Elaine Mokhtefi s'est éteinte le 11 septembre à New York, à l'âge de 97 ans. Sept semaines plus tôt, un décret présidentiel avait fait de cette Américaine née en 1928 une citoyenne algérienne. Militante anticolonialiste, elle fut l'un des témoins privilégiés d'une décennie où Alger était la capitale des révolutions. Retour sur une trajectoire que ses Mémoires ont sortie de l'oubli, alors qu'un documentaire sur sa vie sortira prochainement.
Elaine Klein naît le 10 décembre 1928 à New York, dans une famille juive non pratiquante que le krach de 1929 précipite dans la pauvreté. Ses parents, commerçants dans le textile, déménagent dans le Connecticut, puis au Texas. C'est de cette errance qu'elle tire sa première éducation politique. « Quand nous sommes arrivés dans le Sud, au pays de la ségrégation, nous avons de nouveau observé une pauvreté insoutenable », écrit-elle dans ses Mémoires1.
En septembre 1945, à 16 ans, elle part seule pour la Géorgie, au Wesleyan College, une université pour femmes. « J'étais vraiment inconsciente », dira-t-elle de ce départ pour le Sud profond. Ce qu'elle y découvre n'a rien de l'invisibilité qu'elle avait observée dans le Nord : la ségrégation « sautait aux yeux, jour et nuit, à travers une réglementation et des lois appliquées par les citoyens et imposées par les forces de l'ordre ». Elle devient rebelle, écrit-elle, assez du moins pour que la doyenne lui refuse sa réinscription l'année suivante. « Mes idées sur le racisme, la culture et la religion se sont intensifiées avec le temps pour devenir des convictions politiques. »
Retour à New York en 1946, au Latin American Institute, pour deux ans de traduction en espagnol. Une conférence sur son campus lui fait découvrir le mouvement des United World Federalists (UWF), qui plaident pour un gouvernement mondial. Elle y adhère, devient directrice nationale de la section étudiante en 1950. L'année suivante, au congrès de l'Assemblée mondiale de la jeunesse à l'université Cornell, elle dénonce publiquement le racisme états-unien devant des délégations africaines. Les services de renseignement, le FBI, commencent à interroger son entourage. L'UWF, lui, se défait : parti d'un objectif simple, un gouvernement fédéral mondial garantissant la paix entre les nations, il a reformulé ses buts jusqu'à ne plus réclamer que le renforcement des Nations unies. La rupture entre les jeunes idéalistes et la direction centriste est consommée ; on la met à la porte. Quelques jours après ses 23 ans, elle prend le large.
Elle arrive à Paris au début de l'année 1952 et travaille comme interprète pour diverses organisations internationales. La jeune femme y prend la mesure de la condition faite aux travailleurs nord-africains, notamment lorsqu'elle se rend dans les bidonvilles en banlieue. Lors du défilé du 1er Mai, auquel elle participe, arrivent en fin de cortège des milliers d'ouvriers maghrébins. Ils n'y étaient pas conviés : la Confédération générale du travail (CGT) était revenue sur l'accord conclu avec les nationalistes algériens, refusant qu'une revendication d'indépendance s'exprime dans ses rangs, au moment où la France entendait étouffer toute contestation de sa présence en Afrique du Nord2. Elaine Klein ne le comprendra que quelques semaines plus tard, à l'arrestation du leader nationaliste algérien Messali Hadj3. L'image, elle, la frappe immédiatement. Ces hommes lui rappellent la condition des Noirs du sud des États-Unis : « J'ai fait un lien, et peut-être même un transfert de mes combats américains4. » Son engagement anticolonialiste s'enracine là, au moment où la guerre d'Algérie se profile.
Ce n'est pourtant pas à Paris que se noue le fil décisif de son parcours, mais dans une autre capitale : Accra. En août 1960, à l'université du Ghana, elle indique le chemin de la salle de conférences à un homme en chemise blanche qui l'interroge dans un anglais approximatif. Il s'appelle Frantz Fanon et représente le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) au Ghana. Avec Mohamed Sahnoun, délégué de l'Union générale des étudiants musulmans algériens (Ugema), ils forment pendant quelques jours un trio qui milite pour des résolutions sur la Palestine, l'Afrique du Sud et la fin du colonialisme. « L'entente fut immédiate », écrit-elle. Un an plus tard, elle rendra visite chaque week-end à Fanon mourant, à l'hôpital de Bethesda, près de Washington.
Mohamed Sahnoun la présente à Abdelkader Chanderli, qui dirige à New York la représentation du Front de libération nationale (FLN) auprès des Nations unies et compte parmi les principaux artisans de sa diplomatie. Celui-ci lui expose sa stratégie : l'indépendance ne se gagnera pas sur le terrain, mais par l'internationalisation du conflit. En 1960, elle rejoint ce bureau, proto-ambassade d'un État qui n'existe pas encore. Elle traduit, rédige, organise, fait circuler Yasmina et Djazaïrouna, ces films, produits par le GPRA, réalisés par Djamel-Eddine Chanderli et Mohammed Lakhdar-Hamina, destinés à porter la question algérienne devant les délégations afro-asiatiques.
Ce travail est tout sauf accessoire. Il constitue l'une des armes principales d'une guerre asymétrique où le FLN, conscient de son infériorité militaire, mise sur l'opinion internationale et sur l'arithmétique nouvelle de l'Assemblée générale, que l'admission massive des anciennes colonies vient de bouleverser. Elle y côtoie de nombreux hommes qui formeront l'élite du pays indépendant — M'hamed Yazid, Mohamed Benyahia, Lakhdar Brahimi, Ahmed Boumendjel — et deux hommes écartés après la crise de l'été 1962 et la prise de pouvoir par le groupe de Tlemcen5 : Benyoucef Benkhedda et Krim Belkacem, condamné à mort par contumace avant d'être assassiné à Francfort en 1970.
Elaine Klein s'installe à Alger en 1962, la veille des célébrations du 1er Novembre, date anniversaire du déclenchement de l'insurrection de 1954. Le pays manque de tout : sur neuf à dix millions d'habitants, quelque 1 500 étudiants et 500 diplômés de l'université. « L'improvisation était la règle. » Office national du tourisme, bureau de presse de la présidence, Algérie Presse Service puis la Radio-Télévision algérienne : Elaine devient l'une des traductrices les plus sollicitées du régime, y compris auprès d'Abdelaziz Bouteflika, alors ministre des affaires étrangères.
Ces années sont celles où l'Algérie fait de sa victoire un capital diplomatique. Anti-impérialiste par doctrine autant que par expérience, elle accueille, forme et finance les mouvements de libération : « Quasiment toutes les organisations de libération dans le monde avaient un bureau à Alger », écrit-elle, du Vietcong au Congrès national africain (ANC), de l'Organisation du peuple du Sud-Ouest africain (Swapo) au Front de libération du Mozambique (Frelimo) et au Mouvement populaire de libération de l'Angola (MPLA), sans oublier les militants indépendantistes basques d'Euskadi ta Askatasuna (ETA), les exilés d'Espagne, du Portugal et d'Amérique latine. La formule d'Amílcar Cabral, dirigeant du Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, restera comme le résumé de cette séquence : « Les chrétiens vont au Vatican, les musulmans à La Mecque, et les révolutionnaires vont à Alger6. »
Le point culminant est le premier Festival culturel panafricain7, en juillet 1969, qu'elle contribue à organiser : trente et un États africains, six mouvements de libération, Nina Simone, Oscar Peterson, Archie Shepp jouant avec des musiciens touareg, et des concerts en plein air qui tiennent la ville éveillée. C'est aussi le moment où ses combats la rattrapent. Éconduits par La Havane, les Black Panthers d'Eldridge Cleaver sont envoyés en Algérie, où ils ouvrent une « ambassade ». Ils ne parlent ni arabe ni français ; elle sert d'interprète et d'intermédiaire avec les autorités.


C'est également à cette époque qu'elle rencontre Mokhtar Mokhtefi, ancien combattant de l'Armée de libération nationale passé par le ministère de l'armement et des liaisons générales (MALG), puis devenu écrivain. Elle l'épouse en 1972 et porte depuis son nom. « Il cherchait la justice en toute chose », dira-t-elle de cet homme mort en 2015, dont les Mémoires, J'étais français-musulman, Itinéraire d'un soldat de l'ALN, paraîtront l'année d'après chez Barzakh.
Son histoire algérienne s'interrompt pourtant brutalement. En 1974, après avoir refusé à deux reprises de renseigner les services algériens sur son amie Zohra Sellami, mariée à l'ancien président Ben Bella, alors détenu, elle est contrainte de quitter le pays. Un billet d'avion pour Paris l'attend à l'aéroport. Dès lors interdite de séjour, elle ne pourra retourner en Algérie que quarante-quatre ans plus tard.
Elle revient en novembre 2018, à la veille de la parution française de ses Mémoires, Alger, capitale de la révolution, qu'elle a elle-même traduits en français et que Barzakh publie en Algérie. Son livre restitue de l'intérieur, mais sans complaisance, une décennie au cours de laquelle Alger s'est imposée comme l'un des centres de la politique révolutionnaire internationale. Il raconte aussi les contradictions de l'Algérie indépendante, les déceptions et les coups d'éclat.
Une poignée de mois après, alors qu'elle est de retour chez elle, le Hirak éclate. Interrogée sur son sentiment par Contretemps, la « revue de critique communiste », elle dira voir dans ce soulèvement « l'ouverture des cœurs et des esprits pour demander le départ du “pouvoir”, l'exigence du peuple pour la restitution de la démocratie, le pays pour tous ses citoyens… » « C'est en effet une deuxième révolution ! », conclura-t-elle.
Décembre 2025 prend des allures de consécration8. Invitée d'honneur de la 12e édition du Festival international du film d'Alger, elle enchaîne, en une semaine, rencontre et colloque, puis, le 10 décembre, jour de ses 97 ans, deux hommages et une standing ovation au Théâtre national algérien. On lui annonce ce soir-là que la nationalité algérienne lui sera accordée, décision formalisée par décret présidentiel le 23 juillet 20269.
Elaine Mokhtefi s'éteint le vendredi 11 septembre à New York, la ville où elle était née, quelques semaines avant un ultime voyage à Alger, où une réception était prévue pour célébrer sa nationalité. La réalisatrice serbe Mila Turajlić, autrice de Ciné-guérillas, Scènes des archives Labudović (2022), lui consacre un documentaire aujourd'hui en montage. L'occasion de maintenir vivante la flamme qui animait cette militante infatigable et de célébrer une longue histoire d'engagement auprès de celles et ceux qui luttaient pour leur émancipation.
1Alger, capitale de la révolution, De Fanon aux Black Panthers, La fabrique, 2019.
2L'année suivante, la CGT revient sur son refus et associe le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) de Messali Hadj au défilé du 14 juillet 1953, où plusieurs milliers de militants algériens se rassemblent. La police tire sur le cortège place de la Nation : six d'entre eux sont tués, ainsi qu'un syndicaliste français.
3Considéré comme le père du nationalisme nord-africain, Ahmed Messali (1898-1974) fonde successivement trois mouvements déterminants dans la lutte pour l'indépendance. Avec le Mouvement national algérien, il s'engagera dans une lutte fratricide avec le Front de libération nationale.
4« Dans les années 1960, l'Algérie était très généreuse avec les mouvements de libération », entretien avec Elaine Mokhtefi, Libération, 16 juillet 2019.
5Alliance formée durant la crise de l'été 1962 entre Ahmed Ben Bella et l'état-major de l'Armée de libération nationale des frontières, dirigé par Houari Boumediène. Son noyau d'officiers, réuni à Oujda, au Maroc, à partir de 1960 — le « clan d'Oujda » —, occupera ensuite les positions clés de l'appareil d'État et portera Boumediène au pouvoir après le coup d'État du 19 juin 1965. Voir notamment, Ferhat Abbas, L'Indépendance confisquée, 1962-1978, Flammarion, 1984.
6Jeffrey James Byrne, Mecca of Revolution : Algeria, Decolonization, and the Third World Order, Oxford University Press, 2016.
7Voir le film documentaire Festival panafricain d'Alger 1969 réalisé par William Klein.
8« Rencontre littéraire avec Elaine Mokhtefi aujourd'hui à Alger », Le Soir d'Algérie, 6 décembre 2025 ; « Hommages, émotion et nationalité : la folle semaine d'Elaine Mokhtefi à Alger », El Watan, 16 décembre 2025.
9Voir notamment « Elaine Klein obtient la nationalité algérienne à 98 ans : la couronne de toute une vie d'engagement », El Moudjahid, 29 juillet 2026 ; « Algérie : une Américaine de 98 ans obtient la nationalité algérienne par décret présidentiel », RFI, 2 août 2026.
Les médias dominants utilisent souvent l'expression « régime des mollahs1 » pour désigner le régime politique iranien. Cette périphrase simplifie à l'extrême un pouvoir bien plus ramifié. En réalité, le pouvoir de la République islamique n'est pas uniquement concentré entre les mains d'une partie du clergé, mais se répartit entre plusieurs institutions et acteurs, y compris non religieux.
Jusqu'au 28 février 2026, le véritable centre névralgique du pouvoir se trouvait au sein du bureau du Guide, Ali Khamenei. Il s'agissait d'un complexe vaste et opaque réunissant des centaines de conseillers : de hauts clercs religieux, des responsables militaires et du renseignement, d'anciens ministres et des proches du Guide. Au sein du bureau, un cercle restreint disposait d'un accès véritable au Guide. Ces membres agissaient comme des passeurs d'informations. Ils conseillaient Khamenei, influençaient ses décisions et assuraient la liaison avec les institutions chargées de mettre en œuvre ses orientations. Peu médiatisés, leur poids exact dans le processus décisionnel restait difficile à évaluer.
La plupart de ces figures étaient issues des rangs actifs de la Révolution et du premier cercle de fidèles de Khamenei, qui l'ont notamment soutenu lors de la mort de l'ayatollah Khomeini (1902–1989), en jouant un rôle central dans les luttes internes contre d'autres segments de l'appareil d'État.
Cet appareil décisionnel autonome pouvait court-circuiter le gouvernement et le Parlement grâce au contrôle d'institutions clés : le Conseil des gardiens de la constitution, l'appareil juridique, les renseignements, le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), les fondations parapubliques, la radio-télévision d'État, la haute bureaucratie et la police2. Il nommait les postes clés de ces réseaux regroupant plusieurs milliers d'individus.
À la suite de la mort d'Ali Khamenei, tué lors de frappes conjointes des États-Unis et d'Israël le 28 février 2026, la continuité du pouvoir suprême est assurée par le mécanisme constitutionnel prévu en cas de vacance. Les fonctions du Guide sont temporairement exercées par un conseil composé du président de la République, du chef du pouvoir judiciaire et d'un juriste religieux membre du Conseil des gardiens désigné par le Conseil de discernement. Cette direction collégiale assure la transition jusqu'à la désignation d'un nouveau Guide par l'Assemblée des experts.
Le président de la République est élu au suffrage universel, mais son autorité réelle est structurellement restreinte. Il n'exerce ses fonctions qu'à l'intérieur d'un périmètre balisé par le sommet du système politico-sécuritaire. Sa marge de manœuvre dépend moins de la légitimité que lui confère le vote populaire que de sa relation personnelle avec le Guide et des rapports de force entre tendances politiques : principalistes, réformateurs et pragmatiques3.
En pratique, le président assume une responsabilité politique majeure, notamment économique et sociale, mais sans disposer de leviers décisifs dans les secteurs stratégiques : défense, sécurité, nucléaire, politique internationale.
Le Parlement propose et vote des lois dans tous les domaines de la gouvernance. Celles-ci peuvent toutefois être rejetées par le Conseil des gardiens de la constitution, organe composé de religieux-juristes nommés par le Guide, chargé de contrôler la conformité des textes à la constitution, à leur interprétation de l'islam et aux principes de la Révolution. De même, les secteurs stratégiques échappent au contrôle direct des députés. Ainsi, des milliards de dollars sont engagés chaque année sans contrôle parlementaire effectif, comme c'est le cas du budget du CGRI4.
S'il y a bien une omniprésence d'un clergé salarié dans les universités, administrations et entreprises publiques suscitant un fort mécontentement au sein de la population — ces mollahs-fonctionnaires assurant une surveillance idéologique, morale et politique —, le pouvoir iranien repose avant tout sur des structures oligarchiques et militaro-sécuritaires organisées autour de logiques de patronage, de contrôle coercitif et d'intérêts économiques.
Le bureau du Guide et ses relais ont constitué l'un des principaux pôles oligarchiques, structurant la captation et la redistribution de la rente via ses fondations, monopoles et institutions clés. Ils coexistaient avec des oligarques commerciaux actifs dans les circuits de contournement des sanctions. L'ensemble de ce système est largement composé et protégé par les Gardiens de la révolution, armée idéologique en charge de la répression et de la défense de la République islamique.
L'expression « régime des mollahs » est donc réductrice et jette en outre un discrédit indistinct sur les acteurs religieux et les citoyens croyants, dont beaucoup ont subi la répression, connu l'exil ou exprimé une opposition claire au régime. On constate également la forte augmentation de l'usage de cette expression à partir de 2001, avec la « guerre contre le terrorisme », où l'islamisme devient la grille de lecture dominante des analyses, occultant les enjeux politiques plus complexes.
1Le mot mollah vient de l'arabe mawlān (« maître » ou « seigneur ») et est lié à la racine trilittérale w-l-y (wilāya, « autorité » ou « proximité »). Il désigne un religieux musulman chargé de l'enseignement coranique et de l'interprétation des textes sacrés.
2C'est à partir de 2021 que le contrôle de la haute bureaucratie et de la police par le bureau du Guide croît considérablement. Auparavant, les liens entre le gouvernement et ces institutions étaient plus forts
3Les principalistes défendent une ligne idéologique stricte, fidèle aux principes de 1979, les réformateurs cherchent à faire évoluer le système de l'intérieur vers plus d'ouverture politique, et les pragmatiques privilégient la stabilité et la gestion technocratique.
4Pour l'année budgétaire 1404 (se terminant en mars 2026), on estime qu'environ 30 % des exportations pétrolières iraniennes seraient allouées aux forces armées, dont près de 24 % pour le CGRI (soit 7,6 % des exportations totales). La répartition exacte reste cependant opaque en raison de l'influence des Gardiens sur des entreprises publiques, semi‑étatiques et réseaux parallèles de trafiquants, ainsi que de paiements en cryptomonnaies.
Onze jours après le départ de Zine El-ABidine Ben Ali en Tunisie, plusieurs associations égyptiennes appellent à descendre dans la rue, malgré l'état d'urgence en place depuis 1981. Les manifestants réclament dans un premier temps plus de droits économiques, sociaux et politiques, sous le slogan « Pain, liberté et justice sociale » (‘Aich, horreya, ‘adala egtima'iya). Mais très vite, ils demandent à leur tour la chute du régime de Hosni Moubarak, installé depuis près de 30 ans.
Contrairement à la Tunisie, le départ de la révolution égyptienne n'est pas spontané. La date du 25 janvier est symbolique : c'est la fête de la police, en hommage aux forces de l'ordre qui avaient tenu tête, en 1952, aux troupes d'occupation britanniques. Cinquante-neuf ans plus tard, la police est devenue le symbole de la répression du régime. Sa violence est illustrée par le cas de Khaled Saïd, 28 ans, battu à mort par deux policiers à Alexandrie, en juin 2010. Son comité de défense « Nous sommes tous Khaled Saïd » (Kollena Khaled Saïd) est signataire de l'appel du 25 janvier, ainsi que le mouvement « Kefaya » (Assez), formé en 2004, ou encore le Mouvement des jeunes du 6 avril, constitué après les grèves ouvrières de 2008. Car ce sont autant l'État policier, le clientélisme que la politique économique néolibérale du régime de Moubarak que les manifestants dénoncent.
La vague de révolte touche tout le pays. Au Caire, elle se concentre place Tahrir où les manifestants campent jour et nuit. Les Ultras — supporters de football organisés et habitués aux affrontements avec la police — viennent les soutenir, notamment contre les baltagiya, des bandits à la solde du pouvoir.
Le 11 février 2011, Moubarak, lâché par l'armée qui n'appréciait pas que les proches du président lui disputent l'économie du pays, abandonne son poste. Les manifestants scandent « Le peuple et l'armée ne font qu'un » (Echa'b wel guich, id wahda), tandis que le Conseil suprême des forces armées (CSFA) annonce assurer la transition jusqu'aux prochaines élections législatives et présidentielle. Mais l'État profond reste en place.
La lune de miel sera de courte durée. Les tensions reprennent entre armée et civils qui craignent un régime militaire. En témoignent les événements de Maspero, siège de la télévision officielle, où une foule de manifestants est violemment réprimée le 9 octobre 2011. Le bilan sera de 25 morts et plus de 300 blessés.
Les législatives se tiennent entre fin novembre et mi-janvier 2012. La confrérie des Frères musulmans, clandestine sous Moubarak mais implantée dans la société grâce à son réseau caritatif, fonde le Parti liberté et justice (PLJ). Elle obtient 47 % des suffrages.
Le PLJ présente Mohammed Morsi à la présidentielle de mai 2012. Ce dernier affronte au second tour Ahmad Chafiq, général et dernier premier ministre de Moubarak et l'emporte de justesse avec 51 % des suffrages, grâce à l'appui d'une partie de la gauche et des libéraux.
Mais les Frères musulmans ont du mal à conforter leur assise politique, d'autant qu'ils ne cherchent pas à maintenir les alliances qui ont permis à Mohamed Morsi de gagner. Ils se heurtent aux résistances des militaires et du secteur juridique, ainsi qu'à la majorité des médias qui leur reste hostile. Aux premiers, ils concèdent une large autonomie notamment financière, même si Morsi a limogé en août 2012 le maréchal Tantawi, chef du CSFA, pour nommer à sa place un certain Abdel Fattah Al-Sissi. Avec les magistrats, un bras de fer est engagé, et le président est accusé de vouloir évincer tout contre-pouvoir et de « frériser l'État ».
La crise économique aigüe et les pénuries alimentent le mécontentement de la population. Les manifestations reprennent, avec de violents affrontements entre pro et anti-islamistes. Elles culminent avec l'appel du 30 juin 2013 à destituer Morsi. Si cette manifestation reflète le rejet des islamistes, la manipulation par l'État profond n'y est pas étrangère.
Cette fois, l'armée impose un ultimatum au président élu, sommé de se plier à « la volonté populaire ». Le 1er juillet, Morsi est destitué et arrêté. Une vague de répression terrible s'abat sur ses partisans, notamment place Rabaa Al-Adawiya où plus de 800 de ses partisans sont massacrés le 14 août. La confrérie est dissoute et ses membres sont arrêtés et jugés de manière expéditive. Les peines de morts sont prononcées par centaines.
Sissi est désormais à la tête du pays. L'alliance qui s'était forgée le 30 juin se disloque. Depuis, toute voix dissonante est interdite, qu'elle vienne des journalistes, des militants des droits humains ou des artistes.
Malgré la répression, les manifestations s'étendent en Iran. Mais les scénarios de sortie de crise restent incertains et multiples : une intervention militaire étasunienne, le retour du chah souhaité par Israël, l'effondrement interne qui déboucherait sur un chaos ou l'émergence d'un homme fort à l'intérieur du régime.
Depuis près d'un demi-siècle, on annonce comme imminente la fin de la République islamique. Mais jamais jusque-là n'ont été réunies les forces de contestation, souvent contradictoires, qui avaient créé en 1979 un consensus pour renverser le chah. Malgré la répression toujours violente, les révoltes populaires sont incessantes en Iran, mais dispersées sur le plan géographique ou social. Les groupes sociaux se révoltent, chacun à leur tour, autour de revendications ponctuelles et de slogans, sans vraiment inquiéter le pouvoir en place. En 2019, les banlieues populaires s'étaient insurgées contre la hausse de l'essence ; en 2022, les jeunes femmes contre le port du voile ; depuis le 28 décembre 2025, les petits commerçants et les chefs de famille modestes contre l'hyperinflation.
Cependant, cette dernière révolte est très différente des précédentes. Les revendications économiques sont directement liées au fonctionnement, à la structure politique de la République islamique. Le point de départ se trouve dans le rejet par les factions conservatrices du Parlement du projet de budget de l'année 1405 (débutant le 21 mars 2026), présenté le 23 décembre 2025 par le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian.
Cette crise n'est pas technique (le prix de l'essence), ou légale (changer la loi sur le voile), mais touche au fondement du régime : elle concerne les richesses, la corruption, et donc la légitimité des élites au pouvoir. La solution du conflit actuel dépasse donc l'idéologie, les symboles et les slogans contre le guide Ali Khamenei ou en faveur de Reza Pahlavi, le fils du chah destitué en 1979. C'est une crise politique existentielle qu'on ne peut comprendre qu'en regardant concrètement les rapports de force politiques à l'intérieur du pays.
La République islamique a favorisé la construction d'un système politique où les élites et institutions issues du clergé (fondations religieuses) ou de l'appareil sécuritaire (notamment les Gardiens de la Révolution) ont accaparé les richesses du pays et favorisé une économie libérale profitant à une minorité ultra riche, ce qui scandalise la population. Tout changement politique est indissociable d'une révolution économique qui abolirait ces privilèges qui révoltent les Iraniens.
Or, la gestion ploutocratique du pays trouve ses limites, car la crise économique qui écrase les Iraniens fragilise également l'État et remet en cause sa place de puissance régionale. Ainsi, le régime islamique est clairement identifié comme le point faible pour l'État et la population.
Pour éviter cette faillite de l'État et du régime, le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian avait proposé, le 23 décembre 2025, un projet de budget mettant fin aux taux de change multiples et donc à l'octroi des devises au taux de change préférentiel — le taux de change officiel étant de 280 000 rials par dollar, contre 1 400 000 au marché « libre ». Ce taux préférentiel était appliqué aux achats prioritaires. Ces opérations monopolisées par les personnalités et institutions proches du pouvoir depuis des décennies alimentaient une économie parallèle et une fuite massive des capitaux1. Pour appuyer sa réforme devant le Parlement, le président Pezeshkian a signalé, à titre d'exemple, que cette année, sur 12 milliards de dollars attribués pour les importations de produits alimentaires et de médicaments, 8 milliards auraient été détournés en n'important qu'une partie des marchandises pour s'approprier le reste des fonds.
Ce projet de « moralisation » de l'économie allait de pair avec la ratification par l'Iran, en octobre 2025, des conventions internationales sur la transparence des transactions bancaires, afin de ne plus figurer sur la liste noire du Groupe d'action financière (GAFI) qui bloquait les transactions internationales légales du pays. En décembre, la Banque centrale a déclaré avoir fermé 6 000 comptes suspectés de blanchiment d'argent. Une mesure qui a probablement moins touché les personnalités proches du pouvoir que les petits commerçants achetant du matériel électronique à Dubaï de façon peu légale.
Ces projets de réforme financière et les difficultés évidentes du gouvernement pour les imposer ont confirmé l'incapacité du pouvoir en place à gérer l'économie de façon réaliste. Ils ont aussi provoqué la flambée des cours du dollar et la révolte des commerçants, marginalisés par la corruption des élites et dépassés par l'impossible gestion de l'hyperinflation.
La révolte corporatiste des commerçants de Téhéran s'est vite étendue à leurs collègues des petites villes puis à toutes les catégories sociales qui n'avaient cessé de se révolter depuis des années, confortées par la mobilisation de groupes sociaux jusqu'alors prudents et conservateurs. Pour éviter une confrontation directe avec les commerçants et un mouvement social intérieur plus global, le gouvernement — et même le Guide, l'ayatollah Ali Khamenei — ont déclaré dans un premier temps « comprendre » leurs revendications, afin de tenter de les isoler des « fauteurs de trouble », c'est-à-dire des manifestants porteurs de projets politiques clairement soutenus de l'extérieur, en l'occurrence les partisans de Reza Pahlavi. Mais la répression a unifié le mouvement autour de quelques slogans politiques, contre le régime islamique.
Le mouvement s'est ainsi étendu mais de façon dispersée et spontanée, sans manifestation de masse dans les grandes villes, faute de perspective politique claire, de réseaux ou de leaders s'appuyant sur les forces sociales intérieures. La société reste divisée et attentiste, alors que le Guide décide le 9 janvier d'une répression massive qui pourrait lui être fatale.
À l'évidence, le gouvernement réformateur divisé n'a pas les moyens — ni peut-être la volonté — d'imposer ses réformes. Pour être crédible, il faudrait qu'il désigne et sanctionne les oligarques qui ont accumulé privilèges, pouvoir et capitaux frauduleux et qui forment le cœur de la République islamique. Ce serait le prix à payer pour ceux qui cherchent à sauver une partie du régime islamique. Les réformes ayant échoué, existe-t-il d'autres voies crédibles pour sortir l'Iran de ces crises ?
On identifie souvent la République islamique au « régime des mollahs » et au Gardiens de la révolution, le « bras armé du régime ». Ces qualificatifs ne sauraient occulter les différences de nature, de culture et d'intérêt qui opposent le clergé et les Gardiens de la révolution. La rivalité entre ces deux piliers de la République islamique est une clé importante pour comprendre la longévité et entrevoir les possibles voies de sortie des crises actuelles.
Les Gardiens, dont les vétérans ont poursuivi des études universitaires après la guerre, ont montré leurs compétences en matière de gestion des entreprises (à leur profit) ou de haute technologie. Leurs réussites — usant de tous les moyens, même illégaux — en matière nucléaire, de missiles, de travaux publics ou de gestion de grandes villes et d'entreprises le confirment. Ils savent « gérer » leurs relations avec l'économie internationale, par exemple, en contournant les sanctions économiques étatsuniennes. Et ils cherchent à dépasser l'échec de leurs ambitions régionales après l'effondrement de « l'Axe de la résistance » contre Israël.
Le clergé, formé dans des écoles religieuses, a parfois évolué dans le domaine des idées, mais reste majoritairement enfermé dans un islam traditionnel et patriarcal, en décalage avec la société de l'Iran actuel. En s'impliquant directement dans la gestion de l'État, il a perdu la base sociale, économique et même intellectuelle qui lui avait permis de mobiliser les foules en 1979. En dehors de quelques slogans issus du passé, l'islam est absent des débats politiques, sécuritaires, économiques ou géopolitiques qui secouent l'Iran, un des pays les plus sécularisés du Proche-Orient. Chacun veille cependant à ne pas froisser la religiosité populaire pour obtenir le consentement tacite d'une grande partie de la population attachée à cet héritage.
L'alternance entre « conservateurs » et « réformateurs » qui a longtemps permis le fonctionnement de la République islamique semble avoir atteint ses limites. Le mouvement « Thermidorien » qui avait donné quelques espoirs après la mort de Khomeiny n'a pas eu de suite2. Chez les conservateurs radicaux, représentés notamment par Saïd Jalili, candidat à l'élection présidentielle de 2024, les échecs de « l'Axe de la résistance » et leur vision bigote de l'islam concernant les femmes, ont entraîné une radicalisation de leurs positions. Ils soutiennent le Guide dont le décès ou le départ forcé les priverait d'un soutien irremplaçable. Dans le camp adverse, chez les réformateurs ou chez les islamistes conservateurs « pragmatistes » qui viennent de s'unir dans un nouveau parti, les débats et conflits sont vifs pour trouver une voie acceptable, une transition, vers un changement politique profond et inéluctable, mais qui ne remettrait pas en cause l'indépendance du pays et éviterait une révolution radicale. Néanmoins, ces jeux politiques semblent avoir fait leur temps.
Devant ce blocage politique interne et les divisions de la société, le système de la République islamique trouve ses limites. La répression systématique pourrait même être inefficace en radicalisant l'opposition et en provoquant des critiques au sein même du pouvoir. L'impasse est donc double : les émeutes sont réprimées et n'ont pas de perspective politique précise, tandis que les conservateurs bloquent les réformes budgétaires qui pourraient leur être fatales et que les réformateurs n'ont pas les moyens ou le courage de les imposer.
Ce vide politique explique le succès de Reza Pahlavi, en exil aux États-Unis, mais qui est la seule personnalité politique d'opposition dont le nom soit connu de tous les Iraniens. Son succès médiatique est évident, soutenu par des médias en persan établis à l'étranger qui bénéficient du soutien officiel, médiatique, politique — et peut-être militaire — d'Israël, et dans une moindre mesure des États-Unis qui menacent cependant d'intervenir. Le fils du souverain chassé du pouvoir en 1979 se présente comme l'unique alternative à la République islamique. Son nom est devenu le symbole de toutes les oppositions à la République islamique. Mais au-delà du symbole, rien n'est clair, sinon la perspective d'une répression d'autant plus violente que les protestations sont dispersées, peu coordonnées, sans leader ni organisation structurée à l'intérieur du pays.
Ce paysage politique n'est pas sans rappeler l'année 1978, quand l'armée du chah avait été contrainte d'autoriser les manifestations massives où l'on brandissait le portrait de Rouhollah Khomeiny. Alors en exil et encore peu connu, celui-ci pouvait cependant s'appuyer sur un solide réseau de partisans organisés autour des mosquées. Mais la comparaison a ses limites, car l'Iran actuel a profondément changé. Sa population a acquis une conscience et une solide expérience politique forgée par 45 ans de République islamique. Elle est devenue républicaine et connait aussi le prix des révolutions importées de l'extérieur, notamment dans l'Irak voisin « libéré » par les États-Unis en 20033. La question est moins quand, mais comment se fera un changement politique profond jugé inéluctable, même au sein du régime en place.
Pour répondre dans l'immédiat aux crises intérieures et extérieures qui affaiblissent dramatiquement la population et l'État iranien, c'est en effet à l'intérieur même du pouvoir actuel qu'il faut probablement chercher plus que des forces, une personnalité capable de s'imposer face au clergé et à l'appareil sécuritaire. L'économiste Saïd Leylaz, proche de l'ancien président Mohammed Khatami (1997 à 2005), n'est pas le seul à évoquer publiquement l'émergence au sein du pouvoir actuel d'un « Bonaparte » : un homme fort capable de recueillir un soutien populaire et le silence des dignitaires et factions du régime en place pour imposer les réformes économiques nécessaires à la survie de l'État, des mesures de justice économique et la liberté exigées par les Iraniens4. Cela implique de juger et sanctionner les élites corrompues, de « couper la main des voleurs ». Un changement profond bien plus difficile à réaliser que le départ du Guide suprême.
Un tel scénario rappelle la prise du pouvoir en Arabie saoudite par le prince Mohammed Ben Salman, devenu prince héritier, qui avait retenu prisonniers les personnalités les plus puissantes du royaume. Il peut aussi évoquer l'accession au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, secrétaire général du Parti communiste, qui déclara la fin de l'URSS, ou celle de Deng Xiaoping, successeur de Mao Zedong, qui tourna la page du maoïsme5. L'on peut aussi penser au coup d'État de Napoléon Bonaparte, le 18 Brumaire, qui mit fin à la période révolutionnaire tout en préservant les acquis.
Même si aucune hypothèse n'est exclue après l'enlèvement du président du Venezuela par les États-Unis, le 3 janvier, ou les tentatives de récupération des révoltes par l'opposition royaliste en exil avec le soutien affiché des États-Unis et d'Israël, c'est à l'intérieur du pays que se trouvent les dynamiques d'une transition, d'un changement crédible et durable.
1Bijan Khajehpour, « Will Pezeshkian's “economic surgery” save struggling Iranians ? », Amwaj Media, 7 janvier 2026.
2Fariba Adelkhah, Jean-François Bayart et Olivier Roy, Thermidor en Iran, Éditions Complexe, 1992.
3Bernard Hourcade, Iran, paradoxes d'une nation, CNRS éditions, 2021.
4Said Leylaz, « Tehran's method of governance has reached a dead end », Euronews, 5 janvier 2026.
5Vali Nasr, « Iranians want their own Deng Xiaoping », The Economist, 9 décembre 2025
Actualisation. Le 22 septembre 2025, Alaa Abdel Fattah a enfin été libéré, suite à une grâce présidentielle, après plus de 5 ans de détention.
Alaa Abdel Fattah est en grève de la faim illimitée depuis le 2 avril 2022. À partir du 6 novembre, date de l'ouverture de la COP 27 en Égypte, il entrera également en grève de la soif, ce qui signifie que son décès pourra survenir à tout moment. En décembre 2021 il a été condamné à cinq ans de prison par des juges aux ordres. Militant de la défense des droits humains, il a lutté pour une Égypte démocratique et libre. Ses amis ont regroupé ses principaux textes, pour la plupart écrits en prison.
J'écris sur une génération qui s'est battue sans désespoir et sans espoir, qui a emporté seulement de petites victoires et qui n'a pas été secouée par des défaites majeures parce qu'elles étaient l'ordre naturel des choses. Une génération dont l'ambition était humble comparée à celle qui l'a précédée, mais dont les rêves étaient plus grands.
[…]
Je demande vos prières. Je demande votre solidarité. Je vous demande de continuer là où je me suis arrêté, de vous battre, de rêver, et d'espérer.
Alaa Abdal Fattah fait partie d'une génération de jeunes Égyptiens qui voit le jour dans le sillage du mouvement Kefaya d'opposition à Hosni Moubarak, créé en 2004 et qui regroupe diverses personnalités et forces politiques. Par sa maîtrise des outils informatiques, il prenait la tête des blogueurs égyptiens qui couvraient les manifestations et cherchait à rendre publique une parole alternative à la doxa officielle, et cela dans tous les domaines. Depuis 2006, il a été emprisonné sous chaque président égyptien pour des périodes variables allant de deux mois à plus de cinq ans. Comme des milliers d'autres, au nom de sa génération, il paie au prix fort le fait d'avoir cru un jour dans le rêve révolutionnaire.
Un collectif formé par ses amis et sa famille a, depuis la révolution de 2011, rassemblé patiemment ses textes, rédigés de 2011 à 2014, puis en 2016 et 2017, et enfin entre 2019 et 2021. Ils ont intitulé le recueil You have not yet been defeated, « Vous n'avez pas encore été vaincus ».
Des publications sur Facebook à des tweets, des articles parus dans la presse ou des allocutions devant le parquet, ces écrits marquent tous en quelque sorte la voix de cette génération de militants qui, depuis le milieu des années 2000, a tenté de changer les choses avant que leur révolution ne soit défaite. Ces textes reflètent la grande variété des circonstances de leur écriture. Ceux de 2011, par exemple, pour la majorité publiée dans le journal Al-Shorouq, montrent un engagement dans le principal débat en cours à ce moment, à savoir l'écriture de la Constitution. Ils s'inspirent en grande partie de son expérience sud-africaine — Alaa Abdal résidait en Afrique du Sud avant 2011 ; il a alors abandonné son travail là-bas pour revenir vivre en Égypte — ou encore du rôle de la place Tahrir dans la Révolution et questionnent la transition politique, en comparaison notamment avec la situation tunisienne.
Fin 2011, Alaa est emprisonné alors que le pays est gouverné par le Conseil suprême des forces armées (CSFA) : les autorités dénoncent sa participation aux événements de Maspero.. Son fils Khaled naît alors qu'il est en détention. Son récit : « Avec les martyrs, c'est mieux » représente cette voix alternative qui a tenté tout au long des événements révolutionnaires égyptiens de rapporter, documenter et introduire une histoire par le bas des événements qui ont opposé les Égyptiens aux forces armées.
En 2012 s'ouvre une nouvelle situation : un président doit être élu, et donc une campagne électorale commence, alors que la Constitution n'est pas encore rédigée. Alaa s'engage de nouveau par des textes publiés dans le journal Al-Shourouq, esquissant les scénarios possibles que devrait suivre la transition ou s'interrogeant sur la manière dont la Constitution doit être écrite. Mais, en 2012 également, les événements violents de Port-Saïd1 représentent un autre marqueur chez ces générations militantes révolutionnaires dont Alaa se veut la voix.
Au-delà de l'Égypte, pendant ce temps révolutionnaire, c'est la Palestine qui est toujours dans son esprit. Alaa rappelle ainsi que cette génération de militants a sans doute été largement influencée par la cause palestinienne, notamment la deuxième intifada. Ce fut un événement déterminant de leur engagement en politique. En 2012, douze ans après le déclenchement de l'insurrection, Alaa accomplit son rêve de se rendre à Gaza. À son retour, il livre une série de réflexions sur la normalité, l'enfermement et la division dans cette ville sous embargo.
En 2013, la situation change de nouveau avec la bipolarisation grandissante de la société entre les Frères musulmans et le reste de la société. Elle constitue la toile de fond de la contestation contre les Frères, menée essentiellement sous la houlette de la campagne Tamarrod. Alaa tente dans ses textes de 2013 — surtout après le coup d'État du 30 juin — de rendre hommage aux martyrs de Rabaa, revenant notamment sur le meurtre de Asmaa Al-Biltagui, fille du cadre Frère musulman Muhammad Al-Biltagui. De même propose-t-il un récit des différents événements meurtriers qui ont touché des milliers d'Égyptiens comme l'affaire de la fourgonnette de prisonniers d'Abou Zaabal.
À la fin 2013, et surtout après le massacre de Rabaa, la révolution fait face à la défaite. Après les Frères musulmans, le régime militaire se retourne contre ceux qui un jour ont participé à la Révolution. Une série de tweets et de publications Facebook rapportent les dernières heures de liberté d'Alaa Abdel Fattah, avant que les forces de sécurité l'embarquent au milieu de la nuit au cours d'une arrestation musclée à son domicile.
À partir de 2014, Alaa Abdel Fattah devient véritablement un écrivain en prison. L'ouvrage concentre alors ses textes écrits depuis sa cellule, ainsi que quelques interviews donnés à Democracy Now et Mada Masr dans les brefs moments où il est relâché, en 2014 et 2019. « Graffiti pour deux » est un véritable chef-d'œuvre, coécrit avec Ahmad Douma, de la cellule à côté de la sienne. La communication entre eux s'est faite en criant à travers le mur. Pendant que l'un faisait des vers, l'autre écrivait le récit. C'est encore une fois une parole qui porte sur la génération, sur la révolution, sur l'espoir et le désespoir. On peut se demander si, à partir de ces années-là, commence une véritable littérature carcérale de sa part, alors que ses textes pouvaient être jusque-là publiés dans Al-Shorouq ou Al-Masry al-Youm.
Alors qu'il est emprisonné, la santé de son père se détériore. Isolé dans une cellule individuelle, le militant entame une grève de la faim et la documente. Il la justifie ainsi : « La santé de mon corps n'a pas de valeur tant qu'il est forcé à se soumettre à un pouvoir injuste dans un emprisonnement sans fin qui n'a rien à voir avec le droit ou la justice ». En septembre 2014, Alaa est relâché de prison en attendant son procès, qu'il utilisera comme tribune et au cours duquel il prononcera une allocution dédiée à son père, de qui il a « hérité la prison », avant d'être sanctionné par cinq ans d'emprisonnement et cinq ans de surveillance. Il n'est libéré qu'en mars 2019 pour six mois avant d'être de nouveau emprisonné en septembre 2019. Il passe deux ans en détention provisoire avant d'être de nouveau jugé en décembre 2021 et condamné à nouveau à cinq ans d'emprisonnement sans pouvoir faire appel.
La majorité de ses textes à partir de 2016 sont écrits en prison et sont exclusivement publiés dans Mada Masr. Il étend son spectre de réflexion, et tente de s'engager dans les débats internationaux, sur des thèmes aussi variés que la « gig economy » (économie des « petits boulots ») ou l'ubérisation.
Vient 2017. C'est l'aveu de la défaite, celle d'une génération et d'une révolution. Elle prélude à une suspension de l'écriture : en 2018, nous n'avons aucun texte de Alaa. En 2019, il est libéré bien que soumis à une stricte surveillance (il doit dormir au commissariat de Doqqi entre 18 h et 6 h toutes les nuits). Il se remet à écrire. Ses textes semblent alors chercher à construire un récit, non seulement de la révolution, mais de ce qu'induit le fait d'être prisonnier. L'un d'eux détaille la vie dans une prison, les transferts de prisonniers, des réactions à l'intérieur, à la mort de Mohamed Morsi, le président Frères musulmans déchu. Tout ceci participe d'une réécriture de l'histoire révolutionnaire. Quelque temps après, il se fait de nouveau arrêter dans le cadre des événements du 20 septembre 20192.
Les conditions de son emprisonnement sont cette fois-ci beaucoup plus sévères : il se retrouve enfermé dans une cellule individuelle, sans droit au sport ni à des lectures. Ses publications de 2020 ne peuvent plus dès lors sortir de la prison, mais elles correspondent à ses allocutions qu'il délivre devant le parquet à chaque comparution. Ses avocats s'efforcent de les mémoriser et de les retranscrire.
Ici encore, les écrits de Alaa Abdal Fattah ne peuvent être séparés de la situation politique égyptienne, de sa volonté de conserver toute sa clairvoyance en dépit de l'enfermement et de ses rigueurs infinies, en dépit du sentiment d'échec. L'échec de la révolution met-il fin aux rêves et aux espoirs de ces générations de militants cloués derrière les barreaux ? Il revient dessus dans une interview donnée à Mada Masr lors de sa libération en mars 2019 :
Je disais souvent qu'on était fragiles. Je pense que c'est une défaite abjecte que dans un moment comme 2011-2012, lorsqu'il y avait un soutien populaire large, nous ayons été incapables d'articuler un rêve commun de ce que nous voulions pour l'Égypte. D'accord, nous sommes vaincus, mais au moins, essayons de construire une histoire de ce que nous voulions réussir ensemble. Je ne suis pas sûr que nous ayons eu cela.
On peut aussi se demander si l'expérience carcérale destinée à détruire cette génération pourrait permettre de réinsuffler un rêve commun de ce que pourrait être l'Égypte si, un jour, tous ceux qui ont cru à la révolution sont libérés.
1L'émeute du stade de Port-Saïd se déroule le 1er février 2012 en marge d'un match de championnat d'Égypte de football opposant le club d'Al-Masry, basé à Port-Saïd, à celui d'Al-Ahly SC, basé au Caire. De nombreux supporters locaux prennent d'assaut les tribunes du stade et le terrain après la victoire de leur club. De nombreuses personnes décèdent piétinées dans les bousculades, mais aussi poignardées ou à la suite de chutes des gradins. C'est l'incident le plus meurtrier de l'histoire du football égyptien.
2Manifestation organisée à l'initiative de l'entrepreneur et opposant Mohamed Ali pour « sauver la démocratie et l'économie de l'Égypte » et à la suite de laquelle plus d'un millier de personnes (universitaires, journalistes et militants politiques en particulier) ont été arrêtées.
Le film de Hind Meddeb retrace la révolution soudanaise qui a renversé la dictature d'Omar Al-Bachir en 2019. Projeté à Calais, il met également en lumière la tragédie actuelle : alors que des millions de Soudanais fuient la violence, ceux qui ont défié la tyrannie se heurtent à un nouveau combat en exil, marqué par le racisme et la stigmatisation en Europe. Le récit de leur révolution devient ainsi un appel à la mémoire et à la solidarité face à l'indifférence.
C'est un Khartoum méconnu : vivant, peuplé de jeunes gens qui peignent sur les murs, dansent, chantent et déclament des poèmes dans la rue, sourire aux lèvres. Face à ces scènes de joie, un frisson parcourt la salle de cinéma parisienne, ce lundi 5 mai. Sur l'écran, ils et elles parlent de démocratie, d'égalité, et surtout de liberté. Ils et elles viennent de faire tomber l'un des pires dictateurs au monde, Omar Al-Bachir, en avril 2019, qui a dirigé le Soudan d'une main de fer pendant trente ans. Ce Khartoum enchanté apparaît dans les premières minutes du documentaire de Hind Meddeb Soudan, souviens toi, sorti dans les salles françaises le 7 mai.
Pendant plusieurs mois, un mouvement de désobéissance a maintenu la pression sur les militaires pour exiger un gouvernement civil. Mais les Forces de soutien rapide dirigées par le général Mohamed Hamdan Dogolo, dit Hemetti, l'ancien tombeur d'Al-Bachir après en avoir été le bras armé, accusé de génocide au Darfour par les États-Unis (au moins 300 000 morts), répriment et tuent cette jeunesse pleine d'espoir. Le 3 juin 2019, les milices se filment en train de saccager les sit-in et de tuer (au moins 100 morts) plusieurs mois d'ivresse démocratique. « On a bien fait le travail », lance l'un d'eux, goguenard.
Le peuple se soulève de nouveau et ne se résigne pas. Après avoir fait tomber un dictateur, pourquoi ne parviendrait-il pas à tordre le bras de ceux qui veulent lui confisquer la révolution ? Mais les poèmes récités dans la rue pour galvaniser les foules ne peuvent rien face aux chars et aux armes automatiques. Las, Hemetti et le général Abdel Fatah Al-Burhan, après avoir un temps codirigé le pays, finissent par s'affronter, soutenus de part et d'autre par des puissances étrangères — dont les Émirats arabes unis — qui veulent accaparer les terres fertiles du Nil. Quelque 13 millions de Soudanais·es ont aujourd'hui fui leur domicile, ce qui fait d'eux la première nationalité de personnes déplacées au monde.
Le film a été projeté à Calais, en France. Cette ville est bien connue pour « accueillir » des milliers d'exilés qui, à partir de là, tentent de traverser la Manche pour rejoindre l'Angleterre. Au moins 76 d'entre eux ont péri en mer en 2024. Une centaine de Soudanais sont venus voir le documentaire. « Ils m'ont expliqué qu'ils étaient très émus de revoir les images de la révolution, relate Hind Meddeb, certains d'entre eux m'ont dit qu'ils avaient presque oublié ce qu'ils avaient fait : renverser un dictateur. »
Ces jeunes hommes et ces jeunes femmes – ces dernières, privées de tout sous Al-Bachir, sont particulièrement mises en avant dans le film car elles ont joué un rôle déterminant dans les évènements – ont bravé la mort pour atteindre un idéal : la démocratie. Ils et elles savent qu'une révolution n'est pas un aboutissement, mais bien souvent une étape dans un long processus ponctué de répressions et de coups d'État. « Le Soudan est un exemple dans le monde arabe », affirme Hind Meddeb, qui rappelle que le pays a connu trois révolutions depuis l'indépendance – et quelques parenthèses démocratiques.
Mais plutôt que d'applaudir les héros soudanais parce qu'ils ont lutté contre l'abjection et montré la voie de la liberté, parfois au prix de leur vie — « Vous pouvez me tuer, mais pas mes idées », était l'un des slogans de la révolution —, plutôt que de louer leur courage et de les accueillir dignement en Europe et en France, les services policiers les soumettent à un harcèlement quotidien. Le pouvoir français les désigne avant tout comme des « migrants » qui n'auraient pas vocation à rester, comme des « envahisseurs », et agite la rhétorique raciste du « grand remplacement » et de la « submersion migratoire ». Ils s'en prennent à une communauté dont la culture ne serait pas « compatible » avec les valeurs françaises.
Ils sont aussi et surtout coupables d'être musulmans dans un pays où l'islam est constamment dénigré. Il faut pourtant entendre ces jeunes, en 2019, demander en criant un Soudan multireligieux et débarrassé du tribalisme. « Ils ne rejettent pas la religion mais refusent qu'elle soit instrumentalisée », rappelle encore la réalisatrice. « Toutes et tous n'aspirent qu'à une seule chose : vivre chez eux, dans un pays démocratique. » En France, l'ignorance et la propagande rejettent, trient, accusent, soupçonnent, matraquent. La répression coule les embarcations de fortune pour entraver la liberté de circuler de celles et ceux qui rêvent d'un avenir loin des tueries de Khartoum… Une sale besogne rétribuée plus d'un demi-milliard d'euros par l'Angleterre.
Pas un responsable politique, des deux côtés de la Manche, n'a une once du courage de ces exilé·es. Après avoir affronté la dictature, l'avoir renversée, avoir bravé la répression, finalement pris le chemin de l'exil alors que la situation était inextricable, échappé à la mort dans les camps libyens, survécu miraculeusement à la traversée de la Méditerranée, les tombeurs d'Al-Bachir se retrouvent à nouveau sous les coups, dans un pays qui, pourtant, a nourri leur vision révolutionnaire : 1789 et la Révolution française sont, selon Hind Meddeb, au cœur de leurs références. Lorsque ces jeunes gens reviendront libérer le Soudan — ce qu'ils veulent tous —, pas sûr que « le modèle français » les inspire encore.
Cet édito a été initialement publié dans la lettre hebdomadaire d'Afrique XXI, le 9 mai 2025.
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Soudan, souviens-toi
Réalisé par Hind Meddeb
Echo film, 2024
76 minutes
Sortie en salle le 7 mai 2025
Projections en présence de la réalisatrice :
La déroute militaire de l'Iran et du Hezbollah au Liban puis en Syrie bouleverse le logiciel socio-politique et géopolitique du Proche-Orient. La République islamique est désormais contrainte de se replier sur son territoire, sur ses enjeux nationaux et ses ambitions de puissance régionale, au moment où Israël multiplie les appels aux États-Unis pour qu'ils interviennent militairement.
Les échecs militaires iraniens au Liban et en Syrie ont d'abord affecté les Gardiens de la révolution et les factions idéologiques les plus radicales qui dominent la vie politique, économique, sociale et culturelle en Iran. Certains envisagent déjà un prochain « renversement de régime », d'autres craignent un pouvoir militaire encore plus radical. Le Guide suprême Ali Khamenei cherche, quant à lui, à passer des compromis pour tenter de sauver un régime islamique en perdition sous la pression des sanctions économiques américaines, de l'opposition internationale à son programme nucléaire, et surtout de la société iranienne.
Dès leur arrivée au pouvoir en 2021 avec l'élection à la présidence d'Ebrahim Raïssi, les forces conservatrices avaient pris la mesure de l'urgence de la situation. Elles avaient entamé un changement de stratégie régionale pour rendre des négociations possibles avec les États-Unis et obtenir la levée des sanctions économiques. Sans la bloquer, les divisions du camp conservateur ont entravé cette stratégie qui visait au renforcement des relations avec tous les pays frontaliers, à commencer par l'Arabie saoudite, et à la prise de distance avec le réseau des « proxies » créé dans le contexte de la guerre Irak-Iran. Cette politique a été confirmée en juin 2024 par l'élection à la présidence du réformateur Massoud Pezeshkian, avec l'assentiment du Guide Ali Khamenei, faute d'autre alternative.
Ce projet de repli en bon ordre sur le territoire et les intérêts nationaux a cependant été bousculé en quelques mois par Israël. Le renversement du régime Assad en Syrie — seul allié arabe solide de l'Iran depuis 1979 — et la défaite militaire du Hezbollah imposent à la République islamique de définir une nouvelle politique intérieure et internationale qui dépasse le simple pragmatisme.
Les succès militaires des Gardiens de la révolution (pasdaran) dans le passé sont nombreux. La guerre Irak-Iran (1980-1988) a permis à cette milice politique (sepah) fondée pour contrer les opposants à la République islamique de devenir une troupe d'élite de l'armée nationale. Alors que l'armée conventionnelle (artesh) se cantonnait à la défense du territoire national, les pasdarans ont été les acteurs de la stratégie de « défense avancée » au-delà des frontières, avec le Hezbollah et la Syrie comme pierres angulaires. L'engagement des Gardiens de la révolution a vite dépassé le front irakien pour être idéologique, mondialisé, contre le « Grand Satan » américain et ses alliés européens et israéliens.
Après avoir soutenu les mouvements palestiniens, ils ont joué un rôle éminent dans la création du Hezbollah après l'invasion israélienne du Liban en 1982. Après la fin de la guerre avec l'Irak, les anciens combattants ont rapidement occupé des postes de responsabilité dans la politique, la gestion de l'État et bien sûr les entreprises. Les Gardiens de la révolution ont alors assumé la fonction de contrôle politique, de renseignement et de répression à l'intérieur du pays tandis qu'étaient structurées des forces spéciales, la force Al-Qods, spécialisée dans les actions extérieures.
L'action militaire iranienne en Syrie prit une nouvelle dimension quand l'Iran soutint activement le régime de Bachar Al-Assad contre les révoltes du printemps arabe en 2011, et surtout avec l'émergence de l'Organisation de l'État islamique (OEI) en Irak puis en Syrie. Cette armée de djihadistes sunnites farouchement anti-chiite était vue à Téhéran comme une arme des États-Unis et leurs alliés saoudien et israélien, pour renverser la République islamique. La force Al-Qods dirigée par le général Ghassem Soleimani joua alors un rôle de premier plan avec le concours de mercenaires chiites afghans, des milices chiites d'Irak et surtout du Hezbollah. L'Iran fut le seul État musulman à combattre l'OEI. Les Gardiens de la révolution restèrent sur le territoire syrien, comme les forces spéciales américaines et bien sûr les Russes.
Pendant vingt ans, les pasdarans furent nombreux à séjourner au Liban et en Syrie où certains fondèrent une petite colonie irano-chiite, officiellement censée protéger le tombeau de Zeynab, petite-fille du Prophète. Cette implantation démographique, économique et religieuse, associée aux projets politiques du Hezbollah au Liban, fit émerger des idées de conquête. L'accès à la Méditerranée donna à certains l'idée de prendre une revanche sur la bataille de Marathon1 et de construire pour l'Iran une stratégie méditerranéenne impérialiste. La création de cet « arc chiite » fut dénoncée par les pays arabes sunnites et jugée par de nombreux analystes comme un élément central dans la politique étrangère de l'Iran. Le dogme de la « menace iranienne », partagé par la plupart des analystes occidentaux, définissait alors l'Iran comme un État islamiste et impérialiste dont le but prioritaire était de déstabiliser le Proche-Orient puis l'Europe via la Méditerranée.
En décembre 2024, ce piège s'est refermé sur les pasdarans. Ils n'ont pas mesuré à quel point le Mossad, le service de renseignement extérieur israélien, bien implanté en Syrie, avait infiltré le Hezbollah et la force Al-Qods, ni les conséquences de l'incapacité du régime Assad à sortir de la guerre. Les rêves d'ouverture vers la Méditerranée leur avaient fait oublier que l'État iranien moderne édifié par les Safavides au XVIe siècle n'était pas impérialiste mais d'abord nationaliste, attaché à la protection de ses frontières, contre les forces hostiles des empires ottoman, russe ou britannique. La lutte contre un ennemi mondialisé comme les États-Unis pouvait justifier la stratégie de la « défense avancée », mais la force Al-Qods a transformé ces bastions lointains en enjeux stratégiques.
Le changement a donc été spectaculaire la nuit du 13 au 14 avril 2024, quand plus de 350 drones et missiles furent lancés contre Israël depuis le territoire iranien sans passer par l'arsenal du Hezbollah. Téhéran affirmait ainsi sa décision de défendre seul son territoire, son régime politique et son programme nucléaire, sans l'aide du réseau de « proxies ».
Après l'attaque du Hamas, le 7 octobre 2023, l'Iran a tout fait pour ne pas être impliqué dans une guerre sans issue et retiré la plupart de ses milices du Liban et de Syrie, prévoyant un repli en bon ordre. La destruction systématique des dépôts d'armes iraniennes destinées au Hezbollah situés en Syrie avait par ailleurs poussé Bachar Al-Assad à demander aux Iraniens de se faire discrets. Les Gardiens de la révolution n'ont donc pas combattu et se sont enfuis quand, en décembre 2024, les rebelles venus d'Idleb ont pris Alep puis Damas. Leur défaite n'en a été que plus honteuse. Le général Hossein Salami, commandant en chef des Gardiens, a fièrement déclaré que le dernier iranien à quitter la Syrie était un pasdaran. Constat pathétique d'une défaite.
Dès le 11 décembre, comme pour se convaincre que tout était irréel, le Guide suprême Ali Khamenei a déclaré que « plus l'axe de la résistance est sous pression, plus il en sort consolidé », et que « ce qui s'est passé en Syrie est le résultat d'un plan conjoint américano-sioniste », avant de reconnaître le 22 décembre que l'Iran « n'avait pas besoin de relais dans la région » (Agence IRNA). Pourtant l'absence de commentaires de fond sur les événements du Liban et de Syrie montre qu'une page vient de se tourner et que l'intérêt supérieur de la République islamique n'est plus dans la résistance ou dans une intervention directe. Chacun a compris que « l'axe de la résistance » était brisé. Les plus radicaux le regrettent et déclarent vouloir relancer l'islam révolutionnaire. Ils critiquent avec véhémence le président réformateur Pezeshkian, qui confirme la justesse du combat contre Israël, mais remet toute action « au moment opportun » et se rapproche des pays arabes. La majorité des Iraniens, quant à elle, est soulagée de l'arrêt de ces opérations militaires et dépenses extérieures. Elle regrette que ne soient probablement jamais remboursés les 30 à 50 milliards de prêts et dépenses en Syrie depuis quinze ans.
Les discours convenus des leaders iraniens, le silence inquiet des médias comme de la population semblent traduire la profondeur du choc. Le constat de la débâcle sans combat des Gardiens de la révolution marque une étape décisive dans la fragilisation de la République islamique. Un verrou a sauté, ouvrant la porte à tous les possibles, au pire comme au meilleur.
La pénurie actuelle d'électricité qui désorganise tout le pays vient s'ajouter aux autres crises. La nécessité de changements profonds semble évidente, mais les Iraniens sont également attachés à la sécurité et la stabilité de l'État. Ils savent le prix des révolutions et constatent l'absence d'une solution de rechange, alors que les forces politiques de la diaspora sont trop éloignées des réalités. Ils constatent comment les conflits internes combinés à des actions extérieures ont ravagé l'Afghanistan, l'Irak, la Syrie, le Liban ou la Palestine. Ils s'inquiètent aussi des succès militaires et des conquêtes territoriales d'Israël qui pourraient générer d'interminables conflits régionaux.
D'où peut venir un changement qui ne fait pas tomber le pays dans le chaos ? Le Guide suprême, qui a une longue expérience de la gestion des conflits entre les factions de radicaux, de conservateurs et de réformateurs, dispose-t-il encore des moyens et de l'autorité morale pour imposer ses choix et trouver d'ultimes compromis ? Comment vont réagir les millions de personnes membres actifs ou anciens des Gardiens de la révolution et tous ceux qui en dépendent sur le plan politique et financier ? L'assassinat de Ghassem Soleymani en janvier 2020 avait suscité une vaste émotion nationale, mais c'était un général vainqueur. Aujourd'hui : vae victis (malheur aux vaincus) ?
Il est un peu tôt pour conclure à une chute prochaine de la République islamique. La défaite des factions conservatrices incarnée par les pasdarans ne saurait occulter la vitalité du nationalisme iranien ni le consensus qui existe en Iran pour que l'État multimillénaire reste stable. Pour sauver la République islamique, l'ayatollah Ruhollah Khomeiny avait été contraint d'accepter un cessez-le-feu avec l'Irak en 1988. En 2015, Ali Khamenei avait signé un accord sur le nucléaire (Joint Comprehensive Plan of Action, JCPOA). La décision prise le 15 décembre 2024 de suspendre la nouvelle loi répressive sur le « hijab et la chasteté » est importante. Le fait qu'elle ait été prise, avec l'assentiment du Guide, par le Conseil national de sécurité, la plus haute instance chargée de la sécurité nationale et internationale, en dit long sur la fragilité du régime et la volonté de ne pas provoquer une société qui pourrait à nouveau se révolter en masse comme en 2022.
Cette ouverture pourrait s'accompagner d'une négociation sur la question nucléaire, avec l'appui du Guide, menée par le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian — s'appuyant sur Javad Zarif l'artisan de l'accord sur le nucléaire de 2015. Cet accord réglerait la question du nucléaire devenue secondaire et pourrait-il aboutir à la levée des sanctions économiques ? Pour Donald Trump et les entreprises américaines, l'Iran pourrait devenir, avec ses richesses en hydrocarbures et ses 90 millions d'habitants dont le niveau d'instruction est élevé, un terrain économique favorable et un moyen de contrer les ambitions chinoises. Cette renaissance économique est indispensable pour que l'Iran devienne une puissance régionale capable de contribuer avec l'Arabie saoudite à la sécurité d'une région et peut-être au règlement de la question palestinienne, alors que Trump a déclaré ne pas vouloir de changement de régime ni de conflit armé.
Malgré les réticences des factions conservatrices iraniennes, et l'hostilité de nombre de conseillers du futur président américain soutenant sans réserve les ambitions d'Israël, la République islamique, dégagée de ses engagements envers ses « proxies » et repliée sur son territoire, pourrait espérer surmonter la crise actuelle. Pour l'heure, tout semble figé à Téhéran. Le Guide Ali Khamenei maintient un équilibre institutionnel fragile entre une opposition radicale exacerbée par ses échecs, des conservateurs opportunistes, des réformateurs pragmatistes et 90 millions d'Iraniens qui aspirent à des changements profonds. En attendant Donald Trump.
1Bataille qui mit aux prises en 490 av. J.-C. Athènes et ses alliés à l'empire perse et qui se termina par la défait de ce dernier.
Enfermé à plusieurs reprises depuis treize ans, le blogueur et militant égyptien, symbole de la révolution de 2011, est maintenu en cellule bien qu'ayant purgé sa peine. Sa mère, Leïla Soueif, mathématicienne et militante de longue date, jette ses dernières forces dans la bataille pour tenter de débloquer la situation.
Quand elle nous ouvre les portes de son lumineux appartement dans le quartier de Dokki, au centre du Caire, Leïla Soueif en est à son 43e jour de grève de la faim. Tuka, son border collie, scanne le visiteur de ses yeux azur. La voix de la mère de Alaa Abdel Fattah est affaiblie, mais son regard demeure vif. À 68 ans, cette professeure de mathématiques — qui continue de dispenser ses cours à l'Université du Caire malgré son état — et opposante de longue date n'en est pas à sa première grève de la faim. Mais cette fois, elle se dit prête à aller « jusqu'au bout », c'est-à-dire jusqu'à « la perte de connaissance ou la mort ». « J'ai atteint le stade où je n'en peux plus. Cela fait dix ans que je cours après Alaa en vain », se désole-t-elle en regardant par la fenêtre.
Rembobinons : en 2011, Alaa Abdel Fattah, informaticien, blogueur et militant, alors âgé de 29 ans, est l'une des figures de proue de la révolution qui emporte l'ancien président Hosni Moubarak. Dans la décennie mouvementée qui s'ensuit, il fait plusieurs allers-retours en prison, sous tous les régimes qu'a connus le pays, du Conseil suprême des forces armées jusqu'aux Frères musulmans, dans des conditions de détention précaires. En 2019, il est incarcéré puis condamné, en 2021, à cinq ans d'emprisonnement pour « diffusion de fausses nouvelles », pour avoir partagé sur Facebook une publication écrite par un tiers accusant un officier de torture. Devenu le prisonnier politique le plus célèbre d'Égypte, il aurait dû sortir le 29 septembre 2024.
Mais le procureur en décide autrement, choisissant de ne pas comptabiliser les deux ans de détention provisoire déjà effectués. Alaa Abdel Fattah devrait donc être relâché seulement début 2027. « Mais s'ils ont trouvé un prétexte pour ne pas le libérer maintenant, ils en trouveront un autre pour ne pas le faire dans deux ans », se méfie sa mère, soutenue dans son combat par Amnesty International, Reporters sans Frontières et une flopée d'autres organisations de défense des droits humains.
Pour obtenir gain de cause, Leila Soueif multiplie les allers-retours en Angleterre, pays où elle a vu le jour et dont son fils a obtenu la nationalité en 2021 depuis sa prison. À Londres, elle rencontre récemment des membres du Parlement pour faire entendre sa cause. Ce n'est pas la première fois que la famille de Alaa Abdel Fattah tente de mobiliser le Royaume-Uni. En octobre 2022, alors que l'Égypte s'apprête à accueillir la COP27, sa sœur Sanaa effectue un sit-in devant le ministère des affaires étrangères.
L'ex-premier ministre britannique Rishi Sunak lui écrit alors une lettre, lui garantissant que son gouvernement était « totalement engagé » à résoudre cette affaire. Quelques jours plus tard, en Égypte, en marge de la conférence, le locataire du 10, Downing Street serre la main du président Abdel Fattah Al-Sissi devant les caméras du monde entier, sans qu'aucune avancée n'ait été réalisée pour la libération du prisonnier politique. Une aubaine pour un régime égyptien en quête de reconnaissance internationale, et des photos restées en travers de la gorge de la famille d'Alaa Abdel Fattah.
Mais Leila Soueif espère que le changement de gouvernement fera pencher la balance. Lorsqu'il était dans l'opposition, l'actuel ministre des affaires étrangères David Lammy avait pris fait et cause pour son fils, rejoignant même Sanaa lors de son sit-in. La professeure exige :
Il s'agit maintenant pour lui de passer à l'action. Ce sont deux puissances amies, l'Égypte n'est pas un pays paria comme l'Iran ou la Chine. Il y a donc des marges de manœuvre, notamment au niveau des accords commerciaux.
Début novembre, alors que le régime de Sissi est en discussion pour de nouveaux accords avec Londres, 15 organisations de défense des droits humains adressent une missive au ministre demandant de geler toute coopération financière entre les deux pays tant que Alaa est toujours en prison.
Car le président égyptien ne semble pas imperméable aux pressions extérieures. En 2022, sous les projecteurs de la COP27, certains prisonniers politiques sont libérés dans le cadre du « dialogue national » qui devait permettre au pays d'aborder ses problèmes sans œillères. Cette année-là, plusieurs dizaines d'entre eux sont sortis de prison. Le mouvement s'est poursuivi l'année dernière, avec notamment la libération du poète Ahmed Douma et celle de l'avocat Mohamed Al-Baqer, par ailleurs défenseur de Alaa Abdel Fattah, qui n'a pas bénéficié de cette vague de grâces présidentielles.
Une mobilisation sans précédent avait pourtant été mise en place autour de son cas. Outre les sit-in de sa sœur à Londres, son recueil de textes You have not yet been defeated, partiellement écrit depuis sa prison et qui perpétue l'esprit de la révolution de 2011, a été publié. Alaa lui-même effectue une grève de la faim dès avril 2022, en protestation contre son placement en isolement. En novembre, lors de la COP27, il arrête également de s'hydrater. Face à sa santé déclinante, le Royaume-Uni, l'Union européenne et l'ONU appellent à sa libération. En vain.
Depuis, le militant semble avoir perdu espoir. Sa mère rapporte :
S'il tient le coup, ce n'est que par égard pour nous. Si lors d'une visite, on fait l'erreur de lui parler de l'avenir ou de son fils, il réagit abruptement : « Élevez-le comme s'il était orphelin », nous dit-il.
Ces dernières années, le prisonnier a martelé que s'il venait à être libéré, sa seule priorité serait de s'envoler vers le Royaume-Uni pour s'occuper de son fils autiste, âgé de 13 ans et qu'il n'a presque pas connu, et de continuer à vivre bien loin des tourments de la politique égyptienne. Quitter le territoire, c'est la seule option qui a été proposée à un autre prisonnier politique, Ramy Shaath. Arrêté en 2019 pour « complot contre l'État », cet activiste égypto-palestinien, figure de la révolution de 2011 et porte-voix de la cause palestinienne, a été libéré en 2022 et expulsé vers la France, dont il portait la nationalité, en échange de l'abandon de sa nationalité égyptienne.
Pourquoi les autorités égyptiennes n'appliquent-elles pas la même recette avec Alaa ? « Cela fait longtemps que j'ai arrêté d'essayer de comprendre les intentions du gouvernement. Mais le régime est totalement tétanisé par les têtes qui dépassent », constate Leila Soueif. D'autant plus que, parmi ces têtes, celle de Alaa est sans doute la plus connue, y compris aux yeux de la nouvelle génération d'Égyptiens pour qui il continue d'être une source d'inspiration.
De la mobilisation inédite de 2022, Alaa Abdel Fattah n'a retiré comme bénéfice que l'amélioration de ses conditions de détention. Il a été déplacé de la prison de Tora, dans la banlieue du Caire, vers celle de Wadi El-Natroun, entre la capitale et Alexandrie, présentée par le régime comme « un hôtel 5 étoiles » et répondant aux dernières normes internationales en matière de droits humains. Là, il partage sa cellule avec deux codétenus. S'il ne peut toujours pas humer l'air frais, il a désormais de quoi lire, regarder la télévision et correspondre par écrit. En revanche, il n'a droit qu'à une visite de 20 minutes par mois, alors que le règlement prévoit deux visites mensuelles d'une heure chacune. Un durcissement mis en place lors des années Covid-19 et qui n'a jamais été levé.
Deux ans après la COP27, la situation régionale s'est métamorphosée, mais la position de l'Égypte sur la scène internationale n'a pas bougé. Malgré les 60 000 prisonniers politiques que compte le pays selon les ONG, le régime conserve le soutien des puissances occidentales. En début d'année, il a signé un accord de 7,4 milliards d'euros avec l'Union européenne en échange d'un contrôle renforcé aux frontières. Et malgré la guerre en cours à Gaza et au Liban, le pays demeure un allié des États-Unis et d'Israël, avec qui il assure l'étanchéité de sa frontière le long de la bande de Gaza.
Près d'un an après la réélection triomphale de Abdel Fattah Al-Sissi, le bilan est morose pour la famille de Alaa Abdel Fattah, dont tous les membres ou presque sont passés par la case prison : le père, aujourd'hui décédé1, avocat et militant pour les droits humains, qui a subi la torture ; Leila Soueif, libérée sous caution depuis 2021 ; son fils bien sûr, mais aussi sa fille Sanaa, incarcérée en 2014 et 2020, chaque fois libérée après un peu plus d'un an.
Toutes ces peines en valaient-elles la peine ? « Oui », insiste Leila Soueif :
Il ne faut pas comparer la situation actuelle à celle de 2011, mais considérer une période bien plus étendue, lors de laquelle la stagnation était totale et les opposants très isolés pendant des décennies. Vu le contexte actuel, notamment le marasme économique que traverse le pays, il n'est pas impossible que la situation évolue plus vite qu'on ne le croit.
1Lire le témoignage d'Alain Gresh, « Dans les prisons égyptiennes », Nouvelles d'Orient, 15 novembre 2011.
La décennie de guerre en Syrie a profondément bouleversé la société. Outre les morts, la violence, le ressentiment et les fléaux économiques, la santé mentale est un enjeu central qui obère la reconstruction. Or, la toxicomanie touche de plein fouet un pays déjà dévasté. Là comme ailleurs, une solution autre que répressive est nécessaire.
En Syrie, les populations meurtries par la guerre et l'effondrement économique sont désormais confrontées à une épidémie de toxicomanie. La vague qui a commencé sur les champs de bataille et dans les casernes a maintenant déferlé dans les boîtes de nuit, les foyers et les salles de classe. Dans les régions durement touchées, elle érode un tissu social déjà en lambeaux, alimentant la dissolution des familles en même temps que la criminalité et l'exploitation sexuelle.
Elle déborde également au-delà des frontières de la Syrie, dans une région proche-orientale plus vaste en proie au désespoir. La réaction frénétique de la communauté internationale n'a guère permis d'endiguer ce flux. En effet, toute solution à cette crise régionale doit commencer à l'intérieur de la Syrie, que les donateurs étrangers sont plus désireux de quitter que de réinvestir. Elle doit également aller plus loin que des mesures de répression sécuritaires et s'attaquer aux problèmes sociaux et économiques qui sont au cœur du problème.
Dans les années 2000, la consommation de drogue était confinée aux marges syriennes. « La drogue était présente avant la guerre, mais seulement dans certains quartiers », se souvient une femme de la classe moyenne âgée d'une trentaine d'années, originaire de la ville centrale de Homs. « Autour de moi, ce n'était même pas un sujet de discussion ». Une cinéaste des environs de Damas abonde dans le même sens : d'après son expérience, le haschich1 était l'apanage des groupes libéraux et branchés, des groupes de rock aux travailleurs du secteur de la technologie. À l'autre extrémité du spectre social, les jeunes hommes des quartiers pauvres traînaient au coin des rues et consommaient des pilules comme le tramadol, un analgésique qui crée une dépendance et qui est en vente libre. Alors que d'autres Syriens se tournaient vers des produits pharmaceutiques comme le xanax pour gérer leur anxiété, l'usage récréatif était rare et tabou.
Cette stigmatisation a commencé à se dissiper dans la ferveur révolutionnaire de 2011. Le haschich s'est banalisé et a été rendu disponible, en particulier chez les jeunes laïques et de gauche. Avec l'escalade du conflit, de nombreux membres de ces cercles ont fui vers le Liban, où les drogues récréatives circulaient depuis longtemps beaucoup plus librement qu'en Syrie. Cette pollinisation croisée a sans doute contribué à accélérer l'évolution vers une plus grande acceptation sociale.
Pendant ce temps, sur le champ de bataille de plus en plus vaste de la Syrie, une autre série de drogues était en train de se répandre. Alors que la violence s'intensifiait, les factions distribuaient des stupéfiants pour maintenir les combattants en état d'alerte. Le captagon, une amphétamine qui crée une dépendance, est devenu l'une des drogues préférées de la ligne de front. Bien que de nombreuses personnes en dehors de la Syrie aient fini par l'associer à l'Organisation de l'État islamique, il est considéré comme tout aussi vital pour les forces pro-gouvernementales.
« Les dirigeants nous donnaient du captagon gratuitement pour que nous puissions nous battre toute la nuit », a déclaré un ancien combattant d'une milice loyaliste, qui lutte aujourd'hui contre son addiction. « De 2013 à 2018, nous prenions tous de la drogue plus souvent que nous ne recevions de repas chauds. »
De nombreux habitants affirment que l'afflux de combattants étrangers a accéléré la vague de toxicomanie. « Les miliciens étrangers ont développé le commerce de la drogue en Syrie », explique un enseignant de la banlieue de Damas, qui a vu la consommation et le trafic de drogue s'immiscer dans son école. Certains tiennent l'Iran pour responsable de l'apparition, ces dernières années, de la méthamphétamine, un stimulant qui crée une forte dépendance. D'autres accusent le groupe armé libanais Hezbollah, réputé pour s'être taillé une place lucrative dans la contrebande de biens et de personnes entre la Syrie et le Liban. De telles accusations sont répandues, bien qu'il soit difficile d'en trouver les preuves.
Si l'escalade de la guerre a alimenté le boom de la drogue en Syrie, le déclin des affrontements armés n'a rien fait pour l'arrêter. C'est même le contraire qui s'est produit. En 2018, une série de victoires gouvernementales — d'abord dans la Ghouta orientale, puis à Deraa et enfin dans le nord de Homs — a fait pencher la balance en faveur de Damas. Au fur et à mesure que les combats s'apaisaient, les distributions de drogue diminuaient également. Mais à ce stade, de nombreux combattants étaient déjà accros. Cela a donné naissance à un marché en pleine expansion, comme le rappelle un jeune homme qui a été recruté comme revendeur : « Après l'arrêt des combats en 2019, tous ces miliciens ont cessé de recevoir de la drogue gratuitement et ont dû commencer à en acheter auprès des revendeurs locaux. Le marché est devenu très actif. »
Le ralentissement des combats n'a pas seulement apporté des clients à un commerce florissant : il a aussi produit ses propres entrepreneurs. Pour les combattants qui avaient passé des années à piller les zones conquises, le commerce des stupéfiants est devenu comme une suite logique. Un administrateur d'école de Sweida — dont la situation à la frontière jordanienne en fait un point névralgique pour le trafic de drogue — explique cette transition :
Après l'arrêt des combats, les miliciens n'avaient plus assez d'argent pour acheter leur drogue. Ils se sont donc lancés dans la criminalité en temps de paix : contrebande de stupéfiants, contrebande de carburant, enlèvements contre rançon.
Cette transition a également profité à des factions entières, des deux côtés du conflit. Des chefs de milice entreprenants se sont taillé une place dans la nouvelle économie de la drogue : « On ne peut pas vraiment dire si un trafiquant de drogue était à l'origine avec ou contre le gouvernement », explique un père de famille du gouvernorat de Deraa, qui, comme Sweida, se trouve en première ligne de la crise de la drogue en Syrie. « Certains anciens rebelles sont devenus des miliciens pro-gouvernementaux et, à l'heure actuelle, tous les camps vendent de la drogue. »
En effet, la croissance rapide de l'industrie est due en grande partie au fait que presque tout le monde semble dans le coup. Fréquemment, les Syriens désignent comme responsables autant les gangs locaux que les hauts fonctionnaires. Un avocat de la Syrie contrôlée par le gouvernement a fait part d'une opinion aussi répandue qu'invérifiable : « Avant la guerre, les trafiquants de drogue étaient méprisés. Aujourd'hui, ils boivent le thé avec les responsables de la sécurité dans leurs bureaux ! »
Si les groupes armés sont au cœur du commerce, la toxicomanie et ses effets d'entraînement se sont rapidement propagés dans la société. « La consommation de drogue s'est répandue comme une traînée de poudre », explique l'enseignant de la banlieue de Damas. Cette contagion a commencé pendant la guerre. Les jeunes combattants, qui disposaient d'un stock régulier de pilules ou de haschich, le partageaient avec leurs pairs civils. « Les adolescents recevaient de la drogue gratuitement et la distribuaient à leurs amis ». Mais cet effet secondaire du conflit s'est ensuite transformé en stratégie commerciale en temps de paix : « Les milices s'installent près des lycées pour attirer les adolescents avec de la drogue bon marché », explique l'enseignant de Sweida : « Elles recrutent également des étudiants pour les vendre à leurs camarades de classe. »
La descente dans la misère de la Syrie a grandement facilité la recherche de jeunes clients. Les traumatismes sont nombreux et les perspectives bien sombres. Les parents sont souvent accaparés par les luttes quotidiennes et les réseaux familiaux ou de voisinage se sont effondrés. Par conséquent, de nombreux jeunes n'ont pas besoin d'être convaincus pour s'auto-médicamenter : « Les jeunes s'évadent en buvant et en fumant du haschich », explique une jeune femme de 23 ans à Damas. Ces mécanismes d'adaptation, ajoute-t-elle, ont dépassé les cercles laïques pour s'étendre aux cercles religieux conservateurs, où ils auraient été autrefois l'objet d'anathème : « Même de nombreuses personnes très religieuses fument du haschich. »
Les difficultés ne poussent pas seulement les gens à prendre de la drogue, mais aussi à la vendre. Le jeune homme qui a été recruté comme dealer explique son parcours :
Je gagnais cinq dollars par jour en travaillant dans le bâtiment de 8h à 18h. Pour vendre de la drogue, un chef de milice m'a proposé 30 dollars par jour et m'a offert une moto et un pistolet. J'ai accepté, car j'avais besoin d'acheter des médicaments pour ma mère malade. C'est mon cas, mais des milliers de personnes en Syrie ne mangent pas à leur faim, les associations caritatives manquent de nourriture et les pères sont prêts à tout pour nourrir leurs enfants.
À mesure que le trafic et la toxicomanie se répandent, les histoires sur la criminalité alimentée par la drogue et d'autres maux sociaux se multiplient. Bien des Syriens insistent sur le fait que les stupéfiants accélèrent l'effondrement du tissu social de nombreuses façons, en particulier dans les régions où la drogue est la plus répandue : « J'ai rencontré de jeunes femmes qui vendent des services sexuels pour acheter de la drogue », déplore un médecin de Sweida. « Les jeunes hommes volent les bijoux de leurs mères. Les pères se droguent et frappent leurs femmes et leurs enfants. »
Le plus inquiétant est peut-être que la Syrie dispose de très peu d'infrastructures pour gérer cette crise. Le secteur de la santé mentale du pays était déjà sous-développé avant la guerre, et il s'est encore érodé dans un contexte de fuite incessante des cerveaux. « La Syrie n'a pas de psychologues spécialisés dans le traitement de la toxicomanie », affirme le médecin de Sweida, sans doute avec un brin d'exagération. « Ces personnes ont besoin d'une aide médicale. Au lieu de cela, nous les emprisonnons souvent. »
En l'absence d'infrastructures de traitement formelles, les liens sociaux informels — entre les familles, les quartiers et les écoles — peuvent contribuer à empêcher les jeunes d'être happés par la vague. L'enseignant de Sweida explique :
Les enseignants sont attentifs aux signaux, par exemple, si un élève est souvent malade, fatigué ou ne fait pas ses devoirs. Ils en informent alors la famille pour discuter de ce qui se passe et des personnes avec lesquelles l'élève passe du temps. S'ils craignent que l'élève ne se drogue, ils commencent à être plus attentifs.
Mais cette attention n'est pas toujours au rendez-vous. Les classes sont surchargées, les enseignants et les parents sont souvent débordés par la vie quotidienne. Certains parents en concluent que la meilleure solution est de déménager. « Je connais des familles qui ont déplacé leurs enfants d'une école à l'autre pour les éloigner de la drogue », explique l'enseignante de Sweida. D'autres ont déménagé à Damas. Plusieurs interlocuteurs se sont fait l'écho de ce point de vue : une famille a déménagé de Deraa à la capitale, tandis qu'une autre a essayé de changer d'école dans la banlieue de Damas. Mais beaucoup n'ont pas les moyens d'ainsi déménager. Les plus vulnérables sont donc laissés à eux-mêmes pour subir ce nouveau fléau, qui s'ajoute à ceux qui l'ont précédé.
Laissé libre, le trafic de drogue en Syrie s'est propagé dans toute la région. Soucieux d'endiguer ce flux, les États arabes ont cherché à obtenir des autorités syriennes qu'elles scellent les frontières du pays. Dans le cadre de cette initiative, les puissances régionales ont mis fin, en 2023, à la suspension de Damas de la Ligue arabe, qui durait depuis 12 ans. Cette tentative s'est avérée vaine — ce qui n'est pas surprenant, étant donné que la drogue fait partie intégrante de l'économie brisée de la Syrie. En outre, ce secteur est devenu tellement tentaculaire et sophistiqué qu'il n'est pas certain que Damas puisse le maîtriser, même s'il le souhaitait. Frustrée par l'absence de progrès, la Jordanie voisine a décidé de bombarder les itinéraires supposés de contrebande dans le sud de la Syrie : une escalade désespérée et inutile, qui a peu de chances d'endiguer le trafic de drogue, même au prix de vies civiles.
Cette approche frénétique évoque les crises de la drogue ailleurs dans le monde, surtout aux États-Unis où des décennies de « guerre contre la drogue » ont fait des ravages dans les communautés pauvres sans jamais atteindre leurs objectifs. Ces parallèles sont porteurs d'enseignements importants, notamment le fait qu'il n'est pas possible de lutter contre une vague de toxicomanie par des moyens militaires.
En effet, il y a beaucoup à faire pour aider la Syrie et les pays voisins à gérer cette crise, en particulier en augmentant massivement le soutien aux traitements de l'addiction, aux centres de réhabilitation, aux campagnes de sensibilisation et, plus généralement, aux soins de santé mentale. Jusqu'à présent, ces mesures de bon sens ont été quasi absentes des discussions sur le trafic de drogue en Syrie. Elles se concentrent sur les moyens de contenir les débordements, plutôt que d'aider la société à s'attaquer au problème à la racine. Le risque est grand de perdre de nombreuses années avant de réaliser que cela ne fonctionnera pas en Syrie, pas plus qu'ailleurs. À l'inverse, il est sans doute permis d'espérer gagner du temps en commençant à lutter dès maintenant là où il le faut.
Article original publié par Synaps : « The seventh plague of Syria », le 15 avril 2024. Traduit de l'anglais par Laurent Bonnefoy.
1NDLR. Résine de cannabis
Augmentation des consultations pour troubles anxio-dépressifs et des hospitalisations, boom des psychotropes… La détresse des Tunisiens est réelle, et n'a fait que s'accentuer depuis la révolution de 2011, jusqu'à la guerre génocidaire sur Gaza, en passant par la pandémie du coronavirus. Et comme ailleurs, tous les citoyens ne sont pas tous égaux face aux soins.
Depuis le début de l'année 2024, l'hôpital psychiatrique d'Al-Razi, dans le grand Tunis, a accueilli environ mille patients. « Les troubles anxio-dépressifs augmentent de façon significative », déclare Leila Chaibi, médecin résidente en psychiatrie dans cet établissement et présidente de l'Association tunisienne de la promotion et prévention en santé mentale chez les jeunes. « L'afflux des patients est tel que les délais d'attente pour décrocher un rendez-vous sont de plus en plus longs », lance-t-elle.
Le mal-être des Tunisiens se manifeste également à travers le Rapport mondial du bonheur de 2024, édité par le Réseau de solutions pour le développement durable des Nations unies. La Tunisie y occupe la 115e place sur 143, soit un recul de cinq places par rapport à l'année précédente. Ce classement repose sur plusieurs indicateurs, dont le sentiment de liberté, l'absence de corruption, le niveau de revenu et de soutien social.
La Tunisie n'est toutefois pas un cas à part : la crise du Covid a déclenché une hausse de 25 % du nombre des personnes touchées par les troubles anxio-dépressifs, selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS).
« Cette pandémie a mis en lumière l'importance de la santé mentale en tant qu'enjeu de santé publique touchant l'ensemble de la population », relève Wafa Hajji, neuropsychologue clinicienne de l'association Health & Psychology. « À partir de la pandémie, on a observé une véritable rupture de l'équilibre psychique d'une frange grandissante de Tunisiens. Des pathologies anxio-dépressives sont apparues. D'autres patients, qui étaient stabilisés, ont rechuté », confirme Neila Ben Salah.
Autre phénomène mondial inquiétant : l'influence néfaste des réseaux sociaux et l'injonction au bonheur qui l'accompagne, et qui repose essentiellement sur des facteurs matériels : l'argent, les voyages, etc. Au travail ou au sein du couple, celle-ci n'a jamais été aussi omniprésente, au point de faire l'objet d'une immense offre. Des « spécialistes » de tous bords livrent dans les médias ou sur leurs chaînes personnelles leurs « astuces » pour une vie épanouie. Ce type de contenu inonde le web et brasse des millions de « likes » sur les réseaux sociaux. Or, cette industrie du bonheur a un effet pervers sur la santé mentale.
Le coaching de vie, y compris en milieu professionnel, est devenu un phénomène de mode. Et le phénomène prend une telle ampleur qu'il inquiète les professionnels de santé. C'est que la consultation des coachs de vie est mieux perçue, relève Leila Chaibi, que celle des professionnels de la santé mentale. Cet engouement pour ce type de prise en charge présente « quelques dangers », puisque « des coachs se prennent pour des psychothérapeutes aptes à traiter des pathologies assez graves », met-elle en garde.
Ses impacts sont plus préoccupants pour les jeunes, selon les auteurs de l'enquête nationale réalisée par le ministère de la santé et le groupe de coopération en matière de lutte contre l'abus et le trafic illicite de stupéfiants1, et publiée en 2023. Celle-ci associe l'usage des écrans, notamment les réseaux sociaux et les jeux vidéo, à de potentiels effets néfastes d'ordre psychosocial et cognitif, assortis d'un risque plus élevé d'anxiété et de dépression. Selon l'enquête Multiple Indicator Cluster Survey (MICS6) de 2018, environ 20 % des jeunes Tunisiens de 15 à 17 ans souffrent d'anxiété et environ 5 % d'entre eux de dépression. Ils sont désormais plus nombreux comme patients.
Cette enquête montre également une évolution de la consommation des drogues depuis 2013, ce qui peut être considéré comme une forme « d'automédication », selon Neila Ben Salah. Les anxiolytiques hors prescription médicale figurent d'ailleurs parmi les substances de plus en plus prisées par les jeunes âgés de 15 à 17 ans. Leur usage a « significativement augmenté depuis 2017 et dépasse la moyenne observée chez les adolescents européens », selon l'enquête du ministère de la santé. Et ce sont les filles qui en consomment le plus.
En l'absence de statistiques officielles plus globales, les professionnels de santé se réfèrent aux données tangibles relatives au nombre de patients, de prescriptions médicamenteuses, et à quelques études scientifiques, y compris mondiales, pour évaluer l'ampleur de la détresse des Tunisiens. Par exemple, la production nationale de certaines molécules et de leurs génériques, prescrits pour traiter les pathologies liées à l'anxiété et la dépression, ne parvient souvent pas à répondre à la demande, fait savoir Neila Ben Salah, spécialiste en psychiatrie et présidente de l'Association tunisienne des psychiatres d'exercice Privé (ATPEP). Un constat confirmé par Naoufel Amira, président du syndicat des pharmaciens d'officine de Tunisie. En effet, la consommation des psychotropes « est bien en deçà » des besoins réels, étant donné que beaucoup ne consultent pas et ne sont pas pris en charge sur le plan thérapeutique, explique le docteur Wahid Melki, psychiatre, professeur à la faculté de médecine de Tunis et coordinateur du Comité technique de promotion de la santé mentale au ministère de la Santé.
Idem concernant le nombre des comportements suicidaires. Ce dernier ne rend pas compte non plus de la dimension réelle de la souffrance psychique. Le Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES) a recensé 121 cas de conduites suicidaires, au cours de l'année 2023. L'organisation souligne les obstacles auxquels elle a dû faire face pour la réalisation du recensement, essentiellement liés au « tabou qui entoure ce phénomène ». La majorité des victimes de suicide sont des hommes et parmi eux des jeunes, des enfants et des migrants.
Cette urgence psychiatrique remonte à la révolution de 2011. Ainsi, le nombre de Tunisiens admis à l'hôpital Al-Razi est passé de 4 000 à 5 000 patients par an avant la révolution, au double. Avant même la pandémie, ce nombre a approché 9 400 en 2019, d'après le secrétaire général du syndicat de base de l'hôpital, Kamel Ben Rahal.
La crise politique et socio-économique actuelle n'arrange pas les choses, comme l'affirme la docteure Ben Salah :
Avant, les patients se focalisaient surtout sur les soucis liés à leur vie intime. Maintenant, on entend presque systématiquement le même discours. Ils parlent beaucoup de l'environnement anxiogène : l'instabilité, l'insécurité ou encore l'absence de visibilité quant aux perspectives.
Sensibles au sort des Palestiniens, les Tunisiens ont également été secoués par la guerre contre Gaza, comme en témoigne une enquête menée par des résidents du service de santé mentale de l'hôpital Mongi Slim2, et qui met en lumière les répercussions psychosociales engendrées par l'exposition aux images de cette guerre. En tout, 80,5 % de l'échantillon de 683 Tunisiens ayant visionné quotidiennement du contenu médiatique couvrant le génocide ont déclaré avoir ressenti des émotions négatives telles que la colère, le désespoir et la tristesse. Environ 12,5 % ont évoqué un sentiment de culpabilité.
Difficile également de mesurer l'étendue du malaise psychologique des Tunisiens face aux non-dits. Contrairement aux femmes, les hommes ont du mal à verbaliser leur souffrance et à solliciter de l'aide. Cette verbalisation est perçue comme un signe de faiblesse contrastant avec l'injonction de virilité que leur éducation leur impose. De fait, « il y a une certaine normalisation de cette souffrance », affirme Leila Chaibi.
Tabous et dénis persistent donc autour de la santé mentale. « Les gens ont encore tendance à consulter des gourous, des marabouts et des religieux, plutôt que d'aller voir des médecins, déplore encore la résidente en psychiatrie. Le malade mental est toujours stigmatisé. Le nom même de l'hôpital psychiatrique (Al-Razi) fait peur. » Cette stigmatisation émane parfois même des professionnels de santé, regrette à son tour Neila Ben Salah.
Cette réticence à solliciter l'aide des professionnels de santé transparaît dans les délais entre l'apparition de la détresse psychique et la date de consultation. Il est de 15 mois en moyenne et peut atteindre jusqu'à 10 ans, alerte Dr Chaibi. Entre-temps, le diagnostic change et s'aggrave. Et ce n'est pas sans conséquences sur l'état émotionnel et socio-économique de la personne concernée.
La jeune psychiatre note tout de même des évolutions, puisque certains osent désormais consulter un spécialiste. « Les troubles de l'humeur, notamment ceux en rapport avec l'anxiété et la dépression, sont moins stigmatisés. » Plus généralement, la problématique de la santé mentale se pose de plus en plus dans les médias.
Du point de vue institutionnel, la politique d'austérité de l'État freine le recrutement des psychologues et psychiatres dans le secteur public, reconnaît le coordinateur du comité technique de promotion de la santé mentale au ministère de la santé, alors que le besoin est, on l'a vu, en constante augmentation. On compte ainsi une moyenne de 1,25 psychiatre pour 10 000 habitants en 2021. Les inégalités régionales sont également flagrantes, comme le montrent les cartes ci-dessous :

Cette situation risque de s'aggraver avec les départs à l'étranger de psychiatres et médecins de famille. Résultat : ceux et celles qui en ont les moyens se dirigent vers le secteur privé, où le tarif de la consultation est de 80 dinars (près de 24 euros), dans un pays où le SMIG est à 491 dinars (145 euros) pour le régime de 48 heures. Or, « tous les patients ne bénéficient pas de couverture sociale pour le remboursement des soins », rappelle Neila Ben Salah. La médecin regrette également que la Caisse nationale d'assurance maladie (CNAM) ne prenne pas en charge tous les médicaments.
Toutes ces lacunes, et d'autres encore relatives à la prise en charge des patients, ont été relevées par le comité technique de promotion de la santé mentale au ministère de la santé. Il s'agit notamment du manque de motivation, d'engagement et de moyens chez les médecins de 1re ligne dans la prise en charge de la maladie mentale. Le comité alerte aussi sur l'absence de sensibilisation et la centralisation des soins à l'hôpital Al-Razi.
Cette souffrance a un coût vital concret : les personnes souffrant de troubles psychiques sévères meurent en moyenne 10 à 20 ans plus tôt que le reste de la population.

Cet article a initialement été publié sur Nawaat.
Il a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.
C'est par une Lettre aux opprimés dans le monde que se lance le Parti de Dieu en 1985. Organisation très structurée, le Hezbollah s'est rapidement imposé sur la scène libanaise, avec le soutien sans faille de l'Iran. Son leader Hassan Nasrallah continue de mener la vie dure à Israël. Le journaliste Christophe Ayad dresse dans un essai très documenté le portrait de cette organisation nationale-religieuse.
Jeudi 18 mars 2024, le Hezbollah lance une attaque sur la base de contrôle israélienne du Mont Méron, au nord d'Israël, à huit kilomètres de la frontière libanaise, déclenchant ainsi les sirènes d'alerte dans des villes en grande partie évacuées depuis le 7 octobre 2023. Quelques heures plus tard, des avions de combat israéliens frappent en territoire libanais des membres présumés du Hezbollah s'engouffrant dans un bâtiment.
Pour les habitants des deux côtés de la frontière, il s'agit de scènes de la vie ordinaire. Et un exemple de « guerre asymétrique » dans laquelle une armée nationale richement dotée grâce à son indéfectible allié nord-américain d'un armement sophistiqué — et, grâce à la France, de l'arme atomique — affronte une milice nationale-religieuse de plus en plus étoffée. Elle possède pléthores de missiles antichars russes Kornet, appelés Thar Allah (la vengeance d'Allah), de missiles sol-mer et antiaériens, de roquettes, de drones suicides et tout un arsenal destiné à équiper ses dizaines de milliers de combattants d'active ainsi que ses réservistes, évoluant sous l'aile de son parrain iranien tout en conservant des marges pour l'application de son propre agenda.
Pour ce qui est de ses capacités militaires optimum comme de sa quasi-hégémonie politique, il n'en a pas toujours été ainsi et c'est précisément ce qu'explique Christophe Ayad, grand reporter au journal Le Monde, dans son ouvrage Géopolitique du Hezbollah, riche d'un déroulé historique détaillé et d'indispensables cartes.
C'est le 16 février 1985, que, dans une Lettre aux opprimés dans le monde, le Hezbollah, faction militaire débutante, formée de dissidents du mouvement chiite Amal, de militants du parti islamiste Dawa, d'étudiants et d'oulémas chiites, proclame son existence sous le nom de Parti de Dieu.
Cette naissance a lieu sous la houlette de l'Iran : parmi les cinq membres du Conseil du Liban qui régente la jeune organisation figurent l'ambassadeur de la République islamique en Syrie et le chef des Gardiens de la révolution (pasdarans) au Liban. Une présence généreuse et intéressée, pourvoyeuse de conseils, d'armes et d'argent, qui ne se démentira pas et perdure.
D'emblée, le parti de Dieu adhère au concept du wilayat al-faqih, c'est à dire de la gouvernance par les docteurs de l'islam. Cette théorie de l'ayatollah Rouhollah Khomeini n'avait cours jusqu'alors qu'en Iran. Elle contrarie la tradition chiite qui s'appuie sur la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Son application permet au leader d'un pays ou d'un groupe de contrôler toutes ses activités, considérant qu'il est le plus compétent pour les conduire au plus près de ce que ferait le douzième imam (le Madhi) dont le retour est attendu par les partisans de l'infortuné Ali, cousin et gendre du Prophète.
Fort de cette doctrine et de sa volonté d'instaurer un État islamique au Liban, le nouveau parti se reconnaît comme adversaires l'impérialisme nord-américain, Israël, l'OTAN, le capitalisme et — nous sommes en 1985 — l'URSS et le communisme ce qui, dans des luttes d'influence, l'amène à éliminer physiquement des communistes libanais.
C'est à partir de ces présupposés que commence la longue marche du Hezbollah passant par le terrorisme — ciblant particulièrement les États-Unis et la France — puis par la mise en place d'un contre-projet d'une « société de résistance ». Cette société est constituée d'un réseau d'organismes divers qui prennent en charge l'éducation, la culture, la santé, le social, les loisirs, le sport, etc., de ses militants et sympathisants. Toutes ces activités sont corrélées à une « obligation religieuse » drastique (le taklif charei), au service du combat contre les ennemis.
Ayant adopté le principe de la « verticale du pouvoir » et structuré comme une organisation léniniste, le Hezbollah, bousculant ses opposants, s'est imposé au fil du temps dans les trois grandes zones de peuplement chiite : la plaine de la Bekaa à l'est, le Hermel au nord et la banlieue sud de Beyrouth.
Hassan Nasrallah a 31 ans lorsqu'il succède à Abbas Moussaoui, tué le 16 février 1992 par un tir ciblé des Forces de défense israélienne (FDI). Décidé à venger son mentor en théologie, il ordonne que des roquettes Katioucha pilonnent l'État israélien. C'est une première. C'est aussi l'année où le Hezbollah inaugure sa présence dans une compétition électorale.
Prenant en compte la situation géographique du Pays du Cèdre et les nombreux antagonismes qui l'ont opposé à l'État israélien, le Hezbollah va se positionner en première ligne dans la lutte contre ce dernier. Cette détermination lui permet d'engranger un soutien transconfessionnel de la population et démontrer son efficacité, y compris avec l'Effort de construction, une institution qui restaure plus vite les quartiers détruits que l'État corrompu et déliquescent.
Peu à peu, comme le relève Aurélie Daher, citée par Christophe Ayad : « [Nasrallah] devient le leader d'une organisation qui a sorti le combat contre Israël du champ sémantique du terrorisme pour le faire entrer dans ceux du combat pour la liberté »1 .
Le conflit dévastateur de 2006, déclenché par Israël à la suite de la mort de deux de ses soldats et à la prise en otages de six autres, se termine par un cessez-le-feu. Le Hezbollah qui n'a pas relâché sa pression, tirant 250 roquettes par jour, le salue comme « une victoire divine » et, plus prosaïquement, comme « une victoire stratégique historique » bien que celle-ci a coûté 3 milliards de dollars aux Libanais, 1 200 morts, 4 000 blessés et un million de personnes déplacées. Le gouvernement libanais qualifiera cette situation de « punition collective immorale », mettant en cause Israël dont le chef d'état-major des armées, Dan Haloutz, avait promis « un retour en arrière de vingt ans pour le Liban ».
Néanmoins, cet affrontement constitue un point de bascule qui permet au Parti de Dieu de s'affirmer comme une composante incontournable de l'État libanais, et à Nasrallah d'être un faiseur de roi et d'acquérir une stature internationale.
Dès lors, soulignant que le Hezbollah n'est pas seulement « un formidable outil de dissuasion au service des ambitions régionales et internationales de l'Iran », Christophe Ayad conclut son essai avec la remarque de l'analyste Michaël Young : « il doit maintenant décider ce qu'il veut faire avec l'État, et dans l'État afin de rester pertinent. »2.
Effectivement, son charismatique et incontesté secrétaire général n'est-il pas le plus à même de sortir le Liban de l'impasse institutionnelle dans laquelle il se débat ? Ou bien choisira-t-il d'engager son pays dans une nouvelle guerre, sachant que Benyamin Nétanyahou, le premier ministre israélien, guette cette éventualité avec gourmandise ?

Géopolitique du Hezbollah, par Christophe Ayad, 210 pages, 2024, PUF, Paris, 15 euros en France.
Abstention record, votes nuls, sanction de certains candidats appartenant aux cercles influents habituels : les élections législatives en Iran ont été marquées par le mécontentement de la population. Certes, les conservateurs et ultra-conservateurs maintiennent leur domination, mais la pression sociale s'intensifie.
Premières élections après le vaste mouvement de contestation de 2022-2023, les législatives se sont déroulées le 1er mars dans le but de renouveler les 290 députés pour un mandat de quatre ans (lire l'encadré) ainsi que les 88 membres de l'Assemblée des experts, élus pour huit ans. Ces derniers ont le pouvoir de superviser, mais aussi — en théorie — de révoquer le guide suprême (valy e-faghih). Bien que cette possibilité n'ait jamais été utilisée, l'âge avancé du guide suprême actuel (84 ans), l'ayatollah Ali Khamenei, après plus de trente ans au pouvoir, pourrait lui conférer une importance particulière.
Avant la consultation, le pouvoir et le Conseil des gardiens de la révolution, chargés de valider (ou pas) les candidats, avaient pris soin d'en disqualifier plus de la moitié, tous ou presque parmi les indépendants, les « modérés » et les « réformateurs », réduits à la portion congrue. « Ces élections [sont] dénuées de sens, sans compétition, et inefficaces », a déclaré ainsi Mohammad Khatami, ancien président de la République islamique (1997-2005) qui n'a pas participé au vote, sans avoir appelé au boycott.
En outre, pour être éligible au Parlement (Majlis), un niveau d'études universitaires de bac plus cinq est requis, excluant ainsi les classes populaires, en particulier les ouvriers qui constituent plus d'un quart de l'électorat. Au total, la majorité des 15 200 candidats autorisés, dont 1 713 femmes (11,2 % du total, deux fois plus qu'en 2020), appartenaient au camp majoritaire. Les listes étaient composées de quelques « caïds » (chefs influents suivis de noms souvent inconnus), et la campagne électorale s'est avérée courte – seulement dix jours.
Pas étonnant que, sans concurrent, les conservateurs et les ultra-conservateurs, parfois en rivalité, maintiennent leur domination au Parlement. Leur influence s'exerce également à la présidence de la République depuis 2021 ainsi qu'au pouvoir judiciaire. Ils consolident ainsi leur emprise sur toutes les instances nationales.
Cependant, les Iraniens ont utilisé l'une des seules armes à leur disposition : rester à la maison. Comme le montre le tableau ci-dessous, le taux de participation ne dépasse pas les 41 %, le niveau le plus faible jamais atteint depuis la révolution de 19791.

Le cas de Téhéran est à la fois atypique et symbolique. Deux chiffres officiels de participation ont été successivement donnés : 24 % (en baisse de deux points par rapport à 2020), puis 34 % (en hausse de huit points). S'il est exact, ce dernier chiffre reflète, en réalité, une forte augmentation des votes nuls, considérés par une partie de l'électorat comme un moyen d'expression. Depuis 2020, le résultat de ces votes n'est plus rendu public.
Mais le décompte des voix à Téhéran, où trente sièges étaient à pourvoir, suggère qu'ils sont importants. Ainsi, celui qui a reçu le plus de suffrages dans la circonscription en a recueilli 597 770 contre 1 265 000 au premier député élu en 2020, soit deux fois moins. À l'exception des 14 premiers élus, 32 autres candidats aux sièges restants n'ont pas atteint le seuil requis des 20 % des voix exprimées. Ils vont devoir affronter un deuxième tour pour accéder au Majlis. Cela révèle que, d'une part, les voix se sont dispersées sur plusieurs candidats de différentes listes, au gré de leurs appréciations des personnes elles-mêmes et que, d'autre part, les votes nuls ont pesé. Certains les estiment à environ 20 % des voix.
À l'échelle du pays, on constate que l'abstention est forte, particulièrement dans les endroits où les couches populaires subissent la crise de plein fouet : 70 % dans la province d'Alborz, à l'est de Téhéran où habitent les familles qui n'arrivent pas à payer les loyers élevés de la capitale, ainsi qu'au Balouchistan, à l'est du pays, où les récents mouvements de contestation ont été durement réprimés. Deux exemples parmi tant d'autres.
Outre le faible niveau de participation, il est intéressant de noter que certains candidats appartenant aux cercles influents habituels, les « caïds » et les « gros poissons », ont été écartés. Ceux qui ont mis un bulletin dans l'urne ont clairement sanctionné les élus associés à la corruption ou à la répression, en optant pour des candidats relativement méconnus. Symbole de ce changement, Mohammad Bagher Ghalibaf, actuel président du Parlement, qui avait remporté l'élection avec 1 265 287 voix en 2020, n'en totalise aujourd'hui que 447 905, soit près de trois fois moins. On pourrait aussi citer le cas de Mohammad Bagher Nobakht qui n'a pas réussi à remporter les suffrages de la population de Racht (ville au nord du pays) malgré son long parcours politique. Issu de la faction des modérés, il a été l'un des pionniers du libéralisme aux côtés de feu Hachémi Rafsandjani dès le début des années 2000. Nobakht a ensuite dirigé, de 2015 à 2022, l'Institut de planification et du budget, crucial pour la gestion du système économique du pays, et à l'origine de nombreuses décisions de privatisations. Il y a également le cas d'Ali Asghar Anabestani, qui s'est fait connaître sur les réseaux sociaux pour avoir giflé un agent de la circulation, et celui de Hassan Norouzi, l'un des fervents partisans du projet de loi sur « le hijab et la chasteté » imposant le port du voile, tous deux éliminés dès le premier tour.
Ces résultats témoignent du discrédit de figures marquantes, et mettent au jour des positions moins assurées que prévu. Ils soulignent également le mécontentement social dans un pays confronté à une inflation proche de 50 % cette année, conséquence des sanctions économiques mais aussi de politiques néolibérales de déréglementation et de privatisations.
Les classes populaires, en particulier les quinze millions d'ouvriers, font face à des conditions de vie difficiles, qui touchent désormais aussi une partie des couches moyennes. Des pourparlers sont actuellement en cours en vue d'une éventuelle augmentation des salaires de 20 %, inférieure de moitié à l'inflation, pour une partie des fonctionnaires et des salariés bénéficiant de la protection de la loi du travail. Cela exclut cependant une grande partie des actifs, notamment les femmes qui travaillent chez des particuliers ou chez elles en sous-traitance pour des entreprises.
Si les réformateurs, aujourd'hui quasiment écartés de la scène politique, se prononcent pour une plus grande liberté sociétale, ils ne présentent pas de divergences fondamentales avec les conservateurs en matière économique et sociale, notamment à l'égard des couches défavorisées. Les deux factions mettent en œuvre des politiques néolibérales. Ainsi, avec les licenciements, les changements de statut liés aux privatisations et les départs à la retraite, désormais plus de 90 % de la main-d'œuvre du pays disposent de contrats temporaires, alors qu'à la fin de la guerre en 1988, plus de 90 % bénéficiaient de contrats à durée indéterminée (CDI).
Selon les statistiques de l'Organisation iranienne des privatisations, les ventes d'actifs publics ont atteint 639 218 milliards de tomans (environ 13,95 milliards d'euros actuels) entre 2001 et 2023 : 47,6 % ont été proposés en bourse, 47,1 % adjugés aux enchères, et le reste par négociation. Au cours des 30 dernières années, plus de 80 % des facilités bancaires ont été octroyées aux 20 % les plus riches qui présentent pourtant les plus grands arriérés de remboursement de prêts. Pendant ce temps, la moitié des ménages iraniens n'ont pas eu recours à un quelconque crédit.
Même l'enseignement a été en partie privatisé. À Téhéran, par exemple, la part des écoles publiques n'atteint que 54 %. À l'échelle du pays, seule une infime minorité des élèves (12 %) provenant de l'enseignement public réussit à faire partie des trois mille premiers aux concours nationaux, un classement qui permet d'accéder aux meilleures places dans les universités. Réformateurs comme conservateurs au Parlement ont ainsi reculé l'âge de la retraite, refusé d'indexer le salaire minimum sur l'inflation et privatisé des entreprises (dans le secteur pétrolier, la pétrochimie, l'acier…), l'enseignement et même des sites historiques. Dans ce domaine, les convergences sont patentes.
Outre le port du voile, les deux camps divergent sur la diplomatie. Les réformateurs misent sur un rapprochement avec l'Occident. Néanmoins, le camp conservateur est loin d'être uni sur l'attitude à adopter face au génocide perpétré par l'État d'Israël contre les Palestiniens et les risques d'une escalade de la guerre. Le pouvoir a privilégié une approche diplomatique plutôt que belliqueuse. Cela divise les conservateurs entre « réalistes », proches du président Ebrahim Raïssi et du guide Ali Khamenei, et les durs de l'« axe de la résistance », qui veulent entrer en guerre contre Israël. Les divergences existent également sur le rapprochement avec la Chine qui renforce silencieusement sa position en obtenant d'importants contrats d'équipement, notamment dans le domaine ferroviaire, la construction de routes et le développement de l'aéroport de Téhéran.
Au total, ces élections témoignent surtout du mécontentement profond au sein de la société iranienne. Contre l'obligation du port du voile, que plus du tiers des femmes ne portent plus en public, mais aussi contre la politique sociale. Des grèves fréquentes quoique sporadiques et sans leader, touchent régulièrement des secteurs tels que le logement, l'éducation, la santé. Elles mobilisent pour l'augmentation des salaires, des retraites, ou l'approvisionnement en eau. Toutefois le mouvement demeure non structuré.
Les arrestations et les procès inéquitables persistent tandis que les exécutions s'accélèrent. Le média iranien en ligne Radiozamaneh en reconnaît 125 en 2023. Mais, selon Human Rights Watch et Ensemble contre la peine de mort (ECPM), leur nombre s'est élevé à 834 en 2023, « une augmentation alarmante de 43 % en un an »2. Malgré les répressions, l'évolution des dynamiques sociales pourront-elles ouvrir la voie à l'émergence d'une opposition structurée ?
Élections mode d'emploi
Le Parlement compte 290 membres élus pour 4 ans au suffrage universel, par les Iraniens de 18 ans et plus. Parmi eux, 285 députés musulmans, chiites ou sunnites, sont élus dans l'une des 202 circonscriptions électorales, tandis que 5 sont élus par les membres de chacune des minorités religieuses lors d'un scrutin extraterritorial (1 Assyro-chaldéen, 2 Arméniens, 1 juif et 1 zoroastrien). Tout candidat ayant obtenu le plus grand nombre de suffrages est élu, à condition de compter plus de 20 % des votes exprimés, sinon il faut un second tour. Les votes blancs ne sont pas comptabilisés3.
Seuls les Iraniens et les Iraniennes ayant effectué des études supérieures peuvent se présenter. La plupart des 202 circonscriptions ne comptent qu'un seul député, les grandes villes en totalisent entre 2 et 6, selon la taille de leur population. La grande circonscription de Téhéran en élit quant à elle 30.
Établi depuis plusieurs décennies, le découpage électoral présente des complexités administratives, avec des situations où des districts non voisins sont regroupés dans une même circonscription. Il ne tient pas compte de la croissance démographique récente.
1Selon les statistiques officielles de l'Iranian Students News Agency (ISNA) à Téhéran.
2« Annual Report on Death Penalty in Iran 2023 », Iran Human Watch Rights and Together Against the Death Penalty, 5 mars 2023.
3Voir « Les élections législatives en Iran 2020, premier tour », Bernard Hourcade, CartOrient, 4 juin 2020.