nouvelle ville de Ras Al-Hikma, projet qui s'étend sur 170 millions de mètres carrés. Ceci malgré le conflit entre les habitants et le gouvernorat de Marsa Matrouh, qui a tenté à plusieurs reprises de les expulser. La première phase du projet a débuté avec l'expropriation d'environ deux kilomètres le long de la plage sur une largeur de 25 kilomètres à l'intérieur dès 2018. En février 2024, les autorités égyptiennes ont annoncé que le gouvernement des Émirats arabes unis (EAU) avait acquis le projet, désormais le plus grand projet d'investissement de l'histoire de l'Égypte.

Le gouvernement égyptien a évalué l'indemnisation à 150 000 livres égyptiennes (près de 2 800 euros) par feddan (0,42 hectare), tandis que des investisseurs privés, égyptiens et étrangers, proposaient un million de livres (18 794 euros) par feddan selon les témoignages recueillis auprès des habitants. Ces derniers ont néanmoins refusé de partir, d'autant qu'il n'ont pas été consultés auparavant et qu'ils n'ont reçu aucune proposition alternative ni indemnités appropriées. Cette année, plusieurs d'entre eux ont manifesté contre l'arrivée d'équipements de l'armée égyptienne destinés à démolir les maisons de force, afin d'accélérer l'exécution de ce projet que l'ONU-Habitat est fier de soutenir dans sa planification avec le gouvernement égyptien.

Ainsi va le paradoxe de l'agence onusienne : d'une part, elle s'engage à promouvoir les objectifs de développement durable et le droit au logement, mais d'autre part, elle est partenaire sur des projets qui entraînent des violations de ces mêmes droits.

S'affranchir de ces pratiques nécessite un traitement global à travers le renforcement des mécanismes de surveillance et de responsabilité dans les projets auxquels participe l'ONU-Habitat. Il faudrait également obliger les gouvernements à modifier leur législation interne pour l'aligner sur le droit international, notamment en ce qui concerne les violations des droits humains.


1«  Valeurs universelles. Principe n° 2 ”Ne laisser personne de côté”, Groupe des Nations unies pour le développement durable  », unsdg.un.org.

2Beesan Kassab et Mohamed Ashraf Abu Emaira, «  Amid plan to redevelop Nazlet al-Semman, evictions without warning for residents of low-income neighborhood  », Madamasr, 13 septembre 2021.

Israël contre l'ONU, une si longue histoire

L'image montre un homme portant un gilet de l'ONU, observant un bâtiment endommagé. Le bâtiment a des murs peints et des balcons, mais il est en ruine, avec des fenêtres brisées et des débris éparpillés autour. L'atmosphère est sombre, suggérant une situation de conflit ou de crise, avec d'autres personnes visibles en arrière-plan dans un environnement chaotique.

Aussi impuissante soit-elle, l'Organisation des Nations unies est la cible de Benyamin Nétanyahou car elle représente le droit international. Ses agences, ses Casques bleus au Liban sont, verbalement et physiquement, attaqués. Même Emmanuel Macron, bien timoré face aux massacres dans la bande de Gaza, s'est fait tancer pour avoir pointé son rôle dans la création d'Israël. Or, ces attaques systématiques contre l'ONU ne datent pas d'aujourd'hui.
Actualisation : le lundi 28 octobre 2024, la Knesset a adopté deux lois interdisant les activités de l'UNRWA à Jérusalem-Est et empêchant les autorités israéliennes de coopérer avec l'organisation ou ses représentants, ce qui contribuerait à entraver davantage son travail à Gaza et en Cisjordanie.

Dès le début de son offensive à Gaza, le 8 octobre 2023, l'État d'Israël lance une campagne de dénigrement de l'Organisation des Nations unies (ONU). Il présente celle-ci comme un organisme dévoyé qui l'empêche d'assouvir ses objectifs en protégeant indûment ses ennemis, le Hamas à Gaza et le Hezbollah au Liban, deux entités « terroristes » aux contours indéfinis qu'il entend « éradiquer en totalité ». Du haut de la tribune de l'Assemblée générale, le 27 septembre 2024, le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, traite l'ONU de « cloaque de bile antisémite à assécher ». Si elle n'obtempère pas, dit-il, elle restera « considérée comme rien d'autre qu'une méprisable farce ». Les trois-quarts des présents quittent la salle.

Il en fallait plus pour émouvoir Nétanyahou. Son offensive n'a fait que croître contre toutes les organisations onusiennes sur le terrain, qu'elles soient militaires (les Casques bleus) ou civiles (l'office des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient, UNRWA). Israël taxe d'« antisémite » toute critique de ses crimes à Gaza — les pires commis depuis le début de ce siècle, comme répètent les organisations humanitaires. Le 8 octobre 2024, alors que le premier ministre israélien menace explicitement les Libanais de leur faire subir « les mêmes destructions et les mêmes souffrances qu'à Gaza1 », s'ils ne se soumettent pas à ses exigences, c'est-à-dire « éradiquer le Hezbollah », ses forces armées frappent délibérément trois sites de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul). Huit jours plus tard, on comptait au moins cinq attaques israéliennes contre cette organisation, créée en 1978, après une lourde opération militaire israélienne au Sud-Liban contre l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) pour surveiller le comportement des belligérants et protéger les populations civiles.

Comme chaque fois qu'Israël se comporte ainsi, l'ONU et de très nombreux pays émettent de vives critiques. L'armée, elle, poursuit sa campagne : le 13 octobre 2024, deux de ses chars entraient de force dans une position de la Finul, pour bien montrer que les pressions internationales l'indiffèrent. À Gaza, au 14 mars 2024, l'UNRWA dénombrait « au moins 165 membres tués dans l'exercice de leurs fonctions » depuis octobre. Quatre jours après le massacre de masse perpétré par le Hamas et d'autres milices palestiniennes, le 7 octobre 2023, le secrétaire général des Nations unies, le Portugais António Guterres rappelait que, selon le droit international, « les locaux de l'ONU et tous les hôpitaux, écoles et cliniques ne doivent jamais être pris pour cible ». Comme s'il savait d'expérience les mesures de rétorsion de l'état-major israélien. Depuis, la vindicte israélienne envers l'Organisation n'a jamais cessé.

L'UNRWA au cœur de l'offensive israélienne

Le ministre des affaires étrangères, Yisraël Katz, a déclaré Guterres « persona non grata » dans son pays, le 1er octobre 2024. À plusieurs reprises, depuis un an, Israël a exigé que l'UNRWA quitte les Territoires palestiniens occupés — l'accusant de servir de protection aux « terroristes ». Cet organisme est le seul à fournir une aide humanitaire permanente, sanitaire et éducationnelle, dans ce qui reste des camps de réfugiés palestiniens, à Gaza et en Cisjordanie, ainsi qu'au Liban, en Syrie et en Jordanie. L'armée bombarde non seulement ses écoles et ses hôpitaux dans la bande de Gaza, mais Israël bloque aussi l'entrée des fonds qui servent à le financer et mène une campagne de dénigrement à son encontre.

Le Parlement israélien a entamé, en juillet 2024, un débat sur un projet de loi pour caractériser l'UNWRA d'« organisation terroriste » ; il doit se conclure à la fin octobre et il pourrait déboucher sur la mise sous séquestre de ses bâtiments et avoirs2. Le 9 octobre, Katz a aussi laissé entendre que le quartier général de l'organisation à Jérusalem-Est pourrait être confisqué (afin d'y implanter des logements pour les Israéliens).

Parallèlement, sans l'ombre d'une preuve, Israël a mené une propagande active visant à présenter l'UNRWA comme un « repaire de terroristes ». Le 26 janvier 2024, Nétanyahou indiquait que 12 employés avaient participé à l'attaque du Hamas du 7 octobre précédent. Comme par hasard, l'annonce tombait précisément le jour où la Cour internationale de Justice (CIJ) ouvrait une enquête pour un « risque plausible de génocide » à Gaza. Bientôt, Israël obtenait son premier succès d'envergure : le 23 mars 2024, le Congrès américain votait l'arrêt du financement de l'UNRWA par les États-Unis jusqu'en mars 2025. Une attitude finalement peu suivie dans le monde.

Les allégations du gouvernement israélien n'ont eu aucune suite juridique, car il ne présentait aucune preuve convaincante les corroborant, selon le rapport de la commission indépendante Colonna3. Mais l'essentiel a été atteint : le doute sur l'organisme onusien s'est étendu.

Le risque d'épidémie, un cas d'école

Étonnamment, cependant, la campagne d'Israël s'est un temps interrompue. L'affaire mérite d'être contée, tant elle est édifiante. Fin août 2024, un début d'épidémie de poliomyélite menace la bande de Gaza. Au vu du risque d'extension à des soldats engagés sur le terrain et, par leur biais, à toute la population israélienne non vaccinée — les militaires revenant périodiquement en permission dans leurs foyers —, le rôle de l'UNRWA redevient primordial. Les Israéliens négocient alors avec l'organisme onusien. Un mois après, 560 000 enfants palestiniens ont été vaccinés. L'armée israélienne a dû admettre que, sans la logistique unique de l'UNRWA, « la campagne de vaccination n'aurait jamais pu être menée à bien », explique Jonathan Adler, journaliste au quotidien en ligne Local Call (+972 dans la version internationale)4.

Le gouvernement a ainsi montré toute sa duplicité. Pendant qu'il laissait passer 1,2 million de vaccins à Gaza pour enrayer le risque d'épidémie, il continuait de restreindre l'entrée des autres médicaments de première urgence, de l'eau et de la nourriture nécessaires aux Gazaouis. Une fois le risque d'épidémie enrayé, la campagne anti-UNRWA a pu reprendre. Le vice-maire de Jérusalem, Nir Barkat (Likoud), a organisé des manifestations permanentes devant le QG de l'UNRWA, pour le pousser à se déplacer à Amman, la capitale jordanienne. À la fin de ce mois, un vote en première lecture est prévu à la Knesset (le Parlement) sur deux propositions de loi : l'une vise à rompre les liens de toute autorité publique israélienne avec l'UNRWA, l'autre à interdire d'activité cet organisme sur le territoire. En attendant, Israël continue de bloquer ses comptes dans les banques israéliennes et les visas d'entrée pour ses nouveaux personnels.

Bilan : entre le 8 octobre 2023 et le 27 septembre 2024, les bâtiments de l'UNRWA — écoles, hôpitaux, foyers, bureaux — ont subi 464 attaques israéliennes à Gaza5. Plus d'une par jour. Elles ont fait 226 morts parmi ses équipes, et 563 parmi les civils qui s'y trouvaient. Comme l'écrit Jonathan Adler, « l'offensive législative visant à faire partir l'UNRWA des Territoires occupés palestiniens n'est qu'une inscription dans la loi de la pratique militaire existante6 ». Toutefois, l'armée israélienne est aussi pragmatique. Certains hauts gradés, explique encore Adler, s'inquiètent de ces lois. Leur argument : « Si l'UNRWA quitte Gaza, une nouvelle pandémie potentielle pourrait empêcher l'armée israélienne d'y poursuivre sa chasse au Hamas. »

De Bernadotte à l'OCHA

Bien qu'elle atteigne aujourd'hui des sommets, l'hostilité d'Israël à l'ONU et à la légitimité de toute critique extérieure de sa politique, surtout en temps de guerre, remonte à loin, quasiment à ses origines. La liste serait longue et l'on se contentera de rappeler quelques exemples. Le 17 septembre 1948, quatre mois après la création de l'État d'Israël, et alors que la première guerre israélo-arabe éclate, le comte suédois Folke Bernadotte, médiateur de l'ONU depuis mai 1948, est assassiné à Jérusalem. Bernadotte contrarie les ambitions israéliennes avec un « plan de paix » dont Israël ne veut pas. Il est abattu par quatre hommes portant l'uniforme militaire, mais appartenant au groupe Stern, un mouvement ultranationaliste. Comme le rappelle Jean-Pierre Filiu, ce groupe armé dispose aujourd'hui d'une place éminente au Musée de l'Armée israélienne7.

Plus près de nous, en 1996, lors d'une opération contre le Hezbollah, l'aviation israélienne bombarde un camp des Casques bleus dans la bourgade de Cana où la population s'est réfugiée : 106 morts parmi les civils. En 46 ans, de tous les organismes onusiens identiques, la Finul est celui qui a connu le plus de pertes : en avril, elle comptabilisait 334 de ses membres tués, le plus souvent lors de raids israéliens. Autre organisme subissant les contraintes permanentes de Tel-Aviv depuis de très longues années : le Bureau des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA), seule agence neutre qui recense les actes illégaux (crimes, expulsions, occupation, destructions, etc.) perpétrés dans les Territoires palestiniens occupés.

Quand le président français Emmanuel Macron assure que « M. Nétanyahou ne doit pas oublier que son pays a été créé par une décision de l'ONU », en référence à la résolution 181 partageant la Palestine en deux États, l'un « juif » et l'autre « arabe », adoptée le 29 novembre 1947, il se fait tancer par le chef du gouvernement israélien : « ce n'est pas la résolution de l'ONU qui a établi l'État d'Israël, mais la victoire obtenue dans la guerre d'indépendance [de 1948 contre les Palestiniens et les États arabes] . » Exit l'ONU.

Le retour du néoconservatisme

Ce rejet des autorités onusiennes s'accompagne d'un discours récurrent. En hébreu, l'acronyme ONU se dit « Oum ». Le fondateur de l'État d'Israël, David Ben Gourion, disait par dérision : « Oum, Schmoum », que l'on pourrait traduire par « l'ONU, on s'en fiche ». Une attitude qui s'insère dans une vision politique. Tout comme aux États-Unis, où l'Organisation des Nations unies est vilipendée par une fraction notoire de la classe politique, en particulier les nationalistes. Ces derniers estiment qu'aucun organisme international ne peut imposer à leur pays de se soumettre à une loi générale contraire à la politique choisie — loi universelle que seules les Nations unies peuvent adopter. Israël entend pareillement s'y soustraire, c'est quasiment une doctrine d'État, même si elle reste non dite.

En 2004, j'interviewais Carmi Gilon, un ex-chef du Shin Bet, les forces de sécurité intérieure. L'affaire Abou Ghraib8 avait éclaté peu avant en Irak. Ma première question était la suivante : « Dans la lutte contre des adversaires qui usent du terrorisme, peut-on respecter le droit humanitaire international, ou y déroger est-il dans la logique des choses ? » Sa réponse fut limpide : « Je ne suis pas un spécialiste du droit international. Je ne peux que me prononcer en fonction du droit israélien9. » En d'autres termes, le patron des services spéciaux s'assoit sur le droit international et le dit. Cette attitude ne lui est pas propre. Elle incarne une philosophie que les édiles israéliens ont, de tout temps, adoptée : justifier de mille manières possibles le refus de se soumettre au droit international.

Le contourner au nom de la souveraineté est une philosophie que de nombreux régimes entendent aujourd'hui imposer.

Dans ce domaine, Israël a fait figure de précurseur. Le cas le plus explicite est le rapport à la « guerre préventive ». Le rejet de cette notion a été inséré dans le codex onusien par les Conventions de Genève relatives « au droit de la guerre et de l'utilisation des armes pour régler les conflits ». C'est en leur nom qu'en 1967, par exemple, le général de Gaulle déclarait : dans le conflit entre Israël et l'Égypte sur le blocage de l'accès des navires israéliens à la mer Rouge, le premier qui ouvrira le feu enfreindra le droit de la guerre et, de ce fait, il ne bénéficiera pas du soutien de la France. Depuis 1949, cette interdiction à déclencher une guerre ou une opération armée « préventivement » a été de facto ignorée à de nombreuses reprises de grandes comme de petites puissances.

Mais la particularité d'Israël est d'avoir constamment récusé, quasiment depuis sa naissance, l'interdiction du droit à la guerre préventive. Dès le début des années 1950, le général israélien Yigal Alon, devenu chef de la frange la plus militante du parti travailliste alors au pouvoir, se fit le chantre de la « guerre préventive ». Auparavant, la stratégie de l'armée était basée sur une conception dite « défensive-offensive » (privilégier la défense à l'attaque). À partir de 1953, elle devient « offensive-défensive », selon la terminologie militaire israélienne. Une stratégie qui « perdure en grande partie jusqu'à ce jour », écrivait le chercheur israélien Oren Barak en 201310. Pour Barak :

[Israël a] depuis des décennies, de facto, adhéré à une politique étrangère reposant fortement sur une doctrine (qui) prévoyait le lancement de frappes et de guerres préventives contre les voisins d'Israël en cas de menaces existentielles avant qu'elles ne se matérialisent.

Cette politique, ajoutait-il, est devenue « routinière ». Tel-Aviv adoptant systématiquement l'argument de la « menace existentielle » en toute occasion.

En 1982, lorsque l'armée israélienne envahit le Liban pour en chasser les forces de l'OLP et y changer le gouvernement du pays, le premier ministre de l'époque, Menahem Begin, expliqua qu'il lançait cette guerre parce que « nous avons décidé qu'un nouveau Treblinka n'adviendra pas ». Identiquement, dès le lendemain de l'attaque du Hamas, le 7 octobre 2023, Benyamin Nétanyahou invoqua « le plus grand crime contre des Juifs depuis la Shoah ». Cette référence « existentielle » permet dès lors de se soustraire à toutes les remontrances onusiennes — qualifiées, comme on l'a vu, d'« antisémites ».

Cette réhabilitation de la « guerre préventive » fut installée en majesté par la conseillère américaine à la sécurité, Condoleezza Rice, dans le document annuel de la « stratégie nationale » américaine, en septembre 2002. Aujourd'hui, cette même doxa préside au comportement israélien, de manière plus radicale encore. Dans une posture de défi, Israël affiche sa volonté de ne respecter aucune des normes du droit de la guerre, bien plus encore que ne le firent les Américains en Irak il y a vingt ans. On le sait trop peu, mais Benyamin Nétanyahou, dans les années 1980-1990, fut un des idéologues majeurs de la montée en puissance du néoconservatisme aux États-Unis.


1Lire Vincent Lemire : « Le jusqu'au-boutisme en ligne de mire », Libération, 9 octobre 2024.

2« Lourdes menaces d'Israël sur UNRWA et l'aide aux Palestiniens », unric.org, 10 octobre 2024.

3Cf. « Independant review of mechanism and procedure to ensure adherence by UNRWA to humanitarian principle of neutrality », ONU, 22 avril 2024.

4Jonathan Adler : « Israel paradoxical crusade against UNRWA », Local Call, 10 octobre 2024.

5« UNRWA Situation Report #140 on the situation in the Gaza Strip and the West Bank, including East Jerusalem », unrwa.org, 27 septembre 2024.

6op.cit.

7Jean-Pierre Filiu : « L'assassinat par Israël du médiateur de l'ONU en Palestine », Le Monde, 14 octobre 2018.

8Du nom de la prison où l'armée américaine et la CIA torturaient des prisonniers durant la guerre d'Irak en 2003-2004.

9Sylvain Cypel, « Carmi Gilon : La notion de pression modérée est sérieuse, pas hypocrite », Le Monde, 29 juin 2004.

10Oren Barak, avec Amiram Oren et Assaf Shapira : « “How The Mouse Got His Roar” : The Shift to an 'Offensive-Defensive' Military Strategy in Israel in 1953 and its Implications », The International History Review (35-2) : 356-376, avril 2013.

Cour internationale de justice. L'impératif du retrait israélien des territoires occupés

L'image montre une salle de tribunal où plusieurs juges sont assis en ligne dans un espace formel et bien éclairé. Ils portent des robes noires et des écouteurs, symbolisant une séance judiciaire importante. Le décor est élégant, avec des murs en bois et un grand écran au fond. Les juges semblent concentrés sur les documents devant eux, participant à une discussion ou à une audience. L'atmosphère est sérieuse, en accord avec la nature de leurs fonctions.

Dans un été 2024 marqué par la poursuite de l'offensive génocidaire à Gaza, ainsi que par la révélation d'actes de barbarie commis sur des détenus palestiniens, l'avis de la Cour internationale de justice (CIJ) sur l'illégalité de l'occupation israélienne est tout de même un nouveau succès majeur pour la Palestine. En plus des conséquences qu'il implique pour tous les États, il marque une rupture avec le discours politique dominant en Occident sur la nécessité d'une négociation avec Israël.

Alors que la rapporteuse spéciale de l'ONU Francesca Albanese alerte désormais sur l'extension de la violence génocidaire à la Cisjordanie, la Cour internationale de justice (CIJ), organe judiciaire principal des Nations Unies a, dans son avis consultatif du 19 juillet 2024, précisé l'état du droit international s'agissant du Territoire palestinien occupé (TPO).

Ce long avis vient confirmer la logique de celui rendu, en 2004, sur l'édification du mur par Israël en territoire palestinien. Mais, saisie par l'Assemblée générale en 2022 de faits bien plus conséquents, la Cour a été plus loin cette fois-ci en affirmant non seulement l'illégalité des pratiques israéliennes d'occupation depuis 1967, mais aussi celle de l'occupation elle-même. La conséquence logique est la nécessité pour Israël de mettre fin à cette occupation « dans les plus brefs délais ».

Par ailleurs, la Cour a considéré, et ceci est également nouveau, que certaines pratiques d'occupation caractérisaient une violation de l'article 3 de la Convention sur l'élimination de la discrimination raciale, par lequel les États parties « condamnent spécialement la ségrégation raciale et l'apartheid ». Il convient donc de présenter cet avis qui rompt avec la représentation occidentale de la situation, et d'examiner les conséquences que la Cour estime devoir être tirées de ces violations graves, par Israël, du droit international. Car, même si elles ne sont pas respectées par leurs destinataires, les positions ou ordonnances de la Cour ont un impact considérable, raison pour laquelle une partie de la doctrine occidentale tente d'en minimiser le sens.

Quel droit applicable, à quelle situation ?

Comme elle le fit en 2004, la CIJ confronte les pratiques israéliennes d'occupation au droit de l'occupation militaire (IVe Convention de Genève de 1949, Règlement de La Haye de 1907), au droit international des droits humains (Pacte sur les droits civils et politiques, Pacte sur les droits économiques, sociaux et culturels de 1966, Convention sur l'élimination de la discrimination raciale de 1965), au droit du recours à la force (Charte des Nations unies, comprenant l'interdiction d'annexer des territoires), au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Ce dernier droit présente évidemment une importance toute particulière.

Certains lecteurs pourront s'étonner du fait que la Convention sur le génocide n'est pas employée par la Cour alors qu'elle est invoquée devant elle par l'Afrique du Sud contre Israël et par le Nicaragua contre l'Allemagne, dans deux affaires contentieuses relatives à l'actuelle situation à Gaza. Ceci s'explique par le fait que la Cour, interprétant la question qui lui a été posée par l'Assemblée générale en 2022 (Résolution 77/237 du 30 décembre 2022), a estimé qu'elle n'inclut pas « le comportement adopté par Israël dans la bande de Gaza en réaction à l'attaque menée contre lui par le Hamas et d'autres groupes armés le 7 octobre 2023 » (Avis, § 81).

Cela ne signifie pas pour autant que la bande de Gaza est exclue de l'analyse et des conclusions de la Cour pour les politiques antérieures d'Israël à Gaza, qui se prolongent partiellement. D'ailleurs, la CIJ précise à cet égard que le droit de l'occupation militaire devait continuer à s'appliquer à la bande de Gaza, en dépit du retrait israélien de 2005, dans la mesure où ce territoire est resté sous le contrôle d'Israël (Avis, §§ 93-94)1. Mais il est vrai que l'avis n'examine pas très précisément, et c'est sans doute dommage, les politiques et pratiques israéliennes à Gaza avant octobre 2023, notamment les offensives récurrentes, et le blocus, qui avait pourtant fait l'objet de rapports de l'ONU. Si les conclusions de la Cour valent donc pour l'ensemble du TPO, incluant Gaza, l'essentiel de l'examen porte sur la Cisjordanie et Jérusalem-Est.

Colonisation, ségrégation raciale et apartheid

Est d'abord envisagée la politique de colonisation : transfert de population civile, confiscation ou réquisition de terres, exploitation des ressources naturelles, extension de la législation israélienne, déplacement forcé de la population palestinienne, violence contre les Palestiniens. La Cour conclut ici que « les colonies israéliennes en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, et le régime qui leur est associé, ont été établis et sont maintenus en violation du droit international » (Avis, § 155). La conséquence de cette illégalité est qu'Israël « est dans l'obligation de cesser immédiatement toute nouvelle activité de colonisation, et d'évacuer tous les colons du Territoire palestinien occupé » (point 5 du dispositif).

Il est important de relever que cette conclusion de la Cour a été adoptée à la quasi-unanimité (14 juges favorables). Seule la juge Julia Sebutinde (Ouganda), qui s'était déjà illustrée par des opinions séparées ou dissidentes dans les affaires portées contre Israël sur la base de la Convention génocide, s'y est opposée.

C'est à propos de cette politique de colonisation que sont présentées les lois et politiques discriminatoires d'Israël, la Cour examinant essentiellement les différences de traitement entre Palestiniens et colons dans les TPO : permis de résidence à Jérusalem-Est, restriction à la liberté de circulation, démolitions de biens punitives ou pour défaut de permis de construire. Ces politiques sont considérées comme illicites. De plus, la Cour estime que, dès lors qu'elles « imposent et permettent de maintenir en Cisjordanie et à Jérusalem-Est une séparation quasi complète entre les communautés de colons et les communautés palestiniennes » (Avis, § 229), elles emportent violation de l'article 3 de la Convention sur l'élimination de la discrimination raciale qui, on l'a dit, condamne spécialement la ségrégation raciale et l'apartheid.

Certains juges, tels le juge brésilien Leonardo Brant et le juge sud-africain Dire Tladi, dans leurs opinions individuelles jointes à l'avis, ont regretté que la Cour n'ait pas été plus explicite sur la question de l'apartheid : il aurait été, pour l'un, utile d'en donner une définition, et pour l'autre, important de conclure plus précisément à l'existence d'un régime d'apartheid. Ainsi, pour le juge sud-africain : « Si l'on compare les politiques du régime d'apartheid sud-africain avec les pratiques d'Israël dans le TPO, il est impossible de ne pas arriver à la conclusion qu'elles sont similaires. » (Déclaration du juge Tladi, § 37). De même, pour le président de la Cour, le juge libanais Nawaf Salam : « La commission par Israël d'actes inhumains envers les Palestiniens dans le cadre d'un régime institutionnalisé d'oppression systématique et de domination, ainsi que l'intention de maintenir ce régime, sont indéniablement l'expression d'une politique d'apartheid » (Déclaration du juge Salam, § 29). Mais le sujet semble sensible puisque d'autres juges non dissidents, tels le juge allemand Georg Nolte ou le juge japonais Yuji Iwasawa, ont affirmé être sceptiques sur l'application de cette notion aux politiques d'Israël. Aussi, on peut penser que l'avis est resté sommaire sur ce point afin de recueillir une large majorité de voix.

Plus qu'une occupation, une annexion

L'avis examine aussi la question de l'annexion de portions du territoire occupé. Se référant, notamment, à la loi fondamentale israélienne de 2018 (Avis, §§ 163 et 166), la Cour estime que :

Les politiques et pratiques d'Israël, notamment le maintien et l'extension des colonies, la construction d'infrastructures connexes, y compris le mur, l'exploitation des ressources naturelles, la proclamation de Jérusalem en tant que capitale d'Israël, ainsi que l'application intégrale du droit interne israélien à Jérusalem-Est et son application étendue en Cisjordanie, renforcent le contrôle d'Israël sur le territoire palestinien occupé [et] équivalent à une annexion de vastes parties [de celui-ci]2.

Ces actes assimilables à une annexion contreviennent au droit du recours à la force, c'est-à-dire à l'interdiction de l'emploi de la force dans les relations internationales et à son corollaire, le principe de non-acquisition de territoire par la force (Avis, § 179).

Enfin, dans cette première partie de l'avis, il est aussi question du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, « principe essentiel du droit international contemporain » (Avis, § 232). La Cour ajoute d'ailleurs qu'« en cas d'occupation étrangère comme celle dont il est question en la présente espèce, le droit à l'autodétermination constitue une norme impérative de droit international » (Avis, § 233)3. Par-delà les entraves portées au développement économique et social du peuple palestinien liées aux violations des droits à la liberté, à la sécurité, à la liberté de circulation dans l'ensemble du territoire occupé, la dépendance de ce territoire à l'égard d'Israël pour la fourniture de biens et services, particulièrement s'agissant de la bande de Gaza (Avis, § 241) fait aussi obstacle à l'autodétermination. La Cour note finalement l'aggravation de la violation de ce droit « impératif » (Avis, § 233), liée à la durée, depuis des décennies, de l'occupation.

Mais c'est dans la partie suivante de l'avis que la CIJ formule des conclusions encore plus marquantes. Elle le fait à une large majorité (11 voix contre 4), même si trois juges européens — les juges français, slovaque et roumain — ainsi que la juge ougandaise, ne s'y associent pas. Ayant constaté l'annexion d'une grande partie des TPO et la violation aggravée du droit du peuple palestinien à disposer de lui-même, la Cour en déduit logiquement que l'occupation en violation de ces normes coutumières particulièrement importantes est devenue illicite. Cette illicéité « s'applique à l'intégralité du territoire palestinien occupé par Israël en 1967 », « dont l'intégrité doit être respectée » (Avis, § 262). Ce qui signifie que les conséquences qu'en tire la Cour concernent également la bande de Gaza. Pour la Cour, et c'est là le centre de l'avis :

L'utilisation abusive persistante de sa position en tant que puissance occupante à laquelle Israël se livre en annexant le Territoire palestinien occupé et en imposant un contrôle permanent sur celui-ci, ainsi qu'en privant de manière continue le peuple palestinien de son droit à l'autodétermination, viole des principes fondamentaux du droit international et rend illicite la présence d'Israël dans le Territoire palestinien occupé. (Avis, § 261).

En conséquence Israël a « l'obligation de mettre fin à sa présence dans le Territoire palestinien occupé dans les plus brefs délais » (Avis, § 267).

L'autodétermination plutôt que les accords d'Oslo

Pourquoi cette conclusion est-elle centrale ? Parce qu'elle rejette les arguments avancés par certains États puissants, quoique minoritaires, qui affirment que seule une solution négociée pouvait aboutir à un éventuel retrait. Le président de la Cour Nawaf Salam, dans sa déclaration, est explicite sur ce point (Déclaration, § 57). Aussi, comme le plaidait Monique Chemillier-Gendreau pour l'Organisation de la coopération islamique (OCI), le droit à l'autodétermination n'est « pas négociable ». On voit ici que la Cour a dépassé la représentation d'une occupation maintenue pour des « raisons de sécurité » et a fait logiquement primer le droit des peuples. Elle s'est par là émancipée de l'idée selon laquelle le retrait des territoires occupés serait lié à des traités de paix avec les États arabes, idée qui dominait lors de l'adoption de la résolution 242 en 19674. Il est vrai qu'en 1967, la grille de lecture des Nations unies négligeait encore le droit des Palestiniens à l'autodétermination. La Cour, sans le dire expressément, actualise donc légitimement la teneur du droit applicable.

Enfin, et c'est bien ce qui gêne les trois juges dissidents minoritaires, en exigeant la mise en œuvre « dans les plus brefs délais » du retrait par Israël du territoire occupé, la Cour ne s'appuie pas sur les accords d'Oslo (voir le § 102 de l'avis) et ne se réfère pas au cadre de négociation promu par le Conseil de sécurité5. Là est d'ailleurs toute l'importance de la référence au caractère « impératif » du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Car une norme de droit impératif (ou de jus cogens, même si la Cour n'emploie pas ici le terme6) ne peut être altérée par un traité : si celui-ci y contrevient, il pourrait être considéré comme nul d'après la Convention de Vienne sur le droit des traités de 1969. Le juge Tladi développe d'ailleurs ce point dans sa déclaration, à propos des accords d'Oslo : « Même si les accords d'Oslo justifiaient la présence actuelle d'Israël dans le territoire palestinien occupé, ils seraient invalides s'ils étaient contraires à la norme impérative de l'autodétermination. » (§ 35). Selon l'avis, auquel le juge renvoie, « l'existence du droit du peuple palestinien à l'autodétermination ne saurait être soumise à conditions par la puissance occupante, étant donné qu'il s'agit d'un droit inaliénable ». (Avis, § 257).

Le retrait « dans les plus brefs délais » exigé d'Israël implique également des conséquences pour l'ONU : les « modalités précises » devraient en être examinées par le Conseil de sécurité mais aussi par l'Assemblée générale, qui est ici mentionnée en premier lieu comme ayant sollicité l'avis (Avis, § 281). On peut ajouter, mais la Cour ne le fait pas ici, que l'Assemblée générale joue un rôle tout particulier dans le contexte du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Sans écarter le Conseil de sécurité, la CIJ insiste sur le rôle éminent que peut tenir l'organe plénier de l'ONU, à savoir l'Assemblée générale, qui n'est pas limitée par les droits de veto existant au Conseil de sécurité. Celle-ci devrait d'ailleurs évoquer l'avis de la CIJ lors de sa réunion du 17 septembre 2024. Les conclusions de l'avis de la CIJ pour l'ONU se trouvent explicitées à certains égards dans les déclarations du juge Tladi et du président Salam, lequel n'exclut d'ailleurs pas des négociations entre les parties portant sur les modalités du retrait (Déclaration, §§ 57- 58).

Obligation de réparations

D'autres conséquences, également marquantes, doivent finalement être relevées. Tout d'abord, l'obligation pour Israël de réparer « intégralement » les dommages causés par ses actes illicites, par la voie de la restitution ou, si celle-ci est impossible, de l'indemnisation (Avis, §§ 269-271). On mesure l'ampleur de la réparation exigée. Le juge Tladi estime à cet égard que les Nations unies pourraient envisager d'établir un mécanisme international dédié (Déclaration, § 60).

Enfin, certaines obligations violées par Israël ont un caractère erga omnes, ce qui signifie que le comportement d'Israël intéresse tous les États — qu'ils soient ou non membres de l'ONU — et a des conséquences pour eux. Parmi ces obligations erga omnes figurent le respect du droit à l'autodétermination, de l'interdiction de l'acquisition de territoires par la force et de certaines obligations du droit humanitaire et du droit international relatif aux droits de l'homme (§ 274).

S'inspirant de son avis sur la Namibie de 1971 concernant l'Afrique du Sud, une référence contestée par les juges minoritaires, la Cour affirme, s'agissant des obligations des États membres de l'ONU qu'ils « sont tenus de ne reconnaître aucune modification du caractère physique ou de la composition démographique, de la structure institutionnelle ou du statut du territoire occupé par Israël le 5 juiné 1967, autres que celles convenues par les Parties par voie de négociations, et de faire une distinction, dans leurs échanges avec Israël, entre le territoire de l'État d'Israël et les territoires occupés depuis 1967 » (Avis, § 278). Précisant le contenu de cette obligation de distinction, la Cour affirme, et il est nécessaire de citer l'avis, qu'elle « englobe notamment l'obligation de ne pas entretenir de relations conventionnelles avec Israël dans tous les cas où celui-ci prétendrait agir au nom du Territoire palestinien occupé ou d'une partie de ce dernier sur des questions concernant ledit territoire ». Elle exige aussi « de ne pas entretenir, en ce qui concerne le Territoire palestinien occupé ou des parties de celui-ci, de relations économiques ou commerciales avec Israël qui seraient de nature à renforcer la présence illicite de ce dernier dans ce territoire », ce qui peut évidemment s'appliquer aux ventes d'armes. Les États doivent encore « s'abstenir, dans l'établissement et le maintien de missions diplomatiques en Israël, de reconnaître sa présence illicite dans le Territoire palestinien occupé ». Enfin, les États sont tenus de « prendre des mesures pour empêcher les échanges commerciaux ou les investissements qui aident au maintien de la situation illicite créée par Israël dans le Territoire palestinien occupé », ce qui emporte donc des obligations - larges - des États vis-à-vis des entreprises commerciales et financières.

Finalement, en dépit d'opinions minoritaires qui prolongent l'appréhension classique de la situation et de la prudence de certains juges occidentaux, l'avis rendu par la Cour est redoutable pour Israël. Tout près de reconnaître un comportement caractéristique de la commission de crimes d'État, l'avis, même s'il n'est pas respecté par Israël, aura des conséquences. Tous les États sont invités à le prendre en compte dans leurs rapports avec Israël, tandis que les Nations unies, notamment l'Assemblée générale, devront s'engager rapidement dans la détermination des modalités du retrait exigé ou, à défaut, s'en justifier. Comme l'indique le président Salam, « en disant le droit, la Cour fournit aux différents acteurs une base fiable de règlement pour une paix juste, globale et durable » (Déclaration, § 65).


1« La Cour considère qu'Israël avait conservé la faculté d'exercer, et continuait d'exercer, certaines prérogatives essentielles sur la bande de Gaza, notamment le contrôle des frontières terrestres, maritimes et aériennes, l'imposition de restrictions à la circulation des personnes et des marchandises, la perception des taxes à l'importation et à l'exportation, et le contrôle militaire sur la zone tampon, et ce, en dépit du fait que cet État a mis fin à sa présence militaire en 2005. Cela est encore plus vrai depuis le 7 octobre 2023. » Avis, § 93.

2Avis, § 173

3Le droit à l'autodétermination recouvre le droit à l'intégrité territoriale, miné par la politique de colonisation ; le droit à l'intégrité du peuple, également affecté par la modification de la composition démographique du territoire, le départ forcé des populations palestiniennes et leur séparation en différents espaces ; la souveraineté permanente sur les ressources naturelles, mise en péril par l'exploitation de celles-ci au profit d'Israël et de ses colonies ; et le droit de déterminer librement son statut politique et d'assurer librement son développement économique et social.

4C'est en tout cas l'analyse de l'historien Rashid Khalidi, pour qui la résolution, lors de son adoption « synthétisait les points de vue des États-Unis et d'Israël et reflétait la position affaiblie des États arabes et de leur protecteur soviétique après une défaite écrasante. Bien que le CS 242 ait souligné "l'inadmissibilité de l'acquisition de territoires par la guerre", il a lié tout retrait israélien à des traités de paix avec les États arabes et à l'établissement de frontières sûres. », The Hundred years' war on Palestine, Profile Books, 2020, p. 105. Pour une interprétation différente de la résolution, voir la déclaration du juge Tladi, §§ 49-53.

5Pour ces juges, une interprétation correcte des accords d'Oslo et des résolutions pertinentes du Conseil de sécurité révèle le « paquet indissociable » du droit à l'autodétermination et du droit à la sécurité (opinion commune, § 42). Le juge Salam estime plutôt dans sa déclaration que « le Conseil de sécurité pourrait juger utile d'actualiser la feuille de route du Quatuor approuvée par la résolution 1515 (2003) ».

6Voir sur ce point les déclarations du juge mexicain Gomez Robledo (§§ 18-28) et Sud-africain Tladi (§§ 14 et s.)

Pourquoi les femmes prennent les armes au Soudan

Les violences faites aux femmes sont peu médiatisées depuis le retour de la guerre civile au Soudan. Elles sont pourtant systématiques, dans un pays où la législation ne fait pas de différence entre le viol et les violences physiques. Afin de se défendre, mais aussi pour répondre à un appel de l'armée, elles sont de plus en plus nombreuses à prendre les armes.

« Ces humanitaires sont morts dans le même silence qui nous enveloppe »

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi. Il partage maintenant un appartement de deux chambres avec une autre famille. Il raconte son quotidien et celui des Gazaouis de Rafah, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié.

Lundi 13 mai.

Aujourd'hui je voudrais rendre hommage à cet employé des Nations unies qui a été tué par l'armée israélienne, et à sa collègue qui a été blessée.

Leur voiture clairement siglée ONU a été visée par des tirs. Ils ont été frappés par les mêmes balles que les Palestiniens, et dans le même silence qui émane du monde entier. Bien sûr, les Nations unies ont publié un communiqué exprimant leur tristesse et condamnant ce qui s'est passé. L'homme qui a été tué appartenait à l'UNDSS, le Département de la sécurité et de la sécurité des Nations-Unies. La voiture se dirigeait vers l'Hôpital européen de Rafah, sur la route Salaheddine.

L'ONU n'a mentionné ni les noms ni la nationalité de ses deux employés. Pareil pour la plupart des médias, qu'ils soient occidentaux ou arabes. Selon mes sources, le mort était indien, ancien colonel de l'armée de son pays et père de deux enfants. Sa collègue est jordanienne. Tout le monde sait qu'ils ont été visés par les Israéliens.

Comme d'habitude, Israël est au-dessus des lois

Plus de 250 travailleurs humanitaires sont morts depuis le début de la guerre. Ils étaient membres des Nations unies, notamment de l'Unrwa, ou d'ONG internationales comme Medical Assistance International (MAP) ou Médecins sans frontières (MSF). La plupart d'entre eux étaient palestiniens, donc ça passe. On donne l'info, et ça s'arrête là. Quand il s'agit de Français ou de Britanniques, comme ce fut le cas avec World Central Kitchen (WCK), le monde s'est ébranlé, cela a un peu changé la direction de la guerre et il y a eu des conséquences au niveau humanitaire. Mais là, on en parle peu. Peut-être à cause de la nationalité des victimes ? Cet homme était ici pour une bonne cause, et il est mort en martyr, comme les autres humanitaires tués à Gaza. Mais comme d'habitude, Israël est au-dessus des lois. Les Israéliens « feront une enquête », concluront que les tirs venaient sans doute des combattants du Hamas et on refermera le dossier.

J'aimerais bien parler de cet homme-là, dont je ne connaissais même pas le nom. Il est venu ici pour aider la population gazaouie. Il savait très bien que c'était risqué. Il travaillait dans un département de sécurité, il savait qu'il allait se trouver dans une zone de guerre. Pourtant il avait fait ce choix. Qui était-il ? Jusqu'ici, je n'ai pas vu grand-chose sur lui.

Cet homme et cette femme étaient là par sens de l'honneur, par humanité. Ils étaient venus tous les deux en risquant leur vie, juste pour aider les Palestiniens. Mais devant Israël, personne n'ose dire qu'ils ont été visés directement. Ils se contentent de dire : il faut faire une enquête. Comme tous les humanitaires, ils avaient donné leurs coordonnées GPS à l'armée israélienne. À chaque fois que celle-ci bombarde des personnes localisées par GPS, elle prétend que c'est une bavure. Personne ne réagit, sauf si Israël touche des ressortissants de l'une des cinq grandes puissances mondiales. Là au moins on a quelques déclarations.

Matador et taureau

Ces deux employés avaient laissé leurs enfants, leurs familles et sont venus pour arrêter la guerre ici, pour soutenir les blessés, les malades, les infrastructures, pour faire ce qu'ils pouvaient. Pour moi, ce qui se passe à Gaza, c'est comme une corrida. Israël est le matador, il est bien habillé, respectable, il plante ses banderilles, et la population de Gaza est le taureau. En Occident, on contemple l'agonie de la bête et certains s'indignent même de la rage du taureau. Et si quelqu'un vient en aide au taureau, le matador le blesse avec ses banderilles, ou le tue avec son épée. Parce que le but, c'est d'anéantir le taureau, et à la fin, le public applaudit. Le matador est toujours le gagnant, il est toujours respecté, parce qu'il était « en train de se défendre ».

Toutes les guerres sont bonnes contre ce pauvre peuple palestinien : la guerre des bombes, la guerre des soldats, la guerre de la famine, la guerre psychologique, la guerre de la cigarette… Et personne ne bouge. Quand les grands pouvoirs bougent, ils le font pour leur intérêt, parce qu'ils ont des élections, ou parce qu'il y a une mobilisation dans leur pays, ou en fonction de l'évolution de leurs intérêts dans la région, ou des intérêts personnels de leurs dirigeants. Mais ils ne bougent pas par humanité, même devant ces massacres, ni devant ce que tout le monde voit : la famine qui est en train d'étrangler maintenant le sud de la bande de Gaza depuis la fermeture des terminaux de Rafah et de Kerem Shalom.

On a appris lundi que des camions d'aide humanitaire étaient entrés au Nord, par le terminal de Zikim, mais ils sont seulement destinés à la ville de Gaza et au nord de l‘enclave. Je crois que le Sud entre Rafah et la route de Netzarim va vivre ce qu'a vécu le Nord auparavant. Mais cette fois, la famine va concerner beaucoup plus de gens. Au nord, on parle d'environ 500 000 à 700 000 personnes, alors qu'au Sud on parle de 1,5 million de personnes, qui sont déjà en train mourir, pilonnées chaque nuit par les bombes. Et maintenant, la faim et la soif, avec ces terminaux toujours fermés.

Étranglement financier

Le pire, c'est que si l'attention se concentre sur Rafah, les bombardements continuent au Nord. L'armée israélienne occupe Jabaliya, le quartier de Zeitoun où se déroulent de nouveaux massacres sans pitié, de nouveaux déplacements de la population.

Le monde est en train de regarder ce qui se passe à Rafah, mais ailleurs, c'est pire. On parle peu de la Cisjordanie. Là-bas, pas de F-16 qui bombardent. Mais c'est juste parce que la Cisjordanie est pleine de colonies, et que les Israéliens ont peur d'utiliser leur aviation quand il y a des colonies. À Gaza, ils ne l'ont fait qu'après le retrait des colons en 2005, notamment en passant le mur du son qui faisait exploser les vitres, même celles des voitures.

L'autre méthode, c'est l'étranglement financier. Les Israéliens refusent de transmettre à l'Autorité palestinienne (AP) l'argent des taxes qu'il prélève en son nom aux frontières. Ce qui fait que celle-ci ne peut plus verser à ses fonctionnaires que la moitié de leur salaire. C'est valable aussi pour les fonctionnaires de l'AP à Gaza, qui continuent à être payés même s'ils ne travaillent plus depuis la prise de pouvoir du Hamas en 2007. Alors que les prix ont été multipliés par dix ou par vingt.

Mahmoud Abbas a accepté de continuer à suivre une voie politique, et non militaire. Et malgré cela, les Israéliens le considèrent comme un ennemi et lui font la guerre. Ils ont violé tous les accords.

Ce mercredi, c'est le 76e anniversaire de la Nakba, la Catastrophe, la création d'Israël qui entérina l'expulsion de la majorité des Palestiniens. À l'époque, les Palestiniens s‘étaient réfugiés à Gaza, en Cisjordanie ou dans les pays voisins. Aujourd'hui, ils fuient d'un endroit à un autre à l'intérieur de la bande de Gaza. C'est toujours le même matador, et toujours le même taureau.

Au Liban, le désamour de la France et de l'Occident

L'érosion de l'hégémonie occidentale s'étend au Liban où la population subit la menace israélienne depuis des décennies et vit au rythme des massacres à Gaza. Elle s'indigne largement du blanc-seing offert à Israël par Washington et ses alliés. Les discours critiques essaiment à présent au sein des couches sociales les plus « occidentalisées » de ce pays et touchent aussi la France.

Avec la présence de 250 000 réfugiés et la posture de « résistance » affichée par le Hezbollah depuis trois décennies, la cause palestinienne a souvent été instrumentalisée au Liban. Cependant, les enquêtes montrent que, depuis octobre 2023, elle fait l'objet d'une solidarité plus consensuelle. D'après le Centre arabe de recherche et d'études politiques (Carep), basé au Qatar et fondé par Azmi Bishara, le pourcentage « de Libanais estimant que la question palestinienne concerne tous les arabes et n'est pas simplement une cause palestinienne » est passé de 60 % l'année dernière à 84 % en janvier 20241. Comme l'analyse son directeur Mohamed Al-Masri,

les atrocités qui sont commises à Gaza, la réaction d'Israël qui refuse un cessez-le-feu tout comme des puissances occidentales, ont fait converger les Libanais par-delà leurs caractéristiques socioéconomiques et confessionnelles. L'opinion publique libanaise s'aligne sur celle des autres pays arabes en ce qui concerne le regard porté sur les pouvoirs occidentaux.

Le souvenir de Chirac et Villepin

En effet, le soutien sans grande réserve des pays occidentaux engendre une certaine désillusion chez les Libanais, alors que 89 % d'entre eux s'avouent affectés psychologiquement par la guerre à Gaza2. L'hypocrisie des tenants de l'ordre international qui s'indignent de la violence envers certains pour la légitimer à l'égard des Palestiniens entraîne colère et déception. Pour Steven Ghoul, mécanicien automobile vivant à Roumieh, « la vision que j'avais de la politique occidentale a complètement changé. Leur seule ligne politique est la protection d'Israël ». Nawal, commerçante libanaise de soixante ans installée à Paris, assure : « Pour nous, l'Occident, c'était les lois, les droits de l'homme, la démocratie… »

Or, « le génocide en cours à Gaza a révélé les limites de certaines valeurs telle que la liberté d'expression », observe Rana Sukarieh, professeure de sociologie à l'université américaine de Beyrouth (AUB) et spécialiste des mouvements de solidarité avec la Palestine. En témoigne la répression contre le soutien au peuple palestinien dans les rues, les universités et les médias. Rana Sukarieh précise :

Par conséquent, se développe chez les Libanais une critique accrue à l'encontre de la complicité occidentale avec le génocide et le colonialisme, ainsi que de l'hypocrisie de cette liberté d'expression sélective. Ceux qui étaient apolitiques, ou qui ne se faisaient pas entendre, sont devenus plus virulents dans leurs critiques.

L'écrasante majorité (97 %) des Libanais jugent « mauvaise » la réponse américaine au conflit. Pour 80 %, leur opinion sur la politique des États-Unis est devenue plus négative qu'avant octobre 20233.

L'Allemagne et la France cristallisent aussi les critiques. Certains attendaient davantage de Paris qui, il y a moins de vingt ans, se distinguait encore avec sa « politique arabe ». « Avant, je défendais la France, mais elle a perdu toute crédibilité vis-à-vis de ses valeurs », assène Nawal. Tony, consultant financier de 37 ans, avoue « être déçu par le comportement des élites françaises, leur double standard, et leur soumission à un État qui mène des actions génocidaires ». Même sentiment chez Ounsi Daif, franco-libanais travaillant pour une organisation environnementale :

Malgré ma conscience des intérêts économiques, géopolitiques, qui guident l'action des grandes puissances, demeurait en moi un reste inconscient de pensée selon laquelle Villepin, Chirac, étaient des personnalités dont les avis n'étaient pas exclusivement déterminés par les intérêts politiques et financiers. Mais à présent, c'est une claque monumentale. Il n'y a même pas un fond d'humanité ou de légalisme. Le peu de confiance que j'avais dans un système de valeur s'est complètement évanoui.

Ces remises en cause dépassent la simple réflexion et débordent sur la vie personnelle, entrainant parfois disputes familiales et ruptures amicales. Bien des Libanais interrogés témoignent de leur relecture du passé et de la déconstruction des récits hégémoniques qui tendent à propager une vision du monde occidentalisant les droits humains.

L'ancrage d'Israël dans un ordre colonial

Ces témoignages convergent pour inscrire la politique d'Israël dans un ordre colonial qui « légitime » les massacres à Gaza, une « violence prétendument nécessaire » qui a fait de l'Occident la force dominante du système international. Ainsi, au sein de franges intellectuelles et militantes, le combat de la Palestine s'inscrit dans un continuum de luttes mondiales contre l'impérialisme telle que la résistance algérienne, les luttes autochtones ou le combat contre l'apartheid en Afrique du Sud. Youssef, monteur et réalisateur, conçoit « ce qui se passe à Gaza comme la confrontation à un projet européen, colonial et impérialiste, inscrit dans une longue histoire de l'oppression ». Hadi, étudiant de 20 ans, ajoute :

Le Liban lui-même, en tant qu'entité dans ses frontières délimitées, est une idée de l'Occident, une entité créée par la colonisation. Nous devons décoloniser nos esprits et nos territoires du Nord global, construire un imaginaire politique de solidarité entre les peuples.

La dépendance militaire et économique du pays est remise en cause. Youssef prend l'exemple de Nestlé qui a racheté la marque d'eau minérale libanaise Sohat : « Il s'accapare des ressources pour les revendre à prix fort, ce qui va conduire à des pénuries et à la pollution des sols ».

Ces discours ont trouvé écho dans les pages du premier quotidien francophone de la région L'Orient-le-Jour. Dans une tribune du 20 janvier, l'ancien diplomate égyptien Mohamed El-Baradei, prix Nobel de la paix affirme :

Une rupture imminente se profile entre l'Occident et le monde arabo-musulman [qui] a perdu confiance dans les normes occidentales qu'il perçoit : droit international et institutions mondiales, droits de l'homme et valeurs démocratiques.

Et dans un article commentaire paru le 27 avril, la journaliste franco-syro-libanaise Soulayma Mardam Bey dénonce la « criminalisation » du soutien à la cause palestinienne considéré comme une « apologie du terrorisme », répétant qu'il y a « quelque chose de pourri au royaume de France »4.

Néanmoins, ces critiques ne conduisent pas à se réfugier dans le camp opposé et ne se transforment pas en alignement sur des pays comme l'Iran. La perte par l'Occident du monopole de la raison morale peut s'opérer au bénéfice d'États comme le Brésil ou l'Afrique du Sud, dont l'initiative portée à la Cour internationale de Justice (CIJ) est célébrée sans illusion. Beaucoup pensent comme Lina, employée d'une ONG : « C'est un beau symbole de voir un pays du Sud global prendre la parole, tenir des pays occidentaux pour responsable, toutefois je doute que ça mène quelque part ».

Dans un tout autre registre, depuis une décennie déjà, la Russie a pu consolider son image auprès d'une partie de la population libanaise favorable au régime syrien, du fait de son intervention militaire visant à soutenir ce dernier (aux côtés du Hezbollah). Depuis les frappes israéliennes à Gaza, la propagande pro-russe s'est même amplifiée5.

McDonald's et Starbucks à court de clients

Ces prises de distance s'accompagnent d'un boycott des biens issus de sociétés épinglées par la campagne Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) et identifiés grâce à l'application No Thanks. Quoique moins prononcé qu'en Jordanie ou aux Émirats arabes unis (EAU), le mouvement prend de l'ampleur. Rana Sukarieh assure :

On peut observer une progression certaine de [ces] pratiques à l'encontre de compagnies américaines ou connues pour leur complicité avec le colonialisme israélien. Prenez McDonald's ou Starbucks : certains établissements sont désormais vides.

La volonté de consommer des produits estampillés libanais fait son chemin, défi difficile dans un pays où 80 à 90 % des biens consommés sont importés. Ainsi, l'entreprise de soda, Cedars Premium, voit son chiffre d'affaires augmenter depuis octobre, car elle approvisionne les restaurants de Beyrouth qui remplacent Pepsi et Coca-Cola par des produits alternatifs tels que Jalloul et Zee Cola. Des Libanais relatent leurs recherches pour modifier leur mode de consommation : ils évitent des objets aussi variés que les films de Hollywood, les shampoings l'Oréal et Pantene, ou certaines marques de vêtements.

Pour les gérants du restaurant Mezyan, institution mythique au cœur du quartier de Hamra, l'actualité n'a fait qu'accélérer un processus de promotion de produits libanais engagé depuis des années, notamment en raison de la crise. De l'autre côté de la rue, sur les murs de la librairie Barzakh, sont étalés des posters appelant au boycott avec le QR code permettant de se renseigner sur l'origine des produits. Toutefois, Mansour Aziz, co-gérant des deux lieux estime que « le boycott est un signe de solidarité, mais concrètement ça peut se révéler très compliqué. Pour de nombreux produits, seule une très faible part provient de sociétés occidentales ou israéliennes complices ». Il a tenté de convaincre d'autres commerces de délaisser les produits occidentaux au profit d'une production locale, sans succès.

Cette grammaire d'action vise aussi certains médias européens accusés d'une couverture « criminelle du génocide ». Pour certains franco-libanais comme Nawal, la mobilisation passe par le refus de voter dans l'Hexagone afin de « ne plus être complice ».

Une attitude parternaliste

Si, comme dans les autres pays arabes de la région, les réseaux sociaux représentent la matrice privilégiée de la contestation, des rassemblements prospèrent également dans les rues. « Le 7 octobre a engendré une vague de mobilisations anti coloniales », témoigne Hadi, lui-même actif au sein d'un syndicat étudiant. Elles ne ciblent pas les autorités libanaises car elles n'entretiennent pas de relations diplomatiques avec Israël contrairement à des États comme le Maroc dont la normalisation des liens avec celui-ci est au cœur des critiques. Les manifestations visent les symboles du pouvoir occidental.

Le 17 octobre, alors que débutent les bombardements israéliens sur l'hôpital Al-Ahli Al-Arabi, les cortèges se dirigent spontanément vers les ambassades des États-Unis et de la France, mais aussi vers celles de l'Allemagne et de l'Union européenne. Des manifestants ont affiché des slogans de solidarité palestinienne lors d'une rencontre entre la ministre des affaires étrangères allemande Annalena Baerbock et son homologue Abdallah Abou Habib. Les rassemblements sont régulièrement organisés par des syndicats, des militants d'associations, et des partis de gauche et regroupent quelques dizaines ou centaines de personnes selon les jours. Ils sont réprimés par les forces de sécurité intérieure et par l'armée, ainsi que par les services de sécurité de l'ambassade américaine, avec mesures de détention préventive, arrestations et interrogatoires.

Par ailleurs, s'exacerbe un sentiment de frustration à l'égard de l'attitude paternaliste des institutions occidentales, tendant à imposer leurs « solutions » au pays et à monopoliser des activités que les organisations libanaises, qui connaissent mieux le terrain, pourraient mener à bien. Hadi a participé à la perturbation d'événements organisés par la Fondation Konrad-Adenauer à l'université Saint-Joseph.

Le 8 mars 2024, une centaine de manifestants se sont rassemblés devant le bureau d'ONU Femmes dans le quartier de Sin El-Fil à Beyrouth, pour dénoncer le silence de l'agence sur les massacres perpétrés par Israël à Gaza et cet « outil au service d'intérêts impérialistes, blancs, libéraux et capitalistes [qui] contribue à l'oppression, à l'agression et au meurtre des femmes à Gaza et en Palestine ». Pour les Libanais recevant des salaires de la part de ces organisations qui « parlent le langage de l'oppresseur », cette situation entraîne des « contradictions émotionnelles », s'épanche Lina.

Même son de cloche du côté de la culture, souvent dépendante de financements européens. Active dans le secteur du cinéma, Nour confie qu'elle ressent

toute cette énergie qui vient du monde arabe. Cela renforce ce sentiment d'appartenir à une nation qui se révolte, qui se réveille. On fait quand même partie d'un continent auquel on tourne complètement le dos. On ne regarde que ce qui se passe de l'autre côté de la Méditerranée !

Dalia, photographe très critique du Western gaze6 qui sévit dans son milieu professionnel, affirme qu'elle « veut adresser [ses] messages au Liban, pas à l'Occident ».

D'autres artistes ont quitté des collectifs américains tel que Women Photograph ou Diversify Photo en raison de leur absence de solidarité avec la Palestine, tandis qu'un mouvement timide de boycott des manifestations culturelles européennes s'est esquissé pendant l'hiver, visant notamment le festival du film de la Berlinale. « Plutôt que d'attendre qu'ils nous excluent, c'est nous qui décidons de ne plus y aller », conclut Nour.


1« Arab public opinion about the Israeli war on Gaza », Centre arabe de recherche et d'études politiques (Carep), 10 janvier 2024.

2« Arab public opinion about the Israeli war on Gaza », op.cit.

3« Arab public opinion about the Israeli war on Gaza », op.cit.

4Soulayma Mardam Bey, « Au royaume de France, la Palestine muselée », L'Orient-Le Jour, 27 avril 2024.

5Zeina Antonios, « Qui se cache derrière les affiches de soutien à Vladimir Poutine à Beyrouth », L'Orient-le-Jour, 9 mars 2024.

6Regard occidental véhiculant stéréotypes et idées préconçues dans la représentation de personnes non-occidentales, notamment à travers des sujets comme la pauvreté, la souffrance et la violence.

Témoignage d'un travailleur gazaoui détenu et torturé en Israël

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi. Il partage maintenant un appartement de deux chambres avec une autre famille. Il raconte son quotidien et celui des Gazaouis de Rafah, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié.

Mardi 9 avril 2024.

Ce mardi matin, il y avait une nouvelle tête parmi les voisins qui venaient aux nouvelles un jeune homme d'une trentaine d'années. Il venait d'être libéré par les Israéliens. Appelons-le Mohamed, car il ne souhaite pas être identifié. Il fait partie des quelque 16 000 Gazaouis qui étaient autorisés à travailler en Israël avant les événements du 7 octobre.

Il m'a raconté son histoire. Quand il parlait, il s'arrêtait parfois pendant quelques secondes, les larmes aux yeux. Quand j'ai regardé ses mains, il avait aux poignets des cicatrices qui saignaient. Il m'a dit : « Ils serraient leurs menottes en plastique jusqu'à ce que le sang coule. » Il avait les mêmes cicatrices aux chevilles.

Mohamed veut que l'on écoute son histoire. La voici, dans ses propres mots.

Je travaillais en Israël, à Acre, depuis septembre 2022, dans une société qui fabrique des poteaux d'électricité. Pour obtenir cet emploi, j'étais passé par un intermédiaire, un kablan comme on dit en hébreu. C'était, comme souvent, un Palestinien d'Israël. L'employeur israélien le payait et c'est lui qui me versait mon salaire, en prenant une commission au passage.

Je touchais 350 shekels (87 euros) par jour. Je restais en Israël pendant six mois, qui est la durée de mon permis de travail. Puis je rentrais passer quelques jours à Gaza. Entre temps, mon permis était renouvelé et je repartais. Je préférais ne pas faire beaucoup d'allers-retours pour économiser le plus possible, et parce que les Israéliens risquaient à chaque retour de ne pas renouveler le permis.

« Tout à coup, on a entendu parler hébreu »

Je suis revenu en Israël le 5 octobre. Le 7, le patron israélien nous a dit à moi et à d'autres collègues originaires de Gaza qu'il fallait cesser le travail. Il a appelé l'intermédiaire qui nous a emmenés à Ramallah, en Cisjordanie. Là, ce dernier nous a dit : « Vous êtes en territoire palestinien, débrouillez-vous. » Au début, nous avons été bien accueillis, il y avait de la solidarité. On est resté à Ramallah environ trois semaines. Ensuite, des hommes de la Sécurité préventive palestinienne sont venus nous chercher. Ils ne voulaient pas qu'on reste à Ramallah et ont dit qu'ils allaient nous emmener à Jéricho. On ne voulait pas y aller, parce qu'on craignait d'être enfermés dans une caserne palestinienne ou capturés par l'armée israélienne, qui mettait beaucoup de barrages.

On a donc pris la fuite. Que faire ? Se réfugier en Jordanie ? Il aurait fallu payer 8 000 dollars à des passeurs, et je n'avais pas cette somme. On savait à ce moment-là que les Israéliens recherchaient tous les Gazaouis présents en Cisjordanie. Les gens avaient peur de nous aider. Je suis finalement allé chez un ami de la famille, à Qalqiliya1. J'y suis resté presque quatre mois. Il me cachait avec deux autres ouvriers de Gaza, dans le garage d'un immeuble. Mes amis fermaient la porte de l'extérieur, pour faire croire qu'il n'y avait personne à l'intérieur. Mais nous avons été trahis, sans doute par un collabo palestinien qui a dit à l'armée qu'il y avait trois personnes dans ce garage. Tout à coup, on a entendu beaucoup de moteurs de voitures et parler hébreu. On a compris qu'ils étaient venus pour nous.

« Ils nous ont ordonné de nous déshabiller entièrement »

Les militaires israéliens ont cassé la porte. Ils sont entrés, mais ils ne nous ont pas trouvés. Nous ne bougions pas et il n'y avait pas de lumière dans le garage. Les soldats allaient repartir, et là j'ai entendu quelqu'un qui disait en arabe : « Reviens, je te dis qu'ils sont là ». C'est là qu'ils nous ont trouvés. Tout de suite, des coups de pied, de poings et de crosse de fusils M-16 ont commencé à pleuvoir sur nous. Puis ils nous ont ordonné de nous déshabiller entièrement.

Ils ont recommencé à nous frapper sur tout le corps. J'avais peur pour mes deux compagnons qui avaient plus de 60 ans. Je ne parle pas bien hébreu, alors je disais en arabe : « Mais qu'est-ce que vous voulez ? Pourquoi vous me frappez de cette façon ? » Leur seule réponse c'était : « Tais-toi, tais-toi, ne bouge pas. » Ensuite, ils nous ont bandé les yeux et nous ont attaché les mains et les pieds avec des menottes en plastique.

Elles étaient tellement serrées que j'avais l'impression que mes mains et mes pieds allaient se détacher de mon corps. Ils nous ont ensuite traînés par terre comme des moutons, parce qu'on ne pouvait pas marcher avec les menottes. Ils nous ont jetés dans un bus, ou une Jeep, je ne sais pas, on avait toujours les yeux bandés. Et là pareil, ils nous ont frappés partout. Je n'en pouvais plus, je ne pouvais plus respirer. J'avais l'impression que j'allais mourir.

« Je veux t'humilier et que tu t'en souviennes toute ta vie »

Je ne sais pas où ils nous ont emmenés. On avait juste nos caleçons. Ils nous ont mis dans une sorte de cabane, et enlevé les menottes et le bandeau sur les yeux. Un homme m'a dit en arabe : « Déshabille-toi ! » Il n'y avait plus rien à enlever, que mon caleçon. Il m'a dit de baisser mon caleçon, et de me retourner.

Il m'a filmé par derrière, entièrement nu. Je criais : « Mais qu'est-ce que tu veux ? Pourquoi tu fais ça ? Tu veux me tuer ? Vas-y ! » Il m'a répondu : « Non, non, je ne veux pas te tuer. Je veux t'humilier et que tu t'en souviennes pour le reste de ta vie. N'oublie pas ces moments-là. » Ensuite, ils nous ont remis les bandeaux sur les yeux et les menottes, très serrées comme avant, ça me coupait les poignets.

Quelques temps plus tard, on nous a montés à bord d'un bus. Il s'est arrêté plusieurs fois, et à chaque arrêt, on nous faisait descendre dans un endroit différent et on nous tabassait. Tout cela a duré une journée entière. À l'arrêt final, il y avait plusieurs chars qui encerclaient un endroit, et en faisaient une sorte de prison. On nous a forcés à nous mettre à genoux sur du gravier. Et l'interrogatoire a commencé : « Qu'est-ce que tu faisais comme travail ? Comment tu as eu le permis ? Où est ce que tu travaillais ? » Le gravier entrait dans nos genoux et nos pieds comme des couteaux. À ce même endroit, on a entendu des gens crier, surtout des femmes : « Arrêtez, ne me retirez pas les ongles ! Arrêtez, pas mes cheveux ! » On entendait des gens subir la torture 24 heures sur 24.

« Allez-y, tirez. Je veux mourir. »

On nous a juste donné un morceau de fromage — du genre Vache qui rit — c'est tout, et une petite bouteille d'eau pour cinq personnes. Après la torture, on nous a laissé dormir, toujours en caleçon, les mains attachées derrière le dos, et les pieds toujours menottés. On dormait par terre, sur du gravier, c'était comme être couchés sur du cactus. Si on voulait changer de position, un soldat venait nous donner un coup de pied, parce qu'on avait les mains derrière le dos.

Après ça, ils m'ont mis debout contre un mur, les mains en l'air, pendant presque douze heures. Il était interdit de descendre les mains. Des soldats sont venus nous insulter. Il n'y avait plus de morale, plus de pudeur. Ils ont commencé à nous toucher, et je leur ai dit : « Allez-y, tirez et finissez votre travail. Je veux mourir. »

Un soldat a répondu : « Je ne suis pas comme toi, moi je suis juste. Si je te donne un pistolet tout de suite, tu vas me tirer dessus parce que tu veux me tuer. Mais moi je ne vais pas te tuer. Je vais t'humilier pour que tu n'oublies jamais. » C'est pire que de tuer quelqu'un.

Il y a eu un autre interrogatoire après. Une soldate et un soldat nous ont demandé : « Est-ce que vous avez des maladies ? » J'ai répondu : « Non, sauf que je n'arrive plus à respirer, que je suis cassé de partout et que mes mains saignent. » Ils m'ont donné des médicaments mais je ne voulais pas les prendre, parce que je ne savais pas ce que c'était. D'autres personnes en ont pris. Apparemment, il y a des gens qui ont perdu la mémoire, ou qui ont commencé à avoir des hallucinations.

« Je me suis dit ok, c'est la fin »

Ils m'ont demandé de signer un papier en hébreu, que je ne pouvais pas lire et alors que j'avais les yeux bandés. J'ai refusé. Ils m'ont dit : « Tu n'as pas le choix, tu vas signer tout de suite. » Ils ont commencé à me tabasser jusqu'à ce que j'accepte. Je ne sais pas ce que j'ai signé.

Pendant quelques jours ou une semaine — je ne sais plus —, ils nous ont gardés dans un autre lieu de détention, une villa. Ils m'ont enlevé le bandeau et c'était la première fois que je voyais un peu le jour et les gens autour de moi. Ils m'ont aussi enlevé les menottes et j'ai vu comment mes bras étaient presque coupés au niveau des poignets ; pareil pour les jambes.

Plus tard, on nous a remis les menottes et les bandeaux sur les yeux, et on nous a fait monter à nouveau dans des bus. On était peut-être une cinquantaine. Ils ont dit qu'on allait être emmenés à Kerem Shalom, un point de passage entre Israël et la bande de Gaza. J'ai pensé qu'en réalité, on allait nous exécuter. Je me suis dit ok, c'est la fin. Après la torture, c'est toujours comme ça. Ils veulent supprimer les témoins.

Mais ils nous ont vraiment emmenés à Kerem Shalom. À l'arrivée, on a vu des soldats et des chars partout. Là, ils nous ont enlevé les menottes et les bandeaux, et ils nous ont dit : « Ne vous retournez pas, continuez tout droit. N'allez ni à droite ni à gauche, tout droit. » Je me suis dit qu'ils allaient nous tirer dans le dos, qu'ils allaient s'amuser à nous tirer dessus comme des canards, comme ils font d'habitude. J'avais vraiment peur.

« Une vengeance aveugle contre chaque Palestinien et Palestinienne »

On a marché entre une heure et demie et deux heures. À la fin, on a vu les tentes des Nations unies installées à côté de Kerem Shalom. J'ai compris qu'on était sauvés. Le personnel des Nations unies nous on dit d'appeler nos familles, mais les Israéliens avaient confisqué tous nos portables. Beaucoup autour de moi avaient oublié les numéros de téléphone de leurs familles, où elles habitaient, à cause de la torture ou des cachets qu'on leur avait fait prendre. Les Israéliens avaient également confisqué tout notre argent. Ils m'avaient pris les 13 000 shekels (3 250 euros) que j'avais gagnés en travaillant en Israël.

J'ai retrouvé ma famille, qui habite à Rafah. Depuis, je ne me sens plus comme un être humain, mais comme un animal qui a été chassé de l'abattoir. Je n'arrive plus à dormir. Des médecins me donnent des calmants et un somnifère. Mais à chaque fois que je ferme les yeux, je revois ces images : l'arrestation, la torture et surtout les abus des soldats quand j'étais nu. J'ai demandé plusieurs fois qu'ils me tuent au lieu de me faire vivre cette humiliation. Vivre avec, c'est insupportable. Je voulais vraiment qu'ils m'exécutent, qu'ils me tuent tout de suite plutôt que de vivre tout ça. En arrivant aux tentes des Nations unies, j'ai parlé à la cinquantaine de personnes qui étaient avec moi. Ils m'ont raconté des choses horribles, surtout les femmes.

J'ai compris que c'était une vengeance aveugle contre chaque Palestinien et Palestinienne.

Je suis marié, j'ai 34 ans, une fille de dix ans et un garçon de six ans. J'étais heureux de les revoir. Mais en même temps, le rêve que j'avais pour eux de travailler, d'économiser de l'argent, de construire une maison pour eux, pour qu'ils aient une meilleure vie, tout ça a disparu. Je sais que maintenant, avec tout ce qui s'est passé, je ne vais plus revenir travailler en Israël. Il n'y aura donc plus de travail. À Gaza, je ne sais pas quoi faire. Je me sens un fardeau pour mes parents, surtout pour mon père. C'est lui qui maintenant nous donne à manger, à moi et mes enfants. En ce moment avec la guerre, on ne trouve pas à manger et je n'ai pas d'économies de côté. Tout a été dépensé et je ne sais pas quoi faire.

J'ai décidé de parler parce que je veux que les gens sachent ce que nous avons subi. On n'a rien à voir avec tout ce qui s'est passé. Au contraire, on travaillait avec les Israéliens, on avait des amis israéliens, on avait mangé ensemble avec le patron. On célébrait ensemble les fêtes religieuses juives. Et d'un seul coup, ce même Israélien qui me considérait comme un ami m'a transformé en animal qu'on peut torturer et tuer.


1NDLR. Ville de Cisjordanie, au nord-ouest de Ramallah.

« Anatomie d'un génocide ». Le rapport de Francesca Albanese sur la situation à Gaza

Le 25 mars 2024, la rapporteuse spéciale de l'ONU présentait au Conseil des droits de l'homme un rapport mettant en évidence la dimension génocidaire de l'offensive israélienne sur Gaza. Dressant un tableau précis de la situation, elle appelle les États à mettre en œuvre un embargo sur les armes, à adopter des sanctions contre Israël afin d'imposer un cessez-le-feu et à déployer une présence internationale protectrice dans le territoire palestinien occupé.

Dans son rapport de mars 2024 présenté devant le Conseil des droits de l'homme de l'Organisation des Nations unies (ONU), Francesca Albanese présente les actes et les intentions pouvant caractériser un génocide en cours à Gaza. La question d'un génocide réalisé par des moyens militaires est encore une fois posée, ainsi que celle de l'assistance militaire à Israël. En droit international, cette question n'est pas nouvelle dès lors qu'au Rwanda, la contribution de l'armée au génocide des Tutsi a déjà été attestée. Dans l'ex Yougoslavie, le massacre de Srebrenica, considéré comme acte de génocide, s'inscrivait également dans un contexte de conflit armé. S'agissant d'Israël, le blocus de Gaza exigeant l'emploi de la force militaire de l'État avait été présenté dès 2009 comme participant potentiellement d'un crime contre l'humanité1. Et la Convention internationale sur la prévention et la répression du crime de génocide de 1948 énonce bien, dans son article I :

Les parties contractantes confirment que le génocide, qu'il soit commis en temps de paix ou en temps de guerre, est un crime du droit des gens, qu'elles s'engagent à prévenir et à punir.

Un contexte menaçant

Suite à la publication de ce rapport, un certain nombre d'États occidentaux ont relayé les accusations portées par Israël contre la personne de la rapporteuse spéciale. Le ministre des affaires étrangères et le ministre de l'intérieur israéliens estimaient en février 2024 que l'ONU devrait désavouer publiquement ses « propos antisémites » et la renvoyer définitivement2. Et le Quai d'Orsay a cru bon d'affirmer pendant le point de presse du 26 mars 2024 que

Madame Albanese n'engage pas le système des Nations unies. Nous avons eu l'occasion par le passé de nous inquiéter de certaines de ses prises de positions publiques problématiques et de sa contestation du caractère antisémite des attaques terroristes du 7 octobre dernier.

Dans ce contexte menaçant, la rapporteuse spéciale n'est pourtant pas isolée parmi les experts indépendants du Conseil des droits de l'homme de l'ONU, chargés de « mandats thématiques » ou de « mandats par pays ». Ils ont publié collectivement plusieurs déclarations relatives au risque de génocide depuis le début de l'offensive israélienne contemporaine. Très récemment, c'est le rapporteur spécial sur le droit à l'alimentation, Michael Fakhri, qui a alerté sur la volonté délibérée d'infliger une famine à Gaza3.

Créé en 1993 par la Commission des droits de l'homme (devenue Conseil des droits de l'homme), le mandat du rapporteur spécial sur les territoires palestiniens occupés (qui fait partie des « mandats par pays ») vise à y examiner la situation des droits humains et à formuler des recommandations à l'intention de l'ONU. Plusieurs intellectuels de grande envergure, tels les professeurs sud-africain John Dugard (2001-2008), américain Richard Falk (2008-2014) ou canadien Michael Lynk (2016-2022) se sont succédés dans ces fonctions. Ils ont progressivement avancé une réflexion sur l'apartheid et invité les États à saisir la Cour internationale de justice (CIJ) d'une demande d'avis sur la situation. Cette demande s'est concrétisée et a donné lieu aux audiences de la fin février 2024 devant la Cour. L'indépendance des experts du Conseil des droits de l'homme et la force de leurs rapports ont souvent suscité des oppositions. En décembre 2008, elles avaient culminé avec l'arrestation puis l'expulsion par Israël de Richard Falk4.

La mise en cause par Israël des rapporteurs spéciaux sur les territoires palestiniens occupés accompagne désormais un discours israélien visant à discréditer l'ensemble de l'ONU, son Secrétaire général, voire même ses juges. On sait que l'UNRWA, l'agence de l'ONU dédiée aux réfugiés palestiniens, a aussi été spécifiquement ciblée, ce qui a conduit à fragiliser son fonctionnement et affaiblir encore la population de Gaza. Dans son rapport, Francesca Albanese appelle d'ailleurs les États à continuer d'assurer le financement de l'agence (§ 97, g).

L'UNRWA est en outre implicitement confortée par la dernière ordonnance de la CIJ, largement centrée sur la question de la famine. Privilégiant la voie terrestre d'acheminement de l'aide humanitaire, la Cour ordonne à Israël de

prendre toutes les mesures nécessaires et effectives pour veiller sans délai, en étroite collaboration avec l'Organisation des Nations unies, à ce que soit assurée, sans restriction et à grande échelle, la fourniture par toutes les parties intéressées des services de base et de l'aide humanitaire requis de toute urgence […] en particulier en accroissant la capacité et le nombre des points de passage terrestres et en maintenant ceux-ci ouverts aussi longtemps que nécessaire5.

Dans la requête qu'il a récemment introduite devant la CIJ s'agissant de Gaza, le Nicaragua reproche à l'Allemagne, au titre de la complicité de génocide, la fourniture de matériels militaires à Israël, mais également la suspension de son financement de l'UNRWA. Les audiences se tiendront, dans cette autre affaire, en ce mois d'avril 2024.

« Des preuves exceptionnellement présentes »

L'offensive actuelle sur Gaza est considérée par Francesca Albanese comme pouvant caractériser trois des actes de génocide listés par la Convention de 1948 (article II, a), b), et c)) : le meurtre de membres du groupe, l'atteinte grave à leur intégrité physique ou mentale et la soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle.

Les éléments de fait sont précisément et utilement rappelés, avec notamment les chiffres considérables de plus de 30 000 morts, 12 000 disparus (sous les décombres) et 71 000 blessés graves (§§ 21-45). L'offensive israélienne s'illustre aussi par la souffrance infligée aux enfants, qui peut être interprétée comme un moyen de détruire le groupe ciblé (§ 33). Quant à l'intention de détruire le groupe, propre au crime de génocide, elle peut être directement prouvée au regard des déclarations de hauts responsables israéliens, parfaitement comprises sur le terrain (§§ 50-53). Ainsi, « des preuves directes de l'intention génocidaire sont exceptionnellement présentes ». Ceci est un élément essentiel à la qualification de génocide, qui dispense de recourir à des preuves circonstancielles. En effet, en l'absence de preuves directes, la jurisprudence internationale refuse généralement de qualifier un génocide lorsque les faits de violence peuvent être « raisonnablement expliqués » autrement que par une intention de détruire le groupe.

C'est dans ce contexte que le rapport de Francesca Albanese examine le « jargon » humanitaire (§ 60) employé par Israël afin de justifier ses opérations. On se trouve en présence d'un discours israélien flou, où la justification des attaques par les catégories du droit des conflits armés est désormais susceptible de brouiller l'identification de l'« intention de détruire » qui a été officiellement énoncée dans les premiers mois de l'offensive. Se référant explicitement à l'instance introduite devant la CIJ par l'Afrique du Sud, Francesca Albanese note : « Pour sa défense, Israël a affirmé que sa conduite est conforme au droit international humanitaire ». Mais en réalité, « Israël a invoqué ce droit comme un "camouflage humanitaire" afin de légitimer la violence génocidaire qu'il déploie à Gaza » (§ 7). C'est l'intérêt du travail de Francesca Albanese que de l'exposer et d'œuvrer à la déconstruction des prétentions légales d'Israël au titre du droit de la guerre.

Le « camouflage humanitaire »

La dernière partie du rapport est donc intitulée de manière significative « Camouflage humanitaire : déformer le droit de la guerre pour masquer l'intention génocidaire ». La rapporteuse y estime que

sur le terrain, cette déformation du droit de la guerre […] a changé un groupe national entier et son espace habité en une cible militaire pouvant être détruite, révélant une conduite des hostilités « éliminationniste ». Ceci a eu des effets dévastateurs, coûtant la vie à des milliers de civils palestiniens, détruisant la vie à Gaza et causant des dommages irréparables. S'illustre une ligne de conduite claire dont on ne peut déduire qu'une intention génocidaire6.

Plusieurs notions du droit relatif à la conduite des hostilités tels qu'instrumentalisées par Israël sont précisément analysées : l'accusation d'utilisation de boucliers humains ou d'utilisation militaire d'installations médicales par l'adversaire (A et E), l'extension de la notion d'objectif militaire (B), l'exploitation de la notion de « dommages collatéraux » (C), les ordres d'évacuations et les désignations de zones sûres (D). L'exemple des évacuations paraît, avec le siège et le ciblage systématique des hôpitaux, assez spécifique de l'offensive en cours. S'agissant des ordres d'évacuation, on assiste à la transformation d'une exigence du droit de la guerre (les précautions avant l'attaque) en instrument de persécution et d'affaiblissement de la population. Ceci a d'ailleurs été rapidement compris par les organes de l'ONU, puisque la résolution de l'Assemblée générale du 26 octobre 2023 demandait l'annulation du premier ordre d'évacuation du nord de Gaza. Le thème de la perfidie (la conduite perfide étant une violation grave du droit de la guerre) apparaît ainsi dans les développements du rapport de Francesca Albanese, dès lors que les zones désignées comme sûres à l'intention des civils déplacés et les couloirs humanitaires permettant leurs déplacements ont fait l'objet de bombardement et d'attaques (§§ 79 et 81).

Le rapport vient donc utilement contrer une approche qui se manifeste déjà dans le travail du procureur de la Cour pénale internationale (CPI). Cette approche consiste à représenter l'offensive comme une opération militaire où l'armée israélienne s'efforcerait de respecter les exigences du droit de la guerre dans une situation complexe — mais finalement classique — de conflit urbain. Or, s'il était question de respecter ce droit relatif à la conduite des hostilités, la règle de précaution dans l'attaque devrait s'appliquer au regard de la configuration de l'espace dans lequel est conduite l'offensive, c'est-à-dire une zone restreinte, close, très densément peuplée, où les objectifs militaires sont essentiellement souterrains en raison même du blocus imposé depuis 2007. Selon cette règle :

ceux qui décident une attaque doivent […] s'abstenir de lancer une attaque dont on peut attendre qu'elle cause incidemment des pertes en vies humaines dans la population civile, des blessures aux personnes civiles, des dommages aux biens de caractère civil, ou une combinaison de ces pertes et dommages, qui seraient excessifs par rapport à l'avantage militaire concret et direct attendu7.

Ajoutons qu'au regard des objectifs énoncés par les dirigeants israéliens, il serait aussi possible de convoquer la règle qui criminalise le simple fait de déclarer un refus de quartier8.

Il convient en outre de ne pas oublier que le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes dont relève le peuple palestinien impose à l'État colonial ou occupant de favoriser l'émancipation, ce qui questionne le principe même de l'offensive israélienne. À cet égard, le rapport de Francesca Albanese s'inspire de travaux historiques récents pour rapprocher la situation des territoires occupés d'un colonialisme de peuplement (§ 12). La qualification du génocide doit certainement être appréhendée dans ce contexte, souligne Francesca Albanese, c'est-à-dire en situant l'offensive contemporaine dans une histoire de déplacement et d'effacement du peuple palestinien (rapport, §§ 10-14).


1Voir le rapport de la Mission d'établissement des faits de l'ONU sur le conflit à Gaza, 25 septembre 2009, doc ONU A/HRC/12/48, §§ 1332-1335.

2The Times of Israël, 12 février 2024. S'agissant du dernier rapport, le porte-parole du département d'État des États-Unis, Matthew Miller, prétendait relever le 27 mars 2024 « l'historique de commentaires antisémites qu'elle a faits », Middle East Eye, 28 mars 2024.

3« UN food rights expert blasts rights council for turning blind eye as Israel ‘intentionally starves' Gaza », Michelle Langrand, Geneva Solution, 9 mars 2024.

4Voir le rapport du 25 septembre 2009, doc. ONU A/64/328).

5CIJ, Ordonnance du 28 mars 2024, 2) a).

6§ 57

7Protocole additionnel I aux Conventions de Genève, article 57 § 2 a) iii)

8Statut de la CPI, articles 8 § 2 b) xxii et e) x)). Les éléments de ce crime, tels que précisés par l'Assemblée des États parties à la CPI, sont les suivants : « 1. L'auteur a déclaré qu'il n'y aurait pas de survivants ou ordonné qu'il n'y en ait pas 2. Cette déclaration ou cet ordre a été émis pour menacer un adversaire ou pour conduire les hostilités sur la base qu'il n'y aurait pas de survivants. 3. L'auteur était dans une position de commandement ou de contrôle effectif des forces qui lui étaient subordonnées auxquelles la déclaration ou l'ordre s'adressait […] ».

« Voilà une autre résolution de l'ONU qui va finir dans un tiroir »

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi. Il partage maintenant un appartement de deux chambres avec une autre famille. Il raconte son quotidien et celui des Gazaouis de Rafah, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié.

Mardi 26 mars 2024.

Ce matin, comme tous les jours, je suis sorti chercher de l'eau et de la nourriture. J'ai acheté un jerrycan d'eau « normale », c'est-à-dire un peu salée, à 4 shekels (soit 1 euro) le jerrycan de 20 litres, qui est en réalité toujours rempli à 18 litres. L'eau « potable » — qui est en fait de l'eau non salée mais dont on n'est pas sûr qu'elle soit vraiment potable — coûte plus cher, et l'eau minérale, importée d'Egypte, est à 4 shekels la bouteille, soit le prix d'un jerrycan. Des dizaines, peut-être des centaines de personnes faisaient la queue comme moi devant ces camions-citernes qui stationnent devant les mosquées, les écoles de l'Unwra, les locaux des associations.

Mêmes queues devant la boulangerie, où j'ai acheté un sac de deux kilos de pain à 15 shekels. Cela coûtait 2 shekels (50 centimes) avant l'invasion israélienne. Les boulangeries continuent à fonctionner avec l'aide humanitaire, mais la farine n'arrive pas en assez grande quantité. Il faut attendre longtemps. Souvent, quand je ne suis pas avec mes enfants, des jeunes me laissent passer dans la queue, parce que j'ai déjà des cheveux blancs. Même si on a vu des gens désespérés dans le nord attaquer des convois d'aide humanitaire, en général, la société conserve ses valeurs de respect et de solidarité.

Comme tous les jours aussi, j'ai vu dans ces files d'attente les mêmes personnes, la même fatigue, les mêmes visages, les mêmes regards. Rien n'a changé. Et ça m'a rappelé les images de 1948. Comme à l'époque de la première Nakba, on voit des tentes partout dans les rues, les gens habitent dans des camps de réfugiés. On est en train de nous mettre tous dans ces camps, et à la fin les Israéliens vont bombarder Rafah ou l'envahir. Et aujourd'hui comme à l'époque, on a une résolution des Nations unies. Combien ont été respectées ? Aucune. La résolution 242, la résolution 294, la résolution 338…

« À l'époque de la Nakba, c'étaient des milices. Aujourd'hui, c'est une armée régulière »

Devant la résolution du Conseil de sécurité qui demande un cessez-le-feu pour la période du ramadan, et qui est passée parce que pour une fois les États-Unis n'ont pas opposé leur veto, je me suis dit voilà une autre résolution qui va finir dans un tiroir, et c'est la Nakba qui se répète. Même scénario et mêmes acteurs : mêmes occupants, mêmes occupés, même misère, même massacres. Seule différence : à l'époque c'étaient des milices, aujourd'hui elles sont devenues une armée régulière.

Cette conclusion, je n'ai pas eu le cœur de la communiquer à mes voisins. Avant d'aller faire les courses, j'ai tenu ma réunion informelle quotidienne avec les gens qui attendent que le « grand journaliste » pour leur expliquer ce qu'il se passe. Et bien sûr tout le monde avait les mêmes questions : « Alors, Rami, après la résolution du Conseil de sécurité, on en est où ? Qu'est-ce qu'on va faire ? Est-ce que ça va s'arrêter ? Est-ce qu'on va rentrer chez nous ? Est-ce que… Est-ce que… Est-ce que... »

Je les ai regardés dans les yeux. J'y ai vu un mélange de fatigue, d'espoir et de joie ; la joie d'entendre qu'il y avait pour une fois une « résolution en faveur des Palestiniens ». Je mets des guillemets, parce qu'une trêve seulement jusqu'à la fin du mois de ramadan, ce n'est pas vraiment en faveur des Palestiniens. Elle ne va pas aboutir à quoi que ce soit parce qu'Israël reste au-dessus des lois. Mais en regardant mes voisins dans les yeux j'ai tout de même répondu :

C'est une grande victoire. Au moins, les Israéliens ont reçu une gifle politique de la part des États-Unis qu'ils considèrent comme le parrain d'Israël. C'est donc un bon signe de voir que les Américains ont exprimé leur mécontentement. C'est un bon début, ça va aussi apporter des changements dans le reste du monde. Après, ça va être la France, la Grande-Bretagne et l'Europe en général.

« Les États-Unis donnent des milliards de dollars depuis le début et ils continueront »

Mes voisins étaient plus ou moins convaincus. Ils ont dit « oui, c'est bien, c'est un bon début ». Je leur ai remonté un peu le moral, comme d'habitude. Cette fois-ci, je n'ai pas complètement menti, mais j'ai dit la moitié de ce que je pensais. La moitié positive. Je n'ai pas exprimé la moitié négative, qui est beaucoup plus vraie pour moi que l'autre moitié. Oui, c'est une gifle, mais c'est la gifle d'un père à son fils parce que ce dernier a un peu exagéré, pas une gifle pour lui dire « Arrête, il ne faut pas faire ça ». C'est comme si le père réprimandait en public son fils qui a tapé un peu trop fort sur un autre garçon dans une bagarre ; mais quand ils seront seuls, il lui dira : « Je suis fier de toi. Si quelqu'un te donne une gifle, il faut lui casser la tête ». C'est exactement ce que les États-Unis sont en train de faire. Il y a peut-être des problèmes entre les États-Unis et Israël au niveau tactique, mais pas au niveau stratégique. Les États-Unis sont pour la guerre. Ils donnent des milliards de dollars aux Israéliens depuis le début et ils continueront.

D'abord, demander un cessez-le-feu pour les deux semaines restantes du mois de ramadan mais pas d'arrêter la guerre, c'est vraiment une honte. Ensuite, on demande la libération des otages — israéliens bien sûr —, alors qu'il y a plus de 10 000 prisonniers palestiniens dans les prisons israéliennes… Personne n'en parle, on ne s'intéresse qu'aux otages israéliens, aux blessés israéliens, aux morts israéliens. C'est toujours comme ça. Et j'ai toujours du mal à comprendre pourquoi. Pourquoi on n'est pas tous des êtres humains. Trente-deux mille morts palestiniens, ce n'est pas grave ; mais 1 200 morts israéliens, là c'est trop, il faut une forte riposte et une punition collective.

« J'ai peur que le reste de la guerre soit encore pire »

Ma crainte, c'est qu'en réaction à l'abstention américaine, Nétanyahou finisse par envahir Rafah. Jusqu'ici, il avait obéi aux Américains qui lui demandaient de faire baisser le nombre de victimes ; on est passé d'un bilan entre 300 et 500 morts par jour à une moyenne entre 30 et 50. Mais Nétanyahou risque d'augmenter le rythme et de revenir aux chiffres d'avant.

Il cherche une victoire. Mais il n'y aura pas de victoire par K.O contre le Hamas. Anéantir le Hamas ? Tout le monde sait que ça ne va pas arriver avec cette guerre. Et je le répète, Israël continue à négocier ; un jour, ils finiront par trouver un terrain d'entente. Je ne dis pas cela pour soutenir le Hamas. Mais parce que je vois l'exemple donné par les États-Unis : Ils ont négocié avec les Talibans en Afghanistan, avec les factions en Irak, et même avec l'Iran.

Le Hamas, c'est à peu près 30 à 35 % des Gazaouis. La seule chose qu'Israël peut faire, c'est transférer les 2,3 millions d'habitants de la Bande de Gaza. Il a déjà réussi à déplacer 1,5 million de personnes du nord vers le sud, et il a réussi à faire partir plus de 100 000 personnes vers l'étranger, ceux qui ont pu payer des sommes énormes aux militaires égyptiens.

J'ai peur que le reste de la guerre soit encore pire. Le fils réprimandé risque de dire : « Papa, puisque tu m'as puni, eh bien je vais casser la porte. »

J'espère qu'au moins, il y aura de l'aide alimentaire qui va entrer d'une façon directe au nord de la bande de Gaza et dans Gaza-ville, et qu'on arrêté d'utiliser la famine comme une arme. Et que les Européens bougent un peu…

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