Lateo.net - Flux RSS en pagaille (pour en ajouter : @ moi)

🔒
❌ À propos de FreshRSS
Il y a de nouveaux articles disponibles, cliquez pour rafraîchir la page.
À partir d’avant-hierOrient XXI

Inde - Émirats arabes unis. Une alliance qui ne dit pas son nom

La visite éclair, le 19 janvier 2026, du président des Émirats arabes unis Mohammed Ben Zayed en Inde a marqué un rapprochement entre les deux pays. Quelques semaines plus tard, la veille des bombardements menés par Tel-Aviv et Washington contre Téhéran, le premier ministre indien Narendra Modi se rendait en Israël. Est-ce le signe d'un axe Inde-Émirats-Israël, symbole d'une recomposition géopolitique au Moyen-Orient ?

En février 2018, la princesse Latifa, fille de l'émir de Dubaï et premier ministre des Émirats arabes unis (EAU) Cheikh Mohammed Ben Rachid Al-Maktoum, s'enfuit de Dubaï pour rejoindre à Oman son amoureux, un ancien officier français. Ils prennent la mer à bord du yacht de ce dernier à destination de l'Inde, où Latifa espérait demander l'asile. Mais le 4 mars, à une cinquantaine de kilomètres au large de Goa, une opération conjointe des garde-côtes indiens et des forces spéciales émiriennes met fin à l'escapade et la princesse est reconduite dans son pays où elle est enfermée chez elle.

Huit mois plus tard, les EAU, qui s'y étaient jusque-là refusés, extradent vers l'Inde un ressortissant britannique, Christian Michel, accusé d'être un intermédiaire dans le scandale des hélicoptères AugustaWestland1. Pour nombre d'observateurs, il s'agit d'un marché donnant tour à tour satisfaction aux autorités émiriennes et indiennes, en dehors de toute procédure régulière, du moins pour la livraison de la princesse.

Cette anecdote illustre l'étroitesse des liens qui se sont tissés entre l'Inde et la fédération des Émirats arabes unis, après l'accession au pouvoir de Narendra Modi. Au-delà des relations entre États, ce sont les relations personnelles très fortes unissant le premier ministre indien Narendra Modi et celui qui est alors prince héritier d'Abou Dhabi avant de devenir, en 2022, président des Émirats arabes unis, Mohammed Ben Zayed (MBZ).

Un an après son arrivée au pouvoir, Narendra Modi se rend aux EAU les 16 et 17 août 2015 — première visite d'un chef du gouvernement indien depuis Indira Gandhi, 34 ans auparavant. Au stade de cricket de Dubaï, il s'exprime devant 50 000 membres de la diaspora indienne qui représente plus du tiers de la population de la Fédération. Sa visite se conclut par la proclamation d'un « partenariat stratégique global » entre New Delhi et Abou Dhabi.

Ce ne sera pas un voyage sans lendemain : en une décennie, Modi a visité sept fois les EAU, tandis que MBZ s'est rendu à cinq reprises en Inde. Ce dernier a même été, en janvier 2017, l'invité d'honneur du défilé militaire de la Journée de la République. La fréquence de ces visites réciproques est exceptionnelle, même pour deux pays très proches.

Ces relations couvrent tout l'éventail d'un partenariat étroit. Bien entendu, la fourniture d'hydrocarbures est essentielle pour un pays de près de 1,5 milliard d'habitants qui ne dispose pas d'énergie indigène en quantité suffisante pour assurer sa forte croissance. La présence sur le sol émirien de plus de 3,5 millions de travailleurs indiens transférant chaque année dans leur pays d'origine près de 22 milliards de dollars (19 milliards d'euros) est également cruciale pour l'économie des deux nations. Enfin, l'Inde apprécie fortement la tolérance religieuse aux EAU, qui contraste avec l'absence totale de libertés politiques : Narendra Modi est d'ailleurs allé sur place, en février 2024, inaugurer le premier temple hindou au Moyen-Orient. Les EAU ne semblent guère gênés par les critiques des autorités états-uniennes et des organisations de défense des droits humains à l'encontre du pouvoir indien pour les restrictions subies par les minorités religieuses, notamment les musulmans2.

Un vaste accord de libre-échange

Alors que, dans un premier temps, le premier ministre était réticent à abaisser les barrières commerciales de l'Inde, notoirement protectionniste, en 2022, il a conclu avec les EAU un traité de libre-échange après seulement 88 jours de négociations. Signé en février, l'Accord de partenariat économique global (Comprehensive Economic Partnership Agreement, CEPA) entre en vigueur en mai de la même année. Il ne tarde pas à produire ses effets : en 2024-2025, le commerce total entre les deux pays a dépassé 100 milliards de dollars (86 milliards d'euros).

En juillet 2023, les deux pays décident de favoriser le règlement de leur commerce bilatéral en devises locales (dirhams et roupies), favorisant la dédollarisation, l'un des objectifs des BRICS3. La vérité oblige à dire qu'une part infime du commerce bilatéral, de l'ordre de 10 milliards de roupies (91 millions d'euros), utilise effectivement ce mécanisme.

Puis, en septembre 2023, lors du sommet du G20 à New Delhi, les participants annoncent le lancement du Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (en anglais IMEC), un couloir multimodal reliant comme son nom l'indique la côte ouest de l'Inde à l'Europe en traversant le Moyen-Orient. L'IMEC se veut un concurrent des « Nouvelles routes de la soie » chinoises, même si les EAU en sont partie prenante. Le premier segment, à l'est, connecte Bombay et un port du Gujarat à la zone franche de Jebel Ali, à Dubaï. Si la guerre de Gaza a mis sur pause la partie centrale du projet, Indiens et Émiriens n'en ont pas moins continué d'avancer ce premier tronçon qui concerne non seulement les liaisons maritimes, mais également la circulation de données informatiques. Du reste, lors du quatrième sommet sur l'intelligence artificielle à New Delhi en février 2026, les deux pays ont confirmé leurs projets communs dans ce domaine.

La connectivité numérique est effectivement l'un des aspects cruciaux d'IMEC. Le groupe émirien MGX, présidé par le cheikh Tahnoun, frère de MBZ, s'est imposé en moins de deux ans comme l'un des plus grands investisseurs mondiaux dans le domaine de l'intelligence artificielle. Il participe à la mise en œuvre de l'accord signé en février 2024 par Modi à Abu Dhabi visant à développer un cluster de supercalcul indo-émirien.

Le « Quad du Moyen-Orient »

Les relations humaines et commerciales, multiséculaires, ne doivent pas occulter un aspect contemporain, qui s'est imposé comme colonne vertébrale de ces rapports : la dimension stratégique, géopolitique, de cette interdépendance. Elle était discernable dès la première visite de Modi en août 2015 : en obtenant une déclaration commune condamnant le terrorisme et les États qui le soutiennent — implicitement le Pakistan —, le premier ministre indien était parvenu à son objectif de distendre les rapports entre les monarchies du Golfe et Islamabad. Le document signé entre les deux pays évoquait déjà une coopération en matière de défense. Mais c'est avant tout la conclusion, en 2020, des « Accords d'Abraham » entre Israël et plusieurs monarchies du Golfe, dont les EAU, qui va dégager la voie à une accélération et un approfondissement de cette dimension géopolitique.

Quelques mois plus tard, en octobre 2021, l'Inde, Israël, les EAU et les États-Unis fondent un organisme informel connu sous les initiales de ces pays, I2U2 que l'on a aussi surnommé le « Quad du Moyen-Orient », par référence à l'organisme également informel rassemblant l'Inde, les États-Unis, le Japon et l'Australie dans l'Indo-Pacifique. L'officialisation des relations entre les monarchies de la Péninsule arabique et l'État israélien a libéré toutes les inhibitions indiennes pour afficher un rapprochement spectaculaire avec Tel-Aviv. Alors que les relations diplomatiques entre les deux pays n'avaient été établies qu'en 1992, des liens étroits s'étaient déjà noués en 1998, puis à partir de 1999, sous la houlette du premier ministre d'Atal Behari Vajpayee, issu comme Narendra Modi du parti nationaliste hindouiste Bharatiya Janata Party (BJP). Ce dernier a notablement accéléré le mouvement depuis son arrivée au pouvoir en 2014. Israël est devenu le troisième fournisseur d'armements du pays, après la Russie et la France. Ce rapprochement se voit également lors des votes à l'Organisation des Nations Unies (ONU) de la délégation indienne.

Certes, il ne s'agit pas d'une « alliance » : le mot est tabou en Inde où, après le non-alignement de Jawaharlal Nehru et de ses successeurs, le gouvernement Modi préfère le « multi-alignement », qui se veut plus réaliste et pragmatique tout en continuant de se revendiquer de l'autonomie stratégique mise en place par le premier chef de gouvernement de l'Inde indépendante. Il s'agit plutôt d'un axe, solidement ancré dans des intérêts convergents. Mais cet axe Abou Dhabi-New Delhi semble très solide, et la présence de voisins menaçants n'a fait que renforcer la détermination des deux partenaires.

Dans le cas de l'Inde, il s'agit naturellement du Pakistan. Pour ce qui est des Émirats, la menace, sous forme de rivalité d'influence, vient du royaume d'Arabie Saoudite, son puissant voisin. Les deux pays étaient pourtant unis en 2015 pour intervenir militairement au Yémen contre les houthistes. Mais les divergences stratégiques sur les objectifs étaient déjà perceptibles depuis plusieurs années. Ils ont éclaté au grand jour lorsque, à la fin de l'année 2025, les forces armées saoudiennes ont bombardé au Yémen des milices armées soutenues par Abou Dhabi et que les autorités de Ryad ont publié des communiqués menaçants pour les Émirats arabes unis, conduisant ces derniers à un repli tactique.

Si l'on ajoute que le 17 septembre 2025, l'Arabie Saoudite et le Pakistan, puissance nucléaire, ont conclu un pacte stratégique d'assistance mutuelle (SMDA) et qu'en janvier 2026, la Turquie a indiqué son intention de le rejoindre — certains ont parlé d'une « OTAN islamique »4) —, on conçoit l'inquiétude qu'ont pu éprouver tant l'Inde que les EAU.

C'est dans ce contexte qu'il faut analyser la visite extraordinaire de MBZ à New Delhi, le 19 janvier 2026.

Extraordinaire, elle l'est à plus d'un titre. Elle n'a été annoncée que quelques jours avant d'avoir lieu, sa durée n'a pas dépassé trois heures et, contrairement aux règles protocolaires habituelles, le premier ministre indien s'est personnellement déplacé à l'aéroport pour accueillir son invité. Rarement visite aussi courte aura été aussi productive : douze contrats et protocoles d'accord ont été conclus entre les deux dirigeants, portant sur les investissements, la coopération spatiale, la livraison de GNL sur dix ans à partir de 2028, le doublement du commerce bilatéral pour atteindre 200 milliards de dollars d'ici 2032, une coopération dans le domaine des données numériques et des échanges culturels. Mais c'est surtout la lettre d'intention sur le partenariat stratégique de défense qui retient l'attention : il est en quelque sorte la réponse au SMDA pakistano-saoudien.

Émirats-Inde-Israël contre Arabie Saoudite-Pakistan-Turquie

Dix ans après la visite de Modi à Abou Dhabi et Dubaï, les rapports ont évolué en profondeur, passant d'une relation transactionnelle (énergie contre main-d'œuvre) à une quasi-alliance multidimensionnelle. En témoigne l'appel téléphonique passé par Narendra Modi à MBZ dans la nuit du 28 février au 1er mars 2026 pour condamner les bombardements iraniens alors qu'il a fallu attendre le 12 mars pour qu'il contacte le président iranien, sans pour autant condamner l'attaque israélo-états-unienne. Rappelons que l'Iran et les EAU sont tous deux membres de l'organisation des BRICS, actuellement présidée par l'Inde.

Cette évolution, marquée par un double rapprochement Inde-Israël et Inde-EAU, traduit la mise en place d'un triangle Émirats-Inde-Israël faisant face à l'émergence du triangle Arabie-Pakistan-Turquie, modifiant en profondeur les dynamiques géopolitiques à l'œuvre au Moyen-Orient. Même s'il ne s'agit pas à proprement parler d'un face-à-face, New Delhi ne cherchant surtout pas à rompre avec Ryad.

Beaucoup se sont étonnés que Narendra Modi ait attendu près de trois ans après son arrivée au pouvoir pour se rendre en Israël, en juillet 2017, alors qu'il a ainsi multiplié les visites dans les pays arabes du Golfe. En réalité, par ce calendrier subtilement maîtrisé, il obtenait en quelque sorte la bénédiction des Arabes du Golfe pour cette visite israélienne qui confirmait sa proximité politique et intellectuelle manifeste, depuis l'époque où il était à la tête de l'État indien du Gujarat (2001-2014). On en a eu la confirmation avec son étonnante visite des 26 et 27 février 2026, littéralement à la veille de l'attaque israélo-états-unienne contre l'Iran.

A posteriori, la proximité publiquement manifestée avec Nétanyahou, alors que ce dernier s'apprêtait à attaquer un pays avec lequel l'Inde entretient également d'étroites relations5, lui a été vivement reprochée par l'opposition ainsi que par des diplomates à la retraite. Ces derniers ont exprimé ce que beaucoup de leurs anciens collègues en fonction ne peuvent dire publiquement.

La relation New Delhi-Abou Dhabi est largement due à la chimie interpersonnelle entre Narendra Modi et MBZ, deux dirigeants autoritaires ayant la haute main sur la diplomatie de leur pays et partageant largement une même vision du monde. Bien entendu, on ne sait si, le moment venu, leurs successeurs montreront le même volontarisme dans ce rapprochement accéléré. L'autre question, qui les dépasse, est de savoir dans quelle mesure la recomposition qui naîtra de la guerre d'Iran accentuera la tendance ou, au contraire, contraindra leurs rapports. La relation tant de l'Inde que des Émirats avec l'Iran au sortir de cette guerre sera la clé de la réponse à cette interrogation.


1Le scandale concerne le versement d'environ 51 millions d'euros de pots-de-vin par le constructeur italo-britannique, filiale de Finmeccanica, pour décrocher un contrat de 556 millions d'euros portant sur la livraison de 12 hélicoptères VVIP à l'Inde en 2010.

2Lire «  Annual Report 2026  », US commission on international religious freedom (Uscirf), 10 mars 2026  ; World report 2026, Human Rights Watch, février 2026.

3Acronyme de Brésil, Russie, Inde, Chine, rejoints par l'Afrique du Sud puis par l'Iran, l'Égypte, les Émirats arabes unis, l'Éthiopie, l'Indonésie

4Sinan Ciddi et William Doran, «  Turkey's dangerous Defense Pivot  », Foundation for Defense of Democracies, 16 janvier 2026.

5L'Inde a participé au développement du port iranien de Chabahar, en mer d'Arabie, concurrent du port de Gwadar au Pakistan, développé avec l'aide de la Chine

Un nouveau Moyen-Orient, plus instable, plus fragmenté

Coincés entre la volonté hégémonique israélienne et le radicalisme iranien, abandonnés par des États-Unis de plus en plus irresponsables, les États du Golfe voient ce nouvel ordre régional comme une source de menaces et de déstabilisation.

La guerre en Iran marque une rupture majeure dans l'ordre régional au Moyen-Orient. Depuis deux décennies, la stabilité géopolitique dans le Golfe et dans une grande partie du monde arabe reposait sur un équilibre précaire. D'un côté on trouvait l'Iran, considérablement renforcé par la guerre de 2003 contre l'Irak, et son « Axe de la résistance », regroupant divers alliés tels que le Hezbollah et le régime syrien de Bachar Al-Assad. De l'autre se dressait un bloc conservateur composé principalement d'États arabes cherchant à contenir les ambitions régionales de l'Iran et à maintenir le statu quo avec le soutien des États-Unis. Aucune des deux parties ne prônait la démocratie, mais aucune ne cherchait non plus à anéantir l'autre. Elles s'accommodaient d'une guerre froide régionale, tendue mais gérable.

Cette époque est révolue. L'opération états-unienne « Fureur épique » déclenchée le 28 février 2026 contre l'Iran engendre un paysage plus chaotique, fait de souverainetés fragmentées et d'alliances fracturées, qui va consumer la région pour les années à venir. La guerre elle-même a suscité des critiques justifiées en raison de sa nature illégale, de ses objectifs nébuleux et de l'agression flagrante de la part des États-Unis et d'Israël ; ainsi que des représailles aveugles et injustifiées de l'armée iranienne contre une grande partie des États du Golfe, sans oublier les restrictions sur le détroit d'Ormuz, qui ont plongé les marchés mondiaux du pétrole et du gaz dans la tourmente.

L'heure de la « Pax israelica »

Lorsque ce conflit prendra fin, le nouveau Moyen-Orient devra faire face à plusieurs transformations effarantes. Tout d'abord, la région vit désormais à l'heure de la « Pax Israelica », l'État d'Israël étant devenu l'acteur militaire le plus puissant grâce à ses atouts technologiques et au soutien inconditionnel des États-Unis. Israël a fait preuve de l'aptitude de pénétration de ses services de renseignement, de sa capacité d'intervention loin de son territoire et sur plusieurs fronts simultanément. Désormais ce petit pays méditerranéen domine de manière coercitive tous les autres États du Moyen-Orient, à l'exception de la Turquie. Surtout, la guerre contre l'Iran a neutralisé la République islamique en tant que contrepoids.

L'arc du militarisme israélien s'étend désormais sur une grande partie de la zone. Depuis le début de la guerre de Gaza en octobre 2023, Israël a mené des opérations offensives en Palestine, au Yémen, en Syrie, au Liban et en Iran. Grâce aux accords d'Abraham de 2020 avec le Maroc, le Soudan, Bahreïn et les Émirats arabes unis, moins d'États arabes considèrent encore Israël comme un adversaire. Ainsi, pour la première fois depuis sa création, il ne sera pas confronté au contrepoids significatif d'un acteur étatique. Un succès incontestable pour Tel-Aviv qui, avec le traité de paix signé avec l'Égypte, avait déjà neutralisé le plus puissant pays arabe en 1979. Si des acteurs non étatiques comme le Hezbollah, le Hamas et le mouvement houthiste ne disparaîtront pas, aucun pays de la région ne peut désormais contrer de manière crédible la vision expansionniste du gouvernement de droite israélien. La seule limitation à sa puissance sera celle que traceront les États-Unis.

Les relations israélo-arabes en subiront de lourdes conséquences. Alors qu'auparavant, les États arabes étaient courtisés et incités à normaliser avec Tel-Aviv, ils seront désormais victimes d'intimidations et de menaces. Le bombardement sans précédent du Qatar par Israël en septembre 20251 a ouvert une nouvelle ère. Cette attaque a mis en évidence la vulnérabilité des émirats du Golfe non seulement face à l'Iran, mais aussi face à la prédation israélienne et à la complaisance états-unienne. La menace de Téhéran écartée, Israël a désormais le pouvoir d'intimider et de contraindre les États du Golfe.

Se profile ainsi une occasion unique pour le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS), qui a jusqu'à présent repoussé les pressions intenses des États-Unis pour signer un accord de normalisation avec Israël. S'il continue à résister, il pourrait alors asseoir sa légitimité non seulement auprès des citoyens saoudiens, mais aussi d'un public panarabe plus vaste. Plus encore que la Vision 2030 et les mégaprojets du royaume, ce choix pourrait faire de son pays un acteur régional majeur et légitimer l'accession au trône de MBS. Mais sera-t-il capable de tracer une telle voie indépendante et audacieuse tout en préservant son pouvoir ?

En second lieu, la guerre contre l'Iran a mis à mal la réputation de l'Occident et surtout des États-Unis. Les États du Golfe perçoivent le conflit comme une aventure étatsuno-israélienne dénuée de sens, à laquelle ils n'ont pas donné leur consentement, mais dont ils doivent payer le prix fort en matière de représailles, de dégâts aux infrastructures et d'instabilité économique. Ni leurs investissements massifs aux États-Unis, ni leurs achats colossaux d'armes n'ont empêché qu'ils soient sacrifiés par Washington sur l'autel de calculs stratégiques supérieurs et de l'alliance avec Israël. Ce qui aboutit au paradoxe suivant : à l'ère de la « Pax Israelica », la seule doctrine nationale de sécurité susceptible de garantir la souveraineté des royaumes du Golfe sera l'accès aux armes nucléaires, même si cela va à l'encontre des intérêts états-uniens.

Les États-Unis, pyromanes mais pas pompiers

Pour les États-Unis, il s'agit d'un renversement radical de leur position après la guerre du Golfe de 1990-1991, lorsqu'ils exerçaient une hégémonie unipolaire sur cette région stratégique à la fois pour ses richesses pétrolières et gazières et comme route de commerce de ces produits vitaux pour l'économie mondiale. C'est au cours des années 1990 que Washington a inauguré ses plus grandes bases militaires dans les pays du Golfe, promettant de renforcer leur stabilité et leur sécurité en échange de la reconnaissance de leur primauté stratégique. Les États-Unis se sont positionnés alors comme un pompier — une puissance capable de contenir les crises régionales et les menaces telles que celles d'un Irak belliqueux ou d'un Iran expansionniste.

Désormais, ils sont perçus comme des pyromanes. Ils ont déclenché une guerre et provoqué une destruction qui, paradoxalement, a plongé leurs alliés du Golfe dans l'insécurité et l'instabilité même qu'ils pensaient pouvoir éviter en s'alliant à Washington. À l'avenir, les dirigeants du Golfe se montreront bien plus sceptiques face aux garanties de sécurité et aux promesses diplomatiques de la Maison Blanche. Ils continueront de se tourner vers l'Orient, vers la Chine en premier lieu, pour y trouver des opportunités commerciales et d'investissement. Si la République islamique ne représente plus une menace significative pour les royaumes arabes, ils n'ont plus de raison de considérer les États-Unis comme leur seul protecteur.

Troisièmement, à moins d'un revirement soudain sur le terrain, le conflit iranien a abouti exactement au contraire de ce qu'envisageaient ses architectes israéliens et états-uniens. S'il a affaibli les capacités extérieures de la République islamique, la guerre a rendu le régime encore plus extrémiste et oppressif. Les bombardements n'ont pas déclenché de soulèvement de masse, bien qu'ils aient décapité la direction du régime et détruit une grande partie de son infrastructure de missiles balistiques. La République islamique résiste parce qu'elle est davantage un réseau qu'une hiérarchie, une combinaison d'engagements idéologiques et de décentralisation organisationnelle.

Les attaques étatsuno-israéliennes ont éliminé une tension interne majeure de ce système politique. Il n'y a plus de division entre réformistes, partisans de la modération, et conservateurs intransigeants : désormais, tous sont intransigeants, car le régime lutte pour sa survie face à des ennemis mortels. De plus, la guerre a marqué le début de la succession politique et la montée de nouveaux dirigeants, tels que l'ayatollah Mojtaba Khamenei, qui n'ont aucune raison de négocier ou d'envisager des réformes. Le régime reconfiguré réprimera encore plus durement les manifestations populaires, tout en continuant à défier l'Occident.

Un cauchemar asymétrique

« Fureur épique » a également élevé les Gardiens de la révolution islamique au rang de véritable pilier institutionnel tant du régime que de l'État. Ils ont orchestré la campagne de riposte de l'Iran, y compris ses attaques de drones et de missiles les plus destructrices contre des cibles civiles et les infrastructures énergétiques des royaumes du Golfe. Comme les États-Unis et Israël refusent d'envahir l'Iran en raison de leur aversion pour une guerre au sol avec les pertes humaines qu'elle entraînerait pour l'armée états-unienne, les Gardiens et le régime savent qu'ils n'ont pas grand-chose à perdre en continuant d'infliger un châtiment maximal aux États-Unis, à Israël et à leurs alliés arabes en restreignant le passage du détroit d'Ormuz et en intensifiant leur campagne de représailles. Loin de résoudre le problème iranien, le conflit actuel l'a au contraire radicalisé, le transformant en un cauchemar asymétrique.

Quatrièmement, la guerre contre l'Iran a anéanti toute illusion selon laquelle les États-Unis et Israël pourraient être les garants de la paix ailleurs dans la région, en particulier à Gaza. Aucun de ces deux États n'a plus la moindre crédibilité en tant qu'artisans de la paix et garants de la stabilité. Bien que la bande de Gaza reste soumise au « plan de paix » états-unien, les futurs accords en matière de gouvernance et de sécurité seront vides de sens. Les gouvernements de la région les considèrent comme une couverture à la prolongation de l'occupation israélienne qu'ils seront poussés à avaliser.

Après Gaza, Israël se tourne déjà vers la Cisjordanie et accélère son projet colonial visant à annexer le territoire et à déplacer sa population, afin de liquider définitivement le rêve d'un État palestinien. Cela pose un défi majeur aux partenaires d'Israël dans le cadre des accords d'Abraham. Si les traités de normalisation de 2020 existent toujours sur le papier, dans la pratique, ces États arabes sont confrontés au fossé grandissant entre les discours sur la paix et la réalité sur le terrain. Leurs sociétés ne se laisseront peut-être plus facilement séduire par la promesse d'un développement et d'une prospérité liés à un accroissement des échanges commerciaux, technologiques et touristiques avec Israël. Elles considéreront plutôt les liens avec Israël comme un marché de dupes conclu avec un État voyou indigne de confiance.

Enfin, la guerre contre l'Iran ne parviendra pas à unir le monde arabe. Malgré la solidarité temporaire qui s'est manifestée parmi les royaumes du Golfe face aux représailles iraniennes, les divisions géopolitiques persisteront. La coalition contre-révolutionnaire arabe qui s'était imposée après les « printemps arabes » de 2011-2012, sous l'égide de certains royaumes du Golfe, a commencé à se fissurer il y a plusieurs années. Bien que ce bloc contre-révolutionnaire ait réussi à faire dérailler la vague de protestations révolutionnaires, il n'a pas réussi à répondre aux revendications populaires en faveur de la démocratie par un modèle viable de modernité autocratique susceptible de satisfaire les populations.

Un nouveau bloc régional face à l'axe Israël-Émirats arabes unis

Ainsi, les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite ont commencé à diverger dangereusement dans leur vision stratégique. Les Émirats arabes unis ont adopté une stratégie corrosive visant à atomiser les autres pays de la région par des interventions militaires et des ingérences politiques, tandis que l'Arabie saoudite cherchait à tempérer cet aventurisme et à reconsidérer ses choix. Ces puissances moyennes du Golfe se sont déjà engagées dans des guerres par procuration sur les champs de bataille du Yémen et du Soudan, sans même parler de la Libye. Dans un ordre régional d'après-guerre où l'Iran n'est plus en mesure de les unir, un nouveau factionnalisme géopolitique prévaudra. Les Émirats arabes unis pourraient bien renforcer encore leurs liens avec Israël, pour contrebalancer une nouvelle coalition entre l'Arabie saoudite, la Turquie et le Qatar, qui s'efforce de maintenir une certaine cohérence de l'ordre régional.

En conclusion, la guerre contre l'Iran va bouleverser le Moyen-Orient et transformer son paysage géopolitique en une réalité qui était inimaginable il y a à peine dix ans. Pris entre la domination israélienne et le radicalisme iranien, et face à l'irresponsabilité croissante de la puissance hégémonique que sont les États-Unis, qui expose une grande partie du monde arabe à l'insécurité, les Arabes perçoivent ce nouvel ordre régional comme saturé de risques et de dangers. Un rappel brutal, une fois de plus, que ni les interventions étrangères ni les guerres sans fin n'ont jamais apaisé la région.


1Le 9 septembre 2025, Israël a bombardé un bâtiment à Doha où se tenait une réunion des négociateurs pour un cessez-le-feu à Gaza. Six personnes ont été tuées.

Le Yémen, un atout en réserve pour l'Iran

Un militaire en uniforme, entouré d'une foule avec des affiches et un grand panneau.

La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l'Iran le 28 février s'est étendue à toute la région. Un seul front est resté calme, celui du Yémen. Les houthistes qui contrôlent Sanaa se sont pour l'instant tenus à l'écart tout en soutenant verbalement Téhéran. Une hésitation qui tient autant à des facteurs internes au Yémen qu'aux calculs de la République islamique à ce stade du conflit.

Le 26 mars 2015, alors que l'Arabie saoudite démarrait son intervention militaire au Yémen, Adel Al-Jubeir, ambassadeur saoudien à Washington, assignait un double objectif à la coalition militaire dirigée par le royaume : rétablir le gouvernement yéménite internationalement reconnu, et mettre fin à l'emprise des houthistes sur Sanaa, débutée en septembre 2014. Onze ans plus tard, le gouvernement yéménite n'a toujours pas été rétabli et les houthistes tiennent la capitale. La guerre perdure, non sous la forme d'un affrontement spectaculaire d'armées en mouvement, mais comme une impasse, un conflit qui refuse de se résoudre et qui continue d'affecter les moyens de subsistance des civils yéménites.

Le Yémen se trouve dans un entre-deux précaire que les diplomates qualifient volontiers de situation de « ni guerre ni paix ». Les grandes offensives qui ont autrefois structuré le conflit se sont pour l'essentiel interrompues depuis la trêve de 2022 qui, bien que n'ayant pas été renouvelée, perdure. Les bombardements saoudiens, qui incarnaient visuellement le conflit, ont en grande partie cessé depuis quatre ans. Pourtant, aucune paix véritable ne s'est matérialisée.

Le pays s'est au contraire installé dans une fragmentation durable. Les houthistes contrôlent Sanaa et l'essentiel du nord-ouest du territoire, administrant un espace conquis au fil des années. Ailleurs, un ensemble de forces alignées sur le gouvernement reconnu internationalement et sur l'Arabie saoudite domine en théorie les régions du sud et de l'est.

Fragmentation du camp anti-houthiste

Pendant une grande partie de la dernière décennie, les forces opposées aux houthistes ont passé moins de temps et d'énergie à lutter contre leurs ennemis qu'à se diviser, et parfois même se battre entre elles. La fragmentation était profonde, accentuée par les priorités divergentes de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Pour l'essentiel, Riyad visait un État yéménite unifié sous l'autorité du gouvernement reconnu, tandis qu'Abou Dhabi semblait privilégier un Yémen fragmenté, notamment avec un sud semi-autonome, voire indépendant. Chacune des deux puissances régionales a ainsi investi dans ses propres réseaux d'alliés.

Abou Dhabi a soutenu plusieurs acteurs, dont le Conseil de transition du Sud (CTS), formation sécessionniste dirigée par Aïdarous Al-Zoubaïdi qu'elle a contribué à créer en 2017, les forces de la Ceinture de sécurité à Aden, les Brigades des Géants d'Abdulrahman Al-Mahrami, les forces de Tareq Saleh, neveu de l'ancien président Ali Abdallah Saleh, ainsi que les unités d'élite hadramies et shabwanies. Riyad, pour sa part, s'est appuyée sur des personnalités liées au parti Islah, dont Sultan Al-Arada, gouverneur de Marib, et Abdallah Al-Alimi Bawazir, ancien chef du bureau présidentiel.

Carte du Yémen montrant les forces en présence et les régions en décembre 2025.

Ces logiques ont donc fragmenté le camp anti-houthiste et détourné le conflit de sa logique initiale. Les structures de commandement se superposaient ou entraient en concurrence, le soutien militaire arrivait de manière inégale et les loyautés politiques demeuraient fragmentées.

Les formations soutenues par les Émirats arabes unis opéraient selon des ordres extérieurs aux institutions étatiques. À l'inverse, les forces soutenues par l'Arabie saoudite demeuraient formellement rattachées aux ministères de la défense et de l'intérieur, en lien notamment avec des réseaux affiliés à Islah. En pratique toutefois, ces structures pro-saoudiennes coexistaient sans réelle intégration, répondant à des parrains et à des agendas politiques variés.

À maintes reprises, ces fractures ont affaibli les tentatives de pression sur les positions houthistes, transformant ce qui aurait pu être des campagnes coordonnées en une succession d'échecs. Ainsi, en 2019, les affrontements entre forces gouvernementales et unités du CTS à Aden ont conduit ces dernières à s'emparer de la capitale intérimaire. En 2020, l'effondrement de l'offensive gouvernementale dans la province d'Al-Jawf, suivi d'une avancée houthiste vers Marib et Shabwah, a mis en lumière l'absence de commandement coordonné.

Évolution et réorganisation des différentes forces

Au début de l'année 2026, toutefois, le paysage intérieur a commencé à évoluer significativement. L'engagement militaire des Émirats arabes unis au Yémen a pris fin après l'échec de leur stratégie visant à étendre le contrôle du CTS vers l'est. L'Arabie saoudite s'y est opposée, consolidant son influence puis remodelant le mouvement sudiste à son avantage.

Ces évolutions ont ouvert la voie à une possible réorganisation des forces yéménites opposées aux houthistes. Cette dynamique s'est notamment traduite par l'annonce de la nomination d'un nouveau gouvernement en février 2026. Toutefois, pléthorique comme il est et incapable d'intervenir pleinement dans l'ensemble des zones hors du contrôle houthiste, celui-ci demeure bien fragile.

Des efforts existent désormais — encore hésitants et inégaux — pour regrouper les différentes formations militaires sous une forme de commandement unifié. Parallèlement, l'Arabie saoudite a renforcé son rôle direct dans la supervision de zones stratégiques clés, notamment Aden et certaines portions de la côte occidentale. Les partisans du CTS restent néanmoins actifs, capables d'organiser des manifestations importantes en soutien à Aïdarous Al-Zoubaïdi, exilé depuis janvier 2026.

L'approche de Riyad porte désormais la marque d'une puissance ayant appris, lentement et à grands frais, les limites de l'usage de la force au Yémen. Pourtant, rien n'est vraiment réglé sur le terrain. Dans le nord, les dirigeants houthistes conservent le pouvoir sur la majorité de la population totale du Yémen. Leur stratégie militaire agressive en mer Rouge au cours des deux dernières années et demie montre qu'ils ne constituent pas une nuisance passagère, mais un enjeu stratégique durable que Riyad et le reste du monde ne peuvent vraiment ignorer.

Depuis novembre 2023, les forces houthistes ont ciblé les routes maritimes commerciales, s'attaquant d'abord à des navires liés à Israël avant d'étendre leurs frappes à des bâtiments associés à des dizaines de pays, souvent sans discrimination. En octobre 2024, elles avaient mené plus de 190 attaques en mer, contraignant plus de 2 000 navires à contourner la zone, perturbant ainsi le commerce mondial. Des dizaines de missiles et drones avaient aussi été envoyés en Israël.

Avant cette phase de projection de la violence, les flux de missiles et de drones houthistes envoyés vers des positions en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis jusqu'en 2022 avaient déjà mis en lumière la vulnérabilité des monarchies du Golfe. La stratégie militaire des houthistes, appuyée sur des transferts de technologie iraniens, a préfiguré la situation actuelle qui, avec les attaques iraniennes et la fermeture du détroit d'Ormuz, a mis au jour les failles béantes du dispositif sécuritaire régional.

Aéroports, infrastructures pétrolières et même, potentiellement, La Mecque demeurent donc à portée d'attaque des houthistes. Pour les Saoudiens, il paraît donc nécessaire de trouver un terrain d'entente avec eux. Pour l'heure, les diplomates et militaires à Riyad semblent moins enclins à lancer une nouvelle offensive qu'à consolider ses positions : unifier leurs partenaires yéménites et renforcer les lignes déjà tenues hors des zones houthistes.

Dès lors, le terrain yéménite demeure, pour l'instant, relativement calme comparé à d'autres foyers de tension au Proche-Orient. Les lignes de front tiennent. La guerre se suspend sans s'achever, tandis que l'économie et la situation humanitaire, malgré leur dureté manifeste, révèlent une certaine capacité d'adaptation de la société.

Face à la guerre contre l'Iran, les hésitations des houthistes

Mais le calme apparent est fragilisé par la guerre lancée le 28 février par les États-Unis et Israël contre l'Iran. Le conflit yéménite pourrait bien, une nouvelle fois, déborder de ses frontières. Les houthistes, interviendront-ils pour soutenir leur principal allié, l'Iran, comme ils l'ont fait en appui à Gaza, ou choisiront-ils la retenue ? S'ils le décident, la mer Rouge pourrait alors redevenir leur théâtre d'action.

À la mi-mars 2026, les appels publics de la nouvelle direction iranienne à fermer le détroit de Bab El-Mandeb ont reçu des réponses ambiguës de la part des dirigeants militaires houthistes. Depuis une décennie, leurs opérations au-delà des frontières semblent certes s'articuler avec les calculs stratégiques de Téhéran. Mais la relation entre les houthistes et l'Iran ne relève pas d'une hiérarchie stricte de type mandataire (« proxy »), mais plutôt d'un réseau souple d'acteurs alliés, unis par une idéologie commune, des intérêts partagés et des mécanismes de coordination régionale.

Cette configuration s'exprime dans le discours offensif des houthistes, qui insiste sur une forme de disponibilité à soutenir Téhéran. Ils multiplient les déclarations et mobilisent des foules importantes, comme lors de la manifestation du 7 mars à Sanaa dénonçant « l'agression américano-sioniste ». Pourtant, ils n'ont pas franchi le seuil d'un engagement total. Leur posture révèle une forme d'ambiguïté stratégique liée à un calcul géopolitique autant qu'interne. Les houthistes ont en effet beaucoup à perdre de la fin d'un statu-quo qui leur est favorable.

Le détroit de Bab El-Mandeb représente pour eux un levier considérable. Une perturbation, même limitée, peut affecter les flux commerciaux et énergétiques mondiaux. Mais toute escalade comporte des risques. Une campagne prolongée contre des cibles israéliennes ou étatsuniennes entraînerait très probablement une riposte d'une ampleur inédite. Les pertes subies par les houthistes — notamment la mort de membres de leur cabinet lors d'une frappe israélienne sur Sanaa en août 2025 — illustrent le coût potentiel d'une telle escalade.

Une partie du calcul se joue aussi à Téhéran. Après l'affaiblissement de plusieurs de ses partenaires régionaux, l'Iran pourrait être peu enclin à compromettre un acteur à la fois solide et stratégiquement utile. Les houthistes occupent en effet une position singulière : résilients, situés à proximité de routes maritimes vitales et capables, s'ils le décidaient, d'exercer une pression bien au-delà du Yémen. Cet atout pourrait bien être mobilisé plus tard, ultime carte gardée en réserve par l'Iran et ses rares alliés.

Le détroit d'Ormuz peut-il être fermé ?

Carte simple montrant des bateaux dans des vagues près de l'Iran, Émirats Arabes Unis et Oman.

Actualisation le 16 mars 2026 : le détroit d'Ormuz est partiellement bloqué par l'Iran dans le cadre de la guerre que lui mène Israël et les États-Unis.

Depuis les bombardements israéliens et américains sur l'Iran en juin 2025, les dirigeants de Téhéran évoquent la menace d'une fermeture du détroit d'Ormuz.

Ce bras de mer est le débouché du golfe arabo-persique sur l'océan indien et la voie de passage obligée pour les navires se rendant dans le Golfe ou le quittant, et notamment les pétroliers et les méthaniers. La crédibilité de cette menace tient en grande partie à la largeur réduite du détroit (29 milles marins, soit 54 kilomètres) ainsi qu'à sa faible profondeur, de l'ordre de 60 mètres, mais qui peut tomber à 25 mètres du côté iranien du détroit, c'est-à-dire au nord. La profondeur moyenne de 60 mètres permet le passage de superpétroliers dont le tirant d'eau est de l'ordre de 25 mètres. C'est ce qui explique que les voies de navigation se situent plus au sud, du côté proche des rives de la péninsule de Musandam qui appartient au sultanat d'Oman. Elles se trouvent donc pour l'essentiel dans les eaux territoriales omanaises. Les navires entrant dans le Golfe empruntent la voie du nord et ceux qui en sortent celle du sud.

Près de cent pétroliers par jour

Il s'agit de deux rails de navigation, de deux milles nautiques chacun (3,7 kilomètres), eux-mêmes séparés par une zone tampon large de deux milles. Autrement dit, les voies de circulation se limitent à six milles, soit seulement un peu plus de 11 kilomètres sur les 54 que compte le détroit proprement dit.

Le trafic maritime y est intense : chaque jour, ce sont près de cent pétroliers qui transitent par le détroit, avec leur cargaison, au départ du Golfe. Celle-ci représente un peu plus de 20 millions de barils, soit 20 % de la consommation mondiale d'hydrocarbures et près de 30 % des échanges maritimes de gaz et de pétrole. Cette proportion est élevée, mais elle est en chute sensible depuis la fin des années 1970, lorsque l'on estimait à 60 % la part du trafic maritime des hydrocarbures passant par le détroit d'Ormuz.
Cette réduction tient à plusieurs facteurs : d'une part, la découverte de nouveaux gisements ailleurs sur la planète, mais aussi par les infrastructures de contournement lancées voici une quarantaine d'années, lorsque la guerre Irak-Iran (1980-1988) menaçait les exportations de brut en provenance du Golfe. C'est ainsi que les Émirats arabes unis ont déployé un oléoduc court-circuitant le détroit d'Ormuz pour aboutir au port de Foujeirah, l'un des sept émirats de la Fédération, et le seul dont la façade maritime donne sur l'Océan indien. L'Arabie saoudite, de son côté, a posé un oléoduc reliant ses champs pétrolifères de la province orientale, sur le Golfe, au port saoudien de Yanbu, sur la mer Rouge.

Les pays les plus vulnérables, l'Inde et la Chine

Le caractère stratégique du détroit d'Ormuz — et sa vulnérabilité — sont apparus au lendemain de la guerre israélo-arabe d'octobre 1973, à la suite de l'embargo pétrolier décrété par les pays arabes producteurs de pétrole contre plusieurs pays occidentaux, à qui les premiers reprochaient leur soutien à Israël. Plus tard, en 1984, durant la guerre Irak-Iran, l'aviation irakienne a bombardé le terminal pétrolier de Kharg ainsi que des tankers chargés de pétrole iranien. En représailles, l'Iran a posé des mines dérivantes et fixes dans le sud du Golfe et — déjà ! — menacé de fermer le détroit d'Ormuz. C'est ce que l'on a surnommé la « guerre des pétroliers », qui a duré de 1984 à 1988.

À l'époque, comme on l'a vu, l'économie mondiale était bien davantage dépendante de ce passage, souvent qualifié de « veine jugulaire », que ce n'est le cas aujourd'hui. Les États-Unis, désormais exportateurs d'hydrocarbures grâce notamment à leur pétrole de schiste, sont très peu dépendants du gaz et du pétrole du Golfe. L'Europe l'est davantage, même si elle a sensiblement diversifié ses sources d'approvisionnement depuis les années 1970-1980. Ce sont surtout l'Inde, et davantage encore la Chine, qui hébergent à elles deux plus du tiers de la population mondiale, pour qui les hydrocarbures en provenance du détroit d'Ormuz représentent un besoin vital. Une fermeture, même partielle, déséquilibrerait le marché et provoquerait une forte hausse des cours mondiaux, hausse qui se cumulerait avec celle des primes d'assurance pour les armateurs affrétant des pétroliers naviguant dans cette zone. Les conséquences se feraient donc sentir même dans les pays qui importent peu ou pas d'hydrocarbures du Golfe.

Une arme de dernier recours

Il reste cependant à apprécier la faisabilité d'une fermeture du détroit par l'Iran. C'est difficile, mais pas impossible, du moins pour une durée limitée, avant l'intervention des forces étrangères venues rétablir « la liberté de navigation ». Outre les mines flottantes ou fixes qu'ils pourraient larguer dans le sud du Golfe, les Iraniens pourraient aussi couler des pétroliers traversant le détroit, bloquant le passage pour les suivants. Ils peuvent également décider d'y saborder leur propre flotte.

Se pose dès lors la question de l'intérêt pour Téhéran de le faire. Cela reviendrait en effet à asphyxier leur économie et à commettre un acte hostile à l'encontre de deux pays qui lui sont proches : l'Inde et la Chine. Toutefois, les Iraniens ont toujours affirmé qu'il s'agirait d'une mesure de dernier recours, l'équivalent désespéré de l'emploi d'une bombe atomique dont ils ne disposent pas. Deux cas de figure pourraient permettre d'envisager ce qui relèverait d'une action suicide à l'échelle d'un pays tout entier : une attaque massive contre le territoire iranien ou le risque imminent d'une chute du régime.

Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Orient XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d'exister. L'information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).

Faire un don

Proche-Orient. Quels sont les vrais objectifs des États-Unis, d'Israël et de l'Iran ?

Depuis que le génocide à Gaza a pu se dérouler sous les yeux du monde, sans la moindre conséquence, un nouveau cap semble avoir été franchi. Rien ne semble aujourd'hui pouvoir arrêter le président étatsunien Donald Trump et le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou, dont la politique repose sur la loi du plus fort.

Dans cette émission, le média indépendant Blast s'associe à Orient XXI pour tenter de comprendre ce qui se joue vraiment.

Proche-Orient. Quels sont les vrais objectifs des États-Unis, d'Israël et de l'Iran  ? - YouTube

Depuis le 28 février 2026, date à laquelle les États‑Unis et Israël ont lancé des frappes massives contre l'Iran, un fossé saisissant s'est creusé entre le récit officiel et la réalité des faits. Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou nous explique que cette guerre contre l'Iran serait menée… pour aider le peuple iranien à se débarrasser de son régime. Pourtant tout le monde le sait : les bombes ne libèrent jamais un peuple. Elles tuent, détruisent… et leur usage est clairement illégal au regard du droit international.

Avec Sarra Grira, rédactrice en cheffe d'Orient XXI, Sylvain Cypel, journaliste et membre du comité de rédaction d'Orient XXI, Bernard Hourcade, géographe, spécialiste de l'Iran et membre du comité de rédaction d'Orient XXI. Une émission présentée par Yanis Mhamdi, journaliste de Blast.

Guerre en Iran. L'Irak pris entre deux feux

Pris en étau entre Téhéran et Washington, le grand voisin irakien révèle ses fractures internes. Des milices pro‑iraniennes lancent drones et roquettes contre la présence militaire étatsunienne, entraînant des ripostes contre leurs positions. Parallèlement, la République islamique s'en prend aux groupes kurdes iraniens exilés, soupçonnés de préparer une action armée dans le Kurdistan oriental. Reportage.

Depuis le 28 février, date du début de l'offensive israélo-étatsunienne contre l'Iran, plus de 300 drones et missiles ont touché la région autonome du Kurdistan irakien, dont 247 uniquement sur la province d'Erbil. Les bombardements ont fait au moins six morts et 35 blessés civils et militaires parmi les peshmergas — les combattants kurdes — et les forces de sécurité, dont des soldats français engagés dans une mission de formation et de soutien. Chaque jour, les téléphones vibrent sous une pluie de notifications : « Attaque de drones », « Tu as entendu le boum ? », « Ça a frappé près de chez toi ? ». Rien n'est à l'abri des frappes ou de leurs retombées. Initialement centrées autour de l'aéroport d'Erbil, où se trouvent les bases militaires étatsuniennes, ainsi que sur les camps des groupes armés kurdes iraniens, les attaques se sont étendues aux infrastructures civiles, hôtels et quartiers résidentiels fréquentés par des étrangers, comme l'hôtel Arjaan Rotana, qui abrite souvent Étatsuniens et diplomates étrangers. Diyar*, qui habite à proximité, est lucide : « Chacun de nos repas peut être le dernier ».

À Ankawa, le quartier chrétien voisin de l'aéroport, la peur est plus intense que lors des crises précédentes. L'électricité, désormais dépendante des générateurs après la fermeture préventive des centrales susceptibles d'être prises pour cible, et la hausse des prix des produits importés, affectés par les perturbations dans le détroit d'Ormuz, accentuent le sentiment d'insécurité. Youssef Al-Shaya, jeune assyro-chaldéen, confie : « Ces derniers jours ont été les plus stressants de ma vie. On essaie de maintenir une routine normale, mais tout le monde a peur, personne ne sait ce qui va se passer. Le plus inquiétant, c'est que les attaques sont maintenant complètement aléatoires. »

Chaque soir, le quartier vibre au son des sirènes anti-aériennes. Certains lieux chers aux habitants n'ont pas été épargnés, à l'image de l'Église chaldéenne Saint Pierre Saint Paul et du complexe résidentiel affilié à l'archidiocèse chaldéen d'Erbil, dont la chapelle porte encore fièrement sa croix au milieu du chaos. La famille d'Aso* avait fui vers Ourmia, en Iran, après les violentes campagnes de Saddam Hussein contre les Kurdes dans les années 1970 et jusqu'au début des années 1980, avant de revenir en Irak. Il lâche : «  L'air ici est chargé de poudre à canon et de désespoir.  »

Aux abords de la citadelle, un drone s'est écrasé sur le toit d'une maison habitée par des réfugiés syriens. Le jeune fils a été brûlé lorsque sa couverture a pris feu. Trop effrayée pour remonter à l'étage, la famille reste désormais au salon du rez-de-chaussée. D'autres habitants fuient vers des zones jugées plus sûres, comme le cousin de Youssef parti à Kirkouk, à une centaine de kilomètres au sud d'Erbil, ou vers la Turquie. « Nous devons accepter d'être pris dans une guerre qui n'est pas la nôtre », ajoute-t-il.

Plus à l'ouest, dans la plaine de Ninive, la présence du Hachd Al-Chaabi, une coalition de milices chiites pro-iraniennes soutenues par Téhéran, créées dans le cadre de la guerre contre l'organisation de l'État islamique (OEI) et intégrées à l'armée irakienne, rend la zone très instable. Depuis leurs positions, des drones visent Erbil et ses environs, y compris l'aéroport où sont stationnées des forces étatsuniennes. En riposte, les frappes du 4 mars, probablement israéliennes, ont touché les bases des divisions 30 et 13 du Hachd, à Bartella et Shekhan, près de Mossoul. Les habitants, marqués par les violences passées de l'OEI et les déplacements successifs des minorités chrétiennes, shabaks et yézidis, vivent dans l'angoisse. «  J'ai peur qu'un missile tombe sur notre maison  », confie Elias*, chrétien originaire de Qaraqosh (Bakhdida), la voix étouffée par les pleurs de son enfant.

Bagdad sous tension

À Bagdad, le gouvernement irakien et les partis chiites doivent composer avec une situation délicate : la ville est coincée entre l'influence iranienne et sa dépendance économique et militaire aux États-Unis, qui contrôlent l'accès aux revenus pétroliers et peuvent imposer sanctions et restrictions.

Autour de la Zone verte1 et de l'aéroport international, de petites manifestations pro-Iran ont d'abord émergé après l'annonce de la mort du Guide suprême Ali Khamenei. Pas plus de 200 à 300 personnes, et quelques heures à peine. Les participants, armés de bâtons, de cocktails Molotov, et de quelques armes à feu, brandissaient drapeaux et portraits de leurs chefs, scandant des slogans en faveur de l'« axe de la résistance ». Certains se sont aventurés jusqu'au périmètre ultra-sécurisé de l'ambassade étatsunienne, lançant pierres et projectiles. Cependant, leur exposition est restée limitée, car ils sont conscients qu'un geste trop visible pourrait provoquer des frappes étatsuniennes ou israéliennes et mettre en danger leurs réseaux économiques et politiques. De nombreux affiliés suivent les milices davantage par nécessité matérielle que par conviction idéologique.

Mais la tension est montée d'un cran ces derniers jours, alors que les environs de l'aéroport et de la prison d'Al-Karkh, qui héberge des détenus jihadistes à haut risque, ont été visés par des bombardements répétés de factions pro-iraniennes. Ces attaques ont été suivies de ripostes multiples, dont l'une a frappé la maison d'Abou Ali Al‑Amiri dans le quartier d'Arasat, entraînant la mort du leader de la milice chiite Kataeb Hezbollah et le risque de nouvelles représailles. Le gouvernement autonome du Kurdistan a condamné ces attaques de milices pro-iraniennes, critiquant l'inaction du gouvernement fédéral pour désarmer les groupes armés et protéger les partenaires internationaux.

Mahmoud*, chiite résidant à Al-Yarmouk, au sud-ouest de la capitale, confie son anxiété : « Ici, critiquer Téhéran ou exprimer une opinion différente peut coûter cher. » Il raconte que certains sont interpellés par la police pour des publications sur les réseaux sociaux célébrant la mort de l'Ayatollah, exposés en ligne et humiliés publiquement.

Une unité kurde fragile

Pour les factions kurdes iraniennes établies au Kurdistan irakien, la période actuelle constitue une occasion rare de mobilisation. Les attaques et pressions militaires contre les Kurdes du Rojava, au nord-est de la Syrie, rappellent la vulnérabilité des communautés kurdes dans toute la région. Pour la première fois, plusieurs partis kurdes d'opposition se sont rassemblés au sein de la Coalition des forces politiques du Kurdistan iranien (CPFIK). Cette alliance réunit Komala, le parti kurde iranien historique, scindé en trois branches, avec deux de ses factions, aux côtés des partis majeurs du Rojhelat2, dont le Parti démocratique du Kurdistan d'Iran (PDKI), le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), le Parti de la liberté du Kurdistan (PAK) et l'Organisation de lutte du Kurdistan d'Iran (Khabat).

© Philippe Rekacewicz Visionscarto.net 2012.

L'alliance, officialisée le 22 février, marque un tournant symbolique salué tant par les Kurdes d'Irak que par les Kurdes iraniens réfugiés dans le pays après des décennies de désaccords et rivalités internes. Dans la soirée du mardi 3 mars, alors que des frappes sur la colline de Riaaya, à Suleymaniyeh, à 200 km d'Erbil, interrompaient brutalement notre échange, Kako Aliyar, membre du bureau politique de la branche Komala dirigée par Abdullah Mohtadi3 est revenu sur la mise à l'écart temporaire du parti après son soutien à Reza Pahlavi, fils aîné du dernier chah d'Iran, lors des manifestations pour Mahsa Amini. Ce choix avait suscité une vague de critiques au sein des autres partis kurdes du Rojhelat, Pahlavi étant perçu comme le symbole d'un courant monarchiste, centralisateur et répressif vis-à-vis des Kurdes. Selon Aliyar, ce rapprochement avait été envisagé dans un contexte exceptionnel et Komala s'en est depuis distancié. Pahlavi, de son côté, a récemment dénoncé l'alliance kurde comme une menace à l'intégrité territoriale de l'Iran et a évoqué un possible rôle de l'armée contre ce qu'il qualifie de «  mouvements séparatistes  ».

Au-delà de ce soutien et d'autres désaccords relatifs au rôle des Peshmergas et à la gouvernance éventuelle pendant la transition au Rojhelat, tous les partis kurdes majeurs sont désormais rassemblés au sein de l'alliance, à l'exception de la branche Komala — Organisation du Parti communiste d'Iran (Komala CPI). Dastan*, Kurde originaire de Qandil, bastion du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), aujourd'hui à Erbil, ne cache pas son excitation : « Enfin les partis se sont unis pour le Kurdistan ! »

Le Rojhelat au centre des aspirations kurdes

Au début de l'offensive, les bombardements américano-israéliens visaient principalement la capitale. Ceux contre les centres de décision à Téhéran ont provoqué la mort du guide suprême Ali Khamenei, ainsi que de plusieurs hauts responsables militaires et du renseignement, dont Hossein Jabal Amelian (Corps des Gardiens de la révolution islamique, IRGC), Mohammad Chirazi (chef du bureau militaire du Guide suprême), Ali Chamkhani (conseiller du Guide) et Amir Nasirzadeh (ministre de la défense). Progressivement, les attaques se sont étendues au Rojhelat (Kurdistan iranien), un développement que les partis kurdes n'ont pas critiqué, malgré l'impact sur la population civile. Cette absence de réaction s'explique par leur volonté de profiter indirectement de la désorganisation des forces iraniennes, tout en évitant de compromettre de futures négociations ou alliances avec des alliés potentiels comme les États-Unis et Israël.

Plus d'une centaine de bases et de postes-frontières ont été touchés, principalement dans des villes kurdes stratégiques qui concentrent les structures administratives et sécuritaires de l'État iranien dans l'ouest du pays, ainsi que les axes menant au Kurdistan irakien, comme Sanandaj, Kermanshah, Ourmia, Marivan ou Saqqez. À Marivan, par exemple, les bombardements ont provoqué l'évacuation des forces de sécurité — bases militaires CGRI, postes de police et installations de renseignement — et la fuite des détenus de la prison centrale de la ville, qu'il s'agisse de prisonniers politiques ou de droit commun4. Selon nos sources sur place, partout dans la région, les forces iraniennes ont été contraintes de reléguer leurs postes fixes à des positions temporaires, souvent dans des villages ou des mosquées au pied des montagnes.

Ces attaques visent à affaiblir le contrôle de l'État sur cette zone historiquement marquée par la dissidence kurde, à neutraliser les postes de commandement et les lignes logistiques susceptibles de soutenir les unités loyalistes, et à réduire l'influence des forces de sécurité et des Gardiens de la révolution sur la population locale.

L'ombre d'un soutien étatsunien

Cette dynamique relance le débat sur un éventuel soutien étatsunien aux partis kurdes, après l'appel médiatisé du président Donald Trump à Massoud Barzani, à la tête du Parti démocratique du Kurdistan irakien (PDK), et à Bafel Talabani, leader de l'Union patriotique du Kurdistan (PUK). Ce geste, accueilli avec enthousiasme par les Kurdes en Irak, est perçu par beaucoup comme une opportunité stratégique inédite depuis plusieurs décennies. «  Ce n'est pas tout noir ou tout blanc. Les États-Unis et Israël sont l'ennemi des autres, mais pas le nôtre. C'est notre seule option  », résume Dastan, un militant kurde.

Durant notre conversation, Amir Karimi, co-commandant du PJAK, émanation du PKK, le parti kurde historique en Turquie, insiste sur la nécessité de garanties concrètes avant tout soutien extérieur. «  Nous avons une mémoire des trahisons passées  », rappelle-t-il. Dans les années 1970, les Kurdes d'Irak, soutenus par les États‑Unis et l'Iran du Shah contre Saddam Hussein, furent abandonnés après les accords d'Alger de 1975, conduisant à une répression conduite par l'armée irakienne5. Ce fut à nouveau le cas en 1991, après que les États-Unis ont obligé Saddam Hussein à se retirer du Koweït et encouragé les Kurdes à se rebeller contre Bagdad. Abandonnés, ils furent durement réprimés, à nouveau, par le pouvoir central.

Les Kurdes de Syrie ont également mis en garde leurs homologues iraniens contre toute alliance avec les États-Unis, à l'aune des dernières évolutions dans le nord-est de la Syrie. En janvier 2026, l'armée syrienne régulière a repris la majorité de leurs territoires dans une offensive éclair. L'opération a eu des conséquences sur l'ensemble de la communauté kurde, combattants et civils, notamment sur les militantes des Unités de protection du peuple (YPG), qui avaient joué un rôle décisif à Kobané en 2014 contre l'OEI. L'abandon progressif des Étatsuniens qui ont transféré la mission de lutter contre l'OEI à Ahmed Al-Charaa les a laissés vulnérables, contraints de se replier ou de se rallier à l'armée syrienne pour survivre. Cette expérience dramatique nourrit aujourd'hui leur crainte que les Kurdes iraniens ne subissent le même sort.

Karimi souligne aussi que même un appui logistique ou aérien des États-Unis ne suffirait pas à inverser l'asymétrie du rapport de force. Les partis kurdes, armés principalement de fusils d'assaut légers de type AK47, dépourvus d'artillerie lourde et de systèmes de défense aérienne, restent limités militairement et ne pourraient soutenir un affrontement prolongé contre l'armée iranienne, forte d'environ 610 000 militaires actifs, répartis entre l'armée régulière et les Gardiens de la révolution, auxquels s'ajoutent des centaines de milliers de réservistes mobilisables en cas de conflit majeur. Un autre militant résume ce constat : «  Si nous agissons maintenant, nous serons anéantis.  »

Pour Amir Karimi, les Kurdes doivent agir sur trois fronts : affaiblir le régime iranien, soutenir un soulèvement populaire à l'intérieur du pays et anticiper ce qui viendra après son effondrement. «  La guerre sera longue et l'Iran n'est pas faible. Pour que le soulèvement réussisse, il faut s'attaquer au cœur du système militaire et sécuritaire qui opprime le peuple », explique-t-il.

Au centre de cette stratégie, l'organisation locale reste déterminante : coordination des comités civils, préparation des populations et maintien des réseaux déjà implantés. «  Les bombardements aériens seuls ne suffisent pas. Ce qui compte, c'est l'unité et l'organisation. Nos forces ne dépendent pas seulement d'un soutien extérieur  », insiste Karimi. Il souligne également que la chute du régime ne garantit rien, et qu'il faudra ensuite construire un système pluraliste et démocratique. Quoi qu'il advienne dans les prochains jours, la guerre accélère la recomposition d'un Proche-Orient fracturé. Pour les Kurdes iraniens, elle a déjà produit un effet politique majeur avec l'émergence d'une unité longtemps improbable.


1La zone verte, enclave au cœur de Bagdad instituée en avril 2003, après la fin de la guerre d'Irak, abrite le siège du gouvernement irakien, du Parlement, de l'ambassade des États-Unis et d'autres institutions internationales, comme les Nations unies.

2Nom kurde donné au Kurdistan iranien. La région est aussi peuplée d'autres communautés : les Azéris, la plus importante minorité ethnique d'Iran (environ 16 à 25 % de la population du pays), qui sont minoritaires dans cette zone, ainsi que des groupes plus petits comme les Assyriens, les Arméniens et les yézidis, qui eux aussi font face à des limitations de leurs droits culturels et politiques dans le contexte d'un pouvoir centralisé à Téhéran.

3Le parti Komala s'organise en trois branches : le Parti communiste Komala, historiquement le plus important et héritier politique de Sanandaj — aujourd'hui dirigé par Mohtadi   ; le Parti Komala Zahmatkeshan, centré sur les droits des travailleurs   ; et le Parti Komala Shorshgeran, axé sur l'action politique et militaire.

4«  Plus de 125 cibles frappées au Rojhilat  », Kurdistan au féminin, 5 mars 2026.

5Les accords d'Alger du 6 mars 1975 sont un traité signé entre l'Irak et l'Iran concernant la démarcation de la frontière sur la rivière Chatt Al-Arab. L'autre point clé des accords était l'arrêt du soutien iranien aux Kurdes luttant contre le régime irakien.

Le détroit d'Ormuz peut-il être fermé ?

Carte simple montrant des bateaux dans des vagues près de l'Iran, Émirats Arabes Unis et Oman.

Actualisation le 16 mars 2026 : le détroit d'Ormuz est bloqué par l'Iran dans le cadre de la guerre que lui mène Israël et les États-Unis.

Depuis les bombardements israéliens et américains sur l'Iran en juin 2025, les dirigeants de Téhéran évoquent la menace d'une fermeture du détroit d'Ormuz.

Ce bras de mer est le débouché du golfe arabo-persique sur l'océan indien et la voie de passage obligée pour les navires se rendant dans le Golfe ou le quittant, et notamment les pétroliers et les méthaniers. La crédibilité de cette menace tient en grande partie à la largeur réduite du détroit (29 milles marins, soit 54 kilomètres) ainsi qu'à sa faible profondeur, de l'ordre de 60 mètres, mais qui peut tomber à 25 mètres du côté iranien du détroit, c'est-à-dire au nord. La profondeur moyenne de 60 mètres permet le passage de superpétroliers dont le tirant d'eau est de l'ordre de 25 mètres. C'est ce qui explique que les voies de navigation se situent plus au sud, du côté proche des rives de la péninsule de Musandam qui appartient au sultanat d'Oman. Elles se trouvent donc pour l'essentiel dans les eaux territoriales omanaises. Les navires entrant dans le Golfe empruntent la voie du nord et ceux qui en sortent celle du sud.

Près de cent pétroliers par jour

Il s'agit de deux rails de navigation, de deux milles nautiques chacun (3,7 kilomètres), eux-mêmes séparés par une zone tampon large de deux milles. Autrement dit, les voies de circulation se limitent à six milles, soit seulement un peu plus de 11 kilomètres sur les 54 que compte le détroit proprement dit.

Le trafic maritime y est intense : chaque jour, ce sont près de cent pétroliers qui transitent par le détroit, avec leur cargaison, au départ du Golfe. Celle-ci représente un peu plus de 20 millions de barils, soit 20 % de la consommation mondiale d'hydrocarbures et près de 30 % des échanges maritimes de gaz et de pétrole. Cette proportion est élevée, mais elle est en chute sensible depuis la fin des années 1970, lorsque l'on estimait à 60 % la part du trafic maritime des hydrocarbures passant par le détroit d'Ormuz.
Cette réduction tient à plusieurs facteurs : d'une part, la découverte de nouveaux gisements ailleurs sur la planète, mais aussi par les infrastructures de contournement lancées voici une quarantaine d'années, lorsque la guerre Irak-Iran (1980-1988) menaçait les exportations de brut en provenance du Golfe. C'est ainsi que les Émirats arabes unis ont déployé un oléoduc court-circuitant le détroit d'Ormuz pour aboutir au port de Foujeirah, l'un des sept émirats de la Fédération, et le seul dont la façade maritime donne sur l'Océan indien. L'Arabie saoudite, de son côté, a posé un oléoduc reliant ses champs pétrolifères de la province orientale, sur le Golfe, au port saoudien de Yanbu, sur la mer Rouge.

Les pays les plus vulnérables, l'Inde et la Chine

Le caractère stratégique du détroit d'Ormuz — et sa vulnérabilité — sont apparus au lendemain de la guerre israélo-arabe d'octobre 1973, à la suite de l'embargo pétrolier décrété par les pays arabes producteurs de pétrole contre plusieurs pays occidentaux, à qui les premiers reprochaient leur soutien à Israël. Plus tard, en 1984, durant la guerre Irak-Iran, l'aviation irakienne a bombardé le terminal pétrolier de Kharg ainsi que des tankers chargés de pétrole iranien. En représailles, l'Iran a posé des mines dérivantes et fixes dans le sud du Golfe et — déjà ! — menacé de fermer le détroit d'Ormuz. C'est ce que l'on a surnommé la « guerre des pétroliers », qui a duré de 1984 à 1988.

À l'époque, comme on l'a vu, l'économie mondiale était bien davantage dépendante de ce passage, souvent qualifié de « veine jugulaire », que ce n'est le cas aujourd'hui. Les États-Unis, désormais exportateurs d'hydrocarbures grâce notamment à leur pétrole de schiste, sont très peu dépendants du gaz et du pétrole du Golfe. L'Europe l'est davantage, même si elle a sensiblement diversifié ses sources d'approvisionnement depuis les années 1970-1980. Ce sont surtout l'Inde, et davantage encore la Chine, qui hébergent à elles deux plus du tiers de la population mondiale, pour qui les hydrocarbures en provenance du détroit d'Ormuz représentent un besoin vital. Une fermeture, même partielle, déséquilibrerait le marché et provoquerait une forte hausse des cours mondiaux, hausse qui se cumulerait avec celle des primes d'assurance pour les armateurs affrétant des pétroliers naviguant dans cette zone. Les conséquences se feraient donc sentir même dans les pays qui importent peu ou pas d'hydrocarbures du Golfe.

Une arme de dernier recours

Il reste cependant à apprécier la faisabilité d'une fermeture du détroit par l'Iran. C'est difficile, mais pas impossible, du moins pour une durée limitée, avant l'intervention des forces étrangères venues rétablir « la liberté de navigation ». Outre les mines flottantes ou fixes qu'ils pourraient larguer dans le sud du Golfe, les Iraniens pourraient aussi couler des pétroliers traversant le détroit, bloquant le passage pour les suivants. Ils peuvent également décider d'y saborder leur propre flotte.

Se pose dès lors la question de l'intérêt pour Téhéran de le faire. Cela reviendrait en effet à asphyxier leur économie et à commettre un acte hostile à l'encontre de deux pays qui lui sont proches : l'Inde et la Chine. Toutefois, les Iraniens ont toujours affirmé qu'il s'agirait d'une mesure de dernier recours, l'équivalent désespéré de l'emploi d'une bombe atomique dont ils ne disposent pas. Deux cas de figure pourraient permettre d'envisager ce qui relèverait d'une action suicide à l'échelle d'un pays tout entier : une attaque massive contre le territoire iranien ou le risque imminent d'une chute du régime.

Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Orient XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d'exister. L'information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).

Faire un don

La troisième guerre du Golfe, un tournant majeur de l'architecture régionale

La stratégie des monarchies du Golfe de lier leur sécurité à la protection occidentale, en accueillant sur leur sol de nombreuses bases militaires étatsuniennes, se retourne contre elles à l'aune de l'offensive contre l'Iran. Elle les place en première ligne d'une guerre qu'elles ont tout fait pour éviter. Dans ce contexte, elles pourraient être contraintes de repenser leur modèle de sécurité.

La guerre israélo-étatsunienne engagée contre l'Iran le 28 février 2026 n'a pas constitué une réelle surprise pour les monarchies du Golfe compte tenu de l'armada étatsunienne mobilisée dans la région. Cependant, en dépit des moyens diplomatiques déployés pour l'éviter, les monarchies du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), notamment l'Arabie saoudite, Oman et le Qatar, dressent le constat amer de ne pas être entendues par leur allié étatsunien. Cette situation nourrit d'autant plus leur inquiétude qu'elles redoutent désormais de devoir gérer seules, et sur le long terme, les conséquences chaotiques d'un conflit qu'elles subissent. Cette offensive militaire massive a surtout été voulue par Israël, entrainant dans son sillage une administration Trump devenue coutumière d'un double jeu : engager des négociations tout en privilégiant in fine l'option militaire. Ce schéma s'était déjà manifesté lors de la « guerre des douze jours » en juin 2025 et il se répète aujourd'hui.

Cette troisième guerre du Golfe se distingue des deux précédentes. La première a opposé entre 1980 et 1988 l'Irak de Saddam Hussein à l'Iran de l'ayatollah Rouhollah Khomeiny. La seconde a débuté à la suite de l'invasion par l'Irak du Koweït, le 2 août 1990, et s'est terminée entre le 17 janvier et le 27 février 1991 (date de la libération du territoire koweïtien). Cette troisième guerre embrase l'ensemble de la région : de l'Iran à l'Irak et la Jordanie, tout en plaçant au cœur de la confrontation la péninsule arabique – à l'exception notable du Yémen – où les Houthis demeurent pour l'instant en embuscade. Le Proche-Orient est également directement impliqué, avec Israël et le Liban, ce dernier étant de nouveau plongé dans la guerre à la suite des tirs de missiles du Hezbollah visant à venger l'assassinat du Guide suprême iranien Ali Khamenei.

Ce nouveau conflit s'inscrit davantage dans le sillage de la guerre d'Irak déclenchée le 20 mars 2003 par l'administration de George W. Bush, une intervention menée unilatéralement en dehors du cadre légal onusien, à l'image du conflit actuel. Toutefois, les répercussions de cette nouvelle guerre pourraient s'avérer plus profondes, notamment en ce qui concerne la redéfinition de l'architecture de sécurité régionale. Tout indique que l'équilibre stratégique du Golfe et, plus largement, du Proche-Orient, pourrait en sortir profondément transformé.

Une offensive militaire aux objectifs incertains

Les premiers bombardements massifs israélo-étatsuniens en Iran sont intervenus alors même que des négociations se tenaient par le biais de la médiation omanaise. Une percée diplomatique sous l'égide d'Oman était même à portée de main. Un compromis se dessinait autour d'une solution à la question nucléaire iranienne, reposant sur le transfert de l'uranium enrichi vers un pays tiers et sur un plafonnement de son enrichissement à 2 %, contre 3,67 % dans l'accord signé en 2015.

Dans ce contexte, les justifications avancées par le président Donald Trump pour expliquer l'entrée en guerre contre la République islamique ont contribué à accentuer la confusion entourant les objectifs visés. Initialement, l'argument du changement de régime a été évoqué, comme en témoignent les premiers coups menés sous impulsion israélienne. Ceux-ci ont conduit à la décapitation d'une partie du régime iranien, dont son guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei. Une quarantaine de hauts dignitaires militaires et politiques ont également été tués, parmi lesquels le commandant des Gardiens de la Révolution, le chef d'état-major et le ministre de la défense.

Par la suite, Donald Trump est revenu sur cet objectif, affirmant que l'intervention visait plutôt à démanteler le programme balistique iranien et à prévenir une menace nucléaire imminente démentie par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Dans un troisième temps, dans le sillage du premier ministre israélien, le président Trump a évoqué la possibilité d'encourager une offensive terrestre menée par la communauté kurde iranienne réfugiée dans le Kurdistan irakien. Une hypothèse largement jugée irréaliste par les experts militaires, tant en raison des contraintes opérationnelles que de l'incertitude quant à la volonté des Kurdes – ou d'autres minorités iraniennes telles que les Baloutches, les Azéris ou les Arabes du Khouzistan – de s'engager dans une telle aventure.

La stratégie israélienne s'inscrit dans une logique consistant à fragmenter le pays et à affaiblir au maximum l'appareil sécuritaire iranien dans la veine de sa stratégie globale de fragmentation de la région afin de semer le chaos pour mieux imposer sa suprématie militaire.

L'absence de cap stratégique de l'administration Trump suscite une profonde inquiétude parmi les dirigeants du Golfe. Celle-ci s'exprime souvent de manière indirecte, par l'intermédiaire de figures académiques ou d'acteurs influents du monde des affaires. Aux Émirats arabes unis, la lettre ouverte adressée au président Trump par l'homme d'affaires Khalaf Ahmad Al Habtour1, publiée le 5 mars, en constitue une illustration frappante. Dans ce texte, il interroge Washington sur les raisons qui ont conduit à transformer la région en champ de bataille alors même que les États du Golfe avaient mis en garde contre les conséquences chaotiques qu'entrainerait une telle guerre.

Face à l'offensive, l'Iran a rapidement riposté par une série de représailles d'une très forte intensité visant les installations militaires étatsuniennes dans toute la région. Des frappes ont touché des bases situées en Jordanie, en Irak et surtout dans les monarchies membres du Conseil de coopération du Golfe. Les dispositifs de commandement de la Ve flotte étatsunienne stationnée à Manama, au Bahreïn, ont subi des dégâts significatifs. Au Qatar, deux systèmes radar avancés ont été détruits sur la base d'Al-Udeid, qui abrite le commandement central étatsunien pour la région (US CENTCOM). Ces radars jouent un rôle essentiel dans la détection des tirs de missiles et dans l'alerte des systèmes de défense antimissile, notamment les batteries THAAD et Patriot. Les bases installées au Koweït, où l'armée étatsunienne dispose de stocks de matériels prépositionnés à Camp Arfijan qui accueille la composante du commandement Terre du CENTCOM et la base aérienne d'Ali Salem, ont subi de sérieux dommages. Enfin, la base aérienne d'Al-Dhafra à Abou Dhabi a été ciblée ainsi que plusieurs installations étatsuniennes au Kurdistan irakien et en Jordanie, de même que la base Prince Sultan à Al-Kharj, située à la périphérie de Riyad.

Les monarchies au cœur de représailles

Les monarchies du Golfe savaient qu'elles seraient en première ligne en cas de confrontation directe entre l'Iran, les États-Unis et Israël. Les autorités iraniennes les avaient d'ailleurs averties à plusieurs reprises – en dépit de la détente observée depuis que Riyad a renoué ses relations diplomatiques avec Téhéran sous les auspices de Pékin, le 10 mars 2023 – que les nombreuses bases militaires étatsuniennes stationnées sur leur territoire constitueraient des cibles prioritaires en cas d'attaque contre la République islamique.

Toutefois, l'ampleur des frappes iraniennes a provoqué une véritable sidération au sein des populations comme des dirigeants de la région. Les attaques ne se sont pas limitées aux installations militaires, mais ont également visé des infrastructures civiles, notamment aux Émirats arabes unis, qui concentrent de loin le plus grand nombre de frappes. Plusieurs sites emblématiques ont été touchés : des hôtels de luxe, des infrastructures routières et aéroportuaires – notamment l'aéroport international de Dubaï (DXB) et Al Maktoum International Airport – ainsi que des installations portuaires stratégiques. Parmi celles-ci figurent le port de Djebel Ali à Dubaï, l'un des plus importants ports en eaux profondes de la région, Port Zayed, situé non loin de la base interarmées française, et le port Khalifa à Abou Dhabi.

La fédération des EAU est la première cible en termes d'attaques de drones et de missiles balistiques iraniens selon le compte X du chercheur yéménite Ibrahim Jalal qui publie régulièrement le décompte des attaques de l'Iran sur les monarchies du Golfe.

Le 7 mars, le président iranien Massoud Pezeshkian s'est excusé dans un discours diffusé sur la télévision d'État auprès des pays voisins pour les frappes les ayant visés depuis le début de la guerre : « Je m'excuse (…) auprès des pays voisins qui ont été attaqués par l'Iran ». Il a affirmé que l'Iran ne visait ses voisins que quand il avait d'abord été attaqué depuis ces mêmes pays. Cette déclaration n'a pourtant pas empêché le Corps des gardiens de la révolution de poursuivre les frappes, ce qui peut dénoter un excès de zèle de certains gardiens plus radicaux que la direction politique transitoire. Néanmoins, les dirigeants du Golfe ne sont pas dupes de ce double discours, qu'ils qualifient de « diplomatie du sourire » lorsque l'Iran s'engage dans des négociations, et d'interventionniste lorsqu'il s'agit d'activer ses supplétifs régionaux.

Punir Abou Dhabi

La mort du Guide, tué lors des frappes israéliennes dans les premières heures du conflit, a convaincu les autorités iraniennes de venger son « martyr ». Dans cette logique, la République islamique a choisi de concentrer une part importante de ses représailles sur les Émirats arabes unis, avant même Israël.

Pour Téhéran, Abou Dhabi paie le prix de son choix stratégique d'avoir misé sur un rapprochement sécuritaire avec Israël, amorcé dès la signature des accords d'Abraham le 15 septembre 2020. Le rapprochement s'est même intensifié après les attaques du 7 octobre 2023 et la guerre régionale menée par le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou sur plusieurs fronts – Gaza, Cisjordanie, Liban, Syrie, Iran et Yémen. Dans ce contexte, Abou Dhabi a développé une coopération étroite avec Tel-Aviv dans les domaines de la sécurité, du renseignement et du cyber, notamment autour des technologies de pointe. Cette relation s'est également étendue aux secteurs économiques, culturels et touristiques.

Malgré la guerre dévastatrice menée par Israël à Gaza, les échanges commerciaux entre les Émirats arabes unis et Israël ont même continué à croître au cours de l'année 2024. La stratégie iranienne consiste désormais à frapper directement le modèle économique émirati, pilier central de son soft power et de son attractivité internationale. De nombreuses vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent ainsi des explosions à proximité de sites touristiques emblématiques de Dubaï, ainsi que des bombes visant des infrastructures plus stratégiques.

Au-delà des dégâts économiques déjà significatifs, ces attaques pourraient avoir des conséquences durables sur l'image internationale et sur la conduite politique de la fédération. L'amertume des dirigeants émiratis est d'autant plus vive qu'ils reprochent à l'administration Trump son absence de stratégie claire dans la conduite de la guerre. Mais leur frustration vise également leur partenaire israélien qui a fait circuler depuis le site du journal israélien Yediot Aharonot (Ynet) une fausse information attribuant aux Émirats arabes unis une frappe contre une usine de dessalement en Iran. Une information immédiatement démentie le 8 mars sur X par Ali Al-Nuaïmî, président de la Commission de la défense, de l'intérieur et des affaires étrangères du Conseil national fédéral des EAU.

La fédération des EAU se retrouve ainsi piégée dans l'engrenage d'une guerre subie. Ses alliés étatsunien et israélien n'hésitant pas à compromettre ses efforts de désescalade notamment en laissant circuler des informations suggérant une implication directe des monarchies du Golfe dans des attaques contre des installations stratégiques iraniennes.

Parallèlement, certaines voix à Washington tentent d'encourager ces États à rejoindre plus directement l'offensive israélo-étatsunienne comme l'évoquent les déclarations du sénateur républicain Lindsay Graham sur son compte X2. Ce fervent partisan d'une guerre contre l'Iran a ainsi évoqué la possibilité d'accords de défense renforcés avec les monarchies du Golfe. Ces initiatives produisent toutefois l'effet inverse de celui recherché. Elles renforcent la détermination des dirigeants du Golfe à ne pas être entrainés dans une confrontation directe avec Téhéran. L'Arabie saoudite, en particulier, s'efforce de maintenir ouverts les canaux de communication avec la République islamique.

Une impréparation politique israélo-étatsunienne

Les conséquences économiques du conflit se font déjà lourdement sentir pour les monarchies du Golfe. Les bombardements ont endommagé plusieurs hubs logistiques majeurs, notamment les infrastructures portuaires et aéroportuaires d'Abou Dhabi et de Dubaï, ainsi que certaines installations énergétiques stratégiques. La raffinerie de Ras Laffan au Qatar, qui représente à elle seule près de 20 % de la production mondiale de gaz naturel liquéfié (GNL), figure parmi les installations affectées. À cela s'ajoute le blocage partiel du détroit d'Ormuz dans la zone contrôlée par l'Iran, perturbant gravement les flux énergétiques et commerciaux.

Les effets de la guerre dépassent cependant le cadre régional. L'économie mondiale est elle aussi largement impactée. Le prix du baril de pétrole s'est envolé à 115 dollars (99 euros), contre environ 60 dollars (51 euros) quelques jours avant le déclenchement des hostilités. Parallèlement, l'arrêt des exportations de GNL qatari et les perturbations dans l'acheminement de certaines matières critiques – notamment l'aluminium – accentuent les tensions sur les marchés internationaux.

La guerre exerce une pression croissante sur les finances des monarchies du Golfe, au point de pousser certains gouvernements à réexaminer leurs engagements financiers internationaux. Cette évolution pourrait avoir des implications bien au-delà de la région. Les monarchies du Golfe contrôlent certains des fonds souverains les plus puissants au monde et figurent parmi les principaux investisseurs internationaux. Selon un article du Financial times publié le 5 mars, les trois plus importantes économies du Golfe – l'Arabie saoudite, les EAU et le Qatar – ont déjà engagé des discussions sur les contraintes budgétaires que ce conflit fait peser sur leurs équilibres financiers3.

De son côté, Téhéran semble déterminé à prolonger le conflit afin de fragiliser l'administration Trump, dont une partie de la base électorale demeure opposée à cette guerre. Cette dynamique explique la multiplication de déclarations triomphalistes à Washington, alors même que l'administration étatsunienne peine à masquer son embarras face à la posture strictement défensive des États du Golfe. Ces derniers s'efforcent d'éviter toute implication directe dans l'escalade militaire aux côtés d'Israël et des États-Unis, continuant à refuser à Washington l'utilisation de bases situées sur leur territoire pour des opérations offensives. Ce refus est également motivé par le fait que Washington rappelle son personnel dans les ambassades du Golfe et achemine l'essentiel de son aide à la protection d'Israël.

Une usine de dessalement visée

En outre, certaines cibles étatsuniennes soulèvent de fortes inquiétudes dans la région. Le ciblage d'une raffinerie de pétrole à Téhéran – qui a plongé une partie de la capitale dans l'obscurité – ainsi que celui d'une usine de dessalement marque une escalade très dangereuse. Jusqu'à présent, l'Iran avait évité de frapper ce type d'infrastructures vitales. Or, les pays du CCG possèdent environ 400 installations de dessalement et concentrent près de 60 % des capacités mondiales dans ce domaine. Leur dépendance à ces infrastructures est massive : l'eau potable provient du dessalement à hauteur de 90 % aux Émirats arabes unis et au Koweït, 86 % à Oman et environ 70 % en Arabie saoudite.

Concernant Israël, les informations disponibles restent particulièrement limitées. Plusieurs sources circulant sur les réseaux sociaux évoquent pourtant des dégâts considérables, notamment dans la région de Tel-Aviv, où certaines vidéos montrent des explosions touchant des zones portuaires, des quartiers résidentiels et des infrastructures de communication stratégiques. La fébrilité de Tel-Aviv se traduit par le retrait des caméras dans plusieurs villes israéliennes et le fait d'empêcher la diffusion des frappes signalant des victimes et des destructions. Une démarche comparable a également été observée à Dubaï, où les autorités ont dissuadé les nombreux influenceurs de diffuser massivement des images montrant les dégâts subis par la « ville Monde ».

Une architecture de sécurité régionale à réinventer

Cette troisième guerre du Golfe, dont la durée reste incertaine, marque d'ores et déjà une rupture majeure dans l'histoire de l'architecture sécuritaire régionale. Depuis plusieurs décennies, celle-ci reposait essentiellement sur la garantie de sécurité étatsunienne accordée aux monarchies de la péninsule Arabique. Or, cette stratégie qui a largement échoué semble d'ores et déjà remise en question par les élites de ces pays.

Les dirigeants du Golfe, qui avaient lié leur sécurité à la protection occidentale en accueillant sur leur sol de nombreuses bases militaires, constatent désormais que ces installations servent prioritairement à soutenir les opérations militaires d'Israël. Cette situation nourrit une inquiétude croissante : celle de voir les stocks de munitions nécessaires à leurs propres systèmes de défense antimissile s'épuiser, alors que les besoins israéliens semblent bénéficier d'une priorité.

Dans ces conditions, le pari israélo-étatsunien consistant à remodeler la région par la seule suprématie militaire apparaît peu susceptible de constituer un socle sur lequel asseoir une sécurité durable, en l'absence d'un véritable agenda politique. L'ambition d'élargir les accords d'Abraham est dorénavant dépassée. Ces accords, censés contribuer à stabiliser la région, n'ont pas permis de réduire les tensions structurelles du Proche-Orient, notamment en l'absence d'une solution politique crédible à la question de l'État palestinien.

Les contours d'une nouvelle architecture régionale pourraient alors progressivement émerger autour d'un équilibre des puissances entre les États les plus résilients de la région. L'Arabie saoudite en constituerait la colonne vertébrale politique, en coordination avec la Turquie et l'Égypte, tandis que le sultanat d'Oman continuerait de jouer un rôle central de médiateur diplomatique. À l'inverse, les petits États du Golfe – y compris le Qatar et les Émirats arabes unis – verraient leur influence diminuer. Ces pays, qui ont longtemps cherché à projeter leur puissance au-delà de leur taille, se heurtent désormais aux limites structurelles des contraintes géostratégiques.

Le Qatar a misé sur une diplomatie de médiation tous azimuts afin d'accroître son influence internationale, tandis que les Émirats arabes unis ont développé une politique extérieure plus interventionniste, notamment en Afrique et au Yémen. La guerre actuelle met cependant en lumière leurs vulnérabilités. À l'image du Koweït après la seconde guerre du Golfe, Doha et Abou Dhabi devront probablement envisager leur sécurité future dans le cadre d'un conseil de coopération du Golfe plus intégré.

Cette coopération régionale devra s'inscrire dans la durée, et non plus seulement en réponse à des crises ponctuelles. Ces États n'auront d'autre choix que de s'insérer davantage dans la dynamique régionale actuellement impulsée par l'Arabie saoudite. Depuis les attaques du 7 octobre 2023, Riyad semble chercher à construire un nouvel équilibre stratégique en coordonnant plus étroitement son action avec la Turquie et l'Égypte, tout en renforçant sa coopération militaire avec le Pakistan afin de contre-balancer la suprématie israélienne essentiellement militaire.

Dans ce contexte, le CCG se retrouve pris entre deux pôles antagonistes : d'un côté, un hégémon militaire israélien renforcé par le soutien étatsunien ; de l'autre, un Iran, dont l'avenir demeure incertain, mais qui conserve la capacité de perturber durablement l'équilibre régional, en particulier si le pays devait sombrer dans une période prolongée d'instabilité. C'est pourquoi les États du Golfe ont tout intérêt à rester à l'écart du conflit déclenché par Israël et les États-Unis. Une fois la guerre terminée, ils savent qu'ils devront gérer seuls les conséquences régionales et l'évolution d'un voisin iranien dont l'avenir demeure profondément flou.


1Fondateur du groupe Al Habtoor, un conglomérat émirati actif dans l'hôtellerie, l'automobile, l'immobilier, l'éducation et l'édition.

2Joseph Gedeon, «  Trump ally Lindsey Graham issues threat to Saudi Arabia over Iran war  », The Guardian, 9 mars 2026.

3Andrew England, «  Gulf states could review overseas investments to ease financial strains caused by Iran war  », Financial Times, 5 mars 2026.

Monde arabe. Frontières et circulations en évolution

Un groupe de personnes marche vers un bus, avec des montagnes et une ville proche.

Quel est le rôle des frontières dans la construction des appartenances dans le monde arabe ? Comment une région, jadis ouverte à la circulation, a-t-elle été reconfigurée et avec quels impacts ? Quels types de liens persistent d'un côté ou de l'autre des remparts ? Autant de questions que le Réseau des médias indépendants sur le monde arabe va tenter d'approcher avec différents angles, dans ce nouveau dossier d'articles consacré à la thématique des frontières.

La ligne jaune. Ainsi est nommée la démarcation établie dans le cadre du « cessez-le-feu » à Gaza, en octobre 2025, après deux années de génocide et la poursuite du blocus. Cette « ligne » de séparation qui partage l'enclave palestinienne, encore majoritairement occupée par l'armée israélienne, est mouvante. Elle est également une frontière entre la vie et la mort, car quiconque oserait franchir les blocs de bétons peints en jaune se verrait abattre sur-le-champ. C'est le cas à Rafah, où le média égyptien Mada Masr revient de manière précise sur l'évolution historique de cette ville à la lisière du Sinaï.

Dans la région, le choix de couleurs claires comme qualificatifs de lignes frontalières contraste avec le constat d'une expansion impérialiste d'Israël, qui, fort de la Bible revendiquée comme cadastre, n'a jamais défini ses frontières. « Ligne verte » en Cisjordanie, « bleue » au Sud-Liban, « violette » au-delà du Golan occupé, on pourrait se demander quelle sera la prochaine teinte, tant ces deux dernières années, et la guerre de Tel-Aviv sur sept fronts, ont été marquées par une volonté de conquêtes territoriales. La nouvelle offensive terrestre israélienne, lancée le 3 mars 2026 au Sud-Liban, possiblement jusqu'au fleuve Litani, témoigne de cette logique.

En 1916, les rivalités coloniales de la France et du Royaume-Uni favorisent paradoxalement leur entente pour un découpage de l'empire ottoman en administration directe ou en zones d'influence, et ce à travers les accords Sykes-Picot. L'année suivante, la déclaration Balfour envisage favorablement « l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif », qui se légalise d'abord par le plan de partage en 1947, puis avec la déclaration d' « indépendance » d'Israël l'année suivante sur les trois-quarts du territoire sous mandat britannique, au prix d'un nettoyage ethnique subi par les Palestiniens.

Plus de 75 ans après, et une dizaine d'offensives lancées dans son environnement régional, Israël continue de remodeler les frontières de la région. Avec un appui occidental constant, en particulier états-unien, réaffirmé depuis le début des années 2000 par une administration néo-conservatrice et sa volonté de réorganiser – ou plutôt de déstructurer – la région en fonction de ses intérêts. À commencer par l'Irak. Et, sans surprise, sous couvert de « démocratie, d'économie libérale et de guerre contre le terrorisme », comme le détaillait George Corm dans La nouvelle question d'Orient (La Découverte, 2017) en dénonçant, déjà il y a une décennie, le « deux poids, deux mesures » et « l'hubris » des Occidentaux sur le terrain. Dernière en date, l'actuelle guerre d'agression israélo-étatsunienne contre l'Iran, y compris contre ses structures étatiques, embrasse cette logique du chaos à l'encontre des peuples et du droit international. Il n'y a pourtant ni déterminisme ni fatalité.

Une construction politique

Que ce soit au Ier siècle, sous l'empire romain s'étendant au sud de la Méditerranée ou au début de l'islam, avec l'expansion du califat omeyyade par la cavalerie semi-nomade de l'Atlantique à l'Indus, les évolutions des lignes de front ont transformé les territoires, parfois marqués par une architecture défensive comme les Ribats1, toujours présents au Maghreb. Avec un effet sur les flux de personnes, de biens et d'idées, à l'instar de la fameuse route caravanière dans l'Arabie préislamique. À ce propos, le média jordanien 7iber s'intéresse aux effets d'un changement politique sur les échanges frontaliers en revenant sur l'évolution du commerce, entre la Jordanie et la Syrie, après la chute du régime de Bachar Al-Assad en décembre 2024.

Concept westphalien2 par excellence, celui de « frontière » ne correspond pas à une réalité naturelle, mais traduit une construction politique, afin de borner l'exercice d'un pouvoir sur un territoire. Si le modèle de l'État-nation reste valorisé par le droit international, en vertu du principe de l'Uti possidetis juris3, préférant la stabilité des frontières héritées de la colonisation à une remise en cause perçue comme déstabilisatrice, on peut questionner la pertinence historique de ce modèle à travers la sociologie du monde arabe. Notamment car d'autres logiques ont préexisté, nomades ou unificatrices, comme l'asabiyya4, ou encore du fait des mosaïques ethniques et religieuses qui y coexistent par-delà les marges, dont certaines sont très anciennes, comme entre l'Algérie et le Maroc. Les tentations fédéralistes n'ont d'ailleurs pas été couronnées de succès, que ce soit en Kabylie, en Irak ou encore en Syrie, comme en témoigne la présente situation du Rojava ou du Djebel druze. Le fait est que bousculer les frontières établies apparaît, aujourd'hui, pour le moins périlleux.

Les exemples de conflits, irrédentismes et contentieux territoriaux entre les États de la région ne manquent pas : que ce soit la problématique du sandjak d'Alexandrette entre Damas et Ankara jusqu'en 19505, la « guerre des Sables » entre l'Algérie et le Maroc en 1963, la guerre Iran-Irak (1980 - 1988) dont le fleuve limitrophe Chatt El-Arab, stratégique dans les échanges internationaux, a été un des enjeux ou encore l'annexion pure et simple du Koweït par l'Irak de Saddam Hussein, en 1990, avec les conséquences que l'on connaît. Le sous-espace régional n'est sorti de ces antagonismes que plus divisé.

Les frontières ont parfois fait l'objet d'expérimentations panarabes, comme nous le rappelle le souvenir de la République arabe unie (1958-1961) entre l'Égypte et la Syrie. En 2011, à l'issue d'un référendum, le Soudan du Sud devient le dernier État souverain à déclarer son indépendance, tandis qu'aujourd'hui le Soudan reste déchiré par la guerre. Enfin, si le Yémen s'est réunifié en 1990, il est depuis plus d'une décennie ravagé par un conflit meurtrier, dont la ligne de front correspond strictement à l'ancienne frontière…

La remise en cause des frontières, en particulier de leur portée symbolique – car il s'agit bien « d'un marqueur symbolique » selon le géographe Michel Foucher – a sans doute vu son paroxysme à l'été 2014, lorsque l'organisation de l'État islamique s'est mise en scène entre la Syrie et l'Irak, balayant dans le sable une cartographie dessinée par les Européens, au nom du califat. Elle rappelle ainsi l'artificialité des tracés actuels et ses effets en matière de confessionnalisme exacerbé. Le média panarabe Assafir Al-Arabi revient sur les franchissements tragiques de cette frontière par les Yézidis et ses derniers aménagements sécuritaires.

Militarisation et technologies de surveillance

Depuis un siècle, les bornages modernes ont favorisé la restriction d'un espace qui était jusqu'alors ouvert, pour ceux (au masculin) qui en avaient les moyens. Les grands voyageurs comme Al-Idrissi et Ibn Jubayr au XIIe siècle, ou encore Ibn Battûta, plus d'un siècle après, parcourant notamment l'Afrique du Nord, l'Égypte, la Palestine, la Syrie, l'Arabie, puis l'Irak et la Perse, n'étaient pas rares. La rihla (« voyage ») de ce dernier convoque autant un nouveau genre littéraire, que le sentiment d'une libre circulation au sein de dar al-islam (« la maison de l'islam », autrement dit, les terres musulmanes), où La Mecque représentait déjà une centralité touristique.

Jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale, il était d'autant plus facile de circuler grâce au développement du rail en Turquie, en Syrie, en Irak, en Arabie, du Liban au Sinaï et en traversant la Palestine – aujourd'hui parsemée de centaines de checkpoints et autres obstacles militaires, quand les routes ne sont pas tout simplement ségrégées. Ces traversées permettaient d'apprécier davantage de particularismes locaux et de mélanges, y compris religieux, avant la prégnance des nationalismes et la fortification des lisières. Orient XXI met en exergue, avec un témoignage rare de Raja Shehadeh, cette facilité de circulation au Proche-Orient avant 1948, lorsque le Jourdain ne délimitait aucune frontière politique ou administrative.

Aujourd'hui, la militarisation des frontières se renforce par des technologies de surveillance et de contrôle, très lucratives et expérimentales, aux dépens des libertés de mouvement, de la dignité des exilées et d'une intégration régionale. Si les déplacements entre pays de la région sont loin d'être aisés – nombre de trajets requièrent des visas préalables et tout est plus compliqué pour les Palestiniens — un de nos collègues journalistes en a fait directement les frais –, la césure est encore plus nette entre le nord et le sud de la Méditerranée. Plus de 40 000 personnes sont mortes noyées depuis 2014. Le budget de l'agence européenne de garde-frontières Frontex est passé sur la même période de 100 millions à plus d'un milliard d'euros. CQFD. Les clôtures meurtrières des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla se sont érigées au Maroc, et s'est développée, sur la rive sud, l'externalisation des frontières de l'Union européenne. Dans son article, le média méditerranéen Babelmed révèle comment les mafias tirent avantage de ces dispositifs frontaliers, partout dans l'espace méditerranéen. Dubaï, moyeu d'un capitalisme financiarisé et globalisé, apparaît comme un territoire offshore permissif à ces pratiques.

Une autre intégration au sein de la région serait-elle envisageable ? Les 22 États de la Ligue arabe pourraient-ils accroître leur coopération, a fortiori en termes de mobilité ? A minima dans les sous-régions, comme avec l'exemple de l'Union du Maghreb arabe, dorénavant coquille vide en raison de la crise sur le Sahara occidental ? À travers l'expérience de la caravane terrestre Soumoud, entre la Tunisie et la Libye, en soutien au peuple palestinien, le média tunisien Nawaat raconte une coopération entre les populations qui tire parti d'une absence de frontière linguistique et religieuse. Avec la conclusion que, parfois, ce ne sont pas les frontières qui séparent les peuples. Ce que confirme le média algérien Maghreb Emergent dans son enquête de terrain aux confins du sud du Sahara.

Après deux précédents dossiers sur le thème des migrations, cette nouvelle initiative du Réseau des médias indépendants sur le monde arabe, qui fête cette année ses dix ans, se veut intégralement disponible en ligne, en arabe, en français et en anglais, afin de franchir autant de murs physiques que de barrières mentales.


1forteresse ou citadelle, construite dans les premiers temps de la conquête musulmane du Maghreb pour protéger les frontières de la cité.

2Principe de droit international selon lequel chaque État exerce une souveraineté exclusive sur son propre territoire.

3Principe venant du droit romain selon lequel les frontières établies sous l'empire d'un système disparu doivent être respectées et maintenues par les nouveaux États.

4Terme arabe ancien mobilisé par le penseur Ibn Khaldoun (1332-1406) pour définir la cohésion sociale.

5L'ancien sandjak d'Alexandrette syrien a été donné par la France à la Turquie en 1939. Devenu Hatay, son appartenance à Ankara a été reconnue par la Syrie au début des années 1950, mais remise à nouveau en question, sur les cartes, par le régime de Bachar Al-Assad durant le soulèvement syrien.

Europe. Elnet, au service du business israélien de la guerre

À l'heure du réarmement tous azimuts en Europe et en France, l'industrie militaire israélienne s'impose comme un partenaire privilégié grâce à un intermédiaire de choix : Elnet. Ce lobby mobilise son réseau d'élus et de décideurs pour rapprocher les États européens des industriels israéliens. Et la guerre génocidaire menée à Gaza devient un argument de vente.

« La commission de la défense du Bundestag s'est rendue [en Israël en 2022] où lui a été présenté le système Arrow 3 et a fait part de l'intérêt de l'Allemagne pour son acquisition », fanfaronnait le directeur exécutif d'Elnet Israël dans la newsletter de son organisation en août 2023. Fier d'annoncer un « tournant dans les relations entre l'Europe et Israël », Emmanuel Navon revendiquait le rôle déterminant d'Elnet dans la conclusion du « plus gros contrat de défense dans l'histoire d'Israël ».

Quelques semaines plus tard, l'Allemagne annonçait officiellement avoir signé un contrat avec Israel Aerospace Industries (IAI) afin de se doter, pour 3,5 milliards de dollars (3 milliards d'euros), du système antimissile développé dans le sillon du « Dôme de fer », le système de défense aérienne israélien. En décembre 2025, le président-directeur général d'IAI, Boaz Levy, se réjouissait d'avoir pu prouver aux Allemands l'efficacité de son système de défense grâce à la guerre génocidaire menée à Gaza : « Ils l'ont signé environ une semaine avant le 7 octobre [2023]. À l'époque, ils savaient déjà qu'ils choisissaient le meilleur système du monde ; aujourd'hui, ils le savent avec certitude parce qu'il a fait ses preuves sur le champ de bataille en Israël », a-t-il déclaré au média israélien CTech le 4 décembre 2025. Selon l'agence de presse économique Bloomberg, l'Allemagne lorgne déjà sur le prochain système de défense d'IAI, Arrow 4, toujours en développement en Israël1.

Fondé à Bruxelles en 2007, Elnet, le réseau d'influence favorable aux intérêts d'Israël, s'est fait connaître pour son entregent politique au sein des parlements d'Europe, voire de certains exécutifs en France ou en Allemagne. Implantée aussi en Italie, au Royaume-Uni, en Pologne et auprès des institutions européennes et de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) à Bruxelles, l'organisation non gouvernementale (ONG) encourage un soutien inconditionnel aux politiques coloniales et génocidaires de l'État sioniste en Palestine.

Si son travail de plaidoyer politique est de plus en plus documenté, notamment auprès de députés ou de sénateurs2, Elnet assure aussi la promotion des industries militaires et sécuritaires israéliennes.

Des exposés sécuritaires sur Gaza jusqu'aux poignées de mains dans les salons feutrés des parlements d'Europe, la stratégie d'influence d'Elnet ne repose pas sur d'obscures manipulations par une puissance de l'ombre. Elle témoigne d'une vision partagée et assumée de l'économie politique occidentale. Contactés, les branches française, allemande, européenne et israélienne d'Elnet n'ont pas répondu aux questions d'Orient XXI.

En France, une antériorité ancienne

Une ancienne responsable d'Elnet France, sous couvert d'anonymat, se souvient qu'après avoir été recrutée, au début des années 2010, elle se voit rapidement chargée du « dialogue stratégique », une mission officieuse mais centrale d'Elnet consistant à organiser des rencontres entre des décideurs politiques et militaires français et israéliens. Dès cette époque, l'ONG multiplie les contacts avec de hauts cadres militaires français.

Le général français Christophe Gomart, ancien patron du renseignement militaire (2013-2017) et élu pour Les Républicains au Parlement européen, participe en octobre 2024 à un séjour en Israël organisé par Elnet ; il était notamment accompagné de Manuel Valls, alors ministre des outre-mer, et de Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l'Europe. À son retour, le général rencontre dans le cadre de son activité parlementaire la multinationale missilière européenne MBDA. Cette entreprise, détenue à 37,5 % par Airbus, avait annoncé en 2023 la conclusion d'un accord avec IAI pour fournir l'Allemagne en missiles intercepteurs Arrow 3. Des missiles largués par Israël en 2023 et 2024 sur des écoles et des camps de réfugiés à Gaza étaient équipés d'ailerons produits par MBDA, selon une enquête du Guardian, de Disclose et de Follow the money publiée le 17 juillet 2025. Au Parlement européen, Christophe Gomart est à la fois membre de la délégation pour les relations avec Israël et vice-président de la commission sécurité et défense. Contacté par Orient XXI, il n'a pas répondu à nos questions.

Les séjours organisés en Israël par Elnet permettent de valoriser les technologies militaires et sécuritaires israéliennes, certifiées « combat proven » (« éprouvées au combat ») sur les Palestiniens, et servent à renforcer les liens avec des ministres « sensibilisés » aux intérêts d'Israël. Parmi les personnalités politiques qui y ont pris part ces trois dernières années figurent Aurore Bergé, actuellement chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, Annie Genevard, à l'agriculture, ou Françoise Gatel, à la ruralité, la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet ou la secrétaire du groupe d'amitié France-Israël et députée de la 8e circonscription des Français de l'étranger Caroline Yadan, ainsi que de nombreux députés macronistes ou des Républicains.

Les « délégations défense » d'Elnet

Pour favoriser les intérêts israéliens, Elnet ne convie pas que des personnalités politiques en Israël. Certaines délégations sont spécialement destinées aux « experts militaires », en particulier d'anciens généraux et colonels des armées européennes ainsi que des membres des ministères de la défense de pays de l'Union européenne (UE). Dans une vidéo promotionnelle de l'ONG publiée le 30 mars 2025, son directeur exécutif adjoint, Yossi Abravanel, explique qu'envoyer des experts militaires en Israël est « une nouvelle façon de défendre Israël [et] d'influencer ces personnes en Europe ». « Son efficacité a désormais été prouvée et nous continuerons à le faire », conclut-il en commentant l'impact de la première délégation militaire envoyée par Elnet en Israël en 2024.

L'une de ces « délégations défense » organisées en Israël en septembre 2024, a réuni de hauts responsables de la défense et des stratèges militaires, des journalistes et des « conseillers » du Royaume-Uni, des États-Unis, de la France, du Canada, de l'Australie et de la Roumanie. On y trouvait notamment le général Bernard de Courrèges d'Ustou, chef du cabinet militaire auprès du premier ministre entre 2010 et 2014 – soit de François Fillon, Jean-Marc Ayrault puis Manuel Valls. De hauts cadres de l'OTAN, comme le général Sir John Chalmers McColl ou l'ancien commandant des forces britanniques en Afghanistan, le colonel Richard Kemp, étaient aussi du voyage.

Invités à visiter la base militaire de Nahal Oz, le poste-frontière de Kerem Shalom – à l'entrée de Gaza –, les participants ont rencontré des représentants de l'armée israélienne, de même que, dans un second temps, Benjamin Nétanyahou, le ministre de la défense d'alors, Yoav Gallant, le directeur des affaires politiques militaires Dror Shalom ou le président de la commission des affaires étrangères et de la défense Yuli Edelstein3.

Embarquement pour un voyage « stratégique » en Israël

Au cours de ces séjours, les visiteurs assistent à une série de démonstrations opérationnelles in situ et de présentations technologiques. Une délégation « Joint Military Experts », organisée du 23 au 27 février 2025, a réuni vingt-sept hauts responsables de la défense – stratèges militaires, anciens généraux et experts en sécurité et conseillers – en provenance de France, du Royaume-Uni, d'Allemagne, d'Italie, de République tchèque, de Lituanie, d'Estonie et des États-Unis.

Le compte-rendu d'Elnet indique que la délégation s'est vu exposer des « briefings de sécurité » par de hauts officiers de l'armée israélienne, avant la visite d'un poste d'observation surplombant Gaza, « où un nouvel exposé de sécurité leur a été présenté par des forces de Tsahal en poste dans la région », puis du poste-frontière d'Erez. Les délégués se sont rendus à la base aérienne de Hatzerim, où ils ont été accueillis par son commandant, le général Amichaï Levin, avant d'assister à « une présentation de l'un des avions de combat les plus sophistiqués de l'armée de l'air israélienne », écrit Elnet. L'objectif ? « Mieux comprendre » la gestion militaire israélienne de ce qu'Elnet – reprenant le discours gouvernemental israélien – qualifie de « menaces sur plusieurs fronts orchestrées par l'Iran ».

La délégation des « experts militaires conjoints » a multiplié les rencontres avec les responsables militaro-politiques israéliens de haut rang, comme le chef du département stratégique de l'armée israélienne, le général Eliezer Toledano, ou le général Elad Goren, responsable des « efforts humanitaires et civils » du Coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires (Cogat), l'organisme militaire israélien chargé d'administrer les affaires civiles à Gaza et dans les autres territoires occupés. Ses membres ont également eu droit à des « briefings » du commandant du bureau politico-militaire du ministère de la défense, le général Dror Shalom, et d'un responsable militaire chargé de la « recherche et du développement en matière de défense », le général Daniel Gold.

Autre volet de ce séjour, la sécurité intérieure. Visitant une base de la police des frontières israélienne, la délégation a été accueillie par le porte-parole de la police nationale israélienne, le superintendant Micky Rosenfeld, et le commandant de Yamas4, l'unité des forces spéciales infiltrées de la police. Là encore, Elnet souligne la fonction promotionnelle de l'excursion : « Ils ont pu découvrir les méthodes d'infiltration de cette unité d'élite, notamment l'utilisation de véhicules spéciaux et buggies camouflés, les techniques de tir de précision en milieu urbain et l'emploi de drones. »

Personnels experts, matériel et méthodes, toutes les « technologies de défense avancées d'Israël » sont ainsi valorisées aux yeux des participants qui complètent leur immersion dans cette démonstration militaire et sécuritaire grandeur nature par une visite de navires de guerre : « une perspective directe sur les moyens de pointe employés pour sécuriser le pays », résume Elnet.

Membres de cette délégation, le général Roland Gilles, ancien directeur de la gendarmerie française et ancien ambassadeur de France à Sarajevo, a en retour publié, dans Le Tarn libre, un article élogieux à l'égard de l'armée israélienne, alors que le contrôleur général des armées françaises, Daniel Hervouët, lui aussi du voyage, partage régulièrement son admiration pour Nétanyahou et les interventions d'Elnet sur Linkedin. En juillet 2025, il s'est réjoui que « l'industrie de défense israélienne remporte un énorme marché en Europe », grâce à la vente à la Roumanie de systèmes antiaériens de la société Rafael5 – celle qui développe le « Dôme de fer » d'Israël. Contactés par Orient XXI, ni Roland Gilles ni Daniel Hervouët n'ont répondu à nos questions.

Un « forum » à la frontière du politique, de l'économique et du militaire

Pour remporter des marchés en Europe (voir encadré), les entreprises et institutions israéliennes peuvent compter sur un large réseau bâti par Elnet, depuis Bruxelles, au fil du temps : douze déclinaisons du « Forum de dialogue stratégique » (FDS), qui consiste en l'organisation de réunions suivies avec des « experts », des conseillers politiques, de hauts cadres militaires en exercice ou à la retraite, des chercheurs, des diplomates, des journalistes ou encore des élus.

Ces forums – le plus mondain étant la « Elnet's International Policy Conference » (EIPC), dont cinq éditions se sont tenues à Paris entre 2018 et 2025 – réunissent des centaines de participants, dont des dizaines de décideurs politiques, journalistes, militaires et spécialistes en défense et sécurité d'Europe, d'Israël, des États-Unis et des pays arabes.

Dans la foulée de la signature des accords d'Abraham en 2020, Elnet a créé l' « Europe-Middle East Forum », où sont invités des représentants des Émirats arabes unis, du Soudan et du Maroc, pays signataires de ces accords de coopération et de normalisation avec Israël.

Chez Elnet, les frontières entre les champs politique, économique et militaire sont aussi fines qu'en Israël : le FDS a été présidé par le général israélien à la retraite Amos Yadlin jusqu'en janvier 2025 et se trouve désormais chapeauté par Zohar Palti, ancien directeur du bureau politico-militaire du ministère israélien de la défense et de la division antiterroriste du Mossad.

Le nouveau directeur exécutif d'Elnet Europe (ELN), Róbert Ondrejcsák, nommé en mars 2025, connaît lui aussi de très près les sphères militaro-sécuritaires. Ancien ambassadeur de Slovaquie au Royaume-Uni de 2020 à 2025, il a surtout occupé à deux reprises le poste de secrétaire d'État au ministère de la défense slovaque entre 2010 et 2020. Il a aussi dirigé plusieurs structures spécialisées en sécurité et défense, comme le think tank slovaque Centre for European and North Atlantic Affairs (Cenaa), et le Stratpol, un institut de politique stratégique qu'il a fondé en 2016 et qui a piloté des projets de réformes politiques dans le domaine de la sécurité, notamment en Ukraine et en Géorgie.

Infiltration israélienne dans la guerre en Ukraine et la course à l'armement en Europe

Un peu plus d'un an après l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, Elnet lance la troisième International Policy Conference (EIPC) à Paris du 8 au 10 mai 2023, sous le thème : « Normalisation au Moyen-Orient et guerre en Ukraine ». Parmi les participants : de hauts cadres chargés des affaires militaires de l'OTAN et d'anciens chefs des services du renseignement militaire israélien, l'Aman. Une conférence sur la guerre en Ukraine et une table ronde intitulée « Les nouveaux défis de la sécurité européenne : Israël comme partenaire clé » sont animées par l'ancien général israélien Amos Yadlin, alors président du FDS. Dans son compte-rendu publié à la suite de la conférence, Elnet salue en particulier le fait que les pays européens aient « pris des mesures importantes pour augmenter leurs budgets et investir dans la modernisation de leurs systèmes », en précisant qu'« Israël, avec ses technologies de pointe, est un partenaire de choix pour des collaborations qui répondent aux besoins stratégiques européens ».

Pour mettre en scène l'efficacité de son influence auprès de grands décideurs, l'organisation cite le secrétaire général adjoint de l'OTAN pour le renseignement et la sécurité, David M. Cattler, vantant les mérites d'une collaboration fructueuse dans la défense, « domaine clé dans lequel Israël est leader et peut apporter une contribution importante aux autres États ».

En 2023, Elnet a organisé la première réunion du FDS Roumanie-Israël. Ouverte par l'ambassadeur d'Israël en Roumanie, celle-ci a permis à une délégation d'Elnet de rencontrer de hauts responsables des ministères roumains des affaires étrangères et de la défense ainsi que des députés roumains conviés par Pavel Popescu, qui participait, un an plus tôt, à un voyage en Israël avec Elnet, alors qu'il présidait la commission de défense, de l'ordre public et de la sécurité nationale au Parlement roumain. Selon le compte-rendu de ce FDS rédigé par Elnet, la rencontre, jugée « très importante », aurait « porté sur les opportunités de partenariat entre la Roumanie et Israël dans les domaines de la défense, de la technologie et du tourisme ». Deux ans plus tard, la Roumanie achetait des missiles antiaériens à Rafael pour plus de 2 milliards d'euros.

L'Allemagne et la France, pays clés du rapprochement d'Israël avec l'Europe

En Allemagne, ce même mélange des genres politique, économique et militaire prévaut. Le « conseil consultatif » de la branche allemande d'Elnet intègre d'anciennes députées et ministres fédérales, comme Karin Prien de l'Union chrétienne-démocrate d'Allemagne (CDU, droite chrétienne), ministre fédérale de l'éducation, de la famille, des seniors, des femmes et de la jeunesse ; Kerstin Müller, ancienne présidente du groupe parlementaire des Verts au Bundestag ; et Brigitte Zypries (Parti social-démocrate, SPD), ancienne ministre allemande de la justice et des affaires économiques. La structure a aussi recruté le général Wolf-Jürgen Stahl, président de l'Académie fédérale de politique de sécurité allemande (BAKS). Elnet travaille, d'ailleurs, directement avec la BAKS via le « Forum stratégique Allemagne-Israël ».

Le 10 juillet 2025, Elnet a officialisé un nouveau partenariat avec l'Allemagne : l'Initiative de sécurité et de défense (ISD). Ce programme est soutenu par des entreprises israéliennes comme le mastodonte de l'industrie militaire israélienne Elbit Systems ou IAI, mais aussi par le fabricant allemand de mines et de lance-roquettes Dynamite Nobel Defence, ou encore l'entreprise aéronautique Lufthansa Technik. Concrètement, ce réseau permet aux armées et aux entreprises des deux pays d'échanger sur leur savoir-faire et d'accorder « la dynamique d'innovation d'Israël » et « la performance industrielle de l'Allemagne ».

En février 2025, Elbit Systems avait vendu une technologie de « lancement précis et universel (PULS) » pour 55 millions d'euros au groupe industriel de défense européen KNDS et à la firme allemande Diehl Defence. Puis, en octobre 2025, l'entreprise israélienne Rafael signait un contrat de 2,3 milliards de dollars (1,9 milliards d'euros) avec l'Allemagne pour des missiles antichars Spike.

Dans la foulée de la livraison en Allemagne du système de défense Arrow 3, le directeur exécutif d'Elnet Allemagne, Carsten Ovens, avait déjà plaidé pour la création d'un centre technologique germano-israélien en matière de défense, « articulé entre l'armée allemande et les organismes d'acquisition, ainsi qu'avec les start-up et les industries des deux nations ». Le travail de lobbyisme d'Elnet s'est poursuivi jusqu'aux couloirs du Parlement allemand. Le 5 décembre 2025, Elnet a organisé un petit déjeuner au Bundestag, durant lequel l'ancien chef de l'armée de l'air israélienne, Amikam Norkin, a défendu devant des députés la nécessité de créer le « centre technologique de défense germano-israélien ».

Du côté de la France, le FDS France-Israël a pour « partenaires » plusieurs directions et services du ministère de la défense, donnant même naissance à des « mini-dialogues stratégiques France-Israël » sur la « situation en Syrie » au moins jusqu'en 2020.

En 2021, Elnet France chaperonne la visite d'une délégation israélienne d'experts, de militaires, d'anciens et de futurs ministres – dont Yoav Gallant, actuellement sous mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale pour crime de guerre et crimes contre l'humanité commis à Gaza – au salon parisien Milipol sur « la sécurité intérieure des États ».

« Pour nous, l'objectif est toujours de pouvoir créer des rapprochements entre Israël et les pays européens, de pouvoir envisager des partenariats dans le domaine de la sécurité », expliquait le responsable de cette délégation le 24 octobre 2021, Benjamin Touati, dans une interview au média francophone israélien Qualita. Ces « rapprochements » ne se font pourtant pas dans le cadre du salon : conduits par Elnet, les Israéliens ont passé moins de temps à Milipol que dans les couloirs du Sénat, du Quai d'Orsay ou du ministère des armées – un après-midi sur trois jours de séjour, laissant suffisamment de temps aux délégués pour dîner avec le général Christophe Abad, gouverneur militaire de Paris, et rencontrer de nombreux chercheurs, « experts » et conseillers politiques, et même le ministre de l'intérieur, Gérald Darmanin. Orient XXI a contacté Gérald Darmanin et Christophe Abad ; aucun des deux ne nous a répondu.

Un « halo de sympathie » s'étend sur Nice

Les « dialogues stratégiques » peuvent aussi se décliner au niveau local. Entre 2015 et 2019, à Jérusalem, Tel-Aviv ou Nice, Elnet a réuni annuellement des experts, des politiques et de grandes entreprises françaises et israéliennes du secteur de la cybersécurité dans des « conférences » baptisées « Smart and safe city », grâce au soutien financier de l'État israélien et des partenariats conclus avec la ville de Nice.

En 2017, le fondateur et président-directeur général de l'entreprise israélienne Reporty Homeland Security (rebaptisée Carbyne en 2018), Amir Elichai, figure parmi les participants de la conférence organisée à Nice les 22 et 23 mars 2017 – au programme, quatre thèmes : terrorisme, cybersécurité, radicalisation et révolution digitale. Un an plus tard, Nice expérimentait une interface, issue de cette entreprise, permettant aux habitants de dénoncer des « incivilités » depuis leur smartphone. L'année suivante, des Niçois étaient surveillés par le logiciel de reconnaissance faciale de l'entreprise Any Vision, utilisé depuis la fin des années 2010 par l'armée israélienne sur les Palestiniens en Cisjordanie. Ces partenariats s'inscrivent dans « une vision commune sur la lutte implacable à mener contre le terrorisme au niveau international », expliquait sur X le président de la métropole Nice Côte d'Azur Christian Estrosi après s'être entretenu avec Benjamin Nétanyahou lors d'un voyage en Israël organisé par Elnet en décembre 2016. Le cabinet de Christian Estrosi n'a pas répondu aux questions d'Orient XXI.

Selon le député français Aurélien Saintoul (La France insoumise, LFI), Elnet cherche à produire un « halo de sympathie » favorisant les intérêts israéliens. Arnaud Saint-Martin, un autre député (LFI) membre de la commission défense, décrit les décideurs publics comme étant « lourdement exposés au lobbying » et par ailleurs « très prévenants vis-à-vis de ces lobbys ». Sur ce type de marchés, de tels rapprochements peuvent favoriser l'obtention d'informations décisives pour remporter des contrats, comme le pointe le journaliste Jean Stern dans une série d'enquêtes sur l'influence d'Elnet publiée dans Orient XXI.

Alimentant la synergie des fables impérialistes de la « guerre des civilisations » et de la « guerre contre le terrorisme », Elnet réussit ce tour de force de mêler soft et hard power : gagner des soutiens idéologiques à la cause d'Israël, en invoquant des menaces permanentes et existentielles… combattues au moyen d'une technologie militaro-sécuritaire et d'armement de pointe proposés à la vente.

Les ventes de technologies militaires israéliennes en plein essor en Europe

Israël exporte des armes et des technologies militaires vers de nombreux États européens – notamment la France, l'Allemagne, la Finlande, la Slovaquie, les Pays-Bas, le Danemark, la Roumanie, la Grèce, Chypre, l'Italie, la République tchèque, la Pologne, l'Espagne, la Lituanie ou encore le Royaume-Uni.

En France, le programme « Scorpion », lancé en 2014 pour renouveler les véhicules de l'armée de terre, associe des industriels français et l'israélien Elbit Systems. Cette année-là, l'entreprise israélienne a aussi obtenu un contrat pour fournir un système infrarouge antimissile destiné aux Airbus vendus à l'armée allemande. À partir de 2017, elle a également équipé de viseurs Targo II des avions Rafale de l'entreprise française Dassault destinés au Qatar et à l'Inde. Le constructeur israélien de robots de combats Roboteam a, quant à lui, fourni quatre robots « Probot » pour l'opération Barkhane au Mali en 2021.

En parallèle, les technologies israéliennes irriguent la sécurité intérieure. Rien qu'en France, entre 2012 et 2024, la police et la gendarmerie, mais aussi près de deux cents municipalités ont acquis des technologies israéliennes de surveillance.

L'externalisation du contrôle des frontières européennes profite également à l'industrie israélienne. L'agence Frontex a recours à des drones développés par Elbit et IAI pour des missions de surveillance en Méditerranée. Ces deux entreprises figurent dans plusieurs projets de recherche européens, comme Oparus (architecture de drones pour la surveillance des frontières), Idetect4all (détection d' » intrus » autour d'infrastructures critiques) ou ResponDrone (plateforme multi-drones), auxquels s'est récemment ajouté UnderSec, consacré à la « sécurisation d'infrastructures maritimes », impliquant notamment Rafael et le ministère israélien de la défense.

Entre 1996 et 2021, Israël a bénéficié d'un financement de 2,5 milliards d'euros de fonds européens pour près de 5 000 projets européens dédiés à la recherche et à l'innovation car, dans ce domaine comme dans d'autres, l'État colonial bénéficie d'un statut de quasi-membre de l'UE. Ses entreprises peuvent profiter de programmes européens de financements, comme le grand projet de « sécurisation » des gazoducs européens impliquant Elbit Systems. Depuis 2021, parmi les 921 projets du programme « Horizon Europe »6, 231 sont portés par des sociétés israéliennes, comme Elbit, IAI ou Rafael, des universités, des instituts de recherche ainsi que des ministères israéliens, dont celui de la défense, financés à hauteur de plus d'un milliard d'euros par l'UE.

« Israël a battu un record historique en matière d'exportations dans le domaine de la défense », a déclaré le ministre de la défense israélien, Israël Katz, en juin 2025. En effet, depuis deux ans, l'accélération du processus génocidaire a largement bénéficié aux industries militaro-sécuritaires israéliennes, dont les exportations ont augmenté de 13 %7. Le Vieux Continent constitue désormais le principal client des vendeurs d'armes et de technologies militaires israéliens, remplaçant les dictatures d'Amérique latine et l'Afrique du Sud qui tenaient cette place jusqu'à la fin des années 1980.


1«  Israel to Close $4.2 Billion Missile Defense Deal With Germany  », Bloomberg, 3 décembre 2025.

2Sarah Benichou, Simon Mauvieux et Mathieu Rigouste, «  Le Sénat abrite un colloque financé par Israël  », Mediapart, 9 novembre 2025.

3NDLR. Le Likoud a limogé Yuli Edelstein de son poste en juillet 2025 après qu'il eut voté en faveur d'un projet de loi opposé aux partis ultra-orthodoxes sur la question de la conscription.

4NDLR. Yamas, parfois écrit Yamam, est une unité spéciale de la police israélienne, rattachée aux gardes-frontières (Magav), mais directement soumise au Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien.

5NDLR. Acronyme hébraïque de «  Autorité pour le développement de l'armement  », Rafael est l'autorité israélienne pour le développement d'armes et de technologie militaire.

6Maxime Vaudano, «  EU-Israel Scientific Collaborations Face Criticism Over Potential Military Use  », Le Monde, 31 mai 2025.

7Hagai Amit, «  Europe Discusses Boycotting Israel While Rushing to Buy More Israeli Weapons  », Haaretz, 5 juin 2025.

Le cricket, instrument d'influence des Émirats arabes unis

Deux joueurs de cricket en uniforme bleu, courant sur le terrain avec des battes.

En ce mois de février 2026, les Émirats arabes unis disputent la coupe du monde de cricket, organisée conjointement par l'Inde et le Sri Lanka. L'équipe nationale s'appuie largement sur des joueurs originaires d'Inde ou du Pakistan. Ils ont grandi aux Émirats ou sont arrivés au gré de leurs trajectoires professionnelles. Mais ce sport met en scène une autre géopolitique, dominée par les enjeux financiers. Car Abou Dhabi a fait de ce jeu de batte et de balle — héritage colonial du Commonwealth — un atout de son rayonnement en Asie du Sud.

Avec près de 90 % d'expatriés, dont plus de 4 millions d'Indiens et une importante communauté pakistanaise, les Émirats constituent un marché naturel pour le cricket. Du « tape ball cricket », pratiqué avec une balle de tennis dans la rue ou sur des terrains improvisés, aux clubs privés très chics de Dubaï et d'Abou Dhabi, le cricket s'est imposé dans le paysage.

Sous l'impulsion de cadres originaires du sous-continent indien, des entreprises locales développent équipes, tournois et compétitions. Certaines recrutent même des employés pour leur talent en cricket afin de renforcer l'esprit de corporatisme. Cette effervescence permet aux Émirats de hisser régulièrement leur sélection sur la scène mondiale comme en témoigne leur participation à la Coupe du monde de cricket T201 en cours jusqu'au 8 mars 2026.

Cette ferveur populaire a inspiré la création de l'International League T20 (ILT20), basée aux Émirats arabes unis et qui séduit, avec ses six équipes locales, un public toujours plus large. Les stades de Charjah, Dubaï et Abou Dhabi affichent souvent complet, attirant une jeunesse cosmopolite, aisée et attachée à sa culture. «  Les jeunes Indiens et Pakistanais des Émirats veulent voir leurs stars évoluer près de chez eux. L'ILT20 répond parfaitement à cette demande  », explique à Orient XXI un des dirigeants du jeu à Abou Dhabi. La dernière édition du tournoi en janvier 2026 a couronné la franchise de Charjah, les Desert Vipers (« Vipères du désert »).

Un nouveau marché

Au-delà du spectacle, l'ILT20 se veut un projet stratégique mêlant intérêts économiques et diplomatiques. Elle est inspirée du modèle de l'Indian Premier League (IPL), véritable catalyseur du cricket mondial par sa puissance médiatique et financière. Cette ligue représente en effet plus de 18 milliards de dollars (15 milliards d'euros) de valorisation, plus d'un milliard de dollars (850 millions d'euros) de droits audiovisuels par saison et plus d'un milliard de téléspectateurs cumulés chaque année selon le Conseil international de cricket. Comme l'IPL donc, l'ILT20 repose non plus sur un État-nation structurant, mais s'inspire du modèle nord-américain. Il se développe sous l'impulsion d'investisseurs privés autour de franchises, où les villes deviennent des marques, les joueurs des actifs et les ligues des plateformes commerciales transnationales.

Avec l'ILT20, Abou Dhabi, épaulé par des entités dubaïotes, crée un pont sportif entre le sous-continent indien et le Golfe. Cette ligue a cédé, en 2023, ses droits télévisuels et numériques au géant du divertissement indien, Zee Entertainment, pour dix ans, pour 100 à 150 millions de dollars (85-125 millions d'euros), garantissant un accès direct au marché indien et à ses audiences. Environ 20 % des revenus sont redistribués aux franchises, qui tirent aussi profit du sponsoring et de la billetterie.

Cette dynamique s'inscrit dans une vision plus large. Abou Dhabi entend faire du sport un levier structurant de son influence régionale. Du football, avec le City Football Group (CFG, qui possède le club de football de Manchester City) aux courses de dromadaires, du Golfe au Maroc en passant par le Tchad, l'émirat mobilise ses fonds souverains, principalement Mubadala et l'Abu Dhabi Investment Authority (ADIA), pour supporter son action. La rénovation en 2021 du Tolerance Oval, à côté du Zayed Cricket Stadium, pour accueillir des matchs officiels de T20, illustre cette ambition. Mais au-delà des enceintes sportives, c'est une véritable économie du cricket que les Émirats arabes unis cherchent à bâtir en partenariat étroit avec les conglomérats indiens.

Porte d'entrée aux Émirats

Au cours des années 2000, cette économie s'est rapidement financiarisée. Organisateur de l'ILT20, l'Emirates Cricket Board (ECB) s'inscrit dans un marché évalué à 4,5 milliards USD (3,8 milliards d'euros). Suivant la dynamique économique du cricket, le but de la ligue émiratie internationalisée est de capter l'attention du plus grand nombre, dépassant les sensibilités politiques et nationalistes des uns et des autres. Comme le souligne un conseiller auprès de l'ECB :


C'est simple. Abou Dhabi s'intéresse au cricket pour parler aux hommes d'affaires du sous-continent indien, par la création de l'ILT20, il crée un nouveau marché autour du cricket, pour faciliter en retour son accès à l'économie sud-asiatique, c'est du donnant-donnant.

Cinq des six franchises de l'ILT20 sont ainsi détenues par des groupes indiens majeurs — Reliance Industries, Adani Group, Knight Riders Group, GMR Group et Capri Global — et répondent à cette logique. Elles combinent implication dans le cricket et stratégie économique, utilisant leur implantation aux Émirats comme porte d'entrée vers les domaines de l'énergie, des infrastructures ou de la logistique, des secteurs clés de l'économie du pays.

Jay Shah, secrétaire général du Board of Control for Cricket in India (BCCI) et président de l'ICC, a renforcé cette synergie en facilitant la participation de joueurs indiens et en négociant des accords de diffusion, permettant à l'ILT20 de toucher des centaines de millions de téléspectateurs en Inde.

L'ILT20 s'est imposée comme la deuxième ligue au format T20 la plus regardée au monde, juste derrière l'Indian Premier League (IPL). Lors de sa première saison, elle a rassemblé 367 millions de téléspectateurs uniques à travers le monde, dont 255 millions en Inde, faisant d'emblée de l'événement l'un des championnats T20 les plus suivis. Lors de la deuxième saison, l'audience est restée très élevée, avec 221 millions de téléspectateurs en Inde et un total d'environ 348 millions dans le monde d'après les données de diffusion.

L'ILT20 illustre l'ambition d'Abou Dhabi de faire du cricket un levier supplémentaire de son influence. Des partenariats signés en juin 2025 avec le Koweït puis l'Arabie saoudite en septembre projettent une extension de la ligue avec des matchs qui pourraient être joués dans ces pays. Cette dynamique sportive se déploie dans un contexte régional tendu. La rivalité avec Riyad a éclaté au grand jour début janvier 2026 sur le théâtre yéménite, dont les Émirats ont été évincés. Cette rupture révèle des agendas concurrents et une lutte ouverte pour l'influence régionale.

Confronté à l'équation saoudienne, Abou Dhabi a renforcé ses liens avec l'Inde, tout en s'efforçant de préserver ses relations avec le rival pakistanais. Comme l'ont montré la rencontre entre le président des Émirats, Mohammed Ben Zayed (MBZ) et le premier ministre Narendra Modi à New Delhi le 19 janvier 2026, quelques jours après le divorce consommé avec Riyad, et la visite officielle du président pakistanais Asif Ali Zardari à Abou Dhabi fin janvier.

« La croissance se trouve à l'Est »

Aux Émirats, le cricket s'est historiquement enraciné, durant les années 1950, autour des clubs de communautés du sous-continent indien vivant à Charjah et Dubaï. Sa culture, qui s'ancre principalement dans ces deux ports et à proximité des bases militaires britanniques, prend une nouvelle envergure dans les années 1980, particulièrement à Charjah.

Lors de cette décennie, le Charjah Cricket Stadium devient un haut lieu de ce sport, accueillant les meilleures sélections internationales. L'enceinte devient le théâtre régulier de confrontations disputées entre les rivaux indiens et pakistanais. Le Sri Lanka, l'Australie, l'Angleterre et les West Indies, l'équipe des Antilles britanniques, s'y rendent pour y disputer des rencontres. Le stade accueille des compétitions majeures, confirmant son rôle central dans l'organisation des grands tournois ODI (One Day International) sur terrain neutre durant les années 19802. Ces championnats organisés sous l'impulsion de l'homme d'affaires, Abdel Rahman Boukhatir, le premier président de l'Emirates Cricket Board et héritier d'une famille de magnats de l'immobilier, placent les Émirats arabes unis aux premières loges des transformations de ce sport.

C'est par amour du jeu et à travers les relations entretenues par Charjah et l'émirat voisin de Dubaï avec l'écosystème économique du sous-continent indien que la culture du cricket a consolidé son assise aux Émirats. Mais, depuis une décennie, le centre de gravité du jeu s'est progressivement déplacé vers Abou Dhabi, accompagnant son affirmation politique.

Ce virage stratégique doit beaucoup à Nahyan Ben Moubarak Al-Nahyan, ministre émirati de la tolérance et de la coexistence et cousin de MBZ, dont l'engagement au Pakistan allie économie et philanthropie. Via le Abu Dhabi Group, il a investi dans des banques pakistanaises comme la Bank Alfalah et la United Bank Limited, tout en soutenant des projets éducatifs et humanitaires, renforçant ainsi l'influence d'Abou Dhabi dans ce pays. Passionné de cricket, ce sport élitiste devenu populaire au Pakistan au tournant des années 1970, Al-Nahyan le conçoit comme un levier d'influence internationale.

Pour Abou Dhabi, le cricket renforce donc la convergence entre l'émirat, l'Inde et le Pakistan, en phase avec le recentrage stratégique revendiqué par Khaldoon Al-Mubarak, le directeur du fonds souverain Mubadala et président du City Football Group : « La croissance se trouve aujourd'hui à l'Est, et si je regarde les 10 à 20 prochaines années, nous voyons la croissance en Inde et en Asie du Sud-Est », plaidait en 2023 le businessman émirati3.


1La Coupe du monde de cricket T20, lancée en 2007, est un championnat du monde de cricket au format Twenty20. Organisée par le Conseil international du cricket (International Cricket Council, ICC), l'instance dirigeante du sport, cette compétition est la variante la plus rapide du cricket, chaque équipe jouant 20 overs (séries de lancers), d'où son nom. Ces matchs durent autour de trois heures quand le format plus classique, dit test, s'étale sur plusieurs jours.

2Ces tournois ODI, très populaires, se disputent sur une seule journée et consacrent un vainqueur tandis que les rencontres de test-cricket, plus anciennes et prestigieuses, se déroulent sur une durée de plusieurs jours, jusqu'à cinq, et peuvent, elles, se terminer par un… match nul.

3«  Investment focus for Abu Dhabi wealth fund Mubadala will shift to Asia -CEO  », Reuters, 7 décembre 2023.

France. Dans les campements du Nord, la solidarité des exilées

Cinq personnes marchent sur une route près d'un panneau directionnel, un véhicule passe.

Dans les camps informels du littoral nord, des femmes venues du Soudan, d'Erythrée, de Syrie ou du Tchad inventent des formes de solidarité discrètes mais vitales. En quelques jours, des inconnues deviennent des alliées indissociables face aux violences institutionnelles. Reportage.

Dans les campements informels, la précarité et la violence structurent le quotidien des personnes exilées. Mais pour les femmes, cette réalité est redoublée par des violences spécifiques liées au genre. Harcèlement, agressions sexuelles, menaces, exposition constante au regard et au contrôle des autres : la simple traversée d'un camp, l'accès aux sanitaires ou un déplacement hors site peuvent devenir des situations à risque.

Les campements s'étalent entre Grande-Synthe, Loon-Plage et Mardyck, à proximité de la ville de Dunkerque, dans le Nord de la France. Ils sont dispersés dans les bois et les terrains vagues du littoral industriel.

Une femme exilée allume un feu afin de faire chauffer de l
Une femme exilée allume un feu afin de faire chauffer de l'eau pour se laver les cheveux dans son campement de fortune, entre Grande-Synthe et Loon-Plage, dans le Nord, le 2 décembre 2025.
Sauf mention contraire, toutes les images ont été réalisées entre Grande-Synthe et Loon-Plage.

Certains se nichent dans des forêts humides, d'autres le long de routes dangereuses que les personnes exilées empruntent à pied pour rejoindre les points de distribution ou tenter la traversée de la Manche. Ces axes routiers, bordés de camions et dépourvus de trottoirs, exposent quotidiennement femmes et enfants aux accidents.

Salman, une Afghane de 34 ans, le 7 janvier 2026.
Salman, une Afghane de 34 ans, le 7 janvier 2026.
L
L'un des campements de fortune entre Grande-Synthe et Loon-Plage, le 8 janvier 2026.

Depuis l'automne 2024, les femmes sont de plus en plus nombreuses dans les camps, bien que largement invisibilisées dans les récits migratoires. Près de la moitié d'entre elles voyagent seules, selon le Refugee Women's Centre. Cette augmentation s'explique en partie par les fenêtres de passage vers l'Angleterre, qui font que les femmes affluent sur le littoral quand les conditions météorologiques et les opportunités de traversée existent. Le cas échéant, elles sont orientées vers des hébergements en CAES (Centres d'accueil et d'examen des situations). Ces structures ne sont ni idéales ni adaptées aux vulnérabilités spécifiques des femmes, mais offrent au moins un abri, contrairement aux tentes.

Tigiss, une jeune femme érythréenne de 26 ans, s
Tigiss, une jeune femme érythréenne de 26 ans, s'essuie le visage après avoir fait sa toilette, le 8 janvier 2026.
Akbarehet, une exilée érythréenne, elle aussi, de 35 ans, fait sa toilette comme elle peut, le 8 janvier 2026.
Akbarehet, une exilée érythréenne, elle aussi, de 35 ans, fait sa toilette comme elle peut, le 8 janvier 2026.
Une femme tresse les cheveux d
Une femme tresse les cheveux d'une autre, le 4 décembre 2025.

Les dangers sont augmentés par la politique du « zéro point de fixation » qui rythme le quotidien des camps. Orchestrée par l'État, elle se traduit par des démantèlements systématiques. Selon l'association Human Rights Observers (HRO) qui documente ces opérations, 632 expulsions de campements ont été recensées en 2025 dans le Calaisis et le Dunkerquois, touchant plus de 8 740 personnes. Les exilés sont ainsi davantage poussés à tenter la traversée de la Manche en bateau, opération dangereuse, voire fatale. L'année 2024 s'est clôturée comme la plus meurtrière jamais enregistrée avec 89 décès lors de ces traversées, un triste record depuis l'apparition des « small boats » en 2018.

L'Observatoire des camps de réfugiés a recueilli les témoignages de plusieurs femmes vivant dans les différents campements du Dunkerquois entre novembre 2025 et janvier 2026.

Tigiss remplit une bouilloire d
Tigiss remplit une bouilloire d'eau avant de la mettre à chauffer pour faire sa toilette, le 8 janvier 2026.
À la suite de la plainte de plusieurs associations, des sanitaires ont récemment été installés près des campements, le 8 janvier 2026.
À la suite de la plainte de plusieurs associations, des sanitaires ont récemment été installés près des campements, le 8 janvier 2026.

Ces récits mettent en lumière une dimension largement invisibilisée des migrations : la sororité de protection que développent les femmes face aux violences. Exposées aux mêmes conditions indignes que les hommes — absence d'eau potable, de sanitaires, d'électricité — et à des violences supplémentaires liées au genre, elles tissent ce que la sociologue Elsa Tyszler nomme, dans un entretien accordé à l'O-CR, des « communautés de survie » : des liens essentiels pour tenir, résister et ne pas disparaître aux marges de l'Europe.

Hommes et femmes se retrouvent autour d
Hommes et femmes se retrouvent autour d'un feu pour se réchauffer et discuter, le 8 janvier 2026.

Face aux violences de genre

Les dangers qui menacent les exilées ne commencent pas en France. Aux frontières de l'Europe, les femmes, en particulier celles qui voyagent seules, sont confrontées à des rapports de domination exacerbés, notamment avec les passeurs. Soundouss, 37 ans, a quitté la Syrie quand la guerre civile a éclaté. Diplômée en finance, elle travaillait dans une banque avant de prendre la route. Elle a subi du harcèlement sexuel tout au long d'un exil qui s'est étendu sur dix ans et dix pays. Seule et sans enfant, elle raconte comment les passeurs « profitent de [s]on statut de femme » : informations retenues, trajets suspendus, pressions constantes. Refuser signifie parfois rester bloquée, sans alternative ni soutien.

Tigiss, 26 ans, et Missi, 25 ans, toutes deux exilées érythréennes, bavardent sous leur tente, tout en se tenant la main, le 7 janvier 2026. Elles se sont rencontrées quelques mois auparavant dans un camp à Mytilène, en Grèce, et sont devenues inséparables.
Tigiss, 26 ans, et Missi, 25 ans, toutes deux exilées érythréennes, bavardent sous leur tente, tout en se tenant la main, le 7 janvier 2026. Elles se sont rencontrées quelques mois auparavant dans un camp à Mytilène, en Grèce, et sont devenues inséparables.

« Je traîne un bagage lourd, plein d'histoires », confie à son tour Missi, 25 ans. La jeune femme enseignait à l'université avant de fuir son pays, l'Érythrée. À la simple mention de la Libye, une autre femme s'effondre en larmes, sans pouvoir en dire davantage. Beaucoup prennent des pilules contraceptives avant le départ ou voyagent avec la pilule du lendemain, tant le viol est considéré comme inévitable. Dans les centres de détention libyens, où les garde-côtes financés par l'Union européenne enferment les personnes interceptées en mer, les viols par les gardiens sont monnaie courante, selon des témoignages recueillis par l'ONU. D'autres ont souvent frôlé la mort en mer ou dans le désert.

Rendre la solitude exceptionnelle

Face à ces risques, les femmes cherchent à éviter un isolement qui les condamnerait davantage. Tigiss, 26 ans, a dû fuir l'Érythrée après l'emprisonnement de son père, opposant au régime. Formée en comptabilité, elle a pris la route vers l'Europe début 2025, passant par la Turquie puis le camp de Mytilène en Grèce, où elle est restée trois mois. C'est là qu'elle a rencontré Missi, enfermée pendant neuf mois dans ce même camp. Les deux femmes, arrivées dans le campement il y a un mois, ne se quittent plus. « Nous dormons dans la même tente, l'une contre l'autre, comme ça », mime Tigiss en se collant à son amie avec un sourire.

Les mêmes jeunes femmes le 7 janvier 2026. Missi enseignait à l
Les mêmes jeunes femmes le 7 janvier 2026. Missi enseignait à l'université avant de fuir son pays. Tigiss a dû fuir après l'emprisonnement de son père, opposant au régime.
.

Du réveil au coucher, les deux femmes passent l'essentiel de leur journée ensemble. « On se surveille l'une l'autre même quand nous partons faire nos besoins à l'écart des tentes », explique encore la jeune femme. Comme Akbarehet et Muluhabte qui ne se connaissaient pas il y a deux semaines, la mise en place de binômes ou de petits groupes féminins rend la solitude exceptionnelle. « On se sent en sécurité ensemble », résument-elles. Les déplacements sont pensés collectivement, les décisions partagées, les absences surveillées.

Tigiss et Missi regardent un film dans leur tente, le 7 janvier 2026. La mise en place de binômes ou de petits groupes féminins rend la solitude exceptionnelle.
Tigiss et Missi regardent un film dans leur tente, le 7 janvier 2026. La mise en place de binômes ou de petits groupes féminins rend la solitude exceptionnelle.

Ces pratiques transforment des gestes ordinaires en mécanismes de défense, indispensables pour traverser des espaces où l'insécurité n'est pas accidentelle mais structurelle. Le long de la route qui longe les campements entre Grande-Synthe et Loon-Plage, les femmes se déplacent en groupe de 4 ou 5 personnes, parfois plus, pour se rendre au point de ralliement des associations près des campements, où un bus les conduit dans un gymnase tout proche pour bénéficier d'une douche de 5 minutes. Elles vont également déposer leur linge sale auprès des associations qui les reçoivent en dehors du campement.

Senaït, une autre exilée érythréenne de 25 ans, s
Senaït, une autre exilée érythréenne de 25 ans, s'est jointe à Tigiss et Missi pour aller au point de rencontre des associations afin de déposer leur linge à laver, le 8 janvier 2026.

Des espaces de non-mixité essentiels

Dans le campement soudanais d'environ 70 personnes où vit Imane, 27 ans, diplômée en médecine à Khartoum, l'organisation quotidienne repose sur une division du travail. La jeune Soudanaise est arrivée en France avec sa sœur et son frère quand la guerre civile a éclaté en 2023. Dans le camp, les hommes assurent l'approvisionnement en eau et en bois, allument les feux et procèdent au nettoyage du site chaque matin. Les femmes prennent en charge les enfants et la préparation des repas. « Ils nous protègent ici, on se sent en sécurité », explique Imane. Les tentes des femmes et des enfants sont en effet regroupées au centre du camp, protégées des regards, dans un environnement où l'intimité est quasi inexistante. La nuit, des rondes sont organisées pour surveiller les abords du campement et prévenir les interventions policières.

À ce point de rencontre, Salman recharge son téléphone, le 8 janvier 2026.
À ce point de rencontre, Salman recharge son téléphone, le 8 janvier 2026.
Des femmes font la queue afin de recevoir une portion alimentaire, délivrée par l
Des femmes font la queue afin de recevoir une portion alimentaire, délivrée par l'association Salam (image suivante), près de leur campement, entre Grande-Synthe et Loon-Plage, le 4 décembre 2025.

Toutefois, les femmes ressentent le besoin de se retrouver dans des espaces de non-mixité que certaines associations mettent à leur disposition. C'est le cas du Refugee Women's Centre qui accompagne des femmes sur le littoral, distribue vêtements, matériel de couchage et produits d'hygiène, mais surtout crée un lieu où les femmes peuvent se retrouver, échanger et tisser des liens de confiance. « Les femmes ne sont pas à l'aise dans les espaces mixtes. Il y a des sujets sensibles », explique Soundouss.

Passé la porte, les sourires apparaissent. Un groupe de cinq femmes s'installe autour d'une table. Elles prennent un morceau de gâteau, se mettent du vernis à ongles, s'échangent un miroir, récupèrent tour à tour des vêtements chauds et propres auprès des bénévoles.

Senaït se regarde dans le miroir, pendant qu
Senaït se regarde dans le miroir, pendant qu'elle discute avec ses amies, à l'accueil de jour du Refugee Women's Centre, à Grande-Synthe, le 9 janvier 2026. Ce centre offre aux jeunes femmes un moment de répit dans un espace non-mixte, où elles peuvent boire une boisson chaude et manger une collation, se maquiller, se renseigner sur leurs droits ou se confier aux bénévoles.

Au bout de quelques dizaines de minutes, une ambiance détendue s'installe. L'une des femmes ouvre son téléphone et montre des photos d'elle avant le voyage. Puis une photo de sa fille, 6 ans, qu'elle a dû laisser au pays. Elle n'a jusque-là parlé de l'existence de son enfant à personne et souhaite garder l'anonymat total. « Je n'ai pas pu la prendre avec moi, ce n'est pas un endroit pour elle. J'ai été emprisonnée sur le chemin, je ne pouvais pas lui faire prendre autant de risques », confie-t-elle. « Les histoires intimes ne peuvent souvent se partager que dans des espaces non-mixtes où les femmes se sentent pleinement en confiance », nous explique une des bénévoles du Refugee Women's Centre. Quelques minutes plus tard, une autre bénévole distribue des préservatifs aux femmes, en expliquant que cela peut également protéger leur téléphone portable de l'eau durant la traversée de la Manche. Elle leur montre ensuite une vidéo expliquant comment enfiler une couverture de survie.

Une bénévole du Refugee Women
Une bénévole du Refugee Women's Centre montre aux exilées une vidéo expliquant comment enfiler une couverture de survie, le 9 janvier 2026.

À la fin de 2024, plus de 123 millions de personnes étaient forcées de fuir leur domicile en raison de conflits, de violences ou de violations graves des droits humains, d'après le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Aujourd'hui, près de la moitié de ces personnes sont des femmes, et, parmi elles, presque la moitié voyage seule.

Pourtant, cette réalité reste largement effacée des discours politiques et médiatiques. « Les politiques migratoires se basent sur des fantasmes », constate Elsa Tyszler.

« Les gouvernements, notamment européens, ne pensent les migrations que par le prisme sécuritaire », poursuit la sociologue. Pour justifier cette approche, les politiques mettent en avant des figures masculines et racisées du « danger migratoire ». « Parler de femmes et d'enfants n'est pas intéressant, parce que cela réhumanise la question. »

Que l'on doive parler de femmes et d'enfants pour réhumaniser les exilés est d'ailleurs en soi problématique. Cela révèle à quel point les hommes racisés ont été déshumanisés dans les discours politico-médiatiques. Cette invisibilisation délibérée alimente un récit de menace qui légitime des mesures souvent mortifères.

Quant aux exilées, cette sororité du quotidien constitue pour elles autant une forme de résistance politique qu'une stratégie de survie.

« Leïla Shahid ne défendait pas la cause palestinienne, elle l'incarnait »

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Jeudi 19 février 2026.

Je ne sais pas si les mots vont pouvoir exprimer ce que je veux dire. Exprimer ma tristesse, exprimer ma douleur, exprimer ma perte. La perte de cette grande dame que j'ai toujours admirée, que j'ai toujours respectée, qui a toujours été pour moi le symbole même de la dignité et de l'humanité de la cause palestinienne.

Je l'ai rencontrée pour la première fois en 1998 à Aix-en-Provence, où je poursuivais mes études. Elle était venue parler en compagnie de Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien. Je connaissais déjà Darwich, j'attendais le moment de le revoir, mais je n'avais pas encore rencontré cette très jolie dame, très modeste, dont j'adorais l'accent chantant qui roulait les « r », chaque fois que je l'entendais à la radio ou sur les plateaux de télévision.

« Bonjour Rami, c'est Leïla Shahid à l'appareil »

Elle était pour moi un exemple de la façon de parler de la cause palestinienne, d'exprimer la douleur des Palestiniens, ou bien de ceux de Palestine ou ceux des camps de réfugiés au Liban, en Syrie ou en Jordanie.

À Aix, j'ai pu lui serrer la main brièvement, je n'ai pas eu le temps de lui exprimer mon admiration. Il m'a fallu attendre trente ans. Un jour, en plein génocide à Gaza, je reçois un appel sur mon portable et je reconnais dès le premier mot cette voix que j'entendais à la radio et à la télévision : « Bonjour Rami, c'est Leïla Shahid à l'appareil. » Je crois que ce fut la plus grande joie de ma vie. Et cette voix me disait qu'elle me soutenait, qu'elle suivait mon journal sur Orient XXI et mes interventions à la télé, à la radio. J'ai reçu ces paroles comme un grand honneur. En même temps, elles m'investissaient d'une grande responsabilité, parce que je n'arriverai jamais à faire ce qu'elle a fait pour la Palestine et pour la cause palestinienne.

Leïla Shahid n'était pas une des meilleurs diplomates palestiniens, c'était LA meilleure. Elle n'était pas née en Palestine mais savait parler au nom des Palestiniens. J'ai beaucoup appris de sa façon de parler à l'Occident, surtout aux Français. C'est elle qui m'a appris comment parler à l'Autre, à ceux qui ne font pas partie de notre culture ou qui ne partagent pas notre religion : avec amour et dignité. Elle n'essayait pas d'enfoncer les portes, mais plutôt de procéder pas à pas, de créer l'ambiance de la cohabitation. Elle parlait avec son cœur plein d'humanité, expliquait avec délicatesse et avec une grande finesse son amour pour la Palestine, et les souffrances des Palestiniens. À l'époque, quand j'écoutais ses interventions, je n'avais pas une grande connaissance des enjeux politiques et stratégiques en Occident, surtout en France, tout cela me dépassait. Mais j'étais impressionné par sa posture, sa dignité, sa façon d'aller à l'essentiel, toujours à hauteur d'humanité. Elle ne défendait pas la cause, elle l'incarnait. J'ai appris d'elle comment toucher la culture de l'autre, comment parler avec lui en utilisant son langage, en faisant des références à son histoire.

Comment toucher le cœur des autres ? Comment parler de cœur à cœur ? J'aimais la façon qu'avait Leïla Shahid de construire des ponts, de tisser des liens très forts entre les cultures et les populations. Elle défendait la cause palestinienne avec une grande noblesse et une grande intelligence. Grâce à elle, j'ai compris que débattre, ce n'est pas faire preuve de faiblesse, mais plutôt faire preuve d'une force maîtrisée, que le débat est un lieu de culture, d'échange et surtout de respect de l'autre.

Comme si j'étais décoré d'une médaille d'honneur

Leïla, j'ai beaucoup appris de toi. À l'époque, quand j'étais à Aix, la majorité des Français ne savait pas grand-chose de la Palestine. Ils connaissaient Yasser Arafat et Israël, mais c'était tout. J'essayais de faire comme toi, de parler aux gens, d'améliorer mon français pour avoir la même aisance que toi. J'essayais même de rouler les « r » comme toi, tellement j'aimais la musique de ta parole… mais sans y arriver.

Je n'ai ni ta diplomatie ni ton intelligence, mais j'ai essayé de me hisser à ton niveau et à celui de la cause palestinienne comme tu la défendais. Alors quand tu m'as téléphoné pour me dire que tu voulais préfacer mon livre, ce fut comme si j'étais décoré d'une médaille d'honneur. J'ai eu une raison de plus pour souhaiter l'arrêt de cette guerre et de ce génocide : pouvoir te dire en face tout ce que je suis en train de t'écrire. Te dire mon admiration et mon respect, te dire que tu étais ma professeure, que tu étais la meilleure représentatrice de la Palestine. Que tu étais la cause palestinienne, parlant au monde entier, d'une capitale à l'autre, de l'injustice que nous vivons. Je voulais te dire combien j'étais honoré que tu m'aies appelé au téléphone, et que tu fasses partie de mon groupe WhatsApp, et d'échanger des messages avec toi.

J'étais si heureux que tu sois là. Ton soutien m'a donné beaucoup de force, beaucoup de détermination pour continuer à parler. Mon père, qui était journaliste, m'a appris l'amour de la Palestine, et qu'une plume valait beaucoup plus que les mitrailleuses et les bombes atomiques. Mais toi, tu m'as appris comment parler aux autres, comment construire des ponts. Comment transmettre la question palestinienne à des populations entières de l'Occident, avec cette petite plume que mon père m'a donnée.

Essayer de prolonger ton chemin

Tu m'as appris à avoir le courage d'affronter celui qui nous veut du mal, ou bien celui qui, par idéologie, veut faire de nous des terroristes, transformer la victime en bourreau. Le courage d'affronter ces gens-là avec humanité, et avec beaucoup de force. Tu m'as appris à ne pas demander la compassion, mais à éveiller les consciences. Parce que nous sommes du côté du droit. Quand je fais des interventions ou quand j'écris, j'essaie de t'imiter, de me souvenir que j'ai la responsabilité de représenter avec honneur la juste cause. Comme on dit chez nous, « nous sommes les propriétaires du droit » (pour dire que le droit est de notre côté). Nous ne sommes ni des bourreaux ni des colons. Nous sommes un peuple qui vivait en paix, et dont quelqu'un est venu prendre la terre.

Et toi, tu étais la meilleure pour montrer qui est le bourreau et qui est la victime. Je voulais continuer à apprendre de toi mais tu es partie trop tôt. J'avais tant de choses à te dire. Je voulais te présenter ma famille, Sabah, Walid et Ramzi. Je voulais leur dire tout ce que tu étais pour moi, les yeux dans les yeux. Je voulais leur dire : « Voici ma professeure. » Comme quelqu'un qui veut présenter à ses enfants son professeur le plus aimé quand il était petit. Mais tu n'étais pas seulement une professeure pour moi, tu étais une véritable école à toi toute seule : une école de diplomatie, d'humanité, de savoir-faire. Une école de dignité. Une école engagée, ferme sans être dure. Et sans haine.

Ton combat continue, Leïla. On va essayer de prolonger ton chemin. Tu es toujours en nous, tu seras toujours notre guide, notre lumière et notre école. Et j'espère qu'on sera à la hauteur. Tu as tout mon respect, ma gratitude et ma fidélité.

Rencontre Orient XXI Libertalia au Lieu dit 28 novembre 2024 - YouTube

Syrie. Un accord au goût amer pour les Kurdes

Foule avec des drapeaux kurdes, une femme en hijab tenant une arme.

Janvier 2026. Après la chute d'Alep, de Raqqa et de Deir ez-Zor, l'armée syrienne est aux abords de Hassaké. L'ensemble du territoire autonome kurde est menacé. Reportage au « Rojava » pendant les négociations qui ont abouti, le 30 janvier, à un accord entre Damas et les Kurdes.

17 janvier 2026. Pour accéder au Kurdistan syrien, ou à ce qu'il reste du « Rojava », nous traversons le Tigre depuis le Kurdistan irakien en empruntant le pont flottant qui relie les deux rives. C'est par ce passage que les camions, les citernes de pétrole et les personnes entrent et sortent du territoire autonome kurde syrien. Ce point de passage garantit des revenus à l'Administration autonome du nord et de l'est de la Syrie (AANES).

Après avoir conquis la totalité d'Alep, de Raqqa et de Deir ez-Zor aux dépens des Forces démocratiques syriennes (FDS), l'armée syrienne se trouve aux portes de la ville de Hassaké. La menace d'une reprise du reste du territoire autonome par l'armée syrienne pèse lourd. Les Kurdes essayent de sauver les meubles. Ils sont horrifiés par la fin rapide de la « coexistence entre communautés, notamment kurdes et arabes », selon l'idéologie officielle des autorités de l'AANES.

Des Kurdes nous amènent à Tirbespi, à 25 kilomètres à l'est de Qamishli, où des milices faisant partie de l'armée officielle de Damas font monter des mortiers sur la ligne de front. C'est la « mobilisation générale ». Hommes et femmes de tout âge, kalachnikovs à la main, se rassemblent sur tous les ronds-points de la région à majorité kurde. Ces comités d'autodéfense vont essayer d'empêcher l'arrivée du gouvernement dans la région. Hussein Khaled, la cinquantaine, est à la fois en colère et inquiet : « Nous protégeons les acquis de notre révolution. »

Un sentiment de trahison

Le 4 janvier, après une proposition de compromis faite par le pouvoir d'Ahmed Al-Charaa le 21 décembre 2025, une réunion se tient à Damas, sous supervision étatsunienne et française. Le texte issu de cette concertation est prêt à être signé quand Assaad Al-Chaibani, le ministre syrien des affaires étrangères, quitte la salle après avoir reçu une note. À son retour, il suspend la signature.

Les 5 et 6 janvier, à Paris, des discussions entre Israël et des responsables de Damas se tiennent sous l'égide des États-Unis. Le but : trouver un accord entre Israël et la Turquie concernant la Syrie. Damas — avec la Turquie derrière elle — fait des concessions majeures : elle abandonne le plateau du Golan à Israël et laisse le sud-ouest sous l'influence de Tel-Aviv, sans risque d'être attaqué par l'armée syrienne. En échange, Damas obtient l'autorisation des Occidentaux d'entrer dans la région autonome tenue par les Kurdes et leurs alliés.

L'offensive de l'armée syrienne commence le 6 janvier à Alep et ne s'arrête que devant les portes de Hassaké dans le nord-est de la Syrie. La volte-face des tribus et des combattants arabes au sein des FDS est largement commentée parmi la population de la région autonome, tout comme la position de Washington, perçue comme une trahison. En effet, Tom Barrack, l'ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie et le Liban, déclare le 20 janvier sur X :

L'objectif initial des FDS en tant que principale force anti-État islamique sur le terrain a largement disparu, Damas étant désormais disposé et en mesure d'assumer les responsabilités en matière de sécurité, y compris le contrôle des centres de détention et des camps de l'organisation de l'État islamique.

Hikmet Habeeb, lui-même arabe et ancien président de l'assemblée cantonale de la région autonome du nord-est, nous accueille dans son bureau. Il tente une explication :

Les tribus arabes suivent le plus fort. Ils étaient avec nous quand nous les avons protégés contre l'organisation de l'État islamique (OEI). Mais maintenant que le gouvernement de Damas arrive dans la région, ils retournent leur veste. Bien avant l'offensive de Damas, un important chef de tribu arabe nous avait fait savoir déjà que si l'armée syrienne arrivait avec des membres de [sa] tribu, [ils n'allaient] pas [se] battre contre eux.

Avec la défection des arabes au sein des FDS, les effectifs avaient rapidement diminué de 100 000 à 50 000. Impossible, dans ces conditions, de tenir le front à l'est de l'Euphrate. Les FDS décident alors de ne pas se battre pour Raqqa et Deir ez-Zor, évitant ainsi un bain de sang, et de se concentrer sur les villes à majorité kurde. Hikmet Habeeb reconnaît : « Nous sommes confrontés à des défections de tous les côtés. De plus, des médias panarabes comme Al-Jazira et Al-Arabiya ne ratent pas une seule occasion de noircir les Kurdes et les FDS avec une propagande mensongère. » Kamal Chomani, rédacteur en chef du journal en ligne The Amargi explique que les problèmes de gouvernance et les abus des FDS étaient connus bien avant : « Les Kurdes eux-mêmes en sont les critiques les plus virulents. Mais la vague actuelle de dénigrement des Kurdes est dictée par l'évolution des alliances. »

La nécessité d'un nouvel accord

Un cessez-le-feu de trois jours est déclaré le lendemain de notre arrivée au « Rojava », le 18 janvier 2026. La menace est momentanément suspendue. Mais les pourparlers n'avancent toujours pas. Damas veut tirer avantage de sa victoire militaire sur le terrain et impose un texte en six points à la délégation kurde à Damas. Dans les faits, c'est une pure et simple demande de capitulation : adhésion individuelle – et non en tant que brigades – des FDS à l'armée syrienne, après vérification sécuritaire, et deux heures optionnelles d'apprentissage de la langue kurde dans les villes où les Kurdes sont majoritaires. Mazloum Abdi, le commandant général des FDS, et son équipe quittent la table des négociations.

Beaucoup de commentateurs décrivent l'attitude kurde comme « maximaliste », un « refus du compromis » en raison de la domination la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Mais les Kurdes que nous rencontrons, des officiels, des commerçants, des travailleurs ou des journalistes, sont unanimes : ils refusent toutes et tous une reddition ou une capitulation. « Nous ne nous sommes pas battus avec autant de détermination et avec autant de morts pour aussi peu de résultats », nous explique Ahin, une jeune étudiante à l'université à Qamishli.

Face au risque de la perte de tout le « Rojava » et d'un bain de sang, la direction kurde tente de se frayer un chemin tout en traçant les lignes rouges : elle accepte la gestion des frontières, des aéroports et des ressources énergétiques par Damas, mais exige de conserver l'autodéfense des villes à majorité kurde, une gestion politique décentralisée du territoire et la préservation des droits culturels kurdes — notamment leur langue.

De son côté, Abdullah Öcalan, le chef du PKK, menace de rompre le processus de paix engagé avec la Turquie si le « Rojava » continue à être attaqué. La diaspora kurde se mobilise. Cette pression populaire, combinée aux efforts diplomatiques de Massoud Barzani et Bafel Talabani, les deux dirigeants kurdes irakiens, finit par convaincre Ankara, Damas et Washington de la nécessité d'un nouvel accord.

Car sans accord, les cercueils n'auraient pas cessé d'arriver, comme en ce jour au cimetière de Qamishli, où l'on enterre dix jeunes tués dans les confrontations récentes à Raqqa. Rohilat Afrin, la commandante des YPJ, les Unités de protection des femmes, ne décolère pas. Devant la foule et sous une pluie battante, elle crie : « Nous nous sommes durement battues pour nos droits, nous allons les garder. »

Dans la région autonome, les femmes jouent un rôle primordial dans toutes les sphères de la société. Dans les négociations en cours, rien ne filtre sur le rôle des combattantes. Sur la ligne de front, l'une d'entre elles assure que « les femmes ne vont pas retourner dans leur cuisine si jamais le régime de Damas reprend le contrôle de cette région. »

Des milliers de nouveaux déplacés

Le 22 janvier, nous nous mettons en route pour la ligne de front à Hassaké, ville mixte arabo-kurde, à deux heures de route de Qamishli. Les troupes de Damas se trouvent à deux kilomètres du centre-ville. Si Hassaké tombe, la région à majorité kurde se trouvera tellement réduite qu'elle deviendra économiquement invivable.

Quand nous rentrons le lendemain à Qamishli, les drapeaux des FDS symbolisant une Syrie fédérale ont disparu. Restent ceux des YPG et YPJ, ainsi que le drapeau du Kurdistan — rouge, blanc et vert avec le soleil au milieu — aussi utilisé par le Gouvernement régional du Kurdistan irakien. Les principaux concernés se sentent abandonnés de tous. Finis les principes de la coexistence entre les peuples. Il ne leur reste que la solidarité inter-kurde. Bilal, journaliste kurde, nous confie :

Le PKK a perdu des plumes. Son projet de coexistence entre les peuples ne fonctionne visiblement pas. Les gens ici regardent désormais vers les Kurdes d'Irak. Mais soyons honnêtes : sans les guérilleros du PKK, descendus de la montagne de Qandil en 2014, Kobané ne serait pas libérée et le génocide contre les yézidis à Chengal n'aurait pas été arrêté. C'est le PKK qui avait ouvert un corridor et sauvé des dizaines de milliers de vies.

Le 24 janvier, nous visitons une école à Qamishli occupée par des familles qui ont emporté avec elles les biens qui leur restaient. L'offensive récente de Damas a créé 150 000 nouveaux déplacés internes, selon un comptage de l'Administration autonome. Pour certains, c'est le quatrième ou cinquième déplacement. Walid Ali, un quinquagénaire originaire d'Afrin, raconte son calvaire :

Nous sommes partis d'abord d'Afrin à Tel Rifaat, où nous sommes restés sept ans. En janvier 2026, des milices syriennes pro-turques nous ont de nouveau attaqués et nous avons dû fuir vers Tabqa. Ensuite, l'armée syrienne est arrivée et nous sommes partis pour Raqqa. Une fois Raqqa tombée, nous nous sommes déplacés vers Hassaké. Et nous voici maintenant à Qamishli.

Evin, une jeune fille de 17 ans, fond en larmes : « Nous avons dû partir à quatre reprises. Nous n'avons jamais eu l'opportunité d'aller à l'école. J'en ai marre d'être déplacée. » Ces déplacés viennent s'ajouter au demi-million de déplacés internes causés par l'agression turque de 2018 et 2019. Ils auraient dû pouvoir rentrer chez eux à la suite de l'accord du 10 mars 2025, mais celui-ci est resté lettre morte. Cependant, plusieurs personnes, plutôt âgées, sont rentrées à Afrin. Les déplacés espèrent un nouvel accord pour pouvoir rentrer.

L'espoir malgré tout

Le 30 janvier 2026, la nouvelle tombe enfin : un accord est conclu entre Damas et les Kurdes. Mais ce n'est pas la fête. Les visages restent sombres. Les termes de l'accord ne suscitent guère d'enthousiasme. Simplement le soulagement que Damas ait fini par accepter les lignes rouges tracées par les Kurdes. Les négociateurs kurdes, Mazloum Abdi et Ilham Ahmed, considèrent avoir évité un bain de sang. Les institutions de l'Administration autonome seront intégrées en tant que telles dans le nouvel État syrien. Les déplacés pourront rentrer chez eux. La Turquie doit se retirer des zones occupées.

Hozane Ehmed, Kurde syrienne originaire de Hassaké, regarde la nouvelle situation d'un œil plutôt positif :

Les FDS gardent trois brigades à Hassaké et une brigade à Kobané. Cela ne s'appelle pas une autonomie militaire, mais ce n'est pas non plus une intégration individuelle comme l'avait exigé Damas. Les régions de Hassaké, Amoude, Derik et Qamishli devraient s'autogérer avec une présence policière conjointe ou très discrète de la part de Damas. Le seul problème qui demeure concerne Kobané et Afrin, qui seront liées à la province d'Alep, et pas aux provinces à majorité kurde dans l'est de la Syrie, donc sans continuité territoriale. Kobané est d'ailleurs toujours assiégée. Nous avons perdu du territoire, mais nous avons gagné la reconnaissance de nos droits en tant que peuple kurde, chose que l'on n'avait pas auparavant.

Nous quittons la Syrie par là où nous sommes entrés. Entre-temps, les autorités kurdes ont déclaré que le poste-frontière de Semalka restera sous contrôle des FDS avec, seulement, la présence de quelques fonctionnaires de Damas. Une victoire de plus pour la solidarité inter-kurde.

Chroniques du « Gazacide »

L'image présente le titre

Depuis février 2024, Rami Abou Jamous, journaliste palestinien, décrit les ravages de la guerre génocidaire contre la population gazaouie sur Orient XXI. Pour ce travail exceptionnel, il a obtenu, en octobre 2024, le prix Bayeux des correspondants de guerre dans la catégorie presse écrite, ainsi que le prix Ouest-France.
Depuis le 29 novembre 2024, ses articles sont aussi rassemblés dans un livre publié aux éditions Libertalia, dans la collection Orient XXI. Une réimpression, augmentée de plusieurs articles, est disponible depuis février 2025.
Nous vous proposons de lire des extraits de la préface et de la présentation écrites par Leïla Shahid (1949-2026) et Pierre Prier.

Orient XXI cherchait pour porter la voix de Gaza un professionnel indépendant qui puisse travailler dans des circonstances aussi dramatiques, et qui rende compte par l'écriture. Rami est tout cela. Il raconte avec rigueur les guerres internes entre le Hamas et les clans mafieux, analyse les projets israéliens, trouve en permanence des sujets qui rendent compte du lent étouffement de toute une société, dans la terreur des bombardements. Cela va des ravages causés par la pénurie de cigarettes à la destruction systématique du cadastre, aux descriptions cliniques de la faim qui tord le ventre des enfants, aux drones armés qui rôdent comme des oiseaux de proie. Rami décrypte la stratégie israélienne pour rendre invivable la bande de Gaza, de l'arme de la famine à l'interdiction de tout produit d'hygiène, moyens d'un nettoyage ethnique à l'issue duquel les 2,3 millions d'habitants seront chassés d'une façon ou d'une autre.

L
© Bashar TALEB / AFP

Ce génocide, mot prononcé sans hésitation, Rami l'illustre en outre en racontant sa propre histoire et celle de sa famille, son épouse Sabah, leur fils Walid, âgé de 3 ans, et les trois fils de Sabah, Moaz, Sajid et Anas, nés d'un premier mariage. Après le 7 Octobre, ils entament un itinéraire sans but qui les conduit dans des « cages », selon sa propre expression, de plus en plus exiguës : expulsés sous les balles de leur appartement de la ville de Gaza en même temps que des dizaines de milliers de Gazaouis, ils trouvent refuge dans une seule pièce à Rafah, la ville frontière avec l'Égypte, au sud, qu'ils doivent quitter en catastrophe sous la menace des chars israéliens pour planter une tente à Deir El-Balah, dans le centre de la bande, sur le terrain appartenant à un ami. Leur espace se rétrécit encore avec l'arrivée de nouveaux déplacés.

Une littérature de l'anéantissement

Rami Abou Jamous décrit sans détour la « non-vie » qui est devenue la sienne, où le mot « humiliation » revient comme un leitmotiv. L'humiliation de ne pouvoir acheter du poulet à un enfant qui a faim, l'humiliation de vivre sous une tente avec les mouches et les serpents, l'humiliation de vivre de plus en plus en haillons, avec un seul pantalon qui se déchire. Il est à la fois l'observateur et le sujet. Il fait partie de la catastrophe, et il a décidé qu'il ne pouvait plus la décrire de l'extérieur, comme si elle ne lui arrivait pas à lui aussi. Avec l'obsession de garder malgré tout la dignité, vertu enseignée par son père. Même si pour cela Rami a dû, comme il le dit, « sacrifier sa vie privée ». Le prix à payer est élevé quand on appartient à une société conservatrice qui place très haut la pudeur et le respect de l'intimité familiale. Rami Abou Jamous a choisi de faire entrer ses lecteurs français dans cette intimité, des conversations avec sa femme aux détails les plus crus de leur vie de déplacés.

L
Journal de bord de Gaza 44. «  On est en train de vivre, mais on est déjà mort  » (6 août 2024)
© Eyad BABA / AFP

Quand la famille atteint la dernière étape de son exil à l'intérieur de la bande de Gaza, la tente plantée sur le sable, Rami annonce aux enfants : « Ce n'est pas une tente, c'est notre villa, on va faire un jardin, on a nos propres toilettes, notre propre cuisine, on va faire des barbecues avec du bois, ce sera comme des vacances au bord de la mer. » Les enfants le croient, pour un moment peut-être.

Au-delà du témoignage, la langue de Rami Abou Jamous ajoute un chapitre à l'histoire de la littérature de l'anéantissement, auprès de Primo Levi ou d'Imre Kertész.

Cette guerre, c'est comme vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans une tornade qui tourne et qui tourne…Nous sommes tous dans cette espèce de mixeur. De temps en temps, quelqu'un est éjecté du mixeur parce qu'il est mort. Mais nous, on reste là, dans le mixeur. Il nous mixe dans la misère et dans la peur, dans l'inquiétude, dans le danger, dans les bombardements, les massacres et les boucheries. Et dans le mixeur nous n'arrivons même pas à exprimer notre tristesse, pour saluer les morts comme ils le méritent.

L
Journal de bord de Gaza 48. «  Apparemment, on n'a pas le droit de rêver ici  » (27 août 2024)
© Eyad BABA / AFP

Pour son style, pour son travail, Rami Abou Jamous, journaliste palestinien de 46 ans, a remporté trois récompenses au prix Bayeux des correspondants de guerre le 12 octobre 2024. Deux de ces trophées, le prix de la presse écrite et le prix du quotidien Ouest-France, couronnent son « Journal de bord de Gaza » publié sur Orient XXI plusieurs fois par semaine depuis février 2024. L'équipe du média en ligne a voulu rassembler dans un livre l'essentiel de ces chroniques du désastre. En les distinguant, les jurys du prix Bayeux ont affirmé clairement que l'on pouvait être palestinien et journaliste. Je n'en avais jamais douté.

Rencontre Orient XXI Libertalia au Lieu dit 28 novembre 2024 - YouTube

Préface de Leïla Shahid

Lorsque j'ai découvert, il y a plusieurs mois, les chroniques de Rami dans Orient XXI, j'ai tout de suite pensé que c'était exactement ce qui manquait dans le paysage médiatique français qui couvre la tragédie de Gaza : une chronique qui restitue aux Palestiniens leur identité, leur humanité, leurs souffrances et leurs cauchemars, mais aussi leurs rêves et leur attachement à la vie.

Depuis plus d'un an que dure ce processus génocidaire, que Rami appelle judicieusement « un Gazacide », on a l'impression à la lecture de la plupart des articles ou en observant les débats télévisés qu'il faut choisir son camp, avec les uns, contre les autres. Comme si l'on était incapable de penser ensemble la réalité terrible que vivent les Palestiniens, les Israéliens et aujourd'hui les Libanais.

L'interdiction d'entrer de tout journaliste pour couvrir la guerre à Gaza ajoute à ce sentiment d'abstraction, de fiction, comme si l'on se trouvait face à un film de science-fiction, une dystopie où des immeubles entiers s'écrasent comme des châteaux de cartes. Les gouvernements du monde américain, européen et arabe n'ont toujours pas réussi à imposer un cessez-le-feu ou des sanctions contre Israël. La diplomatie internationale ou le Conseil de sécurité des Nations unies ont perdu toute crédibilité aux yeux des sociétés civiles, qui assistent impuissantes à l'anéantissement d'une société entière, où tout est détruit : maisons, hôpitaux, écoles, infrastructures d'eau et d'électricité. Et le nombre de victimes – plus de 43 000 morts à l'heure où j'écris ces lignes – qui augmente chaque jour dans l'indifférence fait presque partie de la routine.

Rami a pris l'initiative de montrer qui sont ces victimes palestiniennes qu'on appelle trop souvent des « terroristes », comme si les 2,3 millions d'habitants de Gaza, femmes et enfants inclus, étaient tous affiliés au Hamas et comme s'ils étaient responsables des choix faits par ce mouvement.

« Le droit de toutes les victimes de tous bords d'être des victimes »

Pour moi, Rami a inventé une nouvelle forme de journalisme de guerre qui restitue l'humanité, l'universalité de la souffrance dans les situations de guerre et d'occupation. Son récit est personnel, sensible, teinté d'empathie pour toutes les victimes, mais jamais idéologique. Il est avant tout humain, proche de la réalité quotidienne pour mieux la transmettre au lecteur. Il ne comporte ni haine ni appel à la vengeance, mais le souci de montrer qui sont les Palestiniens si longtemps occultés ; comme si les reconnaître en tant qu'habitants de la Palestine historique depuis des siècles était une manière de nier la réalité horrible de la Shoah. C'est une accusation terrible, injustifiable et mensongère, surtout après la reconnaissance en 1988 par l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) de l'État d'Israël dans les frontières de 1967.

Rony Brauman, fondateur et président d'honneur de Médecins sans frontières, organisation dont les membres font un travail remarquable en Palestine, payant souvent de leurs vies leur engagement, a très justement déclaré :

Les articles et photos que Rami Abou Jamous envoie sont indispensables non seulement pour la population française, mais aussi pour le peuple israélien auquel il n'est pas donné de voir les images de l'écrasement de la bande de Gaza et l'étendue de sa destruction.

Ces propos réintroduisent le droit de toutes les victimes de tous bords d'être des victimes, sans exclusivité, ni en Palestine ni en Israël, ni en Ukraine ni en Russie, encore moins au Soudan dont la guerre civile est très partiellement couverte par la presse ; comme si dans le Sud global, Afrique subsaharienne incluse, on tuait par nature ou par culture ; comme si nous n'étions pas, en Europe, concernés par tout cela, parce que nous serions « civilisés » comme l'a déclaré Nétanyahou.

Rami a mérité ces prix décernés par le jury de Bayeux et de Ouest-France. Il avait déjà le « prix » de ses milliers de lecteurs français, lui qui a longtemps travaillé comme « fixeur » pour les journalistes occidentaux qui débarquaient à Gaza sans rien connaître de son passé ou de son présent. Très vite, il décide avec son ami et partenaire Bilal Jadallah de fonder Gaza Press, un bureau assurant des contacts locaux pour les journalistes étrangers. Bilal Jadallah a été tué le 19 novembre 2023, comme plus de 130 journalistes palestiniens recensés par Reporters sans frontières depuis le 7 octobre 2023.

Car les autorités militaires israéliennes ciblent les médias et les journalistes, souvent abattus par des drones et que l'intelligence artificielle désigne comme cibles. La non-dénonciation de ces crimes de guerre et de ces crimes contre l'humanité de la part des gouvernements du monde, qui se sont totalement pliés à l'interdiction totale de l'entrée de tout journaliste étranger à Gaza, est scandaleuse. Elle constitue un précédent très grave pour le droit de la presse et pour le droit à l'information, inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l'homme ainsi que dans le droit international.

Le prix Bayeux pour les correspondants de guerre sauve l'honneur en reconnaissant le travail courageux et exemplaire de ces journalistes palestiniens qui continuent à informer, analyser et montrer aux sociétés civiles et aux peuples du monde qu'ils n'ont pas cessé, depuis plus d'un an, et souvent depuis cinquante-sept ans, de dénoncer les violations du droit dans les territoires palestiniens occupés.

C'est de là que viendra un jour la construction de la paix bâtie sur le droit et la coexistence.

Merci Abou Walid.

L
Deir El-Balah, 13 octobre 2023. Rami Abou Jamous et son fils aîné Walid. Ramzi, son petit frère, est né le 14 février 2025.

À Gaza, c'est l'avenir des Palestiniens qui s'invente

L'image montre un groupe de personnes, y compris des enfants, qui tiennent des drapeaux palestiniens et des pancartes. Ils se tiennent derrière une barrière semblable à du barbelé. Les expressions des personnes peuvent communiquer des émotions telles que la détermination ou l'espoir. L'environnement semble être en plein air, sans autre détail contextuel visible.

C'est une conversation à cœur ouvert qu'Orient XXI a eue avec Leïla Shahid, ex-ambassadrice de la Palestine à Paris et à Bruxelles auprès de l'Union européenne. Elle y aborde sans langue de bois et sans tabous l'intifada pacifique de Gaza, le processus d'Oslo, la colonisation de la « Jérusalem métropolitaine », l'affaiblissement de l'establishment palestinien et le péril que représente l'infléchissement des positions arabes. Elle replace le conflit avec Israël dans le temps long et rappelle avec force que la question des réfugiés demeure centrale.

Actualisation. Leïla Shahid est décédée le 18 février 2026. Pour saluer sa mémoire, nous republions cet entretien mené par Nada Yafi en 2018.

Nada Yafi. — Vous avez choisi d'entamer cet entretien à un moment particulier, celui de la journée mondiale des réfugiés, le 21 juin. Cette question est- elle essentielle pour vous aujourd'hui ? Est- elle la raison de l'explosion à Gaza à propos de laquelle vous vous êtes beaucoup exprimée dans les médias ?

Leïla Shahid. — Cette question est au cœur de la question de Palestine. Je ne peux pas parler de « conflit israélo-palestinien » : un conflit se déroule entre deux protagonistes. Or, nous ne sommes pas un simple « protagoniste », nous sommes un peuple face à une puissance occupante colonialiste depuis 70 ans. La « question de Palestine » pour reprendre les termes mêmes de l'ONU, n'a pas commencé en 1967, contrairement à ce que l'on voudrait nous faire croire. Elle a commencé en 1948 le jour où le projet d'un État national juif en Palestine est venu remplacer l'État que les Britanniques étaient censés préparer à l'indépendance, comme la France avait préparé le Liban ou la Syrie à l'indépendance par le biais de mandats. Le Royaume-Uni n'avait pas encore de mandat sur la Palestine en 1917 lorsqu'il a produit la déclaration Balfour, une lettre adressée à Lord Weizmann qui préconisait « l'établissement en Palestine d'un foyer national pour les juifs » avec un bémol scandaleux : « étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine ».

Comment aurait-il pu en être autrement ? À ce moment-là, moins de 10 % de la population de la Palestine était juive. On leur donnait la prééminence sur les 90 % de la population non juive. Comme le dit Monique Chemillier-Gendreau qui est la plus grande juriste française sur cette question, c'est une décision totalement illégitime, car la souveraineté d'un pays appartient toujours au peuple. La souveraineté de la France est au peuple français, les Russes ne peuvent pas dire : demain nous allons décider que la France sera annexée à la Belgique. Le Liban a une souveraineté ; même si demain la Syrie occupait le Liban, personne ne reconnaîtrait cet état de fait, puisque c'est au peuple libanais que revient la souveraineté et non à un régime ou à un gouvernement. Et pourtant, dans le cas de la Palestine, personne n'a consulté le peuple palestinien pour ce « foyer national juif » qui est devenu l'État d'Israël en 1948.

On ne va pas revenir sur la série d'événements qui ont ponctué l'histoire de la Palestine entre 1917 et 1947 ce serait trop long, mais il est essentiel de remettre les choses dans leur contexte historique. La question de Palestine commence avec la dépossession de la terre par le mouvement sioniste (on ne peut pas dire israélien parce qu'Israël n'existait pas encore) et ce, par un nettoyage ethnique planifié, voulu dans l'optique d'une transformation d'un pays à majorité arabe habité par des chrétiens, des musulmans et des juifs non sionistes en un État national juif. Le mouvement sioniste, très bien organisé, est issu de l'Europe de l'époque. Qui sont ses dirigeants ? Theodor Hertzl, David Ben Gourion, Chaim Weizmann, Menahem Begin, Shimon Peres… Ils sont tous Européens. Ils viennent de Pologne, de Lithuanie, d'Allemagne, d'Autriche, de France et ils sont donc comme des poissons dans l'eau dans les cercles européens. Ils sont capables de mobiliser tous ces pays à leurs côtés, au moment où les Britanniques et les Français victorieux remplacent l'empire ottoman. Tout cela avant même qu'on ne découvre l'horreur du génocide. Nous sommes dans les années 1920 du XXe siècle et les Palestiniens — dont beaucoup de membres de ma propre famille du côté de ma mère — étaient encore crédules : ils ne pouvaient imaginer que leur pays serait ainsi octroyé par les Britanniques à une infime minorité.

Au tout début, la direction nationaliste palestinienne pense pouvoir leur expliquer la situation, en souligner l'iniquité par des moyens non violents, lors de conférences tenues à Londres, Paris ou Jérusalem. Après tout, juifs, chrétiens et musulmans avaient toujours vécu ensemble sous l'empire ottoman. Ils n'ont donc pas recours à une révolte. La révolte armée en Palestine commence en 1936 et la résistance non violente aussi, avec une grève générale historique qui dure pas moins de six mois. Les paysans en sont le moteur. Ils sont beaucoup plus lucides que la classe des notables, de la bourgeoisie palestinienne qui est proche des Britanniques, voire liée à eux par certains intérêts, et prête à les ménager. Pourquoi les paysans ? Parce que le mouvement sioniste avait décidé de chasser les Palestiniens des terres dont il prenait possession. Les juifs cherchaient un lieu de substitution aux pays où ils avaient souffert de pogroms, comme en Russie tsariste ou en Europe de l'Est, et ce longtemps avant l'extermination des juifs en Allemagne, qui fut le summum de la barbarie.

Le mouvement sioniste est né au même moment que tous les mouvements nationalistes européens, au XIXe siècle. La majorité des juifs choisissaient alors les États-Unis jusqu'à ce que ceux-ci imposent des quotas sévères dans les années 1920. Certains ont alors émigré également en Palestine, bien qu'au départ le mouvement sioniste ait envisagé d'autres possibilités pour l'État projeté, comme l'Argentine ou l'Ouganda. Si la Palestine est finalement choisie, c'est que les Britanniques y voyaient leur intérêt, et pas seulement pour ses rapports avec l'Ancien Testament. Des propriétaires juifs tels que Lord Rotshild (citoyen français) ont acheté des terres en Palestine, et la première chose qu'ils ont faite a été de mettre à la porte les paysans palestiniens, afin d'accorder l'exclusivité du travail aux juifs. Les paysans n'étaient pas propriétaires des terres qu'ils cultivaient sous l'empire ottoman, ils étaient simples métayers pour le compte de propriétaires absents palestiniens, libanais ou syriens. Ils étaient tout à fait disposés à travailler pour les nouveaux propriétaires. Mais ceux-là avaient l'intention de créer une véritable classe de paysans et de prolétaires juifs pour l'État projeté.

Chasser les paysans

Dans les pays où ils vivaient, les juifs n'étaient pas constitués en classes sociales, mais en « communautés ». C'est là où Ben Gourion a été visionnaire : il fallait créer une nation, littéralement à partir de rien. Si Shlomo Sand dit qu'il n'y a pas de « peuple » juif1, il veut dire, à juste titre, que les habitants juifs du Yémen, de France, d'Argentine ou d'Allemagne sont ethniquement et culturellement différents, et appartiennent à des peuples différents.

L'idée de chasser les paysans était machiavélique ; elle a entamé le processus de dépossession des Palestiniens bien avant 1948. Ainsi, dès 1920 dans ce qui était la grande Syrie sous domination ottomane où les frontières n'existaient pas, les paysans expulsés n'avaient pas l'impression de changer de pays. C'est cela, la Nakba : l'insidieuse et entière dépossession des Palestiniens. On a découvert, grâce aux travaux du grand historien Walid Khalidi, le Plan Dalet (1947) pour vider la Palestine de ses habitants2 et grâce à Benny Moris, nouvel historien (« repenti »), que Ben Gourion avait donné des instructions écrites pour faire partir le plus grand nombre possible de Palestiniens, afin que ce pays à majorité arabe devienne un pays à majorité juive.

Il ne s'agit pas d'un génocide — dire cela c'est faire du tort à la cause palestinienne —, mais c'était sans aucun doute le premier nettoyage ethnique du XXe siècle.

L'expulsion a commencé dès les années 1920

N. Y. — ... Et la vraie signification de la Nakba. Quand l'expulsion des villages palestiniens a-t-elle commencé ?

L. S.— Elle a commencé avec les Britanniques. Puis les juifs ont décidé très tôt qu'ils allaient accepter le plan de partage de 1947, qui leur donnait beaucoup plus que ce qu'ils possédaient alors, à savoir 56 % du territoire alors qu'il représentaient moins d'un tiers de la population (32 %) et qu'ils ne détenaient que 7 % des terres. C'est pour cela que les Palestiniens ont refusé le plan de partage. Mon grand-père maternel Jamal Husseini les représentait à ce moment-là. Son discours aux Nations unies en novembre 1947 est enregistré dans le film de Simone Bitton, Palestine : histoire d'une terre. «  Nous n'acceptons pas le plan de partage, avait-il dit, mais nous invitons les juifs à venir vivre avec nous, nous sommes prêts à procéder à des élections, chaque citoyen ayant le même droit de vote et nous bâtirons un pays démocratique pour juifs, chrétiens et musulmans. » Mais eux ne voulaient pas de ce pays « laïc » en quelque sorte, puisqu'ils voulaient un État juif. Le plan de partage a donc été accepté uniquement par les juifs, avec l'idée d'une base de départ pour élargir ensuite le territoire.

Le lendemain même du plan de partage du 29 novembre 1947, les milices de la Haganah précurseurs de l'armée israélienne annoncent qu'elles vont attaquer tous les villages des territoires alloués à la Palestine. Et là elles dynamitent des villages entiers, 480 villages palestiniens incendiés, des populations massacrées. Parce qu'il fallait à tout prix les faire partir, faire basculer la démographie de ce pays d'une majorité arabe à une majorité juive. Ma mère m'a raconté comment les mégaphones sillonnaient les villes et villages après Deir Yassin3 pour faire entendre cette menace : « Si vous ne voulez pas connaître le sort des habitants de Deir Yassin, prenez vos balluchons et partez ». Ils sont partis. J'insiste là-dessus : le mouvement sioniste est obsédé par la démographie. Et aujourd'hui, en 2018, le traumatisme de ce qui s'est passé il y a 70 ans en 1948 en Palestine — la Nakba — est toujours vivace. C'est d'abord l'exode de 750 000 Palestiniens, auxquels se sont ajoutés les 300 000 déplacés de la guerre de 1967. Aujourd'hui, la majorité écrasante de la population de Palestine est en exil, expulsée en 1948 ou en 1967. Vous voyez donc à quel point la question des réfugiés est au cœur de la question de Palestine.

L'obsession démographique d'Israël

Si en Israël la démographie est une obsession, c'est parce que le mouvement sioniste est hanté par une peur perpétuelle, due au génocide et avant cela aux pogroms des pays européens, et pense que le nombre est la réponse la plus adéquate. Le nombre dans un État exclusif. Le nationalisme des Israéliens est extrême. Mais cette peur est suicidaire, même s'ils croient se protéger par les armes et les bombardements. De notre côté, nous n'avons aucune difficulté à accepter de vivre dans un pays multi-ethnique, multiculturel, parce que nous n'avons pas peur. D'ailleurs les juifs étaient très bien traités dans les pays arabes, même en tant que minorité, puisqu'ils étaient ministres, chefs d'entreprise, occupaient des poste élevés tels que celui de conseiller du roi du Maroc, formaient l'élite de l'Irak ou du Liban au moment même où en Europe ils connaissaient l'horreur des chambres à gaz.

N. Y. — Vous voulez dire que l'antisémitisme n'est pas un phénomène arabe ou musulman ?

L. S. — Bien sûr, parce que les juifs sont perçus comme faisant partie des « gens du Livre » (les religions monothéistes). On détestera un athée, mais pas un juif pratiquant, alors que dans les pays européens ce sentiment prend racine dans la première vision du christianisme et le « déicide ». En islam Moïse est un prophète, de même que Jésus.

Après la création de l'État d'Israël, il y a eu un rejet des juifs du monde arabe parce qu'il y avait un problème de double allégeance.

N. Y. — Revenons à cette question des réfugiés qui rejaillit avec force à la surface. Quels sont les chiffres actuels ?

L. S. — Il faut réaliser que sur les 12 millions de Palestiniens dans le monde entier, 7 millions sont des réfugiés, en Palestine, en Jordanie, en Syrie au Liban. La majorité écrasante d'entre eux est apatride, sans papiers, avec uniquement une carte de l'Office des Nations unies pour les réfugiés de Palestine au Proche-Orient (United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East, UNRWA) comme identification. Il y a aussi des réfugiés naturalisés dans les pays arabes en Europe, aux États-Unis, en Australie et au Canada qui tout en ayant la nationalité des pays de résidence restent des réfugiés palestiniens.

Les Israéliens ont très peur que les Palestiniens réclament le droit au retour, conformément à la résolution 194 de l'Assemblée générale de l'ONU de décembre 1948, alors que ce droit est reconnu partout par la communauté internationale.

Le fond du problème, on ne le répétera jamais assez, même si on n'en a plus parlé pendant un certain temps, c'est 1948. Tout découle de là. C'est par magnanimité, par souci de compromis en vue de la paix que nous avons accepté de réduire notre État à la Cisjordanie, à Jérusalem-Est et à Gaza parce que ces territoires abritent le plus grand nombre de Palestiniens. Cela ne veut pas dire que le reste du territoire n'en faisait pas partie. Alors que les Israéliens, eux, sont venus de Russie, d'Espagne, d'Allemagne, de France, du Yémen, du Maroc.

Aujourd'hui, 70 ans après, il y a bien un peuple israélien. Et Yasser Arafat a été une figure historique qui a eu le sens des responsabilités et la force de dire en 1988 à Alger : nous sommes pour une solution de coexistence, nous acceptons un État sur une partie de notre patrie, à savoir la Cisjordanie, la bande de Gaza et Jérusalem, et nous n'allons pas chasser les juifs de leurs habitations, même si le plan de partage nous donnait la Galilée et le « triangle » (espace entre Jénine, Tulkarem et Naplouse). Or, cet État ne fait plus que 22 % de la Palestine (contre 44 % selon le plan de partage). Pourtant, même ces 22 %, Benyamin Nétanyahou et le mouvement sioniste actuel ne sont pas disposés à les accepter. C'est pour cela qu'ils sont en train de grignoter les territoires avec leurs colonies.

La journée mondiale des réfugiés ne concerne pas uniquement les Palestiniens, bien sûr, mais il n'y a pas au monde un seul cas aussi emblématique que le nôtre, où la majeure partie d'une population qui se vit comme une nation se retrouve dans des camps de réfugiés. Il y a eu des réfugiés dans toutes les guerres, il y en a eu au Vietnam, en Afrique du Sud, en Bosnie, au Kosovo, en Algérie au Cambodge, mais ils sont tous revenus chez eux. Pas les Palestiniens.

Oslo est mort avec l'assassinat de Rabin

N. Y. — Pourquoi cela cause-t-il une telle panique chez les Israéliens quand on parle de droit au retour ? Pourquoi conçoivent-ils leur État comme étant exclusivement juif ?

L. S. — Parce qu'ils craignent un potentiel changement de démographie. Et de retrouver leur statut de minorité comme en 1947. Mais pour les Palestiniens cette reconnaissance est essentielle. Aucun dirigeant palestinien ne peut renoncer à ce droit. Bien évidemment l'application elle-même de ce droit est une autre affaire. Lorsque nous avions négocié les accords d'Oslo, nous avons trouvé un interlocuteur comme Yitzhak Rabin, assez responsable pour négocier vraiment, bien plus que Shimon Peres. Ce dernier, bien que « chouchou » des Européens, était un opportuniste qui a suivi Ariel Sharon aveuglément pour rester ministre. Alors que Rabin, qui avait pourtant ordonné que l'on brise les os des manifestants palestiniens lors de l'intifada, était sérieux lorsqu'il négociait. Il assumait son rôle de patriote israélien qui cherchait réellement la paix.

N. Y. — Vous pensez que c'est pour cela qu'il a été assassiné ?

L. S. — Je le pense. Et Oslo est mort après lui. Donc, le sujet qui rend fou les Israéliens c'est bien celui des réfugiés. Lorsqu'ils sont entrés aux Nations unies en 1948, ils ont été obligés de reconnaître toutes les résolutions concernant la Palestine et Israël votées avant leur admission. La première c'est la résolution 181, celle du plan de partage, puis la résolution 194, celle du droit au retour. Ils l'ont reconnue, mais ne l'ont jamais appliquée. De notre côté nous disons : bien sûr que nous n'allons pas ramener 6 à 7 millions de réfugiés, mais nous exigeons la reconnaissance de leur droit au retour.

N. Y. — Beaucoup ne veulent pourtant pas revenir.

L. S. — Effectivement. C'est bien pour cela qu'à Taba4, en 2001, Palestiniens et Israéliens ont offert trois choix à chaque réfugié palestinien : exercer son droit au retour en Israël même, après accord d'Israël, exercer son droit de retour dans l'État de Palestine, ou choisir de rester là où il réside après approbation du pays d'accueil et tout en conservant sa nationalité palestinienne. Les deux négociateurs en chef étaient Yossi Beilin, alors ministre israélien de la justice et Nabil Chaath, principal négociateur palestinien, et c'est peut- être le dossier qui a le plus avancé à ce moment-là. Nabil Shaath a dit à Yossi Beilin : « Nous avons besoin que vous reconnaissiez de jure la résolution 194, mais nous ne demandons pas sa mise en œuvre pour tous les réfugiés ». Et Yossi Beilin a répondu : « Et moi je te demande de dire que vous n'allez pas l'appliquer aux 7 millions. Nous sommes prêts de notre côté à prendre 100 000 parmi les réfugiés du Liban, dont la situation est la plus désastreuse sur le plan politique, social et économique ». C'est ce qu'on a appelé « les paramètres Clinton », auxquels il faudra bien revenir un jour.

C'était symboliquement important puisque ces réfugiés auraient été intégrés en Israël même. À mon avis, la majorité n'aurait pas voulu vivre dans un État réservé aux juifs. Il suffit de voir la situation des Palestiniens restés en Israël, qui est un vrai calvaire.

Gaza, berceau du nationalisme

Voilà pourquoi Gaza est tellement importante. Les journalistes parlent de Gaza sans vraiment savoir ce que c'est : à savoir une étroite bande de terre de 356 km2. C'était la plage où ma mère allait, enfant, jouer avec son père à tendre des filets pour les oiseaux. C'était un endroit magnifique où il y avait à peine quelques milliers d'habitants. Il y avait trois villes : Gaza, Khan Younès au sud et Jabaliya au nord. Voilà tout. Maintenant, il y a deux millions d'habitants qui sont dans leur immense majorité des réfugiés de tous les villages autour de Gaza, détruits en 1948. Les réfugiés partaient à pied pour atteindre la destination la plus proche hors de l'occupation israélienne. Les habitants du nord, en Galilée, sont partis au Liban ; ceux qui étaient en Cisjordanie sont partis à Amman. Et ceux du « triangle » à Gaza. Donc, Gaza est habité à 95 % de réfugiés dont les villages restent sous leurs yeux, qu'ils peuvent voir avec des jumelles, de l'autre côté de la frontière. Ils voient leurs villages transformés en kibboutz ou en moshav, inaccessibles pour eux. Alors qu'ils vivent dans une prison à ciel ouvert. Et on est surpris qu'ils se révoltent ?

Les habitants de la Palestine de l'époque sont encore vivants, puisque la Nakba a eu lieu il y a 70 ans, donc tous les hommes et les femmes de plus de 70 ans se rappellent leur village. Et leur village est là, même s'il a changé de nom. Je le dis souvent : ce n'est pas un conflit, c'est une tragédie grecque. Vous en connaissez, vous, des gens, dans le monde, dont le pays est là, sous leurs yeux, mais ils ne peuvent pas y mettre les pieds ? Qu'une armée empêche d'y arriver ? Que l'occupation et la guerre séparent en deux populations vivant sur la même terre ?

Gaza est par excellence la ville des réfugiés. On l'appelle « la Soweto palestinienne ». La densité de peuplement est la plus élevée du monde. Ils sont les uns sur les autres. Ce sont des dizaines de kilomètres de camps de réfugiés, vivant dans la misère, assiégés par terre, air et mer. L'armée israélienne s'est certes retirée de l'intérieur de Gaza en 2003, mais elle n'a pas quitté les frontières terrestre, aérienne et maritime, comme on l'a vu dans les reportages ; elle interdit même aux pêcheurs d'aller au-delà de quelques kilomètres. Elle domine le ciel avec ses F16 et tous les drones qu'elle fabrique et qu'elle importe. Et ce blocus fait que selon le droit international, Gaza est toujours occupée. Alors ils ont beau jeu de dire : « Oui, mais c'est parce qu'ils ont continué à nous bombarder, alors que nous étions partis ». Non ils ne sont pas partis, ils se sont repliés de l'intérieur en prenant avec eux les 8 000 colons, un nombre relativement faible par rapport au nombre total de 700 000 colons présents en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Par ailleurs la hasbara (propagande) israélienne persiste à prétendre que le Hamas est responsable du chaos à Gaza. Peu de gens savent qu'en 2005, Sharon avait refusé de restituer le territoire occupé de Gaza à l'Autorité palestinienne (AP) et choisi volontairement de la laisser au Hamas, créant ainsi les conditions du chaos après leur départ. C'était un coup très habile de Sharon qui voulait se concentrer sur la Cisjordanie. Il a aussitôt commencé à construire le mur. Exactement au même moment où il se retirait de Gaza. En fait, toute la bataille des Israéliens vise à prendre du territoire sans population, c'est ça l'objectif principal : des terres à coloniser. Ils ne veulent pas d'habitants, on en revient toujours à l'obsession démographique. C'est la raison principale du retrait de Gaza : mieux coloniser la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est.

Un comité pour le « grand retour »

N. Y. — Gaza avec ses deux millions d'habitants était donc un fardeau dont Israël avait intérêt à se débarrasser ?

L. S. — Exactement. Même Rabin disait : « Je voudrais voir Gaza sombrer dans la mer ». Car ils perdaient de jeunes soldats face à la résistance de Gaza, territoire non seulement le plus peuplé, mais le plus résistant, le plus courageux, le plus inventif, et il n'est pas étonnant que tous les mouvements palestiniens en soient issus : le Fatah, le Hamas. Parce que c'est là où la souffrance est la plus profonde. Et cette résistance ne s'est jamais arrêtée. C'est à Gaza en 1956 que Sharon a commencé à « casser du Palestinien », à torturer, à tuer. Gaza a été occupée en 1956, pas en 1948, et jusque là elle était sous administration égyptienne. Gaza a donc encore cette mémoire de la résistance, elle n'a jamais baissé les bras, qu'elle soit islamiste, nationaliste, communiste, peu importe, elle est Résistance. Et ce que vous avez eu là, avec ce mouvement extraordinaire qui a commencé le 30 mars, Journée de la terre et s'est poursuivi le 14 mai, journée de la Nakba c'est la toute dernière génération, entre 15 et 25 ans, et qui dit : « Nous n'accepterons pas d'être humiliés ; nous n'avons pas peur, et nous ne voulons pas avoir recours aux armes. Nous voulons un mouvement de masse non armé, nos mentors sont Gandhi, Nelson Mandela et Martin Luther King. » Ils se sont organisés avec un « comité pour le grand retour ». Ils se sont sentis provoqués par l'arrogance de Donald Trump, qui a décidé tout seul, de manière unilatérale, et en violation du droit international qui reconnaît Jérusalem-Est comme territoire occupé depuis 51 ans, que Jérusalem est la capitale d'Israël, dans laquelle il transfère l'ambassade des États-Unis.

Plus grave encore, il décide d'arrêter le financement de l'UNRWA. Et son ambassadrice pousse même l'indécence jusqu'à dire qu'il faut « démanteler l'UNRWA parce qu'elle participe à l'illusion du droit au retour ». Les États-Unis ont supprimé une aide de 65 millions de dollars destinée à nourrir les réfugiés dans les camps. Et tandis que le ministre suisse des affaires étrangères adoptait la même attitude, le haut-commissaire suisse de l'Agence, Pierre Krähenbül — un homme remarquable par son dévouement et son travail — faisait le tour de l'Europe en avertissant contre l'explosion de « dix Daesh » avec une telle décision. En effet, les habitants des camps ne vivent que de l'aide de l'UNRWA. Les écoles sont des écoles de l'UNRWA, les cliniques sont des cliniques de l'UNRWA et l'aide aux familles les plus pauvres c'est l'UNRWA, depuis 70 ans.

La hasbara accable le Hamas pour délégitimer le mouvement des jeunes. Mais les jeunes répondent à Trump par leur manifestation. Personne dans les médias n'a souligné que c'était l'une des raisons de leur action. Il faut apprendre à décoder. Il y avait deux choses : le 70e anniversaire de la Nakba, la déclaration américaine sur Jérusalem, mais aussi la guerre que Trump et ses amis mènent contre l'UNRWA. Le 24 juin à New York se réunissait une commission de tous les États membres pour voir comment continuer sans l'aide des Américains. Car ils étaient les premiers donateurs des Nations unies.

Pour toutes ces raisons, les jeunes ont décidé de prendre la relève. Ils rejettent le Hamas parce qu'en onze ans de gouvernement, il n'a fait que poursuivre ses ambitions politiques et financières et n'a rien fait pour la population gazaouie. Ils honnissent l'AP parce qu'ils trouvent qu'elle est corrompue et que cela fait onze ans qu'elle n'a plus mis les pieds à Gaza, depuis les élections remportées par le Hamas en 2006. Elle s'est laissé entraîner malheureusement par les Américains et les Européens dans une parodie théâtrale honteuse par laquelle le résultat des élections était rejeté.

N. Y. — Élections qui avaient pourtant été suivies de près par des observateurs de l'Union européenne…

L. S. – Trois cents observateurs ! J'étais ambassadrice à l'Union européenne (UE) à cette époque. Et tous ont témoigné du fait que les élections avaient été totalement transparentes. Un an après, le Hamas faisait un coup d'État et prenait de force le pouvoir. Si on avait laissé le Hamas prendre le pouvoir démocratiquement, on aurait pu juger sa gestion. Alors qu'on l'a transformé en martyr en lui donnant le beau rôle, finalement. Et le Hamas s'est alors laissé aller, ne se sentant aucune obligation de résultat puisqu'il estimait son action entravée par le boycott de l'Autorité, des Américains et des Européens. On peut douter toutefois de leur volonté de servir la population de Gaza. Et leur succès électoral était davantage lié à la volonté des Palestiniens de sanctionner le Fatah plutôt qu'à une réelle adhésion. C'est là mon opinion personnelle, et j'étais contre le boycott des résultats du vote en 2006.

L'inventivité des jeunes

D'une part les jeunes disent à l'AP : « Nous ne voulons pas de vous, car vous nous avez abandonnés ». Mais ils s'adressent aussi au Hamas : « Par vos stupides attaques à la roquette artisanale, des tuyaux que vous bourrez de produits organiques pour l'agriculture, lancés contre des villes comme Sderot, dont les habitants sont de pauvres civils, vous nous avez attiré des représailles dévastatrices. » En effet, trois offensives successives en 2008, 2009 et 2014 ont entièrement détruit Gaza, faisant des milliers de blessés, non pas parmi les militants du Hamas, terrés dans leurs repaires, mais principalement parmi les femmes et les enfants, souvent estropiés à vie. Les bombardements pleuvaient sans discrimination sur des quartiers civils, comme en Syrie aujourd'hui.

Les jeunes voulaient un mouvement de masse, mais non violent, et ils ont tenu bon malgré tout, car la tentation est grande à Gaza, où les armes circulent à bas prix : on peut y acquérir une Kalachnikov pour 20 dollars… Et ils se montrent très inventifs : les pneus brûlés sont destinés à brouiller par la fumée noire la vision des tireurs d'élite israéliens, de même que les grands miroirs de fortune fabriqués avec des surfaces en plastique pour les aveugler. La dernière invention des jeunes ce sont les cerfs-volants, un jeu peu coûteux que les adolescents pratiquent dans un environnement pauvre, mais propice aux courses sur la plage. Ils y ont ajouté des caméras, comme pour faire des drones, des boules d'essence en feu — qui incendient il est vrai des champs de culture. Ils se défendent !

La puissance de la non violence

N. Y. — Les Israéliens les dénoncent comme des armes.

L. S. — Ah oui ? Quelle ironie, eux qui tirent à balles réelles en visant la tête !! Eux qui tuent en un jour 62 personnes, font 7 000 blessés dont la plupart ont des os tellement éclatés qu'ils sont handicapés pour le restant de leurs jours ? Ces produits tombent sur des champs qu'ils incendient, mais ce n'est rien par rapport aux exactions de l'armée israélienne. C'est la dernière version de l'intifada, et je reprends le sens en arabe du mot intifada : se redresser, relever la tête. C'est d'abord un mouvement sur soi. C'est au Liban que le terme a été utilisé pour la première fois, lorsque les réfugiés ont mis à la porte de leurs camps le Deuxième Bureau de l'armée libanaise (renseignements). Et ils m'avaient expliqué le sens du mot : reprendre en main son destin. Ils n'avaient fait aucune victime. Dans les douze camps du Liban, en 1969, ils s'étaient soulevés et Raymond Eddé, alors ministre de l'intérieur, avait eu l'intelligence d'ordonner l'évacuation des camps par les services de sécurité libanais. C'était fait de manière totalement pacifique. L'Organisation de libération de la Palestine (OLP) a repris la direction des 12 camps, jusqu'à aujourd'hui. Puis il y a eu une autre intifada en Palestine en 1987, magnifique, car elle a été non violente. Elle est réapparue en 2002, moins magnifique, parce que plus militarisée, et là elle redevient non violente.

On voit bien à quel point la mémoire des peuples retient les leçons des luttes pour la décolonisation. Ils comprennent la puissance de la non-violence. Même face à cette violence entre toutes qu'est l'occupation militaire. Malheureusement, le monde ne retient que les images à la télévision de kamikazes ou de tueurs de Daesh. Ils ne voient pas la violence des États, le terrorisme d'État qu'exerce Israël sur des populations civiles. Personne n'ose le dénoncer en tant que tel. Moi c'est grâce à ces jeunes que j'ai retrouvé l'envie de parler de nouveau. Ils redonnent du sens à la lutte, ils ravivent l'espoir.

N. Y. — Les médias occidentaux tentent d'attribuer toute la responsabilité des violences au Hamas.

L. S. — Absurde. Toujours la hasbara. Ces manifestations sont tout à fait spontanées, elles sont l'expression d'une volonté populaire, elles sont même, pourrais-je dire, également dirigées contre l'establishment palestinien, qu'il soit du Hamas ou de l'AP. Ce sont surtout des jeunes, entourés de leurs familles. Les Européens s'offusquent de voir des bébés, ils ne veulent pas comprendre l'aspect festif de ce rassemblement où les jeunes ont dressé des tentes, ont organisé un pique-nique, ont prévu de la musique, apporté des jeux. Où voulez-vous qu'ils aillent ? Dans un pays assiégé et sans loisirs ? C'était une commémoration gaie, pleine de joie de vivre. Pourquoi Israël aurait-il seul le droit de commémorer ses 70 ans d'existence, avec une « saison culturelle » au Grand Palais ici même à Paris ? Là, avec les moyens du bord, la résilience du peuple palestinien expulsé de ses villages était célébrée au grand jour. Ces jeunes agitaient des clés devant les caméras en disant : « Regardez bien, nous n'avons pas oublié. » Ils font référence à ce que disait Ben Gourion en 1948 des réfugiés : « Les vieux mourront, et les jeunes oublieront »5.

N. Y. — Pourquoi alors une telle répression sanglante d'une quasi-kermesse populaire ?

L. S. — Une répression criminelle plutôt ! Ce sont les dérives de tous les régimes militaires qui déshumanisent complètement la population occupée et qui — osons utiliser le terme — s'orientent vers un terrorisme d'État, pensant qu'une répression criminelle est de nature à dissuader d'autres jeunes à Jérusalem-Est et en Cisjordanie de toute action similaire. Mais nul n'est dupe. Nulle part on ne tire à balles réelles sur des civils désarmés. Toutes les conventions internationales l'interdisent. C'est pour cela qu'Amnesty International et Human Rights Watch parlent de crime de guerre et demandent des comptes. C'est pour cela aussi que les États-Unis se sont retirés du Conseil des droits de l'homme. Car on commence à y établir le fait qu'il s'agissait de crimes de guerre. Comme ceux qui sont perpétrés en Syrie. Et ils vont être jugés à la Cour pénale internationale (CPI), car finalement l'AP a réclamé un procès. Et pourtant jusqu'à présent, après trois guerres, nous ne nous étions pas plaints. Pourquoi ? Parce que chaque fois qu'Abou Mazen6 voulait porter l'affaire devant la CPI, les Américains — Donald Trump, mais même Barack Obama — lui disaient : « Si vous allez à la CPI on ne pourra plus vous aider dans le processus de paix, vous allez nous embarrasser », ce qui le dissuadait d'y aller. Il a fallu qu'il abandonne tout espoir dans les États-Unis pour se résoudre à y aller. Enfin ! Et Fatou Bensouda, la procureure générale est en train d'étudier le dossier et va envoyer une mission. Bien entendu, Israël ne va pas lui permettre d'entrer. Mais on a assez d'informations pour faire juger le crime même sans cela. Combattre le Hamas par bombardement aérien est beaucoup plus facile pour l'armée israélienne que de combattre des jeunes munis de cerfs-volants.

Le plan américain est une farce

N. Y. – Il y a une délégation composée de Jared Kushner, Jason Greenblatt et David Friedman qui fait une tournée dans les pays arabes pour annoncer le« deal of the century », le plan de paix de Donald Trump. Qu'en pensez-vous ?

L. S. — C'est une farce. C'est la plus grande arnaque du siècle. Les seuls qui n'ont pas été consultés sur ce « deal », ce sont les Palestiniens. Donald Trump a consulté, avec son gendre Kushner et son ami Greenblatt qui sont des défenseurs des colonies, les Saoudiens, les Émiratis, les Bahreïnis, les Égyptiens, les Jordaniens, mais pas les Palestiniens. Par conséquent les Palestiniens ne se sentent absolument pas concernés par ce plan, et à la rigueur cela ne les intéresse même pas, ils n'essaient même pas de savoir ce qu'il contient, tellement c'est offensant. Après 70 ans de Nakba et 25 ans de négociations à la suite d'Oslo, quelqu'un comme Donald Trump ose parler d'un processus de paix sans l'intéressé principal qu'est la Palestine ? Pour moi Kushner, Greenblatt et Friedman sont des Israéliens. Kushner finance directement la grande colonie de Beit El qui est le verrou de Ramallah. Sa famille elle-même habite à Beit El. Mais le plus grave est que c'est la première fois qu'il y a un processus dans lequel les pays arabes sont dans le camp de nos ennemis.

L'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Bahreïn, l'Égypte et maintenant la Jordanie malheureusement, sont dans le camp américano-israélien. Jamais je ne pensais vivre un tel moment. Qu'il y ait eu des tentatives de normalisation ici ou là, dans le passé, avec certains pays comme le Maroc, le Liban... mais pas comme cela : ouvertement, des pays qui prennent position sur un processus où les Palestiniens ne sont pas consultés, c'est de la haute trahison ! J'insiste sur le terme. Et je parle là des pays arabes, pas de l'Europe qui ne peut pas être plus arabe que les Arabes. Monsieur Trump ne veut de toute façon pas de l'Europe. C'est le règne de l'unilatéralisme ; il ne veut pas non plus de l'ONU ni de l'OTAN ni du G7. Et il a trouvé des complices, des « sous-fifres », c'est-à-dire des pays qui sont ses débiteurs d'une façon ou d'une autre. On se demande d'où sort Mohamed Ben Salman, qui va tout de même devenir roi dans un pays qui abrite les lieux saints sunnites du monde entier. Et il va aller accepter un plan de paix qui dit que Jérusalem est uniquement la capitale de l'État d'Israël ? Jérusalem qui est le troisième lieu saint de l'islam sunnite ?

N. Y. — Pourquoi une telle complaisance à votre avis ?

L. S. — Je me le demande vraiment. Est-ce qu'il devrait son ascension aux Américains en échange de futurs services rendus ? Car il n'était pas prévu qu'il devienne le prince héritier. Le prince Mohamed Ben Nayef était très bien vu des Américains, il avait d'excellents rapports avec Barack Obama. Il avait été félicité pour sa précieuse collaboration en termes de renseignements après les attentats du 11 septembre. Et pourtant il a été mis de côté en 24 h et Mohamed Ben Salman a été propulsé prince héritier. Peut-être était-il préparé à jouer le rôle qu'il joue aujourd'hui ? Mais je ne pense pas que le peuple saoudien acceptera ces positions.

N. Y.— On le dit populaire parmi la jeunesse, grâce à ses mesures sociétales et à un certain discours sur la corruption…

L. S. — Je ne crois pas les Saoudiens assez stupides pour croire à cette soudaine vertu ostentatoire anti-corruption, alors que tous les intermédiaires des grands contrats ont sans exception baigné dans cette corruption, touchant des commissions sur tous les contrats avec l'Occident, sur les armes comme sur le reste. Les Saoudiens sont un peuple intelligent et éduqué contrairement à ce que pense l'opinion publique européenne qui méconnaît la situation intérieure en Arabie. Le peuple saoudien connaît pertinemment les atouts du pays, le poids du pétrole malgré la découverte du pétrole américain, l'emplacement de l'Arabie dans la géostratégie mondiale et son statut en tant que gardien des lieux saints musulmans. Il ne va pas être dupe de mesures cosmétiques comme celle de l'autorisation des femmes à conduire, d'autant que Mohamed Ben Salman reprend d'une main ce qu'il donne de l'autre, en emprisonnant des militants des droits humains.

Enfin, il a accordé aux États-Unis sa première visite et y a passé deux semaines, détail incongru pour une visite officielle. Ce qui en dit long… Et pendant ces deux semaines il a demandé à voir le lobby israélien, non pas les représentants progressistes de la communauté juive, J Street7, les amis d'Obama, non, plutôt les amis de Trump, l'American Israel Public Affairs Committee (Aipac). Et il aurait dit : « The Palestinians should either shut up or accept Trump's deal of the century ». On croirait entendre Trump lui-même !

Mais que vaut un État palestinien sans Jérusalem alors même que Trump a déjà décidé du sort de la Ville sainte ? Il est inexistant. En fait, les Israéliens veulent créer une « Jérusalem métropolitaine », c'est pour cela qu'ils ont construit depuis 1967 ans toutes ces colonies tout autour de la ville sainte (cf. carte), avec Maale Adoumim à l'est, tout le bloc Gush Etzion au sud, tout le bloc au nord avec Psagot et Pisgat Zeev et toute la route autour. Et ils vont repousser la frontière. Toujours dans leur obsession démographique, ils vont installer un demi-million de citoyens juifs autour de 300 000 Palestiniens chrétiens et musulmans. Et vous croyez que ceux- là pourront survivre ? Ils vont être asphyxiés dans un ghetto et le demi- million de juifs sera surtout composé de colons ou de religieux. À Jérusalem il y a énormément de religieux. La moitié d'Israël consistera en cette Jérusalem métropolitaine (cf carte).

Trump est partie prenante d'une vraie stratégie à Jérusalem. Et je suis très affectée de voir le monde chrétien s'incliner, car c'est quand même la ville de Jésus, pas seulement celle du prophète Mohammed. C'est une ville sainte pour la chrétienté, c'est là que se trouve le tombeau du Christ. Alors que le Prophète est enterré en Arabie. Est-il acceptable qu'on n'ait pas entendu une seule protestation ? Le christianisme occidental dans son ensemble n'a pas ouvert la bouche. J'ai le plus grand respect pour le pape François, mais a-t-il fait une seule déclaration ? La France dit qu'elle ne reconnaît pas Jérusalem comme la capitale d'Israël. Oui, mais après elle participe à la mise en place du tramway qui est la condition sine qua non de l'extension de la ville actuelle aux colonies.

این تصویر نقشه‌ای از خطوط تراموا در شهر اورشلیم (قدس) را نشان می‌دهد. نقشه به سه بخش تقسیم شده است: اورشلیم شرقی (Jérusalem-Est)، اورشلیم غربی (Jérusalem-Ouest) و مناطق دیگر. خطوط رنگی مختلف (سبز، آبی، قرمز و بنفش) مسیرهای تراموا را مشخص می‌کنند. همچنین، نقشه مرزها و مناطق مختلف از جمله مناطق فلسطینی و مستعمرات اسرائیلی را نشان می‌دهد. نام برخی مناطق و نقاط مهم مانند دانشگاه و مراکز پزشکی نیز روی نقشه درج شده است.
© Association France-Palestine solidarité (AFPS)

Infléchissement de la politique française ?

Ce qui est inadmissible dans ce tramway est qu'il tisse des réseaux de transport entre les colonies du nord, du sud, de l'est et de l'ouest avec le centre de la ville. Et il fait de la métropole une réalité. Et qu'on ne me dise pas qu'on ne peut pas arrêter les entreprises françaises. Il y a dix ans il y a eu un procès contre Alstom et Veolia pour le premier rail et maintenant il s'agit de sociétés à fonds publics, semi-étatiques : Egis-Rail et Systra, filiales du groupe Egis. L'Etat français possède 75 % du capital des deux sociétés. Et après vous me dites qu'ils ne reconnaissent pas Jérusalem ? Quelle importance ont les déclarations verbales si elles sont contredites dans les faits ? Ils sont en train de donner à Nétanyahou et à la droite israélienne les moyens concrets de relier toutes les colonies à la ville et d'en faire une seule et même immense colonie exclusivement juive. Les Israéliens entendent provoquer chez les Palestiniens ce qu'ils appellent le « self-transfer » : à force de harcèlement, privés de travail, d'écoles, d'hôpitaux par le mur de séparation, taxés trois fois plus que les juifs, les habitants palestiniens s'en iront d'eux-mêmes, et cela aura le même résultat que l'expulsion.

این تصویر شامل دو نقشه است که به بررسی مرزهای شهری و مناطق مختلف مربوط به اورشلیم (قدس) می‌پردازد. نقشه اول (Carte 1) نشان‌دهنده‌ی تغییرات مرزهای شهرداری اورشلیم از سال ۱۹۴۷ تا ۲۰۱۸ است. این نقشه مرزهای مختلف را در طول زمان نمایش می‌دهد. نقشه دوم (Carte 2) به طرح زون بندی اورشلیم شرقی اشاره دارد که در سال ۱۹۷۰ برای شهرداری تنظیم شده است. این نقشه مناطق مختلف را با رنگ‌های متفاوت مشخص کرده و مناطقی که تحت اشغال هستند و همچنین مناطق رزرو شده برای شهرک‌سازی را نشان می‌دهد. در کل، این دو نقشه به تحلیل جغرافیایی و سیاسی اورشلیم و تغییرات آن در طول زمان می‌پردازند.
© Association France-Palestine solidarité (AFPS)

Savez-vous que si un Palestinien s'absente un an pour des études par exemple, il n'a plus le droit de revenir habiter à Jérusalem ? La fille d'Hanane Ashraoui, députée au Conseil législatif, est allée étudier un an à Harvard. On lui a retiré sa carte de résidente. Elle habite à l'étranger. Rien n'y a fait. Les Palestiniens de Jérusalem sont traités comme des étrangers. Ils ont une sorte de carte de séjour. Ce n'est pas la même carte que les Israéliens juifs. Ils sont considérés comme des « résidents », pas des autochtones, même s'ils sont là depuis des générations.

N. Y. — Vous insistez sur cette question du tramway. Pensez-vous qu'il y a un infléchissement de la position française à l'égard de la question de Palestine ?

L. S.-- Il y a un infléchissement de la politique mondiale à cet égard, et avant tout des pays arabes du Golfe, de l'Égypte d'Abdel Fattah Al-Sissi, de la Jordanie. Sans parler du désastre au niveau américain. Il y a une paralysie totale de l'UE, avec une bataille entre d'une part la Bulgarie, la Hongrie, la Tchéquie et la Roumanie et de l'autre le reste de l'Europe. Il y a donc une vraie fracture au sein même de l'UE, et la paralysie vient de l'impossibilité de prendre des décisions autrement qu'à l'unanimité. Et comme il n'y a pas d'unanimité, l'UE n'existe plus. Ils sont en train de se bagarrer pour six cents pauvres réfugiés sur l'Aquarius, sur le continent le plus riche du monde. C'est pathétique. Et ils vont s'occuper des Palestiniens ?

Trump entraîne la région dans une nouvelle guerre

Nous sommes en train de vivre une nouvelle Nakba, car tous ces éléments sont nouveaux. Avant, nous avions les Arabes avec nous. Nous avions les Européens, qui étaient plus forts avant l'élargissement à 28. L'UE a reconnu à Venise en 1980 le droit à l'autodétermination du peuple palestinien. Aujourd'hui, elle critique les colonies, mais accepte leurs produits sans les taxer. Quant aux États-Unis, c'est du jamais vu, après Bill Clinton, Barack Obama ; même George H. W. Bush avait un minimum de décence. On n'a jamais vu un personnage aussi irresponsable, ignare, vulgaire et dangereux, qui ne connaît pas le B-A BA des relations internationales. Ce monsieur est en train de battre en brèche tous les accords qui gèrent la paix dans le monde, dont l'accord sur l'Iran, seule possibilité de limiter la course à l'armement nucléaire dans cette région, et il veut taxer toutes les compagnies qui continuent à travailler avec les Iraniens, dont beaucoup de sociétés françaises. Trump s'est aussi retiré de la COP21, faisant fi de la pollution, du réchauffement climatique. Il est en train de mener une guerre commerciale contre la Chine, l'UE, une guerre contre l'ONU. C'est un danger universel, il faudrait l'enfermer, car il menace la paix dans le monde entier.

Trump risque d'entraîner la région du Proche-Orient dans une nouvelle guerre, car il a trouvé en Nétanyahou un « va-t-en-guerre » comme lui. Nétanyahou cherche à faire diversion par rapport aux nombreuses affaires de corruption qui menacent de le traîner devant les tribunaux. Les Israéliens bombardent les Iraniens en Syrie, car ils n'osent pas le faire en Iran. Les Iraniens sont certes les maîtres de l'armée syrienne, mais ces bombardements visent à provoquer des hostilités, car les Iraniens finiront par riposter, face aux lourdes pertes subies en Syrie. Et le théâtre de cette guerre sera hélas le territoire syrien, déjà tellement dévasté, avec un débordement possible sur le Liban si le Hezbollah ouvre un nouveau front pour soulager l'Iran en Syrie. Et là les Israéliens vont démolir le Liban, ils en sont capables. Ils l'ont déjà fait en 1982 et en 2006.

Trump de son côté cherche lui aussi une diversion aux tentatives d'impeachment dans son propre pays. Il faut voir comment mes amis américains eux-mêmes me parlent de leur président, terrifiés à l'idée d'être embarqués dans une nouvelle guerre, contre l'Iran cette fois. D'autant plus que nous sommes aujourd'hui dans un désordre mondial, après la disparition de l'équilibre USA-URSS, précaire, mais qui était garant d'une relative paix dans le monde. Aujourd'hui nous sommes dans une atmosphère de guerre chaude, avec en Russie la figure d'un Vladimir Poutine, animé d'une redoutable ambition, mais populaire dans son pays pour avoir libéralisé l'économie, et un fou à la Maison Blanche qui se regarde gouverner sur Twitter, avec la compétition de puissances régionales membres de l'OTAN comme la Turquie et de puissances régionales non membres, mais très armées comme l'Iran, des pays du Golfe offensifs à qui la France a vendu beaucoup d'armes, et qui ont détruit le Yémen — un vrai crime contre l'humanité. Ils ont fabriqué de toutes pièces la thèse que les houthistes étaient des agents iraniens. Certains princes saoudiens comme Talal Ben Abdel Aziz demandent : « mais que faisons-nous au Yémen ? ». Le pays est détruit, l'épidémie de choléra, l'une des pires au monde, s'est répandue… Peut-on imaginer que cela n'aura pas de retombées sur l'Arabie saoudite et les Émirats ? Qui va arrêter les Yéménites dans leur colère contre tous ces pays qui ont participé à cette coalition ? Ils vont être encore plus furieux que les habitants de Gaza. Les événements qui se préparent, personne ne pourra ni les prédire ni les contrôler ni les calmer. Car les revirements d'alliances entre divers protagonistes dans la région rendent le jeu confus et illisible. Israël pourrait bien être l'instrument de cette nouvelle guerre qui nous menace tous.

N. Y. — Peut-on dire aujourd'hui que l'AP a tué l'OLP ?

L. S. – Non, l'histoire ne revient pas en arrière. L'OLP appartient au peuple de Palestine. Elle est née en exil. Une idée de Gamal Abdel Nasser au début, pour contrôler la résistance, puis chez Hafez Al-Assad. Mais Yasser Arafat a donné à l'OLP une vraie consistance, et réussi à imposer « l'indépendance de la décision nationale palestinienne » en 1969, et il a développé l'OLP contre l'avis de ses camarades, d'Abou Mazen, Abou Jihad (Khalil Al-Wazir) et Abou Iyad (Salah Khalaf ) qui disaient que l'OLP était une « instance bureaucratique » dont la guérilla n'avait que faire. Prenant le pouvoir à la tête de l'OLP, il a merveilleusement assuré la représentation palestinienne jusqu'à Oslo et son retour en Palestine.

Le talon d'Achille de l'OLP

Les Israéliens ont œuvré à la création d'une autorité destinée à gérer uniquement les territoires palestiniens concernés par les accords d'Oslo, faisant fi de tous les réfugiés de la diaspora. Cela a beaucoup contribué à marginaliser l'OLP. C'était un dispositif découpé sur mesure à la taille d'Israël et de ses intérêts. Et nous n'avons pas été assez vigilants. Arafat venait d'être expulsé du Liban, et avant cela il était en Jordanie, et bien avant cela au Koweït. Il disait : « l'OLP s'éloigne de plus en plus de la Palestine. Maintenant je suis assis à Hammam Chatt8 dans un hôtel en bord de mer. Où serai-je demain ? » Quand les Israéliens ont vu à Washington, dans la foulée de la conférence de Madrid en 1991 une délégation palestinienne des territoires palestiniens (adjointe à la délégation jordanienne, le premier ministre israélien Yitzhak Shamir ayant alors refusé une représentation de l'OLP) présidée par Haidar Abdel Chafi, qui négociait très sérieusement, ils ont ouvert un contact secret avec l'OLP via Oslo. Il faut comprendre que ce qui caractérise le mouvement palestinien c'est qu'il est né en exil, c'est là son talon d'Achille. Toutes les autres résistances étaient sur leur territoire, comme celle du Vietnam, de l'Afrique du Sud ou de l'Algérie. Israël a finalement vu qu'il serait plus facile de négocier avec l'OLP qu'avec la délégation palestinienne de l'intérieur. Ils ont donc préféré les négociations secrètes. Et nous sommes tombés dans le panneau.

Cela étant, je ne crois absolument pas à la dissolution aujourd'hui de l'AP ni à celle de l'OLP. Ce serait suicidaire.

« L'Autorité palestinienne n'est plus une autorité nationale »

N. Y. — Mais Yasser Arafat avait bien donné son feu vert aux négociations secrètes ?

L. S. — Il avait compris que la seule chose qui pouvait le ramener en Palestine, c'étaient les accords d'Oslo. Et il nous affirmait : « Je vais vous ramener en Palestine ». Mais il ne parlait pas d'un État, car les accords d'Oslo ne mentionnent pas un État. Il ajoutait : « Après, vous poursuivrez le processus ». Nous avions alors tous voté pour Oslo. Il était impossible pour nous de rester tributaires de l'hospitalité des uns et des autres dans les pays arabes.

C'était aussi une manière de ramener l'OLP dans le jeu. Arafat n'avait pas d'illusions, il savait qu'il ne verrait pas lui-même la naissance d'un État palestinien. Mais souvenez-vous du début de cet entretien : toute l'histoire de la Palestine commence avec l'expulsion. Et le retour devient un triomphe, car il inverse le mouvement. Et c'est pour cela qu'Arafat est accueilli par les Palestiniens en héros. Israël lui avait pourtant laissé le Hamas à Gaza avec toutes ses armes en se disant que les Palestiniens allant s'entretuer. Mais Arafat, avec son habileté légendaire, avait réussi à gérer le Hamas. Sa mort a été un désastre. C'était un tacticien hors pair, charismatique, avec un flair politique exceptionnel et surtout une proximité fusionnelle avec son peuple qui le considère jusqu'à aujourd'hui comme son leader historique.

Aujourd'hui, les jeunes sont réprimés honteusement pour des revendications légitimes. Le 13 juin à Ramallah des manifestants qui ne réclamaient rien d'autre que le paiement des salaires des fonctionnaires de l'Autorité à Gaza ont été brutalement réprimés par les agents de la sécurité, ainsi que les représentants d'Amnesty International et de l'organisation de défense des droits humains Al-Haq. Cela montre que l'Autorité n'est plus une autorité nationale. On se demande ce qu'elle est. Elle ne veut pas arrêter la coopération sécuritaire avec un régime israélien meurtrier, criminel de guerre, on l'a vu à Gaza ; c'est inadmissible. Alors que des tireurs d'élite israéliens tirent sur nos jeunes ? Que nous avons 7 000 prisonniers, dont 350 enfants ? Cela fait deux ans que l'on demande la suspension de la coopération sécuritaire et personne ne répond du côté de l'AP. Il y a donc une délégitimation de cette instance. Elle avait très bien représenté le peuple palestinien depuis 1967, mais là ce n'est plus le cas, ni à l'intérieur des territoires ni à l'extérieur. Je reviens de Beyrouth où les gens ne la reconnaissent plus comme leur représentant. Ils sont sûrs que dans l'avenir ils retrouveront des représentants. Comment ? Où ? On ne sait pas encore. Il y a une nouvelle génération de femmes et d'hommes brillants un peu partout dans le monde, qui ont étudié dans les meilleures universités.

Palestiniens, citoyens du monde

Finalement, l'éclatement de la Palestine aura disséminé sa semence à travers la diaspora. Depuis que j'ai le temps, je rencontre des personnalités palestiniennes beaucoup plus intéressantes que tous les ministres et chefs d'État que j'ai pu connaître pendant les vingt-cinq années où j'ai été ambassadrice, et j'en suis émerveillée. Il y a en Amérique en Australie, au Canada, en Europe, dans le monde arabe, surtout de jeunes femmes, des leaders nés, juges, avocats, médecins, ingénieurs, environnementalistes, et très attachés à leur pays. Ils sont citoyens du monde et représentent l'avenir de la Palestine.

N. Y. — Une dernière question sur Gaza. Certains disent que Mohammed Dahlan, proche des Émirats arabes unis, pourrait représenter une alternative au pouvoir du Hamas à Gaza ?

L. S. — Je n'y crois pas un seul instant. Ce triste personnage, un médiocre « flic collabo » pour parler familièrement, est totalement discrédité aux yeux des Palestiniens. Ce qui est beaucoup plus grave que la succession de Mahmoud Abbas et de tous les candidats qui se déchirent pour prendre sa place, c'est le « deal of the century » qui propose d'investir un milliard de dollars (850 millions d'euros), en apparence à Gaza, mais en réalité dans le Sinaï égyptien. Ils comptent y construire une usine de désalinisation d'eau de mer, une usine d'électricité qui pourraient accessoirement bénéficier à Gaza. Ce sont deux types d'installations qui font certes cruellement défaut, mais le problème n'est pas uniquement humanitaire. Il est politique avant tout et doit être traité comme tel. Séparer le sort de Gaza de celui de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est est une autre manière de mettre fin à la question de Palestine que le monde cherche à résoudre depuis 70 ans et pour laquelle ce peuple courageux, avec une société civile inventive et déterminée, se bat encore. Il continuera à le faire jusqu'à la reconnaissance de ses droits nationaux. Je n'en doute pas une seconde.


1Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008.

2Walid Khalidi, «  Plan Dalet : Master Plan for the Conquest of Palestine  », Journal of Palestine Studies, vol. 18, n° 1, automne 1988.

3Deir Yassin était un village situé à 5 km à l'ouest de Jérusalem. Ses habitants ont été massacrés le 9 avril 1948 par des membres de l'Irgoun (organisation armée sioniste) et du Lehi ou groupe Stern, organisation terroriste.

4Les pourparlers de Taba se sont tenus du 21 au 27 janvier 2001 à Taba dans la péninsule du Sinaï. Il s'agissait de prolonger la dynamique lancé par le président Clinton dans la recherche d'une solution au conflit israélo-palestinien malgré l'échec des «  paramètres  » qu'il avait proposés aux deux parties, israéliennes et palestiniennes fin 2000.

5David Ben Gourion dans son journal, à la date du 18 juillet 1948, cité par Michael Bar Zohar, Ben-Gurion : the Armed Prophet, Prentice-Hall, 1967, p. 157.

6Nom de guerre de Mahmoud Abbas.

7Groupe de pression fondé en 2008 aux États-Unis, qui promeut une véritable gouvernance américaine pour que s'achève le conflit israélo-palestinien de manière diplomatique et pacifique.

8Ville de la banlieue de Tunis.

« Exiger la démission de Francesca Albanese, c'est sanctionner la pensée critique et ses droits »

Femme avec des lunettes, cheveux gris, vêtue d'une écharpe, devant des drapeaux.

Le 11 février 2026, Jean-Noël Barrot a réclamé la démission de la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés pour des propos qu'elle n'a jamais tenus. Le ministre a repris à son compte une accusation fabriquée par la députée macroniste Caroline Yadan sur la base d'une vidéo tronquée. L'historienne Sophie Bessis et l'essayiste Dominique Eddé dénoncent une politique étrangère française sans boussole, qui choisit de s'en prendre à Francesca Albanese tandis qu'elle se tait sur la guerre génocidaire menée contre Gaza et sur les violations quotidiennes du cessez-le-feu au Liban.

De Kaboul, où les filles sont interdites d'école et les femmes vêtues de prisons ambulantes, jusqu'à l'île d'Epstein, paradis pour pédocriminels, où des célébrités en tous genres ont abusé et avili, une décennie après l'autre, des fillettes et des femmes importées de tous les coins du monde, il n'est plus une parcelle de la planète qui ne soit envahie par la boue. La « révolution » iranienne qui, en 1979, se revendiquait entre autres du combat contre l'arrogance occidentale, promettant à son peuple de le restaurer dans ses droits, a battu des records dans l'écrasement de sa population et la négation de ces droits eux-mêmes.

Partout, la figure de la tenaille est à son comble. L'ennemi du dedans et celui du dehors en activent chacun un manche, confisquent des milliards de destins au prétexte d'en décider. Gangrenés l'un et l'autre par le règne du mensonge et de la voracité, l'Occident et l'Orient ne dialoguent plus désormais qu'à travers la logique obscène du plus fort, du plus riche, du plus offrant. Alors qu'au Soudan les Émirats arabes unis poursuivent leur aide multiforme à une entreprise génocidaire, l'armée israélienne achève la sienne en Palestine, brisant les dernières poches de vie à Gaza et annexant la Cisjordanie. Que proposent, que font pendant ce temps les gouvernants des pays qui se réclament encore de la démocratie face à ce raz-de-marée ? Que fait la France ?

Une diplomatie sans colonne vertébrale

S'agissant d'Israël et de la Palestine, sa politique étrangère est devenue illisible. Elle n'a plus de colonne vertébrale. Après avoir soutenu l'extension aux Palestiniens de Pause, le programme d'accueil en urgence des scientifiques et artistes en exil créé en 2017 à l'initiative du Collège de France, elle décide brusquement, à l'été 2025, de le bloquer, au prétexte du tweet antisémite d'une Gazaouie qui ne figurait même pas parmi les lauréats. Alors qu'elle a reconnu il y a quelques mois l'État palestinien, La France réclame aujourd'hui, par la voix de son ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, la démission – rien que cela - de la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese.

Pourquoi ? Parce que Caroline Yadan, députée des Français de l'étranger et avocate passionnée de l'extrême droite israélienne, ne supporte pas que les Palestiniens, si mal défendus par leurs représentants politiques, le soient si bien par une voix étrangère et libre. C'est assez logique. On peut la comprendre. Mais pourquoi a-t-il suffi que Caroline Yadan déforme les propos de Francesca Albanese, selon la méthode éhontée d'un Donald Trump ou d'un Benyamin Nétanyahou - pour que Jean-Noël Barrot lui emboîte le pas ? C'est la même qui a qualifié la reconnaissance de l'État de Palestine par le président Macron de « faute politique, morale, et historique ». La même qui a déposé à l'Assemblée nationale une proposition de loi qui, au prétexte de lutter contre l'antisémitisme, entend avaliser la loi israélienne de 2018 désignant Israël comme « L'État-nation du peuple juif » et de lui seul. Toute personne contestant ce fait - nous en sommes - pourrait être poursuivie en justice si cette loi était adoptée. Cent vingt personnalités françaises ont cosigné cette proposition. Parmi elles, l'ex-chef de l'État François Hollande, dont nous attendons de savoir s'il souhaite également la démission de Francesca Albanese. Les tentatives de clarification avancées par le Quai d'Orsay n'ont rien changé quant au fond. La France, par la voix de son ministre, persiste à réclamer la tête de Francesca Albanese1.

On peut ne pas adhérer à telle ou telle formulation des propos de cette dernière, mais de quel droit les défigure-t-on ? Elle a reconnu avoir manqué de réflexe en ne se retirant pas d'une réunion à laquelle assistait, sans qu'elle en soit prévenue, l'un des dirigeants du Hamas Khaled Mechaal. Qu'est-ce que cette erreur, de surcroît reconnue, face à l'incroyable complaisance d'une majorité d'États européens envers le gouvernement israélien ? Rappelons au passage que la France, co-garante du cessez-le-feu au Liban, ne dit pas un mot contre les violations quasi quotidiennes dont il est l'objet. Tandis que nous assistons, dans une indifférence à peu près générale, à l'application de la phase terminale d'un plan d'effacement des Palestiniens de leur terre, la France ne trouve-t-elle rien de mieux à faire que de s'en prendre à une femme insurgée contre cette infamie ? Rien de mieux que d'entraîner l'Allemagne et l'Autriche dans son sillage ?

Contre le silence et l'impunité

Bien des esprits réduits au silence, épouvantés par l'impunité dont jouit la politique israélienne, se sont sentis entendus et compris par Francesca Albanese comme par le secrétaire général de l'ONU António Guterres. Faut-il que les derniers recoins onusiens de courage soient interdits à l'heure où Nétanyahou et Trump liquident l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) et où le second ambitionne de mettre fin à l'existence même des Nations unies ? Ce sont ces voix, au même titre que les très nombreuses voix dissidentes parmi les juifs de par le monde, qui permettent à la raison de tenir encore tête à la folie générale. Ils ne se comptent pas, heureusement, ceux qui rament contre le règne actuel de l'inconcevable, contre une dégradation planétaire de la santé mentale. Faut-il leur porter secours ou les sommer de disparaître ?

Exiger la démission de Francesca Albanese revient à vouloir sanctionner la pensée critique et ses droits. C'est en outre fouler aux pieds le legs inestimable de la pensée juive moderne. Car qui de Franz Kafka à Hannah Arendt, Erich Auerbach, Walter Benjamin, Canetti, Freud ou Einstein, aurait avalisé une telle réclamation ? L'entériner, c'est déposséder les sans-voix du peu de recours qui leur reste. C'est favoriser la haine au prétexte de la combattre. C'est confier le train de l'avenir à des rails qui vont dans le mur. Nous attendions mieux de la diplomatie française.


1NDLR. Le porte-parole du Quai d'Orsay, Pascal Confavreux, a reconnu, le 12 février 2026, que la phrase «  Israël, ennemi commun de l'humanité  » n'avait jamais été prononcée par Francesca Albanese, mais a maintenu la demande de démission, justifiée selon lui par son «  absence de neutralité  » et son «  attitude militante  ».

Soudan. Le Kadamoul, un symbole social et politique

Groupe d'hommes armés, portant des uniformes et des turbans, célébrant.

Porté initialement pour des raisons climatiques, le kadamoul a depuis quelques décennies bien d'autres usages. Ce foulard, commun aux peuples du désert, concentre une charge symbolique, politique et culturelle forte que les belligérants de la guerre qui déchire le pays depuis bientôt trois ans ne manquent pas d'exploiter.

Avant le début de la guerre au Soudan, le 15 avril 2023, Badr travaillait dans un magasin de matériel électronique. Il s'est reconverti peu de temps après les premiers affrontements en ouvrant une boutique spécialisée dans les vêtements et accessoires militaires, dans le Nord-Darfour. Le kadamoul compte parmi ses produits phares. Ce long turban que l'on enroule autour de la tête, de la bouche ou du cou, existe en différents modèles, dont le blanc en coton dit « civil » pour les grandes occasions (mariages, réunions familiales, etc.), et le beige et kaki pour les camouflages militaires. Ce dernier, le plus recherché par sa clientèle, est fabriqué en Chine et importé du Tchad voisin. En deux ans, les ventes n'ont pas cessé d'augmenter. Badr reçoit même des commandes depuis l'étranger. « Au départ, c'était plutôt des soldats de l'armée soudanaise ou ceux des forces conjointes [alliées de l'armée, NDLR] qui l'achetaient, mais maintenant c'est devenu un accessoire de mode pour les civils qui les soutiennent », constate le commerçant joint par téléphone. Une métamorphose qui ne passe pas inaperçue dans le paysage. Avant que le conflit éclate, peu d'habitants osaient s'afficher avec un kadamoul, militaire ou civil, surtout en ville, car les autorités l'associaient à la criminalité. Il l'est d'ailleurs toujours aux yeux de certains Soudanais.

Le kadamoul est un attribut commun aux peuples du désert du Sahara, et son nom varie selon les régions. Le fameux chèche des peuples touaregs s'appelle par exemple « tagelmust ». Le climat du Soudan est majoritairement sec et aride, la fonction du kadamoul est d'abord de protéger du soleil, de la poussière et des tempêtes de sable dans des régions désertiques telles que le Darfour et le Kordofan. Mais il est aussi porté ailleurs sur le territoire – principalement par des hommes. Bien que ce foulard soit perçu comme un héritage ancestral par ceux qui le revêtent, une partie de la population au Soudan le jugeait comme un élément culturel « étranger ». « Au lycée, au moment de la semaine culturelle [célébration annuelle qui vise à promouvoir les traditions de chaque groupe ethnique du pays, NDLR], si tu venais avec un kadamoul on te disait “toi tu es tchadien, tu n'es pas soudanais, ça c'est le truc des Zaghawas” », se souvient Saddam, élève dans un lycée du Sud-Darfour dans les années 2010. Ces propos témoignent des discriminations envers certaines ethnies sous la dictature d'Omar Al Bachir, au pouvoir de 1989 à 2019.

L'ancien chef de l'État se présentait souvent avec une coiffe blanche en tissu, qu'un œil ignorant pourrait confondre avec un kadamoul. Ce couvre-chef, appelé imama, contient, lui, une dimension religieuse. Le port de ce turban s'inscrit dans une tradition prophétique, que califes ou souverains ottomans ont notamment embrassée. Arrivé au sommet de l'État par un putsch militaire en 1989, Omar Al-Bachir installe un pouvoir islamiste raciste, au profit des élites arabes de la capitale et du Nord-Soudan, renforçant un sentiment d'appartenance à la culture arabe et musulmane, dans un pays riche d'une grande diversité culturelle. Un recensement de la population de 19561, date de l'indépendance du pays, dénombrait cinquante-six groupes ethniques principaux, tandis qu'il existe encore plus d'une centaine de langues en usage. En 2009, la Cour pénale internationale a émis un mandat d'arrêt à l'encontre d'Omar Al-Bachir, l'accusant entre autres de nettoyage ethnique à l'encontre des populations noires telles que les Fours, les Masalits et les Zaghawas, dans le cadre de la guerre du Darfour, déclenchée en 2003 et qui n'a jamais véritablement cessé.

Sous Omar Al-Bachir, un code vestimentaire strict

Le régime de l'ancien président imposait un code vestimentaire strict, encadré par une loi dès 1991. Le Code pénal soudanais prévoyait une peine maximale de quarante coups de fouet pour quiconque « commet[tait] un acte indécent, un acte qui viol[ait] la moralité publique, ou port[ait] des vêtements indécents ». À ce titre, des dizaines de milliers de femmes ont été arrêtées2 pour un pantalon jugé trop moulant. À Khartoum, l'espace urbain était divisé pour être mieux surveillé3. Les membres des comités de quartier, partisans du régime placés à la tête de circonscriptions, étaient choisis en fonction de leur degré « d'arabité » et d'islamisation. Des polices les secondaient pour veiller aux bonnes mœurs, qui comprenaient la tenue vestimentaire.

Le manuel scolaire « Nos vêtements », un support d'étude pour les élèves de l'école primaire toujours utilisé, reflète cette idéologie islamiste suprémaciste. Parmi les illustrations se trouve une carte qui prétend exposer les différentes coutumes vestimentaires régionales. En réalité, elle donne une représentation homogène et exclusive, et, comme d'autres particularités vestimentaires locales, le kadamoul est absent de l'iconographie. La tenue de référence se compose d'une galabiya pour les hommes et d'un thob pour les femmes.

Le kadamoul porté par deux civil soudanais (en exil) lors de fêtes traditionnelles.
Le kadamoul porté par deux civil soudanais (en exil) lors de fêtes traditionnelles.
© LA / FS

Au cours de la guerre au Darfour, des décrets sont publiés dans plusieurs États de cette vaste région (Nord-Darfour4, Ouest-Darfour) et d'autres localités, comme la capitale, pour interdire le port du kadamoul, sous peine de sanctions allant de peines d'amendes à l'emprisonnement. Cette mesure est justifiée par les autorités pour des raisons de sécurité. Elle cible directement les rebelles qui arborent le kadamoul comme une protection et un moyen de dissimuler leur visage, dans un contexte de lutte armée, mais aussi comme un emblème de leur révolte. Les opposants au régime fustigent notamment sa politique de marginalisation. Depuis l'indépendance, aucun président originaire des États du Darfour, de l'Est ou du Sud, n'a gouverné le pays. Tous viennent du Nord.

« Un symbole d'africanité marginalisée »

En mai 2008, la guerre qui oppose le gouvernement et les groupes rebelles marque un tournant car, pour la première fois, l'un d'entre eux, le Mouvement pour la justice et l'égalité (MJE), parvient à mener une attaque dans la banlieue de la capitale, Khartoum. Selon Mohammed Torchin, chercheur soudanais au Dimensions for Strategic Studies et spécialiste de la géopolitique africaine, cet événement a contribué à « donner une visibilité et une force au kadamoul ».

Le kadamoul, associé aux sociétés africaines du Sahel, a ainsi été perçu comme un symbole d'africanité marginalisée au sein d'un État qui cherchait à se définir comme arabe. L'histoire du kadamoul nous montre comment les dynamiques de pouvoir, d'identité et de culture s'entrecroisent dans la construction du nationalisme soudanais et dans les politiques d'exclusion symbolique menées par le régime central.

Une décennie plus tard, en 2018, une révolution éclate. Omar Al-Bachir est renversé le 11 avril 2019. Parmi les cibles des manifestants : la politique identitaire du régime soudanais5. Une critique qu'atteste le slogan « Nous sommes tous Darfouris ». Les manifestants défendent un Soudan afro-arabe inclusif et multiculturel. Les sit-ins, principalement à Khartoum, ont permis à des Soudanais de divers horizons de se rencontrer et de s'unir autour d'un objectif commun : la chute du régime et un transfert du pouvoir aux civils. Plusieurs initiatives artistiques et culturelles ont été organisées pour renforcer la cohésion sociale et l'interculturalité6.

« À Khartoum, je lui déconseillerai de porter un kadamoul »

Un événement politique quelques années après, en octobre 2020, donne l'espoir d'une paix à venir : la signature d'un accord de paix à Juba, au Soudan du Sud, entre le gouvernement de transition né de la révolution et une partie des groupes rebelles. Tout au long du processus de négociations d'une paix au Darfour, les dirigeants des groupes rebelles portent le kadamoul, comme à Doha en 2013 ou à Juba. « Après la chute de Béchir, les autorités politiques estimaient que le kadamoul n'était plus une source d'anxiété ou de menace, mais plutôt le symbole d'une diversité culturelle, analyse Mohammed Torchin. Nous sommes dans une phase de transition où cette diversité peut s'exprimer et reste ouverte. »

Le conflit armé qui a éclaté en avril 2023 opposant les Forces armées soudanaises (FAS) du pays, dirigées par Abdel Fattah Al-Burhan, et les Forces de soutien rapide (FSR), menées par Mohammed Hamdan Dogolo, dit Hemetti, et leurs soutiens locaux et internationaux respectifs a balayé les aspirations populaires à voir naître un gouvernement civil. Depuis, le pays est plongé dans une nouvelle guerre meurtrière. Les deux camps ont commis des violations des droits humains et sont responsables de la mort de dizaines de milliers de civils.

Dans ce contexte, le kadamoul est instrumentalisé par chacune des parties prenantes alors même qu'elles l'interdisaient auparavant dans leurs rangs. Les FSR en ont fait un signe de ralliement et d'unité, et les FAS, soutenues par plusieurs mouvements rebelles (les forces conjointes), s'affichent également avec le kadamoul, refusant sa récupération par les FSR. La différence majeure entre les deux est une nuance de couleur : les premiers préfèrent le beige, et les seconds le kaki. Ce turban traditionnel est ainsi devenu « un champ de bataille culturel, où se jouent la légitimité morale des combattants et l'avenir identitaire des peuples du Darfour », observe Mada Al-Fatih dans un article du média numérique The New Arab7. Le journaliste et chercheur au Centre d'études diplomatiques & stratégiques de Paris argue qu'« il ne s'agit pas uniquement d'un habit, mais d'un vecteur d'accusation ou de réhabilitation dans un conflit profondément enraciné dans les fractures ethniques, politiques et symboliques du Soudan ».

Sur les réseaux sociaux, les politiciens et activistes soupçonnés d'être du côté des FSR sont coiffés par les internautes d'un kadamoul, grâce à l'art du photomontage. Les dessinateurs qui chroniquent la guerre réduisent aussi souvent les paramilitaires à leur turban beige. « Si un ami part à Khartoum, je lui déconseillerai de porter un kadamoul », affirme Mada Al-Fatih, assurant que l'habit continue d'inspirer auprès de la population crainte et terreur. Les FSR ciblent des groupes ethniques en particulier (dont les Zaghawas, les Fours, les Masalits) et continuent de perpétrer des crimes contre l'humanité, selon la Cour pénale internationale8, comme à El Fasher, en octobre 2025. Ces attaques sont comparables à celles perpétrées quelques années plus tôt par les Janjawid, milices arabes auxquelles Omar Al-Bachir a fait appel pour mater la rébellion au Darfour et asseoir sa politique d'arabisation. Hemetti, qui dirige les FSR, était l'un des chefs des Janjawid. Le même homme qui était au service de l'ancien dictateur, contre les groupes rebelles, prétend aujourd'hui être le défenseur des marginalisés s'opposant aux élites politiques et militaires de Khartoum.

« L'objectif est de transmettre un message politique »

Un revirement qu'illustre l'apparition du kadamoul sur la tête de ses hommes. Autrefois, le béret rouge composait l'uniforme des FSR, non le turban du désert. « Hemetti n'avait pas hésité à refuser le kadamoul aux combattants, puis il l'a ensuite autorisé, relève Mohammed Torchin. Je pense qu'il souhaitait que cet élément identitaire serve de porte d'entrée pour attirer tous les groupes présents dans la région du Darfour et à travers le Sahel. À travers le kadamoul, l'objectif est de transmettre un message politique visant à créer une nouvelle alliance ou de parvenir à une compréhension commune malgré les divergences politiques. » Des observateurs soudanais vont jusqu'à qualifier9 la politique d'Hemetti de « République du kadamoul ». La réputation du chef de guerre a largement dépassé les frontières du Soudan, des mercenaires de différents pays de la région du Sahel comme le Niger ou le Tchad sont venus grossir les effectifs des FSR.

Du côté de l'armée, des figures de premier plan se sont montrées avec un kadamoul : Yasser Al-Atta, commandant en chef adjoint des forces armées soudanaises, et le général Shams Al-Din Kabbashi, chef d'état-major adjoint des FAS. Selon Hamid Hagar, général au sein des forces conjointes joint par Afrique XXI, il s'agit d'un message de « reconnaissance » envers les mouvements armés du Darfour qui se battent aux côtés des FAS depuis avril 2024 (principalement le Mouvement pour la justice et l'égalité et l'une des factions de l'Armée de libération du Soudan dirigée par Minni Minnawi).

L'armée soudanaise a accepté à contrecœur le kadamoul dans le cadre de son accord avec les forces conjointes. Elle s'était auparavant opposée aux mouvements de lutte armée qui le portaient et n'avait pas reconnu les besoins environnementaux et culturels des populations du désert.

Il justifie ce mea culpa, « compte tenu de la nécessité des services des forces conjointes et de l'urgence de l'évolution de la pensée des chefs militaires concernant la région et leur respect des habitants des zones frontalières du désert du Darfour ».

Sur les réseaux sociaux, des civils au Soudan et dans la diaspora se drapent également avec le kadamoul kaki militaire pour encourager les forces conjointes. À des milliers de kilomètres de son pays natal, Saddam, exilé en France, est un peu surpris par cette nouvelle mode, qu'il doute être une véritable ouverture culturelle. Il juge l'attitude de l'armée opportuniste :


Pendant vingt-quatre ans, l'État a détruit économiquement et socialement le Darfour. Et maintenant, les gens nous aiment parce que les leaders des forces conjointes sont des Zaghawas et qu'ils se sont battus contre les FSR. Ce que je comprends, c'est que si tu as de la force on te respecte, sinon, non.

Depuis sa boutique sur le terrain, Badr affirme que les mentalités autour de lui évoluent : « La population réalise que le kadamoul n'a pas de lien avec la criminalité, comme certains l'ont prétendu auparavant, mais qu'il s'agit bien d'un symbole culturel. Dieu merci, le peuple a fini par comprendre. » Aujourd'hui, il enroule fièrement le kadamoul autour de la tête de son fils.


1Abdu Mukhtar Musa, «  Marginalization and ethnicization in the Sudan : how the elite failed to stabilize a diverse country  », Contemporary Arab Affairs, 2010.

2«  Port du pantalon par les femmes au Soudan : une répression aléatoire  », AFP, 8 septembre 2009.

3Armelle Choplin, «  Khartoum au défi de la paix, la capitale soudanaise entre violence urbaine et symbole de réconciliation  », Grafigéo, 25 septembre 2009.

4Dabanga, «  North Darfur sit-in achieves ban on motorcycles  », 10 juillet 2020

5Clément Deshayes, «  Contester la politique identitaire du régime soudanais  », Cahiers d'études africaines, 2020.

6Comme le Festival de la diversité, qui s'est tenu au musée national du Soudan en 2021.

7Mada Al-Fatih, «  « Kadmul »... À propos des habits et de la guerre au Soudan  », 21 octobre 2024

8Merve Aydogan, «  International Criminal Court reports war crimes, crimes against humanity committed in Sudan  », Anadolu Agency, 20 janvier 2026.

9Joshua Craze et Raga Makawi, «  The Republic of Kadamol, A Portrait of the Rapid Support Forces at War  », Small Arms Survey, 2025.

Maroc. Les inondations après la sécheresse, une catastrophe chasse l'autre

Des bâtiments inondés, un homme marche dans l'eau, ciel nuageux.

Dans le nord du Maroc, des précipitations exceptionnelles ont provoqué une crue soudaine du oued Loukkos, forçant 113 000 personnes à quitter la ville de Ksar El Kébir. Une catastrophe naturelle qui rappelle la vulnérabilité du Maroc face aux aléas climatiques, alors que 37 personnes ont péri à Safi dans des conditions similaires en décembre 2025.

Une ville « pieds dans l'eau ». On pourrait difficilement mieux décrire Ksar El Kébir, commune urbaine de 126 000 habitants du nord-ouest du Maroc, après les pluies exceptionnelles qui se sont abattues sur le royaume ces dernières semaines. L'oued Loukkos ne jouxte plus la ville, il la noie dans sa crue. Résultat : 113 000 personnes ont été contraintes de quitter Ksar El Kébir, selon un bilan rendu public par la chaîne de télévision publique 2M le 7 février.

Mohammed Rachid Yahia, président de la section de l'Association marocaine des droits humains (AMDH) à Ksar El Kébir, affirme :


Des autocars ont été mobilisés par les autorités pour évacuer rapidement les sinistrés, mais une fois arrivés à Tanger, Tétouan ou ailleurs, ils étaient lâchés dans la nature. Il a fallu que les gens haussent le ton pour qu'il y ait une vraie prise en charge.

Face à l'ampleur de la catastrophe, les Marocains ont fait preuve d'une solidarité touchante. Sur Facebook, des internautes basés à Tanger ou à Tétouan ont ouvert leurs domiciles aux personnes déplacées. « Les opérateurs économiques de la région ont également joué un rôle important : à Martil et Cabo Negro, un homme d'affaires a ouvert les portes de son complexe hôtelier pour y abriter les personnes qui se sont retrouvées sans toit, sans alternative. Il a mis à leur disposition une centaine de chambres », ajoute notre interlocuteur, regrettant tout de même que beaucoup aient essayé de profiter de la situation, en augmentant les tarifs des loyers. « Ce n'est pas comme si les gens étaient en vacances, c'est désolant », commente-t-il.

Mais au-delà des discours dithyrambiques envers les efforts de l'État, le constat demeure amer. Les premiers campements qui ont été établis à Larache, au nord-ouest de Ksar El Kébir, pour accueillir les sinistrés ont été détruits par la pluie et le vent avant leur arrivée. « Heureusement, sinon, on aurait assisté à une catastrophe », pointe le militant à Orient XXI. Il poursuit :


Le problème, c'est le manque d'informations. Les agents de la force publique venaient frapper à la porte des gens au milieu de la nuit pour leur signifier de quitter les lieux immédiatement. Mais pour aller où ? Pendant combien de temps ? Comment ? Il est normal que les gens refusent dans un premier temps.

Un retour de l'eau « dans des conditions extrêmes »

Le professeur Mohammed-Saïd Karrouk, professeur en climatologie à l'université Hassan II de Casablanca, explique qu'il s'agit d'une rupture momentanée de la sécheresse qui a duré sept ans, manifestée par un retour brutal et intense des précipitations. « Les Marocains ne sont pas habitués à cela, et les infrastructures existantes sont insuffisantes », souligne-t-il. Selon lui, il faudrait revenir aux règles qui régissaient auparavant le climat marocain, où la sécheresse est la règle principale. Historiquement, précise le climatologue, cette sécheresse est toujours suivie d'un retour de l'eau mais, « cette fois-ci, il s'est déroulé dans des conditions extrêmes ». Schématiquement, le Maroc s'est retrouvé pris en étau entre des masses d'air tropicales plus humides que la normale et des masses d'air extrêmement froides venues du pôle.

La catastrophe pouvait-elle être évitée ? Difficile d'y répondre. Le scientifique rappelle toutefois que dans la région concernée, le barrage oued Makhazine affichait un taux de remplissage de 77 % en septembre 2025, bien avant l'arrivée massive des pluies. Plus loin, au barrage Al Wahda, le plus grand du pays, le niveau atteignait environ 45 %. « Pour que ces barrages puissent fonctionner correctement dans leur mission de protection contre les inondations, il faut qu'ils aient la capacité de recevoir rapidement des quantités d'eau importantes », explique Mohammed-Saïd Karrouk. Or, le barrage oued Makhazine ne disposait pas de la marge suffisante. Le retour brutal des précipitations en janvier a surpris les autorités et les a mises en difficulté. Les infrastructures se sont retrouvées en surcapacité, d'où la nécessité d'ouvrir les vannes pour déverser le surplus dans le fleuve, ce qui augmente le risque de crue. « Les autorités ont fait ce qu'elles ont pu pour réguler le débit des barrages, reconnaît le scientifique, mais ce n'était pas suffisant pour éviter la situation actuelle ».

Un phénomène connu de la région

Loin d'être un phénomène exceptionnel, les inondations ont toujours rythmé la vie dans le bassin du Loukkos. Comme le rappelle l'historien Samir Ait Oumghar : « Depuis des siècles, l'oued est à la fois une source de vie et une menace récurrente pour les activités humaines. Le fleuve traverse une vaste plaine légèrement inclinée, une caractéristique qui augmente considérablement le risque d'inondation. »1

Les Romains, dès l'Antiquité, sont conscients des dangers posés par les crues de l'oued Loukkos. Quand ils fondent Lixus, l'une des cités urbaines les plus anciennes du royaume, ils choisissent un terrain surélevé, à 80 mètres au-dessus du niveau de la mer, lui offrant donc une protection naturelle. D'après Samir Ait Oumghar, les crues hivernales du fleuve sont si importantes « que la colline apparaît comme une île vue de la mer ».

Ksar El Kébir a été construite sur les ruines d'une autre cité romaine, Oppidum Novum, situées sur le lit de l'oued et qui, toujours d'après l'historien, a disparu en raison des crues récurrentes du fleuve Loukkos. Depuis toujours, Ksar El Kébir a été le théâtre d'inondations spectaculaires : les archives historiques et les analyses paléohydrologiques identifient au moins 24 inondations majeures entre 1500 et 1871. Plus récemment, les archives disponibles témoignent de 12 épisodes d'inondation entre 1936 et 1951. À l'indépendance du royaume, en 1956, d'autres épisodes graves marquent l'histoire de la région, poussant enfin les autorités à ériger le barrage oued Makhazine, à quelques kilomètres de la ville.

Mohammed-Saïd Karrouk rappelle que la région du Gharb (ouest) a toujours été un marécage, avant les protectorats français et espagnols, au début du siècle dernier. Si les aménagements ont permis de changer la fonction du sol, sa topographie ne peut pas être changée. « La construction des barrages a permis de contenir ces phénomènes afin de protéger la population locale. Mais force est de constater que ces infrastructures ne peuvent plus assumer cette fonction », signale le scientifique.

Ce constat a probablement contraint l'exécutif à reconsidérer sa gestion des barrages, en adoptant, le 4 février, un nouveau décret sur la classification et la sécurité des barrages. Le texte prévoit, pour chaque barrage classifié, un plan d'urgence avec des scénarios de riposte en cas d'événements critiques, des mesures d'alerte et d'évacuation, des mesures de coordination avec les autorités locales et les services de secours, ainsi que des cartographies détaillées des zones à risque en aval, incluant le recensement des habitations et infrastructures menacées.

La difficile question du bilan matériel

Mi-décembre 2025, des crues inattendues ont ravagé la médina de Safi, ville côtière située à 300 kilomètres au sud de Rabat. En une seule nuit, 37 personnes ont perdu la vie. À Ksar El Kébir, de telles pertes humaines ont pu être évitées. Mais dans les alentours, la catastrophe climatique a bel et bien emporté des vies. Trois femmes — une mère et ses deux filles — ont été retrouvées mortes mercredi 4 février dans une bourgade de la province de Larache, lorsque leur maison s'est écroulée en raison d'un glissement de terrain causé par les pluies diluviennes.

Il est difficile de connaître pour le moment les conséquences matérielles des inondations dans la ville de Ksar El Kébir. En revanche, il est certain que les agriculteurs de la région en sont les premières victimes. « Dans près de 800 douars [villages] de la région, les gens ont dû quitter leurs terres, laissant derrière eux leurs vaches, leurs moutons et leurs chèvres », se désole Mohammed Rachid Yahia. À quelques mois de l'Aïd el-Adha (ou Aïd el-Kébir, « fête du sacrifice »), période durant laquelle de nombreux éleveurs comptent sur la vente des bêtes destinées au rituel du sacrifice pour gagner de l'argent, la situation s'apparenterait à une véritable hécatombe économique. Avec 16 milliards de dirhams (1,4 milliard d'euros) générés en 2023, l'Aïd représente une manne financière incontournable pour le secteur.

Pour l'instant, il n'y a aucun moyen de savoir quand les Ksiris pourront regagner leurs domiciles. Les autorités poursuivent le déversement progressif des barrages oued Makhazine et Al Wahda, ce qui exclut toute baisse immédiate du niveau de l'oued Loukkos et, par extension, de sa crue.

Si l'opinion publique salue les efforts de l'armée et des secouristes, elle ne cache pas sa colère vis-à-vis des responsables gouvernementaux. Des ministres ont refusé de répondre aux demandes des députés des groupes d'opposition souhaitant discuter de la situation dramatique des habitants des villes du nord. Au Parlement, un député du parti de l'opposition Mouvement populaire (droite conservatrice) a accusé les ministres « de fuir la confrontation ». Dans un communiqué daté du 3 février, le Parti du progrès et du socialisme a pointé du doigt « le mépris » du gouvernement envers les partis politiques.


1Latifa Babas, «  Oued Loukkos : Un risque d'inondation ancré dans l'histoire  », Yabiladi, 4 février 2026.

Syrie. L'effondrement de l'intérieur de l'autonomie kurde

Des hommes armés surveillent des véhicules sur une route désertique. Atmosphère tendue.

La défaite des Forces démocratiques syriennes (FDS) n'est pas seulement militaire, elle marque aussi l'échec d'un modèle politique autoritaire. Minées par les contradictions internes et aveugles aux transformations à l'échelle nationale et régionale, notamment depuis le départ de Bachar Al-Assad, elles se sont effondrées en quelques jours, sans combats majeurs.

La fin de l'Administration autonome du nord et l'est de la Syrie (AANES) avec la reprise de Raqqa par le pouvoir central le 18 janvier 2026, est d'abord une conséquence de la fin de la guerre contre l'organisation de l'État islamique (OEI) tel qu'elle était structurée depuis 2014. Jusque-là, il s'agissait pour les États-Unis et leurs partenaires de la Coalition de soutenir des acteurs non étatiques pour lutter contre l'organisation djihadiste.

Or, avec la chute du régime de Bachar Al-Assad en décembre 2024, les États occidentaux qui ont soutenu la construction de l'AANES et armé les Forces démocratiques syriennes (FDS) ont progressivement privilégié une logique de reconstruction de l'État syrien et de la souveraineté nationale. En septembre 2025, l'intégration de Damas dans la Coalition globale contre l'OEI a confirmé cette tendance et privé l'entité kurde de son levier stratégique. Ne restait pour les pays occidentaux que la question du sort des 9 000 prisonniers de l'OEI et des milliers de civils encore présents dans le nord-est du pays.

Dans le même temps, un alignement régional — des pays du Golfe à la Turquie — s'est dessiné autour de la restauration d'un centre étatique fort, hostile aux expériences autonomistes armées. Dès lors, faute de soutien régional, l'intégration de l'AANES à l'État syrien devenait la seule voie réaliste pour les autorités kurdes, encore fallait-il en définir les modalités. À cette fin, les États-Unis et la France ont fait pression sur l'AANES pour engager un cycle de négociations avec Damas. Débuté le 10 mars 2025, celui-ci s'est très vite enlisé à cause d'une contradiction majeure : le pouvoir central affirmait sa souveraineté et le retour de l'État dans l'ensemble du territoire afin de clore la guerre civile, tandis que les autorités kurdes cherchaient une forme de cogestion du territoire et le principe d'une région de facto autonome.

Ainsi, la transformation des rapports de forces régionaux et l'enlisement des négociations laissaient présager un conflit prochain, d'autant plus que l'escalade militaire était constante tout au long de la ligne de front sur les bords de l'Euphrate.

Une révolution dans la révolution

Sur le plan militaire, la rapidité de la défaite, qui a eu lieu en quelques jours, s'explique par les contradictions internes du projet politique de l'AANES. Lors de sa création en 2015, l'administration et son projet de « confédéralisme démocratique » représentaient pour les populations kurdes, arabes et les autres minorités de la région le seul moyen de survie face à l'OEI. Elle s'est imposée ensuite comme une alternative à la dictature de Bachar Al-Assad. Cette entité politique était toutefois structurée par la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui, depuis 2012, réprime toute opposition dans les territoires sous son contrôle afin de réaliser sa propre « révolution » au sein de la Révolution syrienne.

De fait, l'AANES représentait dès ses débuts un modèle de gouvernance autoritaire reposant sur un appareil sécuritaire aux mains des cadres kurdes du PKK. Cet autoritarisme était régulièrement contesté par la population et décrié par les partenaires de la Coalition, sans qu'aucun ne réussisse à réformer ce système. La répression contre les opposants s'est même renforcée au nom de la lutte contre l'OEI, un amalgame qui était devenu un lieu commun dans le Nord-Est syrien.

C'est dans ce cadre que se développent les contradictions d'un système alternant mobilisation idéologique et répression de la société. La population kurde était particulièrement visée par la mobilisation idéologique, en particulier via des académies politiques et des réseaux clientélistes partisans. La volonté de transformer la société a notamment abouti à une réforme catastrophique du système éducatif et à la mise en place d'un contrôle par le bas, via des conseils de quartiers, la population kurde n'ayant d'autre choix que d'accepter cette politisation forcée, et craignant en particulier la conscription forcée et les arrestations.

De leur côté, les populations arabes, soit 70 à 80 % de l'ensemble des habitants du Nord-Est syrien, étaient moins visées par ces mobilisations idéologiques du parti, mais durement contrôlées. Une hiérarchie identitaire plafonnait leur intégration au « confédéralisme démocratique ». Si les habitants arabes participaient au projet, représentant 70 % des quelque 60 000 FDS, des 30 000 Assayech (les forces de sécurité locales kurdes) et des 120 000 fonctionnaires employés de l'administration civile, ils étaient relégués à des postes subalternes et sous surveillance étroite des cadres du PKK, les cadros. Enfin, cette économie politique du parti contre la société se retrouvait dans le secteur financier qui assurait d'importants revenus au PKK, tandis que les investissements dans les services publics et les infrastructures restaient limités.

Une insurrection en gestation

En décembre 2024, la chute du régime des Assad soulève une vague d'espoir dans la région, celle d'un recul de la tutelle autoritaire du PKK et du retour de l'État syrien. Les habitants de l'AANES qui osent sortir manifester sont réprimés et les potentiels opposants traqués par les services de sécurité. L'ouverture actuelle des centres de détention permet de mieux comprendre ce système avec la libération de nombreux adolescents arrêtés pour des faits considérés comme politiques : possession du nouveau drapeau syrien ou d'images d'Ahmed Al-Charaa, relais de chansons liées à la révolution syrienne… Les services de renseignement kurdes surveillaient les réseaux sociaux. Un contenu supprimé pouvait mener à une arrestation. Les accusations formulées relevaient souvent du terrorisme, de la fuite d'informations ou de l'atteinte à la sécurité. Tous les témoignages des personnes libérées font état de passages à tabac réguliers et de tortures.

Le système répressif kurde anticipait ainsi une insurrection et tentait d'arrêter tout élément mobilisateur. Cependant, ce n'est pas une mobilisation organisée qui a fait tomber la région, mais un soulèvement populaire. La répression ne faisait que renforcer un inévitable qui était devenu pensable depuis la chute du régime de Bachar Al-Assad.

Dès le début des opérations de l'armée syrienne contre les quartiers kurdes d'Alep, le 6 janvier 2026, l'état d'urgence est décrété dans les régions arabes du Nord-Est syrien. Selon un plan préétabli, les FDS se sont déployés sur des lignes de défense soigneusement préparées avec des centaines de kilomètres de tunnels. Cependant, l'ensemble de ce dispositif s'effondre dans la nuit du 17 au 18 janvier lorsque l'armée syrienne prend la ville de Tabka, au sud de l'Euphrate, et se dit prête à avancer sur Raqqa. Selon de nombreux entretiens réalisés, les FDS avaient reçu l'ordre de combattre, mais elles se sont délitées au contact.

On observe la même situation sur toute la ligne de feu de Deir ez-Zor à Raqqa, où les unités arabes des FDS, majoritaires, ont fait défection ou se sont mutinées, neutralisant l'ensemble de leur groupe de combat et obligeant les officiers kurdes syriens et les cadres du PKK à prendre la fuite. Il est encore trop tôt pour avoir un décompte des pertes, mais la majorité des morts se comptent soit dans les rangs des FDS arabes, exécutés pour désertion par leurs officiers, ou parmi les officiers kurdes, tués par leurs hommes alors qu'ils essayaient de fuir. D'après différentes sources, les forces kurdes auraient perdu plus de 550 hommes contre 250 côté gouvernement.

À Tell Brak, une bataille de quelques minutes

Dans le même temps, les autorités kurdes de l'AANES ont dû faire face à un soulèvement populaire qui a commencé au matin du 18 janvier et qui s'est amplifié à mesure que l'armée syrienne se déployait. Des contingents de combattants kurdes du PKK ont reçu l'ordre de mener une répression brutale, mais sont très vite dépassés. À Raqqa par exemple, les civils sont descendus dans la rue dès 8 heures du matin. Les rassemblements étaient d'abord hésitants à cause des tirs de snipers qui ont fait 22 morts et une centaine de blessés, selon les hôpitaux de la ville. Cependant, dès midi, les forces kurdes ont battu en retraite devant une mobilisation massive. L'entrée de l'armée syrienne vers 17 heures relève alors davantage d'une opération de sécurité pour protéger les civils des derniers snipers encore actifs.

L'effondrement des FDS dans la ville de Tell Brak est encore plus éloquent. Malgré l'importance stratégique de cette ville, située sur la route entre Qamishli et Hassaké, et des défenses impressionnantes, les combats ne durent pas plus de quelques minutes. On y dénombre 185 FDS d'origine arabe encadrés par 35 officiers kurdes et 8 cadres du PKK, dont cinq ne parlant pas arabe et donnant leurs ordres via des traducteurs — selon des entretiens réalisés avec des déserteurs et habitants de la ville.

À l'arrivée de l'armée syrienne au camp d'Al-Hol le mardi 20 janvier, certains soldats arabes des FDS contactent des connaissances côté gouvernement. Ils proposent à ces derniers de se rendre et préparent une mutinerie contre leurs officiers kurdes, contre l'assurance d'une avancée de l'armée syrienne sur Tell Brak afin de les protéger. La manœuvre a lieu le mercredi 21 janvier. L'armée syrienne met plus de temps que prévu sur des routes minées et sous les tirs de drones suicides. Les insurgés parviennent cependant à neutraliser les points névralgiques de la ville, tandis que sa population arabe se soulève. Les officiers et cadres kurdes s'enfuient, faisant 7 morts civils dans des tirs de dégagement. Là encore, l'armée syrienne entre dans une ville libérée sans tirer un coup de feu.

Carte de la Syrie, indiquant des villes comme Damas, Alep et Raqqa.

Si la crise de Soueïda en juillet 2025 relevait d'une fazaa, soit une mobilisation tribale d'envergure qui oppose tribus bédouines et druzes, la dynamique dans l'Est syrien est avant tout une « intifada », soit un soulèvement. Il reste à déterminer dans quelle mesure Damas a discrètement activé des contacts avec certains chefs arabes des FDS et incité à la défection. En revanche, le moteur de la révolte ne réside pas dans des réseaux tribaux, mais chez d'anciens combattants de l'Armée syrienne libre ou des cadres locaux réfugiés à Idlib durant la guerre civile. De nombreux entretiens révèlent que ce sont eux qui ont formé les premiers groupes d'insurgés lors de la nuit du 17 au 18 janvier 2026.

La transition politique en question

Paradoxalement, l'effondrement des FDS a sauvé le Nord-Est syrien d'un conflit communautaire. Là où le projet politique du PKK préparait la société à un long combat, les défections et mutineries ont rendu caduque la doctrine militaire du parti. De même, les centaines de kilomètres de tunnels et les milliers de tonnes d'armes accumulés en prévision d'une guerre contre la Turquie et ses forces alliées n'ont pas pu arrêter une insurrection populaire. Le PKK avait tenté de préparer la société de l'AANES à une guerre qui n'aura pas eu lieu du fait du soulèvement de la population.

Cette absence de combats permet pour le moment au commandement kurde syrien de l'AANES d'être libéré de la pression du PKK pour réengager le processus politique d'intégration. L'accord conclu le 29 janvier 2026 représente ainsi une avancée majeure pour la population kurde, tout en actant la défaite politique et militaire du PKK en Syrie. Ce compromis garantit la protection des zones kurdes ainsi que la reconnaissance de droits culturels et politiques, qui doivent être inscrits dans la constitution. Sur le plan sécuritaire, l'accord prévoit l'intégration de trois brigades kurdes dans la région de Hassaké et d'une brigade à Aïn Al-Arab (Kobané).

Ce volet est déterminant, car il permet l'incorporation des fonctionnaires de l'Administration autonome, des Assayech et des combattants des Unités de protection du peuple (YPG), branche armée du Parti de l'union démocratique (PYD) kurde, au sein des institutions et de l'appareil d'État syrien, malgré les divergences passées sur les modèles de gouvernance. Enfin, la question des employés civils constitue un pilier essentiel de cet accord. Les quelque 150 000 fonctionnaires de l'ancienne administration autonome, y compris ceux des régions arabes comme Deir ez-Zor et Raqqa, restent en poste. Damas s'est engagé à les intégrer dans le corps étatique après une procédure de vérification de leurs qualifications.

Dans cette optique de pacification, Damas s'est engagé à ne pas faire intervenir l'armée régulière dans les régions à majorité kurde. Contrairement aux interventions passées sur la côte ou à Soueïda, où le manque de discipline des troupes avait conduit à des massacres, la transition actuelle dans les régions kurdes semble s'orienter vers un modèle de passation politique. Cette dernière est encore fragile, la question étant de savoir si le PKK va tenter de réimposer son contrôle sur la société kurde ou accepter de se retirer. La mobilisation kurde que l'on observe actuellement est ainsi porteuse d'ouverture politique avec le retour de partis kurdes syriens, tandis que la population rejette la mainmise du PKK.

Madha, curiosité géopolitique entre l'Oman et les Émirats arabes unis

Panneaux directionnels sur une route bordée de rochers.

À une centaine de kilomètres de Dubaï, l'enclave omanaise de Madha trouble le maillage frontalier rectiligne de la péninsule arabique. Une frontière tracée sur les cartes du monde, mais transparente sur le terrain. Cette invisibilité apparente dissimule pourtant sur le terrain les logiques concurrentes des États du Golfe.

À la sortie de Khor Fakkan, dans l'Émirat de Charjah, appartenant à la fédération des Émirats arabes unis fondée en 1971, une petite bretelle d'autoroute est particulièrement encombrée : des automobilistes patientent pour faire le plein devant la station-service de Madha, en Oman. Ici, l'essence est encore moins chère qu'aux Émirats. « Et encore, il y a à peine trois ans, nous créions des embouteillages de plusieurs kilomètres ! », affirme le pompiste. Rien ne marque la frontière pour le visiteur distrait : aucune douane ne contrôle les entrées et sorties. On passe d'un pays à l'autre sans jamais s'arrêter.

Cette situation souligne l'originalité géographique de ce territoire. En effet, Madha est une enclave omanaise d'environ 75 km², soit l'équivalent de la superficie de la ville de Nice, située au sein des Émirats arabes unis. En son centre se trouve Nahwa, une contre-enclave appartenant aux Émirats. Le reste du territoire omanais est à 40 km, et l'autre exclave omanaise, la péninsule du Musandam qui contrôle le stratégique détroit d'Ormuz, est à 55 km.

Carte détaillant la région avec les Émirats arabes unis et Oman.
Carte de l'enclave de Madha (Oman)

Pour autant, à Madha, le contraste avec l'émirat de Charjah et la ville émiratie proche de Fujaïrah est frappant. À quelques mètres des cimenteries et des industries pétrolières, Madha semble avoir conservé sa culture traditionnelle, et échapper au gigantisme associé aux Émirats. Les routes y sont étroites, l'architecture y est plus sobre. Des femmes travaillent la feuille de palmier sur le pas de leur porte, les hommes vêtus de leur coiffe traditionnelle brodée, la kumma, se rendent à la mosquée avec des travailleurs immigrés sud-asiatiques. On ne retrouve quasiment plus cette situation aux Émirats où la population nationale constitue une classe sociale autant minoritaire que supérieure, qui vit largement en vase clos.

Keye Tersmette, chercheur postdoctoral au Royal Holloway de l'université de Londres et spécialiste des frontières omanaises, indique :


L'absence physique de frontière n'a pas empêché la conservation d'une certaine culture locale à Madha. Que ce soit ici ou à Buraimi [ville frontalière du côté omanais, jouxtant l'émirat d'Al-Aïn plus au sud], les habitants qui vivent aux abords de la frontière d'Oman et des Émirats ont toujours vécu comme un seul et même peuple, sans prendre en considération de quel côté de la frontière ils se situaient. Mais aujourd'hui, Madha est la dernière frontière sans mur avec l'Oman.

En effet, ailleurs, la frontière entre les deux voisins, longue de 609 km, est parcourue par d'imposants grillages. Les différents postes-frontières sont généralement traversés avec une certaine difficulté.

Une anomalie sous pression

S'il n'existe effectivement aucun contrôle à la frontière de Madha et de Nahwa, deux immenses commissariats se dressent néanmoins à leurs entrées. Bien que seules 3 217 âmes peuplent l'enclave omanaise, et à peine plus de 300 la contre-enclave émiratie, la taille de ces bâtiments administratifs illustre l'importance stratégique de ce minuscule territoire et les politiques visant à en marquer le contrôle.

Keye Tersmette explique que la présence fréquente des drapeaux à l'approche des frontières, ainsi que la grandeur et la modernité des bâtiments administratifs sur ces deux territoires sont « les signes d'une volonté de construire une nation à travers un nationalisme banalisé ». Il ajoute que, si rien ne choque en apparence, cela contribue pourtant à complexifier la vie des habitants, car les administrations, les lois, les salaires et le coût de la vie varient radicalement entre les deux territoires.

Ahmed, chauffeur de taxi et père de deux enfants, explique :


J'habite à Buraimi (Oman), mais mes enfants vont à l'école à Al-Aïn. Certains matins, j'attends plus d'une heure à la frontière. Je peux passer sans encombre grâce à ma carte d'identité omanaise, mais il y a quinze ans, je mettais moins de dix minutes. Il faut toujours anticiper. Ces murs ont parfois séparé des familles vivant de part et d'autre de la frontière.

Dans ce contexte, Madha et Nahwa font donc encore figure d'exceptions. « Nous sommes le même peuple, même si, en fonction de nos tribus historiques, nous nous sentons Omanais ou Émiratis. Mais nous avons la même culture, les mêmes coutumes et nous vivons ensemble », souligne le cheikh émirati de Nahwa, Abdallah Khalfan Al-Naqbi, à la sortie de la mosquée du village, après la visite du maire de Khor Fakkan, venu suivre l'évolution des investissements dans le village. « Certains élèves de Madha étudient à Nahwa, par exemple. Des Émiratis viennent de Dubaï se détendre à Madha. Les habitants de Nahwa passent aussi tous les jours à Madha, où ils font certaines de leurs courses en payant soit en rials omanais, soit en dirhams émiratis. La frontière n'existe pas pour nous, nous ne formons qu'un », poursuit-il.

Pourtant, le confort de vie n'est pas ressenti de la même manière de l'autre côté de la frontière. En effet, Mascate a longtemps négligé le gouvernorat du Musandam, dont fait administrativement partie Madha, car sa topographie rend difficile la construction d'infrastructures et de routes. Un investissement routier de 70 kilomètres chiffré à 390 millions de dollars (336 millions d'euros) est en cours, pour permettre de traverser la péninsule. Ce projet comprend notamment la construction de 11 ponts, nécessaires pour relier les différentes zones. Malgré ces efforts, le contexte économique reste plus difficile pour les Omanais du Musandam, et provoque parfois des envies d'ailleurs.

« Madha appartient à Oman, car nos grands-parents ont prêté allégeance à Mascate lorsque les Anglais souhaitaient quitter les Émirats dans les années 19601. À Madha, notre richesse était l'eau. Oman était un État plus fort, en qui nos anciens avaient confiance », explique Mahmoud H., 23 ans, originaire de Madha et étudiant en sciences sociales à Mascate. « Mais aujourd'hui, force est de constater que la vie est plus facile pour les Émiratis. Grâce au pétrole, ils gagnent bien mieux leur vie, et leur gouvernement a investi massivement, même à Nahwa, où tout se modernise très vite », poursuit-il.

« Oman a laissé de côté la région pendant de longues années, et le développement est en retard comparé à Mascate. Le pays tente de rattraper ce temps perdu dans le cadre de son plan Vision 2040, mais, dans le Musandam, les jeunes préfèrent quitter Madha pour Mascate, ou parfois même déménager aux Émirats », admet l'étudiant.

Pour les travailleurs sud-asiatiques, nombreux dans l'enclave, la frontière invisible de Madha est bien réelle. « En fonction de notre visa, nous ne pouvons pas toujours nous rendre légalement aux Émirats », affirme Yusuf, travailleur agricole à Madha. Pourtant, beaucoup de travailleurs à Madha franchissent cette frontière quotidiennement. Une pratique impossible sur les autres frontières entre Oman et les Émirats arabes unis.

Le contrôle entre les deux États s'est considérablement renforcé au cours des années 2010. À Al-Aïn et Buraimi, à Dibba ou encore dans le désert frontalier, des murs, des postes de contrôle et des dispositifs de surveillance matérialisent désormais une frontière autrefois largement poreuse. Cette sécurisation accrue répond à des objectifs affichés de lutte contre l'immigration clandestine, le travail informel et les menaces sécuritaires, mais elle s'inscrit aussi dans une politique nationaliste.

« Les frontières représentent une opportunité de contrôle pour les États. On choisit ses travailleurs, et on contrôle les mouvements dans un espace clos », analyse Stéphane Rosière, géographe spécialiste des frontières, des minorités ethniques et des violences politiques.

Les relations EAU-Oman, entre coopération et méfiance

Si les deux États affichent une coopération régionale stable, notamment au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG), des tensions diplomatiques persistent, en particulier autour des zones frontalières stratégiques dont fait partie le Musandam. L'histoire, depuis près d'un siècle, est marquée par une forme de rivalité. Derrière la relation pacifiée, les accrocs sont récurrents.

Plusieurs affaires d'espionnage ont par exemple été rendues publiques par Mascate. En janvier 2011, les autorités omanaises ont annoncé le démantèlement d'un réseau accusé de collecter des informations sensibles sur les structures politiques et militaires du pays, réseau attribué aux services de sécurité émiratis. Cette accusation a été formellement démentie par Abou Dhabi. Une nouvelle affaire a émergé en 2019, lorsqu'un groupe composé de citoyens émiratis et omanais a été condamné à des peines de prison pour espionnage.

Les tensions entre les deux pays se sont également exprimées dans le contexte de l'implication militaire des Émirats arabes unis au Yémen, particulièrement dans la région d'Al-Mahra, frontalière avec l'Oman. Fin 2025, l'appui d'Abou Dhabi au mouvement sécessionniste sudiste a été vivement critiqué et le sultanat d'Oman s'est directement aligné sur la position saoudienne, contribuant à marginaliser les Émirats.

Sans contester la souveraineté omanaise sur le Musandam, l'intérêt d'Abou Dhabi pour cette région s'est matérialisé au fil des décennies à travers des investissements, des acquisitions foncières et des réseaux d'influence locaux qui se sont déployés jusqu'en 2018. À cette date, le sultan Qabous (1940 – 2020) a appliqué un décret royal interdisant aux non-Omanais de posséder des terres et des biens immobiliers dans plusieurs zones stratégiques du sultanat, dont le Musandam. Selon les autorités omanaises, cette mesure visait à protéger la sécurité nationale et l'intégrité territoriale.

Le chercheur Keye Tersmette observe que ces barrières répondent à des objectifs juridiques immédiats, comme la lutte contre le passage illégal des personnes migrantes et de contrebande. Il précise toutefois qu'elles visent sans doute aussi des objectifs géopolitiques plus ambitieux, tels que l'affirmation de l'identité nationale parmi les frontaliers et la protection des frontières. Leur utilité réelle reste cependant à démontrer. Le géographe Stéphane Rosière abonde en ce sens : « Des murs peuvent coûter jusqu'à un million d'euros le kilomètre, mais ils permettent aux gouvernants de démontrer leur puissance à leur propre population. Les murs servent d'outil de domination et de revendication nationale. »

Vers une matérialisation de la frontière ?

Dans ce contexte de méfiance sécuritaire et de rivalités feutrées, l'absence de barrières à Madha apparaît de plus en plus comme le fruit d'un compromis diplomatique fragile. Ériger un mur au cœur de cette enclave reviendrait à perturber des équilibres sociaux anciens et à vivifier le sentiment d'abandon des populations locales.

À l'inverse, maintenir une frontière invisible permet à Mascate et Abou Dhabi de contenir les tensions, tout en poursuivant sur d'autres fronts une politique de sécurisation du territoire. La situation de contre-enclave de Nahwa constitue également une forme de garantie contre les décisions émiraties unilatérales dans la mesure où toute contrainte exercée sur Madha a un effet mécanique sur Nahwa.

Permettre la liberté de mouvement à Madha favorise ainsi le maintien des populations, comme le souligne Keye Tersmette :


La question du peuplement est essentielle. Sans habitants, que se passerait-il ? Madha se vide peu à peu de sa population, et les Émirats investissent sérieusement à Nahwa. On ne fait donc pas de mur, car dans le futur les choses pourraient changer dans cette zone riche en eau.

En effet, le wadi Madha2, long de 31 km — 10 km aux EAU, 21 km à Oman —, franchit la frontière à quatre reprises. Deux barrages majeurs ont été réalisés du côté omanais : le Saruj Dam, achevé en 2004 avec une capacité d'environ 1,35 million de mètres cubes, et le Wadi Sahna Dam, construit en 2009, avec une capacité d'environ 0,5 million de mètres cubes.

L'eau est une ressource précieuse qui matérialise le lien unissant Madha et Nahwa, au-delà des nationalismes. Elle rappelle que les identités locales, tribales et culturelles, mais aussi la dépendance à l'environnement naturel, ont longtemps précédé l'État-nation.


1Entre 1955 et 1957, sur les premières cartes proposées par les Britanniques, puissance coloniale, les frontières entre les entités sous protectorat étaient bien plus complexes qu'elles ne le sont aujourd'hui. Les différends frontaliers ont été graduellement réglés par accords diplomatiques jusqu'en 1963, laissant malgré tout en suspens quelques anomalies, comme la situation particulière de Madha.

2Rivière sèche avec un débit éphémère ou intermittent, qui coule presque exclusivement pendant la saison des pluies.

Gaza. Trier les humanitaires, condamner les survivants

Un homme escalade une colline, entouré de barbelés.

À Gaza comme en Cisjordanie, Médecins du monde, aux côtés d'autres ONG, risque de suspendre ses activités après le refus israélien de renouveler ses accréditations. Cette décision menace l'accès des Palestiniens à l'aide vitale, tandis que les États européens restent passifs. Elle s'inscrit dans un projet plus large de fragmentation et de dépolitisation de Gaza, jusqu'à l'horizon d'une « Riviera ». Entretien avec Jean-François Corty, médecin et président de Médecins du monde. Propos recueillis par Armin Messager.

Fin de décembre 2025, 37 ONG internationales se sont vu refuser le renouvellement de leur accréditation par les autorités israéliennes Elles s'ajoutent aux 22 autres déjà refusées1. Cela signifie qu'à compter de mars 2026, elles ne disposeront plus du cadre légal nécessaire pour opérer. Il ne s'agit pas d'un départ immédiat, mais d'une mise à l'arrêt administrative progressive.

Ces ONG travaillaient déjà dans des conditions extrêmement contraintes. Leur action est aujourd'hui cantonnée à seulement 15 à 20 % du territoire de Gaza, le reste étant classé comme « zone dangereuse » ou interdite. Elles avaient déjà dû se déplacer au gré des bombardements et des déplacements forcés de la population, tandis que l'acheminement de l'aide était entravé par des blocages de matériel, la fermeture des points de passage et la « ligne jaune » mouvante imposée par l'armée israélienne, qui a annexé de fait 53 % du territoire gazaoui. Le refus de renouvellement des accréditations ne fait donc qu'officialiser la fermeture progressive de l'espace humanitaire.

Les motifs avancés par Israël pour justifier ces refus relèvent d'arguments de façade : soupçons de liens avec des groupes armés et exigences de transmission de listes nominatives du personnel. Or, pour des raisons évidentes de sécurité, nous ne pouvons pas fournir de telles listes dans un contexte où les soignants sont explicitement ciblés2.

Médecins du monde (MDM) a perdu un médecin, Médecins sans Frontières (MSF) en a perdu 15. Trois cent soixante-dix-neuf travailleurs de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) ont été tués sous les bombardements israéliens à Gaza. Tous étaient palestiniens. Plus largement, des centaines de soignants palestiniens ont été emprisonnés, torturés ou tués.

Les organisations autorisées à rester sont, pour beaucoup, issues de réseaux évangéliques étasuniens. D'autres ONG qui ne sont pas critiques de l'action israélienne sont également autorisées [voir encadré ci-dessous]. À l'inverse, celles dénonçant la situation à Gaza, la colonisation en Cisjordanie ou l'absence de justice internationale sont progressivement évincées.

En Cisjordanie, la logique est la même : MDM sera expulsée à la fin du mois de février 2025. Là-bas aussi, le quotidien des ONG est devenu infernal : les checkpoints, la difficulté de se déplacer pour le personnel palestinien, le peu de visas accordés aux expatriés. La destruction des bâtiments de l'UNRWA3 constitue l'aboutissement de cette campagne prolongée d'asphyxie et de sabotage de la capacité opérationnelle de l'aide humanitaire. En s'attaquant à l'UNRWA, pilier central de l'aide humanitaire, c'est l'ensemble des capacités d'intervention des acteurs humanitaires qui sont durablement fragilisées.

Un nombre historique d'enfants orphelins et handicapés

Ces expulsions produisent des effets immédiats et catastrophiques sur la survie de la population. Les organisations menacées ou déjà refusées assuraient près de 40 % du système de santé encore fonctionnel dans l'enclave. Leur retrait signifie la disparition de centaines de milliers de consultations de médecine générale et de dizaines de milliers d'actes chirurgicaux, dans un territoire où les infrastructures hospitalières ont été en grande partie détruites.

La mortalité reste élevée : si l'on meurt moins sous les bombes qu'au pic des massacres, on meurt désormais à petit feu. D'autant que, depuis l'annonce du cessez-le-feu [le 10 octobre 2025], 520 personnes ont encore été tuées par les bombardements.

Les premières victimes sont les femmes, les femmes enceintes et les enfants. Gaza concentre aujourd'hui une tragédie infantile d'une ampleur inédite. En février 2024, après seulement quatre mois de bombardements, le nombre d'enfants tués y dépassait déjà celui de l'ensemble des conflits mondiaux cumulés sur les quatre années précédentes. Les estimations actuelles évoquent environ 80 000 morts — un bilan que je pense être largement sous-évalué. Parmi eux, 82 % sont des civils, majoritairement des femmes et des enfants.

Environ 4 000 enfants nécessitent une évacuation urgente, faute de soins spécialisés disponibles à Gaza. Plus largement, 20 000 blessés et malades graves devraient être pris en charge dans des structures médicales extérieures. Gaza compte désormais un nombre historique d'enfants orphelins et handicapés, résultat direct des bombardements, des amputations, des infections non traitées. C'est un problème majeur de santé publique, que personne ne semble en mesure de prendre en charge.

Les enfants survivants paient aussi un tribut psychologique immense : syndromes post-traumatiques, troubles graves liés à la faim, à la perte des proches, à l'errance sous des abris de fortune.

À cette hécatombe s'ajoute une crise nutritionnelle massive. Un million et demi de personnes vivent en insécurité alimentaire, et, selon les projections du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), près de 100 000 enfants pourraient souffrir de malnutrition aiguë sévère d'ici avril 2026 si la situation ne change pas. Car l'aide alimentaire elle-même demeure rationnée, conditionnée et instrumentalisée. Avant le 7 octobre 2023, environ 600 camions entraient chaque jour dans la bande de Gaza. Aujourd'hui, seuls 100 à 300 camions par jour parviennent réellement à entrer dans la bande de Gaza.

L'aide humanitaire autorisée reste conditionnée et utilisée comme levier de contrôle et variable d'ajustement dans les négociations sur les prochaines étapes du cessez-le-feu. De la nourriture entre, mais en quantités insuffisantes et de manière instable, souvent sous forme de produits mis sur le marché plutôt que d'aide gratuite, ce qui fait flamber les prix dans un contexte de pénurie de liquidités.

Cela accélère un processus de désintégration sociale, où des milliers de personnes meurent à petit feu, par manque de soins, faim ou abandon. La logique d'anéantissement, loin des bombes mais avec une efficacité tout aussi mortelle, se déroule dans un mutisme et un laissez-faire de la communauté internationale qui sont terrifiants.

Une stratégie de délégitimation

À ce désastre humanitaire s'ajoute une bataille sur le terrain symbolique et médiatique. Il existe un travail méthodique de délégitimation des ONG qui passe par la production et la circulation de récits accusatoires, souvent présentés comme techniques ou experts, mais profondément orientés4. Des médias, comme Marianne, mais aussi certaines chaînes d'information en continu, reprennent ce discours.

Ce climat est entretenu par des amalgames récurrents dans le débat public. Des éditorialistes comme ceux de LCI nous accusent de ne pas nous occuper des otages, alors même que cette mission ne relève pas de notre mandat mais de celui du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Tout ce récit participe à brouiller les rôles et les responsabilités et à lancer le discrédit sur le système humanitaire.

Cela ne se limite pas au champ médiatique. Le 9 décembre 2025, le ministre français chargé de l'Europe, Benjamin Haddad, a évoqué des soupçons de détournement de fonds des ONG au profit du Hamas, et a appelé à une enquête européenne sur leurs financements. Cette prise de position marque un seuil : loin de protéger l'action humanitaire, la parole politique française contribue à nourrir le soupçon et fragiliser davantage des organisations sous pression5.

« La “Riviera” de Gaza »

Cela ressemble à un projet politique structuré de l'« après-Gaza », dont la destruction massive actuelle constitue la condition préalable. Les déclarations répétées de responsables israéliens et étasuniens autour de l'édification d'une future «  Riviera  » sur les ruines de la bande de Gaza dessinent, à mon avis, une chose claire depuis la création du Conseil de la Paix : l'institutionnalisation d'un dispositif international piloté par Washington, contournant l'ONU, où la « paix » est redéfinie comme une opération de gouvernance, d'ingénierie territoriale et d'investissement, décidée par un cercle restreint d'États et d'acteurs économiques. Il s'agit d'un territoire vidé de sa question politique, administré par des structures comme le Comité national pour l'administration de Gaza, au profit d'un projet de reconstruction sans souveraineté, sans droits, et sans peuple reconnu comme tel.

Ce scénario s'accompagne d'un discours de banalisation. Le cessez-le-feu est présenté par les États-Unis comme « magnifique » : le signe d'un retour à l'ordre et à la stabilité. Alors que, dans les faits, rien ne va.

Dans cette perspective, la violence extrême remplit une double fonction. Elle élimine d'abord une partie de la population par les bombardements, la famine organisée et l'effondrement méthodique du système de soins. Elle fragilise ensuite les survivants, déplacés à répétition, affamés, amputés de toute infrastructure collective, jusqu'à les rendre dépendants, fragmentés, incapables de se projeter politiquement. Priver Gaza de soins, d'ONG indépendantes et de capacité de survie autonome, c'est réduire une population à l'état de survie biologique et l'ôter de toute existence politique.

Cette logique passe par un tri des survivants. Des zones dites «  sécurisées  » sont progressivement dessinées, dans lesquelles une partie de la population pourrait être acceptée à condition d'être identifiée et fichée. Les autres sont condamnés. C'est un modèle inspiré de systèmes de main-d'œuvre étrangère : une population réduite à une force de travail docile, interchangeable, «  des travailleurs de seconde zone  » qui sont tolérés s'ils se taisent et participent à l'économie du projet, tandis que les autres sont poussés dehors ou voués à disparaître.

Dans ce schéma, la destruction précède l'exploitation. Des pans entiers du territoire sont rasés, parfois en lien avec des groupes mafieux locaux, afin de créer un contraste : d'un côté, des zones rendues invivables  ; de l'autre, des espaces présentés comme protecteurs, où l'on promet sécurité, déradicalisation et emploi. Les ONG autorisées feront le service après-vente des acteurs de « la Riviera » en matière de gestion des précaires. Elles seront considérées comme des prestataires de service avec beaucoup de contrats et d'argent à la clé, en encadrant ceux qui resteront : des travailleurs isolés, employés des hôtels de luxe de « la Riviera », sans capacité d'autodétermination politique.

C'est précisément pour cela que les ONG qui font du plaidoyer dérangent. Dans un contexte où l'accès est fermé aux journalistes internationaux, où les journalistes palestiniens sont ciblés, tués et réduits au silence, les humanitaires demeurent les derniers témoins directs, pouvant se rendre sur place puis revenir, et donc témoigner publiquement hors de Gaza. Ils voient, documentent, comptent les morts, décrivent les conditions de vie réelles derrière le récit officiel du retour à la normale. Leur éviction scelle l'effacement des derniers regards extérieurs capables de dire ce qui se passe à Gaza.

Des ONG au service de « la Riviera »

Parmi les organisations autorisées à poursuivre leurs activités à Gaza figurent plusieurs structures issues de réseaux évangéliques (Samaritan's Purse, Adventist Development and Relief Agency ; qui succèdent à d'autres organisations très actives par le passé : Christian Mission to Gaza, Gaza Humanitarian Foundation).

Les champs d'intervention de ces organisations à Gaza restent à ce jour classiques : nourriture, médecine, vêtements, kits de survie, tentes. Cependant, en dehors du territoire gazaoui, le Samaritan's Purse, par exemple, entretient une relation très étroite avec l'État d'Israël. Il a notamment financé dernièrement plusieurs ambulances blindées pour le Magen David Adom, le service d'urgence israélien.

Ces organisations non critiques ou alignées sur le discours israélien sont compatibles avec le projet de « Riviera » à Gaza, privant toute perspective d'autodétermination palestinienne et brouillant la frontière entre action humanitaire et agenda politique. Selon plusieurs acteurs humanitaires sur place, certaines d'entre elles pourraient, à terme, être associées à des initiatives de « déradicalisation ».


1Parmi elles figurent Médecins du monde (MDM), Médecins sans Frontières (MSF), ainsi que Save the Children, Oxfam ou Caritas.

2NDLR. Plus de 100 ONG ont ainsi publiquement dénoncé ces exigences, les qualifiant d'illégales, dangereuses et contraires aux principes fondamentaux de l'action humanitaire.

3NDLR. À Jérusalem-Est, la démolition par des bulldozers israéliens de l'ancien siège de l'UNRWA, le 20 janvier 2025, a été saluée sur place par le ministre d'extrême droite Itamar Ben Gvir comme un «  jour historique  », tandis que l'ONU a dénoncé une violation grave du droit international.

4NDLR. Le rapport publié le 3 décembre 2025 par l'ONG Monitor («  Régime fantoche : l'emprise coercitive du Hamas sur l'aide humanitaire  ») en constitue une pièce centrale. Ce document repose exclusivement sur des matériaux fournis par l'armée israélienne, présentés comme des documents internes du Hamas datant de 2018-2022, sans qu'aucune vérification indépendante n'ait été possible ni qu'aucune ONG mise en cause n'ait été interrogée. Monitor, souvent décrit comme une simple ONG de recherche, est pourtant identifié de longue date comme un groupe de pression pro-israélien.

5NDLR. La Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) a réagi le 19 décembre 2025 par une lettre sévère, dénonçant des accusations «  graves  », susceptibles de mettre directement en danger le personnel humanitaire et de renforcer la désinformation.

La reconnaissance du Somaliland par Israël, une décision à double tranchant

Des personnes avec des drapeaux, un bâtiment illuminé et une ambiance festive.

Cette décision offre aux représentants somalilandais une opportunité inédite de promouvoir l'indépendance du pays, sans toutefois lui garantir d'importantes retombées diplomatiques et économiques. L'insertion d'Hargeisa à un arc régional israélo-émirien lui assure une centralité géopolitique nouvelle, tout en risquant de lui aliéner durablement d'autres acteurs régionaux et internationaux.

« Contrairement à la “Palestine”, le Somaliland n'est pas un État virtuel. » Le président somalilandais Abdirahman Mohammed Abdullahi – dit « Irro » – n'a rien trouvé à redire aux propos provocateurs du ministre israélien des affaires étrangères Gideon Saar prononcés le 6 janvier depuis Hargeisa, la capitale du Somaliland.

Car dix jours plus tôt, le 26 décembre 2025, Israël est devenu le premier État au monde à reconnaître le Somaliland depuis sa déclaration d'indépendance unilatérale de la Somalie, en mai 1991. Cette initiative discrétionnaire a néanmoins rencontré une large réprobation, de l'Union européenne à l'Union africaine (UA) en passant par la Ligue arabe. Nombreuses ont été les marques de soutien à l'intégrité de l'État somalien, et aucun pays n'a encore emboîté le pas d'Israël.

Depuis le 26 décembre, toutes les forces politiques somalilandaises s'emploient à promouvoir la reconnaissance israélienne comme la légitime expression d'un État somalilandais souverain. Depuis plus de trois décennies déjà, la reconnaissance internationale d'un État définitivement séparé d'une Somalie qualifiée de « faillie » est présentée comme l'unique horizon envisageable.

Trente-cinq années d'impasse

Jusqu'à présent, la cause somalilandaise n'avait trouvé que peu d'écho. L'« État de facto » s'est en effet toujours heurté au principe de l'intangibilité des frontières1 qui, par sa rigidité, rend le système international hostile à son existence. L'échec de son union avec la Somalie entre 1960 et 1991 a pourtant été souligné2 par l'UA en 2005 dans un rapport qui reconnaît une quête de reconnaissance « historiquement unique et justifiée dans l'histoire politique africaine ».

Mais nombreuses sont les voix à ne pas en reconnaître la légitimité, quitte à caricaturer l'histoire du Somaliland et à récuser la singularité de sa trajectoire politique et les crimes de masse qui l'ont marqué. À la fin des années 1980, l'ex-dirigeant somalien Mohammed Siad Barre, au pouvoir de 1969 à 1991, a en effet réprimé dans le sang le soulèvement d'une population somalilandaise majoritairement somalie Isaaq, une confédération clanique toutefois minoritaire au niveau national et dont des dizaines de milliers de membres ont été tués.

À contre-pied des détracteurs de l'« État de facto », Israël et ses soutiens s'érigent aujourd'hui en porte-voix du Somaliland et de son droit à l'autodétermination. Cette posture n'est cependant que l'expression d'une stratégie opportuniste d'instrumentalisation des griefs de minorités régionales qui rappelle la doctrine israélienne dite de la « périphérie ». Formulée dès les années 1950, son but était de faire des États non arabes et des minorités ethniques de la région des soutiens d'Israël. L'appui de Tel-Aviv à l'indépendance du Kurdistan irakien en 2017 et à la communauté druze en Syrie en 2025 sont d'autres exemples récents de cette approche. Ce faisant, Israël entend fragiliser ses voisins, assurer son hégémonie, et garantir la pérennité de son projet colonial en Palestine.

Une politique étrangère pro-états-unienne

L'initiative du 26 décembre s'inscrit plus largement dans une diplomatie somalilandaise ouvertement alignée sur Washington. Au lendemain de l'enlèvement de Nicolás Maduro à Caracas le 3 janvier, l'« État de facto » a par exemple été le seul pays du continent africain à soutenir de manière appuyée l'action états-unienne au Venezuela, la jugeant « calibrée ».

Ce tropisme a pris forme au cours de la présidence de Muse Bihi Abdi, entre 2017 et 2024. Hargeisa a d'abord établi des liens diplomatiques avec Taipei en 2020, s'aliénant ainsi Beijing, à contre-courant des autres pays africains, qui ont tous, à l'exception de l'Eswatini, fini par rompre avec Taïwan. Bihi et son entourage ont par la suite noué d'importantes relations avec les cercles républicains états-uniens, en particulier au sein de la très conservatrice (et pro-israélienne) Heritage Foundation. En 2023, cette dernière appelait officiellement à reconnaître le Somaliland. Aujourd'hui, le président Irro se montre ouvert à l'accueil d'une base militaire étatsunienne et à l'octroi de concessions minières – espérant séduire Donald Trump et peut-être lui arracher la reconnaissance du pays.

L'administration Trump demeure toutefois ambiguë. Le 29 décembre, la représentante des États-Unis au Conseil de sécurité des Nations unies s'est distinguée3 de ses homologues en défendant le droit d'Israël d'entretenir les relations diplomatiques de son choix. Imiter Tel-Aviv offrirait à Washington un levier de plus pour contrer l'influence régionale de la Chine. En outre, Trump n'a pas cessé ces derniers temps d'attaquer la Somalie, qu'il a qualifiée de « pays le plus corrompu sur terre », avant de considérer que cet État « n'existe même pas ». Début janvier, les accusations de corruption ont servi à justifier l'annulation de tous les programmes d'aide étatsuniens à destination du gouvernement fédéral somalien.

La rupture entre la Somalie et les Émirats arabes unis

Une reconnaissance du Somaliland entraînerait cependant une dégradation majeure des relations des États-Unis avec la Somalie, au risque d'aggraver plus encore l'instabilité du pays et de fragiliser la lutte contre les militants djihadistes d'Al-Chabab. De plus, nombre de partenaires régionaux de Washington et proches du gouvernement somalien s'y opposent, comme l'Égypte, la Turquie et Djibouti. Dès lors, il est difficile de prévoir ce que Trump pourrait ou non décider à l'égard du Somaliland.

D'autres États, relativement discrets depuis le 26 décembre, pourraient suivre Israël. Au premier rang desquels figurent les Émirats arabes unis (EAU), très présents au Somaliland depuis 2017, particulièrement au travers de la société Dubai Ports World, en charge du port de Berbera. Depuis une dizaine d'années, la proximité croissante d'Abou Dhabi avec Hargeisa et d'autres régions autonomistes somaliennes – le Puntland au nord et le Jubaland au sud – a compliqué ses relations avec Mogadiscio. Le président somalien, Hassan Sheikh Mohamoud, considère d'ailleurs les Émiriens comme les facilitateurs du rapprochement d'Hargeisa avec Tel-Aviv. Le 12 janvier, il a donc mis fin à tous les accords de coopération avec les EAU, exigeant le départ du territoire somalien de toutes les entités qui leur sont liées. Cette décision est évidemment inapplicable, non seulement au Somaliland du fait de son indépendance de facto, mais aussi au Puntland en raison de l'autonomie dont jouit cette région de la Somalie.

Enfin, le gouvernement éthiopien est demeuré plutôt silencieux. Proche des EAU et d'Israël, désireux d'accéder aux côtes somalilandaises à des fins militaires et économiques, le premier ministre, Abiy Ahmed, avait promis, en janvier 2024, de reconnaître l'« État de facto ». Cette promesse, restée lettre morte, avait déjà suscité de vives réactions internationales et l'ire du gouvernement somalien. Ankara était finalement parvenue à rapprocher Addis-Abeba de Mogadiscio. Abiy Ahmed doit en effet composer avec la Turquie et la Chine, très proches de la Somalie, mais également les deux principaux investisseurs étrangers en Éthiopie.

La nouvelle corde d'un arc israélo-émirien

Après plus de deux ans de guerre et un génocide toujours en cours à Gaza qui lui valent un statut de paria dans la région, Israël a gagné un nouveau partenaire, à seulement quelques encablures du détroit de Bab el-Mandeb, qui voit passer près de 12 % du commerce mondial. Tel-Aviv disposera désormais d'un point d'appui stratégique pour protéger ses intérêts économiques. Entre 2023 et 2025, les attaques houthistes en mer Rouge les avaient sensiblement affectés.

À ce stade, les contreparties exactes consenties par le gouvernement somalilandais restent incertaines et assurément encore en tractations. Elles recouvriront probablement un renforcement de la coopération en matière de renseignement avec le Mossad, un acteur clé des négociations qui ont mené à la reconnaissance. Un ancrage militaire à Berbera est également possible4. En revanche, l'hypothèse ubuesque d'un « accueil » de déportées gazaouies à partir de laquelle les deux pays ont noué langue en avril-mai 2025 semble désormais écartée.

Plus largement, le Somaliland s'arrime à une architecture régionale favorable à Tel-Aviv, dont les accords d'Abraham du 13 août 2020 constituent l'épine dorsale et que le président Irro a promis de signer lors d'une visite en Israël prévue prochainement. Figure de proue de ces accords, les EAU disposent d'une influence en Afrique de l'Est et dans le golfe d'Aden – de la Libye au Yémen en passant par le Soudan des Forces de soutiens rapides – qui pourrait profiter à Israël au-delà du seul cas somalilandais. Appuyé par Abou Dhabi, le yéménite Aïdarous Al-Zoubaïdi, chef du Conseil de transition du Sud aujourd'hui en difficulté, avait par exemple affirmé qu'un État indépendant dans le sud du Yémen se joindrait aux accords d'Abraham5.

Une exposition géopolitique à risque

Aux projections régionales des puissances israélienne et émirienne s'opposent de nombreux pays, notamment les appuis traditionnels du gouvernement fédéral somalien comme la Turquie, l'Égypte et le Qatar. Une présence d'Israël sur le golfe d'Aden, qui plus est militaire, pourrait ainsi exposer le territoire somalilandais à des tentatives de déstabilisation. Les houthistes ont déjà menacé d'en faire une cible6.

Par ailleurs, l'Arabie saoudite se distingue aujourd'hui comme l'un des principaux soutiens de la Somalie. Dans un contexte de rivalités croissantes avec Abou Dhabi, Riyad s'efforce de réduire l'influence régionale émirienne. À cette opposition se rattachent aussi les liens de l'Arabie saoudite avec le Pakistan et ceux des EAU avec l'Inde, un pays proche de Tel-Aviv où des voix l'appellent à reconnaître le Somaliland.

La reconnaissance israélienne – sur fond de promotion enthousiaste d'Israël par les dirigeants somalilandais – n'est donc pas gage de stabilité pour l'« État de facto ». Ce dernier s'antagonise durablement une grande partie de l'Afrique et du monde arabe, où le principe de l'intangibilité des frontières demeure structurant et la question palestinienne prégnante. Enfin, les retombées économiques d'hypothétiques investissements israéliens restent à ce stade incertaines.

Consolider le projet somalilandais

La promotion du droit à l'autodétermination offerte par Israël a facilité l'adhésion d'une partie significative de la population somalilandaise à la reconnaissance mutuelle des deux pays. Pour beaucoup, plus de trois décennies d'isolement diplomatique ont fini par reléguer la cause palestinienne derrière l'opportunité israélienne. Dès le 26 décembre, il y a eu d'importantes manifestations de joie, principalement dans le centre-ville d'Hargeisa, près du musée national sur lequel un immense drapeau israélien a été projeté. Y ont également été projetés celui des EAU et le logo de DP World en signe de gratitude, mais surtout pour souligner l'indépendance radicale du Somaliland et son rejet de la décision somalienne d'expulser les Émiriens du territoire.

Mais le Somaliland n'est pas un monolithe. D'autres images – certes moins nombreuses – ont aussi circulé sur les réseaux sociaux, notamment de contestations. À Borama, la capitale de la province occidentale de l'Awdal, des individus ont exprimé leur opposition à cette reconnaissance. Plusieurs personnes ont même été arrêtées, parmi lesquelles certaines arborant des drapeaux palestiniens, mais également des intellectuels et des chefs religieux critiques.

Il est néanmoins difficile de mesurer l'ampleur de l'opposition interne dès lors qu'elle est criminalisée car considérée comme hostile au Somaliland. De manière générale, l'adhésion au projet somalilandais des régions occidentales et orientales – dont une partie a été perdue en 2023 – a toujours été fluide. Leurs populations, issues de clans somalis minoritaires, ont longtemps été marginalisées au profit des provinces centrales Isaaq autour desquelles le projet national s'est structuré. À terme, il est donc possible qu'une partie de ces populations périphériques fasse de la reconnaissance israélienne un outil de plus de contestation des autorités, dont l'exercice effectif de la souveraineté pourrait être fragilisé.


1La Conférence des chefs d'État et de gouvernement de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), réunie au Caire, opta en faveur du «  principe de l'intangibilité  » des frontières en Afrique le 21 juillet 1964.

2Union africaine, «  AU Fact-Finding Mission to Somaliland (30 April to 4 May 2005)  », 2005.

3Tammy Bruce, représentante adjointe des États-Unis d'Amérique auprès des Nations unies, «  Remarks at a UN Security Council Emergency Meeting on Somaliland  », 29 décembre 2025.

4Lazar Berman, «  Somaliland Official Confirms Talks with Israel on Hosting a Military Base  », The Times of Israel, 8 janvier 2026.

5Mohamad Ali Harisi, «  Yemen's Al Zubaidi on Southern independence and what comes next  », The National, 24 septembre 2025.

6«  Any Israeli presence in Somaliland will be a “target” : Houthi leader  », Al Jazeera, 28 décembre 2025.

Pourquoi Israël a-t-il reconnu le Somaliland ?

Deux mains qui se serrent, symbolisant la paix, avec des silhouettes de personnes et des avions en arrière-plan.

Le 26 décembre 2025, Israël a été le premier État du monde à reconnaître le Somaliland, un territoire de 175 000 kilomètres carrés situé dans la partie nord de la Somalie.

Le Somaliland occupe un espace stratégique : sa côte permet le contrôle du détroit de Bab El-Mandeb qui clôture le sud de la mer Rouge et conduit au canal de Suez. Au-delà de cet enjeu géopolitique, la trajectoire historique du Somaliland et l'intérêt israélien pour son existence méritent quelques explications.

Carte du Corne de l
Carte localisant les principaux ports sur la rive africaine de la mer Rouge.
AFP / Simon Malfatto et Dario Ingiusto

Naissance de la République de Somalie

À l'époque coloniale, du fait des luttes entre puissances européennes pour la domination de l'Afrique, l'espace somalien était partagé entre l'Italie, qui contrôlait le sud, et la Grande-Bretagne, qui contrôlait le nord. En 1960, quand les deux entités sont devenues indépendantes, leurs responsables s'étaient mis d'accord pour s'unifier et former la République de Somalie. Entre le départ des Britanniques et l'avènement de l'État somalien, la zone du Somaliland a vécu quatre jours d'indépendance. Au cours des trois décennies suivantes, cette partie du pays a connu une succession de soulèvements contre la gestion centralisée et autoritaire du régime de Mohammed Siad Barre. Des conflits locaux ont causé des milliers de morts, la destruction de villes ainsi que des rares infrastructures héritées de la tutelle britannique. Le Mouvement national somalien émerge dans les années 1980 et plaide en faveur d'une sécession du nord. Après la chute de Barre en 1991, les autorités locales proclament le 18 mai 1991 l'indépendance du Somaliland, sur les frontières de l'ancienne colonie britannique. Bien qu'ayant des contacts réguliers avec plusieurs pays, aucun n'avait officiellement reconnu l'État du Somaliland avant Israël.

Ce territoire est l'un des pays les plus pauvres de la planète. Cependant, sa politique a été plus ouverte que celle de beaucoup d'autres dans la région. Alors que la partie sud de la Somalie, avec Mogadiscio pour capitale, continuait durant les années 1990 et 2000 à être marquée par la guerre civile, le Somaliland semblait un temps connaître un destin meilleur, avec davantage de sécurité et de stabilité. Le pays est politiquement dominé par les tribus, souvent nommées clans. Les décisions se prennent lors de grandes conférences locales qui peuvent durer des mois. Celles-ci représentent une forme de démocratie adaptée à la structure sociale, mais qui tend à exclure les femmes et les jeunes. Néanmoins, le gouvernement, dirigé par des responsables successifs installés à Hargeisa, est reconnu par la plupart de la population.

Bien que géographiquement assez grand, la densité démographique du Somaliland est estimée à moins de 30 habitants au kilomètre carré, mais il n'y a pas eu de recensement récent. Les estimations de la population sont d'une variabilité impressionnante, mais tournent autour de 6 millions d'habitants. Le pays a peu de ressources économiques et sert surtout de lieu de transit du bétail régional. Des petits ruminants somaliens, ovins et caprins, sont exportés vers la péninsule arabique, surtout l'Arabie saoudite et le Yémen, notamment au moment de la période de l'Aïd. Son territoire semi-aride a des pâturages peu productifs et souffre de sécheresses intenses, empirées par l'évolution du réchauffement climatique.

À la période coloniale, le Somaliland a vu nombre de ses citoyens et citoyennes migrer vers Aden. Ce flux a continué après l'indépendance du Yémen du Sud en 1967, mais s'est ensuite inversé depuis le début de la guerre civile au Yémen en 2015. Les échanges ont une dimension commerciale, notamment féminine. Les Somaliennes ont établi des systèmes de revente des produits chinois et autres achetés en gros à Aden, pour les revendre à Hargeisa et dans l'arrière-pays.

Enjeu du port de Berbera

Mais l'enjeu le plus important a trait à son port Berbera et à l'engagement des Émirats arabes unis (EAU) depuis une décennie. Le port, longtemps laissé à l'abandon, a fait l'objet en 2016 d'un investissement important. Un accord a été signé entre le gouvernement du Somaliland et la compagnie Dubai Ports World. Le contrat, d'une durée de 30 ans, offre 5 millions de dollars (4,1 millions d'euros) par an de loyer au gouvernement ainsi que 10 % du revenu du port. La concession devait jouer un rôle fondamental pour l'Éthiopie, qui, privée d'accès à la mer, devait contribuer au développement de Berbera.

Parallèlement, le port devait aussi servir de base militaire pour les EAU, expulsés en 2018 de Djibouti. Si les EAU n'ont jamais franchi le cap d'une reconnaissance pleine et entière de l'indépendance du Somaliland, leur engagement a généré des tensions avec les autorités somaliennes à Mogadiscio qui ont annulé tous leurs accords avec Abou Dhabi en janvier 2026. De plus, les investissements à Berbera n'ont pas réglé divers conflits, y compris dans la région du Pount, à cheval entre les deux Somalie, qui se perpétuent et ont fragilisé la situation politique ces dernières années.

Un espace stratégique

Dans ce contexte, la reconnaissance diplomatique du Somaliland par Israël en décembre 2025 paraît cohérente avec les évolutions géopolitiques. Elle sert plusieurs objectifs, principalement pour Israël, mais aussi pour les EAU. L'une des priorités inavouables des Israéliens est de trouver quelque part où déplacer les 2 millions de Gazaouis qui ont survécu au génocide amorcé en octobre 2023, ainsi que le plus grand nombre possible de Palestiniens de la Cisjordanie. Le pays, proche, faible, avec une population réduite et beaucoup d'espace libre, présente un potentiel certain.

Au-delà de l'enjeu palestinien, la localisation du Somaliland est aussi un atout considérable pour que les Israéliens poursuivent leurs bombardements au Yémen et exercent une pression maximale sur les houthistes. Depuis Berbera, ils sont en mesure de contrôler les mouvements maritimes vers la mer Rouge. L'alliance de facto entre Israël et les EAU est aussi renforcée. Elle donne aux Émirats un atout dans leur rivalité grandissante avec l'Arabie saoudite, alors qu'ils viennent, en janvier 2026, de perdre gros suite à la défaite de leurs alliés sudistes au Yémen. Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a affirmé que cette reconnaissance se faisait dans « l'esprit des accords d'Abraham ».

Syrie. À Raqqa, la fin du rêve kurde

Huit hommes armés, posant ensemble devant un bassin, ciel clair en arrière-plan.

Raqqa, 18 janvier. Les soldats de l'armée syrienne se prennent en photo dans la ville, des tirs de célébration claquent, le drapeau syrien flotte. Après sept années sous administration des Forces démocratiques syriennes (FDS), la ville repasse sous le contrôle de Damas, à la faveur d'un accord. Tandis que certains fêtent la « libération », s'éloignent le projet du « Rojava » et l'autonomie kurde.

En treillis, kalachnikov en bandoulière, Abou Khaled pose devant l'Euphrate. Le soldat de 33 ans, à la carrure massive, affiche un sourire enfantin tandis qu'il se prend en selfie. « La dernière fois que je suis venu à Raqqa, c'était pour un voyage scolaire. Aujourd'hui, je viens la libérer », lâche-t-il. Il appartient à la 82ᵉ division de l'armée syrienne, l'une des unités régulières engagées par Damas dans sa progression vers les territoires jusque-là contrôlés par les Forces démocratiques syriennes (FDS). Cette entité militaire, dominée par les Unités de protection du peuple kurde (YPG) et soutenue par la coalition internationale dans sa lutte contre l'Organisation de l'État islamique (OEI), avait repris Raqqa en 2017, après Kobané en 2015. Elle administrait de facto le nord-est de la Syrie depuis près d'une décennie, à la faveur du retrait partiel du régime de Bachar Al-Assad, occupé sur d'autres fronts, et du chaos de la guerre civile.

Le 18 janvier à l'aube, sur les rives bleu marine de l'Euphrate, des centaines de véhicules militaires convergent vers le barrage de Tabqa. Comme Abou Khaled, des dizaines de soldats s'arrêtent pour se prendre en photo. Quelques heures plus tôt, les villes de Tabqa, puis Raqqa sont tombées aux mains des forces gouvernementales syriennes. Sur la route, un militaire enlace un homme en larmes. Son frère. Ils ne s'étaient pas vus depuis des années. Le soir, le président Ahmed Al-Charaa annonce la signature d'un accord avec les Kurdes syriens. L'opération militaire aura pris deux jours.

Un homme armé, vêtu de noir, se tient près d
Un membre de la sécurité publique syrienne est assis sur un véhicule qui surveille les célébrations à Raqqa après la prise de la ville par l'armée syrienne, le 19 janvier 2026.

Le lendemain, la place Al-Naïm, au centre de Raqqa, devient le cœur des célébrations, les selfies se prennent désormais devant les lettres « I love Raqqa ». Tout au long de la journée, des groupes se succèdent pour fêter ce qu'ils appellent la « libération ». Des tirs en l'air retentissent sans interruption. De nombreux commerces restent fermés. Une odeur persistante de poudre flotte dans l'air.

Un homme qui prend un selfie au bord de l
Un combattant de l'armée syrienne prend un selfie sur les rives de l'Euphrate, le 19 janvier 2026.
Quatre hommes en tenue militaire posent sur une route, un cinquième les prend en photo.
Des soldats de l'armée syrienne s'arrêtent pour prendre des photos en uniforme, posant pour célébrer leur victoire quelques heures après avoir pris le contrôle de Tabqa et Raqqa, le 19 janvier 2026.

Une discrimination anti-Arabes systémique

Hossam, 5 ans, et Mohammed, 8 ans, font le tour de la ville avec leur père au volant, deux kalachnikovs en plastique brandies depuis le toit ouvrant. Une femme de 70 ans, drapée dans une robe à fleurs violettes, affirme n'avoir pas dormi de la nuit, « trop de joie ». Elle répète au milieu d'un groupe d'hommes : « Merci à Dieu. Merci à ceux qui nous ont libérés. Merci Ahmed Al-Charaa. » Pour beaucoup, ici, la fête n'est pas seulement politique. « On se sentait comme des citoyens de quatrième zone », explique Abdel Majid Touma, 45 ans, originaire de Raqqa. « Il y a du pétrole, des champs, mais regarde la ville, les infrastructures… Les FDS priorisaient leur région, priorisaient Erbil [capitale de la région autonome d'Irak]. Ils se priorisaient eux-mêmes. »

Groupe de personnes applaudissant, un homme debout sur une structure, ciel bleu.
Des habitants de Raqqa célèbrent la prise de la ville par les forces gouvernementales syriennes, le 19 janvier 2026.

Abdel Majid parle d'une discrimination systémique sous l'administration des FDS. « Raqqa est arabe à 95 %. Et pourtant, nous n'avions aucun pouvoir. » Il se dit optimiste pour l'avenir : « Une Syrie verte, unie, pour tous. »

Dans la campagne autour de Raqqa, plusieurs infrastructures ont été endommagées lors des combats. Le 18 janvier, alors que les forces gouvernementales progressaient, les FDS auraient détruit un pont reliant les deux rives de l'Euphrate : le cours d'eau est devenu le principal point de passage et ne se franchit plus que difficilement.

Un pont effondré, des personnes grimpent sur les décombres près d
Des habitants de la campagne de Raqqa bloquent un pont qui avait été détruit par les Forces démocratiques syriennes, un jour avant le retrait des FDS de la région, le 19 janvier 2026.
Scène de pêche avec plusieurs barques sur une rivière, entourées de bâtiments en arrière-plan.
Des habitants traversent l'Euphrate en bateau après que les Forces démocratiques syriennes ont fait sauter le pont la veille de leur retrait de la ville, le 19 janvier 2026.

Le 20 janvier au matin, Abou Houssein, 32 ans, pêcheur aux yeux verts coiffé d'un turban brun foncé, traverse le fleuve à bord d'une petite embarcation. Il transporte des personnes et des marchandises d'une rive à l'autre, tentant d'acheminer des légumes et du poulet vers la ville. « Le vieux pont a été bombardé. Maintenant, on traverse en bateau », raconte-t-il. Lui aussi dit avoir subi un racisme anti-Arabes sous l'administration des FDS. Son cousin est détenu depuis un an pour « appartenance à Daech », sans preuve. « Ici, on accuse vite. » Détentions prolongées sans jugement pour soupçon d'appartenance à l'OEI, accaparement des terres ou des ressources – notamment agricoles ou pétrolières – au profit des administrations ou des forces kurdes, et marginalisation politique figurent parmi les griefs régulièrement exprimés.

Un homme rame sur un bateau, regard sérieux, ciel bleu en arrière-plan.
Abou Houssein, un pêcheur, transporte les habitants à travers l'Euphrate après que le pont reliant Raqqa à sa campagne ait été détruit.

Ce ressentiment envers les Forces démocratiques syriennes s'est accru lors de la gestion par les autorités kurdes de zones majoritairement arabes, perçue localement comme une forme d'« occupation ». Cette hostilité a pu s'étendre aux Kurdes dans leur ensemble.

Le « Rojava », société rêvée

Des centaines de Kurdes ont quitté la ville. Un quartier à majorité kurde surnommé la « ceinture du nord » reste inaccessible, bloqué par des barrages militaires. Ceux qui sont restés se font discrets. Les Kurdes représentaient autrefois environ un quart de la population de Raqqa. Les symboles kurdes ont été retirés : un drapeau des YPG gît au sol, tandis qu'un gamin crache dessus et l'écrase du pied.

Homme devant un bâtiment, affichant des drapeaux syriens sur la façade. Ciel bleu.
Jamil, 36 ans, accroche des drapeaux syriens dans la rue pour la première fois de sa vie, Raqqa, le 19 janvier 2026.

La fête continue. Les symboles tombent. Un Kurde, qui vit ici depuis plus de dix ans, accepte de parler, à condition de se fondre dans l'anonymat. Il dit ne pas fumer. Puis allume une cigarette. Puis une autre. Dehors, les tirs. Secs. Réguliers. Comme un bruit de fond. Il parle de la peur. Celle des vengeances. Des règlements de comptes. De ce qui vient après. Quand on évoque la statue déboulonnée à Tabqa lors de la prise de la ville par les forces gouvernementales – une femme, représentant une combattante des la milice féminine kurde de l'administration autonome, les YPJ –, son visage se ferme. « À quoi ça leur sert ? », souffle-t-il. Un silence. « Un acte barbare. »

Il parle de fausses informations. De récits fabriqués, répétés, martelés depuis des mois pour diaboliser les FDS. Il dit vouloir la paix. Pour tous. Puis il craque. Des amis. Des collègues. Des familles entières ont fui, ces derniers jours. Par peur. « Beaucoup sont partis parce qu'ils n'avaient plus rien à défendre. » Lui est resté. « Je n'ai rien fait. Je n'ai pas à avoir peur. » Il a peur quand même. Des rumeurs. Des mensonges. Des représailles présentées plus tard comme de simples « incidents isolés ». Il cite la côte – et les massacres d'alaouites. Il cite Soueïda– et les massacres de Druzes par les forces gouvernementales et de sunnites par les miliciens druzes. En marge des combats, des exécutions de civils ont eu lieu impliquant des membres des forces gouvernementales – tel que dénoncé par Amnesty International en avril et en septembre 2025. « Les mensonges ont dressé les gens les uns contre les autres. »

Le « Rojava », dit-il, n'a jamais été un projet de séparation. Il parle d'une société rêvée, dirigée à « cinquante pour cent » par des femmes. Des régions avec leurs figures, leurs héroïnes, leurs morts. Les tirs couvrent parfois sa voix. Une ambulance passe. Il se souvient de la chute d'Assad, à Tabqa. « Un choc de bonheur impossible à décrire. » À l'époque, il n'imaginait pas ce que cela signifierait pour le « Rojava ».

Un soldat brandit un drapeau syrien sous une arche, silhouette contre le ciel.
Des habitants de Raqqa célèbrent la prise de la ville par les forces gouvernementales syriennes, le 19 janvier 2026.

Il parle aussi de la peur du retour de l'OEI. Il ne dit jamais Daech. Il dit « h'dèch », « onze », en arabe. Un terme utilisé pour éviter de nommer le groupe. La peur est ancrée. Les Kurdes ont été en première ligne de la guerre en Syrie dès les premières années. Sans État. Sans refuge. « À la fin, nous ne sommes pas une seule couleur », conclut-il. « Je suis kurde. Et syrien. »

Appels massifs à la mobilisation kurde

Sur le canal WhatsApp officiel des FDS, vingt-quatre heures de silence, tandis que les troupes gouvernementales progressaient vers Raqqa et Tabqa. Puis, le 18 janvier, un accord est annoncé entre Charaa et Mazloum Abdi, le commandant en chef des FDS, qui assure qu'il s'agit d'un moyen « d'éviter un bain de sang ».

Le texte repose sur quatorze points. Il instaure un cessez-le-feu général et entérine la remise à l'État syrien des provinces de Raqqa et de Deir Ez-Zor. Les institutions civiles et sécuritaires de Hassaké doivent être intégrées à l'appareil étatique. Les postes-frontière, les champs pétroliers et gaziers repassent sous le contrôle de Damas. Les forces kurdes sont appelées à être intégrées aux ministères de la défense et de l'intérieur. Une autonomie locale limitée est maintenue à Kobané. En échange, les cadres et combattants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) doivent quitter le territoire syrien.

Un véhicule militaire tout terrain, beige, avec des impacts de balles et un support en hauteur.
Un véhicule militaire endommagé par les FDS se trouve sur la route entre Tabqa et Raqqa, le 19 janvier 2026.

« Pour moi, ce n'est pas la fin du Rojava », assure notre témoin kurde. L'accord marque toutefois la fin de l'administration autonome du Nord-Est syrien, sans reconnaissance constitutionnelle d'un statut kurde. Toutefois, Ahmed Al-Charaa avait émis, le 16 janvier, un décret présentant les Kurdes comme une composante essentielle de la population syrienne, et reconnaissant leurs spécificités culturelles et linguistiques.

Lors du transfert précipité du contrôle de plusieurs prisons vers les forces gouvernementales, entre le 19 et le 21 janvier, des évasions ont été signalées. À la prison d'Al-Chaddadeh, des uniformes orange jonchent le sol jusqu'à l'entrée du site, témoignant de la fuite de détenus, des membres présumés de l'État islamique.

Un homme se tient devant un café avec un logo Starbucks et un drapeau au style calligraphique.
Un drapeau blanc arborant la chahada (profession de foi musulmane) est accroché à la façade d'un café à Raqqa, le 19 janvier 2026.

Chaque camp accuse l'autre. Impossible de vérifier ces versions. Les FDS ont diffusé une vidéo montrant les autorités syriennes libérant des détenus, mais les images ne correspondent pas à la prison d'Al-Chaddadeh. Les autorités accusent en retour les FDS de les avoir libérés. Elles évoquent 120 prisonniers en fuite, dont 81 auraient été recapturés. Cette passation chaotique est instrumentalisée de part et d'autre : côté kurde, elle est présentée comme le signe d'une complaisance des autorités syriennes envers l'OEI ; côté gouvernemental, comme la preuve que les FDS cherchent à semer le chaos en Syrie.

Homme barbu en costume gris, face à une caméra, exprimant une intention sérieuse.
Abdulrahman Salameh, le nouveau gouverneur de Raqqa, tient sa première conférence de presse dans la ville, le 19 janvier 2026. Au cours de la conférence, il a déclaré que les Kurdes font partie intégrante du tissu social syrien et que la Syrie appartient à tous les Syriens.

Dans la ville de Hassaké, bastion kurde de la région autonome – où vivent 10 % de la population totale du pays et où certains des Kurdes ayant fui les localités reprises par les forces gouvernementales sont réfugiés – l'atmosphère est lourde. « Un calme pesant, presque terrifiant », décrit Patricia au téléphone, 22 ans, qui travaille pour une gazette locale. « Jusqu'à présent, l'administration autonome kurde et les FDS assuraient la protection de cette ville où vivent Arméniens, Assyriens, Kurdes, yézidis et Arabes. La suite est incertaine », dit-elle.

Les troupes gouvernementales progressent vers la ville, l'accord prévoit qu'ils en prennent le contrôle. Côté kurde, les appels à la mobilisation sont massifs. Dans un élan de solidarité transnationale, des images ont montré des rassemblements de Kurdes près de plusieurs points frontières, notamment côté turc, certains tentant de franchir le mur vers la Syrie.

Le 21 janvier, un soldat de l'armée syrienne apparaît fièrement dans une vidéo avec une tresse de cheveux dans la main qu'il dit avoir coupée à une combattante de l'YPJ, la milice féminine kurde intégrée aux FDS. Face à la viralité de la vidéo, l'homme a ensuite affirmé que la tresse était artificielle, et que cela avait été une blague. D'autres images montrent des membres des FDS humiliant un groupe d'hommes arabes. Ces séquences sont difficiles à vérifier et se propagent rapidement sur des canaux pro-FDS comme progouvernementaux.

Tandis que Raqqa danse, Hassaké retient son souffle. Kobané est assiégée.

« Ils coupent Gaza de son passé »

Un groupe d'hommes et de femmes en costume, posant autour d'un document officiel.

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Vendredi 23 janvier 2026.

Les habitants de Gaza ont découvert, via les médias, la composition du « Comité national » palestinien qui va gérer la reconstruction de la bande de Gaza dans le cadre du plan décidé par Donald Trump. Douze hommes au profil « apolitique » : des professeurs d'université, des juristes, etc. Ils seront chapeautés par un « comité exécutif » de personnalités occidentales, dont fait partie Jared Kushner, l'homme d'affaires américain et gendre du président des États-Unis. Ce dernier a récemment dévoilé un projet immobilier délirant pour Gaza, où les Palestiniens ne figurent pratiquement pas, preuve que le désir de son beau-père de transformer Gaza en « Riviera » n'a pas disparu. Le tout sera placé sous l'ombrelle du « Conseil de la paix » de Trump, qui veut remplacer l'ONU, avec notamment la présence de Benyamin Nétanyahou, à la fois juge et bourreau. Autant dire que les Palestiniens ne fourniront au mieux qu'une façade au projet immobilier néocolonial israélo-américain.

Le flou demeure sur les réelles prérogatives du comité. Dans tous les cas, elles ne devraient concerner que 40 % du territoire de Gaza, les 60 % restant étant annexés de facto derrière la « ligne jaune » installée par Israël, qui fait déjà figure de nouvelle frontière. On ne sait rien non plus sur les moyens dont ils disposeront. Il faudrait d'abord que les Israéliens donnent leur aval et les laissent entrer à Gaza, ce qui n'est toujours pas le cas au moment où j'écris. Mais ensuite ? Est-ce que chaque spécialiste sera à la tête d'un ministère ? Auront-ils même des locaux dédiés ? Vont-ils reprendre les ministères existants ? Réintégrer les anciens fonctionnaires du gouvernement de l'Autorité palestinienne, qui reçoivent toujours de Ramallah une partie de leur salaire ? Employer les fonctionnaires du gouvernement du Hamas, qui, eux, touchent environ 50 % de leur salaire tous les quarante jours ? Embaucher de nouveaux personnels ? De quel crédit disposeront-ils ? Je crois qu'eux-mêmes n'en savent rien, ils attendent les ordres des Américains.

Des étrangers à la bande de Gaza

Ce panel de technocrates a des liens distendus avec notre enclave : huit sur douze d'entre eux, s'ils sont originaires de Gaza, n'ont pas vécu la guerre. Et les chiffres qui circulent sur le montant de leurs salaires annoncent la création d'une nouvelle classe privilégiée, un système éprouvé avec succès avec certains dirigeants de l'Autorité palestinienne en Cisjordanie.

Quels rapports ces hommes, étrangers à la bande de Gaza et sans doute payés comme des cadres supérieurs européens, pourraient-ils entretenir avec la population locale, affamée et démunie de tout ? Par quel miracle ne seraient-ils pas tentés de tout accepter pour garder leurs avantages ?

Un de membres du comité tranche pourtant avec les autres : le responsable de la sécurité, Sami Nasman. Lui connaît bien Gaza, et pour cause. Ce retraité est un ancien colonel des moukhabarat, les services de renseignement de l'Autorité palestinienne. À Gaza, il était chargé de la surveillance des factions politiques, en premier lieu du Hamas. Quand celui-ci a pris le pouvoir en 2007, Nasman a dû quitter le territoire avec tout l'appareil de l'Autorité. Un tribunal du Hamas l'a plus tard condamné à quinze ans de prison par contumace. Son seul rôle sera de démanteler l'organisation du Hamas et de mener la chasse aux militants du parti islamiste, en collaboration avec les services israéliens.

Les habitants de Gaza savent très bien que le comité ne décidera de rien, que ce seront toujours les Israéliens qui détiendront les clés. Tout ce qu'ils peuvent espérer, c'est une amélioration de leur vie quotidienne. Aujourd'hui, la journée d'un Gazaoui consiste à se réveiller très tôt le matin, partir chercher du bois pour faire du feu, essayer de trouver un travail, faire la queue devant les citernes d'eau pour remplir un ou deux jerricanes, puis attendre de nouveau devant une tekiya, une soupe populaire où il peut espérer un plat de riz ou de lentilles, parfois des pâtes. Les Israéliens autorisent désormais l'importation d'aliments par des commerçants privés, mais tout est très cher et la plupart des Gazaouis n'ont plus un sou. Ils doivent se contenter de ce qui est gratuit.

Des réfugiés, ce que nous sommes devenus sur notre propre terre

Nos espoirs se réduisent à attendre l'aide humanitaire, de la nourriture, des vêtements, des tentes, du matériel de construction, des abris, des préfabriqués… Et des médicaments. Seules les ONG internationales en distribuent, et, comme on le sait, Israël va en expulser trente-sept de Palestine. Voilà nos attentes : la fin de l'humiliation, les bases de la survie. Des besoins de réfugiés, ce que nous sommes devenus sur notre propre terre.

Les Gazaouis espèrent aussi pouvoir sortir temporairement de leur prison à ciel ouvert, en premier lieu les blessés, les personnes en attente d'une opération chirurgicale, ceux qui ont besoin d'une prothèse ou d'un scanner — il n'y a plus que deux appareils pour 2,2 millions de personnes —, les enfants et les adultes atteints de maladies graves qui sont en train de mourir faute de soins… Ali Shaath, le président du comité, a annoncé la « réouverture » du terminal de Rafah, la frontière avec l'Égypte. Mais on ne sait rien sur les détails. Qui sera autorisé à sortir ? À rentrer ? Faudra-t-il payer, comme au début de la guerre, 5 000 dollars (4 300 euros) par personne à une « agence de voyages » égyptienne ? Et surtout, qui contrôlera ce terminal ? La réponse, ici, n'est pas trop difficile à deviner : la ville de Rafah est maintenant derrière la ligne jaune, c'est-à-dire en territoire israélien.

Le « comité national » ne s'inscrit pas dans le système politique palestinien. Leur premier communiqué ne porte ni les symboles de l'OLP ni ceux de l'Autorité palestinienne. Sur le nouveau logo, on voit un phénix aux couleurs du drapeau palestinien. Aucune référence à l'histoire de la Palestine. Les membres du comité se rendent-ils compte qu'ils coupent ainsi Gaza de son passé, de l'histoire de notre lutte ? On peut penser qu'il aurait été plus simple de confier la gestion de Gaza à l'Autorité palestinienne, au lieu d'inventer des systèmes compliqués. Mais les Américains et les Israéliens préfèrent apparemment un projet totalement hors sol.

Si ce projet échoue, les Palestiniens en feront porter la responsabilité à ces technocrates. Mais l'objectif stratégique ne change pas : la déportation de la population de Gaza. Récemment, l'ambassadeur des États-Unis en Israël a déclaré que le plan de « l'émigration volontaire » des Gazaouis était toujours à l'ordre du jour. Pour pouvoir le mettre en œuvre, il faut que la vie à Gaza demeure une sorte d'enfer, ainsi les habitants partiront. Le nettoyage ethnique a déjà commencé à bas bruit, avec des vols payants affrétés par d'obscures associations comme « Al-Majd Europe », à l'image de cet avion qui a atterri à Johannesburg en novembre 2025 avec 153 Gazaouis à bord, sans tampons de sortie sur leurs passeports. Le gouvernement sud-africain, pris par surprise, a d'abord refusé l'entrée aux passagers, avant de les accepter pour des raisons humanitaires. Ces habitants ont choisi l'exil parce qu'il n'y plus de vie à Gaza, et plus d'avenir pour leurs enfants. D'autres suivront. Et ce n'est pas un comité impuissant qui les en empêchera. Désormais, les Palestiniens sont soumis à la seule loi internationale qui subsiste : la loi du plus fort.

Égypte. La révolution perdue du 25 janvier 2011

L'image présente une composition graphique avec plusieurs chars d'assaut stylisés, de couleur verte, entourant une scène centrale. Deux silhouettes humaines portent une pancarte sur laquelle est inscrit le mot

Onze jours après le départ de Zine El-ABidine Ben Ali en Tunisie, plusieurs associations égyptiennes appellent à descendre dans la rue, malgré l'état d'urgence en place depuis 1981. Les manifestants réclament dans un premier temps plus de droits économiques, sociaux et politiques, sous le slogan « Pain, liberté et justice sociale » (‘Aich, horreya, ‘adala egtima'iya). Mais très vite, ils demandent à leur tour la chute du régime de Hosni Moubarak, installé depuis près de 30 ans.

Une date symbolique

Contrairement à la Tunisie, le départ de la révolution égyptienne n'est pas spontané. La date du 25 janvier est symbolique : c'est la fête de la police, en hommage aux forces de l'ordre qui avaient tenu tête, en 1952, aux troupes d'occupation britanniques. Cinquante-neuf ans plus tard, la police est devenue le symbole de la répression du régime. Sa violence est illustrée par le cas de Khaled Saïd, 28 ans, battu à mort par deux policiers à Alexandrie, en juin 2010. Son comité de défense « Nous sommes tous Khaled Saïd » (Kollena Khaled Saïd) est signataire de l'appel du 25 janvier, ainsi que le mouvement « Kefaya » (Assez), formé en 2004, ou encore le Mouvement des jeunes du 6 avril, constitué après les grèves ouvrières de 2008. Car ce sont autant l'État policier, le clientélisme que la politique économique néolibérale du régime de Moubarak que les manifestants dénoncent.

La vague de révolte touche tout le pays. Au Caire, elle se concentre place Tahrir où les manifestants campent jour et nuit. Les Ultras — supporters de football organisés et habitués aux affrontements avec la police — viennent les soutenir, notamment contre les baltagiya, des bandits à la solde du pouvoir.

« Le peuple et l'armée ne font qu'un »

Le 11 février 2011, Moubarak, lâché par l'armée qui n'appréciait pas que les proches du président lui disputent l'économie du pays, abandonne son poste. Les manifestants scandent « Le peuple et l'armée ne font qu'un » (Echa'b wel guich, id wahda), tandis que le Conseil suprême des forces armées (CSFA) annonce assurer la transition jusqu'aux prochaines élections législatives et présidentielle. Mais l'État profond reste en place.

La lune de miel sera de courte durée. Les tensions reprennent entre armée et civils qui craignent un régime militaire. En témoignent les événements de Maspero, siège de la télévision officielle, où une foule de manifestants est violemment réprimée le 9 octobre 2011. Le bilan sera de 25 morts et plus de 300 blessés.

Les législatives se tiennent entre fin novembre et mi-janvier 2012. La confrérie des Frères musulmans, clandestine sous Moubarak mais implantée dans la société grâce à son réseau caritatif, fonde le Parti liberté et justice (PLJ). Elle obtient 47 % des suffrages.

Le premier président civil… et islamiste

Le PLJ présente Mohammed Morsi à la présidentielle de mai 2012. Ce dernier affronte au second tour Ahmad Chafiq, général et dernier premier ministre de Moubarak et l'emporte de justesse avec 51 % des suffrages, grâce à l'appui d'une partie de la gauche et des libéraux.

Mais les Frères musulmans ont du mal à conforter leur assise politique, d'autant qu'ils ne cherchent pas à maintenir les alliances qui ont permis à Mohamed Morsi de gagner. Ils se heurtent aux résistances des militaires et du secteur juridique, ainsi qu'à la majorité des médias qui leur reste hostile. Aux premiers, ils concèdent une large autonomie notamment financière, même si Morsi a limogé en août 2012 le maréchal Tantawi, chef du CSFA, pour nommer à sa place un certain Abdel Fattah Al-Sissi. Avec les magistrats, un bras de fer est engagé, et le président est accusé de vouloir évincer tout contre-pouvoir et de « frériser l'État ».

La crise économique aigüe et les pénuries alimentent le mécontentement de la population. Les manifestations reprennent, avec de violents affrontements entre pro et anti-islamistes. Elles culminent avec l'appel du 30 juin 2013 à destituer Morsi. Si cette manifestation reflète le rejet des islamistes, la manipulation par l'État profond n'y est pas étrangère.

Retour à la case militaire

Cette fois, l'armée impose un ultimatum au président élu, sommé de se plier à « la volonté populaire ». Le 1er juillet, Morsi est destitué et arrêté. Une vague de répression terrible s'abat sur ses partisans, notamment place Rabaa Al-Adawiya où plus de 800 de ses partisans sont massacrés le 14 août. La confrérie est dissoute et ses membres sont arrêtés et jugés de manière expéditive. Les peines de morts sont prononcées par centaines.

Sissi est désormais à la tête du pays. L'alliance qui s'était forgée le 30 juin se disloque. Depuis, toute voix dissonante est interdite, qu'elle vienne des journalistes, des militants des droits humains ou des artistes.

Algérie. Mohammed Harbi, mémoire de la révolution

Homme âgé avec cheveux blancs, regard attentif, portant une chemise colorée.

Historien de l'Algérie contemporaine et de sa révolution, Mohammed Harbi est mort le 1ᵉ janvier 2026, à l'âge de 92 ans. Ses obsèques ont eu lieu le 14 janvier au cimetière du Père Lachaise, à Paris. Les témoignages et réactions qui ont suivi son décès montrent son influence considérable sur plusieurs générations de chercheurs, de militants et bien au-delà.

Les ouvrages de Mohammed Harbi, denses, riches, attentifs à rendre compte de la complexité des phénomènes sociaux et politiques, ont ouvert la voie aux historiens plus jeunes en les invitant à se déprendre du récit national dominant, comme il convient de le faire dans leur discipline, voire à en faire un objet d'étude. Il fait partie de ces militants devenus les historiens des événements dans lesquels ils ont joué un rôle de premier plan, à l'instar d'un Daniel Cordier1 ou d'un Mahfoud Kaddache2.

Né le 16 juin 1933 à El Harrouch, dans l'est de l'Algérie, Mohammed Harbi s'est engagé très jeune dans la lutte anticoloniale en entrant dans les rangs du PPA-MTLD (le Parti du peuple algérien et son pendant légal, le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques) puis du Front de libération nationale (FLN). Dans le même temps, par le biais de l'un de ses enseignants de lycée, il devient marxiste, proche du courant de la revue Socialisme ou barbarie de Cornélius Castoriadis. Pour autant, ses compagnonnages intellectuels ou adhésions militantes n'ont jamais émoussé sa capacité à observer, décrire et critiquer le fonctionnement des groupes auxquels il appartenait, en perpétuel hétérodoxe. « Marxiste dans un mouvement nationaliste, écrit-il dans ses mémoires, j'allais le plus souvent nager à contre-courant. »

Durant la révolution (1954-1962), Mohammed Harbi assume des responsabilités importantes au sein de la Fédération de France du FLN, au cœur des réseaux de soutien, de propagande et d'organisation de l'émigration algérienne en métropole. Il s'y occupe de presse et d'information et se trouve alors confronté à des problèmes stratégiques et tactiques fondamentaux de la révolution algérienne, comme il l'explique dans ses mémoires filmées3. C'est le cas notamment durant le conflit entre le FLN et le Mouvement national algérien de Messali Hadj, particulièrement violent en France métropolitaine — au point qu'il juge cette période-là la plus importante de sa vie politique. Plus tard, il participe aux négociations préparatoires aux accords d'Évian, qui ouvrent la voie à la fin de la guerre et à l'indépendance de l'Algérie ainsi qu'à la rédaction de la plateforme de Tripoli du FLN.

« Dans la voie de l'option socialiste »

À l'indépendance, Mohammed Harbi devient conseiller du premier président de l'Algérie indépendante, Ahmed Ben Bella. L'Algérie attire alors les militants anticolonialistes, les socialistes et tous ceux qui rêvent de participer à la mise en place d'un État vu par beaucoup comme la réalisation de leurs utopies. Le départ des pieds-noirs libère, dit-on à l'époque, un million d'hectares de bonnes terres et réalise une révolution agraire de fait. Des formes d'autogestion spontanée sont organisées par les travailleurs agricoles des domaines de la grande colonisation et par l'Armée de libération nationale (ALN), comme elles le sont dans certaines usines, initiant une expérience autogestionnaire à la dimension d'un pays.

Celle-ci sera rapidement prise en main par l'État, avec la création d'un Bureau national d'animation du secteur socialiste (BNASS) où l'on retrouve, outre Mohammed Harbi, le militant trotskyste grec Michel Raptis, dit Pablo, ou le militant communiste égyptien Lotfallah Soliman. Cette participation fait de lui une figure mythique aux yeux des militants autogestionnaires du monde. À la même époque, il devient également le directeur du journal Révolution africaine fondé en février 1963 et d'abord dirigé par Jacques Vergès, avec une rédaction comprenant de nombreux Français (Gérard Chaliand, Juliette Minces, Elie Kagan…) et chargée de former une relève algérienne. Harbi reprend la rédaction en juin 1963, et préside à son algérianisation — ce qui l'oblige à se séparer des membres français. Dans son premier édito du 1er juin 1963, il écrit :

La Révolution algérienne est actuellement engagée dans la voie de l'option socialiste. C'est là un fait d'une importance historique pour toute l'Afrique, pour tous les pays arabes, pour l'Europe même et le monde.

La Révolution algérienne se développe par des voies spécifiques qui tiennent à son passé, aux structures du pays, aux conséquences des événements qu'elle a connus depuis la libération.

Révolution africaine doit être capable de saisir, d'expliquer et de mettre en lumière les voies nécessaires par lesquelles progresse et se développe la Révolution socialiste algérienne.

Contre le coup d'État de Boumédiène

Très vite, toutefois, il se heurte à l'intérêt faiblissant de Ben Bella pour l'autogestion, à la montée des logiques conflictuelles et à l'influence des alliances et des clans au sein du FLN. Le coup d'État du colonel Houari Boumédiène du 19 juin 1965 marque une rupture décisive : avec d'autres, Mohammed Harbi prend position contre le coup d'État au sein d'un groupe rassemblant la gauche du FLN et des militants du Parti communiste algérien (PCA). Dans un contexte de répression accrue, il est arrêté le 20 septembre pour être détenu avec son ami de la gauche du FLN, Hocine Zahouane, et le dirigeant communiste Bachir Hadj Ali.

Après plusieurs années de détention suivies d'une période de résidence surveillée, il s'évade en 1973 pour rejoindre la France où il s'exile définitivement. L'introduction de L'Arbitraire de son camarade de détention Bachir Hadj Ali, qu'il écrit en 1965, n'est pas encore un texte d'historien, mais on y trouve déjà l'affirmation qui sera au cœur de ses recherches : « L'arbitraire n'est pas fortuit : il est inscrit dans le développement des nouvelles couches dirigeantes. »

Cette question de l'émergence, dans l'État algérien nouvellement indépendant, de tendances autoritaires ou répressives est au cœur de ses premiers livres. Tout se passe comme si sa rigueur et son travail d'historien étaient mobilisés pour répondre à une interrogation obsessionnelle née de son propre parcours militant. Il ne reviendra en Algérie qu'en 1991. L'année suivante, alors que son oncle Ali Kafi devient le président au Haut Comité d'État (HCE), organe transitoire en charge de l'État au début des années 1990, l'appartement du Télemly4 qu'il occupait en 1965 au moment de son arrestation lui est restitué. Il le confie alors à son camarade et compagnon de prison Hocine Zahouane, décédé en mars 2025.

Déconstruction des mythes fondateurs

C'est donc en exil que Mohammed Harbi entame une vie d'enseignant de sociologie et d'histoire, en particulier à l'université Paris 8 (Vincennes–Saint-Denis), mais surtout d'historien engagé. Il s'inscrit dans un champ de recherche sur l'histoire coloniale et l'histoire de l'Algérie d'abord peu fourni puis, à partir des années 1990, de plus en plus dynamique. Il participe notamment aux travaux de l'Institut d'histoire du temps présent où la question de la relation entre historien et témoin est centrale. Parmi ses premiers travaux, Aux origines du FLN (1975) déploie une généalogie du nationalisme algérien en explorant les racines politiques et sociales du mouvement anticolonial.

Le FLN, mirage et réalité (1980) va plus loin encore dans la déconstruction des mythes fondateurs, ceux sur lesquels s'appuient les États. Il revient sur la naissance du mouvement national et les conditions de la mobilisation politique dans une société dont la culture politique est dissoute par la domination coloniale. Harbi s'interroge constamment sur la place de l'autoritarisme et de la violence entre-soi dans le processus qui mène à l'indépendance. Analyste de la militarisation de la lutte à mesure que dure la guerre, l'historien pointe le coût pour l'Algérie indépendante de la longue et cruelle lutte armée imposée par la puissance coloniale. Ses travaux laissent percevoir la préoccupation constante de mettre en lumière tous les courants du mouvement national, y compris ceux dont l'histoire est alors écartée, dévalorisée ou tue dans le classique processus de construction d'un État. Il aura ainsi été le premier historien à écrire une courte biographie de Messali Hadj et à inscrire dans le champ de la connaissance la lutte entre le FLN et son concurrent du Mouvement national algérien. Benjamin Stora a eu l'occasion de dire que Mohammed Harbi avait ouvert la voie à ses propres recherches sur le sujet. Ses premiers livres sont publiés en France et interdits en Algérie, où ils circulent néanmoins. Les deux hommes collaboreront dans le cadre de l'ouvrage collectif La guerre d'Algérie. La fin de l'amnésie, publié en 2004.

En s'appuyant sur des sources, témoignages et documents, l'homme renouvelle profondément l'historiographie de la guerre d'Algérie et du nationalisme. Ses textes qui décrivent des mouvements clandestins sont denses et complexes. Il y utilise comme sources ses propres souvenirs et documents, ainsi que les témoignages d'autres personnes, pour proposer un récit qui est aussi une analyse sociologique d'activités secrètes soumises à des vagues de répressions successives, et où le niveau d'ignorance des activités des autres est une forme de protection.

Mohammed Harbi prêtait une grande attention à la collecte de documents, au point de publier deux recueils de sources, dont l'un, en 2004, avec Gilbert Meynier. Cette attention aux sources, à leur conservation et à leur critique s'était aussi traduite par le dépôt d'une partie de ses propres documents aux Archives nationales d'Algérie au début des années 2000. Pour autant, le choix de l'histoire ne s'est pas fait au détriment de l'engagement politique, comme en témoigne la variété de ses écrits, articles et tribunes, parmi lesquels ses textes parus dans la revue algérienne Naqd, animée par l'historien Daho Djerbal et dont il fut un des fondateurs.

De l'intime à la sociologie

Être historien conduit Mohammed Harbi à se faire l'historien de son propre parcours. Il publie L'Algérie et son destin. Croyants ou citoyens (1993), dont les premiers chapitres ont une dimension autobiographique. En 2001 paraît le premier volume de son autobiographie, Une vie débout. À défaut d'un deuxième volume, longtemps en préparation, en 2021, une série d'entretiens filmés, réalisée par Bernard Richard et Robi Morder, est mise en ligne.

Dans ses mémoires, Harbi évoque volontiers son enfance et son milieu familial avec une fine analyse sociologique de cette grande famille. Évoquant la force de la relation avec sa mère, il décrit la richesse de la transmission historique par la culture portée par les femmes : les chansons contre la conscription au début du siècle, ou en faveur du Dr Bendjelloul, l'une des grandes figures politiques de l'Algérie des années 1920 et 1930. La mère de l'enfant lui disait notamment : « Dors ou j'appelle Bijou qui va te manger. » « Bijou », le croque-mitaine de Mohammed Harbi et des enfants de sa génération était en fait le maréchal Bugeaud, acteur de la guerre d'occupation de l'Algérie, des enfumades et des massacres.

Il donne aussi les détails de son engagement politique avec une fascinante richesse de détails et une complexité liée aux conditions de la vie clandestine. Comme dans ses ouvrages de recherche, ses textes autobiographiques mêlent la connaissance des faits et des individus par l'expérience intime de l'auteur, le travail des sources et des documents à l'analyse sociologique des groupes. Bien souvent, il semble vouloir donner les noms de ceux qu'il a connus et les détails des instances politiques pour aider les chercheurs de demain. Le résultat est à la fois foisonnant, passionnant et parfois difficile d'accès, autorisant des relectures multiples au fil des années pour en saisir pleinement le sens.

Pour autant, comme d'autres de sa génération, Mohammed Harbi demeure parfois aussi rétif à l'exercice autobiographique, demeurant plus discret sur certains pans de sa vie, notamment sur le coût personnel de ses activités. Lors de ses obsèques, son fils Émir, parlant au nom de la fratrie de quatre enfants, indiquait simplement que leur père leur avait échappé durant une grande partie de leur vie, en raison de l'engagement, de la prison et de l'exil, puis du fait de sa disponibilité pour tant de camarades et d'amis. Comme dans le cas des mémoires d'un autre militant, Sadek Hadjerès, responsable du Parti communiste algérien puis du Parti de l'avant-garde socialiste, le coût du militantisme et de la répression sur les relations de couple ou sur les enfants ne peut être évoqué qu'en peu de mots.

Figure intimidante pour certains, mais toujours bienveillante, souriante et d'une grande douceur dans l'échange, Harbi nous a souvent encouragés, nous, jeunes historiens, nouant avec certains chercheurs plus jeunes que lui, comme Ali Guenoun puis Nedjib Sidi Moussa, des relations mêlant l'amitié, la camaraderie politique et le travail de recherche.

Mohammed Harbi laisse une œuvre monumentale — entre mémoire, engagement et histoire critique — qui continuera d'inspirer et de nourrir les débats intellectuels. Pour les historiens du temps présent, son décès marque la disparition d'une génération de figures révolutionnaires dont le combat contre la colonisation a été victorieux. Il intervient dans une période bien sombre où l'actualité du colonialisme et les impérialismes (re)naissants nous obligent, plus que jamais, à penser les formes de la lutte que nous devrons mener à notre tour pour les vaincre.


1NDLR. Résistant français, secrétaire de Jean Moulin et historien.

2NDLR. Historien algérien, président des Scouts musulmans algériens de 1957 à 1962. Après l'indépendance, il fut brièvement chef de cabinet du ministre de la justice.

3Algérie Mémoire Histoire Archives Mohammed Harbi, entretiens et réalisation par Bernard Richard et Robi Morder, 2021. Disponible sur Youtube.

4NDLR. Quartier du centre-ville d'Alger.

Comprendre le Proche-Orient

Un homme au regard sérieux, entouré de texte sur le Proche-Orient.

Le Proche-Orient n'est ni une énigme insoluble ni un chaos éternel. Dans cet entretien dense et pédagogique, le politiste Ziad Majed démonte un siècle de récits tronqués, de mythes géopolitiques et de simplifications dangereuses. De la Palestine à l'Iran, du Liban aux révolutions arabes, il restitue les continuités historiques, les ruptures fondatrices et les responsabilités internationales.

Horizons XXI. Comprendre le Proche-Orient. Avec Ziad Majed.

On aurait pu intituler cet épisode « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le Proche-Orient ». Car notre invité, le politiste franco-libanais Ziad Majed, ne fait pas mystère de l'objectif de son dernier ouvrage Le Proche-Orient, miroir du monde. Comprendre le basculement en cours (La Découverte, 2025) : en bon professeur, il propose d'offrir une entrée pédagogique à cette région du monde, dont le destin est intimement lié à celui de l'Occident. En remontant au début du siècle dernier, et à travers des escales autour d'événements clés, l'auteur aide à mieux comprendre les enjeux de la nouvelle séquence qui s'est ouverte au lendemain du 7 octobre 2023, et éclaire le rôle que les puissances occidentales ont joué — et continuent de le faire — au Proche-Orient.

  • L'émission est présentée par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.

Horizons XXI est une carte blanche laissée aux rédactions d'Orient XXI et Afrique XXI qui revient sur l'actualité ou l'histoire de l'Afrique et des mondes arabe et musulman à travers des entretiens. À retrouver une fois par mois sur le média indépendant Au Poste.

Cette émission a été diffusée en direct le 14 janvier 2026 sur le média Au Poste.

Palestine. Le mandat britannique au service du projet sioniste

Un groupe d'hommes en costumes, certains avec des chapeaux, posant ensemble à l'extérieur.

Si l'Histoire n'a pas commencé le 7 octobre 2023, elle ne démarre pas non plus au moment de la création de l'État d'Israël en 1948. Dans Cent ans de guerre contre la Palestine, l'historien américano-palestinien Rashid Khalidi retrace un siècle de guerre coloniale menée contre la population palestinienne. Il met notamment en lumière le rôle primordial de la Grande-Bretagne dans l'implantation du projet sioniste en Palestine en tant que colonialisme de peuplement. Orient XXI publie les bonnes feuilles de cet ouvrage, paru en 2020 et enfin traduit en français. En librairie le 14 janvier.

En 1922, la nouvelle Société des Nations a émis son mandat pour la Palestine, officialisant ainsi la gouvernance du pays par la Grande‑Bretagne. Le mandat constituait un cadeau extraordinaire au mouvement sioniste, car il reprenait intégralement le texte de la déclaration Balfour et en amplifiait considérablement les engagements. Le document commence par une référence à l'article 22 du pacte de la Société des Nations, qui stipule que pour « certaines communautés », « leur existence comme nations indépendantes peut être reconnue provisoirement »1. Le texte poursuit alors en réaffirmant son engagement international en faveur des dispositions de la déclaration Balfour. Ce passage implique clairement qu'un seul peuple en Palestine doit être reconnu comme détenteur de droits nationaux : le peuple juif. Cette situation était contraire à celles de tous les autres territoires sous mandat au Proche‑Orient, où l'article 22 du Pacte garantissait une marche progressive vers l'indépendance pour l'ensemble de leur population.

Politicide du peuple palestinien

Dans le troisième paragraphe du préambule du mandat, le peuple juif, et seul le peuple juif, est reconnu comme ayant un lien historique avec la Palestine. Aux yeux de ses rédacteurs, tout l'environnement architectural du pays, vieux de plus de deux millénaires, avec ses villages, ses sanctuaires, ses châteaux, ses mosquées, ses églises et ses monuments, tous ces vestiges des périodes ottomane, mamelouke, ayyoubide, de l'époque des Croisades, des Abbassides, des Omeyyades, des Byzantins et de périodes antérieures, n'appartenaient à aucun peuple, ou peut‑être à quelques groupes religieux informes. Certes, des populations vivaient sur ces terres, mais elles étaient dénuées d'histoire et d'existence collective, au point qu'il semblait naturel de les passer sous silence. Ce préambule du mandat contient les prémices de ce que le sociologue israélien Baruch Kimmerling a appelé le « politicide » du peuple palestinien. Car nier le lien historique d'un peuple avec sa propre terre constitue le moyen le plus efficace d'éliminer ses droits légitimes sur celle‑ci.

Les vingt‑huit articles suivants du mandat ne mentionnent à aucun moment les Palestiniens en tant que peuple disposant de droits nationaux et politiques. Comme dans la déclaration Balfour, les mots « arabe » et « palestinien » sont absents. Les seules garanties concédées à cette large majorité de la population se limitent à des droits personnels et religieux, ainsi qu'au maintien du statu quo concernant les Lieux saints. En revanche, le mandat détaille précisément les modalités de création et d'expansion du foyer national du peuple juif, en précisant qu'il ne s'agit pas, aux yeux des rédacteurs, d'un projet créé par le mouvement sioniste mais plutôt « reconstitué » par lui.

Sept des vingt‑huit articles du mandat sont consacrés aux privilèges et aux moyens accordés au mouvement sioniste pour mettre en œuvre sa politique du foyer national, tandis que les autres articles traitent des questions administratives et diplomatiques et que l'article le plus long porte sur la question des antiquités. Le mouvement sioniste, représenté en Palestine par l'Agence juive, a été explicitement désigné comme le porte‑parole officiel de la population juive du pays, même si, avant l'immigration massive de sionistes européens dévoués, la communauté juive locale était essentiellement constituée de juifs religieux ou de mizrahim, qui pour beaucoup n'étaient pas sionistes et s'opposaient même parfois au mouvement. Naturellement, aucune structure officielle de représentation n'avait été désignée pour la majorité arabe, qui a été laissée dans l'anonymat.

L'article 2 du mandat mentionne la création d'institutions de libre gouvernement. Compte tenu du contexte de l'époque, cette disposition ne pouvait concerner que le yishouv, la population juive de Palestine, tandis que la majorité palestinienne se voyait systématiquement refuser l'accès à de telles institutions. (Toute concession ultérieure faite aux Palestiniens sur la question de la représentation, comme la proposition britannique d'une Agence arabe, était soumise à de lourdes conditions : non seulement elle imposait une représentation égale pour l'infime minorité et l'écrasante majorité, mais elle exigeait également que les Palestiniens acceptent les termes d'un mandat qui niait explicitement leur existence — ce qui constitua le premier des cercles vicieux dans lesquels les Palestiniens se sont retrouvés piégés).

À aucun moment, une véritable institution représentative, démocratique et dotée d'un pouvoir réel, n'a été envisagée pour l'ensemble du pays, ainsi que l'avait secrètement promis [David] Lloyd George à [Haïm] Weizmann2. Une telle institution aurait en effet permis à la majorité palestinienne d'exercer son droit de vote et de mettre un terme à la position privilégiée accordée au mouvement sioniste dans son pays.

L'Agence juive, partenaire de la puissance mandataire

L'une des dispositions majeures du mandat est l'article 4, qui confère à l'Agence juive un statut quasi gouvernemental en tant qu' « organisme »3 doté de larges prérogatives s'étendant aux sphères économiques et sociales et pourvu du droit « d'aider et de participer au développement du pays » dans son ensemble.

Cette disposition a non seulement fait de l'Agence juive un partenaire du gouvernement mandataire, mais elle lui a également conféré un statut diplomatique international, lui permettant de représenter officiellement les intérêts sionistes, auprès de la Société des Nations et ailleurs.

Un tel droit de représentation est généralement un attribut de la souveraineté. Le mouvement sioniste en a largement profité pour consolider sa position sur la scène internationale et fonctionner comme un quasi‑État. Là encore, la majorité palestinienne n'a jamais bénéficié d'un pouvoir équivalent tout au long des trente années du mandat, et ce, malgré des demandes répétées.

L'article 6 imposait à la puissance mandataire de faciliter l'immigration juive et d'encourager « l'établissement intensif des Juifs sur les terres du pays ». Cette disposition était cruciale, tant la démographie et le contrôle territorial allaient jouer un rôle central dans le siècle de conflit entre le sionisme et les Palestiniens. Cet article a favorisé une croissance significative de la population juive ainsi que l'acquisition de terres stratégiques. Situées le long de la côte, à l'est de la Galilée et dans la grande vallée fertile de Marj Ibn Amer qui les relie, ces terres ont permis d'assurer un contrôle sur l'axe vital du pays.

L'article 7 prévoyait une loi sur la nationalité visant à faciliter l'acquisition de la citoyenneté palestinienne par les juifs. Cette même loi a été utilisée pour priver de leur nationalité les Palestiniens ayant émigré en Amérique du Nord ou du Sud sous l'Empire ottoman et souhaitant désormais revenir dans leur pays. Ainsi, les immigrés juifs, quelle que soit leur origine, pouvaient obtenir la nationalité palestinienne, tandis que les Arabes palestiniens autochtones qui se trouvaient à l'étranger lors de la prise de pouvoir des Britanniques se la voyaient refuser. Par ailleurs, d'autres articles accordaient à l'Agence juive la gestion et la création de travaux publics. Ils autorisaient également toutes les communautés à maintenir des écoles dans leur propre langue, une disposition qui a permis à l'Agence juive de contrôler une large part du système scolaire du yishouv [la communauté juive de Palestine]. Enfin, l'hébreu a été élevé au rang de langue officielle du pays.

En définitive, le mandat a essentiellement permis la création d'une administration sioniste parallèle à celle du gouvernement britannique mandataire et qui a été encouragée et soutenue par celui‑ci. Cet organisme parallèle assumait pour une partie de la population des fonctions essentielles habituellement réservées à un État souverain, notamment la représentation démocratique, le contrôle de l'éducation, de la santé, des travaux publics et la diplomatie internationale. Il ne manquait plus à cette entité, pour compléter tous les attributs de la souveraineté, qu'une force militaire. Celle‑ci finirait par émerger, avec le temps.


1N.d.T. Le texte du pacte de la Société des Nations a été publié en français et en anglais. Toutes les citations de ce texte sont tirées de la version française du document officiel.

2NDLR. Leader de la branche britannique de l'Organisation sioniste mondiale (OSM) et futur premier président de l'État d'Israël.

3N.d.T. Le mandat pour la Palestine a été publié par la Société des Nations le 12 août 1922 en français et en anglais. L'auteur fait référence à la version officielle anglaise qui évoque un «  public body  » représenté par une «  Jewish Agency  ». Le texte officiel en français parle d'un «  organisme juif  » et non d'un «  organisme public  », comme si les deux termes anglais avaient été combinés. Cette nuance ne modifie pas le sens de l'article, mais elle mérite néanmoins d'être soulignée. Toutes les citations de ce texte sont tirées de la version française du document officiel.

Au Yémen, les Émirats jouent et perdent contre l'Arabie saoudite

Trois soldats armés posent sur un véhicule, en uniforme camouflage et écharpes tricolores.

La prise du Hadramaout par les forces yéménites du Sud en décembre 2025 a ravivé le spectre du séparatisme dans le pays. Cet événement met en lumière une dimension souvent oubliée du conflit au Yémen, qui ne se limite pas à la question houthiste. L'enjeu hadrami révèle surtout une rivalité profonde entre l'Arabie saoudite et les Émirats, qui s'exprime pour la première fois par les armes.

Début décembre 2025, fortement encouragé par les Émirats arabes unis (EAU), le Conseil de transition du Sud (CTS), la faction sécessionniste militaire la plus puissante du Yémen, a pris rapidement et quasiment sans effusion de sang le contrôle des deux gouvernorats orientaux du pays, le Hadramaout et Al-Mahra qui est situé à la frontière avec l'Oman. Cette offensive a été présentée comme un tournant dans la guerre du Yémen, qui dure depuis plus d'une décennie. Si cette évolution semblait indirectement renforcer l'emprise des houthistes sur le nord du pays en divisant leurs adversaires, elle laissait présager l'effondrement du gouvernement internationalement reconnu (GIR). Elle annonçait également une possible déclaration unilatérale d'indépendance par le CTS des territoires qui, jusqu'en 1990, constituaient la République démocratique populaire du Yémen (RDPYou Yémen du Sud).

Carte du Yémen montrant les forces en présence et les régions en décembre 2025.

Un mois plus tard, la situation s'est complètement inversée : le CTS a été contraint de retirer toutes ses forces de ces deux gouvernorats ainsi que de celui de Chabwa, à l'ouest du Hadramaout, se repliant vers son berceau d'origine dans le sud-ouest du pays, au nord de la capitale provisoire, Aden. Les Émirats ont déclaré avoir retiré leurs forces restantes du Yémen, conformément à la résiliation de leur accord de sécurité avec le pays et en réponse à la demande de Rachad Al-Alimi, président du Conseil de direction présidentiel soutenu par l'Arabie saoudite. Il avait en effet exigé, le 30 décembre 2025, le retrait du CTS des nouvelles provinces dans un délai de vingt-quatre heures.

L'Arabie saoudite est sortie largement renforcée après avoir montré sa volonté de ne pas laisser les Émirats empiéter sur ce qu'elle considère comme son pré carré, quitte à bombarder les positions tenues par les forces sudistes ainsi que des navires émiratis. Les dirigeants les plus éminents du CTS se précipitent maintenant pour soutenir une conférence parrainée par l'Arabie saoudite sur la question du Sud, que le président Rachad Al-Alimi entend organiser. Les éléments pro-unité du GIR sont désormais plus puissants qu'ils ne l'ont été depuis des années, tandis que le désordre s'est déplacé vers les forces soutenues par les EAU. Seul Aïdarous Al-Zoubaïdi, leader du CTS, entretient encore l'incertitude : après avoir tardé à accepter la convocation de Riyad, il a brusquement disparu peu avant de prendre son vol à Aden. Il aurait entrepris un repli vers sa région d'origine d'Al-Dhalea pour y lancer une guérilla. Le 7 janvier 2025, l'aviation saoudienne a intensément bombardé cette zone. Sur le plan stratégique, le Hadramaout, avec ses ressources en hydrocarbures et son identité singulière, demeure néanmoins le point focal de toutes les parties concernées.

Le Hadramaout, territoire singulier

Les territoires du Yémen méridional – le Nord s'était déjà émancipé de la tutelle ottomane et connaissait un parcours politique différent – se sont libérés de la colonisation britannique le 30 novembre 1967. Le nouvel État abolit tous les anciens petits émirats ainsi que, dans le Hadramaout, les sultanats kathiri, dans l'intérieur, et qu'aiti, sur la côte. La direction de la République démocratique populaire du Yémen (RDPY), unique régime socialiste du monde arabe, est dominée par des factions de l'ouest du pays, en proie à de nombreuses luttes intestines. Cependant, quel que soit le courant au pouvoir au Yémen du Sud, des Hadramis ont toujours occupé des postes politiques de haut niveau, se gardant de prendre parti lors des conflits.

Le Hadramaout est devenu le plus grand gouvernorat du pays unifié depuis 1990, mais seulement 2,5 millions de personnes y vivent. Grâce à sa production pétrolière et à son potentiel d'exportation, il a acquis une place importante dans l'économie du pays, fournissant des ressources budgétaires indispensables à l'État ces dernières décennies. Le gouvernorat a également développé de denses relations avec le voisin saoudien, dues à la fois à leur longue frontière commune et à des liens étroits établis par des migrants hadramis il y a près d'un siècle, qui ont fini par former certaines des familles saoudiennes les plus riches, comme les Bugchan, Ben Laden ou Al-Amoudi.

En conséquence, le Hadramaout a bénéficié d'investissements saoudiens considérables dans les infrastructures, le tourisme et l'industrie, notamment la pêche, ainsi que d'un accès facilité pour la main-d'œuvre migrante en Arabie saoudite.

Au début des années 1970, lorsque le régime socialiste du Yémen du Sud nationalise les terres et les cède en usufruit aux agriculteurs de statut inférieur, de nombreux membres des groupes sociaux privilégiés – familles de descendants du Prophète, chefs tribaux et commerçants – émigrent en Arabie saoudite. Avec l'unification en 1990, les anciennes élites reviennent dans le Hadramaout. Grâce aux politiques du président Ali Abdallah Saleh, à la tête du Yémen du Nord entre 1978 et 1990, puis du Yémen unifié de 1990 à 2012, elles rétablissent leurs privilèges, y compris en dépossédant les groupes de statut inférieur de leurs terres. Ce Al-Islah, qui prône également l'égalité de tous devant Dieu. En conséquence, ces derniers abandonnèrent leur ancienne allégeance au Parti socialiste yéménite (PSY) au profit du parti islamiste Al-Islah, qui prône également l'égalité de tous devant Dieu.

Un enjeu pour les forces sudistes et les Émirats

Le Hadramaout n'a pas été directement touché par le conflit entre le gouvernement et les houthistes, déclenché en 2015. D'abord, le gouvernorat est géographiquement éloigné, séparé de Sanaa par une zone semi-désertique. Ensuite, les Hadramis, sunnites, sont restés imperméables au discours idéologique des houthistes, qui est lié à l'identité zaydite. Au cours des deux premières années du conflit, le Hadramaout, qui a fait allégeance au gouvernement, a été l'un de ses fidèles soutiens, et Al-Islah y a maintenu une présence significative. La montée du séparatisme sudiste à partir de 2017, coïncidant avec le début de l'affaiblissement de l'alliance saoudo-émiratie, a commencé à y générer des tensions internes.

En 2022, déjà avec l'appui des Émirats, le CTS avait pris le contrôle de l'autre gouvernorat producteur de pétrole, Chabwa. Il semblait également se focaliser de façon de plus en plus évidente sur le Hadramaout, où il cherchait principalement à contrôler les champs pétroliers situés sur le plateau intérieur.

Depuis lors, le gouvernorat du Hadramaout est devenu le foyer de luttes entre le CTS séparatiste et les éléments pro-unité du GIR, les premiers étant implantés sur la côte et les seconds dans l'intérieur. Le gouvernorat s'est alors divisé entre deux principaux ensembles de forces. D'un côté, les milices du CTS et des unités militaires qui se désignent comme les « Forces de l'élite hadramie », rattachées à la « Seconde zone militaire », avec une implication importante des Émirats, au nom de la lutte antiterroriste. De l'autre, dans l'intérieur, les éléments de la « Première zone militaire », en ligne avec la partie du gouvernement yéménite proche de l'Arabie saoudite, accusés par Abou Dhabi d'être associés au parti Al-Islah – honni par les Émiratis en raison de ses liens avec les Frères musulmans. Un équilibre semblait maintenu jusqu'à la décision des dirigeants du CTS, soutenus par les EAU, de pénétrer dans l'intérieur en décembre 2025.

Au cours de l'année 2024, les forces tribales hadramies dirigées par Amr Ben Habrich se sont organisées pour faire face à la rhétorique de plus en plus agressive des Émirats et du CTS. Elles ont utilisé leur accès au pétrole comme principal moyen de pression, contribuant ainsi aux fréquentes coupures d'électricité à Aden et ailleurs, pouvant atteindre plus de vingt heures par jour. La tension a crû progressivement sur le terrain, attisée par les enjeux régionaux.

Forces en présence

La guerre menée contre les houthistes depuis 2015 avait d'abord placé les Saoudiens en première ligne. Leur position de leadership avait toutefois été implicitement contestée par les Émiratis, qui soutenaient la création du CTS. En avril 2022, pour une fois d'accord, les deux alliés contre les houthistes avaient décidé de transférer les pouvoirs du président Abd Rabbo Mansour Hadi à un conseil de direction présidentiel censé représenter une présidence collégiale. Celui-ci comprend le président Rachad Al-Alimi et sept vice-présidents, dont quatre soutenus par les Émirats : trois chefs du CTS et Tareq Saleh, neveu de l'ancien président Saleh, implanté sur la côte de la mer Rouge. Ce dernier, dont le poids politique, militaire et symbolique est manifeste, s'est d'abord aligné sur les Émirats et le CTS début décembre 2025, avant de changer de camp lorsque les forces CTS se sont retirées de l'est du pays. Il a été reçu le 4 janvier 2026 par le ministre de la défense saoudien.

Ce réalignement laisse paradoxalement une place plus importante aux islamistes dans la confrontation au Hadramaout. Les salafistes quiétistes – qu'ils fassent partie des Forces du bouclier national (Deraa Al-Watan), établies en 2023 sous l'égide du président Al-Alimi et soutenues par l'Arabie saoudite, ou des Brigades des géants du Sud (al-Wiya al-Amaliqa al-Janubiyya), forces pro-sudistes dirigées par le nouvel homme fort Abou Zaraa Al-Mouharrami, membre du Conseil présidentiel et des instances dirigeantes du CTS – jouent notamment un rôle de premier plan. Ce dernier, perçu d'abord comme un allié important des Émirats arabes unis en raison de son hostilité envers les Frères musulmans, a également été reçu par le ministre de la défense saoudien. Il émerge désormais comme une pièce centrale dans le paysage politique et militaire. Ce revirement illustre combien le régime saoudien a décidé de ne laisser aucune place aux EAU.

Une rivalité entre Riyad et Abou Dhabi qui s'étend

Bien que le Yémen soit, depuis 2017, le théâtre le plus visible de la rivalité saoudo-émiratie, celle-ci se manifeste ailleurs. Au niveau interne, les projets de diversification de l'économie du prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman sont en concurrence directe avec les Émirats pour attirer investisseurs et consommateurs internationaux. Les deux pays cherchent à devenir l'allié privilégié de l'administration Trump et rivalisent sur le terrain des investissements militaires et des technologies avancées, notamment l'intelligence artificielle et l'hydrogène. Ils visent également le statut de médiateur international, par exemple dans la guerre russo-ukrainienne, pour accroître leur influence en tant que puissances moyennes sur la scène mondiale. Tous deux développent des relations privilégiées avec la Chine et la Russie.

En Afrique de l'Est, les deux États affichent des intérêts divergents, principalement en mer Rouge et au Soudan. L'intervention de Mohammed Ben Salman, lors de sa visite à Washington en novembre 2025, demandant à Trump de trouver une issue au conflit soudanais, est allée directement à l'encontre des intérêts des Émirats, dont le soutien aux Forces de soutien rapide (RSF), qu'ils continuent de nier en dépit des preuves, a suscité une indignation internationale en raison des crimes de guerre, notamment au Darfour.

Dans le Hadramaout, la crise semble pour le moment résolue en faveur des forces soutenant un Yémen unifié et plaçant la recherche d'une solution à la question houthiste au rang de priorité. Avec la reprise du Hadramaout et d'Al-Mahra par les forces désormais alignées avec le président Al-Alimi et les Saoudiens, ainsi que la perspective d'une conférence à Riyad pour discuter de la situation au Sud, le CTS semble avoir perdu du terrain dans sa zone d'influence. Surtout, la fuite en Arabie saoudite de chefs du CTS et les hésitations de son leader Aïdarous Al-Zoubaïdi revêtent un côté embarrassant pour ce mouvement qui se targue de représenter la nation sudiste et de bâtir un État indépendant.

Un front régional contre les Émirats

Bien qu'interrompue aussi brutalement qu'elle avait commencé un mois plus tôt, la tentative de prise de contrôle du Hadramaout intérieur par les Émirats et le CTS laissera des traces. Il ne fait guère de doute que les bombardement aériens saoudiennes menées le 30 décembre 2025 contre des navires émiratis acheminant du matériel militaire au CTS à Al-Moukalla (capitale du Hadramaout) ont convaincu les Émiratis d'évacuer le Yémen, comme le demandait le GIR. C'est la première fois qu'un affrontement militaire direct opposait les deux anciens alliés, principales puissances du Golfe. La confrontation a également soudé les autres pays de la péninsule contre les EAU, à commencer par le Qatar et Oman.

Malgré l'absence prévisible d'Aïdarous Al-Zoubaïdi, la conférence de Riyad sur la question du Sud inclura très certainement un large éventail d'acteurs politiques aux positions diverses. On peut espérer qu'elle aboutisse à une solution durable à cet aspect de la crise yéménite dont profitent les houthistes. Sur le plan interne au Yémen, la crise autour du Hadramaout signale combien la présidence du Yémen devra se réformer pour unifier l'effort vers la victoire militaire ou la construction d'une solution pacifique avec les maîtres de Sanaa. Les tensions internes au camp sudiste mettent face à face des groupes très bien armés. L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis tenteront probablement, dans les mois qui viennent, de réparer leur relation, mais le principe d'une rivalité profonde risque bien de restructurer la région.

« Si j'étais à la place des Iraniens, je me réconcilierais avec Trump »

Un homme en turban face à un autre homme gesticulant, avec des couleurs de drapeau en arrière-plan.

Durant le Forum de Doha (6 – 8 décembre 2025), Orient XXI a pu s'entretenir avec le politiste Trita Parsi, spécialiste des relations irano-étatsuniennes. Dans un contexte de tensions croissantes entre les États-Unis et Israël, d'une part, et l'Iran de l'autre, il voit dans la réconciliation entre Téhéran et Washington une porte de sortie pour le régime iranien.

Orient XXI. — Dans un article publié en août 2025, vous prédisiez qu'Israël déclencherait une nouvelle guerre contre l'Iran avant la fin de l'année. L'échéance est passée. Pensez-vous qu'une attaque israélienne demeure inéluctable ?

Trita Parsi. — Oui. Je pense que les principes fondamentaux n'ont pas changé. D'autres facteurs sont entrés en jeu. L'accord de cessez-le-feu à Gaza, par exemple, a changé les calculs politiques, l'environnement. Israël est allé trop loin et s'est heurté à une forte opposition des États-Unis. Toute la colère qui existait déjà à la Maison Blanche contre le premier ministre Benyamin Nétanyahou en particulier a refait surface.

La première composante du MAGA (Make America Great Again) s'est agressivement manifestée contre Israël ces derniers mois et ces dernières années, mais plus particulièrement au cours de l'été. Trump a reconnu qu'Israël devenait un vrai fardeau politique, ce qui est un facteur clé pour expliquer pourquoi il a choisi l'option du cessez-le-feu et pourquoi il était prêt à faire pression sur Nétanyahou aussi agressivement qu'il l'a fait.

O. XXI.— Pourquoi n'y a-t-il pas encore eu de bombardements israéliens ?

T.P.— Il faut séparer le pourquoi de la décision du timing (de l'attaque). Israël n'a pas accepté de cessez-le-feu à Gaza pendant plus de deux ans. Chaque fois qu'il a acquiescé, il l'a immédiatement rompu. De même au Liban, pendant un bon moment. Et quand il l'a fait, il l'a immédiatement rompu et continue de le faire.

Avec l'Iran, il a accepté un cessez-le-feu après seulement 12 jours. Et il ne l'a pas rompu. Il y a une raison à cela. C'est parce que la dissuasion existe et que le coût de la guerre a été lourd. Cela ne veut pas dire que l'Iran a gagné la guerre de juin 2025 ni qu'elle a un avantage. Mais cela signifie que ce n'est pas la même chose.

C'est précisément à cause de cette dissuasion que Nétanyahou va probablement attaquer à nouveau. Il ne peut laisser un héritage où l'Iran et Israël se retrouvent dans une situation dont le résultat, malgré l'attaque d'Israël, est la dissuasion mutuelle. Parce que tout le but de l'attaque était de s'assurer qu'aucun pays de la région ne puisse contester la marge de manœuvre totale d'Israël.

Si Nétanyahou avait le choix entre quitter ses fonctions ou aller en prison, il déclencherait probablement une guerre pour ne pas y aller, c'est d'ailleurs ce qu'il a déjà fait. Mais lancer une guerre contre Gaza n'a pas suffi. Et déclencher une guerre avec le Liban ne suffira pas à lui éviter la prison. N'oublions pas qu'il y aura aussi des élections prévues en octobre 2026 en Israël.

Ce que nous pouvons connaître, c'est le calendrier politique : les élections de mi-mandat aux États-Unis (novembre 2026) vont rendre les choses beaucoup plus compliquées. Est-ce une bonne idée de mener une guerre contre l'Iran à ce moment-là alors que les Israéliens sont déjà si impopulaires auprès des Américains ? La question d'Israël deviendra probablement un test décisif pour les camps démocrate et républicain. En outre, il ne faut pas oublier les accusations selon lesquelles Israël déclenche des guerres pour y entraîner les États-Unis.

Je dirais donc que, du point de vue étatsunien, la meilleure fenêtre politique est probablement la fin janvier. Mais la fenêtre militaire peut légèrement différer dans la mesure où, même s'il est problématique pour les Israéliens de donner à l'Iran plus de temps pour se préparer, eux-mêmes peuvent en avoir besoin.

Il est donc très difficile de prédire exactement quand cela se produira. Mais je n'ai vu aucun analyste sérieux dire que les Israéliens ne vont pas attaquer. Ils n'ont pas fini le job. Abandonner le travail à moitié terminé est pire que de ne pas l'avoir commencé.

O. XXI.— Quels sont les facteurs nécessaires pour qu'Israël attaque l'Iran ?

T.P.— Beaucoup de facteurs différents entrent en jeu : d'abord les préparatifs militaires. Les Israéliens travaillent très dur pour trouver comment améliorer leur système de défense aérienne afin que les Iraniens ne puissent pas profiter de ses lacunes. Ils pensent à la façon dont ils peuvent à nouveau prendre les Iraniens par surprise, car l'effet de surprise a été un élément crucial de leur première attaque. C'est plus difficile maintenant, beaucoup plus difficile. La façon de surprendre les Iraniens sera forcément différente. Ensuite, ils doivent avoir le matériel militaire en place, les intercepteurs, tout le reste, ce qui est également très compliqué. Il est donc très difficile de savoir exactement quel est le calendrier.

O. XXI.— Israël veut être hégémonique dans la région. D'autres acteurs peuvent-ils lui faire concurrence, comme la Turquie, l'Arabie saoudite ou l'Iran ?

T.P.— Du point de vue israélien, il n'y a pas d'autre choix que de se concentrer sur une stratégie de sécurité nationale qui tende à l'hégémonie, parce qu'il leur faut dominer pour survivre. Aux yeux des Israéliens, le 7 octobre 2023 s'est produit non pas parce qu'ils ont continué l'occupation, non pas parce qu'ils ont réprimé les Palestiniens, mais parce que tout le monde a toujours eu l'intention de les détruire.

L'Occident a tendance à considérer Israël comme une simple démocratie qui veut vivre en paix, mais c'est faux. Dans la doctrine militaire israélienne, la domination est la condition de la survie. Ce qui signifie qu'il ne saurait tolérer que l'Iran puisse exercer sa dissuasion. Parce que si l'Iran peut dissuader Israël, sa domination disparaît.

Les Israéliens voient maintenant qu'ils peuvent faire certaines choses et s'en tirer d'une manière qui n'était pas possible auparavant. Non seulement ils ont les capacités (militaires), mais ils ont aussi le feu vert politique qui leur manquait avant. C'est donc dans cette direction qu'ils vont aller.

O. XXI.— Quelle est la réaction des États de la région ?

T.P.— Pour le Conseil de coopération du Golfe (CCG), l'Iran n'est plus la principale menace dans la région. La seule menace réelle est Israël. Les Qataris le disent ouvertement : Israël vise désormais l'hégémonie.

Comme l'a expliqué un responsable du Golfe, l'Iran les inquiète, ils ont des problèmes avec, mais ils ont trouvé un moyen de gérer l'Iran. Ils n'ont aucun moyen de gérer la menace israélienne. Car, comment faire quand on est entièrement dépendant de systèmes d'armes étatsuniens et que seul Washington décide quand on peut les utiliser ou non ? Et quand les Israéliens savent, apparemment, comment contourner les systèmes étatsuniens ?

En revanche, il y a moyen de gérer les Iraniens parce qu'ils ne cherchent pas à imposer le même type de domination. L'Iran n'a pas de doctrine de sécurité comparable à celle des Israéliens. Ils ont une doctrine de sécurité qui projette une défense dite « avancée », à savoir une présence dans d'autres pays par l'intermédiaire de groupes non étatiques.

O. XXI.— Mais cette stratégie a trouvé ses limites avec la défaite du Hezbollah libanais…

T.P.— Il y a des gens qui pensent effectivement que la doctrine de la défense avancée de l'Iran a échoué. Mais il y en a d'autres qui estiment qu'elle a fonctionné, jusqu'à ce que ce ne soit plus le cas. Parce qu'en 2006, les Israéliens auraient attaqué l'Iran s'ils avaient gagné au Liban et si le Hezbollah ne les avait pas arrêtés… Or, la raison pour laquelle l'attaque israélienne a eu lieu maintenant est précisément parce que le Hezbollah, comme les autres groupes alliés, a été affaibli.

O. XXI.— Qu'en est-il de la situation interne en Iran et du régime ?

T.P.— Le régime a fait preuve d'une résilience bien plus grande que ce qu'imaginaient les Israéliens et les Américains. Les dirigeants iraniens eux mêmes sont un peu surpris par l'ampleur du nationalisme qui s'est manifesté dans le pays. Ce phénomène a pris beaucoup de gens, y compris les dirigeants, par surprise. Car le régime n'est pas populaire et il y a de bonnes raisons à cela.

Plusieurs raisons expliquent cette réaction chez la population. Premièrement, l'attaque a eu lieu en pleine négociation. Au moment où le peuple iranien a vu que le gouvernement était plus flexible que jamais pour faire la paix avec les États-Unis, les Israéliens ont frappé. En pleins pourparlers, juste avant que se dégage peut-être une solution.

Ensuite, il y a bien sûr la nature des bombardements. Ils ont tué un très grand nombre de civils. De façon moins indiscriminée qu'à Gaza, certes, mais tout de même. Les Israéliens n'ont pas craint de tuer les familles et les voisins de scientifiques civils. Ce n'étaient pas des militaires. Nous savons que le programme était un programme civil.

Résultat, l'écart entre la société et le régime s'est un peu réduit. Mais il n'est pas certain que cela dure. Parce qu'il y a l'incurie, les problèmes de mauvaise gestion, la crise de l'eau, extrêmement sévère — il se peut qu'il n'y ait pas assez d'eau pour la capitale. La colère au quotidien revient.

O. XXI.— Cela dit, les Israéliens n'ont pas réussi à faire tomber le régime.

T.P.— Je pense que les Israéliens n'ont jamais cherché un changement de régime. Cela signifie qu'on le remplacerait par un autre, avec un gouvernement relativement compétent, qu'il est toujours possible de contrôler. Il faut aussi des hommes de main, ce que les Israéliens n'ont pu mettre en place en Iran. Ce n'est donc pas ce qu'ils cherchent. Eux veulent plutôt la chute de l'État. Pour cela, pas besoin de se soucier de ce que le peuple iranien pense. Ils souhaitent le démembrement de l'Iran, qu'une guerre civile éclate, que le pouvoir se consume de l'intérieur, ce qui est le pire résultat pour le peuple iranien, évidemment.

Les Israéliens se moquent du sort du peuple iranien, mais ils doivent faire semblant de s'en préoccuper dans le cadre de leur propagande. Le fait que cette guerre ait abouti à rapprocher le régime et la population est un problème pour eux, mais seulement dans la mesure où ils espéraient que les frappes provoqueraient des manifestations qui feraient tomber le régime.

O. XXI.— Où situez-vous les États-Unis dans cette confrontation ?

T.P.— Tout d'abord, en commençant par dire que l'administration Trump estime avoir déjà résolu le problème. Donald Trump n'est donc pas vraiment intéressé par une négociation nucléaire. Pourquoi négocierait-il quelque chose qu'il a déjà réglé ? Pour lui, aujourd'hui, il s'agit essentiellement que les Iraniens acceptent de capituler.

Les Iraniens, eux, s'efforcent de trouver de nouvelles configurations nucléaires qui pourraient être acceptables pour Trump, mais je pense que c'est une erreur. L'administration Trump n'est pas intéressée.

O. XXI.— Les Iraniens peuvent offrir un accès au marché iranien, à une économie de 1 000 milliards de dollars ?

T.P.— Certes, mais le Qatar peut offrir beaucoup. Les Saoudiens aussi. Mais la seule chose que personne d'autre que les Iraniens ne peut offrir à Trump, c'est la réconciliation entre les États-Unis et l'Iran. C'est le seul pays qui peut offrir cela, et c'est le seul accord qui ne soit pas une capitulation. Et s'il y a quelque chose que Trump veut, c'est quelque chose de « big », quelque chose qui lui ferait dire « je suis celui qui a réglé ce problème ». Barack Obama ne l'a pas fait. Biden ne l'a pas fait. « Je suis celui qui a réussi à hisser un drapeau américain en Iran », que ce soit une ambassade ou autre chose.

O. XXI.— Quelque chose qui lui vaudrait le prix Nobel de la Paix.

T.P.— Exactement. Pas un accord nucléaire, mais un accord qui mette fin à l'hostilité entre les États-Unis et l'Iran. Pendant ces 20, 30 dernières années, quand les Iraniens ont essayé de résoudre les tensions avec les États-Unis, ils l'ont tenté sans amitié, sans normalisation, rien de tout cela. Et je pense qu'ils arrivent au bout de la route. Ils ne peuvent plus réduire les tensions sans réconciliation. Ils doivent prendre une décision.

Je crains toutefois qu'ils ne soient pas prêts. Leurs autres idées, comme d'attendre le départ de Trump, ne fonctionnent pas. Il va forcément se passer quelque chose dans les trois prochaines années. Je ne pense pas qu'ils puissent simplement repousser le problème aux calendes grecques. Et qu'est ce qui garantit que dans trois ans, il y aura un président qui se comportera différemment sur cette question ?

Si l'on revient à un président « normal », ce sera un président qui n'attaquera peut-être pas l'Iran, mais qui le sanctionnera, exercera une pression maximale et n'aura aucun désir de parvenir à un accord. Au moins, Trump veut un accord. Une négociation sur le nucléaire est un jeu à somme nulle. Si l'Iran gagne, Trump perd (et réciproquement). Il faut en sortir.

O. XXI.— Mais quid de Nétanyahou ? Il va protester auprès de ses amis aux États-Unis…

T.P.— S'il y a un président qui peut réussir, que Nétanyahou proteste ou non, c'est bien Trump. C'était tout à fait impensable sous Joe Biden, précisément parce que Nétanyahou aurait pleurniché. Et pour Biden, c'était plus important que tout. Mais pas pour Trump. Après la frappe contre le Qatar, il a forcé Nétanyahou à lire des excuses dans le Bureau ovale en présence d'un responsable qatari. Plus tard, lorsque les Israéliens ont nié s'être excusés, les États-Unis ont publié une photo de Nétanyahou en train de lire ses excuses avec le responsable qatari dans la pièce.

Encore une fois, bien que beaucoup de choses soient très problématiques maintenant, et à bien des égards pires qu'elles ne l'étaient sous Biden, il y a aussi des opportunités qui n'existaient pas avec ce dernier. Trump ne suit pas Nétanyahou aveuglément. Parfois, il va dans la direction opposée à celle de Biden. Pour le meilleur et pour le pire.

Si j'étais dans la position de l'Iran, je considérerais le fait que la question nucléaire soit résolue dans l'esprit de Trump comme une bonne chose. Restaurons les relations et faisons de l'accord nucléaire un composant plutôt que l'élément central. Il est aujourd'hui impossible de baser un accord uniquement sur le nucléaire.

Il faut y voir plutôt une bénédiction. Bien sûr, il y a un aspect de psychologie humaine qui est très difficile à surmonter. Les Iraniens viennent de subir une guerre. Ils ont été agressés. Les Israéliens ont tué au moins 17 hauts responsables militaires qui étaient très proches de l'ayatollah Ali Khamenei et qui ont combattu dans la guerre contre l'Irak (1980 — 1988). On ne peut évidemment pas ignorer cet aspect psychologique. Mais si l'on regarde bien la situation, les Iraniens n'ont pas eu de meilleure occasion depuis longtemps.

O. XXI.— Une dernière question. Comment le régime iranien se positionne-t-il aujourd'hui par rapport à la question palestinienne ?

T.P.— La Palestine est toujours importante sur le plan rhétorique, mais les Iraniens n'ont plus besoin de la Palestine pour mobiliser leur propre population contre Israël. Celui-ci l'a fait pour eux. La Palestine peut encore être utilisée comme une carte contre Israël, mais elle ne constitue plus l'argument central par lequel le régime justifie auprès de sa population son hostilité. Désormais, c'est parce qu'Israël a attaqué l'Iran.

Je pense qu'il y a des responsables en Iran qui veulent absolument trouver un moyen de s'assurer que leur propre destin n'est pas lié à la Palestine. C'est une chose de soutenir les Palestiniens. C'en est une autre de se sentir menotté à la cause palestinienne. Or, le régime iranien s'est lui-même menotté à la Palestine et il a perdu la clé.

Je pense qu'il veut aussi éviter un scénario dans lequel, l'Iran se laisse entraîner dans une confrontation entre Israël et le Hamas.

Qu'est-ce que vraiment l'intifada ?

Un soldat armé vise des personnes sur un terrain de construction.

« Le slogan “Mondialiser l'intifada” », cela signifie « faire la guerre aux juifs », expliquait le 9 novembre 2025 Alix Bouilhaguet, journaliste de franceinfo, en dénonçant le nouvel élu à la mairie de New York, Zohran Mamdani, qui aurait utilisé l'expression. Un mois plus tard, le 14 décembre, Bret Stephens, éditorialiste du New York Times, écrivait que le massacre antisémite de la plage de Bondi1, en Australie, s'inscrivait dans la stratégie de « mondialisation de l'intifada ». Une analyse que partagent les autorités britanniques et australiennes qui ont décidé l'arrestation de militants scandant ce slogan. Ainsi se confirme le détournement d'un mot qui exprime pourtant avant tout le refus palestinien de l'occupation.

En arabe, le sens littéral d'« intifada » signifie « s'ébranler, bouger, s'agiter » et, par extension, « soulèvement ». Il désigne la révolte palestinienne qui débute en décembre 1987 à Gaza et en Cisjordanie et s'achève en 1991 avec la conférence de Madrid et l'ouverture des négociations multilatérales. Née spontanément, la « révolution des pierres » est vite encadrée par des comités populaires locaux, qui organisent aussi bien les manifestations de rue — sans armes à feu — que le boycott des produits israéliens, l'enseignement, les soins médicaux. Une direction unifiée regroupe les principales organisations palestiniennes, à l'exception du Mouvement de la résistance islamique, à peine créé et baptisé d'après ses initiales, Hamas (en arabe, « zèle »). Il est issu des Frères musulmans qui, jusqu'à cette date, avaient refusé de participer aux combats contre l'occupation. La répression israélienne est particulièrement brutale, malgré le caractère non armé du mouvement. L'Organisation de libération de la Palestine (OLP) y gagne une légitimité dont elle se sert pour négocier avec le gouvernement israélien : les accords d'Oslo sont entérinés par Yasser Arafat et Yitzhak Rabin le 13 septembre 1993.

Leur échec, provoqué notamment par l'accélération de la colonisation, débouche sur la seconde intifada. La visite provocatrice du chef de l'opposition de droite israélienne, Ariel Sharon, sur l'esplanade des Mosquées à Jérusalem, le 28 septembre 2000, sert d'étincelle. Les Palestiniens exigent la fin immédiate de l'occupation et la création d'un État palestinien. Quelques mois plus tard, Sharon remporte les élections ; il dénonce les accords d'Oslo comme « la plus grande catastrophe qui soit jamais arrivée à Israël ».

La répression, déjà extrêmement violente sous le gouvernement d'Ehoud Barak, s'intensifie. Sharon vise notamment Arafat cerné dans son quartier général de Ramallah. Les attentats-suicides, qui frappent souvent des civils en Israël, se multiplient à partir du printemps 2001. Ils sont perçus, par la majorité des Palestiniens, comme un moyen de rétablir l'équilibre des forces.

Le bilan humain est terrible. En quatre ans, près de quatre mille Palestiniens et un millier d'Israéliens sont tués. Le mouvement s'éteint progressivement à la suite de la répression et de la mort de Yasser Arafat le 11 novembre 2004. Mahmoud Abbas, un adversaire de la militarisation de la résistance, est élu à la tête de l'Autorité palestinienne. Mais sa stratégie de négociations ne débouche sur aucune concession israélienne, ce qui renforce le Hamas.

« Barbares et civilisés »

Si le mot intifada entre dans les dictionnaires français au début des années 1990, son usage est transformé par les révoltes des banlieues qui suivent la mort de deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré, à Clichy-sous-Bois, le 27 octobre 2005, après une poursuite par la police. Alors que l'intifada est terminée en Palestine, la presse israélienne dresse dès les premiers jours un parallèle entre les deux. Le quotidien Maariv titre sur l'« intifada des banlieues », expression vite reprise en France. Le mot se confond alors avec « violence », « terrorisme », voire « antisémitisme ». Son usage vise à décrédibiliser la lutte des Palestiniens, à l'inscrire dans un affrontement entre « barbares et civilisés », entre les musulmans et l'Occident. « On me raconte des histoires comparables quand on me parle de Gaza, et quand on me parle des banlieues », notait le fondateur du site en ligne Arrêt sur images, Daniel Schneidermann.

Une étape nouvelle est franchie en octobre 2023 dans le sillage de la guerre contre Gaza, avec la volonté de retourner totalement le sens du mot intifada et de réduire une résistance légitime face à une occupation illégale, à une « guerre contre les juifs ». Ce qui permet de justifier la complicité ou la passivité de nombre de gouvernements occidentaux face au génocide à ciel ouvert qui vise les Palestiniens, comme peuple et comme individus.


1Le 14 décembre 2025, une fusillade de masse à caractère antisémite a frappé la plage de Bondi, à Sydney, lors d'une célébration de Hanoukka. L'attaque a fait au moins seize morts et plusieurs dizaines de blessés.

« Vivre sous la loi de la jungle »

Des tentes serrées, des bâtiments en arrière-plan et une mer agité. Atmosphère urbaine.

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Dimanche 28 décembre 2025.

La semaine dernière, un communiqué signé du Haut conseil de la justice relevant du gouvernement du Hamas a annoncé la réouverture des tribunaux, en commençant par les tribunaux de première instance. Tous les procès en cours avant la guerre sont gelés, a précisé le communiqué. Ils reprendront plus tard, si la justice refonctionne un jour normalement. On commence à voir les effets de la destruction du système judiciaire par les Israéliens. Tout a disparu. Les tribunaux, les archives, tout ce qui se rapporte à l'enregistrement des propriétés, le cadastre…

Les conséquences sont très concrètes. Pendant la guerre, les Gazaouis qui voulaient partir ont vendu leurs biens. Mais comme le cadastre n'existait plus, envolé en fumée, les gens ont cherché des solutions de rechange. Ils ont fait des contrats chez des avocats. D'autres ont conclu des accords privés, sans aucun enregistrement juridique. Ils ont fait cela via des vidéos transmises par WhatsApp, où par exemple un propriétaire dit « Je m'appelle X, j'ai vendu ma voiture à untel, à telle date et pour telle somme ». Le vendeur et l'acheteur prévoient de régulariser la transaction le jour où le bureau des cartes grises rouvrirait. Si le vendeur est à l'étranger, souvent réfugié en Égypte, il peut signer à l'ambassade de Palestine une procuration pour déléguer la vente à quelqu'un qui est resté à Gaza. Les ambassades sont gérées par l'Autorité palestinienne, mais le gouvernement du Hamas à Gaza accepte ces procurations, pour faciliter la vie des gens.

Plus l'espace se rétrécit, plus les prix montent

Malheureusement, ces solutions alternatives ne sont pas toujours fiables. Elles ont donné lieu à de nombreuses falsifications. Beaucoup de gens ont ainsi vendu des voitures, ou d'autres biens, qui ne leur appartenaient pas. Dans de nombreux autres cas, les vendeurs étaient morts, décédés en exil ou tués dans les bombardements et les attaques israéliennes à Gaza. Il est alors difficile de prouver que la transaction a eu lieu. Ou bien ce sont les héritiers d'une personne disparue qui veulent vendre ses possessions, simplement pour survivre. Mais pour cela, il faut un acte de décès et un tribunal pour l'enregistrer et les reconnaître comme héritiers du défunt. Autant de choses impossibles jusqu'ici.

Enfin, la destruction des organismes financiers du Hamas complique encore les choses. Le Hamas gérait deux banques, des établissements qui n'étaient pas reliés au système bancaire international. Elles ont été détruites, avec tous leurs registres et leurs réserves en liquide. Pareil pour l'organisme de crédit qui respectait les principes de la loi islamique, détruit lui aussi. Résultat, entre autres exemples : des gens ont vendu des biens pour lesquels un crédit était toujours en cours, ce qui est impossible à prouver. Ou bien les sommes déposées par des gens qui étaient libérés sous caution dans le cadre d'une enquête judiciaire ont disparu.

Malgré tout, des exilés continuent à vouloir vendre les biens qui leur restent à Gaza. Il peut s'agir de terrains qui valent parfois beaucoup d'argent, jusqu'à 500 000 ou même un million d'euros. Et oui, à Gaza, des terrains peuvent atteindre des prix parisiens, et même les dépasser, s'ils sont bien situés, notamment dans le centre-ville de Gaza, en particulier sur l'avenue Omar Al-Mokhtar, les « Champs-Élysées de Gaza ». Ces terrains se situent évidemment en dehors de la « ligne jaune » des Israéliens, qui ont annexé de facto la moitié de la bande de Gaza. Mais justement, plus l'espace se rétrécit, plus les prix montent. Même si les bâtiments qui s'y trouvaient ont été détruits par les bombardements, ou dynamités par l'armée israélienne, c'est le terrain qui compte. Les vendeurs sont en général partis à l'étranger et n'espèrent plus revenir. Les acheteurs font le pari qu'ils seront toujours propriétaires, quel que soit l'avenir de Gaza.

Les nouveaux riches promus par l'offensive israélienne

Qui peut disposer de telles sommes, dans la situation actuelle ? Ce sont souvent de nouveaux riches, une classe créée par l'offensive israélienne. Des profiteurs de guerre, qui font partie des quelques grossistes de mèche avec les Israéliens, à qui l'armée a donné l'exclusivité de l'importation de nourriture et d'objets de première nécessité. Parmi les fortunes récentes, il y a aussi les « influenceurs », des gens qui ont lancé des cagnottes en ligne, soi-disant pour aider la population de Gaza, et qui ont tout gardé pour eux. Grâce à l'élan de solidarité internationale, leurs gains peuvent se chiffrer en millions de dollars.

Certains de ces acquéreurs cherchent à légaliser leurs achats à travers les ambassades de Palestine, mais celles-ci se méfient beaucoup des procurations. Elles ont reçu l'ordre de l'Autorité de les examiner avec la plus grande attention, à cause de ceux qui ont vendu des terrains dont ils n'étaient pas propriétaires. Le conseil des ministres de l'Autorité palestinienne a publié le 23 décembre un communiqué avertissant de « la manipulation, par des parties influentes au sein de la bande de Gaza, des registres des terres publiques et privées, ainsi que des tentatives de transfert de propriété de manière illégale ».

Les banques se montrent elles aussi très vigilantes sur les transferts, mais comment prouver que l'on est réellement le propriétaire d'un bien quand l'administration a disparu ? Avant, il y avait un site internet, il suffisait d'entrer un code pour voir si le terrain appartenait réellement au vendeur. Ce site avait été fermé pendant la guerre, il est en train d'être remis en service, mais la plupart des gens ne lui font pas confiance, ils craignent que les responsables du site ne manipulent les données, ou que le site ne soit piraté. Pour contourner les réticences des banques, certains ont recours aux cryptomonnaies. Des changeurs de Gaza les acceptent et les convertissent en dollars, parfois en cash, en prélevant bien sûr une commission importante.

La tâche est immense

Voilà dans quel chaos nous plonge la destruction de l'administration et de la justice à Gaza. Les Israéliens font tout pour empêcher les tentatives de rétablissement d'un semblant de légalité. Par exemple, ils ont bloqué les comptes de plusieurs avocats qui recueillaient les contrats de vente. Malgré cela, de nombreux Gazaouis victimes d'arnaques ont commencé à déposer des plaintes, à entamer des procédures. Mais pour le moment, les choses n'avancent pas. Comment faire quand on manque de papier pour les actes judiciaires, et de forces de police assez nombreuses pour faire appliquer d'éventuels jugements ? Le gouvernement du Hamas a donc décidé de rouvrir les tribunaux de première instance et même la cour d'appel, mais ce sont seulement des mots, car les juges n'ont nulle part où siéger.

Le gouvernement a aussi commencé à rouvrir les commissariats, du moins ceux qui tiennent encore debout, mais pour l'instant ils ne traitent que les petites arnaques ou les petits vols, ne pouvant envoyer des gens en prison faute de décision judiciaire. Les policiers essaient de régler ces affaires en employant la méthode traditionnelle des mokhtar, les chefs de clan : ils demandent à la famille de la personne qui a volé ou escroqué de rendre l'argent ou de donner des garanties de remboursement, et ils tentent des réconciliations entre familles.

La tâche est immense. Si l'on arrive à les mettre en place, les tribunaux feront face à des problèmes gigantesques à cause du nombre de morts, de disparus, d'orphelins. Problèmes de succession, de contrats de mariage, de ventes et d'achats. On ne voit pas comment survivre à ce « gazacide », en dépit des efforts du gouvernement. Soumis aux attaques quotidiennes de l'armée israélienne malgré le soi-disant cessez-le-feu, la majorité des Gazaouis sont toujours plongés dans la non-vie, une existence consacrée à la recherche de nourriture, de boisson et de bois pour cuisiner et se chauffer, sans vêtements d'hiver, sans médicaments, sans logement, sans même une tente pour abriter leur famille.

Les Israéliens n'entendent qu'une loi, celle du plus fort. Regardons tout ce qui s'est passé pendant la guerre jusqu'à maintenant. Les plus forts, des gangs souvent soutenus par l'armée israélienne, ont accaparé l'aide humanitaire en attaquant les camions. Puis il y a eu ce que j'ai comparé aux Hunger Games, les jeux de la faim, nom d'une série télévisée américaine montrant des jeunes se battant pour leur survie dans un univers dystopique. C'est exactement ce qu'il s'est passé chez nous avec ces centres de distribution où seuls les plus forts repartaient avec un sac de farine ou un colis de nourriture. Cet épisode reste le symbole de ce que notre société est devenue : 2,3 millions de personnes qui vivent sous la loi de la jungle.

Algérie. Ferhat Abbas et l'indépendance confisquée

Homme en costume, lunettes, tenant un papier, parlant avec passion devant un micro.

Quarante ans après sa mort, le 24 décembre 1985, Ferhat Abbas demeure une figure essentielle de l'histoire politique algérienne. Député, chef du premier Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), il incarne à lui seul les promesses trahies de la République française et les désillusions de l'indépendance.

« J'ai passé trente-cinq ans de ma vie dans vos bureaux, à supplier votre administration, vos gouvernements. Qu'ai-je obtenu ? », confiait Ferhat Abbas en 1957 au journaliste Jean Lacouture. Toute sa trajectoire est contenue dans cette phrase. Formé à l'école de la République, admirateur sincère des idéaux de 1789, Abbas a cru à l'égalité promise par la France coloniale avant d'en mesurer l'imposture.

Né en 1899 à Taher (nord-est de l'Algérie), il grandit dans une famille qui a connu à la fois le déclassement et l'ascension : son grand-père est chassé de ses terres après la révolte de Mokrani1 en 1871, la principale insurrection contre les forces coloniales françaises depuis la conquête d'Alger en 1830, tandis que son père devient caïd2. Ce double héritage – dépossession et promotion au sein de l'ordre colonial – éclaire son rapport ambivalent à la France : reconnaissance pour l'école républicaine, mais conscience aiguë des injustices coloniales.

Ferhat Abbas fait partie de la très petite minorité de « musulmans »3 admis dans les collèges, puis à l'université4. Très tôt, il se politise : dès 1922, il publie sous pseudonyme des chroniques virulentes contre la colonisation. À la tête de l'Association des étudiants musulmans nord-africains, il reprend l'héritage des Jeunes-Algériens qui, dès 1912, réclamaient l'abolition du Code de l'indigénat, la diffusion de l'enseignement, l'égalité fiscale et une citoyenneté française compatible avec le maintien du statut musulman. Son programme social tient alors en trois mots : école, routes, hôpitaux. Il reste convaincu que la généralisation des principes égalitaires de 1789 finira par fissurer le système colonial.

De « L'Entente franco-musulmane » au projet Viollette

Parallèlement, Abbas s'enracine dans la vie politique locale. Installé comme pharmacien, il devient conseiller municipal, conseiller général, puis délégué financier. Figure montante de l'élite musulmane réformiste, il plaide dans le journal L'Entente franco-musulmane pour l'égalité des droits, la fin de l'arbitraire administratif et le rattachement « plein et entier » de l'Algérie à la France dans le cadre d'un véritable État de droit. C'est ce parcours qu'il revisite plus tard dans Le Jeune Algérien, De la colonie vers la Province (1930) où il souligne combien la majorité des Français furent, eux aussi, prisonniers du mythe de la colonisation civilisatrice.

La victoire du Front populaire en 1936 semble ouvrir une fenêtre. Le Congrès musulman d'Alger réunit élus « franco-musulmans », oulémas et nationalistes autour d'une charte demandant la citoyenneté complète, la suppression de l'indigénat, la scolarisation obligatoire et la représentation parlementaire. C'est dans ce contexte qu'émerge le projet Blum-Viollette, qui prévoit d'accorder la citoyenneté française à une minorité de musulmans sans renoncement à leur statut personnel lié à la religion. Compromis prudent, mais porteur d'une promesse d'évolution, il apparaît alors à Abbas comme un premier pas possible vers une égalité réelle.

Le rejet ferme de ce projet par les colons puis par l'Assemblée nationale en anéantit l'espoir. Aux yeux d'Abbas, il signe l'échec de la citoyenneté partagée. À la fin des années 1930, alors que la misère s'aggrave et que le nationalisme progresse, celui qui en fut la voix la plus éloquente en vient à reconnaître que l'assimilation n'est plus qu'une « doctrine morte », brisée par le refus persistant d'admettre les musulmans dans la cité française.

Le miroir des illusions

La Seconde guerre mondiale semble un moment d'ouverture : beaucoup espèrent que la victoire contre le nazisme sera aussi celle contre l'injustice coloniale. L'abrogation par le régime de Vichy du décret Crémieux, qui accordait aux juifs d'Algérie la citoyenneté française, convainc Abbas que la naturalisation est un privilège révocable.

La charte de l'Atlantique en 1941, à l'origine de la charte des Nations Unies, et le débarquement allié de novembre 1942 en Afrique du Nord ouvrent une brèche. À Sétif, il élabore, en 1943, le Manifeste du peuple algérien, texte fondateur qui rompt avec l'assimilation. Il y dénonce la dépossession foncière, la domination d'une minorité de colons et qualifie la colonisation de phénomène « impérialiste ». Il y revendique la reconnaissance de la langue arabe, des libertés publiques et une véritable représentation politique. L'« additif » précise l'objectif : une Algérie érigée en État doté d'une constitution propre, les modalités d'un lien avec la France faisant ensuite l'objet de débats au sein d'une commission. L'historien Benjamin Stora notera, dans Ferhat Abbas, une utopie algérienne (édition Denoël, 1995) écrit avec Zakya Daoud, que cette voie, abandonnée par le nouveau gouverneur général Georges Catroux, « aurait pu éviter une guerre longue, tragique et coûteuse ».

Pour donner un relais populaire à ce manifeste, Abbas fonde les Amis du Manifeste et de la liberté (AML), destinés à rendre « familière l'idée d'une nation algérienne » et à promouvoir une république autonome, fédérée à une France anticoloniale rénovée. Mais la méfiance des autorités, l'absence de réformes d'envergure, puis les massacres déclenchés le 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata scellent la rupture. Inculpé, Abbas mesure l'ampleur du fossé désormais ouvert entre Européens et « musulmans ».

Du fédéralisme à la désillusion

En 1946, libéré de prison après une loi d'amnistie, Ferhat Abbas épouse Marcelle Stoetzel, issue d'une famille d'origine alsacienne installée en Algérie depuis deux générations. Née près de Blida, veuve d'un premier mariage, elle parle arabe ; ils se sont rencontrés quelques années plus tôt, lors d'un rassemblement qu'il organise dans la région. Compagne de travail autant que de vie, elle comptera durablement dans son engagement, même si son rôle a été gommé des récits historiques.

La même année, Ferhat Abbas fonde l'Union démocratique du Manifeste algérien (UDMA), qui défend une République algérienne autonome. Comme l'a montré l'historienne Malika Rahal dans L'UDMA et les Udmistes, Contribution à l'histoire du nationalisme algérien (Barzakh, 2017), ce parti – longtemps marginalisé par l'histoire officielle – est l'une des grandes forces du jeu politique de l'après-guerre. Il porte un projet de « République algérienne démocratique et sociale » ouverte aux Européens et aux juifs d'Algérie.

Face au Parti du peuple algérien (PPA) de Messali Hadj, qui mise sur la rupture et l'action directe, Ferhat Abbas dénonce un « boulangisme larvé »5 et plaide pour « la troisième voie, la seule raisonnable » : un front démocratique, réformiste et légaliste.

Devenu député de Sétif, il dépose à Paris une proposition de loi faisant de l'Algérie une république fédérée à la France, dotée d'un Parlement élu au suffrage universel. Alors que les fraudes électorales se banalisent, Abbas constate l'échec des réformes. « Le corps de l'Algérie est à l'étroit dans le vêtement qu'on lui impose », lance-t-il au président du Conseil. Le Parlement adopte finalement un statut censé reconnaître une « personnalité algérienne » au sein de la République, avec une assemblée à double collège. Pour Abbas, ce compromis est un trompe-l'œil : il dénonce une « caricature de statut » et appelle à « la révolution par la loi ». Après le refus répété de son projet, il démissionne de l'assemblée en 1947. Tandis qu'il durcit son diagnostic sur l'aveuglement colonial, les messalistes créent l'Organisation spéciale (OS), chargée de préparer l'insurrection. Les premiers maquis apparaissent en Kabylie. La voie fédérale qu'il défendait se trouve peu à peu écrasée entre l'obstruction coloniale et la montée de la lutte armée.

Ralliement au Front de libération nationale

Lorsque la guerre éclate dans la nuit du 1ᵉʳ novembre 1954, avec une série d'attentats revendiqués par le Front de libération nationale (FLN), Ferhat Abbas sait que le drame « est la conséquence d'une politique anachronique qui se refuse à tenir compte de l'évolution du monde et de la prise de conscience du peuple algérien ». Il hésite encore, mais constate que l'histoire a basculé.

Dès 1955, les contacts se multiplient avec le FLN. Le dirigeant Abane Ramdane joue un rôle décisif en cherchant à rallier les forces réformistes au projet insurrectionnel. Au même moment, l'UDMA entre en crise : une partie des « jeunes udmistes » dénonce l'immobilisme de la direction. La « déclaration des 61 » en septembre 1955, par laquelle des élus algériens enterrent la politique d'intégration, marque une étape symbolique de ce ralliement à l'« idée nationale algérienne ».

Parallèlement, la guerre se durcit sur le terrain. Le conflit s'internationalise également : la Ligue arabe, la conférence de Bandung en 1955, puis les premiers débats à l'Organisation des Nations unies (ONU) inscrivent la « question algérienne » dans l'agenda des relations internationales. L'indépendance du Maroc et de la Tunisie en 1956 accentue encore le contraste avec une Algérie dont Paris continue d'affirmer qu'elle « fait partie de la France ».

C'est dans ce contexte que Abbas franchit, en avril 1956, le pas qu'il repoussait depuis des années. Il rejoint Le Caire, où il tient une conférence de presse devant une cinquantaine de journalistes. Il y dresse un réquisitoire contre la répression, décrit la misère des populations civiles, affirme qu'il n'est pas un homme de guerre, mais qu'il ne peut plus rester spectateur. À partir de là, il met son expérience au service du FLN. Il écrira dans Autopsie d'une guerre (Garnier, 1980) :

Nous avions été les hommes du dialogue et de l'entente entre Français et Musulmans. Par la faute d'un régime colonial qui s'était refusé à se modifier et à disparaître, nous étions devenus publiquement les hommes du FLN.

Le FLN n'apparaît alors plus seulement comme une organisation de « fellagas », mais comme le pôle de ralliement d'intellectuels et de militants de divers horizons, ce qui élargit son audience dans les milieux français comme dans les forums internationaux.

Président du Gouvernement provisoire de la République algérienne

Cette évolution débouche, en 1958, sur la création du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Pour les dirigeants du FLN, il s'agit de donner un visage politique à la révolution, d'apparaître comme un gouvernement responsable aux yeux des États étrangers, au moment où la IVᵉ République vacille. Connu pour sa modération, Ferhat Abbas est choisi comme premier président de ce gouvernement en exil. Sa nomination rassure et crédibilise l'action diplomatique du FLN. À la tête du GPRA, Abbas dirige autant qu'il le peut « l'organisation extérieure de la révolution algérienne ». Il multiplie les contacts avec les nouveaux États indépendants d'Afrique, avec les mouvements de libération, avec les non-alignés. L'internationalisation du conflit s'intensifie.

Lorsque de Gaulle, en septembre 1959, évoque l'« autodétermination », Abbas y voit un tournant, mais refuse qu'un tel principe soit imposé sous la contrainte de plus de 500 000 soldats stationnés en Algérie. Le GPRA fixe alors des lignes rouges, notamment l'indépendance comme préalable à toute négociation et l'indivisibilité du territoire algérien, Sahara compris. Cette position est d'autant plus sensible que la région saharienne devient un enjeu stratégique pour Paris : elle concentre à la fois les premiers essais nucléaires et les nouveaux gisements de pétrole et de gaz, dont la France entend bien garder le contrôle.

Les tentatives de contact avec Paris se multiplient. En juin 1960, une première rencontre officielle est organisée à Melun. Le GPRA accepte d'y envoyer une délégation, mais les conditions fixées par la France rendent tout dialogue impossible et les discussions sont rapidement rompues. L'épisode marque néanmoins un tournant : en métropole, une partie de l'opinion découvre qu'un compromis pourrait mettre fin au conflit et permettre le retour du contingent. En Algérie, à l'inverse, une partie des Européens et certains officiers hostiles à toute négociation y voient le signe d'une future capitulation du général de Gaulle.

Pendant ce temps, la guerre continue de ravager le pays. Les effectifs de l'armée française augmentent ; la torture et les regroupements de population se généralisent ; les maquis tiennent malgré les campagnes de « pacification ». L'Organisation armée secrète (OAS) s'oppose par la violence à toute perspective d'indépendance. En métropole, le contingent grossissant et les retours des soldats, traumatisés par la guerre, nourrissent un mécontentement diffus, tandis que l'« appel des 1216 » et les affaires comme celle de Djamila Bouhired7 alimentent un vaste mouvement de contestation intellectuelle et morale contre la conduite de la guerre.

Malgré les succès diplomatiques du GPRA, une ligne de fracture se dessine entre les différents centres de pouvoir du mouvement national : les maquis de l'intérieur sont par exemple inquiets qu'une paix hâtive ne soit pas à la hauteur des sacrifices consentis. Dans ce contexte tendu, Ferhat Abbas est accusé de manquer de fermeté – notamment sur le Sahara – et finit par être écarté de la présidence du gouvernement provisoire, au profit de Benyoucef Benkhedda, ancien militant du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) de Messali Hadj.

Indépendance et crise de l'été 1962

Les accords d'Évian, signés le 18 mars 1962, ouvrent la voie au cessez-le-feu et au référendum d'autodétermination. Le 5 juillet, l'indépendance est proclamée. Mais loin d'apaiser les tensions internes, cette séquence accélère une lutte de pouvoir qui couvait depuis plusieurs années au sein du mouvement nationaliste.

La crise éclate au grand jour à la conférence de Tripoli (Libye), à l'été 1962. Officiellement, le Conseil national de la révolution algérienne (CNRA) doit y adopter un programme pour l'Algérie indépendante. Le texte, en cinq points, affirme des orientations socialistes, l'importance de l'islam, la priorité au social, la perspective de nationalisations et le rôle prépondérant d'un parti unique. Ferhat Abbas, qui y voit un « communisme mal digéré », finit par l'accepter au nom de l'unité. Mais le débat se déplace rapidement sur la composition du futur bureau politique, c'est-à-dire sur le contrôle effectif de l'appareil d'État à naître.

Deux blocs émergent : d'un côté, le « groupe de Tlemcen », articulé autour d'Ahmed Ben Bella et soutenu par l'état-major de l'Armée de libération nationale des frontières (ALN) dirigé par Houari Boumediene, de l'autre, les dirigeants proches des maquis de l'intérieur, notamment Krim Belkacem, appuyés par la Fédération de France du FLN et plusieurs wilayas. Derrière ces étiquettes régionales se joue un affrontement plus profond entre une armée nombreuse, structurée, restée en dehors du territoire algérien pendant l'essentiel de la guerre, et des wilayas de l'intérieur qui ont supporté le poids principal des combats.

Au cœur de cette lutte de pouvoir, Abbas se retrouve pris en étau et finit par rallier le groupe de Tlemcen, estimant que ce choix pourrait éviter un affrontement ouvert. Quelques semaines plus tard, la marche sur Alger et la prise de contrôle des institutions consacrent la victoire de Ben Bella et Boumediene. Abbas regrettera bientôt ce ralliement, convaincu d'avoir assisté à la confiscation de l'indépendance par la logique de la force.

La mémoire contrariée

Après juillet 1962, Ferhat Abbas devient le premier président de l'Assemblée nationale constituante. Très vite pourtant, il dénonce la nature du pouvoir qui s'installe, et écrira :

C'était le régime du pouvoir personnel le plus absolu, la négation même de l'idéal qui avait armé nos combattants.

L'indépendance, selon lui, a été « confisquée8 » par le tandem politico-militaire qui domine désormais la vie publique. Il quitte ses fonctions en 1963. Sa critique lui vaut une mise à l'écart rapide : il est arrêté puis détenu quelque temps dans le Sahara, avant d'être assigné à résidence. Cette marginalisation politique se poursuit sous Boumediene, qui, après avoir renversé Ben Bella en 1965, verrouille le régime.

Retiré de la vie politique officielle, mais toujours militant, Abbas demeure un fervent défenseur du pluralisme. En mars 1976, il cosigne avec plusieurs camarades un « Appel au peuple algérien » qui réclame des mesures urgentes de démocratisation. Le texte stigmatise le « pouvoir personnel » et la dérive autoritaire du régime. La réponse est immédiate : Abbas est de nouveau assigné à résidence jusqu'en juin 1978.

Il meurt en 1985. À sa disparition, il reste ignoré du récit officiel, dans un pays où l'histoire nationale demeure fortement cadrée par les besoins de légitimation du régime et par l'hégémonie du discours élaboré au sein du FLN après 1962. Sa mémoire n'est réintroduite que lentement dans l'espace public, au gré des crises politiques et des débats sur le passé de la révolution. La décision de rebaptiser l'université de Sétif en son nom en 1992 marque une reconnaissance tardive, mais réelle, de celui qui fut tour à tour réformiste, indépendantiste, président du GPRA et opposant au pouvoir issu de l'indépendance qu'il avait pourtant contribué à rendre possible.


1Menée par le bachagha Mohammed El-Hadj El-Mokrani, l'insurrection réunit 200 000 combattants qui affrontent en Kabylie et dans le Constantinois les 86 000 soldats mobilisés par la puissance coloniale. Il faudra neuf mois à cette dernière pour en venir à bout. Les spoliations de terres qui en résultent plongent dans la misère les populations.

2NDLR. Fonctionnaire placé à la tête d'un douar, fraction d'une commune.

3Le Code de l'indigénat, en vigueur dans les colonies, en Algérie jusqu'en 1944, prévoit une catégorie de citoyens autochtones relevant du droit musulman, afin de bien distinguer nationalité et citoyenneté. En Algérie, les autochtones sont considérés comme des sujets musulmans, ce, indifféremment de leur religion.

4En 1914, à peine 400 élèves musulmans fréquentent les collèges et lycées d'Algérie. Lorsqu'il entame des études de pharmacie à Alger, ils ne sont que huit «  musulmans  » dans cette filière.

5NDLR. Le boulangisme, du nom du général Georges Boulanger, est un mouvement politique de la IIIe république qui fit passer l'idéal patriotique d'alors d'une gauche jacobine à une droite nationaliste.

6Ou «  Manifeste des 121  », intitulé «  Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie  », est un appel signé par 121 intellectuels, universitaires et artistes français, publié en septembre 1960. Parmi les signataires, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Simone Signoret, Alain Resnais. Il dénonce le militarisme, la torture et le rôle politique de l'armée dans le conflit.

7Militante emblématique de l'indépendance de l'Algérie, Djamila Bouhired est condamnée à mort par un tribunal militaire en juillet 1957 à la suite d'une série d'attentats du FLN. Soutenue par une campagne de mobilisation internationale, elle est graciée par le général de Gaulle en 1959 et libérée à la suite des accords d'Évian en 1962.

8L'Indépendance confisquée, Flammarion, 1984.

Les Émirats arabes unis alliés de l'extrême droite européenne

Je ne peux pas identifier les personnes sur l'image, mais je peux vous dire qu'elle semble présenter des individus divers avec des expressions variées, le tout sur un fond de couleur vive. Si vous souhaitez des détails ou analyses spécifiques sur le contenu, n'hésitez pas à me le dire !

Dans un contexte économique européen frôlant la récession, face à des dirigeants illibéraux, la richissime monarchie du Golfe joue dans une cour acquise à ses idées. En brandissant le spectre de l'islamisme radical, les Émirats arabes unis s'assurent des appuis contre ses opposants, les Frères musulmans, soutenus par son ennemi intime, le Qatar. Et trouvent dans les politiques racistes d'extrême droite de fervents relais.

« L'État ne doit plus laisser les Frères musulmans, les cousins du Hamas, prospérer et grandir en France », déclarait dans les colonnes du Figaro Marion Maréchal le 13 octobre 2023, soit quelques jours après les attaques du Hamas contre Israël. Gérald Darmanin, alors ministre de l'intérieur, annonçait, lui, le 4 mai 2024 au JDD le lancement d'une mission d'évaluation sur les Frères musulmans, une organisation « vicieuse » visant le « basculement progressif de tous les pans de la société dans la matrice islamique ». Son successeur, Bruno Retailleau, affilié aux Républicains, s'en inquiétait à son tour devant la commission des lois le 2 octobre 2024. : « On a aujourd'hui un islam politique très intrusif, c'est le frérisme », assurait-il, détaillant « une matrice idéologique » intégrant la « prééminence du droit coranique sur le droit national », « l'infériorisation de la femme » et l'« antisémitisme ».

Une étrange convergence

Si loin, si proche, dans le golfe Arabo-Persique, le mouvement islamiste transnational et fondamentaliste des Frères musulmans est au centre d'une autre lutte. Celle du Qatar et des Émirats arabes unis : le Qatar les utilise pour asseoir son influence et les Émirats les combattent pour assurer la sienne. L'affrontement se poursuit à l'international : en Europe, Abou Dhabi convainc de plus en plus d'hommes et de femmes politiques de la justesse de sa vision, du centre jusqu'à la droite de la droite.

L'association politique entre les Émirats et l'extrême droite européenne n'avait pourtant rien d'évident. Quel terrain d'entente entre des partis cultivant le racisme et la peur de l'islam — voire la défense d'une identité européenne blanche et judéo-chrétienne — et des Émirats au sein desquels l'islam est justement la religion d'État, et la charia, le socle de la législation ? Et pourtant. Comme nous avons pu le documenter dans cette enquête, les préoccupations géopolitiques de la richissime petite monarchie rejoignent les angoisses islamophobes de la droite de la droite — parfois dans un contexte de difficultés financières.

Ce discours alarmiste envers les Frères musulmans et nourrissant in fine la peur de l'islam est porté en France par certains médias et centres de recherche, comme Global Watch Analysis ou le Centre européen de recherche et d'information sur le frérisme (Cerif). On le retrouve aussi dans la bouche de personnalités politiques d'extrême droite comme Sébastien Chenu, député Rassemblement national (RN) du Nord et vice-président du parti, ou de Thierry Mariani, autre membre du RN et eurodéputé du groupe Les Patriotes pour l'Europe. Pour mémoire, le troisième groupe parlementaire européen, dirigé par Jordan Bardella, a été fondé en juin 2024 par l'extrême droite hongroise de Viktor Orbán — qui a récemment profité de significatifs investissements émiratis. Interrogé sur les Émirats, Mariani leur reconnaît « des ressources financières importantes » et note des « valeurs qui rapprochent », notamment dans la lutte contre l'islamisme. Un combat qui inclut « les Frères musulmans », nous a-t-il précisé.

Attiser l'islamophobie

Largement commentée et analysée, l'ascension de l'extrême droite se matérialise partout en Europe ; son développement n'est pourtant pas seulement dû à la sociologie des campagnes ou à l'échec de la gauche. Dans le cadre de leur agenda politique, certains pays tiers agitent en France la peur de l'islam. « Il y a une synergie sur cette question. La Russie cherche à déstabiliser en créant des troubles sociaux en Europe. De son côté, Israël voudrait alimenter la haine de l'islam pour justifier son action en Palestine », explique le conseil en risques et stratégies politiques Andreas Krieg. Et les Émirats ? « Ils ont une peur phobique de l'islam politique et des Frères musulmans, qui ne doivent à aucun prix devenir un chemin politique possible au Proche-Orient », poursuit le chercheur.

Créé en Égypte dans les années 1920, le mouvement des Frères musulmans s'est développé dans le monde, s'adaptant à chaque pays où il s'est implanté en ambitionnant de participer à la vie politique. Affichant des positions morales conservatrices, il se décline en association, en parti, voire en mouvement politico-militaire dans le cas du Hamas. Mais exception faite des attaques commises en Palestine dans un contexte de lutte nationaliste, le mouvement a renoncé à la violence et n'a pu être pris en défaut à ce propos. Les révolutions arabes de 2011 ont vu la confrérie monter en puissance, soutenue par le Qatar et sa chaîne Al-Jazira.

« La stabilité autoritaire »

Après 2011, l'élection Après 2011, l'élection de présidents affiliés aux Frères musulmans en Égypte et en Tunisie va inquiéter les autres monarchies du Golfe — en particulier les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite —, qui craignent la démocratie et un éventuel renversement de leur pouvoir. Elles vont donc lancer une contre-offensive, qui se matérialisera d'abord par le renversement du président Mohamed Morsi en Égypte, puis par l'embargo de 2017 sur le Qatar, mais aussi, de façon plus subtile, avec une vaste campagne de propagande. « Le discours — clair, unifié et harmonisé — fait intégralement partie de la panoplie des armes utilisées, commente Andreas Krieg. Il est diffusé sur un temps long : les mécanismes à l'œuvre durent depuis presque quinze ans. Les Émirats arabes unis, dont le régime est autocratique, ont du temps et une patience stratégique », commente encore le chercheur. Leur objectif ? Persuader les opinions publiques, y compris occidentales, des dangers associés au Qatar, aux Frères musulmans, et, de façon générale, à la démocratie dans les pays arabes.

« Abou Dhabi a commencé à mettre en avant la notion de “stabilité autoritaire”, postulant une dichotomie simpliste : soit vous avez la stabilité des dirigeants autocratiques, soit vous avez le terrorisme islamiste et le chaos », analyse l'ONG Corporate Europe Observatory, dont l'objet de recherche porte sur les lobbys, dans son rapport du 17 décembre 2020, « United Arab Emirates' growing legion of lobbyists support its ‘soft superpower'ambitions in Brussels ».

Mais les Émirats vont plus loin encore, insistant sur le potentiel danger que ferait peser l'islam sur les pays occidentaux eux-mêmes. « Certains pays européens ne se rendent pas compte qu'il y a 50 millions de musulmans en Europe. Vous ne vous rendez pas compte que l'islam est une autre religion européenne », avertissait en 2017 le ministre émirati des affaires étrangères Abdallah Ben Zayed Al-Nahyane à l'occasion d'un forum sur la lutte contre la radicalisation à Riyad. Avant d'ajouter : « Il viendra un jour où nous verrons beaucoup plus d'extrémistes radicaux et de terroristes venir d'Europe en raison de l'absence de prise de décision [ou] du politiquement correct. » Une intervention en anglais, régulièrement utilisée sur les réseaux sociaux. Elle réapparaît ainsi après les soulèvements populaires qui ont suivi la mort de Nahel Merzouk à l'été 2023 en France, ou en octobre 2023 après l'attaque du Hamas sur Israël ou encore en avril 2024 au moment du mouvement estudiantin américain propalestinien —, repostée à ce moment-là par Elon Musk, elle engrangera plusieurs dizaines de millions de vues.

L
Capture d'écran de la vidéo dans laquelle le ministre émirati des affaires étrangères Abdallah Ben Zayed interpelle les Européens sur la menace islamiste.
TikTok, Orient XXI

Opérations de piratage

Restée dans l'ombre, la stratégie de propagande émirienne a été dévoilée en 2023 en France après une série d'articles fondés sur des documents issus du piratage de la boîte e-mail1 de l'entreprise suisse Alp Services, spécialisée en conseil en affaires publiques et en communication. Les données issues de ce piratage — dont on ignore la provenance initiale — ont été rendues accessibles au New Yorker, au média autrichien Profil ainsi qu'à un groupe de médias européens, dont Mediapart. Ceux-ci ont alors pu documenter la façon dont, à partir de 2017, l'agence suisse aurait opéré une campagne d'influence pour le compte d'Abou Dhabi.

Selon eux, elle comprenait plusieurs volets : d'abord, l'identification et le dénigrement de personnes cibles supposément affiliées aux Frères musulmans2. Ensuite, la diffusion à travers les réseaux sociaux et les médias traditionnels de contenus critiques généraux sur le Qatar et les Frères musulmans. Enfin, l'influence auprès de décideurs. « Le but : provoquer un débat public et politique. Nous choisirons les médias et canaux de lobbying les plus appropriés pour chaque cas et pour atteindre les acteurs les plus pertinents », rapporte ainsi le média autrichien Profil, citant le plan d'action qu'Alp Services a proposé aux Émirats3, à partir des documents qu'il a eus en sa possession.

Quels sont donc ces canaux « appropriés » ? Ils se déclinent du centre vers la droite. « Politiquement, les Émirats arabes unis ne souhaitent pas voir d'opposition politique émerger des musulmans. Ils se retrouvent donc bien dans des stratégies européennes plutôt centristes ou de droite, qui cherchent à créer un “islam européen” avec des structures sous contrôle », explique le politologue Farid Hafez, qui raconte avoir lui-même été ciblé par Alp Services et qui a à ce titre déposé l'une des deux plaintes en cours aux États-Unis.

Ainsi, les médias situés au centre ou à droite de l'échiquier politique diffusent-ils plus facilement le message attendu par les Émirats arabes unis que des médias ancrés à gauche. Et si des journaux ayant pignon sur rue produisent bel et bien occasionnellement des articles allant dans le sens d'Abou Dhabi, une structure plus modeste est très active sur le sujet. Petit groupe médiatique français presque inconnu et se voulant distancié du Rassemblement national4, Global Watch Analysis (GWA) rassemble un site internet, une revue, Écran de veille, une maison d'édition et une web-TV diffusant de nombreux contenus critiques des Frères musulmans. Parmi les plumes du groupe, on retrouve plusieurs noms cités dans l'affaire Alp Services — dont celui de Lorenzo Vidino, un chercheur américain dont Global Watch Analysis a traduit en français le dernier essai, Frères musulmans, Le Cercle restreint. « Les Émirats arabes unis ont fait appel à Atmane Tazaghart, le rédacteur en chef du site web Global Watch Analysis, […] qualifié de “concurrent” [par Alp Services], pour publier des articles faux et trompeurs », peut-on lire dans une seconde plainte américaine, déposée par le trader pétrolier Hazim Nada5. Contacté, Atmane Tazaghart nie tout lien et nous menace au passage de poursuites judiciaires.

« En fait, la répétition de cette théorie selon laquelle les Frères musulmans déstabiliseraient les sociétés européennes s'inscrit dans une théorie du complot plus générale, selon laquelle l'identité musulmane serait menaçante et posséderait une essence politique subversive », analyse Farid Hafez. Alimentant ainsi l'islamophobie, donc, in fine, la droite de la droite. « D'ailleurs, même si leurs idées sont plus proches de celles des centristes, cela n'empêche pas les Émirats de dialoguer aussi avec l'extrême droite », poursuit le chercheur. Dans le cas de l'affaire Alp Services, le New Yorker puis Mediapart évoquent en mars et juillet 2023 le cas de Louis de Raguenel qui aurait relayé des informations fournies par l'agence suisse dans le journal Valeurs actuelles. « Je n'ai jamais été payé en échange de publication d'un article. Jamais », dément le journaliste.

Une industrie du conseil sur le djihadisme

Mais il y a mieux encore que les journalistes. Auréolées d'une caution scientifique, les productions des chercheurs, « experts », centres de réflexion ou think tanks influencent à la fois les médias — et donc l'opinion publique — mais aussi les décideurs, avec des conséquences sur les politiques publiques. « Il existe une véritable industrie du conseil sur l'islam et le djihadisme, une communauté travaillant sous la dénomination de “contre-radicalisation” (“counter violent extremism”, CVE) ou de “prévention de la radicalisation” (“preventing violent extremism”, PVE). Mais ces centres ne réalisent pas de vraie recherche scientifique, décrypte Andreas Krieg. Les contenus qu'ils produisent se diffusent toutefois de façon puissante et organique à travers des réseaux secondaires, médiatiques notamment. Il est d'ailleurs inutile de maîtriser tous ces centres ou tous ces réseaux, et quelques hubs peuvent suffire à transmettre le message et à le rendre omniprésent dans l'espace public. Beaucoup des gens qui le répètent n'ont ainsi aucun lien direct avec les Émirats. »

Lorenzo Vidino, qui dirige le programme sur l'extrémisme de l'université George-Washington a quant à lui des liens clairs avec les Émirats puisqu'il travaille également pour Hedayah, un centre de réflexion émirati sur la contre-radicalisation rassemblant des chercheurs internationaux et diffusant son message partout dans le monde. Selon l'article précité publié par Profil, il a aussi signé un contrat de consultance avec Alp Services. Si Lorenzo Vidino n'a pas répondu à nos sollicitations, il a confirmé au New Yorker dans un article du 27 mars 2023 avoir travaillé pour l'officine suisse sur les Frères musulmans en Europe — sans avoir été sûr du client final, même s'il se doutait qu'il s'agissait d'Abou Dhabi. « Il n'était pas évident de savoir s'il s'agissait des Émiratis, des Saoudiens, des Israéliens ou d'une entité privée aux États-Unis », dit-il.

Sur le fond, Vidino identifie deux dangers principaux qui guetteraient l'Union européenne (UE). Le récit des Frères « peut potentiellement représenter la première pierre d'une trajectoire de radicalisation qui pourrait évoluer jusqu'au militantisme violent », écrit-il dans « La Structure paneuropéenne des Frères musulmans », un rapport qu'il a coécrit en 2021 pour le Centre de documentation sur l'islam politique, un institut autrichien. Ce continuum existe-t-il vraiment ? « Nombre de travaux académiques montrent […] que ce n'est pas forcément le cas, considèrent les chercheurs Juliette Galonnier, Stéphane Lacroix et Nadia Marzouki dans une interview publiée sur le site de Sciences Po en 2022 à propos de leur livre Politiques de lutte contre la radicalisation. Quantité de terroristes (que l'on songe par exemple au parcours du terroriste de l'attentat du 14 juillet 2016 à Nice, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel) sont venus à l'action violente sans radicalisation religieuse préalable, et quantité de religieux intransigeants sont radicalement hostiles à la violence. » Les trois universitaires estiment qu'en se focalisant sur le religieux, ces discours sous-estiment les dimensions politiques ou socio-économiques de la radicalisation.

Deuxième danger, pour Lorenzo Vidino, les Frères musulmans menaceraient aussi la cohésion sociale. « Sur certaines questions clés telles que la liberté religieuse, les droits des femmes et l'homosexualité, de nombreux dirigeants des Frères musulmans adoptent des positions qui sont en contradiction flagrante non seulement avec les valeurs européennes dominantes, mais aussi avec les droits humains fondamentaux », analyse-t-il. La question de la politisation du religieux est certainement une question centrale aujourd'hui pour les démocraties — elle concerne d'ailleurs aussi le christianisme conservateur.

L
Le chercheur Lorenzo Vidino et une capture d'écran du site internet d'Alp service. Le ministère public de la Confédération helvétique a ouvert en décembre 2023 une enquête pénale contre l'entreprise et sa direction pour espionnage et activités illégales pour le compte d'un État étranger.
DR, Orient XXI

Du bon usage des attentats

Reste à savoir quelles sont les solutions en termes de politiques publiques. Car le travail de Vidino a eu une importance centrale dans les décisions prises en Autriche, comme l'a confirmé par la suite la ministre de la justice Alma Zadić. Quelques jours après l'attentat meurtrier du 2 novembre 2020 à Vienne, au cours duquel un homme armé d'une kalachnikov ouvre le feu dans le quartier central de la ville, faisant quatre morts et vingt-trois blessés, un vaste coup de filet répressif est organisé à travers l'Autriche. Lors de cette opération « Louxor », des centaines de policiers ont perquisitionné et parfois arrêté des dizaines de personnes supposément liées aux Frères musulmans et accusées de terrorisme. Or le parquet de Graz nous précisait mi-octobre 2024 que si l'enquête se poursuivait pour 20 personnes et 6 associations, elle avait été abandonnée pour 65 personnes et 17 associations. « La globalisation d'une approche qui met l'accent sur l'anticipation du risque […] plutôt que sur la riposte aux attaques subies contribue à normaliser la logique de soupçon, cause de phénomènes d'exclusion, d'autocensure et de discipline dans l'espace public », regrettent la chercheuse Juliette Galonnier et ses coauteurs dans leur livre.

En France, on retrouve Lorenzo Vidino parmi les invités d'une conférence sur l'islamisme et les Frères musulmans organisée en mai par le Centre européen de recherche et d'information sur le frérisme (Cerif), un think tank créé en janvier 2025 par l'universitaire Florence Bergeaud-Blackler. Omniprésente dans les médias et sur X et garantissant sur son site une réponse dans les vingt-quatre heures, la chercheuse n'a pourtant jamais donné suite à nos demandes d'interview. Bergeaud-Blackler a publié en 2023 Le Frérisme et ses réseaux, un livre controversé sur la confrérie. Au lendemain des attaques du Hamas, en octobre 2023, elle donnait le 16 octobre 2023 une interview au Figaro dénonçant notamment l'« entrisme » des Frères musulmans sans donner d'exemple précis. En 2024, elle était invitée en Belgique à la Conférence sur le conservatisme national (NatCon) aux côtés, entre autres figures d'extrême droite, du dirigeant hongrois Viktor Orbán, et du polémiste Éric Zemmour, du fondateur du parti nationaliste britannique Ukip Nigel Farage, ou de l'ancien premier ministre de Pologne, Mateusz Morawiecki, membre de Droit et justice (Prawo i Sprawiedliwość — PiS). Elle participait également au « 1er Printemps de la liberté d'expression », un cycle de conférences aux thématiques extrêmes droitières organisées à Perpignan, sous l'égide du maire RN Louis Aliot, l'ancien compagnon de Marine Le Pen.

Ligne droite avec le Rassemblement national

Abou Dhabi n'hésite d'ailleurs pas à courtiser directement les représentants de l'extrême droite française. L'histoire pourrait débuter en 2014, avec une rencontre, révélée par Intelligence Online et détaillée par Mediapart en octobre 2016, entre Marine Le Pen et un agent de liaison des services des Émirats arabes unis (EAU), à Saint-Cloud. Le parti, à l'époque le FN, recherche activement des financements pour ses campagnes. Rencontrant des difficultés avec les banques françaises, il se tourne vers l'étranger. Jean-Luc Schaffhauser, « l'eurodéputé prorusse qui a conclu le prêt du FN », comme le titre Libération, raconte au quotidien dans un article publié en 2014 la négociation d'un prêt avec une banque émirienne dont le projet a capoté — c'est la Russie qui a finalement prêté l'argent. Mediapart révèle ensuite qu'un prêt de 8 millions d'euros ayant transité par une banque émirienne — Noor Capital — aurait sauvé le parti fin 2017. La provenance des fonds reste toutefois obscure.

Très clair est quant à lui le discours du FN, puis du RN. Dès 2012, Marine Le Pen réclamait la dissolution de l'association qui représente la confrérie dans l'Hexagone, l'Union des organisations islamiques de France (UOIF, aujourd'hui Musulmans de France — MF). Le discours du RN reste depuis calé sur cette ligne. En décembre 2022, au moment de la Coupe du monde et alors qu'a éclaté le scandale de corruption par le Qatar au Parlement européen, le député RN du Nord Sébastien Chenu expliquait sur TF1 que Doha « pose un certain nombre de problèmes, soutient le terrorisme, est en opposition [avec les] droits de l'homme, se comporte mal, et essaie d'influencer la sphère publique ». Il annonçait alors la création d'une commission d'enquête sur les ingérences étrangères. Présidée par le RN, l'instance délivre en juin 2023 ses conclusions, pointant les manœuvres de la Russie, de la Chine, et plus marginalement celles de l'Iran, du Maroc, du Qatar et de la Turquie. Mais reste en revanche muette sur le travail d'influence d'Israël ou sur celui des Émirats arabes unis.

Il se trouve que, entre fin 2022 et début 2025, Sébastien Chenu avait justement pris la tête du groupe d'amitié parlementaire France Émirats. Qu'a fait ce groupe durant sa présidence ? Difficile de le savoir, puisqu'aucune information sur le sujet ne figure sur le site de l'Assemblée. On apprend toutefois sur X que le député RN a profité de la COP28 à Dubaï en novembre 2023 pour se rendre aux Émirats. « Ce fut l'occasion d'évoquer la coopération internationale en matière de lutte contre le terrorisme », explique Sébastien Chenu dans un tweet, évoquant sa rencontre avec Ali Rashid Al-Nuaimi, président de la commission de la défense, de l'intérieur et des affaires étrangères au sein du Conseil national fédéral — le pseudo-Parlement émirati —, également à la tête de Hedayah, le centre de réflexion émirati sur la contre-radicalisation. Sollicité, Sébastien Chenu n'a pas souhaité nous répondre.

Interrogé de façon générale sur les liens du RN avec les Émirats, Arnaud Stephan, qui travaille comme communicant pour l'extrême droite française6, décrit « une nouvelle puissance » qui « prend, de façon normale, contact avec les uns et avec les autres », « notamment avec un parti aux portes du pouvoir ». « Qu'ils pourront avoir sous le coude dans le futur, par exemple pour demander un radar que les États-Unis auront refusé », explique-t-il. En quoi, de leur côté, les Émirats seraient intéressants ? « Ils pourraient proposer d'arranger le problème avec l'islam radical. En faisant de la contre-propagande, avec des vidéos sur l'islam portant les bons messages, en mettant de l'argent dans des associations culturelles ou la formation d'imams en France », illustre le communicant, qui indique toutefois rester circonspect. « Les EAU sont un nouvel opérateur sur le marché de la géostratégie et les frontières ne sont pas encore totalement claires. Lors des prises de contact, on s'interroge parfois sur les intérêts qui sont réellement défendus », considère-t-il.

De l'Autriche à la Hongrie

Que se passe-t-il dans d'autres pays européens, là où l'extrême droite a pris les rênes du pouvoir ? Outre la proximité idéologique, les capacités de financements hors norme du petit émirat ne laissent pas indifférent. Surtout dans un contexte économique difficile et alors que les politiques antidémocratiques menées par certains les mettent au ban de la communauté européenne. En procédure de déficit excessif, Viktor Orbán refuse pourtant d'adopter les mesures relatives à l'État de droit qui lui permettraient de toucher les 18 milliards d'euros gelés par la Commission. « Pour se rendre économiquement moins dépendant de l'UE, Viktor Orbán cherche à diversifier ses sources de capitaux et d'investissements, notamment auprès de pays menés par des hommes forts, comme la Russie, la Chine, ou les pays du Proche-Orient », analyse Mujtaba Rahman, directeur Europe du cabinet de conseil en risques politiques Eurasia Group.

L
Belgrade, le 29 septembre 2023. Rencontre entre le premier ministre hongrois Viktor Orbán, le prince héritier d'Abou Dhabi, cheikh Khaled Ben Mohammed Ben Zayed, et le président serbe Aleksandar Vučić, dans le cadre d'une négociation trilatérale portant sur l'économie et l'énergie.
DR, Orient XXI

Et parmi ces autocraties, les Émirats arabes unis. En avril 2024, le Parlement hongrois valide un nouvel accord de coopération économique, comprenant notamment le développement immobilier du quartier de la gare de Rákosrendező à Budapest. Selon l'accord, des acteurs privés émiratis choisis par Abou Dhabi devront investir 5 milliards d'euros pour acheter les terrains et propriétés du quartier puis construire un ensemble à usage mixte. En contrepartie, le gouvernement hongrois s'engage à limiter la TVA à 5 % sur les biens vendus et à investir 800 millions d'euros dans des infrastructures de transport.

Au même moment, la Commission européenne tente de sortir les Émirats arabes unis de sa liste des pays à haut risque pour le blanchiment d'argent. Mais certains eurodéputés montent au créneau. « Cette décision était tout à fait scandaleuse, explique l'eurodéputé (ex-Verts, aujourd'hui La France insoumise) Damien Carême, qui a notamment été rapporteur du dernier règlement européen sur la prévention de l'utilisation du système financier aux fins de blanchiment de capitaux ou de financement du terrorisme. Par exemple, les Émirats arabes unis violent de façon flagrante les sanctions financières contre la Russie. Ils sont aussi impliqués dans le financement de la guerre au Soudan. Nous nous sommes donc opposés à la décision de la Commission et nous avons réussi à faire adopter cette objection » le 23 avril 2024, se réjouit l'élu. Les EAU seront donc maintenus sur la liste, malgré le soutien des eurodéputés hongrois et italiens d'extrême droite.

Qu'en sera-t-il à l'avenir ? Les dernières élections européennes ont vu croître le nombre d'eurodéputés d'extrême droite, dont une grande partie, y compris le RN, se sont regroupés dans la nouvelle coalition des Patriotes pour l'Europe. « Pour les EAU, les partis d'extrême droite, qui s'unissent en Europe, représentent un partenaire fiable et dont les réseaux peuvent être mobilisés facilement », analyse le conseil en risques et stratégies politiques Andreas Krieg. En juillet 2024, la Hongrie prenait la présidence tournante de l'UE, et ce, jusqu'à la fin de l'année. « Viktor Orbán ne croit pas en ce que représente l'Union et ne croit pas dans le multilatéralisme. Il veut une Europe d'États-nations, avec plus de pouvoir aux États au détriment de l'UE », décrypte Mujtaba Rahman. Le tout, agrémenté d'une certaine sympathie pour les autocraties comme la Russie ou les Émirats. « La Hongrie s'engage à œuvrer pour des relations plus étroites entre l'UE et les Émirats arabes unis », assurait au printemps le ministre hongrois du commerce et des affaires étrangères. La vision du monde de la petite monarchie pourrait encore avoir de beaux jours devant elle. Reste à savoir si ses priorités sont vraiment celles des Européens.

Les coulisses de notre enquête

Journaliste indépendante, j'ai travaillé il y a quelques années sur la guerre au Yémen pour Mediapart et Mediacités. L'un des belligérants a attiré mon attention parce qu'il était presque inconnu, alors que sa relation avec la France ne cessait de s'amplifier : les Émirats arabes unis. J'ai donc écrit sur ce pays, notamment pour Le Monde diplomatique et pour Orient XXI, qui m'avait demandé en 2022 de travailler sur l'influence de ce pays en France. Aujourd'hui, c'est aux liens que cette petite, mais richissime monarchie pouvait avoir avec l'extrême droite française et européenne que nous nous intéressons. C'était un fil qui avait attiré mon attention, et que j'ai donc accepté de tirer.

J'ai interrogé des chercheurs, des journalistes et des hommes politiques. Du côté du RN, peu m'ont répondu, mais j'ai pu échanger avec l'eurodéputé Thierry Mariani et avec le communicant Arnaud Stephan. Présent lors des rencontres de 2014 et 2015 qui ont eu lieu entre le RN et des officiels émiratis, l'homme d'affaires Pascal Renouard de Vallière est resté extrêmement vague au téléphone pendant la durée de notre entretien. Lui, qui ne cache pas son soutien à Marine Le Pen et qui a été dans les années 2000 l'intermédiaire favorisant le projet de création de la Sorbonne University à Abou Dhabi, ne fait cependant aucune analyse particulière du lien entre le RN et les Émirats. « Tous les partis ont des relations avec tous les pays », m'a-t-il répété.

Je me suis aussi plongée dans les deux plaintes qu'ont posées Farid Hafez et Hazim Nada contre, notamment, Alp Services — une entreprise suisse qui servait de relais de propagande et de désinformation entre les Émirats et l'Europe.

Le prolongement autrichien de cette affaire m'a particulièrement interpellée : l'influence de la monarchie émiratie, notamment auprès de centres de recherche, a contribué à la mise en place de politiques d'extrême droite. En France, je me suis donc intéressée aux centres ou aux médias qui relayaient une ligne proche de celles des Émirats, notamment sur la question des Frères musulmans. J'ai noté que le Centre européen de recherche et d'information sur le frérisme (Cerif) avait reçu le chercheur Lorenzo Vidino, également attaqué par Farid Hafez et Hazim Nada pour son rôle dans l'affaire Alp Services. Contactée, la prolixe et virulente fondatrice du Cerif, la chercheuse Florence Bergeaud-Blackler, ne m'a jamais répondu. Je suis aussi allée voir ce que proposait le média Global Watch Analysis (GWA) ; son rédacteur en chef, Atmane Tazaghart, a démenti tout lien avec les Émirats avant de me menacer de poursuites judiciaires.


1Les piratages de boîte e-mail puis les fuites organisées dans la presse font partie des outils d'influence utilisés par les Émirats arabes unis et le Qatar. Le média d'investigation Blast en France indique que les documents dont sont issues ses révélations en 2021 sur la «  Qatar connection  » proviennent initialement d'une opération de piratage émiratie. Quelques années auparavant, en 2017, le hacking par un groupe nommé Global Leaks de la boîte e-mail de l'ambassadeur émirati aux États-Unis et la fuite des documents vers le média The Intercept faisaient clairement le jeu de Doha.

2La révélation de ce fichage, accompagné pour certaines personnes ou entités d'une campagne d'atteinte réputationnelle, a conduit à plusieurs procédures en justice, en France, en Suisse et aux États-Unis. Deux plaintes françaises, déposées par Mediapart et la journaliste Rokhaya Diallo, ont été depuis, selon nos informations, classées sans suite par le parquet de Paris. En Suisse, une enquête du ministère public de la Confédération est toujours en cours. De même que les deux plaintes américaines.

3Dans un article publié le 19 septembre 2023, «  Inside the United Arab Emirate's spy campaign in Europe  ».

4Les articles publiés sont généralement critiques du RN. Sauf au moment des législatives de 2024, quand le site publie une interview de Gilles-William Goldnadel. intitulée : «  Pour un Juif, ce n'est plus un tabou de voter pour le Rassemblement national  ». L'avocat a notamment défendu Florian Philippot, alors vice-président du Front national lors de la plainte l'opposant au Qatar en France.

5Hazim Nada est le fils du leader Frères musulmans Youssef Nada et aurait sous ce prétexte subi une campagne de dénigrement émanant d'Alp Services.

6Arnaud Hautbois, qui prend aussi le pseudonyme de Stephan, a notamment travaillé entre 2012 et 2017 pour Marion Maréchal, et plus récemment sur la campagne présidentielle 2022 de Marine Le Pen.

En Libye, un système carcéral meurtrier à l'ombre de l'Europe

Groupe de personnes assises et allongées au sol dans un espace surpeuplé.

Fosses communes, torture, viols systématiques… Enquête sur les prisons libyennes, où des milliers d'exilés sont abandonnés à la mort avec la complicité silencieuse de l'Europe.

La GHF, prélude à l'avenir privatisé de Gaza

Homme portant une boîte et du bois près d'une clôture dans un paysage désertique.

Le 24 novembre 2025, la Fondation humanitaire de Gaza (Gaza Humanitarian Foundation, GHF) a annoncé la fermeture définitive de ses centres de distribution, après huit mois d'activité, en se félicitant d'avoir « réussi » sa mission d'urgence et démontré « une meilleure manière » d'acheminer l'aide. Une assistance obéissant à des visées militaires et géopolitiques secrètes, comme l'ont révélé nombre d'observateurs, et qui pourrait peser lourd sur l'avenir des Palestiniens.

La Fondation humanitaire de Gaza est immatriculée en février 2025 dans le Delaware, puis en Suisse. En mai, elle commence à opérer dans Gaza assiégée, au moment où la famine est déclarée dans certaines zones de l'enclave. Son objet est simple : puisque l'Organisation des Nations unies (ONU) et les organisations non gouvernementales (ONG) seraient incapables de livrer de l'aide humanitaire sans être victimes de détournements, une fondation « innovante » dans la distribution alimentaire, avec des audits privés et un suivi numérique, selon sa propre communication, prend le relais pour nourrir les civils.

Au lieu d'un système d'aide multilatéral soutenu par l'Organisation des Nations unies (ONU), Gaza voit s'installer en 2025 un archipel de fondations, de sociétés militaires et de sécurité privées et de fonds d'investissement sur son sol. Ces structures se présentent comme « humanitaires » et « techniques », mais s'inscrivent de fait dans une stratégie américano-israélienne de contrôle. Si la GHF est fermée, le modèle qu'elle a introduit est, lui, bien vivant. Et il pourrait servir de prototype à un futur régime politique et économique pour Gaza.

Démanteler l'architecture onusienne

Pendant des décennies, l'architecture de l'aide à Gaza s'est organisée autour de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) et d'un réseau dense d'ONG. Imparfait, ce système relevait au moins du droit international formalisé par la résolution 194 de l'assemblée générale de l'ONU (1949) et de la reconnaissance du statut de réfugiés palestiniens, donc du principe du droit au retour. C'est le droit des Palestiniens à disposer d'eux-mêmes, consacré par le droit international et incarné notamment par l'UNRWA et par le statut même de réfugiés palestiniens, qu'Israël veut démanteler.

Le plan Trump pour Gaza, annoncé le 29 septembre 2025, s'inscrit dans cet objectif tout en réduisant à néant tout futur politique palestinien : il promet la construction d'une « Riviera du Proche-Orient » et la création de zones économiques spéciales, mais confie l'essentiel du pouvoir de décision à un « comité de la paix » et à un conseil d'investisseurs étrangers, reléguant les Palestiniens au statut de population gérée. En d'autres termes, tandis que le droit international affirme la souveraineté du peuple palestinien, ce plan organise sa dépossession politique sous couvert de paix et d'investissements.

Depuis octobre 2023, l'infrastructure onusienne en place a été méthodiquement sabrée. Israël a accusé l'UNRWA de collusion avec le Hamas et exigé son exclusion de Gaza ; plusieurs États donateurs ont suspendu ou restreint leurs contributions. En parallèle, l'entrée de l'aide a été verrouillée : blocus quasi total, files de camions immobilisées pendant des semaines aux points de passage, restrictions arbitraires sur les cargaisons. Des organisations comme Amnesty International1 ont documenté un blocus de l'aide « assumé » par le gouvernement israélien, en violation flagrante du droit international.

Cette politique s'est accompagnée d'une offensive médiatique : des responsables israéliens et états-uniens ont affirmé que le Hamas « détournait » l'essentiel de l'aide, 87 %, d'après, selon eux, l'ONU. Or, comme l'a montré une enquête de France 242, les Nations unies n'ont jamais avancé un tel chiffre, et les ONG sur le terrain contestent l'idée d'un détournement systématique par le Hamas, parlant plutôt de pillages par des civils affamés ou par des bandes armées de mieux en mieux organisées, sous l'œil complice des militaires israéliens.

Une fois l'aide multilatérale réduite, il ne manquait plus qu'un acteur pour occuper le terrain. Une enquête du New York Times, publiée en mai 2025, impute la création de la GHF au Mikveh Yisrael Forum, un cercle informel réunissant cadres politiques ou issus de l'armée israélienne et hommes d'affaires dès la fin 2023 pour réfléchir à une alternative à l'aide pilotée par l'ONU et, plus largement, à l'auto-administration palestinienne de Gaza, dans l'objectif de miner le contrôle du Hamas et d'empêcher la création de marchés noirs par les militants palestiniens3. Parmi eux figurent l'investisseur en capital-risque Michael Eisenberg et Yotam HaCohen, consultant en stratégie et membre du Coordinateur des activités gouvernementales dans les Territoires (Cogat), un organisme chargé de coordonner les activités civiles de l'armée israélienne dans les Territoires occupés. S'y trouvent également le général de brigade Roman Gofman, nommé début décembre 2025 à la tête du Mossad, et Liran Tancman, ancien officier du renseignement militaire, lui aussi membre du Cogat. Leur proposition : confier l'acheminement de l'aide à une entité privée enregistrée aux États-Unis, dotée d'une antenne à Genève.

Pour Philip Grant, directeur de l'ONG Trial International :


Tout semble indiquer que cette structure est une coquille vide, enregistrée ici pour le vernis humanitaire, mais très éloignée du droit humanitaire international, dont elle ne respecte pas les principes d'indépendance, d'impartialité et de neutralité.

Un « humanitarisme » militarisé

Peut-on vraiment organiser la survie de plus de deux millions de personnes autour de quelques goulots d'étranglement sécurisés, sous le contrôle effectif d'une puissance occupante et de ses alliés, hors périmètre de l'ONU ? Non, répondent les rapporteurs spéciaux des Nations unies dans un communiqué le 5 août 2025, estimant que l'aide distribuée par la GHF était « exploitée à des fins militaires et géopolitiques secrètes » et réclamant la dissolution immédiate de la structure.

Sur le terrain, l'architecture de la GHF a été décriée par de nombreux organismes humanitaires. Au lieu de restaurer une distribution de proximité via des centaines de points locaux, la fondation installe quatre sites de distribution dans le sud et le centre de la bande de Gaza, tous en zone ou à proximité de zones sous contrôle militaire israélien. Les civils doivent marcher des kilomètres, en traversant ou longeant les lignes de front, pour atteindre ces centres.

La sécurité est assurée par des entreprises privées basées aux États-Unis, tel Safe Reach Solutions, client du cabinet international de conseil en stratégie Boston Consulting Group. Elles sont dirigées par d'anciens cadres des services de renseignements et des forces spéciales, ainsi que par d'autres sous-traitants recrutant d'ex-soldats sur des contrats à haut risque. Les files d'attente pour un sac de farine ou quelques boîtes de conserve se déroulent dans l'ombre de tireurs d'élite, de drones et de véhicules blindés.

Les conséquences humaines sont catastrophiques. Selon les rapports des Nations unies et de l'UNRWA, plus de 1 400 Gazaouis sont tués et plus de 4 000 sont blessés alors qu'ils tentent de rejoindre les centres de distribution ou les convois liés à la GHF. Plus de 160 ONG internationales exigent la fermeture de la Fondation, dénonçant un système qui oblige les Gazaouis à choisir entre « la faim ou la balle ».

Le démantèlement délibéré de l'ordre humanitaire jusqu'alors en vigueur ainsi que les projets de « tutelle » internationale sur la table laissent penser que la Fondation répondait dans l'esprit de ses concepteurs à un plus large dessein que sa visée prétendument humanitaire : un ballon d'essai de gouvernance.

De « l'aide » au projet de tutelle internationale

En octobre 2025, des fuites publiées par ABC News Australia révèlent un projet d'autorité internationale de transition pour Gaza, la Gaza International Transitional Authority (GITA), signé par le Tony Blair Institute for Global Change, avec l'aide du gendre du président états-unien, Jared Kushner. Une partie de ce « document de travail » sera ensuite intégrée aux propositions états-uniennes de « plan de paix » pour Gaza4.

Ce texte prévoit une instance dotée de pouvoirs étendus, l'« autorité politique et légale suprême », chapeautant une « autorité exécutive palestinienne » réduite au rôle d'exécutant. Le conseil international du GITA inclurait des milliardaires étrangers et des personnalités choisies qui exerceraient l'autorité « stratégique et politique suprême » sur le territoire. Il superviserait l'ensemble, appuyé par un véhicule d'investissements chargé de générer des « rendements financiers réels » pour les bailleurs. Les critiques palestiniennes, relayées notamment par la presse arabe et française, soulignent que ce dispositif marginalise les institutions locales et place l'avenir de Gaza entre les mains d'acteurs internationaux peu ou pas responsables devant la population concernée.

La section économique du plan GITA repose sur un conseil d'hommes d'affaires et de philanthropes, un investment body, chargé de rendre Gaza rentable, d'établir des zones économiques spéciales destinées à attirer les capitaux étrangers, et, surtout, de convenir d'arrangements sécuritaires conçus pour rassurer les investisseurs autant que pour contrôler les habitants.

La GHF s'inscrit dans cette perspective : les priorités sont fixées par des donateurs, des sous-traitants et des investisseurs plutôt que par des institutions publiques ou des représentants élus ; la responsabilité est fragmentée entre plusieurs juridictions (Delaware, Genève, Tel-Aviv, Washington), compliquant l'identification des acteurs responsables lorsque les droits des Gazaouis sont violés. Or, la quatrième convention de Genève impose à une puissance occupante d'assurer la nourriture et les soins médicaux de la population, et de faciliter l'action d'organisations humanitaires impartiales. Des experts de l'ONU ont rappelé à Israël et à ses alliés que déléguer ces obligations à une fondation privée qu'ils soutiennent ne les en dégage pas : la responsabilité de l'occupant reste entière.

La chercheuse Julia Emtseva, spécialiste du rôle des acteurs privés en droit international au sein de HEC Paris/European University Institute, parle à ce sujet de « privatisation de la paix » où les fonctions étatiques de base dans un territoire occupé – nourrir, fournir des services essentiels, reconstruire – sont confiées à des entités privées ou quasi privées, dépourvues de mandat démocratique, dans un cadre juridique volontairement flou5.

Une technologie de pouvoir

En Suisse, l'ONG TRIAL International a saisi l'Autorité fédérale de surveillance des fondations (ASF) et le Département fédéral des affaires étrangères au sujet de la branche genevoise de la GHF, leur demandant de vérifier sa conformité au droit des fondations et à la loi sur les sociétés de sécurité privées. À la suite de la démission de son représentant local, le 7 mai 2025, l'antenne suisse de la fondation a été dissoute par décision de l'ASF.

Mais il serait trompeur de réduire la GHF à une énigme juridique. Elle est d'abord une technologie de pouvoir. Elle montre comment un territoire occupé, en état d'exception permanent, maintenu sous une forme de tutelle régie par des « arrangements spéciaux », peut être administré par des fondations, conseils et contrats de sécurité plutôt que par une annexion formelle ou une administration civile directe. Et surtout jamais soumis aux règles ordinaires de la souveraineté et de l'autodétermination. En banalisant la présence de contractants étrangers comme gardiens de la survie, la Fondation pourrait habituer les Gazaouis, comme le reste du monde, à l'idée que l'enclave soit gérée par des conseils d'administration et des cellules de coordination plutôt que par des institutions publiques robustes.

Transposée à la reconstruction, cette logique dessinerait une Gaza faite de projets « rentables » – autoroutes à péage, hubs logistiques, parcs industriels fermés – plutôt que de services publics accessibles et de souveraineté retrouvée.

Sur le papier, la Fondation humanitaire de Gaza a fermé. Mais le régime qu'elle a expérimenté reste au cœur des plans discutés pour l'« après-guerre ». Pour que Gaza ne devienne pas la vitrine d'un nouveau type de protectorat d'entreprise, il faudra s'attacher aux obligations des puissances occupantes, reconstruire de véritables structures publiques et multilatérales et, surtout, placer les Palestiniens au centre des décisions sur leur propre avenir.


1Notamment dans «  Bilan d'un mois de trêve rompue à Gaza : le génocide se poursuit  », 18 avril 2025.

2«  Non, l'ONU n'a pas déclaré que 87 % de l'aide humanitaire à Gaza est pillée par le Hamas  », 22 août 2025.

3Patrick Kingsley et Ronen Bergman, «  New Gaza Aid Plan, Bypassing U.N. and Billed as Neutral, Originated in Israel  », New York Times, 24 mai 2025.

4Nabil Al-Nashar, «  Proposal for Gaza's future governance revealed in leaked draft plan  », ABC News Australia, 2 octobre 2025.

5Julia Emtseva," Private Gaza Humanitarian Foundation Challenges UN Bodies and International Law", HEC Paris podcast, entretien mené par Daniel Brown, 25 novembre 2025.

Voyage au bout du cauchemar syrien

Couloir désert d'une structure, avec des cages vides et des murs en détérioration.

8 décembre 2024. Hayat Tahrir al-Cham (HTC), une coalition de rebelles venus d'Idlib, met un terme à la dictature de Bachar Al-Assad, permettant de dévoiler l'ampleur de ses effets cruels et dramatiques. Deux ouvrages s'emploient à dresser un premier bilan d'un régime honni.

Le correspondant de Libération, Arthur Sarradin décrit dans Le Nom des ombres l'univers carcéral de la Syrie. L'humanitaire Hakim Khaldi publie, en collaboration avec la journaliste Diane Villemin, Dans la Syrie post-Assad, un carnet de voyage recensant l'état et les besoins des structures hospitalières.

Arthur Sarradin est entré dans « l'enfer concentrationnaire syrien » en « visitant » les geôles désaffectées de Palmyre, la grande cité gréco-romaine en ruines, celles de Sednaya aux environs de Damas, d'Adra, etc. Vingt-sept prisons ont été identifiées dans l'ensemble de la Syrie. Les témoignages des survivants, de leurs familles ou de leurs proches se recoupent. Ces lieux fonctionnaient comme le reste de la société sous le règne de l'arbitraire et de la terreur la plus absolue. Il ne s'agissait pas d'une répression ciblée. Quelle que soit sa place dans la société, tout un chacun était suspect donc potentiellement coupable.

« La sédition est pire que le meurtre »

Dès le déclenchement du soulèvement pacifique des Syriens au printemps 2011, rapidement réprimé dans le sang par l'armée, la famille Assad tétanisée par ce sursaut de dignité populaire exigeant la liberté, la justice sociale et la démocratie, prévint les insurgés qu'il n'y aurait pas de pardon. Dans un discours tenu devant une foule conquise, le président affirma :

Le Saint Coran dit “La sédition est pire que le meurtre”, donc tous ceux qui y sont impliqués intentionnellement ou non contribuent à détruire leur pays. Ils diront que nous croyons aux théories du complot. En réalité, il n'y a pas de théorie du complot. Il n'y a qu'une conspiration.

Des propos qui ont déclenché la mise en place de la plus grande opération criminelle du XXIe siècle — pas moins de 500 000 morts. Arthur Sarradin rappelle que « les nouvelles autorités de Damas ont estimé que plus de 8 millions de Syriens étaient visés par des ordres d'arrestation du régime. Un tiers de la population. »

Une réflexion malheureuse proférée en public, voire en famille, des antécédents militants, une dénonciation par les chabiha, petits voyous armés et stipendiés par les services de sécurité, suffisaient à provoquer arrestation et emprisonnement sans limites de temps. Dès lors, le « coupable » était englouti dans un système destiné à le broyer, à le réduire à l'état d'untermensch, terme employé par les Hitlériens pour qualifier ceux qu'ils considéraient comme des sous-hommes.

D'ailleurs, les survivants de la prison de Sednaya, celle où, sans doute, la violence sur les corps et les esprits sans distinction d'âge ni de sexe s'est exercée avec le plus de férocité, évoquent un « camp de la mort », un « camp d'extermination », un « abattoir humain ». Dans cette succursale de l'enfer, trente mille personnes périrent durant les sept premières années de la révolution. Pour faire disparaître les cadavres qui s'accumulaient, un four crématoire fut construit dans l'enceinte de la prison, une presse humaine employée pour diminuer leur volume et leurs restes dispersés dans des fosses communes dans les régions les plus arides du pays.

Une terreur qu'il fallait faire connaître

Préalablement à une fin le plus souvent tragique, les prisonniers devaient supporter de longues et répétitives séances de torture dont les « savoir-faire », précise Sarradin, avaient été transmis aussi bien par des militaires lorsque la France exerça un mandat sur la Syrie de 1923 à 1946, par d'anciens nazis ayant échappé à la justice ou encore par des sbires du KGB dans les premières années du régime. Mais bien sûr, les gardiens officiant sous le portrait du raïs, qu'ils appelaient « Dieu », savaient faire preuve d'imagination.

Cette terreur à l'intérieur des lieux d'incarcération faisait son office aussi à l'extérieur quand, à la suite d'une décision discrétionnaire inexpliquée, un prisonnier était libéré. Une nuit, dans un café, à Damas, alors que s'entendaient les mots indistincts d'une femme qui hurlait, un voisin de table du journaliste lui expliqua :

Durant des années, le régime d'Al-Assad avait utilisé ces vies aliénées comme ambassadrices de sa tyrannie. Des produits mouvants de sa terreur, témoins vivants ou presque, incapables de parler de leurs séquelles, mais suffisamment anéantis pour que leurs séquelles parlent d'elles-mêmes.

Dans la capitale, sur la place Al-Marjeh, surnommée la place des Martyrs pour avoir servi de lieu d'exécution lors de la colonisation ottomane (1516 – 1920), puis durant le mandat français (1923 – 1946) et sous le règne des Assad (1971 – 2024), Arthur Sarradin a pu voir des centaines d'avis de recherche collés sur le socle d'une colonne télégraphique :

Des centaines de noms originaires de Raqqa, Al-Bab, Deraa, Damas, Alep, Tartous… (qui) happaient les regards. Les passants ayant croisé des égarés dans les premiers jours de la libération scrutaient ces visages pour y reconnaître une femme, un enfant, un vieillard.

Des blessures « trop profondes »

Mais cet intérêt, cette bienveillance pour les 135 000 victimes de disparitions forcées depuis 2011 se conjugue parfois avec de violents ressentiments envers ceux qu'une partie de la population considère comme les complices du régime. Ilab Al-Hamadi, emprisonné et torturé après une parodie de procès, raconte :

Je ne suis qu'une blessure. Quand je pense à ceux qui nous ont arraché la chair à Sednaya… que puis-je vous dire de plus que le meurtre ? Si je pouvais faire pire, je le ferais. J'aurais de l'essence à ma portée, je les brûlerais vifs. C'est pour ça que je reste à la maison et que je refuse d'aller sur la côte alaouite.

Une certaine résilience pourra sans doute accompagner le redressement du pays mais la haine qu'exprime Ilab Al-Hamadi appelle, au minimum, la mise en place rapide d'une justice transitionnelle. Nous n'y sommes pas.

Ces blessures pourront-elles guérir ? À l'issue de ses pérégrinations dans un pays meurtri jusqu'aux tréfonds de son âme, Arthur Sarradin répond :

Les blessures du crime d'extermination sont trop profondes. Comme si l'on n'échappait jamais totalement à la barbarie, même une fois la barbarie tombée ; jamais à la prison, même une fois les geôles libérées ; jamais à la plaie, même une fois le sang tari.

Un système de santé à terre

Hakim Khaldi, membre du département des opérations de Médecins sans frontières (MSF) a procédé, pour sa part, à des évaluations quant à l'état des équipements de santé de la Syrie et, plus précisément, des services d'urgences et de soins aux brûlés. Son périple lui a donné la possibilité de mesurer les dévastations du réseau hospitalier.

Le départ a lieu le 16 décembre 2024. Après un rendez-vous à Damas au ministère de la santé puis au ministère de l'intérieur, Hakim Khaldi entend chanter dans les rues « Jenna, Jenna, Jenna, Jenna ya watanna » (« Paradis, paradis, paradis, notre pays est un paradis »), l'hymne des révoltés de 2011. C'est la preuve qu'il va parcourir une Syrie nouvelle, libérée de 50 ans de dictature.

Sa première visite est pour l'hôpital Al-Moujtahid, l'un des plus grands hôpitaux de la capitale (2 000 employés). Le directeur vient d'être nommé par Hayat Tahrir al-Cham (HTC), le précédent étant considéré comme trop proche de l'ancien régime. L'un de ses interlocuteurs, un médecin, lui précise qu'à compter de 2015, « la situation était chaotique » et que « d'une façon générale, le système de santé à Damas était à terre »… Cette conversation est aussi l'occasion de revenir sur la situation du pays où l'espoir et la peur cohabitent. En particulier pour des minorités que « le régime a instrumentalisé (…) pour servir ses propres intérêts » ou pour les soutiens plus ou moins actifs de celui-ci comme « les commerçants et les leaders religieux de Damas, les industriels, et leaders religieux d'Alep, les leaders religieux de Hama, de Homs… »

À Homs, dont nombre de bâtiments ont été détruits et où l'électricité est réservée à ceux qui possèdent un générateur, de multiples problèmes se posent faute de matériel et de personnels. Dans la région, la situation est encore plus délicate. Non seulement du fait de l'état des équipements (10 hôpitaux et 220 centres de santé), des carences en moyens techniques et sanitaires, mais aussi de la cherté de la vie qui a entraîné la classe moyenne en dessous du seuil de pauvreté. Prendre des transports pour venir travailler représente un coût qu'une infirmière rémunérée 15 ou 20 dollars (13 ou 17 euros) par mois ne peut s'autoriser.

Dans le gouvernorat d'Idlib, qui fut la base de départ des rebelles, les bombardements russes ont provoqué des dégâts importants. Les finances font défaut pour restaurer un système de santé capable de couvrir les besoins de 3 millions d'habitants, autochtones et personnes réfugiées. En revanche, à la différence d'Homs, le salaire moyen du personnel médical est de 200 à 300 dollars (de 172 à 258 euros).

Ici comme ailleurs, la colère est grande contre les anciens suppôts du gouvernement d'Al-Assad. Quand la question est posée à l'un des médecins, assistant à l'entretien avec le docteur Mustapha, nouveau directeur de la santé d'Idlib, de savoir ce qui se passerait s'il croisait des personnes liées à l'ancien régime, il n'hésite pas : « La première chose que je ferai de retour chez moi ce sera d'appliquer la loi du Talion, brûler la maison de celui qui a détruit la mienne ! Vous voyez une autre solution ? »

L'engagement des femmes médecins

À Alep, le constat aussi est alarmant : l'hôpital Razi est en sous-effectif, il rencontre des problèmes d'infection des patients, de manque d'antibiotiques, de nourriture, de matelas. Comme à Homs, les salaires sont insuffisants. La liste des besoins est longue sans que pour autant l'engagement des médecins, toutes des femmes, ne faiblisse.

D'une ville à l'autre, d'un établissement de santé à l'autre, les témoignages s'accumulent, ils vont tous dans le même sens : sous la dictature d'Assad, c'était le chaos, la gabegie, la corruption, les raids dévastateurs des aviations russe et syrienne et, par-dessus tout, l'angoisse des dénonciations.

À Deir ez-Zor, le directeur de la maternité exprime ses besoins en quelques mots : « On manque de tout ou presque. » La ville, située dans l'Administration autonome du Nord et de l'Est de la Syrie (AANES) — vaste territoire contrôlé par les Forces démocratiques syriennes (FDS), à majorité kurde, après leur victoire sur l'Organisation de l'État islamique (OEI) en 2017 —, a été détruite lors de combats au sol et de bombardements durant la guerre civile.

Les dernières évaluations faites à Lattaquié et à Tartous, en pays alaouite (côte ouest), révèlent des situations moins dramatiques si ce n'est que les patients doivent se procurer eux-mêmes les médicaments qui serviront à les soigner, le ministère de la santé n'ayant pas rétabli le système de distribution central depuis la capitale vers tous les hôpitaux du pays.

De cette vaste tournée, Hakim Khaldi tire cette conclusion :

Le peuple syrien a fait preuve d'un courage et d'une volonté de fer, déterminé à redresser le pays, à résister sur place ou depuis l'exil. (…) Comme nous l'avons vu à travers ces précieux témoignages, les traumatismes personnels et collectifs sont immenses, et il faut naturellement digérer ce moment historique, panser ses plaies avant de réfléchir au futur.

Gaza. Le conseil de sécurité de l'ONU contre le droit international

Deux hommes en costume discutent assis dans un bureau au mobilier élégant.

La tentative d'effacer le droit applicable en Palestine se prolonge dans la résolution 2803 du Conseil de sécurité. Adoptée le 17 novembre 2025 par 13 voix favorables, en dépit des abstentions russe et chinoise, ce texte est contraire au droit international. En conséquence, les États membres des Nations unies ne devraient participer ni à la « force internationale » ni au « conseil de paix » prévus par l'organe politique de l'ONU.

En 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) a considéré qu'Israël, ayant violé des normes impératives de droit international (normes dites de jus cogens1), devait, sans négociation, se retirer du territoire palestinien occupé, démanteler les colonies, et réparer tous les dommages causés par son occupation illicite. La CIJ a aussi rappelé que tous les États devaient prendre des mesures aux fins de forcer Israël à ce retrait et de prévenir le génocide de Gaza. Le retrait d'Israël, attendu pour septembre 2025 selon la résolution de l'Assemblée générale du 18 septembre 2024, ne s'est pas produit, et rares sont les États ayant adopté le comportement qui était exigé d'eux face au génocide de Gaza.

À l'inverse, une initiative diplomatique franco-saoudienne a cherché à convaincre de revenir aux méthodes éculées de la négociation, en soutenant l'émergence d'un État de Palestine diminué : c'était la déclaration de New York, endossée par l'Assemblée générale le 10 septembre 2025. En marge de cette Assemblée générale, le président états-unien présentait son plan pour Gaza. La première étape, la seule acceptée par les groupes combattants palestiniens, a conduit à un cessez-le-feu — non respecté par Israël —, à la libération des Israéliens détenus à Gaza et de plusieurs centaines de prisonniers palestiniens détenus par Israël. Ces derniers, comme les dépouilles des Palestiniens restituées, ont confirmé l'infliction de sévices particulièrement choquants.

Alors que le plan Trump était approuvé par de nombreux États lors de la conférence de Charm El-Cheikh du 13 octobre 2025, les États arabes ou musulmans sollicités pour participer à la force internationale envisagée demandaient qu'un mandat de l'ONU vienne autoriser cette participation. C'est pourquoi les États-Unis ont saisi le Conseil de sécurité de leur plan, alors même qu'ils avaient, pendant plus de deux ans, empêché cet organe de réagir au génocide de Gaza, en utilisant leur veto de manière récurrente.

Le Conseil de sécurité ne dit pas le droit

Est-ce à dire que la résolution 2803 où le Conseil « fait sien » le plan Trump, qui y est annexé, efface et remplace le droit international applicable ? En réalité, le Conseil de sécurité n'a pas pour fonction de dire le droit international. Selon la Charte des Nations unies, il est responsable du maintien de la paix et de la sécurité internationale (article 24) et exerce ses pouvoirs selon les chapitres VI et VII. Sur la base du chapitre VII, il peut décider de mesures s'imposant aux États et, le cas échéant, autoriser l'emploi de la force pour réagir à une situation de crise grave. Il agit par des résolutions spécifiques, dans des situations données, dans l'objectif de maintenir ou de restaurer la paix. Il ne légifère pas plus qu'il ne tranche, en droit, des différends. De plus, le Conseil ne peut pas adopter n'importe quelle décision, dans n'importe quelle situation, et il doit « agir conformément aux buts et principes des Nations unies » (article 24 §2).

La question du contrôle du Conseil de sécurité, c'est-à-dire du contrôle de la légalité de ses résolutions, a été au centre de l'attention internationale, notamment à partir des résolutions adoptées contre la Libye à la suite de l'attentat de Lockerbie en 19882. Elle a été discutée devant des juges variés s'agissant de la situation dans l'ex-Yougoslavie (Tribunal pénal pour l'ex-Yougoslavie), de la lutte contre le terrorisme (Cour de justice de l'Union européenne), de l'intervention en Irak de 2003 (Cour européenne des droits de l'homme). S'il reste difficile de faire contrôler cette légalité, les juristes savent que ce n'est pas impossible. Dans un monde idéal, l'Assemblée générale pourrait par exemple saisir la CIJ afin qu'elle examine la conformité de la résolution 2803 à son propre avis de 2024. Mais l'année 2025 nous a appris qu'il ne fallait pas trop attendre de l'Assemblée générale.

Mettre en évidence l'absence de respect des normes impératives du droit international par le Conseil de sécurité est simple : s'agissant de la Palestine, ce droit vient tout juste d'être rappelé par l'organe judiciaire principal des Nations Unies qu'est la CIJ. C'est également utile : les États ne sont nullement tenus de contribuer au plan d'occupation de Gaza soutenu par le Conseil de sécurité, la résolution ne faisant que les y « autoriser » ou le leur « demander ». Ils pourraient vouloir éviter de contribuer directement à la violation de ces normes impératives par l'envoi de contingents à Gaza. Cette illicéité imprégnerait aussi toute l'activité économique espérée par Trump et ses proches : les contrats et accords passés en ce sens devraient être considérés comme nuls, et les entreprises y contribuant devraient être boycottées. Au Conseil de sécurité, la Russie a explicitement évoqué cette illicéité et mis en garde les États ayant voté pour le texte3.

Une force d'occupation

La résolution autorise tout d'abord les États à déployer des contingents à Gaza. Ceci, en soi, n'est pas inédit, le Conseil ayant régulièrement, depuis 1991 et la première intervention états-unienne en Irak, recouru à ce procédé d'autorisation d'emploi de la force donnée à des États. Soulignons que ce procédé n'est pas celui des opérations de maintien de la paix, où des casques bleus sont déployés, sous l'autorité de l'ONU, sans avoir pour mandat de recourir à la force. Ici, il n'est pas question d'une opération de maintien de la paix, et c'est bien ce qui semble avoir dissuadé nombre d'États de participer directement à la « force internationale de stabilisation » autorisée par le Conseil. De quoi est-il donc question ?

Il s'agit principalement de réaliser ce que l'armée israélienne n'a pu accomplir : assurer « la démilitarisation de la bande de Gaza, y compris en procédant à la destruction des infrastructures militaires, terroristes et offensives et en empêchant qu'elles soient rebâties, ainsi qu'en veillant à la mise hors service définitive des armes des groupes armés non étatiques ». Il est question de désarmer les groupes palestiniens combattants donc et, selon les termes du plan Trump annexé à la résolution, de « déradicaliser Gaza ». Cette mission, qui exige l'emploi de la force dès lors que les groupes palestiniens n'ont pas accepté de rendre les armes, doit être réalisée « en consultation étroite » avec l'Égypte et Israël. La force internationale de stabilisation doit en conséquence être considérée comme une force d'occupation associée à Israël. Or, on l'a dit, le contrôle du territoire palestinien par Israël a été tenu pour gravement illicite par la CIJ, car portant atteinte au droit impératif du peuple palestinien à disposer de lui-même. Contrairement à ce qu'a demandé la même CIJ, la résolution permettrait à Israël de ne pas se retirer.

Une occupation qui ne dit pas son nom

Le contrôle de Gaza est nécessaire pour mettre en place une sorte de gouvernement (« une administration transitoire »), sous l'autorité d'un Conseil de paix, qui serait selon nous, mieux dénommé « conseil d'occupation et de spoliation ». C'est le deuxième aspect essentiel de la résolution. Ce conseil aurait pour vocation d'« œuvrer à la reconstruction de Gaza et à l'exécution des programmes de relèvement économique ». À cette fin, le Conseil de sécurité dote l'instance d'une « personnalité juridique internationale » lui permettant de conclure tous accords ou contrats. La Banque mondiale, une institution dominée par les États-Unis, est invitée à faciliter les financements du programme. Dans le langage non euphémisé du document Trump annexé à la résolution, le plan de relèvement économique

sera élaboré par un groupe d'experts ayant contribué à la naissance de villes prodigieuses parmi les plus modernes et prospères du Proche-Orient. Nombre de projets d'investissement intéressants et d'idées de développement prometteuses émanant de groupes internationaux animés de bonnes intentions seront examinés, le but étant d'élaborer un cadre régissant à la fois les questions de sécurité et les questions de gouvernance qui soit à même d'attirer et de faciliter des investissements générateurs d'emploi, de débouchés et d'espoir pour la future Gaza.

Afin de réaliser ce plan, correspondant globalement à celui de la « Riviera » annoncé par Trump au début de l'année 2025, le conseil pourra « accomplir toute tâche jugée nécessaire ». Si la résolution n'évoque jamais la question de l'exploitation des ressources naturelles, notamment maritimes, le blanc-seing donné permet de conclure des contrats à cette fin. Ce projet est contraire au droit du peuple palestinien de disposer de lui-même dans ses dimensions économiques, incluant ses choix propres de développement et la souveraineté permanente sur ses ressources naturelles. Les Palestiniens sont relégués à un « comité à caractère technocratique et apolitique … chargé d'expédier les affaires courantes du territoire »…

Certes, l'administration est dite « transitoire », mais les perspectives d'autodétermination que la résolution a dû intégrer sont plus que distantes, et encore conditionnées. Ainsi, le conseil œuvrera jusqu'à ce que l'Autorité palestinienne ait « scrupuleusement exécuté son programme de réformes et que la reconstruction de Gaza ait progressé ». Alors, seulement, « les conditions seront peut-être (sic) réunies pour que s'ouvre un chemin crédible vers l'autodétermination palestinienne et la création d'un État souverain ». Qui en décidera ? Washington instaurerait alors un « dialogue entre Israël et les Palestiniens pour qu'ils conviennent d'un horizon politique au service d'une coexistence pacifique et prospère ». L'horizon envisagé est lointain, flou, contraint et, à vrai dire, inaccessible. La référence à un État palestinien est une parfaite illusion. Si le blanc-seing est accordé par le Conseil de sécurité jusqu'en décembre 2027, sans contrôle de l'ONU (points 8 et 10 de la résolution), le système pourrait être prolongé.

Nouveau mandat sur la Palestine ?

Nombre de commentateurs ont analysé cette résolution comme autorisant un « nouveau mandat » sur Gaza. Mais, au moins, le régime des mandats institué par la Société des Nations, ou le régime des territoires non autonomes de l'ONU4, prévoyaient, en théorie du moins, une administration dans l'intérêt des populations locales. Ici, le pouvoir est attribué nommément à un président états-unien qui ne masque pas ses intérêts personnels et dont le gendre, Jared Kushner, a été présenté comme le principal investisseur à Gaza par un autre homme d'affaires, l'envoyé spécial de Trump, Steve Witkoff. Certes, la résolution affirme que ce sont des « États membres » qui siégeront au conseil. Mais le plan Trump annexé est beaucoup plus clair : le conseil « sera dirigé et présidé par le président Donald J. Trump », les autres membres « y compris des chefs d'État, seront annoncés ultérieurement, l'ancien premier ministre Tony Blair en faisant partie ». Le pouvoir est donc donné à un groupe de personnes entendant tirer des profits personnels de l'opération, et ceci est inédit. L'intérêt du peuple palestinien n'est, par ailleurs, jamais mentionné dans la résolution, le « relèvement économique » ne semblant pas le concerner, tandis qu'aucune redistribution des profits attendus n'est envisagée. Le plan Trump évoque quant à lui « une gouvernance moderne et efficace à même de servir la population de Gaza »… et « d'attirer les investissements ».

Par-delà l'occupation prolongée, le dispositif permet donc la spoliation du peuple palestinien, au profit d'une élite impérialiste états-unienne décomplexée. Ainsi, les accords et contrats conclus par le conseil d'occupation pourront être considérés comme invalides : un traité contraire au jus cogens doit être tenu pour nul selon le droit international (article 53 de la Convention de Vienne de 1969 sur le droit des traités). Les accords qui seraient adoptés par l'Union européenne pourraient, par exemple, être contestés devant ses juridictions, comme le furent ceux conclus avec le Maroc pour l'exploitation des ressources du Sahara occidental. La grande majorité des groupes palestiniens et des ONG palestiniennes a d'ailleurs ouvertement dénoncé la résolution 2803 ; seul le Fatah de Mahmoud Abbas, dont la représentativité est largement contestée, l'a acceptée.

L'oubli du génocide

Pour exercer ses pouvoirs relevant du chapitre VII de la Charte des Nations unies, le Conseil de sécurité doit qualifier une situation de crise grave (menace contre la paix, rupture de la paix, acte d'agression selon l'article 39). Comment la résolution 2803 appréhende-t-elle la situation à Gaza ? Alors même que nous sommes en présence d'un génocide qui se prolonge, rien n'en transparait dans le préambule de la résolution. Il est simplement indiqué que « la situation dans la bande de Gaza menace la paix régionale et la sécurité des États voisins »… Or, dans des résolutions antérieures adoptées en situation génocidaire, et autorisant les États à employer la force, le Conseil se réfère normalement à la situation humanitaire. Il n'en est rien ici. Il ne s'agit évidemment pas, comme précédemment, d'un mandat visant à « protéger les civils en danger »5.

Ainsi, le Conseil de sécurité confère à ceux qui ont détruit Gaza, le pouvoir de « stabiliser », désarmer, et développer cet espace. Le principe de responsabilité pour génocide est totalement éludé. La résolution permet la poursuite du génocide, sans même insister sur la situation de la population de Gaza, sauf à exiger sa « déradicalisation » ; à cet égard, elle est également contraire à la norme impérative de jus cogens interdisant le génocide. Elle pourrait permettre d'en effacer certaines preuves.

Le peuple palestinien de Gaza y est décrit comme un ensemble de « personnes », « libres de s'en aller et libres de revenir » ou comme des « habitants » encouragés à rester, auxquels sera « offerte » la « possibilité de reconstruire Gaza en mieux » (plan Trump, point 12 ; résolution point 4 b.4.) car Gaza sera « rebâtie pour le bien de ses habitants » (plan Trump, point 2). Dans « la nouvelle Gaza », les Palestiniens ne sont pas un peuple, tout au plus une population, ils ne sont pas acteurs. Mais ils ne sont pas non plus victimes d'un génocide, même s'ils « n'ont que trop souffert » (plan Trump, point 2).

La résolution du Conseil de sécurité comprend, il est vrai, un volet humanitaire ; ses termes sont toutefois très inquiétants. Car si le Conseil « souligne qu'il importe d'assurer une reprise complète de l'aide humanitaire (…) par l'entremise des organisations coopérant à cette fin, dont l'Organisation des Nations unies », cette reprise peut être conditionnée. Ainsi, elle est assurée « en concertation avec le Conseil de paix » et ne devra pas « être détournée pas des groupes armés ». Cette dernière formule renvoie aux accusations israéliennes contre le Hamas plus qu'à l'accaparement de l'aide par les milices soutenues par Israël. Ainsi, la fin du siège n'est pas exigée. Donald Trump pourra parfaitement relayer les exigences d'Israël : le droit à l'assistance, et l'exigence de permettre intégralement le passage de l'aide humanitaire, rappelés par la CIJ en 2024 et 2025 ne sont pas garantis.

Pressions et chantage

Il faut finalement insister sur les conditions d'adoption de la résolution et du plan Trump qu'elle fait sien. Le Conseil de sécurité affirme d'emblée que « les parties » ont accepté ce plan. Or, cette affirmation est fausse : il est bien connu que les groupes armés palestiniens auxquels le plan a été présenté ne l'ont pas soutenu dans son intégralité. L'acceptation, inexistante, ne peut donc justifier le caractère exorbitant de la résolution. Pire, il est aussi connu que le plan Trump, pour sa première phase, a été accepté sous les menaces habituelles du président états-unien : « Un enfer comme personne n'en a jamais vu s'abattra sur le Hamas », a-t-il ainsi déclaré6. Or, un accord conclu sous la contrainte immédiate n'est pas valide en droit international (Convention de Vienne sur le droit des traités, articles 51 et 52 : la contrainte est une autre cause de nullité des traités) ; c'est probablement pourquoi le Conseil de sécurité doit déformer le réel en insistant sur « l'accord des parties ».

Les conditions d'adoption de la résolution elles-mêmes sont stupéfiantes, par-delà les promesses probablement faites, par-delà les pressions exercées sur certains des États ayant voté la résolution, tel l'Algérie. Les représentants des États-Unis aux Nations unies ont fait échec au texte alternatif présenté par la Russie en menaçant la population palestinienne. Le représentant Mike Waltz affirma explicitement que « voter contre ce projet de résolution, c'est voter pour la reprise de la guerre ». Au regard de l'implication des États-Unis dans le génocide de Gaza, il s'agit d'une menace grave, la résolution étant d'ailleurs cyniquement présentée comme le moyen de sauver les enfants de Gaza. Quelle valeur peut avoir un texte adopté sous la menace de génocide ?


1NDLR. Du latin «  droit contraignant  », concerne des principes de droits réputés universels devant constituer les bases des normes impératives de droit international.

2NDLR. Le 21 décembre 1988, un Boeing 747 du vol 103 de la Pan Am Airways reliant Londres à New York explose en plein vol et retombe sur la ville écossaise de Lockerbie. L'attentat fait 270 victimes. En 2003, le défunt président libyen Mouammar Kadhafi accepte d'assumer la responsabilité de l'attaque tout en affirmant ne pas en être à l'origine, et verse des indemnités aux familles des victimes.

3Par exemple, pour le représentant russe, la résolution «  n'est pas sans rappeler les pratiques coloniales et le mandat sur la Palestine (..) qui ne tenaient absolument pas compte des opinions des Palestiniens  »… Il conclut que les membres du Conseil «  ne pourront pas dire que nous ne les avons pas prévenus  », procès-verbal de la séance d'adoption de la résolution, doc. S/PV.10046, pp. 17 et 18. La position de la Chine est similaire.

4Article 22 du Pacte de la Société des Nations : «  le bien-être et le développement de ces peuples forment une mission sacrée de civilisation…  ». Bien sûr, le mandat sur la Palestine (1922) est spécifique en ce qu'il intègre la déclaration Balfour. Pour une analyse critique, voir notamment Rashid Khalidi, The hundred years' war on Palestine, Profile Books Ltd, 2020, not. pp. 34-39. … L'article 73 de la Charte des Nations Unies prévoit aussi, s'agissant des «  territoires non autonomes  », «  la primauté des intérêts des habitants de ces territoires  ».

5Voir par exemple la résolution 929 (1994) autorisant le déploiement «  force Turquoise  ». Elle considère que «  l'ampleur de la crise humanitaire au Rwanda constitue une menace à la paix et à la sécurité dans la région  » (préambule) et définit le mandat de la force comme «  visant à contribuer, de manière impartiale, à la sécurité et à la protection des personnes déplacées, des réfugiés et des civils en danger au Rwanda  » (point 2).

6Callum Sutherland, Time, 3 octobre 2025.

Syrie. De la libération à la libéralisation

Scène de rue avec un bâtiment endommagé, des gens et une voiture avec un drapeau.

Il y a un an, le 8 décembre 2024, le président syrien Bachar Al-Assad tombait, laissant place à une administration dirigée par Ahmed Al-Charaa. Malgré les incertitudes en termes de stabilité, une libéralisation est à l'œuvre. Elle bénéficie avant tout à la Turquie et aux monarchies du Golfe. De son côté, en l'absence de reconstruction concrète, la population n'a que peu de perspectives économiques.

Moins de deux kilomètres. C'est la distance qui sépare Qoussour, quartier huppé de Damas — avec ses restaurants et ses bars dans lesquels Syriens aisés et expatriés sirotent un verre d'arak ou une Afamia, bière « made in Syria » — de Jobar. Ce quartier de la Ghouta orientale, ancienne position stratégique de l'Armée syrienne libre (ASL), a subi des attaques au gaz sarin et a été totalement détruit. Aucune vie ne subsiste au milieu des immeubles affaissés, éventrés, dont seules les fondations ombragent le paysage.

Quinze ans après le déclenchement du conflit, cette banlieue est caractéristique de l'ampleur des destructions dans tout le pays. Un rapport de la Banque mondiale, publié le 21 octobre 2025, estime à 216 milliards de dollars le coût de la reconstruction, soit plus de dix fois le produit intérieur brut (PIB) du pays en 2024. Les infrastructures ont été les plus touchées, en particulier dans les gouvernorats d'Alep (nord-ouest), du Rif Damas (sud-ouest) et de Homs (centre).

Des bâtiments détruits, en ruines, avec des personnes attendant au bord de la route.
Novembre 2025. Homs, avenue Farès Al-Khouri. Des immeubles bombardés n'ont toujours pas été reconstruits.

Un an après la chute de Bachar Al-Assad, et la prise du pouvoir par une nouvelle administration dirigée par Ahmed Al-Charaa, la situation sociale du pays reste précaire. Les caisses de l'État — qui étaient jusqu'alors notamment remplies par la production de Captagon1 — sont vides. Selon les Nations unies, près de 90 % de la population vit sous le seuil de pauvreté en 2024. Mi-octobre 2025, une cinquantaine de personnes se sont réunies à Jobar pour manifester contre les retards en termes de reconstruction, en vain.

Paysage de ruines avec des bâtiments en désolation sous un ciel bleu.
Novembre 2025. Jobar, quartier de la Ghouta orientale, où tout a été pilonné.

Des services de base déficients

À la table du café Havana, un des anciens lieux de bouillonnement intellectuel du centre de Damas, Khaled, la quarantaine et le visage émacié, confie :

Avec moins de 1 000 dollars [859 euros] par mois, tu peux difficilement faire vivre un foyer à Damas. Compte au moins 400 dollars [343 euros] pour la nourriture. Somme déjà astronomique pour la plupart des gens ici. Un employé peut s'estimer heureux lorsqu'il touche 300 dollars [257 euros] par mois, deux fois moins dans le public.

De nombreux narguilés réverbèrent la lumière sur le sol marbré blanc et les volutes de fumée se perdent dans la hauteur sous plafond. « Sans compter les écarts de prix entre Damas et les autres villes de Syrie, mais aussi entre son centre et sa périphérie. Sauf qu'en banlieue les services de base — eau, électricité, transports publics — sont encore plus déficients. », ajoute-t-il. Ceux qui le peuvent installent des générateurs, avec pour conséquence une forte odeur de mazout dans la capitale, notamment depuis la livraison par l'Arabie saoudite d'un million de barils de pétrole. Comme au Liban, les panneaux solaires fleurissent dans les campagnes.

Au déclenchement de la révolution, Khaled vivait à Qadam, près du camp de réfugiés palestiniens de Yarmouk, dans la banlieue sud de Damas, avant de basculer dans la clandestinité. Son quartier a été totalement rasé. Comme Yarmouk d'ailleurs. Il vit aujourd'hui à Damas avec sa femme et ses enfants, et travaille depuis peu pour une ONG internationale. Nombre d'entre elles, comme nous le confirme l'ONG Médecins sans frontières, ont étendu depuis un an leurs activités sur le territoire syrien, et offrent des salaires confortables, en espèces et en dollars.

Un paysage contrasté avec une mosquée majestueuse et des ruines environnantes.
Novembre 2025, Homs. À proximité de la mosquée Khalid Ibn Al-Walid, où les traces de destruction continuent de marquer le paysage.

Un mardi, 18 heures. À l'entrée de la boulangerie générale de Bab Touma, une trentaine de personnes se pressent dans les corridors ceinturés de barreaux pour accéder au four : dix galettes pour 4 000 livres syriennes (30 centimes d'euro). Aujourd'hui, le temps d'attente est d'une demi-heure. Le lieu est divisé en trois files — une pour les hommes, une pour les femmes et, avant la chute du régime, une pour les militaires. Il y a un an, il était fréquent d'attendre plusieurs heures. Certains, dont beaucoup de femmes et d'enfants, en achètent pour le revendre 6 000 livres (47 centimes d'euros) à des passants ou des automobilistes le long de la rue Abid-Izhak. C'est le cas de Youssef, la cinquantaine, handicapé, qui vient là tous les soirs. « Si je ne vends pas, je ne mange pas », souffle-t-il avec un sourire. Il déplore l'augmentation des prix depuis un an et n'est pas rassuré quant à la trajectoire sociale du pays. « Avant la chute, on trouvait du pain pour 400 livres syriennes [moins de 4 centimes d'euro], regarde combien il coûte maintenant ! » nous dit-il, avant d'être interrompu par une autre revendeuse qui s'écrie combien elle a faim.

Des subventions publiques rabotées

Le subventionnement public du pain a été réduit comme une peau de chagrin comparé à son niveau de 2011. Il se limite désormais aux zones les plus touchées par l'insécurité alimentaire. Le soutien apporté par le Programme alimentaire mondial depuis juin 2025, en partenariat avec le ministère de l'économie et de l'industrie, aurait permis à une centaine de boulangeries dans neuf gouvernorats de baisser le prix des dix galettes à 2 500 livres syriennes (19 centimes d'euros), soit une aide quotidienne pour 2 millions de personnes.

Les secteurs des transports publics, du pétrole, du gaz et, dernier en date, de l'électricité sont aussi victimes du désengagement de l'État. Le 30 octobre 2025, le ministère de l'énergie rendait publics ses nouveaux tarifs et affirmait continuer à subventionner à 60 % les trois cents premiers kilowattheures sur une période de deux mois, ramenant à 600 livres syriennes (5 centimes d'euro) le kilowattheure.

Dans un sondage réalisé en novembre auprès de 2 550 personnes par le média indépendant Enab Baladi, « 83 % répondent que le nouveau tarif n'est pas compatible avec leurs revenus, tandis que 17 % le considèrent approprié »2. Pour Feras Shabou, chercheur en économie et enseignant à l'université de Bahçeşehir, en Turquie, même si les services ont été améliorés, ces coupes dans les subventions ont impacté les plus pauvres, soit la majorité de la population. « La protection sociale en a été affaiblie », nous confie-t-il.

Pourtant, dès janvier 2025, le nouveau gouvernement promettait d'augmenter de 400 % les salaires de base dans le secteur public, qui se situaient autour de 25 euros par mois. La hausse, décrétée six mois plus tard, sera deux fois moindre. Un salaire minimum a aussi été adopté à hauteur de 750 000 livres syriennes (55 euros). Il s'agit d'une mesure avant tout symbolique, étant donné l'impact de l'inflation et de la fluctuation de la livre syrienne. Avant le conflit, 50 livres syriennes s'échangeaient pour 1 dollar. La cote est désormais à 12 000 livres, ce qui implique logistique et dextérité pour transporter les liasses échangées et pour les compter.

Bachar Al-Assad affiche toujours un regard confiant sur le billet de 2 000 livres. Comme au Liban, la dollarisation de l'économie s'accélère — mais gare à celui qui détiendrait une coupure froissée ou légèrement abîmée, elle ne sera pas acceptée. Les réserves d'espèces des banques étant réduites, il n'est pas possible de retirer plus de 600 000 livres syriennes par semaine (près de 40 euros) ou encore 20 dollars (17 euros) par mois, accentuant la défiance envers le système bancaire et favorisant les transactions directes.

Ruines historiques au coucher du soleil, avec une foule le long d
Novembre 2025, Alep. La foule, prévenue par SMS, se presse pour assister à l'allocution d'Ahmed Al-Charaa pour l'anniversaire de la libération de la ville.

À Alep, trois jours après la célébration, par des milliers de personnes, de l'anniversaire de la chute de la ville, le 27 novembre, des enfants agitent des drapeaux de la nouvelle Syrie3 — emblème de la révolution comme de l'indépendance — en allant à l'école. Amjad tient une boutique de vêtements dans le souk Al-Jaloum depuis un quart de siècle. Comme une bonne partie de la ville, ce marché populaire n'a pas échappé aux bombardements. « Il est clair que de nombreux produits viennent de l'étranger, souvent de moins bonne qualité. Parfois la fabrication reste syrienne, mais pas le textile. Cette concurrence n'affecte pas mon activité de vente, mais pousse des usines ou des artisans à réduire la leur », détaille-t-il en retirant un t-shirt en coton « made in Syria » de son emballage plastique.

Sortie brutale de l'isolement international

En effet, après quatorze ans d'isolement international, en particulier du fait des sanctions économiques de la part des États-Unis et de l'Union européenne4, la nouvelle administration a fait le choix d'une libéralisation de son marché intérieur. Elle a considérablement réduit ses droits de douane. Selon Feras Shabou, la Turquie en est le principal bénéficiaire. Elle est suivie de la Jordanie, des Émirats arabes unis, puis de la Chine, pour les voitures, le textile, l'électronique et les biens ménagers. Ce que confirme les travaux du chercheur en économie Shlair A. Mohammed Alzanganee, selon qui, avec l'effondrement du régime Assad, et la perte d'influence de la Russie et de l'Iran, « la compétition géoéconomique implique dorénavant la Turquie, les monarchies du Conseil de coopération du Golfe et, dans une moindre mesure, la Chine. La Turquie ayant réussi à maintenir sa position dominante »5.

À elle seule, l'importation de véhicules aurait atteint 1 milliard de dollars (858 millions d'euros). Dans les rues davantage embouteillées et polluées des centres urbains, les nouveaux modèles sont légion.

Une place urbaine avec des voitures et une statue près d
Novembre 2025, Damas. Place Youssef Al-Azmeh, des taxis pris dans les embouteillages.

Les pick-up noirs ou blancs de marque japonaise des forces de sécurité contrastent avec les taxis jaunes Saba iraniens. Des policiers portant cravate, chemise blanche et gilet fluo orchestrent le tout. On peut interroger l'impact de cette libéralisation sur l'industrie locale : « Il y a désormais plus de biens, à moindre prix, mais de qualité médiocre », observe Feras Shabou.

Au centre de Damas, dans le marché populaire de Bab Sreijeh, les étals — de fruits, de légumes, d'olives, d'épices, de vêtements ou de biens divers — sont garnis. Il y a tout le temps du monde, même tard le soir. Comme nous le décrit Abou Ahmed, primeur, « avant, on pouvait en faire venir en contrebande depuis le Liban, mais maintenant on trouve par exemple des bananes des Philippines, des ananas d'Équateur, des avocats du Liban et des kiwis de… Nouvelle-Zélande ! ». Pour Massa, étudiante originaire du quartier de Jaramana, « le prix de certains produits a baissé — comme les bananes —, les rendant dorénavant accessibles. Cela est dû à une moindre corruption, jusqu'alors omniprésente aux checkpoints ». Toutefois, pour l'ensemble des personnes rencontrées, le constat est le même : il y a trop peu de travail et encore moins d'argent.

Tel est également l'avis de Kamal, qui, comme son père avant lui, est menuisier-outilleur dans le souk couvert de Homs, fondé au XIIIe siècle par la dynastie ayyoubide. « L'on tient l'atelier depuis plus de cinquante ans, mais on a dû fermer pendant plus de dix ans, comme tant d'autres échoppes. Je l'ai rouvert juste après la libération et, malgré les difficultés économiques, c'est un soulagement. »

Un marché animé, avec des vêtements, des étals et des gens qui se déplacent sous un toit coloré.
Novembre 2025, Homs. Souk couvert de la ville, fondé au XIIIe siècle par la dynastie ayyoubide.

Centre commercial géant et hôtel 5 étoiles

Le 27 août 2025, le nouveau gouvernement a lancé la 62e édition de la foire internationale de Damas — « Syria Welcomes the World » —, après six ans d'inactivité. Des centaines d'entreprises internationales et une trentaine d'États y ont participé. La présence de l'Arabie saoudite a été particulièrement remarquée. À noter que celle-ci, via le Saudi Fund for Development, a annoncé, en septembre 2025, au côté du Qatar et du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), une contribution à hauteur de 89 millions de dollars (76 millions d'euros) pour la prise en charge des salaires des fonctionnaires jusqu'à la fin de l'année. Charge qui incombait auparavant au Qatar.

Selon l'économiste Salam Saïd, également conseillère politique au département Proche-Orient et Afrique du Nord (MENA) de la fondation allemande Friedrich-Ebert, « il s'agit surtout d'annonces, à destination de la communauté internationale et de la population, avec très peu de concrétisations ». Elle ajoute : « De nombreux obstacles perdurent, que ce soit l'absence d'infrastructures, l'incertitude quant au climat des affaires, les difficultés bancaires, ou encore les logiques persistantes de clientélisme. »

Au-delà de l'image d'une administration sous perfusion du Golfe, c'est également un modèle particulier en termes d'investissements qui est privilégié, et qui interroge le contrat social. Par exemple, le lancement en grande pompe du chantier de la Hijaz Gallery, qui prévoit un centre commercial géant et un hôtel 5 étoiles — constructions discutables dans un pays exsangue — à quelques encablures de la magnifique gare du Hedjaz, de l'architecte espagnol Fernando de Aranda, qui reliait en 1909 Damas à Médine en quatre jours.

Des voitures au premier plan, un grand bâtiment ancien de style architectural, ciel bleu.
Novembre 2025, Damas. A proximité de la gare du Hedjaz, un centre commercial géant et un hôtel 5 étoiles sont en construction.

Un besoin de justice sociale

Retrait de l'État et libéralisation affichée de l'économie. Il ne manquait à l'équation que le Fonds monétaire international (FMI), qui vient de conclure une visite de trois jours à Damas. Dans son communiqué de presse, il a signalé que « l'économie syrienne montre des signes de reprise et des perspectives améliorées, reflétant l'amélioration de la confiance des consommateurs et des investisseurs sous le nouveau régime syrien ». Et de proposer une assistance technique fiscale, financière et bancaire. Premier pas, selon Salam Saïd, à davantage d'ingérence de l'institution de Bretton Woods6. Or celle-ci n'est connue ni pour son essence démocratique ni pour ses bienfaits pour les peuples.

Certes, la croissance pour 2025 est estimée à 1 % du produit intérieur brut (PIB) — alors qu'il était naguère en recul — et, dans les villes, une certaine vitalité économique est palpable. Un projet de réforme fiscale, simplifiant le système pour le rendre plus effectif, devrait exonérer 90 % de la population d'impôt sur le revenu.

Pour stimuler l'investissement, les autorités envisagent une baisse de l'impôt sur les sociétés, y compris de certains secteurs lucratifs, et la possible mise en place d'une taxe sur la valeur ajoutée (TVA) que l'on sait par nature inégalitaire. Pour Feras Shabou, « la justice sociale de ce système dépendra de sa bonne application, de sa transparence et de la capacité des autorités à limiter la fraude ». De son côté, Salam Saïd considère que s'il est primordial que l'État développe une vision à long terme, il doit aussi laisser de la place à une reconstruction décentralisée, pour permettre des initiatives locales, en accord avec la société civile : « C'est le bon moment, car les gens ont encore de l'espoir. À défaut, le gouvernement pourrait perdre en crédibilité, avec pour conséquence une grogne sociale, surtout dans les campagnes et parmi les déplacés ».

Heba7 a grandi à Alep, avant de partir en Allemagne, où elle a obtenu la nationalité allemande. Ses proches restés en Syrie ne s'en sortent qu'avec les transferts d'argent de son oncle. En septembre 2025, elle est rentrée, comme plus d'un million de compatriotes, et s'est installée à Damas. Pour elle aussi, trouver un appartement est une gageure. En attendant, elle séjourne dans un monastère du quartier populaire de Dwelaa, à deux pas de l'église Saint-Élie qui a été frappée par un attentat, revendiqué par l'Organisation de l'État islamique (OEI), en juin 2025. Elle travaille à mi-temps pour une association locale sur des enjeux de démocratie. « Je ne suis pas issue d'un milieu aisé, mais étant donné l'état du pays, j'ai aujourd'hui l'impression d'être passée de la “Souria” à la “Syria”, c'est-à-dire d'avoir intégré la classe supérieure. »

En déficit d'optimisme, elle ne compte pas rester en Syrie. Elle glisse : « Qaimtek rassass » (« Ta vie ne vaut qu'une balle »). Une balle à l'image du climat d'incertitude politique et de ses ferments — massacres communautaires sur la côte et à Soueïda, extension de l'occupation israélienne du Golan, désintégration territoriale, confessionnalisme exacerbé —, malgré la chute de la plus sordide dictature du Proche-Orient. Pour l'heure, la relative liberté de parole et de circulation y apporte tout de même une bouffée d'air salutaire.


1La production de ce médicament psychostimulant, contrefaçon du produit originel, a été officiellement abandonnée dans un effort de reconnaissance internationale et de recherche de légitimité. Cet engagement faisait déjà l'objet d'une condition à la réintégration de la Syrie à la Ligue arabe au printemps 2023.

2Amir Huquq, Marina Marhej, Christina Al-Shammas, Mohammad Deeb Bazt, «  New electricity tariffs turn power bills into a nightmare for Syrians  », Enab Baladi, 13 novembre 2025.

3Le drapeau tricolore vert, blanc, noir orné de trois étoiles rouges a remplacé le drapeau officiel (rouge, blanc, noir, avec deux étoiles vertes).

4Les ministres des affaires étrangères des États membres de l'Union européenne se sont engagés à lever les sanctions économiques visant la Syrie lors du Conseil affaires étrangères qui s'est tenu le 20 mai 2025 à Bruxelles. L'UE maintient les sanctions directes contre le régime Assad et ses soutiens, ainsi que celles sur les biens à double usage, notamment les armes et les technologies susceptibles d'être utilisées à des fins de répression interne. De son côté, Washington a annoncé au lendemain de la visite officielle d'Ahmed Al-Charaa à la Maison Blanche, le 10 novembre, la suspension temporaire de la loi «  César  », qui met en application depuis le 17 juin 2020 le régime de sanctions contre la Syrie.

5Geoeconomic Rivalry in Syria : Research article Geoeconomic Ambitions of Regional and Global Actors, The Arab Center for Contemporary Syria Studies, novembre 2025.

6Le FMI est né en juillet 1944 lors de la conférence de Bretton Woods, du nom de la ville étatsunienne située dans l'état de New Hampshire.

7Son nom a été modifié.

En Ouzbékistan, un renouveau islamique sous strict contrôle

Bâtiment en brique avec de grandes arches et coupoles turquoise sous un ciel bleu.

Depuis la chute de l'URSS qui défendait l'athéisme, l'ancienne république socialiste d'Asie centrale s'efforce de promouvoir sa propre identité islamique à travers la mise en valeur d'un patrimoine culturel millénaire. Toutefois, ce renouveau religieux s'accompagne d'un étroit contrôle de l'État, notamment des réseaux sociaux, sous couvert de lutte contre l'extrémisme islamiste.

Les travaux ne sont pas encore achevés, mais les guides touristiques le présentent déjà comme « l'un des lieux les plus importants de la capitale ». Sur la grande place qui fait face à la vieille mosquée Tillya Sheikh et au paisible jardin intérieur de la madrasa (école religieuse) Barak-khan, les ouvriers s'affairent encore aux derniers détails du futur Centre de la civilisation islamique de Tachkent, dans la partie nord-ouest de la capitale ouzbèke, métropole de plus de trois millions d'habitants.

Attendu depuis des années par les Tachkentois, cet immense musée, dont la construction a débuté en 2018, devrait ouvrir ses portes au public au début de l'année prochaine. Mais, en septembre 2025, il a déjà accueilli plusieurs délégations académiques religieuses venues de l'étranger. Tous saluent ce mastodonte d'architecture, édifié sur trois niveaux et 45 000 mètres carrés, dominé par une majestueuse coupole turquoise de 65 mètres de haut.

Un hommage éclatant à l'architecture timouride1 de Samarcande, joyau historique de l'Ouzbékistan, ainsi qu'à ses grands savants ouzbeks, à l'instar de l'imam Mohammed Al-Boukhari (810-870), Al-Tirmidhi (824-892), Ibn Sina connu sous le nom d'Avicenne (980-1037) ou encore Al-Biruni (973-1048 ou 1052).

Il abritera notamment le « Coran d'Othman », l'un des plus anciens Coran écrits peu après la mort du prophète, conservé et protégé sous le règne de Tamerlan (1336 - 1405), conquérant turco-mongol du XIVe siècle. Pris par les Russes au XIXe siècle, il retournera en Asie centrale suite à une décision de Lénine au lendemain de la révolution d'Octobre (1917). Comme le soulignait le président Chavkat Mirzioïev en début d'année :

La civilisation et les enseignements islamiques ont toujours été fondés sur la science, la culture et l'éducation […]. Son objectif principal est de réunir en un seul endroit l'héritage millénaire de la culture islamique associé à notre pays.

Suscitant à la fois une fierté nationale et, dans la vie quotidienne, une relative indifférence de la population de Tachkent, le Centre de civilisation islamique, entouré d'un complexe d'hôtels et de boutiques à souvenirs, compte devenir l'un des lieux culturels les plus importants du pays. Avec une portée diplomatique assumée. « Nous voyons les futures visites diplomatiques se dérouler dans ce centre », explique Akhror Burkhanov, porte-parole du ministère des affaires étrangères et responsable du suivi du développement du centre.

Le patrimoine religieux est également valorisé dans l'ancienne capitale de l'empire de Tamerlan, Samarcande. Cette dernière a été désignée, le 27 mai 2025, « capitale culturelle du monde islamique » par l'Organisation islamique pour l'éducation, les sciences et la culture (Icesco)2, en partenariat avec le ministère ouzbek de la culture. À quelques centaines de mètres du Registan, le cœur historique de la ville, le mausolée d'Al-Maturidi (870 – 944), imam et philosophe originaire de la cité, est en cours d'agrandissement. Les autorités souhaitent en faire l'un des principaux lieux saints de Samarcande.

Une identité musulmane assumée

Parallèlement à la mise en valeur du patrimoine islamique, la pratique de la religion s'accélère dans cette ancienne république soviétique où 90 % de la population est musulmane. « La religion est de plus en plus présente, ici comme dans les autres pays post-soviétiques à majorité musulmane de la région, selon Ilkham Umarakhunov, expert de l'islam en Asie centrale, basé au Kirghizistan, coordinateur de projets pour la prévention de l'extrémisme religieux. Les gens pratiquent de plus en plus, les mosquées sont plus remplies. Après 70 ans d'athéisme forcé sous l'Union soviétique, c'est un processus normal », selon l'expert.

Dans le nouveau musée de la capitale, une exposition sera dédiée au « Nouvel Ouzbékistan » instauré par le président Chavkat Mirzioïev, au pouvoir depuis 2016. Ce concept se veut en rupture avec « l'ancien Ouzbékistan » de son prédécesseur, Islam Karimov, qui a dirigé sans partage pendant un quart de siècle, de l'indépendance en 1991 jusqu'à sa mort.

Après l'indépendance, Islam Karimov a rouvert les mosquées et instauré une « loi sur la religion », réintégrant l'islam au cœur de l'identité nationale. Un tournant majeur après des décennies de domination soviétique, durant lesquelles le régime avait imposé un strict athéisme d'État, fermé les lieux de culte et banni l'enseignement religieux.

Mais ce « renouveau religieux » s'est accompagné d'une répression de masse des musulmans, justifiée par l'essor du Mouvement islamique d'Ouzbékistan (MIO) et du Hizb ut Tahrir (Parti de la libération), parti panislamiste qui prône l'établissement d'un nouveau califat)3. À la fin des années 1990 et au début des années 2000, ces groupes ont mené une série d'attentats dans la capitale et dans l'est du pays, visant le président Karimov, ainsi que des enlèvements de soldats, de policiers et de touristes. Le pouvoir s'est retourné contre tous les musulmans sans distinction.

« Les jeunes de moins de 16 ans n'avaient pas le droit d'aller à la mosquée ! » se souvient Behruzbek Yadgorov, étudiant à l'université de Tachkent. Pour lui, la population a gagné en liberté religieuse comparativement à la décennie dernière.

L'actuel président Chavkat Mirzioïev a, en effet, insufflé un vent de liberté : en 2017, 16 000 Ouzbeks, figurant sur une liste noire sur la base de simples suspicions d'extrémisme religieux, ont été libérés des geôles. La diffusion de l'azon, l'appel à la prière, fait son retour dans les villes, et les signes religieux extérieurs, comme le port du hijab pour les femmes et celui de la barbe pour les hommes, sont tolérés. Cependant, bien que « la religion soit formellement séparée du gouvernement » selon la Constitution, l'État continue de contrôler rigoureusement la pratique religieuse par l'intermédiaire de la Muftiyate, conseil spirituel musulman, dirigée par un mufti et un conseil des oulémas (théologiens).

Elle encadre les imams, les mosquées, les écoles religieuses et la diffusion des messages islamiques, tout en restant étroitement liée à l'État, via le Comité d'État pour les affaires religieuses, un organisme gouvernemental qui supervise les pratiques. Contactée, la Muftiyate n'a pas répondu à nos sollicitations.

Surveillance de masse

La sphère religieuse demeure donc sous haute surveillance, malgré l'ouverture promue depuis le premier mandat de Mirzioïev. « Je peux aller en prison pour partager un hadith à mes enfants. Bien sûr qu'il y a un problème », témoigne un homme d'affaires de Tachkent, sous couvert d'anonymat. Fixant son son compteur de prières au doigt, il explique être régulièrement interpellé par la police à cause de la longueur de sa barbe et subir des contrôles d'identité prolongés et humiliants.

En 2024, l'Ouzbékistan a prononcé plus de 1 250 sanctions administratives pour activités religieuses, selon un rapport de la Commission américaine pour la liberté religieuse internationale (USCIRF)4. Ce constat est partagé par plusieurs organisations non gouvernementales (ONG), telle que Human Rights Watch qui, dans son rapport 2025 écrit :

Les autorités ouzbèkes empêchent l'enregistrement des communautés religieuses, en soumettant d'anciens prisonniers religieux à des contrôles arbitraires et en poursuivant des musulmans pour des accusations d'extrémisme vagues et imprécises5.

Ces derniers mois, ces contrôles réguliers se traduisent par des amendes ou courtes peines, en particulier pour des contenus religieux diffusés en ligne. L'année dernière, l'Administration spirituelle des musulmans d'Ouzbékistan a restreint la présence des imams sur les réseaux sociaux. Des médias ouzbeks ont aussi fait état d'interdictions personnelles du Mufti aux imams de s'exprimer sur les réseaux sociaux6.

Récemment, un procès retentissant s'est tenu contre le blogueur religieux Alisher Toursounov, surnommé « Mubashshir Akhmad », administrateur de la chaîne Azon Global sur Youtube. Sur celle-ci, Toursounov proposait un éventail de contenus liés à l'islam, parfois critique de la laïcité prônée par l'État. Il étendait également ses réflexions religieuses à la géopolitique et la culture populaire, du boycott de McDonald's, en raison de la guerre contre la Palestine, à des figures emblématiques de l'identité ouzbèke.

Extradé de Turquie en mai 2025 à la demande de Tachkent, il est accusé de diffusion en ligne de contenus religieux « de nature à attiser la discorde confessionnelle et à menacer l'ordre public ». Il lui est également reproché d'avoir produit et partagé sans autorisation des documents à caractère religieux, en violation des règles encadrant strictement la pratique de l'islam en Ouzbékistan. Ce qui lui a valu une condamnation de deux ans et demi de prison, prononcée le 9 octobre. Ses avocats, contactés par Orient XXI, précisent que leur client n'a pas souhaité faire appel. Ils confient voir de plus en plus d'affaires de ce genre dans les tribunaux.

Toursounov est originaire de Namangan, dans la vallée de Ferghana, région la plus conservatrice de l'Ouzbékistan. Ce territoire plat, peuplé de 16 millions d'âmes et enclavé entre le Kirghizistan et le Tadjikistan était, pendant la période soviétique, le centre principal de l'islam clandestin. Des groupes radicaux y rejetaient les formes cultuelles populaires locales pour imposer une pratique littérale de l'islam. Aujourd'hui, on remarque dans les rues davantage de femmes voilées que dans les autres régions du pays. « À Tachkent, ils font la promotion de l'identité islamique, ici, on la pratique », plaisante Behruzbek Yadgorov. Dans son village natal de Tchoust, à 20 kilomètres de la capitale régionale Namangan de plus de 700 000 habitants, à l'heure de la prière du vendredi, des embouteillages se créent devant la mosquée réservée aux hommes.

Cette piété a fait de la vallée de Ferghana et Namangan les territoires les plus contrôlés. Cet été, cinq écoles religieuses « illégales » ont été fermées à Namangan, ont rapporté les médias locaux7. Fin août 2025, les épouses d'imams de Namangan ont été convoquées à une réunion pour leur signifier qu'elles devaient porter leur foulard non pas autour du cou à la manière arabe, mais selon la tradition locale, en le nouant dans le dos. Les maris de celles qui désobéissent ont été menacés d'expulsion des mosquées par la branche locale de la Muftiyate.

En ville, on évite de commenter ouvertement ces faits. Kobiljon Murzabayev, directeur de la madrasa qui a regroupé, à sa création en 2016, l'ensemble des écoles religieuses de la ville, balaie les potentielles répressions sur les musulmans pratiquants.« Nous avons simplement nos traditions à nous, et voulons les préserver ! »

« Aujourd'hui, chaque district a sa mosquée ! », préfère se réjouir Berkhader Mukhodin, gardien de la madrasa Mulla Kirghiz, vieille bâtisse de 100 ans à côté du marché central de la ville. Il évoque avec joie la mosquée Yusufkhan oglu Qasimkhan, dernière grande mosquée construite à Namangan en 2022 en périphérie de la ville, dans un quartier en plein boom immobilier.

Le spectre de l'extrémisme toujours présent

Ilkham Umarakhunov qui a participé entre 2022 et 2023 au côté d'Ahmed Shaheed, rapporteur spécial de l'Organisation des Nations unies (ONU) sur la liberté de religion ou de conviction, au suivi des recommandations de l'ONU, nous explique :

Les groupes extrémistes religieux sont toujours présents en Ouzbékistan : les mouvances ultra-salafistes, le Hizb ut-Tahrir. Au vu de son passé et de sa très dense population, le gouvernement fait tout pour ne pas leur donner l'opportunité d'instrumentaliser la question de l'islam. C'est une approche pragmatique (…) Il n'y a pas d'énorme persécution des musulmans en Ouzbékistan, mais toujours des discriminations et un contrôle étendu, qui se poursuivra dans les prochaines années.

Si la prise de Kaboul en 2021 a ravivé les inquiétudes du pays d'Asie centrale qui partage une frontière de 130 kilomètres avec l'Afghanistan, c'est désormais l'État islamique-Khorasan (EI-K), branche de l'Organisation de l'État islamique fondée en 2015 et militant pour un djihad global, qui constitue la principale source de préoccupation. Ce mouvement islamiste fondamentaliste, qui a revendiqué l'attentat de Moscou au printemps 20248, incarne la principale menace dans la région, notamment en recrutant parmi des citoyens ouzbeks et/ou originaires de la région.

Cette menace reste toutefois limitée, selon le chercheur Olivier Ferrando, auteur d'une étude publiée en janvier 20249 car ce n'est pas dans le pays que se radicalisent des Ouzbeks. Selon lui, « c'est principalement à l'étranger, dans les pays d'accueil des travailleurs migrants, où la politique restrictive du gouvernement ouzbek n'a aucun effet direct, que s'opérerait la résurgence d'un islam politique ». Et en particulier en Russie, où se trouvent plus de 80 % des migrants ouzbeks.

Au contraire, pour l'État ouzbek, la menace continue de planer : cet été, une cellule de l'OEI de seize personnes a été démantelée à Namangan. Le pari d'équilibriste de l'Ouzbékistan entre soft power religieux et contrôle intérieur est parti pour durer.


1NDLR. Relatif à la dynastie turco-mongole composée des descendants de Tamerlan, qui régna de 1405 à 1507 sur le Khorasan avant d'être chassée du pouvoir par les Ouzbeks.

2Fondée au Maroc en 1982, l'Icesco est une organisation internationale spécialisée dans l'éducation, les sciences et la culture qui rassemble 53 pays musulmans. Elle désigne chaque année trois «  capitales islamiques  ».

3NDLR. Le Hizb ut Tahrir est un parti politique fondé en 1952 par un juriste palestinien de droit islamique, Takieddine Nabhani, ancien membre des Frères musulmans avec qui il rompt en 1950. Il est actif surtout en Asie centrale, au Turkménistan, en Ouzbékistan et au Kazakhstan.

4«  Uzbekistan issued over 1,250 administrative penalties for religious activities in 2024  », Commission américaine pour la liberté religieuse internationale, Washington, 22 septembre 2025.

5«  World Report 2025  », Human Rights Watch, janvier 2025, hrw.org

6«  En Ouzbékistan, les imams ont l'interdiction d'utiliser les réseaux sociaux et d'aimer les publications  » (en russe), Radio Ozodlik antenne ouzbèke de Radio Free Europe (financé par les États-Unis), 3 juin 2024.

7«  Cinq écoles religieuses clandestines ont été fermées à Namangan  » (en russe), Kursiv, 18 août 2025.

8NDLR. Le 22 mars 2024, un commando de quatre personnes originaires du Tadjikistan a pris d'assaut une salle de spectacle en banlieue de Moscou, entraînant la mort de 145 personnes et en blessant 550. L'État islamique-Khorasan (EI-K) a rapidement revendiqué l'attaque.

9Olivier Ferrando, Islam, politique et société en Ouzbékistan. Enquête sur le renouveau religieux de la jeunesse ouzbèke, Institut français des relations internationales (IFRI), 8 janvier 2024.

Palestine. La boussole de Francesca Albanese

Femme avec des lunettes, coiffure en chignon, silhouette sur fond du logo de l'ONU.

Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese souligne, dans son dernier ouvrage Quand le monde dort. Récits voix et blessures de Palestine, le fossé entre les principes du droit international et la « réalité brutale » des rapports de force sur le terrain. Une réalité aussi explorée dans le documentaire de Christophe Cotteret, Disunited Nations — Proche-Orient : l'ONU dans la tourmente, qui sera diffusé sur Arte le 9 décembre 2025.

Actualisation Par la voix de Jean-Noël Barrot, ministre des affaires étrangères, la France a réclamé, le 11 février 2026, la démission de la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens, Francesca Albanese, qui aurait déclaré qu'Israël est « l'ennemi commun de l'humanité », lors d'un forum à Doha. Le ministre reprend l'accusation d'une quarantaine de députés macronistes, bien connus pour leurs positions pro-Netanyahou, dont l'inévitable Caroline Yadan. L'ennui est que Francesca Albanese n'a jamais prononcé cette phrase. Il suffit de regarder la vidéo mise en ligne (sur X) pour le vérifier.

Depuis son premier rapport en 2023, elle fait l'objet d'un harcèlement du gouvernement israélien et de Donald Trump. Une fois de plus, le gouvernement français leur emboite le pas.

Quand le monde dort devant l'élimination du peuple palestinien et l'écrasement de Gaza, rien ne doit être négligé pour le secouer, l'obliger à regarder la réalité en face. Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, s'est fixé cet objectif, et elle n'en démord pas. Déjà, dans le cadre de sa mission onusienne, elle a publié quatre rapports aux titres fort explicites : « L'Anatomie d'un génocide » (juillet 2023), « L'effacement colonial par le génocide » (octobre 2024), « L'Occupation sans fin, génocide et profits » (juillet 2025) — car, oui, des entreprises, y compris françaises, s'enrichissent du sang des Palestiniens —, « Le génocide à Gaza, un crime collectif » (octobre 2025)1.

Indignée, la rapporteuse spéciale l'est assurément. Pourtant elle ne se départit jamais de sa boussole : le droit international. Non pas un droit désincarné, froid et mécanique. Mais un droit au service des personnes afin de ne jamais perdre de vue l'humanité de chacun et de tous. Un droit qu'elle martèle et qu'elle confronte aux agressions proprement inimaginables, des plus insidieuses aux plus spectaculairement violentes, contre les Palestiniens au quotidien.

Comme en témoigne son dernier livre, Francesca Albanese possède ce talent rare de savoir conjuguer souvenirs personnels et paroles fortes de Palestiniens en lutte pour leur survie ou d'Israéliens en rupture avec la folie meurtrière de leur pays. Sans oublier les retours historiques pour contextualiser les faits et les rappels constants du droit international. Elle arrive ainsi à saisir les plus infimes détails qui révèlent des blessures profondes — celle de ses interlocuteurs mais aussi, toutes proportions gardées, les siennes.

La rapporteuse ne cherche d'ailleurs pas à les cacher. Dans l'introduction, elle trace les grandes lignes de son parcours. Née dans une petite ville montagneuse du sud de l'Italie, rien ne la destinait à devenir une vigie des droits humains des Palestiniens, une lanceuse d'alerte sur le génocide en cours à Gaza. C'est le résultat de ses rencontres, de ses choix, de ses expériences, et singulièrement celle de juriste auprès de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), en 2010. Quelles que soient ses bifurcations professionnelles, la Palestine ne sortira jamais de son horizon.

Les récits s'entrelacent

On le constate à travers cet ouvrage divisé en dix chapitres. Chacun d'entre eux prend le titre d'un personnage remarquable rencontré en Palestine occupée, dont les « récits s'entrelacent avec la vie et les visages de beaucoup d'autres », comme elle l'écrit. Elle prolonge ces histoires personnelles en abordant les grandes questions existentielles (et polémiques) : l'apartheid ; la confusion savamment entretenue entre antisémitisme et critique du pouvoir israélien ; le génocide ; et même le droit humanitaire qui peut aussi faciliter la banalisation de la colonisation…

Ainsi « Hind », titre du premier chapitre, rend compte de l'assassinat de cette fillette de six ans, de sa famille, de l'équipe du Croissant rouge venue lui porter secours2, mais aussi des témoignages de dizaines de vies d'enfants aux paroles bouleversantes que Francesca Albanese a pris le temps d'écouter, encore et encore : « Ils deviennent des adultes dans des corps d'enfants, déjà accablés par les soucis, les peurs, les responsabilités qui ne devraient pas être les leurs. » Elle pointe également les enfants israéliens, biberonnés à la haine des « Arabes », comme ils disent. Un mot générique pour effacer celui de « Palestiniens », ainsi que le souligne George, un ingénieur palestinien, qui donne à voir ce que signifie de vivre dans Jérusalem occupée.

On pourrait aussi citer Abu Hassan et « les conséquences de l'occupation » ; le professeur italo-israélien Alon et l'antisémitisme ; Ingrid et les moult exemples « des subtilités de la normalisation » de l'apartheid au nom de l'humanitaire ; le chirurgien Ghassan et les images insoutenables des patients qu'il recueille ; Gabor et la nécessité de « préserver la mémoire d'un peuple »… Le dixième portrait est consacré à Max, son mari. Vivant à New York, ce dernier prend soin de leurs deux enfants quand Albanese doit voyager. Il assure financièrement la vie de la famille si besoin — car, comme rapporteuse spéciale, elle ne reçoit aucun salaire.

Quand on referme le livre, on songe à ce vers de René Char, « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », celle qui brûle le plus. Francesca Albanese a cette lucidité qui blesse : « Le génocide de Gaza fait désormais partie de notre histoire collective, une tache indélébile qui pèsera sur l'humanité et pour laquelle nos petits-enfants demanderont des comptes ». Elle a aussi un espoir : la prise de conscience des peuples qui, seuls, peuvent soulever des montagnes.

Voilà pourquoi les défenseurs du sionisme et de la colonisation d'Israël en ont fait leur ennemie. Certains la discréditent plus ou moins subtilement, tel l'animateur de la matinale de France Culture, Guillaume Erner, qui, le 18 novembre 2025, lui dénie la qualité de rapporteuse spéciale de l'ONU pour l'habiller en « voix pro-palestinienne »3.

D'autres vont encore plus loin. Ainsi le président des États-Unis, Donald Trump, l'a inscrite sur la liste noire des terroristes, la privant de tous les services d'entreprises étatsuniennes ou de sociétés ayant des liens avec ces dernières, à commencer par les cartes bancaires. Elle est en bonne compagnie, aux côtés du procureur de la Cour internationale de justice Karim Kahn, et de trois autres juges dont le français Nicolas Guillou4, tous abandonnés par les autorités françaises et européennes. C'est aussi cela participer à l'asservissement du peuple palestinien.

Rencontre filmée avec Francesca Albanese et Agnès Callamard

DISUNITED NATIONS Débat avec Francesca Albanese, Agnès Callamard, Christophe Cotteret, Johann Soufi.

Francesca Albanese, était au Forum des images, le 17 novembre 2025, à l'occasion de la présentation du documentaire Disunited Nations — Proche-Orient : l'ONU dans la tourmente, réalisé par Christophe Cotteret [voir encadré orange].

La projection était suivie d'un débat avec la rapporteuse spéciale des Nations unies, Agnès Callamard, secrétaire générale d'Amnesty International, Christophe Cotteret et Johann Soufi, avocat spécialisé en droit pénal international. Modération par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.


1Chaque rapport est publié en plusieurs langues sur le site de l'Organisation des Nations unies (ONU)

2Voir le film de Kaouther Ben Hania, La voix de Hind Rajab, 1h52mn, sortie en salle le 26 novembre 2025.

3L'interview, très partiale, a suscité beaucoup de protestations. Lire notamment Pauline Bock, «  Erner face à Albanese : retour sur une interview ”radicale”  », Arrêt sur image, 22 novembre 2025.

4Stéphanie Maupas, «  La vie de Nicolas Guillou, juge français de la CPI sous sanctions des États-Unis : “Vous êtes interdit bancaire sur une bonne partie de la planète”  », Le Monde, 19 novembre 2025.

Sahara Occidental. L'Algérie face aux pressions des États-Unis

Un homme en costume parle à un podium, des personnes écoutent derrière lui.

La dernière résolution du Conseil de sécurité sur le Sahara occidental, adoptée le 31 octobre 2025, a été accueillie en Algérie, par une combinaison de critique officielle molle, de déni médiatique et, surtout, d'inquiétudes face à des pressions étatsuniennes qui s'esquissent.

La résolution 2797 (2025) du Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations unies (ONU)1, adoptée le 31 octobre 2025, introduit une évolution notable dans le dossier du Sahara occidental. Les États-Unis, auteurs d'un projet initial ouvertement pro-marocain et prônant l'autonomie comme unique solution, ont accepté de l'édulcorer pour faire passer l'essentiel. La résolution finale réaffirme ainsi le principe d'autodétermination comme base juridique du processus onusien, tout en mettant explicitement en avant le plan d'autonomie marocain qui « pourrait représenter la solution la plus faisable ».

Cette inflexion politique ne modifie pas le statut du territoire, toujours considéré comme non autonome par l'ONU, mais elle oriente l'action diplomatique vers une solution négociée autour de l'autonomie. Si la résolution évoque un accord « mutuellement accepté », elle ne mentionne plus le référendum comme voie d'expression de l'autodétermination, principale revendication des Sahraouis, pourtant constamment réaffirmée dans les résolutions antérieures de l'ONU.

L'explication de la « chaise vide »

Si les médias algériens minimisent ou pratiquent le déni, le chef de la diplomatie algérienne, Ahmed Attaf, a mis en avant les efforts de l'Algérie pour reformuler la résolution préparée par les États-Unis, qui ont déjà reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental en contrepartie de la normalisation avec Israël.

Le discours officiel algérien évite toute critique directe à l'encontre de Washington, tout en se voulant rassurant vis-à-vis d'une opinion publique attachée au principe de l'autodétermination. L'Algérie, a affirmé le ministre des affaires étrangères sur la chaîne algérienne AL24 News, « était à deux doigts de voter pour la résolution » du Conseil de sécurité2. Mais le maintien, dans le préambule, de l'affirmation qu'une « autonomie véritable sous souveraineté marocaine pourrait constituer une solution des plus réalisables » a incité Alger à ne pas participer au vote.

Le représentant permanent algérien auprès des Nations unies, Amar Bendjama, a expliqué que l'Algérie a refusé de participer au vote pour marquer « sa prise de distance avec un texte qui ne reflète pas fidèlement et suffisamment la doctrine onusienne en matière de décolonisation »3.

Cette explication de la « chaise vide » est accueillie en Algérie avec scepticisme. Des analystes y voient surtout un souci de ne pas « froisser » les États-Unis et de défendre une diplomatie algérienne qui vit sur le capital, devenu lointain, de la guerre d'indépendance. Le lent effritement du soutien international au référendum d'autodétermination du Sahara occidental, y compris en Afrique où il était très élevé, en est une illustration.

Dans un pays où les médias sont aux ordres, c'est dans les réseaux sociaux que surgissent des interrogations sur l'échec possible d'un investissement politique, diplomatique et financier d'un demi-siècle dans le dossier du Sahara occidental, devenu au fil des années l'axe central de la politique extérieure du pays.

Certes, la résolution du Conseil de sécurité n'octroie pas le Sahara occidental au Maroc, mais la tendance imprimée au dossier par les États-Unis (la résolution a été approuvée par 11 voix, contre trois abstentions — la Russie, la Chine et le Pakistan — et l'absence de l'Algérie) va se renforcer dans les mois à venir.

Réalistes vs orthodoxes

Le vote du Conseil de sécurité a fait réapparaître en Algérie un courant minoritaire — qui a toujours existé au sein du régime — appelant à se débarrasser de l'affaire du Sahara occidental et des charges qu'elle impose au pays.

En mars 2003, l'ancien ministre de la défense, le général Khaled Nezzar (1937-2023), dont l'influence est restée grande au sein du pouvoir, avait défrayé la chronique en déclarant à La Gazette du Maroc que « l'Algérie n'a pas besoin d'un nouvel État à ses frontières (…) ». Il avait renvoyé la décision de débloquer les choses au président Abdelaziz Bouteflika : « Si le président de la République ne peut ou plutôt ne veut pas aller dans le sens du déblocage, l'armée ne pourra pas y faire face, elle est à la disposition du politique. »4

Le propos avait choqué et Nezzar avait essuyé quelques commentaires acerbes dans les médias. Abdelaziz Rahabi, ancien ministre de la communication, avait alors dénoncé des affirmations préjudiciables « aux intérêts diplomatiques du pays ». Il avait rétorqué que l'armée algérienne « participe substantiellement à la conception, la définition et l'exécution de la politique extérieure et de défense du pays ». Il avait également souligné que la question du Sahara occidental n'était pas une simple question de « politique étrangère », car elle s'appuie « sur un des socles fondateurs de la Révolution et de l'État algérien, qui est le droit à l'autodétermination et à l'indépendance. Elle se pose à nos frontières et devient ainsi un problème de sécurité nationale. »

Un rappel de l'orthodoxie qui avait été efficace. Khaled Nezzar, probablement recadré par ses pairs, n'a plus évoqué le sujet, mais le débat est revenu à la faveur de la dernière résolution du Conseil de sécurité. Ce courant « réaliste » s'est exprimé de nouveau par la voix de Noureddine Boukrouh5, deux fois ministre sous la présidence d'Abdelaziz Bouteflika et aujourd'hui à l'étranger, qui a estimé que les jeux étaient faits.

Dans un article titré « Le dernier quart d'heure » — expression maladroite qui renvoie en Algérie au discours de l'armée coloniale française6— et publié sur son site personnel, il estime que « le choix laissé au Polisario n'est plus entre le statut d'autonomie et l'indépendance, mais entre l'autonomie et le statut de terroriste, entre le plan marocain et rien du tout faute d'avoir pensé à élaborer un plan B. »7

Pour Boukrouh, le Front Polisario doit désormais être réaliste et renoncer à une « aléatoire République arabe sahraouie démocratique [RASD] » et accepter une « Région autonome du Sahara (RAS) réelle et viable ».

Il s'est attiré une réponse acerbe du chroniqueur Abed Charef dans un article intitulé « Noureddine Boukrouh, victime collatérale de l'effet Trump au Sahara occidental », publié le 28 octobre 2025 sur Al-hirak al-ikhbari. Pour Abed Charef, le vote du Conseil de sécurité ne change pas la donne :

Ce n'est pas à travers cette démarche que les États-Unis vont remodeler la carte de la région à leur guise. Pour une raison bien simple : il y a, en face, un peuple qui aspire à exercer son droit à l'autodétermination. Et ce peuple est soutenu par d'autres peuples, épris de liberté.

Une position conforme à l'orthodoxie algérienne.

La proposition d'une médiation

Pourtant, dans sa conférence de presse du 18 novembre, Ahmed Attaf a confirmé qu'Alger n'était plus dans sa zone de confort habituelle de défense du principe de l'autodétermination par voie référendaire comme en témoigne sa disponibilité à soutenir une médiation entre le Maroc et le Front Polisario :

Compte tenu des données et des responsabilités qui lui incombent en tant que pays voisin des deux parties au conflit, l'Algérie n'hésitera pas à apporter son soutien à toute initiative de médiation entre le Front Polisario et le Maroc8.

Ce soutien est assorti de « conditions ». La médiation doit s'inscrire dans le

cadre des Nations unies, qu'elle adhère, dans sa forme et son contenu, aux principes d'une solution juste, durable et définitive à la question du Sahara occidental, tels qu'ils sont stipulés dans toutes les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité, y compris la dernière résolution n° 2797.

Malgré le rappel de ces « conditions », cette évolution où l'Algérie jouerait un rôle de « facilitateur » laisse perplexe. D'abord, l'Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc en août 2021, accusant le Maroc d'actions hostiles, ce qui ne la rend pas la plus apte à jouer aux facilitateurs. Plus fondamentalement, le « sujet » de la médiation, si elle se mettait en place, pourrait-il être autre que celui de l'autonomie mise en avant dans la résolution et que les États-Unis veulent passer comme un exercice effectif de l'autodétermination des Sahraouis  ?

Sous l'attention particulière de Washington

La question du rapport aux États-Unis est cruciale. L'Algérie fait face à des difficultés géostratégiques majeures. Elle a des situations difficiles à toutes ses frontières — Libye, Mali, Niger, Maroc —. Son « amitié » avec la Russie est troublée par des intérêts divergents au Sahel. Et la Chine commerce avec tout le monde, et même davantage avec le Maroc. Le plus grand pays d'Afrique fait donc l'objet d'une attention particulière des États-Unis.

L'ambassadrice étatsunienne à Alger, Elizabeth Moore Aubin, en poste depuis 2022, fait d'ailleurs preuve d'un activisme inhabituel. Depuis son arrivée, elle multiplie les déplacements en Algérie, y compris hors d'Alger, rencontre entrepreneurs, ONG, start-ups, élus locaux et étudiants — une présence publique rarement observée de la part d'un diplomate occidental dans le pays. Même lors des bombardements les plus intenses sur Gaza, elle n'a pas réduit son exposition médiatique, signe d'une diplomatie étatsunienne affirmée et déterminée.

Cet interventionnisme de Washington dans le dossier du Sahara occidental s'inscrit également dans un contexte de retour des pétroliers étatsuniens en Algérie. En août 2025, Occidental Petroleum a signé deux conventions avec l'Agence nationale pour la valorisation des ressources en hydrocarbures (Alnaft) pour explorer les périmètres d'El Ouabed et Dahar dans le sud algérien. ExxonMobil et Chevron sont proches de finaliser un accord pour l'exploitation du gaz de schiste. Un article de Maghreb émergent relevait que « l'entrée d'acteurs américains sur les gisements de gaz non conventionnels en Algérie » pourrait, à défaut de sauver le plan onusien d'autodétermination, être un levier pour atténuer les pressions étatsuniennes9.

Le fonctionnement brutal des États-Unis crée cependant de l'incertitude. Les concessions algériennes dans ce domaine seront-elles une « transaction » suffisante pour atténuer les pressions d'une administration Trump pressée d'ajouter la question du Sahara occidental à son trophée de « faiseur de paix » ?

Un vote troublant sur Gaza

La vraie interrogation — et, pour certains, la véritable appréhension — porte sur l'usage que feront les États-Unis de cette résolution, qui donne un coup de pouce diplomatique au plan d'autonomie. À Alger, l'affirmation sur la chaîne CBS de Steve Witkoff, conseiller de Donald Trump pour le Proche-Orient, selon laquelle un « accord de paix » serait conclu entre l'Algérie et le Maroc « d'ici 60 jours » n'est pas passée inaperçue10. Elle a été très largement perçue comme le début des pressions annoncées. Attaf s'est empressé d'extirper l'Algérie du tête-à-tête avec le Maroc, projeté par le conseiller étatsunien :

Je pense qu'il y a eu confusion entre ce que tentent de faire les États-Unis dans le dossier du Sahara occidental et les relations algéro-marocaines. Je pense qu'il voulait parler de l'initiative américaine, en coopération avec l'ONU, de proposer un plan de résolution de la question sahraouie.

Christopher Ross, envoyé personnel du secrétaire général de l'ONU pour le Sahara occidental (2009–2017), tout en qualifiant la résolution du conseil de sécurité de « recul », a compris autrement : « La prédiction de Steve Witkoff (…) relève, je le crains, de l'utopie. » L'Algérie, a-t-il ajouté, « n'est pas réputée pour céder aux pressions ni pour pratiquer une diplomatie transactionnelle »11.

Anna Theofilopoulou, ancienne conseillère auprès de James Baker, lui-même ancien envoyé personnel au Sahara occidental du secrétaire général de l'ONU (1997-2004), est moins catégorique. Dans une déclaration au média espagnol El Indepediente, le 9 novembre 2025, elle se pose des questions sur le rôle de l'Algérie :

L'ancien régime algérien (…) était très dur, mais il savait ce qu'il faisait. (…) Maintenant, avec Tebboune, je ne sais pas. Je parlais avec un ami, et on riait de la perspective de voir Trump et Boulos, son conseiller pour le Sahara occidental, sur place. Il m'a dit : “Avant, j'aurais dit que les Algériens l'auraient dévoré au petit-déjeuner. Aujourd'hui, j'en suis moins sûr… ”

La résolution du Conseil de sécurité n'étant pas une reconnaissance de jure de la « marocanité » du Sahara occidental, la suite dépendra de l'action — ou non — des États-Unis envers l'Algérie et le Front Polisario, et de la capacité de ces derniers à résister aux pressions de l'administration Trump.

Le 17 novembre, le vote, troublant, de l'Algérie sur la résolution étatsunienne sur Gaza — alors que la Russie et la Chine se sont abstenues — suscite des doutes sur cette capacité. À Alger, certains interprètent ce vote — inhabituellement conciliant envers Washington — comme le signe d'une nouvelle configuration du rapport de force. Face aux critiques et aux dénonciations exprimées sur les réseaux sociaux — malgré les risques encourus dans un pays où une publication sur Facebook peut mener en prison —, la réaction officielle s'est faite très menaçante.

L'agence de presse officielle algérienne APS a rappelé, le 18 novembre, que la Constitution « fait de la politique extérieure un domaine réservé du président de la République, en sa qualité d'unique et seul artisan de la décision politique extérieure, au nom de la Nation algérienne ». Elle a dénoncé des « parties internes » qui se lancent dans une « tentative exécrable d'instrumentaliser la politique extérieure du pays au service de calculs politiciens étriqués ».

Le commentaire affirme que l'État national « ne permettra jamais que sa décision souveraine en matière de politique extérieure soit transformée en outil de marchandages politiques ou partisans, étroits dans leur portée comme dans leur vision ». Le message est clair : silence dans les rangs.


1Organisation des Nations unies, Sahara occidental : le Conseil de sécurité proroge le mandat de la Mission des Nations Unies (Minurso) jusqu'au 31 octobre 2026, sans le vote de l'Algérie, 31 octobre 2025.

2Riyad Hamadi, «  Sahara occidental : Ahmed Attaf démonte la propagande marocaine  », TSA Algérie, 3 novembre 2025.

3Riyad Hamadi, «  Sahara occidental : pourquoi l'Algérie n'a pas participé au vote au Conseil de sécurité  », TSA Algérie, 1er novembre 2025.

4«  Khaled Nezzar : « l'Algérie n'a pas besoin d'un nouvel État à ses frontières »  », Samir Sobh, La Gazette du Maroc, 10 mars 2003.

5NDLR.Noureddine Boukrouh a fondé en 1989 le Parti du renouveau algérien (PRA), d'inspiration salafiste, qu'il a présidé jusqu'en 1999. Sous la présidence d'Abdelaziz Bouteflika, il a été nommé ministre à deux reprises. Après l'arrivée au pouvoir du président Abdelmadjid Tebboune, il a quitté l'Algérie.

6NDLR. «  Le dernier quart d'heure  » est une formule attribuée à Robert Lacoste, ministre résident en Algérie (1956-1958). Lors d'une conférence en 1957, il l'utilisa pour affirmer que le Front de libération nationale (FLN) vivait son «  dernier quart d'heure  » et que la France allait «  gagner dans la dernière ligne droite  ».

7Noureddine Boukrouh, «  Sahara occidental : le dernier quart d'heure  », noureddineboukrouh.com, 19 octobre 2025.

8Riyad Hamadi, «  Maroc — Sahara occidental : l'Algérie prête à soutenir une médiation sous conditions  », TSA Algérie, 18 novembre 2025.

9Samy Injar, «  Le gaz de schiste algérien dans l'équation du plan américain au Sahara occidental  », Maghreb émergent, 22 octobre 2025.

10«  Jared Kushner and Steve Witkoff's extended 60 Minutes interview  », CBS, 19 octobre 2025.

11Christopher Ross, «  A Step Back for Western Sahara  », International Center for Dialogue Initiatives (ICDI), 7 novembre 2025.

Rabat, Alger et Tunis dans les luttes panafricaines

Trois personnes posent, avec le titre

Du festival panafricain d'Alger aux Journées cinématographiques de Carthage, en passant par la revue Souffles, se dessine une histoire où le Maghreb finance des maquis, distribue des passeports et accueille les Black Panthers. Mais derrière la légende, il y a aussi le racisme, le sexisme, les désillusions et les rivalités entre dirigeants. Une mémoire brûlante qui résonne aujourd'hui avec les mobilisations pro-Palestine, les luttes antiracistes et les colères de la jeunesse maghrébine.

Entre la fin des années 1950 et la fin des années 1970, Rabat, Alger et Tunis deviennent des plaques tournantes du panafricanisme, loin des récits centrés sur Paris ou New York.

Invitée d'Horizons XXI, l'historienne Paraska Tolan-Szkilnik, autrice de Maghreb noir. Rabat, Alger et Tunis dans les luttes panafricaines (éditions Ròt-Bò-Krik, 2025), raconte comment États post-coloniaux, poètes, cinéastes et guérilleros luso-africains se sont croisés, soutenus, utilisés – parfois trahis.

Horizons XXI est une carte blanche laissée aux rédactions d'Orient XXI et Afrique XXI qui revient sur l'actualité ou l'histoire de l'Afrique et des mondes arabe et musulman à travers des entretiens. À retrouver une fois par mois sur le média indépendant Au Poste.

Cette émission a été diffusée en direct le 18 juin 2025 sur le média Au Poste.

Solidarité avec Gaza. Le resserrement autoritaire des démocraties

Manifestation avec des drapeaux palestiniens, policiers en tenue anti-émeute, ambiance tendue.

La répression systématique des manifestations populaires en solidarité avec la Palestine exercée par quatre États occidentaux a amené la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) à y dédier un rapport. Celui-ci pointe une « atteinte à l'état de droit ».


Il est impératif de réaffirmer que la lutte contre l'antisémitisme et contre le terrorisme ne doit pas être manipulée pour réprimer les droits humains, ni pour faire taire les critiques légitimes de la violence d'État ou l'expression de la solidarité internationale1.

Mi-octobre 2025, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) publie un rapport majeur sur un phénomène devenu global : la répression du mouvement de solidarité avec la Palestine. À travers l'étude des États-Unis, du Royaume-Uni, de l'Allemagne et de la France, l'organisation montre comment gouvernements, institutions et médias ont peu à peu réduit au silence les voix dissidentes, criminalisé les soutiens au peuple palestinien et verrouillé le récit sur Gaza.

Fondée sur des sources ouvertes et de nombreux témoignages, l'enquête révèle un tournant inquiétant : le rétrécissement de l'espace civique au sein même de régimes se réclamant de la liberté d'expression. La FIDH, dont René Cassin2 fut l'un des dirigeants historiques, rappelle que c'est l'esprit même de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 qui est aujourd'hui mis à mal. Car derrière la répression de la solidarité avec la Palestine, c'est la possibilité même de contester un ordre politique et de penser librement qui se trouve menacée.

Dans son rapport, la FIDH montre que le contrôle du récit autour de Gaza s'opère à travers trois lignes convergentes : la mise sous surveillance des médias, la répression dans les universités et l'encadrement idéologique du langage.

Le contrôle du récit

Plus de 210 journalistes palestiniens tués. C'est le plus lourd bilan jamais enregistré pour la profession dans un conflit, dépassant de loin les pertes de la Seconde guerre mondiale ou du Vietnam. C'est par ce moyen que, depuis 2023, Israël tente d'empêcher la couverture des crimes à Gaza et d'imposer un récit univoque.

À cette violence sur le terrain s'ajoutent les biais médiatiques occidentaux : une vaste étude menée sur plus de 14 000 articles du New York Times, de la BBC et de CNN montre l'humanisation systématique des victimes israéliennes, la présentation abstraite des Palestiniens, le doute constant projeté sur leurs bilans et la fabrication d'un « faux équilibre » malgré l'asymétrie des violences.

La pression est également directe : journalistes sanctionnés par leur direction ou harcelés pour avoir exprimé leur solidarité, recours croissant aux procédures judiciaires en France contre des humoristes, journalistes ou intellectuels, créant un climat d'autocensure. Également en cause, la censure numérique, comme les shadow bans imposés par Meta, qui invisibilise les contenus palestiniens et limite l'accès du public à des sources alternatives. L'ensemble produit un grand flou, qui favorise l'émergence d'un récit dominant illustré par la diffusion virale d'intox, façonnant l'opinion internationale, tandis que les témoins directs sont systématiquement réduits au silence.


Les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne ont adopté des positions publiques en soutien des actions d'Israël en Palestine. Les acteurrices étatiques de ces quatre pays ont répondu aux manifestations de solidarité en faveur de la Palestine par une répression disproportionnée des droits à la liberté d'expression, de réunion pacifique et d'association.

L'université n'est pas épargnée. Aux États-Unis, des arrestations massives d'étudiants, des sanctions disciplinaires et la répression des recherches critiques sur la Palestine témoignent d'un système structuré de contrôle, renforcé par la dépendance financière des campus et par le diktat de politiques « anti-haine » utilisées pour neutraliser toute critique d'Israël. En France, les épisodes de répression à la Sorbonne ou Sciences-Po et les injonctions à la « réserve institutionnelle » montrent la volonté de dépolitiser l'espace académique et d'y limiter la liberté intellectuelle, pourtant fondement de la vie démocratique.

L'annulation par le Collège de France du colloque « La Palestine et l'Europe » en constitue une illustration supplémentaire, particulièrement inquiétante. Sous la pression d'une controverse médiatique montée de toutes pièces par le magazine Le Point et la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra) puis relayée par le ministère de l'enseignement et de la recherche, la direction a suspendu un événement scientifique réunissant des chercheurs reconnus internationalement. Au-delà du cas particulier, cette décision marque une nouvelle étape dans la fragilisation de l'autonomie universitaire et dans la censure de sujets jugés « sensibles », mettant en péril la liberté académique elle-même.

Yosra Frawes, déléguée FIDH pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord et coordinatrice du rapport, rappelle ainsi : « Ces mesures restreignent la capacité des universités à remplir leur rôle central de production de savoir et de formation de l'opinion critique, transformant les campus en zones de restriction des libertés civiles et politiques, tout en invisibilisant les perspectives subalternes et critiques. »

Enfin, le rapport montre que la bataille se joue dans l'usage de la langue. Un exemple majeur est l'adoption de la définition de l'antisémitisme proposée par l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA). Conçue comme un outil pédagogique, elle est politiquement utilisée pour assimiler critique d'Israël et haine antijuive, brouillant la distinction fondamentale entre analyse politique et racisme.

Cette confusion permet d'interdire des événements, de sanctionner des associations, de criminaliser la campagne Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) ou de disqualifier tout propos abordant le caractère colonial ou racial des politiques israéliennes. Loin de protéger les communautés juives, cette instrumentalisation détourne la lutte contre l'antisémitisme et la transforme en outil de censure politique.


« La critique d'Israël, semblable à celle adressée à tout autre pays, ne peut pas être considérée comme antisémite. » Ce caveat (« mise en garde ») devrait être rappelé dans toute référence officielle et prévaloir sur les exemples, afin d'empêcher toute instrumentalisation de la définition contre l'expression politique légitime.

Pour la coordinatrice du rapport, cette réaction illustre « une stratégie globale de disqualification du langage du droit, où nommer les causes structurelles d'un conflit ou donner les qualifications juridiques adéquates devient un acte suspect ». En combinant censure médiatique, pression universitaire et contrôle sémantique, les démocraties occidentales contribuent à produire « un récit hégémonique où la voix palestinienne devient presque inaudible ». Ce verrouillage du sens prépare le terrain à ce que la FIDH décrit comme l'étape suivante : la criminalisation explicite de la solidarité.

Répression de la solidarité

Au nom de la sécurité publique et de la lutte contre le terrorisme, plusieurs pays européens ont progressivement criminalisé la solidarité avec la Palestine. En France comme en Allemagne, les interdictions de manifestations propalestiniennes se sont multipliées depuis octobre 2023.

Ces mesures, pourtant contraires au pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), reposent sur une interprétation abusive du maintien de l'ordre public : aucun risque réel pour la sécurité n'a été démontré, et les autorités invoquent désormais la simple « perturbation » comme motif suffisant pour restreindre le droit de réunion pacifique. La FIDH montre dans son rapport que le principe de proportionnalité est ainsi remplacé par une logique d'exception permanente.

Le discours antiterroriste sert aussi à museler les slogans et symboles politiques. L'expression « From the river to the sea, Palestine will be free » (« Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre ») rattachée à l'histoire anticoloniale palestinienne et au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, a été interdite dans plusieurs pays au motif qu'elle appellerait à la destruction d'Israël. Transformer un mot d'ordre politique en délit d'opinion révèle une dérive plus profonde : la confiscation du sens, l'injonction d'une lecture unique de la solidarité assimilée à la haine, et la restriction de l'espace d'expression des minorités racialisées.


Dans ces quatre pays [États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne et France], des journalistes, des étudiantes, des universitaires, des artistes, des élues et des acteurrices de la société civile, souvent issues de communautés musulmanes, arabes, migrantes ou racialisées, ont été harcelées, sanctionnées ou poursuivies en justice au simple motif qu'ilselles avaient exercé leurs droits.

Le rapport de la FIDH documente par ailleurs le recours croissant aux lois antiterroristes pour poursuivre des militants, journalistes ou élus exprimant leur soutien à la cause palestinienne. Au Royaume-Uni, six militants membres du collectif Palestine Action ont été arrêtés et inculpés sous le régime de ces lois, en septembre 2025, alors qu'ils menaient des actions pacifiques contre des entreprises d'armement.

En France, élus, humoristes, enseignants (Rima Hassan, Blanche Gardin, Guillaume Meurice, Zineb El Rhazoui…) ou simples citoyens ont été inquiétés pour avoir dénoncé les bombardements sur Gaza, évoqué les causes structurelles du conflit ou encore mené des actions civiques. L'appareil juridique et les acteurs de l'État se sont associés dans la répression du mouvement de solidarité. Dans ce contexte, la peur pousse de nombreux témoins à l'anonymat ou à la mise en retrait du champ civil et politique : la liberté d'expression devient un risque, même lorsqu'elle s'exerce dans le cadre de la loi.

Cette criminalisation trouve un terrain fertile dans le climat idéologique français, où la laïcité est instrumentalisée et l'« islamo-gauchisme », brandi comme arme politique. La solidarité avec la Palestine est souvent présentée comme suspecte, voire complice du terrorisme, tandis que l'islamophobie reste minorée comme forme spécifique de racisme. Ces représentations sont d'abord portées par les courants d'extrême droite et identitaires, puis reprises par des partis comme le Rassemblement national, une partie des Républicains et parfois, sous une forme plus euphémisée, par Renaissance. Elles sont largement amplifiées par plusieurs grands médias détenus par de puissants groupes économiques, notamment les chaînes du groupe Bolloré, dont les plateaux d' « analyse » jouent un rôle central dans leur diffusion.

L'objectif est double : discréditer toute prise de position solidaire envers la Palestine et maintenir le débat public dans les éléments de langage dominants, en associant systématiquement ces solidarités à la radicalité ou au terrorisme. Le discours de l'extrême droite érige ainsi la Palestine en ligne de fracture entre les « patriotes » et les « alliés du Hamas ».


La communauté internationale est fortement polarisée sur l'opposition ou le soutien aux Palestiniennes. Les gouvernements de nombreux États du Nord ont soutenu Israël en dépit de la condamnation des institutions internationales.

Enfin, cette répression prolonge les incohérences de certains des régimes objets du rapport : les gestes diplomatiques symboliques de la France (reconnaissance de l'État palestinien ou appels à la trêve), le maintien ou la reprise, pour ce qui concerne l'Allemagne, de contrats d'armement avec Israël ou l'accueil des responsables israéliens visés par des enquêtes internationales. « Cette incohérence, dit Yosra Frawes, met en lumière une tension profonde : celle d'un État qui se réclame des droits humains tout en réprimant ceux qui les invoquent. »

Une demande mondiale de justice

Les libertés d'opinion, d'expression, de réunion pacifique et d'association constituent pourtant le socle de nos démocraties. Elles sont par ailleurs protégées par le droit international et régional, notamment la Déclaration universelle des droits de l'homme, et permettent aux citoyens de débattre, de défendre des causes et de revendiquer d'autres droits fondamentaux.

À travers le monde, des élans de solidarité citoyenne se sont tout de même multipliés en soutien au peuple palestinien. La Flottille de la liberté pour Gaza ou la Global Sumud Flotilla, entre autres initiatives, ont cherché à pallier l'incapacité des États à lever le blocus illégal et à mettre fin à l'isolement de Gaza. Ces mobilisations révèlent ainsi une demande mondiale de justice, mais également une conscience croissante des violations systématiques du droit international et la nécessité d'une action citoyenne là où les gouvernements restent inactifs ou complices.


La loi fait obligation aux États de non seulement lutter contre la discrimination et la violence, mais aussi de défendre le droit à la liberté d'expression, en particulier lorsque cette expression est gênante, dissidente ou qu'elle remet en cause des intérêts puissants. Tout manquement à cette obligation porte atteinte à l'état de droit et met en évidence la politique de deux poids, deux mesures qui sape la confiance dans le système international des droits humains.

Cette répression de la solidarité avec les Palestiniens illustre une crise profonde de nos démocraties et institutions. Yosra Frawes souligne ainsi que « au-delà de la crise institutionnelle, il s'agit là d'une crise morale et éthique : en interdisant les mots justes et en restreignant la parole critique, pire encore en ignorant ou contestant les décisions des institutions internationales lorsque celles-ci condamnent leurs alliés, les États sapent la portée universelle des droits humains qu'ils prétendent défendre ». Pour la coordinatrice du rapport, « la répression du discours propalestinien ne passe pas par l'abolition des institutions démocratiques, mais par un resserrement progressif de l'espace civique ».


Le présent rapport est un appel urgent au contrôle, à la responsabilité et à la réforme. Les droits et la sécurité de celles et ceux qui s'expriment en faveur de la justice en Palestine et ailleurs dans le monde doivent être défendus et non réprimés.

La montée de ces logiques autoritaires s'inscrit d'ailleurs dans une dynamique plus large, observée aux échelles française, européenne et mondiale, comme l'a documentée un rapport de la Ligue des droits de l'homme avec la FIDH3. Dans ce contexte d'érosion démocratique marquée par la multiplication des restrictions aux libertés publiques, la remise en cause de la légitimité des contre-pouvoirs et la normalisation des dispositifs de contrôle social, le rétrécissement de l'espace civique constitue l'un des symptômes les plus alarmants de l'autoritarisme latent.


1Criminalisation et contrôle du récit : la solidarité avec la Palestine en ligne de mire, Rapport sur les violations des droits à la liberté de réunion, d'association et d'expression dans le cadre de la répression du mouvement de solidarité avec la Palestine, FIDH, octobre 2025.

2NDLR. René Cassin (1887 – 1976) était professeur de droit civil, représentant de la France à la Société des Nations (SDN), résistant, co-rédacteur de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, vice-président du Conseil d'État, président de la Cour européenne des droits de l'homme et prix Nobel de la paix (1968).

3«  France : démocratie en décrochage — Entraves à l'exercice des libertés associatives et de la liberté de manifester  », septembre 2025.

En Europe, des sanctions inédites contre Israël

Sept fentes noires verticales sur un fond blanc lisse.

Alors que plusieurs États de l'Union européenne commencent à revoir leurs accords avec Tel-Aviv et que l'Union européenne parle sans vraiment agir, des mouvements citoyens multiplient les initiatives. Dans les milieux culturels et artistiques, les formes de boycott s'intensifient créant un vrai désarroi en Israël.

« Nous sommes assez bons pour produire nos armes nous-mêmes », déclare Benyamin Nétanyahou le 15 septembre 2025 en réponse à l'interdiction prise par l'Espagne de livrer des armes à Israël via ses ports et son espace aérien. Le pays, dit-il, devra être autosuffisant en armement. Le premier ministre israélien reconnaît ainsi pour la première fois l'impact des sanctions. Et ambitionne de faire d'Israël « la nouvelle Sparte1 ».

Ses propos déclenchent le lendemain la chute de la Bourse de Tel-Aviv. Car la nervosité a gagné tous les secteurs en Israël. La politique menée par le gouvernement Nétanyahou « conduit l'État d'Israël vers un abîme économique et diplomatique dangereux et sans précédent », déclare le Forum des entreprises israéliennes.

Ancien ambassadeur d'Israël à Bruxelles, qui fut en charge des relations internationales des universités israéliennes, Emmanuel Nahshon s'inquiète devant la Knesset le 10 septembre de la multiplication des dénonciations de partenariats universitaires et de recherche. Elles sont, dit-il, une « menace stratégique » pour l'État israélien.

Suspension des partenariats universitaires

Lancé en 2024 en Europe et aux États-Unis après plusieurs mois de guerre à Gaza, le mouvement de boycott financier, commercial, sportif, mais aussi des milieux culturels et universitaires israéliens a gagné en vigueur durant l'année 2025, notamment après la rupture par Tel-Aviv de l'accord de cessez-le-feu en mars 2025. Les images de la guerre à Gaza témoignant de la famine organisée par l'armée israélienne et de la destruction systématique du territoire, ainsi que le nombre effarant de civils tués ont déclenché de vives réactions dans la société civile, auxquelles les États ne peuvent rester insensibles.

Des établissements d'enseignement supérieur aux États-Unis et partout en Europe — Espagne, Irlande, Écosse, Pays-Bas, Norvège, etc. — suspendent leurs partenariats avec Israël : financements, projets de recherche, échange d'étudiants, invitations à des séminaires ou colloques…

Graphique montrant l

Ces structures communiquent rarement sur leurs actions ; à cet égard, l'université belge de Gand fait figure d'exception et a même été précurseur. Son recteur a déclaré dès le 17 mai 2024 que l'université mettait fin à trois partenariats avec des institutions israéliennes pour non-respect des droits humains.

En France, le mouvement reste timide. Sciences-Po Strasbourg, au grand dam du ministère des affaires étrangères, suspend, le 25 juin, ses partenariats avec l'université Reichman de Tel-Aviv en raison de son « engagement actif » dans la guerre à Gaza, regrettant ses positions « profondément bellicistes ». C'est à ce jour le seul.

Mais des pétitions circulent parmi les scientifiques français. Les autorités israéliennes s'alarment particulièrement de celle de l'Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN). En septembre 2025, ils sont plus de mille scientifiques de ce centre international, à la pointe de la recherche sur les particules, à demander que la collaboration avec Israël, un des 25 États membres, soit réévaluée. Cela concerne, en Israël, plus d'une centaine de scientifiques, qui mènent des recherches dans cette spécialité.

« Si nous quittons ce domaine, l'impact sera dramatique, les dommages scientifiques seront très graves », dit Emmanuel Nahshon, toujours lors de son audition devant la Knesset. Après deux ans de guerre, Israël déplore environ mille boycotts académiques venant d'institutions américaines ou européennes. « Nous sommes dans la pire des situations, s'alarme le professeur Ariel Porat, président de l'université de Tel-Aviv. Nous espérons que la situation va s'arranger avec l'accord de cessez-le-feu, mais l'hostilité envers Israël demeure. »

La question embarrasse les universités partenaires : dans quelle mesure leur collaboration avec Israël trouve-t-elle une application militaire dans la guerre en cours ? En Israël, les secteurs universitaire et militaire sont imbriqués. Selon l'anthropologue israélienne Maya Wind2 : « Les universités sont impliquées dans le développement des armes et des technologies utilisées à Gaza. » Certaines disposent même de complexes militaires intégrés, dit-elle.

L'inquiétude israélienne est d'autant plus vive que la Commission européenne propose de suspendre partiellement Israël de son programme de recherche scientifique « Horizon Europe ». Dans ce dispositif dédié aux petites entreprises, certaines développent des technologies de pointe à double usage, civil et militaire, comme la cybersécurité, les drones ou l'intelligence artificielle. Ainsi, Xtend, une start-up israélienne, a reçu 50 000 euros pour un projet de recherche dont le but est de « combiner des drones aux technologies de réalité augmentée », pour un usage civil, dans le BTP ou la sécurité publique. C'est dans la guerre à Gaza que ses drones seront utilisés.

La valse-hésitation européenne

Dans les institutions supranationales, le ton a changé. En septembre 2025, une commission d'enquête de l'Organisation des Nations unies (ONU) accuse Israël de génocide à l'issue de ses travaux. Ce rapport et la pression des sociétés civiles vont précipiter plusieurs décisions.

Pour violation de l'article 2 de l'accord d'association de l'Union européenne (UE) avec Israël3, qui porte sur le respect des droits humains, la Commission européenne adopte le 19 septembre la proposition de la présidente Ursula von der Leyen visant à en suspendre plusieurs volets, commerciaux et de recherche.

En conséquence, les exportateurs israéliens paieraient les mêmes droits de douane que tout autre pays. Outre un surplus tarifaire de 227 millions d'euros par an, les produits israéliens ainsi renchéris seraient moins compétitifs sur le marché européen. L'application de cette mesure doit être validée à la majorité qualifiée, c'est-à-dire qu'elle doit recevoir l'approbation de 15 États et 65 % de la population de l'UE. Or, l'Allemagne et l'Italie, réticentes, temporisent, disant vouloir d'abord observer « si la fourniture d'aide alimentaire à Gaza s'améliore ».

Cédant à la préoccupation croissante face à la situation humanitaire dans l'enclave, l'Allemagne avait pourtant changé de ton, lorsqu'elle décidait, le 8 août, de suspendre certaines livraisons d'armes vers Israël, susceptibles d'être utilisées dans la guerre à Gaza. Cette mesure, certes limitée, représentait un tournant politique tant le soutien à Israël est raison d'État en Allemagne (Staatsräson) : en 2023, les licences d'exportation d'armes à Israël avaient connu un pic de 326 millions d'euros.

Les décisions vont se multiplier en Europe. Le 3 septembre, alors que les députés écossais votent la reconnaissance de l'État de Palestine, le premier ministre John Swinney annonce que son gouvernement suspend le financement des entreprises de défense vendant des armes à Israël : « Reconnaître que nous assistons aux signes d'un génocide implique une responsabilité d'agir. »

Le 9 septembre, l'Espagne annule un contrat de 700 millions d'euros d'achat de lance-roquettes de conception israélienne. Le 23, le Conseil des ministres espagnol approuve un décret-loi interdisant définitivement l'achat et la vente d'armes, de technologie à double usage et d'équipements militaires à Israël. Le survol de son espace est désormais interdit aux avions transportant des armes pour l'État israélien.

Partout, la pression d'organisations de défense des droits humains se fait forte. Elle contraint le 25 septembre Microsoft à bloquer l'accès de son programme « Azure »4 à une unité de l'armée israélienne qui l'utilisait « pour stocker des données téléphoniques interceptées à travers une surveillance massive de civils à Gaza et en Cisjordanie ». Aux Pays-Bas, cette pression amènera la Cour suprême à ordonner le 3 octobre au gouvernement de reconsidérer sa politique d'exportation d'armes vers Israël. Les ventes de pièces détachées des avions de combat F35 seront suspendues pour six semaines.

Et après le cessez-le-feu ?

Dans le monde de la culture, les appels au boycott se multiplient. Lancé en septembre 2025, le mouvement No Music for Genocide (« Pas de musique pour le génocide ») regroupe plus de quatre cents artistes d'envergure internationale, dont Massive Attack, Fontaines D.C., Kneecap, et de labels qui ne sont plus accessibles sur les plates-formes de streaming depuis Israël. Un autre appel au boycott vise Spotify, non plus en raison de ses conditions de rémunération des artistes, les plus basses du marché, mais des investissements de son président-directeur général Daniel Ek dans l'intelligence militaire et les drones de combat. L'ambiance feutrée du classique n'échappe pas à cette mobilisation, le soliste Adam Laloum interpellant la Philharmonie de Paris sur son choix de programmer l'Orchestre philharmonique d'Israël.

Du côté du cinéma, non seulement des films israéliens sont déprogrammés de festivals ou de salles de cinéma, le plus souvent sans annonce officielle, mais ils ont aussi de plus en plus de mal à trouver un débouché. « Maintenant, c'est devenu très compliqué de vendre des films, dit le réalisateur Shlomi Elkabetz, cité par Haaretz, tout le monde préfère garder ses distances avec le cinéma israélien… Il est vain d'essayer de recruter des partenaires à l'étranger. »5 D'une manière générale, les personnes touchées par ce boycott n'en font pas la publicité, espérant des jours neufs après-guerre.

Les éditeurs et écrivains rencontrent des difficultés du même ordre. « Cette année, dit Julia Fermentto-Tzaisler, la directrice du Festival international des écrivains de Jérusalem, la plupart des invitations que j'ai envoyées pour participer au festival n'ont tout simplement pas reçu de réponse. »

Cette forme de boycott à bas bruit est le cas le plus fréquent. Dans le secteur économique, par exemple : sans faire d'annonces, des chaînes de supermarchés en Europe retirent les produits israéliens de leurs rayons. Les impacts se font sentir chez les agriculteurs. « Ce que l'on craint maintenant, ce sont les sanctions des États », dit un producteur de fruits de la région de Tibériade dans un reportage d'Arte6. Une inquiétude partagée par les économistes israéliens.

Que deviendra ce mouvement de boycott ? L'accord du 9 octobre en Égypte sur la cessation des combats à Gaza suscite beaucoup d'espoirs, même si les contours en sont flous et l'avenir, incertain. Les Israéliens espèrent que la pression sur eux se fera moins forte. L'entrée des fournitures alimentaires dans l'enclave palestinienne, quoi que très limitée, fournira probablement une raison à l'Allemagne et l'Italie de ne pas voter la suspension de l'accord d'association entre l'UE et Israël. Le vote de validation n'est d'ailleurs toujours pas au calendrier de la Commission européenne.

La participation israélienne à l'Eurovision de la chanson, qui se tient du 12 au 14 mai 2026 à Vienne, devait être décidée en septembre — désormais en décembre, « à la lumière des récents développements au Proche-Orient », disent les organisateurs. L'Espagne, l'Irlande, La Slovénie, l'Islande et les Pays-Bas menacent de boycotter la fête en cas de participation d'Israël.

Quoi qu'il en soit, durcissement ou infléchissement, ce mouvement laissera des traces profondes par son ampleur. Une inquiétude semble s'être durablement installée en Israël.


1Sparte est au VIIe s. av. J.-C. la plus puissante cité-État de la Grèce antique, à la tête de la ligue du Péloponnèse. Son armée est alors la plus puissante du monde. Sa défaite face à Thèbes en 371 av. J.-C. marquera un changement d'hégémonie dans la région…

2Elle est l'autrice de Towers of Ivory and Steel : How Israeli Universities Deny Palestinian Freedom, Verso, 2024.

3En vigueur depuis 2000, l'accord d'association entre l'Union et Israël comporte plusieurs volets : économique et de libre-échange, de coopération scientifique et un volet politique, de respect des droits humains et du droit international. C'est le non respect du volet droits humains qui a motivé la proposition.

4Plateforme de cloud computing (externalisation des ressources informatiques d'une entreprise vers des centres de données distants) destinés aux particuliers, aux entreprises et aux gouvernements.

5Nirit Anderman, Gili Izikovich, Shira Naot et Ofir Hovav, «  “We're Persona Non Grata. Almost Satan” : Global Boycott of Israeli Culture Ratchets Up  », Haaretz, 25 avril 2024.

6Uri Schneider et Eva Laloum, «  Le boycott des produits israéliens a-t-il un impact  ?  », 3 min, Arte, 2025

L'exil sans fin des réfugiés afghans du Pakistan

Deux hommes s'étreignent, l'un montre une profonde tristesse.

Depuis début octobre 2025, plusieurs escarmouches ont opposé le Pakistan et l'Afghanistan. Islamabad accuse Kaboul d'abriter les talibans pakistanais du mouvement Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), auteurs de plusieurs attentats sur son sol. Le 9 octobre, ce dernier a frappé son voisin (y compris la capitale) qui a riposté en ciblant des postes militaires de l'autre côté de la frontière. Un fragile cessez-le-feu a ensuite été conclu sous l'égide du Qatar et de la Turquie. Mais les autorités pakistanaises continuent de traquer des réfugiés afghans qui n'ont aucun lien avec le TTP et qui avaient justement fui les talibans. Récit d'un exil à rebours vers l'Afghanistan, que beaucoup ne connaissent même pas.

Actualisation

Le 27 février 2026, le Pakistan s'est déclaré « en guerre ouverte » avec son voisin afghan dont il a bombardé la capitale Kaboul et, au sud, Kandahar, la ville abritant le chef des talibans. La veille, l'Afghanistan avait mené « des opérations offensives à grande échelle » contre le Pakistan. L'Iran, le Qatar et la Turquie qui avaient contribué au cessez le-feu après les affrontements d'octobre dernier, la Chine qui entretient des rapports privilégiés avec Islamabad et l'Arabie Saoudite qui a signé un accord de défense mutuelle avec le Pakistan en septembre 2025, ont appelé à un retour au calme. Rien ne dit que cela suffira. Les deux pays contestant la fameuse Ligne Durand qui leur sert de frontière.

Les rues jadis animées de Pari Mohalla à Taxila, à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest d'Islamabad, se sont transformées en zone fantôme. Devant les maisons abandonnées de ce quartier populaire, des chiens errants attendent sagement les restes de nourriture auxquels ils étaient habitués. En vain. Les centaines de familles afghanes qui y résidaient sont reparties vers l'Afghanistan voisin, traquées par la police, expulsées ou chassées par la peur.

Parmi les derniers à partir, Mohammed Mir et sa famille. « Mes parents sont venus d'Afghanistan vers 1984. Là-bas, il y avait la guerre, explique ce père de famille, vêtu d'une tunique traditionnelle bleu ciel et d'un petit chapeau blanc aux bordures argentées. Je suis né ici, à Taxila, en 1987. J'ai passé mon enfance dans ces rues, je m'y suis marié et mes enfants y sont nés. Mais les autorités ont décidé que nous devions retourner en Afghanistan. »

Un homme en habit jaune marche dans un terrain vague, devant des bâtiments en brique.
Les rues jadis animées de Pari Mohalla à Taxila se sont vidées des centaines de familles afghanes qui y résidaient. Selon l'ONU, depuis le début des opérations en 2023, ce sont 1,6 million d'Afghans qui ont quitté le Pakistan, dont 132 000 expulsés.

Départ vers un pays inconnu

Une mention au « Plan de rapatriement des étrangers illégaux », lancé par les autorités pakistanaises en septembre 2023, ciblant principalement les Afghans arrivés au fil des guerres au cours des quarante dernières années. Vu des autorités pakistanaise, le pays a longtemps assumé sa part de responsabilité humanitaire en accueillant et en régularisant des millions de réfugiés afghans pendant des décennies. Maintenant que l'Afghanistan est considéré comme stabilisé, Islamabad estime qu'il est légitime que ces réfugiés rentrent chez eux alors que le Pakistan fait face à d'importants défis économiques et sécuritaires.

Un homme dans un magasin coloré rempli de tissus et d
Face aux craintes des raids de la police, dans ce bazar de Taxila, dominé par les Afghans, les commerçants ont dû liquider ses biens dans la précipitation. Mohammed a cédé son magasin de cosmétiques pour à peine un dixième de sa valeur.

Les premiers ciblés ont été les sans-papiers et les migrants. Mais, depuis le 1er septembre 2025 et pour la première fois, sont aussi concernés les réfugiés officiellement enregistrés auprès du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR), soit près d'1,5 million de personnes sur les 2,8 millions d'Afghans du Pakistan. Islamabad n'a jamais ratifié la Convention de Genève, laquelle interdit toute expulsion vers un pays où un réfugié risquerait sa vie ou sa liberté.

Un drame pour Mohammed. Le commerçant a dû boucler trente-huit ans de vie dans des valises en vue d'un départ vers un pays qu'il n'a jamais connu. La Constitution prévoit pourtant que toute personne née sur le sol pakistanais a droit à la nationalité. Mais dans les faits, ce droit reste largement inaccessible pour de nombreux enfants de réfugiés afghans. « Cette crise est plus grave que les précédentes, commente Qaisar Afridi, porte-parole du HCR au Pakistan. L'espace pour l'asile se réduit et c'est désormais une politique officielle, décidée au niveau de l'État. »

« À tout moment la police peut faire une descente »

Dans le quartier de Mohammed, la même scène se répète depuis des semaines alors que les départs s'enchaînent. « Cela fait environ un mois que toutes nos affaires sont emballées. À tout moment, la police peut faire une descente, alors nous devons être prêts », poursuit Mohammed, depuis sa maison où s'empilent couvertures, oreillers, tapis, vêtements d'hiver, vaisselle, sacs de riz, soigneusement empaquetés.

Chambre encombrée avec des matelas empilés et des rideaux à motifs.
Mohammed a emballé ses affaires pour être prêt à partir en cas de descente de la police. Il a vendu ses chèvres et vaches à moitié prix ainsi que le mobilier qui risquerait de s'abîmer sur la route.
Des sacs de différentes couleurs entassés dans une pièce.
Mohammed a empaqueté trente-huit ans de vie. Il ne lui reste plus qu'à vendre sa maison, construite en 2012, et l'un de ses magasins avant de partir.

Il s'apprête à charger ses affaires dans un camion. Mais avec cette crise des réfugiés, les prix des transporteurs ont considérablement augmenté, rendant la location de ces véhicules inabordables pour de nombreuses familles. « Les chauffeurs profitent de la situation, déplore Mohammed. Ils réclament deux, parfois quatre fois le tarif habituel. J'ai réussi à louer un camion frigorifique qui transporte habituellement des fruits pour 400 000 roupies (environ 1 200 euros). »

Un homme charge des sacs sur un véhicule coloré sous un ciel nuageux.
Certaines familles afghanes ne peuvent pas se permettre de louer un transporteur. Mohammed a organisé des collectes dans son quartier pour aider les plus démunis à se payer un camion pour repartir en Afghanistan.

Il se considère victime d'une stigmatisation injuste. « Le gouvernement accuse les réfugiés afghans d'être responsables de tous les maux : chômage, insécurité, terrorisme. Mais nous sommes des travailleurs, des commerçants, des ouvriers qui travaillons dur pour vivre dignement. »

Derrière cette politique, Islamabad cherche à faire pression sur Kaboul pour qu'il neutralise le mouvement des talibans pakistanais (Tehrik-e-Taliban Pakistan, TTP). Depuis le retour des talibans au pouvoir à Kaboul en 2021, le militantisme armé transfrontalier s'est intensifié. En 2024, plus de 1 600 morts civils et militaires ont été recensés dans les attaques terroristes, principalement dans les régions frontalières, un triste record, qui fait de cette année la plus meurtrière depuis près de dix ans. Le Pakistan accuse les autorités afghanes de tolérer ce groupe dont elles sont idéologiquement proches, et d'abriter ses bases arrière. La montée du terrorisme a aggravé les tensions entre les deux pays, jusqu'à provoquer de violents affrontements, suspendus par un fragile accord conclu à Doha le 19 octobre 2025.

Des bouc-émissaires faciles

Face aux craintes des raids de la police, Mohammed a dû liquider ses biens dans la précipitation. « Nous avons vendu beaucoup de choses que nous ne pouvons pas emporter, comme le mobilier qui risquerait d'être abîmé. Nous avons aussi vendu nos chèvres et nos vaches, à moitié prix. » Au bazar, dominé par les Afghans, Mohammed possédait deux boutiques. Il a dû céder son magasin de cosmétiques pour à peine un dixième de sa valeur. Désormais, il tente de vendre au plus vite son échoppe de vêtements, en liquide seulement, pour partir avant que la police ne l'arrête. « Nous devons tout vendre à perte, recommencer une vie ailleurs », regrette-t-il depuis sa boutique presque vide aux étals soigneusement rangés.

Avec l'irruption des combats à la mi-octobre le long de la frontière, la politique d'expulsions s'est intensifiée. Les autorités ont ordonné la fermeture des 54 camps de réfugiés, vidé des quartiers entiers et instauré, dans la province du Pendjab, un dispositif permettant aux citoyens de signaler la présence d'« immigrants illégaux ». Le 17 octobre 2025, le gouvernement fédéral est allé plus loin encore : de nouveaux points de sortie ont été ouverts à la frontière afghane, signe de sa détermination à accélérer les départs.

Camion vert décoré, chargé de marchandises et de textiles colorés.
Camion de réfugiés afghans patientant à proximité du centre du HCR de Nowshera. Avec la crise des réfugiés, les prix des transporteurs ont considérablement augmenté, rendant la location de ces camions inabordables pour de nombreuses familles.

Les attitudes de la population se sont également durcies envers ces bouc-émissaires faciles. « Depuis leur arrivée, il y a de l'insécurité, du trafic de drogue, des armes et de la prostitution », déclare Zainab Kakar, cadre dans une société de microfinance, originaire de Quetta, au Baloutchistan, province frontalière de l'Afghanistan. « Depuis les expulsions, les routes sont plus propres, il y a moins de circulation et je me sens plus en sécurité », ajoute depuis une terrasse d'un café huppé d'Islamabad celle qui a pourtant grandi aux côtés de familles afghanes.

Des propos anti-réfugiés qui nourrissent également de nouvelles formes de pratiques illégales : pots-de-vin policiers, accaparement de terrains laissés vacants, ou encore arnaques promettant de faux visas humanitaires.

Un enfant aux cheveux bouclés, assis sur une banquette rouge, regarde avec curiosité.
La Constitution prévoit que toute personne née sur le sol pakistanais a droit à la nationalité. Mais dans les faits, ce droit reste largement inaccessible pour de nombreux enfants de réfugiés afghans.

Tout pour inciter ceux qui échappent aux traques de la police à s'en aller. Pour Mohammed, le plus dur est de voir ses enfants inconsolables. « Les enfants ne sont pas prêts à partir. Dès que je parle du départ, ils se mettent à pleurer. » Comme Hina, sa fille âgée de six ans, scolarisée en CP dans une école privée du quartier. Elle a dû faire ses adieux à ses camarades de classe. En Afghanistan, la loi talibane lui interdira d'étudier au-delà du primaire. Son frère aîné, lui, a déjà dû renoncer à l'école publique il y a deux ans, quand ont commencé les rafles contre les réfugiés afghans.

Une personne assise sur un lit, vêtue d
Bilal, le fils aîné de Mohammed veille sur les affaires déchargées sur un terrain vague en périphérie de Kaboul. Il a dû abandonner l'école il y a deux ans, quand ont commencé les rafles contre les réfugiés afghans au Pakistan.

Avant de prendre la route, Mohammed tient à faire un dernier détour par le cimetière familial. Dans ce carré de verdure reposent son père, sa tante, sa nièce... Le commerçant s'agenouille, les yeux humides, arrache quelques mauvaises herbes sur les pierres tombales. « Quand quelque chose nous préoccupait, nous venions nous apaiser ici… Après notre départ, il n'y aura plus personne pour leur rendre visite. Nous sommes les derniers.  »

Un homme se penche sur une tombe dans un cimetière verdoyant.
Avant de prendre la route, Mohammed tient à faire un dernier détour par le cimetière familial où reposent son père, sa tante et sa nièce.
Une pierre tombale blanche entourée de végétation.
Mohammed s'inquiète : après son départ, plus personne ne viendra visiter ni entretenir les tombes de ses proches.

Quelques heures plus tard, l'heure du départ sonne. Devant le camion lourdement chargé, amis et voisins sont venus en nombre pour les saluer une dernière fois. Les hommes s'enlacent en sanglotant. Dans le van où prennent place les femmes et les enfants, les pleurs étouffés se mêlent au bruit du moteur. De la burqa marron de l'une d'entre elles s'échappe un soupir désespéré : « On nous force à partir. » Mohammed, lui, n'a plus de mot. Quarante ans après l'exil de ses grands-parents, c'est à son tour de reprendre la route, réfugié une fois encore.

Deux hommes transportent un gros sac, un enfant les observe, ambiance de livraison.
Le jour du départ, famille et voisins aident à charger le camion loué par Mohammed pour retourner en Afghanistan. Il a vendu beaucoup de choses qu'il ne peut pas emporter car le transport est très cher.
Trois hommes discutent, l
Devant le camion lourdement chargé, amis et voisins sont venus en nombre pour les saluer une dernière fois.

Des enfants séparés de leurs parents, les femmes de leur mari

Près de la frontière, le camion de Mohammed rejoint une longue file de véhicules chargés de familles afghanes. Avant de traverser, celles-ci doivent se faire recenser dans un centre du HCR. L'enregistrement leur donne droit à une aide symbolique pour le voyage et la réinstallation : environ 130 euros par famille. « À Kaboul, nous n'avons rien, ni maison, ni bien, ni repère, lâche Mohammed, la voix enrouée. Tout ce que j'ai construit en trente-huit ans est perdu. Nous allons devoir tout recommencer à zéro. »

Une main d
L'enregistrement dans un centre du HCR donne aux familles afghanes le droit à une aide symbolique pour le voyage et la réinstallation : environ 130 euros par famille.

Les défenseurs des droits humains dénoncent des conditions éprouvantes. « Aux différents postes-frontières, les réfugiés affrontent de longues attentes, des conditions climatiques difficiles et un manque de services de base pour les femmes, les enfants et les personnes âgées, explique Moniza Kakar, avocate spécialisée en droits de l'homme, basée à Karachi, qui lutte pour empêcher le renvoi en Afghanistan des demandeurs d'asile et des réfugiés afghans. De nombreux témoignages font état de contrôles de documents menés de manière agressive, de séparations familiales, notamment d'enfants séparés de leurs parents ou de femmes renvoyées seules, et d'un accès insuffisant à la nourriture et aux soins médicaux. » Selon l'ONU, depuis le début des opérations en septembre 2023, ce sont 1,6 million d'Afghans qui ont quitté le Pakistan, dont 132 000 expulsés.

Une file d
Arrivée de la famille de Mohammed dans un centre du HCR à Nowshera dans la province du Khyber Pakhtunkhwa, frontalière de l'Afghanistan.
Un groupe d
Mohammed, son épouse et ses enfants s'apprêtent à quitter le centre du HCR après avoir rempli les dernières formalités avant de traverser la frontière vers un futur incertain. En Afghanistan, ils n'ont ni maison, ni bien, ni repères.

Crise humanitaire en Afghanistan

Pour se rendre à Kaboul, il faut franchir le col du Khyber, ce passage historique entre les deux pays, puis s'engager sur une route sinueuse qui descend vers Jalalabad avant de rejoindre la capitale. À Kaboul, c'est un nouveau paysage que découvrent Mohammed et ses proches, dominé par le drapeau blanc de l'Émirat islamique.

La réalité est brutale. L'Afghanistan traverse l'une des pires crises humanitaires au monde. Depuis le retour au pouvoir des talibans en 2021, l'économie s'est effondrée : l'aide internationale est en chute libre, la pauvreté a explosé. Dépassé, l'État ne parvient pas à absorber les arrivées massives d'Afghans refoulés d'Iran et du Pakistan.

Mohammed a déchargé ses affaires sur un terrain vague en périphérie du centre-ville. Au loin, se découpent des collines pelées constellées d'habitations modestes. Ses tentatives pour trouver un logement ont toutes échoué. Le marché immobilier est saturé par l'afflux des nouveaux-arrivants. « Voir toutes mes affaires qui s'abîment ici à ciel ouvert, alors que j'avais tout le confort avant, c'est très douloureux », explique Mohammed en arrangeant une grande bâche en plastique étendue au-dessus de ses affaires. « Nous vivions autrefois tous ensemble, en famille élargie. Aujourd'hui, nous sommes dispersés, car il est impossible de trouver un lieu et un moyen de subsistance communs. »

Une route poussiéreuse avec des camions-citerne et des collines en arrière-plan.
Mohammed a déchargé ses affaires sur un terrain vague en périphérie du centre-ville de Kaboul en attendant de trouver un logement. Le marché de l'immobilier est saturé avec le retour massifs de réfugiés en provenance d'Iran et du Pakistan.

Ses économies fondent de jour en jour. Tout part dans la location de son terrain. Bientôt, Mohammed devra accepter des petits boulots journaliers, payés à peine quatre euros par jour, pas de quoi nourrir sa famille. Selon les Nations unies, en 2025, plus de la moitié des Afghans, près de 23 millions de personnes, auront besoin d'aide pour survivre. 12,6 millions sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë.

Un camion coloré, surchargé de marchandises diverses, garé sur une route.
Certaines familles afghanes vont jusqu'à démonter les matériaux de leur maison pour les emmener avec eux en Afghanistan qui fait face à une grave crise humanitaire. Selon les Nations unies, en 2025, plus de la moitié des Afghans, près de 23 millions de personnes, auront besoin d'aide pour survivre.

Il est surtout inquiet pour ses enfants. « Le premier obstacle, c'est la langue. À Kaboul, la majorité des gens parlent dari, et mes enfants ne le comprennent pas… » Il ajoute : « Si la situation ne s'améliore pas, je n'aurai pas le choix : je les enverrai vers les pays occidentaux, par n'importe quel moyen. » Durant les six premiers mois de 2025, les Afghans étaient le deuxième groupe de demandeurs d'asile en Europe : 42 000 demandes, soit plus d'une personne sur dix. Des routes périlleuses, qui ont fait plus de 8 900 morts et disparus dans le monde en 2024. Pour beaucoup, l'exil est sans fin.

El-Fasher, Soudan. La catastrophe annoncée a bien eu lieu

Convoi de camions sur une route, entouré de militaires et de verdure désertique.

Le 26 octobre 2025, la ville d'El-Fasher, capitale du Darfour-Nord (Soudan), est tombée aux mains des Forces de soutien rapide (FSR) après un siège total de 18 mois. Dans les heures qui ont suivi la chute de la ville, des milliers de civils ont été exécutés. Trois semaines après les massacres, l'heure semble plus à la poursuite de la guerre qu'aux négociations.

Abdelwahab* (son prénom a été modifié) est un miraculé. Dimanche 26 octobre, alors que les soldats des Forces de soutien rapide (FSR) envahissent le cœur d'El-Fasher, il parvient à s'extirper du carnage, une première fois. « On est partis la peur et la faim au ventre. Partout, des corps jonchaient les rues », se souvient cet habitant de 57 ans. Des colonnes interminables de civils fuient alors la capitale du Nord du Darfour tombée aux mains des troupes du général Mohammed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », qui s'adonnent à des tueries de masse parmi les 260 000 civils assiégés depuis plus de 18 mois.

Aux abords de la ville, Abdelwahab est arrêté à un check-point tenu par les paramilitaires. Les hommes sont séparés des femmes. Sous la menace des fusils, ils sont dépouillés et regroupés dans la poussière. Soudain, les balles crépitent. Sur la centaine d'hommes, aucun ne se relève. « J'aurais dû être le centième. Par la grâce de Dieu, j'ai survécu », raconte-t-il, rescapé une seconde fois. Blessé à la jambe, il lui faudra plusieurs jours de marche, pieds nus, pour rejoindre la localité de Tawila, aux pieds des montagnes du Jebel Marra.

Sur les plus de 70 000 personnes qui ont fui les massacres à El-Fasher, selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), moins de 10 000 sont parvenues à atteindre cette zone sous le contrôle du Mouvement de libération du Soudan, l'un des seuls groupes armés officiellement neutre dans le conflit qui ravage le pays depuis avril 2023. Près de 15 000 civils ont réussi à fuir vers le Nord du Soudan et quelques milliers d'autres ont trouvé refuge à l'Est du Darfour.

« Où sont passés tous les autres ? », s'interroge Iqbal* (son prénom a été modifié), horrifiée. Cette mère tout juste arrivée à Tawila a perdu la trace de ses sept enfants. Lorsque les FSR ont lancé leur ultime assaut, elle veillait sur l'un de ses fils à l'hôpital saoudien d'El-Fasher, où 460 patients ont été abattus deux jours plus tard par les paramilitaires selon l'Organisation mondiale pour la santé (OMS). Parvenue à s'enfuir de justesse, elle finit par cacher son fils blessé au milieu d'un bosquet d'arbustes pour qu'il échappe aux griffes des soldats. Arrêtée, elle est détenue pendant trois jours, avant d'être relâchée et de rejoindre Tawila, seule.

Dix-huit mois de siège

« Où sont nos hommes ? Je n'ai retrouvé personne. Que Dieu les protège », se lamente Iqbal. Sur les témoignages vidéo transmis à Orient XXI, les survivants d'El-Fasher s'expriment à voix basse sous des draps tendus sur des bouts de bois comme seul abri de fortune. Ils sont frêles et épuisés, cherchent leurs mots et parviennent difficilement à articuler. Hormis le traumatisme de la fuite et des massacres, c'est la faim qui les tourmente. Car depuis plus de 18 mois, El-Fasher était devenue un mouroir à ciel ouvert.

À mesure que les paramilitaires resserraient leur étau sur la ville, les ressources se sont amenuisées. Alors que les obus pleuvaient sur la ville, pas un carton d'aide humanitaire n'était autorisé à franchir la tranchée de sable longue de 55 kilomètres érigée par les FSR autour de la cité pour asphyxier sa population. Ceux qui voulaient fuir devaient prendre le risque d'être arrêtés aux check-points, dépouillés et parfois exécutés sommairement sur le bas-côté. En sens inverse, des marchands tentant de faire passer des sacs de riz en contrebande étaient fusillés à bout portant dans les tranchées.

Terrain brûlé avec débris et une structure en métal, ambiance désolée.
El-Fasher, quartier d'Al-Amal, le 31 mai 2024. La photo montre les décombres d'une maison détruite par une frappe des FSR.

« Il n'y a plus rien à manger. Plus aucun médicament. Les gens consomment une fois tous les deux jours de l'ambaz, de la nourriture pour animaux. Mais ces derniers temps, elle n'est même plus disponible sur le marché. Alors on mange des peaux de vache bouillies. On ne va pas durer longtemps », livrait un photographe local quelques jours avant l'assaut final sur El-Fasher. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.

À l'hôpital saoudien d'El-Fasher, seule structure encore fonctionnelle de la ville, ciblée à de multiples reprises par l'artillerie ou par les drones des paramilitaires, la situation était critique depuis de longs mois. « Les obus tombent dès la prière du matin. Nous manquons de tout. Nous vivons dans l'odeur du sang et de la mort », confiait un médecin sur place quelques heures avant l'assaut. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.

Un groupe de personnes se regroupe sous une bâche près d
17 juin 2024. Dans une forêt près de la frontière entre le Soudan et le Soudan du Sud. Le photojournaliste soudanais Mohamed Zakaria tente de rejoindre le Soudan du Sud, puis l'Ouganda depuis El-Fasher. Sur la route, un pneu crève. La réparation se fait sous la pluie.

Une ville entière attendait sa mort

« Les mères n'ont plus de lait pour nourrir les nourrissons. Si l'on trouve un peu d'argent, les travées du souk sont vides et l'on s'expose à des frappes de drones. Nous sommes les marginalisés des marginalisés. Le monde nous a oubliés », s'alarmait une femme déplacée dans une école. Les près de 260 000 civils — dont une moitié d'enfants — pris au piège avant le dernier assaut vivaient déjà comme « des otages craignant leur exécution prochaine », selon les mots d'un habitant contacté avant la prise de la ville. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.

Une ville entière attendait sa mort dans le silence coupable de la communauté internationale. Si les organisations humanitaires tiraient depuis des mois la sonnette d'alarme, décrivant El-Fasher comme « le gouffre de l'enfer » — selon les mots de l'Unicef — aucune initiative internationale crédible n'a été mise sur pied pour exiger la levée du siège et éviter le scénario du pire : la famine doublée de massacres à grande échelle.

La catastrophe était prévisible. Dans le sillage des affrontements débutés à Khartoum le 15 avril 2023 entre les FSR et les Forces armées soudanaises (FAS) dirigées par le général Abdel Fattah Al-Bourhane, la guerre s'est rapidement propagée au Darfour, fief historique des paramilitaires. Dès le mois de juin 2023, les FSR se sont emparés de la ville d'El-Geneina, au Darfour occidental, perpétrant un nettoyage ethnique visant la communauté Massalit faisant entre 10 000 et 15 000 morts selon les Nations unies.

Tous les regards se sont alors tournés vers El-Fasher. La garnison militaire abritant la 6e division d'infanterie d'El-Fasher, dernier bastion, au Darfour, des FAS, était aussi défendue par les Forces conjointes — une coalition d'anciens mouvements rebelles — ainsi que par des groupes d'autodéfense locaux principalement recrutés parmi la communauté Zaghawa — une ethnie non-arabe à cheval entre le Soudan et le Tchad. Peuplée d'un million et demi d'habitants, principalement issus des communautés non-arabes du Darfour, la ville allait-elle connaître le même sort qu'El-Geneina ?

Tout portait à le croire. Pour conquérir El-Fasher, les FSR avaient massé des dizaines de milliers de combattants, venus des quatre coins du Darfour, principalement recrutés parmi les tribus arabes de la région. Leurs troupes, étoffées de mercenaires tchadiens et d'autres communautés arabes sahéliennes, sont les descendants des milices Janjawids qui ont semé la terreur au Darfour à partir de 2003, participant au génocide commis par le régime d'Omar Al-Bachir. Vingt ans plus tard, dans cette région où les cicatrices de la guerre ne se sont jamais refermées, les hommes de Hemetti sont le visage du même cauchemar revenu hanter ses habitants et poursuivre leur stratégie d'accaparement des terres et de nettoyage ethnique amorcée en 2003.

Combien de civils ont-ils été tués à El-Fasher ? La question flotte sans réponse claire. Dans les heures qui ont suivi la chute de la ville aux mains des paramilitaires, entre 2 000 et 3 000 civils ont été tués. Depuis deux semaines, de multiples sources concordantes indiquent que ce pourrait être le double, voire le triple. Face à l'impossibilité d'accéder à la ville et face à la coupure des télécommunications — seulement contournée par une poignée d'activistes et de journalistes locaux disposant de routeurs Starlink — les seuls indices macabres furent des mares de sang visibles depuis l'espace par des images satellites. Les FSR ont également documenté eux-mêmes leurs crimes en publiant des myriades de vidéos sur les réseaux sociaux.

Une journaliste locale, tout juste rescapée d'El-Fasher, qui a souhaité rester anonyme, témoigne :

Nous sommes sans nouvelles de milliers de personnes qui ont disparu. Les médecins, les activistes, les politiciens, ont été ciblés. Des dizaines de cas de viols ont été recensés. Ce qui s'est déroulé à El-Fasher n'est pas une guerre entre deux armées, c'est un massacre. Un assaut motivé par la haine ciblant des populations sans défense sur des critères ethniques.

Partition de facto

Dimanche 26 octobre, à l'aube, l'armée régulière est finalement mise en déroute par les FSR qui ont bénéficié d'un appui logistique et militaire accru en provenance des Émirats arabes unis, fournissant depuis le début des hostilités aux troupes du général Hemetti des armements de pointe, des drones, et même des mercenaires colombiens. Face à l'ultime assaut des paramilitaires, le contingent des FAS présent dans la 6e division d'infanterie a négocié indirectement son sauf-conduit en dehors de la ville, laissant les civils sans protection, à la merci de combattants chauffés à blanc par 550 jours de siège et des centaines d'assauts maintes fois repoussés.

Avec la chute d'El-Fasher s'ouvre un nouveau chapitre de la guerre au Soudan. Les FSR peuvent désormais revendiquer un contrôle quasi incontesté sur les cinq États du Darfour, soit sur un territoire aussi étendu que la France. Dans le même temps, les FAS du général Abdel Fattah Al-Bourhane consolident leur emprise sur l'Est du pays, notamment depuis la reprise en mars de la capitale, Khartoum.

À mesure que la guerre s'enlise, le Soudan se fracture d'Est en Ouest, sombrant un peu plus vers le scénario d'une partition de facto du pays, en deux zones de contrôle distinctes, sur le modèle libyen. La division politico-économico-militaire du pays s'est aggravée en août avec la proclamation d'un gouvernement parallèle par l'aile politique des FSR — alliance baptisée « Tasis » — installé dans la ville de Nyala, dans le Darfour-Sud. Nommée de façon orwellienne « Gouvernement de la Paix », cette nouvelle autorité, présidée par le général Hemetti lui-même, se pose en rival du gouvernement temporairement installé à Port-Soudan par les FAS, actant un pas de plus vers la scission du pays.

Sur le terrain, aucun des deux belligérants ne revendique pourtant une quelconque volonté de diviser le Soudan. Ils continuent d'afficher leurs velléités de contrôler l'intégralité du territoire. Désormais, les lignes de front se déplacent dans la province du Kordofan, au centre du Soudan, théâtre d'âpres combats depuis plusieurs mois et où se joue une guerre de plus en plus technologique. Car l'autre tournant du conflit au Soudan est l'utilisation croissante de drones par les deux belligérants.

Si les FSR bénéficient de drones de fabrication chinoise livrés par les Émirats arabes unis, les FAS disposent pour leur part de drones turcs et iraniens. La guerre n'a en effet pas endigué le pillage des ressources naturelles du Soudan au profit de puissances régionales et internationales qui s'enrichissent en abreuvant les deux camps d'armements de pointe, cause de la perpétuation du conflit. Alors que les deux forces bénéficient de réseaux d'alliances internationales antagonistes, toutes les tentatives de médiation semblent vaines.

La poursuite de la guerre

La dernière en date, parrainée sous la houlette de Washington par le Quartet composé des États-Unis, des Émirats arabes unis, de l'Arabie saoudite et de l'Égypte, a déjà fait long feu. Quelques jours après la prise d'El-Fasher, les FSR ont annoncé être disposés à signer un accord de cessez-le-feu avec l'armée régulière, dans une vaine tentative de redorer leur blason après la vague de condamnations internationales pour leurs crimes commis au Darfour. Mais dès le lendemain, les paramilitaires menaient déjà une série d'attaques de drones contre des infrastructures civiles et militaires à l'Est du pays.

De leur côté, les FAS et les autorités à Port-Soudan, noyautées par l'influence du mouvement islamiste soudanais, s'enfoncent un peu plus dans une posture va-t-en-guerre. Le général Bourhane a rejeté toute négociation avec les FSR tant que les troupes paramilitaires ne se seraient pas retirées des zones peuplées par des civils. Tout en réclamant un soutien accru de ses parrains égyptiens et turcs, l'armée régulière a appelé à la mobilisation générale.

Après la chute d'El-Fasher, l'heure ne semble pas aux négociations, mais plutôt à la poursuite de la guerre. Un nouveau chapitre s'ouvre dans le cauchemar ininterrompu des près de 44 millions de Soudanais dont la moitié est au bord de la famine.

Ce que Mohammed Ben Salman cherche à Washington

Deux hommes en costume, l'un américain et l'autre saoudien, discutent dans un hall élégant.

La visite de Mohammed Ben Salman à Washington, qui commence ce lundi 17 novembre 2025, s'inscrit dans la stratégie du prince héritier saoudien de renforcer à la fois ses relations personnelles avec Donald Trump et l'alliance de son pays avec les États-Unis. De retour de Riyad, la chercheuse Fatiha Dazi-Héni analyse ces choix.

Accompagné d'une impressionnante délégation comptant près d'un millier de personnes, si l'on en croit Bernard Haykel, spécialiste de l'Arabie saoudite et proche de la cour royale, le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS) compte impressionner son hôte. Il en aura l'occasion avec la conférence d'investissement conjointe saoudo-étatsunienne au cours de laquelle une multitude de contrats sera signée dans les domaines de la Tech et de l'Intelligence artificielle (IA), visant à investir massivement dans les semi-conducteurs et à implanter des data centers tant dans le royaume qu'aux États-Unis.

Le président étatsunien Donald Trump est mieux disposé que son prédécesseur à procéder au transfert de technologie dans le secteur de l'intelligence artificielle, comme le prouve l'annonce faite par cheikh Tahnoun Ben Zayed Al Nahyan, conseiller à la sécurité nationale de la fédération des Émirats arabes unis, lors de sa visite, en février 2025. Il y a révélé un investissement record sur dix ans, atteignant 1,4 trillion de dollars, dans la Tech étatsunienne. Le dauphin saoudien veut lui aussi saisir l'occasion de son voyage pour venir réaffirmer que la sécurité du royaume d'Arabie saoudite reste intimement liée aux États-Unis. Il privilégie donc ce partenaire, qui reste l'acteur central de la communauté internationale pour assurer la sécurité au Proche-Orient. Ce point de vue nous a été systématiquement rapporté lors de nos entretiens aussi bien avec des personnels diplomatiques qu'avec des chercheurs et consultants de think tanks saoudiens lors de notre séjour à Riyad en octobre 2025.

Ni la Chine ni la Russie

En faisant des États-Unis la première destination des investissements saoudiens dans le domaine de la Tech, le royaume confirme aussi son absence d'ambigüité vis-à-vis de la Chine. Celle-ci reste un partenaire économique majeur dans les nouvelles technologies de pointe, mais pas dans le domaine de la sécurité. Quant à la Russie, le Dr Saleh Al Khaltan, spécialiste des relations russo-saoudiennes et enseignant à la King Saud university (KSU), estime qu'elle a perdu son influence stratégique dans la région depuis sa guerre en Ukraine en dépit du fait que le président Vladimir Poutine continue de s'enfermer dans un narratif victorieux.

Redevable du soutien que Donald Trump lui avait prodigué lors de son premier mandat alors qu'il était plongé dans la tourmente de la sordide affaire de l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, MBS prend soin de jouer habilement sur l'étroite relation personnelle qui le lie au président étatsunien. Il entend ainsi obtenir pour son pays de solides garanties de protection. L'objectif est de se prémunir contre de nouvelles attaques visant des sites stratégiques vitaux, comme celles revendiquées par les houthistes contre les installations pétrolières saoudiennes de Khuraïs et d'Abqaiq, le 14 septembre 2019. Il s'agit aussi d'éviter que ne se reproduise le scénario traumatique des frappes israéliennes contre le Qatar du 9 septembre 2025. Or, les deux fois, l'administration Trump s'est abstenue de venir à la rescousse de ses partenaires du Golfe.

Ces deux évènements ont durablement ébranlé les dirigeants du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Comme l'explique le Dr Abdallah Al-Tayer, conseiller au ministère des affaires étrangères, à la suite des frappes israéliennes sur Doha, les six pays membres ont convenu de raffermir leur solidarité au sein du pacte régional qui a survécu à la crise de cinq ans avec le Qatar. L'essentiel, poursuit ce diplomate, est de maintenir la cohésion des pays membres du CCG afin d'éviter l'écueil de la fragmentation dans un environnement régional fortement détérioré. Les différences de vues demeurent sur d'autres dossiers régionaux, comme sur le Soudan qui est un point de friction majeur entre Riyad et Abou Dhabi, mais aussi sur le Yémen où les conflits d'intérêts entre l'Arabie saoudite, les EAU et Oman sont connus de tous. Mais tous s'accordent de ne pas s'en ouvrir publiquement et de donner la priorité à la cohésion et à la sécurité au sein.

Une fragilité structurelle du royaume

Si l'Arabie saoudite se satisfait de l'affaiblissement de l'Iran dans la région, le contexte de l'après 7 octobre 2023 ne modifie pas la fragilité structurelle du royaume et des monarchies voisines. Elles restent très dépendantes du dispositif sécuritaire étatsunien mais elles le perçoivent surtout comme étant prioritairement destiné à la protection d'Israël.

Aujourd'hui, c'est davantage la domination militaire écrasante d'Israël que redoutent Riyad et les autres monarchies du Golfe. Elle est perçue comme l'élément le plus déstabilisant dans la région1. Les ambitions expansionnistes d'Israël au Liban et en Syrie, les nombreuses violations du cessez-le-feu à Gaza depuis l'adoption du plan Trump, la recrudescence des violentes attaques commises par les colons contre les Palestiniens de Cisjordanie avec la complicité de l'armée israélienne, sont perçues comme une volonté délibérée de fragmenter la région.

Si le dialogue est de mise avec Téhéran, Riyad considère que l'Iran, bien qu'affaibli, demeure en capacité d'activer ses réseaux dont les milices chiites en Irak ou encore les houthistes au Yémen. Pour résumer, explique Saleh Al-Khaltan, Riyad considère que « l'hégémonie israélienne au Proche-Orient constitue la menace la plus sérieuse dans la région. Dans le même temps, un Iran affaibli, mais résilient, qui n'a pas renoncé à soutenir ses proxys, certes amoindris, demeure un point de vigilance sérieux ».

Cette instabilité régionale persistante explique que, pour le prince héritier, la priorité, bien plus que l'achat d'avions de chasse F-35 est d'obtenir de Washington la signature d'un accord de sécurité mutuelle. Celui-ci prendrait d'abord la forme d'un Ordre exécutif, qui ne nécessite pas l'aval du Congrès, pour se formaliser ensuite en un accord de sécurité engageant et pérenne, dans la continuité des discussions engagées avec le président Joe Biden. Concernant l'accord de sécurité, il s'agit d'obtenir un degré d'engagement plus substantiel que ce que Doha a décroché avec le décret signé le 29 septembre 2025 par le président Trump (qui n'engage que sa parole) et qui stipule que toute attaque contre le Qatar serait considérée comme « une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis ».

Concernant les pourparlers relatifs à la coopération sur le nucléaire civil, des rumeurs circulaient à Riyad selon lesquelles les autorités accepteraient de renoncer à l'enrichissement à des fins civiles, si le royaume était assuré de signer un traité garantissant sa protection indépendamment de la coloration politique de l'administration en charge.

Le professeur Hisham Al-Ghannam, directeur du programme sur les études de sécurité nationale à la Nayif University for Security Sciences (Riyad), insiste sur la valeur institutionnelle de la garantie sécuritaire que le prince est venu chercher ; l'Arabie saoudite ne peut se satisfaire de gestes et paroles symboliques. C'est selon lui, précisément ce qui a poussé Riyad et Islamabad à signer un accord de défense mutuelle le 17 septembre 2025, une semaine après les bombardements israéliens sur Doha. L'objectif était d'adresser un signal à Washington, indiquant que le royaume dispose d'autres options pour instaurer un rééquilibrage stratégique des rapports de force.

L'imprévisibilité de Donald Trump

La difficulté qui se pose néanmoins pour MBS est de dépasser la relation transactionnelle qui le lie intimement au président Trump et à sa famille, dans le but de consolider une relation bilatérale institutionnelle. En effet, le prince, pas plus que les diplomates, chercheurs et Saoudiens rencontrés, ne sont dupes de l'imprévisibilité du président Trump. Ils citent notamment le camouflet qu'il a infligé au premier ministre indien Narendra Modi, avec la surtaxe de 50% de droits de douane imposée en août 2025. Le pays jouait pourtant un rôle pivot dans la stratégie étatsunienne de contrer la concurrence chinoise.

Galvanisé par une dynamique économique réelle qui ne se réduit pas à des mégas projets coûteux et peu probants ou à une industrie touristique de luxe dont les retours sur investissements interrogent, le royaume se positionne comme le marché le plus attractif de la région. En témoigne la neuvième session du Future Investment Initiative qui s'est tenue à Riyad du 27 au 30 octobre 20252. Cependant, le développement du pays est fortement contraint par l'environnement géopolitique instable, voire chaotique. L'avenir des projets pour diversifier l'économie du pays conformément au plan Vision 2030 est donc lié à l'impératif de parvenir à stabiliser la région.

Convergence sur la Syrie

Cette visite est l'occasion pour le prince héritier de présenter l'approche saoudienne pour engager un processus de stabilisation. Il souhaite aussi convaincre le président Trump que l'intégration des pays arabes aux accords d'Abraham exige de franchir certaines étapes indispensables. À commencer par l'établissement d'une feuille de route pour mettre en œuvre une solution globale et durable incluant la création d'un État palestinien, seule solution en mesure de stabiliser durablement la scène proche-orientale. Cela implique également de mettre un terme à l'expansionnisme israélien au Levant.

Le prince héritier s'attachera à souligner au cours de cette visite les points de convergence entre les visions saoudienne et étatsunienne. La Syrie, jugée prioritaire par Riyad car elle constitue la porte d'entrée pour procéder à la dissolution des milices actives dans la région, est le dossier-type où la convergence de vues avec le président Trump est la plus forte. MBS a développé un intense lobbying auprès de Donald Trump qui a conduit celui-ci à lever les sanctions économiques qui pesaient sur la Syrie. Le premier étatsunien a également adoubé Ahmed Al-Charaa en l'accueillant à la Maison Blanche, une première pour un président syrien. Ce soutien étatsunien à la Syrie d'Al-Charaa est fondamental pour Riyad, car la déstabilisation du nouveau pouvoir à Damas serait susceptible de profiter à des ingérences iraniennes qu'Israël exploiterait en fragmentant davantage le pays.

Un certain optimisme est perceptible à Riyad compte tenu de l'investissement manifeste mobilisé par l'administration Trump au Proche-Orient. En l'absence de la Russie, de la Chine et dans une moindre mesure de l'Europe, les États-Unis redeviennent l'acteur incontournable de la région et le seul en mesure de faire bouger les lignes.

Le dossier libanais

Riyad se réinvestit également dans le dossier libanais, mais de façon prudente et plutôt alignée sur la position étatsunienne. Celle-ci consiste à insister sur la nécessité de mener les réformes qui s'imposent pour parvenir à un accord avec le FMI, à lutter contre le trafic de drogue et à parvenir au désarmement du Hezbollah. Cependant, Riyad travaille étroitement avec Paris pour stabiliser la situation politique afin de renforcer et soutenir l'armée libanaise. Le royaume s'impatiente toutefois des retards dans le désarmement du Hezbollah. Néanmoins, Riyad a donné son feu vert pour l'envoi d'une délégation d'investisseurs au Liban et d'une mission chargée d'examiner la réautorisation des exportations libanaises vers le royaume. Une évolution récente accueillie positivement à Beyrouth3.

Même si rien n'est réglé concernant la mise en œuvre de la seconde phase du plan Trump à Gaza, Riyad compte agir en concertation étroite avec Paris. La difficulté pour le prince héritier sera de convaincre son hôte d'avancer sur la base de la reconnaissance d'un État palestinien, et non sur celle d'un plan bâclé pour lequel ni Riyad ni les autres monarchies du Golfe ne sont prêtes à payer le prix.

Avec cette visite, MBS espère consolider sa stature internationale et s'imposer comme l'interlocuteur majeur du président Trump pour aboutir à la stabilisation de la région. Il affiche son ambition de faire du royaume un acteur diplomatique soucieux de conduire une politique d'équilibre sur la scène régionale, en discutant avec l'ensemble des acteurs, aussi bien avec la Turquie sur la Syrie qu'avec l'Iran sur le Liban, le Yémen ou l'Irak. Il devrait ainsi inciter Washington à relancer les négociations avec l'Iran sur le dossier nucléaire afin de prévenir toute tentative de nouvelles attaques israéliennes contre l'Iran.


1Fatiha Dazi-Héni, «  L'Arabie saoudite : Quels leviers de puissance au Proche-Moyen-Orient  ?  », Note de recherche 148, Irsem.fr, 16 octobre 2025.

2Miguel Hadchity, «  FII9 a ‘turning point' as tech and global leaders converge in Riyadh, says event chairman  », Arab News, 27 octobre 2025.

3Mounir Rabih, «  Riyad amorce son retour : une renaissance de Taëf… depuis Beyrouth  », L'Orient Le Jour, 15 novembre 2025

❌