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À partir d’avant-hierOrient XXI

Le spectre d'une seconde Nakba en Cisjordanie

L'image montre un homme qui porte une kippa et une veste de protection. Il est armé d'un fusil automatique et se tient près d'une voiture dans un environnement extérieur, avec de la végétation et des débris autour de lui. Son expression et sa posture suggèrent qu'il est en alerte ou surveille les alentours.

Actualisation Le vendredi 23 octobre 2026, Benyamin Nétanyahou a ordonné un « bouclage total » de la Cisjordanie occupée après une attaque armée à Hébron, à quelques jours des élections législatives du 27 octobre. Dans une allocution, il a déclaré qu'avec son ministre de la défense, Israël Katz, ils envisageaient « une opération de très grande ampleur, comme il n'y en a pas eu depuis la guerre [de 1967] ».

Nous republions ce reportage réalisé en novembre 2023 en Cisjordanie. Un mois après le 7 octobre, les raids meurtriers, les arrestations en masse et la distribution d'armes par le gouvernement israélien faisaient déjà craindre, comme à Gaza, une « seconde Nakba ».

Abou Bachar est affable malgré l'épreuve. Il s'excuse d'avoir tardé à répondre : depuis un mois, il gère des urgences d'une ampleur inédite. Le 12 octobre 2023, ce chef de la communauté de Wadi Al-Siq, une quarantaine de familles palestiniennes établies sur un bout de terrain rocailleux dans les collines du centre de la Cisjordanie occupée, a vu débarquer quelque 70 Israéliens. Il raconte :

Des colons, pour certains vêtus de l'uniforme de l'armée, pour d'autres en civil, accompagnés de soldats. La police, elle, surveillait la scène de loin, peut-être à 200 mètres de là. Ils sont venus par trois chemins différents, ont commencé à nous frapper, nous tirer dessus, nous faire tomber à terre… C'était une scène terrible.

Dans la précipitation, les Palestiniens ont fui à pied, sans rien pouvoir emporter avec eux. Beaucoup ont atterri chez des proches, dans la localité voisine de Ramoun, le reste à Taybeh, un village chrétien un peu plus loin, dans les environs de Ramallah. Aucune autorité ne leur est venue en aide, selon Abou Bachar.

Trois Palestiniens ont été retenus par les assaillants, dont deux activistes qui étaient venus soutenir la communauté face à l'intensification des attaques de colons. « De midi à six heures du soir, ils ont été frappés et torturés. Quand ils ont été libérés par la police palestinienne, ils ont été transportés à l'hôpital », affirme Abou Bachar. Quatre activistes israéliens ont également été détenus. Dans un long récit détaillé1, le journal Haaretz rapporte que les trois Palestiniens ont été battus. Leurs bourreaux ont écrasé des cigarettes sur leur peau et uriné sur deux d'entre eux. L'un des détenus a été menacé de viol. Une photo qui a largement circulé sur les réseaux sociaux les montre en sous-vêtements, les yeux bandés et les mains entravées, dans une position humiliante, à même le sol. L'armée, qui n'a pas répondu à Orient XXI, a affirmé à Haaretz avoir renvoyé le commandant de la brigade.

Les Bédouins de Wadi Al-Siq ont déjà été déplacés de force à la naissance d'Israël : ce sont des réfugiés. Leurs ancêtres ont été expulsés du Naqab, le désert du Néguev en arabe, lors de la Nakba en 1948, quand près de 80 % des Palestiniens situés sur ce qui correspond au territoire israélien aujourd'hui ont été chassés de chez eux, sans avoir le droit d'y revenir. La communauté s'est établie dans ce creux de vallée vers les collines de Ramallah dans les années 1970. En février 2023, la pression s'est accentuée avec l'arrivée d'un petit groupe de colons qui ont installé une ferme à quelques centaines de mètres du hameau. « Ils s'emparaient des batteries, panneaux solaires, réservoirs d'eau… Ils volaient jusqu'au drapeau palestinien », décrit Abou Bachar.

« Ils conduisaient des voitures avec des plaques de l'armée »

Depuis l'attaque du Hamas le 7 octobre qui a fait 1 200 morts en Israël, le monde a les yeux rivés sur la bande de Gaza assiégée, où l'armée israélienne orchestre une riposte d'une violence inouïe. Plus de 12 500 Gazaouis ont été tués en un peu plus d'un mois. En Cisjordanie, territoire occupé par Israël depuis 1967, les Palestiniens se trouvent à la merci de l'armée et des colons — qui ne font parfois plus qu'un. « Les colons qu'on connaissait en civil se sont mis à porter l'uniforme. Ils avaient des armes. Ils conduisaient les mêmes voitures, des 4x4, mais avec des plaques de l'armée. Ils n'attaquaient plus nos moyens de subsistance et nos cultures, ils s'en sont pris directement aux maisons », résume le chef de la communauté de Wadi Al-Siq.

Les attaques de colons ont en effet explosé. Au moins neuf Palestiniens, dont un mineur, ont été tués par des colons israéliens depuis le 7 octobre. « Dans près de la moitié des cas, l'armée israélienne accompagne les colons. Or, selon le droit international, dans une situation d'occupation l'armée est supposée protéger la population locale », c'est-à-dire les Palestiniens, la présence des colonies n'étant pas légale en droit international, rappelle Allegra Pacheco, la directrice du Consortium de protection de la Cisjordanie, un groupe d'ONG internationales qui coordonne l'aide humanitaire à ces communautés palestiniennes menacées de transfert forcé.

En parallèle, l'armée a intensifié ses raids, dans l'espoir d'anéantir toute résistance armée palestinienne. Le 9 novembre, les soldats israéliens ont mené l'assaut le plus meurtrier depuis 2005 contre le camp de réfugiés de Jénine. Quatorze Palestiniens ont été tués pendant les 18 heures qu'ont duré les affrontements. Recevant les blessés dans l'hôpital voisin, le docteur Pedro Serrano, médecin de l'unité de soins intensifs de Médecins sans frontières rapportait2 avoir reçu des patients qui « ont eu le foie et la rate éclatés tandis que d'autres ont de graves lésions vasculaires. Nous avons également appris qu'une personne avait reçu une balle dans la tête alors qu'elle se trouvait juste devant l'hôpital ».

Tulkarem, Bethléem, ou encore les environs de Ramallah… Les militaires multiplient les invasions dans les zones A, sous contrôle sécuritaire palestinien. Entre le 7 octobre et le 17 novembre, plus de 220 Palestiniens ont été tués par des soldats ou des colons israéliens en Cisjordanie et à Jérusalem, selon le ministère de la santé palestinien. C'est déjà plus que sur les 9 premiers mois de l'année où 208 Palestiniens ont été tués. Or, depuis le printemps 2022, le niveau de violence était particulièrement élevé en Cisjordanie. L'armée israélienne y menait une campagne de répression sanglante, initiée par le précédent gouvernement dit « d'union nationale » — bien avant, donc, l'arrivée de la coalition d'extrême droite au pouvoir aujourd'hui.

Seize communautés palestiniennes rayées de la carte

Le gros des effectifs militaires israéliens a été massé dans le sud et à la frontière avec le Liban. « Nous sommes en guerre désormais, les conscrits ne sont pas en Cisjordanie, observe Yehuda Shaul, qui a cofondé Breaking the Silence, une ONG de vétérans israéliens. Les équipes de réponse rapide des colonies sont en charge. Ils ont plein d'armes, plein d'uniformes pour faire tout ce qu'ils veulent ». Les colons gardent désormais eux-mêmes leurs colonies. Ils en profitent pour accélérer le mouvement enclenché depuis 1967 et la conquête israélienne de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est : accaparer toujours plus de terres. Selon un recensement du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies publié le 10 novembre, plus de 1 100 Palestiniens ont été déplacés de force du fait de la violence des colons israéliens depuis le 7 octobre. Début novembre, l'ONG israélienne B'Tselem rapportait3 que seize communautés ont ainsi été complètement rayées de la carte.

Les hameaux attaqués ont tous en commun d'être isolés, en zone C, c'est-à-dire sous total contrôle sécuritaire et administratif israélien. Ils sont souvent entourés d'« avant-postes » qui se résument la plupart du temps à une ferme avec quelques centaines de bêtes, et une poignée de colons qui harcèlent les Palestiniens en face. Sur les crêtes autour de Wadi Al-Siq, trois hameaux avaient déjà été vidés de leurs habitants du fait de ces violences et menaces avant le 7 octobre : Ein Samiya, Al-Baqa et Ras Al-Tin. Le mouvement s'est depuis accéléré dans des proportions inédites, vers Naplouse, la vallée du Jourdain ou le sud de la Cisjordanie occupée. Plusieurs États, dont la France, ont condamné ces violences. L'Union européenne a ainsi dénoncé la « recrudescence du terrorisme des colons »4. Mais aucune sanction n'a été prise contre Israël face à ces violations. Les communautés palestiniennes, elles, se disent abandonnées ; le seul soutien des ONG ne suffit plus.

« Je vais te détruire comme Gaza »

Au lendemain de l'attaque du Hamas, le ministre responsable de la police, le suprémaciste juif Itamar Ben Gvir, condamné en 2007 pour « soutien à un groupe terroriste », a ordonné la distribution de fusils d'assaut aux civils israéliens. Quelque 25 000 armes ont déjà ainsi été écoulées, selon Haaretz. Le 24 octobre, Times of Israël précisait5 que 300 d'entre elles ont été données à des groupes de sécurité constitués de colons en Cisjordanie. Leur distribution a été effectuée sous la supervision de l'armée.

Pour l'activiste palestinien Nasser Nawajah, le fait que les colons soient armés par l'État israélien montre bien la responsabilité de ce dernier dans les transferts forcés. Dans le sud de la Cisjordanie, Soussya, le hameau dont est originaire Nasser, craint pour sa survie. Non loin de là, la communauté de Zanuta a plié bagage début novembre. Soussya est déjà coupée du monde, des tas de rochers et de sable bloquent les routes d'accès. Les habitants affirment qu'un colon les a déposés là quelques jours après le début de la guerre, à l'aide d'un bulldozer. Des hommes armés sont venus frapper et menacer directement les familles palestiniennes, leur laissant 24 heures pour évacuer. « D'ordinaire, l'État poursuit les mêmes objectifs, mais tout se fait à un rythme plus lent : il y a des recours devant les tribunaux, des pressions internationales… Maintenant, les colons et l'État l'ont compris : c'est leur momentum  », juge Nasser Nawajah qui est aussi chercheur à B'Tselem. Ce père de famille de 41 ans se demande pourquoi la communauté internationale ne réagit pas davantage, alors que l'Union européenne a financé la plus grande partie des bâtiments dans le hameau. « Si le monde continue à se taire, on s'achemine vers une seconde Nakba », prévient-il.

Pour appuyer son propos, il relate ce qu'un soldat lui a rétorqué quand il a tenté d'attirer son attention sur les menaces et attaques des colons sur le hameau : « Aujourd'hui, je vais te détruire comme Gaza ». « Tous les Palestiniens sont regardés par les Israéliens comme s'ils étaient ceux qui ont perpétré les massacres du Hamas », constate l'activiste. La déshumanisation, cristallisée dans la qualification des Gazaouis d'« animaux humains » par le ministre de la défense israélien Yoav Gallant, sert de socle à la justification des violences contre les Palestiniens. Allegra Pacheco observe :

Depuis la guerre, les colons identifient les Palestiniens comme l'ennemi. L'idée est : aussi longtemps que l'ennemi vit parmi nous, il y a un danger et c'est pourquoi nous devons les chasser. C'est conforté par toute une rhétorique dans le pays. Auparavant, c'était le récit des colons, loin de celui du grand public. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas.

Plus de 2 000 arrestations

L'armée israélienne veut mettre la Cisjordanie sous contrôle, pour éviter à tout prix la possibilité d'y voir s'y développer un troisième front — en plus de Gaza et de la frontière avec le Liban. Les soldats ont ainsi complètement fragmenté le territoire, isolant les villes les unes des autres par des barrages et la fermeture de certaines routes. Même certains quartiers palestiniens de la ville de Jérusalem, comme Kafr Aqab, qui font partie de la municipalité, mais se trouvent de l'autre côté du mur, se retrouvent isolés. Début novembre, l'Association for Civil Rights in Israel a déposé, avec deux autres ONG, une pétition pour demander la réouverture complète de Qalandia, important checkpoint de la Cisjordanie vers Jérusalem. Dans un communiqué6, l'organisation publie le témoignage d'un père palestinien dont le fils doit recevoir des soins urgents à Jérusalem trois fois par semaine. « Aujourd'hui, pour être en mesure d'arriver à l'hôpital Hadassah via le checkpoint de Qalandia pour un rendez-vous à midi, nous devons partir à cinq heures du matin », décrit-il. Si la situation perdure, ce sera pour son fils « une question de vie ou de mort : il pourrait mourir avant d'atteindre l'hôpital », alerte-t-il.

Les arrestations de masse constituent le dernier pilier de la répression, vaste instrument de contrôle de la population palestinienne. Depuis le 7 octobre, les forces israéliennes ont procédé à plus de 2 000 arrestations. L'ONG palestinienne Addameer rapporte des cas de personnes « battues brutalement, menacées de mort et dont les familles sont prises en otage » lors de ces arrestations. L'organisation recense aujourd'hui quelque 7 000 prisonniers palestiniens dans les geôles israéliennes, dont 2 000 sous le régime de la détention administrative. Les conditions dans les prisons sont éprouvantes, s'alarme la Commission pour les affaires des prisonniers palestiniens. Cette institution officielle relevant de l'Autorité palestinienne évoque notamment :

des coupures d'électricité dans les cellules pendant de longues heures, une politique visant à affamer les prisonniers en confisquant les denrées des cantines et en réduisant les repas à deux par jour, des attaques brutales par les forces armées spéciales avec coups, bombes assourdissantes ou gaz lacrymogènes, la privation de soins médicaux et de transfert vers les hôpitaux.

Les visites sont interdites et les cellules surpeuplées.

Selon Addameer, cinq Palestiniens sont décédés en détention depuis le 7 octobre. Certaines vidéos filmées par des soldats et des membres des forces de sécurité israéliens ont circulé sur les réseaux sociaux, mettant en scène des prisonniers palestiniens, les yeux bandés et les mains entravées, frappés, obligés à danser avec leur geôlier, ou encore alignés dans des positions humiliantes. Ces terribles images suscitent la peur en Cisjordanie — c'est probablement le but recherché par ceux qui les ont filmées. Elles ravivent aussi l'idée, populaire chez les Palestiniens, que leurs prisonniers sont des « otages » aux mains d'Israël.


1« Cigarette Burns, Beatings, Attempted Sexual Assault : Settlers and Soldiers Abused Palestinians », Haaretz, 21 octobre 2023.

2« Cisjordanie : une vague de violence jusqu'aux portes des hôpitaux », Médecins sans frontières, 9 novembre 2023.

3« Forcible transfer of isolated Palestinian communities and families in Area C under cover of Gaza fighting », B'Tselem, 12 novembre 2023.

4« Israel/Palestine : Statement by the Spokesperson on the latest developments in the West Bank », European Union External Action, 31 octobre 2023.

5« Distribution of 300 assault rifles to West Bank civilian security squads underway », Times of Israel, 24 octobre 2023.

6« To Open the Qalandia Checkpoint for Regular and Full Movement », The Association for Civil Rights in Israel, 7 novembre 2023.

Nétanyahou bénit le soutien à Israël des fascistes européens

L'image montre une conférence avec un orateur debout derrière un pupitre, lisant un discours. Le public clairement visible est assis devant lui, et un grand écran derrière affiche des informations sur l'événement. L'atmosphère est formelle et engageante.

Stade ultime de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme, la conférence de Jérusalem, réunie le 27 mars 2025, a scellé le pacte entre Israël et l'extrême droite européenne et américaine. Elle a également offert au président du Rassemblement national, Jordan Bardella, l'occasion de s'affirmer sur la scène internationale. Reportage.

De notre envoyée spéciale.

Une angoisse particulière, une boule au ventre qui ne vous quitte pas d'être présente à Jérusalem, dans la gueule du loup, pour cette conférence de « lutte contre l'antisémitisme », en compagnie de l'extrême droite occidentale. Tout autour, des hommes et des femmes se revendiquant de la « civilisation judéo-chrétienne », bien propres sur eux avec leurs costumes griffés, leurs tailleurs de marque et leurs talons aiguilles, venues boire du petit lait en écoutant quatre heures de discours racistes. Ils et elles applaudissent à tout rompre des suprémacistes qui vous désignent comme leur ennemi juré. Que le regard de l'une d'eux s'attarde sur vous et des scénarios peu joyeux ne manquent pas de vous traverser l'esprit. Le tout dans une ville où la présence d'Israéliens armés, civils comme militaires, est permanente.

Bouquet final : le discours de clôture de Benyamin Nétanyahou. Impossible de se trouver à quelques dizaines de mètres de cet homme, poursuivi pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité par la CPI, sans penser aux milliers d'enfants tués à Gaza, aux morts qui sont encore sous les décombres, sans sépulture, à la destruction quotidienne que l'homme fort de Tel-Aviv continue à opérer en toute impunité, en se réjouissant de « changer la face du Proche-Orient ».

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Jérusalem, 27 mars 2025. Discours de clôture du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou.
© Sarra Grira

Le silence de la presse

Mais pour un déplacement que Jordan Bardella qualifie d'« historique », l'événement organisé sous l'égide du ministère de la diaspora les 26 et 27 mars 2025 à Jérusalem n'émeut pas grand monde en Israël. Il passe même presque inaperçu, si l'on excepte les articles publiés depuis quelques semaines par Haaretz, comme des cris poussés en plein désert. Le quotidien de gauche a d'ailleurs été qualifié durant la conférence de « journal antisémite », sous les applaudissements de la salle.

Les Israéliens ont fort à faire déjà, inquiets de la reprise de la guerre à Gaza — exclusivement à cause du risque qu'elle fait peser sur le retour des prisonniers israéliens vivants. Ils se préoccupent des dérives de leur système politique — démocratique exclusivement pour les Juifs — qui risque de se transformer en une autocratie, entre le limogeage par Benyamin Nétanyahou de Ronen Bar, le chef du Shin Bet, contre l'avis de la Cour suprême, ou le bras de fer avec la procureure générale Gali Baharav-Miara. Quant au sort subi par les Palestiniens, qu'il s'agisse de la poursuite du génocide à Gaza ou du nettoyage ethnique en Cisjordanie, il n'intéresse pas les braves manifestants de Jérusalem ou de Tel-Aviv, qui continuent à hurler en rentrant de leurs rassemblements : « De-mo-kra-tia ! »

Après une première journée consacrée pour les hôtes d'honneur à la visite de « l'enveloppe de Gaza » (les kibboutz autour de l'enclave qui ont été attaqués le 7 octobre 2023) et à celle de Yad Vashem, le mémorial pour les victimes de la Shoah, la partie publique de l'événement se tient durant l'après-midi du jeudi 27 mars. Elle est modestement sous-titrée « Ambassadors of Truth » (Ambassadeurs de la Vérité). Sans doute au sens orwellien du terme.

Sur les hauteurs de Jérusalem-Ouest, au Centre des conventions internationales, la bonne humeur qu'affiche une majeure partie de l'assistance jure avec le dispositif sécuritaire suspicieux. On demande aux étrangers comment ils ont entendu parler de la conférence, on vérifie si les journalistes ne sont pas des militants sous couverture. Un certain nombre de confrères français sont présents, envoyés par leurs rédactions… sauf CNews, qui aurait eu le privilège d'être « invitée » par les organisateurs. Le soir même, Jordan Bardella y intervient en direct depuis Jérusalem. Le journal L'Humanité a, lui, vu son journaliste se faire retirer son accréditation. La liberté de la presse est une valeur sûre dans la « seule démocratie du Proche-Orient ».

Parmi les quelques centaines de personnes présentes, l'on note également la présence en force de représentants de DiploAct, une ONG israélienne présente en France depuis 2022 et composée d'étudiants israéliens francophones réservistes de l'armée. Ses membres sont déjà intervenus sur Radio J et I24 news. Du côté de l'Amérique du Nord, deux poids lourds : la Conservative Political Action Conference (CPAC), dont la réunion annuelle accueille régulièrement des représentants de l'extrême droite européenne, et l'homme d'affaires israélo-canadien Sylvan Adams, qui vient de faire un don de 100 millions de dollars (92,4 millions d'euros) à l'Université David Ben Gourion du Néguev, à Beersheba. L'éloge de la répression des voix critiques d'Israël sur les campus étatsuniens est d'ailleurs un leitmotiv de la soirée, repris par tous les intervenants nord-américains. Mais avant d'en arriver là, des discussions surréalistes nous plongent dans l'ambiance. Par exemple, cet Israélien qui demande à une Étatsunienne : « Vous êtes juive ? » Et elle de répondre : « Oui, ça ne se voit pas ? »

La consécration d'une stratégie

Cet événement ne marque pas tant un tournant dans la politique israélienne que la consécration d'une tendance à l'œuvre depuis quelques années. S'il est vrai que c'est la première fois que les mouvements d'extrême droite sont officiellement invités par Tel-Aviv, les liens entre le gouvernement de Nétanyahou et ces partis se sont renforcés au cours des dernières années. Le soutien à Israël fait partie du cahier des charges de la nouvelle internationale fasciste, ceux que l'on appelle « les antisémites sionistes ». L'occasion de consacrer une normalisation déjà à l'œuvre pour ces partis dans le paysage politique local. Tel-Aviv se montre prévoyant en renforçant les liens avec la classe politique montante, qu'il s'agisse du Rassemblement national qui atteint un score historique en France avec les législatives de 2024, ou des Démocrates de Suède, deuxième parti du pays depuis 2022. L'organisation de cette conférence par Israël est un coup de pouce certain pour ces formations politiques dans leur conquête du pouvoir, alors que la question de leur antisémitisme pouvait rebuter un électorat « modéré ».

Rien que sur l'année écoulée, le leader du parti d'extrême droite espagnol Vox, Santiago Abascal, a rencontré Benyamin Nétanyahou à Jérusalem en mai 2024. Le Premier ministre hongrois Victor Orbán, soutien notoire de Tel-Aviv, a invité son homologue israélien en novembre 2024 à Budapest — il s'y rendra ce mercredi 2 avril, en réaction au mandat d'arrêt émis par la Cour pénale internationale (CPI). Une « clarté morale » saluée par ce dernier. Amichai Chikli, le ministre de la diaspora aux commandes de l'événement de Jérusalem, s'était déjà affiché aux côtés de Jordan Bardella en février 2025, lors de la CPAC. Dès sa nomination en janvier 2023, Chikli avait d'ailleurs ajouté « la lutte contre l'antisémitisme » à l'intitulé de son ministère. Le député européen du Rassemblement national (RN) animé par la foi des convertis, ne croyait pas encore, il y a quelques mois, à l'antisémitisme de Jean-Marie Le Pen1. De manière plus générale, la European Coalition for Israel, un groupe de lobbying pro-israélien fondé en 2004, rappelle que pour la précédente législature du Parlement européen (2019 – 2024), les 20 partis dont les votes ont été les plus favorables à Israël appartiennent tous à l'extrême droite et aux eurosceptiques2.

Les voici donc, ces leaders de l'extrême droite, se précipitant à Jérusalem pour faire mentir ce qui historiquement n'a pas toujours relevé de l'oxymore. Des antisémites ont soutenu la création du foyer national juif en Palestine, y voyant l'occasion de se débarrasser des juifs européens. Theodor Herzl lui-même, théoricien de l'idée d'un État national pour les juifs, voyait en eux des alliés objectifs du sionisme.

Bardella en guest star

Côté français, les premiers contacts connus de l'extrême droite institutionnelle avec Israël remontent à 2011, lorsque l'actuel maire de Perpignan, Louis Alliot, avait visité deux colonies en Cisjordanie. À l'époque, les autorités israéliennes avaient refusé de le recevoir. L'ex-compagnon de Marine Le Pen sera ensuite l'artisan du rapprochement entre le RN et Serge Klarsfeld, dont le fils, Arno Klarsfeld, intervient également dans cette conférence, aux côtés du « député du Likoud » — comme on le surnommait à l'Assemblée nationale — Meyer Habib. D'autres figures du RN sont présentes dans le public, à l'instar de Victor Chabert, conseiller presse de Bardella et de Marine Le Pen, ainsi que Thibaut François, secrétaire général de la délégation du parti au Parlement européen. Quant à Marion Maréchal, elle a été reléguée dans une salle annexe, intervenant devant une trentaine de personnes sur les Frères musulmans. Serait-ce parce que, contrairement au président du RN, elle n'a jamais désavoué — même timidement — son grand-père ?

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Jérusalem, 27 mars 2025. Le président du Rassemblement national Jordan Bardella lors de son discours.
DR

Pour cette demi-journée d'interventions, Jordan Bardella fait clairement figure d'invité d'honneur, ayant le privilège de prononcer un discours — en français, traduit en anglais —, là où Klarsfeld et Habib participent à des tables rondes. Arno Klarsfeld ouvre le bal des hommages, consacrant une grande partie de son temps de parole à l'éloge du RN, dont il qualifie l'invitation à cette conférence d'« initiative très sage ». « Aujourd'hui, le Rassemblement national, qui n'est plus l'extrême droite, est un parti qui favorise les juifs ». De là à parler d'un lobby juif, il n'y a qu'un pas à franchir. Il poursuit : « Aujourd'hui, c'est l'extrême gauche qui est devenue l'extrême droite. » La guerre c'est la paix, la liberté c'est l'esclavage, l'ignorance c'est la force3.

Klarsfeld mobilise son histoire familiale — ses parents chasseurs de nazis, son cousin enrôlé dans l'armée israélienne et tué le 9 octobre 2023 dans le kibboutz de Kfar Aza, lors de combats avec le Hamas — pour donner un vernis de légitimité à sa rengaine : le danger de l'extrême gauche et de l'islam radical. Même son de cloche chez Meyer Habib qui, tout en soulignant ne pas être du même bord politique que Bardella, déclare depuis la tribune : « Ce qu'il a dit était très fort. Merci. » L'ancien député apparenté Les Républicains exprime également son effarement d'entendre des manifestants en France répéter le slogan « From the River to the Sea » (« De la mer au Jourdain »), appelant à la décolonisation de toute la Palestine historique, toujours interprété par les soutiens d'Israël comme un appel à « jeter les Juifs à la mer », et qui est par contre inscrit dans la charte du Likoud. Enfin, Sylvan Adams interpelle directement le leader du RN en français dans le texte : « M. Jordan Bardella, bienvenue et merci d'être venu à Jérusalem. » Le milliardaire assume un raisonnement simpliste : « Si, avec Marine Le Pen, vous défendez nos droits et notre liberté, alors je suis avec vous. »

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Jérusalem, 27 mars 2025. Meyer Habib (dernier à droite) lors de la table ronde «  La main qui attise la haine : comment l'islam radical alimente l'antisémitisme en Occident  »
© Sarra Grira

Le principal intéressé a, pour sa part, repris les éléments de langage répétés à l'envi en France, sur « l'antisémitisme d'atmosphère »4, « l'islamisme qui est le totalitarisme du XXIe siècle », ou encore l'enseignement impossible de l'histoire de la Shoah dans « certains territoires » de France. Il a rappelé son attachement à la définition que donne l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA) de l'antisémitisme — c'est-à-dire, celle consistant à faire l'amalgame avec l'antisionisme, et n'a pas manqué de marquer ses distances avec « les groupuscules d'extrême droite » antisémites, élément clé de l'opération dite de « dédiabolisation » du RN ces dernières années. À la fin de son discours, une partie de la salle, séduite, se lève pour applaudir.

Car le public de la conférence est attentif et enthousiaste, généreux en standing ovation. Il est également un réservoir de groupies pour le gouvernement israélien, comme celles qui hurlent « We love you Bibi ! » à l'adresse de Benyamin Nétanyaou, venu spécialement pour cet événement inauguré par deux de ses ministres : celui de la diaspora et celui des affaires étrangères, Gideon Sa'ar.

Un « certificat casher »

Si l'extrême droite mondiale vient montrer patte blanche sur l'antisémitisme, c'est parce que sa haine — officielle — se porte aujourd'hui sur trois nouvelles cibles : les critiques d'Israël — dont la gauche radicale —, les musulmanes — et il n'est pas rare d'entendre parmi l'assistance des voix assumer l'équivalence entre islam et islamisme — et les immigrées, y compris ceux « de deuxième et troisième génération en Europe », qui seraient « encore plus radicaux » que les primo-arrivants. Autant d'ennemis partagés avec Tel-Aviv. La seule question qui se pose pour ces autoproclamés ennemis de l'antisémitisme est le positionnement par rapport à Israël et à son gouvernement. Pour le reste, un « certificat casher »5 sera toujours émis pour absoudre les errements réellement antisémites et autres racines nazies des nouveaux alliés face au « nouvel antisémitisme ». Preuve en est que la présence d'antisémites avérés sur les listes du RN aux législatives de 2024 ne disqualifie pas pour autant Jordan Bardella.

Si des Israéliens ont été choqués par l'organisation de cet événement, ils représentent une infime minorité. L'écrasante majorité de la population est déjà favorable à l'interdiction de l'entrée de l'aide humanitaire à Gaza — à l'image de la Cour suprême qui vient de rejeter à l'unanimité la requête d'un renouvellement de cette aide —, ou approuve le plan de nettoyage ethnique proposé par le président étatsunien Donald Trump. Cette majorité s'accommode également très bien de vivre au quotidien dans un territoire de plus en plus militarisé. Gageons qu'elle souscrit volontiers, sinon à l'identité des acteurs invités à cette conférence, du moins à celle des ennemis communs que ces derniers partagent avec Israël : les antisionistes, les musulmanes et les immigrées. À Jérusalem, comme dans une partie du monde occidental, la haine est officiellement devenue un programme politique.


1« Pour Bardella, Jean-Marie Le Pen “n'était pas antisémite” », Le Figaro, 5 novembre 2023.

2Gilles Paris, « Les nouveaux habits pro-israéliens de l'extrême droite européenne », Le Monde, 31 mai 2024.

3George Orwell, 1984.

4Le nom de Florence Bergeaud-Blackler, à qui l'on doit l'expression « frérisme d'atmosphère », a été mentionné comme référence scientifique durant cette conférence.

5L'expression revient souvent dans la bouche d'Ariel Muzicant, président du Congrès juif européen, ou du député des Démocrates Gilad Kariv, tous deux opposés à l'invitation de l'extrême droite en Israël.

Espagne. À Ceuta, militarisation et extrême droitisation des esprits

Des policiers en tenue, boucliers transparents et casques, prêts à intervenir.

Les 30 et 31 juillet, après une déclaration mal interprétée volontairement propagée sur les réseaux sociaux, des milliers d'exilés ont tenté de gagner l'exclave espagnole depuis le Maroc. Aussitôt, une vague xénophobe s'est emparée de la ville, devenue une caisse de résonance à l'échelle européenne. Sur place, la solidarité doit désormais composer avec la suspicion et le rejet. Reportage.

Au large de l'exclave espagnole de Ceuta, les navires semblent immobiles. L'épaisse brume du Levant annonce la fin de l'été. Sur la plage du Trampolín, depuis plusieurs semaines, le même rituel se répète chaque jour. Plusieurs centaines de personnes avancent par petits groupes pour recevoir le seul repas qui leur sera distribué de la journée. Sous la surveillance des agents de la Policía Nacional, elles attendent, alignées et accroupies. Un homme tarde à s'asseoir. D'un geste sec de la main, un policier lui ordonne de regagner sa place. La Croix-Rouge distribue ici quotidiennement 6 000 repas.

Depuis un mois, les associations locales absorbent une partie de l'urgence. À Sidi Embarek, l'ONG Luna Blanca (« Lune blanche ») accueille plusieurs centaines de femmes et d'enfants dans un campement installé près de la mosquée. Les places manquent, les bénévoles aussi. À 70 ans, Hamed, Ceuti d'origine marocaine et bénévole de l'association, ne compte plus ses heures et ses journées. Depuis la fin juillet et l'arrivée depuis le Maroc de dizaines de milliers de personnes — dont beaucoup à la nage —, suscitant une nouvelle vague xénophobe en Europe, il dit avoir perdu 25 kilos, rongé par le stress et l'anxiété.

  • Groupe de jeunes assis près de tentes, surveillés par des policiers. Mer en arrière-plan.
    Sous la surveillance de la Police nationale, des exilés attendent, accroupis, la distribution quotidienne de nourriture.
  • Un campement précaire près d
    À Ceuta, sur la plage du Trampolìn, des exilés vivent dans un campement informel installé sur les rochers, à proximité de douches en plein air.

« La porte du paradis est ouverte à celui qui aide celui qui est dans le besoin », répète-t-il. Parmi les bénévoles, une trentaine sont eux-mêmes des exilés arrivés à Ceuta pendant ces journées de juillet. Ceux qui avaient besoin d'aide quelques semaines plus tôt participent désormais à l'effort. Dans cette ville saturée, habitants, associations et nouveaux venus tentent de maintenir à flot une solidarité improvisée. Mais après plus d'un mois, elle s'épuise elle aussi.

Une caserne à ciel ouvert

Sur à peine 20 km² vivent quelque 84 000 habitants. Ceuta est espagnole, mais se trouve sur le continent africain, séparée de la péninsule Ibérique par le détroit de Gibraltar et presque entièrement encerclée par le Maroc. Avec Melilla, un peu plus au sud, où les mêmes scènes se répètent, elle constitue l'une des deux seules frontières terrestres entre l'Union européenne et le Maghreb. Quelques kilomètres de clôture séparent ici des territoires aux niveaux de richesse profondément inégaux.

Cette géographie façonne toute la ville. L'industrie y est presque inexistante et l'économie dépend largement de l'État espagnol : près de quatre emplois sur dix relèvent du secteur public. Militaires, policiers, gardes civils et fonctionnaires font partie du paysage quotidien. Ceuta bénéficie d'un régime fiscal particulier mais reste marquée par un chômage supérieur à 20 %. Chrétiens, musulmans, juifs et hindous composent le récit d'une ville qui revendique depuis longtemps la coexistence de ses « quatre cultures ». Dans certains quartiers, le darija résonne autant que l'espagnol.

Les 30 et 31 juillet, cet équilibre a volé en éclats. Le gouvernement espagnol avance le chiffre d'environ 72 000 entrées, presque l'équivalent de la population de la ville. La majorité repart vers le Maroc dans les premières 24 à 48 heures. Plusieurs milliers restent. En quelques heures, la station balnéaire prend des allures de caserne à ciel ouvert.

La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Elle repose notamment sur l'interprétation d'une récente décision du Tribunal suprême espagnol, montée en épingle par des actions de propagande attribuées par l'Espagne puis par de nombreuses enquêtes à des plateformes liées à Israël, à la Russie et au Maroc1. Depuis 2015, la loi prévoit à Ceuta et Melilla un régime spécifique permettant le « rejet à la frontière » des personnes interceptées alors qu'elles tentent de franchir irrégulièrement la frontière. Cette année, le Tribunal suprême a précisé que ce mécanisme ne peut pas s'appliquer aux entrées irrégulières par voie maritime lorsqu'aucun dispositif de contrôle frontalier n'a été franchi. Sur les réseaux sociaux, cette nuance devient une toute autre information, massivement poussée par des comptes propagandistes : la frontière serait donc ouverte.

« On sentait sous nos pieds des corps »

« Je me suis sentie comme entourée de milliers de fourmis », se souvient Latifa Idrissi, une habitante musulmane de Ceuta, qui était à bord d'un ferry en provenance d'Algeciras quand des milliers de personnes tentaient de rejoindre l'exclave espagnole. « Tout a fermé. Les commerces ont baissé leur rideau pendant au moins quarante-huit heures après avoir été saccagés par cette foule complètement hors de contrôle. »

Un véhicule militaire est garé devant un supermarché Lidl, un soldat surveille.
Un militaire monte la garde devant un supermarché à Ceuta, le 9 septembre 2026.

La mer charrie alors un flot continu de personnes. « On sentait sous nos pieds des bras, des corps, des choses molles », racontent ceux qui sont parvenus à nous décrire ces heures de traversée. Certains comprennent qu'ils nagent au milieu de corps sans vie. Sur les plages, les premiers cadavres sont recouverts d'un drap blanc puis emportés par la Guardia Civil.

Les morts se comptent par dizaines. Faute d'identification pour une partie d'entre eux, des dépouilles sont enterrées au cimetière musulman de Sidi Embarek, désignées par un simple numéro. Elles reposent dans des tombes identiques, tournées vers La Mecque. Pour seuls témoins de certaines inhumations, quelques journalistes et les employés du cimetière.

Ceux qui restent sont progressivement répartis entre plusieurs dispositifs d'accueil, organisés notamment selon leur profil et leur vulnérabilité. Le quartier de Loma Margarita accueille principalement des hommes originaires d'Afrique subsaharienne, celui de Loma Colmenar, des Maghrébins, tandis que le centre équestre Hípica reçoit des femmes et des jeunes filles. Le Centre de séjour temporaire pour immigrants (Ceti), seul lieu d'accueil pour adultes géré par l'État, complète un dispositif rapidement saturé. Les mineurs non accompagnés relèvent, eux, de la Ville autonome (autre nom donné à Ceuta), confrontée à la prise en charge de près de 1 500 jeunes.

« Je ne me sens plus en sécurité »

Dehors, de jeunes Marocains se reconnaissent dans le terme harraga, « ceux qui brûlent » les frontières pour tenter de gagner clandestinement l'Europe. Beaucoup avaient trouvé refuge dans les reliefs qui entourent Ceuta. Depuis plusieurs nuits pourtant, les cachettes se vident : plusieurs racontent en être redescendus par peur des interventions nocturnes des militaires et s'être repliés vers les quartiers périphériques.

  • Des coiffeurs en plein air au bord de la mer, coiffant des clients.
    Des jeunes exilés se coupent les cheveux à proximité du campement informel installé en bord de mer, à la Plage du Trampolín.
  • Un barbier ajuste un miroir ancien dans un environnement coloré et désordonné.
    Un jeune homme se regarde dans un miroir dans le Polygone de las Naves, près de la frontière del Trajal.

« Certains méritent une seconde chance. » « Il y en a des bons et des mauvais. » « On n'en peut plus. » « Ils n'ont pas de toilettes, alors forcément ils urinent dans les rues. » Les phrases s'égrènent à Loma Colmenar, où la quasi-totalité des habitants sont musulmans. « Nous voulons qu'ils soient identifiés », lâche Fatima Belkhairi, qui habite l'une des résidences situées face au centre d'accueil. Autour d'elle, les jeunes femmes du quartier se succèdent. « Ils ne m'ont rien fait, mais je ne mets plus de vêtements aussi serrés depuis qu'ils sont là en bas. Je ne me sens plus en sécurité », confie l'une d'elles.

La fatigue se mêle pourtant à la compassion. « Comment voulez-vous qu'on leur dise non ? Chez nous, certains hébergent déjà des gens. Ils nous font de la peine, mais on ne peut pas aider tout le monde », poursuit Fatima. « Hier, ma mère a passé toute la journée à pleurer dans sa chambre parce qu'elle ne sait plus comment les aider. »

Depuis plusieurs semaines, les habitants font des courses, remplissent des bidons d'eau et préparent des repas. Dans l'entrée d'un immeuble, un garçon de 17 ans dort à même le sol. Les jeunes femmes tentent de le réveiller. Il réagit à peine. « Boulis, boulis ! » (« Police ! », en darija), plaisante l'une d'elles. Le garçon sursaute et se redresse d'un bond, les yeux écarquillés. Son visage se détend lorsqu'il reconnaît les filles du quartier.

« Les chrétiens ne veulent pas voir de migrants dans le centre »

Plus haut, à moins d'un kilomètre, le centre de Príncipe Alfonso accueille 320 mineures non accompagnées. Pendant notre entretien avec Ahmed Enfedal, président de l'association de quartier, une jeune femme se présente à l'entrée. Elle cherche une place pour sept autres femmes qui dorment dans la rue. Il n'y en a pas.

« Ici, elles se sentent protégées », affirme Ahmed. Il raconte le cas d'une adolescente marocaine de 13 ans qui, après avoir quitté seule son foyer, aurait subi des attouchements à son arrivée à Ceuta. Ses cris alertent une habitante. L'histoire bouleverse le quartier et pousse ses habitants à s'organiser pour ouvrir le centre.

Loma Colmenar, Hadú, Los Rosales ou le Príncipe comptent aussi parmi les secteurs les plus défavorisés de Ceuta. Baba Achraf, 25 ans, raconte avoir quitté les abords de la plage du Chorrillo après avoir été frappé pendant son sommeil par ceux qu'il appelle les askar, les militaires. D'autres hommes font des récits similaires : réveils nocturnes, coups, téléphones ou argent dérobés. Des accusations directement dirigées contre des membres des forces de l'ordre déployées dans la ville.

Scène de conflit avec policiers, foule en arrière-plan et débris sur la plage.
Les exilés sont dispersés au cours d'une distribution de nourriture, le 26 août 2026.

« C'est toujours nous qui nous les prenons », répètent plusieurs habitants des quartiers périphériques. Une femme s'emporte :


Les chrétiens disent qu'il n'y a pas de divisions, mais ils ne veulent pas voir de migrants dans le centre, là où ils vivent. Si nous, on ne va pas aux manifestations, on nous traite de traîtres. Mais nous ne sommes simplement pas d'accord avec la manière dont ils sont traités. Ce ne sont pas des animaux.

À cet instant, un jeune homme allongé dans la rue semble pris d'une crise d'angoisse. Rafael, président de l'association de quartier, appelle une ambulance : « Où sont les ministres ? Où sont les droits humains ? » Puis il regarde l'heure. « On va voir combien de temps elle met à arriver. »

« Moi, je les brûlerais tous ! »

Le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez concentre l'essentiel des critiques. On lui reproche d'avoir perdu le contrôle de la frontière et abandonné Ceuta face à la crise. Les organisations humanitaires sont elles aussi prises à partie. Le 27 août, des manifestants tentent d'empêcher un camion de la Croix-Rouge d'accéder au Trampolín pour y distribuer les repas.

Sur la plage, le rejet s'exprime parfois sans détour. Des voitures ralentissent. Depuis les fenêtres, des passagers filment avec leur téléphone les centaines d'exilés installés en contrebas. Un après-midi, une femme passe à son tour. Elle sort presque tout le buste par la fenêtre et hurle dans leur direction : « Moi, je les brûlerais tous ! » La voiture poursuit sa route.

  • Affrontement entre un policier et des manifestants avec des drapeaux et des caméras.
    Un policier tente de contenir des manifestants hostiles à la présence des exilés dans Ceuta.
  • Un groupe de jeunes en émoi, filmés par une caméra, avec des expressions vives.
    Un enfant de Ceuta interpelle des journalistes lors d'une manifestation contre la présence des exilés.

Quelques jours plus tard, sur la Plaza de los Reyes, une manifestation se forme devant la Délégation du gouvernement. Les drapeaux espagnols se multiplient. Depuis le début de la crise, le récit des « quatre cultures », si souvent invoqué à Ceuta, s'accompagne presque toujours d'une précision : « Cela n'a rien à voir avec le racisme. » Dans la foule, les slogans se chargent pourtant de colère : « Pedro Sánchez, fils de pute ! », « Ceuta ne se vend pas, Ceuta se défend ! ». Sur la Plaza de Correos, deux garçons à l'air à peine majeurs, en claquettes et vêtements légers, sont assis à l'écart et regardent passer les manifestants. Soudain, deux femmes les remarquent. « Dehors ! » Des dizaines de voix reprennent le cri. Plusieurs jeunes hommes se détachent de la foule et se lancent à leur poursuite. Les garçons disparaissent dans une rue adjacente.

Ceux qui vivent encore dehors disent désormais éviter le centre les jours de manifestation. Certains parlent moins de peur que de honte : celle d'être montrés du doigt, filmés ou chassés de l'espace public sous les regards. Dans le cortège, le vocabulaire dit aussi le déplacement qui s'est opéré depuis la fin juillet. « La violence, c'est que 80 000 personnes envahissent ton pays ! », hurle quelqu'un. Le mot revient d'une manifestation à l'autre : « Invasion. » « Ce n'est pas une crise humanitaire. C'est une invasion. »

« Les gens ont enlevé leur masque »

À quelques mètres de là, Elena Iribas, journaliste de 28 ans au quotidien El Mundo, tente de photographier la scène. Une dizaine d'hommes l'encerclent et exigent qu'elle efface sa photo : « Tu ne vas plus pouvoir marcher dans la rue. On sait qui tu es. » Sous la pression, elle finit par effacer l'image. Lorsqu'elle s'éloigne, elle tremble.

Journalistes et ONG deviennent à leur tour la cible de rumeurs et d'intimidations. No Name Kitchen est notamment accusée sur les réseaux sociaux de fournir aux exilés du matériel pour s'attaquer aux habitants, ce que l'organisation dément. Sa coordinatrice à Ceuta, Francesca Fusaro, dit désormais craindre de sortir seule tant son visage est devenu identifiable.

Le 27 août, sur la plage de Benítez, des abris de fortune sont incendiés. « Ils ont brûlé nos tentes et jeté nos affaires, tout ce qu'on avait, dans la mer », raconte le lendemain l'un des hommes qui y dormaient. Plusieurs habitants interrogés attribuent ces violences à des groupes d'ultradroite mêlés aux manifestations, sans se reconnaître eux-mêmes dans ces actes. « Les gens ont enlevé leur masque », résume un chauffeur de taxi.

La crise s'est installée jusque dans le calendrier intime de la ville. Au lendemain des arrivées, les autorités annulent la Feria, les fêtes patronales qui devaient commencer quelques jours plus tard. Un mois après, son absence revient encore dans les conversations. « Moi je suis jeune, alors qu'on me prive de la Feria, ça, je ne l'accepte pas », peste un habitant.

Des mères empêchent leurs filles de sortir seules

« Ce n'est plus une vie », entend-on ailleurs. Certains disent craindre que les événements se reproduisent ; quelques-uns envisagent même de quitter Ceuta pour la péninsule. Pour ceux qui ont nagé depuis le Maroc, Ceuta représente la porte vers l'Europe continentale. Pour certains de ceux qui y vivent, c'est désormais la péninsule qui apparaît comme une porte de sortie.

La peur traverse particulièrement les conversations entre femmes. Certaines mères disent empêcher leurs filles de sortir seules. D'autres reconnaissent pourtant avoir du mal à distinguer ce qu'elles ont vécu de ce que le climat général leur fait redouter. « Ils ne m'ont jamais rien fait, ils ne m'ont même jamais rien dit », reconnaît Laura, une trentenaire qui, depuis fin juillet, ne sort plus seule que pour aller à la salle de sport.

Cette peur coexiste avec une réalité moins présente dans les discours sur l'insécurité : les principales victimes des violences sexuelles recensées depuis la crise sont elles-mêmes exilées. Au 31 août, le parquet avait enregistré vingt-trois agressions sexuelles contre des personnes exilées. Parmi les huit auteurs présumés alors identifiés, quatre étaient marocains, trois espagnols et un belge. À Ceuta, la violence épouse donc moins clairement la frontière entre « eux » et « nous » que ne le suggèrent certains discours.

« Eux, ce ne sont pas des gens civilisés »

Cette frontière est d'autant plus difficile à tracer qu'ici religion, origine et nationalité ne se superposent pas. « Ma religion n'a rien à voir avec mon identité. Je peux être musulman et espagnol », tranche un chauffeur de taxi. Quelques jours plus tard, un autre chauffeur, musulman lui aussi, trace pourtant une autre frontière : « Moi aussi je suis musulman, mais eux, ce ne sont pas des gens civilisés. » Dans une ville où une grande partie de la population est d'origine marocaine, le « nous » et le « eux » se recomposent ainsi au gré des conversations.

Des manifestants brandissent des drapeaux, face à des policiers, dans un environnement industriel.
Un groupe d'habitants manifeste contre l'installation d'un nouveau centre d'accueil pour exilés au Muelle de Poniente, à Ceuta, le 4 septembre 2026.

Dans les manifestations, les drapeaux espagnols portent eux aussi plusieurs significations. Ils expriment le rejet de la politique migratoire de Pedro Sánchez, mais également une affirmation de souveraineté face au Maroc, qui continue de revendiquer Ceuta et Melilla. La relation avec Rabat place pourtant Madrid dans une position délicate : l'Espagne dépend de la coopération marocaine pour contrôler l'une des deux seules frontières terrestres entre l'Union européenne et le Maghreb. Sánchez s'est donc gardé, faute de preuves, d'attribuer directement les arrivées au gouvernement de Mohammed VI et a, au contraire, salué sa coopération dans les retours. Cette prudence est devenue une arme politique : le Parti populaire (PP, droite conservatrice) accuse le gouvernement d'épargner Rabat, tandis que Vox (extrême droite) dénonce sa « soumission » au Maroc et préfère au mot « crise » celui d'« invasion ».

C'est peut-être là que Ceuta fonctionne le mieux comme laboratoire. L'extrême droite n'a inventé ni la saturation des centres, ni la peur de certaines femmes, ni l'épuisement des quartiers périphériques. Elle relie ces réalités dans un même récit : une invasion, un État impuissant, des complices et un « nous » à protéger.

Une crise réelle qui déplace les frontières

Ce récit dépasse désormais l'Espagne. Le soutien du président états-unien Donald Trump à Mohammed VI sur le Sahara occidental a renforcé la position régionale du Maroc ; en Italie, le gouvernement de Giorgia Meloni a rétabli des contrôles après les arrivées de Ceuta. Sous des formes différentes, la frontière, la souveraineté et la perte de contrôle sont devenues des thèmes structurants des droites radicales européennes.

Ceuta en révèle pourtant toutes les contradictions. Des Espagnols musulmans brandissent le drapeau national ; des habitants de quartiers presque entièrement musulmans hébergent des exilés tout en réclamant davantage de contrôle ; certains se disent solidaires mais ne veulent plus les voir dans leur rue. Dans une ville qui a fait de la coexistence de quatre cultures l'un des piliers de son identité, une paire de claquettes, un accent ou quelques mots de darija peuvent désormais suffire, dans le regard de l'autre, à tracer une frontière entre ceux d'ici et ceux de là-bas.

Ceuta n'est pas devenue en un mois une ville d'extrême droite. Ce serait effacer les solidarités, les contradictions et les résistances que la crise a également révélées. Mais sur ces vingt kilomètres carrés se joue, à une échelle presque expérimentale, un phénomène qui dépasse largement l'exclave : la manière dont une crise réelle peut déplacer les frontières de ce qu'une société accepte d'entendre, de dire et, progressivement, de penser.

Au Trampolín, pendant ce temps, les navires semblent toujours immobiles au large. Sur la plage, les exilés se remettent en file. La Croix-Rouge prépare les repas. Demain, le même rituel recommencera.


1Iago Moreno, « Le chaînon manquant : les réseaux sociaux au cœur de “l'attaque” contre Ceuta », Le Grand Continent, 2 septembre 2026.

Syrie. Dans le camp palestinien de Yarmouk, la vie est de retour

Une femme en manteau marron marche dans une ruelle étroite, bâtiments lézardés autour.

Après un siège meurtrier par le régime d'Assad, une occupation par l'Organisation de l'État islamique et une destruction quasiment totale par les forces loyalistes de Damas et l'aviation russe, le plus grand centre de réfugiés palestiniens au monde retrouve peu à peu ses habitants. Reportage.

Un drapeau palestinien et un drapeau syrien sont peints sur le portail qui accueille les habitants et les visiteurs à l'entrée de Yarmouk. Pendant des décennies, cette arche a marqué l'accès à la « petite Palestine » de Syrie, le plus grand camp « informel » — puisqu'il n'est pas né de la main de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA)1 — de la diaspora palestinienne du pays. Aujourd'hui, l'arche ouvre sur une étendue de ruines. Pourtant, derrière les bâtiments détruits et les rues encore blessées par la guerre, la vie est de retour. À quelques mètres de là, un homme repeint le rideau métallique de son magasin récemment rouvert, tandis qu'un groupe d'ouvriers s'active à la reconstruction d'un immeuble endommagé. Un peu plus loin, des enfants jouent dans une rue encore encombrée de débris.

Une rue avec un arc en béton et un drapeau, des voitures et des arbres autour.
Entrée du camp de réfugiés de Yarmouk.

Pendant des années, il n'y avait presque plus personne ici. Après les sièges, les combats et les bombardements, l'armée de Bachar Al-Assad a contraint en 2018 les derniers milliers d'habitants à abandonner le camp, transformant la capitale de la diaspora palestinienne en une ville fantôme, symbole de la punition qui attendait tous les territoires en révolte contre le régime. Après plus d'un demi-million de morts et 13 millions de déplacés, la Syrie semble recommencer à respirer depuis l'effondrement du régime d'Assad. Et Yarmouk avec elle.

À huit kilomètres de Damas, ce camp de réfugiés né en 1957 sur une superficie de 2,1 kilomètres carrés était devenu au fil des ans l'un des principaux poumons économiques de la périphérie de la capitale, traversé par des marchés, des activités commerciales et des réseaux d'échange qui connectaient toute la région. Plus de 160 000 personnes y vivaient — réfugiés palestiniens, descendants des déplacés de la Nakba de 1948, et Syriens.

Destruction d
Un homme travaille à la réhabilitation d'un local commercial.

Quatorze ans de guerre l'ont réduit à un champ de ruines. Mais après la chute du régime d'Assad, le retour des habitants a repris de l'élan. Selon l'UNRWA, environ 15 300 personnes étaient revenues dans le camp en février 2025. Cependant, les résidents et les activistes affirment que le nombre réel est désormais bien plus élevé et parlent de plus de 60 000 personnes revenues vivre dans ses rues dévastées.

Devant un magasin de vêtements endommagé, trois hommes discutent sous un panneau.
Une boucherie et un magasin de vêtements occupent le rez-de-chaussée d'un bâtiment gravement endommagé.
Un jeune homme transporte des planches en bois sur une moto dans une ruelle étroite.
Des jeunes transportent des matériaux de construction pour réparer leurs habitations.

« Bienvenue dans la Gaza syrienne »

« C'était ma maison. Et là, ma clinique médicale. » Khaldoun al-Mallah me fraye un chemin au milieu des décombres. Tout est désert : dans cette zone, aucun bâtiment n'a survécu à la violence de la guerre et aux bombardements d'Assad.

Un homme marche dans une pièce en ruines, entouré de débris et de murs effondrés.
Khaldoun à l'intérieur de sa clinique médicale.

« Mon frère et moi sommes revenus le 11 décembre 2024. Dès que le régime est tombé, le 8 décembre, nous sommes partis. Mais vu la situation, il nous a fallu deux jours pour arriver », raconte Khaldoun. L'allure élégante, une chemise bleu clair et des lunettes de travers, Khaldoun paraît moins que ses 44 ans. « Nous sommes tout de suite venus voir notre ancienne maison. Mais nous n'étions pas sûrs que ce soit celle-ci, car il ne reste plus rien de toute la rue. » De la maison, on n'entrevoit qu'un pilier qui devait être l'entrée de l'habitation. Khaldoun s'assoit sur les décombres et allume une cigarette. « Finalement, en creusant un peu, j'ai trouvé un vieux livre de nouvelles de Dostoïevski. Une balle l'avait traversé. Sur la première page, il y avait mon nom. Et j'ai trouvé quelques pièces de mon ancien échiquier. » Désormais, Khaldoun vit dans un appartement loué dans un autre quartier du camp, avec ses parents et sa sœur.

Homme accroupi dans des décombres, visiblement abattu par la destruction environnante.
Khaldoun devant les décombres de sa maison.

À l'origine, sa famille est de Tantoura, le village près de Haïfa devenu célèbre pour le massacre commis par les milices juives le 23 mai 19482. « Quand je suis revenu, j'ai pu serrer ma famille dans mes bras. Après presque treize ans… » Chirurgien spécialisé, il est le seul médecin à être resté à Yarmouk entre 2012 et 2018. Armé de bistouris et de gazes, Khaldoun a soutenu sa communauté pendant des années, avant d'être contraint, en avril 2018, de quitter le camp pour migrer à Idlib. Autrement, il risquait l'arrestation. Le reste de sa famille — sa mère, son père et sa sœur — avait quitté Yarmouk en 2012, juste avant le début du terrible siège d'Assad.

« J'ai vu de mes propres yeux 188 personnes mourir de faim pendant ces six mois », raconte Khaldoun en se souvenant du siège. « Il n'y avait rien à manger, rien. Beaucoup en sont venus à manger l'herbe des prés et les animaux de compagnie. Il n'y avait pas d'eau, pas d'électricité… parfois j'opérais à la lumière d'un briquet, par manque de courant. » Khaldoun a perdu presque toutes ses dents à cette période, et près de 30 kg. Mais il a survécu. « Puis l'Organisation de l'État islamique est arrivée. Elle a contrôlé le camp pendant plus de deux ans, jusqu'en 2018. » Il ne raconte pas grand-chose de cette période, mais mentionne brièvement avoir été kidnappé et torturé pendant deux semaines en 2016. On l'accusait de soulever les autres habitants contre l'État islamique et d'être un « mécréant ».

Intérieur d
Une peinture murale à l'intérieur de l'école utilisée par l'Organisation de l'État islamique.

En avril 2018, l'attaque finale d'Assad et de ses alliés a commencé :


Nous avons été forcés de partir. Le camp a été complètement vidé, mais les bombardements ne se sont pas arrêtés. Ils ont détruit tout ce qu'ils pouvaient pour rendre la vie impossible. Par vengeance. Et pour empêcher quiconque de revenir. Comme à Kaboul en 2001. Comme à Gaza aujourd'hui.

Une personne marche dans une zone de ruines et de débris, bâtiments détruits autour d
Khaldoun face à la dévastation de l'un des quartiers de Yarmouk.

Les vingt-trois structures de l'UNRWA ont toutes été détruites ou endommagées pendant la guerre. Seize écoles, trois centres de santé, des centres communautaires et de jeunesse. Tout a été anéanti par les bombes et les bulldozers d'Assad, comme environ 72 % du reste des bâtiments du camp. Depuis 2023, l'UNRWA a réhabilité deux écoles, un centre de santé et quelques espaces communautaires : trop peu pour ramener un semblant de normalité dans une ville en morceaux. Selon Khaldoun, ce n'est qu'en février de cette année que les conditions de vie ont commencé à s'améliorer concrètement. « Il y a un effort collectif pour revivre dignement. Mais les aides du gouvernement et de l'UNRWA sont minimales : ce sont les gens qui s'organisent pour restaurer les services fondamentaux. »

Terrains dévastés avec des ruines et des travailleurs sur un chantier de reconstruction.
Travaux de reconstruction en cours dans le camp.

Réfugiés parmi les décombres

Dans la rue, un homme décharge des caisses de fruits et légumes d'une camionnette et les installe dans sa petite boutique. C'est le seul étage utilisable du bâtiment : au-dessus, le mur est éventré par des tirs d'artillerie et le toit s'est effondré. Mais comme ses voisins, Abed a choisi de redonner vie à ce qu'il pouvait. « Je suis revenu avec ma famille il y a environ un an », dit-il. Âgé de 38 ans, il est originaire de Safed, dans la région de Tibériade. « Nous sommes revenus avant tout par nostalgie. Ici, c'est notre maison, notre communauté », raconte-t-il. « Mais aussi pour le loyer. Nous n'en pouvions plus de payer, les prix sont devenus trop élevés. Nous avons donc décidé d'essayer de rénover ce qu'il restait. » Sa famille vivait dans un bâtiment tout près de là, très endommagé par les bombes.

Bâtiments en ruines, débris éparpillés, atmosphère de destruction.
L'étal de fruits et légumes d'Abed, situé au rez-de-chaussée d'un bâtiment gravement endommagé par les bombardements du régime d'Assad.

Les difficultés économiques et l'augmentation des prix des biens de première nécessité poussent de nombreuses familles à retourner dans leurs maisons, même si elles sont endommagées. Malgré la suspension et la levée partielles des sanctions internationales, la Syrie traverse une période de forte stagflation3. Les réfugiés palestiniens figurent parmi les membres les plus vulnérables de la population en Syrie : plus de 90 % vivent sous le seuil de pauvreté et l'insécurité alimentaire a augmenté brutalement, passant de 56 % en 2023 à 63 % en 2024, pour atteindre 92 % en 2025 selon les données de l'UNRWA.

Ruines de bâtiments, débris, structure laissée à l
Un homme se repose à l'ombre de son habitation, récemment réparée.

« La prochaine étape, c'est la Palestine », dit encore Abed. « Même si nous ne revenons pas, nos enfants reviendront. C'est notre terre. Le premier occupant, le régime d'Assad, est tombé. Maintenant, c'est au tour du suivant. »

Yarmouk est le plus grand des douze camps de réfugiés de Syrie, un réseau qui abrite environ 418 000 personnes, dont un tiers vit en situation de déplacement interne. La situation est rendue encore plus instable par les nouveaux flux migratoires : les attaques israéliennes dans le sud du Liban poussent de nombreux Palestiniens à faire le chemin inverse, se réfugiant à nouveau en territoire syrien.

L'immensité du centre et sa pertinence politique l'ont historiquement consacré comme la « petite Palestine » de Syrie. Hassan Mahmoud avait trois ans lorsqu'il a été contraint de quitter sa maison à Lubya, en Palestine. C'était en 1948. Les milices juives envahissaient le territoire et menaçaient de mort et de destruction. Sa famille s'est enfuie. Elle est arrivée au Liban, puis, en 1954, elle a atterri ici, à la périphérie de Damas, à Yarmouk, dans ce qui allait devenir le plus grand camp de réfugiés palestiniens de la région.

Un homme âgé devant une porte, avec un drapeau palestinien et une inscription en arabe.
Hassan Mahmoud et la petite boutique de produits palestiniens qu'il aide à maintenir ouverte.

Il nous accueille dans un petit magasin de produits palestiniens qu'il aide à maintenir ouvert, tout en continuant son récit. Il est revenu à Yarmouk en 2025, et vit désormais dans un petit appartement rénové dans l'immeuble voisin. Pour lui, il est important de préserver le camp, de le faire revivre. En tant que fils de la diaspora, ce n'est pas seulement un symbole : cela fait partie de l'histoire des Palestiniens, et sert à les maintenir unis, pour rappeler que la cause palestinienne n'est pas morte, mais qu'elle continue de palpiter ici même, dans cette Syrie massacrée par la guerre. Et qu'un jour, les Palestiniens retourneront sur les terres dont ils ont été spoliés. « Nous devons faire vivre nos traditions », insiste-t-il. « Savoir danser la dabke, broder le tatreez, cuisiner nos plats typiques… se souvenir d'où l'on vient. » Hassan se déplace avec une canne, mais il semble ne jamais s'arrêter. « Les années de guerre ont été dures. Mais maintenant, nous sommes de retour. »

Un homme âgé souriant dans une boutique avec divers articles artisanaux.
Hassan Mahmoud à l'intérieur de la boutique.

Des millions de personnes rentrent chez elles

Selon les données du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) de mai 2026, environ 1,67 million de Syriens sont revenus dans le pays depuis l'étranger après la chute du régime d'Assad, et près de 1,9 million de Syriens sont retournés dans leurs villes d'origine à la suite d'un long déplacement interne. Un nombre extrêmement élevé, qui atteste de l'un des plus grands mouvements de retour en cours à l'échelle mondiale. Cependant, tous les retours ne sont pas volontaires : pour une part importante de la population, la décision a été dictée par la dégradation progressive des conditions de vie dans les lieux de déplacement ou par l'érosion de leur statut légal dans les pays d'accueil.

Khaled et Mozen sont deux frères. Tous deux étaient partis pour l'Europe en 2014, fatigués et consumés par le conflit en cours. Ils avaient trouvé refuge aux Pays-Bas, où ils sont restés pendant onze ans. Jusqu'à maintenant. « Il fallait qu'on revienne », dit Mozen.

Deux hommes dans un café, l
Les frères Khaled et Mozen Hashesh devant le café qu'ils s'apprêtent à rouvrir.

Âgé d'environ 45 ans, il a tout quitté en Europe pour se réinstaller ici, à Yarmouk, où il est né et a grandi. « C'était le café de notre père, Abo Hashesh. C'était un lieu très connu dans le quartier, tout le monde venait y regarder les matchs de football. Il ne restait plus rien. Maintenant, nous sommes sur le point de le rouvrir. » Les travaux sont en cours. L'enseigne est déjà suspendue dehors, et le local est la copie conforme de ce qu'il était avant le déclenchement de la révolution. Aux Pays-Bas, il avait obtenu la nationalité et avait un bon travail. Mais le sentiment d'appartenance à sa communauté et la pensée de devoir faire quelque chose pour Yarmouk ont pris le dessus. Il a quitté l'Europe avec son frère. « Yarmouk doit revivre. C'est pour ça que nous sommes revenus. »

Un café au design moderne avec une enseigne noire, situé dans une rue déserte.
Le café d'Abo Hashesh, rouvert quelques jours après la prise de cette photographie.

« Je suis marié avec la Palestine »

Khaldoun allume une autre cigarette alors que nous poursuivons notre tour jusqu'au cimetière historique du camp de réfugiés, lieu où ont été enterrés de nombreux combattants palestiniens morts au Liban, en Syrie et en Europe. Le cimetière a lui aussi été détruit et les tombes ont été profanées par les bulldozers d'Assad et des Russes pour chercher les restes de certains soldats israéliens afin de les remettre à Israël. Selon Khaldoun, cette action s'inscrivait dans la même dynamique de « punition collective » envers l'ensemble de la population palestinienne, en plus d'être le fruit d'intérêts géopolitiques entre gouvernements. Aujourd'hui, le cimetière a été en partie restauré, et un nouveau mur témoigne des travaux récemment achevés.

« J'ai perdu presque tous mes amis », dit-il, s'approchant de la tombe de l'un d'eux. « L'un est mort sous les bombes. Un autre a été tué dans les prisons du régime. Et l'un de mes amis les plus proches s'est noyé pendant le voyage pour atteindre l'Europe. » Khaldoun a repris le travail dans une clinique ouverte l'année dernière dans le camp. Les quatre hôpitaux qui s'y trouvaient ont été détruits, mais quelques cliniques ont rouvert pour assurer les services essentiels.

Des bâtiments ruinés entourés de terrain sec et dévasté.
Le cimetière du camp de réfugiés de Yarmouk, détérioré par les bombardements et le passage des bulldozers.

Avec d'autres militants, Khaldoun a également inauguré « la Maison palestinienne », une organisation à but non lucratif pour soutenir les habitants du camp. « Notre objectif principal est d'inciter les gens à revenir à Yarmouk, et de soutenir ceux qui sont déjà revenus », explique-t-il. Il poursuit :


Nous fournissons des panneaux solaires et de l'eau à une cinquantaine de familles. Nous essayons d'aider à la reconstruction des maisons, et nous soutenons le travail d'un groupe de femmes à travers une boulangerie pour produire des pâtisseries palestiniennes. Nous ne fonctionnons que grâce à des bénévoles.

Ils ont également une équipe de football et un espace éducatif où ils proposent des cours d'arabe et d'anglais.

Khaldoun n'a pas d'enfants, mais il porte un anneau au doigt. Je lui demande s'il a une femme. « Je suis marié avec la Palestine », rit-il, me montrant les couleurs du drapeau palestinien peintes sur sa fausse alliance. « Et c'est la femme la plus folle que j'aie jamais connue. Un jour, je finirai enfin par la rencontrer. »


1NDLR. Un certain nombre de camps de réfugiés non officiels ont été créés au fil du temps par les gouvernements hôtes pour fournir un hébergement aux réfugiés palestiniens. Les réfugiés dans les camps officiels et non officiels ont un accès égal aux services de l'UNRWA, sauf que l'office n'est pas responsable de la collecte des déchets solides dans les camps non officiels.

2NDLR. Le massacre a été commis par le 33e bataillon de la brigade Alexandroni du Palmach, la milice armée d'élite du mouvement travailliste. L'armée israélienne ne sera formellement créée qu'une semaine plus tard.

3NDLR. La stagflation désigne une situation où une croissance économique est faible ou nulle côtoie une forte inflation. Elle est souvent accompagnée d'un taux de chômage élevé.

Au Soudan du Sud, des milliers d'apatrides

Des hommes défilent avec des drapeaux et des tambours, célébrant une occasion festive.

Il y a bientôt quinze ans, le Soudan du Sud proclamait son indépendance. Depuis, l'administration tarde à régulariser ses ressortissants : selon le HCR, 90 % des Sud-Soudanais ne seraient pas encore enregistrés sur les bases de données officielles. Des millions d'entre eux pourraient se retrouver sans nationalité reconnue si rien n'était fait.

Jérusalem-Est. À Silwan, des milliers de Palestiniens menacés d'expulsion

Dans le secteur de Batn Al-Hawa et Al-Bustan, des centaines de familles sont concernées par des décisions de justice qui ouvrent la voie à leur éviction au profit d'organisations de colons israéliens. Au sud-est de la Vieille ville de Jérusalem, sur les pentes de Silwan, la pression foncière et juridique s'intensifie, transformant progressivement la composition du quartier.

Kayed Rajabi nous accueille chez lui, une cigarette à la main et le regard fatigué. Du fil barbelé longe le muret qui sépare son habitation de celle des voisins, où l'on voit une grande étoile de David illuminée et un drapeau israélien sur le balcon. Sur le toit voisin flottent d'autres drapeaux blancs et bleus.

La famille Rajabi se retrouve prise entre deux maisons récemment occupées par des colons israéliens dans le quartier de Batn Al-Hawa, à Silwan, au cœur de Jérusalem-Est. Leurs voisins ont été expulsés par la police le 25 mars, avec dix autres familles du quartier. Au total, seize familles ont été évacuées la même semaine, dont onze appartements appartiennent à la famille Rajabi et quatre à la famille Basbous. Les habitations sont désormais occupées par des colons tandis que des centaines d'autres Palestiniens risquent de subir le même sort dans les mois à venir.

Kayed Rajabi montrant une carte des expulsions.
Kayed Rajabi montrant une carte des expulsions.
L
L'une de ses filles sur la terrasse de leur maison. À l'arrière-plan, la clôture de barbelés qui sépare leur maison de celle de leurs voisins, récemment occupée par des colons israéliens.

« Je suis né ici, ma famille est ici depuis 1967, lorsque nous avons été expulsés de notre maison. Et maintenant ils veulent nous expulser à nouveau. » Kayed a cinquante ans, dix enfants, et une détermination farouche à continuer de résister.

Ces maisons, c'est nous qui les avons construites : mon grand-père les a achetées et les a bâties pierre après pierre, brique après brique, clou après clou. Je me suis marié ici, mon père aussi. Mes enfants y sont nés et y ont grandi. Maintenant, les tribunaux israéliens nous ont ordonné de partir. Ils affirment que des juifs yéménites vivaient dans ce quartier, qui s'étend sur 0,52 hectare, à l'époque de l'Empire ottoman, et que la terre doit revenir aux juifs.

Une population sous pression

Batn Al-Hawa subit une offensive violente au nom du « droit au retour » des juifs sur des terres enregistrées comme juives avant 1948 : 85 familles palestiniennes sont ainsi menacées d'expulsion, soit plus de 700 personnes. C'est l'organisation religieuse israélienne Ateret Cohanim qui revendique la propriété de ces terrains, en utilisant deux lois comme levier pour prendre le contrôle de l'un des quartiers les plus stratégiques de Jérusalem-Est. La première est la loi de 1950 sur les « biens des absents » qui stipule que les propriétés des réfugiés palestiniens ne seraient pas restituées à leurs propriétaires « absents » après la Nakba. La seconde est la loi de 1970 relative aux affaires juridiques et administratives, qui permet à des organisations juives de revendiquer des biens à Jérusalem-Est s'ils étaient détenus par des juifs avant 1948.

Dans le quartier de Batn Al-Hawa, plusieurs maisons sont occupées par des colons israéliens.
Dans le quartier de Batn Al-Hawa, plusieurs maisons sont occupées par des colons israéliens.

Les terres de Batn Al-Hawa appartenaient à un trust religieux juif connu sous le nom de Benvenisti Trust, créé à la fin du XIXe siècle pour accueillir des juifs yéménites pauvres arrivés à Jérusalem. Ceux-ci ont quitté Silwan entre 1929 et 1936. Au début des années 2000, Ateret Cohanim a obtenu du registre foncier sa nomination en tant qu'administrateur fiduciaire de ces terrains, entamant ainsi une bataille juridique contre la population palestinienne du quartier.

En janvier 2026, la Cour suprême israélienne a donné son feu vert à des expulsions massives, après 11 ans de procédures judiciaires. Un processus que l'ONG israélienne B'Tselem a qualifié de « nettoyage ethnique »visant à modifier la composition démographique de la zone.

« Nous avons les documents, ces terres nous les avons achetées. Rien qu'ici, nous sommes six familles : moi, mes frères, mes sœurs, avec nos enfants. Au total, nous sommes 47 personnes. Nous risquons de nous retrouver à la rue demain, et nous ne savons pas quoi faire. » Kayed est épuisé ; l'incertitude de l'avenir et la tension de vivre entouré de colons armés l'empêchent de dormir. Il allume cigarette sur cigarette tandis qu'on remarque qu'au-dessus de nous, dans la maison voisine déjà occupée, deux soldats israéliens nous observent.

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L'une des deux maisons appartenant aux voisins de la famille de Kayed Rajabi, récemment occupées par des colons israéliens.
Une vue nocturne d
Une vue nocturne d'une partie de Silwan, où une étoile de David brille sur l'une des maisons occupées.

Le 23 avril, la police israélienne a notifié un ordre d'expulsion effectif pour sept appartements appartenant aux Rajabi : les familles doivent quitter les maisons avant le 17 mai, faute de quoi elles seront expulsées par la force la semaine suivante. D'autres familles risquent le même sort dans quelques mois.

Nous n'avons pas l'argent pour louer une maison, ils nous condamnent à mort. Nos voisins ont été expulsés de chez eux à deux heures du matin. Moi aussi j'ai peur qu'ils viennent me chasser de ma maison, et qu'ils installent un colon là où j'ai grandi et vécu. Il n'y a pas de mots pour décrire cette tristesse.

Un des fils de Kayed Rajabi sur la terrasse de leur maison
Un des fils de Kayed Rajabi sur la terrasse de leur maison

La famille Rajabi n'est pas arrivée à Silwan par choix. Après avoir été déplacée du quartier d'Al-Sharaf, dans la Vieille Ville, peu avant 1967, elle a été obligée de chercher une autre maison. Alors qu'Al-Sharaf était démoli par les autorités israéliennes pour faire place à l'actuel quartier juif, le grand-père de Kayed a acheté le terrain où se trouve leur maison. « Les colons veulent s'emparer de toutes les zones autour de la Vieille Ville. Ils utilisent le gouvernement et l'armée. Nous sommes agressés et arrêtés si nous refusons de quitter notre maison ou si nous nous opposons. » Il soupire profondément.

Depuis que le nombre de colons a augmenté, les enfants ont peur d'aller à l'école, ils ont même peur de monter sur les toits. Les colons lancent des pierres, des déchets, du verre. Ils insultent les femmes et les enfants. Ils veulent nous pousser à partir.

Vu depuis la colline d'en face, le quartier semble observer les passants : des dizaines d'yeux peints sur les façades des maisons marquent les habitations que les Palestiniens sont en train de perdre. Ils semblent défier les drapeaux israéliens et les étoiles de David que les colons accrochent sur les bâtiments occupés.

Des yeux peints sur les façades signalent certaines des maisons menacées d
Des yeux peints sur les façades signalent certaines des maisons menacées d'expulsion.

Rester, résister

« Nous ne quitterons pas nos maisons, même si nous devons mourir. Nous resterons à Jérusalem malgré les blessures, nous continuerons à exister. Ce sont les sionistes qui doivent partir, de toute la Palestine », conclut Kayed, appelant la communauté internationale à soutenir le peuple palestinien.

« Soumud », résistance enracinée : c'est la lutte des Palestiniens dans la ville occupée de Jérusalem. Rester, résister, ne pas partir. C'est aussi, d'une certaine manière, une résistance démographique. Les Palestiniens représentent aujourd'hui près de 40 % de la population de Jérusalem, une proportion en hausse constante depuis 1967, lorsque Israël a occupé puis annexé Jérusalem-Est à la suite de la guerre israélo-arabe. Depuis lors, le maintien d'une nette majorité juive s'impose comme un axe structurant des politiques israéliennes dans la ville, souvent décliné selon un équilibre démographique de 70 % contre 30 %. La croissance démographique palestinienne n'est pas seulement une donnée statistique, mais une question politique : une dynamique que les autorités israéliennes cherchent à contenir à travers un ensemble de mesures urbanistiques, juridiques et administratives qui limitent l'expansion des communautés palestiniennes et précarisent leur présence dans la ville. Poussant — à travers évictions, démolitions, amendes, répression quotidienne — de plus en plus de Palestiniens à partir.

Raed Basbous et sa famille ont été expulsés le 20 mars. Quarante-neuf ans, quatre enfants, il travaille à l'université de Jérusalem et est chercheur en informatique. Il accueille Orient XXI dans son bureau avec un café et commence à raconter.

Ils ont d'abord expulsé ma famille et celle de mon frère. Puis ils ont changé la serrure. Quelques jours plus tard, c'était au tour de mon père et d'un autre frère. Il y avait au moins 100 policiers antiémeute, ils ont bouclé tout le quartier ; ils ont jeté toutes nos affaires dehors et fait entrer les colons.

Raed montre une carte indiquant les maisons déjà évacuées et celles qui sont menacées. Il vit désormais dans un logement loué, tandis que le reste de sa famille est hébergé chez des proches.

Raed Basbous montre la carte des expulsions de Batn Al-Hawa.
Raed Basbous montre la carte des expulsions de Batn Al-Hawa.
Sa maison est entourée d
Sa maison est entourée d'un cercle.

« Depuis 2015, ma famille, avec 85 autres, se bat devant les tribunaux israéliens contre l'organisation de colons Ateret Cohanim qui nous vole nos terres », explique-t-il. L'organisation, fondée en 1981, opère « pour ramener la vie juive au cœur de l'ancienne Jérusalem », comme indiqué sur son site web. Une grande partie de ses activités consiste à acheter des logements dans des quartiers à majorité arabe, puis à y installer des familles juives souvent accompagnées d'une protection armée. Le but est de modifier la démographie et pousser les Palestiniens à quitter la ville.« Au début de cette année, ma famille et 26 autres ont reçu un ordre d'expulsion définitif. Et l'on nous a aussi imposé environ 13 000 dollars de frais juridiques. »

Son histoire se répète : la famille avait déjà été déplacée en 1948 pendant la Nakba. Depuis Al-Dawayina, à l'ouest d'Hébron, elle avait été obligée de se déplacer plusieurs fois jusqu'à arriver à Jérusalem, où elle avait acheté la terre dans le quartier de Silwan. « Ils veulent les terres de Batn Al-Hawa ? Très bien, qu'ils les prennent. Mais qu'ils nous rendent alors les terres qu'ils ont accaparées depuis 1948, et en 1967. »

« On nous avait proposé de l'argent, beaucoup d'argent, mais nous avons refusé, comme tous les autres. Cela aurait été comme vendre nos maisons, c'était inacceptable. Nous nous battons jusqu'au bout, nous avons droit à notre terre », insiste-t-il.

« Pour prendre nos terres, ils déclarent les zones parc national ou site archéologique »

À Silwan, plusieurs projets sont en cours — un parc, de nouvelles routes, un téléphérique — qui, selon les habitants, répondent à un seul objectif : expulser la population palestinienne et la remplacer par des colons israéliens. À Wadi Rababa, dit Raed, ils confisquent les terres au nom d'un parc national ; à Al-Bustan, ils démolissent des maisons parce qu'elles sont dépourvues de permis de construire, très difficiles à obtenir. À Batn Al-Hawa, ils les retirent aux Palestiniens pour les donner aux colons au nom d'un « droit au retour » des juifs.

Des colons israéliens, accompagnés d
Des colons israéliens, accompagnés d'un agent de sécurité armé, marchent dans les rues de Batn Al-Hawa.

« Il arrive aussi qu'ils démolissent une maison et que, deux ans plus tard, ils reviennent en affirmant que le terrain n'a pas été utilisé. À ce moment-là, l'État le confisque pour usage public », raconte Raed. Al-Bustan est un autre des quartiers de Silwan les plus visés, où près de 150 familles, soit un total de 1 500 personnes, risquent de perdre leur maison. Dans cette zone, les démolitions sont formellement justifiées comme des interventions contre des constructions sans permis, mais elles s'inscrivent dans le projet dit du « Parc du roi David », partie de l'expansion de la zone archéologique et touristique de la « Cité de David ». C'est ici que vivait la famille d'Abou Shafi. Leur maison a été détruite le 30 décembre 2025. « C'est la deuxième fois qu'ils démolissent notre maison », témoigne Umm Shafi, 45 ans. « Mon fils avait 4 ans la première fois, il y a 20 ans. Aujourd'hui, cela s'est reproduit. »

Umm Shafi se tient devant sa maison récemment démolie.
Umm Shafi se tient devant sa maison récemment démolie.

Le bulldozer était protégé par plus de 100 policiers, raconte-t-elle. « Nous avions déposé une demande de permis, engagé un avocat, tout fait. Mais cela ne sert à rien. Ils disent qu'il nous faut un permis de construire, mais il est impossible à obtenir. Ils ne les délivrent pas. » Elle offre un thé au milieu des décombres de la maison détruite. « Ils n'ont rien laissé intact. Mais nous la reconstruirons. Nous resterons ici, fermes et déterminés sur notre terre. Alhamdulillah. »

Silwan est dans le viseur depuis longtemps, mais depuis octobre 2023, le processus d'expulsions et de démolitions s'est accéléré. « Tout le monde regarde ce qui se passe à Gaza, en Syrie, au Liban, et personne ne regarde ce qui se passe ici. C'est une stratégie du gouvernement israélien : détourner l'attention vers l'extérieur pour pouvoir agir plus vite. »

Des décombres d
Des décombres d'une maison démolie dans le quartier d'Al-Bustan, à Silwan

En raison de sa position géographique, Silwan est riche en sites historiques — un élément qu'Israël utilise pour justifier ses politiques d'occupation et de contrôle du territoire.

Pour prendre nos terres, ils déclarent les zones parc national ou site archéologique. Ils démolissent nos maisons en exigeant des permis qu'ils ne délivrent jamais, puis infligent des amendes énormes. Et ils appellent cela du développement.

Cette politique de déplacement est menée en étroite collaboration avec Ateret Cohanim et Elad, une autre organisation de colons d'extrême droite dont la mission déclarée est d'« installer des familles juives dans la Cité de David » et de « renforcer le lien des juifs avec Jérusalem ». Selon Raed, ces organisations sont « l'armée du gouvernement ». Ce sont elles, dit-il, qui encouragent de nouveaux colons à venir s'installer à Silwan, leur offrent du travail et les financent. Il secoue la tête. « C'est très difficile pour nous. Tous mes souvenirs, tous mes amis, ma famille… tout le quartier est dans la même situation. Nous sommes tous nés là, nous avons grandi là. L'avenir est incertain. Mais une chose est sûre : nous ne cesserons pas de résister. »

Israël. La drug-nation blanchit la guerre

Par : Jean Stern
Des figures humaines stylisées avec des visages masqués sur un fond à quadrillage.

Depuis le 7 octobre 2023, des drogues sont administrées à des milliers de militaires au retour de Gaza. Du cannabis au LSD en passant par l'ecstasy, tout est bon pour traiter les troubles post-traumatiques, que les Israéliens, qui se complaisent dans le rôle de victimes, ont baptisés « blessures morales ». Enquête.

De notre envoyé spécial à Tel-Aviv.

Le groupe pop-rock Hatikva 6 compte 150 chanteurs venus de 16 brigades différentes et menés par Òmri Glickman, un quadragénaire barbu et colossal. Le clip de sa chanson « Himnon ha'lokhem » est financé par l'armée israélienne. Cet hymne du combattant a comme refrain, répété quatre fois, les paroles suivantes :

« Alors qui est fou ?
C'est moi qui suis fou. »

Filmée à l'école de formation des officiers, la troupe en treillis danse joyeusement sur des images de destruction à Gaza.

Cette folie meurtrière, Israël la traite avec des drogues. Après trois ans de guerre, la drug-nation, repliée sur elle-même, est inquiète et peureuse. Au centre de Tel-Aviv, les odeurs d'herbe embaument les terrasses. La ville, morose par rapport à ses habitudes trépidantes d'avant 2023, se laisse aller à la défonce, récréative ou médicale, car la plupart des fumeurs s'adonnent au cannabis sur ordonnance1. Ils et elles sont souvent d'ex-militaires revenus de Gaza.

Israël aime à se considérer comme le laboratoire de l'Occident. Des médecins appointés par l'armée mettent au point des traitements à base de drogue pour soigner les troubles de stress post-traumatique (TSPT) des milliers d'appelés et de réservistes ayant servi à Gaza. Enfin, le mot « soigner » n'est pas tout à fait exact. L'administration de substances a plutôt pour but de faire oublier une guerre dont seuls des journalistes palestiniens ont pu témoigner. Parmi eux, à ce jour, 262 ont été massacrés par des bidasses israéliens. Hachich, herbe, métamphétamines, champignons hallucinogènes : sur 500 000 militaires ayant servi à Gaza, environ 40 000 sont ainsi « soignés ».

Le « Patient 1 »

Avant cela, le seul pays qui a drogué massivement ses soldats — mais aussi sa population — dans une situation de guerre a été l'Allemagne de Hitler, à partir de 1939. La pervitine, une métamphétamine euphorisante particulièrement addictive, va contribuer, écrit l'essayiste allemand Norman Ohler, à mettre « le pays en surchauffe ». Soldats, étudiants, ouvriers, conducteurs de train et même médecins s'y adonnent sans réserve. « La pervitine est à l'unisson avec l'Allemagne nazie », explique Norman Ohler, et va permettre « la vague d'autoguérison nationale » du peuple allemand.

Les nazis, bien qu'ils pensent que la drogue est une invention des médecins juifs2, la laissent circuler largement, au moins jusqu'en 1941. Des millions de personnes en consomment. Hitler lui-même se fait shooter tous les jours par son médecin personnel, qui l'a malicieusement baptisé « Patient 1 ». Aujourd'hui appelée crystal meth, la pervitine continue de se produire et de se vendre sous le manteau, les fans de la série Breaking Bad3 en témoignent.

Pour Ruchama Marton, psychothérapeute et psychiatre israélienne, fondatrice de Médecins pour les droits humains (Physicians for Human Rights, PHR) qui lutte contre l'occupation des territoires palestiniens et défend le droit à la santé, « le cannabis ne guérit rien du tout. Il t'accompagne. Si tu es de bonne humeur, il va accentuer cet état, mais si tu es déprimé, tu le seras encore plus ». Ian Hamel, médecin généraliste à Tel-Aviv, considère que « traiter avec des drogues des gens qui ont connu l'effroi à Gaza, ou qui ont honte de ce qu'ils ont fait, c'est de la courte vue. Quid des effets secondaires, des accoutumances ? » Le docteur Michael Zeitoun s'inquiète lui aussi du long terme : « Les destructions, les morts, Israël avait appris à les gérer avec les attentats dans les années 1990. Il a fallu depuis Gaza passer la vitesse supérieure. La drogue est arrivée à point nommé. Mais on manque de recul. »

Ce n'est pas la première fois que la psychiatrie moderne expérimente des drogues comme outil thérapeutique, mais c'est la première fois qu'elle le fait dans une situation de guerre. « Longtemps le syndrome post-traumatique a été considéré par les psychiatres militaires comme une forme d'hystérie, rappelle Ruchama Marton.


La psychiatrie regardait l'hystérie comme une maladie féminine, et les soldats dits hystériques étaient méprisés. Quel était le mode de soins ? Des bains de glace, des chocs électriques. La cruauté psychiatrique ne les a pas guéris, car rien en dehors de la mort ne pouvait effacer ce qu'ils avaient vu. D'ailleurs on finissait souvent par les renvoyer sur le champ de bataille pour qu'ils se fassent tuer.

Des consignes imprécises

Pour les Israéliens qui continuent de livrer bataille sur plusieurs fronts, la guerre menée à Gaza a basculé en une gigantesque postcure. Dina, une sous-officier de 34 ans au débit rageur, a servi fin 2023-début 2024 dans la logistique. « J'ai vu des opératrices de drones qui cachaient avec des couvertures les écrans de contrôle et choisissaient ainsi ce qu'elles pouvaient voir », s'épargnant par exemple les destructions de maisons. « Alors quand tu reviens de Gaza, poursuit Dina, il y a un décalage entre ce que tu ressens et la façon dont tu es accueilli. On te parle d'héroïsme alors que tu sais que tu as fait des choses immondes. Dans les bases, les jeunes fument beaucoup de hachich, alors après… »

Dina a canalisé sa colère sans drogue ni médicaments, contrairement à de nombreux amis réservistes. Son engagement militant aux côtés des familles des otages et des refuzniks4 lui a servi de thérapie.

Tuli Flint a lui aussi servi en Cisjordanie et à Gaza pendant de longues années. Il appartient désormais aux Combatants for Peace (Combattants pour la paix), une organisation non gouvernementale (ONG) créée en 2005, composé d'anciens militaires israéliens et de résistants palestiniens. Docteur en criminologie, ancien officier et psychiatre militaire, ce bel homme reçoit dans un sous-sol au décor orientalisant tout près de la sinistre place Rabin. Son regard est bienveillant, mais il porte un treillis, comme si le médecin de « gauche » n'avait pas tout à fait rompu avec le costume de guerre :


Beaucoup de gens veulent des résultats immédiats, concrets, ciblés pour “reseter” [effacer] les traumas, qui sont des événements qui vont au-delà de vos capacités de tolérance. Au début de la guerre, le traumatisme était plus facile à traiter. Mais quand elle s'est intensifiée, et les controverses avec, cela a été plus compliqué. Il y a eu les manifs, les polémiques sur les otages. Les soldats sont retournés à la guerre avec moins de convictions. Ils ont vu la trahison de l'idéal, ils se sont sentis seuls face au danger.

Le traumatisme des soldats vient aussi, selon lui, du fait qu'ils ont du mal à faire la différence entre la guerre et le crime de guerre. Il est surprenant de constater à travers plusieurs témoignages que les consignes aux soldats étaient souvent vagues, imprécises, comme si l'armée ne voulait pas trop se mouiller sur le terrain. Livrés à eux-mêmes, les soldats ont commis des horreurs. « Pour ces post-traumas-là, il n'y a pas de guérison, poursuit le docteur Flint. Il n'y a pas de solution magique, même si certaines drogues comme la MDMA peuvent calmer. On peut aussi dire que le cannabis médical a sauvé la vie de gens en TSPT et en a stabilisé beaucoup, mais qu'il en a bousillé encore plus. Le cannabis calme mais ne traite pas. »

Non sans lucidité, le docteur Flint conclut que « ce ne sont pas les TSPT qu'il faut traiter mais plutôt la colonisation et l'apartheid ».

Un pays d'addictions

Les chiffres donnent le vertige. De façon générale, Israël est un pays d'addictions. En 2017, 27 % de la population de 18-65 ans avait fumé au moins une fois de l'herbe ou du hachich dans l'année précédente, ce qui est alors un record mondial. Selon des données du projet Medspad5, 14,8 % des garçons israéliens de 15-17 ans ont fumé au moins une fois du cannabis, contre 4,3 % des garçons égyptiens. Pour les métamphétamines, type MDMA ((3,4-méthylènedioxy-N-méthylamphétamine), 3,5 % des garçons israéliens ont en consommé au moins une fois, autant que les Algériens. Et selon un rapport officiel israélien, 54 % des appelés ont déjà fumé du cannabis ou du cannabis de synthèse, très répandu au Proche-Orient, avant d'aller à l'armée.

Les addictions ont fortement progressé depuis le 7 octobre 2023 : + 180 % pour les somnifères et surtout + 70 %, dans l'ensemble de la population, pour les opioïdes délivrés sur ordonnance, selon les chiffres collectés par Natal, acronyme de Victimes de traumatismes liés au contexte national, une association spécialisée dans le traitement des troubles post-traumatiques. Ce phénomène inquiète beaucoup en Israël, qui était déjà en 2020 au premier rang de la consommation mondiale d'opioïdes, type fentanyl, note dans un autre rapport le docteur Nadav Davidovitch6.

Le pays compte 10 millions d'habitants, dont 500 000 réservistes. Le professeur Shaul Lev-Ran, fondateur du centre israélien des addictions, estime qu'entre 30 % et 50 % des Israéliens sont sous l'emprise d'une substance addictive, contre un sur sept avant l'automne 2023.

Israël autorise par ailleurs le cannabis thérapeutique depuis presque vingt ans, et a assoupli les règles de son usage en avril 2024, dans la foulée de la guerre à Gaza, car la pression des médecins et de leur patientèle était forte. Cent trente-cinq mille Israéliens fument en avril 2026 du cannabis délivré sur ordonnance par leur médecin. Au moins 8 000 ex-militaires en ont bénéficié en 2024, 3 500 supplémentaires en 2025 et le rythme n'est pas près de s'interrompre, puisque l'armée anticipe 5 000 à 8 000 soldats à traiter en 2026.

Le département de réadaptation du ministère de la défense reçoit environ 1 500 demandes de reconnaissance de troubles post-traumatiques chaque mois, indique le Times of Israël7. Le même département parle de 78 000 blessés depuis octobre 2023, pour une bonne partie en « trouble psychologique ». Cité par l'Agence France-Presse (AFP), le professeur Shaul Lev-Ran estime à 25 % l'augmentation de la consommation de « médicaments sur ordonnance, de drogues illégales et d'alcool » depuis trois ans.

Le prix du silence

Le problème est humain, mais aussi économique : l'association Natal, qui travaille sur les TSPT depuis trente ans, estime le coût global des traumatismes liés à la guerre à Gaza à 500 milliards de shekels sur les cinq prochaines années, soit environ 145 milliards d'euros en 2026. C'est à peu près l'équivalent du budget de la santé mentale en France. Selon une étude de l'assurance maladie, le coût global des troubles psychiques en France, pays sept fois plus peuplé, est estimé à 24,7 milliards d'euros par an.

En Israël, dont l'hypercapitalisme est depuis une vingtaine d'années le moteur, les soldats victimes de troubles post-traumatiques négocient des indemnités pour compenser leur perte de revenus, car beaucoup sont incapables de reprendre un travail régulier. Attribuées par des commissions spécialisées qui comptent des civils et des militaires, ces indemnités vont leur permettre de maintenir la tête hors de l'eau. Pas question de voir, comme aux États-Unis, des soldats devenus fous livrés à la rue après les guerres du Viêtnam ou d'Irak. Les images de ces vétérans abandonnés avec leurs caddies pleins jusqu'à la gueule ont hanté l'Amérique. Des films immenses comme Voyage au bout de l'enfer (1978) de Michael Cimino racontent la douleur du retour au monde ordinaire.

En Israël, rien de tel, ni livre ni film, et l'on a vu ce qu'il en était de la musique. Il ne faudrait pas que certains se mettent à déblatérer sur ce pilier de l'identité nationale qu'est l'armée et racontent les crimes commis à Gaza. Le silence a un prix. Des commissions fixent celui de la « blessure morale », terme couramment utilisé pour parler des TSPT, pendant que d'autres prescrivent des drogues pour la faire oublier. Pour l'instant, cela fonctionne. L'armée israélienne, si bavarde d'ordinaire, est quasi muette sur le sujet.

Cependant la question de l'indemnisation des soldats traumatisés devient de plus en plus sensible. Si son coût est jugé important par le gouvernement, les familles de « post-traumas » sont mécontentes des sommes allouées. Outre une vie de famille bousillée, la guerre les met sur la paille. Sans un mot pour les Palestiniens, mais ce n'est pas la seule à les oublier puisque personne ou presque ne parle d'eux en Israël, la femme d'un réserviste revenu traumatisé de Gaza envisage de fonder une association des familles pour obtenir de meilleures compensations. On reste songeur devant ce front secondaire.

Un trauma national

Les cannabis modernes, élaborés en laboratoire et génétiquement modifiés, sont surpuissants par leurs effets. Prescrits en Israël, ils sont exportés du Canada et des États-Unis. Pour les médecins israéliens, ils valent mieux que les cannabinoïdes illégaux de synthèse, comme le Nice Guy et le Dosa. Ces drogues simples à produire sont notamment fabriquées dans des labos à Constantine, en Algérie, selon un rapport de l'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, et importées via la Jordanie8

À ces drogues peu chères, mais très addictives et particulièrement dangereuses pour la santé, de nombreux médecins préfèrent des produits tout aussi addictifs, mais dont ils pensent contrôler l'usage plutôt que de laisser des milliers de jeunes perdre les pédales, voire pire. Parmi les anciens appelés et réservistes de Gaza, on compte 22 suicides en 2025 (60 depuis octobre 2023) pour 279 tentatives entre 2024 et 2025.

Pour faire face à ce flot de troubles post-traumatiques, le ministère israélien de la santé a ouvert 14 nouvelles cliniques de traumatologie dans les hôpitaux psychiatriques depuis le 7 octobre 2023. Et les autorités s'appuient en outre sur des associations comme Natal. « Les traumas étaient un tabou dans la société israélienne, explique à Orient XXI Ifat Morad, la porte-parole de l'association. Notre objectif est de les soigner, de permettre le retour à la vie. Nous proposons tout cela sous un même parapluie. »

Cette association à but non lucratif présente dans tout le pays se définit comme « apolitique » et compte parmi ses 140 salariés et ses 1 100 thérapeutes « des Juifs, des Arabes et des Druzes ». Elle propose des traitements, y compris à base de drogues, et s'occupe aussi de réintégration sociale. « Il y a beaucoup d'addictions aux opioïdes, à l'alcool, aux drogues de synthèse parmi les post-traumas, complète sa collègue psychiatre Liat Barnea. Pour les traitements, on est sur un mode intégratif. La drogue peut en faire partie au même titre que d'autres médicaments. »

Aux termes de « blessures morales », Liat Barnea préfère ceux de « traumatisme national ». « C'est bien plus large que la guerre, c'est le fait de vivre ici, explique la psychiatre. La société est déprimée et elle a perdu confiance dans le gouvernement et en elle-même. Le traumatisme national vient de ce sentiment de confiance trahie. C'est pour Israël une question vitale, car il risque de provoquer un effondrement du pays. »

Chez Natal, chaque militaire est suivi par plusieurs personnes aussi bien sur le plan thérapeutique que sur le plan social. Le service social dirigé par Shaked Arieli a grossi à toute vitesse : 5 salariés il y a trois ans, 45 aujourd'hui. « Il n'y a pas de place pour les toxicomanes en entreprise, alors que le retour au travail est en soi un but thérapeutique », explique-t-elle.

« On les aide, mais on les exclut »

À l'hôpital psychiatrique Merhavim, on accompagne les soldats revenus de Gaza avec des drogues puissantes. Cet ensemble de baraquements ripolinés parsème un parc vallonné dans la grande banlieue de Tel-Aviv, non loin de Beer Yaakov. L'institution close de grillages est cernée d'immeubles d'habitation d'une dizaine d'étages récents et chics. Nouveaux habitants, nouvelle gare, nouvelles rues : tout change dans ce coin d'Israël autrefois rural et arabe. Les baraquements formaient une caserne britannique du temps du mandat. « Pas mal d'hôpitaux psychiatriques sont installés dans d'anciens bâtiments militaires anglais ou jordaniens », explique le docteur Eran Harel, qui dirige l'hôpital de jour.

Ce jeune sexagénaire aux lignes fermes et au regard franc nous reçoit dans la salle où, avec deux collègues, il administre à des patients volontaires, choisis en concertation avec l'armée, du LSD (Lyserg Säure Diethylamid, acide lysergique diéthylamide), de la MDMA, dont le nom courant anglais est ecstasy, et de la psilocybine, un dérivé de champignons hallucinogènes. Il conduit deux protocoles dont chacun compte 30 patients, qui vont suivre 18 séances. Pour lui, ces expérimentations sont prometteuses. « On cherche à comprendre comment des substances chimiquement différentes comme la MDMA ou le LSD vont agir sur le cerveau. Dans le cadre de TSPT liés à un événement, le traitement va chercher à changer la perception de ce que les soldats ont senti, vu, compris », explique le médecin.

Pour sa part, Eran Harel ne croit pas non plus à l'utilité du cannabis pour traiter les traumas


Pour 90 % des traumatisés de Gaza, il s'agit de faire face à la question suivante : quel est ton degré d'innocence politique ? Avec dans ce pays un entraînement idéologique par l'éducation, les valeurs, la discipline militaire, le traumatisme individuel est un défi au sens politique du terme.

Annette Feld, psychanalyste à Tel-Aviv, le rejoint dans cette analyse : « La drogue marque une forme de faiblesse : on les aide, mais on les exclut. Car la drogue ne répond pas à la question : de quoi sont-ils malades ? » De leur pays, gravement. Et si cela ne se dit pas, cela ne se soigne pas non plus.

La culpabilité doit rester à Gaza

Une femme, Hofit X., que nous rencontrons à la terrasse peu fréquentée d'une pâtisserie de Tel-Aviv, en témoigne. Elle se plaint que « l'armée [lui] a pris son mari ». Ben, 42 ans en 2023, réserviste, est revenu traumatisé et a suivi un traitement au cannabis. « Ma famille semble normale et vous ne verrez pas ce qui nous arrive. Mais quand il est revenu de Gaza, c'était un autre homme. Il ne pouvait plus se concentrer, il n'arrivait plus à se lever, il était dans une bulle et a commencé à fumer. » Ben, qui s'est porté volontaire dès le début de la guerre, n'était pas en première ligne. « Il est entré dans Gaza de nuit, dans des convois de logistique, avec le sentiment d'être vulnérable, sans indications claires des endroits où aller. Son sentiment de culpabilité, dit-il, vient du fait qu'il a peut-être blessé des enfants. »

Bien que peu loquace sur le sujet, la presse israélienne a évoqué plusieurs histoires de culpabilité de ce type. Le docteur Yossi Levi-Belz raconte ainsi au quotidien Haaretz que, pendant son service dans la réserve, il a « rencontré des gens dont le travail consistait à marquer les maisons à bombarder » :


Durant les premières semaines, sous le choc [des attaques du Hamas en octobre 2023] et avec ce sentiment de “plus jamais ça”, ils agissaient sans trop réfléchir. Plus tard, certains sont venus me voir et m'ont dit : “J'ai donné l'ordre de détruire des centaines de maisons. Des milliers de personnes ont été blessées à cause de moi.” À l'époque, ils pensaient que c'était nécessaire. Mais une fois la poussière retombée, ils ont compris : je suis responsable de la mort de milliers de personnes. C'est là que la rupture survient – et elle est profonde.

Pour sa part, Ben n'embrasse plus ses trois enfants âgés de 8, 12 et 15 ans depuis son retour de Gaza. Il était complètement dépendant, mais a presque réussi à se sevrer avec l'aide de son psychiatre. Il a depuis compris que « son mal ne se soigne pas », complète Ofit, son épouse.

La culpabilité a nourri le travail d'Ido Roth, thérapeute et lui-même grand consommateur de cannabis pendant des années. Selon lui, « le cannabis permet de faire face à l'anxiété et à la colère, mais surtout à la culpabilité ». En traitant la culpabilité des soldats en trouble post-trauma, on évite que leurs sentiments ne se propagent, estime ce thérapeute. La culpabilité doit rester à Gaza, car si elle venait à se diffuser, l'équilibre même de la société israélienne serait en péril :


Personne n'est détaché de sa famille et de son environnement, de ce que l'on appelle l'“atmosphère sociale”. J'ai fait ou j'ai vu des choses qu'il ne fallait pas, disent les personnes atteintes de TSPT. Mais devant ce public que représente Israël, je ne peux pas le dire, car il pense que j'ai eu raison. Il y a là une vraie dichotomie.

La guerre et ses conséquences traumatiques majeures pour les soldats comme pour l'ensemble de la population ont mis à mal ce que le professeur Levi-Belz, un psychologue qui a lui aussi été réserviste à Gaza, appelle l'« éthique israélienne ». La blessure morale a l'effet d'un coup de canif dans une tradition guerrière, un genre d'accroc à faire disparaître dans la fumée du hachich.

Effet d'aubaine

La psychiatre Ruchama Marton conteste depuis des décennies cette rhétorique guerrière des Israéliens légitimée par le fait qu'ils s'estiment victimes des Palestiniens : « On invente des fables. On cherche à effacer les taches, même indélébiles. Rien n'effaçant vraiment les crimes, il faut augmenter les doses. La blessure morale, c'est un très bon business, et finalement le capitalisme gagne. 0n finira par donner de la drogue à tout le monde. »

La victimisation, c'est aussi ce qui permet aux Israéliens de s'exonérer de leur culpabilité, estime la psychanalyste Annette Feld :


De la guerre, on montre ce qui a été fait, mais pas ce que nous faisons. Les traumatismes actuels deviennent pathogènes par effet d'accumulation. Il y a eu les pogroms, il y a eu la Shoah et maintenant cette guerre. Une forme de continuité dans la victimisation s'est installée. Le soldat qui a servi à Gaza va bénéficier de l'empathie et de la compassion et sera ainsi libéré de toute explication sur ce à quoi il a participé. Pas de subjectivité, pas de questions, pas de responsabilité : la drogue va effacer toutes les traces de la guerre et d'une certaine manière parachever la destruction de Gaza.

« Ils souffrent d'abord de l'aveuglement, complète la psychothérapeute Manal Abou Lak, Palestinienne de l'intérieur, qui travaille au dispensaire de Ramleh, non loin de Tel-Aviv. La société juive cultive la peur, la peur des Arabes. Ce qui est important, c'est que les Palestiniens soient effacés. Comme Palestinienne dans une équipe juive, je ne peux pas parler de ce qui se passe à Gaza, cela ne les intéresse pas. Je n'existe pas, donc mon traumatisme n'existe pas. »

On la rencontre au dernier jour de notre enquête, et on s'aperçoit que Manal est la première à nous parler des gens de Gaza. « Les soignants effacent le génocide, commente-t-elle avec amertume et colère. Je connais le cas d'un soldat qui s'est suicidé parce qu'il ne voulait pas retourner à Gaza ; personne ne s'est demandé pourquoi. Un autre soldat souffre d'un TSPT pour avoir, dit-il, tué quelqu'un par erreur. Il est traité alors qu'il devrait être jugé. »

Et effectivement, si Israël préfère oublier ses crimes dans des nuages de fumée, le pays promeut un modèle thérapeutique. Les États-Unis, l'Australie et la Suisse mènent des expérimentations du même type. Le président états-unien Donald Trump a autorisé, le 18 avril 2026, l'administration de psychostimulants aux propriétés psychédéliques, dont l'ibogaïne, aux anciens soldats présentant des troubles de stress post-traumatiques. En France, rapporte la journaliste Dominique Nora dans Voyage dans les médecines psychédéliques (Grasset, 2025), des protocoles à base de psilocybine, un dérivé des champignons hallucinogènes, sont menés à Nîmes et à Paris, à une petite échelle.

Natal voit un effet d'aubaine dans l'avance d'Israël sur l'usage des drogues pour traiter les TSPT des soldats. Nourri de ses trente ans d'expérience mêlant drogue, médicaments, suivi psychiatrique et réinsertion, l'association élabore un modèle de traitement qu'elle exporte via des formations en Allemagne et en Ukraine. « En Allemagne, explique la docteure Yifat Reuveni, nous avons organisé une formation pour les enseignants de la région d'Essen, afin de les aider à gérer le stress des enfants face à l'immigration, et à l'arrivée d'autres enfants dans les classes… »

Il ne faut pas oublier l'hymne du Betar, ce mouvement sioniste d'extrême droite dont le Likoud de Benyamin Nétanyahou est l'héritier, explique Annette Feld, avec son impeccable lucidité dans ce pays ravagé par les idéologies mortifères :

« Dans le sang et la sueur
Se lèvera pour nous une race
Fière, généreuse et cruelle. »

À lire

L'Extase totale, Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue de Norman Ohler, La Découverte, 2016.

Nous refusons, Dire non à l'armée en Israël du photographe Martin Barzilai, Libertalia/Orient XXI, 2025.

Voyage dans les médecines psychédéliques de Dominique Nora, Grasset, 2025.

Les Drogues et la guerre, de l'Antiquité à nos jours de Łukasz Kamieński, Nouveau Monde, 2017.

Stupéfiant Moyen-Orient, Une histoire de drogue, de pouvoir et de société de Jean-Pierre Filiu, éd. du Seuil, 2023.

LSD, La Nuit dont je ne suis jamais sorti de Christophe Tison, Goutte d'or, 2024.


1Dans la pratique, le cannabis médical est autorisé en Israël depuis 2007 et ses règles d'administration ont été assouplies, d'abord en 2019, et plus encore en mars 2024, pour faire face à l'afflux de demandes.

2Dans L'Extase totale, Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue, La Découverte, 2016, Norman Ohler raconte le succès de la pervitine pendant la Seconde guerre mondiale, encouragée par les nazis.

3Créée par Vince Gilligan, cette série culte raconte sur cinq saisons (2009-2013) la façon dont Walter White, un professeur de chimie du Nouveau-Mexique atteint d'un cancer, se lance avec un ancien élève dans la production de métamphétamines.

4Objecteurs de conscience israéliens refusant de servir l'armée israélienne. Lire Nous refusons, Dire non à l'armée en Israël, du photographe Martin Barzilai, Libertalia/Orient XXI, 2025.

5Le «  projet méditerranéen d'enquête en milieu scolaire sur l'alcool et les autres drogues  », financé par le Conseil de l'Europe, a été lancé à Rabat en 2003.

6Nadav Davidovitch, Yannai Kranzler, and Oren Miron, «  Are We Nearing an Opioid Epidemic in Israel  ?  », Rapport du Taub Center for Social Policy Studies, mars 2023.

7Sue Surkes, «  En Israël, des organisations comblent le vide laissé par un système de santé mentale débordé  », Times of Israël, 11 mars 2026.

8«  Vue d'ensemble des marchés des drogues dans les pays de la Politique européenne de voisinage-Sud  », Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, 2022.

Sud-Liban. Un retour sous les bombes pour les déplacés de Nabatiyeh

Terrain désolé avec débris, bâtiments en ruine et végétation sporadique.

Comme au lendemain du cessez-le-feu de novembre 2024, et malgré une trêve officielle depuis le 16 avril, Israël continue à bombarder quotidiennement le Sud-Liban, tandis que l'armée dynamite des villages entiers. Et les secouristes deviennent une cible privilégiée des raids aériens. Reportage à Nabatiyeh.

« Celui qui aime sa terre ne peut pas l'abandonner », affirme Ali Bilal, propriétaire d'une pâtisserie à Nabatiyeh, dans le sud du Liban. Déplacé pendant la guerre, il est rentré chez lui le 17 avril, au lendemain de l'annonce du « cessez-le-feu » négocié par les États-Unis. Les vitres de son magasin étaient brisées à cause des bombardements israéliens qui ont visé la ville, mais, en quelques jours, il a pu les réparer et rouvrir son activité, même si les clients sont moins nombreux qu'avant la guerre. « Nous reconstruirons Nabatiyeh encore mieux qu'avant, mais cela prendra du temps », affirme-t-il. Deuxième ville la plus importante du sud du Liban, Nabatiyeh et son district ont été parmi les zones les plus touchées lors de cette dernière phase de la guerre, après les destructions déjà subies lors du conflit de 2023-2024.

Malgré l'enthousiasme initial qui avait marqué les premiers jours suivant l'annonce de la trêve, de nombreux habitants sont encore déplacés dans d'autres régions du pays. Après plus d'un mois et demi de guerre qui a fait plus de 2 500 morts et plus d'un million de déplacés, de longues files de voitures avaient pris la direction du Sud, avec des matelas et des sacs cabas chargés sur les toits. On pouvait voir flotter les drapeaux jaunes du Hezbollah depuis certaines fenêtres, ou encore des bras levés faisant le signe de la victoire.

Vue sur Nabatiyeh.
Vue sur Nabatiyeh.

Des milliers de familles pensaient ainsi pouvoir rentrer chez elles et reprendre leurs activités. Abbas Abouzaid, qui s'était réfugié avec sa femme et sa fille à Saïda, une trentaine de kilomètres au nord-est de Nabatiyeh, est lui aussi rentré dès l'annonce du cessez-le-feu, pour trouver sa maison endommagée par les raids israéliens. À deux heures du matin, il a rouvert sa petite échoppe donnant sur la rue, où il vend du thé, du café et des snacks : « Tous ceux qui revenaient des abris se sont arrêtés pour acheter quelque chose », témoigne-t-il, comme s'il s'agissait d'un jour de fête.

Une occupation de facto

Quelques jours plus tard cependant, les habitants ont commencé à repartir. « La plupart viennent le matin et repartent le soir », raconte le commerçant. Lui-même dort sur un petit canapé installé dans la boutique : « Parfois, j'ai peur que le magasin soit pris pour cible, car il n'y a personne dans les environs. C'est la seule lumière allumée pendant la nuit. »

Les décombres de Nabatiyeh.
Les décombres de Nabatiyeh.

Comme après la trêve signée le 26 novembre 2024 et pour la fin des hostilités dans la bande de Gaza, le cessez-le-feu n'existe en réalité que sur le papier. Avec l'aval des États-Unis, qui ont réaffirmé le droit de Tel-Aviv « de prendre toutes les mesures nécessaires pour se défendre, à tout moment, contre des attaques planifiées, imminentes ou en cours », les raids israéliens frappent quotidiennement le sud du Liban. Au moins 35 villages frontaliers ont été rayés de la carte ou ont vu leur centre démoli. Depuis le 2 mars, le nombre de tués s'élève à 2 659, dont 463 depuis le 16 avril. De son côté, le Hezbollah continue de riposter par des tirs de roquettes. Des affrontements sur le terrain ont lieu dans les localités occupées de facto par l'armée israélienne. Celle-ci continue d'émettre des ordres d'évacuation forcée pour plusieurs villages de cette région, dont 26 depuis l'annonce de la trêve. Rien que le 30 avril, une dizaine de personnes ont été tuées lors de différents raids dans le district de Nabatiyeh et plus de 30 dans le reste du pays. Parmi les victimes figure également un militaire de l'armée libanaise, qui ne participe pas au conflit.

« Nous ne pouvons pas parler de cessez-le-feu, car il n'y a pas eu un seul jour sans attaques », s'insurge Zaynab, originaire de Kfar Remman, à côté de la ville de Nabatiyeh. « Nous sommes revenus avec ma famille pour remettre la maison en état et la nettoyer le premier jour de la trêve. Mais la municipalité et un représentant du Hezbollah nous ont ensuite appelés pour nous dire que, pour notre sécurité, ce n'était pas une bonne idée de rester. »

À son retour à Habboush, autre village du district situé à plus de 400 mètres d'altitude, Ibrahim a trouvé sa maison encore debout, mais le bâtiment où il s'apprêtait à lancer une activité de menuiserie avait été bombardé. Il a fini par retourner à Beyrouth, où il partage un logement avec d'autres amis déplacés de Nabatiyeh déplacés et cherche désormais du travail. « Pour les jeunes, c'est très difficile : chaque fois qu'on atteint une certaine stabilité, on revient au point de départ », témoigne-t-il.

Cibler les équipes de secours pendant leurs opérations

Épinglée à sa chemise noire, Zahra, la fille d'Abbas Abouzaid, porte une broche représentant le visage d'un ami qui travaillait comme volontaire avec les secouristes du Hezbollah. Il a été tué le 16 avril lors d'une attaque israélienne.

Cibler les services de défense civile — secouristes, pompiers et ambulanciers — est devenu une pratique récurrente. Depuis le 2 mars, une centaine ont été tués, comme Ali Jaber, 22 ans, et Joud Souleiman, 16 ans, qui étaient volontaires au service d'ambulances de Nabatiyeh.

« Ils s'occupaient des opérations de secours, mais aussi de préparer des repas et de livrer des médicaments aux déplacés », raconte Mohammed Souleiman, père de Joud, qui coordonne les 150 secouristes du groupe. Le 24 mars, Jaber et Souleiman sont ciblés par un bombardement israélien alors qu'ils sont en service sur une moto « clairement identifiée avec le logo de l'ambulance », précise le père de Joud. Ce qui reste du véhicule presque entièrement calciné se trouve maintenant derrière la housseiniyeh1 de Nabatiyeh, recouvert d'une bâche noire, à quelques mètres d'une ambulance aux vitres brisées, avec des traces de sang séché sur la portière.

Mohammed Souleiman, père de Joud, secouriste de 16 ans tué dans une frappe israélienne, montre des photos de son fils sur son téléphone.
Mohammed Souleiman, père de Joud, secouriste de 16 ans tué dans une frappe israélienne, montre des photos de son fils sur son téléphone.

Un autre secouriste, Mehdi Abou Zaid, a été tué à Mayfadoun, au sud-ouest de Nabatiyeh, dans cette ambulance. Il faisait partie des équipes de secours qui s'étaient rendues sur les lieux d'une attaque, le 15 avril. L'armée israélienne a attendu leur arrivée pour frapper à trois reprises, après le raid initial.

Jaber Ghaleb et un autre secouriste devant l
Jaber Ghaleb et un autre secouriste devant l'ambulance où Mehdi Abou Zaid a été tué.
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L'ambulance utilisée par Mehdi Abou Zaid, réduite à l'état de carcasse calcinée.

« Nous avons été soumis à plusieurs bombardements d'artillerie alors que nous récupérions des blessés ou que nous effectuions des reconnaissances sur le terrain pour localiser les victimes », se souvient Souleiman. Chaque fois que les volontaires quittaient le centre médical pour porter secours à quelqu'un, ajoute-t-il, « ils devaient être préparés à un état de stress intense. Ils étaient conscients que quelque chose pouvait arriver et qu'ils pouvaient ne pas revenir ». Pendant les deux derniers mois, « nous ne nous reposions jamais. Nous entendions les bombardements en permanence, même la nuit », dit le secouriste. Si le nombre d'attaques a diminué par rapport au pic des deux derniers mois, le travail des secouristes ne s'arrête pas. « Joud, Ali et les autres disaient toujours : “s'il nous arrive quelque chose, vous devez continuer” », confirme Jaber Ghaleb, un autre secouriste de l'équipe.

Portrait des secouristes Ali Jaber (22 ans), Joud Souleiman (16 ans) et Mehdi Abou Zaid, tous tués lors d
Portrait des secouristes Ali Jaber (22 ans), Joud Souleiman (16 ans) et Mehdi Abou Zaid, tous tués lors d'attaques israéliennes alors qu'ils étaient en service.

« Pas un centimètre de moins »

« Que pouvons-nous faire d'autre ? », se demande Doha, propriétaire d'un magasin de vêtements endommagé par un bombardement contre un bâtiment voisin. « Aujourd'hui, ils détruisent un immeuble, le lendemain nous le reconstruisons. Depuis deux ans, rien n'a changé », affirme-t-elle. Ibrahim tempère : « En ce moment, personne ne parle de reconstruction ni d'indemnisation. La situation est très différente : le Hezbollah n'est plus ce qu'il était avant. » Par le passé, le mouvement chiite parvenait à faire face aux dégâts et à distribuer de l'argent à la communauté, notamment aux familles des victimes ou à ceux qui avaient perdu leur maison. « Habituellement, le parti nous aide, mais pour l'instant nous n'avons encore rien reçu », confirme Doha. « Ce qui est certain, c'est que le gouvernement ne nous donnera rien », ajoute-t-elle.

Doha devant son magasin de vêtement détruit par une attaque israélienne.
Doha devant son magasin de vêtement détruit par une attaque israélienne.

Hassan, chauffeur de taxi originaire de Harouf, à l'ouest de Nabatiyeh, continue de soutenir le Hezbollah. À cause de la guerre, il a fui avec sa femme et son fils à Beyrouth, où il a trouvé un abri collectif. Comme il se sent mal à l'aise à partager l'espace avec des femmes qui n'appartiennent pas à sa famille, il dort dans sa voiture, où il garde plusieurs CD de chansons de la résistance. Il est convaincu que le groupe armé est le seul capable de défendre le Liban. « Mais entrer en guerre après la mort d'Ali Khamenei a été une erreur », admet-il. « Pourquoi le Hezbollah n'a-t-il pas réagi plus tôt ? Des centaines de Libanais ont été tués avant le 2 mars et personne n'a rien fait. »

Le fleuriste d
Le fleuriste d'Al Mahaba Roses s'efforce de relancer son commerce depuis les décombres de sa boutique, détruite par un bombardement israélien.

Mais comme beaucoup d'autres, il n'a pas confiance dans le gouvernement du premier ministre Nawaf Salam ni dans le président Joseph Aoun, et encore moins dans les négociations directes qu'ils veulent mener avec Israël. « Le président des États-Unis dit que la guerre va bientôt finir, mais entre-temps, ils pourraient détruire tout le sud du pays », s'alarme Zaynab. « Bien sûr, nous souhaitons de tout cœur retourner dans le Sud, mais nous n'avons pas beaucoup d'espoir. » Hassan, lui, est moins découragé : « Quiconque aime le Liban combattra pour défendre notre terre : 10 452 kilomètres carrés, pas un centimètre de moins. »


1Lieu de culte utilisé pour les cérémonies rituelles de l'islam chiite.

Soudan. Les monts Nouba rattrapés par les combats

Une scène poussiéreuse d'un marché avec une charrette tirée par des hommes.

Avec l'intensification de l'utilisation des drones, la guerre civile gagne des régions jusque-là épargnées par leur isolement. Dans le Kordofan du Sud, civils, paramilitaires et membres d'un mouvement d'indépendance se croisent à la ville comme à l'hôpital. Ce reportage a été réalisé entre le 14 et le 18 mars (photos de Marco Simoncelli).

L'atmosphère est pesante dans les salles aux toits de tôle du Mother of Mercy Hospital. Dans la pénombre, des dizaines de patients malades et blessés s'entassent sur des lits métalliques, parfois à même le sol faute de place. À Gidel, au cœur des monts Nouba, dans l'État du Kordofan du Sud, cet hôpital catholique, fondé en 2008, est devenu un lieu de survie dans une région marginalisée, enclavée et marquée par des décennies de conflit. Ici, il n'existe ni routes asphaltées ni réseau électrique public.

À l'aube, le docteur Tom Catena, médecin états-unien installé dans la région depuis plus de quinze ans, entame sa tournée quotidienne. Lampe frontale fixée sur le crâne, il passe d'un patient à l'autre, suivi d'une poignée d'infirmiers et de médecins. Il examine les plaies, ajuste un pansement, donne une instruction, puis enchaîne sans s'arrêter. Après cette première visite, il rejoint le bloc opératoire, où il reste jusque tard dans la soirée. Dans cet hôpital isolé, il réalise en moyenne une trentaine d'interventions chirurgicales par jour, de toutes sortes, mais, depuis la reprise de la guerre civile le 15 avril 2023, il traite toujours plus de blessures causées par des tirs et par des frappes de drones.

  • Une salle bondée de patients dans le Mother of Mercy Hospital, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).
    Une salle bondée de patients dans le Mother of Mercy Hospital, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).
  • Le docteur Tom Catena s
    Le docteur Tom Catena s'occupe de patients au Mother of Mercy Hospital, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).

« La triste réalité, c'est que nous voyons surtout des blessures aux bras et aux jambes. Quand les gens sont touchés au torse ou à l'abdomen, ils n'arrivent généralement pas jusqu'ici », explique Tom Catena, d'une voix calme et concentrée, sans interrompre son geste.

Une nouvelle ligne de front

Il n'existe pas vraiment de réseau d'ambulances, précise-t-il. Quelques véhicules stationnés dans des cliniques permettent des transferts, mais il n'y a aucun service d'urgence à appeler. Dans cette région sans réseau téléphonique, « on ne peut tout simplement pas prendre un téléphone et appeler quelqu'un ». Les rares connexions avec Starlink, le réseau satellitaire d'Elon Musk, ont été coupées avec l'intensification des combats, « les autorités craignent que des informations ne soient transmises à l'ennemi », explique le docteur.

La plupart des blessés arrivent après des heures, parfois des jours de trajet, à pied ou entassés à l'arrière de véhicules sur des pistes impraticables. Beaucoup meurent en chemin. Dans cet hôpital où l'on ne vient qu'en dernier recours, la guerre s'imprime désormais dans les corps.

Des combattants des FSR sont soignés dans une tente installée dans le Mother of Mercy Hospital (État du Kordofan du Sud, Soudan).
Des combattants des FSR sont soignés dans une tente installée dans le Mother of Mercy Hospital (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Depuis trois ans, le Soudan est plongé dans une guerre opposant les Forces armées soudanaises (FAS), dirigées par le général Abdel Fattah Al-Burhan, aux Forces de soutien rapides (FSR), du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti ». Le conflit a rapidement dégénéré en l'une des crises humanitaires les plus graves au monde : plus de 12 millions de personnes ont été déplacées – environ 9,5 millions à l'intérieur du pays et plus de 3 millions qui ont fui vers les pays voisins –, faisant de cette guerre la plus grande crise de migration. Le nombre de morts est estimé à plus de 150 000.

Le Kordofan du Sud est devenu l'un des principaux foyers de cette guerre. Les villes de Kadugli et Dilling, tenues par les FAS, restent sous pression constante, isolées par les combats et les restrictions d'accès. Depuis fin 2025, la région s'est imposée comme une nouvelle ligne de front, marquée par des affrontements répétés, des bombardements et l'usage croissant de drones. Autour de ces centres urbains, les FSR contrôlent une grande partie des zones rurales et des axes stratégiques.

« Ma famille était heureuse que je survive »

Dans cette région, elles se sont alliées au Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord (SPLM-N), un groupe politico-militaire fondé en 2011 après l'exclusion des monts Nouba des accords ayant conduit à l'indépendance du Soudan du Sud et qui, depuis, revendique une forme d'autonomie pour les populations locales. Le mouvement s'est scindé en 2017 en deux factions rivales. Celle dirigée par Abdelaziz Al-Hilu, qui contrôle les monts Nouba, administre un quasi-État et combat les FAS, tandis que la faction menée par Malik Agar s'est progressivement rapprochée du pouvoir central à Khartoum.

Dans cette guerre où l'usage des drones s'est imposé comme une arme majeure, les blessés portent souvent les traces de frappes aériennes ciblées. Ces dernières semaines, les infrastructures médicales ont particulièrement été visées dans une spirale de représailles entre les deux camps. Le 20 mars, une frappe de drone attribuée aux FAS a touché le Ed Daein Teaching Hospital, dans le Darfour oriental, faisant des dizaines de morts et mettant l'établissement hors service. Moins de deux semaines plus tard, le 2 avril, une attaque de drone attribuée aux FSR a frappé l'hôpital d'Al-Jabelen, dans l'État du Nil-Blanc, tuant au moins dix personnes et en blessant plus d'une vingtaine, dans ce qui apparaît comme une riposte directe.

  • Hassan Koko est agent de santé à Gidel, dans les monts Nouba. Il a été blessé lors d
    Hassan Koko est agent de santé à Gidel, dans les monts Nouba. Il a été blessé lors d'une attaque de drone près d'un marché à Kauda (État du Kordofan du Sud, Soudan).
  • Hassan Koko montre ses blessures. Des morceaux de métal sont encore présents dans sa jambe.
    Hassan Koko montre ses blessures. Des morceaux de métal sont encore présents dans sa jambe.

« Le drone a frappé une première fois, puis il est revenu, visant ceux qui étaient déjà blessés », témoigne Hassan Koko. Assis avec ses béquilles posées à ses côtés, cet agent de santé communautaire observe les collines qui entourent son village dans les montagnes, non loin de Gidel. Derrière lui, un ensemble de tukul (huttes) traditionnelles nouba est adossé aux rochers, en hauteur sur les collines, une configuration pensée pour se dissimuler et se protéger des bombardements. En novembre 2025, Hassan Koko a été blessé lors d'une attaque de drone près d'un marché à Kauda. Aujourd'hui encore, des éclats de métal restent logés dans sa jambe. « Ma famille était heureuse que je survive. Ils pensaient que j'allais mourir. Mais la vie n'est plus la même : je ne peux plus me déplacer seul sur ces montagnes escarpées », confie-t-il.

Une extension de la guerre aérienne

Jusqu'à présent, les frappes dans les monts Nouba sont restées sporadiques. Mais à mesure que le front se rapproche, la crainte d'une intensification grandit. Selon Jalale Getachew Birru, analyste senior pour l'Afrique de l'Est au sein d'Armed Conflict Location & Event Data (Acled), ces attaques s'inscrivent dans une stratégie plus large visant des lieux civils essentiels : « Les bombardements contre les hôpitaux et les infrastructures publiques visent à créer un climat d'insécurité, et parfois à infliger un second niveau de dommages lorsque les blessés arrivent pour être soignés. »

D'après une analyse des données d'Acled, plus de 1 000 frappes de drones ont été recensées au Soudan depuis avril 2023, dont au moins 65 dans le seul Kordofan du Sud – signe d'une extension progressive de cette guerre aérienne vers des régions jusque-là relativement épargnées de par leur isolement.

Un homme armé supervise la distribution de nourriture dans un camp de déplacés dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).
Un homme armé supervise la distribution de nourriture dans un camp de déplacés dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Dans les monts Nouba, la guerre ne se lit pas seulement dans les corps des blessés, mais aussi dans les mouvements de population qu'elle provoque. Partout, des familles entières venues d'autres régions du pays s'installent dans ces montagnes, espérant y trouver un semblant de sécurité. À Kauda, siège du SPLM-N, qui gouverne le Nouba, le représentant, Jalal Abdulkarim, responsable de l'aile humanitaire du mouvement, évoque une pression sans précédent. Sans véritable budget, la plupart des équipes (y compris lui-même) travaillent bénévolement. Il montre un chiffre griffonné sur un morceau de papier : « 2 885 393 », soit le nombre de personnes arrivées dans les zones contrôlées par le mouvement depuis le début de la guerre.

« Chaque nuit, c'était rat-tat-tat-tat »

Depuis toujours, l'aide dans les monts Nouba dépend largement des organisations non gouvernementales (ONG) et des agences internationales, elles-mêmes confrontées à une baisse drastique des financements. « Si une organisation donnait auparavant 1 million ou 2 millions de dollars, elle donne aujourd'hui seulement 500 000 ou 200 000 dollars. Le budget est l'un des plus grands défis auxquels nous faisons face », explique-t-il.

Selon l'Organisation internationale pour les migrations, plus de 1 million de déplacés se trouvent dans le Kordofan. Mais l'accès limité, l'absence de présence onusienne dans certaines zones, comme Kadugli, et la réduction des activités de nombreuses ONG rendent ces estimations incertaines, tandis qu'une grande partie des besoins humanitaires n'est pas couverte.

Plus loin, au cœur des reliefs accidentés des monts Nouba, s'étend le camp de réception d'Umm Dulo. Sur cette étendue de terre sèche, des milliers de déplacés ont installé des abris de fortune faits de branches et de bâches en plastique, souvent à l'ombre d'acacias. Avec l'arrivée de la saison des pluies, le camp risque de se transformer en une étendue de boue où les eaux de ruissellement se mêlent aux déchets et aux excréments.

Fatma Eisa Kuku, 76 ans, a fui Kadugli. Elle est désormais dans un camp de déplacés près d
Fatma Eisa Kuku, 76 ans, a fui Kadugli. Elle est désormais dans un camp de déplacés près d'Umm Dulo, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Dans la zone 12, à l'extrémité du camp qui accueille plus de 34 000 personnes, les nouveaux arrivants s'entassent. Fatma Eisa Kuku, 76 ans, a fui Kadugli, la capitale du Kordofan du Sud. Assise à l'intérieur de son abri de fortune, fait de branches et de bâches en plastique, elle se tient légèrement courbée, le regard fatigué. Elle dit manquer d'énergie pour se déplacer et préfère rester à l'ombre, à l'écart de l'agitation du camp. « Je ne pouvais pas dormir. Chaque nuit, c'était rat-tat-tat-tat », dit-elle en imitant le bruit des tirs.

« On vit avec eux, mais on ne leur fait pas confiance »

Désormais, elle dit avoir retrouvé un sommeil plus calme. Mais elle n'oublie pas les violences subies. Certains membres de sa famille ont été arrêtés lors de rafles menées par les forces de sécurité, accusées de collaborer avec l'ennemi, en l'occurrence les FSR. « Ils sont venus entre l'aube et le crépuscule, et je n'ai jamais revu mes “frères”. Je ne sais pas qui ils étaient. Si vous posez des questions, on vous répond avec hostilité. »

Non loin du camp, le long d'une des principales pistes qui traversent les monts Nouba, un marché s'anime chaque jour au cœur d'un petit centre habité – une scène que l'on retrouve dans la plupart des localités de la région. Les combattants des FSR y circulent librement, à bord de pick-up armés ou à pied. Ils s'arrêtent dans les échoppes, mangent dans les gargotes et vendent des biens pillés dans d'autres régions du Soudan : voitures, lits, carburant, engrais ou appareils électroniques. À première vue, leur présence semble intégrée au quotidien local. Mais derrière cette apparente normalité, la méfiance est palpable. « On vit avec eux, mais on ne leur fait pas confiance », confie un prêtre de la région qui préfère garder l'anonymat. Ici comme ailleurs dans les monts Nouba, chacun sait que la présence des combattants peut transformer des lieux civils en cibles potentielles.

  • Deux combattants des FSR en périphérie de Kauda, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).
    Deux combattants des FSR en périphérie de Kauda, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).
  • Un combattant des FSR vend des biens et des appareils électroniques pillés dans d
    Un combattant des FSR vend des biens et des appareils électroniques pillés dans d'autres régions du Soudan, sur un marché près d'Umm Dulo, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Cette présence désormais visible et assumée des FSR dans les centres habités est récente et découle d'une alliance aussi stratégique que controversée avec le SPLM-N. Scellée en février 2025 dans le cadre de la « Tasis Alliance », cette entente marque un tournant majeur dans la région. Elle réunit deux forces longtemps ennemies : d'un côté, les FSR, accusées de graves crimes de guerre dans le cadre du conflit actuel – notamment à El-Fasher, au Darfour – et considérées comme une émanation directe des milices Janjawids, responsables par le passé de violences massives, y compris dans les monts Nouba ; de l'autre, le SPLM-N, qui exerce ici un rôle de gouvernement de facto. Selon Jalale Getachew Birru, peu d'éléments filtrent sur les termes militaires précis de cet accord. Mais plusieurs rapports crédibles indiquent que les FSR ont établi des camps d'entraînement dans des zones contrôlées par le SPLM-N.

« Nous voulons notre propre autonomie »

Pour les FSR, l'enjeu est multiple : étendre leur influence dans des territoires où elles ne disposent pas d'ancrage local en s'appuyant sur les réseaux et la connaissance du terrain du SPLM-N, mais aussi sécuriser des ressources stratégiques. La région est en effet riche en or, un élément clé dans l'économie de guerre soudanaise, dont l'exploitation et l'exportation – notamment vers des alliés comme les Émirats arabes unis – constituent une source majeure de financement pour les FSR.

Du côté du SPLM-N, le choix apparaît plus ambivalent. Resté longtemps en retrait après le déclenchement du conflit en 2023, le mouvement dirigé par Abdelaziz Al-Hilu a fini par s'engager dans une logique pragmatique : éviter un affrontement direct avec les FSR et s'allier avec « l'ennemi de son ennemi » pour contenir les FAS. Sur le plan politique, cette convergence s'inscrit aussi dans une vision partagée d'un Soudan profondément décentralisé et fédéré.

Un groupe de combattants du SPLM-N sur la route reliant les monts Nouba à la frontière avec le Soudan du Sud (État du Kordofan du Sud, Soudan).
Un groupe de combattants du SPLM-N sur la route reliant les monts Nouba à la frontière avec le Soudan du Sud (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Mais cette alliance reste fragile. « Ce n'est pas une relation stable », souligne Jalale Getachew Birru, qui évoque des affrontements déjà documentés entre les deux forces ainsi que des tensions internes au sein même des FSR. Lors de la reprise de certaines positions par les FAS, les deux alliés se sont mutuellement accusés de la défaite, laissant entrevoir la possibilité d'une rupture. « Il y a eu des affrontements que nous avons suivis de près pour comprendre s'ils annonçaient ou non une rupture de l'alliance », précise-t-elle.

À la question de savoir quel est l'objectif de ce conflit et de cette alliance, Jalal Abdulkarim, représentant du SPLM-N, répond sans détour : « Nous voulons notre propre système, notre propre autonomie et, si possible, notre propre pays », évoquant un projet politique qui dépasse largement les enjeux actuels du conflit.

  • Un jeune membre du SPLM-N dans un village des monts Nouba (l
    Un jeune membre du SPLM-N dans un village des monts Nouba (l'État du Kordofan du Sud, Soudan).
  • Jalal Abdulkarim représente l
    Jalal Abdulkarim représente l'aile humanitaire du SPLM-N, qui coordonne l'accueil des déplacés dans les «  zones libérées  » dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Ce choix du SPLM-N s'inscrit dans une histoire longue de marginalisation et de conflits. Écartés des centres de pouvoir depuis l'époque coloniale, les monts Nouba ont été durablement isolés sur les plans politique, économique et militaire. Depuis l'indépendance du Soudan, en 1956, la région a enchaîné les guerres – notamment après 2011, lorsque les monts Nouba sont restés du côté nord malgré leur proximité avec le Soudan du Sud –, subissant bombardements, déplacements forcés et destruction des infrastructures. Dans ce contexte, l'alliance conclue en 2025 avec les FSR apparaît aussi comme un compromis. Après des décennies de lutte et face à l'intensification du conflit actuel, une partie des acteurs locaux semble prête à composer y compris avec d'anciens ennemis, dans l'espoir d'obtenir des avancées politiques, de sécuriser le territoire et de préserver une forme d'autonomie.

À l'intérieur du Mother of Mercy Hospital, où les soins sont dispensés à tous, civils et combattants occupent les mêmes lits et « aucun incident n'a été signalé entre eux et la population civile », selon le docteur Tom Catena. Parmi eux, de jeunes soldats des FSR, qui sont soignés comme les autres.

Un camps de déplacés qui accueille des personnes fuyant les combats, entre Kadugli et Dilling, près d
Un camps de déplacés qui accueille des personnes fuyant les combats, entre Kadugli et Dilling, près d'Umm Dulo, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Autour de Hassan Hamid, originaire du Darfour et blessé lors des combats près de Dilling, d'autres combattants se reposent, allongés, encore marqués par les opérations, fumant des cigarettes et échangeant quelques plaisanteries pour masquer la douleur. Malgré les accusations de crimes de guerre visant les FSR, le jeune homme défend son engagement : « Nous nous battons parce que le gouvernement [de Khartoum] ne fait pas assez. Il n'y a pas assez d'hôpitaux, d'infrastructures et d'écoles. Nous voulons un changement. » Pour l'instant, dans les monts Nouba, il dit avoir trouvé un refuge inattendu : « Je veux rester ici. Je veux vivre dans les monts Nouba pour toujours. »

Liban. La banlieue sud de Beyrouth, au-delà des clichés

Un nuage de fumée s'élève au-dessus d'une ville côtière.

Cible privilégiée de l'armée israélienne, la Dahiyeh, la banlieue sud de Beyrouth, est souvent réduite, dans les récits médiatiques et politiques, à des logiques d'affiliations politiques ou religieuses. Une lecture réductrice qui masque la réalité d'un territoire aussi vaste qu'hétérogène, façonné humainement et politiquement par les guerres, les exils et l'installation contrainte de populations vulnérables.

« Bombardements israéliens sur la banlieue sud de Beyrouth, bastion du Hezbollah libanais. » Il est devenu difficile d'échapper à cette formule, répétée dans l'espace médiatique à l'infini et dans toutes les langues. Rien de nouveau, néanmoins : elle saturait déjà le paysage journalistique durant la guerre israélo-libanaise de l'été 2006, avant de resurgir lors du pilonnage israélien de la capitale à l'automne 2024. Sans surprise, elle s'impose encore dans le narratif qui accompagne cette nouvelle séquence guerrière israélienne au Liban.

Des éléments de langage qui répondent à une logique médiatique – expliquer de manière accessible au grand public les objectifs de guerre israéliens –, mais qui, de manière plus pernicieuse, contribuent aussi à les légitimer. Comme si la Dahiyeh – la « banlieue » en arabe – était devenue une cible militaire légitime. Tristement reléguée à une excroissance de la capitale libanaise, elle se trouve réduite à sa seule affiliation politique, incarnée par le Hezbollah, mais également le mouvement Amal.

Si la banlieue sud est une place forte du mouvement chiite libanais – l'accès pour les journalistes, par exemple, dépend du bon vouloir du Parti de Dieu –, l'histoire et la disparité de cet ensemble de quartiers résidentiels, peuplé d'environ 700 000 personnes, dépassent le cliché : la Dahiyeh est aussi, voire surtout, la terre de populations déshéritées qui, pour diverses raisons, n'ont eu d'autre choix que de s'y installer au fil des époques et des guerres.

Dahiyeh, après une vague de frappes israéliennes en mars 2026
Dahiyeh, après une vague de frappes israéliennes en mars 2026

Comme si ce territoire n'était pas pleinement intégré dans la capitale libanaise, l'ordre d'évacuation de l'ensemble de la banlieue sud, émis carte à l'appui par le porte-parole arabophone de l'armée israélienne le 5 mars 2026, n'a pas provoqué de levée de boucliers, ni à l'international, ni même dans une grande partie du Liban. Pas plus que les menaces israéliennes pour le moins explicites d'en faire « un nouveau Khan Younès »1, et qui laisse planer le spectre d'un autre urbicide. Celui-ci a d'ailleurs de fait débuté, les destructions récentes s'amalgamant à celles de 2024.

Terres d'exil

De quoi la Dahiyeh est-elle le nom ? La question emmène sur la piste de l'histoire des banlieues beyrouthines. Pensée dans les années 1950 comme une extension planifiée de la capitale, l'émergence de ces périphéries était initialement destinée aux classes moyennes, avec une zone réservée aux plus aisés, le long du littoral orné de villas. Les projets étaient d'ailleurs nombreux, notamment avec la construction de la cité sportive Camille-Chamoun inaugurée en 1957, mais aussi l'extension et la modernisation de l'aéroport de Beyrouth. Menée de concert avec d'autres projets d'envergure, cette dynamique a attiré une main-d'œuvre importante en provenance des zones les plus modestes, le Nord, la vallée de la Bekaa et le Sud-Liban.

Ces nouvelles zones urbaines autour de Beyrouth étaient alors désignées en arabe par le terme dawahi, « banlieues ». Le concept s'est développé en lien avec les urbanistes français travaillant aux côtés des services de planification du gouvernement libanais.

Dahiyeh, mars 2026. Juchés sur les collines de Baabdad, des habitants observent les bombardements sur la capitale.
Dahiyeh, mars 2026. Juchés sur les collines de Baabdad, des habitants observent les bombardements sur la capitale.

Mona Harb, professeure d'études urbaines et de politique à l'université américaine de Beyrouth (AUB), et coresponsable du Beirut Urban Lab, laboratoire de recherche collaboratif sur l'urbanisation au Liban, explique :


L'idée était de penser les banlieues comme des espaces capables d'attirer les classes moyennes hors du centre-ville, afin de développer ces zones selon des modèles inspirés de l'Europe et des États-Unis. Le concept de banlieue s'est ainsi largement diffusé dans les médias, qui évoquaient une sorte de « ceinture de misère » autour de Beyrouth, englobant les banlieues nord, est et sud.

Avec le début de la guerre civile en 1975, plusieurs vagues d'exilés vont venir s'implanter dans la banlieue sud. Rouba Kaedbey, docteure en géographie et en aménagement, enseignante-chercheuse en urbanisme à UniLaSalle Rennes, retrace :


Les quartiers populaires en bord de mer, comme Ouzai ou Jnah, étaient à l'origine constitués de terrains privés, boisés, agricoles ou sableux, appartenant en grande partie à des propriétaires chrétiens. Ces espaces deviennent alors des zones d'accueil pour les populations chiites déplacées, notamment en provenance du Sud et de la Bekaa. Le mouvement Amal joue alors un rôle central, facilitant leur installation, souvent sur des terrains auparavant occupés par des Palestiniens.

Dans un contexte de tensions confessionnelles et par crainte de recompositions démographiques, de nombreux propriétaires commencent progressivement à vendre, entérinant ainsi la transformation sociale du territoire.

Une différenciation plus marquée s'opère alors entre les banlieues nord et sud, favorisée par la rupture géographique imposée par la ligne de démarcation qui divise Beyrouth durant la guerre civile. Conséquence, les banlieues du nord-est comme celles de Dekouaneh ou de Bourj Hammoud deviennent quasi exclusivement le foyer des populations chrétiennes et arméniennes les plus vulnérables. La banlieue sud, elle, devient majoritairement chiite au gré des vagues de déplacements de population. Cette dynamique est favorisée par l'absence de contrôle étatique effectif qui aboutit, en outre, à l'émergence de quartiers informels en marge de tout cadre d'aménagement.

Dans une artère principale de Dahiyeh, mars 2026.
Dans une artère principale de Dahiyeh, mars 2026.

Conséquence, le terme dawahi s'efface progressivement, au profit d'une unique « Dahiyeh », qui ne représente plus que la banlieue sud. « Le sens du terme se transforme, note Mona Harb. Il passe d'une Dahiyeh stigmatisée par des qualificatifs négatifs à un terme progressivement réapproprié par les partis politiques, les groupes sociaux qu'ils représentent et leurs bases. Elle devient ainsi la Dahiyeh de la muqawama, de la “résistance”, de mujtama‘ al-muqawama, la “société de la résistance”. »

Au sortir de la guerre, ce territoire dense reste très peu encadré par les institutions publiques. C'est dans ce contexte qu'est créée, en 1998, l'Union des municipalités de la banlieue sud – comprenant les quartiers de Haret Hreik, Ghobeiry, Jnah et Mreijeh –, qui va, au moins en partie, se substituer aux carences de l'État en matière de gestion urbaine. « Dès lors, le pouvoir du Hezbollah s'est étendu via ces municipalités. Ils ont bien commencé à prendre en main beaucoup d'aspects de la gestion urbaine et sociale. Cela a été un moment clé de l'histoire de la banlieue sud », pointe Rouba Kaedbey.

La « doctrine Dahiyeh »

La guerre livrée au Liban par Israël à l'été 2006 va contribuer à écrire une nouvelle page de ce territoire. Selon les chiffres disponibles, plus de 260 immeubles ont été détruits par l'aviation israélienne, dont plus de 200 dans le seul quartier de Haret Hreik, considéré comme le cœur politique du Hezbollah. Une stratégie assumée de destruction de quartiers résidentiels en réponse à leur affiliation politique, qui possédera bientôt sa propre appellation : la « doctrine Dahiyeh ».

La reconstruction rapide de ces dommages va encore renforcer la mainmise du Parti de Dieu sur la zone, au détriment de l'État libanais. Le projet « Waad », piloté par le Hezbollah via Jihad al-Bina – fondation et « bras social » du parti, en charge des reconstructions –, grâce à un financement hybride mêlant fonds iraniens, aides arabes en provenance du Golfe et compensations versées par l'État, va assurer cette transition.

Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.
Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.

Karim El-Mufti, professeur en sciences politiques et en droit international, rembobine :


Cette reconstruction rapide témoigne d'une connaissance très fine du territoire, mais aussi d'une forme de cohésion sociale. Il convient de rappeler que, dans ces quartiers, l'identification des lieux ne repose pas nécessairement sur des documents officiels, le cadastre de l'État n'y faisant pas toujours référence. Les quartiers ont été reconstruits, souvent de manière améliorée, avec de nouvelles infrastructures et des aménagements. Et il est clair que ce sont principalement les ingénieurs du Hezbollah, davantage que ceux de l'État libanais, qui ont assuré cette reconstruction.

Un projet qui a, de toute évidence – et comme ce fut le cas dans les autres régions durement touchées par les bombardements israéliens –, renforcé dans ces zones la sympathie et le pouvoir du Hezbollah, et dans une moindre mesure du mouvement Amal.

Une prise en main presque totale, qui se serait bâtie sur un vide étatique ? Indéniablement, même si le Hezbollah a politiquement intégré l'État libanais. « Je dirais que c'est un dispositif hybride complexe, dans lequel il est très difficile de distinguer le Hezbollah de l'État, ou l'État du Hezbollah. Surtout avec le montage financier de l'opération “Waad”, qui donnait davantage l'impression d'un partenariat public-privé, où le “privé” serait le Hezbollah et le “public”, l'État, plutôt que celle d'un acteur opérant de manière autonome », explique Mona Harb.

Une banlieue non homogène

Reste que l'ordre d'évacuation de la Dahiyeh, émis par l'armée israélienne le 5 mars, pose la question de ses limites géographiques. Articulé autour des quartiers « historiques » de la banlieue sud – Haret Hreik, Ghobeiry, Bourj Al-Barajneh –, ce territoire s'étend désormais à d'autres secteurs qui lui sont assimilés : Jnah, au nord-ouest, une partie de Chiyah, au nord-est, ou encore des zones de Hadath, à l'est.

Un vaste ensemble – d'une superficie estimée à près de 18 kilomètres carrés, soit presque autant que la municipalité de Beyrouth –, qui, malgré un fonctionnement singulier, n'a rien d'homogène.

Au-delà des influences politiques évidentes du Hezbollah et du mouvement Amal sur la gouvernance urbaine, un secteur privé très dynamique fournit des services essentiels à la vie quotidienne, ce à quoi s'ajoutent nombre de services et d'aides fournis directement par les partis eux-mêmes, dans une logique clientéliste qui tient l'État à distance. Un fonctionnement qui a toutefois ses limites et ses exclusions : « Même pour le pouvoir local et pour les municipalités qui représentent le pouvoir du Hezbollah et du mouvement Amal, la gestion de ces zones et leurs actions ne sont pas du tout homogènes, note Rouba Kaebey. La banlieue sud, dans l'idée, c'était un peu une territorialisation des déshérités. Sauf qu'en réalité le traitement dans certains quartiers n'est pas du tout le même que dans les zones les plus défavorisées. »

Dahiyeh, mars 2026. Beyrouth regardée depuis les collines de Baabdad.
Dahiyeh, mars 2026. Beyrouth regardée depuis les collines de Baabdad.

En question notamment, les quelques dizaines de milliers de personnes vivant le long du littoral, à Ouzai. Des déplacés depuis plusieurs décennies, qui évoluent toujours dans des conditions extrêmement précaires, à l'instar des habitants des deux camps palestiniens de la banlieue sud, Chatila et Bourj Al-Barajneh.

Et si, de manière incontestable, les habitants de la Dahiyeh subissent un certain mépris social de la part des autres Beyrouthins – en plus d'une méfiance politique –, les plus modestes font face à une double discrimination. « Il existe une distinction très nette entre les “beaux quartiers” de Haret Hreik, de Bourj Al-Barajneh ou de Ghobeiry, et d'autres zones plus défavorisées comme Ouzai, note Rouba Kaedbey. On observe plusieurs niveaux de discrimination. Les municipalités s'appuient notamment sur le statut de déplacés de ces populations, en considérant que leur prise en charge relève de leurs localités d'origine. Les principaux acteurs politiques sur place développent également un discours qui délégitime ces quartiers, en les présentant comme des violations foncières ou des occupations illégales. »

Ces différences de traitement amènent les populations à ressentir un sentiment d'appartenance plus fort avec leur quartier qu'avec la banlieue sud dans son ensemble.

Marginalisation

Reste que si, dans la banlieue sud, le Hezbollah et Amal ont pignon sur rue et exercent un pouvoir important, la Dahiyeh est aussi variée en termes d'affiliations que complexe dans sa composition sociale. Mona Harb insiste : « Il y a aussi des personnes qui sont politiquement alignées sur le Hezbollah mais qui, sur le plan religieux, suivent la marja'iyya de Mohammed Hussein Fadlallah ou de l'ayatollah Ali Sistani. On trouve également des personnes qui ne sont alignées avec aucun de ces groupes politiques ou religieux et qui se rattachent à d'autres dimensions de leur identité, non religieuses ou non politiques. Bien que le Hezbollah exerce une hégémonie, il existe, à l'échelle des quartiers, des espaces où ces diversités sont tolérées et coexistent. »

D'autres appartenances sont à prendre en considération puisque les plus précaires – réfugiés syriens, travailleurs immigrés, populations migrantes – se rajoutent par dizaines de milliers à cette mosaïque déjà complexe.

Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.
Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.

Wadih El-Asmar, président du Centre libanais des droits humains, indique :


La diabolisation de la Dahiyeh s'inscrit dans une logique similaire à celle qui touche les camps palestiniens alentour. Beaucoup d'habitants de la banlieue sud n'ont pas les ressources pour vivre dans d'autres quartiers, et nombre d'entre eux ont été déplacés à plusieurs reprises au gré des invasions israéliennes, sans jamais pouvoir retourner dans leur village d'origine. En ce sens, ce sont une fois encore les populations les plus précaires qui subissent les conséquences de ces dynamiques. Les classes moyennes, elles, ont souvent anticipé ces situations en s'installant hors de la Dahiyeh.

Une double peine, donc, puisque les populations chiites condamnées à l'exil par ce nouveau déchaînement de violence israélienne doivent faire face à la méfiance du reste de la population libanaise, des appréhensions nourries aussi par le ciblage de figures du Hezbollah dans le centre de Beyrouth. Karim El-Mufti, professeur en sciences politiques, note : « Le Liban démontre tous les jours l'absence d'esprit national, de cohésion nationale, et voit parfois les chiites comme une composante étrangère. »

Ainsi que l'analyse Mona Harb, qualifier la Dahiyeh de « bastion du Hezbollah » agit comme un effaceur de son histoire, de sa structure sociale, économique, politique et religieuse. Une simplification bien commode à l'heure de son pilonnage. La réduire à cette identité permet de dépolitiser, de déshumaniser et d'ériger la banlieue sud en cible. « Et, in fine, de légitimer son éradication et son urbicide. »


1NDLR. «  Très bientôt la banlieue sud de Beyrouth ressemblera à Khan Younès  », avait déclaré le ministre des finances israélien Bezalel Smotrich, en référence à la ville de la bande de Gaza.

Face à la guerre régionale, l'Égypte cherche sa voie

Par : Adel Kamel
Rue animée avec immeubles résidentiels, ciel nuageux et station-service.

Depuis le début de l'attaque israélo-américaine le 28 février 2026, Le Caire tente de se poser en médiateur pour mettre fin au conflit, tout en condamnant les bombardements iraniens contre ses « frères » arabes. Entre temps, la guerre impacte largement son économie et pourrait donner lieu à des reconfigurations d'alliances. Reportage.

À la fin du ramadan, Le Caire sommeille encore moins que d'habitude. Les messahharati, tambourineurs annonçant l'heure du souhour1, font vacarme auprès des terrasses de cafés pour récolter leur dû à l'approche de l'aïd el-fitr. Comme le résume la maxime, y compris sous forme publicitaire : « Ramadan fi Masr, di haga tania » (« Le Ramadan en Égypte, c'est vraiment autre chose »). En particulier en termes d'effervescence et de générosité, surtout quelques minutes avant la rupture du jeûne, lorsque les automobilistes accélèrent la cadence et que les distributions de sachets de dattes et de bouteilles d'eau parsèment le bord des routes. Mais cette année, ce « quelque chose d'autre » est encore plus marqué, tant sont prégnantes les conséquences de l'agression israélo-étatsunienne contre l'Iran du 28 février.

Rassurer les bailleurs

N'accueillant aucune base militaire étatsunienne sur son sol, l'Égypte a été épargnée par la riposte iranienne. Diplomatiquement, les autorités ont dès le départ condamné les bombardements de l'Iran envers son voisinage, sans évoquer l'agression israélo-étatsunienne. En plus de nombreux échanges téléphoniques, le ministre des affaires étrangères, Badr Abdelatty, a effectué mi-mars une tournée régionale au Qatar, aux Émirats arabe unis (EAU), en Oman, en Jordanie et en Arabie saoudite, tandis que le président Abdel Fattah Al-Sissi s'est rendu aux EAU et au Qatar, puis au Bahreïn et en Arabie saoudite. Il s'agit avant tout d'un affichage vis-à-vis des « frères » arabes, qui sont également les principaux bailleurs de l'Égypte, parfois en échange de morceaux du territoire national. Sur les routes qui ne cessent de provigner, les publicités géantes de produits de luxes et d'investissements financiers et immobiliers narguent la majorité de la population. C'est le cas de celles observées pour Rass el-Hikma. Ce bout du sahel — la côte nord du pays — a été cédé en 2024 pour 35 milliards de dollars (30 milliards d'euros) aux EAU, qui y prévoient la construction d'un complexe touristique, d'une zone franche, d'infrastructures portuaires et aéroportuaires, ainsi que plusieurs quartiers commerciaux et résidentiels. Il apparaît donc logique que Le Caire marque son soutien à Abou Dhabi, principal territoire ciblé par l'Iran. Cette fraternité affichée intervient également après certaines critiques médiatiques et sur les réseaux sociaux concernant la posture du gouvernement, jugé trop en retrait et pas assez solidaire vis-à-vis de ses voisins du Golfe. Le ministère d'État de l'information a menacé les journalistes – à travers des « recommandations » — et les a « invités » à ne suivre que les déclarations officielles. Pour Amira*, journaliste indépendante, « l'Égypte affiche des messages de solidarité car elle n'a pas le choix, notamment financièrement.

Mais cela est surtout de façade. Il n'est pas exclu qu'il y ait en off des messages de soutien à l'Iran ». Les relations entre les deux pays s'étaient en effet quelque peu réchauffées en 2024 avec la visite du président iranien Massoud Pezeshkian au Caire. Le 13 mars, ce dernier a échangé au téléphone avec le président Sissi, qui cherche à se positionner comme médiateur au conflit actuel. Comme d'autres acteurs, l'Égypte ne considère pas d'un mauvais œil l'existence d'une contre-force d'influence régionale face à Israël, mais aussi à l'Arabie saoudite et la Turquie, même si elle ne peut l'assumer publiquement.

Ralentissement économique

L'impact de la guerre est avant tout économique. À l'échelle macro-économique, la livre égyptienne a dévissé jusqu'à atteindre le record de 63 EGP pour un euro contre 56 EGP la veille de la guerre, accentuant le poids de la dette. Ce qui oblige la Banque centrale d'Égypte à maintenir un taux directeur élevé, avec pour effet de ralentir la consommation et l'investissement. L'activité économique est également impactée par la baisse du secteur du tourisme, qui correspond à 5 % du PIB, en particulier à la suite des annonces du département d'État étatsunien intimant au départ de ses ressortissants. « Vraiment, je ne comprends pas cette décision », avoue Ahmed*, qui gère un hôtel dans le centre du Caire, à proximité de la place Tahrir. « Le tourisme avait bien repris après le 7 octobre 2023. Mais là, les annulations se multiplient, même pour le mois d'avril, qui est normalement considéré en saison haute. » D'autres sources en Haute-Égypte, dans les villes exclusivement touristiques de Louxor et d'Assouan, confirment le constat, et soulignent le choc, y compris à moyen terme.

Autre ressource économique majeure du pays, les remises migratoires représentent près de 8 % du PIB et proviennent majoritairement des ressortissants installés dans les pays du Golfe. Elles ont été logiquement touchées par le ralentissement économique et le retour d'Égyptiens au pays. Celui-ci n'a pas toujours été possible, la compagnie nationale Egypt Air ayant été accusée de pratiquer des tarifs exorbitants. Par ailleurs, les missions de consultances dans le Golfe, qui participent à la rentrée de devises étrangères, ont été totalement suspendues, nous affirme Myriam Raymond, chercheuse spécialisée sur le monde du travail en Égypte.

En 2024, l'Égypte était au bord du défaut de paiement et a dû recevoir des fonds d'urgence, notamment du Fonds Monétaire International (FMI). « Too big to fail » (« Trop gros pour faire faillite » en français), disait-on. Mais la présente crise, qui a incité le président Sissi à déclarer un « état de quasi-urgence », fait tanguer la réplique. Le FMI et l'Union européenne (UE) ont déboursé des tranches significatives en janvier et février 2026, laissant un peu de répit à la Banque centrale. La fébrilité demeure, toutefois : lors d'un entretien du ministère des affaires étrangères avec son homologue français, celui-ci a suggéré que Paris appuie la délivrance rapide d'une nouvelle tranche de versements de l'UE.

Hausse des prix et coupures d'électricité

L'impact le plus conséquent s'avère de loin celui de l'énergie. Le jour du début de son offensive contre l'Iran, Israël a annoncé stopper ses exportations de gaz naturel à l'Égypte, estimées à 17 % de la consommation intérieure. Ces exportations s'opèrent surtout depuis le champ gazier de Léviathan. Elles avaient été augmentées l'an dernier avec la conclusion d'un accord de 35 milliards de dollars (30 milliards d'euros) pour 130 milliards de mètres cubes sur quinze ans. « La dépendance du Caire au gaz israélien est d'autant plus marquée que celui-ci est le plus compatible avec les pipelines égyptiens », nous indique une source locale spécialisée dans le secteur. « Les importations de gaz naturel liquéfié de la part d'autres fournisseurs ont donc augmenté, notamment les États-Unis et la Russie. Mais elles sont en moyenne 30 % plus coûteuses », renchérit la source.

Une augmentation qui a été reportée sur les prix courants : le 3 mars, à 3 heures du matin, les autorités égyptiennes ont augmenté le prix de tous les carburants d'un pourcentage qui va de 15 à 22 %2. Le prix des tickets de métro, le transport le plus populaire, a lui aussi été réévalué. Dans un souci de contenir la grogne de ses 120 millions d'habitants, le gouvernement a annoncé qu'il ne modifierait pas le prix du pain subventionné et les spéculateurs ont été menacés de tribunaux militaires. Pour prévenir les conséquences du retour des coupures et délestages d'électricité, importants en 2023 et 2024, des mesures de restrictions ont été ordonnées : limitation de l'éclairage routier et des affichages publicitaires, restriction de déplacements et, surtout, fermeture à 21 heures en semaine des restaurants et des cafés, à 22 heures le week-end.

Lorsqu'il apprend la nouvelle, Ali*, gérant d'un café dans le quartier populaire de Mounira, est désespéré. « Je doute que cela puisse durer longtemps », se rassure-t-il. « L'application effective dépendra des quartiers. Plus il est informel, comme Imbaba ou Boulaq, plus la décision sera dure à imposer. Mais cela donnera lieu, comme pendant le Covid-19, à davantage d'amendes et de corruption. » Là encore, les conséquences économiques seront terribles pour les milliers d'emplois informels liés à la restauration.

L'impact pourrait être plus important en cas de perturbations sur le canal de Suez. Les recettes financières de celui-ci, élargi en grande pompe en 2015, correspondent à 7 % du PIB et permettent la rentrée de précieuses devises étrangères. Après le 7 octobre 2023 et l'entrée en ligne des houthistes ciblant des dizaines de navires marchands, le trafic maritime y a été réduit de plus de moitié. « Pour le moment, les houthistes ne se sont pas impliqués sur ce terrain, mais cela pourrait arriver très prochainement. Ils constituent en quelque sorte une dernière carte en main des Gardiens de la Révolution », affirme la journaliste yéménite Ahad Yaseen. En mer Rouge, des reconfigurations logistiques ont déjà eu lieu pour assurer le maintien des exportations égyptiennes vers le Golfe, depuis le port de Safaga.

Un soutien populaire à l'Iran

Malgré ce contexte, la plupart des personnes rencontrées nous confient leur soutien, si ce n'est leur réjouissance à l'égard de la riposte iranienne face à ce nouvel élan de l'impérialisme israélo-étatsunien. Personne n'est dupe de la « paix froide » avec Israël qui s'est faite sur le dos du peuple égyptien. Certes, aucun drapeau iranien n'a été observé au Caire, ni aucune manifestation de solidarité, étant donné la répression sécuritaire. Mais un soutien à l'Iran reste palpable sur la toile, non sans sarcasme. Des personnalités et activistes, comme l'ancien prisonnier politique Ahmed Douma, l'ont tout de go manifesté. Le jour de l'aïd el-fitr, dans la nouvelle capitale administrative, devant le président Sissi, le prêche délivré par le cheikh Al-Sayed Hussein Abd Al-Bari avait une tonalité inédite, avec l'évocation de la bataille de Khaybar3 et de références privilégiées du chiisme, comme Ali et sa femme Fatima Al-Zahra, la fille du prophète Mohammed, dans un clin d'œil explicite à la résistance iranienne. Cette « réjouissance » va de pair avec le sentiment de colère et d'impuissance suscité par le génocide à Gaza. Pour absorber ce mécontentement, les autorités ont récemment lâché du lest avec la production de la série ramadanesque Sohab Al-Ard, jugée plutôt réaliste sur la situation dans l'enclave palestinienne.

« Les gens soutiennent l'Iran car c'est le seul pays de la région à faire barrage à Tel-Aviv. Dans l'opinion publique, sa chute signifierait que ce serait ensuite au tour du Caire. L'idée d'un conflit avec Israël reste ancrée dans l'imaginaire collectif », précise Amira*. En effet, début 2025, la tension était montée d'un cran entre les deux voisins, Israël pointant du doigt le renforcement des capacités militaires égyptiennes dans le Sinaï, en contravention avec les accords de Camp David de 1978. « Personne, avec l'aide de Dieu [la formule est répétée trois fois], ne pourra approcher de notre pays », a tenté de convaincre le président Sissi lors du banquet annuel de l'iftar des forces armées.

Une recomposition d'alliances ?

Il va de soi qu'à la méfiance des autorités égyptiennes envers leur allié étatsunien, depuis le lâchage de Hosni Moubarak par l'administration Obama en 2011, s'ajoute dorénavant la crainte de l'hégémon israélien dans la région. D'autant qu'au-delà du chaos régional qui perturbe l'économie égyptienne, s'ajoute la menace de rapprochements contraires aux intérêts égyptiens dans la corne de l'Afrique. Le Caire s'est en effet insurgé de la reconnaissance unilatérale du Somaliland par Israël, qui renforce ainsi sa position en mer Rouge. Et ce avec la bénédiction de l'Éthiopie, dont le Grand barrage de la Renaissance, récemment inauguré sur le Nil Bleu, est vu en Égypte comme une menace vitale pour son approvisionnement hydrique. Celle-ci pourrait être tentée par de nouvelles alliances régionales de sécurité, comme pourraient en témoigner les deux rencontres courant mars avec la Turquie, l'Arabie saoudite et le Pakistan.

La guerre actuelle a toutefois pour avantage de fournir une occasion de médiation à l'Égypte, pour l'heure sans effet. Elle renforce aussi son image de stabilité, à l'intérieur comme à l'extérieur, et cristallise la rhétorique sécuritaire du régime. Ce qui légitime rétrospectivement ses dépenses exorbitantes d'armement, en premier lieu auprès de la France. Par crainte d'une « déstabilisation » de l'Égypte, les exigences en matière de réformes ou de droits humains de la part des bailleurs internationaux devraient mécaniquement diminuer, au détriment des 60 000 prisonniers politiques, comme des plus précaires.

« Les classes populaires sont les premières à pâtir des soubresauts économiques. Elles n'ont pas attendu cette énième crise pour se priver – de soins, d'aliments et de déplacements », soupire Myriam Raymond. Quinze ans après la révolution du 25 janvier, la pauvreté continue d'augmenter, de même que la faim. Les Égyptiens sont la première nationalité à quitter le continent, malgré l'extra-territorialisation des frontières de l'Union européenne et le renforcement des contrôles du côté du Caire.

Entre les chaises du café Porto, à l'angle de la rue Mohammed Mahmoud où sont tombés des dizaines de manifestants lors de cette même révolution, Om Mohammed, 70 ans passés, vend des mouchoirs pour nourrir, seule, ses trois petits enfants. C'est une « mounadila », une « militante », affirme Amira*. Cette année, rien n'indique qu'elle aura pu leur offrir les irréductibles mets de l'aïd el-fitr : kaak, fessikh et renga.

* Tous les noms suivis d'un astérisque sont des pseudonymes.


1NDLR. Repas d'avant l'aube pendant le ramadan.

2Sara Seif Eddin, «  Govt rushes to hike energy prices in response to regional war  », Mada Masr, 10 mars 2026.

3Celle-ci a opposé, en 628, le prophète Mohammed et ses fidèles aux tribus juives vivant dans l'oasis de Khaybar, située dans le Hedjaz, à 150 km de Médine.

Liban. Les réfugiés chiites abandonnés à leur sort

Depuis le 2 mars, près d'un million de personnes ont été déplacées au Liban. Bombardés par Israël, parfois rejetés par la population locale, les réfugiés chiites du Sud-Liban éprouvent de grandes difficultés à se loger. Face à l'impéritie de l'État libanais, certains dorment dans la rue. Reportage à Saïda.

Depuis l'escalade entre le Hezbollah et Israël, l'armée israélienne sème le chaos au fur et à mesure qu'elle avance. Le 4 mars, elle a exigé, de manière inédite, que les Libanais habitant au sud du fleuve Litani quittent la zone — soit 180 villes et villages. Le lendemain, elle a ordonné l'évacuation de la quasi-totalité de la banlieue sud de Beyrouth, bastion chiite, en vue d'une offensive aérienne massive, provoquant la panique et contraignant des milliers de familles à fuir leurs foyers.

Le 12 mars, Avichay Adraee, le porte-parole arabophone de l'armée israélienne, partageait une nouvelle carte d'évacuation, incluant cette fois une zone entre le fleuve Litani et la rivière Zahrani, au sud de Saïda, et ordonnant aux habitants de ce secteur, représentant 13 % du territoire libanais, de rejoindre le nord du pays. Depuis le 2 mars, cinq des six principaux ponts qui lient les deux rives du fleuve Litani ont été détruits par l'armée israélienne, isolant complètement le Sud, et au moins 1 039 Libanais ont été tués sous les bombardements israéliens incessants.

« Ordonner à un grand nombre de personnes de quitter une zone est très strictement encadré par le droit international humanitaire. Il faut que l'évacuation soit justifiée et temporaire, explique Nadia Hardman, experte du dossier des déplacés pour l'ONG Human Rights Watch, jointe par téléphone. Dans le cas présent, ce que nous voyons, ce sont des ordres massifs qui concernent des centaines de milliers de personnes, et qui semblent impossibles à appliquer en pratique. » Le risque pour l'experte : « Un déplacement forcé de population », illégal au regard du droit international, considéré comme un crime de guerre.

La crainte d'une nouvelle guerre civile

Depuis le 2 mars, près d'un million de civils ont été déplacés dans le Liban, presque autant qu'au plus fort de la dernière confrontation entre le Hezbollah et Israël à l'automne 2024. Parmi elles, seulement 130 000 ont trouvé une place dans les 1 200 écoles et établissements publics réquisitionnés par le gouvernement libanais pour accueillir les réfugiés à travers tout le pays. Ceux qui n'ont pas trouvé refuge chez des proches ou dans des locations dorment dans les rues.

« Le gouvernement libanais n'aide pas les gens dans la rue. Au contraire : la police sur la route est venue distribuer des contraventions aux déplacés parce qu'ils n'avaient pas d'endroit où se garer », explique Jad Yacin, qui accueille une famille de huit personnes dans son petit trois-pièces du quartier chiite de Ras-al-Nabah, à Beyrouth. Sa plus grande crainte : « une nouvelle guerre civile provoquée par Israël. » « Les Israéliens font en sorte que les chrétiens détestent les musulmans et surtout les chiites, pour que plus personne ne veuille les accueillir », poursuit le vétérinaire de 26 ans.

Dans la capitale, la crise des déplacés est venue raviver les tensions communautaires. Certains quartiers chrétiens comme Achrafieh n'accueillent pas ou très peu de réfugiés, les écoles publiques n'ont pas été ouvertes aux déplacés et l'identité des familles chiites voulant y louer des appartements est strictement vérifiée par le personnel municipal. Cette méfiance des habitants chrétiens envers les déplacés chiites est allée jusqu'à faire annuler un projet d'aménagement d'un hangar attenant au port de Beyrouth, proche du quartier chrétien. Les travaux de ce centre d'une capacité d'accueil de plusieurs milliers de personnes ont pris fin après la protestation d'habitants et de députés, évoquant le risque de « tensions » entre habitants1.

« Maintenant, nous ne possédons plus rien »

Quand Zeinab Maatour a appris qu'il fallait qu'elle quitte sa maison avec sa famille, il était trois heures du matin dans la nuit du 1er au 2 mars. Cette habitante du village de Debaan, dans le sud du Liban, était en train de préparer le suhoor [repas de l'aube du ramadan] pour ses enfants quand des voisins sont venus à sa porte lui annoncer que l'armée israélienne menaçait de bombarder le village après un tir de roquettes du Hezbollah sur le nord d'Israël — en soutien à l'Iran — intercepté par le système antiaérien israélien.

« Nous avons laissé le repas par terre et nous sommes partis seulement avec les vêtements que nous portions », raconte la mère de famille de 36 ans. Dans la panique du départ, Zeinab a oublié ses médicaments pour le cœur. Pendant les douze heures de trajet jusqu'à Saïda, contre une heure en temps normal, elle a cru mourir. « J'ai pensé que je n'arriverai pas jusqu'ici », dit-elle.

Une fois arrivées en ville, elle et sa famille de quinze personnes ont dormi une nuit dans la rue avant de trouver une école, transformée en centre d'hébergement, pour les accueillir. « Maintenant, nous ne possédons plus rien, mais nous avons un toit, c'est le plus important », confie Zeinab, qui partage la petite salle de classe avec quatre autres familles.

Dans la pièce se trouvent des dizaines de matelas alignés, une cage avec des oiseaux domestiques et plusieurs enfants en bas âge, faisant des allers-retours dans les couloirs, l'air hagard. Cette école élémentaire de Saïda était pleine à craquer quelques heures à peine après son ouverture, comme la dizaine d'autres ouvertes à la hâte dans cette ville à majorité sunnite, premier point de chute avant Beyrouth — située à 40 kilomètres au nord — pour les réfugiés du sud du pays.

À Saïda, plus de 1 000 déplacés dorment dans la rue

Sur la corniche de Saïda, des dizaines de familles arrivant du sud du pays sont installées dans leurs voitures ou sur les trottoirs, n'ayant trouvé aucune école pour les accueillir. Sur l'un des bancs qui font face à la mer, Iman al-Shaar, 51 ans, fume le narguilé avec quelques membres de sa famille. Cela fait quatre nuits qu'elle dort dans sa voiture, faute de place dans les écoles. La famille a mis vingt-cinq heures à rejoindre Saïda depuis leur village de Qaaqaait al-Jisr, proche du Litani, après avoir quitté sa maison en pleine nuit comme tous ses voisins.

« Nous sommes très fatigués, physiquement, psychologiquement et financièrement. Nous avons laissé notre travail, nos maisons, notre village, nos proches, notre communauté. Nos familles sont dispersées et en même temps nous sommes entassés dans les voitures », souffle Iman, qui pense que la guerre va, cette fois, durer longtemps.

Les expulsés chiites, dont toutes les zones de résidence sont pilonnées par l'armée israélienne qui prétend y viser des « infrastructures du Hezbollah », sont contraints de se réfugier dans des territoires où d'autres confessions sont majoritaires, comme les agglomérations et quartiers sunnites et chrétiens. Et quand ils n'en sont pas purement et simplement rejetés de crainte qu'ils appartiennent au puissant mouvement chiite — Israël prenant prétexte de la présence supposée du Hezbollah pour bombarder les zones d'accueil —, les déplacés sont soumis à des loyers majorés, parfois le double des prix du marché.

« On m'a proposé un appartement pas loin d'ici à 1 800 dollars (1 550 euros) par mois, affirme Bin Ali Abdallah, installée dans un van sur la jetée de Saïda, où elle dort avec deux amis. Mais où voulez-vous que je trouve cet argent ? J'arrive à peine à économiser pour de l'huile d'olive ». La veuve de 54 ans est originaire du village de Touline, dans le sud. L'année précédente, elle avait trouvé refuge à Tripoli, la deuxième plus grande ville du Liban, à majorité sunnite. « Mais cette année, les chauffeurs me demandaient 300 ou 400 dollars (260 ou 350 euros)2 pour m'amener là-bas. D'où je les sors ? », proteste-t-elle.

À Saïda, plus de 1 000 déplacés dorment dans la rue, tandis que des centres de formation relevant du ministère de l'éducation nationale n'ont pas été ouverts aux réfugiés. Pour pallier les carences de l'État libanais, les ONG locales et les initiatives individuelles ont pris le relai comme elles le pouvaient afin de distribuer des repas chauds et des produits de première nécessité aux réfugiés.

« Tout le monde dit qu'il va y avoir une invasion »

Pour les réfugiés du sud du Liban, la peur de ne plus revoir leurs maisons s'ajoute à la souffrance du déracinement. Après avoir annoncé, le 4 mars, créer une zone tampon sous son contrôle en territoire libanais, Israël a déployé de nouvelles troupes au sol, s'avançant de plus en plus profondément vers le nord.

Dans certaines localités proches de la frontière avec Israël, comme Khyam ou Kfar Kila, des combattants du Hezbollah ont ouvert un front pour empêcher une opération terrestre et une avancée des troupes israéliennes. Des affrontements au sol ont lieu contre des unités israéliennes, au grand dam du gouvernement libanais qui avait lancé un grand plan de désarmement de la milice chiite au sud du fleuve Litani. Dans les heures qui ont suivi l'avis israélien d'évacuation générale de la zone, l'armée libanaise, récemment déployée, a abandonné le secteur.

Selon Elena Aoun, chercheuse en relations internationales à l'Université catholique de Louvain, en Belgique, la situation actuelle permet de croire au scénario d'une invasion israélienne pérenne du sud du Liban. « Je pense qu'on peut craindre une expansion territoriale. Les cinq positions conservées par l'armée israélienne au sud du Liban [en dépit du cessez-le-feu signé le 26 novembre 2024, ndlr], lui permettent de faire entrer qui elle veut sur le territoire. Il y a plein de colons qui ne demandent qu'à venir coloniser le Liban. Cette partie du pays est verte et riche en terres agricoles », détaille l'universitaire. Et pour elle, ni le Hezbollah ni l'armée israélienne n'auraient les moyens militaires de les en empêcher.

Pour Abbas al-Jamaa, réfugié du village rural sudiste de Zbadin, l'occupation est une peur constante chez tous les sinistrés. « Tout le monde dit qu'il va y avoir une invasion », s'inquiète le trentenaire, assis sur une chaise en plastique sur la corniche de Saïda. « On est fatigués mais habitués, poursuit-il, fataliste, on a vécu la guerre toute notre vie. Et cette vie, c'est Dieu qui l'a choisie pour nous. »


1Yara Sarkis, «  Le projet de centre pour déplacés à la Quarantaine “en principe annulé” après un tollé  », L'Orient-Le Jour, 23 mars 2026.

2NDLR. Dans le contexte de la crise économique libanaise, cette somme est considérable.

Guerre en Iran. L'Irak pris entre deux feux

Pris en étau entre Téhéran et Washington, le grand voisin irakien révèle ses fractures internes. Des milices pro‑iraniennes lancent drones et roquettes contre la présence militaire étatsunienne, entraînant des ripostes contre leurs positions. Parallèlement, la République islamique s'en prend aux groupes kurdes iraniens exilés, soupçonnés de préparer une action armée dans le Kurdistan oriental. Reportage.

Depuis le 28 février, date du début de l'offensive israélo-étatsunienne contre l'Iran, plus de 300 drones et missiles ont touché la région autonome du Kurdistan irakien, dont 247 uniquement sur la province d'Erbil. Les bombardements ont fait au moins six morts et 35 blessés civils et militaires parmi les peshmergas — les combattants kurdes — et les forces de sécurité, dont des soldats français engagés dans une mission de formation et de soutien. Chaque jour, les téléphones vibrent sous une pluie de notifications : « Attaque de drones », « Tu as entendu le boum ? », « Ça a frappé près de chez toi ? ». Rien n'est à l'abri des frappes ou de leurs retombées. Initialement centrées autour de l'aéroport d'Erbil, où se trouvent les bases militaires étatsuniennes, ainsi que sur les camps des groupes armés kurdes iraniens, les attaques se sont étendues aux infrastructures civiles, hôtels et quartiers résidentiels fréquentés par des étrangers, comme l'hôtel Arjaan Rotana, qui abrite souvent Étatsuniens et diplomates étrangers. Diyar*, qui habite à proximité, est lucide : « Chacun de nos repas peut être le dernier ».

À Ankawa, le quartier chrétien voisin de l'aéroport, la peur est plus intense que lors des crises précédentes. L'électricité, désormais dépendante des générateurs après la fermeture préventive des centrales susceptibles d'être prises pour cible, et la hausse des prix des produits importés, affectés par les perturbations dans le détroit d'Ormuz, accentuent le sentiment d'insécurité. Youssef Al-Shaya, jeune assyro-chaldéen, confie : « Ces derniers jours ont été les plus stressants de ma vie. On essaie de maintenir une routine normale, mais tout le monde a peur, personne ne sait ce qui va se passer. Le plus inquiétant, c'est que les attaques sont maintenant complètement aléatoires. »

Chaque soir, le quartier vibre au son des sirènes anti-aériennes. Certains lieux chers aux habitants n'ont pas été épargnés, à l'image de l'Église chaldéenne Saint Pierre Saint Paul et du complexe résidentiel affilié à l'archidiocèse chaldéen d'Erbil, dont la chapelle porte encore fièrement sa croix au milieu du chaos. La famille d'Aso* avait fui vers Ourmia, en Iran, après les violentes campagnes de Saddam Hussein contre les Kurdes dans les années 1970 et jusqu'au début des années 1980, avant de revenir en Irak. Il lâche : «  L'air ici est chargé de poudre à canon et de désespoir.  »

Aux abords de la citadelle, un drone s'est écrasé sur le toit d'une maison habitée par des réfugiés syriens. Le jeune fils a été brûlé lorsque sa couverture a pris feu. Trop effrayée pour remonter à l'étage, la famille reste désormais au salon du rez-de-chaussée. D'autres habitants fuient vers des zones jugées plus sûres, comme le cousin de Youssef parti à Kirkouk, à une centaine de kilomètres au sud d'Erbil, ou vers la Turquie. « Nous devons accepter d'être pris dans une guerre qui n'est pas la nôtre », ajoute-t-il.

Plus à l'ouest, dans la plaine de Ninive, la présence du Hachd Al-Chaabi, une coalition de milices chiites pro-iraniennes soutenues par Téhéran, créées dans le cadre de la guerre contre l'organisation de l'État islamique (OEI) et intégrées à l'armée irakienne, rend la zone très instable. Depuis leurs positions, des drones visent Erbil et ses environs, y compris l'aéroport où sont stationnées des forces étatsuniennes. En riposte, les frappes du 4 mars, probablement israéliennes, ont touché les bases des divisions 30 et 13 du Hachd, à Bartella et Shekhan, près de Mossoul. Les habitants, marqués par les violences passées de l'OEI et les déplacements successifs des minorités chrétiennes, shabaks et yézidis, vivent dans l'angoisse. «  J'ai peur qu'un missile tombe sur notre maison  », confie Elias*, chrétien originaire de Qaraqosh (Bakhdida), la voix étouffée par les pleurs de son enfant.

Bagdad sous tension

À Bagdad, le gouvernement irakien et les partis chiites doivent composer avec une situation délicate : la ville est coincée entre l'influence iranienne et sa dépendance économique et militaire aux États-Unis, qui contrôlent l'accès aux revenus pétroliers et peuvent imposer sanctions et restrictions.

Autour de la Zone verte1 et de l'aéroport international, de petites manifestations pro-Iran ont d'abord émergé après l'annonce de la mort du Guide suprême Ali Khamenei. Pas plus de 200 à 300 personnes, et quelques heures à peine. Les participants, armés de bâtons, de cocktails Molotov, et de quelques armes à feu, brandissaient drapeaux et portraits de leurs chefs, scandant des slogans en faveur de l'« axe de la résistance ». Certains se sont aventurés jusqu'au périmètre ultra-sécurisé de l'ambassade étatsunienne, lançant pierres et projectiles. Cependant, leur exposition est restée limitée, car ils sont conscients qu'un geste trop visible pourrait provoquer des frappes étatsuniennes ou israéliennes et mettre en danger leurs réseaux économiques et politiques. De nombreux affiliés suivent les milices davantage par nécessité matérielle que par conviction idéologique.

Mais la tension est montée d'un cran ces derniers jours, alors que les environs de l'aéroport et de la prison d'Al-Karkh, qui héberge des détenus jihadistes à haut risque, ont été visés par des bombardements répétés de factions pro-iraniennes. Ces attaques ont été suivies de ripostes multiples, dont l'une a frappé la maison d'Abou Ali Al‑Amiri dans le quartier d'Arasat, entraînant la mort du leader de la milice chiite Kataeb Hezbollah et le risque de nouvelles représailles. Le gouvernement autonome du Kurdistan a condamné ces attaques de milices pro-iraniennes, critiquant l'inaction du gouvernement fédéral pour désarmer les groupes armés et protéger les partenaires internationaux.

Mahmoud*, chiite résidant à Al-Yarmouk, au sud-ouest de la capitale, confie son anxiété : « Ici, critiquer Téhéran ou exprimer une opinion différente peut coûter cher. » Il raconte que certains sont interpellés par la police pour des publications sur les réseaux sociaux célébrant la mort de l'Ayatollah, exposés en ligne et humiliés publiquement.

Une unité kurde fragile

Pour les factions kurdes iraniennes établies au Kurdistan irakien, la période actuelle constitue une occasion rare de mobilisation. Les attaques et pressions militaires contre les Kurdes du Rojava, au nord-est de la Syrie, rappellent la vulnérabilité des communautés kurdes dans toute la région. Pour la première fois, plusieurs partis kurdes d'opposition se sont rassemblés au sein de la Coalition des forces politiques du Kurdistan iranien (CPFIK). Cette alliance réunit Komala, le parti kurde iranien historique, scindé en trois branches, avec deux de ses factions, aux côtés des partis majeurs du Rojhelat2, dont le Parti démocratique du Kurdistan d'Iran (PDKI), le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), le Parti de la liberté du Kurdistan (PAK) et l'Organisation de lutte du Kurdistan d'Iran (Khabat).

© Philippe Rekacewicz Visionscarto.net 2012.

L'alliance, officialisée le 22 février, marque un tournant symbolique salué tant par les Kurdes d'Irak que par les Kurdes iraniens réfugiés dans le pays après des décennies de désaccords et rivalités internes. Dans la soirée du mardi 3 mars, alors que des frappes sur la colline de Riaaya, à Suleymaniyeh, à 200 km d'Erbil, interrompaient brutalement notre échange, Kako Aliyar, membre du bureau politique de la branche Komala dirigée par Abdullah Mohtadi3 est revenu sur la mise à l'écart temporaire du parti après son soutien à Reza Pahlavi, fils aîné du dernier chah d'Iran, lors des manifestations pour Mahsa Amini. Ce choix avait suscité une vague de critiques au sein des autres partis kurdes du Rojhelat, Pahlavi étant perçu comme le symbole d'un courant monarchiste, centralisateur et répressif vis-à-vis des Kurdes. Selon Aliyar, ce rapprochement avait été envisagé dans un contexte exceptionnel et Komala s'en est depuis distancié. Pahlavi, de son côté, a récemment dénoncé l'alliance kurde comme une menace à l'intégrité territoriale de l'Iran et a évoqué un possible rôle de l'armée contre ce qu'il qualifie de «  mouvements séparatistes  ».

Au-delà de ce soutien et d'autres désaccords relatifs au rôle des Peshmergas et à la gouvernance éventuelle pendant la transition au Rojhelat, tous les partis kurdes majeurs sont désormais rassemblés au sein de l'alliance, à l'exception de la branche Komala — Organisation du Parti communiste d'Iran (Komala CPI). Dastan*, Kurde originaire de Qandil, bastion du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), aujourd'hui à Erbil, ne cache pas son excitation : « Enfin les partis se sont unis pour le Kurdistan ! »

Le Rojhelat au centre des aspirations kurdes

Au début de l'offensive, les bombardements américano-israéliens visaient principalement la capitale. Ceux contre les centres de décision à Téhéran ont provoqué la mort du guide suprême Ali Khamenei, ainsi que de plusieurs hauts responsables militaires et du renseignement, dont Hossein Jabal Amelian (Corps des Gardiens de la révolution islamique, IRGC), Mohammad Chirazi (chef du bureau militaire du Guide suprême), Ali Chamkhani (conseiller du Guide) et Amir Nasirzadeh (ministre de la défense). Progressivement, les attaques se sont étendues au Rojhelat (Kurdistan iranien), un développement que les partis kurdes n'ont pas critiqué, malgré l'impact sur la population civile. Cette absence de réaction s'explique par leur volonté de profiter indirectement de la désorganisation des forces iraniennes, tout en évitant de compromettre de futures négociations ou alliances avec des alliés potentiels comme les États-Unis et Israël.

Plus d'une centaine de bases et de postes-frontières ont été touchés, principalement dans des villes kurdes stratégiques qui concentrent les structures administratives et sécuritaires de l'État iranien dans l'ouest du pays, ainsi que les axes menant au Kurdistan irakien, comme Sanandaj, Kermanshah, Ourmia, Marivan ou Saqqez. À Marivan, par exemple, les bombardements ont provoqué l'évacuation des forces de sécurité — bases militaires CGRI, postes de police et installations de renseignement — et la fuite des détenus de la prison centrale de la ville, qu'il s'agisse de prisonniers politiques ou de droit commun4. Selon nos sources sur place, partout dans la région, les forces iraniennes ont été contraintes de reléguer leurs postes fixes à des positions temporaires, souvent dans des villages ou des mosquées au pied des montagnes.

Ces attaques visent à affaiblir le contrôle de l'État sur cette zone historiquement marquée par la dissidence kurde, à neutraliser les postes de commandement et les lignes logistiques susceptibles de soutenir les unités loyalistes, et à réduire l'influence des forces de sécurité et des Gardiens de la révolution sur la population locale.

L'ombre d'un soutien étatsunien

Cette dynamique relance le débat sur un éventuel soutien étatsunien aux partis kurdes, après l'appel médiatisé du président Donald Trump à Massoud Barzani, à la tête du Parti démocratique du Kurdistan irakien (PDK), et à Bafel Talabani, leader de l'Union patriotique du Kurdistan (PUK). Ce geste, accueilli avec enthousiasme par les Kurdes en Irak, est perçu par beaucoup comme une opportunité stratégique inédite depuis plusieurs décennies. «  Ce n'est pas tout noir ou tout blanc. Les États-Unis et Israël sont l'ennemi des autres, mais pas le nôtre. C'est notre seule option  », résume Dastan, un militant kurde.

Durant notre conversation, Amir Karimi, co-commandant du PJAK, émanation du PKK, le parti kurde historique en Turquie, insiste sur la nécessité de garanties concrètes avant tout soutien extérieur. «  Nous avons une mémoire des trahisons passées  », rappelle-t-il. Dans les années 1970, les Kurdes d'Irak, soutenus par les États‑Unis et l'Iran du Shah contre Saddam Hussein, furent abandonnés après les accords d'Alger de 1975, conduisant à une répression conduite par l'armée irakienne5. Ce fut à nouveau le cas en 1991, après que les États-Unis ont obligé Saddam Hussein à se retirer du Koweït et encouragé les Kurdes à se rebeller contre Bagdad. Abandonnés, ils furent durement réprimés, à nouveau, par le pouvoir central.

Les Kurdes de Syrie ont également mis en garde leurs homologues iraniens contre toute alliance avec les États-Unis, à l'aune des dernières évolutions dans le nord-est de la Syrie. En janvier 2026, l'armée syrienne régulière a repris la majorité de leurs territoires dans une offensive éclair. L'opération a eu des conséquences sur l'ensemble de la communauté kurde, combattants et civils, notamment sur les militantes des Unités de protection du peuple (YPG), qui avaient joué un rôle décisif à Kobané en 2014 contre l'OEI. L'abandon progressif des Étatsuniens qui ont transféré la mission de lutter contre l'OEI à Ahmed Al-Charaa les a laissés vulnérables, contraints de se replier ou de se rallier à l'armée syrienne pour survivre. Cette expérience dramatique nourrit aujourd'hui leur crainte que les Kurdes iraniens ne subissent le même sort.

Karimi souligne aussi que même un appui logistique ou aérien des États-Unis ne suffirait pas à inverser l'asymétrie du rapport de force. Les partis kurdes, armés principalement de fusils d'assaut légers de type AK47, dépourvus d'artillerie lourde et de systèmes de défense aérienne, restent limités militairement et ne pourraient soutenir un affrontement prolongé contre l'armée iranienne, forte d'environ 610 000 militaires actifs, répartis entre l'armée régulière et les Gardiens de la révolution, auxquels s'ajoutent des centaines de milliers de réservistes mobilisables en cas de conflit majeur. Un autre militant résume ce constat : «  Si nous agissons maintenant, nous serons anéantis.  »

Pour Amir Karimi, les Kurdes doivent agir sur trois fronts : affaiblir le régime iranien, soutenir un soulèvement populaire à l'intérieur du pays et anticiper ce qui viendra après son effondrement. «  La guerre sera longue et l'Iran n'est pas faible. Pour que le soulèvement réussisse, il faut s'attaquer au cœur du système militaire et sécuritaire qui opprime le peuple », explique-t-il.

Au centre de cette stratégie, l'organisation locale reste déterminante : coordination des comités civils, préparation des populations et maintien des réseaux déjà implantés. «  Les bombardements aériens seuls ne suffisent pas. Ce qui compte, c'est l'unité et l'organisation. Nos forces ne dépendent pas seulement d'un soutien extérieur  », insiste Karimi. Il souligne également que la chute du régime ne garantit rien, et qu'il faudra ensuite construire un système pluraliste et démocratique. Quoi qu'il advienne dans les prochains jours, la guerre accélère la recomposition d'un Proche-Orient fracturé. Pour les Kurdes iraniens, elle a déjà produit un effet politique majeur avec l'émergence d'une unité longtemps improbable.


1La zone verte, enclave au cœur de Bagdad instituée en avril 2003, après la fin de la guerre d'Irak, abrite le siège du gouvernement irakien, du Parlement, de l'ambassade des États-Unis et d'autres institutions internationales, comme les Nations unies.

2Nom kurde donné au Kurdistan iranien. La région est aussi peuplée d'autres communautés : les Azéris, la plus importante minorité ethnique d'Iran (environ 16 à 25 % de la population du pays), qui sont minoritaires dans cette zone, ainsi que des groupes plus petits comme les Assyriens, les Arméniens et les yézidis, qui eux aussi font face à des limitations de leurs droits culturels et politiques dans le contexte d'un pouvoir centralisé à Téhéran.

3Le parti Komala s'organise en trois branches : le Parti communiste Komala, historiquement le plus important et héritier politique de Sanandaj — aujourd'hui dirigé par Mohtadi   ; le Parti Komala Zahmatkeshan, centré sur les droits des travailleurs   ; et le Parti Komala Shorshgeran, axé sur l'action politique et militaire.

4«  Plus de 125 cibles frappées au Rojhilat  », Kurdistan au féminin, 5 mars 2026.

5Les accords d'Alger du 6 mars 1975 sont un traité signé entre l'Irak et l'Iran concernant la démarcation de la frontière sur la rivière Chatt Al-Arab. L'autre point clé des accords était l'arrêt du soutien iranien aux Kurdes luttant contre le régime irakien.

Palestine. À Naplouse, « pour tenir, il ne faut plus penser au lendemain »

Par : Jean Stern
Une ruelle avec un véhicule et des personnes en mouvement, ambiance tendue.

Dans ce reportage à Naplouse, en février 2026, notre envoyé spécial Jean Stern parlait déjà de Qusra et des autres villages alentours. Une situation qui ne cesse d'empirer alors que la crise économique devient dramatique, le désespoir et la peur s'emparent des esprits. Reportage.

De notre envoyé spécial à Naplouse.

« Naplouse est au cœur d'une grande prison, cernée par quatorze colonies israéliennes et de nombreux checkpoints, la plupart du temps bouclés par l'armée. Jusqu'à quand allons-nous souffrir ? Ils ont détruit Gaza, et menacent de nous détruire. Mais ils ne pourront pas détruire notre dignité », soupire l'un de mes interlocuteurs naplousins.

Misère sociale, répression meurtrière, peur de la disparition, sentiment d'abandon. Je croyais avoir usé ces mots en tentant de raconter la Palestine ces dernières années. Mais, en quelques jours à Naplouse début février 2026, je constate qu'il va falloir les reprendre pour décrire une terreur qui monte. Au point que beaucoup de ses habitants craignent la fin de la glorieuse histoire de leur ville, splendide et ancienne rivale de Jérusalem, de Damas et du Caire, nichée au centre d'une région fertile. « Après ce qu'ils ont fait à Gaza, on peut s'attendre à tout, n'est-ce pas ? », souligne un jeune intellectuel, qui peine à nourrir sa femme et ses enfants alors qu'il est fonctionnaire avec un revenu régulier. « On ne peut plus rien acheter, si ce n'est des produits israéliens », soupire-t-il.

Rétrécir l'espace vital des habitants

À l'asphyxie économique, Israël ajoute le cynisme commercial. Le harcèlement des colons et la complicité active de l'armée ont depuis deux ans coupé Naplouse de son environnement nourricier : les terres fertiles des vallées alentour, cultivées par des paysans maraîchers, qu'Israël confisque méthodiquement. Les produits frais palestiniens arrivent désormais sur les marchés au compte-gouttes. Ils sont remplacés par des fruits et légumes israéliens, vendus cinq fois plus cher. Ces produits sont le plus souvent boycottés par la population.

La viande est devenue rare et coûteuse. Ce n'est pas encore la pénurie, mais à la peur de manquer s'ajoute l'humiliation et le dégoût. « On n'en peut plus de subir le désastre », commente Bake Abdulhaq, un ancien journaliste qui anime un observatoire des fake news, nombreuses dans la région comme ailleurs. Natif et amoureux de la ville – « je suis marié à Naplouse », dit-il les yeux pétillants — il constate qu'Israël y perfectionne « une méthode de gestion de l'occupation » qui consiste à rétrécir l'espace vital des habitants.

« J'aime cette ville parce que l'on s'est battu pour elle. Ma famille vient de la vieille ville, j'y suis né. Mais pour retrouver l'espoir, il ne faut plus penser au lendemain », ajoute Moaz, un salarié d'une ONG. Pudique, il choisit lentement ses mots pour tenter de décrire le malheur et l'enfermement qu'il subit. À près de 40 ans, Moaz n'est allé que deux fois à Jérusalem, distante de 65 kilomètres. Il n'a jamais vu la Méditerranée, qu'on distingue par beau temps sur les hauteurs de la ville, bordée par les gratte-ciels de Tel-Aviv et Netanya.

Des mesures foncières pour accélérer l'annexion

Après deux ans et demi de guerre génocidaire, Israël renoue avec la croissance. Largement dopée par les industries militaires et de surveillance, la Bourse de Tel-Aviv a gagné 15 % depuis janvier 2026, après une progression de 52 % en 2025. Pendant ce temps, le proconsul de Palestine, le fasciste suprémaciste Bezalel Smotrich, ministre des finances et ministre délégué de la défense, avance ses pions. La Palestine s'enfonce dans une crise provoquée par les projets d'annexion qui se précisent dans l'indifférence de la « communauté internationale ».

Le 15 février, une semaine après avoir approuvé un texte facilitant les achats de terres par les colons, le gouvernement de Benyamin Nétanyahou a autorisé une procédure, soumise par Smotrich — qui habite la colonie de Kedumim, non loin de Naplouse —, permettant d'accélérer le processus d'enregistrement foncier en Cisjordanie, une première depuis 1967. Limitée à la zone C, qui représente plus de 60 % du territoire, cette mesure vise à enregistrer des terres non cadastrées comme propriété de l'État israélien, les rendant ainsi disponibles pour le développement des colonies. Avec, là encore, un cynisme absolu, le gouvernement israélien parle d'une « mise en ordre des procédures d'enregistrement foncier ».

En réalité, il s'agit de faciliter l'annexion rampante qui s'est accélérée depuis deux ans. Quelques chiffres suffisent à s'en convaincre : entre 2017 et 2022, Israël avait autorisé la construction de 12 800 logements pour les colons en moyenne par an dans les territoires occupés. Mais en 2024, ce chiffre a grimpé à 26 170, puis à 47 390 en 2025, soit quatre fois plus… sans compter les implantations sauvages qui bénéficient de la bienveillance des autorités et des services publics, eau, électricité, bus et routes flambant neuves réservées aux colons et à l'armée.

La perspective d'une nouvelle Nakba, d'un nouvel exode, est dans tous les esprits et terrifie les habitants de Naplouse. « Pour tenir, il faut ne pas penser au lendemain », lâche un journaliste, reprenant presque mot pour mot ce que dit Moaz. Lui aussi a de plus en plus de mal à nourrir sa famille.

« Il n'y a plus d'argent, les salaires sont minables et le taux de chômage des jeunes explose », ajoute Nasser Rahmi Arafat, descendant d'une grande famille de Naplouse, de celles qui ont fait fortune grâce à la richesse agricole de la région, les oliviers surtout. Hébron, sa rivale du sud, se vante de ses 28 sortes de raisin. Naplouse, elle, se régalait jusqu'il y a peu de tomates et de légumes cultivés dans les vallées alentour depuis la nuit des temps grâce à une gestion méticuleuse de la ressource en eau.

Nasser est un bel homme, élégant et courtois. Son regard bleu est fatigué, presque éteint. Nous nous connaissons un peu, mais les retrouvailles sont tristes. Il aime vanter les vertus de sa ville : d'abord le « welcome smile », le sourire de bienvenue qui peut faire fondre les cœurs les plus endurcis ; ensuite le savon délicieusement parfumé, et enfin la knafé, un délicat flan tiède au fromage. Autant de douceurs qui contribuent au charme de la ville enserrée par des montagnes, aujourd'hui places fortes de l'armée d'occupation. Pour lui, il n'est plus question de sourires et de douceur, mais de détermination et de résistance. « On ne part pas battus, dit-il. Plus Israël nous mettra la pression, plus nous serons forts. » Autour des meilleures échoppes pâtissières de la vieille ville, il n'y a plus ni les foules ni la joie, quand sortent des fours les plateaux fumants de knafé.

Pression israélienne sur la vieille ville

Nasser Rahmi Arafat est architecte, militant et spécialiste de l'histoire de Naplouse. Il a transformé les ruines d'un palais familial au cœur de la cité médiévale en un lieu de rencontres. Il y maintient vivante la mémoire de la ville enfouie par l'occupation. L'homme a collecté un certain nombre de portes de maisons palestiniennes de la vieille ville qui ont été détruites au fil des années par l'occupant israélien. Des enfants ont transformé ces portes en tableaux, visions naïves et poignantes de l'occupation.

Le palais est une élégante demeure articulée autour de patios frais. Il comptait de nombreuses pièces de réception, mais aussi une fabrique de savons et de cosmétiques, à base d'huile d'olive — des produits de beauté qui ont fait la réputation de Naplouse en Orient. Le monument est également l'un des symboles de l'esprit de résistance de la vieille ville, qui a été partiellement démolie lors du siège d'avril 2002, au cours de la seconde intifada. Elle est pourtant restée le cœur vivant de la cité avec ses souks, ses mosquées, ses églises, ses célèbres hammams, ses nombreux cafés et ses jolis hôtels hélas déserts.

Plus récemment, elle a été la cible de l'armée israélienne lors de la répression des jeunes de la Fosse aux lions. Entre 2021 et 2022, ce groupe dirigé par Abou Saleh, 25 ans, et Abou Adam, 28 ans, prônait la reprise de la lutte armée contre les colons et l'armée, et dénonçait la servilité de l'Autorité palestinienne. La plupart de ses 200 militants, dont ses deux dirigeants, ont été tués. Les maisons de leurs familles qui se trouvaient dans la vieille ville ont été dynamitées.

Depuis le début de l'année, les raids ont repris. Le 10 février, l'armée israélienne a fait une descente dans la vieille ville pour arrêter 22 personnes. Pendant des heures, les drones ont survolé la ville, avec leur bourdonnement menaçant. On comprend l'exaspération des Gazaouis qui supportent depuis des années ce bruit destiné à faire peur.

Des soldats armés patrouillent dans une ruelle étroite.
Naplouse, 10 février 2026. Depuis janvier 2026, les raids de l'armée israélienne ont repris. Ce jour-là, 22 personnes ont été arrêtées.
© Ayman Nobani

J'apprends les arrestations après coup — tout va toujours très vite. Nous étions à deux pas. D'autres ont été effectuées par l'armée les 12 et 13 février, dans le camp de réfugiés du Vieux Askar et le quartier d'Al-Masaken Al-Chaabiya (littéralement, les « habitations populaires »), situés dans l'est de la ville, et dans les villages proches d'Assira Al-Chamaliya et de Kafr Qalil. Le message est simple : les soldats sont chez eux partout en Palestine, même dans des villes comme Naplouse, pourtant sous la responsabilité officielle de l'Autorité palestinienne.

Soldats armés dans une ruelle étroite, ambiance tendue.
Naplouse, 10 février 2026. «  Le message de ces raids est simple : les soldats [israéliens] sont chez eux partout en Palestine, même dans des villes comme Naplouse.  »
© Ayman Nobani

Ce matin de février, Nasser Rahmi Arafat reçoit dans son bureau ceux et celles qui viennent le solliciter. Il me demande de les écouter. Douze personnes défilent dans la matinée et livrent des récits poignants. Il ne peut pas grand-chose face à la détresse sociale et la misère grandissante, conséquences directes de la politique d'annexion israélienne des territoires occupés. Des dizaines de milliers de Palestiniens qui travaillaient en Israël ou dans les colonies ont par exemple perdu leur emploi. Ils ont été remplacés par des Philippins, des Sri-Lankais ou des Thaïlandais. Arafat donne aux uns un billet de 50 shekels (environ 14 euros), aux autres un numéro de téléphone. « On en est là aujourd'hui », soupire-t-il.

La misère est en effet palpable dans les souks. La clientèle est clairsemée, les magasins sont vides. « Israël est en train de nous affamer », dit un homme.

Nuits blanches et crises de panique

Chaque jour, les nouvelles sont mauvaises, car aux raids de l'armée s'ajoutent ceux des colons. Depuis le début du mois de février, les villages proches d'Al-Harayeq, de Bir Quza, de Jabal Bir Quza, de Talfit et de Qusra ont été attaqués par les colons. Dans le camp de Balata, aux portes de la ville, un immeuble du Fatah a été bombardé par l'armée le 14 février. Des hommes sont arrêtés tous les jours par l'armée aux checkpoints de la ville, la plupart du temps bouclés à double tour.

La route qui grimpe sur les hauteurs du mont Garizim, lieu supposé de la rencontre entre Adam et Eve et du sacrifice de son fils par Abraham1, est actuellement la seule voie pour entrer et sortir de Naplouse. Nous traversons le village des Samaritains installé sur la crête de la montagne. Ils sont souvent vêtus de très beaux costumes traditionnels, comme dans un conte de fées. Chacun présente à l'étranger de passage ses trois passeports, israélien, palestinien et jordanien, comme si ces sésames magiques pouvaient arrêter la guerre. Les Samaritains prient dans un paradis perdu aux portes de l'enfer.

Avec des transports publics à l'arrêt ou presque et des taxis hors de prix, compte tenu des conditions sécuritaires, Naplouse, isolée du monde, est secouée par la peur. Les Naplousins nous racontent les nuits d'angoisse des vieux comme les crises de panique des enfants. Plus rien ne semble tenir, sauf l'armée israélienne et les colons qui attaquent, pillent, détruisent et tuent sans répit.

Chef du département de sciences politiques de l'université An-Najah — la plus importante de Palestine, qui compte plus de 25 000 étudiants — Raed Debee a la petite quarantaine, le regard franc et l'intelligence vive. Il est fier des performances de ses quinze facultés, de ce « lieu intellectuel unique de formation et de mise à niveau des intellectuels de la région ». Mais selon lui, Naplouse, qui fut « la capitale de l'économie régionale, mais aussi celle de l'intifada, s'affaiblit d'année en année ». Comme la plupart des gens ici, il réclame la fin de l'occupation et une nouvelle vision politique en Palestine. Raed Debee prévient les Israéliens : « Il n'est pas question de partir. »

Ce n'est ni un slogan ni un vœu pieux, mais une réalité politique, humaine et historique, dans une ville qui a connu de nombreuses occupations. Celles-ci ont nourri son caractère rebelle et sa détermination de parvenir à l'indépendance. Il le dit, ils le disent d'ailleurs tous : la communauté internationale devrait cesser de les oublier. Ce qui se joue à Naplouse va « au-delà de la Palestine ».

« Quand reviendras-tu ? », me demande un ami. L'un comme l'autre, nous sommes incapables de répondre autrement qu'en nous serrant dans les bras.


1Selon la tradition samaritaine.

France. Dans les campements du Nord, la solidarité des exilées

Cinq personnes marchent sur une route près d'un panneau directionnel, un véhicule passe.

Dans les camps informels du littoral nord, des femmes venues du Soudan, d'Erythrée, de Syrie ou du Tchad inventent des formes de solidarité discrètes mais vitales. En quelques jours, des inconnues deviennent des alliées indissociables face aux violences institutionnelles. Reportage.

Dans les campements informels, la précarité et la violence structurent le quotidien des personnes exilées. Mais pour les femmes, cette réalité est redoublée par des violences spécifiques liées au genre. Harcèlement, agressions sexuelles, menaces, exposition constante au regard et au contrôle des autres : la simple traversée d'un camp, l'accès aux sanitaires ou un déplacement hors site peuvent devenir des situations à risque.

Les campements s'étalent entre Grande-Synthe, Loon-Plage et Mardyck, à proximité de la ville de Dunkerque, dans le Nord de la France. Ils sont dispersés dans les bois et les terrains vagues du littoral industriel.

Une femme exilée allume un feu afin de faire chauffer de l
Une femme exilée allume un feu afin de faire chauffer de l'eau pour se laver les cheveux dans son campement de fortune, entre Grande-Synthe et Loon-Plage, dans le Nord, le 2 décembre 2025.
Sauf mention contraire, toutes les images ont été réalisées entre Grande-Synthe et Loon-Plage.

Certains se nichent dans des forêts humides, d'autres le long de routes dangereuses que les personnes exilées empruntent à pied pour rejoindre les points de distribution ou tenter la traversée de la Manche. Ces axes routiers, bordés de camions et dépourvus de trottoirs, exposent quotidiennement femmes et enfants aux accidents.

Salman, une Afghane de 34 ans, le 7 janvier 2026.
Salman, une Afghane de 34 ans, le 7 janvier 2026.
L
L'un des campements de fortune entre Grande-Synthe et Loon-Plage, le 8 janvier 2026.

Depuis l'automne 2024, les femmes sont de plus en plus nombreuses dans les camps, bien que largement invisibilisées dans les récits migratoires. Près de la moitié d'entre elles voyagent seules, selon le Refugee Women's Centre. Cette augmentation s'explique en partie par les fenêtres de passage vers l'Angleterre, qui font que les femmes affluent sur le littoral quand les conditions météorologiques et les opportunités de traversée existent. Le cas échéant, elles sont orientées vers des hébergements en CAES (Centres d'accueil et d'examen des situations). Ces structures ne sont ni idéales ni adaptées aux vulnérabilités spécifiques des femmes, mais offrent au moins un abri, contrairement aux tentes.

Tigiss, une jeune femme érythréenne de 26 ans, s
Tigiss, une jeune femme érythréenne de 26 ans, s'essuie le visage après avoir fait sa toilette, le 8 janvier 2026.
Akbarehet, une exilée érythréenne, elle aussi, de 35 ans, fait sa toilette comme elle peut, le 8 janvier 2026.
Akbarehet, une exilée érythréenne, elle aussi, de 35 ans, fait sa toilette comme elle peut, le 8 janvier 2026.
Une femme tresse les cheveux d
Une femme tresse les cheveux d'une autre, le 4 décembre 2025.

Les dangers sont augmentés par la politique du « zéro point de fixation » qui rythme le quotidien des camps. Orchestrée par l'État, elle se traduit par des démantèlements systématiques. Selon l'association Human Rights Observers (HRO) qui documente ces opérations, 632 expulsions de campements ont été recensées en 2025 dans le Calaisis et le Dunkerquois, touchant plus de 8 740 personnes. Les exilés sont ainsi davantage poussés à tenter la traversée de la Manche en bateau, opération dangereuse, voire fatale. L'année 2024 s'est clôturée comme la plus meurtrière jamais enregistrée avec 89 décès lors de ces traversées, un triste record depuis l'apparition des « small boats » en 2018.

L'Observatoire des camps de réfugiés a recueilli les témoignages de plusieurs femmes vivant dans les différents campements du Dunkerquois entre novembre 2025 et janvier 2026.

Tigiss remplit une bouilloire d
Tigiss remplit une bouilloire d'eau avant de la mettre à chauffer pour faire sa toilette, le 8 janvier 2026.
À la suite de la plainte de plusieurs associations, des sanitaires ont récemment été installés près des campements, le 8 janvier 2026.
À la suite de la plainte de plusieurs associations, des sanitaires ont récemment été installés près des campements, le 8 janvier 2026.

Ces récits mettent en lumière une dimension largement invisibilisée des migrations : la sororité de protection que développent les femmes face aux violences. Exposées aux mêmes conditions indignes que les hommes — absence d'eau potable, de sanitaires, d'électricité — et à des violences supplémentaires liées au genre, elles tissent ce que la sociologue Elsa Tyszler nomme, dans un entretien accordé à l'O-CR, des « communautés de survie » : des liens essentiels pour tenir, résister et ne pas disparaître aux marges de l'Europe.

Hommes et femmes se retrouvent autour d
Hommes et femmes se retrouvent autour d'un feu pour se réchauffer et discuter, le 8 janvier 2026.

Face aux violences de genre

Les dangers qui menacent les exilées ne commencent pas en France. Aux frontières de l'Europe, les femmes, en particulier celles qui voyagent seules, sont confrontées à des rapports de domination exacerbés, notamment avec les passeurs. Soundouss, 37 ans, a quitté la Syrie quand la guerre civile a éclaté. Diplômée en finance, elle travaillait dans une banque avant de prendre la route. Elle a subi du harcèlement sexuel tout au long d'un exil qui s'est étendu sur dix ans et dix pays. Seule et sans enfant, elle raconte comment les passeurs « profitent de [s]on statut de femme » : informations retenues, trajets suspendus, pressions constantes. Refuser signifie parfois rester bloquée, sans alternative ni soutien.

Tigiss, 26 ans, et Missi, 25 ans, toutes deux exilées érythréennes, bavardent sous leur tente, tout en se tenant la main, le 7 janvier 2026. Elles se sont rencontrées quelques mois auparavant dans un camp à Mytilène, en Grèce, et sont devenues inséparables.
Tigiss, 26 ans, et Missi, 25 ans, toutes deux exilées érythréennes, bavardent sous leur tente, tout en se tenant la main, le 7 janvier 2026. Elles se sont rencontrées quelques mois auparavant dans un camp à Mytilène, en Grèce, et sont devenues inséparables.

« Je traîne un bagage lourd, plein d'histoires », confie à son tour Missi, 25 ans. La jeune femme enseignait à l'université avant de fuir son pays, l'Érythrée. À la simple mention de la Libye, une autre femme s'effondre en larmes, sans pouvoir en dire davantage. Beaucoup prennent des pilules contraceptives avant le départ ou voyagent avec la pilule du lendemain, tant le viol est considéré comme inévitable. Dans les centres de détention libyens, où les garde-côtes financés par l'Union européenne enferment les personnes interceptées en mer, les viols par les gardiens sont monnaie courante, selon des témoignages recueillis par l'ONU. D'autres ont souvent frôlé la mort en mer ou dans le désert.

Rendre la solitude exceptionnelle

Face à ces risques, les femmes cherchent à éviter un isolement qui les condamnerait davantage. Tigiss, 26 ans, a dû fuir l'Érythrée après l'emprisonnement de son père, opposant au régime. Formée en comptabilité, elle a pris la route vers l'Europe début 2025, passant par la Turquie puis le camp de Mytilène en Grèce, où elle est restée trois mois. C'est là qu'elle a rencontré Missi, enfermée pendant neuf mois dans ce même camp. Les deux femmes, arrivées dans le campement il y a un mois, ne se quittent plus. « Nous dormons dans la même tente, l'une contre l'autre, comme ça », mime Tigiss en se collant à son amie avec un sourire.

Les mêmes jeunes femmes le 7 janvier 2026. Missi enseignait à l
Les mêmes jeunes femmes le 7 janvier 2026. Missi enseignait à l'université avant de fuir son pays. Tigiss a dû fuir après l'emprisonnement de son père, opposant au régime.
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Du réveil au coucher, les deux femmes passent l'essentiel de leur journée ensemble. « On se surveille l'une l'autre même quand nous partons faire nos besoins à l'écart des tentes », explique encore la jeune femme. Comme Akbarehet et Muluhabte qui ne se connaissaient pas il y a deux semaines, la mise en place de binômes ou de petits groupes féminins rend la solitude exceptionnelle. « On se sent en sécurité ensemble », résument-elles. Les déplacements sont pensés collectivement, les décisions partagées, les absences surveillées.

Tigiss et Missi regardent un film dans leur tente, le 7 janvier 2026. La mise en place de binômes ou de petits groupes féminins rend la solitude exceptionnelle.
Tigiss et Missi regardent un film dans leur tente, le 7 janvier 2026. La mise en place de binômes ou de petits groupes féminins rend la solitude exceptionnelle.

Ces pratiques transforment des gestes ordinaires en mécanismes de défense, indispensables pour traverser des espaces où l'insécurité n'est pas accidentelle mais structurelle. Le long de la route qui longe les campements entre Grande-Synthe et Loon-Plage, les femmes se déplacent en groupe de 4 ou 5 personnes, parfois plus, pour se rendre au point de ralliement des associations près des campements, où un bus les conduit dans un gymnase tout proche pour bénéficier d'une douche de 5 minutes. Elles vont également déposer leur linge sale auprès des associations qui les reçoivent en dehors du campement.

Senaït, une autre exilée érythréenne de 25 ans, s
Senaït, une autre exilée érythréenne de 25 ans, s'est jointe à Tigiss et Missi pour aller au point de rencontre des associations afin de déposer leur linge à laver, le 8 janvier 2026.

Des espaces de non-mixité essentiels

Dans le campement soudanais d'environ 70 personnes où vit Imane, 27 ans, diplômée en médecine à Khartoum, l'organisation quotidienne repose sur une division du travail. La jeune Soudanaise est arrivée en France avec sa sœur et son frère quand la guerre civile a éclaté en 2023. Dans le camp, les hommes assurent l'approvisionnement en eau et en bois, allument les feux et procèdent au nettoyage du site chaque matin. Les femmes prennent en charge les enfants et la préparation des repas. « Ils nous protègent ici, on se sent en sécurité », explique Imane. Les tentes des femmes et des enfants sont en effet regroupées au centre du camp, protégées des regards, dans un environnement où l'intimité est quasi inexistante. La nuit, des rondes sont organisées pour surveiller les abords du campement et prévenir les interventions policières.

À ce point de rencontre, Salman recharge son téléphone, le 8 janvier 2026.
À ce point de rencontre, Salman recharge son téléphone, le 8 janvier 2026.
Des femmes font la queue afin de recevoir une portion alimentaire, délivrée par l
Des femmes font la queue afin de recevoir une portion alimentaire, délivrée par l'association Salam (image suivante), près de leur campement, entre Grande-Synthe et Loon-Plage, le 4 décembre 2025.

Toutefois, les femmes ressentent le besoin de se retrouver dans des espaces de non-mixité que certaines associations mettent à leur disposition. C'est le cas du Refugee Women's Centre qui accompagne des femmes sur le littoral, distribue vêtements, matériel de couchage et produits d'hygiène, mais surtout crée un lieu où les femmes peuvent se retrouver, échanger et tisser des liens de confiance. « Les femmes ne sont pas à l'aise dans les espaces mixtes. Il y a des sujets sensibles », explique Soundouss.

Passé la porte, les sourires apparaissent. Un groupe de cinq femmes s'installe autour d'une table. Elles prennent un morceau de gâteau, se mettent du vernis à ongles, s'échangent un miroir, récupèrent tour à tour des vêtements chauds et propres auprès des bénévoles.

Senaït se regarde dans le miroir, pendant qu
Senaït se regarde dans le miroir, pendant qu'elle discute avec ses amies, à l'accueil de jour du Refugee Women's Centre, à Grande-Synthe, le 9 janvier 2026. Ce centre offre aux jeunes femmes un moment de répit dans un espace non-mixte, où elles peuvent boire une boisson chaude et manger une collation, se maquiller, se renseigner sur leurs droits ou se confier aux bénévoles.

Au bout de quelques dizaines de minutes, une ambiance détendue s'installe. L'une des femmes ouvre son téléphone et montre des photos d'elle avant le voyage. Puis une photo de sa fille, 6 ans, qu'elle a dû laisser au pays. Elle n'a jusque-là parlé de l'existence de son enfant à personne et souhaite garder l'anonymat total. « Je n'ai pas pu la prendre avec moi, ce n'est pas un endroit pour elle. J'ai été emprisonnée sur le chemin, je ne pouvais pas lui faire prendre autant de risques », confie-t-elle. « Les histoires intimes ne peuvent souvent se partager que dans des espaces non-mixtes où les femmes se sentent pleinement en confiance », nous explique une des bénévoles du Refugee Women's Centre. Quelques minutes plus tard, une autre bénévole distribue des préservatifs aux femmes, en expliquant que cela peut également protéger leur téléphone portable de l'eau durant la traversée de la Manche. Elle leur montre ensuite une vidéo expliquant comment enfiler une couverture de survie.

Une bénévole du Refugee Women
Une bénévole du Refugee Women's Centre montre aux exilées une vidéo expliquant comment enfiler une couverture de survie, le 9 janvier 2026.

À la fin de 2024, plus de 123 millions de personnes étaient forcées de fuir leur domicile en raison de conflits, de violences ou de violations graves des droits humains, d'après le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Aujourd'hui, près de la moitié de ces personnes sont des femmes, et, parmi elles, presque la moitié voyage seule.

Pourtant, cette réalité reste largement effacée des discours politiques et médiatiques. « Les politiques migratoires se basent sur des fantasmes », constate Elsa Tyszler.

« Les gouvernements, notamment européens, ne pensent les migrations que par le prisme sécuritaire », poursuit la sociologue. Pour justifier cette approche, les politiques mettent en avant des figures masculines et racisées du « danger migratoire ». « Parler de femmes et d'enfants n'est pas intéressant, parce que cela réhumanise la question. »

Que l'on doive parler de femmes et d'enfants pour réhumaniser les exilés est d'ailleurs en soi problématique. Cela révèle à quel point les hommes racisés ont été déshumanisés dans les discours politico-médiatiques. Cette invisibilisation délibérée alimente un récit de menace qui légitime des mesures souvent mortifères.

Quant aux exilées, cette sororité du quotidien constitue pour elles autant une forme de résistance politique qu'une stratégie de survie.

Égypte. Le Sud-Sinaï, une vitrine touristique sous contrôle

Homme en vêtements traditionnels près d'une plage avec des baigneurs et un océan turquoise.

Présenté comme un espace pacifié et ouvert au tourisme, le Sud-Sinaï est aussi une région sous le contrôle sécuritaire permanent de l'État égyptien, où l'accès à la terre et la mobilité sont vecteurs d'inégalités. Les récits de vie de Bédouins donnent à voir comment le développement touristique fabrique une citoyenneté à plusieurs vitesses.

En fin d'après-midi, à quelques kilomètres de Dahab, en bordure du golfe d'Aqaba, un campement « bédouin » accueille des touristes venus chercher le silence du désert et une promesse d'authenticité. Il s'agit d'un camp touristique fixe, intégré aux circuits de la côte sud du Sinaï : les visiteurs y passent quelques heures ou une nuit, pour un dîner sous les étoiles, tandis que des Bédouins y travaillent comme cuisiniers, guides ou hôtes. Les tapis sont disposés à même le sable, le thé est servi avec cérémonie dans de petits verres, et le programme annonce un dîner traditionnel sous les étoiles. Autour du feu, un homme en galabeya, vêtement traditionnel égyptien, raconte la vie dans le désert, pendant que les visiteurs prennent des photos. L'expérience est soigneusement mise en scène : ici, le Sinaï se donne à voir comme un espace hors du temps, détaché des réalités politiques qui l'entourent.

Rien ne laisse deviner que la terre sur laquelle ce camp est installé fait l'objet de tensions anciennes, principalement liées au foncier et au contrôle de l'espace. Rien n'indique non plus que ceux qui incarnent cette « authenticité » vivent, pour la plupart, sur des terrains qu'ils ne possèdent pas légalement, ni que leurs déplacements, leur travail et parfois leurs paroles sont étroitement surveillés, dans une région considérée comme stratégiquement sensible par l'État égyptien.

À une dizaine de kilomètres au nord de Dahab, dans un camp touristique du Sinaï. Deux guides bédouins font une pause devant les huttes du camp.
À une dizaine de kilomètres au nord de Dahab, dans un camp touristique du Sinaï. Deux guides bédouins font une pause devant les huttes du camp.

Le Sud-Sinaï apparaît ainsi comme un espace largement ouvert aux visiteurs et aux investissements touristiques, mais profondément encadré pour les populations qui y vivent. Là où le tourisme promet un désert accessible et pacifié, le quotidien des habitants reste traversé par des rapports de pouvoir durables, structurés par l'accès à la terre, aux ressources et à la mobilité.

Une région stratégique

Péninsule charnière entre l'Afrique et l'Asie, le Sinaï occupe une place singulière dans l'imaginaire et la politique de l'État égyptien. Longtemps perçu par le pouvoir central comme un territoire périphérique, faiblement intégré et politiquement sensible, le Sinaï a été successivement militarisé, administré de manière exceptionnelle, puis partiellement reconverti en vitrine touristique, notamment dans sa partie méridionale. Dahab, Nuweiba ou Charm El-Cheikh incarnent cette transformation avec leurs plages, stations balnéaires, sites de plongée et désert « vierge ».

Charm el-Cheikh, plage de Faraana Reef, à proximité du Farsha Cafe. Vue sur le littoral de Ras Um Sid, où s
Charm el-Cheikh, plage de Faraana Reef, à proximité du Farsha Cafe. Vue sur le littoral de Ras Um Sid, où s'alignent hôtels et resorts de bord de mer, illustrant l'intensité du développement touristique dans cette station balnéaire de la mer Rouge.
Charm El-Cheikh, quartier d
Charm El-Cheikh, quartier d'Hadaba. Un ascenseur extérieur relie l'hôtel perché sur la falaise à sa plage privée en contrebas.

Depuis trois ans, l'Égypte arrive en tête des destinations touristiques africaines en nombre de visiteurs internationaux, devant le Maroc et la Tunisie. Cette transformation n'est toutefois pas le signe d'une normalisation politique. Le développement touristique s'est superposé à un dispositif sécuritaire dense, hérité des conflits régionaux, de la restitution du Sinaï par Israël en 1982, du soulèvement des tribus en 2011 et, plus récemment, de la lutte contre les groupes armés dans le Nord-Sinaï.

Si le Sud est moins exposé à la violence armée, il reste intégré à un régime d'exception durable, où la présence de l'État est constante, souvent invisible, mais toujours structurante. Le gouvernorat du Sud-Sinaï compte environ 120 000 habitants, dont une part importante fait partie de tribus bédouines historiquement implantées dans la région. Ces populations entretiennent une relation ambivalente à l'État, à la fois nécessaire, lointain et souvent perçu comme un acteur extérieur.

Dans le Sud-Sinaï, les routes offrent un poste un poste d'observation éloquent : ponctuées de checkpoints, il s'y exerce une circulation à double vitesse.

Liberté de circulation à géométrie variable

Entre les grandes villes côtières de Charm El-Cheikh, Dahab, Nuweiba et Taba et les zones désertiques, les points de contrôle sont omniprésents. Ils rythment les déplacements, imposent des arrêts répétés et rappellent que la mobilité n'est jamais totalement acquise.

Poste de contrôle à l
Poste de contrôle à l'entrée de Dahab, sur l'axe Charm El-Cheikh – Dahab, dans le sud du Sinaï.

« On est comme en prison. On ne peut aller nulle part sans que l'État le sache. Il nous surveille comme des animaux au zoo », raconte Khaled, chauffeur indépendant, sur la route reliant Nuweiba, sur le golfe d'Aqaba, à l'arrière-pays. À un checkpoint circulent sans s'arrêter les touristes étrangers et les Égyptiens dont la plaque est immatriculée au Caire. Lui est sommé de se garer sur le bas-côté. Les soldats lui demandent ses papiers et égrainent les questions usuelles sur son lieu de départ et sa destination. Le contrôle s'éternise. « Ils ne demandent pas les papiers à tout le monde. Juste à ceux qui ressemblent à des Bédouins. »

La scène est banale. Elle se répète sur les routes du Sud-Sinaï. Dans cet espace, la liberté de circulation à géométrie variable laisse apparaître une frontière entre ceux qui traversent le territoire et ceux dont la présence y est continuellement mise à l'épreuve.

À la Laguna de Dahab, deux chauffeurs de taxi bédouins attendent des clients.
À la Laguna de Dahab, deux chauffeurs de taxi bédouins attendent des clients.

Le contraste est frappant. D'un côté, un discours officiel qui présente le Sud-Sinaï comme un espace sûr, accueillant et pacifié, destiné aux investisseurs et aux touristes internationaux. De l'autre, un quotidien marqué par les checkpoints, la surveillance administrative… et une tension sur le foncier.

Le foncier, cette frontière politique

Au Sud-Sinaï, la question de la terre précède celle du tourisme, comme le souligne Ahmad, un habitant de Dahab. Pour une grande partie des familles bédouines, l'habitat repose sur des formes d'occupation anciennes – transmission familiale, usage collectif, reconnaissance tribale – qui n'ont jamais été traduites en titres de propriété formels par l'État égyptien.

« Mon père est né ici, mon grand-père est né ici et moi aussi. On a tous grandi dans cette maison. Mais sur le papier, cette terre n'existe pas pour nous », raconte un homme rencontré dans une zone en périphérie de la ville de Dahab. La maison est là, en dur, reliée à l'électricité, parfois à l'eau. Mais juridiquement, elle n'est rien. Cette situation n'est pas marginale. Selon les travaux de la géographe Leïla Vignal1 et les rapports d'organisations indépendantes comme l'International Crisis Group2, une large majorité des familles bédouines du Sud-Sinaï occupe des terres sans titres de propriété officiels, en raison de la non-reconnaissance par l'État des formes d'appropriation tribale et collective.

Région de Nuweiba, Sud-Sinaï. Habitat bédouin sur des terres transmises de génération en génération, sans reconnaissance foncière formelle. Une habitante explique ne posséder aucun titre attestant de la propriété du terrain.
Région de Nuweiba, Sud-Sinaï. Habitat bédouin sur des terres transmises de génération en génération, sans reconnaissance foncière formelle. Une habitante explique ne posséder aucun titre attestant de la propriété du terrain.

Ce décalage entre usage et droit n'a longtemps posé que peu de problèmes. « Avant, personne ne nous demandait de papiers. On habitait, c'est tout », explique Aïcha, habitante d'un village bédouin près de Nuweiba, à 70 kilomètres au nord de Dahab, sur la même ligne de côte. L'administration était lointaine, parfois absente. Le désert offrait une forme de continuité entre les modes de vie bédouins et l'espace.

L'émergence des projets touristiques il y a moins d'une douzaine d'années a changé la donne. « Avant que les touristes arrivent, l'État ne s'intéressait pas à l'endroit où on habitait », observe un habitant de Charm El-Cheikh. Avec la construction des routes et des complexes hôteliers sont apparus des agents municipaux, qui viennent mesurer les parcelles et exiger des permis ou des titres de propriété. Des maisons tolérées depuis des décennies sont alors déclarées irrégulières. L'espace, longtemps organisé selon des usages locaux, entre progressivement dans le champ du contrôle administratif.

Dans ce nouveau cadre, l'absence de titre devient une faille. « Ils disent que ce n'est pas à nous parce qu'on n'a pas de titre, résume Fatma, mère d'une famille de cinq enfants, sans colère mais avec lassitude. Avant, on habitait ici. Maintenant, on “occupe”. On est comme les réfugiés, mais chez nous. » D'autres expriment leur colère sans détour. « Les Égyptiens volent nos terres pour faire des hôtels de luxe ! », lance un vieil homme, conscient du rapport inégal qui se joue face aux investisseurs.

Ce glissement lexical d'habitant à occupant n'est pas anodin. Il ouvre la voie à des expulsions dites « légales », à des restrictions d'usage, voire à la confiscation pure et simple des terrains au profit de projets touristiques ou d'aménagements publics.

En Égypte, les terres désertiques relèvent juridiquement du domaine public de l'État – avec la loi no 143 de 1981 sur les terres désertiques. Elle permet à l'État d'attribuer des concessions sans procédure de consultation locale formalisée. Aucune donnée publique ne précise la proportion exacte des terres réaffectées au développement touristique dans le Sud-Sinaï, mais les habitants décrivent une progression continue des zones placées sous contrôle administratif.

Dans ce cadre, le développement touristique s'appuie notamment sur l'octroi de vastes concessions à de grands groupes égyptiens tels que le promoteur immobilier Orascom Development ou l'entreprise de tourisme Travco Group, tandis que les chaînes internationales interviennent le plus souvent via des contrats de gestion. Pour les habitants, ces acteurs restent lointains. Ce qu'ils perçoivent en revanche, ce sont les effets concrets de cette reconfiguration : la présence de plus en plus visible d'agents municipaux chargés du foncier, des constructions déclarées illégales, des règles appliquées là où, jusque-là, prévalaient des usages locaux.

Développement touristique et précarité

« Le tourisme nous a donné du travail, oui, témoigne Ayyoub, employé dans le camp dit « bédouin » à Blue Lagoon, situé entre Dahab et Nuweiba. Il y travaille comme cuisinier et taxi occasionnel, au gré des saisons touristiques. « Mais il nous a volé notre liberté. Est-ce qu'on est vraiment dans une meilleure situation aujourd'hui ? » Pour lui, comme pour d'autres, le travail ne signifie ni stabilité ni autonomie.

Au nord de Nuweiba (Sud-Sinaï), un employé bédouin dans un hôtel de la côte. Il est également commis de cuisine dans un café en bord de mer intégré aux circuits touristiques et travaille en continu pendant la saison.
Au nord de Nuweiba (Sud-Sinaï), un employé bédouin dans un hôtel de la côte. Il est également commis de cuisine dans un café en bord de mer intégré aux circuits touristiques et travaille en continu pendant la saison.

Pour ces travailleurs bédouins dans les camps, les restaurants ou comme chauffeurs, le revenu mensuel se situe généralement entre 6 000 et 10 000 livres égyptiennes (entre 110 et 180 euros), parfois davantage en haute saison, souvent beaucoup moins lorsque l'activité ralentit. Ces revenus restent proches du salaire moyen national, mais ces emplois s'exercent dans un cadre informel, donc hors contrat de travail, cotisations ni protection sociale. Ayyoub peut ainsi travailler plusieurs semaines d'affilée, puis se retrouver sans activité du jour au lendemain. Les postes les plus stables et les mieux payés – direction, gestion – sont occupés par des Égyptiens venus d'autres régions, notamment du Caire.

À cette précarité s'ajoute un autre effet du développement touristique : l'augmentation rapide du coût de la vie. Les prix élevés des services touristiques conduisent à l'augmentation corollaire du montant des loyers, des prix du foncier mais aussi des produits du quotidien pour les habitants de la région.

« Ils veulent que je sois bédouin pour les photos »

Comme d'autres habitants de Dahab, Gomaa constate que le tourisme redimensionne la place qui lui est laissée dans sa propre ville. En effet, à l'intégration économique s'ajoute une autre forme de contrainte : celle de l'identité.

« Ils veulent que je sois bédouin pour les photos », explique Youssef, un jeune homme travaillant ponctuellement dans un camp touristique. Dans cette industrie, l'« authenticité bédouine » est une valeur marchande. Elle se décline en dîners traditionnels, spectacles folklorisés et récits du désert.

Cette mise en scène est largement encadrée par les gestionnaires des camps et le personnel, qui façonnent une image du « Bédouin » conforme aux attentes du marché. « Une fois, mon ami est venu en jean : ils l'ont renvoyé parce qu'il ne faisait pas assez bédouin », raconte Youssef.

Cette dissociation entre l'identité et la performance nourrit un sentiment d'injustice profond. « Je ne suis pas égyptien. Je suis bédouin », affirme Ahmad. D'autres formulent le paradoxe plus frontalement : « Le gouvernement nous considère comme égyptiens quand on doit faire le service militaire ou payer. Pas quand on revendique nos droits. »

Aux abords de Sainte-Catherine, dans le désert du Sinaï. Deux guides bédouins accompagnant des visiteurs.
Aux abords de Sainte-Catherine, dans le désert du Sinaï. Deux guides bédouins accompagnant des visiteurs.

Dans le Sud-Sinaï, la citoyenneté ne se vit pas comme un statut acquis, mais comme une expérience incertaine, soumise à des filtres administratifs et sécuritaires. Elle dépend des lieux, des interlocuteurs, des situations. « On nous voit comme une menace à surveiller, pas comme des citoyens », résume Aïcha. Dans une région classée stratégique, marquée par des décennies de militarisation et par l'insurrection dans le Nord-Sinaï, l'appartenance tribale est souvent associée, dans les pratiques de contrôle, à un soupçon sécuritaire.

Face à cette situation, la confrontation directe est rare. Trop risquée. Beaucoup préfèrent composer. À défaut de recours formels, les stratégies sont discrètes : arrangements avec les autorités locales, contournements administratifs, prudence dans la parole publique, parfois même un effacement volontaire, comme le dit sans le dire un homme rencontré près de Dahab : « Maintenant, je n'attends plus rien du gouvernement. Je vis ma vie et j'essaie d'éviter d'avoir affaire à lui. »

(Tous les prénoms ont été modifiés.)


1Leïla Vignal, «  The new territories of tourism in Egypt : a local-global frontier  ?  », Cybergeo : European Journal of Geography, 29 octobre 2010.

2Lire «  Egypt's Sinai Question  », Middle East/North Africa Report n°61, 30 janvier 2007.

Syrie. À Raqqa, la fin du rêve kurde

Huit hommes armés, posant ensemble devant un bassin, ciel clair en arrière-plan.

Raqqa, 18 janvier. Les soldats de l'armée syrienne se prennent en photo dans la ville, des tirs de célébration claquent, le drapeau syrien flotte. Après sept années sous administration des Forces démocratiques syriennes (FDS), la ville repasse sous le contrôle de Damas, à la faveur d'un accord. Tandis que certains fêtent la « libération », s'éloignent le projet du « Rojava » et l'autonomie kurde.

En treillis, kalachnikov en bandoulière, Abou Khaled pose devant l'Euphrate. Le soldat de 33 ans, à la carrure massive, affiche un sourire enfantin tandis qu'il se prend en selfie. « La dernière fois que je suis venu à Raqqa, c'était pour un voyage scolaire. Aujourd'hui, je viens la libérer », lâche-t-il. Il appartient à la 82ᵉ division de l'armée syrienne, l'une des unités régulières engagées par Damas dans sa progression vers les territoires jusque-là contrôlés par les Forces démocratiques syriennes (FDS). Cette entité militaire, dominée par les Unités de protection du peuple kurde (YPG) et soutenue par la coalition internationale dans sa lutte contre l'Organisation de l'État islamique (OEI), avait repris Raqqa en 2017, après Kobané en 2015. Elle administrait de facto le nord-est de la Syrie depuis près d'une décennie, à la faveur du retrait partiel du régime de Bachar Al-Assad, occupé sur d'autres fronts, et du chaos de la guerre civile.

Le 18 janvier à l'aube, sur les rives bleu marine de l'Euphrate, des centaines de véhicules militaires convergent vers le barrage de Tabqa. Comme Abou Khaled, des dizaines de soldats s'arrêtent pour se prendre en photo. Quelques heures plus tôt, les villes de Tabqa, puis Raqqa sont tombées aux mains des forces gouvernementales syriennes. Sur la route, un militaire enlace un homme en larmes. Son frère. Ils ne s'étaient pas vus depuis des années. Le soir, le président Ahmed Al-Charaa annonce la signature d'un accord avec les Kurdes syriens. L'opération militaire aura pris deux jours.

Un homme armé, vêtu de noir, se tient près d
Un membre de la sécurité publique syrienne est assis sur un véhicule qui surveille les célébrations à Raqqa après la prise de la ville par l'armée syrienne, le 19 janvier 2026.

Le lendemain, la place Al-Naïm, au centre de Raqqa, devient le cœur des célébrations, les selfies se prennent désormais devant les lettres « I love Raqqa ». Tout au long de la journée, des groupes se succèdent pour fêter ce qu'ils appellent la « libération ». Des tirs en l'air retentissent sans interruption. De nombreux commerces restent fermés. Une odeur persistante de poudre flotte dans l'air.

Un homme qui prend un selfie au bord de l
Un combattant de l'armée syrienne prend un selfie sur les rives de l'Euphrate, le 19 janvier 2026.
Quatre hommes en tenue militaire posent sur une route, un cinquième les prend en photo.
Des soldats de l'armée syrienne s'arrêtent pour prendre des photos en uniforme, posant pour célébrer leur victoire quelques heures après avoir pris le contrôle de Tabqa et Raqqa, le 19 janvier 2026.

Une discrimination anti-Arabes systémique

Hossam, 5 ans, et Mohammed, 8 ans, font le tour de la ville avec leur père au volant, deux kalachnikovs en plastique brandies depuis le toit ouvrant. Une femme de 70 ans, drapée dans une robe à fleurs violettes, affirme n'avoir pas dormi de la nuit, « trop de joie ». Elle répète au milieu d'un groupe d'hommes : « Merci à Dieu. Merci à ceux qui nous ont libérés. Merci Ahmed Al-Charaa. » Pour beaucoup, ici, la fête n'est pas seulement politique. « On se sentait comme des citoyens de quatrième zone », explique Abdel Majid Touma, 45 ans, originaire de Raqqa. « Il y a du pétrole, des champs, mais regarde la ville, les infrastructures… Les FDS priorisaient leur région, priorisaient Erbil [capitale de la région autonome d'Irak]. Ils se priorisaient eux-mêmes. »

Groupe de personnes applaudissant, un homme debout sur une structure, ciel bleu.
Des habitants de Raqqa célèbrent la prise de la ville par les forces gouvernementales syriennes, le 19 janvier 2026.

Abdel Majid parle d'une discrimination systémique sous l'administration des FDS. « Raqqa est arabe à 95 %. Et pourtant, nous n'avions aucun pouvoir. » Il se dit optimiste pour l'avenir : « Une Syrie verte, unie, pour tous. »

Dans la campagne autour de Raqqa, plusieurs infrastructures ont été endommagées lors des combats. Le 18 janvier, alors que les forces gouvernementales progressaient, les FDS auraient détruit un pont reliant les deux rives de l'Euphrate : le cours d'eau est devenu le principal point de passage et ne se franchit plus que difficilement.

Un pont effondré, des personnes grimpent sur les décombres près d
Des habitants de la campagne de Raqqa bloquent un pont qui avait été détruit par les Forces démocratiques syriennes, un jour avant le retrait des FDS de la région, le 19 janvier 2026.
Scène de pêche avec plusieurs barques sur une rivière, entourées de bâtiments en arrière-plan.
Des habitants traversent l'Euphrate en bateau après que les Forces démocratiques syriennes ont fait sauter le pont la veille de leur retrait de la ville, le 19 janvier 2026.

Le 20 janvier au matin, Abou Houssein, 32 ans, pêcheur aux yeux verts coiffé d'un turban brun foncé, traverse le fleuve à bord d'une petite embarcation. Il transporte des personnes et des marchandises d'une rive à l'autre, tentant d'acheminer des légumes et du poulet vers la ville. « Le vieux pont a été bombardé. Maintenant, on traverse en bateau », raconte-t-il. Lui aussi dit avoir subi un racisme anti-Arabes sous l'administration des FDS. Son cousin est détenu depuis un an pour « appartenance à Daech », sans preuve. « Ici, on accuse vite. » Détentions prolongées sans jugement pour soupçon d'appartenance à l'OEI, accaparement des terres ou des ressources – notamment agricoles ou pétrolières – au profit des administrations ou des forces kurdes, et marginalisation politique figurent parmi les griefs régulièrement exprimés.

Un homme rame sur un bateau, regard sérieux, ciel bleu en arrière-plan.
Abou Houssein, un pêcheur, transporte les habitants à travers l'Euphrate après que le pont reliant Raqqa à sa campagne ait été détruit.

Ce ressentiment envers les Forces démocratiques syriennes s'est accru lors de la gestion par les autorités kurdes de zones majoritairement arabes, perçue localement comme une forme d'« occupation ». Cette hostilité a pu s'étendre aux Kurdes dans leur ensemble.

Le « Rojava », société rêvée

Des centaines de Kurdes ont quitté la ville. Un quartier à majorité kurde surnommé la « ceinture du nord » reste inaccessible, bloqué par des barrages militaires. Ceux qui sont restés se font discrets. Les Kurdes représentaient autrefois environ un quart de la population de Raqqa. Les symboles kurdes ont été retirés : un drapeau des YPG gît au sol, tandis qu'un gamin crache dessus et l'écrase du pied.

Homme devant un bâtiment, affichant des drapeaux syriens sur la façade. Ciel bleu.
Jamil, 36 ans, accroche des drapeaux syriens dans la rue pour la première fois de sa vie, Raqqa, le 19 janvier 2026.

La fête continue. Les symboles tombent. Un Kurde, qui vit ici depuis plus de dix ans, accepte de parler, à condition de se fondre dans l'anonymat. Il dit ne pas fumer. Puis allume une cigarette. Puis une autre. Dehors, les tirs. Secs. Réguliers. Comme un bruit de fond. Il parle de la peur. Celle des vengeances. Des règlements de comptes. De ce qui vient après. Quand on évoque la statue déboulonnée à Tabqa lors de la prise de la ville par les forces gouvernementales – une femme, représentant une combattante des la milice féminine kurde de l'administration autonome, les YPJ –, son visage se ferme. « À quoi ça leur sert ? », souffle-t-il. Un silence. « Un acte barbare. »

Il parle de fausses informations. De récits fabriqués, répétés, martelés depuis des mois pour diaboliser les FDS. Il dit vouloir la paix. Pour tous. Puis il craque. Des amis. Des collègues. Des familles entières ont fui, ces derniers jours. Par peur. « Beaucoup sont partis parce qu'ils n'avaient plus rien à défendre. » Lui est resté. « Je n'ai rien fait. Je n'ai pas à avoir peur. » Il a peur quand même. Des rumeurs. Des mensonges. Des représailles présentées plus tard comme de simples « incidents isolés ». Il cite la côte – et les massacres d'alaouites. Il cite Soueïda– et les massacres de Druzes par les forces gouvernementales et de sunnites par les miliciens druzes. En marge des combats, des exécutions de civils ont eu lieu impliquant des membres des forces gouvernementales – tel que dénoncé par Amnesty International en avril et en septembre 2025. « Les mensonges ont dressé les gens les uns contre les autres. »

Le « Rojava », dit-il, n'a jamais été un projet de séparation. Il parle d'une société rêvée, dirigée à « cinquante pour cent » par des femmes. Des régions avec leurs figures, leurs héroïnes, leurs morts. Les tirs couvrent parfois sa voix. Une ambulance passe. Il se souvient de la chute d'Assad, à Tabqa. « Un choc de bonheur impossible à décrire. » À l'époque, il n'imaginait pas ce que cela signifierait pour le « Rojava ».

Un soldat brandit un drapeau syrien sous une arche, silhouette contre le ciel.
Des habitants de Raqqa célèbrent la prise de la ville par les forces gouvernementales syriennes, le 19 janvier 2026.

Il parle aussi de la peur du retour de l'OEI. Il ne dit jamais Daech. Il dit « h'dèch », « onze », en arabe. Un terme utilisé pour éviter de nommer le groupe. La peur est ancrée. Les Kurdes ont été en première ligne de la guerre en Syrie dès les premières années. Sans État. Sans refuge. « À la fin, nous ne sommes pas une seule couleur », conclut-il. « Je suis kurde. Et syrien. »

Appels massifs à la mobilisation kurde

Sur le canal WhatsApp officiel des FDS, vingt-quatre heures de silence, tandis que les troupes gouvernementales progressaient vers Raqqa et Tabqa. Puis, le 18 janvier, un accord est annoncé entre Charaa et Mazloum Abdi, le commandant en chef des FDS, qui assure qu'il s'agit d'un moyen « d'éviter un bain de sang ».

Le texte repose sur quatorze points. Il instaure un cessez-le-feu général et entérine la remise à l'État syrien des provinces de Raqqa et de Deir Ez-Zor. Les institutions civiles et sécuritaires de Hassaké doivent être intégrées à l'appareil étatique. Les postes-frontière, les champs pétroliers et gaziers repassent sous le contrôle de Damas. Les forces kurdes sont appelées à être intégrées aux ministères de la défense et de l'intérieur. Une autonomie locale limitée est maintenue à Kobané. En échange, les cadres et combattants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) doivent quitter le territoire syrien.

Un véhicule militaire tout terrain, beige, avec des impacts de balles et un support en hauteur.
Un véhicule militaire endommagé par les FDS se trouve sur la route entre Tabqa et Raqqa, le 19 janvier 2026.

« Pour moi, ce n'est pas la fin du Rojava », assure notre témoin kurde. L'accord marque toutefois la fin de l'administration autonome du Nord-Est syrien, sans reconnaissance constitutionnelle d'un statut kurde. Toutefois, Ahmed Al-Charaa avait émis, le 16 janvier, un décret présentant les Kurdes comme une composante essentielle de la population syrienne, et reconnaissant leurs spécificités culturelles et linguistiques.

Lors du transfert précipité du contrôle de plusieurs prisons vers les forces gouvernementales, entre le 19 et le 21 janvier, des évasions ont été signalées. À la prison d'Al-Chaddadeh, des uniformes orange jonchent le sol jusqu'à l'entrée du site, témoignant de la fuite de détenus, des membres présumés de l'État islamique.

Un homme se tient devant un café avec un logo Starbucks et un drapeau au style calligraphique.
Un drapeau blanc arborant la chahada (profession de foi musulmane) est accroché à la façade d'un café à Raqqa, le 19 janvier 2026.

Chaque camp accuse l'autre. Impossible de vérifier ces versions. Les FDS ont diffusé une vidéo montrant les autorités syriennes libérant des détenus, mais les images ne correspondent pas à la prison d'Al-Chaddadeh. Les autorités accusent en retour les FDS de les avoir libérés. Elles évoquent 120 prisonniers en fuite, dont 81 auraient été recapturés. Cette passation chaotique est instrumentalisée de part et d'autre : côté kurde, elle est présentée comme le signe d'une complaisance des autorités syriennes envers l'OEI ; côté gouvernemental, comme la preuve que les FDS cherchent à semer le chaos en Syrie.

Homme barbu en costume gris, face à une caméra, exprimant une intention sérieuse.
Abdulrahman Salameh, le nouveau gouverneur de Raqqa, tient sa première conférence de presse dans la ville, le 19 janvier 2026. Au cours de la conférence, il a déclaré que les Kurdes font partie intégrante du tissu social syrien et que la Syrie appartient à tous les Syriens.

Dans la ville de Hassaké, bastion kurde de la région autonome – où vivent 10 % de la population totale du pays et où certains des Kurdes ayant fui les localités reprises par les forces gouvernementales sont réfugiés – l'atmosphère est lourde. « Un calme pesant, presque terrifiant », décrit Patricia au téléphone, 22 ans, qui travaille pour une gazette locale. « Jusqu'à présent, l'administration autonome kurde et les FDS assuraient la protection de cette ville où vivent Arméniens, Assyriens, Kurdes, yézidis et Arabes. La suite est incertaine », dit-elle.

Les troupes gouvernementales progressent vers la ville, l'accord prévoit qu'ils en prennent le contrôle. Côté kurde, les appels à la mobilisation sont massifs. Dans un élan de solidarité transnationale, des images ont montré des rassemblements de Kurdes près de plusieurs points frontières, notamment côté turc, certains tentant de franchir le mur vers la Syrie.

Le 21 janvier, un soldat de l'armée syrienne apparaît fièrement dans une vidéo avec une tresse de cheveux dans la main qu'il dit avoir coupée à une combattante de l'YPJ, la milice féminine kurde intégrée aux FDS. Face à la viralité de la vidéo, l'homme a ensuite affirmé que la tresse était artificielle, et que cela avait été une blague. D'autres images montrent des membres des FDS humiliant un groupe d'hommes arabes. Ces séquences sont difficiles à vérifier et se propagent rapidement sur des canaux pro-FDS comme progouvernementaux.

Tandis que Raqqa danse, Hassaké retient son souffle. Kobané est assiégée.

En Turquie, des étudiants africains sur les bancs de l'Église de la Rivière

Cérémonie de remise de diplômes avec des étudiants en robes, des professeurs et des célébrations.

Les étudiants africains, toujours plus nombreux à venir étudier en Turquie alors que l'influence de ce pays sur le continent ne cesse de croître, ne sont pas tous musulmans. Auprès de l'Église évangéliste de la Rivière, à Istanbul, ils trouvent du soutien et prodiguent leurs services bénévoles.

Sud-Liban. La guerre israélienne contre l'environnement

Nuages de brume et jets d'eau sur une colline, paysage montagneux.

Outre les pertes humaines et matérielles, les bombardements israéliens incessants sur le sud du Liban provoquent un désastre écologique qui aggrave la pénurie d'eau et l'insécurité alimentaire des populations locales.

Sur le terrain agricole de Walid (nom modifié) à Zawtar El Gharbiyeh, dans le gouvernorat de Nabatieh (sud du Liban), on peut encore apercevoir un profond cratère laissé par l'impact d'un missile israélien. Sa maison, qui se trouvait sur une colline au-dessus du champ, a été détruite. Walid n'est pas le seul agriculteur libanais à avoir subi les conséquences de la guerre entre Israël et le Hezbollah, qui a éclaté après que le groupe chiite a décidé d'ouvrir un « front de soutien » à la suite de l'opération « Déluge d'Al-Aqsa » lancée par le Hamas le 7 octobre 2023.

Ali (nom modifié), qui vit dans le village voisin de Harouf, a vendu ses vaches immédiatement après le 7 octobre. « Je savais que quelque chose allait se passer ici aussi », explique-t-il. La situation s'est aggravée avec l'escalade de septembre 2024, qui a provoqué le déplacement de 1,2 million de personnes au Liban. « Pendant la guerre, presque tout le monde est parti, poursuit-il. Je suis resté pour protéger ma maison et mes terres. » Hussein Mostafa, un autre agriculteur de Zawtar, se souvient d'avoir vu son père pleurer seulement deux fois dans sa vie :

La première fois, lorsque mon oncle est devenu un martyr, et la deuxième fois quand nous sommes revenus au village après la guerre et qu'il a vu que ses moutons et ses chèvres étaient morts.

Catastrophe agricole

Le secteur agricole représente environ 8 % du produit intérieur brut (PIB) national et 80 % de celui du Sud-Liban, où l'on cultive principalement du tabac et des oliviers, mais aussi des bananes, des agrumes et des avocats. En mars 2025, la Banque mondiale a estimé que les dommages environnementaux causés par la dernière guerre dans le pays s'élevaient à environ 221 millions de dollars (190 millions d'euros), tandis que les pertes agricoles, causées par la destruction des récoltes et du bétail et le déplacement des agriculteurs, dépassaient le milliard de dollars.

Dans un rapport publié en juillet 2025, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a calculé que les attaques israéliennes ont endommagé ou détruit 2 192 hectares, dont 1 917 hectares de forêt et 275 hectares de terres agricoles. Environ 134 hectares d'oliviers, 48 d'agrumes, 44 de bananiers et 15 d'autres arbres fruitiers ont été perdus. En avril 2024, l'ancien président du Conseil des ministres du Liban, Najib Miqati, avait affirmé que le sud du Liban était devenu une « zone de catastrophe agricole »1.

Les attaques n'ont pas affecté seulement les cultures. Elles ont endommagé également les infrastructures, notamment celles liées à l'eau, comme le démontre le PNUD :

Outre les dégâts causés au réseau de l'Autorité du fleuve Litani2, les infrastructures d'irrigation des villages frontaliers ont été endommagées par des attaques aériennes intensives, des bombardements et des opérations terrestres.

Attaques incessantes

Mais les zones les plus proches de la « Ligne bleue »3 ne sont pas les seules concernées. Le système d'irrigation des terres de Walid a également été détruit. Pour ne le reconstruire que partiellement, raconte-t-il : « j'ai dû payer 800 dollars [680 euros] de ma poche ».

« Les attaques ont endommagé l'installation solaire qui alimentait le puits du village. Il est toujours inutilisable », déclare le chef de la municipalité de Zawtar. Il explique que les habitants sont désormais contraints d'acheter l'eau qu'ils consomment et qu'ils utilisent pour irriguer leurs champs.

Ce problème touche plusieurs régions du sud du Liban. À Tyr, par exemple, la principale installation de distribution de l'eau a été gravement endommagée le 18 novembre 2024. De nombreux habitants n'ont plus accès à l'eau courante depuis leur retour chez eux. Les raids israéliens ont frappé un système d'infrastructures déjà fragile, dans un pays comme le Liban qui lutte depuis des années pour faire face aux conséquences de la crise climatique et de l'effondrement économique de 2019.

Malgré le cessez-le-feu du 27 novembre 2024, Israël n'a jamais cessé d'attaquer le sud — quasi quotidiennement — et la région orientale de la Beqaa. Il a également frappé cinq fois la banlieue sud de Beyrouth. L'armée israélienne continue également d'occuper cinq positions au-delà de la Ligne bleue. En octobre 2025, une étude géospatiale de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul)4 a confirmé qu'Israël avait également construit un mur de séparation à l'intérieur du territoire libanais, au sud-ouest de Yaroun, rendant plus de 4 000 m² inaccessibles à la population. La Finul dénonce cette édification comme une violation de l'accord et de la résolution 1701 de l'ONU. En raison de la persistance de l'agression israélienne, environ 82 000 Libanais sont toujours déplacés.

Utilisation de munitions au phosphore blanc

Roberto Renino, président de la branche italienne de l'ONG libanaise Amel, qui s'engage en faveur des communautés vulnérables, explique :

C'est la troisième année que le travail des agriculteurs est totalement ou partiellement bloqué en raison des délais des semailles, des récoltes et de la taille, car le conflit et le fait d'avoir dû quitter leurs terres ont bouleversé le cycle traditionnel de leur mode de cultiver.

En collaboration avec l'organisation à but non lucratif Source international, Amel a mis en place le projet Turabna afin de contrôler les sols dans le sud du Liban et vérifier les effets des bombardements israéliens sur les terrains agricoles. Ces analyses sont essentielles, notamment pour évaluer l'impact à long terme et l'éventuelle contamination des champs.

Roberto Renino poursuit :

Les institutions libanaises ont déjà effectué des tests sur les produits agricoles et ont décrété qu'il n'y avait aucun risque pour la santé, mais il est également important de savoir si le fait de vivre, de manger, de cultiver et de respirer sur ces terres est nocif ou non, et si certaines substances peuvent affecter le secteur agroalimentaire ou le biome du sud du Liban.

Lors de la dernière guerre, l'armée israélienne a utilisé des munitions au phosphore blanc au Liban (et dans la bande de Gaza), comme elle l'avait d'ailleurs déjà fait par le passé. Il s'agit d'une substance hautement inflammable qui ne peut être utilisée contre des cibles civiles. Human rights watch (HRW) a confirmé l'utilisation de munitions au phosphore blanc par les forces israéliennes dans au moins dix-sept communes du sud du Liban depuis octobre 2023, dont cinq où des munitions explosives aériennes ont été utilisées illégalement sur des zones résidentielles densément peuplées5.

Insécurité alimentaire

Selon une étude publiée en novembre 2023 par l'Université américaine de Beyrouth, l'exposition au phosphore blanc peut réduire la productivité des terres agricoles, en plus de nuire aux écosystèmes forestiers et à la biodiversité6. Depuis le début des hostilités, les incendies se sont multipliés dans les forêts libanaises. Certains d'entre eux ont été déclenchés par des munitions lancées par les forces israéliennes. Entre le 3 novembre 2023 et le 17 avril 2025, le Liban a déposé huit plaintes auprès du Conseil de sécurité des Nations unies condamnant l'utilisation du phosphore blanc par Tel-Aviv pour brûler délibérément des bois et des zones forestières.

« Avant la guerre, Zawtar dépendait fortement de l'agriculture qui était notre principale source de revenus », explique le chef de la municipalité. Les habitants de ce village, comme ceux de nombreux autres villages du sud du Liban, ont vu leur source de revenus disparaître et certains d'entre eux ont dû trouver une nouvelle activité ou ont été contraints de demander de l'aide à leur famille. En mai 2025, environ 1,17 million de personnes au Liban ont connu des niveaux élevés d'insécurité alimentaire, selon l'échelle IPC (Integrated food security phase classification), avec une incidence particulièrement élevée dans les régions de Baalbek, Hermel, Baabda, Bint Jbeil, Marjayoun, Nabatieh, Tyr et Akkar.

Destruction massive et délibérée des terres agricoles

Le chef de la municipalité de Zawtar affirme qu'il coordonne ses efforts avec le ministère de l'agriculture pour garantir un soutien aux agriculteurs, mais ces derniers souhaiteraient une intervention plus décisive de la part des institutions. Les habitants de Zawtar ont reçu l'aide de certains villages voisins et les agriculteurs louent parfois des machines qu'ils partagent. Mais selon les agriculteurs, il s'agit là de solutions d'urgence qui ne permettent pas de répondre aux besoins du village. « Nous avons besoin de tracteurs, de pompes à eau, d'outils et d'engrais, et nous devons réparer le puits », expliquent-ils. « Le ministère [de l'agriculture] doit intervenir et nous indemniser pour les dommages causés par la guerre », insiste Kamal Ezzeddine, l'un des agriculteurs les plus âgés rencontrés à Zawtar.

« J'ai personnellement vu une énorme quantité de machines détruites », confirme Renino. Il s'agirait d'après lui d'une « stratégie visant à empêcher la reconstruction et le retour des agriculteurs sur leurs terres ». À cet égard, Amnesty International a souligné dans un rapport publié en août 2025 que « la destruction massive et délibérée de biens civils et de terres agricoles par l'armée israélienne dans le sud du Liban doit faire l'objet d'une enquête pour crime de guerre »7.

Selon le Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l'homme (HCDH), au moins 57 civils ont été tués par l'armée israélienne alors qu'ils tentaient de rejoindre leurs villages du sud du Liban au cours des 60 premiers jours du cessez-le-feu. D'autres attaques contre des agriculteurs et des destructions de terres agricoles ont également été signalées par la suite, notamment pendant la période de la récolte des olives.

Selon la Finul, dans certains cas, les agriculteurs sont obligés de s'enregistrer auprès de la municipalité et d'attendre l'autorisation des forces israéliennes avant de pouvoir se rendre sur leurs terres pour travailler. L'autorisation peut être refusée sans aucune explication ou à cause des « raisons de sécurité » non précisées. « Je n'appartiens à aucun parti, je ne suis pas engagé en politique. Je veux seulement cultiver ma terre », plaide Walid, pendant qu'il marche parmi les arbres de son champ, au milieu des broussailles brûlées et de quelques débris de guerre qui recouvrent le terrain.


1«  Mikati seeks to declare south Lebanon an 'agricultural disaster zone'.  », L'Orient Le Jour, 4 avril 2024.

2NDLR. Institution publique, l'Autorité du fleuve Litani (LRA) est chargée de gérer et développer les ressources en eau et en énergie du fleuve Litani.

3NDLR. Ligne tracée par les Nations unies en 2000 et séparant le Liban, la Syrie et Israël.

4NDLR. La Finul a été établie en mars 1978 par le Conseil de sécurité pour confirmer le retrait des troupes israéliennes du sud du Liban, rétablir la paix et la sécurité internationales et aider le gouvernement libanais à rétablir son autorité effective dans la région.

5«  Lebanon : Israel's White Phosphorous Use Risks Civilian Harm  », Human rights watch, 5 juin 2024.

6Antoine Kallab, Leila Rossa Mouawad, «  The Socio-Environmental Impact of White Phosphorous Ammunition in South Lebanon : Analysis and Risk Mitigation Strategies. Nature Conservation Center  », novembre 2023.

7«  Israel's extensive destruction of Southern Lebanon  », Amnesty International, 26 août 2025.

Istanbul. Le risque sismique, prétexte à une gentrification forcée

Vue d'une rue avec des immeubles modernes et des bâtiments anciens, le tout au bord d'un canal.

Depuis des années, la menace d'un puissant séisme à venir accélère la reconstruction des bâtiments à Istanbul. Aujourd'hui, le profit des entreprises de la construction est le moteur de cette transformation urbaine. Un mécanisme qui engendre l'expropriation des classes populaires dans de nombreux quartiers de la mégapole.

Des rues bondées, des regards anxieux, des pleurs, des cris… Le séisme du 23 avril 2025 à Istanbul, de magnitude 6,2, a agi comme une piqûre de rappel pour la population de la mégalopole de 16 millions d'habitants. Si aucune victime ni nul dégât majeur n'était à déplorer, la panique a tout de même gagné les Stambouliotes. Car la Turquie redoute un tremblement de terre bien plus fort sur sa capitale économique dans les années à venir. Un séisme de magnitude 7 ou plus aurait même 64 % de chances de frapper la ville avant 2030, rappelait, en 2023, Doğan Kalafat, directeur de l'observatoire sismique de Kandilli, situé à Istanbul.

La peur du « big one » est donc constante. Le tremblement de terre d'Izmit en 1999, une ville située à 100 kilomètres à l'est d'Istanbul et qui avait fait près de 18 000 morts, avait révélé les faiblesses de nombreux bâtiments. Les séismes de février 2023 dans le sud-est de la Turquie, qui ont causé la mort de plus de 50 000 personnes, ont mis en lumière l'absence de respect des nouvelles normes antisismiques. Le sismologue Naci Görür estime qu'environ 100 000 bâtiments sont menacés de s'effondrer en cas de séisme majeur. Face à cette menace, la transformation urbaine d'Istanbul bat son plein.

Des quartiers entiers se métamorphosent en quelques mois, mais transformer une ville de cette taille en aussi peu de temps paraît irréalisable. Le ministère de l'environnement et de l'urbanisme lance depuis des années de nombreux projets de rénovation, en s'appuyant sur l'Administration du développement du logement social (TOKI), l'organisme public chargé des logements sociaux en Turquie.

Vue urbaine avec immeubles anciens, terrain vague et buildings modernes en arrière-plan.
Le gouvernement turc démolit massivement les logements précaires pour ses projets d'urbanisation.

Si la transformation urbaine est une constante à Istanbul, elle prend une forme brutale dans le quartier de Fikirtepe. « C'est un peu une zone d'expérimentation. C'est ici que le risque sismique a été brandi en premier par le gouvernement pour justifier des expropriations massives », rapporte Francesco Pasta, doctorant à l'Observatoire urbain d'Istanbul, lié à l'Institut français d'études anatoliennes, centre de recherche français dépendant du ministère de l'Europe et des affaires étrangères et du CNRS. Depuis 2005, cet ancien quartier populaire, situé sur la rive asiatique, connaît un bouleversement. Ici, l'argument de la lutte contre la criminalité auparavant utilisé a laissé place à celui du risque sismique.

Les Gecekondu (littéralement « construit en une nuit »), des maisonnettes édifiées hâtivement sans respect des normes d'urbanisme, laissent place à des immeubles de plusieurs dizaines d'étages pour former ce que le président Recep Tayyip Erdoğan a désigné comme un « nouveau Manhattan ». Vingt ans après les premiers travaux, les rêves de gigantisme se sont fait rattraper par la réalité. Plus particulièrement par la crise économique et la crise liée à la pandémie de Covid-19. Les immeubles sortis de terre sont pour la plupart inachevés, et les passants sont des ouvriers de construction couverts par la poussière omniprésente.

Immeubles modernes et hauts, circulation urbaine animée en bas. Ciel nuageux.
Le président Erdoğan veut faire de Fikirtepe le «  nouveau Manhattan  ».

Une mainmise du gouvernement

Depuis 2012 et la loi sur la transformation des zones menacées de catastrophe, de nombreux amendements se sont ajoutés pour accélérer le processus. « Erdoğan modifie constamment les lois pour que les habitants ne puissent plus se défendre. Celle de 2012, dans sa version actuelle, est une loi totalitaire, qui annule tout droit de propriété et tout droit humain, l'État est au-dessus de tout », explique Cihan Baysal, militante sur les questions de droits de propriété, membre de Istanbul Urban defense et Northern Forests Defense et chercheuse indépendante spécialisée dans les mouvements urbains d'Istanbul. La loi place notamment sous la définition de « zone de réserve », une sorte de zone de construction prioritaire, certains quartiers d'habitations. Or, en janvier 2024, Ülkü Sakalar, membre du parti républicain du peuple (CHP, parti d'opposition) et élu de la municipalité d'Istanbul, critiquait ces zonages sur le site Gazete Duvar : « Certaines habitations, principalement des Gecekondu, figurent dans des zones de réserves qualifiées de vierges. L'État ne reconnaît pas le droit des habitants sur ces zones et peut donc les exproprier. »

Ruelle étroite avec des maisons anciennes et une tour moderne en arrière-plan.
À Fikirtepe, les Gecekondu laissent place aux immenses immeubles.

Fikirtepe fait alors office d'exemple quant à la nouvelle politique d'urbanisation à Istanbul, avec le risque sismique comme justification. Ihsan Bektaş a 40 ans. Il est né et a grandi dans ce quartier. Il vivait dans une maison de 94 mètres carrés avec sa femme et sa fille lorsque les entreprises de construction ont entamé leurs projets immobiliers. Ils lui ont promis que le quartier allait gagner en valeur et que les habitants en profiteraient. « Même si l'on était propriétaires, on n'a pas eu le choix. Au bout de quelques mois, ils ont coupé l'eau et l'électricité des maisons. Puis ils nous ont expulsés », témoigne ce chef cuisinier de profession.

Reléguer les populations pauvres vers la périphérie

Son cas illustre les procédés utilisés par les promoteurs immobiliers, dont les permis de construire sont délivrés directement par TOKI, pour exclure définitivement les populations pauvres de ces quartiers. Selon le contrat, le couple avait le droit à un logement de 94 mètres carrés, en cohérence avec la taille de leur ancienne maison. Mais aucun appartement proposé n'est de cette dimension. La plupart mesurent 100 mètres carrés, et dans cette situation, ils sont censés payer la différence :

On me demande entre 350 000 et 400 000 livres (entre 7 100 et 8 200 euros), c'est inabordable pour moi. Ils font exprès de construire des logements plus grands que ceux qu'ils détruisent, pour que l'on paie. Et si l'on ne peut pas dépenser cet argent, ce qui est le cas de pratiquement tous les habitants de Fikirtepe, ils offrent ces logements à des classes plus aisées.

Dans ces procédés d'expropriation, trois options s'offrent aux propriétaires. L'État peut racheter le logement et donner un certain montant financier aux résidents, équivalent à une estimation de la valeur du bien, souvent assez faible. Une deuxième option est d'échanger son logement contre un autre construit en périphérie ou en dehors de la ville. Le dernier choix est celui d'Ihsan Bektaş : rester dans le quartier à condition de payer la différence de valeur. Avec un prix du mètre carré qui a explosé ces dernières années à Istanbul, dans le contexte d'hyperinflation — supérieure à 35 % depuis 2021. « Dans les quartiers comme Fikirtepe, les processus d'expropriations s'accompagnent clairement d'une dynamique de relégation des populations pauvres du centre vers la périphérie. C'est une sorte de gentrification forcée », analyse Youenn Gourain, docteur en urbanisme. Contactée, l'institution en charge de cette politique n'a pas souhaité nous répondre.

Quartier urbain avec bâtiments en construction et voitures sur une rue étroite.
Fikirtepe est le premier quartier où le risque sismique a été utilisé pour justifier des expropriations.

Aucun droit pour les locataires

Ihsan Bektaş vit seul à Bodrum, dans le sud-ouest de la Turquie. Il estime que ce sont les difficultés financières qui ont poussé son couple au divorce. Face à la situation, il semble résigné :

J'ai compris que je ne reviendrai jamais à Fikirtepe, comme beaucoup de mes voisins. Tous ceux que je connaissais vivent désormais en périphérie, ou dans leur village d'origine. De toute façon, on ne peut rien faire… Je ne vais pas me plaindre du gouvernement !

Quand les propriétaires comme Ihsan Bektaş sont difficilement satisfaits de ces projets, les locataires ne disposent, eux, d'aucun droit. Defne Okay vit depuis cinquante ans à Istanbul. Elle aime profondément sa ville, mais déteste la transformation urbaine qu'elle subit. Lorsque l'on évoque Fikirtepe, « c'est l'horreur », balaye-t-elle. Cette photographe habitait en location, également du côté de la rive asiatique, dans le quartier d'Üsküdar. En 2022, les copropriétaires de sa résidence se sont mis d'accord pour entamer une rénovation, après des analyses sur la qualité des bâtiments. Elle a dû quitter son logement dans la foulée, sans aucune aide financière. Aujourd'hui, les rénovations sont terminées, mais il est impossible pour elle de revenir : « Mon loyer est passé de 15 000 livres (environ 300 euros) à 65 000 (environ 1 300 euros) en deux ans. Puis il est passé à 100 000 (environ 2 000 euros), c'est beaucoup trop cher », déplore-t-elle. Les propriétaires profitent de ce prétexte pour s'enrichir. Face à l'inflation, l'augmentation du prix des loyers est limitée à l'indexation sur les chiffres officiels. Pour contourner cela, ils rénovent, expulsent, puis élèvent le loyer comme bon leur semble.

Un immeuble moderne en verre surplombe des bâtiments en briques délabrés.
La transformation urbaine prend une forme brutale à Fikirtepe, un quartier qui a toujours été utilisé pour expérimenter de nouvelles politiques.

Les copropriétaires de sa résidence peuvent profiter du gain de valeur qu'engendre la rénovation aux normes sismiques — contrairement aux habitants de Fikirtepe. La plupart habitent ailleurs mais louent ces logements, ils y voient donc un intérêt de rente certain. Le contrat de rénovation leur offre même trois nouveaux appartements, dont ils partageront le profit de la vente.

Les promoteurs immobiliers sont les grands gagnants de cette situation. Lorsque des immeubles sont rénovés à Istanbul, notamment dans des quartiers à forte valeur ajoutée, des étages sont ajoutés, parfois plus de dix. Dans ces cas-là, ce sont les entrepreneurs qui obtiennent la propriété des nouveaux appartements. Dans la résidence de Defne Okay, l'entrepreneur est devenu propriétaire d'une vingtaine de logements. Ici, la rentabilité de l'opération est évidente. « Il y a clairement une volonté de se faire de l'argent, de spéculer. Cela peut entraîner des processus d'expropriation et de déplacement forcé de population comme à Fikirtepe ; mais aussi des situations où l'intérêt financier prime sur la gestion du risque sismique », souligne Youenn Gourain.

Des entreprises surpuissantes

Au-delà des promoteurs immobiliers, c'est tout le secteur de la construction qui profite de cette situation. En Turquie, où il représente environ 5 % du PIB, il a joué un rôle majeur dans la croissance de la décennie 2000 avec le développement de nombreuses infrastructures. Puis dans la construction de logements à partir de 2008, principalement à Istanbul, dans une stratégie de transformation urbaine massive. Le chercheur poursuit :

Certaines entreprises sont devenues extrêmement puissantes et sont directement liées au Parti de la justice et du développement (AKP). Il y a surtout une volonté de survie de ce secteur qui a souffert de la pandémie de Covid-19. C'est pour cela qu'autant de projets sont menés en même temps.

Dans la loi sur la transformation urbaine actualisée en 2023, 1,5 million de logements sont censés être déplacés à Istanbul.

Ce lien est pointé du doigt par de nombreux spécialistes. Jean-François Pérouse évoquait dans L'art de l'État en Turquie. Arrangements de l'action publique de la fin de l'Empire ottoman à nos jours (Karthala, 2013) la notion de « privatisation de l'État ou d'étatisation du privé ». Par exemple, Emlak Konut, deuxième société immobilière en capitalisation boursière et dont TOKI est le principal actionnaire, est également la première bénéficiaire des appels d'offres de l'administration.

Beaucoup estiment que les projets de rénovation sont dirigés en priorité vers les quartiers les plus rentables, en s'éloignant parfois de la gestion du risque. Le Centre pour la justice spatiale, (Mekanda Adalet Derneği (MAD), institut turc indépendant, démontrait déjà en 2017 un écart de 70 % entre les quartiers à risque identifiés en 2002 par l'Agence japonaise de coordination internationale (JICA), et ceux identifiés par la municipalité de l'époque, encore dominée par l'AKP. Avec une logique de méga-projets urbains menés dans les quartiers où la rentabilité est clairement identifiée en amont. À Fikirtepe par exemple, la densification des immeubles construits est en opposition complète avec la logique de dé-densification que recommandent les experts.

Allée étroite avec bâtiments délabrés et gratte-ciel en arrière-plan. Ambiance urbaine contrastée.
À Fikirtepe.

« Les quartiers qui étaient en périphérie avant l'expansion de la ville sont désormais dans le centre. L'argument de la criminalité pour les vider a été remplacé par celui du risque sismique. Le gouvernement use ici de la stratégie du choc », pointe Cihan Baysal. Une référence au travail de la journaliste et essayiste canadienne Naomi Klein, qui soutient l'idée qu'après un traumatisme collectif, l'état de choc de la population ouvre la voie aux États pour mettre en place des réformes capitalistes, néo-libérales et austères. Ici, le séisme de 2023 a certainement eu un tel impact sur la population qui exige des rénovations massives.

Aujourd'hui, Defne Okay dit ne plus se sentir en sécurité dans son nouveau logement, « voire en Turquie en général », ajoute-t-elle d'un ton sarcastique. Son fils angoisse au sujet du séisme. Comme beaucoup de Stambouliotes, il a un kit de survie à disposition. Mais même si l'envie de partir est forte, elle sait qu'elle n'échappera jamais totalement à la catastrophe. « Si je fuyais, mon corps serait ailleurs, mais ma tête resterait à Istanbul. J'ai beaucoup de proches qui resteront ici. J'ai peur pour eux, pour moi, pour nous tous. Nous l'attendons tous », confie-t-elle avec fatalité.

Syrie. De la libération à la libéralisation

Scène de rue avec un bâtiment endommagé, des gens et une voiture avec un drapeau.

Il y a un an, le 8 décembre 2024, le président syrien Bachar Al-Assad tombait, laissant place à une administration dirigée par Ahmed Al-Charaa. Malgré les incertitudes en termes de stabilité, une libéralisation est à l'œuvre. Elle bénéficie avant tout à la Turquie et aux monarchies du Golfe. De son côté, en l'absence de reconstruction concrète, la population n'a que peu de perspectives économiques.

Moins de deux kilomètres. C'est la distance qui sépare Qoussour, quartier huppé de Damas — avec ses restaurants et ses bars dans lesquels Syriens aisés et expatriés sirotent un verre d'arak ou une Afamia, bière « made in Syria » — de Jobar. Ce quartier de la Ghouta orientale, ancienne position stratégique de l'Armée syrienne libre (ASL), a subi des attaques au gaz sarin et a été totalement détruit. Aucune vie ne subsiste au milieu des immeubles affaissés, éventrés, dont seules les fondations ombragent le paysage.

Quinze ans après le déclenchement du conflit, cette banlieue est caractéristique de l'ampleur des destructions dans tout le pays. Un rapport de la Banque mondiale, publié le 21 octobre 2025, estime à 216 milliards de dollars le coût de la reconstruction, soit plus de dix fois le produit intérieur brut (PIB) du pays en 2024. Les infrastructures ont été les plus touchées, en particulier dans les gouvernorats d'Alep (nord-ouest), du Rif Damas (sud-ouest) et de Homs (centre).

Des bâtiments détruits, en ruines, avec des personnes attendant au bord de la route.
Novembre 2025. Homs, avenue Farès Al-Khouri. Des immeubles bombardés n'ont toujours pas été reconstruits.

Un an après la chute de Bachar Al-Assad, et la prise du pouvoir par une nouvelle administration dirigée par Ahmed Al-Charaa, la situation sociale du pays reste précaire. Les caisses de l'État — qui étaient jusqu'alors notamment remplies par la production de Captagon1 — sont vides. Selon les Nations unies, près de 90 % de la population vit sous le seuil de pauvreté en 2024. Mi-octobre 2025, une cinquantaine de personnes se sont réunies à Jobar pour manifester contre les retards en termes de reconstruction, en vain.

Paysage de ruines avec des bâtiments en désolation sous un ciel bleu.
Novembre 2025. Jobar, quartier de la Ghouta orientale, où tout a été pilonné.

Des services de base déficients

À la table du café Havana, un des anciens lieux de bouillonnement intellectuel du centre de Damas, Khaled, la quarantaine et le visage émacié, confie :

Avec moins de 1 000 dollars [859 euros] par mois, tu peux difficilement faire vivre un foyer à Damas. Compte au moins 400 dollars [343 euros] pour la nourriture. Somme déjà astronomique pour la plupart des gens ici. Un employé peut s'estimer heureux lorsqu'il touche 300 dollars [257 euros] par mois, deux fois moins dans le public.

De nombreux narguilés réverbèrent la lumière sur le sol marbré blanc et les volutes de fumée se perdent dans la hauteur sous plafond. « Sans compter les écarts de prix entre Damas et les autres villes de Syrie, mais aussi entre son centre et sa périphérie. Sauf qu'en banlieue les services de base — eau, électricité, transports publics — sont encore plus déficients. », ajoute-t-il. Ceux qui le peuvent installent des générateurs, avec pour conséquence une forte odeur de mazout dans la capitale, notamment depuis la livraison par l'Arabie saoudite d'un million de barils de pétrole. Comme au Liban, les panneaux solaires fleurissent dans les campagnes.

Au déclenchement de la révolution, Khaled vivait à Qadam, près du camp de réfugiés palestiniens de Yarmouk, dans la banlieue sud de Damas, avant de basculer dans la clandestinité. Son quartier a été totalement rasé. Comme Yarmouk d'ailleurs. Il vit aujourd'hui à Damas avec sa femme et ses enfants, et travaille depuis peu pour une ONG internationale. Nombre d'entre elles, comme nous le confirme l'ONG Médecins sans frontières, ont étendu depuis un an leurs activités sur le territoire syrien, et offrent des salaires confortables, en espèces et en dollars.

Un paysage contrasté avec une mosquée majestueuse et des ruines environnantes.
Novembre 2025, Homs. À proximité de la mosquée Khalid Ibn Al-Walid, où les traces de destruction continuent de marquer le paysage.

Un mardi, 18 heures. À l'entrée de la boulangerie générale de Bab Touma, une trentaine de personnes se pressent dans les corridors ceinturés de barreaux pour accéder au four : dix galettes pour 4 000 livres syriennes (30 centimes d'euro). Aujourd'hui, le temps d'attente est d'une demi-heure. Le lieu est divisé en trois files — une pour les hommes, une pour les femmes et, avant la chute du régime, une pour les militaires. Il y a un an, il était fréquent d'attendre plusieurs heures. Certains, dont beaucoup de femmes et d'enfants, en achètent pour le revendre 6 000 livres (47 centimes d'euros) à des passants ou des automobilistes le long de la rue Abid-Izhak. C'est le cas de Youssef, la cinquantaine, handicapé, qui vient là tous les soirs. « Si je ne vends pas, je ne mange pas », souffle-t-il avec un sourire. Il déplore l'augmentation des prix depuis un an et n'est pas rassuré quant à la trajectoire sociale du pays. « Avant la chute, on trouvait du pain pour 400 livres syriennes [moins de 4 centimes d'euro], regarde combien il coûte maintenant ! » nous dit-il, avant d'être interrompu par une autre revendeuse qui s'écrie combien elle a faim.

Des subventions publiques rabotées

Le subventionnement public du pain a été réduit comme une peau de chagrin comparé à son niveau de 2011. Il se limite désormais aux zones les plus touchées par l'insécurité alimentaire. Le soutien apporté par le Programme alimentaire mondial depuis juin 2025, en partenariat avec le ministère de l'économie et de l'industrie, aurait permis à une centaine de boulangeries dans neuf gouvernorats de baisser le prix des dix galettes à 2 500 livres syriennes (19 centimes d'euros), soit une aide quotidienne pour 2 millions de personnes.

Les secteurs des transports publics, du pétrole, du gaz et, dernier en date, de l'électricité sont aussi victimes du désengagement de l'État. Le 30 octobre 2025, le ministère de l'énergie rendait publics ses nouveaux tarifs et affirmait continuer à subventionner à 60 % les trois cents premiers kilowattheures sur une période de deux mois, ramenant à 600 livres syriennes (5 centimes d'euro) le kilowattheure.

Dans un sondage réalisé en novembre auprès de 2 550 personnes par le média indépendant Enab Baladi, « 83 % répondent que le nouveau tarif n'est pas compatible avec leurs revenus, tandis que 17 % le considèrent approprié »2. Pour Feras Shabou, chercheur en économie et enseignant à l'université de Bahçeşehir, en Turquie, même si les services ont été améliorés, ces coupes dans les subventions ont impacté les plus pauvres, soit la majorité de la population. « La protection sociale en a été affaiblie », nous confie-t-il.

Pourtant, dès janvier 2025, le nouveau gouvernement promettait d'augmenter de 400 % les salaires de base dans le secteur public, qui se situaient autour de 25 euros par mois. La hausse, décrétée six mois plus tard, sera deux fois moindre. Un salaire minimum a aussi été adopté à hauteur de 750 000 livres syriennes (55 euros). Il s'agit d'une mesure avant tout symbolique, étant donné l'impact de l'inflation et de la fluctuation de la livre syrienne. Avant le conflit, 50 livres syriennes s'échangeaient pour 1 dollar. La cote est désormais à 12 000 livres, ce qui implique logistique et dextérité pour transporter les liasses échangées et pour les compter.

Bachar Al-Assad affiche toujours un regard confiant sur le billet de 2 000 livres. Comme au Liban, la dollarisation de l'économie s'accélère — mais gare à celui qui détiendrait une coupure froissée ou légèrement abîmée, elle ne sera pas acceptée. Les réserves d'espèces des banques étant réduites, il n'est pas possible de retirer plus de 600 000 livres syriennes par semaine (près de 40 euros) ou encore 20 dollars (17 euros) par mois, accentuant la défiance envers le système bancaire et favorisant les transactions directes.

Ruines historiques au coucher du soleil, avec une foule le long d
Novembre 2025, Alep. La foule, prévenue par SMS, se presse pour assister à l'allocution d'Ahmed Al-Charaa pour l'anniversaire de la libération de la ville.

À Alep, trois jours après la célébration, par des milliers de personnes, de l'anniversaire de la chute de la ville, le 27 novembre, des enfants agitent des drapeaux de la nouvelle Syrie3 — emblème de la révolution comme de l'indépendance — en allant à l'école. Amjad tient une boutique de vêtements dans le souk Al-Jaloum depuis un quart de siècle. Comme une bonne partie de la ville, ce marché populaire n'a pas échappé aux bombardements. « Il est clair que de nombreux produits viennent de l'étranger, souvent de moins bonne qualité. Parfois la fabrication reste syrienne, mais pas le textile. Cette concurrence n'affecte pas mon activité de vente, mais pousse des usines ou des artisans à réduire la leur », détaille-t-il en retirant un t-shirt en coton « made in Syria » de son emballage plastique.

Sortie brutale de l'isolement international

En effet, après quatorze ans d'isolement international, en particulier du fait des sanctions économiques de la part des États-Unis et de l'Union européenne4, la nouvelle administration a fait le choix d'une libéralisation de son marché intérieur. Elle a considérablement réduit ses droits de douane. Selon Feras Shabou, la Turquie en est le principal bénéficiaire. Elle est suivie de la Jordanie, des Émirats arabes unis, puis de la Chine, pour les voitures, le textile, l'électronique et les biens ménagers. Ce que confirme les travaux du chercheur en économie Shlair A. Mohammed Alzanganee, selon qui, avec l'effondrement du régime Assad, et la perte d'influence de la Russie et de l'Iran, « la compétition géoéconomique implique dorénavant la Turquie, les monarchies du Conseil de coopération du Golfe et, dans une moindre mesure, la Chine. La Turquie ayant réussi à maintenir sa position dominante »5.

À elle seule, l'importation de véhicules aurait atteint 1 milliard de dollars (858 millions d'euros). Dans les rues davantage embouteillées et polluées des centres urbains, les nouveaux modèles sont légion.

Une place urbaine avec des voitures et une statue près d
Novembre 2025, Damas. Place Youssef Al-Azmeh, des taxis pris dans les embouteillages.

Les pick-up noirs ou blancs de marque japonaise des forces de sécurité contrastent avec les taxis jaunes Saba iraniens. Des policiers portant cravate, chemise blanche et gilet fluo orchestrent le tout. On peut interroger l'impact de cette libéralisation sur l'industrie locale : « Il y a désormais plus de biens, à moindre prix, mais de qualité médiocre », observe Feras Shabou.

Au centre de Damas, dans le marché populaire de Bab Sreijeh, les étals — de fruits, de légumes, d'olives, d'épices, de vêtements ou de biens divers — sont garnis. Il y a tout le temps du monde, même tard le soir. Comme nous le décrit Abou Ahmed, primeur, « avant, on pouvait en faire venir en contrebande depuis le Liban, mais maintenant on trouve par exemple des bananes des Philippines, des ananas d'Équateur, des avocats du Liban et des kiwis de… Nouvelle-Zélande ! ». Pour Massa, étudiante originaire du quartier de Jaramana, « le prix de certains produits a baissé — comme les bananes —, les rendant dorénavant accessibles. Cela est dû à une moindre corruption, jusqu'alors omniprésente aux checkpoints ». Toutefois, pour l'ensemble des personnes rencontrées, le constat est le même : il y a trop peu de travail et encore moins d'argent.

Tel est également l'avis de Kamal, qui, comme son père avant lui, est menuisier-outilleur dans le souk couvert de Homs, fondé au XIIIe siècle par la dynastie ayyoubide. « L'on tient l'atelier depuis plus de cinquante ans, mais on a dû fermer pendant plus de dix ans, comme tant d'autres échoppes. Je l'ai rouvert juste après la libération et, malgré les difficultés économiques, c'est un soulagement. »

Un marché animé, avec des vêtements, des étals et des gens qui se déplacent sous un toit coloré.
Novembre 2025, Homs. Souk couvert de la ville, fondé au XIIIe siècle par la dynastie ayyoubide.

Centre commercial géant et hôtel 5 étoiles

Le 27 août 2025, le nouveau gouvernement a lancé la 62e édition de la foire internationale de Damas — « Syria Welcomes the World » —, après six ans d'inactivité. Des centaines d'entreprises internationales et une trentaine d'États y ont participé. La présence de l'Arabie saoudite a été particulièrement remarquée. À noter que celle-ci, via le Saudi Fund for Development, a annoncé, en septembre 2025, au côté du Qatar et du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), une contribution à hauteur de 89 millions de dollars (76 millions d'euros) pour la prise en charge des salaires des fonctionnaires jusqu'à la fin de l'année. Charge qui incombait auparavant au Qatar.

Selon l'économiste Salam Saïd, également conseillère politique au département Proche-Orient et Afrique du Nord (MENA) de la fondation allemande Friedrich-Ebert, « il s'agit surtout d'annonces, à destination de la communauté internationale et de la population, avec très peu de concrétisations ». Elle ajoute : « De nombreux obstacles perdurent, que ce soit l'absence d'infrastructures, l'incertitude quant au climat des affaires, les difficultés bancaires, ou encore les logiques persistantes de clientélisme. »

Au-delà de l'image d'une administration sous perfusion du Golfe, c'est également un modèle particulier en termes d'investissements qui est privilégié, et qui interroge le contrat social. Par exemple, le lancement en grande pompe du chantier de la Hijaz Gallery, qui prévoit un centre commercial géant et un hôtel 5 étoiles — constructions discutables dans un pays exsangue — à quelques encablures de la magnifique gare du Hedjaz, de l'architecte espagnol Fernando de Aranda, qui reliait en 1909 Damas à Médine en quatre jours.

Des voitures au premier plan, un grand bâtiment ancien de style architectural, ciel bleu.
Novembre 2025, Damas. A proximité de la gare du Hedjaz, un centre commercial géant et un hôtel 5 étoiles sont en construction.

Un besoin de justice sociale

Retrait de l'État et libéralisation affichée de l'économie. Il ne manquait à l'équation que le Fonds monétaire international (FMI), qui vient de conclure une visite de trois jours à Damas. Dans son communiqué de presse, il a signalé que « l'économie syrienne montre des signes de reprise et des perspectives améliorées, reflétant l'amélioration de la confiance des consommateurs et des investisseurs sous le nouveau régime syrien ». Et de proposer une assistance technique fiscale, financière et bancaire. Premier pas, selon Salam Saïd, à davantage d'ingérence de l'institution de Bretton Woods6. Or celle-ci n'est connue ni pour son essence démocratique ni pour ses bienfaits pour les peuples.

Certes, la croissance pour 2025 est estimée à 1 % du produit intérieur brut (PIB) — alors qu'il était naguère en recul — et, dans les villes, une certaine vitalité économique est palpable. Un projet de réforme fiscale, simplifiant le système pour le rendre plus effectif, devrait exonérer 90 % de la population d'impôt sur le revenu.

Pour stimuler l'investissement, les autorités envisagent une baisse de l'impôt sur les sociétés, y compris de certains secteurs lucratifs, et la possible mise en place d'une taxe sur la valeur ajoutée (TVA) que l'on sait par nature inégalitaire. Pour Feras Shabou, « la justice sociale de ce système dépendra de sa bonne application, de sa transparence et de la capacité des autorités à limiter la fraude ». De son côté, Salam Saïd considère que s'il est primordial que l'État développe une vision à long terme, il doit aussi laisser de la place à une reconstruction décentralisée, pour permettre des initiatives locales, en accord avec la société civile : « C'est le bon moment, car les gens ont encore de l'espoir. À défaut, le gouvernement pourrait perdre en crédibilité, avec pour conséquence une grogne sociale, surtout dans les campagnes et parmi les déplacés ».

Heba7 a grandi à Alep, avant de partir en Allemagne, où elle a obtenu la nationalité allemande. Ses proches restés en Syrie ne s'en sortent qu'avec les transferts d'argent de son oncle. En septembre 2025, elle est rentrée, comme plus d'un million de compatriotes, et s'est installée à Damas. Pour elle aussi, trouver un appartement est une gageure. En attendant, elle séjourne dans un monastère du quartier populaire de Dwelaa, à deux pas de l'église Saint-Élie qui a été frappée par un attentat, revendiqué par l'Organisation de l'État islamique (OEI), en juin 2025. Elle travaille à mi-temps pour une association locale sur des enjeux de démocratie. « Je ne suis pas issue d'un milieu aisé, mais étant donné l'état du pays, j'ai aujourd'hui l'impression d'être passée de la “Souria” à la “Syria”, c'est-à-dire d'avoir intégré la classe supérieure. »

En déficit d'optimisme, elle ne compte pas rester en Syrie. Elle glisse : « Qaimtek rassass » (« Ta vie ne vaut qu'une balle »). Une balle à l'image du climat d'incertitude politique et de ses ferments — massacres communautaires sur la côte et à Soueïda, extension de l'occupation israélienne du Golan, désintégration territoriale, confessionnalisme exacerbé —, malgré la chute de la plus sordide dictature du Proche-Orient. Pour l'heure, la relative liberté de parole et de circulation y apporte tout de même une bouffée d'air salutaire.


1La production de ce médicament psychostimulant, contrefaçon du produit originel, a été officiellement abandonnée dans un effort de reconnaissance internationale et de recherche de légitimité. Cet engagement faisait déjà l'objet d'une condition à la réintégration de la Syrie à la Ligue arabe au printemps 2023.

2Amir Huquq, Marina Marhej, Christina Al-Shammas, Mohammad Deeb Bazt, «  New electricity tariffs turn power bills into a nightmare for Syrians  », Enab Baladi, 13 novembre 2025.

3Le drapeau tricolore vert, blanc, noir orné de trois étoiles rouges a remplacé le drapeau officiel (rouge, blanc, noir, avec deux étoiles vertes).

4Les ministres des affaires étrangères des États membres de l'Union européenne se sont engagés à lever les sanctions économiques visant la Syrie lors du Conseil affaires étrangères qui s'est tenu le 20 mai 2025 à Bruxelles. L'UE maintient les sanctions directes contre le régime Assad et ses soutiens, ainsi que celles sur les biens à double usage, notamment les armes et les technologies susceptibles d'être utilisées à des fins de répression interne. De son côté, Washington a annoncé au lendemain de la visite officielle d'Ahmed Al-Charaa à la Maison Blanche, le 10 novembre, la suspension temporaire de la loi «  César  », qui met en application depuis le 17 juin 2020 le régime de sanctions contre la Syrie.

5Geoeconomic Rivalry in Syria : Research article Geoeconomic Ambitions of Regional and Global Actors, The Arab Center for Contemporary Syria Studies, novembre 2025.

6Le FMI est né en juillet 1944 lors de la conférence de Bretton Woods, du nom de la ville étatsunienne située dans l'état de New Hampshire.

7Son nom a été modifié.

L'exil sans fin des réfugiés afghans du Pakistan

Deux hommes s'étreignent, l'un montre une profonde tristesse.

Depuis début octobre 2025, plusieurs escarmouches ont opposé le Pakistan et l'Afghanistan. Islamabad accuse Kaboul d'abriter les talibans pakistanais du mouvement Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), auteurs de plusieurs attentats sur son sol. Le 9 octobre, ce dernier a frappé son voisin (y compris la capitale) qui a riposté en ciblant des postes militaires de l'autre côté de la frontière. Un fragile cessez-le-feu a ensuite été conclu sous l'égide du Qatar et de la Turquie. Mais les autorités pakistanaises continuent de traquer des réfugiés afghans qui n'ont aucun lien avec le TTP et qui avaient justement fui les talibans. Récit d'un exil à rebours vers l'Afghanistan, que beaucoup ne connaissent même pas.

Actualisation

Le 27 février 2026, le Pakistan s'est déclaré « en guerre ouverte » avec son voisin afghan dont il a bombardé la capitale Kaboul et, au sud, Kandahar, la ville abritant le chef des talibans. La veille, l'Afghanistan avait mené « des opérations offensives à grande échelle » contre le Pakistan. L'Iran, le Qatar et la Turquie qui avaient contribué au cessez le-feu après les affrontements d'octobre dernier, la Chine qui entretient des rapports privilégiés avec Islamabad et l'Arabie Saoudite qui a signé un accord de défense mutuelle avec le Pakistan en septembre 2025, ont appelé à un retour au calme. Rien ne dit que cela suffira. Les deux pays contestant la fameuse Ligne Durand qui leur sert de frontière.

Les rues jadis animées de Pari Mohalla à Taxila, à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest d'Islamabad, se sont transformées en zone fantôme. Devant les maisons abandonnées de ce quartier populaire, des chiens errants attendent sagement les restes de nourriture auxquels ils étaient habitués. En vain. Les centaines de familles afghanes qui y résidaient sont reparties vers l'Afghanistan voisin, traquées par la police, expulsées ou chassées par la peur.

Parmi les derniers à partir, Mohammed Mir et sa famille. « Mes parents sont venus d'Afghanistan vers 1984. Là-bas, il y avait la guerre, explique ce père de famille, vêtu d'une tunique traditionnelle bleu ciel et d'un petit chapeau blanc aux bordures argentées. Je suis né ici, à Taxila, en 1987. J'ai passé mon enfance dans ces rues, je m'y suis marié et mes enfants y sont nés. Mais les autorités ont décidé que nous devions retourner en Afghanistan. »

Un homme en habit jaune marche dans un terrain vague, devant des bâtiments en brique.
Les rues jadis animées de Pari Mohalla à Taxila se sont vidées des centaines de familles afghanes qui y résidaient. Selon l'ONU, depuis le début des opérations en 2023, ce sont 1,6 million d'Afghans qui ont quitté le Pakistan, dont 132 000 expulsés.

Départ vers un pays inconnu

Une mention au « Plan de rapatriement des étrangers illégaux », lancé par les autorités pakistanaises en septembre 2023, ciblant principalement les Afghans arrivés au fil des guerres au cours des quarante dernières années. Vu des autorités pakistanaise, le pays a longtemps assumé sa part de responsabilité humanitaire en accueillant et en régularisant des millions de réfugiés afghans pendant des décennies. Maintenant que l'Afghanistan est considéré comme stabilisé, Islamabad estime qu'il est légitime que ces réfugiés rentrent chez eux alors que le Pakistan fait face à d'importants défis économiques et sécuritaires.

Un homme dans un magasin coloré rempli de tissus et d
Face aux craintes des raids de la police, dans ce bazar de Taxila, dominé par les Afghans, les commerçants ont dû liquider ses biens dans la précipitation. Mohammed a cédé son magasin de cosmétiques pour à peine un dixième de sa valeur.

Les premiers ciblés ont été les sans-papiers et les migrants. Mais, depuis le 1er septembre 2025 et pour la première fois, sont aussi concernés les réfugiés officiellement enregistrés auprès du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR), soit près d'1,5 million de personnes sur les 2,8 millions d'Afghans du Pakistan. Islamabad n'a jamais ratifié la Convention de Genève, laquelle interdit toute expulsion vers un pays où un réfugié risquerait sa vie ou sa liberté.

Un drame pour Mohammed. Le commerçant a dû boucler trente-huit ans de vie dans des valises en vue d'un départ vers un pays qu'il n'a jamais connu. La Constitution prévoit pourtant que toute personne née sur le sol pakistanais a droit à la nationalité. Mais dans les faits, ce droit reste largement inaccessible pour de nombreux enfants de réfugiés afghans. « Cette crise est plus grave que les précédentes, commente Qaisar Afridi, porte-parole du HCR au Pakistan. L'espace pour l'asile se réduit et c'est désormais une politique officielle, décidée au niveau de l'État. »

« À tout moment la police peut faire une descente »

Dans le quartier de Mohammed, la même scène se répète depuis des semaines alors que les départs s'enchaînent. « Cela fait environ un mois que toutes nos affaires sont emballées. À tout moment, la police peut faire une descente, alors nous devons être prêts », poursuit Mohammed, depuis sa maison où s'empilent couvertures, oreillers, tapis, vêtements d'hiver, vaisselle, sacs de riz, soigneusement empaquetés.

Chambre encombrée avec des matelas empilés et des rideaux à motifs.
Mohammed a emballé ses affaires pour être prêt à partir en cas de descente de la police. Il a vendu ses chèvres et vaches à moitié prix ainsi que le mobilier qui risquerait de s'abîmer sur la route.
Des sacs de différentes couleurs entassés dans une pièce.
Mohammed a empaqueté trente-huit ans de vie. Il ne lui reste plus qu'à vendre sa maison, construite en 2012, et l'un de ses magasins avant de partir.

Il s'apprête à charger ses affaires dans un camion. Mais avec cette crise des réfugiés, les prix des transporteurs ont considérablement augmenté, rendant la location de ces véhicules inabordables pour de nombreuses familles. « Les chauffeurs profitent de la situation, déplore Mohammed. Ils réclament deux, parfois quatre fois le tarif habituel. J'ai réussi à louer un camion frigorifique qui transporte habituellement des fruits pour 400 000 roupies (environ 1 200 euros). »

Un homme charge des sacs sur un véhicule coloré sous un ciel nuageux.
Certaines familles afghanes ne peuvent pas se permettre de louer un transporteur. Mohammed a organisé des collectes dans son quartier pour aider les plus démunis à se payer un camion pour repartir en Afghanistan.

Il se considère victime d'une stigmatisation injuste. « Le gouvernement accuse les réfugiés afghans d'être responsables de tous les maux : chômage, insécurité, terrorisme. Mais nous sommes des travailleurs, des commerçants, des ouvriers qui travaillons dur pour vivre dignement. »

Derrière cette politique, Islamabad cherche à faire pression sur Kaboul pour qu'il neutralise le mouvement des talibans pakistanais (Tehrik-e-Taliban Pakistan, TTP). Depuis le retour des talibans au pouvoir à Kaboul en 2021, le militantisme armé transfrontalier s'est intensifié. En 2024, plus de 1 600 morts civils et militaires ont été recensés dans les attaques terroristes, principalement dans les régions frontalières, un triste record, qui fait de cette année la plus meurtrière depuis près de dix ans. Le Pakistan accuse les autorités afghanes de tolérer ce groupe dont elles sont idéologiquement proches, et d'abriter ses bases arrière. La montée du terrorisme a aggravé les tensions entre les deux pays, jusqu'à provoquer de violents affrontements, suspendus par un fragile accord conclu à Doha le 19 octobre 2025.

Des bouc-émissaires faciles

Face aux craintes des raids de la police, Mohammed a dû liquider ses biens dans la précipitation. « Nous avons vendu beaucoup de choses que nous ne pouvons pas emporter, comme le mobilier qui risquerait d'être abîmé. Nous avons aussi vendu nos chèvres et nos vaches, à moitié prix. » Au bazar, dominé par les Afghans, Mohammed possédait deux boutiques. Il a dû céder son magasin de cosmétiques pour à peine un dixième de sa valeur. Désormais, il tente de vendre au plus vite son échoppe de vêtements, en liquide seulement, pour partir avant que la police ne l'arrête. « Nous devons tout vendre à perte, recommencer une vie ailleurs », regrette-t-il depuis sa boutique presque vide aux étals soigneusement rangés.

Avec l'irruption des combats à la mi-octobre le long de la frontière, la politique d'expulsions s'est intensifiée. Les autorités ont ordonné la fermeture des 54 camps de réfugiés, vidé des quartiers entiers et instauré, dans la province du Pendjab, un dispositif permettant aux citoyens de signaler la présence d'« immigrants illégaux ». Le 17 octobre 2025, le gouvernement fédéral est allé plus loin encore : de nouveaux points de sortie ont été ouverts à la frontière afghane, signe de sa détermination à accélérer les départs.

Camion vert décoré, chargé de marchandises et de textiles colorés.
Camion de réfugiés afghans patientant à proximité du centre du HCR de Nowshera. Avec la crise des réfugiés, les prix des transporteurs ont considérablement augmenté, rendant la location de ces camions inabordables pour de nombreuses familles.

Les attitudes de la population se sont également durcies envers ces bouc-émissaires faciles. « Depuis leur arrivée, il y a de l'insécurité, du trafic de drogue, des armes et de la prostitution », déclare Zainab Kakar, cadre dans une société de microfinance, originaire de Quetta, au Baloutchistan, province frontalière de l'Afghanistan. « Depuis les expulsions, les routes sont plus propres, il y a moins de circulation et je me sens plus en sécurité », ajoute depuis une terrasse d'un café huppé d'Islamabad celle qui a pourtant grandi aux côtés de familles afghanes.

Des propos anti-réfugiés qui nourrissent également de nouvelles formes de pratiques illégales : pots-de-vin policiers, accaparement de terrains laissés vacants, ou encore arnaques promettant de faux visas humanitaires.

Un enfant aux cheveux bouclés, assis sur une banquette rouge, regarde avec curiosité.
La Constitution prévoit que toute personne née sur le sol pakistanais a droit à la nationalité. Mais dans les faits, ce droit reste largement inaccessible pour de nombreux enfants de réfugiés afghans.

Tout pour inciter ceux qui échappent aux traques de la police à s'en aller. Pour Mohammed, le plus dur est de voir ses enfants inconsolables. « Les enfants ne sont pas prêts à partir. Dès que je parle du départ, ils se mettent à pleurer. » Comme Hina, sa fille âgée de six ans, scolarisée en CP dans une école privée du quartier. Elle a dû faire ses adieux à ses camarades de classe. En Afghanistan, la loi talibane lui interdira d'étudier au-delà du primaire. Son frère aîné, lui, a déjà dû renoncer à l'école publique il y a deux ans, quand ont commencé les rafles contre les réfugiés afghans.

Une personne assise sur un lit, vêtue d
Bilal, le fils aîné de Mohammed veille sur les affaires déchargées sur un terrain vague en périphérie de Kaboul. Il a dû abandonner l'école il y a deux ans, quand ont commencé les rafles contre les réfugiés afghans au Pakistan.

Avant de prendre la route, Mohammed tient à faire un dernier détour par le cimetière familial. Dans ce carré de verdure reposent son père, sa tante, sa nièce... Le commerçant s'agenouille, les yeux humides, arrache quelques mauvaises herbes sur les pierres tombales. « Quand quelque chose nous préoccupait, nous venions nous apaiser ici… Après notre départ, il n'y aura plus personne pour leur rendre visite. Nous sommes les derniers.  »

Un homme se penche sur une tombe dans un cimetière verdoyant.
Avant de prendre la route, Mohammed tient à faire un dernier détour par le cimetière familial où reposent son père, sa tante et sa nièce.
Une pierre tombale blanche entourée de végétation.
Mohammed s'inquiète : après son départ, plus personne ne viendra visiter ni entretenir les tombes de ses proches.

Quelques heures plus tard, l'heure du départ sonne. Devant le camion lourdement chargé, amis et voisins sont venus en nombre pour les saluer une dernière fois. Les hommes s'enlacent en sanglotant. Dans le van où prennent place les femmes et les enfants, les pleurs étouffés se mêlent au bruit du moteur. De la burqa marron de l'une d'entre elles s'échappe un soupir désespéré : « On nous force à partir. » Mohammed, lui, n'a plus de mot. Quarante ans après l'exil de ses grands-parents, c'est à son tour de reprendre la route, réfugié une fois encore.

Deux hommes transportent un gros sac, un enfant les observe, ambiance de livraison.
Le jour du départ, famille et voisins aident à charger le camion loué par Mohammed pour retourner en Afghanistan. Il a vendu beaucoup de choses qu'il ne peut pas emporter car le transport est très cher.
Trois hommes discutent, l
Devant le camion lourdement chargé, amis et voisins sont venus en nombre pour les saluer une dernière fois.

Des enfants séparés de leurs parents, les femmes de leur mari

Près de la frontière, le camion de Mohammed rejoint une longue file de véhicules chargés de familles afghanes. Avant de traverser, celles-ci doivent se faire recenser dans un centre du HCR. L'enregistrement leur donne droit à une aide symbolique pour le voyage et la réinstallation : environ 130 euros par famille. « À Kaboul, nous n'avons rien, ni maison, ni bien, ni repère, lâche Mohammed, la voix enrouée. Tout ce que j'ai construit en trente-huit ans est perdu. Nous allons devoir tout recommencer à zéro. »

Une main d
L'enregistrement dans un centre du HCR donne aux familles afghanes le droit à une aide symbolique pour le voyage et la réinstallation : environ 130 euros par famille.

Les défenseurs des droits humains dénoncent des conditions éprouvantes. « Aux différents postes-frontières, les réfugiés affrontent de longues attentes, des conditions climatiques difficiles et un manque de services de base pour les femmes, les enfants et les personnes âgées, explique Moniza Kakar, avocate spécialisée en droits de l'homme, basée à Karachi, qui lutte pour empêcher le renvoi en Afghanistan des demandeurs d'asile et des réfugiés afghans. De nombreux témoignages font état de contrôles de documents menés de manière agressive, de séparations familiales, notamment d'enfants séparés de leurs parents ou de femmes renvoyées seules, et d'un accès insuffisant à la nourriture et aux soins médicaux. » Selon l'ONU, depuis le début des opérations en septembre 2023, ce sont 1,6 million d'Afghans qui ont quitté le Pakistan, dont 132 000 expulsés.

Une file d
Arrivée de la famille de Mohammed dans un centre du HCR à Nowshera dans la province du Khyber Pakhtunkhwa, frontalière de l'Afghanistan.
Un groupe d
Mohammed, son épouse et ses enfants s'apprêtent à quitter le centre du HCR après avoir rempli les dernières formalités avant de traverser la frontière vers un futur incertain. En Afghanistan, ils n'ont ni maison, ni bien, ni repères.

Crise humanitaire en Afghanistan

Pour se rendre à Kaboul, il faut franchir le col du Khyber, ce passage historique entre les deux pays, puis s'engager sur une route sinueuse qui descend vers Jalalabad avant de rejoindre la capitale. À Kaboul, c'est un nouveau paysage que découvrent Mohammed et ses proches, dominé par le drapeau blanc de l'Émirat islamique.

La réalité est brutale. L'Afghanistan traverse l'une des pires crises humanitaires au monde. Depuis le retour au pouvoir des talibans en 2021, l'économie s'est effondrée : l'aide internationale est en chute libre, la pauvreté a explosé. Dépassé, l'État ne parvient pas à absorber les arrivées massives d'Afghans refoulés d'Iran et du Pakistan.

Mohammed a déchargé ses affaires sur un terrain vague en périphérie du centre-ville. Au loin, se découpent des collines pelées constellées d'habitations modestes. Ses tentatives pour trouver un logement ont toutes échoué. Le marché immobilier est saturé par l'afflux des nouveaux-arrivants. « Voir toutes mes affaires qui s'abîment ici à ciel ouvert, alors que j'avais tout le confort avant, c'est très douloureux », explique Mohammed en arrangeant une grande bâche en plastique étendue au-dessus de ses affaires. « Nous vivions autrefois tous ensemble, en famille élargie. Aujourd'hui, nous sommes dispersés, car il est impossible de trouver un lieu et un moyen de subsistance communs. »

Une route poussiéreuse avec des camions-citerne et des collines en arrière-plan.
Mohammed a déchargé ses affaires sur un terrain vague en périphérie du centre-ville de Kaboul en attendant de trouver un logement. Le marché de l'immobilier est saturé avec le retour massifs de réfugiés en provenance d'Iran et du Pakistan.

Ses économies fondent de jour en jour. Tout part dans la location de son terrain. Bientôt, Mohammed devra accepter des petits boulots journaliers, payés à peine quatre euros par jour, pas de quoi nourrir sa famille. Selon les Nations unies, en 2025, plus de la moitié des Afghans, près de 23 millions de personnes, auront besoin d'aide pour survivre. 12,6 millions sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë.

Un camion coloré, surchargé de marchandises diverses, garé sur une route.
Certaines familles afghanes vont jusqu'à démonter les matériaux de leur maison pour les emmener avec eux en Afghanistan qui fait face à une grave crise humanitaire. Selon les Nations unies, en 2025, plus de la moitié des Afghans, près de 23 millions de personnes, auront besoin d'aide pour survivre.

Il est surtout inquiet pour ses enfants. « Le premier obstacle, c'est la langue. À Kaboul, la majorité des gens parlent dari, et mes enfants ne le comprennent pas… » Il ajoute : « Si la situation ne s'améliore pas, je n'aurai pas le choix : je les enverrai vers les pays occidentaux, par n'importe quel moyen. » Durant les six premiers mois de 2025, les Afghans étaient le deuxième groupe de demandeurs d'asile en Europe : 42 000 demandes, soit plus d'une personne sur dix. Des routes périlleuses, qui ont fait plus de 8 900 morts et disparus dans le monde en 2024. Pour beaucoup, l'exil est sans fin.

Palestine. En Cisjordanie, la brutalité des colons en roue libre

Par : Jean Stern
L'image montre un paysage rural avec un arbre olivier au premier plan. Cet olivier, avec ses branches étendues, surplombe une vallée. En arrière-plan, on peut voir un village ou une petite ville, probablement construite sur des collines, entourée de terres agricoles. Le ciel est clair et ensoleillé, ce qui donne une belle lumière à la scène. Le terrain est rocheux et légèrement aride, typique de certaines régions méditerranéennes.

Actualisation : Plus de 150 attaques de colons contre des agriculteurs palestiniens ont été recensées en marge de la récolte des olives qui a commencé début octobre 2025.
Dans les territoires occupés, le harcèlement des colons et de l'armée est toujours plus terrible : des centaines de morts, des milliers d'agressions, des pillages sévères. Rencontres, en ce début 2025, en compagnie d'une délégation de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), avec des Palestiniens victimes de la volonté israélienne d'annexion.

De notre envoyé spécial en Palestine

En ces premiers jours de 2025, je parcours les routes de Palestine au pas de charge. Enfin, certaines routes. À côté du réseau traditionnel aux tracés antiques, comme souvent au Proche-Orient, les routes réservées aux colons transpercent le paysage, surélevées, grillagées, vidéosurveillées. Menaçantes, nombreuses et rapides, ces voies prioritaires rendent l'apartheid pratique, comme une application de transport. Ce paysage palestinien fragmenté, gravement altéré par la colonisation, les blocs de béton, les tourbillons de poussière, les traces de destructions, je le connais, je l'ai parcouru maintes fois ces dernières années. Pourquoi la Palestine semble plus moche, sale, triste qu'au printemps dernier. L'injustice y crève les yeux, étouffe comme le souffle de l'enfer. Ces voies de la discrimination sont laides. Elles sont un des signes qu'en Palestine tout s'enfonce dans l'inacceptable. L'indifférence du monde devrait donner à pleurer, si cela servait à soulager ma colère.

Les faits ne laissent aucun répit. Exécutions sommaires, passages à tabac, incendies de maison, destructions de fermes, saccages de terre, arrestations arbitraires… Responsables de cette rengaine quotidienne : des colons organisés en milices armées par le gouvernement et des soldats acteurs de la répression, complices des horreurs des dits-colons. Ce qui se déroule dans les profondeurs de la Palestine est « de pire en pire ». Tout le monde me le dit.

Pour la délégation de la FIDH que j'accompagne, la diplomatie de l'accolade est le signe de partage et de solidarité. Celles et ceux que l'on rencontre se forcent à sourire mais ont envie de hurler. « Comment vous-dites déjà ? Pénible [en français]  », tente de plaisanter un homme dont le regard a perdu toute confiance, tandis qu'il étreint nos mains.

Cinq attaques par jour en moyenne

Les colons israéliens partagent les idéaux de l'extrême droite suprémaciste et religieuse mondiale. Ils combattent les Arabes, ce qui revient à chasser les Palestiniens (musulmans et chrétiens) de Cisjordanie. Pauvres, riches, paysans, bourgeois, citadins, ruraux. Les milices des colons ne font « plus de quartier », c'est leur mot d'ordre général. Ils auraient tort de se gêner, puisqu'ils sont encouragés par deux des plus puissants ministres de Benyamin Nétanyahou, Itamar Ben Gvir — qui a quitté la coalition gouvernementale suite à l'accord de cessez-le-feu à Gaza — et Bezalel Smotrich, eux-mêmes colons, comme onze des 29 ministres de l'actuel gouvernement. Un permis de massacrer délivré par des ministres, rabbins et généraux, dans une Sainte Trinité mortifère.

Entre le 7 octobre 2023 et le 7 octobre 2024, 1 654 attaques contre des civils palestiniens, perpétrées par des colons, ont été répertoriées dans les territoires palestiniens, soit presque cinq par jour, selon l'OCHA, le bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires. Résultat : 722 Palestiniens ont été tués « dans le contexte de l'occupation » sur la même période à Jérusalem-Est et dans les territoires, précise l'organisme onusien1. Et les attaques de colons se sont intensenfiés ces dernières heures, notamment à Al-Funduq et Jinsafut, deux villages situés à l'est de Qalqilya.

Certains Palestiniens, notamment à Jénine, ont quant à eux été tués par la police palestinienne, gangrenée par une complicité sécuritaire avec Israël qui écœure les Palestiniens. « Aidez-nous à nous débarrasser du Hamas et du Fatah », supplie un bourgeois de Ramallah. Des Palestiniens les jugent comme des pions dans les mains d'Israël, prêts à les sacrifier pour leurs intérêts idéologiques et économiques. « Et nous, on compte les disparus, on n'arrive même plus à dresser les listes de nos morts, déplore un Palestinien. On est des parias, les oubliés de l'humanité. » Un homme, croisé à Bethléem, n'a pas envie de parler de ses 18 ans passés en prison. Il y a plus de 5 000 prisonniers politiques palestiniens détenus par Israël. Selon l'ONG Addameer, on comptait 3 376 détenus administratifs au 7 janvier 2025 contre « seulement » 1 264 en septembre 2023.

Les Palestiniens tout le temps observés

En outre, les territoires sont quasi bouclés. L'UNRWA, l'agence onusienne en charge des réfugiés, a été mise hors circuit par Israël. Un scandale politique et humanitaire de plus. Sa petite permanence à l'entrée du camp Ayda, à Bethléem, est fermée pour une durée indéterminée. Non loin de là, l'hôtel de Banksy prend la poussière. Seuls le hall et le petit musée de l'Occupation sont ouverts, mais personne n'y passe plus, les bobos australiens se sont évanouis. Ils débarquaient couverts de lin en Uber Berline et descendaient des cocktails sur la terrasse face au mur. Mais au moins ils venaient. Comme les pèlerins, totalement absents ces temps-ci, après le long coup d'arrêt du Covid. Bethléem se meure en sourdine et des malheureux vendent de misérables souvenirs aux rares étrangers de passage.

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Entrance to Camp Ayda, Bethlehem.

Un homme du camp d'Ayda, très sympathique, affable, d'une courtoisie répandue en Palestine, sourit tristement. Pour lui, la Palestine ne répond pas à la brutalité de l'occupant. « Depuis le début de la guerre à Gaza, on est bien obligés de se poser des questions sur notre mobilisation. On est trop faibles face à l'armée israélienne. Jeter des pierres sur des soldats n'est pas suffisant. » Il pense que les jeunes de Naplouse et de Jénine ont eu raison, les gens du Hamas aussi. Le temps des armes est venu. De plus en plus de Palestiniens s'interrogent.

Les colons, eux, ne doutent pas. Ils ont les armes, et s'en servent. Tous comme les soldats.

L'homme raconte la mort d'un enfant palestinien le 10 novembre 2023, dans la rue, devant tout le monde, transpercé par la balle d'un sniper. Les soldats ont embarqué le cadavre du garçon et l'ont rendu le lendemain à son père. Un peu plus loin, dans un repli du mur de séparation qui longe le camp, une base militaire israélienne, avec en permanence une vingtaine de soldats, nous observe. Ici, les Palestiniens sont tout le temps observés. Le jour venu d'un nouveau départ, qu'exigent les colons messianiques et leurs ministres, d'une nouvelle Nakba qui semble presque écrite, l'armée saura où trouver les valises pour accélérer le mouvement.

Nuits de barbarie

Malgré ses multiples fronts, cette armée a renforcé sa présence dans les territoires. Elle n'a nulle intention de « cesser-le-feu » en Cisjordanie. Elle reprend en main les checkpoints et multiplient les patrouilles, et laisse circuler les vendredis des hordes d'adolescents colons de 16 ans et moins. Ils disposent de cocktails Molotov et de gourdins. Les plus âgés qui les encadrent ont des armes. Ils boivent de l'alcool et attaquent dans l'ivresse, hurlant à la mort dans leurs nuits de barbarie. Ces instants effrayants sont saisis par les caméras de surveillance installées par l'ONG B'tselem et d'autres organisations des droits humains, comme Al-Haq.

Une victime, un bédouin, montre ses plaies encore purulentes infligées par des colons quatre jours plus tôt, vendredi 4 janvier 2025. Khaled Najjar, 71 ans, a l'allure épuisée d'un vieillard mais le regard pétillant. Il dénude son ventre, dévoilant une énorme boule noire. Il vit dans un hameau de Masafer Yatta, là même où a été tourné No Other Land. Au milieu de la nuit, les colons l'ont arraché à sa maison, qui avait été démolie par l'armée à plusieurs reprises. « Ils étaient trois au quatre, ils m'ont jeté au sol et ont commencé à me battre. » Ils avaient au préalable détruit la caméra d'observation installée par B'tselem.

Sur cette image, on voit un homme âgé assis sur une chaise en plastique. Il porte un vêtement traditionnel et un foulard sur la tête. Son visage affiche un sourire chaleureux. À côté de lui, un jeune garçon portant un sweat à capuche et des jeans regarde vers le bas. En arrière-plan, on aperçoit un mur et un réservoir d
Masafer Yatta. Khaled Najjar

Khaled a passé deux jours à l'hôpital, et ce n'est pas la première fois. « Je ne compte plus les fois où j'ai été blessé, j'ai passé des mois à l'hôpital. » Non loin, Bassel Adra, l'un des coréalisateurs de No Other Land, soupire. « Cela n'a pas commencé avec le 7 octobre, mais le harcèlement des colons est de pis en pis. Les autorités ne font rien pour le faire cesser. » Il est beau, triste, sympathique : ses combats sont là, sous nos yeux.

Face à nous, à quelques centaines de mètres, se trouve la colonie, anciennement « poste avancé », de Regavim. Et sur une autre hauteur, tout près de la maison de Khaled Najjar, un kiosque à musique a été édifié. Sur cette position dominante, les colons se retrouvent avant de passer à l'attaque, mettent la musique à fond, boivent, chantent et dansent.

À Jérusalem, les mêmes colons et leurs amis dansent parfois dans la rue, devant la gare Centrale, accompagnés de leur musique pop biblique et guerrière. Un passant, hors de lui, les traite de « fascistes ». Sa colère glisse sur la foule. Le tramway, un autre symbole de la colonisation2, file dans la nuit. Il est à peine 23h, il ne transporte que de jeunes hommes pieux, farfadets farouches d'un autre temps, des gens parfois patibulaires, parfois juste fatigués, mais tous armés. Il y a aussi des soldat.e.s en armes qui soupirent les yeux au ciel. Rien ne va pour eux. Tout messianique qu'il soit, le bidasse israélien n'ignore pas que son destin est de finir en chair à canon. Des généraux et des rabbins nationaux-religieux hystériques lui disent toute la journée « Meurs pour Dieu et la patrie ! ». Le malheur des Palestiniens ne compte pas. Ou, pour être plus près de la vérité, ils s'en félicitent.

Ben Gvir et Smotrich ont la haute main sur les affaires militaires, civiles et financières des territoires occupés palestiniens3. Ces proconsuls ricanent de leurs volontés meurtrières sur des télévisions de propagande, ébahis de voir à quel point les « alliés » d'Israël les laissent tranquilles. En outre, des rabbins les bénissent. Le « plus de quartier », c'est eux, repris par des milliers de personnes armées par Ben Gvir et Smotrich. Ils méritent l'un et l'autre la Cour pénale internationale (CPI) pour leurs appels répétés aux meurtres et aux pillages. D'ailleurs, le ministre de la Défense, Israël Katz vient pour sa part de faire libérer la poignée de colons, seize au total, qui étaient en détention administrative. Ils seront utiles a précisé ce ministre pour « renforcer et encourager le mouvement des implantations ». On ne serait être plus clair dans la délivrance du permis de tuer. Ces gens suivent leurs méfaits depuis leurs limousines blindées et climatisées, sillonnant des routes réservées. Leur vision du monde est en train d'anéantir la Palestine, sa douceur un peu brumeuse, les vapeurs de la Mer morte.

« On reconstruira »

Tous les Palestiniens ne vivent pas dans le dénuement des bédouins du sud. Turmus Ayya, un gros bourg de 3 000 résidents environ, au nord de Ramallah, a la caractéristique d'être peuplé à 80 % de Palestiniens ayant la nationalité américaine. Fortune faite aux États-Unis, ils reviennent et se bâtissent de gigantesques maisons entourées de précieux jardins tirés au cordeau. Parfois, ils financent une mosquée aussi chic qu'une synagogue de Beverly Hills. L'un d'eux, très élégant avec son blouson en daim et son pantalon à plis, a travaillé comme avocat en Californie. « Je suis revenu pour m'installer mais aussi pour résister », affirme-t-il avec sa courtoisie old fashion.

Il nous entraîne sur les hauteurs de la localité. On grimpe au cœur de la Palestine ancestrale, faite de champs d'oliviers tortueux et d'herbes folles incrustées entre les pierres. Deux jours avant notre passage, le 6 janvier 2025, un pavillon d'été construit au sommet d'une colline était incendié par les colons. Jouissant d'une vue magnifique, cette bâtisse récente de vastes dimensions faisait face à la colonie de Shilo, établie en 1979 sur des terres confisquées à Turmus Ayya, et qui compte 5 000 habitants. « On se retrouvait dans cette maison pour des occasions spéciales, avec de quoi s'amuser pour tout le monde », raconte le Palestino-américain. Il n'a pas besoin de grands discours pour afficher sa détermination : « On reconstruira. »

Cela ne sera pas forcément simple. Il n'ignore pas qu'en contrebas, dans la vallée, les bâtiments de Shilo s'étendent, s'approchent des merveilleux petits palais de Turmus Ayya. Plus de quarante maisons y ont été attaquées et parfois incendiées ces derniers mois. C'est l'annexion en cours qui inquiète tant, ce 20 janvier, António Guterres, le secrétaire général des Nations unies. Maison par maison, champ après champ « une très grave violation du droit international », a mis en garde António Guterres. Comme à Gaza, tout est écrit, tout avance. Le sentiment de rage et de colère me poursuit, devant tant d'aveuglement et de complaisance à l'égard de criminels patentés.

Beita, convoitée par les colons

Sur la route de Naplouse, je retrouve Beita, où je me suis déjà rendu au printemps 2022. La population s'opposait frontalement aux colons qui, chaque vendredi, venaient les harceler. Quand une nouvelle colonie, Eyvatar, sur le mont Sabih, avait commencé à s'implanter près de Beita en 2021, les habitants s'étaient soulevés. Il y avait eu dix morts au cours de manifestations. Les colons d'Eyvatar avaient été évacués, mais sont revenus en 2022.

L
Mosa Soutan's son in front of their house

Avec 12 500 habitants, Beita est une commune aux contours compliqués, avec de nombreux vallons fertiles comptant des points d'eau qui attisent les convoitises des colons. Une dizaine de colonies, de tailles diverses, entourent Beita. Et depuis le 7 octobre, les affrontements sont incessants, et ont fait plus d'une dizaine de victimes. Sur une hauteur de Beita, Aysenur Ezgi Eygi, militante américano-turque, a été tuée par un sniper de l'armée le 6 septembre 2024. La jeune femme de 26 ans manifestait contre les colons. Ici aussi, « tout s'est aggravé depuis le 7 octobre », dit un habitant. Les morts, les destructions, le harcèlement.

Mosad Soufan a le malheur d'avoir sa ferme de Beita située à flanc de coteau, en contrebas de la colonie en pleine expansion de Yitzhar. À quelques mètres de ses fenêtres, une route neuve monte à la colonie, impeccable trait de velours presque fictionnel dans ce rude paysage. Pour aller à sa rencontre, on a dû monter un chemin pierreux, déplacer de lourdes pierres que les colons venaient de déposer pour isoler Mosad et sa famille. « Ils étaient là il y a deux heures, et ils nous observent », explique-t-il. Mosad raconte ensuite les nombreuses avanies subies par sa famille depuis des années. Il montre sur son téléphone les captures d'écran d'un groupe de colons qui se qualifient de « chasseurs de nazis ». Ils ont mis une cible sur son visage. Son chien, sympathique bâtard aux fines jambes, arrive en se traînant, abattu. « Les colons ont tenté de l'empoisonner, il y a deux jours », dit Mosad, s'excusant presque de tant de brutalité. Sur l'horizon orangé du crépuscule, nombre de lumières sont autant de promesses que de menaces. Mosad les connaît. C'est bientôt l'heure de se boucler pour la nuit. Jusqu'à la prochaine alerte.

L
Message to one of the groups of «  Nazi hunters  » targeting Mosad Soufan and geo-locating his house

1De nombreuses données sont disponibles sur le site de la plateforme des ONG pour la Palestine, qui a collecté des données pour cet article.

2NDLR. Le réseau de tramway construit à Jérusalem par Israël relie de manière illégale Jérusalem-Ouest aux colonies israéliennes implantées sur les terres palestiniennes de Jérusalem-Est. Deux entreprises françaises sont impliquées dans son développement : Alstom et Engis rail.

3Lire à ce propos cet article qui pointe le coût des hausses des ressources des colonies : Pascal Brunel, «  Israël : le financement des colonies de Cisjordanie déclenche une polémique  », Les Échos, 28 novembre 2023.

Sud de l'Arménie. Dans la crainte de la perte de nouveaux territoires

Des soldats marchent en groupe sur une route, avec des montagnes en arrière-plan.

Au sud de l'Arménie, un corridor de 43 kilomètres attise les convoitises de l'Azerbaïdjan. Tandis que Washington s'invite comme arbitre, les habitants du Siounik redoutent une nouvelle guerre… et la perte de leur terre. Reportage.

Niché dans la région enclavée du Siounik, le petit village de Meghri sommeille paisiblement au bord de la rivière Araks, cette frontière naturelle qui sépare l'Arménie de la République islamique d'Iran. Au bord du cours d'eau, des carcasses rouillées de wagons siglés URSS reposent dans l'oubli. Difficile d'imaginer qu'ils aient un jour servi.

Ancien carrefour du Sud-Caucase, qui desservait l'Azerbaïdjan et le nord de l'Arménie, la gare de Meghri est cloîtrée dans le silence. Le sol est jonché d'éclats de verre et de carrelage fissuré qui craque sous les pas. Le dernier train est parti en 1993, deux ans seulement après l'effondrement de l'Union soviétique. Depuis lors, les frontières entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan restent closes, conséquence d'un conflit dans la région voisine du Haut-Karabakh qui a transformé ces deux pays en ennemis jurés.

  • Une vieille gare abandonnée avec un train rouillé entouré de montagnes désertes.
    Meghri. Ancienne gare. Elle était utilisée à l'époque soviétique pour relier Yérévan, le Nakhitchevan, le Haut-Karabakh et Bakou via ce corridor ferroviaire dans le sud du Siounik.
    Toutes les photographies sont de © David Verberckt
  • Locomotive rouillée dans un paysage montagneux, entourée de plantes sèches.
    Meghri. Ancienne gare. En arrière-plan, on peut encore apercevoir les tunnels de montagne du chemin de fer.

En 2023, Erevan avait pourtant dévoilé un projet ambitieux de réhabilitation du rail dans le sud de l'Arménie, mais ce plan très coûteux a rapidement été abandonné. Il n'y a personne à l'horizon, à part des gardes-frontières plantés en haut de miradors et le long des barbelés. Ils appartiennent pour la plupart au Service de sécurité de la Fédération de Russie (FSB), les services secrets russes héritiers du KGB, déployés à la demande d'Erevan.

Le corridor de Trump

Depuis 30 ans, la région du Siounik est restée en marge de tout développement, une stagnation qui, aujourd'hui, alimente les tensions géopolitiques. Avec le soutien de son parrain turc, l'Azerbaïdjan reste déterminé à rouvrir les voies ferrées dans ce qu'elle appelle le Corridor de Zanguezour : les 43 kilomètres de frontière entre l'Arménie et l'Iran.

Carte du Haut-Karabakh, montrant limites et zones de conflit entre Arménie et Azerbaïdjan.

Galvanisé par ses victoires militaires au Haut-Karabakh en 2023, grâce aux équipements israéliens qu'il achète en masse, le président azerbaïdjanais, Ilham Aliyev, a menacé de se l'approprier par la force à plusieurs reprises. Pourtant, le risque de guerre a reculé le 8 août 2025. Dans un tournant diplomatique inattendu, Bakou et Erevan ont annoncé un accord de paix sous l'égide du président étatsunien Donald Trump.

Un paysage montagneux avec une rivière serpentant à travers des vallées verdoyantes.
Meghri, province du Siounik. Le fleuve Aras marque la frontière naturelle entre l'Arménie et l'Iran. C'est également ici, du côté arménien, que devrait passer le fameux couloir de Zangezur, reliant l'Azerbaïdjan à son enclave du Nakhitchevan visible à l'arrière-plan.

Ce dernier prévoit de régler la question du corridor par la création d'un couloir de transit routier, ferroviaire et énergétique, pompeusement renommé « Trump Route for International Peace and Prosperity » (« La voie de Trump pour la paix et la prospérité internationales », TRIPP). Cette initiative prévoit une supervision de Washington pendant 99 ans tout en garantissant la souveraineté arménienne — un point non négociable pour Erevan. Toutefois, aucune entreprise étatsunienne n'a encore posé ses valises dans le Sud arménien.

Téhéran à la manœuvre…

Pour l'heure, c'est l'Iran qui marque sa présence sur le terrain. Le long de la route M 2, la seule artère qui remonte vers Erevan, une file ininterrompue de camions aux plaques iraniennes approvisionne le Caucase jusqu'en Russie. L'Iran, qui redoute l'arrivée des États-Unis à ses frontières, a aussi entrepris la construction d'un tronçon d'une nouvelle route destinée à désenclaver le sud de l'Arménie, et ainsi faire transiter son pétrole à bas coût. Des ouvriers iraniens s'affairent jour et nuit pour bâtir et goudronner.

Paysage montagneux avec des vallées, routes en terre et ville en contrebas.
Kajaran, province du Siounik. Gigantesque mine à ciel ouvert où sont extraits du cuivre, de l'or et plusieurs métaux rares. Cette mine est la principale source de revenus de la région.

La Russie gère, quant à elle, l'exploitation de la plus grande mine de cuivre du pays, située à 30 kilomètres de là. Cette mine est exploitée depuis 1952 par la compagnie russe Zangezur Copper Molybdenum Combine (ZCMC), principal employeur de la région.

… Bakou aussi

Pendant ce temps, l'Azerbaïdjan avance, lui aussi, ses pions. Des deux côtés de sa frontière avec l'Arménie, les rails ont été posés. Il ne manque plus qu'à faire la jonction. Les habitants assistent, impuissants, à un bras de fer géopolitique qui les dépasse. Plus à l'est, dans ces villages accrochés à la montagne, la frontière avec l'Azerbaïdjan s'est rapprochée à la suite de la perte du Haut-Karabakh en 2023. Ils vivent désormais au quotidien face aux positions militaires azerbaïdjanaises, qui font face aux bunkers construits à la hâte par l'Arménie. La ligne de contact n'est qu'à quelques dizaines de mètres des habitations.

  • Ruines d
    Une frontière fragile à Khantsakh. Les positions azerbaïdjanaises et arméniennes ne sont séparées que par cinq mètres. Une tension palpable dans ces villages de la province de Siounik.
  • Colline aride surmontée de pierres, avec des montagnes en arrière-plan sous un ciel clair.
    Khantsakh, province du Siounik. Poste militaire arménien le long de la nouvelle frontière avec l'Azerbaïdjan, surplombant les montagnes du Haut-Karabakh, désormais entièrement sous contrôle azerbaïdjanais.

Berger de père en fils, Sasoun, 52 ans, redoute le déracinement. Depuis l'offensive de Bakou au Haut-Karabakh en 2023, sa maison se trouve désormais à la frontière entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie. « Ils ont pris le contrôle de mes terres, je n'ai plus assez de champs pour faire manger mes animaux », déplore-t-il en reposant sa tête sur son bâton de berger.

Un berger avec un bâton, surveillant des moutons dans un champ.
Khndzoresk, province du Siounik. Sasum, berger, possède 200 moutons. Avant, il en avait beaucoup plus et pouvait faire paître son troupeau au Haut-Karabakh. Maintenant que la région est sous contrôle azerbaïdjanais, il doit se limiter aux environs de son village, ce qui a réduit son cheptel faute de pâturages suffisants.

De 700 moutons, le troupeau de Sasoun s'est réduit à 200. L'homme aux rides très profondes et au visage buriné ajoute : « On ne peut pas expliquer où est la frontière aux animaux. Parfois je passe à 50 mètres des positions azéries et j'ai peur pour ma vie. » En 2023, la famille de Sasoun a accueilli des réfugiés du Karabakh. « On a peur de vivre le même destin qu'eux. Mais quoi qu'il advienne, je n'abandonnerai ni mes moutons ni mon village. »

Paysage de prairie avec des vaches, des cavaliers et un ciel légèrement nuageux.
Un troupeau de vaches sort pour paître. Depuis la perte du Haut-Karabakh, la vie des éleveurs arméniens est devenue un défi, leur territoire de pâturage ayant été considérablement réduit.

Dernier rempart

Un peu plus haut dans les montagnes, au cœur du village de Khnatsakh, la maison de Zina se dresse, silencieuse et marquée par l'usure. À l'intérieur, l'air est lourd, saturé d'humidité et de silence. Zina, mère de trois enfants et atteinte d'un cancer du poumon, parle à voix basse : « Ils nous saluent avec des balles, matin et soir », confie-t-elle, les yeux embués de larmes. Son chien, toujours à ses côtés, semble deviner sa détresse et ne la quitte jamais.

Une femme pensive assise dans une pièce simple avec des meubles rétro.
Zina, dans sa maison à Khantsakh, un village qui se trouve sur la nouvelle ligne de front entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie depuis la guerre du Haut-Karabakh en 2020. Les habitants de ces villages frontaliers se sentent abandonnés et livrés à eux-mêmes, avec très peu de services publics à leur disposition.

Autrefois animé, le village se vide peu à peu. « Les jeunes partent à Erevan ou en Russie. Mais, moi…, que ferais-je là-bas ? » interroge-t-elle, résignée. « Même ici, les Azéris prétendent que cette terre est à eux. Je n'ai nulle part d'autre où aller », poursuit-elle. « On vit comme des bêtes. »

À ses côtés, Genarik, son mari de 61 ans, enchaîne les cigarettes avec nervosité. « Nous sommes les remparts avant Erevan. La première ligne. Si nous tombons, ils tomberont aussi », lâche-t-il d'un ton grave. Ancien combattant de la première guerre du Haut-Karabagh (1988 -1994) — appelée en Arménie « guerre de libération de l'Artsakh1 » —, il est devenu chauffeur de camion. « L'activité économique était bonne pendant l'URSS », dit-il dans un élan de nostalgie. « Il y avait de grandes usines de textile. Il était facile pour nous d'exporter des marchandises vers le Karabakh et au-delà », raconte-t-il en sirotant un café. « Maintenant, il n'y a plus rien. Personne ne vient nous voir. »

Un homme pensif, assis dans une pièce sobre, entouré de meubles simples.
Genarik, dans sa maison à Khantsakh.

Aujourd'hui, le seul signe d'activité dans la région est la présence de chantiers militaires. Routes, postes d'observation et bunkers sont érigés à la hâte par l'armée arménienne. Des infrastructures défensives qui peinent à rassurer, tant l'écart technologique avec l'armée azerbaïdjanaise reste considérable. Un désavantage qui pourrait peser lourd en cas de nouveau conflit. Tous ici redoutent une nouvelle guerre éclair… et la perte de nouveaux territoires.

  • Un chemin sinueux traverse des paysages arides sous un ciel bleu.
    De nouvelles routes sont en cours de construction à haute altitude dans la région du Siounik, principalement pour permettre à l'armée arménienne de bâtir et de doter en personnel les fortifications militaires qui sont érigées le long de la nouvelle ligne de front.
  • Paysage montagneux aride, avec des collines et des strates rocheuses, ciel nuageux.
    Construction d'un poste militaire et de bunkers par l'armée arménienne le long de la nouvelle frontière avec l'Azerbaïdjan.

1Nom que les Arméniens donnent à la République du Haut-Karabagh.

Irak. Les touristes de retour à Mossoul

Un homme prend un selfie devant une grande inscription colorée

Libérée du joug de l'Organisation de l'État islamique en 2017, la cité poursuit sa douloureuse reconstruction. Dans les décombres de sa vieille ville, des visites à destination des voyageurs sont organisées par des guides locaux. Un retour timide, mais plein d'espoir, de la ville sur la scène touristique irakienne. Reportage.

« Alors, toi aussi toute ta famille a essayé de te décourager de voyager en Irak ? » Matias, touriste canadien de 28 ans, apostrophe Ryan originaire du même pays. Celui-ci acquiesce d'un air entendu. C'est la première fois que les deux hommes se rencontrent. En s'inscrivant à la visite guidée du jour, ils ne s'attendaient pas à tomber sur un compatriote.

Mossoul. Un nom qui évoque des images funestes. Si elle a subi guerres et soulèvements successifs dans la deuxième partie du XXe siècle, c'est de l'occupation américaine entre 2003 et 2011, puis de sa prise par l'organisation de l'État islamique (OEI), en 2014, que la ville tient sa triste notoriété. Pendant trois ans, elle a été le théâtre de la violence extrême de l'organisation terroriste : persécutions, lapidations, exécutions publiques, pénuries en tout genre… La cité a vu l'enfer se dérouler en son sein. Quand elle est libérée dans le sang, en 2017, Mossoul se réveille amputée de sa vieille ville, de ses monuments archéologiques et religieux, et de dizaines de milliers d'habitants — tués ou poussés à la fuite.

Pas étonnant que Ryan et Matias, après avoir annoncé à leurs proches leur intention de s'y rendre, aient fait face à l'incompréhension. « Tout le monde m'a pris pour un fou. On m'a parlé de guerre, de terrorisme, d'enlèvements… », énumère le premier. Moomen Ramadan, guide touristique de 27 ans et originaire de la région, n'est pas surpris. « Il s'est passé des choses très graves ici. Les Américains, l'OEI… Ça a laissé une empreinte dans la conscience collective. C'est normal que les gens aient peur », reconnaît-il. « Mais vous allez voir par vous-même que c'est complètement différent de ce que vous avez pu entendre », promet-il aux touristes qui l'accompagnent.

Un jeune homme en t-shirt turquoise est assis sur un canapé beige dans un café.
Moomen Ramadan, guide touristique de 27 ans et originaire de la région.

Promouvoir le pays

Comme eux, ils sont plusieurs milliers chaque année à voyager dans le pays — 120 000 visiteurs en 2022, plus de 400 000 en 2024 selon le média allemand Bne Intellinews. Des chiffres multipliés par trois en trois ans, conséquence directe des efforts de Bagdad, baptisée « Capitale du tourisme arabe 2025 » par la Ligue du même nom, pour diversifier une économie dominée encore largement par les revenus pétroliers. Si le boom touristique se cantonne encore à la province semi-autonome du Kurdistan irakien et aux villes saintes de Nadjaf et de Kerbala, c'est le pays tout entier que cherche à promouvoir le ministère de la culture, du tourisme et des antiquités. En pariant notamment sur son riche patrimoine culturel. Nasser Ghanem Mourad, responsable de la branche touristique, assurait en mars au média saoudien Al Eqtisadiah la volonté du gouvernement de « promouvoir le tourisme archéologique, car l'Irak est une destination archéologique de premier ordre, avec des sites éparpillés dans toutes les provinces », en référence au foisonnement de lieux d'importance, dont six sont classés au patrimoine mondial de l'Unesco.

Deux personnes discutent près d
Moomen Ramadan raconte la reconstruction de la ville au groupe de touristes grâce aux bas-reliefs.

Ryan est venu en Irak pour une raison précise : les ruines de Babylone, classées parmi les sept merveilles du monde antique. Ce qui l'a conduit à Mossoul, par contre, tient d'une curiosité d'un autre ordre. Il explique avoir voulu voir de ses propres yeux ce qu'il avait vu aux infos, soulignant combien il est différent d'entendre parler d'une chose et d'en faire l'expérience. Et ajoute que ce que l'on perçoit depuis l'Occident est sensationnalisé, instrumentalisé, passé par plusieurs filtres avant d'atteindre le public. En venant ici, Ryan espère saisir la réalité telle qu'elle est. Il désigne au loin un groupe d'enfants en plein match de foot, sur un terrain vague au pied d'immeubles en ruines. « C'est pour les comprendre eux que je suis venu », explique-t-il. Une visite organisée par quelqu'un du coin est, selon lui, l'opportunité parfaite pour ça.

Le retour des voyageurs, ici, incarne une forme d'espoir. « La vie reprend enfin son cours. Les Mossouliotes sont ravis de voir revenir du monde », assure Moomen. « Au début, cela nous a paru étrange, parce que, pendant vingt ans, tout ce qui arrivait de l'étranger n'était pas forcément une bonne nouvelle », ponctue-t-il, en référence aux troupes américaines et aux combattants de l'OEI. Depuis deux ans, il organise ces visites durant lesquelles il propose de faire découvrir Mossoul. Située entre les ruines antiques de la cité de Hatra et le Kurdistan irakien, au cœur de la Mésopotamie du nord, la ville voit à nouveau les visiteurs faire étape entre ses murs. Sa mosquée monumentale inachevée, commandée par Saddam Hussein, ses rues commerçantes animées, son minaret penché… Les lieux touristiques ne manquent pas. Si sa vieille ville détruite, encore largement inexploitable, n'est pas annoncée comme telle, elle attise malgré tout les curiosités d'une partie des touristes. Aujourd'hui, ils sont quatre, venant respectivement du Canada, des États-Unis et du Portugal, à vouloir la voir.

Un contraste détonnant

C'est au seuil des ruelles étroites du souk Bab Al-Saray, place commerciale de la ville depuis plus de 1 300 ans, que démarre l'excursion. Tout y est : montagnes d'épices odorantes feignant l'effondrement imminent, douceurs sucrées, fumées d'encens, étals couverts d'objets de cuivre brillant, lampes miroitantes, objets manufacturés aux couleurs criardes.

Sous la charpente métallique, reconstruite après la bataille de Mossoul (2016-2017), des ouvriers travaillent dans leurs boutiques, des vendeurs de vêtements errent sur leurs téléphones en attendant les clients. En face d'un stand de yaourt frais où Ryan commande un ayran, un vieil homme concentré enfile des perles à des chapelets multicolores.

Marché animé, étals colorés de fruits et légumes, gens discutant sous une toiture en métal.
Dans les ruelles étroites du souk Bab Al-Saray.

Le groupe serpente dans les allées où se succèdent les échoppes, titube entre les passants, les scooters, et les ruissellements d'eau et de sang du secteur des bouchers. Les carcasses suspendues au plafond ne laissent jamais indifférent, selon Moomen. Après un court détour par une place où des bas-reliefs racontent l'histoire de la ville jusqu'aux récents efforts de reconstruction, il les mène au souk Al Samak, qui regroupe les poissonniers. L'un d'entre eux, écouteurs vissés sur les oreilles, évide sa pêche du jour en direct sur TikTok, et invite les touristes à saluer ses milliers de followers. C'est le dernier moment où les rires fusent. Au bout de l'allée, la vieille ville commence à dévoiler ses stigmates. Le contraste entre la vitalité des souks et la dévastation voisine est renversant.

Un groupe d
Rencontre avec le poissonnier tiktokeur au souk Al Samak.
Un téléphone montre quatre personnes souriantes, en arrière-plan un véhicule flou.
Le groupe de touristes en direct sur le TikTok du poissonnier du souk Al Samak.

Des trous béants dans les bâtisses figurent des visages horrifiés, comme si les maisons en ruines hurlaient encore des atrocités qu'elles avaient vues. Le quartier, fief des combattants de l'OEI et endroit de repli lors des derniers assauts, est complètement détruit. C'est une scène de crime de plusieurs hectares. Les voyageurs chancellent entre les immeubles effondrés. Tout autour, les impacts de balles, les constructions éventrées ou carbonisées, chaque pierre racontent l'enfer. Quelques inscriptions « safe » (« sûr », en français) sur les murs indiquent les endroits déminés par les autorités. Si ce n'était elles, on pourrait penser que la destruction a eu lieu la veille.

Des bâtiments en ruines, avec des graffiti, deux personnes se tiennent devant.
Le groupe de touristes dans les ruines de la vieille ville.

Selfies dans les ruines

Le groupe chemine à pas feutrés, rentre les épaules en passant les portes encore debout. Difficile d'imaginer qu'il y a eu ici de la vie avant ce silence de mort. Des adolescents du coin, t-shirts Adidas et cigarettes au bec, viennent les chahuter en riant. Sur une place dévastée, au pied d'une fresque montrant une petite fille et son ours en peluche, les voyageurs improvisent un selfie. Un acte anodin partout en Irak, sauf ici. En prenant cette photo, Matias témoigne, explique-t-il. Le canadien veut montrer à ses proches et à ses followers sur les réseaux sociaux la réalité de cet endroit et des événements qui s'y sont déroulés. Moomen pose avec eux, sourire aux lèvres. Les selfies dans lesquels il apparaît se comptent par centaines.

Ruines d
Selfie dans les ruines.

Grâce au guide, Matias avait pu échanger la veille avec une habitante du quartier et sa fille. Parler avec les gens constitue le but de ses nombreux voyages, comme le montre sa page Instagram, où il échange paroles et maillots de foot avec tous ceux qu'il croise au fil des pays. La femme avait raconté sa vie d'avant, sa maison héritée de sa mère, son espoir d'une compensation et d'une reconstruction : « Elle pleurait, je n'avais pas de mots. » Il ne pouvait que compatir en silence. « Mossoul n'est pas un village. Cette souffrance, il y a près de deux millions d'habitants qui l'ont vécue. On ne comprend pas ça en regardant les infos », développe le voyageur. Moomen approuve :

Les gens d'ici comprennent qu'on puisse vouloir voir ce qui s'est passé sans l'intermédiaire des médias, ils ne considèrent pas ces visites comme indécentes. Cela leur donne l'opportunité de dire ce qu'ils ont enduré au reste du monde avec leurs propres mots.

Moomen le sait mieux que quiconque : ces « gens d'ici » qui ont souffert l'innommable, il en fait partie.

Deux jeunes hommes dans une pièce, l
Le canadien Matias offre un maillot de foot à Moomen Ramadan.

« Tout le monde est le bienvenu ici, même les Américains ! »

« J'ai passé la majeure partie de ma vie au milieu de la guerre », raconte Moomen. Son sourire et son visage sympathique masquent parfaitement ses traumatismes. « Ça a été très dur. Il y avait des pénuries de nourriture, de médicaments. Beaucoup de gens sont morts. » Un épisode particulièrement marquant lui revient en mémoire. « Je me souviens que l'OEI avait pendu à un lampadaire un homme soupçonné d'espionnage pour le gouvernement irakien. Il était interdit à quiconque de le décrocher. » Il poursuit, impassible :

Ils forçaient les gens à regarder les décapitations, jetaient les homosexuels du haut des immeubles, lapidaient ceux qui avaient des relations hors mariage. Et tout était diffusé sur les réseaux sociaux, sur les télévisions du souk, on ne pouvait pas y échapper.

Pour lui, comme pour de nombreux Mossouliotes, le tourisme incarne un espoir d'enfin tourner la page, et une opportunité de montrer l'hospitalité légendaire des Irakiens. « Certains habitants de la ville hébergent les touristes dans leurs propres maisons, partagent leurs repas et leurs vies avec eux. Nous sommes des gens gentils, nous accueillons les étrangers à bras ouverts, comme s'ils étaient de notre famille. » Il n'est pas rare que lui-même ouvre sa porte à des voyageurs. Son activité de guide est en plein essor. Preuve en est sa page Instagram aux 28 000 abonnés où il prend la pose avec ses clients du monde entier. Dans ses stories, il brandit chaque jour un passeport d'une nouvelle couleur. « On vient de partout. De l'Occident bien sûr, mais aussi de Chine, de Russie, du Japon, du monde arabe… Tout le monde est le bienvenu ici, même les Américains ! », lance-t-il dans un éclat de rire.

À peine vingt ans après l'invasion de l'Irak par les États-Unis, cause directe de la mort de civils par dizaines de milliers, un ressentiment, ou au moins une méfiance envers les Étatsuniens serait compréhensible. Moomen assure que ce n'est pas le cas. « On fait bien la distinction entre les actions d'un gouvernement et sa population. Ceux qui viennent passent un bon moment ici, et repartent avec des impressions positives. » Et parfois avec un nouveau regard sur leur propre pays. C'est le cas de Michael, logisticien de 46 ans et originaire de l'état de New York, qui participe à la visite du jour. Son pays classe les voyages en Irak à un danger de niveau 4, le plus haut, de ceux à éviter à tout prix.

Le New-Yorkais — qui a déjà voyagé dans plus de 100 pays — explique qu'après deux semaines en Irak, il n'a ressenti absolument aucune animosité, bien au contraire : « Les Irakiens sont très accueillants et généreux. » Il ajoute qu'il se montre plus critique envers son pays depuis qu'il voyage hors des sentiers battus. « Avant cela, je ne pensais pas de la même façon, je faisais confiance à ce qui était dit par les politiciens et les médias. Ce n'est plus trop le cas aujourd'hui, notamment sur la question irakienne », confie-t-il, en restant évasif. Le sujet reste sensible.

Une ruelle étroite avec des bâtiments colorés, des jeunes joueurs de foot et un minaret en arrière-plan.
Le groupe de touristes en pleine partie de foot improvisée avec des jeunes du quartier.

Un lent retour à la normale

Après une partie de foot improvisée avec des enfants du quartier, le groupe se retrouve dans une rue commerçante, au pied de l'emblématique minaret penché d'Al-Hadba. Sa restauration a été aboutie il y a quelques semaines seulement et elle a été inaugurée le 2 septembre 2025, en présence du premier ministre irakien Mohammed Shia Al-Sudani. C'est dans cette mosquée que Abou Bakr Al-Bagdadi, ancien chef de l'OEI, avait proclamé son califat. Onze ans plus tard, après d'incommensurables drames, elle renaît de ses cendres.

Un groupe de personnes admire un minaret élancé dans un paysage désertique.
L'emblématique minaret penché Al-Hadba.

Juste devant, un kiosque à selfies estampillé « Mossoul » est dédié aux photos à poster sur les réseaux. Moomen y conclut sa visite. « Nous sommes vus comme un pays dangereux, nous sommes sur les listes rouges de toutes les ambassades. Mais quand vous visitez la ville, vous pouvez voir que la réalité est différente. Ça avance petit à petit. » Il désigne la mosquée : « Cette reconstruction, par exemple, est la preuve que la ville est sécurisée et belle à nouveau. »

Deux enfants jouent devant une fresque murale colorée et une télévision vintage.
Le kiosque à selfies de la Mossoul

Sur cette même placette, la Mosul Heritage Art House (« Maison du patrimoine artistique de Mossoul »), passage obligé des touristes, se dresse sur cinq étages. Le bâtiment accueille un musée mettant en scène la vie quotidienne traditionnelle de la cité, des objets du patrimoine local vieux de plusieurs siècles, et un café. Son propriétaire, Chems Al Rawi, devrait profiter tranquillement de sa retraite, mais sa passion pour sa ville a pris le dessus. Après la chute de l'OEI en 2017, il revient d'Erbil, capitale kurde à 80 kilomètres de là, où il avait fui avec sa famille. Sa maison détruite et sans travail, il se met en tête d'apporter sa pierre à l'édifice de la reconstruction de la ville. Littéralement.

Un homme souriant se tient sur un balcon avec une vue sur une ville.
Chems Al Rawi sur la terrasse du Mosul Heritage Art House

« J'ai bâti cet endroit de mes mains, tout seul », raconte-t-il d'une voix fière. « Tout le monde vient ici, même Macron est passé, juste là sur la place ! », dit-il en riant, se remémorant ce jour d'août 2021 où le président français, en visite à Mossoul, lui a fait signe. Le temps d'une phrase, il se défausse de son sourire. « J'ai perdu beaucoup de membres de ma famille pendant l'occupation de l'OEI et à la libération. Voir les gens revenir me fait plaisir. C'est une sorte de revanche. Et regardez, ça vient de partout ! », se réjouit-il en montrant les innombrables messages et photographies de touristes qui recouvrent les murs de son café. « Et avec la réouverture de l'aéroport, on attend encore plus de monde. C'est une bonne nouvelle ! »

Un homme touche un mur orangé couvert de signatures et de photos souvenirs.
Chems Al Rawi montre les graffitis laissés par les visiteurs sur les murs du café du Mosul Heritage Art House.

Comme le minaret, celui-ci a aussi été enfin restauré. Il a été inauguré le 16 juillet 2025, après trois ans de travaux, en présence du premier ministre. Si aucune date précise n'est encore fixée pour la reprise officielle des vols internationaux, à Mossoul, on attend ça de pied ferme. De quoi refaire de la capitale de la province du Ninive une ville où l'on s'arrête. Plus qu'une étape, une destination à part entière. Et de voir revenir, avec les touristes, comme un sentiment de vie normale.

À Murcie, en Espagne, des Algériens désenchantés

Un homme regarde la mer depuis un pont, avec un port et des bateaux en arrière-plan.

Reportage Mi-juillet, dans le sud-est de l'Espagne, la région agricole de Murcie a été secouée par plusieurs nuits de ratonnades, dans un contexte politique local qui se radicalise. De jeunes Algériens témoignent des difficultés rencontrées dans leur quête d'une vie meilleure.

Turquie. La vie s'éternise dans les villes conteneurs

Un enfant à vélo passe près de cabines modulaires et de vêtements accrochés.

Hatay, la région de Turquie la plus touchée par le séisme survenu le 6 février 2023, peine à se reconstruire. Entre les décombres, les villes en préfabriqués construits en urgence accueillent encore des milliers de personnes en attente de relogement. Photoreportage.

Sur un terrain vague poussiéreux, une trentaine de conteneurs sont coincés entre une route et des pylônes électriques. Assis sur une chaise en plastique, Adnan Güzelmansur regarde des jeunes jouer au foot. Cet ancien restaurateur habite aujourd'hui une ville de conteneurs située à 17 kilomètres au nord du centre d'Antakya, qu'il administre au nom d'Akut Vakfi, une ONG spécialisée dans la gestion des catastrophes et des situations d'urgence.

Contrairement à sa femme et à ses enfants, il a fait le choix de rester dans sa région natale. « Je suis comme une pierre trop lourde pour être bougée », s'amuse le quinquagénaire en sirotant son thé.

Un jeune garçon dribble un ballon de foot sur un terrain gravelé.
Sur une place vide de la ville conteneur, un groupe de jeunes jouent au foot.
Toutes les photos sont de © Julien Grohar

Comme les quelque 1,5 million d'habitants de la province d'Hatay, au sud de la Turquie, sa vie a basculé le 6 février 2023. Un tremblement de terre de magnitude 7,8 a officiellement entraîné la mort d'au moins 60 000 personnes. À Antakya, la plus grande ville de la région, environ 70 % des immeubles se sont effondrés. Le restaurant d'Adnan, situé dans le centre-ville, n'a pas été épargné.

Un vaste camp de tentes et mobil-homes en arrière-plan montagneux. Des personnes marchent.
La ville conteneur de Ekinci abrite environ 3 000 personnes.

Une reconstruction précipitée

La province d'Hatay compte 263 villes conteneurs, principalement administrées par l'agence gouvernementale de gestion des catastrophes et des situations d'urgence en Turquie (AFAD), où s'entassent environ 280 000 personnes en attente d'une solution de relogement. Malgré la promesse du président Recep Tayyip Erdoğan de « remettre Hatay debout en moins d'un an », force est de constater que, plus de deux ans après, les ruines sont partout et la poussière omniprésente.

Un petit magasin avec une femme assise à l
Même les commerces comme cette épicerie sont installés dans des conteneurs.

Le président turc avait promis la construction de 650 000 logements pour reloger les sinistrés. Mais à ce jour, seulement 40 000 ont été construits, pour la plupart par TOKI, l'administration publique chargée des logements sociaux en Turquie.

A peine 6 000 sont occupés. En cause, des appartements bâtis dans la précipitation, mal raccordés à l'eau ou à l'électricité, situées dans des terrains parfois instables. Le 12 décembre 2024, la mort d'une famille de quatre personnes intoxiquées au gaz pendant leur sommeil a suscité une vive polémique. Lors des commémorations du deuxième anniversaire, le 6 février 2025, des tensions ont éclaté entre les manifestants et les forces de l'ordre, entraînant plusieurs arrestations. Malgré les dizaines de grues qui surplombent le ciel d'Antakya, les travaux sont considérés par les habitants comme trop lents, et les nouveaux immeubles, peu solides.

Un chemin désert bordé d
Tout juste terminés, ces logements ont été construits par une agence immobilière. Réputés plus solides, ils coûtent néanmoins 50 % plus cher que ceux de TOKI.
Un homme en moto avec une passagère, tous deux portant des vêtements sombres et un casque.
Un homme et une femme sur une moto, avec en fond, un quartier neuf de la banlieue d'Antakya.

Selon la journaliste Gülnur Saydam, « toutes les constructions faites par des entreprises proches du gouvernement sont à risque et la corruption est toujours très présente ». Originaire d'Hatay, elle couvre l'actualité de la région pour la chaîne privée Sözcü TV. « Après le traumatisme du séisme, les habitants préfèrent économiser pour construire leur propre maison. Ils ne font plus confiance à TOKI qui représente le gouvernement. »

Femme au bord de la mer, cheveux blonds, regard contemplatif vers l
La journaliste Gülnur Saydam sur la plage de Samandag.

Une solution temporaire devenue permanente

Après le séisme, certains ont perdu leur logement à cause de la spéculation. C'est le cas de Songül Iflazoğlu. Son appartement a très bien résisté à la catastrophe, mais le propriétaire en a profité. Il a fait passer le loyer de 2 000 lires par mois à 20 000 (500 euros). « Je ne pouvais plus me le permettre », explique-t-elle. Pour ces personnes exclues du dispositif officiel d'aide au logement — réservé aux habitations gravement endommagées — l'ONG Akut Vakfi offre des hébergements temporaires. « Ici, nous accueillons aussi des femmes seules et des personnes qui ne peuvent plus payer leur loyer », explique Adnan.

Femme souriante, assise sur un canapé, lumière douce filtrée par un rideau.
Songül Iflazoglu, à l'intérieur du conteneur qu'elle occupe.

La destruction des infrastructures agricoles et industrielles de la région, combinée à l'inflation galopante que connaît la Turquie, a fait exploser les prix des denrées alimentaires. Désormais obligée de cumuler deux emplois, Songül habite seule avec sa fille de 9 ans dans son conteneur de 21 mètres carrés. Elle a pu aménager une petite terrasse à l'avant, quand d'autres vont jusqu'à construire des murs de tôles et de briques pour étendre leurs pièces de vie.

Bâtiment en tôle bleue avec vêtements suspendus et murs colorés en arrière-plan.
Dans la ville conteneur de Ekinci, les habitants ont l'autorisation d'étendre l'avant de leur habitat de 160 centimètres maximum.
Des bâtiments modulaires colorés, regroupés sur un terrain sous un ciel nuageux.
Dans la banlieue nord d'Antakya, un terrain vague sert d'atelier de réparation pour les conteneurs abîmés.

« Au début, c'était très dur, je me sentais enfermée », poursuit Dilber Olgun, la voisine et amie de Songül. « Les conteneurs sont collés, on voit tout, on entend tout. C'est une épreuve de repartir à zéro et construire des liens avec des inconnus », souffle-t-elle. Avant le tremblement de terre, elle possédait trois voitures, une maison de 180 mètres carrés et allait chez le coiffeur tous les mois. « Aujourd'hui, nous sommes trois dans un conteneur et je porte des chouchous pour cacher mes cheveux », sourit-elle.

Deux femmes assises à une table à l
Dilber Olgun et sa fille Ece, rentrées à Hatay il y a six mois après avoir fui à Antalya puis à Dubaï.

À 24 ans, sa fille Ece prépare un examen d'anglais pour partir étudier au Royaume-Uni :

Pour ma mère et ma famille, je veux gagner de l'argent et préparer l'avenir. Ici, tout est fade, tout est triste. Beaucoup de conteneurs présentent des fuites d'eau, d'autres connaissent des coupures d'électricité. Quand il pleut, les gouttes frappent le toit dans un grondement assourdissant. Malheureusement, cette solution temporaire est devenue permanente.

« C'était comme un rêve »

Dans la banlieue ouest d'Antakya, la ville conteneur d'Ekinci s'étend sur plus d'un kilomètre. Ici, des milliers de sinistrés sont entassés dans plus de 500 préfabriqués. Dans une des allées, plusieurs femmes prennent un thé au soleil. Elles plaisantent et se taquinent. Mais cette bonne humeur apparente cache des blessures encore profondes. « Si l'on continue de sourire, c'est pour préserver nos enfants, sinon on pleurerait tous les jours », confie l'une d'elles.

Quatre enfants assis sur des blocs, souriant, dans un espace extérieur.
Un groupe d'enfants présente sa construction faite dans un coin inoccupé de la ville conteneurs.

Ces mères de famille ne se connaissaient pas avant le séisme. Aujourd'hui, elles vivent à quelques mètres les unes des autres : « Nous sommes toutes très solidaires, car nous avons vécu le même désastre. Arabes, sunnites ou alévies, peu importe, nous sommes devenues une famille. » Toutes étaient locataires avant que leur logement ne soit complètement détruit par le séisme. Certaines familles ont signé des contrats de six ans pour bénéficier d'un conteneur. D'autres ont même prolongé jusqu'à huit années. La doyenne du groupe explique :

On a dormi pendant trois semaines dans une voiture, puis pendant six mois dans une tente. Avoir un conteneur, c'était comme un rêve. Aujourd'hui, nous sommes prêtes à vivre plusieurs années ici. Le tremblement de terre nous a fait réaliser à quel point la vie est précieuse.

Groupe de femmes et d
D'origines ethniques et religieuses différentes, ces femmes sont devenues très proches en étant voisines de conteneurs.

Résignées, certaines familles vivent jusqu'à sept dans le même conteneur. Avec l'hiver et le mauvais temps, l'enfermement peut devenir insoutenable. « Cette situation met nos mariages en péril, les divorces augmentent. »

« Ma plus grande peur est d'oublier »

Dans le centre-ville d'Antakya, difficile de se dire que deux ans se sont écoulés depuis la tragédie. Des tonnes de gravats s'accumulent autour des routes et des centaines de maisons endommagées attendent encore d'être détruites par les bulldozers.

Terrain en friche avec des gravats, montagnes en arrière-plan et villages surplombants.
Ici se trouvait les rues animées du vieux centre ville d'Antakya. Seules les maisons construites à flanc de montagne ont bien résisté au séisme.

Une fine couche de poussière, potentiellement très dangereuse à cause de la présence d'amiante dans les décombres, balaie le paysage et s'accumule sur les voitures. « On est comme dans une zone de guerre », ironise Ela, 22 ans. Elle a grandi ici, mais vit désormais à Istanbul où elle étudie le droit :

Les dégâts sont tels qu'on ne reconnaît même plus l'emplacement des rues. Quand les bâtiments ont été détruits, c'est comme si une partie de nous, de notre mémoire, avait été effacée. Ma plus grande peur est d'oublier, de ne plus me souvenir à quoi ces rues ressemblaient.

Allée arborée avec des bancs, palmiers penchés sous le vent et ciel nuageux.
Dans la ville côtière de Samandag, le tourisme a chuté depuis deux ans.

Plus de deux ans après le désastre, la nuit orageuse du 6 février 2023 reste dans toutes les mémoires et revient constamment. Dans les mois qui ont suivi, Songül Iflazoğlu a essayé de vivre dans un nouvel appartement, mais par peur des répliques, elle est partie. Elle a ensuite déménagé dans une autre ville, mais la solitude et l'inconnu l'ont ramené à sa province natale. C'est finalement dans son conteneur qu'elle a fini par s'installer. Car malgré tous les problèmes liés à cette situation, c'est là qu'elle, et beaucoup d'autres, se sentent le plus en sécurité.

Une personne se tient debout dans une pièce lumineuse avec des fenêtres et des chaises.
Un homme prie dans le sanctuaire de Khidr à Samandag, lieu de culte important pour les alévis et symbole du multiculturalisme dans la région.

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À Soueïda, en Syrie, Druzes et Bédouins face à face, côte à côte

Des soldats marchent le long d'une route, près de véhicules militaires et d'arbres.

L'explosion des tensions entre les deux communautés a provoqué la mort de plus de 1 400 personnes en huit jours et le déplacement de quelque 192 000 personnes. Safi, druze, et Leith, bédouin, ont fui. Deux adolescents nés de part et d'autre d'une fracture ancienne. Pris dans une guerre nourrie par la peur, la marginalisation et les vieilles rancunes.

La mâchoire de Safi est déformée. Une balle lui a traversé le visage. Il est druze, âgé de 19 ans, et ne sourit plus que des yeux. Il n'avait qu'un téléphone dans la poche quand on lui a tiré dessus, à bout portant, près de l'hôpital Watan, en plein centre-ville de Soueïda. Son père a été tué le même jour. Leith a 17 ans. Il est bédouin. Marcel blanc, regard d'acier. Il a couru entre les balles avec son oncle pour fuir son village de Chahba, dans le gouvernorat de Soueïda. Six membres de sa famille sont morts. Ces deux récits s'ancrent dans un conflit brutal qui éclate le 13 juillet 2025.

Ce jour-là, à Soueïda, un marchand druze est enlevé par des Bédouins qui avaient installé des barrages sur la route reliant Soueïda à Damas. En représailles, des Bédouins sont kidnappés. En quelques heures, les tensions communautaires tournent à l'affrontement. L'armée syrienne et les forces de sécurité interviennent le 15 juillet. Des tribus bédouines armées, venues de Deraa — capitale de la province rurale et tribale du Haurane — où elles s'étaient rassemblées, entrent dans la ville pour aider leurs « frères opprimés ». Les combats se généralisent. Des civils sont victimes d'exactions. Israël bombarde Damas — aux abords du palais présidentiel, de l'aéroport militaire de Mezzeh et le Sud syrien — « en soutien des milices druzes », exhortant les forces gouvernementales à se retirer de la zone. Ce qu'elles font, et un cessez-le-feu est signé le 21 juillet. Le lendemain, les autorités syriennes annoncent qu'elles vont enquêter sur ces massacres et s'engagent à en punir les auteurs.

Carte de la Syrie, montrant Damas et la région de Soueïda.
Carte de la Syrie

En Syrie, les Druzes représentent environ 3 % de la population. Mais à Soueïda, ils forment 90 % des habitants. Cette minorité religieuse, dont la foi repose sur un syncrétisme entre philosophie grecque, islam et christianisme, est concentrée dans cette province depuis le XIXe siècle. Les Bédouins, qui appartiennent au courant sunnite — majoritaire en Syrie —, représentent 3 % de la population locale. Souvent marginalisés, soupçonnés de sympathie avec la rébellion ou les groupes islamistes, les Bédouins accusent le régime Assad et les milices druzes de les avoir exclus de la société.

Soueïda, refuge de nombreux déplacés sunnites depuis 2011, voyait ses équilibres déjà mis à l'épreuve. En huit jours — plus de 1 400 morts, majoritairement druzes, des maisons brûlées, des familles exilées —, la coexistence a pris feu.

Histoire de Safi, Druze de Soueïda

Passionné de documentaires, Safi, bouille d'étudiant aux yeux marron, avait monté sa petite société de production à Soueïda. Le 16 juillet, il sort chercher du pain pour sa mère et sa sœur. Il entend des cris, voit un tank et un drapeau noir. Peut-être l'Organisation de l'État islamique (OEI) ? Il n'a pas le temps de comprendre.

Trois balles le frappent — au bras, au visage, à la jambe. Il rampe sur 50 mètres au sol puis s'effondre sur le dos. Il se souvient du soleil de ce milieu d'après-midi et de crier. Fort. Les tirs continuent. Un étudiant en médecine le trouve et l'emmène sur un brancard à l'hôpital Watan, à quelques mètres, lui aussi ravagé par les combats. Son père est tué le même jour.

Le quartier d'Al-Qaria, où il vit, est devenu une zone de guerre. Quatre jours après le cessez-le-feu, aux abords de l'hôpital où il est soigné, la brise fait remonter une odeur de mort. Dans l'entrée du bâtiment, du sang séché sur le sol. Les murs sont criblés de balles. Il interrompt les infirmiers venus le soigner pour terminer son récit. « Ils m'ont visé délibérément », insiste-t-il. Quand il évoque le gouvernement qui avait promis de protéger les minorités dans le pays, il parle de « trahison ». Il est retourné chez lui. Sourd d'une oreille, défiguré et incapable de se déplacer seul.

Safi raconte l'histoire qu'on lui a transmise. Il évoque l'année 2000, « les couteaux, les disputes de terres ». Cette année-là, un Bédouin tue un Druze dans un conflit foncier. En représailles, des manifestations éclatent dans Soueïda. Mais ce sont les manifestants druzes qui tombent sous les balles du régime. Ce mitraillage reste un traumatisme fondateur de la méfiance des Druzes envers l'État et de leurs rapports à la communauté bédouine. Safi n'était pas né. Il n'a rien vu. Mais il a fait siennes ces rancœurs : « Depuis ce moment-là, avec les Bédouins, on se dit bonjour. C'est tout. » Après 2011, le fossé s'est creusé.

Deraa a été le foyer de la révolution syrienne, où les premières manifestations éclatent après l'arrestation de jeunes ayant inscrit sur un mur un slogan contre le régime Assad : « Ton tour arrive, Docteur1. » La police syrienne rafle les tagueurs, les retient quarante-cinq jours et leur fait subir sévices et tortures. Pendant ce temps, l'étincelle de Deraa embrase le pays.

Dans les premières années du soulèvement, de nombreux Bédouins ont manifesté, soutenu les déserteurs, parfois rejoint les groupes armés. À Soueïda, les Druzes, eux, sont restés majoritairement neutres au début du conflit. Le régime a fermé les yeux face à la montée des milices locales, en échange d'un calme apparent et en y voyant une possibilité de diviser la population.

Dès 2015, les premières incursions djihadistes apparaissent dans la région. Le 25 juillet 2018, une série d'attaques revendiquées par l'OEI fait plus de 250 morts à Soueïda. Cet épisode ancre chez les Druzes une peur durable des communautés sunnites environnantes. Au cours de la guerre civile syrienne, la population s'arme massivement. Chaque maison druze possède désormais une arme, symbole de défense, d'honneur, de survie.

À Soueïda, la contrebande a prospéré. Le sud de la Syrie est devenu un couloir stratégique pour la drogue de synthèse, le captagon. Ce trafic, vital pour l'économie de guerre du régime Assad, a exacerbé les rivalités locales. Le contrôle des routes, des checkpoints et des cargaisons de drogue a renforcé les milices, toutes communautés confondues — et alimenté la militarisation du territoire.

Après la chute du régime d'Assad le 8 décembre 2024, plusieurs dépôts d'armes ont été pillés dans le Sud. L'heure des vendettas était venue. Safi est convaincu qu'on veut les tuer car druzes : « Ils nous considèrent comme infidèles, pas comme des musulmans. » À Soueïda, un milicien druze affirme, en parlant des Bédouins : « Ils sont sunnites. Ce sont les mêmes que ceux qui ont massacré nos familles. »

Histoire de Leith, Bédouin de Chahba

À 17 kilomètres plus au sud, le lendemain du drame vécu par Safi, les forces de sécurité syriennes et les tribus bédouines se retirent de Soueïda, laissant le champ libre aux représailles. La communauté visée : les Bédouins sunnites, du même courant religieux que le président intérimaire de Syrie, Ahmed Al-Charaa. Les milices druzes encerclent Chahba, quartier mixte jusqu'alors. Des vidéos d'exécutions sommaires visant les Druzes circulent. L'une d'elles montre huit hommes non armés exécutés sur un rond-point du centre-ville. Sur une autre, deux hommes armés crient : « Tu es druze ? », avant d'ouvrir le feu sur un vieil homme dans la rue. Sur d'autres images, des Druzes se font raser la moustache de force, symbole d'honneur dans leur culture. Le 10 août, le média Suwayda 24 diffuse une image de vidéosurveillance datée du 16 juillet, tournée à l'hôpital national de Soueïda. On y voit des hommes en uniforme — dont certains portent les insignes de services de sécurité intérieure ou de la défense — abattre un secouriste bénévole dans un couloir. Ces images renforcent l'hypothèse d'une implication directe des forces liées au gouvernement dans les violences visant des civils, principalement druzes.

À mesure que la communauté druze compte ses morts, la colère monte — et se retourne contre les civils bédouins. Leith parle de miliciens druzes lourdement armés postés dans un immeuble qui surplombe le quartier, derrière sa maison. « Ils nous ont dit : “Vous avez deux heures pour évacuer.” Mais vingt minutes plus tard, ils ont commencé à tirer. » Leith supplie son père de fuir. Il refuse : « Je ne quitterai pas la maison où nous avons grandi. Va. Si je meurs, que Dieu te garde en vie. » Avec son oncle, Leith grimpe à l'arrière d'une moto. Les balles sifflent. Il sent son cœur battre. Fort. Dans sa fuite, il voit une femme enceinte tuée. Son fils à ses côtés, démembré. Lui et son oncle se cachent dans les champs pendant six heures, avec des femmes, des enfants.

Quand il revient chez lui, quelques jours plus tard, Chahba est méconnaissable. Du sang dans les rues. Une chaussure au sol devant la mosquée. Une femme crie : « C'est celle de mon mari ! » Leith est emmené pour identifier des corps. Le premier : un jeune de son quartier qui s'est marié une semaine plus tôt. Puis sa grand-mère, 95 ans. Son oncle. Sa tante. Leurs enfants de 7 et 15 ans. Encore une tante. Six membres de sa famille. Il apprend que sa mère, son père et ses frères ont survécu.

Quelques jours plus tard, à la suite du cessez-le-feu déclaré le 21 juillet sous l'égide des États-Unis, l'armée organise l'évacuation de 1 500 familles bédouines. À Izra, dans la province voisine de Deraa — à 90 % sunnite —, les réfugiés bédouins sont accueillis avec des tirs de joie. Mais Leith ne célèbre rien. « On quittait notre terre comme si elle ne nous appartenait plus. »

Leith se souvient. « Quand il n'y avait plus de pain, pendant la guerre, les Druzes recevaient des rations du régime Assad. Nous, on nous envoyait ce qu'il restait. » Il parle sans s'animer, comme on récite un proverbe. « Même les enfants savent qu'ils sont bédouins. Et ce que cela signifie : rien. », ajoute une professeure bédouine, à ses côtés dans l'école d'Izra, transformée en dortoir pour les déplacés bédouins.

La méfiance entre communautés s'est construite au fil des années. Sous Hafez Al-Assad, la province de Soueïda était stable. Les élites druzes occupaient des postes importants dans l'appareil d'État. Les Bédouins, eux, restaient à la marge : éleveurs, journaliers, mal recensés, sans influence politique. Conflits fonciers, pastoraux, rivalités sur l'eau et accès aux terres ont longtemps opposé Druzes sédentaires et Bédouins nomades. Ces tensions rurales, anciennes, ont nourri un ressentiment enfoui.

Leith a grandi avec. « On nous punit depuis 2011, parce qu'on a soutenu la révolution. Parce qu'on est bédouins. » Il le dit sans haine dans la voix. Mais avec lassitude. « Ils ne nous considèrent même pas comme des citoyens de seconde zone. Plutôt comme des insectes. »

« Il lui a sauvé la vie »

Leith vit maintenant à Damas. Il partage une chambre dans un hôtel avec son cousin de 17 ans, qui a perdu toute sa famille. Ils jouent à FIFA sur le téléphone. Sont fans du Real Madrid. Mangent des glaces. Vont au marché. Ils essaient d'avoir encore l'âge qu'ils ont. Le jeune bédouin regarde au-dehors, et demande, en parlant d'une cohabitation avec les Druzes : « Toi, tu pourrais vivre avec ceux qui ont tué ton père ? Ta famille ? Impossible. » Il le dit clairement : « Je ne rentrerai que si l'État contrôle Soueïda. Sinon, ils nous tueront. »

Safi, lui, cherche un passeport. Il veut partir. « Je ne me sens plus en sécurité ici. » Trop de douleur, trop de blessures. La situation est tendue ; des combats sporadiques ont lieu dans la campagne. Soueïda reste coupée du pays. « Ma confiance dans ce nouveau gouvernement est en dessous de zéro, confie-t-il. Et les Bédouins ? La plupart, je ne peux pas leur faire pleinement confiance. C'est quelque chose dans le regard. »

La nuance viendra d'un oncle de Leith, parlant de sa fille de 17 ans, pendant les affrontements : « Un voisin druze l'a portée hors des flammes. Puis il est revenu la chercher. Je ne sais pas pourquoi il l'a fait. Il lui a sauvé la vie. »

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1Bachar Al-Assad est ophtalmologue de formation.

Achoura à Beyrouth, entre deuil collectif et poursuite de la lutte

Des hommes en vêtements noirs chantent et montrent des signes de dévotion.

Cette année, la commémoration du martyre d'Hussein a pris une dimension politique et sécuritaire inédite. Marquée par la mort du secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah et la guerre menée par Israël contre le Liban, en particulier le Sud, elle est devenue un moment de mobilisation collective pour les chiites. Dans la banlieue sud de Beyrouth, bastion du Hezbollah, cérémonies religieuses et résistance armée se sont entremêlées. Reportage.

Chaque année, les chiites du monde entier commémorent le martyre du petit-fils du prophète Mohammed, Hussein, tombé à Kerbala en l'an 6801. Au Liban, pendant dix jours, les quartiers à majorité chiite se parent de noir. Des haut-parleurs diffusent des élégies funèbres, la nourriture est offerte en bord de route, et des milliers de personnes défilent en cortège pour pleurer ensemble la tragédie fondatrice de l'islam chiite.

En ce début juillet 2025, la commémoration d'Achoura dépasse largement le cadre spirituel. La mort du chef historique du Hezbollah, Hassan Nasrallah, l'attaque des bipeurs, le génocide en cours à Gaza et les violations permanentes du cessez-le-feu au Sud-Liban font, plus que jamais, de Kerbala un événement réactualisé dans le quotidien des chiites libanais.

Trois hommes à un stand distribuant des sandwichs, en arrière-plan des bâtiments.
Dahiyeh, Beyrouth, le 06 juillet 2025. Une tradition importante d'Achoura consiste à offrir gratuitement de la nourriture aux passants.
Toutes les photos sont de © Julia Zimmermann

Pour le Hezbollah, c'est aussi un moyen de réaffirmer sa volonté de poursuivre la lutte, alors que la nouvelle présidence libanaise envisage d'imposer le monopole militaire de l'État face au parti de Dieu.

Le martyr comme langage collectif

Durant la période d'Achoura, des majalis sont organisés dans les quartiers chiites, et ce dans les mosquées, les salles communautaires et même les hôtels. Il s'agit d'assemblées funèbres où un religieux relate les épisodes du martyre, puis invite les fidèles à pratiquer les pleurs collectifs, souvent accompagnés par les chants déchirants d'un chantre qui entonne la passion de Hussein.

Dans le quartier mixte de classe moyenne de Hamra, au cœur de Beyrouth, un majlis se tient au Commodore Hotel. Les religieux se succèdent pour raconter l'histoire de Hussein — la soif, la peur, la solitude dans le désert irakien —, mais aussi pour établir des ponts avec l'époque actuelle : l'abandon par la communauté musulmane, la trahison des gouvernants, l'injustice politique et morale.

Une affiche d
Dahiyeh, Beyrouth, le 06 juillet 2025. Partout dans les rues de Dahiyeh, les portraits des martyrs tombés lors des conflits contre Israël rappellent les luttes contemporaines et les figures sacrifiées.

Un parallèle explicite est ainsi fait entre les sentiments de trahison et d'abandon ressentis aujourd'hui par les populations chiites du Liban ou les Palestiniens de Gaza, face à ce qui est perçu comme de l'indifférence de la part du reste du monde musulman. « Tout le monde est contre nous [la communauté chiite]  : les pays du Golfe, les États arabes, les États-Unis, Israël... », dit une personne âgée présente au majlis.

Une jeune femme de la communauté, non voilée et employée dans une ONG occidentale, confie : « Cette année, il y a beaucoup plus de monde aux assemblées funèbres que les années passées. »

Un groupe de manifestants en noir, tenant une grande affiche d
Dahiyeh, Beyrouth le 06 juillet 2025. Des fidèles chiites participent au majlis du 10e jour d'Achoura. Dans une atmosphère de recueillement et de deuil, les orateurs rappellent le sacrifice de Hussein, figure centrale du chiisme, tombé à Kerbala pour défendre la justice et la foi.

Climat de tension et haute sécurité à Dahiyeh

À quelques semaines d'Achoura, les tensions sécuritaires ont resurgi dans la banlieue sud de Beyrouth. Des informations sur une possible résurgence de la menace djihadiste ont ravivé la peur des attentats. La chaîne Al-Manar, affiliée au Hezbollah, a rapporté l'arrestation d'une cellule de l'Organisation de l'État islamique (OEI) et prétendument liée au Mossad, dans le quartier de Borj Al-Barajneh. Quelques jours plus tard, le quotidien Al-Akhbar, également proche de la formation chiite, a réitéré ces accusations et a affirmé que les services israéliens mobilisaient des éléments de l'OEI à l'intérieur du Liban. Ce climat s'est encore assombri après l'attentat-suicide du 22 juin à Damas, lorsqu'un kamikaze s'est fait exploser dans l'église orthodoxe Mar Elias.

Une personne tient un drapeau sur une rue, entourée de bâtiments et de manifestants.
Dahiyeh, Beyrouth, le 06 juillet 2025. Des fidèles chiites défilent à Kafaat, rue Sayed Hadi, à l'aube du 10e jour d'Achoura avec des drapeaux du Hezbollah

Dans ce contexte, les dix jours de commémorations d'Achoura se sont déroulés sous très haute sécurité à Dahiyeh2. L'incertitude a plané jusqu'à la veille sur l'autorisation de couverture pour les journalistes étrangers. L'accès au faubourg a été strictement filtré. Aucune moto extérieure n'était autorisée à entrer et seuls les piétons pouvaient traverser les check-points de l'armée libanaise, postée à chaque entrée du quartier. Un second contrôle était ensuite assuré par le Hezbollah. Les papiers d'identité, les caméras et les équipements étaient minutieusement vérifiés avant la distribution d'un badge qui permettait l'accès aux zones de procession. Une Jeep aux vitres teintées escortait ensuite les journalistes autorisés jusqu'à la rue principale. C'est là que s'étaient déroulées, en novembre 2024, les célébrations du cessez-le-feu avec l'armée israélienne.

À cette présence militaire visible s'ajoute une pression psychologique constante : les drones israéliens, en vol permanent au-dessus de Beyrouth et du Sud-Liban, ont installé un traumatisme profond chez une grande partie de la population. Pour beaucoup, le bourdonnement lointain des drones évoque non seulement la surveillance, mais aussi la possibilité permanente d'une frappe ciblée. « Il y a beaucoup moins de monde dans les rues cette année, les gens ont peur d'une attaque probable de l'Organisation de l'État islamique », confie un fidèle croisé à Dahiyeh au petit matin.

Des jeunes scouts en chemises bleues, certains portent des foulards rouges, se regroupent.
Dahiyeh, Beyrouth, le 06 juillet 2025. Deux jeunes fidèles chiites s'ajustent un bandeau rouge autour de la tête sur lequel est écrit «  Ya Hussein  » («  Ô Hussein  ») à l'aube du 10e jour d'Achoura.

Dans le bastion historique du Hezbollah collé à Beyrouth, les habitants installent des salles éphémères. On y distribue de la nourriture et l'on pratique les latmiyya, un rituel de deuil accompagné de frappes rythmées sur la poitrine.

C'est là que Hussein, 16 ans, originaire du Sud-Liban, a découvert pour la première fois la commémoration d'Achoura :

Nous avons été déplacés du Sud à cause de l'agression israélienne. On a tout quitté, j'ai perdu beaucoup d'amis. Chacun est parti dans une région différente chez ses proches. Nous, on est venus dans la banlieue. Ma première expérience d'Achoura, je l'ai vécue ici, c'était magnifique. Après avoir perdu mes amis, j'ai ressenti un profond vide en moi. Je me sentais seul, j'avais le mal du pays… Là, même si c'était un moment triste — parce qu'on se souvient de Kerbala —, j'ai ressenti une vraie solidarité entre les gens, comme si j'étais de retour dans le Sud.

Dans ces salles et dans les mosquées, des photos de civils et de combattants morts dans les bombardements d'Israël tapissent les murs, considérés comme martyrs, même au-delà des partisans du Hezbollah. On aperçoit aussi des fidèles dans la foule, tout de noir vêtus, le visage mutilé, une main en moins ou en béquilles : ce sont des survivants de l'attaque des bipeurs ou des bombardements des quartiers chiites.

Autel commémoratif avec portraits, drapeaux et objets militaires sur un fond sombre.
Al-Jamous, Beyrouth, le 04 juillet 2025. Les portraits des martyrs tombés lors des conflits contre Israël rappellent les luttes contemporaines et les figures sacrifiées. Leurs photos, ainsi que des objets personnels retrouvés avec leurs corps sont exposées dans une sorte de sanctuaire. Le souvenir du combat de Hussein s'entrelace avec celui de ces combattants modernes.

La continuité dans le sacrifice

Cependant, le parti de Dieu affiche partout sa volonté de continuer la lutte. Sur les bannières accrochées dans les rues de Dahiyeh, sur les boîtes de nourriture distribuées, sur les drapeaux brandis par des enfants, un même slogan revient en boucle : « Nous ne rendrons pas les armes. »

Un groupe de personnes brandissant des drapeaux noirs et jaunes dans une cour.
Dahiyeh, Beyrouth, le 06 juillet 2025. Le geste rituel consistant à se frapper la poitrine de la main, appelé latmiyya, est pratiqué par les chiites pendant Achoura. Ce rituel exprime la douleur et la culpabilité face à la mort de l'imam Hussein, tombé à Kerbala en 680.

Pendant Achoura, les hommes du parti arpentent les rues de Dahiyeh pour prendre noms et numéros de téléphone des potentiels recrutés. Devant les mosquées des quartiers chiites et les salles de majlis, des files d'attente s'étirent devant les stands de recrutement du Hezbollah. Cette mobilisation — visible, parfois discrète, mais souvent assumée — traduit un regain d'engagement militant, alimenté par le contexte régional et les tensions croissantes. Un combattant confie :

Cette année, beaucoup ont rejoint le Hezbollah, de tous âges. Pour chaque martyr tombé, un nouveau résistant s'est levé. Après les annonces américaines de protection sur Beyrouth, l'ennemi a pourtant frappé. L'opération Bipeurs a été une humiliation. Nous sommes les fils de Hussein : nous refusons l'humiliation et nous nous battrons jusqu'au bout.

Graffiti d
Dahiyeh, Beyrouth, le 06 juillet 2025. Sur une fresque murale est représentée Hassan Nasrallah, ancien chef du Hezbollah. Sous son portrait, on peut lire l'inscription : «  Labayka Ya Nasrallah  » (À ton service, Ô Nasrallah). La formule reprend celle de «  Labayka Ya Hussein  » (À ton service, Ô Hussein") utilisée par les chiites pour invoquer le souvenir d'Hussein. Cette image, peinte sur un mur, reflète le soutien affiché par une partie de la population.

Ce climat de résistance exaltée, mêlant douleur, fierté et mobilisation, donne à Achoura une portée bien au-delà du religieux. Elle devient un moment charnière où le politique et le sacré s'enchevêtrent dans les rues de Dahiyeh. Les paroles de Hassan Nasrallah sont diffusées en boucle dans les salles de majlis, dans les rues de Dahiyeh, et dans les mosquées. Cette omniprésence confirme les récits des fidèles dans les rues. Ils poursuivent la ligne de l'ancien chef du Hezbollah et la vision eschatologique : « Notre choix est husseinien. Nous poursuivrons et nous affronterons. »

Loin d'être une posture idéologique figée, cette logique du sacrifice est le fruit de l'histoire vécue et politique du Sud-Liban, marquée par les occupations israéliennes de 1978, 1982 et 2006. Une partie de la population estime ainsi qu'il ne s'agit pas d'un choix mais d'une réaction. Un combattant du Hezbollah confie : « La résistance est le droit de chaque citoyen que l'État a échoué à protéger contre une force étrangère. » Pour les militants du parti, la lutte armée devient ainsi la forme la plus haute de l'existence, et Achoura en est la liturgie.

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1NDLR. La bataille de Kerbala a eu lieu le 10 octobre 680 en Irak. La bataille opposait la puissante armée de Yazid Ier, deuxième calife omeyyade, au groupe des 72 partisans qui entouraient Hussein, fils d'Ali et petit-fils du prophète Mohammed.

2NDLR. Littéralement « banlieue » en arabe, le terme désigne en général la banlieue sud de Beyrouth, collée à la capitale.

Liban. À Tripoli, le renouveau de la culture alternative

Concert animé avec des musiciens, des synthétiseurs et une foule dans une ambiance festive.

Longtemps reléguée au statut de ville secondaire laissée à l'abandon, Tripoli bénéficie aujourd'hui d'un changement d'habitudes dans les pratiques culturelles libanaises, en lien avec la situation politique nationale et régionale. Un lieu en particulier devient l'emblème, l'espace culturel Rumman. Reportage.

Pendant des décennies, Beyrouth a dominé l'imaginaire culturel du Liban. Accueillant les plus grands théâtres, salles de concert, maisons d'édition et festivals du pays, la capitale a été considérée comme le cœur de la vie culturelle — non seulement du Liban, mais aussi pour une grande partie de la région. Cette centralisation a toutefois rendu la culture inaccessible pour de nombreux habitants en dehors de Beyrouth, renforçant les divisions de classe, l'isolement spatial et un sentiment de marginalisation parmi les populations du nord avec Tripoli comme principal centre urbain, du sud autour de Tyr, et de la Bekaa avec la ville de Baalbek.

Autre particularité de la scène culturelle beyrouthine : son rapport à la mondialisation. Les jeunes générations de la capitale et du Mont-Liban sont attirées par l'esthétique occidentale, que ce soit en termes de productions artistiques ou de mode de vie, souvent au détriment d'expressions plus locales. Si les formes culturelles traditionnelles n'ont pas disparu, elles sont perçues comme dépassées ou peu commercialisables et reléguées à une place subalterne.

Après le soulèvement d'octobre 2019, une nouvelle vague d'artistes arabophones locaux — groupes indépendants, rappeurs — s'est à nouveau imposée sur la scène musicale libanaise. Un processus lent, mais efficace, dans lequel la langue, le rythme et les récits régionaux ont repris le devant de la scène. Depuis le début du génocide à Gaza et l'offensive israélienne contre le Liban, ce changement culturel s'est pérennisé. La violence crue et le silence mondial face à ce que vivent les Palestiniens et les Libanais provoquent une rupture, amenant beaucoup de personnes à une remise en question de leur mode de consommation culturelle. Il y a depuis un intérêt croissant envers la production culturelle locale, non seulement comme forme d'art, mais aussi comme forme de résistance, notamment à travers le fait de se reconnecter au patrimoine.

Raviver le passé

Rumman (Grenade, en arabe) est un espace culturel alternatif de la ville de Tripoli, située à 80 km au nord de la capitale et qui accueille divers événements. Fondé par Mohamed Tannir et Alex Baladi, le lieu a officiellement ouvert ses portes en 2021. Les débuts sont hésitants, autour d'ateliers d'art pour enfants et de rassemblements. Mohamed, originaire de Beyrouth, a été attiré par cette ville riche en patrimoines culturels divers, mais longtemps négligée par les politiques nationales, et quelque peu méprisée dans le traitement médiatique :

On a vu que la ville disposait d'un vrai potentiel de transformations porté par une base populaire appelant au changement et aimant profondément sa ville. Mais cette énergie a été paralysée par des politiques et des politiciens qui ont appauvri sa population.

Pourtant, rappelle-t-il, « les premiers cinémas du Liban ont ouvert ici, à Tripoli ». Cette mémoire a inspiré le choix du lieu pour Rumman, installé dans une salle de cinéma abandonnée, jadis appelée Stereo Kawalis (Coulisses stéréo). Pour eux, c'était un signe : « Nous avons rénové la salle tout en essayant de conserver son authenticité. Nous avions le sentiment que la ville et les habitants avaient besoin d'un rappel de leur riche passé. »

Au-delà de l'esthétique, la philosophie de Rumman est de bousculer l'idée selon laquelle l'art serait un luxe, réservé à ceux qui ont du temps, les moyens d'y accéder et des relations dans le milieu. Cette réflexion centrée sur la notion d'accessibilité est radicale dans sa simplicité : elle affirme que la culture ne devrait pas être un privilège.

On peut venir de tout milieu — ouvrier agricole, étudiant, peu importe — et apprécier l'art. Nous voulons supprimer les divisions socioéconomiques dans la culture et la rendre accessible à toutes et tous, y compris aux artistes eux-mêmes.

Dans cet esprit, Rumman a accueilli des performances musicales très variées, du classique tarab au rap, du rock métal aux sons expérimentaux. Le public est tout aussi diversifié, y compris entre Tripolitains ou visiteurs venant d'autres villes libanaises.

Réparer le tissu social

En plus de sa fonction culturelle, Rumman devient rapidement un espace de cohésion sociale, rassemblant des personnes qui ne se seraient jamais rencontrées autrement. Alors qu'une grande partie du Liban est marquée par la fragmentation politique et la géographie confessionnelle, Rumman propose de se rencontrer autour d'expériences partagées et d'échanges créatifs.

Samia, blogueuse et passionnée de culture originaire de Beyrouth, raconte sa première visite à ce lieu, en septembre 2024 :

Rumman organisait un festival de trois jours avec beaucoup d'artistes que je voulais voir depuis longtemps. J'ai adoré la programmation. Pour moi, la distance ne posait pas problème. J'étais ravie de découvrir un nouvel espace en dehors de la capitale.

Au-delà de la musique, l'événement lui permet de tisser des liens avec des personnes issues de communautés avec lesquelles elle n'avait jamais interagi auparavant : « Je rencontre chaque fois de nouvelles personnes, qu'il s'agisse d'organisateurs ou de spectateurs. Je me familiarise de plus en plus avec la ville. Elle commence vraiment à me plaire. »

Une programmation l'a particulièrement marquée en février 2025 : South Goes North, un festival réunissant principalement des rappeurs originaires du Sud-Liban.

C'était puissant. On se sentait en connexion avec les artistes et les autres participants. Je pense qu'il est essentiel de faire l'effort d'aller ailleurs. J'aimerais vraiment faire cela davantage — me rendre dans le Sud, dans la Bekaa, partout hors de Beyrouth, pour assister à des événements culturels.

Cet échange interrégional, si étroit soit-il, est au cœur de la mission de Rumman. « Des artistes viennent de partout, note Mohamed, mais nous faisons aussi en sorte de mettre en avant ceux de Tripoli, pour créer des ponts et leur permettre de se faire connaître dans le reste du pays. »

Une mémoire politique

L'importance d'une communauté artistique et attachée à la production culturelle est d'autant plus centrale dans un pays qui vit une succession de crises nationales et régionales — l'effondrement économique, l'explosion du port de Beyrouth en 2020 ou les guerres israéliennes et l'occupation du sud du pays —, et où l'État ne répond pas présent. « C'était beau de voir ces acteurs, souvent sans revenus, se mobiliser pour l'aide de première nécessité, que ce soit après l'explosion ou pendant la guerre », se souvient Mohamed.

Des espaces résonnent également avec la douleur, la colère ou la désillusion des jeunes face à l'incurie des institutions et aux récits dominants. Alors que les pays occidentaux soutiennent le génocide à Gaza ou l'occupation du Liban — et plus récemment les bombardements contre l'Iran —, beaucoup se sont sentis aliénés non seulement par l'ordre international, mais aussi par la culture globale à laquelle ils s'étaient autrefois identifiés.

De plus en plus, des espaces similaires germent à Tripoli, ici dans des théâtres autogérés, là dans des cinémas restaurés, devenus scènes de solidarité, dans tous les sens du terme.

Le cas de Rumman reflète une évolution plus large, plus profonde. Le Liban assiste à une puissante reconnexion : à sa langue, à son héritage artistique, aux formes d'expression culturelle qui ont porté ses communautés pendant des décennies de guerre, de douleur et de bouleversements. Ce qui était autrefois jugé démodé ou marginal fait désormais l'objet d'une réappropriation plus dynamique et percutante. Dans un pays marqué par les guerres et l'oubli forcé, la production culturelle s'avère une forme de mémoire politique. Chanter en arabe, écrire sur sa terre, rassembler les gens par la musique ou la danse sont autant de moyens de refuser l'oubli. Dans un monde qui tente d'effacer, de lisser, de dépolitiser ou de revaloriser l'identité arabe comme une simple marchandise, la création culturelle devient une ligne de front. Comme une façon de dire : « Nous sommes toujours là, et nous nous souvenons de nos racines. » À travers ces espaces, un autre Liban prend alors forme. Un pays qui commence à écouter de nouveau sa propre voix.

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Cet article a été publié initialement sur Mashallah News
Traduit de l'anglais par Léonard Sompairac.

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Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.

Affiche évoquant un débat sur la culture arabe en contexte politique, avec motifs graphiques colorés.


Le Réseau des médias indépendants sur le monde arabe coordonné par Orient XXI vous propose une rencontre à Paris avec les journalistes des médias du Réseau autour de ce dossier.
RDV le jeudi 26 juin aux Amarres, à 19h.

Tunisie. Mezzouna, ville fantôme

Un homme marche le long d'un mur avec une grande inscription en arabe.

Au centre-est de la Tunisie, l'effondrement du mur vétuste d'un lycée a causé la mort de trois adolescents. Cet événement est symptomatique de l'état d'abandon dans lequel se trouvent certaines régions de l'arrière-pays. Quatorze ans après le déclenchement de la révolution à Sidi Bouzid, les mêmes causes ne semblent pourtant pas produire les mêmes effets. Reportage.

« Si vous voulez parler des problèmes de Mezzouna, le mur tombé résume tout », lance une habitante de la ville en traversant une rue où, sur les murs, le mot « danger » est écrit en arabe à intervalles réguliers. « Après ce qu'il s'est passé avec le lycée, on ne veut pas de redite. Tous les murs qui ont des fissures ou qui présentent des risques sont estampillés de la sorte », explique une mère au foyer. Idem pour le reste du pays où, dans la foulée de l'accident tragique de Mezzouna le 14 avril, de nombreuses municipalités se sont empressées de détruire au bulldozer des murs ou habitations présentant des structures fragiles.

Située à 350 kilomètres de Tunis, à l'intérieur des terres, cette petite ville de 8 000 habitants se niche dans le gouvernorat de Sidi Bouzid, épicentre de la révolution, en 2011. Les promesses de réindustrialisation formulées alors ont vécu. Entre les ruines d'une mine datant du protectorat français et celles d'un des plus gros complexes de plasturgie du pays paissent des moutons. Lors de sa visite, le 18 avril, le président Kaïs Saïed a promis de rouvrir l'usine et d'y créer 500 emplois. Exploitant la thématique de la « hogra », selon ses mots, le mépris social dont sont victimes des régions comme celles aux alentours de Mezzouna, le président a apaisé la colère. Mais pas le bilan humain — trois morts.

« J'ai entendu une énorme déflagration »

Ce lundi d'avril, alors qu'ils étaient en récréation dans l'enceinte de leur lycée, Abdelkader Dhibi, Hammouda Messadi et Youssef Ghanmi, trois camarades de classe, âgés de 18 à 19 ans, sont tués dans l'effondrement du mur contre lequel ils étaient adossés. « J'ai entendu comme une énorme déflagration, explique Sélim, serveur du café situé face à l'établissement. Lorsque je suis allé dehors, j'ai vu l'étendue des dégâts, j'ai essayé de sortir un des garçons de sous les pierres, mais c'était terrible à voir. Deux étaient morts sur le coup », poursuit le cafetier. Il connaissait les trois lycéens par leur prénom : « Ils venaient faire leurs devoirs ici, le café est comme une seconde maison pour la plupart de ces jeunes. » Lui aussi est d'avis que les vents particulièrement forts ce jour-là ont causé l'effondrement du mur, déjà mal en point. « On savait tous qu'il y avait un souci avec ce mur, mais les responsables, ce sont ceux qui n'ont rien fait, pas même délimité un périmètre de sécurité », ajoute Sélim, encore sous le choc une semaine après.

Le directeur du lycée, relâché après avoir été placé en garde à vue pour homicide et blessures involontaires, a présenté pour sa défense un document daté de 2022 prouvant qu'il avait alors alerté son administration de l'état de vétusté du mur. L'homme a refusé de répondre à nos sollicitations, indiquant ignorer encore les suites judiciaires à son encontre. La Fédération générale de l'enseignement secondaire – branche affiliée à l'Union générale tunisienne du travail (UGTT) – a souligné dans un communiqué la responsabilité des autorités régionales et locales et du commissariat régional de l'éducation. Une enquête judiciaire a été ouverte et le Parlement a réclamé l'audition du ministre de l'éducation, Noureddine Nouri.

Des infrastructures publiques délabrées

L'effondrement du mur de Mezzouna a provoqué une secousse nationale, cet événement témoignant d'une situation de délabrement des infrastructures publiques que beaucoup de régions connaissent. Selon un rapport du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES)1 publié en avril sur la justice environnementale, les inégalités entre les régions développées et celles sous-développées se perçoivent dans l'état des infrastructures scolaires, dont beaucoup sont dépourvues de sanitaires dans plusieurs gouvernorats. En réaction à la tragédie de Mezzouna, le FTDES a publié un communiqué dans lequel il pointe les politiques d'austérité et le manquement de l'État à garantir un accès et une éducation sûre pour tous. On peut y lire :

Le drame de Mezzouna n'est que le symptôme de l'effondrement progressif des services publics en Tunisie et de la crise profonde qui frappe le secteur de l'enseignement.

Bâtiment ancien avec murs blancs, toiture verte et quelques moutons autour.
Dans les ruines d'un des plus gros complexes de plasturgie du pays paissent des moutons.

Les écoles ne sont pas les seuls établissements négligés. Youssef Jellali, président de la section régionale de la Ligue tunisienne des droits de l'homme, parle, au cours d'une interview radio, de « ville fantôme, dépourvue de plusieurs services publics fondamentaux ».

Selim, le serveur du café, explique

Dans mon cas, depuis des semaines, j'ai un souci avec un fil électrique qui passe au-dessus de chez moi et qui présente des risques, je n'arrive jamais à joindre les services de la STEG [la Société tunisienne de l'électricité et du gaz]. C'est comme si on attendait qu'une tragédie arrive pour réagir.

Dans la ville, d'autres habitants évoquent des problèmes d'infrastructures déjà anciens. Saïda, une habitante, explique :

J'ai une fuite d'eau dans ma maison depuis trois mois à cause de travaux de la Sonede [la Société nationale d'exploitation et de distribution des eaux] à proximité, je les appelle, personne ne vient. On nous promet des rénovations, un entretien, des choses qui n'arrivent jamais. Ici c'est tout le quartier qui peut s'écrouler à cause des problèmes d'infrastructures.

Cette mère au foyer trentenaire vit dans un quartier défavorisé, en bordure de la ville, à proximité de la gare par laquelle passe le train de phosphate qui relie la ville de Gafsa à Sfax et Gabès. Le bassin minier d'extraction de phosphate, qui sert à produire de l'engrais destiné en grande majorité à l'export, est la principale ressource industrielle du sud-ouest tunisien. Dans le passé, Mezzouna a abrité le plus important complexe de fabrication de sacs destinés au transport du phosphate transformé. Le site a fermé en 2008. Depuis la révolution, trois années après, la production de phosphate est en dents de scie dans la région.

À la décrépitude de la ville s'associe un sentiment de dépréciation personnelle. Radhia, 30 ans, raconte :

Mon mari gagne 400 dinars par mois [environ 118 euros] et nous avons quatre enfants. Nous ne sommes pas éligibles à l'aide sociale. Deux de mes garçons ont fait des études, mais n'ont pas de travail.

Ses doléances ont attiré d'autres femmes du quartier, tout autant résignées qu'elle. « Nous sommes marginalisées, c'est vraiment le sentiment que l'on a ; on ne fait confiance à personne, même pas aux autorités locales », ajoute Radhia. Le jour où elle se rend à Sousse, à 240 kilomètres de chez elle, pour l'hospitalisation de sa mère, impossible à Mezzouna par manque de matériel, elle raconte avoir découvert ce qu'est une vraie ville.

La visite du président

C'est dans ce contexte que le drame s'est produit. La famille d'Abdelkader Dhibi, l'un des lycéens morts dans la chute du mur, n'avait pas accès à l'eau potable, si bien que, le jour du drame, elle a dû se faire acheminer de l'eau par camion afin de pouvoir réaliser la toilette mortuaire. Samah, le frère de la victime, dénonce avec ferveur cette situation sur les réseaux sociaux. Le lendemain de la visite de Kaïs Saïed, son discours a changé. « En une nuit, il a résolu notre problème, affirme Samah, reconnaissant. Il a dit aux caméras d'arrêter de filmer, il a passé quelques appels, et quelques heures plus tard, on a de nouveau l'eau à la maison, ainsi que les autres foyers voisins. »

Difficile de comprendre comment la visite présidentielle a pu apaiser en si peu de temps un ressentiment qui s'est construit depuis des années. « Nous n'avons pas confiance dans les autorités locales, explique Radhia, mais dans le président, si, parce qu'il y a eu des résultats quand il est venu, il a donné des instructions », explique-t-elle. Un camion et une voiture de la protection civile sont en effet postés sur le rond-point principal de la ville. Ils ont été dépêchés sur place depuis le drame. L'hôpital a reçu une nouvelle ambulance et un minibus devrait lui être livré prochainement pour véhiculer les patients dialysés entre Mezzouna et Regueb selon les informations du ministère de la santé. Mohamed, enseignant à Mezzouna, explique :

Le problème, c'est que cela fait des années que nous attendons ne serait-ce qu'un petit changement, donc ce genre de choses pacifie les gens. Ça doit être la première fois qu'un président vient nous voir depuis Bourguiba ; donc évidemment, ça impressionne.

Des projets à l'état de poussière

À la sortie de la ville, sur la route menant vers Gafsa, Mohamed désigne un emplacement vers les montagnes où se trouvent des carrières potentielles d'extraction de gypse, argile, et calcaire. Il montre, blasé :

Là, on nous avait promis une cimenterie depuis 2011. En 2016, les choses commençaient à se débloquer, des camions avec des conteneurs et du matériel sont arrivés pour démarrer la construction, on nous a dit que tout était prêt, les autorisations, etc., eh bien voilà le résultat.

En face de lui, un terrain vague sur lequel subsiste une ébauche de mur, un bloc de pierre où devrait être estampillé le nom de l'usine « là où le ministre de l'industrie est venu en personne inaugurer le chantier », précise Mohamed. Mené par deux promoteurs, un homme d'affaires tunisien et un autre libyen, le projet, estimé à 220 millions d'euros selon le communiqué de leur société, publié en 2019, n'a toujours pas vu le jour. Il aurait dû générer 700 emplois. « Face à tout ça, je choisis de rester malgré tout optimiste, on n'a pas d'autre choix », conclut Mohamed.

Un monolithe décoloré au milieu d
Le terrain vague sur lequel subsiste un bloc de pierre où devrait être estampillé le nom de la cimenterie. Le projet n'a toujours pas vu le jour.

Autre exemple, l'enseignant montre depuis la même route un grand complexe de briques ocre qui aurait dû servir de gîte rural, pour générer du tourisme local. « Encore un projet qui n'a pas vu le jour », s'exclame Mohamed. Dirigé par l'homme d'affaires Faouzi Gammoudi, propriétaire de plusieurs cafés et d'immeubles, marchand d'alcool, à Sidi Bouzid, le lieu a ouvert provisoirement avant de fermer ses portes pour une durée indéterminée.

La seule avancée observée à Mezzouna ces dernières années concerne le bâtiment, encore en construction, qui doit abriter les nouveaux locaux de la municipalité. Le 24 mars, le ministère de l'industrie et des mines a annoncé le lancement de deux projets de production d'électricité à base de panneaux photovoltaïques dans la région à partir de 2026.


1Cette ONG, créée en 2011 à Tunis, travaille sur les thématiques des droit du travail, droit des femmes, droits environnementaux et droits des migrants. Le FTDES fait partie du réseau de la Fédération internationale pour les droits humains, FIDH.

Jénine. « Ils ont dit que si nous refusions de sortir, ils brûleraient nos maisons »

Vue d'une rue déserte avec des bâtiments et des gravats, ciel nuageux en arrière-plan.

Fin janvier, l'armée israélienne est entrée dans plusieurs camps de réfugiés palestiniens à Jénine et Tulkarem, en Cisjordanie occupée. En quelques jours, des milliers de familles ont été forcées de tout quitter, sans retour possible. Reportage.

De notre envoyé spécial, avec l'aide d'Abed Qusini, journaliste palestinien et fixeur

11 avril 2025. « Je n'ai pas revu ma maison depuis quatre-vingt-six jours, », souffle Hassan, la quarantaine. Assis sur l'un des bancs en pierre qui longe l'hôpital Khalil Suleiman, l'homme regarde vers le monticule de terre qui bloque l'entrée du camp. À Jénine, dans le nord de la Cisjordanie occupée, vivaient ici depuis les années cinquante 30 000 réfugiés palestiniens, pour beaucoup originaires de Haïfa.

Deux voitures garées près d
Un monticule de terre bloque l'entrée du camp de Jénine.

Le 21 janvier, l'armée israélienne s'engouffre dans le camp après une opération menée en décembre 2024 par l'Autorité palestinienne (AP) contre les groupes armés. Officiellement pour « éradiquer le terrorisme », dans les faits pour en expulser tous les habitants. C'est le début de l'opération appelée « Mur de Fer » qui, quelques jours plus tard, est étendue à Tulkarem, à quatre-vingts kilomètres. Au 14 mars, selon le Bureau des affaires humanitaires des Nations unies (Ocha), l'opération avait déjà fait au moins 74 morts côté palestinien et déplacé plus de 40 000 personnes.

Des tirs de l'armée israélienne résonnent dans les ruelles du camp. Les patients de l'hôpital continuent leur route, impassibles. « Ils ont installé ce barrage il y a une vingtaine de jours », continue Hassan. Juste derrière, dans le premier immeuble que l'on aperçoit, les soldats ont pris possession des lieux. Dès le premier jour de l'invasion de l'armée israélienne, lui et sa famille ont été chassés de leur quartier. « Je n'ai même pas pu prendre d'affaires » dit-il, « et désormais, nous sommes quinze à vivre dans un appartement que je loue à Al-Yamoun ».

Homme assis, regard sérieux, ambulances et voiture en arrière-plan. Une silhouette s
Hassan, assis sur l'un des bancs en pierre qui longe l'hôpital Khalil Suleiman. Sur le mur derrière, l'on peut apercevoir un dessin représentant la journaliste palestino-américaine Shireen Abu Akleh, tuée le 11 mai 2022 à Jénine par l'armée israélienne.

Dans Jénine, les bulldozers de l'armée continuent leur travail, détruisant maison par maison les quartiers étroits du camp. Mais pour les milliers de familles qui vivaient ici, la fin du mois de janvier a été le début d'une longue errance. À douze kilomètres du centre du camp, ce vendredi 11 avril, c'est à Zababdeh que l'on retrouve certains des habitants expulsés ces dernières semaines.

Vue d
A Zababdeh, dans l'immeuble de l'Arab American University où 300 personnes du camp de Jénine ont trouvé refuge.

Sur le campus de l'université arabe américaine-Palestine (AAUP), plusieurs immeubles ont été transformés à la hâte en points d'accueil. Au pied de l'un d'eux, des voitures déposent des sacs remplis de couvertures et de vivres. Houssam, bouteille de gaz à la main, décharge quelques valises en vitesse et monte deux par deux les marches des escaliers.

Vue aérienne d
Au pied de l'un de ces immeubles, des voitures déposent des sacs remplis de couvertures et de vivres.

Au cinquième et dernier étage, Nazmeh pousse la porte de la chambre qu'il partage avec sa famille depuis ce matin.

Chambre simple avec lit, fenêtre ouverte sur un paysage urbain et ciel nuageux.
Vue de la fenêtre de la chambre de Nazmeh.

Au sol, cinq petits couchages sont disposés dans la pièce d'à peine dix mètres carrés. « Depuis 1948, nous sommes poussés hors des ruines de nos maisons », entame l'homme, bras dans le plâtre. Il s'allume une cigarette, jette un œil par la fenêtre :

Au troisième jour de l'invasion de l'armée, ça a été notre tour. Nous étions dix frères à vivre dans le même quartier. Trente-cinq enfants en tout. Quand les soldats nous ont dit de partir, nous avons refusé.

Un homme avec une barbe, regard pensif, se tient dans une pièce simple.
Nazmeh, dans la chambre qu'il partage avec sa famille.

Ce jour-là, l'armée est présente, mais ce ne sont pas directement les soldats qui viennent à la rencontre de Nazmeh et ses frères. « Pendant des heures, ce sont des drones qui ont survolé nos rues et nos maisons. Des drones qui nous parlaient. Des drones qui nous donnaient l'ordre de sortir », raconte-t-il. Lui, comme la majorité des membres de sa famille, n'a pas eu le droit de prendre le strict minimum. « Au dernier passage du drone, ils ont dit que si nous refusions de sortir, ils brûleraient nos maisons ». En groupe, dans le froid, ils s'avancent au bout de la rue, où des soldats les attendent :

J'ai tenté de prendre plusieurs manteaux et vêtements, mais ils m'ont demandé de tous les ouvrir pour voir si je ne cachais rien en dessous. Une fois retirés, ils m'ont empêché de les récupérer et m'ont forcé à continuer ma route. Dedans, il y avait une bonne partie de l'argent que j'essayais de sauver de la destruction.

Une fois dehors, c'est le début du ballet des bulldozers qu'il voit commencer à détruire son quartier.

Nous marchions dans la boue en regardant tout autour de nous les démolitions commencer. Thaer, mon fils de trente ans, est handicapé. Nous poussions difficilement son fauteuil sur la route, mais n'avons pas non plus eu le droit de récupérer la voiture adaptée. Elle a sûrement été détruite à l'heure qu'il est…

Depuis, ce matin-là, Nazmeh a tenté à plusieurs reprises de revenir chez lui.

Dix fois, depuis l'invasion, j'ai essayé de rentrer dans le camp pour aller chercher nos papiers, les certificats de naissance de mes enfants, nos cartes d'identité. À chaque fois, j'ai été empêché d'y accéder par l'armée.

Un homme et une femme avec un enfant, devant un bâtiment, en train de discuter.
Nazmeh et sa famille en bas de l'immeuble qu'ils occupent à Zababdeh.

Pire, ces derniers jours, les tirs se rapprochent de lui, « hier matin, j'ai été libéré après une nuit dans une base militaire. La veille, alors que j'essayais de revenir dans ma maison, un soldat a commencé à tirer ». Alors que les balles se fichent dans le mur qu'il longe, il reconnaît l'officier israélien qui lui barrait la route les jours précédents. Au moment de l'arrêter, le soldat lui lance, « vous n'êtes pas fatigués de revenir ? ». Lui répond, « nous ne nous fatiguerons jamais ».

Deux hommes et une fille souriante devant un bâtiment, un autre homme les observe.
Nazmeh et sa famille en bas de l'immeuble qu'ils occupent à Zababdeh.

Depuis l'invasion du camp par l'armée, Nazmeh est en colère. Contre les Israéliens d'abord :

On sait pourquoi ils détruisent le camp. Ils veulent en finir avec l'idée même de réfugiés de 1948 et en finir avec notre résistance. Et bien sûr que nous résistons, car, à Jénine, nous sommes tous d'abord d'ailleurs.

Mais également contre l'Autorité palestinienne (AP) qu'il estime abandonner les familles comme la sienne à leur sort :

Que font-ils pour nous ? Rien. Nous sommes allés devant le gouvernorat à Jénine et nous leur avons dit ! Quand l'armée partira, nous reviendrons nous asseoir sur les ruines de notre maison.

Deux hommes assis sur un lit, l
Nazmeh avec son neveu Ahmad.

À ses côtés, Ahmad se fait une petite place confortable sur la couverture qui borde le lit de son oncle. À dix-huit ans, le garçon devait finir son lycée cette année avant d'entamer des études supérieures. « L'armée a détruit le camp, nos maisons, mais elle a également détruit ses rêves », lâche Nazmeh, abattu. Ahmad se désole :

Quand nous sommes sortis des maisons, les militaires nous ont forcés à continuer à marcher sans nous arrêter. Au fur et à mesure, ils prélevaient les gens sur lesquels ils voulaient enquêter. Et nous, nous ne pouvions pas nous arrêter. Depuis quelques semaines, nous étions hébergés près de Jénine, dans une institution pour personnes aveugles, nous avions l'électricité et l'eau, je pouvais réviser sur mon téléphone. Mais ici, il n'y a pas l'électricité, nous ne savons pas comment nous allons faire.

En 2002 déjà, le camp de Jénine a fait face à de nombreux assauts de l'armée israélienne. Pour Nazmeh, « ils voulaient que la jeune génération oublie la résistance. Mais en tuant leurs pères, ils ont fait de ces enfants des résistants ». Le primeur de 53 ans, qui a vécu plus de six ans dans les geôles israéliennes, libéré lors des accords d'Oslo, n'entend pas baisser les bras. « Il y a vingt-trois ans, nous sommes retournés chez nous. Nous avons installé des tentes, et nous avons reconstruit. Nous ferons la même chose. »

Un enfant regarde une pile de déchets et d
Petite fille de la famille, en bas de l'immeuble.

Le 9 avril, Israël a annoncé étendre son opération « Mur de fer » à d'autres villes de la Cisjordanie occupée. Plusieurs jours durant, le camp de Balata, à l'est de Naplouse, est encerclé par les militaires. L'armée lève finalement le camp au matin du 10, mais l'inquiétude est palpable. Les habitants craignent d'être à leur tour forcés d'abandonner leurs maisons.

Depuis la fin du cessez-le-feu à Gaza décidé par Israël en mars dernier, les ministres extrémistes du gouvernement Nétanyahou redoublent d'efforts pour accélérer leur projet d'annexion de la Cisjordanie occupée. Le 6 janvier, le suprémaciste Bezalel Smotrich, ministre israélien des finances et responsable de l'administration qui gère les 500 000 colons en Cisjordanie, comparait même le sort des territoires palestiniens à celui de Gaza. « Naplouse et Jénine doivent ressembler à Jabaliya », a-t-il menacé, en référence au camp du nord de l'enclave aujourd'hui réduit à l'état de cendres et de gravats par les bombardements israéliens.

Une rue avec des fils électriques, une voiture bleue et des bâtiments en arrière-plan.
Devant l'hôpital Khalil Suleiman de Jénine.

Dans les escaliers de l'immeuble où les familles de Jénine ont trouvé refuge, une femme dévale les marches. Un bambin, tout sourire, suit ses pas en piétinant. Dans un mélange de résignation et d'épuisement, elle lance :

Quand est-ce qu'ils nous feront bouger la prochaine fois ? Et pour aller où ? Nous n'en pouvons plus de sans cesse être déplacés !

À Paris, une culture politique de la fête arabe

Concert animé dans un lieu chaleureux, éclairé par des guirlandes lumineuses.

Si Paris a longtemps été une capitale arabe pour les intellectuels, sur le plan musical et culturel, elle a été dépassée, depuis les années 2010, par Londres, Berlin ou encore Amsterdam. Mais alors que la répression des soutiens au peuple palestinien y est sans pareil depuis un an et demi, des espaces culturels et des collectifs communautaires se développent pour accueillir une nouvelle scène alternative arabe. Ils offrent ainsi à leur public un espace précieux de liberté et de sécurité. Reportage.

« Je ne suis pas une terroriste. Je ne suis pas pédé. Je suis amour. »

L'affirmation est scandée en arabe, en anglais et en français tandis qu'une étrange silhouette intégralement recouverte d'une combinaison noire, visage inclus, et chargée de bijoux dorés entre sur la scène de la Flèche d'or. Salma Zahore (renvoie à la prononciation de « the whore », « la pute »), drag queen d'origine libanaise, ouvre ainsi avec fracas la soirée du 8 février dans ce lieu militant du XXe arrondissement de Paris. Des classiques de Fayrouz à la chanson « Baba fein » (« Où est mon père ? »), issue d'un clip égyptien très populaire auprès des enfants du monde arabe dans les années 2010, Salma Zahore se déhanche avec énergie et humour dans un spectacle qui retravaille les clichés orientalistes dans les codes burlesques de la culture ballroom1.

Salma Zahore laisse ensuite place à DJ Kawun, venu de Copenhague, et à la Londonienne DJ Priya. Iels remixent des sons emblématiques de la culture arabe mélangés à des influences hip-hop ou électro plus occidentales. Allant des classiques nord-africains aux reines de la pop proche-orientale, en passant par la culture queer arabe qui a fait de ces chanteuses kitsch de véritables icônes. Sur la scène parisienne actuelle, un si riche mélange n'a plus rien de singulier.

Un public très demandeur

Alors que la capitale française était souvent écartée des tours des artistes arabes indépendantes qui lui préféraient Londres, Berlin et Amsterdam, iels sont de plus en plus nombreux et nombreuses à s'y produire. Iels ne le font plus seulement pour leurs diasporas, dans des événements communautaires libanais, algériens, tunisiens,… comme on en avait l'habitude jusqu'ici. À présent, leur public est diversifié, mêlant quantité de nationalités différentes. Iels sont invitées dans des programmations qui font se rencontrer des artistes de tout le monde arabe. Finies les rares grosses productions portées par des pontes de l'industrie musicale arabe : les diasporas se voient désormais proposer à Paris une multitude de soirées qui font la place à des artistes indépendantes et célèbrent, des hommages au raï aux soirées de Norouz2, tous les héritages culturels de la région SWANA3.

La Flèche d'Or, le Cabaret Sauvage, les Relais solidaires de Pantin, le FGO-Barbara, le Petit Bain, la Station Gare des Mines, et bien d'autres encore… dans l'Est parisien, ce pêle-mêle qui va de la salle de concert au « tiers-lieu » militant a été investi ces dernières années par une dizaine de collectifs qui y programment de nombreux artistes arabes, des groupes de référence comme l'égyptien Cairokee, aux étoiles montantes telles que la chanteuse palestinienne Lina Makoul ou le rappeur algérien Tif.

Affiche colorée avec un homme stylisé, motifs arabesques et détails urbains.
Collectif Mahalla
Affiche pour l'évènement à La Flèche d'or, le 8 février 2025, avec Salma Zahore, Kawun et DJ Priya
mahalla__ / Instagram

Rock, rap, électro, pop, les genres aussi se mélangent sur cette scène représentative des évolutions musicales de la région, ainsi que de métissages esthétiques européens. Ces mélanges s'expriment avec le plus d'évidence dans le travail des DJ qui font danser les publics allemands, français, anglais, néerlandais sur des sets foisonnants d'influences différentes. L'accessibilité financière des soirées dépend des salles, des artistes et des collectifs, mais il y en a pour tous les goûts — et tous les portefeuilles, du concert militant à prix libre aux stars alternatives qui facturent l'entrée à une cinquantaine d'euros. Alors que la programmation d'artistes arabes semblait se limiter en France à la piètre appellation de « musiques du monde », on ne sait soudain plus où donner de la tête, et les soirées se font concurrence auprès d'un public parisien très demandeur.

« Les Arabes sont à la mode »

La soirée de la Flèche d'or était organisée par le collectif Mahalla, créé en 2020 par Aura, une intermittente du spectacle d'origine iranienne qui rentre alors d'Égypte après avoir travaillé dans le secteur culturel pendant deux ans. Constitué d'une poignée de bénévoles du milieu de la musique, Mahalla cherche à mettre en avant les artistes de cette région SWANA.

À leur instar, plusieurs collectifs organisateurs de soirées ont émergé sur la scène parisienne ces dernières années pour porter une création artistique arabe, moyen-orientale ou nord-africaine souvent négligée par les programmations françaises. Pour le collectif Turrab, créé en 2023 par un groupe d'amies libanaises aux professions éloignées du secteur culturel, il s'agissait avant tout de faire venir des artistes indépendantes notoires de la scène moyen-orientale, comme la chanteuse égyptienne Myriam Saleh ou les rappeurs levantins Emsallam et Synaptik, qu'iels n'avaient pas l'occasion de voir sur scène à Paris.

Yara, présidente de Turrab, publie depuis les débuts du collectif un agenda culturel qui répertorie les événements arabes à Paris. Elle nous explique :

Avant, il y avait ce sentiment que si tu ratais un événement, tu ne pourrais pas le rattraper. Maintenant, on n'a plus ce sens de l'urgence, on sent moins ce manque, on doit choisir entre plusieurs événements le même soir.

Affiche colorée annonçant un concert et une projection de film à Bagneux.
Collectif Al Beyt
Affiche pour un concert le 5 janvier 2025 à la Flèche d'Or
al_beyt_collectif / Instagram

Aura, qui pointe pourtant du doigt la réticence des festivals français à programmer des artistes de la région SWANA, y voit un paradoxe : « C'est bizarre, en France, on a une conception très assimilationniste des cultures, on n'est pas un pays qui aime célébrer la différence. Pourtant, quand il s'agit de musique, on transcende cela. » Alors que l'on n'a jamais autant vu d'artistes indépendantes arabes se produire à Paris que ces dernières années, peut-on donc vraiment affirmer, comme me le suggérait une autre organisatrice de soirées, que « les Arabes sont à la mode » ?

Entre manifs et concerts

« Les fêtes amènent du monde, ça m'a aidé à réclamer mon espace ici en France », explique Mouawiya, 33 ans. Il est réfugié en France depuis 2015, et est co-fondateur du collectif syrien Al Beyt. Pour lui, les soirées arabes parisiennes ne se limitent pas à la fête : celle-ci permet d'attirer un large public vers des questionnements politiques sur l'immigration, les diasporas, ou bien l'exil et la répression politique dans le cas d'Al Beyt. Dès sa création en 2021, le collectif syrien a l'intention claire de défendre les valeurs de la révolution de 2011, et de lever des fonds pour soutenir la population syrienne. Après la chute de Bachar Al-Assad en décembre 2024, les événements du collectif ont permis non seulement de célébrer ce moment, mais aussi d'échanger sur sa signification et sur l'avenir de la Syrie, à l'ombre du grand drapeau de la révolution syrienne déployé en toutes circonstances et depuis plusieurs années sur les murs de la Flèche d'Or. Mi-mars, le collectif consacre deux soirées consécutives à l'anniversaire de la révolution syrienne, mêlant discussions, projections et concerts dans une ambiance festive.

Moins heureuse que la célébration syrienne, une autre actualité a été centrale dans la scène arabe parisienne ces dernières années : celle du génocide des Palestiniennes commis par Israël dans la bande de Gaza. Depuis le 7 octobre 2023, la quasi-totalité des événements programmant des artistes arabes envoie des fonds à des organisations palestiniennes. Les motifs noir ou rouge des keffiehs parsèment un public qui se retrouve souvent dans ces concerts après les manifestations pour la Palestine. Il n'est pourtant guère aisé, ni pour le public ni pour les organisateurices, de faire la fête dans ces conditions. Turrab a dû y faire face de manière brutale : le génocide a commencé quelques semaines avant leur tout premier événement du 26 octobre 2023, aux Relais solidaires de Pantin.

« On avait tellement peur », confie Omar, ingénieur de 36 ans et co-fondateur du collectif, « mais ça a été une expérience très positive ». À l'époque, le groupe d'amies n'est pas vraiment d'humeur à écouter de la musique. D'autant qu'il fallait garantir la sécurité de plusieurs centaines de personnes alors que les manifestations en soutien au peuple palestinien étaient interdites et sévèrement réprimées partout en France. Le soir même du concert, l'armée israélienne entre dans le Nord de Gaza. Emsallam, le rappeur jordanien qui se produit, est de mauvaise humeur, tance vertement l'ingénieur du son. Tout le public, dont je faisais partie, est fébrile. Finalement, le concert a bien lieu. Le rappeur reprend ses titres à succès, et la musique entraîne le public à danser, crevant la tension accumulée des semaines passées.

Affiche d
Colectif Turrab
Affiche pour un concert aux Amarres, le 29 mars 2024
turr.ab / Instagram

Pour toustes les organisateurices de soirées arabes, le soutien à la Palestine paraît évident. Il relève moins d'une opinion politique contingente que d'une revendication identitaire nécessaire, alors que le génocide en Palestine est instrumentalisé contre les Arabes au service de la montée du fascisme en France. Si certains discours ont tenté de remettre en cause le droit à faire la fête alors que les Palestiniennes subissent les exactions meurtrières de l'armée israélienne, cette pudeur n'a pas rencontré un franc succès à Paris. La fête arabe s'est pleinement emparée de la cause palestinienne. Comme le remarque Mouawiya, si les membres d'Al Beyt avaient dû attendre la fin des bombardements pour célébrer la Syrie révolutionnaire, il n'y aurait pas eu de mobilisation, et l'espace d'échange proposé au public fidèle du collectif n'existerait pas.

Des espaces communautaires

S'ils répondent à des besoins différents, les collectifs ont des points en commun que l'on retrouve dans toutes les soirées du genre : ils ont été créés au tournant des années 2020, par des personnes issu-es de la 1re ou 2e génération d'immigration. Surtout, ils reposent sur une autonomie bénévole quasi totale. Parfois soutenus par des artistes qui refusent des cachets ou réduisent les coûts de production, ces collectifs constitués en associations n'ont pas de bailleurs de fonds. Les frais sont souvent avancés par leurs membres qui réinvestissent les marges tirées dans le collectif. Ils sont nombreux à revendiquer activement cette autonomie financière, qui garantit leur liberté, en l'absence de comptes à rendre à des institutions. Par ailleurs, pour faire face à la répression politique et soutenir ce modèle plutôt précaire, les organisateurices peuvent compter sur les lieux qui accueillent les programmations arabes : des cas d'annulations d'événements en lien avec la Palestine ont certes fait polémiques ces dernières années, mais des salles engagées comme les Relais Solidaires de Pantin, la Flèche d'Or ou le Petit Bain demeurent de fervents alliés. Curieuses des propositions artistiques arabes, elles défendent aussi la liberté d'expression des artistes et des collectifs.

Nouveau Casino de Paris, le 7 mars 2023. Maysa Daw, chanteuse palestinienne de Haïfa, 27 ans, et membre de l'iconique groupe de hip-hop palestinien DAM, monte sur scène. Elle porte un maillot floqué du logo de Sa7ten (Bon appétit en arabe levantin), un collectif né après le début du génocide à Gaza, qui récolte des fonds pour les associations palestiniennes en organisant des événements festifs, et en y vendant de la nourriture et des produits dérivés. La chanteuse s'adresse en anglais et en arabe à un public issu de tout le monde arabe, du Maroc à la Syrie. « Nous ne sommes pas juste des opprimées, nous faisons la fête, nous aimons, nous applaudissons ! » leur lance Daw, dont les chansons, rappées ou chantées guitare à la main, revendiquent la fierté d'être arabe, d'être une femme, et de résister à l'oppression. La chanteuse vit sous le poids quotidien du joug israélien. Mais ces provocations musicales énergiques semblent s'adresser aussi bien à l'occupant israélien qu'à la répression occidentale de la solidarité avec la Palestine, dont le public parisien connaît bien le poids.

Pour celui-ci, ce genre d'expression est libérateur, comme me l'explique Ilef, étudiante née en France de parents tunisiens. Confrontée dès l'enfance au racisme et à la pression de l'assimilation culturelle, la jeune femme se reconnaît dans le sort et la lutte des Palestiniennes :

En tant qu'anciennes colonisées, et en tant que marginalisées ici, je vois la Palestine comme un miroir de notre stigmatisation.

Elle ne supporte plus, après le 7 octobre 2023, d'être confrontée à des personnes, dans ses études ou son travail, qui ne reconnaissent pas la gravité de la violence subie par les Palestiniennes. À côté d'elle, Asgad, étudiante en cinéma d'origine soudanaise, ajoute : «  [Dans ce genre d'événements] je n'ai pas besoin de faire d'efforts, je sais que les personnes me comprennent ». Suivant de près la difficile actualité palestinienne et soudanaise, elle renchérit : « Même si j'ai grandi en France, j'ai l'impression de vivre géographiquement dans d'autres espaces en même temps. » Les deux étudiantes considèrent les fêtes arabes comme des safe spaces, des espaces où elles se sentent libres de s'exprimer sans représailles, et où elles se sentent comprises par le reste du public. Yasmine, rencontrée à la soirée de Mahalla du 8 février, dit qu'elle se sent appartenir aux espaces de soirées arabes. « Ça fait du bien d'avoir des moments pour souffler. On se sent visible et ça donne de la force. Les minorités deviennent la majorité, tu peux zalghout4 et les gens te suivent. »

Ces événements deviennent ainsi des espaces communautaires à part entière, dans lesquels il se défend, plus qu'une culture sous-représentée, des rituels, des pratiques, toute une identité menacée comme le dit Yara de Turrab :

Il est question de la survie de notre identité dans un contexte où tout le monde cherche à l'effacer. Avec toute la censure qui existe depuis la guerre, on a besoin de cette diversité de collectifs et d'espaces dans lesquels parler, sans restreinte et sans entre-soi.

Retrouver sa langue

La défense de l'identité arabe passe aussi par la langue, dont l'usage est très courant dans ces espaces aménagés par les collectifs. Taha, consultant en informatique d'origine tunisienne installé en France depuis 4 ans, trouve ces espaces reposants. « Quand je parle en français, ma personnalité change », remarque-t-il en sortant de la soirée de Sa7ten, lors de laquelle les artistes se sont adressées au public principalement en arabe. Après la soirée, des Palestiniennes, Tunisiennes, Libanaises, Syriennes, Algériennes se retrouvent pour boire des coups et commenter la soirée. Toujours en arabe.

Affiche d
Collectif
Affiche pour une soirée de stand-up au Kibélé - café théâtre le 29 mai 2023
14de7k / Instagram

Le collectif 14 Dehek, formé en 2022 par des humoristes originaires de divers pays du monde arabe, a fait de l'usage de cette langue un axe central de son travail. Réunissant une cinquantaine d'humoristes qui s'expriment dans des dialectes variés allant du marocain au soudanais, du yéménite au palestinien, le collectif revendique ces différences linguistiques5, et cherche, à travers l'humour, à trouver les points communs, les sujets universels qui relient les différentes communautés arabes. Proposant des spectacles hebdomadaires, 14 Dehek fait ainsi défiler sur scène une myriade de langages qui s'adressent à un public tout aussi varié. Cette diversité, propre au public parisien, est impossible à rassembler dans un pays arabe, et c'est là la grande originalité du collectif : il revendique une identité arabe qui transcende les frontières, réunissant les diasporas par l'humour au-delà de leurs différences. En plus d'organiser des spectacles, le collectif accompagne les humoristes, souvent jeunes, en leur donnant accès à des scènes ouvertes, et en les formant dans des ateliers d'une remarquable bienveillance. Les humoristes se retrouvent pour confier leurs doutes, s'encourager, et travailler ensemble, apprenant, au prix de quelques confusions drôles et assumées, les différences d'accent et de dialecte des unes et des autres.

L'initiative de 14 Dehek est particulièrement intéressante en ce qu'elle relève le défi important, auquel se confrontent tous les collectifs, de franchir les barrières qui peuvent exister entre différentes cultures arabes, notamment celles du Proche-Orient et du Maghreb. Outre l'usage de dialectes variés de tout le monde arabe, les collectifs font un effort conscient dans leur programmation pour faire se rencontrer ces deux univers culturels, sans oublier d'y inclure les minorités ethniques du monde arabe comme les Kurdes ou les Amazighs. Turrab revendique ainsi d'avoir pensé des « concepts innovants » pour faire se rencontrer les cultures du monde arabe dans ses événements, tandis qu'Aura de Mahalla m'affirme chercher à « casser les catégories mentales des gens », en rassemblant sur scène des cultures très variées de la région SWANA.

Faire interagir la musique et les sujets politiques

Les événements culturels arabes de Paris ont cette particularité d'être conçus par des Arabes, et de s'adresser avant tout à des Arabes, dans un pays qui ne s'adresse à eux que par l'invective, le reproche et la condamnation. Cependant, un public français, blanc, non-arabophone est aussi adepte de cette scène : souvent militant, celui-ci a sa place parmi la diversité de cultures et d'origines. Il est généralement là par solidarité avec les causes que défendent les artistes. Les collectifs arabes soulignent à ce propos la grande curiosité du public parisien blanc, habitué au multiculturalisme, et particulièrement ouvert à de nouveaux univers esthétiques. Lors de l'anniversaire de la révolution syrienne organisé par Al Beyt à la Flèche d'Or, je rencontre Alfred et Jean, deux étudiants chercheurs qui connaissent et suivent des collectifs arabes parisiens. Alfred, doctorant en mathématiques, est passionné de musique. Il la considère comme « un vecteur de communication très puissant ». Il est membre du label indépendant Evolove, qui a montré sa solidarité avec la Palestine en organisant une levée de fonds pour la Palestine en partenariat avec le collectif Sa7ten, ce dernier programmant des artistes arabes pour accompagner les efforts du label.

Affiche d
Collectif Turrab
Affiche pour une soirée aux Relais Solidaires le 17 février 2024
@bold_jpg x @yaranahouli (instagram)

Ainsi, les safe spaces arabes révèlent une multitude de facettes : ils promeuvent la création artistique, procurent une communauté à des Arabes menacées et censurées, et nourrissent la réflexion et la mobilisation politique en défense des peuples opprimés ici et dans le monde arabe. Haroun est un artiste tunisien installé en France depuis 11 ans et fondateur en 2018 de Radio Flouka, une webradio basée à Paris qui diffuse de la musique originaire « du Machrek au Maghreb », et plus largement des pays du Sud global. Pour ce DJ, la musique permet de faire le lien entre les peuples et leurs oppressions, et de transcender les différences géographiques et identitaires des diasporas. Dans la décennie qui suit les mobilisations révolutionnaires de 2011, les artistes indépendantes reprennent le sentiment de fierté arabe exprimé dans les manifestations, et Haroun attribue à ce sentiment de fierté l'évolution de la scène parisienne arabe ces dernières années. Selon lui, les événements de solidarité politique amènent le public à s'intéresser à la musique arabe. Beaucoup d'organisateurices me parlent d'un « cercle vertueux » qui fait interagir la musique et les sujets politiques, et qui, partant de l'un, apporte du public à l'autre.


Le samedi 22 février, la fête bat son plein au théâtre du Renard dans le quartier de Châtelet. L'association Mawjoudin met un terme flamboyant à trois journées d'expositions, de discussions et d'ateliers sur les thématiques queers arabes. Vers 2 heures du matin, alors que la DJ syrienne Noise Diva, star de la scène néerlandaise, a fini son set et que la salle rallume ses lumières, la foule ne réagit pas : une darbouka circule entre les fêtardes, et celleux-ci continuent de danser en chantant à tue-tête des chansons populaires arabes. Lancée par des performances d'artistes queers, la soirée prend une allure de mariage arabe, s'éternisant au grand dam des vigiles qui ne parviennent pas à nous évacuer. Avec cet événement, l'association Mawjoudin marque son arrivée sur la scène parisienne. Elle se donne pour objectif de promouvoir la création artistique des communautés LGBTQI arabes, dans une bataille culturelle contre un discours occidental qui voudrait assigner l'homophobie et la fermeture d'esprit aux Arabes. Bien que les autres collectifs arabes ne se focalisent pas sur les personnes queers, l'inclusivité de toutes les identités de genre et sexualités est un principe acquis dans leurs espaces — comme me l'explique l'humoriste John Almo du collectif 14 Dehek : « On est déjà étouffées dans le monde arabe, on ne veut étouffer personne d'autre. » Profondément intersectionnelle dans son discours et ses pratiques, la scène arabe parisienne semble évoluer à contre-courant d'un espace public français qui se rétrécit, gagné par les discours fascisants de nos dirigeantes et de leurs alliées d'extrême droite.

En sortant enfin du théâtre du Renard, je fais la connaissance de Khaled et Majed, deux amis saoudiens venus à Paris seulement pour enchaîner des soirées arabes : « Dans les pays arabes, les nationalités ne se mélangent pas ainsi, à Paris si. Moi, je déteste Paris et je déteste la France. Mais je viens pour ce genre de fêtes, pour voir les Arabes ensemble », explique Khaled. « Pour nous, la politique et la musique sont inséparables. Sans les soirées arabes, je ne viendrais pas. » Paris serait-elle devenue, envers et contre tout le racisme qui se déploie aujourd'hui en France, un sas de respiration pour les Arabes ?

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Premier événement musical d'Orient XXI !

Affiche pour un concert : artistes, dates, horaires et lieu en arrière-plan coloré.


📆Samedi 19 avril
📍FGO-Barbara, 1 rue Fleury, 75018 Paris

🕟 18h30
Table ronde « Fusion ou friction, les enjeux de la musique alternative arabe en Occident » avec les artistes et Leyane Ajaka Dib Awada, modérée par Sarra Grira

Concert de Zeid Hamdan, Imed Alibi et Khalil Epi

Billetterie
Prévente 13 euros ; tarif plein 16 euros


1Culture queer du spectacle d'origine étasunienne.

2Nouvel an dont la date varie entre le 20 et le 22 mars. Il est fêté en Iran, en Afghanistan, en Azerbaïdjan et en Asie centrale, mais aussi au sein des communautés kurde, ouïgours et parsie.

3South-West Asia North-Africa, une appellation désignant les pays du sud-ouest de l'Asie (Pakistan, Afghanistan, Iran) à l'Afrique du Nord qui se veut inclusive des minorités ethniques non-arabes de cette région.

4Terme arabe pour «  youyou  ».

5Si les dialectes arabes ont pour base commune l'arabe écrit dit «  standard  », ils ont des accents, un vocabulaire, voire parfois des grammaires qui leur sont propres. Ces différences demandent parfois un temps d'adaptation aux personnes qui n'ont jamais entendu que l'arabe de leur communauté ou de leur pays. Il existe dans le monde arabe des rhétoriques chauvines attribuant une supériorité linguistique à certains dialectes ou prononciations.

Kfar Kila, Liban. « Les Israéliens ont tout tué, même la peur qui était en nous »

Un paysage dévasté avec des bâtiments en ruines et des montagnes enneigées au loin.

Si, depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu, le 27 novembre, un semblant de vie a repris au Sud-Liban, les villages les plus proches de la ligne de démarcation, eux, sont maintenus dans la guerre. À Kfar-Kila, la ville a été rayée de la carte par l'armée israélienne qui entrave tout processus de reconstruction. Orient XXI a pu se rendre dans ce Liban où la paix ne reste qu'un lointain mirage.

De notre envoyé spécial.

« Mon village, celui de ma famille sur des générations, n'est plus. Ils l'ont rasé. Et même si Kfar Kila a connu des périodes sombres, notamment durant l'occupation israélienne, jamais je n'aurais imaginé le voir ainsi. Cela me brise le cœur, si mes parents voyaient cela… »
Hassan Jamil Shami, 65 ans, se tient debout dans ce qui semble avoir été jadis la rue principale de Kfar Kila, mais qui n'est plus qu'un océan de poussière et de gravats, dans lequel le bitume s'est noyé. Pour lui, ce village — qui comptait avant le 7 octobre 2023 quelque 5 000 habitants — était bien plus qu'un lieu de naissance ou qu'une adresse sur son état-civil : c'était la bourgade de toute une vie et une partie de son ADN. Il explique, la gorge nouée :

Notre terre, nous avons appris à l'aimer dans ses pires heures, en réparant les dommages qui lui ont été faits lors des différentes guerres, quand elle a été occupée par l'ennemi, puis libérée. Je suis revenu juste après le cessez-le-feu, jamais je n'aurais imaginé être confronté à ça.

Un drapeau flotte devant un bâtiment effondré, sur un sol poussiéreux.
Dans ce qui semblait être avant le 7 octobre 2023 l'artère principale de Kfar Kila, tout n'est que désolation. Il ne reste que des bâtiments en ruines sur lesquels ont été accrochés des portraits de combattants du Hezbollah morts au combat.

L'homme possédait trois maisons dans le village ; deux sont à terre, une autre sens dessus-dessous. C'est dans une pièce éventrée de cette dernière, sans murs ni fenêtres, et sur un matelas posé au sol, qu'il tente, la nuit venue, de trouver le sommeil. Un retour temporaire de quelques jours en forme d'épreuve qu'il s'impose régulièrement depuis le 27 novembre 2024 : « Il n'y a pas d'eau, pas d'électricité, pas de nourriture. Personne ne peut vivre ici. Les Israéliens ont voulu nous rayer de la carte, et pire encore, empêcher la vie de pouvoir renaître ici. »

Terrains dévastés, bâtiments en ruines, montagnes en arrière-plan. Atmosphère désolée.
Kfar Kila n'a pas seulement été bombardé : il a été rendu totalement inhabitable par l'armée israélienne. Tout est à reconstruire.

« Ils ont tout volé »

L'homme salue un petit groupe de sexagénaires, eux aussi de passage. Difficile de savoir ce qu'ils sont venus faire réellement : à Kfar Kila, les maisons ne sont pas seulement éventrées par les frappes aériennes, elles ont été réduites à l'état de ruines. Pour beaucoup, parvenir à récupérer des effets personnels dans cette mer de gravats relève du miracle.

« C'est mon village depuis toujours, c'est pour cela que je viens ici, pour être près de lui. Je m'en veux d'avoir dû l'abandonner pendant la guerre, regardez ce qu'ils [les soldats israéliens] en ont fait », commente Abddallah Mraae, comme s'il parlait d'un proche en fin de vie.

Ruines de bâtiments effondrés, débris et végétation dans un paysage dévasté.
Sur une maison qui n'a pas été rasée, un graffiti laissé par des locaux : «  Nous nous vengerons  ».

Cet agriculteur d'une trentaine d'années estime ses pertes à environ 100 000 dollars (88 030 euros) : « 500 chèvres, 200 acres d'agriculture, et je ne vous parle même pas de nos maisons. » Il montre un matelas posé dans un édifice brinquebalant, mais toujours — pour l'heure — debout : « Moi, je dors ici en ce moment. Les murs tiennent bon », s'amuse-t-il. Avant, rongé par la colère, de reprendre :

Les chèvres que nous avions sur un terrain à Marjayoun ont été visés délibérément depuis le ciel. Il n'y avait rien autour du troupeau, aucun bâtiment, elles sont toutes mortes bombardées. Quelle autre armée au monde bombarde des chèvres ?

À ses côtés, une personne ayant requis l'anonymat le coupe : « Ils ont tout volé, même des chaises en plastique et le générateur d'électricité de la municipalité. » Il relève son pantalon pudiquement, et pointe une blessure à peine suturée. « J'ai voulu aller voir près du mur l'état de mes oliviers, les soldats israéliens m'ont tiré une balle dans la jambe. »

Des hommes assis devant un bâtiment partiellement détruit, entourés de débris.
Dans un des seuls bâtiments encore debout, des locaux ont installé des matelas : ceux qui rentrent pour quelques jours à Kfar Kila y trouvent un peu de repos la nuit venue.

Le groupe se montre prudent : selon eux, les tireurs, embusqués le long du mur de séparation1, visent régulièrement les personnes qui s'approchent à quelques centaines de mètres d'eux. Un drone d'observation vrombit dans le ciel, il suit nos moindres faits et gestes. Un homme, hilare, se coiffe d'une perruque. Depuis le retour dans le village, tous ont appris à évoluer sous vidéosurveillance constante.

Zone de conflit avec un mur, des barbelés et un soldat en arrière-plan.
L'armée israélienne n'est pas bien loin : embusqués derrière des protections sur le versant libanais du mur de séparation, les soldats surveillent les moindre faits et gestes de la population, appuyés par des drones d'observation qui vrombissent dans le ciel. À quelques mètres, des soldats libanais stationnent, ainsi que les troupes de la Finul.

Tireurs en embuscade

Un peu plus loin, le mur de séparation vient lécher des bâtiments en ruines, où de nombreux graffitis en hébreu sont visibles. Nous sommes au cœur d'une « zone tampon » de quelques dizaines de mètres, qui offre un panorama pour le moins surprenant : dans un triangle improvisé se regardent en chiens de faïence les militaires israéliens embusqués derrière de lourdes protections, les troupes dont la Force intérimaire des Nations unies (Finul) retranchées dans leur base, et quelques soldats libanais, avachis sur un tas de gravats en plein soleil.

Ruines d
Partout, des marques de l'occupation israélienne sont encore visibles : les soldats ont laissé des mots aux habitants libanais.

Un véhicule avec à son bord une famille libanaise passe à proximité. La tension monte d'un cran : par la fenêtre, des femmes font avec leurs doigts le signe de la victoire, destiné aux Israéliens qui scrutent la scène à la jumelle. Le drone, toujours présent, descend dangereusement.

Des débris de bâtiments effondrés, des personnes marchent sur les ruines.
Les habitants de Kfar Kila insistent : leur ville n'est pas seulement inhabitable, tout processus de reconstruction est totalement bloqué par l'armée israélienne. Depuis le cessez-le-feu, des dizaines de personnes ont été blessés par des snipers israéliens, et au moins quatre ont trouvé la mort.

Au bout de la rue, dans une zone supposée à l'abri des potentiels tirs israéliens, un habitant, ayant lui aussi requis l'anonymat, commente : « Je crains que les Israéliens ne finissent par revenir, rapidement. Mais je n'ai pas peur. Nous sommes sur nos terres et nous ne menaçons personne. »

Il poursuit :

Kfar Kila est laissée pour compte, nous le savons. À cinq kilomètres d'ici, l'armée libanaise a fait beaucoup d'efforts, aide la population à se réinstaller, tente de régler les problèmes d'électricité… Nous avons souvent été critiques envers eux, alors il faut le reconnaître. Mais ici, il semble que l'endroit soit trop sensible, et à part ces quelques soldats, personne ne nous est venu en appui.

Abdallah Mrae le coupe :

Nous sommes totalement livrés à nous-mêmes. Pour avoir de la nourriture ou de l'eau, il faut aller à Marjayoun, à une dizaine de kilomètres. Quant à la reconstruction, juste pour mettre une tente, il faut s'enregistrer auprès des autorités libanaises. C'est un processus compliqué qui n'avance pas. Il y a clairement une volonté politique de maintenir un statu quo. Des centaines de préfabriqués devaient être livrés, ils ne sont pas arrivés. De toute évidence, les Israéliens font pression sur l'armée libanaise.

Son camarade reprend :

Je suis prêt à m'installer dès ce soir dans une tente. De toute façon, nous reviendrons. Nous avons été occupés jusqu'en 20002, puis nous avons connu 20063. Comme toujours, nous reconstruirons Kfar Kila. Le problème, c'est que les snipers israéliens continuent de sévir, et cela rend notre présence dangereuse. Tout peut arriver à n'importe quel moment.

Des ruines et des collines, avec un mur et des graffitis au loin.
Le contraste est saisissant : au premier plan, Kfar Kila, en ruines. De l'autre côté du mur, le mont Tfiya, appartenant à la ville israélienne de Metoula, laisse apercevoir des habitations intactes.

L'influence persistante du Hezbollah

Bien qu'officiellement, le Hezbollah n'exerce plus aucun contrôle sur la zone, ce n'est un secret pour personne, le parti de Dieu est enraciné dans le Sud-Liban depuis trop longtemps pour perdre sa mainmise, et encore moins sa popularité. Partout dans Kfar Kila, des drapeaux du parti, plantés au milieu des gravats, saturent le paysage.

« La résistance a donné plus de sang que n'importe qui pour protéger nos frontières. Si les combattants n'avaient pas freiné l'avancée terrestre israélienne, ils seraient remontés jusqu'à Dahieh [la banlieue sud de Beyrouth] », clame un habitant.

Des personnes en deuil dans un cimetière, avec des portraits et des bouquets de fleurs.
Dans la partie du cimetière réservée aux combattants du Hezbollah, des familles pleurent leurs proches tombés au combat depuis le 8 octobre 2023, et l'ouverture d'un front de soutien au Hamas palestinien par la formation politico-militaire chiite. À quelques mètres, une femme est inconsolable : elle explique être la seule survivante de sa famille, ses quatre garçons et son mari sont morts durant la guerre.

Pour les habitants de Kfar Kila, qu'importe si la formation politico-militaire chiite a été à l'initiative, le 8 octobre 2023, de l'ouverture d'un front de soutien au Hamas depuis le Liban-Sud. Le Hezbollah, même décapité d'une large partie de sa chaine de commandement et très affaibli militairement, continue de rayonner dans les cœurs des locaux.

Abdallah Alaoui, 55 ans, est venu « pour la énième fois » inspecter les ruines de sa maison. L'homme montre son ancienne demeure, et l'épicerie attenante qu'il possédait. Il explique avoir perdu quinze proches originaires du village dans cette guerre, sans vouloir pour autant entrer dans les détails. Laconique, il commente :

Quatorze dans les combats, et le quinzième, mon cousin, fin novembre, le lendemain du cessez-le-feu, visé par des tireurs israéliens. Nous avons payé un bien lourd tribut. Ils ont tout tué en nous, même le sentiment de peur que nous pouvions avoir. Qu'ils tirent sur nous s'ils le veulent, nous sommes prêts à mourir.

Pour ce dernier, comme pour l'ensemble des personnes interrogées, l'avenir n'engage pas à l'optimisme :

Avec Joe Biden, les Israéliens faisaient ce que bon leur semblait. Avec l'alliance Nétanyahou-Trump, nous nous attendons au pire. Nous savons qu'il n'y a pas et qu'il n'y aura pas de justice, nous n'y avons pas droit. Le monde entier se tient avec Israël, seul Dieu nous viendra en aide et les jugera.

Ruines avec des murs érodés, arbres et débris au sol. Atmosphère désolée.
Sur le mur extérieur du cimetière, les soldats israéliens ont écrit «  Fuck Gaza  », en arabe.

Sur les hauteurs de la ville, Abir Shan, une femme d'une quarantaine d'années enveloppée dans une abaya noire, observe ce qu'il reste de Kfar Kila, depuis le cimetière situé sur une colline. La quasi-totalité des tombes a été endommagée, et les soldats ont laissé de nombreux messages sur les murs environnants. Elle nous emmène sur les ruines de sa maison : « Elle avait été construite par mon grand-père, explique-t-elle, les yeux larmoyants. Nous avions un beau jardin, et même un bunker aménagé en dessous. En 2006, nous y avions trouvé refuge. Aujourd'hui, il n'y a plus rien à récupérer, même pas une paire de chaussures. »

Femme en habit noir dans un cimetière, entourée de pierres tombales et de débris.
Abir constate les dégâts dans le cimetière de Kfar Kila, qui a été sévèrement impacté par les frappes israéliennes.

La femme, très affectée, se retourne vers le cimetière : « C'était un endroit de paix, où reposent nos familles. Souvent je venais leur rendre visite, comme je l'ai fait aujourd'hui. » Le soleil décline sur Kfar Kila, et le ciel se drape de couleurs orangées. « Même ces couchers de soleil ne sont plus les mêmes, Kfar Kila n'existe plus. »

Regain de tension

C'est une évidence : le long de la bande frontalière, le cessez-le-feu a toujours davantage relevé du mirage que de la réalité. Quarante-huit heures après notre passage, l'armée israélienne abattait par drone une des personnes rencontrées sur site, et diffusait les images de la frappe sur ses réseaux. Filmé en train de charger des armes légères dans sa camionnette, il était, de toute évidence, en train de les exfiltrer de Kfar Kila.

Des tirs récurrents qui maintiennent de force, en dépit du cessez-le-feu, la région sous tension, malgré les propos pour le moins rassurants du président libanais Joseph Aoun. Ce dernier a assuré dans un entretien à France 24 que « le Hezbollah coopérait au sud du Liban ».

Ruines d
Le village de Kfar Kila, situé au pied de la ligne de démarcation, est adossé au mur de séparation construit par les Israéliens.

Une première depuis le 27 novembre : trois roquettes en provenance du Liban ont été interceptées dans le ciel de Métoula le 22 mars 2025. Bien que le Hezbollah ait catégoriquement nié en être à l'origine, et malgré les avertissements de la Force intérimaire de l'ONU qui a demandé instamment « à toutes les parties de s'abstenir de prendre des mesures qui pourraient compromettre les progrès accomplis », le feu de l'armée israélienne n'a pas tardé à fondre sur le Sud-Liban, à nouveau.

Des frappes qui ont fait au moins une dizaine de morts, en différentes localités. Dans un communiqué, l'armée libanaise a tiré la sonnette d'alarme. Elle a rapporté qu'en outre, des véhicules militaires israéliens « avaient traversé la clôture technique et effectué des opérations de terrassement dans la vallée de Qatamoun, à la périphérie de la ville de Rmeich », « en violation flagrante de la résolution 17014 du conseil de sécurité et de l'accord de cessez-le-feu », avant de se retirer.

Même scénario, ou presque, le 28 mars au matin : de nouveaux tirs de roquettes — toujours non revendiqués — en provenance du Liban-Sud. L'armée israélienne y a répondu par le pilonnage de la zone frontalière, en particulier de Kfar Kila, tandis que le ministre israélien de la défense, Israël Katz, menaçait directement Beyrouth en cas de futures frappes. Quelques heures plus tard, un nouvel ordre d'évacuation visait le quartier de Hadath, dans la banlieue sud de Beyrouth. Enfin, le 4 avril, l'armée israélienne a bombardé la ville de Saïda, capitale du Sud, tuant un responsable palestinien et ses deux fils. C'est pour toutes et tous une évidence : la rupture du cessez-le-feu à Gaza aura des conséquences au pays du Cèdre. Avec ou sans front de soutien du Hezbollah au Hamas.


1À l'instar de celui qui fend le paysage en Cisjordanie occupée et autour de la bande de Gaza, l'armée israélienne a construit un mur le long de sa frontière avec le Liban. Le chantier, décidé par le gouvernement de Benyamin Nétanyahou, a débuté en avril 2012 le long de la ville libanaise de Kfar Kila.

2En 2000, harcelée par la guérilla du Hezbollah, l'armée israélienne évacue le Sud-Liban après une longue occupation.

3À l'été 2006, une guerre de 33 jours met aux prises le Hezbollah et l'armée israélienne.

4NDLR. Adoptée à l'unanimité en 2006, la résolution 1701 a pour objectif de mettre fin aux hostilités entre le Hezbollah et Israël, le Conseil appelant à un cessez-le-feu permanent fondé sur la création d'une zone tampon.

Palestine. Dans le nord de la Cisjordanie, la guerre coloniale a changé de dimension

L'image montre une femme vêtue d'une robe sombre, se tenant à côté d'une rue. Devant elle, plusieurs soldats en uniforme sont regroupés, certains sont en train de fouiller un sac, tandis que d'autres observent la femme. En arrière-plan, on peut voir un mur avec des graffitis et des débris sur le sol.

Juste après le cessez-le-feu à Gaza, à la mi-janvier 2025, Israël a annoncé inclure l'intensification de ses opérations en Cisjordanie dans ses « buts de guerre ». Depuis, le nombre de déplacés y a dépassé les 40 000. Plus de 900 Palestiniens y ont été tués par l'armée ou par des colons israéliens depuis le 7 octobre 2023. Reportage.

Adel Irani rapproche de lui deux chaises en plastique dans un coin ensoleillé du parking d'une salle des mariages des environs de Tulkarem. Il y installe ses cadettes, Sidar, neuf ans, et Sima, cinq ans. Derrière eux, les dernières pluies de l'hiver ont tapissé de vert vif les collines du nord de la Cisjordanie. Les fillettes sont dehors toute la journée — elles n'ont pas remis les pieds à l'école depuis plus d'un mois, après avoir fui, en pleine nuit, leur maison dans le camp de réfugiés de Nour Chams, juste en contrebas. Leur père retourne régulièrement là-bas, en cachette, apporter des vivres et surtout de l'eau à sa mère et une sœur invalide, restées sur place avec une autre sœur qui veille sur elles. « Elles sont seules, la majorité de ma famille, mon frère, des cousins, ma femme, sont ici », dit Adel, ses yeux vert clair rognés par les cernes.

Le 9 février, à 2 heures du matin, ce Palestinien de 45 ans a été réveillé par des « bruits d'explosion ». « On a tout allumé dans la maison, ouvert toutes les portes », décrit-il d'une voix calme : il voulait éviter que les soldats soupçonnent une activité suspecte. Son voisin, dit-il, a été tué dans l'explosion de sa porte d'entrée. Les militaires israéliens ont d'abord fait voler un drone de reconnaissance équipé d'une caméra dans le salon des Irani avant d'entrer eux-mêmes dans la maison et d'ordonner à la famille de quitter les lieux. « “Je dois prendre des affaires, j'ai mes enfants”, je leur ai dit. “Sors comme tu es”, ont-ils répliqué. Alors j'ai pris mes enfants et je suis parti », raconte Adel. Cette nuit-là, les soldats ont tué Sondos Shalabi, 23 ans, enceinte de huit mois. Son bébé à naître n'a pas pu être sauvé, les Israéliens ayant bloqué les secours, a rapporté le ministère de la santé palestinien. Son époux a été grièvement blessé. L'armée israélienne a annoncé, comme d'habitude, avoir ouvert une enquête.

Selon l'UNRWA, l'agence onusienne qui s'occupe des réfugiés palestiniens, quelque 40 000 Palestiniens ont été forcés hors de chez eux depuis mi-janvier 2025, après qu'Israël a lancé une énième opération militaire, baptisée « Mur de fer », dans les camps de réfugiés des gouvernorats de Jénine, Tulkarem et Tubas, dans le nord de la Cisjordanie occupée. Beaucoup ont échoué chez des proches, certains ont loué des chambres et seize familles, dont les Irani, ont atterri à Kafr Al-Labad, dans la salle des mariages réquisitionnée pour l'occasion. L'armée israélienne dément expulser les habitants qui, dit-elle, partent de leur plein gré pour éviter les combats. « Les forces israéliennes ont recours aux frappes aériennes, aux bulldozers blindés et aux explosions télécommandées en Cisjordanie, dénonçait l'UNRWA sur X le 10 février dernier. Ces tactiques militaires ont rendu les camps du nord inhabitables. »

En finir avec les camps

Juste après l'entrée en vigueur du cessez-le-feu à Gaza, le 19 janvier 2025, le gouvernement israélien s'est davantage concentré sur la Cisjordanie, faisant part de son intention de renforcer les « opérations offensives » sur ce territoire, les incluant même dans ses « objectifs de guerre ». Depuis, l'armée israélienne a tué 100 Palestiniens dont huit enfants, en grande majorité dans les gouvernorats du nord — trois soldats israéliens ont aussi été tués. À Kafr Al-Labad, dans tous les esprits, les images de Gaza dévastée se mêlent à celles de l'exode de leurs parents et grands-parents pendant la Nakba, en 1948, lors de la création d'Israël. « Ce n'est pas comme à Gaza, corrige Adel Irani. Ici, nous n'avons pas vu de gens attaquer Israël. Et l'Autorité palestinienne, qui est censée se ranger de notre côté, reste bien au chaud dans ses casernes. »

L'armée israélienne combat dans les camps du nord de la Cisjordanie des groupes qui ont relancé la lutte armée contre l'occupation depuis trois ans. D'abord embryonnaires à Jénine, ces bataillons se sont étendus à Tulkarem, Nour Chams, Tubas. Adel fait la moue, grattant la barbe poivre et sel de quelques jours qui lui mange les joues. Pour lui, Israël sait très bien où se trouvent les armes et les combattants. Mais son armée ferme les yeux pour avoir un prétexte pour attaquer les camps de réfugiés :

Qui a armé ces hommes ? Comment Israël ne peut pas savoir de quelle manière ces armes sont entrées ? Quand les soldats sont venus [le 9 février], il n'y avait pas d'hommes armés dans mon quartier. Les militaires israéliens avaient l'air tranquilles, ils scrollaient sur TikTok.

Lui en est persuadé : « Israël veut en finir avec les camps et la question des réfugiés palestiniens. » La première étape, poursuit-il, a été de mettre hors la loi l'UNRWA, l'agence onusienne qui s'occupe d'eux. Deux lois sont entrées en vigueur fin janvier 2025, l'une bannissant ses activités en Israël et à Jérusalem-Est, l'autre interdisant tout contact avec les responsables israéliens.

Les déplacés de Nour Chams sont tous des descendants de réfugiés palestiniens de 1948, originaires pour la plupart de Haïfa et de ses environs, à moins d'une centaine de kilomètres de là, sur la côte. Encore aujourd'hui, beaucoup rêvent de retourner vivre sur la terre de leurs ancêtres, se réclamant d'un droit au retour inscrit dans la résolution 194 de l'Assemblée générale des Nations unies du 11 décembre 1948. L'expulsion récente a réveillé cette mémoire traumatique. Assise à l'ombre devant les escaliers qui mènent à la salle des mariages, Fatma Chihab regarde les autres femmes piler les pommes de terre dans d'énormes bassines, préparant le repas de rupture du jeûne. Malgré son élégante robe noire aux motifs violets brodés, à 63 ans, elle en paraît bien plus.

L'Autorité palestinienne absente

Où iront les déplacés quand la saison des mariages reprendra, maintenant que le ramadan s'est terminé, et que l'urgence se sera dissipée dans l'esprit de tous ? Fatma veut croire qu'elle reviendra chez elle dans quelques jours, quelques semaines tout au plus. Elle secoue la tête quand d'autres évoquent les propos du ministre de la défense, Israel Katz, qui a laissé entendre que l'armée resterait « pour l'année à venir » dans certaines zones de la Cisjordanie. « Inchallah, bientôt, martèle-t-elle, en rajustant son voile bleu foncé. De toute façon, où peut-on aller ? » Son mari, Youssef, est alité dans la salle réservée aux hommes, incapable de marcher, branché à une bouteille d'oxygène en permanence. Son état se dégrade.

Dans l'autre salle, plus grande, où vivent les femmes et les enfants, des piles de vêtements s'entassent dans l'entrée — des dons des habitants des environs. Au fond, sur l'estrade, le trône de la mariée est resté intact, entouré de fausses fleurs blanches. Des draps ont été tendus de part et d'autre pour créer des pièces et offrir un peu d'intimité. On dort peu dans ce hangar mal chauffé, d'un sommeil que l'inquiétude a rendu volatile. « Les gens de Kafr Al-Labad sont adorables, mais ma maison est plus confortable », marmonne Fatma Shehab.

À côté, une femme perd son calme : « Le gouverneur n'est venu qu'une seule fois, avant qu'on arrive ! On n'a pas vu l'Autorité palestinienne ici ! » Puis elle se ravise, dit qu'elle ne comprend « rien à ces choses-là », c'est-à-dire à la politique. Muzna Abdallah a 33 ans et son fils de 3 ans, silencieux sur ses genoux, est handicapé : « Il fait des crises d'épilepsie, il a besoin de séances de kinésithérapie et d'orthophonie. » Il y a un an et demi, il a été victime d'une hémorragie au cerveau pendant un raid israélien. Aujourd'hui, il a besoin de médicaments et de soins constants, il ne parle pas, ne marche pas, voit et entend mal. « Si mon fils ne devait pas suivre un traitement, je ne serais pas partie, poursuit la jeune mère, toute de noir vêtue. Je suis habituée au camp, c'est ma maison, ma vie. »

L'importation des méthodes de Gaza

La Cisjordanie est en proie à une répression brutale de l'armée israélienne depuis le printemps 2021, initiée par le gouvernement dit d'union nationale de Naftali Bennett qui a précédé l'actuelle coalition d'extrême droite au pouvoir. Après le 7 octobre 2023, la violence des soldats et colons israéliens a explosé. Partout sur les routes partagées de Cisjordanie, des messages tracés sur les blocs de béton qui font partie de l'architecture de l'occupation appellent à la vengeance, à la destruction de Gaza ou chantent la gloire d'Israël. Le nom des villes en arabe est souvent effacé. Plus de 910 Palestiniens ont été tués par des Israéliens depuis le 7 octobre selon le ministère de la Santé palestinien.

Dans un rapport publié le 10 mars, l'ONG israélienne B'Tselem dénonce la « Gazaification » de la Cisjordanie avec l'importation de méthodes militaires brutales jusqu'alors réservées à l'enclave côtière : les déplacements forcés de population, une politique non officielle d'assouplissement des règles de tirs pour les soldats — également soulignée par le journal israélien Haaretz — qui a fait exploser le nombre de mineurs tués, et le recours aux frappes aériennes à un niveau inédit depuis la seconde intifada. Ce constat s'accompagne de déclarations officielles israéliennes explicites. « Tulkarem et Jénine ressembleront à Jabaliya et Shujayia », a ainsi menacé le ministre des finances Bezalel Smotrich le 11 février, en référence à ces zones de la bande de Gaza devenues d'immenses champs de ruines.

Les rues du camp d'Al-Far'a, vers Naplouse, portent encore les stigmates des différentes opérations militaires israéliennes. L'asphalte, avalé par les bulldozers de l'armée, a laissé place à des chemins de terre beige. Massoud Naajah reçoit dans le bureau de l'association pour handicapés où il travaille, en plein cœur de ce qui ressemble à une petite ville, avec 11 000 habitants recensés en 2023. Il montre une longue balafre sur sa jambe. « J'ai toujours mal au genou », explique le père de famille de 45 ans. Dans ses yeux, une autre douleur sourde. Le 28 août 2024, Massoud était chez son frère. Les réseaux sociaux se sont soudain affolés : l'armée menait un raid dans le camp. Le père a couru sur la terrasse. Les nuits sont chaudes en cette fin d'été et les petits appartements du camp sont étouffants ; trois de ses fils passaient leurs soirées sur le toit, parfois même, ils y dormaient. Massoud leur a dit de descendre, de peur qu'ils ne soient trop exposés. À peine est-il redescendu que le souffle d'une explosion l'a projeté à terre. « Deux bombes sont tombées », dit-il. Deux de ses enfants, Mourad, 14 ans et Mohammed, 17 ans ont été tués sur le coup ; son troisième fils, Bashar, 27 ans a été sérieusement blessé. Leur père est aussi touché à la jambe et au torse. L'autre missile a tué deux combattants dans la rue, en contrebas, Ibrahim Ghanimah, 22 ans et Ahmad Nabrissi, 23 ans.

Quand son frère est monté sur le toit, raconte Massoud d'une voix blanche, il a vu que « la tête de mon enfant était coupée et que le corps de l'autre était en morceaux ». Les soldats ont bloqué l'ambulance « pendant six ou sept heures », poursuit-il. La famille a cependant pu évacuer les blessés un peu plus tôt, en les portant à travers le camp. Son fils Bachar a encore subi une opération début mars. « On vit un sentiment de désespoir constant », lâche pudiquement le père. Depuis le 7 octobre 2023, 32 Palestiniens ont été tués dans le camp — dix étaient des combattants, sept des mineurs, rapporte-t-il. Quelque 3 000 personnes ont également été déplacées au début de l'année. Contrairement aux évacués des autres villes du nord de la Cisjordanie, elles ont été autorisées à revenir depuis. « La solidarité dans le camp m'aide beaucoup, ça me permet de rester fort, murmure Massoud. Sinon, on se sentirait seuls, on ne resterait pas ici. »

Nétanyahou bénit le soutien à Israël des fascistes européens

L'image montre une conférence avec un orateur debout derrière un pupitre, lisant un discours. Le public clairement visible est assis devant lui, et un grand écran derrière affiche des informations sur l'événement. L'atmosphère est formelle et engageante.

Stade ultime de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme, la conférence de Jérusalem, réunie le 27 mars 2025, a scellé le pacte entre Israël et l'extrême droite européenne et américaine. Elle a également offert au président du Rassemblement national, Jordan Bardella, l'occasion de s'affirmer sur la scène internationale. Reportage.

De notre envoyée spéciale.

Une angoisse particulière, une boule au ventre qui ne vous quitte pas d'être présente à Jérusalem, dans la gueule du loup, pour cette conférence de « lutte contre l'antisémitisme », en compagnie de l'extrême droite occidentale. Tout autour, des hommes et des femmes se revendiquant de la « civilisation judéo-chrétienne », bien propres sur eux avec leurs costumes griffés, leurs tailleurs de marque et leurs talons aiguilles, venues boire du petit lait en écoutant quatre heures de discours racistes. Ils et elles applaudissent à tout rompre des suprémacistes qui vous désignent comme leur ennemi juré. Que le regard de l'une d'eux s'attarde sur vous et des scénarios peu joyeux ne manquent pas de vous traverser l'esprit. Le tout dans une ville où la présence d'Israéliens armés, civils comme militaires, est permanente.

Bouquet final : le discours de clôture de Benyamin Nétanyahou. Impossible de se trouver à quelques dizaines de mètres de cet homme, poursuivi pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité par la CPI, sans penser aux milliers d'enfants tués à Gaza, aux morts qui sont encore sous les décombres, sans sépulture, à la destruction quotidienne que l'homme fort de Tel-Aviv continue à opérer en toute impunité, en se réjouissant de « changer la face du Proche-Orient ».

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Jérusalem, 27 mars 2025. Discours de clôture du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou.
© Sarra Grira

Le silence de la presse

Mais pour un déplacement que Jordan Bardella qualifie d'« historique », l'événement organisé sous l'égide du ministère de la diaspora les 26 et 27 mars 2025 à Jérusalem n'émeut pas grand monde en Israël. Il passe même presque inaperçu, si l'on excepte les articles publiés depuis quelques semaines par Haaretz, comme des cris poussés en plein désert. Le quotidien de gauche a d'ailleurs été qualifié durant la conférence de « journal antisémite », sous les applaudissements de la salle.

Les Israéliens ont fort à faire déjà, inquiets de la reprise de la guerre à Gaza — exclusivement à cause du risque qu'elle fait peser sur le retour des prisonniers israéliens vivants. Ils se préoccupent des dérives de leur système politique — démocratique exclusivement pour les Juifs — qui risque de se transformer en une autocratie, entre le limogeage par Benyamin Nétanyahou de Ronen Bar, le chef du Shin Bet, contre l'avis de la Cour suprême, ou le bras de fer avec la procureure générale Gali Baharav-Miara. Quant au sort subi par les Palestiniens, qu'il s'agisse de la poursuite du génocide à Gaza ou du nettoyage ethnique en Cisjordanie, il n'intéresse pas les braves manifestants de Jérusalem ou de Tel-Aviv, qui continuent à hurler en rentrant de leurs rassemblements : « De-mo-kra-tia ! »

Après une première journée consacrée pour les hôtes d'honneur à la visite de « l'enveloppe de Gaza » (les kibboutz autour de l'enclave qui ont été attaqués le 7 octobre 2023) et à celle de Yad Vashem, le mémorial pour les victimes de la Shoah, la partie publique de l'événement se tient durant l'après-midi du jeudi 27 mars. Elle est modestement sous-titrée « Ambassadors of Truth » (Ambassadeurs de la Vérité). Sans doute au sens orwellien du terme.

Sur les hauteurs de Jérusalem-Ouest, au Centre des conventions internationales, la bonne humeur qu'affiche une majeure partie de l'assistance jure avec le dispositif sécuritaire suspicieux. On demande aux étrangers comment ils ont entendu parler de la conférence, on vérifie si les journalistes ne sont pas des militants sous couverture. Un certain nombre de confrères français sont présents, envoyés par leurs rédactions… sauf CNews, qui aurait eu le privilège d'être « invitée » par les organisateurs. Le soir même, Jordan Bardella y intervient en direct depuis Jérusalem. Le journal L'Humanité a, lui, vu son journaliste se faire retirer son accréditation. La liberté de la presse est une valeur sûre dans la « seule démocratie du Proche-Orient ».

Parmi les quelques centaines de personnes présentes, l'on note également la présence en force de représentants de DiploAct, une ONG israélienne présente en France depuis 2022 et composée d'étudiants israéliens francophones réservistes de l'armée. Ses membres sont déjà intervenus sur Radio J et I24 news. Du côté de l'Amérique du Nord, deux poids lourds : la Conservative Political Action Conference (CPAC), dont la réunion annuelle accueille régulièrement des représentants de l'extrême droite européenne, et l'homme d'affaires israélo-canadien Sylvan Adams, qui vient de faire un don de 100 millions de dollars (92,4 millions d'euros) à l'Université David Ben Gourion du Néguev, à Beersheba. L'éloge de la répression des voix critiques d'Israël sur les campus étatsuniens est d'ailleurs un leitmotiv de la soirée, repris par tous les intervenants nord-américains. Mais avant d'en arriver là, des discussions surréalistes nous plongent dans l'ambiance. Par exemple, cet Israélien qui demande à une Étatsunienne : « Vous êtes juive ? » Et elle de répondre : « Oui, ça ne se voit pas ? »

La consécration d'une stratégie

Cet événement ne marque pas tant un tournant dans la politique israélienne que la consécration d'une tendance à l'œuvre depuis quelques années. S'il est vrai que c'est la première fois que les mouvements d'extrême droite sont officiellement invités par Tel-Aviv, les liens entre le gouvernement de Nétanyahou et ces partis se sont renforcés au cours des dernières années. Le soutien à Israël fait partie du cahier des charges de la nouvelle internationale fasciste, ceux que l'on appelle « les antisémites sionistes ». L'occasion de consacrer une normalisation déjà à l'œuvre pour ces partis dans le paysage politique local. Tel-Aviv se montre prévoyant en renforçant les liens avec la classe politique montante, qu'il s'agisse du Rassemblement national qui atteint un score historique en France avec les législatives de 2024, ou des Démocrates de Suède, deuxième parti du pays depuis 2022. L'organisation de cette conférence par Israël est un coup de pouce certain pour ces formations politiques dans leur conquête du pouvoir, alors que la question de leur antisémitisme pouvait rebuter un électorat « modéré ».

Rien que sur l'année écoulée, le leader du parti d'extrême droite espagnol Vox, Santiago Abascal, a rencontré Benyamin Nétanyahou à Jérusalem en mai 2024. Le Premier ministre hongrois Victor Orbán, soutien notoire de Tel-Aviv, a invité son homologue israélien en novembre 2024 à Budapest — il s'y rendra ce mercredi 2 avril, en réaction au mandat d'arrêt émis par la Cour pénale internationale (CPI). Une « clarté morale » saluée par ce dernier. Amichai Chikli, le ministre de la diaspora aux commandes de l'événement de Jérusalem, s'était déjà affiché aux côtés de Jordan Bardella en février 2025, lors de la CPAC. Dès sa nomination en janvier 2023, Chikli avait d'ailleurs ajouté « la lutte contre l'antisémitisme » à l'intitulé de son ministère. Le député européen du Rassemblement national (RN) animé par la foi des convertis, ne croyait pas encore, il y a quelques mois, à l'antisémitisme de Jean-Marie Le Pen1. De manière plus générale, la European Coalition for Israel, un groupe de lobbying pro-israélien fondé en 2004, rappelle que pour la précédente législature du Parlement européen (2019 – 2024), les 20 partis dont les votes ont été les plus favorables à Israël appartiennent tous à l'extrême droite et aux eurosceptiques2.

Les voici donc, ces leaders de l'extrême droite, se précipitant à Jérusalem pour faire mentir ce qui historiquement n'a pas toujours relevé de l'oxymore. Des antisémites ont soutenu la création du foyer national juif en Palestine, y voyant l'occasion de se débarrasser des juifs européens. Theodor Herzl lui-même, théoricien de l'idée d'un État national pour les juifs, voyait en eux des alliés objectifs du sionisme.

Bardella en guest star

Côté français, les premiers contacts connus de l'extrême droite institutionnelle avec Israël remontent à 2011, lorsque l'actuel maire de Perpignan, Louis Alliot, avait visité deux colonies en Cisjordanie. À l'époque, les autorités israéliennes avaient refusé de le recevoir. L'ex-compagnon de Marine Le Pen sera ensuite l'artisan du rapprochement entre le RN et Serge Klarsfeld, dont le fils, Arno Klarsfeld, intervient également dans cette conférence, aux côtés du « député du Likoud » — comme on le surnommait à l'Assemblée nationale — Meyer Habib. D'autres figures du RN sont présentes dans le public, à l'instar de Victor Chabert, conseiller presse de Bardella et de Marine Le Pen, ainsi que Thibaut François, secrétaire général de la délégation du parti au Parlement européen. Quant à Marion Maréchal, elle a été reléguée dans une salle annexe, intervenant devant une trentaine de personnes sur les Frères musulmans. Serait-ce parce que, contrairement au président du RN, elle n'a jamais désavoué — même timidement — son grand-père ?

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Jérusalem, 27 mars 2025. Le président du Rassemblement national Jordan Bardella lors de son discours.
DR

Pour cette demi-journée d'interventions, Jordan Bardella fait clairement figure d'invité d'honneur, ayant le privilège de prononcer un discours — en français, traduit en anglais —, là où Klarsfeld et Habib participent à des tables rondes. Arno Klarsfeld ouvre le bal des hommages, consacrant une grande partie de son temps de parole à l'éloge du RN, dont il qualifie l'invitation à cette conférence d'« initiative très sage ». « Aujourd'hui, le Rassemblement national, qui n'est plus l'extrême droite, est un parti qui favorise les juifs ». De là à parler d'un lobby juif, il n'y a qu'un pas à franchir. Il poursuit : « Aujourd'hui, c'est l'extrême gauche qui est devenue l'extrême droite. » La guerre c'est la paix, la liberté c'est l'esclavage, l'ignorance c'est la force3.

Klarsfeld mobilise son histoire familiale — ses parents chasseurs de nazis, son cousin enrôlé dans l'armée israélienne et tué le 9 octobre 2023 dans le kibboutz de Kfar Aza, lors de combats avec le Hamas — pour donner un vernis de légitimité à sa rengaine : le danger de l'extrême gauche et de l'islam radical. Même son de cloche chez Meyer Habib qui, tout en soulignant ne pas être du même bord politique que Bardella, déclare depuis la tribune : « Ce qu'il a dit était très fort. Merci. » L'ancien député apparenté Les Républicains exprime également son effarement d'entendre des manifestants en France répéter le slogan « From the River to the Sea » (« De la mer au Jourdain »), appelant à la décolonisation de toute la Palestine historique, toujours interprété par les soutiens d'Israël comme un appel à « jeter les Juifs à la mer », et qui est par contre inscrit dans la charte du Likoud. Enfin, Sylvan Adams interpelle directement le leader du RN en français dans le texte : « M. Jordan Bardella, bienvenue et merci d'être venu à Jérusalem. » Le milliardaire assume un raisonnement simpliste : « Si, avec Marine Le Pen, vous défendez nos droits et notre liberté, alors je suis avec vous. »

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Jérusalem, 27 mars 2025. Meyer Habib (dernier à droite) lors de la table ronde «  La main qui attise la haine : comment l'islam radical alimente l'antisémitisme en Occident  »
© Sarra Grira

Le principal intéressé a, pour sa part, repris les éléments de langage répétés à l'envi en France, sur « l'antisémitisme d'atmosphère »4, « l'islamisme qui est le totalitarisme du XXIe siècle », ou encore l'enseignement impossible de l'histoire de la Shoah dans « certains territoires » de France. Il a rappelé son attachement à la définition que donne l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA) de l'antisémitisme — c'est-à-dire, celle consistant à faire l'amalgame avec l'antisionisme, et n'a pas manqué de marquer ses distances avec « les groupuscules d'extrême droite » antisémites, élément clé de l'opération dite de « dédiabolisation » du RN ces dernières années. À la fin de son discours, une partie de la salle, séduite, se lève pour applaudir.

Car le public de la conférence est attentif et enthousiaste, généreux en standing ovation. Il est également un réservoir de groupies pour le gouvernement israélien, comme celles qui hurlent « We love you Bibi ! » à l'adresse de Benyamin Nétanyaou, venu spécialement pour cet événement inauguré par deux de ses ministres : celui de la diaspora et celui des affaires étrangères, Gideon Sa'ar.

Un « certificat casher »

Si l'extrême droite mondiale vient montrer patte blanche sur l'antisémitisme, c'est parce que sa haine — officielle — se porte aujourd'hui sur trois nouvelles cibles : les critiques d'Israël — dont la gauche radicale —, les musulmanes — et il n'est pas rare d'entendre parmi l'assistance des voix assumer l'équivalence entre islam et islamisme — et les immigrées, y compris ceux « de deuxième et troisième génération en Europe », qui seraient « encore plus radicaux » que les primo-arrivants. Autant d'ennemis partagés avec Tel-Aviv. La seule question qui se pose pour ces autoproclamés ennemis de l'antisémitisme est le positionnement par rapport à Israël et à son gouvernement. Pour le reste, un « certificat casher »5 sera toujours émis pour absoudre les errements réellement antisémites et autres racines nazies des nouveaux alliés face au « nouvel antisémitisme ». Preuve en est que la présence d'antisémites avérés sur les listes du RN aux législatives de 2024 ne disqualifie pas pour autant Jordan Bardella.

Si des Israéliens ont été choqués par l'organisation de cet événement, ils représentent une infime minorité. L'écrasante majorité de la population est déjà favorable à l'interdiction de l'entrée de l'aide humanitaire à Gaza — à l'image de la Cour suprême qui vient de rejeter à l'unanimité la requête d'un renouvellement de cette aide —, ou approuve le plan de nettoyage ethnique proposé par le président étatsunien Donald Trump. Cette majorité s'accommode également très bien de vivre au quotidien dans un territoire de plus en plus militarisé. Gageons qu'elle souscrit volontiers, sinon à l'identité des acteurs invités à cette conférence, du moins à celle des ennemis communs que ces derniers partagent avec Israël : les antisionistes, les musulmanes et les immigrées. À Jérusalem, comme dans une partie du monde occidental, la haine est officiellement devenue un programme politique.


1«  Pour Bardella, Jean-Marie Le Pen “n'était pas antisémite”  », Le Figaro, 5 novembre 2023.

2Gilles Paris, «  Les nouveaux habits pro-israéliens de l'extrême droite européenne  », Le Monde, 31 mai 2024.

3George Orwell, 1984.

4Le nom de Florence Bergeaud-Blackler, à qui l'on doit l'expression «  frérisme d'atmosphère  », a été mentionné comme référence scientifique durant cette conférence.

5L'expression revient souvent dans la bouche d'Ariel Muzicant, président du Congrès juif européen, ou du député des Démocrates Gilad Kariv, tous deux opposés à l'invitation de l'extrême droite en Israël.

Palestine. En Cisjordanie, Israël sème la mort et la terreur

L'image montre des soldats en uniforme militaire, armés, entourés par un groupe de personnes. Certains sont en tenue d'urgence, tandis que d'autres semblent discuter avec les soldats. En arrière-plan, on voit des bâtiments et un terrain boueux. L'ambiance est tendue.

Deux jours après le cessez-le-feu à Gaza qui n'a pas arrêté le compteur du nombre de morts dans l'enclave — 110 personnes au moins ont été tuées depuis l'arrêt officiel de la guerre génocidaire le 19 janvier —, le gouvernement israélien a lancé une vaste opération militaire en Cisjordanie occupée. Elle cible particulièrement les villes de Jénine et Tulkarem, dans le nord du territoire.

Depuis le 7 octobre 2023, Israël a tué 946 Palestiniens en Cisjordanie occupée, dont 187 enfants, parmi lesquelles Sham Mohamed Salah Zahra, 8 ans, Karam Mohamed Salah Zahra, 5 ans, Abdullah Jamal Hawash, 11 ans ou encore Rokaya Ahmed Odeh Jahalin, âgée d'à peine 4 ans. 
L'opération actuelle, débutée le 21 janvier, a déjà coûté la vie à au moins 63 Palestiniens, majoritairement des civils, et contraint plus de 40 000 autres à des déplacements forcés, les obligeant à quitter leur maison dans les camps de réfugiés de Nour Shams, Tulkarem et Jénine.

L'objectif de cette opération est de neutraliser les groupes de résistance armée responsables d'attaques contre des colons en Cisjordanie occupée, lesquels agressent régulièrement — et tuent — avec toutes sortes d'armes les habitants palestiniens. Le tout dans un territoire que le ministre des finances et suprémaciste juif Bezalel Smotrich a promis d'annexer le 11 novembre 2024.

Pour la première fois depuis la fin de deuxième intifada (2000 - 2005), Tel-Aviv a déployé des chars en Cisjordanie occupée, territoire qu'elle a également bombardé. Dans un communiqué du 23 février 2025, le ministre israélien de la défense Israël Katz a annoncé l'interdiction faite aux habitants des camps de réfugiés de retourner dans leurs foyers. Il a également adjuré ses soldats de se préparer à un déploiement prolongé, pouvant durer jusqu'à un an.

Récit illustré à Jénine.

« Encore une énième Nakba »

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Jénine, 19 février 2025. Un Palestinien porte son enfant sur ses épaules pour le protéger des routes ravagées par les destructions de l'armée israélienne. Ce père de famille espère être autorisé à revenir dans sa maison du camp de réfugiés de Jénine après en avoir été expulsé brutalement par les forces d'occupation durant plus d'un mois.
© Mohammad Mansour

Le camp de réfugiés de Jénine, considéré comme un des principaux bastions de la résistance palestinienne armée en Cisjordanie, abrite environ 30 000 habitants, tous descendants de réfugiés de la Nakba de 1948, lorsque plus de 700 000 Palestiniens ont été chassés de leurs villes et villages. Ces réfugiés sont privés de liberté de mouvement et doivent solliciter des autorisations auprès des autorités israéliennes, souvent difficiles à obtenir, pour se rendre dans ces villes, à Jérusalem ou à la mosquée Al-Aqsa. Les incursions régulières des militaires israéliens ont détruit les infrastructures, les canalisations et les réseaux électriques. Les résidents sont régulièrement plongés dans l'obscurité qui, combinée avec les tirs nourris qui se font entendre, terrorise les enfants.

Le 21 janvier 2025, l'armée israélienne a lancé des raids aériens et des incursions au sol, impliquant le Shin Bet — l'une des principales agences israéliennes de renseignement aux côtés du Mossad — et la police aux frontières (Magav). 

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Jénine, le 19 février 2025. De la fumée s'élève des maisons du camp de Jénine après une opération menée par l'armée d'occupation. Le 2 février 2025, l'armée israélienne a fait exploser, presque simultanément, une vingtaine de maisons dans le camp.
© Mohammad Mansour

Si les Israéliens affirment se battre contre des « terroristes », dans les faits, ce sont les civils qui se retrouvent en première ligne. « Encore une énième Nakba », nous soufflent les habitants exténués.

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Jénine, le 19 février 2025. Les Palestiniens du camp de Jénine sont forcés par l'armée d'occupation israélienne de quitter leurs maisons, abandonnant leurs effets personnels derrière eux.
© Mohammad Mansour
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Jénine, le 22 janvier 2025. Khalil Abou Nasser, un habitant de Tulkarem, ville située à environ 40 kilomètres au sud-ouest de Jénine, a l'habitude d'approcher les blindés israéliens, un drapeau palestinien à la main, en signe de résistance pacifique. Il affirme que l'armée israélienne n'a pas le droit de phagocyter la vie des plus de trois millions de Palestiniens de la Cisjordanie occupée. Une occupation persistante depuis 1967, jugée illégale par les Nations Unies, la Cour internationale de justice (CIJ) et Amnesty International.
© Khadija Toufik
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Jénine, le 19 février 2025. Des centaines de réfugiés du camp de Jénine attendent de pouvoir revenir chez eux, espérant récupérer quelques vêtements chauds et des effets personnels qu'ils ont été contraints de laisser derrière eux. Mais l'armée israélienne leur interdit l'accès.
© Mohammad Mansour
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Jénine, 19 février 2025. Un officier de l'armée israélienne ordonne à un secouriste palestinien du Croissant-Rouge de contraindre les habitants à rebrousser chemin et à évacuer rapidement la zone, alors qu'ils espèrent regagner leurs logis.
© Mohammad Mansour

Les manœuvres des forces d'occupation ont laissé les 30 000 habitants du camp de réfugiés de Jénine sans issue. « On estime que 100 maisons ont été détruites ou fortement endommagées. Les résidents de ce camp ont enduré l'impossible. Selon nos informations, ils ont tous quitté le camp depuis ce matin », a déclaré depuis Amman (Jordanie) Juliette Touma, directrice de la communication de l'UNRWA, l'Agence de l'ONU pour les réfugiés palestiniens. Elle alerte sur une situation « catastrophique » : de vastes parcelles du camp ont été entièrement détruites par une série d'explosions provoquées par l'armée israélienne. Ceux qui ont pu fuir se retrouvent dispersés dans les environs chez leurs proches, précise-t-elle.
Le maire de Jénine, Mohammed Jarrar, a souligné que les destructions massives ont privé près de 40 % des quartiers de la ville de tout accès à l'eau.

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Jénine, 3 février 2025. Une Palestinienne, son enfant dans les bras, tente de se frayer un chemin sur la chaussée boueuse, tandis que des jeeps militaires israéliennes sont stationnées aux abords du camp de réfugiés de Jénine.
© Mohammad Mansour
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Jénine, 3 février 2025.
© Mohammad Mansour
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Jénine, 3 février 2025.
© Mohammad Mansour

Selon l'ONU, dimanche 2 février a été la journée la plus violente, marquée par une explosion dévastatrice, précisément au moment où les écoliers devaient reprendre le chemin de l'école. Selon l'UNRWA, 13 écoles du camp et de ses environs sont fermées, bouleversant ainsi la vie de 5 000 enfants dans la région. Les petites filles palestiniennes ne rêvent que d'école. « Ma place est dans une salle de classe, pas au milieu des ruines », proteste l'une d'entre elles. « C'est tellement injuste, pourquoi nous prive-t-on de nos droits humains ? Le peuple palestinien n'est-il pas humain ? »

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Jénine, le 22 janvier 2025. Nour (à droite), avec son père et sa petite sœur.
© Khadija Toufik

En signe de soutien et réconfort, un père et ses deux filles offrent un peu de café aux journalistes dépêchés sur place. À droite, la petite Nour, 5 ans, s'écrie : « Regardez, il y a plein de soldats d'occupation ! » Son père lui demande : « As-tu peur ? » « Non », répond-elle timidement, tandis qu'au-dessus de leurs têtes, les drones israéliens, surnommés zannana en arabe — la bourdonneuse — ne cesse de voler.

Une majorité de civils tués

Selon le ministère palestinien de la santé et le site Shireen 1, le bilan est déjà accablant : le 21 janvier, plus de 40 personnes ont été blessées et 12 Palestiniens ont été tués, en majorité des civils. Parmi eux, Moataz Imad Abou Tabakh, un adolescent de 16 ans qui rêvait déjà à ses études, ou d'autres hommes, plus âgés, tels qu'Amine Salah Al-Asmar, 60 ans, ou encore Raed Hussein Abou Al-Saba, 53 ans.

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Jénine, le 3 février 2025. Les Palestiniens rendent un dernier hommage à Khalil Tariq Al-Saadi, 34 ans, tué par les tirs de l'armée d'occupation israélienne dans le camp de Jénine le 21 janvier 2025.
© Mohammad Mansour

Le 26 janvier 2025, alors que la famille Al-Khatib préparait le dîner, leur maison a été encerclée par des soldats. Layla Al-Khatib, deux ans, a été atteinte à la tête par une balle explosive, tirée par un sniper israélien. « Quel était son crime ? » interrogent ses proches à bout de souffle, brisés.

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Jénine, 26 janvier 2025. Une membre de la famille Al-Khatib enlace le corps sans vie de Layla, deux ans, dans ses bras.
© Mohammad Mansour
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Jénine, 26 janvier 2025. Une membre de la famille de la petite Layla Al-Khatib montre un morceau de crâne l'enfant.
© Mohammad Mansour

Au total, 9 enfants ont été abattus en Cisjordanie occupée depuis le lancement de l'opération du 21 janvier. Mohammed Amer Zakarna, 17 ans, a été tué le 24 janvier par un bombardement alors qu'il se trouvait à proximité d'un centre médical à Qabatiya, près de Jénine. Ahmed Abdelhalim Al-Saadi, 14 ans, a été tué le 1er février par un drone qui ciblait un groupe de citoyens près d'Al-Saadi Diwan, dans le quartier-Est de Jénine. Saddam Hussein Iyad Rajab, 10 ans, est décédé le 7 février à Tulkarem des suites de graves blessures causées par des tirs israéliens, alors qu'il se trouvait à terre, pleurant et implorant de l'aide. La scène a été filmée et a rapidement circulé sur les réseaux sociaux, suscitant une vague d'émoi et d'indignation. Mohamed Ghassan Abou Abed, 16 ans, a été tué lors d'affrontements avec les forces israéliennes dans le camp de réfugiés de Nour Chams à Tulkarem, le 12 février 2025. Cinq jours plus tard, c'est Dhiaeddine Ahmed Omar Saba'a, 15 ans, qui succombera aux balles israéliennes à Qabatiya. Enfin, le 21 février 2025, Ayman Nassar Al-Himouni et Rimas Omar Amory ont été tués, le premier à Hébron, la seconde dans le camp de réfugiés de Jénine. Tous les deux étaient âgés de 13 ans. Rimas a été tuée près de chez elle, sans raison, par des tireurs d'élite.

Des cortèges funèbres interdits

Les Palestiniens ont été empêchés de porter les corps sur les civières sur leurs épaules — comme le veut la tradition — jusqu'à leurs tombeaux. Ce sont les ambulanciers du Croissant-Rouge palestinien (PRCS), une organisation humanitaire qui fournit des services médicaux et de secours aux Palestiniens, qui transportent les corps des personnes tuées jusqu'au cimetière.

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Jénine, 19 février 2025. Les ambulanciers du Croissant-Rouge transportent les corps des défunts jusqu'au cimetière.
© Mohammad Mansour
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Jénine, 3 février 2025. Enterrement de Walid Mohammed Ali Lahlouh, 73 ans, tué dans le camp de réfugiés de Jénine le 2 février 2025, alors qu'il était sorti de chez lui pour apporter un peu de nourriture aux habitants.
© Mohammad Mansour

1Observatoire dédié à la documentation des crimes de guerre d'Israël, fondé par des journalistes en hommage à leur consœur de la chaîne qatarie Al Jazeera, Shireen Abu Akleh, assassinée à Jénine par un sniper le 11 mai 2022.

Liban. Des funérailles historiques pour le chef du Hezbollah

Par : Doha Chams
L'image montre une grande foule rassemblée dans un stade, avec des étendues de drapeaux de différentes couleurs. Au centre, trois grandes affiches de figures importantes sont visibles, probablement des leaders religieux ou politiques. L'atmosphère semble festive et engagée, avec des personnes portant des chapeaux ou des foulards spécifiques, suggérant une démonstration de soutien ou de solidarité. Des bannières et des drapeaux supplémentaires peuvent également être aperçus, accentuant l'aspect coloré et vibrant de l'événement.

Dans le sud de Beyrouth, et malgré quelques tentatives de dissuasion, des centaines de milliers de Libanais, auxquels se sont jointes des délégations internationales, sont venus accompagner le cortège funèbre de Hassan Nasrallah. Reportage.

Dès que les deux cercueils sont apparus sur la piste de la Cité sportive Camille Chamoun, dans le sud de Beyrouth, la voix de Hassan Nasrallah a retenti dans l'enceinte du stade. Dans cet extrait audio devenu célèbre après la guerre livrée par Israël contre le Liban en juillet 2006, l'homme s'adressait à ce « peuple de la résistance » qui revenait chez lui, dans ses villages du Sud-Liban, dès la fin de la guerre, et l'apostrophait : « Ya achrafa al-nass ! » (Ô vous, gens les plus honorables !). En entendant cette voix familière, la foule qui remplissait les gradins a tressailli. Les cris et les pleurs de plus de 90 000 personnes se sont élevés dans les airs, puis, comme un seul homme, l'assistance a scandé : « Labbayka ya Nasrallah ! » (À ton appel nous répondons, Nasrallah), enchaînant avec le célèbre mot d'ordre du secrétaire général du Hezbollah : « Hayhat menna adhella ! » (L'humiliation n'aura certainement pas raison de nous !).

On aurait dit qu'un courant d'électricité traversait ces corps serrés les uns contre les autres, transformant le lieu en une masse compacte d'individus secoués par une seule et même émotion. Les hommes laissaient couler leurs larmes, et les femmes se frappaient la poitrine de chagrin, comme le font les chiites le jour d'Achoura1. Le déni n'était plus possible : « Al-Sayyed »2 a bel et bien été tué3.

Son cercueil était suivi par celui de l'homme qui avait été préparé pour lui succéder, à savoir Hachem Safieddine. Ce dernier n'aura rempli cette mission que pendant quelques jours, avant d'être assassiné à son tour par Israël en octobre 2024. Bien qu'il s'agisse des funérailles officielles des deux secrétaires généraux du Parti de Dieu, la foule, certes attachée aux deux figures, attendait surtout celui qu'elle avait l'habitude d'appeler affectueusement « Al-Sayyed ».

Un événement ardemment attendu

Après son assassinat le 27 septembre 2024 dans un bombardement où 85 tonnes de bombes américaines anti-bunker ont été lâchées sur un immeuble de la banlieue sud de Beyrouth, les funérailles de Nasrallah ont été reportées.

Cinq mois se sont écoulés jusqu'au jour de ses funérailles, le dimanche 23 février, durant lesquels la situation régionale et mondiale a connu des changements majeurs, comme la victoire de Donald Trump à la présidentielle américaine et la prise du pouvoir en Syrie par Abou Mohamed Al-Joulani, désormais connu sous son nom civil d'Ahmad Al-Charaa, et son auto-proclamation comme président par intérim. Avec l'effondrement du régime de Bachar Al-Assad, les points de passage depuis la Syrie voisine ont été fermés, empêchant l'arrivée de tout soutien militaire au Hezbollah.

De son côté, Israël s'est avancé pour occuper de larges pans du territoire syrien, dont certains ont un impact stratégique sur la frontière orientale du Liban. Et malgré la signature d'un cessez-le-feu avec Beyrouth fin novembre 2024 sur la base de la mise en œuvre de la résolution 1701, Tel-Aviv ne cesse de violer l'accord pour instaurer une sorte d'occupation de fait.

En plus de ces changements profonds, la priorité de la résistance libanaise était de rétablir un équilibre des forces que l'assassinat avait bouleversé, de reprendre le contrôle militaire et politique de la situation et de repousser une agression israélienne féroce et destructrice, qui violait toutes les lois de la guerre. Autant de circonstances qui ont eu pour conséquence de retarder les funérailles de plusieurs mois.

Mais sitôt la date rendue publique, ceux qui niaient jusque-là l'assassinat de Nasrallah ont dû s'y résigner, tout en guettant avec impatience, et non sans émotion, le jour de la cérémonie. D'autres par contre ont exprimé sur les réseaux sociaux l'animosité et la rancœur qu'ils témoignaient à l'encontre du personnage.

Manœuvres et pressions

L'annonce officielle n'a pas manqué non plus de faire réagir Étatsuniens et Israéliens, qui ont fait pression sur les autorités libanaises pour limiter l'ampleur de l'événement. Répondant à la pression américaine et aux menaces explicites israéliennes de bombardement, Beyrouth a empêché, une semaine avant les funérailles, les avions iraniens d'atterrir dans son aéroport. Des centaines de Libanais se sont ainsi retrouvés bloqués à l'aéroport de Téhéran après l'annulation de leurs vols. Aucune alternative ne leur a été proposée. Exaspéré par ce comportement jugé à juste titre hostile, l'Iran a pris l'initiative d'appliquer le principe de réciprocité, en empêchant à son tour l'atterrissage de la compagnie aérienne libanaise Middle East Airlines sur son sol. Cette dernière avait en effet proposé d'opérer des vols vers Téhéran pour rapatrier les Libanais bloqués. Après négociations, il a été décidé que les voyageurs seraient transportés par avion iranien jusqu'à Bagdad, où une compagnie irakienne se chargerait de leur rapatriement, la Middle East les empêchant de voyager avec bagages — une mesure sans précédent. Arrivés à l'aéroport Rafik Al-Hariri de Beyrouth, les voyageurs ont été empêchés d'exhiber les portraits de Nasrallah qu'ils transportaient avec eux.

Des témoins nous ont également rapporté que la veille des funérailles, de nombreux vols en provenance de Turquie avaient été reportés. D'autres en provenance d'Europe à la même date ont aussi été annulés, selon l'aéroport de Beyrouth. Nulle part n'était précisé si cela était dû à une volonté de pénaliser les sympathisants du Hezbollah, ou bien à la fermeture de l'aéroport pendant quatre heures le jour des funérailles, ou bien encore à d'autres raisons liées aux craintes d'un bombardement israélien de l'aéroport, comme le répétait la chaîne locale MTV, qui ne cache pas son hostilité au parti. Cette télévision a également évoqué la possibilité qu'Israël bombarde le cortège funèbre. Enfin, des Irakiens ont témoigné sur les réseaux sociaux des restrictions de visas qui leur ont été imposées par le Liban, alors qu'ils avaient déjà payé au prix fort leur billet d'avion, la route terrestre qui passe par la Syrie, certes moins chère, étant trop dangereuse. Pour la base du Hezbollah comme pour ses médias, il s'agissait de manœuvres visant à empêcher l'organisation correcte des funérailles et à en limiter la portée symbolique.

Dans ce contexte, les représentants de l'État libanais dissimulaient difficilement leur gêne : devraient-ils participer aux funérailles ? Finalement, Nabih Berri était présent en sa qualité de président du Parlement et du mouvement Amal, mais aussi au nom du président Joseph Aoun, tandis que le Premier ministre Nawaf Salam se faisait représenter par son ministre du travail Mohamed Haydar. Le tout sous l'œil vigilant d'une coordination sécuritaire entre l'armée libanaise et les responsables du Hezbollah.

Plus surprenante était l'annonce de l'arrivée de deux avions iraniens — ils seront finalement six — transportant le président du Parlement Mohammad Ghalibaf, et le ministre des affaires étrangères Abbas Araghchi, accompagnés d'une importante délégation de haut rang. Téhéran avait également annoncé une rencontre — qui a effectivement eu lieu — avec « les trois présidents » libanais — autrement dit, le président de la République, le Premier ministre et le président du Parlement.

Une foule internationale

Dans le sud du pays et dans la plaine de la Bekaa, la marche vers le lieu où devait se tenir la cérémonie avait commencé dès le 21 février, soit deux jours avant les funérailles. Anticipant les obstacles qui les empêcheraient de monter vers la capitale dimanche, beaucoup ont trouvé refuge chez leurs proches dans la banlieue sud de Beyrouth. De sorte qu'avant même que le cortège funèbre ne s'ébranle, les rues menant à la cité sportive étaient bondées, tandis que les gradins du stade avaient été pris d'assaut avant l'aube par ceux qui avaient passé la nuit sur place, dans leurs voitures.

Leur anticipation s'expliquait. Très tôt déjà le matin du 23 février, les routes menant à la capitale en provenance de la Bekaa, du sud, mais aussi du nord ne désemplissaient pas. La veille, une cinquantaine d'avions avaient atterri à l'aéroport de Beyrouth, transportant des sympathisants venus de Tunisie, d'Égypte, de Turquie, d'Afrique du Sud, du Pakistan, du Nigéria, d'Irlande, de France, d'Allemagne, de Suisse, du Yémen, d'Irak, d'Algérie, du Soudan, d'Australie, des États-Unis, du Chili ou du Brésil… Une marée humaine aux convictions révolutionnaires différentes, dont le point de rencontre est la lutte contre l'impérialisme américain et le fascisme israélien. Tous sont venus dire adieu à celui que beaucoup d'entre eux ont décrit comme un « combattant internationaliste ».

Si l'agence Reuters a estimé la foule à des centaines de milliers de personnes, la chaîne de télévision libanaise Al-Jadeed a parlé d'un million de personnes selon une source sécuritaire officielle, tandis que les organisateurs ont avancé le chiffre d'un 1,4 million, soit l'équivalent d'un quart de la population libanaise. Une présence rassurante pour le Hezbollah, après les interrogations sur les conséquences qu'allait avoir la guerre sur sa base. Censées durer quatre heures, les funérailles se sont prolongées pendant dix heures, les véhicules devant avancer très lentement au milieu d'une foule très dense.

Triompher de la puissance de ses ennemis

Cette présence importante de la base du parti semblait ainsi confirmer la doctrine du « sang qui l'emporte sur l'épée », une référence constante dans les discours de Nasrallah et dans la littérature du Hezbollah. Il s'agit en quelque sorte de l'équivalent chiite d'un principe révolutionnaire : la foi en la victoire finale de ceux qui restent fidèles à leurs combats plutôt que d'accepter de vivre dans l'humiliation, même si cela doit leur coûter la vie. La référence chiite en la matière n'est autre que le calvaire de Hussein Ibn Ali, le petit-fils du prophète. Cet « imam » selon la terminologie chiite a été massacré ainsi que sa famille et quelques-uns de ses fidèles par ses ennemis en 680 à Karbala (aujourd'hui en Irak), pour avoir refusé de se rendre et d'accepter l'humiliation de renoncer à ses convictions. Celles-ci sont toutefois devenues immortelles grâce à son sacrifice. Il aura ainsi triomphé par son sang et son sacrifice de la puissance de ses ennemis, comme font souvent les révolutionnaires.

Bien entendu, Israël aussi a marqué sa présence ce dimanche. En plus des quatorze raids lancés sur le reste du territoire, des avions israéliens ont survolé à deux reprises et à basse altitude le lieu de la cérémonie, pendant la procession funèbre ainsi que pendant le discours du secrétaire général du parti Naïm Qassem. Dans une allocution diffusée sur écran, ce dernier a rappelé que le Hezbollah a respecté le cessez-le-feu, au contraire d'Israël, qui ne commet plus seulement des violations, mais une agression et une occupation flagrante. Qassem a insisté :

La résistance est notre choix politique et religieux, tant que l'occupation existe. Nous exerçons notre droit à la résistance, que nous évaluons en fonction de nos intérêts et des circonstances. Nous continuons à suivre les démarches du gouvernement pour tenter de mettre fin à l'occupation en mobilisant la voie diplomatique, puis nous aviserons en fonction des résultats.

Le secrétaire général a également rappelé que « la Palestine est notre boussole ». Sur le plan intérieur, il a appuyé sur la participation de son parti « à la construction d'un État fort et juste (…) sous l'égide de l'accord de Taëf4 et autour de trois piliers : l'expulsion de l'occupant, le retour des prisonniers et la reconstruction comme engagement fondamental de l'État ». Qassem a également souligné l'engagement du Hezbollah en faveur de « l'unité nationale et de la paix civile » : « Pour nous, le Liban est une patrie définitive pour tous ses enfants, et nous en faisons partie. »

Après le discours, le camion plateau sur lequel se trouvait les deux cercueils a fait le tour du stade. Ceux dans la foule qui en étaient les plus proches ont jeté leurs keffiehs et leurs écharpes aux hommes à bord. Ces derniers touchaient les cercueils avec ces tissus ainsi devenus reliques, avant de les rendre à leurs propriétaires.

Pendant ce temps, les drapeaux du Liban, de la Palestine, du Hezbollah et le drapeau rouge du Parti communiste (PCL) flottaient au-dessus des gradins.

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Traduit de l'arabe par Sarra Grira


1NDLR. Achoura correspond au dixième jour de mouharram, premier mois du calendrier musulman, durant lequel a eu lieu le martyre de Hussein, petit-fils du prophète Mohamed, et figure centrale de l'islam chiite.

2NDLR. Titre honorifique chez les chiites duodécimains accordé aux religieux qui seraient de la descendance du prophète Mohamed.

3NDLR. Dans les semaines qui ont suivi l'assassinat de Hassan Nasrallah, de nombreux soutiens du Hezbollah refusaient de croire à sa mort, pensant qu'il s'agissait d'une stratégie.

4NDLR. Accord ayant vu le jour dans la ville saoudienne de Taëf en octobre 1989 et qui a mis fin à la guerre civile libanaise.

L'Irlande du Nord et la Palestine, unies par la colonisation

L'image montre un mur peint avec une fresque qui illustre un message de solidarité ou de lutte. On peut y voir des éléments graphiques comme des drapeaux, symbolisant probablement des nations ou des groupes. Les couleurs rouge, vert et blanc sont présentes, évoquant des thèmes de culture ou d'appartenance. Le sol est mouillé, reflétant les bâtiments environnants et créant une atmosphère calme malgré le message fort du graffiti.

La solidarité nord-irlandaise avec les Palestiniens plonge ses racines dans une histoire commune d'occupation britannique, d'oppression, de lutte armée et de résistance. Reportage à Derry, ville du Bloody Sunday.

L'ambiance est festive au Sandinos. Dans ce pub de Derry, en Irlande du Nord, les murs couverts de fresques et d'affiches en hommage à divers mouvements internationaux de résistance et de justice sociale reflètent l'activisme politique du lieu. Sur une scène se dresse le drapeau palestinien. Plusieurs groupes, rap, rock, punk se succèdent pour une soirée de soutien aux hôpitaux gazaouis. L'ambiance, assez jeune, bat son plein.

Entre deux groupes, s'avance sur scène Eamonn McCann, 80 ans, activiste et ancien représentant du parti socialiste au Parlement. Il a été l'un des organisateurs de la marche pour les droits civiques en 1972 qui a été réprimée dans le sang par l'armée britannique, connue sous le triste nom de Bloody Sunday. Le 30 janvier 1972, lors d'une marche pacifique de l'association nord-irlandaise des droits civiques, 28 manifestants pacifiques et des passants sont pris pour cible dans le quartier catholique du Bogside par des parachutistes britanniques. Treize hommes — dont sept adolescents — sont tués, la plupart par des tirs dans le dos. Un quatorzième mourra plusieurs mois plus tard de ses blessures. La démarche hésitante, mais la voix toujours ferme, l'activiste dénonce « un régime d'apartheid » mis en place par le gouvernement israélien et poursuit : « Malgré les exigences mondiales d'un cessez-le-feu permanent, les gouvernements des États-Unis et du Royaume-Uni continuent d'armer l'État israélien et de financer le nettoyage ethnique de Gaza. »

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Eamon McCann, activiste politique irlandais, ancien journaliste et ancien représentant au Parlement nord-irlandais du parti socialiste People Before Profit. Cet activiste qui a été l'un des organisateurs de la marche pour les droits civiques du 30 janvier 1972 qui s'est terminée par la tuerie du Bloody Sunday.
Toutes les photos sont de ©Olivier Donnars

Une même histoire de colonialisme et d'impérialisme

Le soutien à la cause palestinienne est particulièrement ancré en Irlande du Nord, nourrie par l'identification à une même histoire : la colonisation et la partition de l'île. « Nous voyons notre histoire dans leurs yeux. Une histoire de déplacement, de dépossession, une identité nationale dont les questions sont niées, d'émigration forcée, de discrimination et maintenant… de famine », résume Leo Varadkar, ancien Premier ministre de la République d'Irlande.

La colonisation de l'Irlande par les Anglais entre le XIIe et le XVIe siècle occupe une place centrale dans le récit national. « Au XVIIe siècle, les colons britanniques ont confisqué les terres de la population irlandaise notamment dans le nord, ce qui est similaire au déplacement forcé des Palestiniens lors de la Nakba de 1948 et au nettoyage ethnique en cours en Cisjordanie », rapporte Luke McLaughlin, 22 ans, originaire de Derry. L'étudiant en relations internationales à l'université de Londres fait un rapprochement aussi avec l'actuel blocus à Gaza et la Grande Famine qui a frappé l'Irlande en 1840. Une épidémie de mildiou avait décimé les récoltes de pommes de terre dont dépendait la population, provoquant environ un million de décès et un exode de deux millions d'Irlandais vers les pays anglophones. Mais les expulsions de paysans irlandais, incapables de payer leurs loyers aux propriétaires britanniques, et les carences de l'aide de Londres ont aggravé le phénomène. Cette famine a suscité un fort ressentiment anti-britannique qui servira d'accélérateur au mouvement indépendantiste irlandais.

Restée britannique après la partition de l'île en 1921, l'Irlande du Nord a ensuite été déchirée de 1968 à 1998 par un sanglant conflit — appelé The Troubles — entre républicains favorables à la réunification de l'île (traditionnellement catholiques) et unionistes fidèles à la couronne britannique (protestants).

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Dans le quartier catholique de Brandywell, une épicerie de quartier aux couleurs de Gaza.

L'Irlande partage aussi une expérience commune de l'impérialisme. Le Royaume-Uni a administré la Palestine entre 1920 et 1948, à la suite de la chute de l'Empire ottoman, avec pour mandat donné par la Société des nations (SDN) d'appliquer la déclaration d'Arthur Balfour, dans laquelle le secrétaire d'État aux affaires étrangères promettait en 1917 d'accorder un « foyer national pour le peuple juif » en Palestine. Le Royaume-Uni se retira de Palestine en 1948 sans avoir tenu la promesse de garantir les droits des Palestiniens, en laissant l'ONU régler la question. Mais non sans avoir imposé « sa gouvernance coloniale », souligne Luke McLaughlin :

 En 1920, Sir Ronald Storrs, gouverneur militaire britannique de Jérusalem, admirait ouvertement les politiques coloniales en Irlande du Nord, envisageant Israël comme un « ulster 1 juif loyal dans une mer d'hostilité arabe ». Cette vision reflète les tentatives britanniques d'imposer un contrôle similaire en Palestine, en utilisant les mêmes tactiques de déplacement, de division et de domination.

Une vision partagée par Alannagh Doherty, 22 ans, batteuse du groupe queer The Cherym qui s'est aussi produit au Sandinos : « Balfour a été secrétaire pour l'Irlande où il a fait taire toute contestation indépendantiste, notamment par les Black and Tans 2, détaille-t-elle. Les mêmes Black and Tans ont été envoyés en Palestine en 1920 aux côtés de la police britannique. Nous partageons avec les Palestiniens la même histoire d'occupation et de répression par les forces britanniques ! »

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Le groupe queer Cherym lors d'une soirée de concert en soutien pour Medical Aid Palestine, au Sandino's, un pub qui réunit des activistes et toute la jeunesse progressiste de Derry.

« Deux nations, une seule lutte »

À Derry — Londonderry pour les nord-irlandais fidèles à la couronne britannique —, cette histoire se voit encore à chaque coin de rue. Quartiers irlandais républicains (catholiques) et quartiers britanniques unionistes (protestants) restent profondément séparés. Dans le centre-ville, une barrière d'une dizaine de mètres de hauteur pudiquement appelée « mur de la paix » sépare le quartier britannique The Fountain des quartiers républicains. La guerre est loin derrière, mais personne n'imagine faire tomber ce mur et encore moins s'aventurer dans l'autre communauté. Notamment dans le Bogside, bastion républicain.

Au milieu, trône le Free Derry Corner, reste d'un pignon de mur de l'enclave nationaliste autoproclamée autonome entre 1969 et 1972. Entre le 12 et le 14 août 1969, la population catholique du Bogside s'est soulevée et a érigé des barricades pour s'opposer à la tenue de la marche protestante des Apprentice Boys of Derry et l'intervention de la police royale de l'Ulster (RUC). Ces émeutes marquèrent le début des Troubles. L'endroit est hautement symbolique, lieu de toutes les contestations.

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Free Derry Corner, symbole de l'enclave nationaliste, autoproclamée autonome du quartier catholique du Bogside. Ce pignon de mur est régulièrement repeint aux couleurs des diverses revendications politiques et sociales.

Chaque 30 janvier, des centaines de personnes s'y rassemblent et commémorent le massacre du Bloody Sunday. À l'époque, l'armée britannique a affirmé que ses soldats n'avaient fait que répondre à des tirs de personnes hostiles et armées. « Or tout montre qu'on a cherché à blanchir l'armée et à dédouaner l'État britannique, soutient Ciarán Shiels, avocat de la plupart des familles de victimes. Cela a achevé de détruire toute confiance envers la justice britannique. » Et de précipiter de nombreux jeunes catholiques dans les bras de l'IRA. Au terme de douze années d'enquête, l'innocence des victimes a été reconnue. Mais pas l'implication de l'État britannique et de son armée. « Une impunité d'État », fustige l'avocat.

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Kate Nash, 74 ans, a perdu son frère William, 19 ans, abattu par des parachutistes britanniques lors du Bloody Sunday. Elle a toujours clamé pour obtenir la justice et l'inculpation des soldats et des officiers impliqués dans le Bloody Sunday et milite ardemment auprès des activistes pour les droits civiques, et notamment dans le soutien de la population palestinienne.

L'injustice traverse l'histoire nord-irlandaise. Durant les Troubles, le gouvernement a rétabli une loi sur la détention administrative promulguée en 1922, pour faire face aux bouleversements dus à la partition de l'île, autorisant l'internement des prisonniers pour une durée indéterminée sans inculpation ni procès. Beaucoup de catholiques sont arrêtés sans raison, mais peu sont réellement membres de l'IRA. L'inhumanité de l'internement administratif révolte l'ensemble de la population catholique, même modérée, et a l'effet inverse : il renforce le ressentiment d'injustice et l'adhésion de la population à la cause de l'IRA. La même loi a été appliquée pendant le mandat britannique sur la Palestine. Elle est toujours utilisée par Israël pour maintenir des centaines de Palestiniens emprisonnés.

Mais plus que tout, c'est le refus d'accorder le statut spécial de prisonniers politiques aux détenus républicains en 1976, imités par les Israéliens pour les détenus palestiniens, qui rapproche encore davantage Irlandais et Palestiniens. En 1981, les détenus palestiniens en grève de la faim à la prison israélienne de Nafha avaient envoyé une lettre de soutien aux familles de dix prisonniers irlandais morts d'une grève de la faim à la prison de Maze, aussi connue sous le nom de Long Kesh. « Notre peuple en Palestine et dans les prisons sionistes lutte comme votre peuple lutte contre les monopoles britanniques, et nous continuerons tous les deux jusqu'à la victoire », écrivaient-ils, saluant la lutte héroïque de ceux qui « ont donné leur vie pour la liberté ». Un groupe de mères de prisonniers, d'étudiants et de militants palestiniens s'était aussi rassemblé devant le consulat britannique à Jérusalem-Est pour protester contre les conditions de détention des prisonniers irlandais. À cette occasion, Bobby Sands, l'un des 10 grévistes de la faim, a été associé à Ali Jaafari et Rasem Halawi, grévistes de la faim palestiniens, morts des suites d'une alimentation forcée en juillet 1980 3.

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Dans le Bogside, un bonfire (bûcher) érigé par les jeunes du quartier et qui sera brûlé le soir du 15 août. Le bonfire est une tradition nord-irlandaise initiée par les protestants britanniques dès le XVIIIe siècle et depuis devenue éminemment politique. Y seront brûlés tous les emblèmes liés à la couronne britannique et aux loyalistes. Comme le drapeau d'Israël, traditionnellement soutenu par la communauté britannique d'Irlande du Nord. Les unionistes protestants radicaux font de même avec le drapeau palestinien sur leur bonfire.

Lutter pour l'autodétermination

Ce soutien, c'est aussi une manière d'affirmer son identité irlandaise, comme une forme de résistance et d'activisme. Même chez les plus jeunes qui n'ont pas vécu les Troubles. Pour Ciara O'Connor Pozo, étudiante en droit à l'université de Belfast et militante pour les droits civiques :

 Plus qu'ailleurs en Irlande du Nord, Derry est une ville où les valeurs de justice et de fraternité ont été transmises par des générations qui ont eu une expérience directe ou un souvenir familial de la violence d'État, de l'injustice systémique et de la lutte pour l'autodétermination sous la domination britannique. Cela a fortement imprégné la jeunesse qui a hérité d'un esprit de résistance, de protestation et de solidarité internationale.

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Ciara O'Connor Pozo, étudiante en droit à l'université de Belfast. Militante pour les droits civiques, elle a fait partie du Bloody Sunday Trust, une organisation de Derry créée pour aider les familles dans leur quête de vérité et de justice et défendre les droits civiques dans divers mouvements internationaux.

Côté unionistes, plus à droite, « si certains brandissent des drapeaux israéliens, cela semble moins relever d'un véritable soutien à Israël que d'une volonté de provoquer les nationalistes irlandais », reconnaît Luke McLaughlin. Sur ce point, il est rejoint par Ciara, l'étudiante en droit : « Une partie de la communauté unioniste, silencieuse, croit aux droits humains, à l'égalité, et soutiennent les Palestiniens. La division n'est pas totale ! »


1nom historique d'une province du nord de l'île, comptant 3 comtés actuellement en République d'Irlande et 6 en Irlande du Nord

2Noirs et fauves, un corps composé d'anciens militaires anglais et écossais engagés par le gouvernement britannique pour aider à lutter contre l'Irish Republican Army (IRA)

3Voir Marie-Violaine Louvet, «  Les Troubles et le conflit au Moyen-Orient : alliances coloniales et solidarité transnationale  », Revue Française de Civilisation Britannique, XXIX-2, 2024.

Palestine. En Cisjordanie, la brutalité des colons en roue libre

Par : Jean Stern
L'image montre un paysage rural avec un arbre olivier au premier plan. Cet olivier, avec ses branches étendues, surplombe une vallée. En arrière-plan, on peut voir un village ou une petite ville, probablement construite sur des collines, entourée de terres agricoles. Le ciel est clair et ensoleillé, ce qui donne une belle lumière à la scène. Le terrain est rocheux et légèrement aride, typique de certaines régions méditerranéennes.

Si Gaza reprend sa respiration au lendemain du cessez-le-feu, le cauchemar continue dans les campagnes et les bourgs de Cisjordanie : des centaines de morts, des milliers d'agressions, des pillages sévères. Le harcèlement de colons grisés par l'impunité est terrible. Rencontres, en ce début 2025, en compagnie d'une délégation de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), avec des Palestiniens victimes de la volonté israélienne d'annexion. Mais qui refusent de s'avouer vaincus.

De notre envoyé spécial en Palestine

En ces premiers jours de 2025, je parcours les routes de Palestine au pas de charge. Enfin, certaines routes. À côté du réseau traditionnel aux tracés antiques, comme souvent au Proche-Orient, les routes réservées aux colons transpercent le paysage, surélevées, grillagées, vidéosurveillées. Menaçantes, nombreuses et rapides, ces voies prioritaires rendent l'apartheid pratique, comme une application de transport. Ce paysage palestinien fragmenté, gravement altéré par la colonisation, les blocs de béton, les tourbillons de poussière, les traces de destructions, je le connais, je l'ai parcouru maintes fois ces dernières années. Pourquoi la Palestine semble plus moche, sale, triste qu'au printemps dernier. L'injustice y crève les yeux, étouffe comme le souffle de l'enfer. Ces voies de la discrimination sont laides. Elles sont un des signes qu'en Palestine tout s'enfonce dans l'inacceptable. L'indifférence du monde devrait donner à pleurer, si cela servait à soulager ma colère.

Les faits ne laissent aucun répit. Exécutions sommaires, passages à tabac, incendies de maison, destructions de fermes, saccages de terre, arrestations arbitraires… Responsables de cette rengaine quotidienne : des colons organisés en milices armées par le gouvernement et des soldats acteurs de la répression, complices des horreurs des dits-colons. Ce qui se déroule dans les profondeurs de la Palestine est « de pire en pire ». Tout le monde me le dit.

Pour la délégation de la FIDH que j'accompagne, la diplomatie de l'accolade est le signe de partage et de solidarité. Celles et ceux que l'on rencontre se forcent à sourire mais ont envie de hurler. « Comment vous-dites déjà ? Pénible [en français]  », tente de plaisanter un homme dont le regard a perdu toute confiance, tandis qu'il étreint nos mains.

Cinq attaques par jour en moyenne

Les colons israéliens partagent les idéaux de l'extrême droite suprémaciste et religieuse mondiale. Ils combattent les Arabes, ce qui revient à chasser les Palestiniens (musulmans et chrétiens) de Cisjordanie. Pauvres, riches, paysans, bourgeois, citadins, ruraux. Les milices des colons ne font « plus de quartier », c'est leur mot d'ordre général. Ils auraient tort de se gêner, puisqu'ils sont encouragés par deux des plus puissants ministres de Benyamin Nétanyahou, Itamar Ben Gvir — qui a quitté la coalition gouvernementale suite à l'accord de cessez-le-feu à Gaza — et Bezalel Smotrich, eux-mêmes colons, comme onze des 29 ministres de l'actuel gouvernement. Un permis de massacrer délivré par des ministres, rabbins et généraux, dans une Sainte Trinité mortifère.

Entre le 7 octobre 2023 et le 7 octobre 2024, 1 654 attaques contre des civils palestiniens, perpétrées par des colons, ont été répertoriées dans les territoires palestiniens, soit presque cinq par jour, selon l'OCHA, le bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires. Résultat : 722 Palestiniens ont été tués « dans le contexte de l'occupation » sur la même période à Jérusalem-Est et dans les territoires, précise l'organisme onusien1. Et les attaques de colons se sont intensenfiés ces dernières heures, notamment à Al-Funduq et Jinsafut, deux villages situés à l'est de Qalqilya.

Certains Palestiniens, notamment à Jénine, ont quant à eux été tués par la police palestinienne, gangrenée par une complicité sécuritaire avec Israël qui écœure les Palestiniens. « Aidez-nous à nous débarrasser du Hamas et du Fatah », supplie un bourgeois de Ramallah. Des Palestiniens les jugent comme des pions dans les mains d'Israël, prêts à les sacrifier pour leurs intérêts idéologiques et économiques. « Et nous, on compte les disparus, on n'arrive même plus à dresser les listes de nos morts, déplore un Palestinien. On est des parias, les oubliés de l'humanité. » Un homme, croisé à Bethléem, n'a pas envie de parler de ses 18 ans passés en prison. Il y a plus de 5 000 prisonniers politiques palestiniens détenus par Israël. Selon l'ONG Addameer, on comptait 3 376 détenus administratifs au 7 janvier 2025 contre « seulement » 1 264 en septembre 2023.

Les Palestiniens tout le temps observés

En outre, les territoires sont quasi bouclés. L'UNRWA, l'agence onusienne en charge des réfugiés, a été mise hors circuit par Israël. Un scandale politique et humanitaire de plus. Sa petite permanence à l'entrée du camp Ayda, à Bethléem, est fermée pour une durée indéterminée. Non loin de là, l'hôtel de Banksy prend la poussière. Seuls le hall et le petit musée de l'Occupation sont ouverts, mais personne n'y passe plus, les bobos australiens se sont évanouis. Ils débarquaient couverts de lin en Uber Berline et descendaient des cocktails sur la terrasse face au mur. Mais au moins ils venaient. Comme les pèlerins, totalement absents ces temps-ci, après le long coup d'arrêt du Covid. Bethléem se meure en sourdine et des malheureux vendent de misérables souvenirs aux rares étrangers de passage.

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Entrée du camp Ayda, à Bethléem

Un homme du camp d'Ayda, très sympathique, affable, d'une courtoisie répandue en Palestine, sourit tristement. Pour lui, la Palestine ne répond pas à la brutalité de l'occupant. « Depuis le début de la guerre à Gaza, on est bien obligés de se poser des questions sur notre mobilisation. On est trop faibles face à l'armée israélienne. Jeter des pierres sur des soldats n'est pas suffisant. » Il pense que les jeunes de Naplouse et de Jénine ont eu raison, les gens du Hamas aussi. Le temps des armes est venu. De plus en plus de Palestiniens s'interrogent.

Les colons, eux, ne doutent pas. Ils ont les armes, et s'en servent. Tous comme les soldats.

L'homme raconte la mort d'un enfant palestinien le 10 novembre 2023, dans la rue, devant tout le monde, transpercé par la balle d'un sniper. Les soldats ont embarqué le cadavre du garçon et l'ont rendu le lendemain à son père. Un peu plus loin, dans un repli du mur de séparation qui longe le camp, une base militaire israélienne, avec en permanence une vingtaine de soldats, nous observe. Ici, les Palestiniens sont tout le temps observés. Le jour venu d'un nouveau départ, qu'exigent les colons messianiques et leurs ministres, d'une nouvelle Nakba qui semble presque écrite, l'armée saura où trouver les valises pour accélérer le mouvement.

Nuits de barbarie

Malgré ses multiples fronts, cette armée a renforcé sa présence dans les territoires. Elle n'a nulle intention de « cesser-le-feu » en Cisjordanie. Elle reprend en main les checkpoints et multiplient les patrouilles, et laisse circuler les vendredis des hordes d'adolescents colons de 16 ans et moins. Ils disposent de cocktails Molotov et de gourdins. Les plus âgés qui les encadrent ont des armes. Ils boivent de l'alcool et attaquent dans l'ivresse, hurlant à la mort dans leurs nuits de barbarie. Ces instants effrayants sont saisis par les caméras de surveillance installées par l'ONG B'tselem et d'autres organisations des droits humains, comme Al-Haq.

Une victime, un bédouin, montre ses plaies encore purulentes infligées par des colons quatre jours plus tôt, vendredi 4 janvier 2025. Khaled Najjar, 71 ans, a l'allure épuisée d'un vieillard mais le regard pétillant. Il dénude son ventre, dévoilant une énorme boule noire. Il vit dans un hameau de Masafer Yatta, là même où a été tourné No Other Land. Au milieu de la nuit, les colons l'ont arraché à sa maison, qui avait été démolie par l'armée à plusieurs reprises. « Ils étaient trois au quatre, ils m'ont jeté au sol et ont commencé à me battre. » Ils avaient au préalable détruit la caméra d'observation installée par B'tselem.

Sur cette image, on voit un homme âgé assis sur une chaise en plastique. Il porte un vêtement traditionnel et un foulard sur la tête. Son visage affiche un sourire chaleureux. À côté de lui, un jeune garçon portant un sweat à capuche et des jeans regarde vers le bas. En arrière-plan, on aperçoit un mur et un réservoir d
Masafer Yatta. Khaled Najjar

Khaled a passé deux jours à l'hôpital, et ce n'est pas la première fois. « Je ne compte plus les fois où j'ai été blessé, j'ai passé des mois à l'hôpital. » Non loin, Bassel Adra, l'un des coréalisateurs de No Other Land, soupire. « Cela n'a pas commencé avec le 7 octobre, mais le harcèlement des colons est de pis en pis. Les autorités ne font rien pour le faire cesser. » Il est beau, triste, sympathique : ses combats sont là, sous nos yeux.

Face à nous, à quelques centaines de mètres, se trouve la colonie, anciennement « poste avancé », de Regavim. Et sur une autre hauteur, tout près de la maison de Khaled Najjar, un kiosque à musique a été édifié. Sur cette position dominante, les colons se retrouvent avant de passer à l'attaque, mettent la musique à fond, boivent, chantent et dansent.

À Jérusalem, les mêmes colons et leurs amis dansent parfois dans la rue, devant la gare Centrale, accompagnés de leur musique pop biblique et guerrière. Un passant, hors de lui, les traite de « fascistes ». Sa colère glisse sur la foule. Le tramway, un autre symbole de la colonisation2, file dans la nuit. Il est à peine 23h, il ne transporte que de jeunes hommes pieux, farfadets farouches d'un autre temps, des gens parfois patibulaires, parfois juste fatigués, mais tous armés. Il y a aussi des soldat.e.s en armes qui soupirent les yeux au ciel. Rien ne va pour eux. Tout messianique qu'il soit, le bidasse israélien n'ignore pas que son destin est de finir en chair à canon. Des généraux et des rabbins nationaux-religieux hystériques lui disent toute la journée « Meurs pour Dieu et la patrie ! ». Le malheur des Palestiniens ne compte pas. Ou, pour être plus près de la vérité, ils s'en félicitent.

Ben Gvir et Smotrich ont la haute main sur les affaires militaires, civiles et financières des territoires occupés palestiniens3. Ces proconsuls ricanent de leurs volontés meurtrières sur des télévisions de propagande, ébahis de voir à quel point les « alliés » d'Israël les laissent tranquilles. En outre, des rabbins les bénissent. Le « plus de quartier », c'est eux, repris par des milliers de personnes armées par Ben Gvir et Smotrich. Ils méritent l'un et l'autre la Cour pénale internationale (CPI) pour leurs appels répétés aux meurtres et aux pillages. D'ailleurs, le ministre de la Défense, Israël Katz vient pour sa part de faire libérer la poignée de colons, seize au total, qui étaient en détention administrative. Ils seront utiles a précisé ce ministre pour « renforcer et encourager le mouvement des implantations ». On ne serait être plus clair dans la délivrance du permis de tuer. Ces gens suivent leurs méfaits depuis leurs limousines blindées et climatisées, sillonnant des routes réservées. Leur vision du monde est en train d'anéantir la Palestine, sa douceur un peu brumeuse, les vapeurs de la Mer morte.

« On reconstruira »

Tous les Palestiniens ne vivent pas dans le dénuement des bédouins du sud. Turmus Ayya, un gros bourg de 3 000 résidents environ, au nord de Ramallah, a la caractéristique d'être peuplé à 80 % de Palestiniens ayant la nationalité américaine. Fortune faite aux États-Unis, ils reviennent et se bâtissent de gigantesques maisons entourées de précieux jardins tirés au cordeau. Parfois, ils financent une mosquée aussi chic qu'une synagogue de Beverly Hills. L'un d'eux, très élégant avec son blouson en daim et son pantalon à plis, a travaillé comme avocat en Californie. « Je suis revenu pour m'installer mais aussi pour résister », affirme-t-il avec sa courtoisie old fashion.

Il nous entraîne sur les hauteurs de la localité. On grimpe au cœur de la Palestine ancestrale, faite de champs d'oliviers tortueux et d'herbes folles incrustées entre les pierres. Deux jours avant notre passage, le 6 janvier 2025, un pavillon d'été construit au sommet d'une colline était incendié par les colons. Jouissant d'une vue magnifique, cette bâtisse récente de vastes dimensions faisait face à la colonie de Shilo, établie en 1979 sur des terres confisquées à Turmus Ayya, et qui compte 5 000 habitants. « On se retrouvait dans cette maison pour des occasions spéciales, avec de quoi s'amuser pour tout le monde », raconte le Palestino-américain. Il n'a pas besoin de grands discours pour afficher sa détermination : « On reconstruira. »

Cela ne sera pas forcément simple. Il n'ignore pas qu'en contrebas, dans la vallée, les bâtiments de Shilo s'étendent, s'approchent des merveilleux petits palais de Turmus Ayya. Plus de quarante maisons y ont été attaquées et parfois incendiées ces derniers mois. C'est l'annexion en cours qui inquiète tant, ce 20 janvier, António Guterres, le secrétaire général des Nations unies. Maison par maison, champ après champ « une très grave violation du droit international », a mis en garde António Guterres. Comme à Gaza, tout est écrit, tout avance. Le sentiment de rage et de colère me poursuit, devant tant d'aveuglement et de complaisance à l'égard de criminels patentés.

Beita, convoitée par les colons

Sur la route de Naplouse, je retrouve Beita, où je me suis déjà rendu au printemps 2022. La population s'opposait frontalement aux colons qui, chaque vendredi, venaient les harceler. Quand une nouvelle colonie, Eyvatar, sur le mont Sabih, avait commencé à s'implanter près de Beita en 2021, les habitants s'étaient soulevés. Il y avait eu dix morts au cours de manifestations. Les colons d'Eyvatar avaient été évacués, mais sont revenus en 2022.

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Le fils de Mosad Soufan devant leur maison

Avec 12 500 habitants, Beita est une commune aux contours compliqués, avec de nombreux vallons fertiles comptant des points d'eau qui attisent les convoitises des colons. Une dizaine de colonies, de tailles diverses, entourent Beita. Et depuis le 7 octobre, les affrontements sont incessants, et ont fait plus d'une dizaine de victimes. Sur une hauteur de Beita, Aysenur Ezgi Eygi, militante américano-turque, a été tuée par un sniper de l'armée le 6 septembre 2024. La jeune femme de 26 ans manifestait contre les colons. Ici aussi, « tout s'est aggravé depuis le 7 octobre », dit un habitant. Les morts, les destructions, le harcèlement.

Mosad Soufan a le malheur d'avoir sa ferme de Beita située à flanc de coteau, en contrebas de la colonie en pleine expansion de Yitzhar. À quelques mètres de ses fenêtres, une route neuve monte à la colonie, impeccable trait de velours presque fictionnel dans ce rude paysage. Pour aller à sa rencontre, on a dû monter un chemin pierreux, déplacer de lourdes pierres que les colons venaient de déposer pour isoler Mosad et sa famille. « Ils étaient là il y a deux heures, et ils nous observent », explique-t-il. Mosad raconte ensuite les nombreuses avanies subies par sa famille depuis des années. Il montre sur son téléphone les captures d'écran d'un groupe de colons qui se qualifient de « chasseurs de nazis ». Ils ont mis une cible sur son visage. Son chien, sympathique bâtard aux fines jambes, arrive en se traînant, abattu. « Les colons ont tenté de l'empoisonner, il y a deux jours », dit Mosad, s'excusant presque de tant de brutalité. Sur l'horizon orangé du crépuscule, nombre de lumières sont autant de promesses que de menaces. Mosad les connaît. C'est bientôt l'heure de se boucler pour la nuit. Jusqu'à la prochaine alerte.

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Message sur un des groupes de «  chasseurs de nazis  » ciblant Mosad Soufan et géolocalisant sa maison.

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Orient XXI remercie ici la FIDH pour nous avoir proposé de l'accompagner en Palestine, et pour le travail d'information et de terrain qu'elle mène sur les sujets de droit international et humain avec près de 200 organisations à travers le monde.

Article publié le 20 janvier 2025 et mis à jour le 21 janvier à 9h30 heure française.


1De nombreuses données sont disponibles sur le site de la plateforme des ONG pour la Palestine, qui a collecté des données pour cet article.

2NDLR. Le réseau de tramway construit à Jérusalem par Israël relie de manière illégale Jérusalem-Ouest aux colonies israéliennes implantées sur les terres palestiniennes de Jérusalem-Est. Deux entreprises françaises sont impliquées dans son développement : Alstom et Engis rail.

3Lire à ce propos cet article qui pointe le coût des hausses des ressources des colonies : Pascal Brunel, «  Israël : le financement des colonies de Cisjordanie déclenche une polémique  », Les Échos, 28 novembre 2023.

Palestine. En Cisjordanie, la brutalité des colons en roue libre

Par : Jean Stern
L'image montre un paysage rural avec un arbre olivier au premier plan. Cet olivier, avec ses branches étendues, surplombe une vallée. En arrière-plan, on peut voir un village ou une petite ville, probablement construite sur des collines, entourée de terres agricoles. Le ciel est clair et ensoleillé, ce qui donne une belle lumière à la scène. Le terrain est rocheux et légèrement aride, typique de certaines régions méditerranéennes.

Actualisation : Plus de 150 attaques de colons contre des agriculteurs palestiniens ont été recensées en marge de la récolte des olives qui a commencé début octobre 2025.
Dans les territoires occupés, le harcèlement des colons et de l'armée est toujours plus terrible : des centaines de morts, des milliers d'agressions, des pillages sévères. Rencontres, en ce début 2025, en compagnie d'une délégation de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), avec des Palestiniens victimes de la volonté israélienne d'annexion.

De notre envoyé spécial en Palestine

En ces premiers jours de 2025, je parcours les routes de Palestine au pas de charge. Enfin, certaines routes. À côté du réseau traditionnel aux tracés antiques, comme souvent au Proche-Orient, les routes réservées aux colons transpercent le paysage, surélevées, grillagées, vidéosurveillées. Menaçantes, nombreuses et rapides, ces voies prioritaires rendent l'apartheid pratique, comme une application de transport. Ce paysage palestinien fragmenté, gravement altéré par la colonisation, les blocs de béton, les tourbillons de poussière, les traces de destructions, je le connais, je l'ai parcouru maintes fois ces dernières années. Pourquoi la Palestine semble plus moche, sale, triste qu'au printemps dernier. L'injustice y crève les yeux, étouffe comme le souffle de l'enfer. Ces voies de la discrimination sont laides. Elles sont un des signes qu'en Palestine tout s'enfonce dans l'inacceptable. L'indifférence du monde devrait donner à pleurer, si cela servait à soulager ma colère.

Les faits ne laissent aucun répit. Exécutions sommaires, passages à tabac, incendies de maison, destructions de fermes, saccages de terre, arrestations arbitraires… Responsables de cette rengaine quotidienne : des colons organisés en milices armées par le gouvernement et des soldats acteurs de la répression, complices des horreurs des dits-colons. Ce qui se déroule dans les profondeurs de la Palestine est « de pire en pire ». Tout le monde me le dit.

Pour la délégation de la FIDH que j'accompagne, la diplomatie de l'accolade est le signe de partage et de solidarité. Celles et ceux que l'on rencontre se forcent à sourire mais ont envie de hurler. « Comment vous-dites déjà ? Pénible [en français]  », tente de plaisanter un homme dont le regard a perdu toute confiance, tandis qu'il étreint nos mains.

Cinq attaques par jour en moyenne

Les colons israéliens partagent les idéaux de l'extrême droite suprémaciste et religieuse mondiale. Ils combattent les Arabes, ce qui revient à chasser les Palestiniens (musulmans et chrétiens) de Cisjordanie. Pauvres, riches, paysans, bourgeois, citadins, ruraux. Les milices des colons ne font « plus de quartier », c'est leur mot d'ordre général. Ils auraient tort de se gêner, puisqu'ils sont encouragés par deux des plus puissants ministres de Benyamin Nétanyahou, Itamar Ben Gvir — qui a quitté la coalition gouvernementale suite à l'accord de cessez-le-feu à Gaza — et Bezalel Smotrich, eux-mêmes colons, comme onze des 29 ministres de l'actuel gouvernement. Un permis de massacrer délivré par des ministres, rabbins et généraux, dans une Sainte Trinité mortifère.

Entre le 7 octobre 2023 et le 7 octobre 2024, 1 654 attaques contre des civils palestiniens, perpétrées par des colons, ont été répertoriées dans les territoires palestiniens, soit presque cinq par jour, selon l'OCHA, le bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires. Résultat : 722 Palestiniens ont été tués « dans le contexte de l'occupation » sur la même période à Jérusalem-Est et dans les territoires, précise l'organisme onusien1. Et les attaques de colons se sont intensenfiés ces dernières heures, notamment à Al-Funduq et Jinsafut, deux villages situés à l'est de Qalqilya.

Certains Palestiniens, notamment à Jénine, ont quant à eux été tués par la police palestinienne, gangrenée par une complicité sécuritaire avec Israël qui écœure les Palestiniens. « Aidez-nous à nous débarrasser du Hamas et du Fatah », supplie un bourgeois de Ramallah. Des Palestiniens les jugent comme des pions dans les mains d'Israël, prêts à les sacrifier pour leurs intérêts idéologiques et économiques. « Et nous, on compte les disparus, on n'arrive même plus à dresser les listes de nos morts, déplore un Palestinien. On est des parias, les oubliés de l'humanité. » Un homme, croisé à Bethléem, n'a pas envie de parler de ses 18 ans passés en prison. Il y a plus de 5 000 prisonniers politiques palestiniens détenus par Israël. Selon l'ONG Addameer, on comptait 3 376 détenus administratifs au 7 janvier 2025 contre « seulement » 1 264 en septembre 2023.

Les Palestiniens tout le temps observés

En outre, les territoires sont quasi bouclés. L'UNRWA, l'agence onusienne en charge des réfugiés, a été mise hors circuit par Israël. Un scandale politique et humanitaire de plus. Sa petite permanence à l'entrée du camp Ayda, à Bethléem, est fermée pour une durée indéterminée. Non loin de là, l'hôtel de Banksy prend la poussière. Seuls le hall et le petit musée de l'Occupation sont ouverts, mais personne n'y passe plus, les bobos australiens se sont évanouis. Ils débarquaient couverts de lin en Uber Berline et descendaient des cocktails sur la terrasse face au mur. Mais au moins ils venaient. Comme les pèlerins, totalement absents ces temps-ci, après le long coup d'arrêt du Covid. Bethléem se meure en sourdine et des malheureux vendent de misérables souvenirs aux rares étrangers de passage.

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Entrance to Camp Ayda, Bethlehem.

Un homme du camp d'Ayda, très sympathique, affable, d'une courtoisie répandue en Palestine, sourit tristement. Pour lui, la Palestine ne répond pas à la brutalité de l'occupant. « Depuis le début de la guerre à Gaza, on est bien obligés de se poser des questions sur notre mobilisation. On est trop faibles face à l'armée israélienne. Jeter des pierres sur des soldats n'est pas suffisant. » Il pense que les jeunes de Naplouse et de Jénine ont eu raison, les gens du Hamas aussi. Le temps des armes est venu. De plus en plus de Palestiniens s'interrogent.

Les colons, eux, ne doutent pas. Ils ont les armes, et s'en servent. Tous comme les soldats.

L'homme raconte la mort d'un enfant palestinien le 10 novembre 2023, dans la rue, devant tout le monde, transpercé par la balle d'un sniper. Les soldats ont embarqué le cadavre du garçon et l'ont rendu le lendemain à son père. Un peu plus loin, dans un repli du mur de séparation qui longe le camp, une base militaire israélienne, avec en permanence une vingtaine de soldats, nous observe. Ici, les Palestiniens sont tout le temps observés. Le jour venu d'un nouveau départ, qu'exigent les colons messianiques et leurs ministres, d'une nouvelle Nakba qui semble presque écrite, l'armée saura où trouver les valises pour accélérer le mouvement.

Nuits de barbarie

Malgré ses multiples fronts, cette armée a renforcé sa présence dans les territoires. Elle n'a nulle intention de « cesser-le-feu » en Cisjordanie. Elle reprend en main les checkpoints et multiplient les patrouilles, et laisse circuler les vendredis des hordes d'adolescents colons de 16 ans et moins. Ils disposent de cocktails Molotov et de gourdins. Les plus âgés qui les encadrent ont des armes. Ils boivent de l'alcool et attaquent dans l'ivresse, hurlant à la mort dans leurs nuits de barbarie. Ces instants effrayants sont saisis par les caméras de surveillance installées par l'ONG B'tselem et d'autres organisations des droits humains, comme Al-Haq.

Une victime, un bédouin, montre ses plaies encore purulentes infligées par des colons quatre jours plus tôt, vendredi 4 janvier 2025. Khaled Najjar, 71 ans, a l'allure épuisée d'un vieillard mais le regard pétillant. Il dénude son ventre, dévoilant une énorme boule noire. Il vit dans un hameau de Masafer Yatta, là même où a été tourné No Other Land. Au milieu de la nuit, les colons l'ont arraché à sa maison, qui avait été démolie par l'armée à plusieurs reprises. « Ils étaient trois au quatre, ils m'ont jeté au sol et ont commencé à me battre. » Ils avaient au préalable détruit la caméra d'observation installée par B'tselem.

Sur cette image, on voit un homme âgé assis sur une chaise en plastique. Il porte un vêtement traditionnel et un foulard sur la tête. Son visage affiche un sourire chaleureux. À côté de lui, un jeune garçon portant un sweat à capuche et des jeans regarde vers le bas. En arrière-plan, on aperçoit un mur et un réservoir d
Masafer Yatta. Khaled Najjar

Khaled a passé deux jours à l'hôpital, et ce n'est pas la première fois. « Je ne compte plus les fois où j'ai été blessé, j'ai passé des mois à l'hôpital. » Non loin, Bassel Adra, l'un des coréalisateurs de No Other Land, soupire. « Cela n'a pas commencé avec le 7 octobre, mais le harcèlement des colons est de pis en pis. Les autorités ne font rien pour le faire cesser. » Il est beau, triste, sympathique : ses combats sont là, sous nos yeux.

Face à nous, à quelques centaines de mètres, se trouve la colonie, anciennement « poste avancé », de Regavim. Et sur une autre hauteur, tout près de la maison de Khaled Najjar, un kiosque à musique a été édifié. Sur cette position dominante, les colons se retrouvent avant de passer à l'attaque, mettent la musique à fond, boivent, chantent et dansent.

À Jérusalem, les mêmes colons et leurs amis dansent parfois dans la rue, devant la gare Centrale, accompagnés de leur musique pop biblique et guerrière. Un passant, hors de lui, les traite de « fascistes ». Sa colère glisse sur la foule. Le tramway, un autre symbole de la colonisation2, file dans la nuit. Il est à peine 23h, il ne transporte que de jeunes hommes pieux, farfadets farouches d'un autre temps, des gens parfois patibulaires, parfois juste fatigués, mais tous armés. Il y a aussi des soldat.e.s en armes qui soupirent les yeux au ciel. Rien ne va pour eux. Tout messianique qu'il soit, le bidasse israélien n'ignore pas que son destin est de finir en chair à canon. Des généraux et des rabbins nationaux-religieux hystériques lui disent toute la journée « Meurs pour Dieu et la patrie ! ». Le malheur des Palestiniens ne compte pas. Ou, pour être plus près de la vérité, ils s'en félicitent.

Ben Gvir et Smotrich ont la haute main sur les affaires militaires, civiles et financières des territoires occupés palestiniens3. Ces proconsuls ricanent de leurs volontés meurtrières sur des télévisions de propagande, ébahis de voir à quel point les « alliés » d'Israël les laissent tranquilles. En outre, des rabbins les bénissent. Le « plus de quartier », c'est eux, repris par des milliers de personnes armées par Ben Gvir et Smotrich. Ils méritent l'un et l'autre la Cour pénale internationale (CPI) pour leurs appels répétés aux meurtres et aux pillages. D'ailleurs, le ministre de la Défense, Israël Katz vient pour sa part de faire libérer la poignée de colons, seize au total, qui étaient en détention administrative. Ils seront utiles a précisé ce ministre pour « renforcer et encourager le mouvement des implantations ». On ne serait être plus clair dans la délivrance du permis de tuer. Ces gens suivent leurs méfaits depuis leurs limousines blindées et climatisées, sillonnant des routes réservées. Leur vision du monde est en train d'anéantir la Palestine, sa douceur un peu brumeuse, les vapeurs de la Mer morte.

« On reconstruira »

Tous les Palestiniens ne vivent pas dans le dénuement des bédouins du sud. Turmus Ayya, un gros bourg de 3 000 résidents environ, au nord de Ramallah, a la caractéristique d'être peuplé à 80 % de Palestiniens ayant la nationalité américaine. Fortune faite aux États-Unis, ils reviennent et se bâtissent de gigantesques maisons entourées de précieux jardins tirés au cordeau. Parfois, ils financent une mosquée aussi chic qu'une synagogue de Beverly Hills. L'un d'eux, très élégant avec son blouson en daim et son pantalon à plis, a travaillé comme avocat en Californie. « Je suis revenu pour m'installer mais aussi pour résister », affirme-t-il avec sa courtoisie old fashion.

Il nous entraîne sur les hauteurs de la localité. On grimpe au cœur de la Palestine ancestrale, faite de champs d'oliviers tortueux et d'herbes folles incrustées entre les pierres. Deux jours avant notre passage, le 6 janvier 2025, un pavillon d'été construit au sommet d'une colline était incendié par les colons. Jouissant d'une vue magnifique, cette bâtisse récente de vastes dimensions faisait face à la colonie de Shilo, établie en 1979 sur des terres confisquées à Turmus Ayya, et qui compte 5 000 habitants. « On se retrouvait dans cette maison pour des occasions spéciales, avec de quoi s'amuser pour tout le monde », raconte le Palestino-américain. Il n'a pas besoin de grands discours pour afficher sa détermination : « On reconstruira. »

Cela ne sera pas forcément simple. Il n'ignore pas qu'en contrebas, dans la vallée, les bâtiments de Shilo s'étendent, s'approchent des merveilleux petits palais de Turmus Ayya. Plus de quarante maisons y ont été attaquées et parfois incendiées ces derniers mois. C'est l'annexion en cours qui inquiète tant, ce 20 janvier, António Guterres, le secrétaire général des Nations unies. Maison par maison, champ après champ « une très grave violation du droit international », a mis en garde António Guterres. Comme à Gaza, tout est écrit, tout avance. Le sentiment de rage et de colère me poursuit, devant tant d'aveuglement et de complaisance à l'égard de criminels patentés.

Beita, convoitée par les colons

Sur la route de Naplouse, je retrouve Beita, où je me suis déjà rendu au printemps 2022. La population s'opposait frontalement aux colons qui, chaque vendredi, venaient les harceler. Quand une nouvelle colonie, Eyvatar, sur le mont Sabih, avait commencé à s'implanter près de Beita en 2021, les habitants s'étaient soulevés. Il y avait eu dix morts au cours de manifestations. Les colons d'Eyvatar avaient été évacués, mais sont revenus en 2022.

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Mosa Soutan's son in front of their house

Avec 12 500 habitants, Beita est une commune aux contours compliqués, avec de nombreux vallons fertiles comptant des points d'eau qui attisent les convoitises des colons. Une dizaine de colonies, de tailles diverses, entourent Beita. Et depuis le 7 octobre, les affrontements sont incessants, et ont fait plus d'une dizaine de victimes. Sur une hauteur de Beita, Aysenur Ezgi Eygi, militante américano-turque, a été tuée par un sniper de l'armée le 6 septembre 2024. La jeune femme de 26 ans manifestait contre les colons. Ici aussi, « tout s'est aggravé depuis le 7 octobre », dit un habitant. Les morts, les destructions, le harcèlement.

Mosad Soufan a le malheur d'avoir sa ferme de Beita située à flanc de coteau, en contrebas de la colonie en pleine expansion de Yitzhar. À quelques mètres de ses fenêtres, une route neuve monte à la colonie, impeccable trait de velours presque fictionnel dans ce rude paysage. Pour aller à sa rencontre, on a dû monter un chemin pierreux, déplacer de lourdes pierres que les colons venaient de déposer pour isoler Mosad et sa famille. « Ils étaient là il y a deux heures, et ils nous observent », explique-t-il. Mosad raconte ensuite les nombreuses avanies subies par sa famille depuis des années. Il montre sur son téléphone les captures d'écran d'un groupe de colons qui se qualifient de « chasseurs de nazis ». Ils ont mis une cible sur son visage. Son chien, sympathique bâtard aux fines jambes, arrive en se traînant, abattu. « Les colons ont tenté de l'empoisonner, il y a deux jours », dit Mosad, s'excusant presque de tant de brutalité. Sur l'horizon orangé du crépuscule, nombre de lumières sont autant de promesses que de menaces. Mosad les connaît. C'est bientôt l'heure de se boucler pour la nuit. Jusqu'à la prochaine alerte.

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Message to one of the groups of «  Nazi hunters  » targeting Mosad Soufan and geo-locating his house

1De nombreuses données sont disponibles sur le site de la plateforme des ONG pour la Palestine, qui a collecté des données pour cet article.

2NDLR. Le réseau de tramway construit à Jérusalem par Israël relie de manière illégale Jérusalem-Ouest aux colonies israéliennes implantées sur les terres palestiniennes de Jérusalem-Est. Deux entreprises françaises sont impliquées dans son développement : Alstom et Engis rail.

3Lire à ce propos cet article qui pointe le coût des hausses des ressources des colonies : Pascal Brunel, «  Israël : le financement des colonies de Cisjordanie déclenche une polémique  », Les Échos, 28 novembre 2023.

La vieille ville de Diyarbakir broyée et remodelée par la guerre

L'image montre un paysage urbain avec un mélange de bâtiments de différentes tailles et styles. On peut voir des toits plats, des antennes paraboliques et des structures en brique. À l'arrière-plan, il y a une mosquée avec un grand dôme et un minaret. La lumière du soleil crée une ambiance dorée, et quelques arbres verdoyants sont visibles, ajoutant une touche de nature à cette scène urbaine.

De l'automne 2015 à mars 2016, Sur, la vieille ville de Diyarbakir a été le théâtre d'affrontements entre des groupes armés issus du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et les forces de sécurité turques. La reconstruction programmée des quartiers et des bâtiments détruits prend les allures d'une récupération autoritaire par l'État de cette ville que les Kurdes de Turquie considèrent comme leur capitale.

À partir de l'automne 2015, des groupes armés essentiellement composés de jeunes urbains du Mouvement de la jeunesse patriotique révolutionnaire (YDG-H) et des unités de protection civile (YPS) se sont retranchés dans Sur comme dans d'autres villes kurdes (Cizre, Silopi, Nusaybin, Yüksekova). Couvre-feux administratifs et combats ont intensément transformé la vieille ville, fascinante superposition d'une ville ancienne et de quartiers pauvres habités depuis les années 1980-1990 par des ruraux kurdes déplacés par le conflit entre l'État turc et la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

Les combats ayant cessé depuis la mi-mars, il a été possible de dresser un premier bilan empirique, effectué à partir d'un arpentage de la ville les 19 et 20 avril derniers. L'ambiance et le niveau de tension pouvaient varier d'un jour ou d'une semaine à l'autre, ainsi que l'emplacement et le degré de « filtrage » des checkpoints.

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Diyarbakir dans le territoire de la République de Turquie
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L'agglomération de Diyarbakir : quartiers et limites administratives

Militarisation et étatisation

Diyarbakir (950 000 habitants), chef-lieu d'une province turque du même nom, est considérée par les Kurdes de Turquie comme leur capitale. La présence de policiers en armes et de véhicules blindés à Sur ne relève pas de la nouveauté dans cet épicentre du mouvement kurde de Turquie. En revanche, leur nombre et leur visibilité ont été renforcés.

Les accès à Sur étaient bloqués durant les couvre-feux1. Cinq grandes portes de Sur sont désormais libres d'accès sans contrôle systématique, mais sous la surveillance d'un lourd dispositif policier : barrières, véhicules blindés, policiers lourdement armés dans des abris de sacs de sable. Les autres portes et ouvertures dans la muraille sont fermées par des obstacles de béton qui empêchent notamment toute communication entre Sur et le quartier autoconstruit de Ben-u-Sen, au pied des murailles au sud-ouest. Le déploiement policier vient doubler la muraille et transforme la vieille ville intramuros en espace semi-clos, sous surveillance de l'État turc.

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La porte d'Urfa : barrières, abri de sacs de sable, blindé antiémeute «  TOMA  » à l'arrière-plan (1)
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Un des éléments de béton condamnant les ouvertures dans la muraille séparant le quartier intra-muros Lalebey du quartier Ben-u-Sen (2)

Au-delà du contrôle des accès, le dispositif policier est également plus visible qu'auparavant. Des tours sont barricadées, voire « habitées » par des membres des forces de sécurité. Des groupes de policiers en uniformes et en civil fortement armés ponctuent les axes principaux.

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Point de contrôle policier à l'intersection de l'avenue Gazi et du boulevard Inönü (3)

L'objectif premier de cette présence policière est d'éviter que des combattants kurdes ne se retranchent à nouveau dans certaines parties de la vieille ville. Toutefois, elle ne doit pas être lue qu'au prisme d'impératifs sécuritaires ou stratégiques, car elle permet une véritable offensive symbolique signifiant la reprise en main de Sur par le pouvoir.

Alors que le drapeau turc était relativement absent de la vieille ville (à l'exception des bâtiments publics), de grands drapeaux ont été placés sur la muraille, qui est l'élément architectural le plus emblématique de la ville. Des slogans et symboles nationalistes tagués ornent certaines façades et rideaux métalliques, par exemple au sud de l'avenue Gazi (l'artère nord-sud de Sur). Cet assaut symbolique a coïncidé avec des attaques systématiques contre les signes de l'ordre municipal du Parti démocratique des peuples (HDP)2. Les co-maires HDP de Sur, élus à plus de 70 % en 2014, ont été suspendus. La vieille ville de Sur porte les marques d'un recouvrement du pouvoir municipal (et de ses électeurs) par le pouvoir étatique, présent par ses agents et ses emblèmes.

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Grand drapeau ornant l'hôtel Green Park qui sert de caserne (4)

Sur après les combats

Ces dernières années, les différentes parties de la vieille ville donnaient une impression de relative homogénéité : populations pauvres, rues étroites regorgeant d'enfants3, un mélange composite d'anciennes bâtisses de pierre basaltique et de constructions précaires de brique. Les affrontements de ces derniers mois ont eu tendance à différencier les quartiers.

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Localisation des photographies de l'article
Base Google Earth, 2016

La moitié nord de l'avenue Gazi (de la porte Dağkapı à la Grande mosquée), axe de pénétration de Sur, a assez peu changé : les boutiques ont rouvert, l'avenue est arpentée par des piétons allant notamment consommer dans les restaurants et boutiques de l'avenue et les bazars. À l'exception du renforcement de la présence policière et d'une possible baisse de la fréquentation, l'aspect général de l'avenue n'a pas été bouleversé. Cette relative stabilité est sans doute due au fait que cette artère est un lieu de consommation largement fréquenté par des populations solvables voire aisées résidant hors de Sur.

La situation est toute autre lorsque l'on s'enfonce dans les rues étroites du quart sud-ouest de Sur (sud de Melikahmet, Lalebey, Alipaşa, Ziya Gökalp, Abdaldede). Quelques façades mitraillées et traces de barricades indiquent que ces rues ont été le théâtre d'affrontements, qui n'ont pas duré. Des jeunes combattants kurdes ont tenté de se retrancher et de déclarer l'autonomie dans ces quartiers. La plupart des traces récentes du conflit consistent en de nombreux tags pro-PKK (et organisations diverses du mouvement kurde armé) ou graffitis nationalistes turcs laissés par les agents des forces de sécurité.

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«  TC [République de Turquie], interdiction d'entrer  !  » (5)
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Façade mitraillée donnant sur l'avenue Melikahmet (6)
Les boutiques ont été saccagées, les pavés autobloquants en désordre indiquent qu'ils ont servi à construire une barricade

En revanche, les conséquences des affrontements sur les relations sociales sont spectaculaires : ces quartiers sonnent creux. Les ruelles étaient le théâtre d'une vie sociale intense, la présence des enfants produisait l'ambiance. Les grandes pelouses au pied des murailles, autrefois noires de monde, étaient vides le 20 avril en fin d'après-midi. La présence d'enfants et d'adultes est sporadique là où ces quartiers pauvres donnaient l'impression d'une ville jeune et populeuse. La plupart des habitants ont manifestement quitté Sur pendant les couvre-feux. Ils ne sont pas revenus depuis la fin des combats.

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Des quartiers désertés (7)

Les quartiers nord-ouest (Iskenderpaşa, nord de Melikahmet) ont de toute évidence perdu des habitants (de nombreuses maisons sont vides) mais ont manifestement moins pâti des évènements de ces derniers mois. Les destructions sont absentes, les graffitis pro-PKK sont peu nombreux, et datent certainement en partie d'avant les couvre-feux.

Les quartiers proches de la Forteresse (Içkale : coin nord-est de Sur) de la vieille ville (Cevatpaşa et Dabanoğlu) laissent une impression différente. La présence de tags favorables au Hezbollah turc4, de fanions et d'un café Huda Par, semblaient indiquer que les affinités politiques de nombreux habitants du quartier différaient de celles du reste de Sur. Ces rues ne portent pas de marques de destruction ; très peu de graffitis pro-PKK, quelques graffitis pro-Hezbollah. Les rues restent densément fréquentées5. Le dispositif policier y est également différent : des checkpoints filtrants laissent passer les habitants vers le sud du mahalle Cevatpaşa et le mahalle Dabanoğlu. Ces checkpoints ne sont composés que de deux ou trois agents, plutôt détendus, en civil. Par comparaison, nous n'avons pas croisé de policiers hors d'un véhicule blindé dans les quartiers sud-ouest, ceux tenant les grands axes de Sur étaient visiblement sur leurs gardes.

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Graffiti pro-Hezbollah turc, Cevatpaşa (8)

Enfin, les mahalle de l'est de Sur (Fatihpaşa, Hasırlı, Savaş, Cemal Yılmaz) sont complètement interdits d'accès aux habitants qui ont tous été forcés au départ (plus de 15 000 habitants). Ces quartiers ont été le cadre d'affrontements opposant les forces de sécurité à des groupes armés pro-PKK (YDG-H, YPS), essentiellement composés de jeunes issus des quartiers populaires (probablement encadrés par des combattants plus expérimentés), qui se sont lancés dans un combat perdu d'avance. Le nombre des combattants n'est pas connu précisément mais il n'a jamais excédé quelques centaines : la population de Diyarbakir n'a pas suivi le mouvement. Tous les combattants ont été tués ou emprisonnés. L'accès à cette partie de Sur (un gros tiers de sa surface) est complètement interdit. De plus, il semble que l'État cherche à organiser l'invisibilité des destructions : des draps sont tendus à travers les rues interdites. Et il est par exemple impossible d'accéder aux sections de la muraille d'Içkale qui offrent un point de vue dégagé sur ces quartiers. Cette interdiction-là n'est pas motivée par des impératifs de sécurité. Les incessants bruits d'armes automatiques et d'armes lourdes entendus par les habitants pendant des semaines indiquent que les destructions ont été massives. Une photographie aérienne obtenue par la grande municipalité montre que le tissu urbain a été littéralement troué par les combats. Il semble que des bulldozers détruisent ou achèvent de détruire des îlots entiers de bâti résidentiel : de nombreux camions chargés de gravats sortent de la vieille ville par la porte Dağkapı.

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Traces laissées par les camions qui évacuent les gravats des logements détruits dans les quartiers est de la vieille ville (9)

Les images les plus saisissantes de la zone interdite émanent de l'État lui-même. Un policier-rappeur ultranationaliste a utilisé les alentours de la mosquée Kurşunlu détruite comme décor pour un clip de rap diffusé sur YouTube. Visiblement inspiré par le paysage qui s'offre à lui, l'agent évoque tous les ennemis qu'il pense combattre à Sur : les Arméniens, le « soutien des Grecs », le « complot sioniste », le « mensonge kurde », avant de dédier son œuvre aux quelques dizaines de « martyrs » des forces de l'ordre turques tués à Sur. Punchline choisie : « Lève-toi ! Ce sont tous des Arméniens, tous des escrocs. Moi, je suis le fils d'un Turc ! »

Sat5 - Yalnızım Atam (SUR ŞEHİTLERİMİZ ANISINA) - YouTube

Différenciation des quartiers de Sur

Cette image représente une carte d
Le découpage des mahalle

Bien que l'ensemble de la ville ait été en situation de siège, les mesures administratives et les affrontements ont eu des conséquences différenciées sur les quartiers de la vieille ville. Alors que celle-ci donnait une impression de relative uniformité, les évènements de ces derniers mois ont révélé des contrastes de manière éclatante : certains quartiers ont visiblement peu souffert des affrontements, d'autres ont été détruits et vidés. Les statistiques électorales ci-dessous montrent qu'il existe une corrélation entre les affinités politiques exprimées dans les urnes et le niveau de destruction des quartiers :

➞ les bureaux de vote des mahalle interdits (Hasırlı, Savaş, Cemal Yılmaz) ont donné moins de 10 % des suffrages au Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir aux élections de juin 2015 et plus de 85 % au HDP. Les résultats du quartier Fatihpaşa sont moins spectaculaires : 75 % HDP, 17 % AKP ;

➞ les mahalle sud-ouest (Lalebey, Alipaşa, Ziya Gökalp, Abdaldede , Melikahmet) avaient tous donné entre 84 et 89 % de leurs suffrages au HDP ;

➞ les mahalle nord-ouest (Iskenderpaşa, Cami Nebi) présentent à nouveau une situation intermédiaire, ils ont donné entre 17 et 19 % de leurs suffrages à l'AKP et 68 à 74 % pour le HDP ;

➞ les mahalle nord-est Cevatpaşa et Dabanoğlu ont respectivement donné 26 et 21 % de leurs suffrages à l'AKP en juin 2015 en pleine « vague HDP » sur le plan national. Ils avaient donné plus de 60 % de leurs votes à Recep Tayyip Erdogan lors des élections présidentielles de 2014.

L'existence de clivages politiques à une échelle très locale était difficilement visible à l'œil nu ; le conflit a eu tendance à les révéler. Les groupes armés ont de toute évidence choisi de se retrancher dans les quartiers les plus favorables au mouvement kurde. Qu'ils aient trouvé un terreau propice ne signifie cependant pas qu'ils soient parvenus à soulever l'essentiel de la population de ces lieux, qui a été contrainte au départ et qui porte un regard extrêmement critique sur la stratégie de guérilla urbaine. À l'opposé, les quartiers les plus hors-sol (avenue Gazi) ou les plus favorables au parti au pouvoir (par conservatisme ou par des formes diverses de clientélisme) ont peu pâti du conflit. Ce dernier agit sans doute comme un facteur de divergence pour les quartiers de Sur et leurs habitants.

Quelles perspectives pour la vieille ville ?

Il y a à peine un an, alors que le processus de paix n'était pas encore enterré, une dégradation aussi tragique du cours des évènements aurait été difficile à imaginer. De la même façon, étant donné que l'évolution de la situation dépendra, entre autres, des développements du conflit syrien, les intentions de l'exécutif sont difficilement lisibles et prévisibles. Il est d'ailleurs tout à fait probable que le comportement du gouvernement depuis un an relève beaucoup plus du cynisme et de l'improvisation à court terme que d'une volonté politique claire qui serait pensée à l'horizon d'une ou deux décennies. Tout semble donc possible.

Deux éléments nous permettent d'y voir plus clair. Le 21 mars 2016, l'exécutif a décidé, en conseil des ministres, de prononcer l'expropriation de l'ensemble des parcelles privées de Sur (6 292 logements, bâtiments publics municipaux, patrimoine chrétien) qui passent dans le giron de l'État. Les 1422 parcelles restantes appartenaient déjà à des acteurs étatiques divers. Cette décision, prise d'un trait de plume, est aussi le signe que l'État entend reprendre la main sur la vieille ville, vitrine et cœur du mouvement kurde de Turquie. Au vu de l'état de santé démocratique de la république de Turquie, on voit mal comment des recours juridiques portés par les autorités municipales ou des mobilisations habitantes pourraient contraindre l'État à revenir sur cette décision.

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Récupération de parcelles de Sur
En rouge, les parcelles expropriées le 21 mars 2016. En bleu, les parcelles appartenant déjà à l'État.

Alors que les combats n'étaient pas achevés, le premier ministre Ahmet Davutoglu a déclaré le 1er février 2016 : « nous reconstruirons Sur comme Tolède ». Le projet d'aménagement présenté lors de sa visite présente toutes les caractéristiques de la rénovation urbaine façon AKP : gentrification autoritaire, refoulement des pauvres, lecture idéologique du passé, paysages urbains ressemblant à des décors en carton pâte. Ces recettes — mélangeant aménagement urbain, politique partisane, affairisme semi-mafieux — ont déjà été expérimentées à Istanbul (Sulukule, Tarlabaşı).

Projet de rénovation urbaine présenté par Ahmet Davutoglu-YouTube

La transformation du peuplement est déjà en cours : les habitants des quartiers interdits ne rentreront vraisemblablement jamais chez eux. Les habitants des quartiers « ouverts » qui ne sont pas déjà revenus ne reviendront certainement pas non plus. De nombreux habitants spéculent sur les intentions d'Ankara. S'agit-il de faire diminuer la population, dans le cadre d'un projet teinté d'hygiénisme ? D'installer des Kurdes partisans de l'AKP et ainsi de neutraliser ce lieu important du mouvement kurde ? De « dékurdifier » la vieille ville en installant des réfugiés syriens ou des Turcs « ethniques » ?

L'État va-t-il étendre son entreprise de démolition au bulldozer à l'ensemble des quartiers est de la vieille ville ? À l'ensemble de ses quartiers autoconstruits (c'est-à-dire à plus de 90 % des bâtiments) ? Que va-t-il advenir du patrimoine architectural mis en valeur par la municipalité HDP (Murailles classées patrimoine mondial par l'Unesco, 595 bâtiments historiques, laïques et religieux) ?

Les formes précises de la transformation autoritaire de Sur ne sont pas encore connues. Celle-ci est cependant déjà irréversible : un retour au statu quo ante n'est plus possible. Contrairement à d'autres villes kurdes comme Cizre, Şırnak, Yüksekova, Silopi ou Nusaybin, les destructions sont invisibles et confinées à certaines parties de la vieille ville. Les niveaux d'horreur observés à Cizre (massacres collectifs de civils) n'ont pas été atteints à Diyarbakir (une vingtaine de civils non combattants tués depuis l'automne 2015). L'usage de la violence semble plus ciblé et plus réfléchi : un simple bilan humain et matériel ne suffit pas à en saisir le sens. Dans le silence des médias internationaux, la Turquie est en train de vider la vieille ville de Diyarbakir de sa substance et d'y détruire les fondements de son urbanité : un « urbicide » est en cours.

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Photos © Matthieu Gosse, 19-20 avril 2016.

Indications de lecture complémentaires

➞ Une analyse plus étoffée du conflit et du comportement des acteurs en présence : Matthieu Gosse, « Urbicide en cours au Kurdistan : Diyarbakır, de la ville-refuge à la ville-cible », Urbanités, 9 mai 2016.

➞ Un bilan des conséquences des affrontements sur le patrimoine historique et archéologique de Sur : Martine Assénat, « Diyarbakır : aperçu de l'après-guerre », Dipnot, mai 2016.

➞ Une présentation historique et politique de Diyarbakir : Julien Boucly, « Une “capitale kurde” en Turquie ? Derrière les murs de Diyarbakır », Moyen-Orient, 30 vol. 1, Paris, 2016 ; p. 84-91.

➞ Un article à propos de l'affairisme AKP appliqué à la rénovation urbaine des villes kurdes de Turquie : Nicholas Glastonbury et Defne Kadıoğlu, « ‘Cleaning out the ghettos', Urban governance and the remaking of Kurdistan », Jadaliyya, mars 2016.

Quelques références éclairantes sur la « question kurde » dans l'histoire de la République de Turquie :

➞ Hamit Bozarslan, 2009, Conflit kurde : Le brasier oublié du Moyen-Orient, Paris, Autrement. — 176 p. ;
➞ Joost Jongerden, The settlement issue in Turkey and the Kurds, Leiden, Brill, 2007. — 354 p.
➞ Joost Jongerden, « Crafting space, making people : The spatial design of nation in modern Turkey », European journal of Turkish studies, n° 10, 2009.


1Depuis le 6 septembre 2015, six couvre-feux ont été déclarés dans les mahalle, les quartiers de l'est de la ville. Le dernier couvre-feu a été déclaré le 11 décembre 2015. Des barrages policiers ont cependant pu empêcher ou restreindre les circulations hors de toute mesure administrative.

2Le HDP est un parti légal progressiste et pro-kurde à la tête de la plupart des municipalités de la région kurde. Ses dirigeants se prononcent contre la lutte armée.

3L'âge médian dans la province était de 21,9 ans en 2013. Les données démographiques récentes montrent qu'autour du tiers de la population avait moins de 14 ans dans les 15 mahalle de Sur.

4Groupe kurde islamiste violent, qui a servi de bras armé à l'État pendant les années de guerre. Le Hezbollah est l'ennemi juré des composantes légales et clandestines du mouvement kurde. Le Huda Par est la vitrine politique de ce groupe.

5Ces rues sont plus difficiles à photographier en raison du maillage policier.

Irak. Le recensement démographique, un enjeu de pouvoir

L'image montre une architecture traditionnelle avec des éléments en briques et en bois. À l'avant, il y a un bâtiment avec plusieurs fenêtres ornées, entouré de décorations colorées. Le sol est pavé, et des cônes de signalisation sont placés sur la route. On peut aussi voir des bâches blanches couvrant une partie de la structure, peut-être pour des travaux ou une protection. L'ensemble semble être situé dans une ville ancienne, avec une ambiance historique.

En novembre 2024 a eu lieu le premier dénombrement national de la population depuis 1987. Il aura des conséquences sur l'attribution des sièges parlementaires, le partage des ressources budgétaires et le contrôle des zones disputées, riches en hydrocarbures, qui sont autant de sources de tensions entre Bagdad et Erbil.

Ce mercredi, alors que le soleil se couche, les ruelles bordant la citadelle d'Erbil, capitale du Kurdistan irakien, habituellement animées par les klaxons et l'agitation des vendeurs ambulants, sont étrangement désertes. Le gouvernement fédéral a décrété trois jours fériés, du 19 au 21 novembre 2024, avec ordre de rester chez soi, pour procéder au recensement de la population. Les écoles et les administrations sont fermées, les déplacements interurbains interdits. Dans certains quartiers toutefois, les habitants se rassemblent dehors, thé à la main, et attendent patiemment l'arrivée des agents du recensement. Ils sont environ 130 000 à avoir été déployés à travers tout le pays.

Une opération préparée de longue date

Il s'agit du premier recensement national depuis 1987. Les autorités attribuent ce retard à des décennies d'instabilité, marquées par la guerre du Golfe en 1991, l'invasion américaine en 2003 et l'occupation d'une partie du territoire par l'Organisation de l'État islamique (OEI) en 2014. Autant de facteurs ayant empêché la collecte de données, en raison des conditions sécuritaires, des pertes humaines importantes et des déplacements massifs. Les tensions persistantes entre le gouvernement central et la région autonome du Kurdistan ont également entravé l'organisation d'un tel exercice à l'échelle nationale et conduit au report du recensement initialement prévu en 2009. 

C'est le ministère de la planification, en collaboration avec le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP), qui relance ce projet ambitieux. Le premier ministre, Mohamed Chia Al-Soudani, a annoncé depuis Bagdad, lors d'un discours relayé par l'Iraqi News Agency (INA) le 19 novembre 2024, que cette initiative s'inscrivait dans le cadre des priorités gouvernementales, axées sur l'amélioration des services publics et une répartition plus équitable des ressources. Gohdar Mohammad Ali Saeed, responsable du recensement à l'Office des statistiques du Kurdistan, nous précise :

Avec la reprise des projets de reconstruction et la nécessité de planifier des politiques publiques efficaces, il est devenu impératif de disposer de données actualisées sur la population. 

Le gouvernement ambitionne de finaliser, avant la date limite du 10 décembre, la collecte des données, à travers un formulaire de près de 80 questions adressé aux ménages référencés. Ce dernier couvre les données démographiques, le niveau d'éducation, la situation salariale, les conditions de logement, l'accès aux services essentiels (eau, électricité, assainissement, gestion des déchets), les décès familiaux survenus au cours des 12 derniers mois, ainsi que la liste des biens matériels, comprenant les véhicules, les appareils électroménagers, et les équipements électroniques.

L'organisation du recensement en Irak résulte de plusieurs années de préparation, comprenant le développement des outils, la sensibilisation des populations et la formation des agents aux technologies de collecte. Le tout est orchestré par une coordination entre les divers échelons de gouvernance. « Je ne peux pas dire que cent pour cent de la population participera au recensement, mais nous faisons de notre mieux pour couvrir tout le monde », affirme Vian Adeeb Muhamad Kareem, cheffe du recensement à Erbil. D'innombrables efforts ont été déployés pour cartographier et atteindre les recoins les plus isolés, telles les tribus bédouines nomades, établies dans les régions désertiques du Sud, le long des rives de l'Euphrate, près de Samawa. La situation est comparable dans les villages lacustres des marais autour de Chibayish ou des hameaux reculés du Kurdistan, qu'ils soient nichés au creux des vallées, perchés dans les montagnes, ou égarés à la lisière des villes. Les autorités n'avaient pas écarté la possibilité de recourir à des moyens exceptionnels, y compris la mobilisation d'avions militaires, pour localiser les populations, si la situation l'exigeait.

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Erbil, novembre 2024. Recensement dans le quartier de Badawa.

Un climat de méfiance persistant

Rawen, jeune irakien originaire du village de Lajan, à la frontière entre deux provinces administratives, a contacté le centre de statistiques après avoir constaté que sa maison n'avait pas été visitée. Inquiet d'être oublié, il fait écho aux préoccupations des habitants des provinces de Kirkouk, Diyala et Mossoul, où la souveraineté et le contrôle des territoires demeurent disputés entre Bagdad et Erbil. Les tensions sont vives des deux côtés concernant l'impact que pourrait avoir ce recensement, en révélant la composition de la population actuelle, notamment l'équilibre entre Kurdes et Arabes, qui a très certainement changé depuis le dernier dénombrement de la population. Cela malgré les précautions prises lors de l'organisation de cette opération.

D'une part, le recensement ne prévoit aucune catégorisation ethnique ou sectaire, n'incluant aucune question sur ces affiliations. D'autre part, l'article 140 de la Constitution, destiné à régler la question des territoires disputés, garantit le respect des données historiques du recensement de 1957, largement perçu comme le dernier décompte démographique impartial avant les campagnes d'arabisation du régime du parti Baas. Pendant les années 1970 et 1980, le régime a en effet déplacé des populations arabes dans des zones kurdes ou des zones disputées, pour modifier la composition démographique et affirmer le contrôle central. Ainsi, seules les personnes enregistrées avant cette date (ou leurs descendants) seront prises en compte pour ce recensement. Cette mesure valide la présence historique des Kurdes et écarte les populations implantées à la suite des décisions politiques répressives du passé.

Malgré ces garanties, une profonde méfiance demeure quant à l'utilisation des données démographiques collectées, nourrie par les élites politiques. Gohdar insiste sur le fait que « le recensement ne doit pas être politisé ni utilisé contre les Kurdes, les Turkmènes, les chrétiens et les autres minorités ». Ces appréhensions sont légitimes, tant la terre porte les cicatrices d'une histoire de destruction pour les Kurdes, comme en témoignent silencieusement les mines qui tapissent encore les montagnes.

Depuis plusieurs semaines, les grandes familles au pouvoir, notamment les partis dominants des Barzani (Parti démocratique du Kurdistan, PDK) et des Talabani (Union patriotique du Kurdistan, PUK), ont lancé d'importantes campagnes médiatiques incitant les Kurdes issus des zones disputées à retourner dans leurs villages d'origine. « Avez-vous vu des Arabes de Bagdad ou de Bassora installés à Erbil se précipiter pour retourner chez eux ? Seuls les Kurdes ont peur, car nous n'avons aucune confiance dans le gouvernement irakien, confie Dastan, jeune kurde vivant dans le quartier de Kasnazan à Erbil. Depuis toujours, savoir où nous nous trouvons et en quelle quantité a orienté la politique irakienne. » Dans ce contexte, la communauté s'interroge sur la fiabilité du recensement de 2024 et sur sa capacité à respecter les données historiques de 1957. La manière dont les individus sont comptabilisés pourrait redéfinir les rapports de force dans une région déjà marquée par des tensions ethniques et politiques historiques.

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Les territoires disputés (disputed territories)
In International Crisis Group's Middle East Report no. 88, 2009

Une bataille démographique

Cette inquiétude est encore exacerbée par la situation complexe des milliers de déplacés, notamment ceux du Sinjar. Ces populations, qui ont fui les atrocités commises par l'OEI, se trouvent dispersées dans des camps ou ailleurs dans le Kurdistan, loin de leurs lieux d'origine. Leurs revendications sont claires : être recensés en fonction de leur lieu d'origine et non de leur lieu de résidence actuelle, car c'est sur cette base que sont calculées les ressources fédérales distribuées à chaque région. Une distinction qui peut paraître anecdotique, mais qui revêt une grande importance pour la gestion des budgets alloués à chaque province, et pour la reconnaissance de leurs droits. 

L'équilibre des forces au sein de l'État irakien, déjà précaire, est fragilisé par les implications du recensement. Celui-ci pourrait entraîner une révision de l'attribution des sièges parlementaires, actuellement fondée sur un ratio d'un siège pour 100 000 habitants, basé sur une population estimée à 40 millions, soit 329 sièges. Les évolutions démographiques nécessiteront probablement des ajustements législatifs pour adapter la représentation parlementaire à la réalité actuelle de la population, avec des implications particulières pour la représentation régionale au Parlement.

En parallèle, le recensement pourrait aussi influencer la répartition des ressources financières, notamment le budget fédéral et les revenus pétroliers. Selon la constitution de 2005, 17 % du budget fédéral est alloué au Kurdistan. En 2023 par exemple, l'Irak générait environ 8 milliards de dollars (7,57 milliards d'euros) par mois en revenus pétroliers, partagés entre les différentes provinces. Cependant, la distribution de ces ressources, qui repose en partie sur la densité démographique, pourrait être remise en question, entraînant des discussions sur la révision des parts allouées au Kurdistan en fonction des données qui émergeront du recensement. 

Le recensement actuel en Irak dépasse largement la simple opération administrative. Comme le souligne Dastan : « Nous avons été privés de notre terre, forcés à l'exil. » Il ajoute, déterminé : « Nous ne serons plus victimes de manipulations démographiques. » Au-delà des chiffres, c'est l'avenir de leur territoire, de leur économie et de leur identité, qui se joue — une menace silencieuse qui pèse tant au niveau central qu'à Erbil.

Dans le Pays basque, l'accueil des exilés malgré la répression

L'image montre une scène sur une route, où un véhicule de police est stationné. Des personnes se tiennent près de la voiture de police, probablement en train de discuter avec les agents. En arrière-plan, on peut voir quelques bâtiments et de la végétation. Des cônes de signalisation sont visibles sur la voie, indiquant peut-être une opération de contrôle ou de sécurité.

Depuis près d'un siècle, le Pays basque est une terre de transit. Après les républicains espagnols et les Portugais fuyant la dictature, ce sont aujourd'hui des exilés africains qui, après avoir traversé l'Espagne, font la route pour trouver refuge en France. Et sur les terres basques, la solidarité ne faiblit pas.

La portière du fourgon de police se referme sur les quatre hommes, casquettes vissées sur la tête et petits sacs à dos à la main. Ce matin du 21 août, c'est une scène habituelle qui se joue à la frontière et se répète inlassablement depuis des années. Il est dix heures du matin et le contrôle a duré à peine plus d'un quart d'heure, sous une chaleur déjà cuisante. Au volant, un agent démarre le moteur et les véhicules sérigraphiés qui restaient partent en trombe sur la route qui remonte vers Hendaye. En quelques secondes, le pont de Béhobie qui relie la France à l'Espagne retrouve son calme habituel et son lot de frontaliers venus faire le plein de cartouches de cigarettes et de bouteilles d'alcool à bas prix.

En 2023, près de 40 000 personnes en recherche d'un refuge sont arrivées par les îles Canaries en Espagne. C'est désormais la première porte d'entrée vers l'Europe, depuis que l'Italie a durci sa politique migratoire et que les contrôles se sont renforcés en mer Méditerranée. Et l'année 2024 pourrait bien être celle de tous les records. En août, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez réalisait même une tournée en Mauritanie, au Sénégal et en Gambie pour tenter de trouver avec les pays de départs des solutions pour réduire le nombre de traversées. Le 27 août, l'Espagnol rappelait depuis la Mauritanie l'importance de voies sûres et d'un accueil digne pour les personnes exilées, une voix très différente du reste du paysage politique européen qui, en majorité, prône le durcissement de ses frontières. Sur cette voie atlantique, des milliers de personnes perdent la vie chaque année dans ces tentatives risquées, mais il est presque impossible de les chiffrer précisément. Pour les cinq premiers mois de l'année 2024, cinq mille décès ont cependant été recensés par l'ONG espagnole Caminando Fronteras.

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La frontière routière entre la France et l'Espagne. Souvent, les personnes exilées tentent de contourner par les montagnes environnantes pour esquiver les contrôles policiers.

Un million de régularisation

Ce matin-là, à Irún, petite ville du Pays basque du côté espagnol de la frontière, une dizaine de bénévoles s'activent sur la place San Juan pour orienter les personnes qui arrivent. Peu après le contrôle et l'arrestation des quatre jeunes sous un soleil de plomb, Garbi déplie comme chaque matin à la hâte une table et trois grands bancs blancs. Avec son groupe « Irungo Herrera Sarea » (le réseau Herrera d'Irún), il cherche depuis six ans à informer les personnes en transit de leurs droits, tant en Espagne que de l'autre côté de la Bidassoa, le fleuve qui marque la frontière avec la France :

Durant les premiers mois de 2018, 60 à 70 personnes arrivaient chaque jour sur la place. De ma fenêtre, je voyais ces jeunes désorientés. Avec plusieurs amis, nous nous sommes dit que nous devions absolument faire quelque chose.

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Sur la place San Juan de Irún le 21 août 2024. Tous les jours, de nombreuses personnes exilées y sont aidées par Irungo Herrera Sarea

À ses côtés, Modi, la vingtaine, l'écoute attentivement. Lui est arrivé il y a plusieurs mois du Sénégal, a traversé la frontière avec la France et est arrivé à Paris où les semaines d'errance se sont vite transformées en de longs mois de souffrances. Au bout de cinq mois, le jeune homme a décidé de faire demi-tour et de s'installer en Espagne, où il apprend désormais la langue et est en cours de régularisation. À la différence de la France, l'Espagne mène depuis quelques années une véritable politique volontariste en matière d'accueil. En avril 2024, le Parlement approuvait une initiative législative populaire visant à la régularisation de près d'un million de sans-papiers présents dans le pays, facilitant ainsi leur accès à la nationalité et aux mêmes droits que les Espagnols. « On a constaté qu'il était plus simple et surtout moins long de rentrer dans un parcours de régularisation de ce côté-ci de la frontière », détaille Guillermo, engagé lui aussi dans l'accueil depuis 2018 :

En Espagne, les jeunes qui arrivent peuvent espérer avoir un titre de séjour et du travail en deux années environ, c'est ce que nous leur expliquons quand ils arrivent sur la place en nous faisant part de leur souhait de traverser la frontière et d'aller en France.

Pour les personnes en exil présentes à la frontière, en majorité originaires de pays francophones, l'hexagone est le premier de leurs objectifs, où elles rejoignent souvent connaissances ou membres de la famille.

En octobre 2024, les ponts qui relient la France et l'Espagne ont rouvert après plusieurs années de blocage. D'abord clos en raison de la pandémie de Covid-19, la décision de prolonger leur fermeture avait été prise pour « faire face au risque terroriste et lutter contre l'immigration illégale » selon les mots de la ministre française des affaires étrangères de l'époque, Catherine Colonna. Des justifications longtemps dénoncées par les organisations basques de défense des droits des personnes en exil. En mars 2022, au lendemain de la disparition d'un homme qui tentait de traverser le fleuve Bidassoa, les membres du groupe local de l'association Bidasoa-Etorkinekin (Bidassoa - Avec les immigrés) déclaraient :

Nous dénonçons une fois de plus la chasse aux migrants sur notre territoire et dénonçons fermement l'acharnement de la police, de la gendarmerie et de l'armée, qui pourchassent à longueur de temps ces personnes obligées de prendre de plus en plus de risques pour passer et avancer dans leur transit à la recherche d'une vie meilleure.

« Créer la peur chez les militants pour décourager les autres »

Pour les habitants solidaires, ces années de fermeture des frontières terrestres ont été les plus répressives envers les personnes exilées et leurs soutiens. Dans une maison typique du Pays basque français, à Urrugne, ils sont trois à se retrouver autour de la table en août 2024. Eñaut, Camille et Fernand vivent tous les trois à cette frontière et ont tous trois subi la répression de l'État français pour leur engagement auprès des personnes exilées. Comme beaucoup, ils ont un jour ouvert la porte de leur maison ou de leur voiture par nécessité. « Un jour, alors que je rentrais chez moi, j'ai vu plusieurs personnes sur le bord de la route. Je ne savais pas qui elles étaient, ce que j'avais le droit de faire ou de ne pas faire », se remémore Camille. « Les premières fois, je leur donnais simplement des explications, je les aiguillais sur le chemin à prendre pour remonter vers Bayonne, ils semblaient souvent perdus ».

Mais le 12 octobre 2021, un drame qui a marqué la région va la toucher personnellement. Son compagnon, Micka, est conducteur de train à la SNCF. Aux alentours de cinq heures du matin, la locomotive qui le précède percute quatre personnes sur les voies. Trois hommes de nationalité algérienne décèdent dans l'accident et un autre, gravement blessé, survit. Le soir même, le couple aperçoit un homme marcher seul sur le bord de la route. Seydouja, originaire du Sénégal, va ainsi faire leur rencontre. « Le soir même, on l'hébergeait, le temps qu'il se repose. Il avait la peau sur les os et devait rejoindre un oncle à Paris », se souvient la jeune femme. « Ensuite, on l'a amené en voiture jusqu'à Bayonne où le centre Pausa a ouvert ses portes et a pu l'accueillir quelques jours. »

À cette période, les contrôles de la police, de la gendarmerie et de l'armée s'intensifient à la frontière. « À l'arrêt de bus de la Croix des Bouquets, passage obligé vers Bayonne, il pouvait y avoir jusqu'à six contrôles par jours. Les policiers faisaient descendre les gens des bus pour vérifier s'ils étaient en règle », explique Eñaut en buvant son café. « S'ils ne l'étaient pas, les policiers les ramenaient souvent directement à la frontière sans passer par la case commissariat. » Pour venir en aide à ceux qui marchent, un groupe d'urgence est créé. Une boucle WhatsApp dans laquelle les habitants peuvent signaler des personnes en difficulté. « Quand les policiers m'ont arrêté pour la première fois, j'arrivais à peine à l'endroit où mon fils venait de voir treize femmes marcher sous des trombes d'eau », raconte Fernand, gérant d'une société coopérative de production (SCOP) à la retraite :

Tout de suite, les policiers se sont montrés très agressifs, car j'allais prendre quelques personnes vers Bayonne. Mais de mon côté, j'avais la conscience tranquille : que j'aie le droit ou pas, je l'aurais quand même fait.

Comme à d'autres frontières, notamment dans le Pas-de-Calais ou près de l'Italie, les forces de l'ordre tentent de trouver un défaut sur le véhicule de Fernand pour justifier une verbalisation, mais repartent bredouilles. Ce jour-là, Fernand ne se pose pas de questions :

À cette période, beaucoup de personnes passaient par la montagne et arrivaient perdues de ce côté de la frontière. Quand tu aides une première fois, tu ne peux plus t'arrêter, car ça n'a pas de sens de s'arrêter.

Plus le temps passe, plus ces contrôles ciblent les habitants solidaires. Un soir, alors qu'elle emmène deux jeunes à bord de sa voiture, Camille est arrêtée et emmenée au commissariat. « J'ai dit aux policiers que je n'avais pas pour habitude de demander leurs papiers aux gens qui font du stop », ironise en souriant la militante. Quelques heures plus tard, elle écope pourtant d'un rappel à la loi.

Sous écoute téléphonique

Dans l'après-midi du lundi 20 mars 2023, la répression prend un tout autre tournant. Sur le groupe d'urgence, des militants signalent à Fernand la présence de trois jeunes dans le centre d'Hendaye, qui souhaitent rejoindre le centre Pausa à Bayonne. Lorsque le bénévole de Bidasoa Etorkinekin arrive sur les lieux, une voiture blanche qui le suit depuis plusieurs kilomètres s'arrête et trois hommes en descendent. En quelques minutes, le voilà menotté et embarqué, « toutes sirènes hurlantes, à 180 km/h sur l'autoroute », vers les locaux de la police aux frontières (PAF). En début de soirée, le militant est placé en garde à vue pour « infraction d'aide à l'entrée, à la circulation et au séjour irrégulier d'étrangers en France, commis en bande organisée et participation d'association de malfaiteurs en vue de commettre un délit ». Sa voiture est perquisitionnée, les policiers ne retrouvent qu'un plan de Bayonne.

Sur instruction du procureur, le retraité n'a pas le droit de prévenir ses proches. Et pour cause : le lendemain à l'aube, son domicile est perquisitionné, et sa femme Martine ainsi que sa belle-sœur, qui habite la maison voisine, sont également interpellées et placées en garde à vue. Lors des interrogatoires, Fernand apprend que l'enquête court depuis le mois de juillet :

Sept mois durant lesquels mes conversations téléphoniques ont été écoutées, ma voiture placée sous surveillance GPS à l'aide d'une balise et mes déplacements parfois suivis à la trace par des équipes de filature.

Pour Eñaut, le but est clair et affiché : « Ils ont voulu créer la peur chez les militants et décourager les autres de continuer. » Un an après leur arrestation, les téléphones de Fernand et Martine leur sont restitués, sans plus d'explications.

Mais le 16 septembre, sept personnes, dont Fernand, reçoivent un ordre de convocation de la police. L'office de lutte contre le trafic illicite de migrants (OLTIM) les convoque le 2 octobre pour audition « dans le cadre d'une enquête pour aide à l'entrée et au séjour irrégulier en bande organisée ». En cause, une action de désobéissance civile menée le 14 mars par une vingtaine d'associations et de collectifs de lutte pour la défense des droits des personnes en exil. Ce jour-là a lieu la traditionnelle Korika, une course populaire dont le but est la promotion de la langue basque. Lors de cet évènement, des citoyen.nes et associatifs ont couru aux côtés de personnes sans papiers. Trente-six d'entre elles ont alors pu traverser la frontière sans être arrêtées par les autorités françaises. Le préfet, qui avait annoncé l'ouverture d'une enquête, ne s'est pas arrêté aux simples menaces. Le 2 octobre, Fernand et les six autres ont usé de leur droit au silence devant les enquêteurs. Ils sont convoqués au tribunal le 25 janvier 2025, où ils seront entendus par les juges dans le cadre de cette enquête.

Un engagement citoyen, associatif, politique et historique

Dès la fin 2018 à Bayonne, des citoyens alertent les pouvoirs publics sur cette nouvelle route migratoire et exigent un accueil digne dans leur ville. La mairie entend leurs revendications et ouvre alors un centre appelé Pausa (« la pause », en basque), pour faire face à l'afflux de personnes en transit dans la ville. Le maire, Jean-René Etchegaray, parle lui-même de centre « alégal ». Dans cet ancien bâtiment de l'armée appartenant désormais à l'agglomération, environ 35 000 personnes sans papiers sont passées depuis son ouverture et y ont trouvé pendant quelques jours repos et sécurité. À une centaine de mètres de là, dans un local proche des quais, Lucie Bortayrou, Présidente du collectif Diakité qui a longtemps été présent dans l'enceinte du centre, revient sur ces années de travail acharné :

Nous étions environ 700 adhérents et 200 membres actifs. La vague de solidarité a été impressionnante. Dès l'ouverture du centre, la mairie s'occupait du repas du midi et les bénévoles des repas du soir, c'était vraiment du flux tendu. Des médecins et infirmiers bénévoles venaient apporter leur aide. Il faut se l'imaginer, mais en 2019 on voyait passer plus de mille personnes par mois.

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Lucie Bortayrou, présidente du de Diakité dans les locaux du collectif. Ici, un accueil de jour est proposé, ainsi que des consultations médicales et la distribution de kits de première urgence.

Aujourd'hui, si les arrivées sont moins visibles du fait de la réouverture de la frontière, le local de Diakité continue à offrir un accueil de jour pour les dizaines de jeunes en provenance de la frontière et qui dorment au centre Pausa. Pour Lucie, la solidarité, au-delà de la question humanitaire, relève aussi d'une fibre basque à part entière :

Quand ils ont fermé les ponts, tous les Basques ont ri. Croyaient-ils seulement qu'ils allaient bloquer une frontière en bloquant deux ponts ? C'est mal nous connaître. L'accueil de personnes en quête d'un refuge, c'est une manière d'être pour nous, c'est dans notre ADN. Il y a encore quelques années, nous avions le fascisme à dix bornes de chez nous. Les histoires de la fuite des Portugais, des Espagnols, c'est notre histoire à nous aussi. Quand le centre Pausa a ouvert, même si l'on pouvait lui reprocher son côté « un toit, un repas puis casse-toi », il n'a pas fait naître comme ailleurs en France d'animosité particulière, bien au contraire. Pas de manifs, pas d'insultes, pas de tags. Et ça, ça raconte beaucoup de notre territoire.

Si la lutte pour un accueil digne est portée par les habitants, elle est également soutenue activement par des élus et élues locaux. Dans son bureau, Felipe Aramendi, le maire d'Urrugne (Abertzale), se souvient des premiers passages auxquels son équipe et lui ont dû faire face. « Les contrôles policiers étaient extrêmement importants, mais en tant qu'élus, nous ne pouvions pas rester les bras croisés. » La première décision de la ville a été d'ouvrir les portes de son Centre communal d'action sociale (CCAS) :

Les citoyens ont été remarquables. Beaucoup sont venus apporter des couvertures, faire à manger, se relayer pour servir du thé ou du café. Le but était d'offrir aux personnes qui passaient un lieu où se désaltérer et se reposer avant de reprendre la route vers Bayonne et le centre Pausa.

Aux côtés du maire, Danielle Baron, adjointe aux affaires sociales, souligne l'investissement du centre communal d'action sociale (CCAS) : « Nous avons mis en place également un réseau d'hébergeurs solidaires. Quand le centre Pausa ne pouvait pas accueillir le soir même, nous faisions héberger les personnes par des habitants. » Le 26 août 2022, des jeunes qui avaient trouvé refuge dans l'église d'Urrugne sont interpellés par la police. Alors interrogé par nos confrères de Sud-Ouest, le maire dénonce avec force ces arrestations dans « un lieu public, appartenant à la collectivité publique, humainement l'on peut être choqué, dérangé par cette façon de faire ».

Pour lui aussi, l'histoire basque est traversée par ce sens de l'accueil inconditionnel. Il sourit :

Ma mère me racontait souvent l'histoire de ses parents qui, dans les années 1960 et 1970, ouvraient leur porte à des Portugais qui fuyaient la dictature. À table, il était hors de questions qu'elle ou ses onze frères et sœurs se servent en premier. Ses parents accueillaient l'étranger et le servaient d'abord.

« J'ai moi-même baigné dans l'accueil des anti-franquistes », se remémore Danielle « et pour nous, c'est une forme de normalité, ce que nous faisons n'a rien d'exceptionnel ».

Mais pour les élus comme pour les militants, une question persiste et sera certainement l'une des plus importantes dans les années à venir, dans un pays où les choix en matière d'immigration tendent à se focaliser sur la fermeture et le non-accueil. « Les choix politiques d'urgence, les gens les acceptent. Mais comment, aujourd'hui, pouvons-nous accompagner à l'installation ? Que l'on ne soit plus qu'une terre de transit, mais également d'accueil ? Ça sera moins évident », glisse l'adjointe aux affaires sociales.

Irak. Kerbala, sanctuaire des réfugiés libanais

L'image montre un intérieur somptueux, probablement d'un sanctuaire ou d'une mosquée, orné de nombreux détails décoratifs en miroir et de magnifiques motifs. Au centre, on peut voir une structure dorée qui attire l'attention, probablement un mausolée ou une tombe. Le plafond est impressionnant, avec un grand lustre et des fenêtres laissant passer la lumière. Beaucoup de personnes, principalement vêtues de noir, sont rassemblées à l'intérieur, créant une atmosphère de recueillement et de dévotion. Les murs sont également ornés d'inscriptions arabes, ajoutant à la beauté spirituelle du lieu.

Plusieurs milliers de Libanais chiites fuient les frappes israéliennes pour se réfugier en Irak, dans la ville sacrée de Kerbala, haut lieu du chiisme et sanctuaire de l'imam Hussein. Là-bas, la population s'organise pour les accueillir, soutenue par de puissantes organisations religieuses chiites et les forces paramilitaires pro-Iran. Reportage.

Il est un peu plus de 21 heures à l'aéroport international de Bagdad en ce 24 octobre 2024. La file des visas est inhabituellement longue pour les étrangers, principalement des réfugiés libanais accueillis par l'Irak comme « invités », comme l'ont répété à plusieurs reprises des représentants officiels. Bagages en main, ils se dirigent rapidement vers la sortie, où des retrouvailles spontanées ont déjà lieu. Certains s'arrêtent à Bagdad, comme Kassem, qui y retrouve sa mère. Celle-ci s'est installée temporairement dans la capitale après avoir fui Tyr, ville côtière du sud du Liban, récemment désertée, sous les bombardements israéliens. D'autres voyageurs se dirigent vers les voitures qui les attendent pour les emmener à Kerbala. Après avoir franchi de nombreux points de contrôle, ils arrivent comme moi dans la nuit, sous le regard des portraits de l'Ayatollah Ali al-Sistani, de Mohamed Sadiq al-Sadr et de son fils Moqtada, qui ornent les murs et les rues de la ville, aux côtés d'autres grands prêcheurs de la foi musulmane chiite.

Un lien historique

D'après les chiffres de l'agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) de fin octobre 2024, plus de 25 000 Libanais sont exilés aujourd'hui en Irak. Selon l'intensité des frappes israéliennes, le flux de réfugiés peut atteindre une moyenne quotidienne de 900 personnes depuis la mi-octobre. Ils s'installent principalement dans les villes saintes de Kerbala et Najaf, tandis que d'autres se répartissent dans diverses provinces du centre et du sud de l'Irak, notamment à Babil, Bassora, Diyala et Salaheddin1.

Les relations entre le Liban et l'Irak bénéficient d'une forte identité partagée par les chiites des deux pays, et qui s'est affirmée après la révolution islamique iranienne de 1979. Ces liens idéologiques se sont approfondis avec l'essor du Hezbollah, formé en réponse à l'invasion israélienne de Beyrouth en 1982, et sous l'influence croissante de l'Iran après la chute de Saddam Hussein. Les deux communautés entretiennent des échanges dynamiques, illustrés par les commémorations qui rythment le calendrier religieux chiite et donnent lieu à des pèlerinages fréquents vers les sites irakiens. Le séminaire de Najaf constitue également un important centre d'enseignement théologique, social et politique, où de nombreux étudiants libanais se forment. La récente guerre à Gaza a intensifié leur lutte commune contre l'oppression, consolidant ainsi leur sentiment de solidarité au nom d'un panarabisme renaissant.

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Kerbala, 25 octobre 2024. Libanaises en exil dans l'enceinte du mausolée de l'imam Hussein.
(Toutes les photos sont de Héloïse Wiart)

Cette solidarité est aussi profondément ancrée dans la résistance islamique, où chacun se sent concerné par la souffrance des « frères » libanais. En ville, les façades des barbiers, des restaurateurs de rues, des échoppes vendant voiles et abayas, sont parées de drapeaux libanais et palestiniens. Sur les panneaux publicitaires, des associations caritatives lancent des appels aux dons. Au détour d'un pont, on peut apercevoir des tentes dressées par le Hachd al-Chaabi, milices chiites et pro-iraniennes, où les locaux sont encouragés à apporter vêtements, nourriture et autres contributions pour les réfugiés présents à Kerbala.

La nuit tragique du 23 au 24 septembre, marquée par la frappe israélienne la plus meurtrière depuis la guerre de juillet 2006, a entraîné un afflux de réfugiés. Ali Yassin, un jeune de 17 ans originaire de Saïda, capitale du Sud-Liban, est arrivé ici par la route, à la suite de l'évènement désormais surnommé « le lundi noir » par tous : « Nous sommes partis avec un seul sac chacun, nous raconte-t-il, il nous a fallu des heures pour atteindre Beyrouth, puis le poste-frontière d'Al Qaim. Nous étions des milliers à fuir le sud. »

Comme Ali, nombreux sont ceux qui choisissent la voie terrestre à travers la Syrie, empruntant l'une des routes informelles, en raison des bombardements israéliens ciblant les postes frontaliers, qui jalonnent la longue frontière poreuse avec le Liban. Le coût du trajet oscille entre 60 et 200 dollars par personne (entre 57 et 189 euros), selon le point de départ et d'arrivée, et peut s'étendre sur plusieurs jours. Certains ont opté pour un trajet aérien, mais seule la compagnie libanaise Middle East Airlines assure quelques vols par semaine depuis Beyrouth, tous déjà complets et très onéreux.

Les sanctuaires en première ligne

En réponse à cette crise humanitaire grandissante, le gouvernement irakien a encouragé les Libanais à chercher refuge en Irak, en prolongeant la validité de leurs visas, et en mobilisant près de trois milliards de dinars (2,14 millions d'euros) selon des sources au ministère de l'immigration et des réfugiés, pour répondre à leurs besoins essentiels. Les dirigeants chiites, comme Moqtada Al-Sadr, turban noir, ancien chef de milice et figure populaire au sein de la communauté, ont également fait un appel aux dons pour venir en aide aux réfugiés libanais.

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Espace dédié à la collecte des dons sous l'égide du Hachd à Kerbala.

Ce sont principalement les administrations des sanctuaires de l'Imam Hussein et de l'Imam Abbas qui jouent un rôle central dans cette dynamique. Responsables de la préservation et de l'entretien des sites, elles génèrent d'importants revenus grâce aux pèlerinages et aux dons des fidèles, comme en témoignent les urnes en verre bourrées de billets, dispersées autour des lieux saints. Une dimension cruciale de ce financement est l'augmentation significative de plus de 30 % des dotations gouvernementales religieuses dans le budget de 2024, atteignant 2,564 trillions de dinars (soit près de 1,659 milliard d'euros). Bien que l'Iran soutienne aussi activement certaines factions chiites irakiennes, son rôle dans le financement direct des sanctuaires demeure incertain. Le séminaire religieux de Najaf, avec sa longue tradition d'indépendance vis-à-vis des autorités politiques, se distingue des séminaires iraniens, comme celui de Qom, dont le clergé obéit directement à l'Ayatollah Khamenei. Certaines sources indiquent ainsi que l'Iran pourrait préférer investir dans des groupes fidèles à son régime plutôt qu'à Kerbala, associée à Najaf et perçue comme un contrepoids à son influence.

Les autorités musulmanes chiites ont réquisitionné de nombreux hôtels, habituellement réservés aux croyants du monde entier, pour offrir aux réfugiés plusieurs repas par jour et un hébergement temporaire. Parmi ces établissements, l'hôtel Al-Noor, situé à seulement vingt minutes à pied de la porte Qibla menant au sanctuaire de l'Imam Hussein.

Au nom des mêmes intérêts supérieurs, moraux et religieux, les restaurateurs préparent des repas gratuitement, tandis que de nombreux gérants d'établissements hôteliers hébergent des familles entières sans frais, indépendamment des subventions proposées par les organisations chiites. « C'est une décision personnelle d'accueillir les femmes et les enfants », nous confie le manager de l'hôtel Hoda Al-Wali. Hayat, comme bien d'autres libanais rencontrés, exprime sa profonde gratitude pour cet accueil chaleureux. Elle raconte, amusée, comment des Irakiens l'ont abordée dans la rue, se disant « à son service », et allant jusqu'à lui proposer leur maison, leur voiture, et même, plaisantait-elle, leur dernier mouton.

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Espace dédié à la collecte des dons sous l'égide du Hachd à Kerbala.

Mohamed, un adolescent d'une vingtaine d'années originaire de la banlieue sud de Beyrouth, terrassée par les bombardements israéliens, ignore comme beaucoup d'autres si sa maison tient encore debout et s'il pourra rentrer au pays. Il nous raconte comment l'urgence continue de rythmer sa vie et à quel point l'inquiétude pour ses oncles, ses grands-parents et le reste de ses proches restés là-bas le tenaille. « Dès qu'il y a une frappe, il faut vérifier que tout le monde va bien », explique-t-il.

Chaque soir, presque comme un rituel, les réfugiés libanais se retrouvent dans les salons de l'hôtel pour partager leurs récits de traversées difficiles ou de familles séparées, ainsi que leurs réminiscences des conflits passés. Certains racontent l'évacuation en urgence, la peur au ventre, l'appréhension de l'inconnu sur le trajet vers la frontière, tandis que circulaient des rumeurs de réfugiés abandonnés dans le désert, privés d'eau et de nourriture. Les nuits se déroulent entre nostalgie et silence pesant, où l'on se rassemble autour d'un thé, les regards rivés sur l'écran de télévision, tandis que des images en continu sont diffusées.

« Une terre d'accueil familière »

Malgré l'incertitude, Mohamed garde espoir. « L'Irak est notre deuxième pays, nous sommes en sécurité ici », nous assure-t-il, assis sur l'un des canapés en velours du hall d'entrée de l'hôtel, tandis que les échos lointains des vidéos des bombardements résonnent sur les téléphones de ses voisins. Ce sentiment fait écho à celui de Ghida, jeune libanaise de Nabatiyé (sud du Liban), hébergée à quelques rues de là, à l'hôtel Hoda Al-Wali. Elle nous explique que l'Irak est pour les siens une terre d'accueil familière. Ils visitent le mausolée au moins une fois par an durant l'Arbaïn, l'un des plus grands rassemblements religieux au monde. Cette commémoration marque le dernier des quarante jours de deuil suivant l'anniversaire de la mort de l'imam Hussein, petit-fils du prophète Mohamed, après ‘Achoura. Ghida y était d'ailleurs en août 2024, et se souvient de ces jours marqués par des hommages à Gaza et un soutien à la cause palestinienne. Aujourd'hui, elle remarque comment les pèlerins venus de partout sympathisent avec le Liban. « Nous avons la chance d'être proches de l'imam Hussein, et nous croyons sincèrement que prier nous aidera », nous affirme-t-elle.

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Heure de recueillement devant le mausolée de l'imam Hussein

Chaque matin, les fidèles libanais se fondent parmi la foule qui se dirige vers le mausolée de l'imam, à la coupole dorée et brillante. L'intérieur est magnifique, orné de mosaïques aux mille couleurs, de miroirs scintillants et de lustres en cristal suspendus au plafond, avec des calligraphies religieuses qui décorent les murs.

Les femmes se faufilent et tentent de toucher ou d'embrasser le tombeau. Elles se bousculent, gémissent, pleurent ou crient « Labaika Ya Hussein ! » (« Me voici à ton service, ô Hussein ! »). Dans cette atmosphère empreinte de dévotion et de spiritualité, où le chagrin se mêle à l'espérance, Yara nous confie : « Notre prosélytisme est notre arme. » Pour ces Libanaises, l'imam Hussein incarne une véritable école de vie. Les leçons tirées de son martyre, de celle de sa famille, et de son sacrifice résonnent profondément en elles :

Hussein a été opprimé, comme nous. Nous n'étions pas présentes lors de la bataille de Kerbala, mais si nous y avions été, nous aurions sans hésiter combattu à ses côtés. Maintenant, nous disons « Labaik » en réponse à son appel, en suivant sa voie et ses enseignements. Nous sommes toutes bénies d'être proches de lui.

Pour beaucoup de Libanais, la perte et l'exil font tristement partie de leur histoire, un cycle sans fin. Mais sur cette terre d'Irak, auprès du sanctuaire de l'imam Hussein, ils puisent dans le sacré les forces de leur résilience. « Notre maison a été détruite en 2006 durant la guerre, et nous l'avons reconstruite. Cette fois-ci encore, nous reviendrons au Liban et nous reconstruirons », affirme Ghida d'un ton empreint de révolte.


1Ces données se basent sur des informations que le HCR a recueillies auprès de sources gouvernementales et de partenaires entre le 27 septembre et le 29 octobre. Voir «  Iraq Flash Update #17 : Update on Displacement from Lebanon  », UNHCR, 27 octobre 2024.

Iran. En attendant la tempête

L'image montre un groupe de quatre personnes assises sur un banc jaune sur une colline ou un sommet. Ils sont tournés vers un paysage brumeux, peut-être en admirant la vue. Parmi eux, on peut voir un adulte et trois enfants. L'adulte porte un manteau sombre tandis que les enfants portent des bonnets. À droite de l'image, un chien noir se tient sur le sol, se dirigeant vers l'extérieur du cadre. L'atmosphère semble tranquille et contemplative, avec une faible visibilité en raison de la brume.

Dans la nuit du 25 au 26 octobre, Israël a lancé une attaque limitée sur l'Iran, avec la bénédiction des États-Unis. Si Tel-Aviv semble pour l'instant se retenir d'ouvrir un nouveau front dans la région, à Téhéran, la population semble davantage préoccupée par les difficultés de la vie quotidienne que par l'éventualité d'une guerre régionale. De passage dans le pays, Shervin Ahmadi raconte l'ambiance dans la capitale.

En ce début d'après-midi du 1er octobre, le hall de l'aéroport international Imam Khomeini de Téhéran est plus calme que d'habitude. Seuls deux vols viennent d'atterrir. Dans le taxi qui me conduit vers mon appartement, nous parlons de la situation politique, comme toujours. C'est à ce moment-là que nous apprenons que l'Iran a attaqué Israël. Le conducteur, plus jeune que moi, est inquiet des répercussions économiques. Il a pourtant participé à la guerre contre l'Irak, souvenir amer au vu des jours meilleurs qu'il espérait par la suite. Comme beaucoup d'Iraniens, il critique tout, y compris la révolution iranienne qu'il attribue aux intellectuels « qui sont partis à l'étranger et nous ont laissés dans cet enfer ». Je me sens visé par ce reproche et lui rappelle que la vie sous le Shah n'était pas un paradis, et qu'il n'était pas possible à l'époque de critiquer le régime comme il le fait. Comme beaucoup d'autres, l'homme répète la propagande des chaînes satellitaires pro-israéliennes, comme Iran International, qui ne cessent d'embellir le régime du Shah, pourtant l'un des dictateurs les plus durs de la seconde moitié du XXe siècle.

En arrivant chez moi, je sors acheter le strict nécessaire : un peu de pain et du fromage. Dans un vieux magasin du quartier, les commerçants se sont rassemblés et discutent de la nouvelle de l'attaque. Eux aussi sont inquiets des conséquences économiques, mais sans dramatiser.

Dans les jours qui suivent, je me promène dans le centre-ville, où de nombreux cafés attirent les jeunes. Dans ces quartiers, près d'un tiers de jeunes filles ne portent pas le foulard. Je n'ai pas vu la police des mœurs, ni dans les rues ni à l'entrée des stations de métro. Il semble que la pression sociale ait diminué, comme l'avait promis le candidat Masoud Pezeshkian lors de sa campagne présidentielle. La présence policière dans les rues n'est pas aussi marquée qu'elle l'était pendant le mouvement « Femme, vie, liberté »1. Pour un pays au bord de la guerre, la situation est curieusement très calme. On a l'impression que les Iraniens ne croient pas à une guerre ouverte avec Israël, et ne paniquent pas face à cette éventualité.

L'inflation plutôt que la guerre dans la région

Cela fait un an que je ne suis pas venu en Iran. J'ai l'impression que l'inflation n'est pas aussi galopante qu'auparavant. Le prix du pain n'a pas changé, mais celui du poulet est passé de 74 000 tomans (1,62 euro) il y a un an à 84 000 tomans (1,84 euro) aujourd'hui, soit une hausse de 14 %. L'augmentation des prix des produits laitiers est encore plus marquée. Selon le Centre des statistiques iranien, le taux d'inflation annuel des ménages du pays a atteint 34,2 % en septembre 2024, enregistrant une légère baisse de 0,6 point par rapport à l'année précédente. Mais la vie chère reste la principale préoccupation des Iraniens. Comme les années précédentes, la hausse des salaires n'a pas suivi l'inflation, et les gens ont le sentiment de s'appauvrir de plus en plus.

La guerre à Gaza est presque absente des conversations. En dehors des médias d'État et des journaux, on n'entend pas parler de ce conflit dans la rue. En revanche, une partie des intellectuels dits « de gauche » adopte une position proche de l'extrême droite française et ne condamne pas les crimes d'Israël, les trouvant « normaux » après le 7 octobre. La haine du régime semble tout justifier, y compris le génocide à Gaza. Certains royalistes vont plus loin, voyant l'image du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou dans la lune2 et le présentant comme le sauveur des Iraniens. Cependant, ces voix restent très minoritaires, et un appel collectif « contre le nouvel ordre imposé au Proche-Orient » a recueilli la signature de plus d'un millier d'artistes et d'intellectuels iraniens. En discutant avec les gens, on voit tout de suite pointer une certaine fierté patriotique. Personne ne sait quelle serait la réaction des Iraniens si des soldats américains venaient à débarquer sur leur sol.

De son côté, le régime ne semble pas préparer la population à l'éventualité d'une guerre ouverte avec l'Occident dans un avenir proche. La diplomatie iranienne est très active, et Abbas Araghtchi, le ministre des affaires étrangères, a multiplié les voyages dans la région, se rendant notamment en Égypte, pays avec lequel l'Iran n'avait pas de relations diplomatiques pendant des années. Lors de son déplacement au Liban après l'assassinat du secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah, le ministre a fait état des efforts déployés par l'Iran pour parvenir à un cessez-le-feu simultané au Liban et à Gaza. Le message de Téhéran est très clair : une guerre ouverte entre Israël (ou l'Occident) et l'Iran n'épargnerait aucun pays de la région, et il est dans l'intérêt de tous d'éviter cette éventualité.

Les quotidiens, qu'ils soient réformateurs ou conservateurs, saluent cette forme de « dissuasion diplomatique » et évitent de semer la panique parmi la population en évoquant la probabilité d'une attaque totale imminente d'Israël. On a l'impression que la guerre à Gaza et au Liban a mis fin, du moins temporairement, aux querelles habituelles entre réformateurs et conservateurs, favorisant ainsi l'émergence d'une forme de « réconciliation nationale ».

Les affaires continuent

Téhéran continue de réaffirmer par ailleurs son soutien à ses alliés au sein de « l'axe de la résistance ». Lors de son voyage à Beyrouth, Mohammad Ghalibaf, président du parlement iranien, a déclaré : « Nous participerons à la reconstruction du Liban. » Il a également affirmé récemment que son pays est prêt à négocier avec Paris en vue d'un cessez-le-feu au Liban.

Lors du premier sommet de l'Union européenne avec les six monarchies du Golfe arabo-persique, le 16 octobre 2024, les responsables de l'Union européenne (UE) ont déclaré : « Les opérations militaires d'Israël à Gaza et au Liban, ainsi que le risque d'une guerre régionale plus large, seront le sujet principal de cette rencontre. »3 Cependant, juste avant ce sommet, l'UE a émis de nouvelles sanctions contre sept entreprises iraniennes, dont trois compagnies aériennes, contraignant ainsi Iran Air à suspendre tous ses vols vers l'Europe, sauf Londres. Ces nouvelles sanctions ne devraient pas avoir d'impact significatif sur le régime, mais elles compliquent légèrement la vie des Iraniens de la diaspora qui souhaitent rentrer au pays. Les voyages vers l'Europe et le reste du monde restent possibles via des pays voisins, comme la Turquie, les Émirats ou le Qatar.

Le matin du 26 octobre, en me réveillant, j'apprends que la riposte israélienne a eu lieu : des sites militaires dans les provinces de Téhéran, du Khouzestan (sud-ouest) et d'Ilam (ouest) ont été attaqués. Les médias d'État parlent de dégâts limités.

Malgré cette opération, je ne remarque aucun changement dans le comportement des gens. Tout est calme, et l'attaque semble ne susciter aucun intérêt. Dans le métro, j'essaie d'aborder le sujet avec un jeune étudiant, qui n'est même pas au courant des événements. Je descends au quartier universitaire, où se concentrent de nombreuses librairies, et je constate la même indifférence. Étonnamment, les gens semblent désintéressés.

Plus surprenant encore, le prix du dollar, qui avait grimpé ces derniers jours, a légèrement baissé au lendemain de l'attaque, et la Bourse est passée au vert après plusieurs jours dans le rouge. On dirait que les milieux d'affaires, commerçants inclus, soulagés par la portée limitée de cette attaque, se disent désormais : c'est bon, nous pouvons continuer nos activités.

Beaucoup pensaient que Nétanyahou pourrait attaquer l'Iran avant l'élection présidentielle américaine, le 5 novembre 2024, plaçant ainsi le prochain locataire de la Maison-Blanche devant le fait accompli. Les responsables iraniens avaient déjà mis en garde contre cette éventualité, promettant, si tel était le cas, une riposte encore plus violente que celle du 1er octobre. Pour l'instant, la balle semble à nouveau au centre.


1NDLR. Mouvement de révolte qui s'est déclenché en Iran en septembre 2022 à la suite du meurtre, par la police des mœurs, de Mahsa Amini, jeune femme kurde iranienne, pour avoir mal mis son voile.

2Pendant la révolution iranienne, une rumeur s'est répandue parmi la population selon laquelle l'image de l'Ayatollah Khomeini serait apparue dans la lune. Cet événement a été utilisé pendant des années par les royalistes pour qualifier la révolution iranienne de soulèvement d'un peuple ignorant.

3« Un sommet UE/Pays du Golfe dominé par la crise au Moyen-Orient », L'Orient-Le Jour, 15 octobre 2024.

Attaques israéliennes au Liban. « Un tremblement de terre sous mes pieds »

Par : Doha Chams
L'image montre une scène animée à l'intérieur d'un marché ou d'une épicerie. On peut voir plusieurs personnes qui interagissent autour de tables chargées de fruits et légumes. L'ambiance semble occupée, avec diverses personnes, certaines portant des sacs, en train de choisir des produits. Les étals sont colorés et bien garnis, suggérant une variété de produits frais disponibles. L'environnement paraît lumineux et accueillant.

Trop souvent présentées comme des opérations contre le Hezbollah, l'explosion de milliers de bipeurs au Liban par Israël les 17 et 18 septembre et le bombardement de la banlieue sud ont semé la terreur au sein de la population civile. Reportage à Beyrouth.

La sidération. Pas d'autre mot pour décrire l'état des Libanais après les longues minutes au cours desquelles ils ont essayé de comprendre ce qui se passait sous leurs yeux, en ce 17 septembre 2024.

En quelques minutes, Israël a fait exploser des milliers de bipeurs qu'il avait préalablement piégés quelque part entre Taïwan, la Hongrie et la Bulgarie, entre les mains de leurs propriétaires. Et cela ne s'est pas arrêté là : à peine les gens commençaient à comprendre ce qui se passait qu'un deuxième épisode d'explosions a eu lieu exactement après 24 heures, et qui concernait cette fois les appareils de talkie-walkie. Et enfin, troisième épisode de l'agression, après le discours du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, qui décrivait l'attaque via les bipeurs de « frappe forte et sans précédent, qui a outrepassé toutes les règles morales, juridiques et humanitaires » : deux immeubles résidentiels de huit et cinq étages ont été bombardés, dans le but d'atteindre le sous-sol où se tenait une réunion des forces d'élite du parti. Cela a conduit à l'assassinat d'Ibrahim Akil, chef de la Force Radwan, une unité militaire du Hezbollah, et de 16 de ses membres, aux côtés de 61 civils, dont une majorité de femmes et d'enfants.

Cette agression en discontinu s'est étendue sur 72 heures. Elle a fait selon le bilan provisoire du ministère de la santé, 90 morts — des civils pour la plupart —, et plus de 3 200 blessés, graves pour la plupart, sans compter les disparus, en attendant les analyses ADN des restes humains trouvés dans les décombres d'immeubles de la banlieue sud.

Des explosions partout, y compris dans les hôpitaux

Un crime de guerre caractérisé ? C'est le moins que l'on puisse dire. Du terrorisme d'État ? Indubitablement. Un mépris pour toutes les lignes rouges et le droit international ? C'est évident. Ce faisant, Israël entérine le précédent d'une « guerre des objets piégés », en toute impunité, vu l'absence de la moindre sanction et de toute décision capable de protéger les civils après la réunion en urgence du Conseil de sécurité de l'ONU, le vendredi 20 septembre 2024. Une nouvelle réunion est appelée par la France à la suite des bombardements sur le sud du pays et dans la banlieue sud de la capitale, le lundi 23 septembre 2024.

Ainsi, Israël a voulu, en l'espace de quelques minutes, assassiner 5 000 Libanais, à en juger par le nombre évalué d'appareils piégés. Les victimes ne se trouvaient pas derrière des barricades ou sur un champ de bataille : elles se trouvaient chez elles, en famille, avec leurs voisins, dans des hôpitaux, des boutiques, dans la rue ou en voiture… Tel-Aviv a cependant voulu donner l'impression qu'ils appartenaient tous au Hezbollah. Mais ce dernier a aussi distribué les appareils en question dans des établissements civils, comme les hôpitaux, ainsi que sur des médecins et des infirmiers qui travaillaient entre autres dans ces établissements. Un bipeur avait notamment explosé à l'hôpital Hôtel-Dieu de France à Beyrouth.

Des vidéos capturées par des caméras de surveillance privées et publiques se sont répandues sur les réseaux sociaux. On y voyait les personnes se trouvant autour des détenteurs de bipeurs qui explosaient soudainement, hurler de terreur, blessées et hébétés, ne comprenant pas ce qui leur arrivait : corps éventrés, mains amputées, yeux crevés et visages brûlés… En quelques minutes, les routes de Beyrouth, de la Bekaa (est), du sud et même du nord (Jbeil, Batroun)1 n'étaient plus sillonnées que par des dizaines d'ambulances, transportant pendant des heures les blessés dans les différents hôpitaux.

« J'étais en moto, sur la route de l'aéroport, quand j'ai entendu un bruit d'explosion venant de la voiture qui était juste devant moi. Le véhicule est sorti de la route et a été percuté par un autre », témoigne Nasser Hamdane, qui tient une boutique d'appareils électroniques à Borj Al-Barajneh, dans la banlieue sud de Beyrouth. Il ajoute : « Je n'ai rien compris, j'ai d'abord cru à un assassinat, alors j'ai fait demi-tour avec ma moto. Mais au premier rond-point, j'ai trouvé des gens rassemblés autour d'une autre voiture aux vitres teintées, et qui essayaient de sortir un blessé. » Ancien employé de la police du Parlement, Nasser a appelé un de ses anciens collègues qui lui a appris que des explosions similaires s'étaient produites dans toutes les régions du Liban. « Nous avons alors compris qu'il s'agissait d'une agression israélienne. »

Une vague de terreur

Personne ne pouvait croire que les blessés se comptaient par milliers. Mais une fois le premier choc passé, les réseaux sociaux ont été inondés d'appels au don du sang, suscitant ce que le président du bureau local du Comité international de la Croix-Rouge CICR a qualifié de « plus grande opération de don du sang dans l'histoire du Liban ».

Puis la sidération a cédé la place à une extrême colère : « Savez-vous ce que cela signifie d'être en train de manger un sandwich avec un ami dans la rue, et soudain, une explosion lui arrache le bras et son sang gicle sur votre visage ? », demande un jeune homme à l'infirmière qui essayait de panser ses blessures. Toujours en état de choc, la victime était incrédule devant « un tel degré de criminalité ». Il ajoute, une minute plus tard : « Je ne serais pas du tout surpris que ce soient eux qui aient fait sauter le port de Beyrouth », une réflexion qui a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux depuis la semaine dernière, l'ampleur du crime et l'état de choc dans lequel il laisse la population leur rappelant ce qu'ils avaient vécu le 4 août 2020.

Dima vit dans la zone de Hadath, adjacente à Al-Jamous, dans la banlieue sud, là où le bombardement a eu lieu. Elle confie : « J'ai senti comme un tremblement de terre sous mes pieds. La maison a tangué et j'ai senti une vague de forte chaleur, puis un silence terrible a régné. » Elle nous explique avoir rapidement compris ce qui venait de se passer « parce que les drones n'ont pas quitté le ciel depuis ce matin. Mais je ne m'attendais pas au bombardement d'immeubles résidentiels entiers pour assassiner quelqu'un si loin du front ! C'est le summum du terrorisme ! » Après un moment de silence, elle ajoute : « Bien sûr, c'est ce qu'ils font depuis un an à Gaza, mais voir cela à la télévision est une chose, et le vivre en est une autre. » Quelques heures plus tard, Dima emballait ses affaires et celles de ses enfants pour se réfugier dans son village isolé dans la montagne libanaise, comme beaucoup d'habitants de la banlieue sud.

Le lendemain, les environs du lieu bombardé rappelaient les destructions qu'Israël avait infligées à la banlieue sud lors de la guerre de juillet 2006. Un amoncellement de décombres rendait la marche impossible. Les rues étaient vides, sauf d'ambulanciers et de pompiers qui cherchaient toujours des survivants ou les corps de victimes. Pendant ce temps, les drones et les avions de reconnaissance israéliens continuaient à parcourir le ciel libanais.

Entre rumeurs et solidarité

Immédiatement après ces attaques, beaucoup de messages ont circulé pour adjoindre les Libanais à s'éloigner de tous les appareils de communication, des téléphones et ordinateurs portables, jusqu'aux batteries à énergie solaire qui se sont répandues au Liban pour compenser l'absence de courant électrique et le prix élevé des générateurs. « La première chose que j'ai faite quand j'ai réalisé ce qui se passait a été de débrancher Internet et tous les appareils électroménagers », explique Khaled Al-Baba, propriétaire d'un magasin d'électronique dans le quartier de Barbir.

D'autre part, et à l'instar de ce qui s'est passé au moment de l'explosion du port de Beyrouth, un mouvement de solidarité a traversé tout le pays pour porter secours aux blessés, et tenter d'atténuer l'impact psychologique de la catastrophe, y compris les hommes politiques de partis adverses qui ne se supportent habituellement pas.

La solidarité populaire de la rue sunnite était également au rendez-vous, comme dans le quartier de Beyrouth Tariq al-Jdideh, non loin des camps de Sabra et Chatila, ou à Akkar et à Tripoli (nord) ; « Pourquoi s'étonner d'une telle solidarité ? », raconte le propriétaire d'un café du quartier, interrogé sur ses jeunes clients qui se sont précipités pour faire don de leur sang. Il ajoute : « Tariq al-Jdideh a laissé derrière elle le différend politique avec le Hezbollah et le conflit entre sunnites et chiites, au moment où le parti a pris la décision d'ouvrir le front sud pour soutenir Gaza ». Un autre habitant ajoute : « Quand il s'agit d'Israël, tous les différends s'estompent. »

Pour une fois également, les institutions publiques ont été à la hauteur, en particulier le ministère de la santé dont le plan d'urgence a permis de secourir les blessés de manière rapide et efficace, malgré leur nombre très élevé.

Une employée du ministère de la santé, qui n'a pas souhaité donner son nom, relève que la plupart des blessés étaient touchés aux yeux : « Heureusement, certains pays comme l'Iran, l'Irak et la Syrie ont pris en charge des patients. » Ailleurs, dans des pays que le Liban considérait pourtant comme amis, une indifférence hostile — voire parfois une jubilation — se faisait entendre.

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Traduit de l'arabe par Sarra Grira.


1NDLR. Ces zones du nord du pays sont majoritairement chrétiennes.

Maroc. Malgré le séisme, un hymne à la vie

L'image montre un homme assis dans une pièce aux murs endommagés, avec des fissures visibles. À sa gauche, on aperçoit une fenêtre en bois, et à droite, le mur est abîmé, laissant entrevoir l'extérieur. La lumière naturelle pénètre dans la pièce, créant une ambiance mélancolique. L'homme semble contemplatif, perdu dans ses pensées, dans un décor qui suggère l'oubli et la dégradation.

Plus d'un an après le tremblement de terre qui a secoué l'ouest du Maroc, une partie des familles vivent encore sous des tentes, notamment dans les villages. C'est le cas de la plupart des habitants de Tizgui dans la province d'Al Haouz. Malgré la précarité, ils se sont organisés et entraidés — ce qui leur a permis de commencer à reconstruire, de préserver leurs traditions et leur mode de vie amazighs. La photographe Clémence Goubault les a suivis sur le long cours.

Situé au Maroc dans la province d'Al Haouz au bout d'une piste de 17 kilomètres, à 2 000 mètres d'altitude, le douar de Tizgui est totalement enclavé. Il abrite 1 380 villageois. La chute de rochers y est une menace constante qui pèse sur la sureté des habitations.

Le douar de Tizgui.
Le douar de Tizgui.
Toutes les photos sont de Clémence Goubault

Après le séisme de septembre 2023, la précarité reste omniprésente à Tizgui. Les villageois vivent au rythme des tentes qui se déchirent, des maladies et des chutes de pierre. En mars et avril dernier, ils ont dû faire face à une épidémie de rougeole et même un cas d'infection microbienne qui a coûté la vie à un nouveau-né.

Le village de tentes se tient près de la rivière. Il s
Le village de tentes se tient près de la rivière. Il s'agit d'une des rares surfaces planes.
La durée de vie des tentes est en moyenne de deux mois. Elles se déchirent au gré des intempéries et ont été changées cinq fois depuis le séisme.
Yemna Ait Youssef et ses enfants. La famille vit sous la tente en continu depuis le séisme. Leur maison devra être reconstruite à l
Yemna Ait Youssef et ses enfants.
La famille vit sous la tente en continu depuis le séisme.
Leur maison devra être reconstruite à l'écart des ruines de leur maison actuelle, à cause de la chute de rochers.

Face au cycle des naissances et des décès, au stress de la vie sous les tentes, les femmes s'entraident. Toutes ont prêté assistance aux femmes âgées (des tâches ménagères au soutien psychologique), aux femmes endeuillées et aux jeunes mères avec leur nourrisson.

Fatima Adghough (milieu), sa sœur Habiba Adghough ainsi qu
Fatima Adghough (milieu), sa sœur Habiba Adghough ainsi qu'une amie, sur le toit de la maison.
Les deux femmes aident Fatima quelques jours avant son accouchement.
Fatima Adghough la veille de son accouchement à la « Maison des Mères » à Asni. Le dispensaire accueille gratuitement les femmes des villages isolés quelques jours avant et après l
Fatima Adghough la veille de son accouchement à la « Maison des Mères » à Asni.
Le dispensaire accueille gratuitement les femmes des villages isolés quelques jours avant et après l'accouchement.
Fatima Adghough rentre chez elle soutenue par des villageoises. Rakkouche Id Jama (premier plan) s
Fatima Adghough rentre chez elle soutenue par des villageoises. Rakkouche Id Jama (premier plan) s'occupe des mères et des nourrissons du village.

Le village compte 243 enfants, et l'école reste un défi pour la plupart d'entre eux. Leur scolarité est assurée entre 6 et 12 ans par cinq enseignants, en complément de l'éducation coranique régie par l'imam du village. Seule une infime minorité d'enfants (six) sont allées au collège à Marrakech lors de la dernière année scolaire. Sur les onze qui devaient y partir à cette rentrée, cinq ont dû rester auprès de leurs proches.

Des enfants à la mosquée récitent le Coran auprès de Rachid Oubriek, l
Des enfants à la mosquée récitent le Coran auprès de Rachid Oubriek, l'Imam du village.
Hajar (11 ans) et Laila (8 ans) Id Masaoud dans l
Hajar (11 ans) et Laila (8 ans) Id Masaoud dans l'écurie de leur foyer. Après avoir suivi de près la mise-bas d'un veau, elles veillent sur le bien-être de leur compagnon.

Dans ces conditions difficiles, les habitants ont trouvé un second souffle pour redonner une impulsion à l'activité socio-économique du village. Reprise du transport, acheminement des denrées alimentaires et aménagement des tentes sont aux mains des hommes. Cent-vingt-six avaient préféré ne pas travailler en ville afin de réorganiser leur foyer et de contribuer au bon fonctionnement du village. Toutefois, depuis la fin du ramadan début avril, ils y retournent, par urgence économique.

Transport des villageois en camion transit sur la piste de 17 kilomètres qui mène au village.
Transport des villageois en camion transit sur la piste de 17 kilomètres qui mène au village.
Le camion transit arrive dans le centre du village. Abd Allahe (25 ans) est le copilote. Tout le long du trajet, il place des pierres derrière les roues arrière pour permettre au véhicule de repartir dans les côtes. En surcharge, le transit transporte jusqu
Le camion transit arrive dans le centre du village. Abd Allahe (25 ans) est le copilote. Tout le long du trajet, il place des pierres derrière les roues arrière pour permettre au véhicule de repartir dans les côtes. En surcharge, le transit transporte jusqu'à 30 passagers.
Les villageoises récupèrent leur lot lors d
Les villageoises récupèrent leur lot lors d'une distribution de dons venant de l'Association El Kawthar (Casablanca).
Hussein id Kouri (48 ans) qui répare les appareils électroniques en avait une douzaine en dépôt au moment du séisme. Quatre personnes ont réclamé le remboursement. Les villageois se sont cotisés pour qu
Hussein id Kouri (48 ans) qui répare les appareils électroniques en avait une douzaine en dépôt au moment du séisme. Quatre personnes ont réclamé le remboursement. Les villageois se sont cotisés pour qu'il puisse le faire. Aujourd'hui il répare gratuitement des satellites dans les tentes.

Au gré des saisons, le village est devenu un véritable modèle de résilience. Épicentre des festivités pour les vallées voisines, il a célébré la semaine de l'Aid al-Adha, qui représente un retour aux origines de la culture amazighe, dans un intense moment de partage et d'engagement socioculturel.

La Houcine Id Lamine (47 ans), président de l
La Houcine Id Lamine (47 ans), président de l'association du village « Abwab Wankriem pour la culture biologique et le tourisme », dans sa maison en ruine. Coordinateur de la structure socio-économique du village, il gère l'ensemble des activités du village.
Durant les festivités de l
Durant les festivités de l'Aïd Al-Adha, les hommes effectuent une tournée des foyers pour récolter de l'argent qui sera reversé à l'association du village. Ils récitent une prière en guise de remerciement aux donateurs. Un verre d'eau sacré est transmis à la sœur de Mohammed Id Lamine (72 ans) (à droite). Celle-ci est souffrante et décèdera trois jours après.
Des fillettes en tenue traditionnelle amazighe lors des célébrations de l
Des fillettes en tenue traditionnelle amazighe lors des célébrations de l'Aïd Al-Adha.
Chaque soir durant la semaine de l
Chaque soir durant la semaine de l'Aïd Al-Adha, les femmes se rassemblent pour chanter, dans les ruines principales du village. Cet espace est le lieu de rassemblement pour toute célébration. Malgré les ruines, elles continuent de s'y rendre.
Hassan Id Kourri (34 ans) revêt la peau de chèvre lors de la fête populaire de Boujloud durant l
Hassan Id Kourri (34 ans) revêt la peau de chèvre lors de la fête populaire de Boujloud durant l'Aïd Al-Adha.

La fête religieuse a surtout été l'occasion de fédérer les habitants pour défier la reconstruction grâce à l'organisation des villageois chapeautée par l'association du village « Abwab Wankriem pour la culture biologique et le tourisme ». Depuis juillet 2024, 28 familles sont rentrées chez elles, et 32 vivent encore sous la tente. Les villageois ont fait le choix de vivre une tradition qui leur est chère, sous le signe de la fierté d'un mode de vie amazigh.

De Gaza à La Courneuve, la Pride des banlieues se mobilise

Samedi 22 juin 2024, une semaine avant le premier tour des législatives en France, la Pride des banlieues réunissait plusieurs milliers de manifestantes à La Courneuve. Mots d'ordre cette année : la dénonciation du génocide en Palestine et la lutte contre la récupération des combats queers par l'extrême droite.

Un homme aux cheveux blonds parsemés de cœurs rouges traverse la gare RER de la Courneuve-Aubervilliers. Le cortège s'est donné rendez-vous juste derrière ce carrefour majeur de la ville. Impossible pour les Courneuviens de rater ce déferlement qui arrive par les trains, les bus, et les trottoirs. En ce début d'après-midi, la rue Victor Hugo est envahie par les couleurs. Le ciel fournit le bleu, les manifestants toutes les autres : sur la multitude d'étendards, dans les cheveux, sur les visages. La Pride des banlieues, qui célèbre les personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans et intersexes (LGBTQI+) des quartiers populaires depuis 2019, se met en marche. La foule est telle que les premiers à avancer sont déjà loin, quand les derniers de la file sont encore immobiles.

L'organisation l'annonce sans détour : la Pride des banlieues est un événement politique et revendicatif. Ici, on exige. Chaque édition met en avant un thème, miroir des troubles agitant la société. Après le droit à l'habitat décent en 2022, puis la PMA pour toustes en 2023, la marche de cette année est « contre la récupération de nos luttes par l'extrême droite et contre le génocide des Palestiniens », explique Gill qui coordonne l'événement.

La Courneuve, 22 juin 2024. Un manifestant de la Pride des Banlieues
La Courneuve, 22 juin 2024. Un manifestant de la Pride des Banlieues

Guidé par trois militantes aux bannières monumentales (les drapeaux trans, palestinien et de la Pride des Banlieues), le défilé serpente entre les pavillons et les barres d'immeubles. Aux fenêtres, des familles curieuses observent, les visages de leurs enfants peints aux couleurs du match de l'Euro qui se joue au même moment. Certaines saluent au son de la musique des orchestres joints à la mobilisation.

L'inclusivité dans les mots et dans les faits

Ce sont surtout les voix qui donnent l'ambiance. « Nous sommes tous des enfants de Gaza », scande en rythme une partie des manifestants, puis enchaîne avec « On s'aime ici, on reste ici ! ». Pas de chars colorés, d'éphèbes pailletés et de décibels déchaînés à la Pride des banlieues.

L'inclusivité détermine chaque décision du comité d'organisation. Accessibilité aux fauteuils, transcription des discours en langue des signes, accompagnement personnalisé en navette par des bénévoles, etc. Tout a été pensé pour permettre à chacun de vivre une marche des fiertés fluide et agréable. Comme une respiration au cœur de la mobilisation, un espace « calme et masqué » accueille les personnes à mobilité réduite, les familles et quiconque voudrait défiler sans se bousculer.

« Pensez à flouter les personnes pour éviter de les outer1 par accident », précise le service d'ordre aux photographes. Les visages qui se cachent au quotidien doivent pouvoir ici se montrer au grand jour sans crainte de répercussions. Les mains et les lèvres qui s'évitent dans les rues par peur doivent être libres de s'effleurer. Avec une hausse de 13 % des actes LGBTphobes en un an selon le ministère de l'intérieur qui a recensé 4560 infractions en 2023, et un bond de 19 % pour les crimes et délits envers les personnes LGBTI+, le risque est bien réel. Des insultes aux agressions physiques, des guets-apens homophobes aux menaces intra-familiales, les personnes identifiées queers témoignent toutes ou presque d'une dégradation du climat en France. La percée historique du Rassemblement National (RN) aux dernières élections européennes et le déferlement des paroles et actes discriminatoires qui en résulte sont loin d'annoncer des jours meilleurs.

Continuer à vivre, malgré la menace d'extrême droite

« Mes amis se renseignent déjà pour quitter la France. Mais moi, j'ai envie d'y croire, je ne suis pas convaincu qu'ils passent, ce n'est pas possible. » Damien continue à vivre sa vie normalement, mais ses craintes sont malgré tout bien présentes, en arrière-plan. « Je continue à m'exprimer à travers mes vêtements, ma façon d'être… Je refuse de vivre dans la peur » lâche-t-iel, catégorique. « Mais j'ai toujours un spray au poivre sur moi. »

Jeune drag-créature 2 connue sous le nom de Honey Beeze, Damien participe à sa première Pride des banlieues. « Je ne savais pas dans quel cortège me placer parce que toutes les luttes me vont, alors je navigue », sourit-t-iel. Le choix est en effet large : soutien aux personnes trans, aux LGBTQI+ iraniens, à la Palestine, contre l'islamophobie et l'antisémitisme… L'événement en lui-même, selon Damien, est un acte politique fort.

La représentativité des personnes queers dans l'espace public en banlieue est nécessaire. Pour montrer qu'ils existent ici, mais aussi pour déconstruire le regard qui est porté sur les quartiers.[…] Tout à l'heure une femme voilée a dansé avec nous du haut de son balcon. Ça va à l'encontre de tout ce que les médias de droite nous racontent. C'est beau, ces univers qui se mélangent.

Les deux mots d'ordre de la manifestation ont conduit à sa mobilisation : « les politiques de droite qui mettent en avant des personnes homosexuelles tout en défendant des idées réactionnaires me dérangent », blâme-t-iel. Pour la question palestinienne, sa sensibilisation s'est faite tardivement mais lui semble désormais évidente :

J'ai compris ce qu'il s'y passait tard, grâce aux contenus politiques de gauche sur les réseaux, car je ne suis pas trop les médias, mais j'ai participé à plusieurs manifestations en soutien à la Palestine. C'était naturel pour moi d'y être.

Les organisateurs lancent un die-in. L'effet de ce simulacre de mort lors duquel la foule est invitée à se coucher au sol, imitant le trépas, est saisissant. Plus un bruit ne s'entend dans la rue, pourtant grouillante de vie une seconde plus tôt. Même les passants se taisent. « Le RN au pouvoir, c'est notre mort », crie au mégaphone Allison, responsable de l'ambiance et de la tête du cortège, « la mort de toutes et tous ici, et rien d'autre ».

La Courneuve, 22 juin 2024. Trois personnes mises au pilori et le die-in derrière.
La Courneuve, 22 juin 2024. Trois personnes mises au pilori et le die-in derrière.

Trois silhouettes, la tête camouflée dans un sac, se placent devant la foule comme clouées à un pilori bardé des initiales RN. Chacune porte au cou sa pancarte. « Immigré⸱e », « musulman⸱e », « LGBTI », trois groupes sociaux ciblés par la politique de l'extrême droite. « Nous allons faire une minute de silence pour toutes les victimes des politiques racistes », poursuit la militante. « Et pour celles de Gaza », ajoute un manifestant allongé sur l'asphalte.

Queers de Palestine et des quartiers, même combat

« On est un mouvement antiraciste et antifasciste des quartiers populaires. Nous sommes pour la plupart des personnes racisées, on descend directement de l'immigration et de l'histoire coloniale », explique Gill, « alors la question de la Palestine nous touche dans nos identités ». Yanis, son collègue porte-parole de la marche, confirme ces similitudes avec la condition des queers palestiniens :

On sait ce que c'est que d'être instrumentalisés. Nos quartiers, nos frères et sœurs sont identifiés comme des ennemis des LGBTQI+ pour justifier des politiques sécuritaires qui vont au final nous impacter nous aussi.

Un plaidoyer publié par le collectif Queers in Palestine, composé de personnes LGBTQI+ de la région, va dans son sens. Le pinkwashing israélien, technique visant à promouvoir cet état comme unique safe space 3 de la région pour les personnes queer, y fonctionne comme dans l'hexagone :

Dans la continuité de son exploitation de longue date des politiques libérales d'identité, Israël instrumentalise les corps queer pour faire barrage à tout soutien à la Palestine […] et pour justifier la guerre et la répression coloniale, comme si leurs bombes, leurs murs d'apartheid, leurs armes, leurs couteaux et leurs bulldozers choisissaient leurs victimes en fonction de leur sexualité et de leur genre.

Omar (pseudonyme) partage ce constat : « les Palestiniens et les personnes LGBTQI+ vivent les mêmes schémas d'oppression », explique le chercheur en neurosciences. « On les déshumanise d'abord, puis on nie leurs droits fondamentaux...et ça finit dans un paroxysme de violence comme on le voit aujourd'hui à Gaza. »

« Une intifada queer »

Une photographie l'a convaincu de suivre le chemin de la militance : un soldat israélien, sur les ruines fumantes de Gaza, tenant en ses mains le drapeau LGBT où est inscrit « Au nom de l'amour » en anglais, hébreu et arabe. « Avec probablement encore des cadavres sous ses pieds », lâche Omar, révulsé. « Voir cette déshumanisation des Palestiniens et cette instrumentalisation de la cause LGBTQI+, ça m'a donné envie de vomir. »

La première fois que la cause palestinienne l'a interpellé, c'était en 2018, à l'occasion de la Marche du Retour qui commémorait les 70 ans de la Nakba, qu'il évoque avec gravité :

Les Palestiniens marchaient en non-violence, puis se sont fait tirer dessus. Des enfants visés à la tête, des morts par dizaines… J'ai compris que leur dignité, leur humanité même n'étaient pas reconnues par Israël. Ça m'a rappelé les émeutes de Stonewall.

La révolte en 1969 de la clientèle de ce bar new-yorkais, principalement gay, lesbienne et trans, contre une police aux méthodes jugées humiliantes et violentes, est considérée comme l'acte fondateur des luttes LGBTQI+. « Cela a été un moment charnière où ils ont cessé d'avoir peur. Eux aussi étaient diabolisés, réduits au silence, ils n'avaient plus rien à perdre. Stonewall, je vois un peu ça comme une intifada queer », déclare Omar dans un sourire assuré.

La Courneuve, 22 juin 2024. Une pancarte contre le pinkwashing.
La Courneuve, 22 juin 2024. Une pancarte contre le pinkwashing.

Au même moment, le rassemblement touche à sa fin. Tout le monde est arrivé au parc de la Liberté qui, pour un instant, revêt l'apparence d'une utopie réalisée du vivre-ensemble. Cortèges gay, lesbien, bi, trans, juif, iranien, militants pour la Kanaky, contre le fascisme...Tous partagent ensemble la pelouse dans une ambiance festive mais paisible en cette douce fin d'après-midi du deuxième jour d'été.

Les prises de paroles débutent et un intervenant de l'association Urgence Palestine dénonce au micro l'extrême droite ainsi que le cynisme de la municipalité de Tel-Aviv, où la Gay Pride a été annulée : « En hommage aux otages », précise-t-il, « pas en opposition au génocide ». L'on n'a pas festoyé dans la station balnéaire israélienne mais ce sera le cas à La Courneuve. Après la marche se tiendra l'after où il sera possible de se restaurer, d'assister à la suite des discours, ou de danser, jusqu'au bout de la nuit. Pour oublier, au moins le temps d'une soirée, l'inquiétante urgence de l'époque.


1NDLR. Fait de dévoiler l'orientation sexuelle d'une personne sans son accord

2NDLR. Style de drag ayant la particularité de dépasser le genre avec l'incarnation de créatures.

3NDLR. L'expression anglaise « safe space » désigne un abri dans lequel des personnes victimes de discrimination peuvent se réfugier. Il peut être traduit en français par « espace sécurisé » ou « zone neutre ».

Gaza. Les frontières fluctuantes de la scène politique libanaise

À l'instar de nombreux pays arabes, le Liban n'a pas connu de grandes manifestations en soutien à la Palestine. Mais le 7 octobre ainsi que les affrontements armés qui ont lieu depuis des deux côtés de la frontière entre le Hezbollah et Israël changent en partie la configuration de la scène politique nationale, le baromètre étant le positionnement vis-à-vis de la résistance armée, en Palestine comme au Liban.

De notre envoyée spéciale.

Alors que les émissaires européens multiplient les voyages au Liban dans l'espoir d'éviter une guerre avec Israël, Beyrouth continue de vivre. On en oublierait presque que le sud du pays est à feu et à sang depuis le 8 octobre. Les expatriés rentrent volontiers au pays natal, les vols retours vers Beyrouth n'enregistrant qu'une baisse de 5 % par rapport à juin 2023. Les cafés et les bars de Hamra, le quartier historique de la gauche intellectuelle, ne désemplissent pas, même si payer en dollars est devenu monnaie courante. Il faut prévoir des liasses de Livres libanaises (LL) dans les poches, même pour un simple café, le billet vert étant désormais stabilisé à 89 000 LL, contre 1 500 avant la crise. De nombreuses entreprises locales payent désormais les salaires en dollars, participant à cette impression de reprise économique. Le tout au rythme du bourdonnement incessant des générateurs au coin de tous les immeubles qui permettent de limiter les effets des coupures quotidiennes d'électricité, la compagnie nationale l'Électricité du Liban (EDL) assurant à peine 4 heures d'électricité par jour.

Un retour à la quasi-normalité, comme le répètent beaucoup d'habitants ? Pas pour tout le monde cependant : la pauvreté est là, réelle, douloureuse, notamment pour ceux qui, le soir, fouillent les poubelles à l'aide d'une lampe frontale ; ou bien pour ceux et celles qui marchent pour ne plus prendre un « service », le taxi collectif, jadis à 2 000 LL (1,19 euro), et désormais à 200 000 LL (2 euros) ; ou encore pour celles et ceux qui, travailleurs précaires payés en livres, négocient avec les chauffeurs de bus le prix d'un trajet Beyrouth — Tripoli à 100 000 LL (1 euro) au lieu des 150 000 LL (1,5 euro) affichés, dans l'espoir de ne pas trop grignoter sur leurs maigres salaires.

« L'éléphant dans la pièce »

Dans ce contexte, la place faite à la Palestine semble relative. Certes, ici et là, des drapeaux et des tags rappellent la solidarité avec les victimes de la guerre génocidaire à Gaza. Des commerces proposent à la vente des keffiehs ou des vêtements aux broderies palestiniennes si reconnaissables. Mais les appels à manifestation qui ont eu lieu depuis le 7 octobre, notamment devant les ambassades française ou égyptienne, deux gouvernements perçus comme complices des Israéliens, ont peu mobilisé. « Les gens sont fatigués, ils sont empêtrés dans la vie quotidienne et ne croient plus à l'intérêt de la mobilisation », explique Mohamed (pseudonyme). Ce jeune homme de 26 ans a fait partie des étudiants qui se sont révoltés pendant la période 2019-2020. On se serait pourtant attendu à ce que les jeunes de la place des martyrs soient les premiers à manifester pour la Palestine :

Il n'y a aucune structure politique qui a vu le jour après les grandes mobilisations pour encadrer ce mouvement. Et puis, beaucoup de personnes qui étaient très actives à l'époque ont quitté le pays depuis. D'autres sont trop déçues. Elles ont abandonné toute activité politique.

Walid Charara, éditorialiste à Al-Akhbar, quotidien proche du Hezbollah, rappelle quant à lui la situation politique du Liban, sans président de la République depuis presque deux ans :

Une partie de la population estime que la confrontation réelle avec Israël a lieu dans le sud, ce qui rend les manifestations à Beyrouth secondaires. Et puis manifester contre qui ? Il n'y a pas d'État au Liban auquel les gens vont demander de se mobiliser pour Gaza.

Si le constat est juste, il ne fait pas oublier « l'éléphant dans la pièce »1 à chaque fois qu'il est question de la Palestine au Liban : le Hezbollah, acteur indispensable de la résistance armée contre Israël et des affrontements avec celui-ci dans le sud du pays. Comme le rappelle à juste titre Mohamed :

Sur le plan intérieur, ce qui se passe en Palestine oblige à se positionner par rapport à l'axe de résistance et à la guerre. Car si tu te positionnes clairement et publiquement sur Gaza, tu es catégorisé comme un soutien du Hezbollah.

Cartes rebattues

C'est le cas pour Walid Joumblatt, leader du Parti socialiste progressiste et de la communauté druze. « Nous soutenons la cause palestinienne car c'est une cause juste. C'est une terre arabe qui a été violée et colonisée », déclare-t-il dans le podcast Atheer d'Al-Jazira le 3 juin 2024, où il exprime sa solidarité avec le Hamas en tant que mouvement de résistance nationale. Lui qui a exacerbé la dimension confessionnelle de son parti quand il en a hérité la direction après l'assassinat de son père, Kamel Joumblatt, en 1977, tout en insistant sur l'importance pour sa communauté de s'ancrer dans son environnement arabe, n'hésite pas à fustiger les Druzes d'Israël qui combattent avec l'armée coloniale à Gaza. Sur le Sud-Liban, il va jusqu'à témoigner d'un soutien prudent au parti de Hassan Nasrallah :

Le Hezbollah a réussi à détourner une partie de l'effort de guerre israélien de Gaza vers le nord. […] Mais personnellement, j'ai toujours peur que le front s'élargisse. […] Jusque-là, nous sommes dans les limites d'une intervention raisonnable. Ce qui ne le serait pas, c'est de se laisser entraîner dans une guerre ouverte.

Nous voilà bien loin de la « Coalition du 14 mars » qui s'est formée au lendemain de l'assassinat de Rafik Hariri2, en 2005, contre les chiites du Hezbollah et d'Amal, et contre la présence syrienne au Liban, et qui comptait entre autres dans ses rangs le chef druze, les sunnites du Courant du Futur ainsi que les partis chrétiens des Phalanges et des Forces libanaises (FL).

Dans les hauteurs de Bikfaya, fief de la famille Gemayel à moins d'une heure de Beyrouth, le président du parti des Phalanges libanaises, Samy Gemayel, qui nous accueille dans son bureau, déplore à la fois l'extrémisme du gouvernement israélien et l'absence d'une « représentation légitime » côté palestinien. Élie Elias, professeur d'histoire politique à l'Université maronite du Saint-Esprit de Kaslik, près de Jounieh, au nord de Beyrouth, et membre du bureau politique des FL condamne pour sa part « la violence des deux côtés » et un conflit devenu « religieux par excellence, qui sort de toute logique politique », tout en qualifiant le Hamas de « mouvement extrémiste, islamiste et iranien ».

Plutôt que de résistance armée, les Phalanges tout comme les FL préfèrent parler de « solution à deux États » et d'un rôle « exclusivement diplomatique » pour le Liban, comme si ce qui se passait en Palestine ne concernait le pays du Cèdre ni de près ni de loin. Difficile là aussi de ne pas voir que prendre fait et cause pour Gaza signifie forcément adouber l'action du parti de Dieu dans le sud. « En aucun cas le Liban ne doit rentrer dans un conflit militaire ou prendre des positions. Le problème ici c'est que ce n'est même pas le Liban qui le fait, c'est le Hezbollah qui le fait, sans prendre l'avis de personne », affirme Samy Gemayel, persuadé, dit-il, qu'« Israël n'a pas d'ambition territoriale au Liban, sinon il aurait colonisé le sud du Liban quand il l'a occupé ». On appréciera — ou pas — la nuance.

L'arabité plutôt que le confessionnalisme ?

Si les deux principaux partis chrétiens se contentent de déplorer le nombre de morts civils à Gaza en renvoyant dos à dos l'armée israélienne et le Hamas, la situation est plus complexe chez les sunnites pour qui la Palestine est historiquement, comme pour la majorité des populations arabes, la seule cause qui rassemble.

Mais comment sonder le pouls d'une communauté privée de son chef, dans un pays où l'ordre confessionnel domine ? Depuis janvier 2022, l'ancien premier ministre Saad Hariri, chef du Courant du Futur, s'est retiré de la vie politique et s'est installé aux Émirats arabes unis (EAU), laissant la communauté sunnite sans leader. De passage par Beyrouth en février 2024 pour commémorer le 19e anniversaire de l'assassinat de son père, il déclare dans une interview exclusive sur les chaînes saoudiennes Al-Hadath et Al-Arabiya :

Concernant ce que subit le sud et notre peuple là-bas, il est clair qu'Israël, et surtout Nétanyahou, veut rediriger la guerre vers le Liban en usant de différents prétextes. […] Mais l'Iran ne veut pas de guerre avec Israël. Pour moi, nous devons tous être solidaires avec Gaza, et avec les enfants de Gaza, et ne pas détourner notre attention de ce qui s'y passe. Parce que c'est ce que veut Israël.

Une position claire tout en se gardant de critiquer l'action du Hezbollah dans le sud : c'est ce que Walid Charara appelle « la neutralité positive » d'une partie des sunnites.

Si Hariri continue d'avoir un poids certain au sein de sa communauté, la frange religieuse n'est pas en reste. Vendredi 5 juillet, à la mosquée sunnite de l'imam Ali dans le quartier modeste de Tari' jdidé, Gaza est très présente dans le prêche hebdomadaire : « Il y a des enfants qui meurent de faim, et on nous parle d'humanité, de civilisation, de modernité, de droits humains et même de droits des animaux ! Que Dieu vous maudisse pour tout enfant qui meurt de faim et de soif à Gaza ! »

Hussein Ayoub, ancien journaliste d'Assafir et actuel rédacteur en chef du site 180post, rappelle :

Pour la première fois depuis que l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) a quitté Beyrouth en 1982, nous avons un groupe islamique sunnite de résistance armée qui a porté le conflit au cœur d'Israël, surpassant ainsi les mouvements essentiellement chiites qui existent depuis l'émergence de la résistance islamique au Liban en 1982. Une grande partie de la rue arabe sunnite s'est identifiée à ce phénomène, qui a même réussi à panser la plaie sunnite-chiite ouverte depuis l'invasion américaine de l'Irak en 2003.

De quoi faire pousser des ailes à la Jama'a islamiya, ramification de la confrérie des Frères musulmans faiblement implantée au Liban, et qui se bat avec son groupe armé « Forces de l'aube » dans le sud du pays. Certes, l'effort de guerre de cette organisation n'est pas conséquent, mais il ne passe pas inaperçu. Lors des funérailles d'Ayman Ghotmeh, un des leaders du mouvement assassiné le 22 juin 2024 par un tir israélien dans la Bekaa, le défunt a été salué par le mufti de la région devant pupitre et micros : « Nous ne jetterons pas des fleurs à l'ennemi. Soit il s'en va, soit ce sera cela », déclare-t-il en levant l'arme automatique qu'il tient à la main. L'image, depuis, a fait le tour des réseaux sociaux, et a été imprimée sur des bannières qui décorent des villages de la plaine de la Bekaa.

L'ombre dissipée de la guerre en Syrie

S'il n'est pas dit que la majorité des sunnites libanais souscrivent à l'idée d'être représentés par un groupe religieux armé, eux à qui la constitution garantit le poste de premier ministre, le fossé entre eux et la communauté chiite semble ainsi se réduire à l'aune du génocide en cours à Gaza. Il faut dire aussi que la réconciliation entre l'Arabie saoudite et l'Iran est passée par là. De plus, en visite à Beyrouth le 29 juin 2024, le secrétaire général adjoint de la Ligue arabe, Hossam Zaki, a déclaré dans un premier temps que l'organisation panarabe « ne classe plus le Hezbollah comme organisation terroriste », avant de rétropédaler en disant que sa déclaration a été « sortie de son contexte ». Si les réserves quant au parti chiite sont toujours de mise pour la Ligue arabe, sous influence saoudienne, le cafouillage donne le ton d'une détente à venir.

Le même jour que la visite de Zaki à Beyrouth, une photo est publiée d'une rencontre qui a duré trois heures entre le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, et son homologue de la Jama'a islamiya, Mohamed Takouche, où il aurait été question de « l'importance de la coopération entre les forces de la résistance dans la bataille pour soutenir la vaillante résistance de Gaza et son peuple résiliant », selon le communiqué officiel commun. Une image inimaginable lorsque le Hezbollah participait à la répression de l'insurrection syrienne aux côtés du régime de Bachar Al-Assad.

Cet engagement, qui avait terni l'image du parti de Dieu dans une partie du monde arabe, semble lointain aujourd'hui, la réintégration de la Syrie au sein de la Ligue arabe en 2023 aidant. Avec la crise économique, la présence de réfugiés syriens3 fait naître également des sentiments xénophobes qui dépassent les cercles nationalistes habituels, et nourrit une concurrence des pauvres. Enfin, la situation palestinienne et la menace israélienne en poussent certains au pragmatisme, comme le reconnait Mohamed :

Il y a un passif avec le Hezbollah, […] d'ailleurs un des slogans pendant les mobilisations de 2019 était : « Celui qui réprime les Syriens ne peut pas libérer les Palestiniens. » Mais cette idée est moins présente désormais. Avant, quand on nous parlait de libérer la Palestine, ça paraissait irréel. Plus maintenant. Personnellement, j'ai repensé à tout cela depuis le 7 octobre. Il y a de nouveaux enjeux et ma vision du Hezbollah a beaucoup changé. […] Pour moi, ce parti instrumentalisait la cause de la résistance exclusivement à des fins de politique intérieure. […] Mais là, il montre que c'est un parti intelligent, capable de faire des choses que personne n'a pu faire depuis 1948, comme le fait de contraindre autant d'habitants [du Nord d'Israël] à fuir. En même temps, nous savons que les Israéliens ont toujours convoité la région au sud du Litani.

À quel point cette reconfiguration résisterait-elle en cas de guerre généralisée dans le pays ? Ce qui est sûr, c'est que le Hezbollah ne veut aucunement de ce scénario, même s'il continue, au nom de la résistance, à lier tout arrêt de ses opérations dans le sud à un cessez-le-feu à Gaza, comme il l'a répété début juillet aux émissaires allemands venus négocier un cessez-le-feu. Entretemps, la formation chiite continue à prendre en charge une bonne partie des plus de 100 000 déplacés du Sud-Liban. On peut cependant supposer que si elle n'a pas appelé à des rassemblements à Beyrouth, hormis celui du 18 octobre 2023, au lendemain du bombardement de l'hôpital Al-Ahli Arabi à Gaza-ville qui a fait plus de 500 morts, c'était notamment pour éviter une pression de sa « rue » qui appellerait à un engagement plus conséquent dans ses affrontements avec Israël. Un savant jeu d'équilibre qui dure depuis 9 mois et que le parti de Hassan Nasrallah compte prolonger, tout en sachant qu'il n'a pas toutes les cartes en main ; et que le gouvernement israélien peut toujours déclencher une véritable guerre, pour en finir avec la menace que représente pour lui le Hezbollah.


1Traduction de l'expression anglaise « the elephant in the room », « l'éléphant dans la pièce » désigne un sujet important dont tout un chacun constate l'existence, mais que personne n'ose mentionner par peur des conséquences.

2Premier ministre sunnite du Liban d'octobre 1992 à décembre 1998 (période de la reconstruction d'après-guerre) et d'octobre 2000 à octobre 2004, Rafik Hariri est assassiné par un attentat à la voiture piégée le 14 février 2005 alors qu'il s'oppose à la présence militaire syrienne sur le territoire libanais.

3Officiellement, leur nombre est de 1,2 million selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), mais des estimations plus réalistes font monter le chiffre à 2 millions, pour 5 millions de Libanais.

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