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À partir d’avant-hierOrient XXI

Gaza. Deux ans de guerre israélienne permanente

Soirée spéciale

Horizons XXI est une carte blanche laissée aux rédactions d'Orient XXI et Afrique XXI qui revient sur l'actualité ou l'histoire de l'Afrique et des mondes arabe et musulman à travers des entretiens. À retrouver une fois par mois sur le média indépendant Au Poste.

Horizons XXI. Gaza : deux ans de guerre israélienne permanente - YouTube

Deux ans après le début de la guerre génocidaire que mène Israël contre Gaza, nous faisons le point sur la situation dans les territoires palestiniens, mais aussi à l'intérieur de la société israélienne et dans le reste de la région. Pour cette émission de rentrée d'Horizons XXI sur Au Poste, nous parlons du nettoyage ethnique tous azimuts à Gaza mais aussi en Cisjordanie, des autres fronts ouverts par Israël dans la région, de politique intérieure israélienne et de complicité internationale, de Washington jusqu'à Paris.

Avec Alain Gresh, directeur et fondateur d'Orient XXI et d'Afrique XXI ; Nitzan Perelman Becker, docteure en sociologie politique et membre du collectif de recherche Yaani ; et Muzna Shihabi, ex-conseillère de l'Organisation de la Palestine (OLP), chargée de développement au Centre arabe de recherches et d'études politiques (CAREP) de Paris.
Présentée par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.

1914-1918. Dix ans qui ébranlèrent le Proche-Orient et le Maghreb

L'image représente un champ de bataille avec une tranchée. On peut voir un soldat assis sur les bords de la tranchée, qui semble surveiller les environs. Le terrain est accidenté et semé de sacs de sable, typiques des fortifications de la Première Guerre mondiale. À l'arrière-plan, on aperçoit une étendue d'eau qui pourrait être un lac ou une rivière. L'atmosphère générale est sombre et mélancolique, évoquant la dureté de la guerre.

Cet entretien avec Henry Laurens, professeur au Collège de France — chaire d'histoire contemporaine du monde arabe — se veut une introduction au dossier sur l'Orient en guerre entre 1914 et 1918. Répondant aux questions de Dominique Trimbur, coordinateur du dossier, d'Alain Gresh et de Jean-Pierre Sereni, Henry Laurens livre un éclairage magistral de l'évolution des stratégies, des forces et des intérêts politico-économiques qui redessineront les cartes et, par le fait, celle des identités nationales émergentes, au Proche-Orient comme au Maghreb.

Henry Laurens dresse tout d'abord un état des lieux de la situation dans laquelle se trouve l'empire ottoman à partir de 1913, de la fin des guerres balkaniques à la perte de la Libye en passant par l'Égypte, l'Anatolie et les provinces arabes. Il explique les raisons de son entrée en guerre aux côtés du Reich allemand et évoque la division des zones d'influence économico-politique de la France, de l'Allemagne et du Royaume-Uni. Puis c'est, en novembre 1914, après l'irruption de l'armée des Indes et la longue marche vers Bagdad, la bataille des Dardanelles et le front du Caucase.

La période qui suit, entre 1916 et 1917, est d'abord celle du mythe du grand soulèvement des musulmans du monde contre les puissances coloniales. Le djihad « made in Germany » suscite en réponse le projet de « califat de l'Occident » de la part des Français et l'appui au soulèvement arabe des Britanniques. Les Français convoitent le Levant tandis que les Britanniques négocient avec le shérif Hussein en préfiguration des accords de Sykes-Picot. En 1917, sur fond de révolution russe et avec l'entrée des Américains dans la guerre, le droit des peuples à l'autodétermination est une nouvelle donne qui modifie l'esprit des négociations. Les Britanniques sont préoccupés par le fait d'empêcher les Français d'entrer en Palestine : c'est le contexte politique qui préfigure la déclaration Balfour.

1918 : le sort de l'Orient se joue sur la Marne et dans le Caucase. Georges Clemenceau vise désormais la « Syrie utile » et l'accès au pétrole, quitte à céder la Palestine et Mossoul à Lloyd George, dans un accord parallèle aux accords officiels de San Remo. Fayçal, le chef de la grande révolte arabe, joue la carte britannique. La notion de « mandat », cette « colonisation à durée déterminée », entre en scène.

Sur le terrain, les troupes britanniques évacuent la Syrie, remplacées par les troupes françaises. Le libéral Clémenceau, qui a négocié avec Fayçal, perd l'élection présidentielle en France. Les positions françaises et britanniques se durcissent. Pendant ce temps, le mouvement national turc, appuyé sur le corps des officiers de l'armée ottomane, monte en puissance. Il aboutira à l'indépendance de la Turquie en 1922 et au kémalisme de l'entre-deux guerres.

On trace des frontières, on définit des capitales : Bagdad, Damas, Beyrouth, Jérusalem. « Les Arabes colorient la carte ». La mémoire des souffrances subies reste enfouie dans l'intimité des familles ; elle n'apparaîtra pas dans l'espace public.

Henry Laurens, dans une dernière partie, distingue la mémoire des sociétés de la mémoire des pouvoirs et du récit qu'ils en font. Pour les uns, un temps de calamités et de catastrophes dont il ne reste quasiment aucune trace. Pour les autres, la construction des mythes nationaux se revendiquant en particulier de la révolte arabe. La mémoire de la guerre est occultée, sauf « celle des martyrs pendus par les Ottomans ». L'historiographie nationaliste arabe est prise entre les récits de la révolte arabe et le problème de la compromission avec les Anglais. « Avec le drame ottoman, toutes les ethnogenèses se sont faites sur base confessionnelle ». Et c'est ainsi que « des groupes religieux sont devenus des nations ».

Israël. Comment demeurer une Super Sparte

Depuis le lendemain du 7 octobre 2023, Israël mène la guerre sur plusieurs fronts : palestinien, libanais, syrien, iranien, yéménite. Son premier ministre est rapidement passé d'une rhétorique de « défense », au dessein explicite de « redessiner la carte du Proche-Orient ». Mais pour justifier cela, il faut toujours s'inventer un ennemi.

C'est une affaire récente passée relativement inaperçue. Elle peut paraître loufoque, mais elle dit beaucoup de ce que sont devenues la classe politique et la société israéliennes dans leur grande majorité. Ex-premier ministre de juin 2021 à juin 2022, Naftali Bennett, politicien religieux ultranationaliste, mais qui n'a pas adhéré à la mouvance messianique des ministres Itamar Ben Gvir et Betzalel Smotrich, cherche à se forger un profil de rassembleur — et donc de meilleure alternative au premier ministre Benyamin Nétanyahou — dans la perspective des futures élections législatives prévues dans huit mois, si elles ne sont pas avancées. Or, comment se positionner en Israël quand on veut afficher sa différence ? En étant – si j'ose dire – plus catholique que le pape. C'est-à-dire, par les temps qui courent, se montrer plus belliqueux encore que Nétanyahou.

Bennett a trouvé. Il sait, lui, quelle est la prochaine guerre existentielle qu'Israël devra impérativement mener. Alors que Nétanyahou projette que la guerre en Iran « durera encore plusieurs semaines »1, et au moment même où le président Donald Trump, à l'inverse, assure que la guerre en Iran va « cesser assez rapidement », Bennett a expliqué devant un groupe de notables du judaïsme étatsunien en visite en Israël, qu'« une nouvelle menace émerge : la Turquie ». Car, « et je le dis haut et fort, la Turquie est le nouvel Iran » ; Recep Tayyip Erdoğan, le président turc, est « un homme sophistiqué et dangereux qui cherche à encercler Israël », a jugé Bennett ; et son pays manigance la création d'une nouvelle alliance, qui rassemblerait « contre Israël l'Arabie saoudite et un axe sunnite hostile avec le Pakistan nucléarisé »2.

Nétanyahou n'a pas jugé nécessaire de réagir. Quant à Al Jazeera, il a traité Bennett avec davantage de respect en titrant : « Israël est déjà à la recherche d'un nouvel ennemi régional »3. Et si c'était une saine réaction ? Après l'euphorie des Accords d'Abraham puis la terreur du 7 octobre 2023, suivie de la destruction totale de Gaza et des Gazaouis, après les guerres menées au Liban et en Iran, voici qu'une nouvelle menace existentielle surgit : le retour d'une coalition des sunnites honnis, dont les Frères musulmans constituent le ciment, explique Bennett. Il faut très vite en prendre conscience.

Au commencement, il y a la militarisation

En réalité, Israël a, de tout temps, eu besoin d'une « menace existentielle » imminente. Son histoire, de la conquête sioniste de la Palestine à nos jours, n'est qu'une suite sinon linéaire, du moins quasi constante de conflits armés. Ceux-ci n'ont qu'une seule nature : ils sont toujours existentiels. C'est pourquoi il faut toujours agir « préventivement », quoi que nous chante un droit international obsolète.

Les deux premières alyot, pluriel d'alya, ces « montées » successives d'immigrants juifs européens en Palestine, se succèdent entre 1881 et 1914. Dès ce moment-là, on assiste à la mise en place de milices via lesquelles les colons cherchent à élargir et renforcer leur mainmise sur la terre. Mais c'est après la première guerre mondiale, alors que la puissance dominante est passée des Ottomans aux Britanniques, que ces milices prennent leur essor. La Haganah (« Défense ») est formée en 1920. Cette milice et d'autres moins importantes ne se résument pas, comme on l'enseigne aux enfants israéliens encore aujourd'hui, à « se défendre des attaques contre les Juifs ». Elles ambitionnent d'élargir la maitrise du yichouv4 dans l'appropriation progressive de la terre. Les kibboutz, par exemple, ne sont pas seulement des îlots de socialisme : ils sont aussi et surtout un instrument armé de captation de la terre.

Cette militarisation de l'entreprise sioniste a donc existé quasi dès son apparition. Et elle ne cessera plus. Lorsqu'en 1936 les Palestiniens lancent la grande révolte arabe contre l'occupant britannique, les troupes de la Haganah vont fonctionner comme des supplétifs de la répression, qui est absolument terrible. Bientôt, un officier britannique, Orde Wingate, est détaché auprès de la Haganah pour améliorer la formation militaire de ses membres, qui apprennent en particulier les techniques de « contre-insurrection » des Special Nights Squads (Escouades nocturnes spéciales). C'est là que le yichouv pose les premiers jalons de sa future armée.

Dix ans plus tard, le Royaume-Uni abandonne la Palestine. Après les affrontements pour la conquête de la terre qui débutent en 1947 et qui enclenchent la Nakba, les forces du yichouv sont confrontées à des milices locales palestiniennes ou issues de Syrie et de Transjordanie. Le 15 mai 1948, la création de l'État d'Israël est officielle. Les États arabes l'attaquent. Onze jours plus tard, il officialise la formation de l'armée israélienne (dont l'acronyme hébraïque est Tsahal, Forces de défense d'Israël).

Le culte de l'armée

Depuis, cet État n'a plus cessé d'être en guerre dans des dimensions plus ou moins importantes. Les années 1950 ont été parsemées de la lutte contre les « infiltrés », ces Palestiniens qui avaient tout perdu dans la Nakba et qui, pour la plupart, cherchaient simplement à savoir ce qu'il était advenu de leur terre et leurs biens. Elles étaient aussi celles d'opérations dans ou hors des frontières, comme la participation en 1956 à l'attaque franco-britannique (Guerre de Suez) pour faire tomber le président égyptien Gamal Abdel Nasser, opérations qui, presque toutes, étaient accompagnées de massacres. Le plus connu est celui commis en 1956 dans le village de Kafr Kassem contre la minorité palestinien en Israël.

Les années 1960 ont été celles de l'extension territoriale, la capture de la Cisjordanie, celle du plateau du Golan en Syrie, et de Gaza et du Sinaï en Égypte. Déjà perçue auparavant comme l'institution la plus admirée du pays, l'armée devient alors l'objet d'un culte inouï, même si elle s'empêtre dans une longue « guerre d'usure » le long du canal de Suez. Les années 1970 verront le premier échec militaire israélien d'envergure lors des trois premiers jours de la guerre d'octobre 1973, suivis d'un renversement spectaculaire des forces en faveur d'Israël.

On pourrait poursuivre cette litanie guerrière, en particulier les multiples opérations militaires au Liban, de 1978 à ce jour. L'essentiel est de comprendre que l'armée a rapidement atteint en Israël un statut d'intouchable, la popularité dont elle bénéficie lui garantissant en toutes circonstances une impunité incontestable. « Tsahal est l'armée la plus morale au monde. » Cette assertion, aidée par une information totalement censurée, va servir à masquer la réalité des crimes de guerre commis par l'armée. Rien ne fut rendu public des massacres, de civils ou de soldats désarmés, commis dans diverses guerres : en 1948, bien sûr, et l'on sait désormais qu'il y en a eu plusieurs dizaines, de même que celui commis à Gaza en 1956 contre de supposés fedayins, ou celui de dizaines — ou plus probablement de centaines — de soldats égyptiens capturés dans le Sinaï en 1967 et abattus, dont certains brûlés vifs. La censure militaire empêchait toute diffusion des informations, et la Hasbara, la propagande d'État, veillait au grain. En réalité, ceux qui voulaient savoir le pouvaient. Mais la société juive israélienne dans sa grande majorité a toujours préféré s'arroger le statut de l'éternelle victime, fermer les yeux et se boucher le nez.

Une armée qui possède un État

En revanche, dans les années 1950-1960, il n'était pas rare qu'un ou deux jeunes des kibboutzim non admis dans les écoles d'officiers – la honte ! – mettent fin à leurs jours. L'armée, c'était le must. Dans les années 1960 à 2000, les gouvernements israéliens étaient aussi pour moitié constitués de généraux à la retraite. Les premiers ministres s'appelaient Yitzhak Rabin, Ehud Barak ou Ariel Sharon : deux ex-chefs d'État-major et une icône de l'armée israélienne. Les ministres de la défense étaient fréquemment d'anciens chefs d'État-major et les généraux peuplaient nombre d'autres ministères. L'État n'avait pas une armée, c'est l'armée qui possédait un État, se désolaient quelques rares Israéliens.

Avec le temps, cette armée a connu des changements notoires. D'un côté, elle a progressivement perdu une partie de sa stature, due depuis deux décennies à la montée dans la société et dans l'armée du messianisme, pour qui rien ni personne ne peut être au-dessus de Dieu. De l'autre, elle s'est puissamment renforcée, tant en capacités opérationnelles que commerciales. Israël, ce petit État, ne dispose pas seulement d'une armée de 650 000 hommes, officiers de métier, conscrits et réservistes réunis, pour une population d'un peu plus de 10 millions d'habitants – une proportion unique au monde. Pour comparer, la France dispose d'un peu plus de 200 000 militaires pour 69 millions d'habitants. Israël a aussi bâti en quelques décennies un complexe militaro-industriel qui fait de lui le 8e acteur sur le marché mondial des armes et matériels militaires.

D'où, aujourd'hui, les comportements paradoxaux de l'opinion israélienne. Les foules exultent à chaque frappe contre « l'ennemi », qu'il soit palestinien, libanais, houtiste du Yémen ou iranien. Peu importe qu'il soit partie prenante active des conflits en cours ou simple quidam. Mais parallèlement, l'image de l'armée s'est détériorée suite à son gigantesque échec du 7 octobre 2023 et par le fait que Nétanyahou ne fait rien pour la restaurer, au contraire. Pour lui, continuer de blâmer les seuls militaires et services de sécurité intérieure de la responsabilité de cet échec est aussi la seule porte ouverte pour se sauver du possible verdict calamiteux d'une commission d'enquête quant à ses responsabilités dans l'aveuglement qui a mené au 7 octobre 2023, verdict qui mettrait fin à sa carrière politique – pis, ternirait son image politique à jamais.

Imposer son ordre par le glaive

Dès lors, Nétanyahou navigue, face à une société juive israélienne qui balance entre les craintes diffuses des lendemains, et un sentiment euphorique de toute-puissance. Un jour il accable l'armée, exige la mise au rencard de tel ou tel édile sécuritaire. Le lendemain, il glorifie ses multiples « succès », s'accaparant le bénéfice de chaque nouvelle terre conquise, au Liban, en Syrie, ailleurs, se faisant ainsi le chantre d'un avenir plus glorieux encore.

Malgré les signes de lassitude flagrants, malgré le coût de la vie qui augmente, malgré l'augmentation constante du nombre des citoyens qui quittent le pays, la population, en grande majorité, le suit. Nétanyahou espère bien préserver son soutien tant que la guerre se poursuivra. C'est que, les sondages le montrent, il reste l'homme qui, aux yeux d'une grande partie des citoyens, a fait d'Israël une puissance régionale de premier plan. Qui pourrait lui résister au Proche-Orient ? Qui oserait l'empêcher d'agir lorsqu'il le décide ? Il annonce un jour qu'il entend « redessiner la face du Proche-Orient », un autre qu'il maintiendra ses troupes au Sud-Liban. Ses partisans exultent lorsque les bombes israéliennes continuent de tomber sur Gaza malgré le « cessez-le-feu » officiel. Il fait ce qu'il veut. Il est invulnérable. Et ses fans veulent le croire.

La comparaison d'Israël avec Sparte est une vieille antienne. Elle manifeste, généralement, une vive critique de l'État d'Israël. Mais Nétanyahou, au contraire, se l'approprie. Le 15 septembre 2025, il déclare devant un parterre d'investisseurs et de responsables économiques israéliens qu'il entend faire de son État une « Super Sparte »5. On ne sait s'il sait vraiment ce qu'était Sparte, cette cité militarisée à l'extrême et profondément inégalitaire où régnaient un ordre strict et une absence totale de démocratie. Mais il doit bien savoir que Sparte a disparu sans rien léguer à l'humanité que l'on puisse qualifier de « civilisationnel », comme l'ont fait Athènes ou Rome. Alors, pourquoi fait-il de Sparte l'effigie d'Israël ? C'est que l'essentiel est ailleurs. Sparte est une marque. C'est la petite cité qui, aux Ve et IVe siècles avant notre ère, a pu vaincre tous ses ennemis, Athènes incluse, pour étendre son empire de la Grèce à la Perse. Régner en imposant son ordre à tout son environnement par le glaive, être une Super-Sparte, c'est le symbole qui plaira à ses partisans.

Alors, s'est dit Naftali Bennett : bon sang, mais c'est bien sûr ! Pour faire mieux que Nétanyahou, pourquoi pas, après tout, faire en plus la guerre à la Turquie ? Ensuite, on s'occupera du Pakistan, en attendant de trouver de nouvelles cibles.


1Neri Zilber et James Shotter, «  Israel expects weeks-long war against Iran  », Financial Times, 8 mars 2026.

2«  L'ancien Premier ministre israélien Naftali Bennett affirme que ‘la Turquie est le nouvel Iran'  », AllSides News, 4 mars 2026.

3Ibid.

4Nom hébraïque de la communauté des colons juifs en Palestine

5TheMarker et Jonathan Lis, «  ‘We are Super-Sparta ' : Netanyahu says Israel faces isolation, must shift to self-reliance  », Haaretz, 15 septembre 2025.

Proche-Orient. Quels sont les vrais objectifs des États-Unis, d'Israël et de l'Iran ?

Depuis que le génocide à Gaza a pu se dérouler sous les yeux du monde, sans la moindre conséquence, un nouveau cap semble avoir été franchi. Rien ne semble aujourd'hui pouvoir arrêter le président étatsunien Donald Trump et le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou, dont la politique repose sur la loi du plus fort.

Dans cette émission, le média indépendant Blast s'associe à Orient XXI pour tenter de comprendre ce qui se joue vraiment.

Proche-Orient. Quels sont les vrais objectifs des États-Unis, d'Israël et de l'Iran  ? - YouTube

Depuis le 28 février 2026, date à laquelle les États‑Unis et Israël ont lancé des frappes massives contre l'Iran, un fossé saisissant s'est creusé entre le récit officiel et la réalité des faits. Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou nous explique que cette guerre contre l'Iran serait menée… pour aider le peuple iranien à se débarrasser de son régime. Pourtant tout le monde le sait : les bombes ne libèrent jamais un peuple. Elles tuent, détruisent… et leur usage est clairement illégal au regard du droit international.

Avec Sarra Grira, rédactrice en cheffe d'Orient XXI, Sylvain Cypel, journaliste et membre du comité de rédaction d'Orient XXI, Bernard Hourcade, géographe, spécialiste de l'Iran et membre du comité de rédaction d'Orient XXI. Une émission présentée par Yanis Mhamdi, journaliste de Blast.

Quand les Palestiniens voyageaient librement au Levant

Groupe de six hommes posant près d'une voiture ancienne sur une route.

Pendant plus de quatre siècles, le Proche-Orient ignorait les frontières. En retraçant le voyage de son arrière-grand-oncle au début du XXe siècle, l'écrivain Raja Shehadeh, né à Ramallah, raconte l'histoire d'un morcellement et d'un cloisonnement progressif depuis 1948, en Palestine et dans l'ensemble de la région. Avec la guerre actuelle contre l'Iran et le Liban, l'Occident redessine de nouveau dans le sang les frontières du Proche-Orient.

Aucune autre frontière n'a connu autant de changements ces dernières décennies que celle de la Palestine, où j'ai vécu toute ma vie. J'ai grandi en Cisjordanie. Mon univers s'est élargi au lendemain de la guerre de 1967, lorsque l'occupation israélienne a permis la circulation entre la Cisjordanie et la bande de Gaza. Il s'est rétréci à nouveau lorsqu'Israël a bouclé les territoires palestiniens. Ma terre natale était sous juridiction jordanienne, tandis que la Palestine, patrie de mes parents, s'étendait à l'horizon. Par temps clair, nous pouvions apercevoir, de l'autre côté de la frontière, des lumières que nous supposions être celles de Jaffa, la ville dont ma famille avait été expulsée. Plus tard, lorsque nous avons pu enfin visiter le littoral, nous nous sommes rendu compte qu'il s'agissait en réalité de celles de Tel-Aviv.

Pendant 450 ans, sous le règne des Ottomans et jusqu'à la fin de la première guerre mondiale, il n'y avait pas de frontières. Le littoral oriental de la Méditerranée était sous le contrôle d'un empire multiethnique. Il n'existait pas non plus d'unité administrative appelée Palestine. Haïfa, Acre, Safed et Tibériade faisaient partie du sandjak de Beyrouth – un sandjak étant une subdivision administrative d'un vilayet, ou province. Plus au sud, Jaffa, Gaza et Jérusalem appartenaient au sandjak de Jérusalem, tandis que la région sud-est de la Palestine faisait partie du sandjak de Maan. Tous ces territoires étaient rattachés au vilayet de la Grande Syrie. À l'époque, le Jourdain ne délimitait aucune frontière politique ou administrative.

De l'empire aux États-nations

Au lendemain de la première guerre mondiale, le Proche-Orient fut réorganisé sous l'égide des puissances coloniales victorieuses, la France et le Royaume-Uni. Au lieu d'un empire multiethnique embrassant toute la région, comme cela avait été le cas pendant les quatre siècles et demi précédents, les nouvelles puissances réduisirent la Turquie à son territoire anatolien et créèrent une série de petits États-nations : l'Irak, la Syrie, le Liban, l'Émirat de Jordanie et la Palestine.

En 1922, Londres instaura en Palestine un mandat dit « de classe A », réservé aux « territoires faisant jadis partie de l'Empire ottoman et ayant atteint un stade de développement tel que leur existence en tant que nations indépendantes pouvait être provisoirement reconnue ». Mais cette promesse d'indépendance n'avait été faite qu'à la population juive, qui était minoritaire sur le territoire de la Palestine mandataire, où elle représentait moins de 10 % de la population.

En 1948, Israël fut créé sur environ 75 % du territoire sous mandat britannique. Le reste, à savoir la Cisjordanie et Jérusalem-Est, fut annexé à la Jordanie, tandis que la bande de Gaza passait sous contrôle égyptien. À l'intérieur des frontières du nouvel État, les Juifs ne possédaient que près de 7 % des terres, acquises par voie d'achat. Le reste fut conquis par les armes. Au cours de la guerre de 1948 et dans les années qui suivirent, les sionistes réussirent à expulser la majorité des Palestiniens de ce qui était désormais devenu Israël et à s'emparer de leurs terres. Ma famille était au nombre des personnes spoliées. Israël finit aussi par prendre le contrôle de la plupart des terres des Palestiniens restés à l'intérieur de ses frontières, qui représentaient environ 22 % de la population totale.

Un système d'apartheid

Nous sommes partis vivre en Cisjordanie, à Ramallah, où nous étions désormais séparés de ma tante et de mes cousins, restés en Israël. À la radio israélienne, nous pouvions entendre les salutations des membres des familles palestiniennes vivant de l'autre côté de la ligne verte, qu'Israël n'autorisait pas à se réunir avec leurs parents réfugiés dans les pays voisins. Ces messages commençaient toujours par un solennel « Ohdi salami » (« Je transmets mes salutations ») adressé d'une voix fervente à un frère ou un cousin…

Et puis, en 1967, Israël occupa le reste de la Palestine mandataire. L'une des premières mesures prises par les autorités d'occupation fut de procéder à un recensement de la population et de délivrer des cartes d'identité aux habitants. Ces documents se distinguaient par une couleur différente selon que leurs porteurs résidaient à Jérusalem-Est, à Gaza ou en Cisjordanie. Les personnes qui, le jour du recensement, étaient absentes du territoire pour une raison quelconque — voyage, affaires ou études — se virent refuser leur carte de résident et ne purent pas rentrer chez elles. Nombre de familles furent ainsi de nouveau séparées. La Palestine historique comptait désormais une série de communautés distinctes, et les citoyens israéliens n'avaient pas le même statut que les résidents arabes de Gaza, de Jérusalem-Est ou de Cisjordanie. Sur les plaques d'immatriculation des voitures, différentes lettres de l'alphabet hébreu (ultérieurement remplacées par un numéro sous l'Autorité palestinienne) indiquaient la ville d'origine du propriétaire.

Peu après l'occupation, Israël a commencé à installer des colons juifs à Jérusalem-Est, à Gaza et en Cisjordanie. Ces colons conservaient la citoyenneté israélienne, étaient soumis à la législation israélienne et relevaient exclusivement des tribunaux israéliens. Leur sort était totalement distinct de celui de leurs voisins palestiniens, instaurant ainsi un système d'apartheid qui appliquait des lois différentes et octroyait des statuts différents aux habitants d'un même territoire. Les gouvernements israéliens qui se sont succédé depuis lors étaient désormais convaincus qu'ils pouvaient se permettre d'agrandir leur État et de repousser ses lignes de démarcation en absorbant peu à peu les territoires palestiniens occupés. Les colonies, réservées exclusivement aux Juifs israéliens, se sont multipliées, et la ligne verte a fini par s'effacer. L'objectif final était d'annexer la Cisjordanie, de même que l'État israélien avait annexé Jérusalem-Est quelques semaines après le début de l'occupation. Il convient toutefois de souligner qu'à ce jour, Israël n'a toujours pas déclaré officiellement quelles sont ses frontières.

« Voyages avec mon oncle ottoman »

Lorsque vous grandissez sur un territoire, celui-ci devient votre univers. Vous acceptez ses frontières comme l'espace qui délimite toute votre existence. Telle fut mon expérience : ayant grandi à Ramallah, j'avais intériorisé les lignes de séparation de la Cisjordanie. Nous étions coupés de la partie de la Palestine où vivait ma famille, devenue Israël. Je n'avais plus aucun moyen de voir mes cousins. Ce n'est qu'au moment d'écrire mon livre Rift in Time : Travels with my Ottoman Uncle (« Une faille dans le temps : voyages avec mon oncle ottoman », 2010, non traduit), et en suivant le chemin emprunté par mon arrière-grand-oncle pour échapper à la police turque, que l'espace de mon imagination s'est élargi pour englober la possibilité d'un monde différent, semblable à celui qui existait en ce temps-là. En parcourant l'itinéraire de mon oncle fugitif, j'ai pris conscience de la réalité géographique du paysage. Lorsque j'ai atteint la vallée du Jourdain, mes yeux ont pu contempler la magnifique vallée du Grand Rift, cette faille tectonique vieille de millions d'années qui part du nord du Liban et se prolonge jusqu'en Afrique de l'Est à travers la mer Rouge, sans se soucier le moins du monde des frontières éphémères et artificielles qui sillonnent la région.

La famille de cet oncle, les Nassar, était originaire d'un village du Liban appelé Aïn Aanoub. À la fin du XIXe siècle, les Nassar ont quitté leur terroir libanais pour se rendre à Haïfa, aujourd'hui en Israël, sans avoir à franchir aucun poste de douane. Najib, qui était le grand-oncle de ma mère, était rédacteur en chef du journal Al Karmil, qu'il avait fondé après que le sultan ottoman Abdul Hamid II (1876-1909) eut octroyé à ses sujets une constitution abolissant la censure. Mais lorsque la Première guerre mondiale éclata, il s'opposa au choix des autorités de Constantinople de rallier le camp de l'Allemagne. Ayant fait ses études dans des écoles britanniques, il fut alors soupçonné de collaborer avec Londres et dut prendre la fuite.

Cette épopée fit de lui un écrivain, qui, au terme de ses trois années passées en cavale, rédigea un roman autobiographique intitulé Riwayat Muflih Al-Ghassani (« Les histoires de Muflih Al-Ghassani », non traduit)1. Sa lecture m'a fasciné, et j'ai alors décidé de reparcourir son itinéraire en décrivant les transformations du paysage d'hier et d'aujourd'hui. C'est ainsi qu'est né mon propre livre.

Je me suis d'abord rendu en Galilée, où j'ai découvert que de nombreux villages dans lesquels Najib s'était réfugié avaient été détruits. J'ai dû scruter le terrain avec un œil d'archéologue pour en retrouver les traces.

Poursuivi par la police ottomane, Najib avait dû quitter la Galilée et rejoindre la rive est du Jourdain, qu'il put franchir à cheval sans encombre : il n'y avait pas de frontière et on passait à gué. En un rien de temps, il s'est retrouvé sur le territoire de ce qui est aujourd'hui le royaume hachémite de Jordanie, où il s'est caché parmi les tribus bédouines. Trois ans après le début de son périple, il décida finalement de se rendre et fut transporté en train jusqu'à Damas, un trajet qui ne durait pas plus de deux heures.

Au moment de planifier son itinéraire de fuite, Najib n'avait pas à tenir compte des frontières politiques qui bloquent aujourd'hui les déplacements de nombreux Palestiniens. En suivant ses traces, j'ai dû traverser quatre pays différents. La géographie du Proche-Orient est devenue tellement baroque que si un Palestinien de Cisjordanie veut se rendre au nord, à Damas, il doit d'abord voyager vers l'est et traverser quatre pays avant de bifurquer vers sa destination finale ; et cela n'est possible que s'il a la chance d'obtenir les visas et les permis de sortie nécessaires auprès d'autorités souvent peu coopératives, qu'elles soient arabes ou israéliennes.

Lignes de séparation, murs et barrières

L'un des principes fondamentaux de l'idéologie sioniste qui a présidé à la création d'Israël était que la terre de Palestine devait être la propriété exclusive et inaliénable du peuple juif. C'est ce passage d'un territoire à structure multiethnique regroupant les adeptes des trois religions abrahamiques à un espace monopolisé par un seul de ces trois monothéismes qui maintient toute la région dans un état de guerre permanent depuis 77 ans.

Ce type de pratique et d'idéologie exclusivistes ne peut être soutenu qu'au prix fort : au lieu de s'intégrer dans la région et de faire la paix avec ses voisins, Israël doit rester constamment sur le pied de guerre, soucieux de préserver ses conquêtes militaires et d'exercer son contrôle sur les Palestiniens, qu'il refuse de laisser rentrer chez eux ou d'indemniser pour leurs pertes.

La création d'Israël au cœur du monde arabe s'est traduite par l'isolement réciproque des États-nations surgis après la Première guerre mondiale. Les lignes ferroviaires qui reliaient autrefois ces pays entre eux, comme le chemin de fer du Hijaz, qui allait de Constantinople à Médine, n'existent plus. En subsistent quelques vestiges sous la forme de sections de voies rouillées, et le désir ardent de leurs habitants, qui veulent pouvoir un jour à nouveau voyager librement dans une région réunifiée. Pour y parvenir, il faudra instaurer une paix juste entre Israël et ses voisins, précédée par la reconnaissance du droit des Palestiniens à l'autodétermination.

En attendant, je continue à habiter un pays mutilé non seulement par les lignes de séparation, mais par les murs et les barrières qui confinent la plupart des villes et des villages palestiniens. Avant de se déplacer en voiture entre les diverses localités de Cisjordanie, il faut écouter les bulletins d'information réguliers diffusés par la radio locale sur l'état des routes de la région. Si on néglige de le faire, on court le risque d'être bloqué devant des postes de contrôle israéliens infranchissables, de se heurter à la fermeture des portails érigés à l'entrée de la plupart des agglomérations, ou encore d'être violemment attaqué par des groupes de colons israéliens.

Au cours des huit dernières décennies, les démarcations n'ont cessé de proliférer sur le territoire de la Palestine historique, empruntant de nouveaux tracés et restreignant davantage les déplacements de ses habitants. Rien ne symbolise mieux cette évolution que le changement des annonces diffusées sur les ondes radiophoniques : les Ohdi salami, les salutations familiales transmises par la radio israélienne, ont été remplacées par les messages déprimants des radios palestiniennes : « La route de Ramallah est fermée », « la route de Naplouse est bloquée par des colons armés », « des soldats bloquent la route entre les villages d'Attarah et de Birzeit », etc., dans une litanie qui ne prend jamais fin.


1NDLR. Muflih Al-Ghassani était le nom de plume de Najib Nassar.

Comprendre le Proche-Orient

Un homme au regard sérieux, entouré de texte sur le Proche-Orient.

Le Proche-Orient n'est ni une énigme insoluble ni un chaos éternel. Dans cet entretien dense et pédagogique, le politiste Ziad Majed démonte un siècle de récits tronqués, de mythes géopolitiques et de simplifications dangereuses. De la Palestine à l'Iran, du Liban aux révolutions arabes, il restitue les continuités historiques, les ruptures fondatrices et les responsabilités internationales.

Horizons XXI. Comprendre le Proche-Orient. Avec Ziad Majed.

On aurait pu intituler cet épisode « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le Proche-Orient ». Car notre invité, le politiste franco-libanais Ziad Majed, ne fait pas mystère de l'objectif de son dernier ouvrage Le Proche-Orient, miroir du monde. Comprendre le basculement en cours (La Découverte, 2025) : en bon professeur, il propose d'offrir une entrée pédagogique à cette région du monde, dont le destin est intimement lié à celui de l'Occident. En remontant au début du siècle dernier, et à travers des escales autour d'événements clés, l'auteur aide à mieux comprendre les enjeux de la nouvelle séquence qui s'est ouverte au lendemain du 7 octobre 2023, et éclaire le rôle que les puissances occidentales ont joué — et continuent de le faire — au Proche-Orient.

  • L'émission est présentée par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.

Horizons XXI est une carte blanche laissée aux rédactions d'Orient XXI et Afrique XXI qui revient sur l'actualité ou l'histoire de l'Afrique et des mondes arabe et musulman à travers des entretiens. À retrouver une fois par mois sur le média indépendant Au Poste.

Cette émission a été diffusée en direct le 14 janvier 2026 sur le média Au Poste.

Israël. L'aventureuse manipulation des minorités au Proche-Orient

Des hommes en marche, certains en uniforme militaire, sous un ciel dégagé et des arbres.

Depuis les origines, le mouvement sioniste a misé sur les minorités au Proche-Orient. Avec la création de l'État, il a tenté de les utiliser pour affaiblir les nouveaux États indépendants. Une politique qui s'est amplifiée depuis la guerre contre Gaza, avec des interventions directes au Liban et en Syrie.

Les responsables sionistes, futurs dirigeants d'Israël, ne se sont guère préparés aux rapports avec les Arabes qui les attendaient une fois créé l'État israélien. En revanche, ils ont accordé de l'importance aux minorités ethniques ou religieuses du Proche-Orient, perçues comme des alliés potentiels face à « l'ennemi commun » arabe.

Jusqu'à la rivière Awali

En tant que plus proche voisin, le Liban a toujours occupé une place particulière dans la réflexion des sionistes comme des Israéliens. Dès 1919, Chaim Weizmann, l'un des principaux négociateurs du projet sioniste, propose une carte dans laquelle l'État qu'il imagine remonte jusqu'à la rivière Awali, au nord de Saïda. Lors de la guerre d'octobre 2024 avec le Liban, l'armée israélienne donnera l'ordre aux populations du Sud-Liban de se déplacer au nord de cette même rivière Awali…

Bien peu soucieux de la souveraineté libanaise, Weizmann n'hésite pas à affirmer aux représentants des deux puissances coloniales britannique et française que les eaux du Litani (à quelques kilomètres au sud de la rivière Awali) n'ont « aucune utilité » pour la population libanaise résidant plus au nord et que ces eaux ne pourraient « profiter » qu'aux habitants résidant au sud, c'est-à-dire du futur « État juif ».

À la suite des pressions du patriarche maronite Elias Hoayek, qui avait représenté le Liban à la Société des Nations (SDN) et réclamé son indépendance, le mouvement sioniste repart bredouille. En 1920, le général Henri Gouraud déclare l'État du Grand Liban en donnant satisfaction au patriarche.

Compte tenu du travail de sape opéré par Londres et Paris au Proche-Orient — « « Les Français et les Anglais ont dessiné les frontières, et les Arabes ont colorié la carte », titrait L'Orient-Le Jour, le 16 mai 2016 — on peut comprendre que le mouvement sioniste ait voulu profiter de la fragmentation de toute la région selon des lignes ethniques ou confessionnelles et renforcer son influence.

Il ne peut y avoir « deux Suisses au Proche-Orient »

Ce n'est cependant qu'après la guerre de 1967 que le Liban commence à être vraiment ciblé par Israël. Il était le seul pays à ne pas avoir participé au conflit de 1948-1949. Disposant à l'époque d'un niveau de vie comparable à celui des Israéliens, les Libanais vivaient encore en bonne harmonie. Le 1er avril 2025, sur sa page facebook personnelle, la politologue libanaise Sara El-Yafi a évoqué, dans une vidéo, des documents israéliens selon lesquels il ne peut pas y avoir « deux Suisses au Proche-Orient ». Elle a aussi montré comment l'État israélien, à partir notamment de la destruction en décembre 1968 de la flotte civile libanaise, sous un prétexte fallacieux — que dénoncera le chef de l'État français Charles de Gaulle—, a multiplié les initiatives pour fragiliser le Liban.

Maillon faible du camp arabe, Beyrouth va désormais payer au prix fort l'hubris israélien. Alimentées en partie par Damas et Tel-Aviv, favorisées par la faiblesse d'un État qui ne peut empêcher pléthore de milices plus ou moins disciplinées de circuler sur son territoire, les tensions entre la droite chrétienne et la résistance palestinienne et ses alliés libanais conduisent au début de la guerre civile en avril 1975.

Pendant une quinzaine d'années, jusqu'aux accords de Taef en 1989, le Liban vit de sombres moments : entrée des troupes syriennes à la demande de partis chrétiens, invasions israéliennes en 1978 et 1982, siège de la capitale en 1982, départ des forces palestiniennes et de Yasser Arafat, attentats meurtriers en 1983 contre les Marines étatsuniens (241 morts) et les parachutistes français (58 morts), enlèvements de journalistes et de diplomates occidentaux par des groupes chiites radicaux. Les morts se chiffrent par dizaines de milliers, les réfugiés par centaines de milliers et les destructions par milliards de dollars.

Les contacts entre Israël et la droite chrétienne conduisent à la création en 1978 de l'Armée du Liban sud (ALS), composée de supplétifs en majorité maronites, mais aussi chiites, équipés et contrôlés par Israël, dont elle fait le sale boulot : torture de combattants palestiniens et libanais dans la tristement célèbre prison de Khiam, etc. L'ALS disparaît en 2000 au moment où Israël évacue le Liban en raison de pertes très importantes : 1 000 soldats tués en 22 ans, presque tous par le mouvement chiite Hezbollah.

Autre tragédie : les massacres du camp palestinien de Sabra et Chatila en septembre 1982 (de 1 000 à 2 500 morts et blessés) par des miliciens chrétiens sous l'œil complice d'officiers supérieurs israéliens qui n'interviennent pas. L'émotion est considérable, y compris en Israël.

Ces trois dernières décennies, Israël a multiplié ingérences, incursions et liquidations de personnes, palestiniennes ou libanaises. Le Liban est à nouveau envahi en 2006 et en 2024. À chaque fois, c'est l'hécatombe et la ruine.

L'élection, le 9 janvier 2025, du général Joseph Aoun, commandant en chef de l'armée, à la tête de l'État libanais et celle, quelques jours plus tard, de Nawaf Salam, comme premier ministre, ne changent pas grand-chose. Alors que les Libanais pouvaient espérer un avenir meilleur avec, pour la première fois depuis longtemps, l'arrivée au plus haut niveau de l'exécutif de deux hommes intègres, Israël ne fait aucun geste susceptible de détendre le climat. Le gouvernement de Benyamin Nétanyahou bouge d'autant moins qu'il peut compter sur le soutien ou la complaisance des États-Unis et le silence de la France, ancienne puissance mandataire. Les deux émissaires trumpistes au Liban et en Syrie, Tom Barrack et Morgan Ortagus, n'ont ainsi jamais demandé à Israël de cesser ses bombardements malgré l'instauration d'un cessez-le-feu supervisé par Washington et Paris le 27 novembre 2024. Leurs pesantes pressions visent exclusivement Beyrouth sommé de désarmer le Hezbollah.

Aucun répit pour les Syriens

La fureur guerrière d'Israël ne se limite pas au pays du Cèdre, mais se tourne presque simultanément vers la Syrie d'Ahmed Al-Charaa, qui prend le pouvoir le 8 décembre 2024 après plusieurs jours d'offensives de l'opposition syrienne conduite par l'organisation islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTC).

Bachar al-Assad est renversé. Détestées par la grande majorité de la population, les forces loyalistes, privées d'une grande partie du soutien de la Russie, focalisée sur l'Ukraine, et de celui de l'Iran et du Hezbollah durement frappés par Israël, n'ont pas vraiment résisté. Al-Charaa, le nouvel homme fort, prend le pouvoir dans un pays exsangue, où un demi-million d'habitants sont morts et dont plus d'un quart de la population a été contrainte à l'exil.

Dans les heures qui suivent la victoire du HTC, Israël effectue plus de 300 raids aériens contre des bunkers, des dépôts d'armes ou des bases militaires de l'armée syrienne. Le territoire occupé du Golan s'agrandit. Interdiction est donnée à l'armée syrienne de se déployer au sud de Damas ! Depuis cette date, les violations de la souveraineté syrienne par Israël n'ont pas cessé.

Ainsi, alors que le monde assiste, impuissant ou indifférent, aux massacres et aux tueries perpétrés par Israël à Gaza, en Cisjordanie, les espoirs placés dans leurs nouveaux dirigeants par les populations syrienne et libanaise ont été vite douchés par l'intransigeance et la brutalité d'Israël.

Indifférents aux sentiments que peuvent éprouver Syriens et Libanais à l'égard de ce que leur a fait subir depuis des décennies Israël, Barrack et Ortagus ne cachent pas leur souhait de voir leur protégé conclure un traité de paix avec Beyrouth et Damas ! La paix par la force si chère à Donald Trump…

Affaiblir ses voisins

Se prévalant du prestige de ses services de renseignements, Tel-Aviv développe depuis des décennies, et plus encore depuis le 7 octobre 2023, un récit à l'adresse des dirigeants occidentaux.

Écrivain et ancien chercheur au CNRS, Christian Salmon estime que « dans le théâtre médiatique contemporain, Gaza s'est muée en un laboratoire du storytelling géopolitique (…) Il y a les morts de Gaza, et il y a leur disparition programmée dans les récits médiatiques occidentaux. Entre les deux, une machine narrative d'une redoutable efficacité transforme un génocide en un « conflit complexe », les bourreaux en victimes et les témoins en « antisémites »1 Ce constat vaut malheureusement pour la Cisjordanie, la Syrie et le Liban.

Au sort épouvantable réservé par l'État israélien aux Palestiniens, vient donc s'ajouter le harcèlement permanent de deux pays en ruines qui risquent à tout moment de s'effondrer. Les rapports de force totalement déséquilibrés imposés par Israël à ses voisins arabes immédiats ne peuvent s'expliquer que par la volonté des dirigeants actuels israéliens de maintenir autour de leur territoire un ensemble de pays affaiblis, divisés et sans perspective de stabilité.

« Quelque chose de nouveau visant à créer un nouvel empire israélien qui sera soit craint, soit respecté par ses voisins », selon l'historien israélien Ilan Pappé2.

Analysant au milieu des années 1970 la relation d'Israël avec le monde arabe, Edward Saïd dressait déjà un constat peu encourageant de l'époque :

Les juifs, comme oppresseurs, et les Arabes, comme opprimés, sont embarqués dans une lutte dont les racines semblent être plus profondes chaque année, et dont le futur semble moins compréhensible et soluble chaque année3.

Décrivant l'image des Arabes au lendemain de la guerre de 1973, Saïd écrit :

Ils sont toujours perçus comme les perturbateurs de l'existence d'Israël (…) Cela s'explique en partie par l'attitude du mouvement sioniste avant 1948 (…) Les habitants de la Palestine peu nombreux étaient vus comme des nomades inconséquents sans lien clair avec la terre et, par voie de conséquence, sans véritable culture (…) Au pire, l'Arabe d'aujourd'hui est considéré comme une ombre sanguinaire qui traque les Juifs et qui interrompt la « démocratie » fluide de la vie israélienne.

Démonstration de force permanente

À la même époque, Nahum Goldmann, alors président du Congrès juif mondial, souligne que la politique israélienne, conçue, déterminée et dominée par David Ben Gourion — tant qu'il fut premier ministre — et suivie par ses successeurs « consistait à tenter de convaincre les Arabes, par une démonstration de force permanente, qu'il leur fallait accepter l'existence, au milieu d'eux, d'un État juif »4.

Goldmann explique cette politique par « la psychologie, l'acquisition soudaine de la puissance succédant à des siècles d'impuissance liée à l'antisémitisme et aux persécutions ». Peu intéressé à développer ses relations avec les Arabes bien avant même ses guerres victorieuses de 1967 et 1973, Israël n'a donc jamais cherché à conclure une paix honorable avec un environnement arabe pourtant affaibli. Le traité de paix israélo-égyptien de 1979, qui ne consacre pas un mot à la question palestinienne, le développement exponentiel des colonies juives, les accords d'Oslo de 1993 — qualifiés de « Versailles palestinien » par Edward Saïd —, l'assassinat, en 1995, du premier ministre Yitzhak Rabin puis la montée inexorable de la droite dure alliée à des religieux suprémacistes ont contribué à la situation tragique actuelle et à une impasse politique totale.

En revanche, Israël s'est montré nettement plus ouvert depuis sa création aux principales minorités, ethniques et religieuses vivant dans les pays arabes : kurdes, druzes et chrétiennes.

Doctrine de la périphérie

Cet intérêt pour les minorités au Proche-Orient a été théorisé par David Ben Gourion dans ce qu'il qualifiait de « doctrine de la périphérie ». Il s'est efforcé d'appliquer cette doctrine qui tendait à établir des partenariats stratégiques avec des pays du Moyen-Orient non arabes et pro-occidentaux, comme l'Iran, la Turquie et l'Éthiopie, afin de lutter contre le nationalisme arabe.

De leur côté, les minorités dans les pays arabes étaient considérées comme une « périphérie ethnique ». Parmi les minorités retenues, qu'Israël pouvait « exploiter pour affaiblir et distraire les pays arabes », figurent les chrétiens du Sud-Soudan, les Kurdes irakiens, les Druzes de Syrie et du Liban et les maronites.

Même si la « doctrine de la périphérie » a disparu avec la chute du chah d'Iran en 1979, des émissaires israéliens se seraient récemment déplacés au Sud-Soudan (dont la sécession en 2011 a disposé de l'appui de Tel-Aviv), en Éthiopie, en Libye et dans les pays du Golfe. Si les relations avec les maronites n'ont abouti à rien, les autorités israéliennes ont eu davantage de réussite avec les Druzes. Si l'on en croit Gabriel Ben Dor, expert israélien de la communauté druze, les relations de cette dernière avec les juifs de Palestine remontent au XVIe siècle. Il n'était pas rare en effet que des juifs trouvent refuge dans des clans druzes quand ils se trouvaient en danger5.

Beaucoup plus tard, entre les première et seconde guerres mondiales, alors que les sionistes arrivaient par dizaines de milliers en Palestine, les relations entre juifs et Druzes se renforcent, notamment après 1936. À cette époque, Abba Khoushi, futur maire de Haïfa après la création d'Israël, est un membre important de l'organisation terroriste Haganah qui combat les Britanniques. Sa tête mise à prix, il trouve refuge chez les Druzes du Mont-Carmel.

La question druze

Aujourd'hui, les Druzes son répartis entre Syrie (500 000 à 1 million), Liban (400 000) et Israël (140 000). Très attachés à la terre qui les a vus naître, ils passent pour être fidèles à l'État dans lequel ils vivent tout en refusant toute assimilation. L'arrivée des Druzes dans le nord de la Palestine remonte à l'expansion de l'émirat druze du Liban, au début du XVIIe siècle.

Les Druzes palestiniens, dans les années 1930, sont tiraillés entre le nationalisme arabe et leur groupe ethno-national et choisissent en majorité une certaine neutralité. Mais le mouvement sioniste, comprenant son intérêt à diviser les Palestiniens, avive les dissensions préexistantes entre Druzes et sunnites et sollicite certains clans druzes.

Pendant la guerre de 1948-1949, une partie des Druzes coopère avec le mouvement sioniste si bien que la communauté n'est pas victime de la Nakba. Même si les responsables israéliens ont procuré nombre d'avantages aux Druzes et même instauré un pacte du sang matérialisé en 1963 par l'octroi d'une autonomie communautaire en matière religieuse et judiciaire. Même si les Druzes se sentent en grande majorité israéliens, des divergences persistent et se sont même développées récemment avec les massacres à Gaza et en Cisjordanie.

Outre cette situation mal vécue, le principal problème est celui de la propriété des terres. Bien que Ben Gourion ait promis en 1948 le respect de la propriété, 80 % des terres druzes de Galilée ont été confisquées. De plus, les infrastructures urbaines druzes, comme chez les autres Arabes, ne sont pas au niveau des villes juives et les permis de construire sont difficiles à obtenir. Par ailleurs, la loi sur l'État-nation de 2018, qui consacre l'inégalité entre juifs et autres communautés, est très mal ressentie par les Druzes.

En 2011, alors que la guerre civile vient de débuter en Syrie, la question d'un État druze se pose à nouveau. De nombreux Druzes israéliens demandent à leur gouvernement d'intervenir pour aider les Druzes syriens attaqués par des groupes islamistes qui les considèrent comme des hérétiques. Israël se borne à quelques avertissements, mais ne fait rien.

Mais à la mi-juillet 2025, alors que l'armée syrienne est intervenue pour tenter de ramener le calme entre combattants druzes et bédouins sunnites, Israël intervient militairement en affirmant vouloir protéger les Druzes…

Soutien aux Kurdes irakiens

Les Israéliens se sont aussi tournés vers une autre minorité, de loin la plus nombreuse au Proche-Orient : les Kurdes. La moitié d'entre eux se trouve en Turquie, où leur relation avec le régime du président Recip Erdogan est pour le moins compliquée.

Six millions se trouvent en Iran, deux millions en Syrie et sept millions en Irak. C'est cette dernière communauté qui a longtemps retenu l'attention de Tel-Aviv, d'autant plus que l'Irak, en 1948, en 1967 et en 1973, a participé ou voulu participer aux guerres contre Israël et qu'il a envoyé des troupes chaque fois que cela a été possible.

Empêcher l'Irak d'attaquer Israël a été la principale raison du soutien israélien à la rébellion kurde irakienne. Pour cela, Tel-Aviv a collaboré intensément, à l'époque du chah, avec Téhéran jusqu'à l'accord d'Alger du 6 mars 1975, qui mit fin au contentieux territorial irako-iranien. Jusqu'à cette date, les deux pays alliés ont fourni de l'armement et formé de nombreuses unités kurdes qui ont posé de sérieux problèmes à l'armée irakienne, contrainte d'envoyer d'importants renforts au Kurdistan et de réduire d'autant sa participation à la coalition arabe.

Au milieu des années 1960, un officier supérieur israélien, Tzuri Sagi, vient soutenir la lutte pour un Kurdistan indépendant et contribue à former l'armée kurde. La présence dans le nord de l'Irak d'une importante communauté juive facilite d'ailleurs la tâche du Mossad. Même si l'autonomie en 2003 a réduit leur intérêt à coopérer avec Israël, les contacts n'ont pas cessé. En 2005, d'anciens commandos israéliens sont allés former des Kurdes irakiens pour lutter contre les groupes islamistes. Il y aurait par ailleurs plusieurs bases israéliennes dans le Kurdistan, dont la principale se trouve à Erbil.

Il ne faut cependant pas surestimer cette relation. En 2020, la reconnaissance d'Israël par plusieurs pays arabes dans le cadre des Accords d'Abraham a été mal vécue par les Kurdes : « Il y a encore quelques décennies », écrit le correspondant de l'Agence France-Presse (AFP) à Erbil, « ils disaient avoir un ennemi commun et luttaient pour avoir leur propre État. Aujourd'hui, les Kurdes d'Irak regardent les Israéliens normaliser leurs relations avec des pays arabes avec un sentiment doux amer (…) en s'étonnant que l'État hébreu se soit tourné vers ses ennemis arabes historiques plutôt que vers ses compagnons de galère kurdes ».

Quoi qu'il en soit, le ministre israélien des affaires étrangères, Gideon Saar, soulignait encore, le 10 novembre 2024, l'intérêt pour son pays de pouvoir tirer des bénéfices politiques avec d'autres minoritaires, « dans une région où [il] sera toujours minoritaire »6.


1Christian Salmon, «  La Gaza-ïfication de l'Occident  », AOC, 9 juin 2025.

2Anealla Safdar, «  Israeli historian Ilan Pappe : “This is the last phase of Zionism”  », Al Jazeera, 14 janvier 2025.

3Edward Saïd, «  Arabs and Jews  », Journal of Palestine Studies, Vol. 3, n°2, 1974.

4Nahum Goldman, Où va Israël  ?, Calmann-Lévy, 1975

5Gabriel Ben-Dor, The Druzes in Israel : a political study : political innovation and integration in a Middle Eastern minority, Magnes Press, 1979.

6Lazar Berman, «  Gideon Saar appelle à renforcer les liens avec les Kurdes et les Druzes  », Times of Israel, 10 novembre 2024.

Gaza. Deux ans de guerre israélienne permanente

Soirée spéciale

Horizons XXI est une carte blanche laissée aux rédactions d'Orient XXI et Afrique XXI qui revient sur l'actualité ou l'histoire de l'Afrique et des mondes arabe et musulman à travers des entretiens. À retrouver une fois par mois sur le média indépendant Au Poste.

Horizons XXI. Gaza : deux ans de guerre israélienne permanente - YouTube

Deux ans après le début de la guerre génocidaire que mène Israël contre Gaza, nous faisons le point sur la situation dans les territoires palestiniens, mais aussi à l'intérieur de la société israélienne et dans le reste de la région. Pour cette émission de rentrée d'Horizons XXI sur Au Poste, nous parlons du nettoyage ethnique tous azimuts à Gaza mais aussi en Cisjordanie, des autres fronts ouverts par Israël dans la région, de politique intérieure israélienne et de complicité internationale, de Washington jusqu'à Paris.

Avec Alain Gresh, directeur et fondateur d'Orient XXI et d'Afrique XXI ; Nitzan Perelman Becker, docteure en sociologie politique et membre du collectif de recherche Yaani ; et Muzna Shihabi, ex-conseillère de l'Organisation de la Palestine (OLP), chargée de développement au Centre arabe de recherches et d'études politiques (CAREP) de Paris.
Présentée par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.

Abdelwahab Meddeb, carnets de voyage en Orient

Un homme avec une moustache et une femme montrant un doigt vers l'objectif.

Dans son dernier ouvrage posthume, l'écrivain et essayiste tuniso-français interroge la relation complexe entre l'Occident et l'Orient, tout en posant une question primordiale : pourquoi l'Occident refuse-t-il d'accepter son propre lien avec l'Orient ?

D'après l'introduction de cet opus posthume d'Abdelwahab Meddeb, nous n'avons pas fini de lire cet auteur prolifique — essayiste, écrivain et poète — qui a pourtant quitté le monde en 2014. Ce n'est en effet qu'une petite partie de ses carnets de voyage, découverts par son épouse et sa fille après son décès, qui nous est livrée ici sous le titre de Vers l'Orient. Notre Orient en fait, qui va de Tanger à la Palestine, les dernières pages concernant le Japon ne s'accordant que d'assez loin au reste de l'ouvrage.

Dans cet épais corpus, on retrouve l'ensemble des lignes de force qui ont structuré la pensée de l'écrivain tout au long des nombreux ouvrages qu'il a publiés de son vivant, mais de façon un peu différente. Destinait-il ces carnets à la publication ? On n'en saura évidemment rien puisqu'il n'est plus là pour nous le dire, mais cela n'est pas impossible tant la phrase est léchée, peaufinée dans un déluge de références savantes, non dénuées parfois de pédanterie qu'on lui pardonnera vu la qualité du voyage que ce livre nous propose de parcourir avec lui.

L'Occident dans le déni de son Orient

À mesure qu'il avance dans cet Orient qui va de l'extrême Occident des Arabes, le Maghreb, à cette région en feu qu'est désormais le binôme Palestine-Israël, en passant par l'Espagne, la Tunisie, l'Italie, l'Égypte et la Bosnie, Meddeb cherche invariablement les traces du mélange immémorial entre l'Occident et l'Orient. Il repère ce qu'il y a d'Orient en Occident et d'Occident en Orient, en posant une question essentielle : pourquoi l'Occident s'entête-t-il dans le déni de son Orient ? Pourquoi refuse-t-il que l'islam soit aussi une religion européenne ? Car l'incroyant épicurien qu'est Meddeb, amateur de bonne chère et de bons vins, revient toujours à la question religieuse pour explorer les pans les plus universels qu'il y a en chacune d'elles et tenter de les faire se rejoindre.

On voyagera donc avec plaisir et curiosité dans ses carnets où le constant souci d'érudition est tempéré par la poésie du périple et de la découverte. On ne se lassera pas avec lui de parcourir les échelles de cette Méditerranée, terre de tant de mythes, de croyances et de paradoxes qui le fascinent et l'interrogent.

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Couverture d

Abdelwahab Meddeb
Vers l'Orient, carnets de voyage de Tanger à Kyoto
Stock, Paris, 2025
512 pages
23,90 €

Offensive contre l'Iran. Israël plonge le Proche-Orient dans le chaos

Flammes illuminent la nuit, voitures passent près d'une scène de chaos urbain.

Comme le président américain George W. Bush, lançant son armée à l'assaut de l'Irak en 2003, Benyamin Nétanyahou, le premier ministre israélien inculpé par la Cour pénale internationale (CPI) pour crime de guerre et crime contre l'humanité, vise, bien au-delà de l'Iran, à « redessiner la carte du Proche-Orient ». Si les néoconservateurs pensaient que la prise de Bagdad ouvrirait une ère démocratique dans toute la région, les dirigeants de Tel-Aviv se voient dans une lutte d'apocalypse contre « le Mal », avec pour alibi la défense de la soi-disant « civilisation judéo-chrétienne ». Mais cette nouvelle agression israélienne alimente les flammes des conflits qui vont rendre la région et les pays invivables. Israël se vante de mener une guerre sur « sept fronts » : Gaza, le Liban, la Cisjordanie, l'Irak, l'Iran, le Yémen et la Syrie ; il aurait pu ajouter Jérusalem-Est où l'expansion des colonies et la confiscation de propriétés palestiniennes s'intensifient.

L'Iran est la cible principale des récentes attaques sous le prétexte fallacieux de la menace nucléaire, aussi mensonger que l'étaient les armes de destruction massive dissimulées par Saddam Hussein. Les bombardements israéliens adviennent d'ailleurs alors que les négociations autour du programme nucléaire de l'Iran et pour la levée des sanctions économiques se poursuivaient entre Washington et Téhéran, avec une médiation omanaise. Pour la deuxième fois donc, Israël sabote une issue diplomatique.

En mai 2018 déjà, c'est encouragé par Nétanyahou que Donald Trump retire la signature des États-Unis du traité sur le nucléaire iranien signé trois ans auparavant, et qui avait été avalisé dans deux résolutions par le Conseil de sécurité des Nations unies. Dans la foulée, le président étatsunien intensifie les sanctions contre l'Iran, bien plus dures que celles en place avant 2015, frappant toute entreprise qui ferait affaire avec ce pays, qu'elle soit américaine ou non, interdisant de facto à Téhéran de vendre son pétrole et ses produits pétrochimiques. C'est un étranglement progressif d'un pays membre des Nations unies, des mesures illégales qui ont suscité bien peu de réactions de la « communauté internationale ». Quant à l'idée que l'Iran était à la veille de posséder l'arme nucléaire, il suffit de reproduire quelques déclarations reprises complaisamment par les médias pour se rendre compte que l'épouvantail ne date pas d'aujourd'hui (voir encadré ci-dessous).

Inversion de la culpabilité

Depuis plusieurs décennies, Téhéran est invariablement présentée comme la principale menace pour la stabilité du Proche-Orient, tant pour ses ambitions en matière de nucléaire qu'à cause de la nature islamique de son régime. On a maintes fois entendu Benyamin Nétanyahou marteler cette assertion, jusque devant l'Assemblée générale de l'ONU, alors même qu'il menait une entreprise de nettoyage ethnique à Gaza et qu'il bombardait les villes et villages du Sud-Liban et des quartiers entiers de Beyrouth. Si cette rhétorique a longtemps été soutenue par l'Arabie saoudite, la réaction de Riyad — première capitale à dénoncer l'offensive israélienne — puis des autres pays du Golfe, souligne l'aspiration des pays de la région à la stabilité. Qui aurait la naïveté — pour ne pas dire la mauvaise foi — de croire que ce rôle de menace régionale est tenu par un autre État de la région qu'Israël ?

Cette menace israélienne est d'autant plus incontrôlable qu'elle est — ô surprise — soutenue sans l'ombre d'une nuance par les chancelleries occidentales. Fermée la parenthèse qui venait à peine de s'ouvrir de la critique de Tel-Aviv pour le génocide qu'il conduit depuis 20 mois à Gaza ; disparue la velléité de tracer une quelconque ligne rouge aux dirigeants israéliens, même si elle se traduisait souvent par l'incrimination du seul Benyamin Nétanyahou, afin de préserver l'innocence israélienne, alors même que les forces politiques du pays et une grande partie de son opinion publique soutenaient sa politique à Gaza. L'union sacrée occidentale est de retour, invoquant à nouveau le fameux « droit d'Israël à se défendre », en violation totale du droit international.

Jamais d'ailleurs le programme nucléaire israélien et le refus catégorique de Tel-Aviv d'un contrôle par l'Agence internationale d'énergie atomique (AIEA) n'ont ému les dirigeants occidentaux. Dans sa conférence de presse du vendredi 13 juin, le président français Emmanuel Macron n'a eu aucun mot pour les victimes civiles iraniennes, alors que le nombre de morts s'élève à 224 jusque-là, suggérant que seules les installations militaires et nucléaires ont été visées par Israël. Comble de l'inversion de la culpabilité, il a fait porter à l'Iran la « lourde responsabilité dans la déstabilisation de toute la région ». On croirait entendre l'ancienne première ministre israélienne Golda Meir reprocher aux « Arabes » d'obliger les Israéliens à « tuer leurs enfants ».

Une menace bien plus grande pèse d'ailleurs sur la population civile iranienne ainsi que sur les pays de la région tant que dureront les bombardements israéliens : celle d'une catastrophe nucléaire et écologique. Le site d'enrichissement d'uranium de Natanz, situé entre les villes de Kashan et d'Ispahan, a été touché vendredi 13 juin par des bombardements israéliens. Une situation que le directeur de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), Rafael Grossi, a qualifiée d'« extrêmement préoccupante ». Si la famine organisée à Gaza fait à peine sourciller les dirigeants occidentaux, un risque de radiation pour les populations du Proche-Orient les fera-t-il réagir ?

Faire oublier Gaza

En ouvrant ce nouveau front, Israël a confirmé la rupture avec sa doctrine militaire stratégique qui préconisait des guerres courtes et contre un nombre limité d'adversaires. Aujourd'hui, il ne cherche pas la fin des hostilités mais leur prolongation, y compris en violant les accords qu'il a entérinés. Ainsi, Tel-Aviv a signé un texte sur le cessez-le-feu avec le Liban entré en vigueur le 27 novembre 2024. Malgré cela, il continue à occuper une partie du territoire et a commis 1 500 violations du cessez-le-feu entre cette date et le 3 avril 2025, sans que la France, qui participe à la supervision de l'accord, y ait trouvé à redire.

À Gaza, la trêve est entrée en vigueur le 19 janvier et elle a permis la libération de nombreux otages et de centaines de prisonniers politiques palestiniens. Mais Israël l'a violée et a repris unilatéralement ses bombardements le 18 mars, montrant le peu de cas qu'il fait même des otages. Là aussi, ni les États-Unis ni les Occidentaux n'ont protesté, mais ils ont blâmé le Hamas. Il n'est pas anodin que l'attaque contre l'Iran ait été déclenchée dans les 48 heures qui ont suivi un blackout total sur Gaza — une coupure de tous les moyens de télécommunication après qu'Israël a ciblé un câble de fibre optique. Coupée du monde, Gaza, qui commençait à peine à prendre la place qui aurait dû lui revenir dans la couverture médiatique, pouvait disparaître des unes et le génocide se poursuivre à l'abri des regards. Pendant les trois jours que ce blackout total a duré, des hommes, jeunes souvent, ont été tués par l'armée israélienne en allant chercher de l'aide humanitaire au niveau du corridor de Netzarim pour nourrir leurs familles victimes de la famine organisée. Leur sang s'est mêlé à la vitale poudre blanche qui s'échappait des sacs de farine. Parmi eux, Obeida, le neveu de notre correspondant Rami Abou Jamous. Il avait 18 ans.

S'il existe dans cette volonté de Nétanyahou de s'engager dans une guerre sans fin une dimension personnelle — la peur du jugement pour ses procès en corruption et d'une commission d'enquête sur ses responsabilités personnelles dans l'échec du 7 octobre 2023 —, on aurait tort de se limiter à cette lecture. Il ne vise pas à faire émerger un Proche-Orient démocratique comme en avaient rêvé les néoconservateurs américains, mais à semer le chaos pour empêcher l'émergence de tout État ou force structurée susceptible de résister dans l'environnement d'Israël.

Son comportement en Syrie est significatif. Tel-Aviv a profité de la chute du régime de Bachar Al-Assad non seulement pour étendre le territoire qu'il occupe déjà illégalement dans le Golan, mais pour attiser les tensions internes en bombardant régulièrement le territoire, en essayant de nouer des relations avec les « minorités », qu'elles soient druze ou alaouite, pour empêcher la reconstitution d'un État syrien stable. Il renoue ainsi avec une vieille stratégie d'alliance des « minorités » qui a toujours dicté, au moins en partie, la politique israélienne, notamment au Liban durant la guerre civile (1975-1989), à travers l'alliance avec des groupes maronites. Elle a un objectif clair que Michael Young, rédacteur en chef du blog Diwan, explicite dans une tribune publiée par L'Orient-Le-Jour le 16 janvier 2025 :

Pour les Israéliens, la fragmentation de la Syrie et des pays arabes environnants serait une aubaine. Non seulement cette issue garantirait la faiblesse des voisins d'Israël, mais elle signifierait aussi, dans le cas de la Syrie, qu'il n'y a pas de gouvernement crédible pour contester l'annexion illégale du plateau du Golan. Des États arabes affaiblis ouvrent également d'autres portes, notamment celle qui permet à Israël de procéder à un nettoyage ethnique de la population palestinienne en la poussant vers les pays voisins, sans rencontrer de grande résistance. Tels seraient les avantages d'une partition du pays selon des lignes ethno-confessionnelles, permettant aux Israéliens d'établir des zones tampons près de leurs propres frontières, ou des zones d'influence ailleurs.

Un Proche-Orient chaotique et divisé sur lequel règnerait un État ouvertement affranchi du droit international, voilà la promesse d'Israël, dont les alliés occidentaux s'assurent de lui fournir les moyens pour la mettre en œuvre.

Anthony Cordesman et Khalid Al-Rodhan sont deux chercheurs qui, dans leur livre publié en juin 2006 Iran's Weapons of Mass Destruction : The Real and Potential Threat font le recensement des prévisions des services de renseignement et des responsables sur le délai auquel l'Iran serait susceptible d'accéder à l'arme nucléaire. Les exemples suivants ont été rapportés par Alain Gresh sur son blog Nouvelles d'Orient1 il y a déjà près de 20 ans.

Fin 1991 : des rapports faits au Congrès et des évaluations de la CIA estiment qu'il existe « une forte probabilité pour que l'Iran ait acquis tous ou virtuellement tous, les composants nécessaires pour fabriquer deux à trois bombes nucléaires ». Un rapport de février 1992 à la Chambre des représentants suggère que ces deux ou trois bombes seraient opérationnelles entre février et avril 1992.

Le 24 février 1993 : le directeur de la CIA James Woolsey affirme que l'Iran était à huit ou dix ans d'être capable de produire sa propre bombe nucléaire, mais qu'avec une aide de l'extérieur, elle pourrait devenir une puissance nucléaire plus tôt.

Janvier 1995 : le directeur de l'agence américaine pour le contrôle des armements et le désarmement John Holum témoigne que l'Iran pourrait avoir la bombe en 2003.

Le 5 janvier 1995 : le secrétaire à la défense William Perry affirme que l'Iran pourrait être à moins de cinq ans de construire une bombe nucléaire, bien que « la rapidité… dépendra de comment ils travaillent pour l'acquérir ».

Le 29 avril 1996 : le Premier ministre israélien Shimon Peres affirme qu'« il croit que d'ici quatre ans, ils (l'Iran) pourraient avoir des armes nucléaires ».

Le 21 octobre 1998 : le général Anthony Zinni, chef de l'US Central Comand affirme que l'Iran pourrait avoir la capacité d'envoyer des bombe nucléaires d'ici cinq ans. « Si j'étais un parieur, je dirais qu'ils seront opérationnels d'ici cinq ans, qu'ils auront les capacités. »

Le 17 janvier 2000 : Une nouvelle évaluation de la CIA sur les capacités nucléaires de l'Iran affirme que la CIA n'exclut pas la possibilité que l'Iran possède déjà des armes nucléaires. L'évaluation se fonde sur la reconnaissance par la CIA qu'elle n'est pas capable de suivre avec précision les activités nucléaires de l'Iran et ne peut donc exclure la possibilité que l'Iran ait l'arme nucléaire.


1Alain Gresh, «  Quand l'Iran aura-t-il l'arme nucléaire  ?  », Nouvelles d'Orient, 4 septembre 2006.

Méditerranée. Comment le Sud exporte son eau pour importer son pain

Un boulanger soulève un plateau de pains dans une boulangerie sur un mur bleu.

En quelques décennies, la région du Proche-Orient et de l'Afrique du Nord est devenue totalement dépendante des importations pour nourrir sa population. Une évolution accélérée par les choix faits par les élites du Nord et du Sud.

Le pain est au cœur de la vie quotidienne dans l'ensemble du monde arabe. Il est sorti des fours et des échoppes le long des routes, empilé sur la table des repas, et même brandi lors de manifestations, où il symbolise l'incapacité de l'État à répondre aux besoins les plus élémentaires. Le pain se présente sous différentes formes et dimensions, des baguettes tunisiennes à la pita, en passant par le moelleux samoun irakien en forme de losange. Mais ces pains partagent de plus en plus une chose en commun : le blé bon marché déversé d'Europe et de Russie.

Il n'en a pas toujours été ainsi. Autrefois, la région du Proche-Orient et de l'Afrique du Nord (Middle East and North Africa, MENA) comptait sur son propre blé : des variétés résistantes et nutritives cultivées depuis des millénaires dans l'est et le sud du bassin méditerranéen. En réalité, le monde arabe avait largement dépassé l'autosuffisance. Il avait innové et exporté, contribuant à ce que le pain trouve sa place dans les régimes diététiques et sur les tables d'Europe et, plus tard, du monde entier.

Le « grenier de Rome »

En effet, c'est dans le Croissant fertile — des rivages méditerranéens de la Palestine et du Liban jusqu'à la Syrie, la Turquie et l'Irak contemporains — que l'humanité a appris à faire pousser les céréales. Les anciens Égyptiens cultivaient le blé et l'orge le long des rives du Nil et dans le Delta. L'Égypte, le Levant et l'Afrique du Nord étaient réputés comme le « grenier de Rome », en raison de l'approvisionnement procuré aux vastes possessions de l'empire. De même, la plaine fertile de Hauran, dans le sud de la Syrie, au nord de la Jordanie, était l'une des grandes zones céréalières de l'empire ottoman.

Cette autosuffisance fait partie de l'histoire ancienne. En 2021, la région MENA comptait cinq des quinze premiers États importateurs de blé au monde. Même des petits pays comme la Jordanie et la Tunisie parviennent à en importer suffisamment pour figurer dans le top 50. Les données de l'Observatoire de la complexité économique (OEC)1 permettent de visualiser cette dépendance au sein des principaux importateurs de la région, en cartographiant la facture totale des importations de blé de chaque pays, ses principaux fournisseurs, son rang parmi les importateurs de blé et la part du blé dans les importations de chaque pays.

Carte illustrant les flux d

La dépendance à l'égard des importations a un coût élevé. Année après année, les États arabes à court de liquidités, dépensent leurs réserves limitées en devises étrangères pour importer des denrées de base qu'ils cultivaient autrefois pour eux-mêmes. Leur capacité à nourrir leurs sociétés est désormais déterminée par la volatilité des marchés mondiaux. Ainsi, la carte ci-dessus utilise des données datant de 2021, un an avant l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Les données de l'année suivante montreraient un bouleversement majeur des chaînes d'approvisionnement en blé de la région, qui a été profondément ressenti en 2022 et 2023.

Cette carte comporte également une omission notable. Pour créer une visualisation la plus claire possible, nous n'avons montré que les importations du seul blé, à l'exclusion des données sur la farine de blé. D'où l'absence de l'Irak, de la Syrie et de la Palestine, qui n'importent pas de grandes quantités de blé mais dépendent massivement de la farine importée. En 2021, l'Irak et la Syrie étaient respectivement les deuxième et sixième plus grands importateurs de farine au monde. Le Yémen arrivait en troisième position, ce qui ajouterait à la facture déjà lourde du blé représentée sur la carte. La dépendance vis-à-vis de la farine, plutôt que du blé non transformé, est répandue dans les États déchirés par des conflits dans la région et au-delà, ce qui confirme les dommages infligés à la production locale des meuneries.

Nourrir la population ou nourrir l'Europe

Qu'est-il arrivé ? Comment est-on passé d'une zone productrice de blé à une région consommatrice ? Il est tentant de blâmer le changement climatique et la pénurie d'eau, qui sont effectivement de mauvais augure pour l'agriculture régionale. Aujourd'hui, cependant, de nombreux États arabes disposent toujours de conditions favorables pour faire pousser du blé. La croissance démographique incontrôlée et l'urbanisation rapide offrent des explications plus convaincantes mais ce n'est qu'une partie du tableau.

Le principal problème est que les gouvernements de la région ont pour la plupart cessé d'organiser l'agriculture de manière à nourrir leurs sociétés. Au milieu du siècle dernier, les États arabes nouvellement indépendants ont investi massivement dans l'autosuffisance alimentaire et la redistribution des terres, des richesses et des services en faveur de la paysannerie. Mais cela a commencé à changer dans les années 1970 et 1980, au moment où la région adoptait des réformes néolibérales. Confrontés à l'augmentation de la dette et à la pression des prêteurs internationaux, comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), la plupart des États arabes ont décidé de privatiser des services clés, de réduire le soutien aux petits producteurs et de favoriser les grandes exploitations agricoles privées, orientées vers des cultures de rente destinées à l'exportation.

C'est en Égypte qu'on le voit le plus clairement. L'une des sociétés agraires les plus vieilles de l'histoire dépense aujourd'hui plus que tout autre pays au monde pour importer du blé. L'Égypte est également de loin le premier importateur mondial de fèves pour son foul2, le plat emblématique de sa cuisine. Ce qui ne veut pas dire que les Égyptiens ont cessé de cultiver : simplement que les politiques étatiques de l'État ont évolué vers la promotion des exportations à forte valeur ajoutée. Les données de l'OEC permettent de visualiser ce changement. Nous avons comparé la valeur des importations de blé de l'Égypte à une sélection de ses principales exportations agricoles. Les barres verticales représentent la valeur totale de chaque importation ou exportation. Les flèches indiquent le principal partenaire commercial de chaque produit.

Carte illustrant les exportations agricoles égyptiennes et leurs destinations.

Les résultats montrent à quel point l'Égypte a évolué vers l'importation de denrées de base et l'exportation de cultures de rente. En 2021, elle figurait parmi les 12 premiers exportateurs mondiaux d'agrumes, de pommes de terre, de fraises et de coton. Toutes ces plantes sont irriguées, et certaines sont notoirement gourmandes en eau. Les vendre à l'étranger revient de facto à les vendre avec l'eau dont elles ont eu besoin, c'est-à-dire exporter ce qu'on appelle parfois « l'eau virtuelle ». Cela s'accorde mal avec l'aggravation de la crise hydraulique dans ce pays et le fait que toutes ces exportations sont encore insignifiantes par rapport aux importations égyptiennes de blé.

Les profiteurs des deux côtés de la Méditerranée

À l'autre bout de la région, le Maroc est confronté à une situation similaire. Le royaume chérifien est à la fois un important importateur de blé et un méga-producteur de fruits. Il est l'un des principaux exportateurs mondiaux de tomates et d'agrumes, ainsi que de fruits de luxe gloutons en eau comme le melon, les baies et les avocats.

Carte illustrant les exportations de fruits du Maroc vers l

Ces échanges — fruits marocains contre céréales européennes — fonctionnent très bien pour les exportateurs privés des deux côtés de la Méditerranée, et pour les consommateurs européens qui savourent des fruits bon marché. Mais au détriment du combat contre la sécheresse qui perdure depuis des années au Maroc et qui a forcé l'État à rationner l'eau des stations de lavage auto et des hammams publics.

Les relations commerciales du Maroc révèlent également ce que l'on pourrait appeler un courant néocolonial dans les échanges alimentaires méditerranéens : son principal partenaire commercial, la France, se trouve être l'ancienne puissance coloniale, qui continue de bénéficier des ressources naturelles du Maroc sous la forme de fruits grands consommateurs d'eau.

Le goût pour les avocats israéliens

En Méditerranée orientale, Israël est passé maître dans la science de l'agriculture à haute valeur ajoutée. Il s'appuie sur une technologie de pointe et sa propre forme de colonialisme via l'exploitation illégale de la terre et de l'eau en Palestine et sur le plateau du Golan occupé. Ses exportations de fruits sont surtout destinées à des États européens, comme la France et les Pays-Bas, qui ont soutenu sa guerre à Gaza. Avec le Maroc, Israël est l'autre État de la région MENA à profiter du goût de l'Europe pour les avocats. Des sociétés israéliennes et marocaines se sont même associées pour cultiver des avocats sur le sol marocain avec de l'eau marocaine, par l'intermédiaire d'une coentreprise créée après la normalisation des relations entre les deux pays en 2020.

Carte montrant les exportations d

Toutefois, les ventes d'avocats israéliens sont dérisoires comparées à l'exportation d'un produit nettement moins attractif : les aliments pour animaux vendus sur le marché captif des Territoires palestiniens occupés. Ces derniers dépendent du bon vouloir des Israéliens, même pour produire des aliments localement. Depuis le 7 octobre 2023, Israël exerce son contrôle sur le flux des produits alimentaires de base afin d'amener régulièrement Gaza au bord de la famine.

Si Israël fixe les termes de ses relations avec ses voisins, la Jordanie n'a pas un tel luxe. Les petites rivières locales charrient les miettes de l'agriculture israélienne et, dans une moindre mesure, syrienne. En conséquence, Amman, la capitale, amène de l'eau de l'aquifère d'Al-Dissi, que la Jordanie partage avec un royaume voisin bien plus étendu et plus fort : l'Arabie saoudite. Cette dernière avale aussi indirectement l'eau de la Jordanie via l'élevage de bétail et la culture de fruits consommateurs d'eau, exportés ou introduits en contrebande par de grandes entreprises jordaniennes à travers la frontière saoudienne.

Carte illustrant le pipeline d

La situation difficile de la Jordanie reflète donc celle de l'Égypte et du Maroc, à plus petite échelle. Tandis que la population jordanienne est assujettie au pain subventionné fabriqué avec du blé européen bon marché, ses plus gros agriculteurs font pousser des pêches et des nectarines qu'ils expédient vers le marché saoudien plus riche. Ils exploitent à leur gré des eaux souterraines de haute qualité sans se préoccuper des quotas stricts qui entravent les petits producteurs.

Les pâturages de l'Arabie saoudite


Cela dit, on pourrait arguer que le secteur agricole le plus hostile à la nature est celui de l'Arabie saoudite. Le royaume désertique n'a pas de rivières, ne reçoit quasiment pas de précipitations, et épuise depuis des décennies ses eaux souterraines fossiles à un rythme alarmant. Et pourtant, il possède de loin la première industrie laitière de la région MENA qui exporte chaque année pour plus d'un milliard de dollars. Almarai — l'entreprise laitière saoudienne dont le nom signifie « pâturages » — est une marque familière dans une grande partie du monde arabe.

Carte illustrant des flux laitiers de Pologne vers l

Mais les vaches laitières, et le fourrage nécessaire pour les nourrir sont parmi les plus dépensières en eau de l'agrobusiness. Plutôt que de réduire ses activités, Almarai a même raflé des droits sur des terres et de l'eau dans des endroits aussi improbables que l'Arizona et l'Argentine.

Outre les produits laitiers, l'Arabie saoudite était en 2021 le premier exportateur mondial de dattes. Ce fruit a une longue et riche histoire dans le royaume des Saoud, en particulier dans ses oasis orientales. Aujourd'hui, toutefois, irriguer les dattes revient à puiser dans de rares réserves d'eau. Et, comme pour les produits laitiers, les revenus tirés de ces exportations sont ridicules par rapport aux ventes gargantuesques d'énergie du royaume. Alors, pourquoi exporter autant d'eau ?

La réponse tient probablement à deux facteurs, qui s'appliquent autant aux dattes saoudiennes qu'aux nectarines jordaniennes, aux fraises égyptiennes ou aux avocats marocains. Premièrement, même si les revenus de chaque production — quelques centaines de millions de dollars par an, en gros — sont marginaux dans la balance commerciale d'un pays, ces récoltes rapportent de l'argent à ceux qui exportent. Les intérêts particuliers vont des cultivateurs locaux bien connectés aux multinationales de l'agroalimentaire, dont les régimes arabes sont soucieux d'attirer les investissements. Dans la MENA — comme dans d'autres régions soumises au stress climatique telles que le sud de l'Europe ou l'Ouest américain —, ces puissants acteurs seront les derniers à souffrir d'une mauvaise gestion de l'eau rare.

Deuxièmement, il y a la présomption que, quoi qu'il arrive, la région trouvera bien le moyen de sortir d'une crise de l'eau qui s'aggrave. Riche en pétrole, le Golfe a mené pendant des décennies grand train au-delà de ses moyens hydrologiques, grâce à la désalinisation coûteuse et polluante de l'eau de mer. De telles solutions technologiques séduisent les dirigeants ailleurs dans la région, même dans des États comme la Jordanie et l'Égypte qui n'ont pas les moyens de les appliquer à une telle grande échelle.

Évidemment, une pareille pensée magique n'est pas confinée au monde arabe. Elle imprègne les politiques environnementales à l'échelle mondiale, y compris au sein des riches États occidentaux qui sont les plus comptables de la crise actuelle et les mieux placés pour y faire face. Mais tôt ou tard, notre climat imposera des changements sur ce que nous mangeons et où nous le produisons. La question est de savoir si nous nous y préparons de manière à protéger les plus vulnérables, ou si nous nous accrochons à un système qui sert ceux qui en ont le moins besoin.

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Traduit de l'anglais par Philippe Agret

Cet article, dont le titre original est « Bread for berries » a été publié sur Synaps le 7 avril 2025


1L'OEC présente des visualisations de données sur le commerce international.

2NDLR. Plat national égyptien à base de fèves, consommé généralement pour le petit déjeuner. Il est servi chaud et les fèves sont consommées broyées ou intactes.

L'imposture de la civilisation judéo-chrétienne

L'image annonce un événement sur la

Horizons XXI est une carte blanche laissée aux rédactions d'Orient XXI et Afrique XXI qui revient sur l'actualité ou l'histoire de l'Afrique et des mondes arabe et musulman à travers des entretiens. À retrouver une fois par mois sur le média indépendant Au Poste.

Pour cette première de Horizons XXI sur Au Poste, Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI, est aux manettes et accueille l'historienne et ancienne journaliste tuniso-française Sophie Bessis, à l'occasion de la sortie de son dernier livre La Civilisation judéo-chrétienne : anatomie d'une imposture, aux éditions Les Liens qui libèrent (12 mars 2025).

Dans la rhétorique du choc des civilisations qui servait hier à justifier la mal nommée « guerre contre le terrorisme » et aujourd'hui la guerre génocidaire à Gaza, un concept se trouve depuis une quarantaine d'années mobilisé : celui de la « civilisation judéo-chrétienne ». Ce contresens historique est porté aujourd'hui en étendard par les droites extrêmes et les extrêmes droites occidentales, de Bruno Retailleau jusqu'à Benyamin Nétanyahou.

À quoi renvoie au juste ce concept ? Que signifie cette appropriation récente par la culture européenne et nord-américaine de la judéité, après une histoire pluriséculaire de pogroms anti-juifs sur le Vieux continent ? Quels en sont les mécanismes ? Et contre quels nouveaux ennemis de l'Occident ce doublon est-il mobilisé ?

Quand la diplomatie française parlait arabe

L'image montre une scène chargée d'émotion et de tension. On y voit plusieurs personnes rassemblées autour d'une figure centrale, visiblement un homme en costume. D'autres personnes, portant des vêtements traditionnels et des turbans, semblent interagir avec lui. L'atmosphère est dynamique, avec des visages concentrés et des gestes animés, ce qui suggère une discussion ou un événement important. Le mélange de styles vestimentaires indique une diversité culturelle parmi les personnes présentes, ce qui pourrait refléter un moment significatif sur le plan social ou politique.

À l'occasion de la journée internationale de la langue arabe, nous nous interrogeons sur la place qu'a cette langue dans la diplomatie française, qui se veut très active dans la région, comme l'ont montré les récentes négociations autour d'un cessez-le-feu au Liban. La communication étant un axe majeur, Nada Yafi est allée à la rencontre de Patrice Paoli, l'unique porte-parole en arabe du ministère des affaires étrangères à ce jour, pour un entretien sur la langue d'Averroès.

La France est riche d'une tradition orientaliste séculaire, que les spécialistes estiment supérieure par sa continuité et sa qualité à celle de tout autre pays occidental1. Le Collège de France, autrefois dénommé Collège Royal, fondé par François Ier qui décide d'y introduire l'enseignement des langues orientales, dont l'arabe, peut à lui seul s'enorgueillir de toute une lignée d'illustres arabisants. Le Quai d'Orsay entretient également, à travers le concours du Cadre d'Orient, une véritable filière d'excellence, régulièrement nourrie par l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), comme par les universités. Dans l'imposant bâtiment historique du ministère des affaires étrangères jouxtant l'immense esplanade des Invalides, donnant sur l'impérial pont Alexandre III, l'étage occupé par la Direction d'Afrique du Nord/Moyen-Orient a longtemps été appelé « la rue arabe » par les autres directions — sobriquet affectueux ou condescendant, selon l'intention du locuteur —, mais qui traduit dans tous les cas une empathie supposée avec les peuples de la région, voire un alignement sur leur esprit rebelle.

À l'occasion de la journée internationale de la langue arabe, Orient XXI a choisi d'interviewer Patrice Paoli, jeune retraité qui aura occupé de nombreux postes en lien avec le monde arabe, notamment celui de directeur de la prestigieuse direction géographique mentionnée plus haut, ainsi que ceux de diplomate puis ambassadeur dans plusieurs pays arabes, dont le Liban, le Koweït et les Émirats Arabes unis. Surtout, il aura été l'unique porte-parole en arabe du ministère à ce jour.

Nada Yafi. — Vous avez récemment participé à une conférence à l'Inalco sur la diplomatie française et la langue arabe, ainsi qu'à une émission de la chaîne arabophone France 24 sur le même thème. Ce sujet vous semble-t-il d'actualité ? Vous n'avez pourtant pas été remplacé au poste de porte-parole en arabe, qui n'a été créé qu'en novembre 2022 ?

Patrice Paoli. — Ce sujet est à mon sens plus actuel que jamais. L'actualité tragique au Moyen et au Proche-Orient, les liens tissés à travers l'histoire, de part et d'autre de la Méditerranée, nous le rappellent chaque jour.

Alors que les incompréhensions, voire les haines, nourries par l'ignorance ou le rejet de l'Autre, montent de toutes parts, autour de la Méditerranée, dans cet Orient si simple et si compliqué, et jusqu'au sein de notre société, il nous faut ouvrir grands nos esprits et nos oreilles et dépasser la peur de l'Autre, se comprendre et se parler. L'apprentissage des langues vivantes, dans le cas d'espèce l'arabe, mais aussi la connaissance des civilisations de cette région et de l'histoire des pays arabes est plus que jamais une nécessité, pour mieux se connaître et se parler alors que le débat est contraint et polarisé.

Des drogmans au corps d'Orient

N.Y. — La langue arabe serait donc utile pour comprendre les enjeux du Proche-Orient. Il est intéressant que vous y ajoutiez une autre dimension, celle de la nécessaire connaissance de l'histoire des pays arabes ?

P. P. — La création du corps d'Orient, qui a succédé au système des drogmans2, lesquels étaient des traducteurs et interprètes, et non des diplomates de plein exercice — même s'ils jouaient à leur manière un rôle de médiateur — répondait à cette préoccupation. Il est important aujourd'hui de préserver cette filière de recrutement de diplomates spécialisés dans différentes aires linguistiques et civilisationnelles. La connaissance de la langue est nécessaire et constitue un atout indéniable, mais en effet elle ne suffit pas. Il faut y ajouter la connaissance de la culture et de l'histoire qui s'y attachent. Ce qui est requis des candidats au concours de recrutement « Orient ». C'est donc, outre la langue, une solide connaissance de la civilisation, de l'histoire, de la vie politique et de la culture des pays de leur zone de spécialisation, qui complète et donne toute sa portée à la connaissance de la langue. Il ne s'agit pas seulement de parler avec l'autre, mais aussi de le connaître.

N.Y. — Pour servir la politique étrangère de la France, certains estiment qu'il suffit de parler français ou anglais notamment dans les réunions multilatérales où l'anglais prédomine. Qu'est-ce que la langue arabe vous a apporté de plus dans vos rapports avec vos interlocuteurs arabes ?

P. P. — On peut bien sûr travailler en utilisant seulement l'anglais et le français, mais il faut bien voir qu'en recourant à l'anglais au détriment de l'arabe par exemple, on renforce la position de l'anglais par rapport à notre propre langue en l'imposant comme le vecteur privilégié de communication. Défendre l'utilisation des autres langues est aussi une manière de défendre le français en défendant la diversité linguistique.

Et le dialogue sans médiateur est un « plus » indéniable. Le fait de parler la langue de l'autre est une marque de respect et de reconnaissance de l'interlocuteur. Il abaisse une barrière et permet un échange direct. Il facilite l'établissement d'une relation de confiance. Il est essentiel de maintenir dans notre diplomatie la capacité d'échanger, de lire, de travailler en arabe.

Prenons l'exemple de l'Algérie, où notre ambassade, à une certaine époque, ne disposait pas de diplomates arabophones et vivait dans l'idée que le français suffisait pour lire El Moudjahid3 et pour les entretiens. Mais c'était oublier la régression de la connaissance du français dans la société algérienne et méconnaître la réalité de cette société, en négligeant les débats et en ignorant les publications en arabe, notamment dans les universités où s'exprimaient les aspirations de la jeunesse. Il est essentiel de pouvoir prendre le pouls d'une société, et aussi de pouvoir réagir le cas échéant à la désinformation.

À cet égard, le fait de pouvoir lire la presse, suivre un programme de télévision, ou les réseaux sociaux est une ressource indéniable. Mais surtout, la capacité à prendre la parole dans la langue du pays à la radio ou à la télévision, aujourd'hui sur les réseaux sociaux, est un atout majeur : on peut ainsi toucher directement l'auditeur, le téléspectateur ou l'internaute.

Et puis j'ai parfois recouru à l'arabe pour échanger avec des collègues dont l'arabe n'était pas la langue maternelle non plus et qui l'avaient apprise comme moi. Ainsi nous parlions arabe, mon collègue chinois et moi-même, lorsque j'étais en poste à Amman. Pékin envoyait au Proche-Orient des arabisants sans se préoccuper de savoir s'ils parlaient aussi l'anglais ou le français.

N.Y. — Votre père autrefois, vos frères aujourd'hui et vous-même avez poussé très loin l'étude de cette langue alors que vous n'avez aucune origine arabe. C'est certainement révélateur de votre curiosité intellectuelle, d'un amour de la culture en général, d'un esprit universaliste, typiquement français. Mais est-ce que cela dit quelque chose par ailleurs de la langue arabe elle-même ?

P. P. — Mon rapport aux langues s'est formé dans mon enfance avec la langue anglaise. L'arabe est entré un peu plus tard dans ma vie, en Libye, en classe de sixième à l'école franco-libyenne de la Mission laïque de Tripoli. Mais il a pris rapidement une importance spéciale du fait que ma vocation s'est dessinée dès la fin du primaire : je voulais suivre les traces de mon père, que j'admirais et qui maîtrisait parfaitement l'arabe — il fut mon premier professeur d'arabe à la maison — et devenir diplomate en apprenant l'arabe et le persan. Et, tout en apprenant d'autres langues, je me suis dès lors focalisé sur le monde arabe. Je ne suis pas sûr de bien répondre à votre question, mais je dirais que l'arabe est entré très tôt dans ma vie et s'y est installé très naturellement. Et il y est resté.

N.Y. — Peut-être ma question était-elle motivée par un qualificatif que j'ai souvent entendu dans la bouche d'autres diplomates arabisants, à savoir qu'il s'agit pour eux d'« une très belle langue », comme me l'a dit encore tout récemment l'un de vos collègues, jeune retraité, Bruno Aubert, qui reste « très attaché à cette langue » selon ses termes, et vivement intéressé par la diplomatie culturelle, ou encore comme le montre la conseillère diplomatique du président de l'Institut du monde arabe, Inès Ben Kraïem, par son engagement dynamique sur ce volet particulier de la diplomatie. Diriez-vous dans tous les cas que la langue arabe aura été l'une des clés du succès, dans votre longue carrière ?

P. P. — Intéressante question ! Qui contient à mon sens deux aspects : d'une part, la façon dont l'arabe a facilité mon travail de diplomate et donc, indirectement, ma carrière, et, d'autre part, la façon dont on est perçu par les autres, qui est indubitablement, un facteur important dans nos carrières ! Le fait que je parle l'arabe, que je puisse exercer ma mission en arabe a consolidé mon image d'expert du monde arabe, donc ma crédibilité. Outre les avantages de la connaissance de la langue dans mon travail quotidien et la découverte et la connaissance des pays où je servais, le regard des autres s'est forgé autour de cette capacité linguistique et de ma connaissance du monde arabe. Je peux donc dire que la langue arabe a été un élément déterminant dans ma carrière. J'ai cependant été conduit à sortir de ma zone de spécialisation (et de confort) et ces « écarts » ont été importants et utiles. S'agissant de la langue elle-même, je partage le sentiment de Bruno Aubert et d'Inès Ben Kraïem. Je découvre chaque jour sa beauté et sa richesse. Elle fait partie de moi.

N.Y. — Vous connaissez plusieurs langues étrangères. Diriez-vous que l'arabe est plus difficile que les autres ?

P. P. — Une idée répandue est que l'arabe est une langue difficile, plus difficile que d'autres. Pour ma part, je considère qu'il n'existe pas de langue facile si on veut bien la parler et l'écrire, à commencer par le français. Tout dépend de l'investissement que l'on met dans l'apprentissage d'une langue, et de la volonté que l'on a de l'apprendre et de la maîtriser. Il faut dissiper l'idée selon laquelle l'arabe est plus difficile qu'une autre langue et déployer les moyens pour mieux la faire connaître et en permettre l'apprentissage, notamment dans notre système scolaire. Apprendre l'arabe n'est en rien une tâche insurmontable ! Je note cependant un élément de difficulté spécifique de l'arabe : la nécessité de compléter l'apprentissage de l'arabe littéral ou standard par celui des parlers locaux, parfois très différents, pratiqués dans les pays arabes.

N.Y. — L'arabe standard vous a-t-il été utile pour apprendre le parler local d'autres pays arabes ? Cette variante de la langue était-elle utile partout, même dans des pays comme le Liban, pays francophone où vous avez été ambassadeur ?

P. P. — La diversité de la langue arabe est l'une de ses difficultés, qui peut faire oublier son unité au-delà des différences dialectales, parfois très grandes, et même déroutantes. Le développement des réseaux sociaux a accéléré et généralisé le développement de l'arabe standard, d'un arabe écrit moderne qui est très largement utilisé et partagé dans tous les échanges, dans les médias écrits et audiovisuels, sur les réseaux sociaux, dans les échanges et colloques, etc. Et parallèlement s'est développé l'usage de ce qu'on appelle communément le « dialecte », à savoir la variété vernaculaire de la langue, sur les mêmes réseaux sociaux, avec une volonté parfois d'affirmation identitaire sur le thème « utilisons la langue que nous parlons tous les jours ». Ceci conduit nos ambassades à rechercher le meilleur équilibre entre l'arabe littéral et cet arabe local. Le recours à l'arabe littéral suscite généralement reconnaissance et considération de la part d'un public qui souvent ne le pratique pas lui-même. Le recours à l'arabe vernaculaire suscite une connivence différente avec l'interlocuteur ou le public, et touche peut-être davantage le cœur des gens. Les deux sont nécessaires. J'ai éprouvé ces deux aspects dans ma vie quotidienne et professionnelle.

J'ai pour ma part étudié l'arabe littéral ou standard à l'Inalco, me réservant d'apprendre l'arabe dit « dialectal » en poste et sur le terrain. Il était important pour moi de bénéficier d'un enseignement de qualité auprès de professeurs à même de me faire ressentir les différences, mais aussi les liens entre arabe standard et arabe « dialectal ». J'ai eu de très bons professeurs, qui me reprenaient chaque fois que je revenais au littéral ! Cela a contribué non seulement à mon apprentissage de différents parlers régionaux, mais aussi, paradoxalement, à me renforcer en arabe littéral ! Je voue à mes professeur(e)s une profonde reconnaissance !

S'agissant du Liban, je me suis toujours attaché à défendre le plurilinguisme, qui est un atout pour la jeunesse libanaise dont il ne faut pas la priver ! Outre l'arabe, le français y est, comme vous le dites, très présent, mais l'anglais aussi. Pour ma part, j'ai eu recours généralement à l'arabe standard pour mes interventions publiques, ainsi qu'au français et, dans des cas précis — interviews à la presse anglophone —, à l'anglais. Et la variété locale m'a été utile pour les conversations de tous les jours. Tous les moyens sont bons pour comprendre et se faire comprendre ! Il est clair en tous cas que le fait de parler arabe m'a ouvert bien des portes et des horizons auxquels le recours au seul français et/ou à l'anglais ne m'aurait pas permis d'accéder.

N.Y. — À quel public s'adresse le porte-parole en arabe ?

P. P. — Je dirais le public le plus large possible, dans un monde où les vecteurs et méthodes de communication sont en plein bouleversement. Les médias audiovisuels restent selon des études récentes le moyen d'information majoritaire dans le monde arabe. Mais les réseaux sociaux progressent très rapidement.

Il faut tout à la fois toucher les officiels des pays de la zone Afrique du Nord et Moyen-Orient, le grand public, mais aussi, plus particulièrement, la jeunesse, qui ne s'informe pas nécessairement de la même manière que les générations antérieures. Il y a donc différents publics : celui qui regarde la télévision et écoute la radio, celui qui privilégie les réseaux sociaux, eux-mêmes très divers, entre X, Instagram, Facebook, etc., et celui qui utilise tous les médias disponibles…

La nécessité d'une communication du Quai d'Orsay en langue arabe, établie de longue date, mais qui n'a été mise en pratique que très récemment, s'est renforcée après l'agression russe contre l'Ukraine, qui a contribué à élargir le fossé entre l'Occident et l'Orient arabe, sur le thème du « double standard » ou, pour parler français, du « deux poids, deux mesures ». Il faut écouter et répondre à ces interrogations.

N.Y. — Suivez-vous des médias en arabe ? Lesquels ?

P. P. — Oui, je suis principalement France 24 en arabe, et moins régulièrement des chaînes comme Al-Jazira et Al-Arabiya.

N.Y. — Pensez-vous que la langue arabe garde un attrait pour les jeunes diplomates français ?

P. P. — Oui, très clairement. Les deux concours d'Orient (secrétaire des affaires étrangères et administrateur de l'État) conservent toutes sections confondues une forte attractivité. Et j'ai relevé, lors du dernier concours d'administrateur Orient organisé par le ministère de l'Europe et des affaires étrangères, dont j'étais le président de jury, une prépondérance des candidats ayant choisi l'arabe littéral (30,3 % des candidats présents aux épreuves écrites), devant le russe (17,5 %) et le chinois mandarin (12,7 %). Je ne veux pas entrer dans une concurrence entre langues, mais cela permet de donner la juste réponse à votre question.

Il faut continuer à encourager l'apprentissage de toutes les langues et mieux faire connaître les carrières possibles avec ces langues, notamment le métier de diplomate. Pour ce qui concerne l'arabe, un effort particulier doit être fait à mon sens pour lui « rendre sa dignité », si vous me permettez l'expression, car son image pâtit d'une politisation regrettable et injuste. Heureusement, nous constatons l'augmentation régulière des étudiants en langue arabe, notamment à l'Inalco !

* * *
L'entretien se termine sur une note positive. L'on peut se dire que la langue arabe jouit en effet dans l'enseignement supérieur d'un prestige réel, à l'Inalco comme à Sciences Po, dans les grandes écoles comme dans les universités. L'enseignement dans le secondaire lui-même connaît des développements positifs comme l'ouverture par l'éducation nationale de sections internationales dans des établissements souvent prestigieux de centre-ville et pas simplement en banlieue, sections qui sont des filières d'excellence, tournées vers l'international par la préparation du Baccalauréat français international (BFI).

La langue arabe demeure toutefois un enjeu diplomatique, parfois tendu, avec les États du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie) qui souhaitent pouvoir garder la main sur son enseignement optionnel dans les écoles primaires en France. Cet abandon consenti de souveraineté de la part de nos autorités obéit à une logique de négociations visant à ne pas perdre, en contrepartie, la main sur les nombreuses écoles françaises implantées dans ces pays. Aussi, la réforme recommandée par le Haut conseil à l'intégration et destinée à transformer notre « enseignement des langues et cultures d'origine » (ELCO)4 en véritable « enseignement international des langues étrangères » (EILE) peine-t-elle à progresser : cet enseignement passe toujours par des accords bilatéraux avec les gouvernements en question, qui continuent de former et payer les enseignants, lesquels sont tout de même faiblement inspectés par l'éducation nationale. De ce fait, bien que cet enseignement soit désormais ouvert à tous et non seulement aux enfants d'immigrés comme c'était le cas avec les ELCO, il garde une image de « langue communautaire ». La bataille visant à ramener cet enseignement dans le giron de l'Éducation nationale en égale dignité avec les autres langues vivantes enseignées à l'école n'est visiblement pas encore gagnée. Une telle ambivalence nourrit dans l'esprit du public l'assignation identitaire de la langue arabe à l'immigration maghrébine alors qu'il s'agit d'une langue vivante comme toutes les autres, internationale au surplus.

Par cette assimilation à l'immigration, la langue arabe devient un enjeu électoral, régulièrement instrumentalisé par certaines personnalités politiques dans le débat public, produisant systématiquement des « emballements médiatiques », selon Jean-Michel Blanquer lui-même, ancien ministre de l'éducation nationale, qui en a pâti. Ces polémiques entravent la diffusion de son enseignement, qui reste donc marginal au regard de la demande. L'amalgame très courant avec la religion musulmane produit non seulement des attaques injustifiées, mais également des défenses navrantes, comme celles qui consistent, au nom d'une laïcité mal comprise, galvaudée, à prôner son enseignement à l'école publique pour… mieux lutter contre l'islamisme, ce qui participe du même strabisme intellectuel. L'allusion positive à la langue arabe dans un discours présidentiel tout entier consacré au séparatisme et à l'islamisme est une pirouette idéologique malencontreuse qui ne peut que se retourner contre la langue arabe. Tant que cet amalgame saturera le débat public, la langue arabe restera « taboue ». Le traitement singulier qui lui est réservé, entre toutes les langues, est tel qu'il vient de faire l'objet d'un colloque spécifique à l'Université de Grenoble sur le thème de « la langue arabe au prisme du politique », auquel ont participé des linguistes et sociolinguistes de plusieurs autres universités comme celles de Lyon, Rennes, Saragosse, Lille, Sorbonne-nouvelle et Avignon comme de l'académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, de l'Inalco, du CNRS, de l'Institut du monde arabe (IMA) et de l'Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman (Iremam).

On peut légitimement se demander si la langue arabe, « trésor de France »5, véritable atout de sa diplomatie, n'est pas aujourd'hui prise en otage par sa politique intérieure. Le recrutement d'un des meilleurs arabisants retraités du Quai d'Orsay, François Gouyette, pour une mission commandée et encadrée par le ministère de l'intérieur (présentée officiellement comme étant sous la double houlette de la place Beauvau et du Quai d'Orsay) sur « l'islamisme politique et la mouvance des frères musulmans » destinée à traquer un hypothétique entrisme de ces derniers dans les administrations de l'État révèle une confusion persistante dans l'esprit de nos autorités publiques entre langue arabe et islamisme.

Pour en revenir à la diplomatie, il nous faudra reconnaître également que la langue arabe ne constitue pas à elle seule un sésame. Il n'aura pas suffi à Napoléon Bonaparte lors de son expédition militaire de 1798 de faire traduire en arabe sa proclamation solennelle aux Égyptiens, pétrie de termes affectifs, pour ravir les cœurs et les esprits.

Aujourd'hui comme hier, la « rue arabe », la vraie, celle qui est de l'autre côté de la Méditerranée et du Golfe, n'attend pas de la France qu'elle porte systématiquement la parole arabe, mais espère logiquement de la patrie des droits humains qu'elle parle surtout le langage du droit international, comme continue de le faire l'un de ses plus emblématiques ministres des affaires étrangères, Dominique de Villepin. La France serait alors, à leurs yeux, simplement fidèle à elle-même. Lorsque le président Jacques Chirac, en visite au Proche-Orient en 1996, s'était insurgé dans les rues de Jérusalem contre les multiples services de sécurité israéliens qui brutalisaient la population palestinienne sur son passage, il s'était exprimé en anglais. Aux yeux des peuples de la région cependant, le président français ce jour-là parlait d'une certaine manière arabe.

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L

Nada Yafi
Plaidoyer pour la langue arabe
Orient XXI/Libertalia, 2023
192 pages ; 10 euros


1Cette tradition est mise en évidence par l'étude historique de Robert Irwin, spécialiste britannique de littérature arabe, soulignée par Suleiman Mourad dans son livre co-écrit avec Perry Anderson La Mosaïque de l'islam, Fayard, 2016.

2NDLR. Dans l'Empire ottoman, interprète officiel chargé de seconder les agents diplomatiques et consulaires.

3NDLR. Quotidien algérien francophone, organe officiel du Front de libération nationale (FLN).

4Adopté à la suite d'une directive européenne de 1977. Le système visait, du point de vue des pouvoirs publics, à maintenir le lien des enfants d'immigrés avec leur langue, afin de mieux préparer le retour des familles dans leurs pays d'origine. Partant de bonnes intentions, il présentait toutefois une singularité : dispensé sur le temps périscolaire, il était confié à des enseignants recrutés, payés et encadrés par les consulats des pays en question. Marqué par une pédagogie souvent traditionnelle, il ne pouvait être que «  communautaire  ». Un tel enseignement a justement été remis en question par la ministre de l'éducation Najat Vallaud-Belkacem, qui avait bien saisi ce qu'il signifiait d'abandon de souveraineté. Elle a amorcé une réforme visant à ramener cet enseignement dans le giron de l'éducation nationale, en égale dignité avec les autres langues vivantes enseignées à l'école.

5Jack Lang, La langue arabe, trésor de France, Cherche-midi, 2020.

Proche-Orient. « Ces guerres agissent comme un accélérateur de notre propre fascisme »

L'image montre une scène stylisée et colorée représentant des figures humaines de manière abstraite. On voit quelques personnages en action, portant des armes, dans un décor qui rappelle des paysages, peut-être montagneux. Les teintes utilisées sont variées, avec des bleus, des verts et des roses, donnant une ambiance dynamique et expressive. Les formes sont fluides et puissantes, soulignant un sentiment de mouvement et d'interaction entre les figures.

En plus de ses répercussions sur Gaza, le 7 octobre 2023 a été un bouleversement pour tout le Proche-Orient, dont on a vu les conséquences au Liban et en Syrie. Mais là où les discours géopolitiques pullulent, Peter Harling, fondateur de Synaps, analyse ces événements à hauteur des vies humaines.

Orient XXI. — Quinze jours après un cessez-le-feu fragile entre Israël et le Hezbollah, comment lisez-vous cette guerre « pas comme les autres » selon votre propre expression ? En quoi bouleverse-t-elle les règles du jeu au Liban ?

Peter Harling. — J'ai malheureusement vécu plusieurs guerres dans la région, et celle-ci m'a semblé différente, tout d'abord en raison du phénoménal déséquilibre des forces. D'un côté, le Hezbollah a monté des tirs de missile et des attaques par drones contre Israël, dont les résultats ont presque toujours été dérisoires. De l'autre, Israël a fait usage d'une puissance sans proportion aucune : à chaque frappe, un immeuble entier était réduit en ruine, parfois en ensevelissant ses habitants pris au piège. Israël a notamment utilisé une profusion de « bunker busters », des armes épouvantables, théoriquement réservées à des complexes militaires souterrains et fortifiés. Près de chez moi, trois de ces bombes d'une tonne ont été employées pour abattre un bâtiment résidentiel ordinaire, en pleine nuit et sans préavis, dans l'espoir d'assassiner un seul responsable du Hezbollah.

La maîtrise totale de l'espace aérien libanais par Israël s'est aussi matérialisée par une présence presque continue, entêtante, d'immenses drones de surveillance, dont le rôle consiste à amasser du renseignement pour préparer les prochaines frappes. Leurs vols en cercle au-dessus de nos têtes, leur vacarme constant, pénétrant nos maisons et nos esprits, étaient donc lourds de sens.

« Une guerre menée, très ostensiblement, en notre nom »

Bien sûr, vivre sa vie entre deux raids, « sous les bombes », est une expérience de la guerre assez banale depuis la seconde guerre mondiale. Mais ce conflit ultra-technologique que l'on vient de traverser évoque surtout un monde dystopique, dans lequel quelqu'un, quelque part, a le pouvoir de faire s'écrouler des immeubles d'habitation, un à un, en appuyant tout simplement sur un écran. Beaucoup de gens au Liban en ont conçu une impuissance, une vulnérabilité allant jusqu'à un sentiment confus de nudité face à une telle force omnipotente. C'est un des aspects difficilement communicables de cette guerre.

Un autre élément essentiel, que je peine aussi à faire comprendre à mon entourage à l'étranger, c'est qu'il ne s'agit pas d'un « conflit de plus », dans une région qui en a connu tant. Il est tentant en effet, vu de France par exemple, d'imaginer que cette guerre oppose Israël et le Hezbollah autour d'enjeux qui ne nous concernent pas vraiment. Une guerre obscure et lointaine en somme… Israël combat avec nos armes. Israël bénéficie le plus souvent de notre soutien médiatique, politique et diplomatique, dans une lutte qui fait resurgir tout un vocabulaire de la guerre contre le terrorisme, de la défense d'un camp occidental face à la barbarie, de la mission civilisatrice même. En somme, cette guerre est menée, très ostensiblement, en notre nom.

Or, pour ceux qui en suivent ou en subissent les détails, c'est aussi une guerre d'atrocités, où l'on cible les journalistes et les personnels de santé, où l'on profane des mosquées et des églises, où l'on rase des cimetières, parmi mille autres violences gratuites et injustifiables. Le décalage entre ce vécu intime, d'une part, et le récit édulcoré qui domine à l'extérieur, de l'autre, s'est traduit pour nombre d'entre nous, au Liban, par un sentiment d'abandon et de solitude.

Plus encore, on ne peut que voir, d'ici, comment nos gouvernements se radicalisent par l'entremise d'Israël, au point de saborder le droit humanitaire international, pourtant l'une des plus grandes et des plus belles contributions de l'Europe à la stabilité du monde. L'on assiste à une sorte de laisser-aller, à un retour du refoulé : on encourage de fait Israël à faire ce que l'on n'ose pas encore faire soi-même. Cette guerre, comme celle de Gaza, agit comme un révélateur, un accélérateur de notre propre fascisme, qui s'ancre presque partout désormais sur le continent européen. Ce n'est pas là où on l'imagine, donc, que ce conflit rebat les cartes.

« On encourage Israël à faire ce que l'on n'ose pas encore faire soi-même »

Au Liban même, le Hezbollah est certes affaibli, mais il conserve un ancrage social quasiment inébranlable. Il lui a suffi de crier victoire pour que sa base s'en réjouisse aussi. Il continuera à défendre sa place dans un système politique, dont il fait partie intégrante, communautarisme et corruption compris. D'ailleurs, la guerre a révélé une dégénérescence du Hezbollah, antérieure au conflit : Israël a pu infiltrer et pénétrer le mouvement massivement, parce qu'il a beaucoup perdu de sa solidité interne. L'arrogance et le sectarisme ont miné ses capacités d'analyse. Les intérêts prosaïques ont aussi pris le dessus : le Hezbollah a peu fait, par exemple, pour endiguer l'effondrement économique du pays, dont il a plutôt profité. Il n'a pas réagi non plus face au trafic de drogue qui gangrène ses propres quartiers. Son avenir va se jouer sur sa capacité à dresser un bilan lucide de ses propres errements, au lieu de se contenter de hurler au complot quand il ne crie pas victoire, comme il le fait de façon réflexe depuis une quinzaine d'années.

O. XXI.— Après 54 ans d'une dictature barbare, le régime syrien vient de s'écrouler. Vous en aviez décrit la grande fragilité. En regard, votre réseau Synaps a largement documenté la capacité de la population syrienne à relever les défis de l'après Assad. Comment les accompagner au mieux ?

P. H.— Toute transition de ce type est extraordinairement complexe et risquée. En Occident, la chute d'un régime arabe, c'est pour nos médias et une partie du public l'annonce du pire. Mais c'est oublier ce que nos propres révolutions ont impliqué de souffrances, d'incertitudes et de régressions provisoires. C'est négliger à quel point la situation en Syrie était désespérée, toujours davantage à mesure que le régime disait « gagner ». C'est se méprendre aussi sur ce que cela veut dire de pouvoir enfin rentrer chez soi, à la maison, dans sa ville, son quartier, sa communauté, après des années d'exil. C'est aussi céder à un réflexe hautain dans nos pays : ce réflexe qui voudrait qu'un changement pour le mieux ne soit qu'une illusion dans certaines contrées, dans certaines cultures.

Au lieu de s'adonner à ces poncifs, on pourrait offrir notre sympathie et notre aide. Actuellement, la Syrie est agressée par Israël, qui en profite pour grignoter son territoire et détruire ce qui lui reste de capacité militaire. La Turquie a une attitude semblable de son côté. Les États-Unis aussi bombardent comme bon leur semble. L'Europe se précipite déjà à fantasmer le retour de tous les réfugiés dans ce pays exsangue, et exprime son inquiétude au sujet des seules communautés chrétiennes, comme s'il n'y avait pas d'autres minorités en danger et populations à risque. Pour l'instant, on a beau chercher : il y a peu de contributions extérieures constructives.

Cela changera vite, on l'espère, car les besoins sont immenses. Toutes les infrastructures sont à bout. La santé mentale est un vaste chantier, à mesure que cette société émerge d'un enfer dont on découvre chaque jour de nouveaux cercles, plus profonds et plus noirs encore qu'on ne pouvait l'imaginer. Le travail de mémoire, la justice transitionnelle, la refonte des institutions invitent à démarrer des projets de coopération. La lutte contre la drogue, dont la consommation est devenue endémique à la faveur de la guerre et de l'effondrement économique, est une autre priorité. Il y en a tant ! Il n'y a qu'à choisir… La société civile locale est extrêmement compétente, et la diaspora syrienne a des moyens considérables. Mais la Syrie aura besoin de toute l'aide disponible, si l'on souhaite donner les meilleures chances à cette transition… ne serait-ce que pour mieux satisfaire nos obsessions migratoires.

S'effacer au profit des figures locales

O. XXI.— Synaps a développé un travail original d'analyse, couvrant des questions sociétales en général peu abordées par la recherche, et au centre desquelles se trouve la société civile. La guerre brutale contre Gaza qui se déroule depuis un 14 mois, à grand renfort de technologies, aboutit à un nombre effroyable de victimes civiles et de déplacements de population. La population civile est-elle condamnée à être la grande oubliée dans cette région du monde ?

P. H.— J'ai fondé Synaps pour me détacher des thèmes les plus évoqués : les relations internationales, les rapports de force entre États, les guerres, tout ce qu'on appelle « la géopolitique ». Les soulèvements populaires de 2010 et 2011 ont été pour moi un tournant à cet égard : j'ai compris à l'époque qu'on ne pouvait pas ignorer les sociétés de la région plus longtemps. Ce constat me paraissait évident, d'autant que ces sociétés ne m'étaient pas inconnues : j'ai eu la chance d'avoir une vie sociale très ordinaire en Irak, où j'ai fait une partie de mes études, ainsi qu'au Liban, en Syrie, en Égypte et en Arabie Saoudite. À la suite des soulèvements, il me semblait essentiel que des étrangers, comme moi, qui apparaissaient trop fréquemment sur les plateaux de télévision pour commenter l'actualité de la région, s'effacent au profit de figures locales qui s'exprimeraient pour elles-mêmes. Synaps m'a permis de contribuer à ce processus, en formant de jeunes chercheuses et chercheurs qui travaillent sur des questions qui les concernent au premier chef.

Cette transition vers une expertise plus ancrée est en train de se produire à grande échelle. De nombreuses voix locales érudites portent davantage, désormais, dans les médias et sur les réseaux sociaux. Il est devenu rare d'assister à une conférence dont les orateurs ne sont pas principalement de la région. En revanche, les sujets abordés ont malheureusement bien moins changé que les visages des interviewés et panélistes. La région est toujours et encore appréhendée à travers le répertoire principal de la violence : guerres, massacres, réfugiés, radicalisation, répression, crises, catastrophes, etc. Ce regard tend à déshumaniser les populations locales, réduites à des masses en mouvement, à des victimes collatérales ou à des menaces éventuelles, que ce soit pour cause de terrorisme ou d'émigration.

Il y a bien un versant plus positif au discours sur le Proche-Orient contemporain. Celui-ci découle généralement d'une vision économique, réductrice à sa manière : attractivité ou compétitivité marocaine, innovation israélienne ou émiratie, investissements qataris, « pharaonisme » saoudien, et ainsi de suite. Se dessinent ainsi deux sous-espaces dans la région. D'un côté, il y a celui où l'on fait du business, et qui appartient à notre mappemonde d'échanges globalisés. De l'autre, il y a celui où on largue des bombes, de l'aide humanitaire et des envoyés spéciaux — de vastes régions qui s'estompent de plus en plus dans nos cartes mentales.

Mais il y a un troisième Proche-Orient, presque totalement absent : celui du quotidien que vivent nos voisins de l'autre côté de la Méditerranée, à savoir un demi-milliard d'êtres humains. Parmi eux, il y a de nombreuses personnes qui ne correspondent en rien à nos stéréotypes et dont nous aurions tant à apprendre : des paysans qui s'adaptent au changement climatique, des femmes conservatrices entrepreneuses, des réseaux denses et néanmoins informels de solidarité, une philanthropie traditionnelle très active, une riche production culturelle notamment dans les arts plastiques, de vastes diasporas qui se mobilisent dans des projets locaux d'infrastructures, etc.

Ces sociétés naturellement aussi riches et complexes que les nôtres connaissent aussi nombre des problèmes qui nous sont familiers, à commencer par la médiocrité des élites politiques, la prédation des plus riches, et le démantèlement graduel des services publics. Notre méconnaissance les uns des autres nous prive d'un socle d'expériences partagées sur lequel construire des relations moins méfiantes, plus humaines, délestées de toutes les rancœurs et de tous les fantasmes qui en font leur teneur aujourd'hui. Orient XXI est d'ailleurs l'un des rares espaces où cette découverte réciproque peut s'approfondir.

« Une diplomatie de l'événementiel »

O. XXI.— ⁠Vous avez un regard acéré et désabusé sur la diplomatie française et plus largement. Quelle révolution opérer pour retrouver une diplomatie de principes ?

P. H.— C'est un regard franc et amical, plutôt. La diplomatie est un bel héritage à chérir, mais voilà pourquoi il faut la rénover. Pour l'instant, les ambassades se crispent sur des pratiques de plus en plus dépassées. Les diplomates passent énormément de temps au bureau, avec d'autres diplomates, ou avec des personnalités qui servent de « sources », mais dont il n'y a honnêtement plus grand-chose à tirer. Leur travail reste centré sur les capitales et des enjeux conventionnels : géopolitique dans les pays en crise, coopération économique dans les États en paix.

Au fil des ans, le dispositif diplomatique n'a développé que trop peu de compétences dans de trop nombreux domaines. Par exemple, les ambassades gèrent mal l'information en interne. Leurs employés sont obligés à réinventer constamment la roue. Elles se retranchent et se ferment dans les situations instables, ce qui réduit leurs capacités d'analyse et d'action. Elles communiquent de façon superficielle, à coup de déclarations creuses et de publications plus vides encore sur les réseaux sociaux. Elles financent toutes sortes de projets de développement dont beaucoup s'étiolent, passé le moment de l'inauguration, comme s'il s'agissait seulement d'annoncer des progrès sans jamais avoir à tirer de leçons des échecs, qui sont nombreux. Les ambassades sont à peu près absentes, aussi, sur des thématiques essentielles du monde actuel : elles ressassent des généralités sur le changement climatique, la digitalisation, la mobilité, les inégalités économiques, même le droit international humanitaire, bien plus qu'elles ne consolident leur propre expertise dans ces domaines clefs.

Au final, notre diplomatie est une diplomatie de l'événementiel, du projet sans lendemain, du contrat entre entreprises, de la prise de position déclamatoire, ou encore du coup politique. Il y a peu de suivi, de stratégie, de travail de définition des intérêts de la France à long terme. Or les diplomates sont des gens intelligents, bien formés, bien payés : c'est à elles et à eux de repenser leur propre métier. C'est à elles et à eux de commencer à reconnaître que leurs moyens demeurent impressionnants, même si les budgets décroissent depuis des années. C'est à elles et à eux de se battre pour employer ces moyens à bon escient. Moi, par exemple, je ne parle quasiment plus aux diplomates, tout simplement parce que la relation s'est appauvrie au point de ne plus avoir de sens : nos échanges, au mieux, nourriraient une politique dont je ne comprendrais pas le sens, et ce, sans aucune contrepartie. Cette situation m'attriste, comme elle devrait peiner les diplomates eux-mêmes.

Bien sûr, la plupart des secteurs que je côtoie sont en crise. La diplomatie n'a rien d'exceptionnel, si ce n'est qu'elle résiste davantage au changement, peut-être pour des raisons de statut. Les médias engagent quant à eux un effort de réinvention perpétuelle, pour le meilleur et pour le pire. Le monde scientifique commence à s'ouvrir au grand public, à envisager un rôle social, à sortir de son tête-à-tête avec l'État. L'économie de l'aide au développement n'évolue pas de façon positive, mais n'a pas de réticence à l'admettre, au moins.

Synaps, pour sa part, doit aussi constamment faire son autocritique. Je suis moi aussi formellement évalué par mes collègues, qui signalent mes erreurs et mes limites, et c'est à moi de trouver les moyens de les dépasser. Dans nos métiers à vocation intellectuelle, il est bon de se rappeler que nous avons choisi ces occupations non pas pour le statut qu'elles confèrent, mais pour la responsabilité qui nous incombe de repenser le monde, et notre rôle en son sein. Si un respect nous est dû, c'est seulement sur la base de notre volonté de nommer les problèmes, concevoir des solutions, et ce faisant nous remettre nous-mêmes en question.

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