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À partir d’avant-hierOrient XXI

Syrie. Cahier d'un retour à Damas

Une architecture moderne avec des formes curvilignes, entourée de voitures et de verdure.

La chercheuse Cécile Boëx a longtemps vécu dans la capitale syrienne, où elle a notamment analysé les engagements des cinéastes. Fin 2011, la guerre qui se profile l'a durablement privée d'accès à son terrain. Quatorze ans après, elle le retrouve enfin. Dans Retrouver Damas, elle livre un récit marqué par l'émotion et l'espoir.

Depuis deux décennies, les conflits et l'autoritarisme en Afrique du Nord et au Moyen-Orient ont grandement affecté la capacité des chercheurs occidentaux d'y mener des enquêtes en sciences sociales. Les réflexions sur les « terrains empêchés », comprenant entre autres le Yémen, la Libye et l'Iran, ont érigé le cas syrien en paradigme.

En effet, avant la guerre, malgré toutes les contraintes existantes, liées en particulier au régime de surveillance par les services de renseignement, Damas et Alep accueillaient des centres de recherche étrangers actifs dans différentes disciplines. Au cours des années 2000, ceux-ci ont permis à toute une génération de mener des recherches novatrices. L'Institut français du Proche-Orient (IFPO), qui trouve ses racines en 1922, a notamment joué un rôle central, développant aussi des collaborations avec des collègues syriens. La Syrie, par sa diversité, sa profondeur historique, était alors un terrain passionnant pour des dizaines de sociologues, anthropologues, géographes et spécialistes de l'histoire et des langues.

L'arrachement

La répression inimaginable qui a fait suite au soulèvement syrien de 2011 et la détérioration de la situation sécuritaire ont rapidement conduit à la fermeture de ces centres, au rapatriement de leurs pensionnaires étrangers et à la fuite de nombreux universitaires syriens. Soudainement, sans accès direct à la société étudiée, chacune et chacun s'est vu forcé à adapter ses méthodes de travail. Pour l'enseignante et chercheuse à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) Cécile Boëx, comme pour d'autres, cela a été « un arrachement » et une douleur.

La charge mentale liée à la violence de la guerre et à l'effondrement d'une société, parfois symbolisée par la destruction d'un patrimoine millénaire, a grandement pesé. Le sort funeste d'amis réfugiés, blessés, emprisonnés, morts ou disparus a hanté ses jours et ses nuits, des années durant. Ce terrible contexte a indéniablement ajouté une dimension affective et engagée dans l'acte d'écriture. Cette dimension ne s'est en réalité jamais atténuée, malgré la durée de la guerre et en dépit de la privation d'accès au terrain.

« Les routes de l'après »

En mai 2025, six mois après la chute de Bachar Al-Assad, Cécile Boëx rejoint la capitale syrienne. Elle y retourne une seconde fois en décembre de la même année pour un colloque. Retrouver Damas est le récit de son retour. Pendant cette absence de quatorze ans, la Syrie ne l'a jamais quittée. Ses travaux scientifiques centrés sur les images produites par les révolutionnaires depuis 2011 ont été nombreux. La poursuite de cette activité et l'archivage d'images et documents, souvent horribles, n'ont pas refermé la blessure liée à l'impossibilité de retrouver les sensations liées à la vie damascène.

Un paysage en noir et blanc, avec des collines, des arbres et une ville au loin.
Vue sur Damas depuis le flanc ouest du mont Qassioum, mai 2025.

Le récit de Cécile Boëx, accompagné de documents et de photos — sombres pour la plupart car prises avec un appareil argentique volontairement rudimentaire —, est publié chez Actes Sud. Il s'inscrit dans une nouvelle collection stimulante, « Les Routes de l'après », consacrée aux villes qui ont été traversées par la guerre mais ne sont pas encore tout à fait en état de paix. Tel est sans aucun doute le cas de la capitale syrienne, et de ses trois millions d'habitants. Après le travail d'Aline Cateux sur Mostar en Bosnie-Herzégovine, Retrouver Damas ose adopter un registre personnel, traversé par l'amour pour son objet. La démarche est particulièrement féconde en ce qu'elle constitue une (ré)entrée concrète et vivante dans les bouleversements de l'après-guerre.

L'intime est politique

Par-delà ses propres sensations, dont certaines sont très touchantes – tel ce premier appel à la prière de l'aube entendu de nouveau –, l'autrice accorde une attention particulière à ses retrouvailles avec les Syriens restés à Damas. Les destins de celles et ceux qui ont eu à subir la férocité de la guerre occupent à chaque fois le cœur des chapitres. Le deuil traverse la société dans son entièreté, de l'habitacle d'un taxi, d'un café ou d'un centre équestre à des cimetières où se trouvent les tombes de ses proches Khaled et Souheil.

Pour l'autrice, le choc du retour est d'abord lié à la transformation de la ville, emmenée par des profiteurs de guerre. Ces nouveaux lieux contrastent avec la grande pauvreté qui règne dans certains quartiers en ruine et le long de la route empruntée depuis Beyrouth pour rejoindre la capitale syrienne. Mais le choc est aussi lié à la stabilité de nombre d'odeurs, de sons, des souvenirs, du bourdonnement du quartier Bab Charki, des amitiés préservées et des espaces familiers qu'elle retrouve.

Un canal calme avec des bâtiments et des arbres en arrière-plan.
Mai 2025. En haut, à gauche, le squelette du Masar Rose, dit «  la rose  », un bâtiment qui devait être un centre pour enfants. Le chantier s'est arrêté en 2011, quand le pays a basculé dans la guerre civile. Les travaux n'ont jamais repris. Au fond, le pont de la révolution, et, au centre, le fleuve Barada presque à sec.

Le mélange entre l'intime et le politique se révèle très efficace pour aborder les enjeux fondamentaux d'une société fracturée par la guerre : mémoire, vengeance, ravages psychologiques, réagencements identitaires et politiques. Les chapitres, brefs, laissent apparaître les attentes et espoirs concernant la reconstruction et le grand chantier de la justice et de la réconciliation. Les incertitudes et interrogations face au nouveau pouvoir emmené par Ahmed Al-Charaa sont évidemment nombreuses. Elles transparaissent dans les propos reproduits, ici d'une bibliothécaire, là d'un activiste ou d'un cinéaste. L'écriture à chaud, marquée par la sensibilité, est alors particulièrement convaincante en ce qu'elle permet aussi, malgré tout, de préserver l'espoir d'un avenir meilleur.

La guerre d'octobre 1973 met le monde au bord du gouffre nucléaire

L'image montre un groupe d'hommes en uniformes militaires se tenant autour d'une grande carte posée sur une table. Ils semblent concentrés et discutent de la carte, qui est détaillée avec des lignes et des zones géographiques. L'environnement est clair et sobre, avec des murs nus. L'atmosphère semble sérieuse, probablement en rapport avec des stratégies militaires.

En faisant franchir aux troupes égyptiennes le canal de Suez, le 6 octobre 1973, et en déclenchant avec l'aide de la Syrie un nouveau conflit contre Israël, Anouar El-Sadate cherchait à mettre fin au statu quo né de la défaite arabe de juin 1967. Avec, comme arrière-pensée, l'idée d'impliquer les États-Unis et de lever la dépendance du Caire à l'égard de Moscou. Un pari en partie réussi mais qui provoqua une alerte nucléaire.

Le conflit israélo-arabe, autrement dit les guerres entre Israël et les États arabes, est constitué d'épisodes courts très violents de une à plusieurs semaines, suivis de longues périodes de latence avec éventuellement des affrontements à basse intensité. Le début des années 1960 voit la renaissance du mouvement national dans le cadre de ce qui a été appelé la « guerre froide arabe » opposant États dits « progressistes » et États dits « conservateurs ». Le dossier palestinien y est à la fois un instrument de consensus et un objet de surenchère. Le sommet arabe du Caire de janvier 1964, le premier de ce genre, fixe comme mot d'ordre la « libération de la Palestine ».

C'est le début d'un processus complexe d'imprudences et d'erreurs de calcul de la part de tous les acteurs régionaux qui conduira à la guerre de 1967 (5-10 juin). Le sommet arabe de Khartoum (29 août-1er septembre 1967) fixe le nouveau mot d'ordre : « liquider les séquelles de l'agression », c'est-à-dire récupérer les territoires occupés en juin 1967 par Israël — la Cisjordanie, Jérusalem-Est et Gaza, mais aussi le Golan syrien et le Sinaï égyptien. La Jordanie et l'Égypte se montrent prêtes à accepter une solution politique qui passe par une non-belligérance et non une reconnaissance d'Israël et par une mise de côté, sans le dire, du dossier palestinien. Mais la révolution palestinienne, avec l'installation des fedayin en Jordanie puis l'élection de Yasser Arafat à la tête de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) en février 1969 va remettre la Palestine sur l'échiquier diplomatique. La contradiction entre les objectifs des États et la libération de la Palestine conduit aux terribles affrontements de septembre 1970 en Jordanie, appelés Septembre noir1.

L'héritage de Nasser

Le président égyptien Gamal Abdel Nasser décédé le 28 septembre 1970 laisse à son successeur Anouar El-Sadate toute une série d'options. Il y a celle d'une solution esquissée à Khartoum, mais les Israéliens veulent un traité de paix et des annexions territoriales alors que les Américains ne sont pas prêts, contrairement à ce qu'ils ont fait en 1957, à les forcer à évacuer leurs troupes2. Il y a l'option militaire « reprendre par la force ce qui a été pris par la force », c'est-à-dire opérer un réarmement avec l'aide soviétique. Plus de 20 000 « conseillers » soviétiques sont présents en Égypte, dont une partie en position de combat, en particulier dans l'aviation et dans la défense antiaérienne. Mais Moscou ne veut pas d'une nouvelle guerre arabe avec Israël considérée comme perdue d'avance. En revanche, la présence soviétique donne au Caire un motif de marchandage avec les États-Unis.

En effet, c'est une préoccupation majeure pour l'administration de Richard Nixon. Deux écoles de pensée s'opposent à Washington. Celle du département d'État, qui pense qu'une application complète de la résolution 2423 entraînerait une réduction considérable de la présence soviétique dans la région, et celle d'Henry Kissinger, conseiller à la sécurité nationale, qui considère que plus la situation de « ni paix ni guerre » durera, plus les Arabes se rendront compte que seuls les États-Unis ont les moyens de régler le conflit.

Le prix à payer pour les Arabes est de se montrer « modérés », c'est-à-dire de revenir dans le système occidental. Le problème de la stratégie de Kissinger est son incapacité de définir un tel règlement. Son identité de Juif allemand et de survivant de la Shoah le pousse à être très favorable à Israël et le facteur palestinien donne un caractère insoluble au conflit. Pour lui, le « réalisme », c'est-à-dire l'intérêt américain plus ou moins immédiat, prime sur la morale et sur les dégâts humains que peut provoquer sa politique, comme l'a montré le coup d'État au du 11 septembre 1973 au Chili ou son appui en 1971 à l'armée pakistanaise malgré les massacres qu'elle commet dans le futur Bangladesh.

La force essentielle de l'armée israélienne repose sur son aviation. Les militaires arabes ne peuvent espérer pouvoir l'affronter dans les airs à conditions égales. Il faut la neutraliser par un système combinant les rampes de lancement des missiles SAM et l'artillerie anti-aérienne. Cela peut se révéler efficace sur un espace de quelques kilomètres, mais un tel dispositif ne se déplace que lentement. Ainsi, le champ de bataille égyptien s'étend à l'ensemble de la zone du canal de Suez et peut aller dans le meilleur des cas jusqu'à la ligne des cols du Sinaï, qui n'est pas très loin. Pour les Syriens, c'est le Golan avant tout. Les militaires égyptiens avaient mis au point le plan « Granite 2 » devant les conduire jusqu'aux cols, puis après une pause couvrir l'ensemble du Sinaï.

La préparation politique

Nasser comptait sur une action de l'ensemble des fronts arabes pour pouvoir diviser les forces israéliennes, mais la fiabilité de l'engagement du régime baasiste syrien était pour le moins discutable. Les événements de Septembre noir ont mis hors-jeu le front jordanien, ce qui permet de laisser à penser que le président égyptien ne se serait pas engagé dans une offensive à l'automne 1970, contrairement à ce qu'indiquent ses partisans. En revanche, le dernier coup d'État syrien, le 13 novembre 1970, qui donne tous les pouvoirs à Hafez Al-Assad change la donne. Le « mouvement de rectification » qu'il lance permet de voir l'émergence d'un pouvoir pragmatique. Il s'ensuit un rapprochement rapide entre l'Égypte et la Syrie.

Ayant éliminé du pouvoir la gauche nassérienne, Sadate a une plus grande marge de manœuvre. Il lance plusieurs projets de paix comprenant des étapes successives, mais toujours sur la base d'un retrait total des forces israéliennes. Les Israéliens ne veulent pas en entendre parler. L'administration Nixon, accaparée par la guerre du Vietnam, se montre intéressée, mais sans vouloir chercher à l'imposer ces derniers. De toute façon, 1972 est une année électorale aux États-Unis et il n'est pas question de s'aliéner les « amis d'Israël ». On fait quand même savoir que les Américains voudraient bien voir le départ des conseillers soviétiques d'Égypte.

Sadate évoque aussi publiquement de reprendre les hostilités militaires, ce qui n'est pas pris au sérieux par les responsables israéliens qui expriment leurs mépris des capacités intellectuelles et stratégiques des Arabes, en particulier dans l'aviation et les blindés. Les Soviétiques expliquent à leurs partenaires arabes qu'il faut trois conditions pour faire la guerre : des armes, de l'entraînement et la volonté de se battre. Or, il leur manque ce dernier élément. Ils se font les infatigables propagandistes de la résolution 242, mais ne veulent pas d'un nouveau conflit armé.

Sadate tente de faire comprendre aux uns et aux autres que le « gel » de la guerre serait insupportable pour son pays. En juillet 1972, il prend tout le monde par surprise en expulsant la plupart des conseillers soviétiques présents en Égypte. Il considère que l'entraînement de son armée est arrivé à son terme et que les Russes ne pourront pas lui interdire de se lancer dans un nouveau conflit. Pour sauver la situation, ces derniers livrent l'armement supplémentaire demandé par les Égyptiens.

Les années 1972 et 1973 sont marquées par un enchaînement d'actions terroristes4 (détournements d'avions notamment, mais aussi l'attaque contre les Jeux olympiques de Munich en septembre 1972) et antiterroristes qui dissimulent, largement involontairement, les préparatifs militaires arabes. Les généraux égyptiens mettent au point le plan « Badr » plus limité que « Granite 2 » : une traversée du canal de Suez avec une avancée de quinze à vingt kilomètres. Une guerre d'usure permettra ensuite d'arriver aux cols. Une coordination militaire est mise au point avec la Syrie et le soutien de l'Arabie saoudite. Néanmoins, les Égyptiens n'évoquent devant les Syriens qu'une progression jusqu'à la ligne des cols. Les deux actions militaires seront synchronisées.

L'armée égyptienne est spécialement entraînée à la traversée du canal par une série de grandes manœuvres qui permettent en même temps de multiplier les alarmes du côté israélien. Toute une série « d'intoxications » est lancée. La première consiste à dire que les armées arabes sont prêtes au combat : puisque les Arabes passent leur temps à mentir, c'est certainement encore une vantardise. On multiplie les fausses alertes. Le gendre de Nasser, Ashraf Marwan, probablement un agent double, fournit aux Israéliens des informations plausibles, mais fausses.

Israël pris au dépourvu

L'information est cloisonnée. Il ne doit y avoir qu'une quinzaine de personnes en Syrie et en Égypte à avoir une vue complète de la situation. L'Arabie saoudite renforce son aide financière au Caire. À partir du 22 septembre 1973, le compte à rebours est lancé. La concentration des forces s'opère sous prétexte d'exercices d'automne. Le 3 octobre, les Soviétiques réalisent que la guerre est imminente et, à partir du lendemain, ils évacuent leurs ressortissants d'Égypte et de Syrie.

Ce n'est que quelques heures avant le début des combats que les responsables israéliens prennent la mesure de la situation. Ils n'avaient pas pris en considération le fait qu'il s'agissait d'une guerre à objectifs limités et ne comprennent pas le sens des opérations militaires pour les Arabes : mettre fin au statu quo à l'œuvre et créer un nouveau contexte politique. Mais du côté arabe, si le but est clair, on est resté imprécis sur les modalités politiques. La récupération des territoires perdus devra aussi passer par une reconnaissance juridique d'Israël, ce que l'on n'entend pas faire.

Le 6 octobre 1973, à 14 h, l'artillerie égyptienne ouvre le feu tout le long du canal de Suez. Les Égyptiens attaquent sur la totalité de la voie d'eau. La IIe armée couvre le secteur du canal, proprement dit, et la IIIe celui des lacs. La traversée du canal est une réussite totale, et sera inscrite dans les grands faits d'armes du XXe siècle. Vingt-quatre heures après le début des opérations, 100 000 hommes, 1 000 chars et 13 000 véhicules blindés sont passés de l'autre côté. La réaction militaire israélienne est désordonnée. Ne disposant pas de couverture aérienne, les pertes sont lourdes.

La principale préoccupation d'Israël est le front du Golan. Si les Syriens réunissent à opérer une percée, ils menacent directement le territoire israélien. Les combats sont intenses. Au soir du 7 octobre, la poussée syrienne est contenue. Contrairement à ce qui s'est passé sur le front sud, le commandement israélien a réussi à positionner efficacement ses unités et la vaillance des soldats a fait le reste. Le 10 octobre, les Syriens sont repoussés sur leurs positions de départ. Dans l'ensemble des combats, ils ont montré un vrai courage, mais ont souffert d'une doctrine militaire rigide qui interdit tout esprit d'initiative en dehors des consignes strictes données à l'avance. Grâce à la distance créée par le Sinaï, les Israéliens ont pu contenir les Égyptiens et concentrer leurs efforts sur le front nord.

Punir la Syrie

Pour punir les Syriens, les Israéliens lancent une offensive « aéropsychologique » contre l'économie du pays, causant un grand nombre de morts civils. Cela n'ébranle pas le régime de Damas qui compte, à juste titre, sur l'aide arabe pour reconstruire. L'Irak envoie des troupes de renfort en Syrie, mais comme il n'y a pas eu d'entente préalable, leur arrivée s'avère un peu chaotique.

Nixon étant paralysé par l'affaire du Watergate (1972-1974), c'est Kissinger qui détient de facto le pouvoir de décision. Il cumule désormais les fonctions de conseiller à la sécurité et de secrétaire d'État. Il croit d'abord à une victoire rapide des Israéliens et met du temps à comprendre la confusion qui règne chez les responsables israéliens. La direction soviétique, qui s'attendait à une défaite rapide des Arabes, doit à la fois maintenir la détente avec les États-Unis et assurer son devoir envers ses alliés. Aussi la Syrie reçoit-elle de l'armement soviétique livré par voie aérienne.

La question principale pour Israël est celle de la consommation en matériel, en particulier les avions et les blindés. À ce rythme-là, les gains israéliens deviendront des victoires à la Pyrrhus. Les Américains s'engagent à fournir l'aide demandée.

Sur la base de cette garantie, Israël prend l'offensive contre la Syrie. Les combats sont intenses et Damas semble menacée, mais, avec l'aide des Irakiens et des Marocains, la progression est arrêtée le 14 octobre. Il s'ensuit une guerre de positions. La Jordanie est contrainte par son opinion publique à envoyer des renforts en Syrie avec l'acceptation tacite des Israéliens et des Américains. Les Syriens accumulent des forces pour la grande contre-offensive prévue pour le 25 octobre. L'arrivée des renforts arabes leur a permis de tenir bon et de réorganiser leurs forces. Les troupes israéliennes sont à bout de souffle et le rapport des forces est en train de se renverser.

Pour diminuer la pression sur la Syrie, les Égyptiens lancent une offensive sans protection aérienne vers les cols. Le 14 octobre commence la plus grande bataille de chars depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Deux mille blindés, dont 1 200 chars, sont engagés sur un front de 140 kilomètres. Dans plusieurs secteurs, les Égyptiens réussissent une avancée d'une quinzaine de kilomètres, mais ils agissent de façon éparpillée, comme leurs adversaires au début de la guerre. Les Israéliens bénéficient cette fois de leur position défensive et de l'appui de l'aviation. L'infanterie mécanisée a protégé efficacement les blindés. À 15 h, l'offensive égyptienne est brisée et en fin de journée le commandement ordonne le retour sur les positions de départ. Les Égyptiens ont perdu 250 chars (soit l'équivalent de toutes leurs pertes depuis le début du conflit), contre une quarantaine du côté israélien.

Après des hésitations, le pont aérien américain à destination d'Israël prend une dimension massive. Le marché pétrolier mondial commence à être affecté par les bombardements israéliens sur la Syrie qui détruisent l'accès du pétrole saoudien et irakien à la Méditerranée. Le 17 octobre, sous l'impulsion du roi Fayçal d'Arabie saoudite, un mouvement de hausse du prix de l'or noir est lancé. Le 20, un embargo des exportations à destination des États-Unis et des Pays-Bas est décidé par les producteurs arabes. De son côté, l'Iran et le Venezuela jouent systématiquement la carte de la hausse des prix. Au bout de quelques semaines, le prix du pétrole est multiplié par quatre.

Après la bataille du 14 octobre dans le Sinaï, les Israéliens se retrouvent en position de force. Le pont aérien américain a commencé, la réserve blindée égyptienne a été considérablement entamée et les Américains les protègent contre une intervention militaire soviétique. Le 16 octobre, l'armée israélienne réussit à passer le canal de Suez et, après de violents combats, à établir une tête de pont, isolant la IIe armée égyptienne de la IIIe. Sadate ne mesure pas le risque d'encerclement de cette dernière et refuse, pour des raisons politiques, de la retirer de la rive asiatique.

Les dilemmes de l'URSS

Les Soviétiques pensent qu'il est temps d'aborder la solution politique et invitent Kissinger à Moscou. Ce dernier arrive le 20 octobre et tente de gagner du temps. Le 21, la vraie négociation peut commencer. La dégradation de la situation militaire contraint Sadate à faire savoir aux Russes qu'il a un besoin urgent de parvenir à cessez-le-feu. Il informe Al-Assad qu'en raison du pont aérien, ce n'est plus contre Israël, mais contre les États-Unis que les Égyptiens se battent, et que dès lors la victoire est impossible.

Les discussions aboutissent au vote, sous la dictée de Washington et Moscou, de la résolution 338 du Conseil de sécurité de l'ONU qui appelle à un cessez-le-feu et à l'application immédiate de la résolution 242 de novembre 1967. L'Égypte accepte immédiatement tandis qu'Israël tente d'accélérer l'encerclement de la IIIe armée égyptienne en s'emparant de la ville de Suez. La Syrie se trouve privée de la grande contre-offensive qu'elle entendait lancer.

La crise majeure qui suit est d'abord due à l'absence complète de supervision du cessez-le-feu alors que l'Union soviétique ne souhaite pas une défaite arabe et que les États-Unis cherchent une victoire israélienne limitée. Au-delà, c'est la place de l'Égypte qui est en jeu et Sadate en joue magistralement. Il a obligé l'Union soviétique à lui accorder une aide massive en utilisant le chantage implicite de passer dans le camp occidental. En même temps, il a fait clairement entendre aux Occidentaux que c'était bien son intention.

Ne voyant rien venir de la part des Américains, Sadate est contraint de réclamer une intervention soviétique. Dans la nuit du 24 au 25 octobre (en raison du décalage horaire, c'est encore le 24 à Washington et déjà le 25 à Moscou), le chef du Kremlin Leonid Brejnev envoie à Nixon un message tellement urgent qu'il est transmis par téléphone. Il propose l'envoi de forces militaires soviétiques et américaines pour garantir non seulement l'application du cessez-le-feu, mais aussi l'imposition d'une paix globale.

Le faux ultimatum de Moscou

Le message de Brejnev est immédiatement interprété à Washington comme un ultimatum. On sait aujourd'hui que ce n'était pas l'intention de Moscou. Réuni les 23 et 24 octobre, le Politburo n'a envisagé que l'envoi d'un maximum de 250 observateurs soviétiques à nombre égal avec les Américains. Le 24 octobre, à 11 h 41 heure locale, au bout d'une heure de discussion, la décision est prise à Washington de passer tout le dispositif militaire américain au stade de Defense Condition III (DEFCON III) 780, ce qui signifie la mise en situation d'alerte comprenant la mobilisation de tout l'appareil de dissuasion nucléaire. Cette alerte atomique est complètement disproportionnée par rapport aux enjeux.

Au matin du 25 octobre, le monde, incrédule, apprend que l'on est passé au stade de l'alerte nucléaire en raison du conflit au Proche-Orient. Les alliés européens se plaignent d'avoir été tenus à l'écart de décisions aussi importantes et le font savoir. Kissinger, pour s'excuser, plaidera la situation d'urgence tout en reconnaissant qu'une consultation n'aurait pas affecté les choix américains. Il s'ensuit toute une série de communiqués publics assez véhéments, les Européens accusant les États-Unis de ne pas les informer du contenu de leur politique proche-orientale et les Américains insinuant que la lâcheté européenne s'explique par leur dépendance envers le pétrole arabe. Les plus incrédules se comptent probablement au sein de la direction soviétique qui ne voit pas en quoi Moscou aurait menacé les États-Unis. La seule explication rationnelle que l'on trouve au Kremlin est qu'il s'agit en fait d'une manœuvre de politique intérieure destinée à donner une image de fermeté au président Nixon, englué dans l'affaire du Watergate.

Le 26 octobre 1973, le cessez-le-feu est instauré et la diplomatie prend le relais. Celle-ci va déboucher sur des accords de désengagement. Ne voulant pas traiter directement avec Israël, les Arabes vont accepter Kissinger, adepte de la politique des « petits pas », comme intermédiaire. Cela permettra à Israël de rétablir ses forces et de ne faire que de maigres concessions.


1Du 17 au 27 septembre 1970, l'armée jordanienne massacre des milliers de réfugiés et de combattants dans les camps palestiniens qu'abrite le royaume. L'OLP quitte la Jordanie l'année suivante pour s'établir au Liban.

2En mars 1957, Israël se retire du Sinaï et de la bande de Gaza, qu'il occupait depuis la crise de Suez (octobre-novembre 1956).

3Le 22 novembre 1967, le Conseil de sécurité des Nations unies adopte la résolution 242, qui exige le retrait israélien des territoires occupés en échange de la reconnaissance de tous les États du Proche-Orient.

4Elles sont menées principalement par l'organisation Septembre noir, créée par le Fatah, mais aussi par le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP, marxiste).

Syrie. Le rêve brisé d'une opposante démocrate

Femme brune parlant au micro, en arrière-plan, un flou de verdure.

Se battre sur tous les fronts et écrire jusqu'à son dernier souffle au milieu de la tourmente dans l'espoir d'un avenir meilleur pour la Syrie. Et, finalement, ne pas voir son combat récompensé. Tel aura été le destin de la politologue syro-française Bassma Kodmani, décédée en 2023.

Journal d'un espoir et d'une désillusion, My struggle for Syria, A woman in Arab politics (« Mon combat pour la Syrie : Une femme dans la politique arabe »), en cours de publication en arabe et en français, est un témoignage personnel et un document historique unique des années de lutte pour sortir la Syrie d'un interminable combat commencé pacifiquement en 2011 avant de sombrer dans l'anarchie.

Malgré les obstacles, Bassma Kodmani (1958-2023) n'a jamais dévié de son objectif : arrimer son pays à la démocratie et lui rendre une liberté confisquée depuis plus d'un demi-siècle. Son récit, écrit avant l'arrivée au pouvoir à Damas d'Ahmed Al-Charaa fin 2024, s'étale sur une dizaine d'années. Cette universitaire documente et analyse le cauchemar syrien dans lequel elle s'est trouvée impliquée, avec ses rebondissements dramatiques, ses luttes intestines, ses rares moments d'espoir et son long calvaire.

Mais comme en Tunisie et en Égypte, le rêve d'un « Printemps arabe » n'aura guère duré. La Syrie a certes changé de visage, mais ce n'est pas celui souhaité par cette Damascène, née en 1958, fille d'un baasiste laïc de la première heure, emprisonné par ses pairs au pouvoir avant de choisir l'exil en France avec sa famille.

La chute de la Maison Assad

La politologue syro-française, décédée d'un cancer en 2023, raconte par le menu la naissance le 1er septembre 2011 du Conseil national syrien (CNS), pilier de l'opposition, dont elle sera une des figures et la porte-parole. Elle décrit les heurts et malheurs de ces années de lutte, avec son lot d'ingérences étrangères, de trahisons, de militarisation, de rivalités et de tentatives d'unité — sans oublier les massacres commis par l'Organisation de l'État islamique (OEI) et la dictature au pouvoir à Damas.

En décembre 2024, le pouvoir tombe comme un fruit mûr aux mains du groupe islamiste Hayat Tahrir Al Cham (HTC) commandé par Abou Mohammed Al-Joulani, devenu le président par intérim Ahmed Al-Charaa. « Qu'il est cruel et injuste que tu n'aies pas vécu ça ! Toi qui as mobilisé toute ton énergie, tes compétences et tes relations, pendant les dix dernières années de ta vie brutalement raccourcie, pour une Syrie libérée de la tyrannie », écrit le 15 décembre 2024 sa sœur Hala Kodmani dans une lettre publiée par Libération1, tout en reconnaissant que cette chute s'est déroulée par « une offensive fulgurante de rebelles syriens que personne n'avait vue venir ». Si cet évènement est considéré comme une victoire par la grande majorité des Syriens, il est loin du rêve de Bassma Kodmani d'un régime laïc.

Militarisation de la révolte

Bassma Kodmani avait ainsi les Frères musulmans en horreur. Or, c'est un de leurs épigones qui gouverne la Syrie. « Dans un contexte de radicalisation rampante de la lutte sur le terrain [les islamistes] ne constituaient pas la majorité de l'opposition, mais ils étaient plus organisés (…) Et les responsables occidentaux, notamment les Américains, se rendaient à Istanbul pour y rencontrer avant toute autre force les Frères musulmans », détaille la politologue.

Ces derniers avaient une revanche à prendre après l'écrasement de leur rébellion dans la ville de Hama (ouest du pays) en 1982, qui poussa de nombreux rescapés à se réfugier en Turquie, où l'AKP, le parti islamiste au pouvoir depuis 2002, est proche idéologiquement de la confrérie.

Les Frères musulmans « tenaient la militarisation [du conflit] pour inévitable et voulaient la contrôler. Ceci a constitué un tournant dans le leadership de la Révolution », explique-t-elle, tout en pointant « la dépendance des combattants vis-à-vis des fonds provenant de l'extérieur, notamment de sources islamistes », des monarchies du Golfe, mais aussi de pays occidentaux.

Avec ses groupes armés locaux, financés au gré des puissances extérieures, la guerre civile était multiforme. Mais « parmi les combattants non-islamistes, ceux qui voulaient poursuivre la lutte ont fini par accepter armes, munitions et nourriture de la part des brigades islamistes, salafistes ou des Frères musulmans qui recevaient régulièrement armes et argent », souligne-t-elle.

Exclue du bureau politique

Autre constat : pour les Occidentaux, dont le soutien était nécessaire, « notre crédibilité reposait sur deux sujets : la volonté d'intégrer les autres groupes d'opposition et notre capacité à proposer une vision prévoyant le scénario d'une transition pacifique et démocratique. Sur ces deux points, nous avons échoué ». Selon l'universitaire, même les chrétiens favorables à la Révolution, comme à Homs, « ont pris peur en écoutant les harangues de cheikhs salafistes fanatiques ». Elle reconnait aussi l'échec du CNS, composé des partis traditionnels, d'intégrer les nouvelles générations. Elle estime que « la Syrie a besoin d'une nouvelle formule politique (…) et nous n'étions pas les bonnes personnes car nous ne représentions pas le mouvement sur le terrain ».

Au lieu de lui servir au sein de l'opposition, dont elle était la seule représentante femme, ses atouts — polyglotte, son passé académique, des contacts privilégiés avec les Occidentaux — l'ont au contraire précipitée dans un nid de vipères. Ainsi, en juillet 2012, lors d'une réunion à Doha du bureau exécutif du CNS, le représentant des Frères musulmans Farouk Taifur a pris la parole pour la remplacer. Ce qui fut fait « à une petite majorité pour m'exclure du bureau politique », se souvient-elle, avec amertume. D'autres se sont chargés de lui faire savoir la vraie raison de son exclusion :


J'étais une ennemie de Dieu et une porteuse de la pensée juive sioniste. En réalité, la raison de mon exclusion résidait dans mon opposition au contrôle des Frères musulmans sur les groupes armés.

Le modèle de la Turquie

Au fil des années, d'autres tragédies suivront qui vont voir la Syrie s'enfoncer dans le sang, entraînant les salafistes dans le djihad armé, et l'émergence de la Coalition nationale des forces de l'opposition et de la Révolution (CNFOR)2 —« kidnappée dès sa naissance par le Qatar, à l'avantage des Frères musulmans, en coordination étroite avec le gouvernement turc », regrette Bassma. En effet, Ankara a fait figure de modèle pour beaucoup par une « combinaison d'économie moderne dans un pays dirigé par un parti islamiste modéré ».

Ses mémoires examinent longuement les négociations de Genève entre l'opposition et le régime entre 2012 et 2018, sous l'égide de l'ONU3, et autres lieux de rencontre. Elles accordent aussi une place importante aux « comités locaux » dans les villes et villages durant la Révolution, et mettent l'accent sur le rôle essentiel des femmes pour amener les combattants à déserter du groupe djihadiste Al-Nosra — qui devait rompre avec Al-Qaida le 28 juillet 2016, avant de se transformer en Hayat Tahrir Al Cham qui prendra in fine le pouvoir en Syrie. Les femmes ont « mis à profit leur influence morale et émotionnelle sur leurs époux, fils et frères » afin qu'ils renoncent au djihadisme. Ce rôle reste cependant « peu documenté », déplore-t-elle.

Pas de place pour les femmes

Ses réflexions sur le fait d'être une femme dans un univers patriarcal comptent parmi les pages les plus fortes. « Ma vie en Europe ne m'a pas préparée à l'ampleur de la misogynie dont j'ai fait l'expérience », avoue-t-elle. À propos des négociations de sortie de crise à haut niveau, elle assure que « nombre de mes collègues considéraient que je n'y avais pas ma place ». « Les hommes arabes considèrent la politique comme leur domaine réservé et je n'avais donc pas de rôle dans la lutte pour la Syrie », d'où le sous-titre des mémoires : Une femme dans la politique arabe. « Le fait que le monde arabe exclut les femmes est un des facteurs qui explique les revers de cette région pour trouver des réponses à ses insolubles conflits », argue-t-elle, en affirmant que « la majorité de l'opposition syrienne [composée de baasistes, communistes ou nationalistes] était peu ouverte aux idées libérales ».

Les derniers mots du livre sonnent comme un avertissement amer : « L'islamisme a perdu son monopole. Pourtant, malgré la faillite de son idéologie, il est organisé et conserve sa capacité de mobilisation. » Les démocrates, eux, se sont aussi montrés « incapables » de s'organiser « pour constituer une force capable de mobiliser ». Un constat qui reste valide.


1Hala Kodmani, « “Qu'il est cruel et injuste que tu n'aies pas vécu ça” : lettre de Hala Kodmani à sa sœur, l'opposante Bassma Kodmani, morte avant la chute d'Assad », Libération, 15 décembre 2024.

2La Coalition nationale des forces de l'opposition et de la Révolution (CNFOR) a été formée le 11 novembre 2012 à Doha.

3Entre 2012 et 2018, trois réunions se sont déroulées à Genève, sous l'égide des Nations unies, pour une transition, mais sans aucun résultat concret. D'autres réunions, à l'instigation notamment de Moscou, sont restées sans suite.

Syrie. Dans le camp palestinien de Yarmouk, la vie est de retour

Une femme en manteau marron marche dans une ruelle étroite, bâtiments lézardés autour.

Après un siège meurtrier par le régime d'Assad, une occupation par l'Organisation de l'État islamique et une destruction quasiment totale par les forces loyalistes de Damas et l'aviation russe, le plus grand centre de réfugiés palestiniens au monde retrouve peu à peu ses habitants. Reportage.

Un drapeau palestinien et un drapeau syrien sont peints sur le portail qui accueille les habitants et les visiteurs à l'entrée de Yarmouk. Pendant des décennies, cette arche a marqué l'accès à la « petite Palestine » de Syrie, le plus grand camp « informel » — puisqu'il n'est pas né de la main de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA)1 — de la diaspora palestinienne du pays. Aujourd'hui, l'arche ouvre sur une étendue de ruines. Pourtant, derrière les bâtiments détruits et les rues encore blessées par la guerre, la vie est de retour. À quelques mètres de là, un homme repeint le rideau métallique de son magasin récemment rouvert, tandis qu'un groupe d'ouvriers s'active à la reconstruction d'un immeuble endommagé. Un peu plus loin, des enfants jouent dans une rue encore encombrée de débris.

Une rue avec un arc en béton et un drapeau, des voitures et des arbres autour.
Entrée du camp de réfugiés de Yarmouk.

Pendant des années, il n'y avait presque plus personne ici. Après les sièges, les combats et les bombardements, l'armée de Bachar Al-Assad a contraint en 2018 les derniers milliers d'habitants à abandonner le camp, transformant la capitale de la diaspora palestinienne en une ville fantôme, symbole de la punition qui attendait tous les territoires en révolte contre le régime. Après plus d'un demi-million de morts et 13 millions de déplacés, la Syrie semble recommencer à respirer depuis l'effondrement du régime d'Assad. Et Yarmouk avec elle.

À huit kilomètres de Damas, ce camp de réfugiés né en 1957 sur une superficie de 2,1 kilomètres carrés était devenu au fil des ans l'un des principaux poumons économiques de la périphérie de la capitale, traversé par des marchés, des activités commerciales et des réseaux d'échange qui connectaient toute la région. Plus de 160 000 personnes y vivaient — réfugiés palestiniens, descendants des déplacés de la Nakba de 1948, et Syriens.

Destruction d
Un homme travaille à la réhabilitation d'un local commercial.

Quatorze ans de guerre l'ont réduit à un champ de ruines. Mais après la chute du régime d'Assad, le retour des habitants a repris de l'élan. Selon l'UNRWA, environ 15 300 personnes étaient revenues dans le camp en février 2025. Cependant, les résidents et les activistes affirment que le nombre réel est désormais bien plus élevé et parlent de plus de 60 000 personnes revenues vivre dans ses rues dévastées.

Devant un magasin de vêtements endommagé, trois hommes discutent sous un panneau.
Une boucherie et un magasin de vêtements occupent le rez-de-chaussée d'un bâtiment gravement endommagé.
Un jeune homme transporte des planches en bois sur une moto dans une ruelle étroite.
Des jeunes transportent des matériaux de construction pour réparer leurs habitations.

« Bienvenue dans la Gaza syrienne »

« C'était ma maison. Et là, ma clinique médicale. » Khaldoun al-Mallah me fraye un chemin au milieu des décombres. Tout est désert : dans cette zone, aucun bâtiment n'a survécu à la violence de la guerre et aux bombardements d'Assad.

Un homme marche dans une pièce en ruines, entouré de débris et de murs effondrés.
Khaldoun à l'intérieur de sa clinique médicale.

« Mon frère et moi sommes revenus le 11 décembre 2024. Dès que le régime est tombé, le 8 décembre, nous sommes partis. Mais vu la situation, il nous a fallu deux jours pour arriver », raconte Khaldoun. L'allure élégante, une chemise bleu clair et des lunettes de travers, Khaldoun paraît moins que ses 44 ans. « Nous sommes tout de suite venus voir notre ancienne maison. Mais nous n'étions pas sûrs que ce soit celle-ci, car il ne reste plus rien de toute la rue. » De la maison, on n'entrevoit qu'un pilier qui devait être l'entrée de l'habitation. Khaldoun s'assoit sur les décombres et allume une cigarette. « Finalement, en creusant un peu, j'ai trouvé un vieux livre de nouvelles de Dostoïevski. Une balle l'avait traversé. Sur la première page, il y avait mon nom. Et j'ai trouvé quelques pièces de mon ancien échiquier. » Désormais, Khaldoun vit dans un appartement loué dans un autre quartier du camp, avec ses parents et sa sœur.

Homme accroupi dans des décombres, visiblement abattu par la destruction environnante.
Khaldoun devant les décombres de sa maison.

À l'origine, sa famille est de Tantoura, le village près de Haïfa devenu célèbre pour le massacre commis par les milices juives le 23 mai 19482. « Quand je suis revenu, j'ai pu serrer ma famille dans mes bras. Après presque treize ans… » Chirurgien spécialisé, il est le seul médecin à être resté à Yarmouk entre 2012 et 2018. Armé de bistouris et de gazes, Khaldoun a soutenu sa communauté pendant des années, avant d'être contraint, en avril 2018, de quitter le camp pour migrer à Idlib. Autrement, il risquait l'arrestation. Le reste de sa famille — sa mère, son père et sa sœur — avait quitté Yarmouk en 2012, juste avant le début du terrible siège d'Assad.

« J'ai vu de mes propres yeux 188 personnes mourir de faim pendant ces six mois », raconte Khaldoun en se souvenant du siège. « Il n'y avait rien à manger, rien. Beaucoup en sont venus à manger l'herbe des prés et les animaux de compagnie. Il n'y avait pas d'eau, pas d'électricité… parfois j'opérais à la lumière d'un briquet, par manque de courant. » Khaldoun a perdu presque toutes ses dents à cette période, et près de 30 kg. Mais il a survécu. « Puis l'Organisation de l'État islamique est arrivée. Elle a contrôlé le camp pendant plus de deux ans, jusqu'en 2018. » Il ne raconte pas grand-chose de cette période, mais mentionne brièvement avoir été kidnappé et torturé pendant deux semaines en 2016. On l'accusait de soulever les autres habitants contre l'État islamique et d'être un « mécréant ».

Intérieur d
Une peinture murale à l'intérieur de l'école utilisée par l'Organisation de l'État islamique.

En avril 2018, l'attaque finale d'Assad et de ses alliés a commencé :


Nous avons été forcés de partir. Le camp a été complètement vidé, mais les bombardements ne se sont pas arrêtés. Ils ont détruit tout ce qu'ils pouvaient pour rendre la vie impossible. Par vengeance. Et pour empêcher quiconque de revenir. Comme à Kaboul en 2001. Comme à Gaza aujourd'hui.

Une personne marche dans une zone de ruines et de débris, bâtiments détruits autour d
Khaldoun face à la dévastation de l'un des quartiers de Yarmouk.

Les vingt-trois structures de l'UNRWA ont toutes été détruites ou endommagées pendant la guerre. Seize écoles, trois centres de santé, des centres communautaires et de jeunesse. Tout a été anéanti par les bombes et les bulldozers d'Assad, comme environ 72 % du reste des bâtiments du camp. Depuis 2023, l'UNRWA a réhabilité deux écoles, un centre de santé et quelques espaces communautaires : trop peu pour ramener un semblant de normalité dans une ville en morceaux. Selon Khaldoun, ce n'est qu'en février de cette année que les conditions de vie ont commencé à s'améliorer concrètement. « Il y a un effort collectif pour revivre dignement. Mais les aides du gouvernement et de l'UNRWA sont minimales : ce sont les gens qui s'organisent pour restaurer les services fondamentaux. »

Terrains dévastés avec des ruines et des travailleurs sur un chantier de reconstruction.
Travaux de reconstruction en cours dans le camp.

Réfugiés parmi les décombres

Dans la rue, un homme décharge des caisses de fruits et légumes d'une camionnette et les installe dans sa petite boutique. C'est le seul étage utilisable du bâtiment : au-dessus, le mur est éventré par des tirs d'artillerie et le toit s'est effondré. Mais comme ses voisins, Abed a choisi de redonner vie à ce qu'il pouvait. « Je suis revenu avec ma famille il y a environ un an », dit-il. Âgé de 38 ans, il est originaire de Safed, dans la région de Tibériade. « Nous sommes revenus avant tout par nostalgie. Ici, c'est notre maison, notre communauté », raconte-t-il. « Mais aussi pour le loyer. Nous n'en pouvions plus de payer, les prix sont devenus trop élevés. Nous avons donc décidé d'essayer de rénover ce qu'il restait. » Sa famille vivait dans un bâtiment tout près de là, très endommagé par les bombes.

Bâtiments en ruines, débris éparpillés, atmosphère de destruction.
L'étal de fruits et légumes d'Abed, situé au rez-de-chaussée d'un bâtiment gravement endommagé par les bombardements du régime d'Assad.

Les difficultés économiques et l'augmentation des prix des biens de première nécessité poussent de nombreuses familles à retourner dans leurs maisons, même si elles sont endommagées. Malgré la suspension et la levée partielles des sanctions internationales, la Syrie traverse une période de forte stagflation3. Les réfugiés palestiniens figurent parmi les membres les plus vulnérables de la population en Syrie : plus de 90 % vivent sous le seuil de pauvreté et l'insécurité alimentaire a augmenté brutalement, passant de 56 % en 2023 à 63 % en 2024, pour atteindre 92 % en 2025 selon les données de l'UNRWA.

Ruines de bâtiments, débris, structure laissée à l
Un homme se repose à l'ombre de son habitation, récemment réparée.

« La prochaine étape, c'est la Palestine », dit encore Abed. « Même si nous ne revenons pas, nos enfants reviendront. C'est notre terre. Le premier occupant, le régime d'Assad, est tombé. Maintenant, c'est au tour du suivant. »

Yarmouk est le plus grand des douze camps de réfugiés de Syrie, un réseau qui abrite environ 418 000 personnes, dont un tiers vit en situation de déplacement interne. La situation est rendue encore plus instable par les nouveaux flux migratoires : les attaques israéliennes dans le sud du Liban poussent de nombreux Palestiniens à faire le chemin inverse, se réfugiant à nouveau en territoire syrien.

L'immensité du centre et sa pertinence politique l'ont historiquement consacré comme la « petite Palestine » de Syrie. Hassan Mahmoud avait trois ans lorsqu'il a été contraint de quitter sa maison à Lubya, en Palestine. C'était en 1948. Les milices juives envahissaient le territoire et menaçaient de mort et de destruction. Sa famille s'est enfuie. Elle est arrivée au Liban, puis, en 1954, elle a atterri ici, à la périphérie de Damas, à Yarmouk, dans ce qui allait devenir le plus grand camp de réfugiés palestiniens de la région.

Un homme âgé devant une porte, avec un drapeau palestinien et une inscription en arabe.
Hassan Mahmoud et la petite boutique de produits palestiniens qu'il aide à maintenir ouverte.

Il nous accueille dans un petit magasin de produits palestiniens qu'il aide à maintenir ouvert, tout en continuant son récit. Il est revenu à Yarmouk en 2025, et vit désormais dans un petit appartement rénové dans l'immeuble voisin. Pour lui, il est important de préserver le camp, de le faire revivre. En tant que fils de la diaspora, ce n'est pas seulement un symbole : cela fait partie de l'histoire des Palestiniens, et sert à les maintenir unis, pour rappeler que la cause palestinienne n'est pas morte, mais qu'elle continue de palpiter ici même, dans cette Syrie massacrée par la guerre. Et qu'un jour, les Palestiniens retourneront sur les terres dont ils ont été spoliés. « Nous devons faire vivre nos traditions », insiste-t-il. « Savoir danser la dabke, broder le tatreez, cuisiner nos plats typiques… se souvenir d'où l'on vient. » Hassan se déplace avec une canne, mais il semble ne jamais s'arrêter. « Les années de guerre ont été dures. Mais maintenant, nous sommes de retour. »

Un homme âgé souriant dans une boutique avec divers articles artisanaux.
Hassan Mahmoud à l'intérieur de la boutique.

Des millions de personnes rentrent chez elles

Selon les données du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) de mai 2026, environ 1,67 million de Syriens sont revenus dans le pays depuis l'étranger après la chute du régime d'Assad, et près de 1,9 million de Syriens sont retournés dans leurs villes d'origine à la suite d'un long déplacement interne. Un nombre extrêmement élevé, qui atteste de l'un des plus grands mouvements de retour en cours à l'échelle mondiale. Cependant, tous les retours ne sont pas volontaires : pour une part importante de la population, la décision a été dictée par la dégradation progressive des conditions de vie dans les lieux de déplacement ou par l'érosion de leur statut légal dans les pays d'accueil.

Khaled et Mozen sont deux frères. Tous deux étaient partis pour l'Europe en 2014, fatigués et consumés par le conflit en cours. Ils avaient trouvé refuge aux Pays-Bas, où ils sont restés pendant onze ans. Jusqu'à maintenant. « Il fallait qu'on revienne », dit Mozen.

Deux hommes dans un café, l
Les frères Khaled et Mozen Hashesh devant le café qu'ils s'apprêtent à rouvrir.

Âgé d'environ 45 ans, il a tout quitté en Europe pour se réinstaller ici, à Yarmouk, où il est né et a grandi. « C'était le café de notre père, Abo Hashesh. C'était un lieu très connu dans le quartier, tout le monde venait y regarder les matchs de football. Il ne restait plus rien. Maintenant, nous sommes sur le point de le rouvrir. » Les travaux sont en cours. L'enseigne est déjà suspendue dehors, et le local est la copie conforme de ce qu'il était avant le déclenchement de la révolution. Aux Pays-Bas, il avait obtenu la nationalité et avait un bon travail. Mais le sentiment d'appartenance à sa communauté et la pensée de devoir faire quelque chose pour Yarmouk ont pris le dessus. Il a quitté l'Europe avec son frère. « Yarmouk doit revivre. C'est pour ça que nous sommes revenus. »

Un café au design moderne avec une enseigne noire, situé dans une rue déserte.
Le café d'Abo Hashesh, rouvert quelques jours après la prise de cette photographie.

« Je suis marié avec la Palestine »

Khaldoun allume une autre cigarette alors que nous poursuivons notre tour jusqu'au cimetière historique du camp de réfugiés, lieu où ont été enterrés de nombreux combattants palestiniens morts au Liban, en Syrie et en Europe. Le cimetière a lui aussi été détruit et les tombes ont été profanées par les bulldozers d'Assad et des Russes pour chercher les restes de certains soldats israéliens afin de les remettre à Israël. Selon Khaldoun, cette action s'inscrivait dans la même dynamique de « punition collective » envers l'ensemble de la population palestinienne, en plus d'être le fruit d'intérêts géopolitiques entre gouvernements. Aujourd'hui, le cimetière a été en partie restauré, et un nouveau mur témoigne des travaux récemment achevés.

« J'ai perdu presque tous mes amis », dit-il, s'approchant de la tombe de l'un d'eux. « L'un est mort sous les bombes. Un autre a été tué dans les prisons du régime. Et l'un de mes amis les plus proches s'est noyé pendant le voyage pour atteindre l'Europe. » Khaldoun a repris le travail dans une clinique ouverte l'année dernière dans le camp. Les quatre hôpitaux qui s'y trouvaient ont été détruits, mais quelques cliniques ont rouvert pour assurer les services essentiels.

Des bâtiments ruinés entourés de terrain sec et dévasté.
Le cimetière du camp de réfugiés de Yarmouk, détérioré par les bombardements et le passage des bulldozers.

Avec d'autres militants, Khaldoun a également inauguré « la Maison palestinienne », une organisation à but non lucratif pour soutenir les habitants du camp. « Notre objectif principal est d'inciter les gens à revenir à Yarmouk, et de soutenir ceux qui sont déjà revenus », explique-t-il. Il poursuit :


Nous fournissons des panneaux solaires et de l'eau à une cinquantaine de familles. Nous essayons d'aider à la reconstruction des maisons, et nous soutenons le travail d'un groupe de femmes à travers une boulangerie pour produire des pâtisseries palestiniennes. Nous ne fonctionnons que grâce à des bénévoles.

Ils ont également une équipe de football et un espace éducatif où ils proposent des cours d'arabe et d'anglais.

Khaldoun n'a pas d'enfants, mais il porte un anneau au doigt. Je lui demande s'il a une femme. « Je suis marié avec la Palestine », rit-il, me montrant les couleurs du drapeau palestinien peintes sur sa fausse alliance. « Et c'est la femme la plus folle que j'aie jamais connue. Un jour, je finirai enfin par la rencontrer. »


1NDLR. Un certain nombre de camps de réfugiés non officiels ont été créés au fil du temps par les gouvernements hôtes pour fournir un hébergement aux réfugiés palestiniens. Les réfugiés dans les camps officiels et non officiels ont un accès égal aux services de l'UNRWA, sauf que l'office n'est pas responsable de la collecte des déchets solides dans les camps non officiels.

2NDLR. Le massacre a été commis par le 33e bataillon de la brigade Alexandroni du Palmach, la milice armée d'élite du mouvement travailliste. L'armée israélienne ne sera formellement créée qu'une semaine plus tard.

3NDLR. La stagflation désigne une situation où une croissance économique est faible ou nulle côtoie une forte inflation. Elle est souvent accompagnée d'un taux de chômage élevé.

Turquie. Désarmer les combattants kurdes, et après ?

Des personnes assises sur une barrière, tenant une grande affiche d'un homme.

La feuille de route sur la dissolution du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) pourrait permettre la libération de milliers de prisonniers en Turquie et mettre fin à quatre décennies de conflit. Mais elle laisse en suspens plusieurs questions épineuses, dont la plus importante est la démocratisation du pays.

La Turquie a franchi une étape importante vers la fin de l'une des insurrections les plus anciennes du Proche-Orient. Le parlement a voté le 10 août 2026 une loi sur l'avenir des militants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Elle a reçu le soutien de 468 députés contre 88 et s'inscrit dans le cadre du processus de désarmement et de dissolution du PKK. Elle prévoit une suspension limitée des peines de prison contre des combattants, mais elle est loin d'offrir une amnistie générale.

La nouvelle législation établit le premier cadre juridique pour la dissolution du PKK et ouvre la voie à la réinsertion sociale des personnes faisant l'objet d'une enquête, poursuivies ou condamnées pour leurs liens avec l'organisation. Pour qu'elle entre en vigueur, le groupe armé doit tout d'abord cesser ses activités organisationnelles et remettre ses armes, dans le cadre d'un processus contrôlé par le Conseil de sécurité nationale (MGK), organisme dirigé par le président turc en collaboration avec les principaux responsables de la sécurité du pays. Pour les personnes remplissant les conditions requises, leurs peines seront suspendues et, après cinq ou dix ans sans avoir commis de nouveaux délits de terrorisme, leurs dossiers seront classés sans suite. La loi exclut les condamnations pour crimes de sang, ainsi que les peines de réclusion à perpétuité prononcées avant le 1er juin 2005, ce qui exclut du processus le leader du PKK Abdullah Öcalan, qui purge une peine de prison à vie depuis 1999 sur l'île d'Imrali, au sud d'Istanbul, en isolement presque total. « Je souhaite que cette initiative, qui vise à débarrasser durablement la Turquie de la menace terroriste, à consolider notre unité et notre solidarité nationales, ainsi qu'à renforcer le climat de paix dans notre pays et dans notre région, soit bénéfique », a écrit, le 4 août, le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, sur son compte X.

Plus de 40 000 morts

Pour comprendre l'ampleur des enjeux, il faut remonter dans le temps. Le PKK a lancé sa lutte armée contre l'État turc en 1984 et plus de 40 000 personnes ont trouvé la mort lors d'affrontements et d'attaques, dont plus de la moitié étaient des militants. Les combats, mais surtout les opérations militaires, ont provoqué le déplacement de dizaines de milliers de personnes dans le sud-est de la Turquie, à majorité kurde. Ankara n'est pas parvenue à mettre fin à la guérilla au cours de ces quatre décennies, mais elle l'a considérablement affaiblie, y compris à ses frontières.

Le nationalisme turc, conjugué à la violence du PKK, a conduit des millions de personnes à considérer la lutte des Kurdes pour leurs droits comme du « terrorisme » et du « séparatisme », tandis qu'une autre partie de la population voit dans l'État turc un oppresseur qui nie les droits de cette minorité, qui représente 20 % de ses 86 millions d'habitants. Les blessures ouvertes par des décennies de violence ont rendu la population des deux camps incapables d'adhérer sans réserve à cette nouvelle initiative.

« Le peuple turc, qui a payé un lourd tribut pendant de nombreuses années, a désormais l'occasion de consolider la paix et de construire la démocratie », a déclaré devant le parlement Gülistan Kiliç Koçyiğit, députée du Parti de l'égalité et de la démocratie des peuples (DEM) pro-kurde, qui sert de canal de communication entre le gouvernement et Öcalan, sans pour autant exercer officiellement le rôle de médiateur. « Bien sûr, la proposition présente des lacunes, et il nous incombe de les combler », a-t-elle ajouté, faisant référence aux revendications en faveur de droits accrus pour les Kurdes et aux réformes démocratiques. Le parti estime que la loi pourrait concerner au total 125 000 personnes. « Dans un premier temps, entre 3 000 et 3 800 de nos camarades emprisonnés seront libérés. Par ailleurs, 75 000 enquêtes et procédures judiciaires sont en cours, ainsi que 50 000 enquêtes menées à huis clos », a déclaré le dirigeant du DEM, Tuncer Bakirhan, dans une interview accordée au média T24 le 15 août.

Quelle place pour Öcalan ?

L'exclusion d'Öcalan est l'une des failles les plus évidentes du nouveau cadre juridique. Le leader historique du PKK, âgé de 77 ans, a lancé l'année dernière un appel public pour que le groupe dépose les armes, arguant que la lutte armée pour les droits des Kurdes avait pris fin et qu'il fallait désormais rechercher de nouvelles avancées par la voie politique. La guérilla, dont le quartier général se trouve dans les montagnes de Kandil, en Irak, a fait état de désaccords sur ce processus et s'est montrée très critique à l'égard du nouveau cadre juridique. « Cette loi comporte de graves lacunes et insuffisances. Les recommandations relatives à la démocratisation et au règlement de la question kurde figurant dans le rapport élaboré par la commission parlementaire1 n'ont pas été reprises dans cette loi », indique un communiqué du groupe. « En ce sens, elle n'a pas pleinement atteint son objectif. Le fait de ne faire référence qu'au désarmement sans utiliser le terme “kurde” montre que le problème n'a pas été abordé de manière globale », poursuit le texte.

Il affirme également que le désarmement du PKK ne peut avoir lieu sans ouvrir une voie politique aux anciens militants :


On demande aux guérilleros de déposer les armes et de rentrer. Si, à leur retour en Turquie, ils ne peuvent pas participer à la vie politique démocratique fondée sur la liberté d'expression et d'association, et s'ils sont poursuivis et emprisonnés pour leurs propos et pour avoir créé des organisations, alors non seulement les guérilleros ne pourront pas descendre des montagnes, mais même les responsables politiques qui ont été contraints de se réfugier en Europe ne pourront pas retourner chez eux.

Absence de garanties

« Il n'y a que deux garanties. La première, non suffisante, c'est que la loi stipule que les personnes poursuivies peuvent rentrer », explique Reha Ruhavioğlu, directeur du Centre d'études kurdes (KSC), un organisme de recherche indépendant basé à Diyarbakir. « Mais la principale garantie réside dans la position d'Öcalan, qui dit à ses militants : faites-moi confiance. Il ne propose aucun mécanisme, mais affirme simplement : “Faites-moi confiance, je vous dis de rentrer” », ajoute-t-il.

La loi a suscité des réactions diverses au Parlement. Parmi les partisans du projet figurent le Parti de la justice et du développement (AKP) d'Erdoğan et ses partenaires au gouvernement, ainsi que le Parti d'action nationaliste (MHP) d'extrême droite, qui avait lancé il y a deux ans le débat sur une éventuelle libération d'Öcalan. Le texte a également bénéficié du soutien du parti pro-kurde DEM. En revanche, les critiques sont venues du front le plus nationaliste du pays, qui a qualifié ce processus de « trahison », ainsi que de la gauche turque, qui se méfie du manque de transparence du processus de désarmement et soupçonne les calculs électoralistes d'Erdoğan, qui cherche à obtenir le soutien kurde pour s'assurer un nouveau mandat au pouvoir.

« On nous invite à nous engager dans une voie sans garanties », a mis en garde l'ancien député du DEM, Ertugrul Kürkçü. « Nous sommes sur le point d'achever le processus de désarmement. Cependant, nous n'avons pas encore résolu la question kurde », souligne Ruhavioğlu. « La partie kurde a foi, confiance et assurance dans le processus de démocratisation ; elle pense pouvoir faire pression sur Erdoğan et sur le gouvernement pour qu'ils mettent en œuvre des mesures de démocratisation, mais je ne partage pas cet avis », explique-t-il. Les plus méfiants se souviennent encore du processus de paix lancé par Erdoğan en 2013, une initiative ouverte à la société civile, au cours de laquelle des négociations avaient abouti à l'octroi de certains droits culturels aux Kurdes. Le processus a déraillé, donnant lieu à des affrontements entre le PKK et les forces de sécurité turques qui ont fait plus d'un millier de morts dans le sud-est de la Turquie.

L'exemple de la Colombie

Pour Baris Tuğrul, sociologue à l'université de Hacettepe, qui étudie le mouvement kurde, le processus actuel est « une résolution du conflit à la turque ». « La loi est une copie de l'accord de paix mis en œuvre en Colombie (avec les FARC), mais avec des modifications très importantes. Là-bas, la participation politique était garantie, ainsi que le désarmement, la dissolution et la réintégration sociale. La loi turque, par exemple, prévoit une interdiction de cinq ans pour les acteurs qui déposent les armes », explique-t-il. « Comparé au processus de 2013, il est beaucoup moins transparent. Seuls Erdoğan, les agents de l'État et Öcalan en connaissent les détails », ajoute-t-il.

Tuğrul souligne que, contrairement aux processus de désarmement dans d'autres pays, en Turquie, les autorités s'adressent directement au chef du groupe, sans faire appel à des tiers ou à des médiateurs internationaux. « Ils sont en contact direct. Ils veulent régler la question entre eux, l'État et Öcalan », souligne-t-il. « La Turquie a toujours traité la question kurde comme une question de sécurité nationale, et non comme une question de démocratisation. Lors du processus de 2013, il y avait eu des initiatives un peu plus larges, impliquant des acteurs civils », explique-t-il.

Hatip Dicle, membre de la délégation kurde lors des pourparlers de paix qui se sont tenus entre 2013 et 2015, a déclaré à propos du processus précédent qu'Öcalan avait initialement refusé de demander au PKK de déposer les armes sans la garantie d'un accord formel avec la Turquie. « Comment peut-on abandonner la lutte armée sans accord ? Partout dans le monde, dans ce type de conflits, les armes sont la dernière chose à laquelle on renonce », a déclaré Dicle lors d'un entretien avec la journaliste et écrivaine Aliza Marcus2. Cependant, le processus actuel semble partir du principe que le désarmement de la guérilla est une condition préalable à la réintégration sociale de ses militants et à l'octroi éventuel de droits au chef du groupe.

Le débat politique laisse également sans réponse des questions fondamentales, vitales pour des milliers de familles dont un proche est en prison ou à l'étranger : les militants seront-ils protégés contre d'éventuelles représailles ou des enquêtes répétées ? Auront-ils accès aux services sociaux de base ? « 70 % des Kurdes soutiennent le processus, mais beaucoup d'entre eux ne lui font pas confiance », souligne Ruhavioğlu. « Il y a un déséquilibre des pouvoirs. Erdoğan est la partie la plus puissante dans ce processus. Il considère ce processus comme un succès politique et souhaite faire campagne lors des élections en affirmant qu'il a, à lui seul, mis fin au terrorisme », explique-t-il.

Recomposition régionale

Le processus de dissolution et de désarmement se déroule dans une région en pleine mutation. Ankara a accéléré les négociations en anticipant l'instabilité à sa frontière avec l'Iran, mais surtout pour pouvoir consolider son influence en Syrie, après la chute du régime de Bachar Al-Assad et l'arrivée au pouvoir d'un nouveau gouvernement allié à la Turquie. Öcalan a contribué à la consolidation de ce processus dans le nord du pays arabe, grâce à l'intégration dans l'État syrien des milices kurdes liées au PKK. Après l'annonce de la fin de la lutte armée kurde en février 2025, Öcalan a adressé une lettre aux dirigeants kurdes syriens, leur demandant apparemment de se conformer à son appel. Après une série de tensions avec Damas, les milices kurdes ont finalement accepté de s'intégrer dans l'appareil d'État syrien, une mesure que beaucoup ont interprétée comme une « assimilation ». « Il s'agit d'un seul État, pas de deux. Il n'y aura qu'une seule armée et il ne peut y avoir deux armées », a déclaré en août 2025 le commandant général des Forces démocratiques syriennes (FDS), Mazloum Abdi3. Ce dernier a signé le 25 août un accord en ce sens avec les autorités de Damas.

D'autre part, personne n'ignore que la nouvelle réalité politique proposée par Erdoğan lui offre l'opportunité de s'assurer le soutien du parti pro-kurde DEM pour garantir son pouvoir, puisqu'il arrivera bientôt au terme de son deuxième mandat présidentiel et que la loi actuelle l'empêche de se représenter. Le soutien kurde pourrait favoriser Erdoğan en divisant ses adversaires, à un moment où les attaques judiciaires contre les partis d'opposition, en particulier le Parti républicain du peuple (CHP), ont créé une profonde fracture au sein de cette formation, provoquant même une scission au sein du groupe.


1La Commission pour la solidarité nationale, la fraternité et la démocratie est une instance transpartisane composée de cinquante députés, qui a commencé ses travaux le 5 août 2025. Son rapport a été publié le 18 février 2026.

2Dans Aliza Marcus, Resurgence and Revolution : The PKK and the Kurdish Fight in Turkey and Syria, New York University Press, mai 2026, non traduit.

3«  Mazloum Abdi : Merger means partnership, cannot be imposed by force  », Hawar News Agency, 4 août 2025.

Kazakhstan. Le pays qui a réintégré les « revenantes » du Levant

Un groupe de personnes assiste à un spectacle sous un abri.

Tandis que les procès de femmes parties sur le terrain irako-syrien dans les années 2010 aux côtés de l'Organisation de l'État islamique se succèdent en France et occasionnent de lourdes condamnations, le Kazakhstan a opté pour une approche différente. La stratégie de judiciarisation et d'emprisonnement a laissé place à un programme de réintégration dans la société.

Rimma ajuste son chemisier fleuri et passe un baume sur ses lèvres visiblement refaites. Pommettes saillantes, nez parfaitement droit et cils allongés par des extensions : chez cette Kazakhe trentenaire, tout est pensé pour se fondre dans la masse. Seule la cicatrice qui lui fend le front trahit un passé qu'elle ne pourra jamais totalement effacer.

Elle s'installe sur l'une des banquettes d'un café moderne d'Astana, la capitale du Kazakhstan, le plus grand pays d'Asie centrale. « Je dois faire vite, j'ai un invité chez moi et il ne sait pas que je suis là », annonce-t-elle d'emblée. « Il n'est pas au courant pour ce qu'il s'est passé », ajoute-t-elle, embarrassée, avant de commencer à raconter sa trajectoire.

En 2012, Rimma quitte son Karaganda natal, ville minière au centre du pays et capitale administrative de la région, pour l'Égypte puis la Syrie, où elle rejoint le Kazakh Jamaat, la faction des combattants kazakhs de l'Organisation de l'État islamique (OEI). Elle s'intègre parmi les quelque 800 Kazakhs partis combattre entre 2011 et 2018 pour y mener le djihad, sur les 5 000 à 6 000 individus originaires d'Asie centrale, dont un peu moins d'un quart de femmes.

À la chute du califat en 2019, signifiant la perte de son territoire pour l'OEI, la question du sort des dizaines de milliers de djihadistes étrangers qui ont évolué sur le terrain irako-syrien et, au moins un temps, adhéré à un projet politique fondé sur la violence, se pose dans une multitude de pays. La réponse apportée diffère selon une variété de critères, allant du niveau d'implication, à l'âge en passant par le genre.

Les hommes, s'ils sont rapatriés, finissent presque partout en prison. Au Kazakhstan, le tiers qui est effectivement rentré — quand les autres sont morts, ont disparu ou ont été emprisonnés directement sur le terrain d'opération — a systématiquement été jugé pour actes terroristes. Pour les femmes, la question s'est révélée plus épineuse. Les pays occidentaux ont presque unanimement choisi de les rapatrier, parfois des années plus tard, puis de les juger. Une vingtaine de procès doit ainsi se tenir cette année à la cour d'assises de Paris. À l'autre bout du spectre, le Kazakhstan, imité par l'Ouzbékistan, a choisi l'amnistie : rapatriées dès 2019, les femmes ont été progressivement réintégrées, la majorité sans jamais passer devant un tribunal.

Femmes manipulées

Dans un régime que les organisations de défense des droits humains jugent autoritaire, où les atteintes aux libertés sont monnaie courante, ce choix surprend. Le président de l'époque, Noursoultan Nazarbaïev, le justifie en ces termes en 2019 : « Ces personnes ont été victimes d'une propagande mensongère, frauduleusement emmenées dans ce pays ravagé par la crise, où elles ont été retenues en otages par des terroristes. » Autrement dit, il n'y a pas de femmes djihadistes, seulement des femmes de djihadistes.

Ce scénario, Rimma aurait pu l'écrire. Tout commence à Karaganda, où elle travaille dans le domaine juridique, quand elle rencontre son futur mari. Leur idylle démarre si bien qu'ils se marient au bout d'une semaine. Puis, la relation s'étiole : « Je n'avais plus le droit de travailler, je ne sortais pas comme je le voulais non plus », souffle-t-elle, l'air hagard. Son mari lui propose de s'installer en Égypte, « pour étudier l'islam ». Comme les trois quarts des Kazakhstanais, Rimma est musulmane, mais elle se décrit alors comme peu pratiquante. Dans cette ancienne république soviétique, où l'islam était marginalisé jusqu'en 1991, beaucoup se déclarent musulmans sans vraiment connaître leur religion.

C'est le début d'allers-retours entre Le Caire et Karaganda, jusqu'à ce que, en 2015, son mari lui dise de le rejoindre non pas en Égypte mais en Turquie. Là-bas, ce n'est pas lui qu'elle retrouve, mais des connaissances qui la somment de monter dans un bus sans en préciser la destination. « Dedans, il y avait plein de femmes : des Ouzbèkes, des Kazakhes, des Kirghizes et des Russes », se souvient-elle. « Je n'ai pas posé de question ; je me suis installée au fond, et j'ai attendu. » Elle décrit : « Ça ne ressemblait pas à l'Égypte. » Et pour cause : elle venait d'entrer en Syrie.

Ce récit est celui de nombreuses femmes d'Asie centrale. « Dans la majorité des cas, elles disent ne pas avoir su ce qui allait se passer », confirme Noah Tucker, chercheur spécialisé sur l'Asie centrale à l'université Saint Andrews, en Écosse, et coauteur d'un rapport sur la réintégration de ces femmes qu'on appelle souvent « revenantes ». Mais il en a aussi rencontré qui sont parties de leur plein gré. Comme Malika, une Kazakhe de Kostanaï, ville proche de la frontière russe, pour qui le départ en Syrie s'inscrivait dans la suite logique de son apprentissage de l'islam. « Je suis partie par conviction, je pensais que ne pas y aller était un péché », reconnaît-elle de sa voix enfantine.

Politique patriarcale

Si Malika a choisi de partir, pourquoi a-t-elle, comme Rimma, été reconnue comme victime ? Pour Hélène Thibault, chercheuse à l'université Nazarbaïev d'Astana sur les identités religieuses en Asie centrale, cette politique reflète la société patriarcale kazakhe. « La réhabilitation des femmes est justifiée par leur rôle de mères, pour éviter un nouveau traumatisme aux enfants. À l'inverse, la paternité des hommes est jugée insignifiante. » Malika et Rimma étaient toutes deux mères avant de partir ; Rimma a eu deux autres enfants pendant son séjour en Syrie, Malika, un.

Derrière ce sexisme fondé sur le stéréotype de femme-mère se cache aussi une raison pragmatique : il est pratiquement impossible de prouver des faits survenus dans une zone de guerre à l'étranger. Si le recueil des preuves est très difficile, le Kazakhstan a tout de même jugé une quinzaine de revenantes, contrairement à l'Ouzbékistan, où l'amnistie a été totale. C'est le Comité national de sécurité du Kazakhstan (KNB), les services de sécurité kazakhs, qui a évalué leur dangerosité et réuni les éléments ayant conduit aux poursuites, bien qu'aucun des chefs d'accusation retenus n'ait été rendu public.

Du reste, l'implication des femmes dans les activités combattantes a été reléguée au second plan. Une façon, aussi, de favoriser leur réintégration. Leurs retours successifs ont ainsi été mis en scène pour conforter leur statut de victime. Sur le tarmac, des photographes attendaient au pied des avions pour immortaliser ces « revenantes » en pleurs, leurs bébés dans les bras de militaires en treillis. Cette scénographie devait autant convaincre une partie de l'opinion, plus favorable à une réponse punitive, que les partenaires internationaux d'Astana. L'Asie centrale n'a jamais connu l'ampleur des violences terroristes observées au Moyen-Orient ou en Europe, mais est confrontée depuis les années 1990 à une variété de groupes islamistes armés. En juin 2016, au Kazakhstan, une attaque revendiquée par l'OEI fait sept victimes civiles et militaires à Aktioubé, à l'ouest du pays.

Trois ans plus tard, la politique des retours est guidée par une logique patriotique qui renvoie la violence dite djihadiste à une origine étrangère. Le nom même du programme de rapatriement, « opération Zhusan », référence à l'armoise des steppes, plante qui symbolise la nostalgie de la terre natale, est révélateur de cette philosophie. Depuis l'indépendance, le Kazakhstan s'efforce de faire revenir les Kazakhs ethniques, dont beaucoup se sont exilés en Chine, en Mongolie ou dans les autres pays en « -stan » pendant les répressions staliniennes. Les « revenantes » du djihad, en majorité issues d'ethnie kazakhe, s'inscrivent dans cette même logique identitaire.

Déradicalisation et réinsertion sociale

Si le gouvernement a mis en scène leur retour et l'amnistie de la grande majorité des « revenantes », les véritables architectes de l'opération sont les membres de l'association Aqniet. « Notre travail commence en 2016, quand des centaines de radicalisés rejoignent l'Irak et la Syrie », raconte son cofondateur, Alim Shaumetov. L'opération débute par l'identification des ressortissants, puis la restauration de leur statut juridique. Beaucoup d'enfants nés en zone de conflit étaient apatrides1 ou n'avaient que des papiers syriens ou irakiens, un stigmate qui les aurait suivis à vie. Le Kazakhstan a donc légiféré pour leur délivrer de nouveaux certificats de naissance et effacer toute trace de leur passage dans le califat.

À leur arrivée, les familles passaient quelques jours ou mois dans des hôtels de la mer Caspienne, reconvertis en centres d'accueil. Là-bas, psychologues, travailleurs sociaux et théologiens travaillaient en équipe. « Ce qui fait la réussite du programme, c'est ce tandem théologien-psychologue », assure Alim Shaumetov : le premier déconstruit le discours de l'OEI, le second soigne les traumatismes. « Les équipes parlent beaucoup de déradicalisation. En réalité, elles recréent aussi du lien, donnent un sentiment d'accueil et d'existence », complète Noah Tucker. Pour évaluer la « déradicalisation » des « revenantes », le lien social compte d'ailleurs autant que les croyances.

Malika, qui est arrivée au bout de son parcours de réinsertion, compare sa radicalisation à une maladie qui laisse des séquelles : « Des fois, je me mets à penser comme avant, j'ai des automatismes », admet-elle. Rimma, elle, n'a eu aucun mal à se défaire de ses anciennes croyances. Le vrai travail s'est fait sur le divan du psychologue. Sans qu'elle s'épanche, on devine les traumatismes qu'elle et ses enfants ont subis, entre la mort de son mari au combat en Syrie et leur internement dans le camp d'Al-Hol, dans le nord-est du pays, fin 2018. Administré par les autorités kurdes, ce camp accueillait alors des déplacés, mais aussi des femmes et des enfants liés, ou soupçonnés d'être liés, à l'OEI. Il comptait plus de 70 000 personnes à son pic, en 2019. « Les conditions étaient pires que terribles, c'était un cauchemar », décrit Rimma, la voix nouée. « On vivait dans des tentes, les enfants avaient tout le temps faim. » La famille y reste trois mois, jusqu'à ce que Rimma se procure un téléphone et joigne ses parents, qui l'encouragent à rentrer.

Angles morts

De retour au Kazakhstan, Rimma tente d'abord de vivre chez ses parents, à Karaganda, mais les souvenirs associés à la ville lui deviennent vite insupportables. « Ça me rappelait trop mon ancien mari, mon ancienne vie », soupire-t-elle. Malika non plus n'a pas voulu retourner dans sa ville d'origine.

Il faut dire que la stigmatisation a parfois la peau dure : « Pour la majorité, la réintégration s'est bien passée, mais une minorité a fait face à un rejet familial ou communautaire, obligeant à changer d'identité ou de lieu de vie », explique Hélène Thibault. S'y ajoute une précarité économique, alors que le public les croit à tort trop aidées par l'État : selon l'enquête coréalisée par Noah Tucker, la moitié des revenantes sont mères célibataires et sans emploi, et neuf sur dix gagnent moins de 260 euros par mois, trois fois moins que le salaire moyen national. Rimma en a fait l'expérience : « Le plus dur, cela a été de retrouver un emploi. J'ai laissé mes enfants à mes parents et je suis partie à Astana : j'ai gardé des animaux, été serveuse, puis embauchée comme manager dans une entreprise qui fabrique des portes. »

Entre emprisonnement et amnistie totale, le Kazakhstan a fait le choix d'une troisième voie : emprisonner les hommes, réintégrer les femmes. Jusqu'à présent, cette stratégie semble avoir porté ses fruits : le pays n'a plus connu d'attentat revendiqué par des groupes djihadistes depuis 2016. Pour autant, la menace sécuritaire n'a pas complètement disparu. Le KNB annonce régulièrement l'arrestation de personnes soupçonnées de radicalisation ou d'activités extrémistes. En janvier 2022, lors des événements surnommés « Janvier sanglant », le gouvernement kazakh a également affirmé avoir été confronté à une contestation imputable à des groupes armés djihadistes liés à l'étranger. Ces émeutes, déclenchées par une hausse brutale du prix du carburant, ont fait 225 morts après une répression violente des manifestations. La qualification de « menace terroriste » par les autorités a toutefois été contestée par plusieurs observateurs, qui y voient avant tout une crise sociale et politique ayant dégénéré en violences. Cette séquence illustre le durcissement du pouvoir kazakh face aux menaces sécuritaires, mais aussi vis-à-vis de la société civile dans son ensemble.

Malgré l'attention qu'il a suscitée, le modèle kazakhstanais a fait peu d'émules à l'international. Pourtant, la question des « revenantes » reste entière dans de nombreuses régions du monde, dont les autres pays d'Asie centrale, l'Afrique et l'Europe. La situation s'est aggravée en janvier 2026, avec le retrait des forces kurdes jusqu'alors en charge du camp de réfugiés d'Al-Hol, laissant des milliers de femmes et d'enfants livrés à eux-mêmes. « Nous sommes dans la situation que tout le monde redoutait depuis des années », conclut Noah Tucker. Adam Coogle, directeur adjoint pour le Moyen-Orient à Human Rights Watch, en appelle à la responsabilité des États : « À moins qu'il n'existe des preuves de leur culpabilité, tous les résidents, quelle que soit leur nationalité, doivent bénéficier d'un soutien pour rentrer chez eux, se réinsérer, se réhabiliter et reconstruire leur vie. » Le Kazakhstan a prouvé qu'il y avait là une piste à poursuivre.


1Les enfants nés dans les camps n'avaient jamais reçu de papiers d'identité.

Syrie. Espoirs incertains pour la presse

Un homme regarde un journal affiché devant un magasin de vêtements colorés.

Avec la chute de Bachar Al-Assad en décembre 2024, l'effondrement du système médiatique autoritaire a laissé place à une pluralité de médias, publics, privés et indépendants. Dans la période de transition, encore trouble et polarisée, se dessine un rapport de force avec les nouvelles autorités à Damas.

Le 26 juin, le ministère syrien de l'information, établi depuis 1961, a diffusé une vidéo relayant six interdictions en matière de publication : l'atteinte à la souveraineté de l'État ; celle à la vie privée ; le blasphème de symboles religieux ; l'incitation à la haine ; le non-respect de la bienséance publique ; et les fausses informations. Ces catégories, et plus encore l'acception large de leur terminologie, font craindre un durcissement du contrôle de la presse et des journalistes, voire une forme de censure de l'information en Syrie.

Pourtant, dans l'édition 2026 de son rapport, Reporters sans frontières soulignait que la Syrie post-Assad avait effectué « la remontée la plus importante du classement en 2026 (+ 36 places) » pour atteindre le 141e rang. La situation n'est certes pas comparable avec le précédent régime où les exécutions, les disparitions forcées, les intimidations de tout genre à l'encontre des journalistes étaient légion. D'ailleurs, l'article 13 de la Déclaration constitutionnelle pour la période transitoire, signée par le président par intérim Ahmed Al-Charaa et en vigueur depuis mars 2025, précise bien que « l'État garantit la liberté d'opinion, d'expression, d'information, de publication et de la presse ».

Pour Ahmad Khaled Abazeed, rédacteur en chef du média en ligne Shaam News Network, qui n'a obtenu qu'une licence d'exploitation temporaire, « il y a certes beaucoup plus de marges que sous Assad, mais on pâtit d'une absence d'environnement légal clair. Notamment en ce qui concerne la protection des journalistes et les garde-fous contre l'arbitraire ». Il précise que « le principal problème réside dans le maintien des lois héritées d'Assad, qui restreignent la liberté d'expression, comme celle sur la cybercriminalité de 2022, avec ses termes flous et ses lourdes sanctions. La priorité serait de l'abroger ».

La phase actuelle de transition a cela de paradoxal que la situation est beaucoup plus permissive qu'auparavant, mais reste incertaine. Des dizaines de cas de violences et de pressions à l'encontre de journalistes ont été recensés.

À ce climat s'ajoutent des contraintes, que ce soit en matière de couverture des sujets, avec des formes d'autocensure de la part des rédactions ou d'intimidation de la part des autorités, ou en matière d'obtention de licences, qui plus est coûteuses, pour enregistrer et exploiter un média en Syrie. Pas toujours en toute transparence. C'est ce que décrit le Centre syrien pour les médias et la liberté d'expression dans son rapport de mai 2026 faisant le bilan de l'année passée sur la situation des médias en Syrie : « Au lieu d'un système de propagande unique et centralisé, le paysage médiatique fonctionne désormais selon un modèle caractérisé par un contrôle fragmenté, une ambiguïté juridique, un contrôle des autorisations et des pressions informelles. »

Une fausse dynamique

Le 2 juillet, l'explosion d'une bombe dans un café du centre de Damas tuait au moins neuf personnes et en blessait vingt autres. Mohammad Haj Kaddour, journaliste free-lance, photographe et parfois fixeur, nous confirme que « aucun journaliste, hormis ceux des médias officiels, n'a été autorisé à se rendre sur le site de l'explosion, ou à aller dans les hôpitaux, afin de couvrir l'événement ». Ce qui illustre, selon lui, une dynamique faussée : « Le soutien, les accès, et même les informations ne sont délivrés qu'à des médias qui servent le gouvernement et son narratif ».

Par ailleurs, le nombre de fixeurs, comme lui, et de fixeuses, travaillant avec ou pour des journalistes étrangers, s'est largement accru après la chute du régime. Responsables de toute la logistique de terrain et de l'organisation des entretiens, des traductions, parfois de la conduite des véhicules et bien souvent de l'affinage des angles, ces maillons indispensables ne sont quasiment jamais cités par les titres occidentaux qui y ont recours. Ni structurés ni organisés, ils souffrent d'un déficit de reconnaissance.

Autre exemple de contrôle, plus personnel. Lorsque nous sommes allés récupérer notre visa de journaliste, pour une période de deux semaines renouvelable une fois, au sixième étage du ministère syrien de l'information, notre interlocutrice a longuement insisté sur les lieux de notre reportage. En particulier, elle voulait s'assurer que nous n'irions pas à Soueïda, dans le sud du pays, où la situation reste volatile, un an après des affrontements entre des combattants druzes et des Bédouins soutenus par les forces de sécurité.

Un soir de juin, alors que nous flânons dans le quartier de Baramkeh, dans le centre de Damas, trois agents des forces de sécurité, en civil, nous interpellent. Tout en restant polis, ils contrôlent notre passeport rouge bordeaux et, constatant notre profession de journaliste, demandent aussitôt si nous travaillons pour Reuters. Sans doute car l'agence de presse internationale a publié deux enquêtes qui ont suscité l'ire des autorités : une sur le massacre de 1 500 civils alaouites par les forces de sécurité du gouvernement provisoire en mars 2025 sur la côte ; la seconde sur l'implication du frère du président, Hazem Al-Charaa, dans la prise en main de l'économie en bonne entente avec des hommes d'affaires ayant prospéré sous Assad1. Vérification faite, nous pouvons repartir.

La restructuration des médias d'État

Les institutions publiques comme les médias d'État, omniprésents sous le précédent régime, ont fait l'objet d'une vaste restructuration. Celle-ci comprend « des licenciements, le dégraissage des “employés fantômes”, une réforme des organismes publics et la relance symbolique de certains médias officiels », nous assure Fadel Abdulghany, fondateur et directeur exécutif du Réseau syrien pour les droits humains (SNHR).

Il fait notamment allusion au journal Al-Thawra rebaptisé Al-Thawra Al-Suriyya, dans une tentative de rompre avec la propagande sous l'ère Assad, mais aussi à la chaîne de télévision publique Alikhbariya Syria, relancée en mai 2025 avec un nouveau design.

Dans les médias publics, les cadres ont été remplacés, souvent de manière discrétionnaire, mais pas la plupart des journalistes, en raison de leurs compétences techniques. De nouvelles recrues ont été embauchées en récompense de leur loyauté. Ils sont identifiés comme proches du mouvement Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) ou comme opposants au régime des Assad. Cela semble la seule légitimité qui compte, d'où la question récurrente : « Que faisais-tu ces quatorze dernières années ? » D'après plusieurs sources, leurs salaires seraient nettement plus élevés que ceux de leurs collègues déjà en poste, ce qui suscite des tensions dans un pays à l'inflation galopante.

C'est pourquoi, pour Fadel Abdulghany, « la question n'est pas de savoir si les médias d'État adoptent un nouveau nom ou un nouveau slogan, mais s'ils se transforment en véritables médias de service public, fondés sur l'indépendance éditoriale, le pluralisme, l'accès des journalistes aux victimes et à la société civile, la couverture des échecs du gouvernement ». Ces médias continuent de s'aligner sur la position officielle du gouvernement, ce qui est notable en cas d'événements sécuritaires à caractère confessionnel ou encore sur des sujets comme la justice transitionnelle.

Dans le centre de Damas, rue Al-Abed, du nom du premier président de la République syrienne alors sous mandat français (1923-1946), Ibrahim* vend des journaux depuis plusieurs décennies. Lorsque nous prenons un exemplaire du quotidien Al-Thawra Al-Suriyya, au milieu de livres de Nizar Qabbani, Sun Tzu, Khalil Gibran et George Orwell, il nous affirme que c'est le douzième qu'il vend aujourd'hui, alors qu'il en écoulait des milliers par jour il y a trente ans. « Ce n'est pas seulement en raison du désintérêt des gens pour le papier et d'une crise de confiance envers les médias officiels, mais aussi du fait d'un manque de professionnalisme », soupire-t-il.

Le soutien modeste aux médias indépendants

L'acteur et essayiste Abdel Kader Al-Manla, qui prend incidemment part à l'échange, n'est pas de cet avis. Lui qui écrit fréquemment dans les médias d'État, sur des sujets de politique et d'art, estime qu'aujourd'hui il n'y a plus de ligne rouge et qu'il est libre d'y écrire ce qu'il pense, y compris son opposition au gouvernement, tant qu'il ne fait pas montre d'une hostilité ouverte.

Il semble que ce soit aussi le pari de diverses agences étatiques de développement média européennes, qui n'hésitent pas à soutenir ces médias officiels, parmi lesquelles la principale : l'agence de presse Syrian Arab News Agency (Sana). Une source spécialisée dans le domaine nous confirme que cet appui s'inscrit dans la consolidation des relations bilatérales avec la Syrie. Pourtant, le soutien global à la presse de la part de bailleurs et d'organisations internationales reste relativement modeste. Cette même source nous confie :

On observe une fatigue des bailleurs et une attrition des financements pour la région et, en particulier, pour la société civile et pour les médias indépendants, d'autant que les financements ont été impactés par les coupes de l'agence états-unienne pour le développement international (USAID) en 2025. Par comparaison, les fonds étaient plus élevés pour la Tunisie en 2011 ou encore le Soudan en 2019.

Les médias indépendants sont les principaux récipiendaires de ces subventions, étant donné leur libre accès, sans publicité, et leur liberté éditoriale. Ce qui n'est pas sans alimenter la méfiance populaire envers leurs soutiens extérieurs, même si la plupart de ces pure players ont été lancés par des citoyens ordinaires2. Certains se sont développés en Syrie dès 2011, à l'instar de Enab Baladi, créé par des activistes à Daraya, dans la banlieue de Damas, avant leur exil en Turquie. L'hebdomadaire, qui bénéficie d'une large audience dans toute la Syrie et au-delà, avec sa version anglaise, a ouvert un bureau dans la capitale.

D'autres ont vu le jour à l'étranger, en 2013, comme SyriaUntold à Berlin et Rozana Media à Paris, dont est issue la webradio indépendante Radio Rozana. On rencontre sa rédactrice en chef, Loujein Haj Youssef, au café Ahweh Mazbouta, apprécié des journalistes qui en ont les moyens pour son ambiance bohème et artistique, et son réseau Wi-Fi.

La journaliste déplore tant les difficultés administratives que le manque de fonds, qui ne facilitent pas l'ancrage des médias indépendants. « Notre objectif n'en reste pas moins de faire monter en compétences nos journalistes sur place, pour continuer à faire du journalisme qui ait du sens, du journalisme d'impact », assène-t-elle. Elle fait référence à la couverture par son média du conflit dans le Nord-Est syrien, en janvier 2026, entre les Kurdes et les autorités, qui a obligé ces dernières à mettre en place des couloirs de sécurité pour l'évacuation des civils. Pour tenter d'obtenir des financements, elle privilégie aussi des projets spécifiques, notamment autour des femmes journalistes, pour l'heure sous-représentées dans la profession.

La concurrence des médias du Golfe

Le média en ligne Syria Direct, fondé à Amman en 2013, mais basé à Berlin, a de son côté ouvert un bureau dans le centre de Damas et aspire à embaucher davantage de journalistes locaux. L'idée est d'occuper le terrain dans cette période de transition, en développant son édition en arabe.

Pour sa part, Yassin Swehat, le rédacteur exécutif de la plateforme Al-Jumhuriya, lancée en 2012, estime que « les médias indépendants opèrent dans des conditions difficiles, non seulement en raison du contexte syrien lui-même, mais aussi à cause de la crise plus large que traverse le secteur médiatique mondial en matière de modèles de financement, de viabilité et d'audience ». Il s'agit aussi de s'organiser face à la concurrence des médias privés venant du Golfe, le Qatar en tête, notamment avec Al-Jazeera et Syria TV, détenue par le groupe qatari Fadaat Media, et dont l'ancien directeur général, Hamza Al-Mustafa, était ministre de l'information de mars 2025 à mai 20263.

Dès décembre 2024, plusieurs des médias alternatifs se sont associés pour faire valoir leurs droits dans la Syrie post-Assad. C'est le cas de Rozana Media, Radio Arta, Al-Jumhuriya et Enab Baladi, qui se coordonnent au sein d'un consortium. D'aucuns déplorent toujours les liens de proximité du Syndicat des journalistes avec les autorités.

La professionnalisation des journalistes

Si Lilas Hatahet, consultante experte en médias, reconnaît le caractère de niche des médias indépendants, elle reste optimiste quant à la motivation et la professionnalisation des journalistes. « Ils ont le narratif, connaissent le terrain et l'audience, mais ont besoin d'être mieux formés à certains outils », précise-t-elle, en insistant également sur l'enjeu des réseaux sociaux et, surtout, des campagnes de désinformation et de haine qui y pullulent.

Présenté en début d'année par le ministère de l'information, et fruit de concertations avec des centaines de journalistes de tous horizons et de tout le pays, le « code de conduite professionnelle et déontologique » entend professionnaliser le métier et réduire la diffusion des discours de haine. Il s'avère toutefois, jusqu'à maintenant, peu appliqué par les médias officiels, et sa légitimité reste contestée, notamment par l'Association des journalistes syriens, indépendante, qui y voit une ingérence dangereuse des autorités.

D'où le fait, dans un pays encore ravagé par treize années de guerre, qu'un certain nombre d'interrogations demeurent, comme formulé par le professeur en études internationales des médias Yazan Badran dans un entretien donné en avril à SyriaUntold : « Quel est, à l'heure actuelle, le rôle de l'information en Syrie ? […] Qui a accès aux sources et est en mesure d'offrir une véritable compréhension des évolutions politiques ou économiques en cours ? »4.

Le 12 juillet, le nouveau Parlement, dont un tiers des membres a été nommé par Ahmed Al-Charaa, a tenu sa première séance. De nombreux journalistes espèrent qu'il s'attellera à la suppression des lois restreignant le champ de la presse, héritées de l'ère Assad, et mettra à son agenda la protection des journalistes et la régulation du secteur par un corps indépendant de l'État, comme le préconise, dans ses recommandations finales, le Centre syrien pour les médias et la liberté d'expression. Neuf jours plus tard, le ministère de l'information lançait une série de rencontres avec des acteurs de la profession dans différentes villes en vue de l'élaboration d'un projet de loi sur les médias.

* Le prénom a été modifié


1Maggie Michael, «  Syrian forces massacred 1,500 Alawites. The chain of command led to Damascus  », Reuters, 30 juin 2025  ; Timour Azhari et Feras Dalatey, «  Syria is secretly reshaping its economy. The president's brother is in charge", Reuters, 24 juillet 2025.

2Lire à ce sujet M. Ghiglia, «  Alternative and Citizen Journalism(s) in the Middle East  » in The Handbook of Media and Culture in the Middle East, J. F. Khalil, G. Khiabany, T. Guaaybess et B. Yesil, 2023, Wiley Blackwell.

3Lors d'une conférence du DW Global Media Forum en juillet 2025, il avait déclaré : «  J'aimerais être dans une position qui, dans cinq ans, ne nécessite plus de ministère de l'information  », en promouvant une indispensable liberté d'expression.

4Jillian C. York, «  Free speech is a mutual responsibility  », SyriaUntold, 17 avril 2026.

Liban. Une autre stratégie pour sortir de l'impasse

Par : Ziad Majed
Des personnes signent un accord, entourées de drapeaux et en présence d'observateurs.

Pris dans les rivalités entre les États-Unis, Israël et l'Iran, le Liban n'a que peu de marge de manœuvre. Mais l'accord-cadre signé le 26 juin 2026 entre Beyrouth et Tel-Aviv sous l'égide de Washington est loin d'offrir une perspective de retour à la paix et à la libération du territoire libanais. D'autres tactiques sont pourtant possibles.

En cet été 2026, le Liban demeure pris entre deux orientations antagonistes. La première prolonge la stratégie militaire du Hezbollah, étroitement liée aux priorités régionales de l'Iran et conduite en dehors des institutions de l'État. La seconde mise sur l'administration états-unienne pour obtenir le retrait de l'armée israélienne des zones qu'elle occupe dans le sud du pays et engager la reconstruction.

Cette polarisation appauvrit le débat national en érigeant l'arsenal du Hezbollah et la supériorité israélienne en réalités indépassables. Les choix se trouvent ainsi réduits à deux formes de subordination : l'alignement sur les décisions iraniennes ou le recours à une médiation états-unienne dont les priorités coïncident largement avec celles de Tel-Aviv.

Le Hezbollah a contribué à cette impasse en conservant ses armes après la libération du Sud-Liban en 2000, au terme de vingt-deux années d'occupation et de résistance, puis en intervenant dans la guerre syrienne à partir de 2012 et, enfin, en ouvrant depuis 2023 des « fronts de soutien » à Gaza et à Téhéran. Ces décisions ont engagé un pays politiquement fracturé et plongé dans une profonde crise économique et des confrontations régionales dont le parti maîtrisait de moins en moins le rythme et l'issue.

Parallèlement, l'escalade israélienne, l'urbicide dans le Sud et la banlieue de Beyrouth, le déplacement forcé d'un million de personnes, le meurtre de plus de quatre mille Libanais et l'occupation de dizaines de villages ont confirmé la stratégie de Tel-Aviv. Elle est inscrite dans les logiques historiques israéliennes d'expansion territoriale, de nettoyage ethnique et de destruction. Les incursions des années 1960, les invasions de 1978 et de 1982, jusqu'au siège de Beyrouth, l'établissement pendant deux décennies d'une bande frontalière occupée, la doctrine de bombardements massifs dite « Dahiyeh » en 2006, et la préparation de dizaines d'assassinats et d'opérations telles que celle des bipeurs en 2024 témoignent d'une volonté israélienne persistante de soumettre l'espace libanais à une surveillance et à une menace récurrente, tout en présentant ces offensives comme « défensives ».

Un accord asymétrique

Dans ces conditions, la prudence reste indispensable face à l'asymétrie militaire, à l'ampleur prévisible des dégâts et à l'impunité dont Israël continue largement de bénéficier. Mais toute stratégie devrait s'appuyer sur une lecture lucide des ambitions de Tel-Aviv, plutôt que sur l'illusion qu'une modification de la seule conduite du Liban suffirait à garantir la stabilité.

L'accord-cadre signé le 26 juin 2026 entre l'État libanais et Israël, sous l'égide des États-Unis, reflète à la fois cette asymétrie et cette illusion. Le retrait israélien complet, le retour des déplacés et la reconstruction des villages détruits y demeurent subordonnés au désarmement du Hezbollah, tandis qu'Israël conserve une large marge d'interprétation de ses « exigences sécuritaires » et de son « droit à agir ».

Le Liban est tenu de produire des « résultats rapides et vérifiables », alors que les engagements israéliens restent conditionnels ou flous. L'accord entérine ainsi le rapport de force issu de la guerre davantage qu'il ne contribue à l'atténuer ou à le faire évoluer.

Vance contre Rubio

Les circonstances de sa signature révèlent, par ailleurs, la concurrence entre deux démarches états-uniennes. La première, portée par le vice-président J. D. Vance et liée aux négociations entre Washington et Téhéran, reconnaît à l'Iran un rôle politique dans le règlement de la guerre au Liban. La seconde, coordonnée par son rival pour la présidentielle de 2028, le secrétaire d'État Marco Rubio, privilégie la pression exercée sur le Hezbollah et les autorités libanaises, en misant sur la supériorité militaire israélienne pour imposer un nouvel ordre politique.

Le pouvoir libanais a cherché à empêcher l'Iran de parler en son nom et à retrouver une place dans la négociation. Mais le tête-à-tête avec Israël, sous médiation exclusivement états-unienne, a surtout déplacé le centre de dépendance. La carte que Téhéran devait perdre a été confiée à Washington et, plus précisément, à Rubio et au courant de l'administration états-unienne le plus proche des positions israéliennes.

L'application de l'accord demeure dès lors incertaine. Le transfert des armes du Hezbollah à l'État suppose un compromis intérieur, lui-même tributaire des compromis irano-états-uniens. La pression militaire israélienne affaiblit matériellement le parti chiite, mais conforte aussi, au sein de sa base populaire, l'argument qui lie le maintien de l'arsenal à la perpétuation de l'occupation et d'un danger existentiel pour la communauté chiite. Le processus risque donc de rester suspendu entre des engagements libanais difficiles à mettre en œuvre et des obligations israéliennes constamment différées.

L'administration du président Donald Trump accentue encore cette fragilité. Sa conception des relations internationales privilégie la transaction, la force et une souveraineté à géométrie variable, particulièrement lorsqu'il s'agit des États et des entités les plus vulnérables. Ses positions sur Gaza, toujours soumis à l'entreprise génocidaire israélienne, le Groenland, le Venezuela ou l'Ukraine traduisent une vision dans laquelle les territoires et les populations deviennent des objets de négociation entre puissances. Les appels adressés par Trump au président par intérim syrien Ahmed Al-Charaa pour qu'il intervienne au Liban contre le Hezbollah inscrivent, de la même manière, le pays dans un espace régional exposé à de nouveaux conflits et à des arrangements issus de la violence et de la violation du droit international.

La perspective d'une bande frontalière occupée

Le maintien d'une zone sous occupation israélienne au Sud-Liban dépasserait, par ailleurs, le cadre d'un dispositif militaire provisoire. Il prolongerait le déplacement des habitants, retarderait une reconstruction extrêmement difficile, paralyserait l'agriculture et le commerce, et placerait les terres comme les ressources hydrauliques méridionales sous une menace et un chantage permanent. Les déclarations israéliennes rapportées à l'hiver 2026 évoquaient déjà une présence d'une durée indéterminée.1

Une telle dissociation territoriale prendrait rapidement, au Liban, une dimension sociale et politique inquiétante. Elle renforcerait le sentiment d'abandon d'une partie de la population, ainsi que des discours d'une autre partie présentant la guerre avec Israël et ses conséquences comme une « affaire chiite » plutôt que comme une question nationale.

Briser ce cercle vicieux nécessite l'articulation de plusieurs dynamiques. Elle associerait un dialogue libano-libanais sur les armes du Hezbollah et la stratégie nationale de défense, une négociation sur le cessez-le-feu et le retrait israélien des territoires occupés et un retour des déplacés, une coordination avec les États engagés dans la médiation entre Iraniens et États-Uniens, de même qu'une initiative diplomatique et juridique de plus grande ampleur.

Jouer la carte du multilatéralisme diplomatique et du droit

La diplomatie gagnerait parallèlement à dépasser le parrainage exclusif de Washington, sans nécessairement le contrarier. La coordination avec l'Arabie saoudite, l'Égypte, le Qatar, la Turquie et le Pakistan pourrait être complétée par des échanges avec la France, l'Union européenne, la Chine et d'autres puissances. Cette diversification offrirait certes peu de garanties immédiates, mais elle réduirait l'isolement du Liban et replacerait le retrait israélien, la reconstruction et les compensations dans plusieurs espaces de négociation.

Les relations avec la Syrie constituent un autre volet de cette politique. L'occupation israélienne de territoires appartenant aux deux pays, la délimitation des frontières dans la Bekaa et au Nord, le statut des fermes de Chebaa occupées par Israël depuis 19672, le dossier des détenus syriens au Liban3, le retour des réfugiés syriens dans leur pays et les projets de développement économique appellent la mise en place d'un cadre bilatéral durable. La coopération permettrait de dépasser aussi bien l'ancienne logique de tutelle que les projets visant à faire à nouveau de la Syrie un instrument d'intervention dans les équilibres libanais.

La disposition la plus préoccupante de l'accord-cadre entre le Liban et Israël figure dans son article 13, par lequel les parties s'engagent à suspendre « les actions jugées hostiles ou préjudiciables dans les enceintes politiques et juridiques internationales ». Cette clause pourrait entraver les démarches de l'État libanais concernant le meurtre par Israël de milliers de civils, les attaques ciblées contre les secouristes et les journalistes, les destructions systématiques d'infrastructures et de villages entiers, et les dommages agricoles et environnementaux.

Sa portée apparaît d'autant plus importante que plusieurs procédures internationales ont montré qu'il était possible de contester, au moins partiellement, l'impunité dont Israël a bénéficié. Les démarches engagées devant les juridictions internationales, comme les plaintes déposées dans certains pays contre des membres de son armée, ouvrent des voies que le Liban aurait intérêt à préserver.

L'atout de la Cour pénale internationale

Une première option consisterait à relancer le débat sur l'adhésion du pays à la Cour pénale internationale (CPI). Cette démarche pourrait établir la compétence de la Cour à l'égard des crimes commis sur le territoire libanais et offrir un cadre judiciaire durable, malgré les pressions diplomatiques états-uniennes qu'elle ne manquerait pas de susciter. Mais, après tout, Donald Trump n'est pas éternel.

La deuxième option concerne la documentation. La constitution d'une base nationale réunissant photographies, vidéos, témoignages, rapports médicaux, images satellitaires, expertises balistiques, actes de propriété et évaluations environnementales permettrait de préserver les preuves des crimes israéliens et de préparer des dossiers susceptibles d'être utilisés devant différentes juridictions. Les publications officielles de l'armée israélienne et de ses membres pourraient également contribuer à l'identification des unités, des responsables, des lieux d'opération et des crimes commis.

Les juridictions nationales et les mécanismes de compétence universelle constituent une troisième option. Selon les législations concernées, les victimes libanaises possédant une autre nationalité pourraient déposer plainte pour les crimes commis contre leurs proches ou leurs biens. La présence de binationaux dans l'armée israélienne peut également ouvrir des possibilités de poursuites dans des pays tiers. De telles initiatives supposeraient une coordination étroite entre avocats, associations libanaises et organisations internationales, et leur portée dépasse l'éventualité d'un jugement rapide. Elles peuvent restreindre les déplacements des personnes mises en cause, accroître le coût politique des opérations militaires, préserver la mémoire judiciaire des faits et consolider les demandes de réparation.

Retrouver une capacité d'action

Le bilan des deux stratégies libanaises exclusives suivies jusqu'ici apparaît sévère. Le Hezbollah a perdu une part importante de ses capacités sans parvenir à protéger le Sud contre l'occupation et les destructions. Quant au gouvernement, il a retrouvé une place formelle dans les négociations, mais à l'intérieur d'un cadre largement déterminé par Washington et Tel-Aviv.

L'enjeu consiste donc à rassembler les instruments dispersés dont dispose le pays : la diplomatie, le dialogue national, les recours juridiques et les contacts internationaux avec tout acteur prêt à soutenir les démarches destinées à mettre fin à l'occupation israélienne. Aucun de ces leviers ne saurait, à lui seul, infléchir les dynamiques en cours. Leur articulation pourrait toutefois accroître les marges de manœuvre du Liban et contenir certaines des tensions politiques internes.


1«  Le 27 février, le ministre israélien de la défense [Israël Katz] a dit que les forces israéliennes allaient “rester pour une durée indéterminée” dans une zone tampon à la frontière entre Israël et le Liban  ». À lire dans «  Liban - Rapport annuel 2026  », Amnesty International, 21 avril 2026.

2NDLR. Bande de territoire de 25 km2 occupée par Israël et située à la frontière entre le Liban et le territoire syrien du plateau du Golan.

3NDLR. Environ 2 000 Syriens sont détenus au Liban. Parmi eux, plusieurs centaines font l'objet de poursuites pour «  terrorisme  » ou pour des agressions visant les forces de sécurité libanaises. D'autres encore sont détenus, dans l'attente d'un procès, pour avoir appartenu à des groupes armés ou jihadistes ayant combattu le régime de Bachar Al-Assad. Depuis le renversement du régime Assad en décembre 2024, la question des détenus est l'un des principaux points de friction entre le Liban et la Syrie. Un accord entre les deux pays a néanmoins été signé en février 2026 et, en juin, 128 détenus syriens ont été livré à Damas.

En Syrie, une justice transitionnelle incertaine

Femme en hijab montrant une photo sur son téléphone, avec un arrière-plan de banderole.

Entre avril et juin 2026, trois procès se sont ouverts en Syrie, afin notamment de juger deux cousins de l'ancien président Bachar Al-Assad accusés de crimes de guerre. Le processus de justice de transition mis en place par les nouvelles autorités syriennes est critiqué par une partie de la société civile. Il constitue néanmoins une avancée notable après des décennies d'impunité.

Au premier étage du Palais de justice de Damas, un imposant bâtiment gris aux murs jaunes défraîchis, des justiciables ordinaires déambulent dans les couloirs poussiéreux, accompagnés de leurs avocats en costumes. Face à trois rangées de policiers, équipés de casques et de boucliers antiémeutes, un petit groupe d'une dizaine d'hommes se distingue. Ils discutent à voix haute, accoudés à une balustrade. Tous sont originaires de la ville de Deraa, dans le sud-ouest de la Syrie. Certains d'entre eux sont venus témoigner au procès d'Atef Najib, cousin de Bachar Al-Assad et premier haut dignitaire de l'ancien régime à être jugé en Syrie.

Ce 23 juin, se tient la quatrième session du premier procès relevant de la justice transitionnelle1 du pays, débuté il y a deux mois. L'audience se tient à huis clos devant la quatrième Cour criminelle, dans une salle d'audience flambant neuve, spécialement créée pour accueillir tous les futurs procès des anciens responsables ou collaborateurs du régime Assad.

Le temps paraît long pour Mohammed Ayyash, 38 ans, qui attend que justice soit rendue depuis quinze ans. Il est l'un des treize témoins auditionnés lors de la session et s'apprête à faire face à Atef Najib, stoïque dans une grande cage d'acier, vêtu d'une tenue de prisonnier beige et brun. Mohammed Ayyash est le frère d'Houssam Ayyash, l'un des deux manifestants tués par les forces de sécurité syriennes le 18 mars 2011, premier jour de la révolution contre le régime baathiste. Ce jour-là, des centaines de manifestants s'étaient regroupés dans la cour de la mosquée Al-Omari, pour demander la libération de 21 enfants détenus depuis trois semaines par la Sécurité politique de Deraa. Leur tort ? Avoir écrit sur les murs de leur école le mot « liberté » et la fameuse phrase « Ton tour arrive, docteur » — en référence à Bachar el-Assad, ophtalmologiste de profession — dans la foulée des révolutions arabes en Tunisie et en Égypte.

Près d'un mois après le meurtre de son frère, le 15 avril 2011, l'armée assiège Deraa et ratisse les maisons :


Ils ont fouillé notre maison et compris que j'étais le frère de Houssam. Ils m'ont conduit à la branche de la sécurité de Deraa et m'ont dit qu'ils possédaient des photos me montrant sur les épaules des manifestants, en train de crier des slogans. J'ai ensuite été torturé pendant plusieurs jours. Atef Najib a fait tuer mon frère et a fait torturer des enfants. Il doit être exécuté sur la place du 18-Mars à Deraa.

« J'ai confiance en l'intégrité de nos juges. Certains trouvent la justice trop lente, mais c'est parce que de nombreuses victimes témoignent et qu'une place importante leur est accordée pour raconter leurs histoires », ajoute Mohammed Ayyash.

Multiplication des actes de vengeance

Ahmed Al-Charaa, le président par intérim syrien, a manifesté sa volonté d'accélérer les procès de justice transitionnelle, alors que la colère monte au sein de la population. Depuis le 10 juin, un mouvement de contestation secoue la ville de Deir ez-Zor, grande ville de l'Est syrien, pour demander l'arrestation et le jugement de personnes liées au régime Assad. D'autres manifestations similaires se sont tenues à Palmyre, Alep, Idleb, Lattaquié ou Damas.

Depuis la chute de l'ancien pouvoir, en décembre 2024, les actes de vengeance se sont également multipliés, en particulier dans les gouvernorats de Homs et de Hama, à la forte diversité confessionnelle, où vit notamment une partie de la communauté alaouite, accusée d'avoir soutenu Bachar Al-Assad pendant la guerre. Dernier exemple en date : le 15 juin, dans la ville de Kafr Takharim, dans le nord-ouest d'Idleb, un homme membre d'une milice pro-Assad, a été lynché par une foule en colère.

Face à la colère grandissante, le gouvernement syrien a assuré que ses services avaient arrêté environ 6 000 militaires et membres des moukhabarat (services de sécurité) de l'époque d'Assad. En outre, deux autres procès ont démarré en juin devant la quatrième Cour criminelle : celui de Wassim Al-Assad, cousin de Bachar Al-Assad, accusé de diriger une unité paramilitaire responsable de crimes de guerre et de trafic de drogue, ainsi que celui de l'ancien grand Mufti, Ahmad Badreddin Hassoun, qui était chargé d'émettre des décrets religieux au nom du gouvernement syrien.

Certains avocats comme Anwar Al-Bunni, connu pour avoir traqué les criminels de guerre syriens en Europe, considèrent cependant que ces actions en justice restent prématurées. « Ces procès sont un simulacre de justice, qui vise avant tout à répondre à la colère populaire. Il faut former des juges capables d'appliquer les normes de la justice internationale et de mener de véritables investigations », plaide l'avocat, qui redoute une justice expéditive. « Atef Najib était certes directeur de la branche de la sécurité politique à Deraa, mais nous ne disposons pas de preuves démontrant qu'il a donné des ordres pour tuer ou torturer des enfants. Il a aussi été rapidement démis de ses fonctions », poursuit-il. Selon plusieurs médias2, la chaîne de responsabilités dans la torture des enfants de Deraa serait plus complexe que celle présentée lors du procès. Une fois les enfants arrêtés, ces derniers auraient été transférés et torturés à la « branche 235 », surnommée « branche Palestine », l'une des pires prisons du régime, gérée par les services de renseignement syriens.

Un arsenal juridique fragile

L'avocat des droits humains s'inquiète aussi d'une base juridique fragile pour des procès aussi importants. En vertu du Code pénal syrien, les homicides sont prescrits au bout de dix ans, et les actes de torture, qualifiés de délits, sont prescrits au bout de cinq ans, alors que les faits pour lesquels Najib est poursuivi remontent à 2011. « La quatrième Chambre criminelle est une juridiction nationale dont la compétence se limite aux crimes de droit commun, elle ne dispose d'aucune base légale pour juger des crimes de guerre », relève Anwar Al-Bunni.

Fakhr Al-Din Al-Aryan, président de la quatrième Chambre criminelle, a déclaré que les procès se déroulaient conformément au droit national syrien, tout en s'appuyant sur le droit international coutumier3 et les traités internationaux pour les violations graves. Il s'est notamment basé sur la déclaration constitutionnelle promulguée en mars 2025, qui prévoit l'intégration en droit syrien des conventions internationales ratifiées par la Syrie (Convention contre la torture, Convention relative aux droits de l'enfant…).

« Nous avions peur que les dispositions du Code pénal syrien soient inadaptées à un procès d'une telle ampleur, mais le juge nous a rassurés en étendant la qualification juridique des faits aux crimes de guerre et aux crimes contre l'humanité », explique l'avocate syrienne Nouha Al-Masri, qui défend plusieurs familles au procès d'Atef Najib. Le vote d'une loi transitionnelle beaucoup plus complète que le Code pénal syrien se fait cependant attendre depuis plus d'un an.

Radeef Mustapha, membre de la Commission pour la justice transitionnelle, affirme :


Nous sommes conscients des attentes par rapport à ce projet de loi. Nous avons élaboré un texte calqué sur les conventions internationales, qui inclut notamment les crimes sexuels, et intègre le principe de responsabilité des supérieurs hiérarchiques, qui permet de condamner les donneurs d'ordre de crimes. Ces dispositions n'existaient pas auparavant.

Cette commission a commencé ses travaux en août 2025, après la promulgation par Ahmed Al-Charaa le 17 mai 2025 du décret n° 20, qui l'a instituée pour une durée de cinq ans renouvelable. Constituée de 13 membres, elle est présidée par un ancien membre de l'opposition syrienne, Abdoul Basit Abdullatif. Il reste cependant un vrai flou quant aux réels travaux de la commission. Celle-ci manque cruellement de moyens financiers. « Nous sommes financés par le fonds souverain syrien, et soutenus par une dizaine de bailleurs de fonds étrangers, mais qui n'ont pas encore beaucoup contribué. Nous ne disposons d'un budget que pour quelques mois », déplore Radeef Mustapha, qui répète que la commission est « une instance politiquement et économiquement indépendante du gouvernement ».

Nerma Jelacic, porte-parole de la Commission for International Justice and Accountability (CIJA), une ONG qui a exfiltré pendant la guerre des documents des services syriens de renseignement et de sécurité et collabore avec différents ministères syriens, souligne que « la Commission pour la justice transitionnelle ne parle pas de la même voix que le ministère de la justice » :


Elle est de bonne volonté, mais manque de soutien technique et financier. Il n'existe pas de volonté de la communauté internationale d'aider le gouvernement syrien à rebâtir le système judiciaire dans le pays. La différence avec les moyens mis en œuvre par l'Union européenne en Ukraine est criante. Les Européens ont mis sur la table des millions de dollars pour former des juges, des procureurs et les forces de police, ce qui n'est pas le cas en Syrie.

Une justice à la carte

Un des gros points noirs de la justice transitionnelle instituée par les nouvelles autorités reste son champ d'application, qui se limite aux seuls crimes commis par l'ancien régime. Si selon le Réseau syrien pour les droits humains (Syrian Network for human rights, SNRH), ONG basée au Royaume-Uni, environ 90 % des civils tués l'ont été par le régime Assad et son allié russe, de nombreuses autres exactions ont aussi été commises par des milices antigouvernementales. Émanant notamment de Jabhat Al-Nosra, branche levantine d'Al-Qaida de 2013 à 2016, dont le président syrien par intérim est le fondateur (sous le nom de Mohammed Al-Joulani). Exécutions extrajudiciaires, actes de tortures, lapidations de femmes adultères commises par le groupe djihadiste ont ainsi été largement documentés. Au-delà même des seules exactions commises par le Jabhat Al-Nosra et son successeur Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), de nombreux dirigeants de milices alliées au mouvement islamiste, qui ont participé au renversement de Bachar Al-Assad, ne seront jamais traduits en justice, malgré les crimes de guerre dont ils sont accusés.

C'est par exemple le cas d'Issam Buwaydani, ancien chef du groupe islamiste Jaish Al-Islam. Sa milice, qui contrôlait des secteurs de la Ghouta orientale, aux portes de Damas, a pourtant été mise en cause dans l'enlèvement, en 2013, de l'activiste Razan Zaitouneh et de trois autres militants des droits humains, toujours portés disparus. Interrogé sur le sujet, Radeef Mustapha explique que « la disparition de Razan est une grande perte », avant de préciser : « Il n'est plus question de parler de Hayat Tahrir Al-Cham et de Jaish Al-Islam, la Syrie est en train de reconstruire ensemble. »

Les vingt divisions de la nouvelle armée syrienne sont ainsi composées de combattants issus de plus de soixante factions militaires qui ont été autorisées à préserver une grande partie de leur structure interne et de leur direction. Certains responsables de ces factions accusés d'exactions particulièrement graves occupent des postes importants dans l'armée.

On peut citer Ahmad Ihsan Fayyad Al-Hayes, connu sous le nom d' « Abou Hatem Shaqra », nommé commandant de la 86e division militaire dans la région de Deir ez-Zor. Cet ancien chef du groupe armé Ahrar Al-Sharqqiya ainsi que sa milice ont été sanctionnés par les États-Unis pour avoir commis de graves violations des droits humains. Le groupe est accusé d'avoir notamment assassiné Hevrin Khalaf, femme politique kurde, membre de la direction du Conseil démocratique syrien (MSD) et secrétaire générale du parti Avenir de la Syrie.

Évoquant les crimes commis par l'Organisation État islamique (OEI), que les nouvelles autorités combattent, Radeef Mustapha reste assez vague : « C'est une organisation terroriste que l'armée syrienne combat, mais cela reste une entité cachée, souterraine, dont les crimes sont plus difficiles à démontrer. »

Accords d'immunité

C'est surtout vers l'Europe que les organisations de la société civile se sont tournées pour poursuivre des membres de l'organisation de l'État islamique (OEI) ou de milices djihadistes rebelles. Madji Nema, ancien porte-parole du groupe Jaysh Al-Islam a ainsi été condamné à dix ans pour complicité de crimes de guerre par la Cour d'assises de Paris et de nombreux membres de l'OEI ont été jugés dans plusieurs pays européens.

Radeef Mustapha, le membre de la Commission pour la justice transitionnelle, tente toutefois de désamorcer les critiques. « Aucune personne impliquée dans des crimes ne bénéficiera d'aucune immunité », assure-t-il, expliquant que juger les crimes des Assad en remontant jusqu'aux années 1970 représente déjà une tâche énorme. « Nous estimons que 95 % des exactions ont été commises par le régime Assad pendant les quinze ans de guerre. Nous priorisons les crimes qui ont fait le plus de victimes et qui sont les mieux documentés, comme la vingtaine d'attaques chimiques commises par le régime », explique l'avocat syrien, directeur du Comité kurde pour les droits de l'homme.

Plusieurs auteurs, soupçonnés de crimes de guerre liés au régime Assad, auraient cependant passé des accords avec les nouvelles autorités pour échapper à des poursuites. C'est le cas notamment du général Talal Makhlouf, commandant de la Garde républicaine depuis 2016, qui a joué un rôle majeur dans la reprise d'Alep-Est, au cours de laquelle de nombreuses violations contre les civils ont été documentées.

On peut aussi citer Mohammed Hamscho, sanctionné par l'Union européenne pour avoir financé le régime syrien et des milices pro-régime. Il est accusé d'avoir agi comme homme de paille de Maher Al-Assad, frère du président Bachar Al-Assad. L'homme d'affaires, que l'on a pu voir récemment dans des vidéos sur les réseaux sociaux organiser un déjeuner avec des journalistes dans sa luxueuse villa à Yaafour, a conclu un accord avec les nouvelles autorités, cédant 80 % de sa fortune, soit 640 millions de dollars (559 millions d'euros) au nouvel État syrien, en échange de la poursuite de ses activités économiques.

Un autre cas encore plus sensible a refait surface ces derniers mois : celui de Fadi Saqr, ancien commandant des Forces de défense nationale, une milice progouvernementale mise en cause dans de nombreuses exactions, notamment dans les massacres de Tadamon qui ont fait plusieurs centaines de victimes en avril 2013 dans la banlieue de Damas. Le milicien a été vu dans le quartier, accompagné de forces de sécurité en février 2026, suscitant de fortes protestations des habitants du quartier.

L'ancien ministre de l'information, Hamza Al-Mustapha, a laissé entendre que l'homme bénéficierait d'une immunité après avoir ordonné à ses troupes de ne pas combattre à Damas face à l'avancée de l'opposition armée en décembre 2024. Alors qu'Amjad Youssef, l'un des exécutants d'un massacre à Tadamon ayant fait 41 morts, va être jugé, Fadi Saqr est toujours en liberté. « Je serai l'une des premières à témoigner s'il y a un procès », lance Mouna Karabache, une activiste du quartier, qui a perdu 14 membres de sa famille dans les massacres.

« Les miliciens des Forces de défense nationale ont enlevé dans la rue mon mari, toujours porté disparu, et ont tué mon frère devant sa porte. Tous ceux qui ont commis les massacres étaient connus du quartier et Fadi Saqr était leur supérieur hiérarchique. Il ne doit pas pouvoir dormir tranquille tant qu'il ne sera pas condamné », jure-t-elle, assise dans un vieux canapé des locaux des Comités de coordination de Tadamon, un groupe local qui a documenté les atrocités. « Nous savons déjà que Fadi Saqr est coupable, il doit vite être arrêté et jugé. Si nous le trouvons en premier, nous nous en occuperons nous-mêmes », menace Mouna Karabache, le regard défiant.


1NDLR. Les Nations Unies définissent la justice transitionnelle comme un éventail de processus et mécanismes mis en œuvre par une société pour tenter de faire face à des exactions massives commises dans le passé, en vue d'établir les responsabilités, de rendre la justice et de permettre la réconciliation.

2Voir «  Atef Najib Is on Trial. So Is the Revolutionary Narrative  », The Syrian Observer, 20 mai 2026.

3Le droit international coutumier est défini dans l'article 38 du statut de la Cour internationale de justice (CIJ) comme une «  pratique générale acceptée comme étant le droit  ». Contrairement aux traités internationaux qui lient uniquement les États signataires, ce droit non écrit s'applique à tous les États, y compris ceux qui n'ont pas ratifié de conventions juridiques.

Procès Rima Hassan. Du bon usage du « terrorisme »

Une foule rassemblée autour de journalistes et de manifestants sous un chapiteau.

L'eurodéputée Rima Hassan est convoquée devant le tribunal correctionnel de Paris le 7 juillet pour répondre de l'accusation d'« apologie du terrorisme ». Depuis son élection en juin 2024, 16 procédures judiciaires ont été engagées contre elle. Cet acharnement est évidemment piloté par le gouvernement français. Nous publions le témoignage devant la cour d'Alain Gresh, directeur d'Orient XXI.

Actualisation • Le procès a été renvoyé aux 19 et 20 octobre à la demande de la défense.

Bonjour,

Je voudrais tout d'abord m'excuser de mon absence. J'étais bien déterminé à me présenter devant vous, mais des problèmes de santé rendent mes déplacements difficiles. Je tiens néanmoins à témoigner par cette lettre tant la question du terrorisme et de son usage a irrigué mon travail sur le Moyen-Orient et sur la Palestine. Titulaire d'une thèse sur l'histoire de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), ayant couvert le Moyen-Orient depuis plus de cinquante ans, auteur d'une dizaine d'ouvrages, je sais que le terrorisme a toujours été un sujet de débats.

Je voudrais d'abord rappeler un épisode pas si lointain qui avait remué l'opinion. En juin 2014, l'Organisation de l'État islamique (OEI) avait conquis Mossoul et procédait à une avancée fulgurante aussi bien vers Bagdad que vers la frontière turque, tout en entamant un génocide contre les yézidis. C'est à Kobané que plusieurs milliers de combattants kurdes, appuyés par l'aviation états-unienne et par des armes occidentales, stoppèrent cette offensive. On salua en France l'héroïsme des combattants kurdes. On en oubliait presque qu'ils appartenaient au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une organisation classée comme terroriste par la France et l'Europe. Et nous nous trouvions dans cette situation paradoxale : si vous défiliez à Paris pour soutenir la résistance kurde, vous pouviez être inculpés d'« apologie du terrorisme » d'une organisation armée, entre autres, par la France.

Autre exemple plus récent de ces paradoxes liés à l'usage du terme de terrorisme : celui du président par intérim syrien. En 2024, Mohammed Al-Joulani était recherché par les polices occidentales. Les États-Unis promettaient même 10 millions de dollars (8,7 millions d'euros) pour toutes information pouvant aboutir à la capture de ce « terroriste mondial ». Rarement mue ne fut si rapide, si spectaculaire. Ayant troqué sa tenue kaki de djihadiste contre un costume trois pièces, changé son nom de guerre pour retrouver son patronyme de naissance — Ahmed Al-Charaa —, le nouveau leader de la Syrie, ancien dirigeant d'Al-Qaida, est devenu l'un des hommes les plus courtisés par les politiques et les hommes d'affaires, de Washington à Bruxelles. Il a ainsi rencontré le président Emmanuel Macron en mai 2025 et le recevra bientôt à Damas.

Cette métamorphose fulgurante n'aura étonné que ceux qui accordent du crédit à l'adjectif « terroriste » accolé à un individu ou à une organisation. L'Histoire nous a enseigné encore et encore, que les terroristes d'hier sont devenus des hommes d'État respectés. Pendant des années, la France a dénié toute légitimité au Front de libération nationale (FLN) algérien, à ses dirigeants, avant qu'elle se résigne à ouvrir des négociations avec ces « assassins aux mains couvertes de sang » et à reconnaître l'indépendance de l'Algérie.

Le précédent de l'OLP

Longtemps l'OLP fut également considérée comme une « organisation terroriste ». Pourtant, faisant fi de ces accusations, dès 1975, le président Valéry Giscard d'Estaing autorisa l'ouverture d'un bureau de l'organisation à Paris. Je rappelle qu'à l'époque l'OLP n'avait pas renoncé aux « opérations extérieures » (à travers le monde) ni aux attaques en Israël qui frappaient des civils. Le gouvernement français approuvait-il de telles actions ? Évidemment, non. Mais il savait que le problème n'était pas « le terrorisme », mais ce qui provoquait la violence, c'est-à-dire la poursuite illégale de l'occupation israélienne — à l'époque, cette occupation durait seulement depuis huit ans. Et Paris prônait la négociation avec l'OLP que le gouvernement israélien comparait aux nazis.

Dans les territoires palestiniens occupés, tout acte de résistance est considéré par les autorités israéliennes comme « terroriste » : lever un drapeau palestinien ou lancer une pierre ; la réponse de l'armée est toujours la même : tirer avec l'intention de tuer. Mais dans certains cas, rétorquerez-vous, les Palestiniens tuent des civils ? C'est vrai. Mais si tuer des civils israéliens est du terrorisme qui disqualifie ceux qui commettent de tels actes, comment qualifier le fait qu'Israël ait pu tuer à Gaza plus de 73 000 Palestiniens, en grande majorité des civils ? De terrorisme d'État ? Et pourquoi la France n'a-t-elle pris aucune mesure contre cet État dont le chef de gouvernement est inculpé de « crimes de guerre » et de « crimes contre l'humanité » ?

Ce que disait le général de Gaulle

Dès le lendemain de la guerre de juin 1967 et de l'occupation de la Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem-Est, le chef de l'État français, le général Charles de Gaulle, avait anticipé la dynamique sur le terrain : « Israël organise, disait-il, sur les territoires qu'il a pris, l'occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions, et il s'y manifeste contre lui une résistance, qu'à son tour, il qualifie de terrorisme. » Cette résistance, elle est provoquée par une occupation qui dure depuis près de 60 ans, qui viole tous les principes du droit international et à l'égard de laquelle désormais les autorités françaises, contrairement à de Gaulle, font preuve d'une étrange complaisance, préférant poursuivre devant les tribunaux ceux qui demandent l'application du droit. On peut se demander si aujourd'hui le général de Gaulle ne serait pas poursuivi devant les tribunaux français pour « apologie du terrorisme » ?

Liban. Les réfugiés palestiniens accueillent les déplacés

Un groupe d'enfants danse en cercle dans une salle avec des murs abîmés.

Malgré le cessez-le-feu signé le 19 juin par Israël et le Hezbollah, les bombardements israéliens sur le Sud-Liban n'ont pas cessé, rendant difficile un retour des déplacés. Depuis le 2 mars, ils sont plus d'un million de Libanais à avoir été contraints à fuir leurs foyers. Certaines ont trouvé refuge dans les camps de réfugiées palestiniennes. Dans un reportage effectué en mai 2026, Orient XXI avait rencontré des habitantes et des déplacées au camp de Nahr Al-Bared, au nord de Tripoli.

Après le barrage militaire contrôlé par l'armée libanaise, une grande banderole flotte au-dessus de la route défoncée : « Le camp de Nahr Al-Bared vous souhaite la bienvenue. » Les drapeaux frappés du Cèdre laissent place à ceux aux couleurs panarabes1. Nahr Al-Bared, à quelques kilomètres de la frontière syrienne au nord de Tripoli, est l'un des douze camps palestiniens établis au Liban après la Nakba de 1948. Aujourd'hui, environ 250 000 Palestiniennes vivent encore à travers le pays.

En septembre 2024 et en mars 2026, le camp connaît un nouvel afflux de personnes cherchant un refuge face à la reprise de la guerre entre le Hezbollah et Israël. Des Palestiniennes, Libanaises et Syriennes originaires des zones bombardées y ont été accueillies. Cette année, selon les chiffres d'un consortium d'organisations ayant organisé l'arrivée des déplacées, il a accueilli jusqu'à 9 000 personnes pour une population d'environ 30 000 habitantes.

Cour intérieure colorée avec une fresque et une porte ouverte, arbres et oiseaux.
Une cour publique dans la partie du camp nouvellement reconstruite.

Le camp, une destination réfléchie

« Des amis palestiniens nous ont orientés vers Nahr Al-Bared pendant la guerre de 2024. Depuis, nous avons créé des liens ici », explique Abbas Damerji, originaire de Bazouriyé dans la province de Tyr, dans l'appartement qu'il loue avec sa famille de onze personnes. « Au début de cette guerre, un ami du camp m'a appelé spontanément pour me dire de revenir. »

Un homme et un garçon souriants, assis sur un fauteuil dans une pièce lumineuse.
Abbas Damerji et son neveu dans leur appartement loué.

Pour trouver un logement, les déplacées se débrouillent via des connaissances, le bouche-à-oreille ou l'aide d'habitantes. Selon les statistiques du consortium d'organisations ayant géré l'accueil des arrivantes, la majorité loue, alors qu'un quart est hébergé chez des proches et 7,5 % dans des logements prêtés. Une minorité est hébergée dans l'école Battir gérée par l'UNRWA.

Pour les Damerji, le choix de trouver refuge dans un camp palestinien n'a rien d'anormal : « On vient du Sud et on vit la guerre : nous ressentons la douleur des Palestiniens et nous nous sentons proches d'eux. » Bien qu'une majorité des déplacées séjournant à Nahr Al-Bared soit palestinienne du Liban, le camp accueille à présent 17 % de Libanaises, 10 % de Palestiniennes de Syrie et 4 % de Syriennes.

Un mur avec du texte vert, des meubles blancs et des objets divers à côté.
Inscription sur un mur de Nahr el-Bared : «  Notre camp résistera jusqu'à la libération et le retour.  »

Par ailleurs, le coût de la vie plus faible que dans le reste du pays encourage la famille à rester au camp. Leur appartement leur revient 500 dollars (431 euros), un coût mensuel plus élevé que la moyenne du camp qui oscille autour de 200 dollars (174 euros), mais faible comparé au reste du pays où de nombreux propriétaires ont largement augmenté les loyers à l'arrivée des déplacées.

Le nord du pays garantit également un environnement plus sain : « Ici, les enfants n'entendent plus les bruits de drones et de bombardements. » Au pied de leur appartement, le neveu d'Abbas, sept ans, porte un treillis militaire, un drapeau libanais flanqué sur son cœur, et joue avec une kalachnikov en plastique.

Bâtiment délabré avec murs effondrés, végétation envahissante et câbles électriques.
Ancien immeuble habité par des civils détruit lors de la guerre de 2007. Deux affiches commémorent des martyrs, notamment de Hasan Nasrallah, ancien secrétaire du Hezbollah assassiné en septembre 2024 par une frappe israélienne. Une phrase sous le visage de Nasrallah dit : «  Tu as donné ton âme pour le peuple de Gaza.  »

Une organisation interne systématisée

Face à l'affluence début mars, les associations locales, comités populaires et organisations communautaires internes se sont coordonnés indépendamment des autorités libanaises pour enregistrer les familles arrivant et distribuer l'aide d'urgence. « Lorsque la guerre a repris, on nous a annoncé que nos locaux allaient servir de plateforme pour l'enregistrement des familles arrivant », explique Nadine Ali, membre de l'organisation Azahir, qui facilite des activités pour les enfants du camp. « On nous a réquisitionnés pour assurer des rotations afin d'enregistrer les arrivantes. Au début, les files d'attente duraient des heures. »

Une jeune femme en hijab assiste à un programme télé dans une pièce simple.
Nadine Ali lors de sa pause.

Le rythme de travail de Nadine et ses collègues s'est apaisé ces dernières semaines, en ce mois de mai, la crise continue et le quotidien n'est toujours pas revenu à la normale : « Depuis la guerre, on travaille cinq jours au lieu de trois. » En plus des enregistrements, l'association a décidé de continuer ses programmes d'éducation et d'ouvrir des classes supplémentaires pour accueillir quarante-six enfants déplacés.

Salle de classe vide avec des tables, des chaises et un drapeau palestinien à la fenêtre.
L'une des salles de l'organisation Azahir utilisée pour l'enregistrement des déplacées.

Au 14 mai, Nahr Al-Bared accueillait encore 2 130 personnes. Si la majorité des déplacées est rentrée à la suite du « cessez-le-feu » entré en vigueur le 16 avril, beaucoup d'entre eux ont cependant laissé leurs affaires ou continuent de louer un logement dans le camp, prêtes à revenir. Ce samedi 16 mai, comme beaucoup d'autres, Sahar Kallam, 35 ans, palestinienne originaire de Chabriha près de Tyr, revient pour la troisième fois à Nahr Al-Bared à la suite d'un ordre d'évacuation lancé par l'armée israélienne :


Nous sommes venues ici à la guerre de 2024, puis au début de celle-ci. À l'annonce du cessez-le-feu, nous sommes rentrées, mais nous avons vite constaté que la trêve n'existe que dans les infos, là-bas, on ne l'a pas vu : les bombardements ne cessent pas. On se croirait à Gaza.

Après avoir été hébergées deux fois gratuitement dans une maison prêtée, elle et sa famille de treize personnes, dont quatre enfants, louent cette fois un petit appartement qu'ils peinent à payer.

L'expérience partagée du déplacement

« Je me rappelle que je dormais quand j'ai entendu les bombardements. Ma famille et moi, nous nous sommes réfugiées chez des proches dans trois camps différents. » Cette histoire ressemble à celles qu'on pourrait entendre de la bouche des exilées vivant la guerre actuelle. Pourtant, il s'agit de Nadine qui a vécu la guerre qui a frappé Nahr Al-Bared en 2007 lorsqu'elle avait neuf ans. Des affrontements entre l'armée libanaise et le groupe Fatah Al-islam ont vidé le camp de l'entièreté de sa population et l'armée a pilonné la zone. « On a fini par louer un appartement à Beddaoui où on est restées sept ans avant de rentrer ici. On attend encore que notre maison soit reconstruite – ma famille est toujours locataire. »

« En 2007, nous avons aussi été déplacées, nous avons tout perdu. Nous avons ressenti intimement ce que c'est de vivre ça et nous comprenons donc ce que ces gens vivent. C'est notre devoir de les accueillir », explique Nawal Hassan, figure de l'activisme local, qui co-coordonne l'accueil des déplacées. Depuis 2024, elle accueille chez elle une amie du Sud qui a perdu sa maison dans un bombardement israélien : elle n'a nulle part d'autre où aller et Nahr Al-Bared est devenu son refuge.

Femme souriante assise à un bureau avec un ordinateur et des documents.
Nawal Hassan, activiste locale co-coordonnant l'accueil des déplacées.

Ce 15 mai, jour de la commémoration de la Nakba, des activités sont organisées dans le camp pour célébrer la culture palestinienne et affirmer le droit au retour après 78 ans d'exil. Nadine Ali complète : « Tout le monde sait que c'est notre devoir de les accueillir. Leur combat est aussi le nôtre et l'on veut les soutenir face à l'occupation. »

Baisse des moyens de l'Unrwa

Les camps au Liban sont connus pour leur précarité. Les Palestiniennes ne peuvent pas acquérir la citoyenneté libanaise, ce qui les empêche notamment d'être propriétaires, de voter, de constituer des syndicats et de travailler dans le secteur public. Citoyens de deuxième classe, les habitantes de Nahr Al-Bared ne se sont toujours pas remis de la guerre de 2007. Entre bâtiments reconstruits et ruines encore visibles, le camp porte toujours ses stigmates. L'odeur des poubelles imprègne le front de mer pendant que les commerçantes fument leur énième cigarette en attendant une cliente. Ici, le chômage est au plus haut et la crise économique libanaise fait des ravages depuis 2019.

Rue avec bâtiments, ciel bleu et nuages, motos et débris au sol.
Le front de mer où ruines de 2007 et nouveaux bâtiments cohabitent.

Ahmed Saydeh* est Palestinien de Syrie, il s'est réfugié près de Tyr au Liban en 2012 à la suite des bombardements du régime Assad sur son camp, Yarmouk, à Damas. Cette année, il fuit de nouveau la guerre. Il est arrivé à Nahr Al-Bared le 27 mars après avoir rencontré un groupe qui y partait. Après avoir été hébergé gratuitement, il a trouvé un appartement pour sa famille pour 160 dollars (140 euros) tout compris. Après son arrivée, la réalité l'a rattrapé : « On n'arrive pas à subsister ici. Il n'y a déjà pas de travail pour les habitants du camp, pour nous, c'est impossible. » Il peine à garder les yeux ouverts et son visage traduit une extrême détresse :


Nous sommes arrivés avec rien du tout et on commence à ne plus avoir assez pour la nourriture. Ma fille de neuf ans se réveille la nuit, car elle a faim. Ma femme est malade et doit faire des transfusions sanguines régulières. À Tyr, une clinique lui fournit le traitement gratuitement, ici, il n'y a rien.

Les portes du camp se sont ouvertes, mais les services ne suivent pas et les organisations sont livrées à elles-mêmes. Plus tôt cette année, l'agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) a réduit ses opérations en termes de santé et d'éducation de 20 %. Ces réductions prolongent la crise financière que traverse l'agence depuis les accusations israéliennes de collusion avec le Hamas qui ont poussé plusieurs pays à suspendre leurs contributions, dont les États-Unis.

Mur décoré de graffiti exprimant la solidarité avec les prisonniers palestiniens et libanais.
Graffiti devant une école du camp gérée par l'UNRWA : «  Libérer tous les prisonniers palestiniens et libanais détenus dans les prisons de l'occupant  ».

Le sous-financement de l'UNRWA a un impact direct sur l'accueil des déplacées. Rana Hasan est coordinatrice du réseau de protection de l'enfance regroupant seize structures locales. Elle co-organise l'enregistrement des arrivantes, collecte les besoins et redirige vers les associations compétentes. Par rapport à la crise de 2024, Rana Hasan remarque un grand changement :


Les financements qu'on reçoit maintenant n'ont rien à voir avec 2024. À cause de cela, l'aide qu'on peut proposer aux arrivantes est gravement réduite. Les ONG locales n'arrivent pas à répondre à tous les besoins, car de nombreuses demandes aux bailleurs n'ont pas abouti.

Pour pallier les manques, l'entraide informelle tente de faire la différence :


Les groupes WhatsApp du camp jouent un rôle dans l'aide. Par exemple, les gens se sont organisés pour apporter l'iftar chez les familles qui ne pouvaient pas se l'offrir pendant le Ramadan.

Malgré ces petits réseaux, Ahmed Saydeh ne peut plus tenir financièrement sans travail et a décidé de rentrer dans le Sud : « C'est la quatrième fois qu'on doit s'enfuir dans notre vie. Encore une fois, même si ma maison est détruite, j'y retournerai et je la reconstruirai. » La veille, l'armée israélienne a ordonné l'évacuation de son quartier. « Même si c'est dangereux, on n'a plus le choix » conclut-il.

De nombreux groupes d'hommes originaires du camp partent aussi par la mer. Selon plusieurs résidentes, la veille encore, des dizaines d'habitants du camp ont rejoint la Grèce par bateau, dans l'espoir d'une vie plus stable.

À la sortie du camp, une dernière banderole remercie les visiteureuses d'être venus.

Un panneau sur un bâtiment, avec des portraits et des drapeaux, dans une rue animée.
Une banderole remercie les visiteurses de leur visite. L'inscription est entourée des visages de Ismaël Haniyeh, ancien chef politique du Hamas assassiné en juillet 2024 à Téhéran, et de celui Yahya Sinouar, leader du Hamas à Gaza, assassiné par Israël en août 2024.

* Le nom a été modifié.


1NDLR. Les couleurs panarabes sont les couleurs rouge, noir, vert et blanc. Elles sont issues du drapeau de la Révolte arabe de 1916-1918.

En silence, Israël s'implante sur le versant syrien du mont Hermon

Depuis la chute du président Bachar Al-Assad en décembre 2024, Israël s'enracine peu à peu en Syrie, au-delà de la frontière avec le plateau du Golan qu'il occupe depuis 1967 et a illégalement annexé en 1981. Les villages à majorité druze du mont Hermon se sentent abandonnés à leur sort sur un territoire que ni Tel-Aviv ni Damas ne contrôlent vraiment.

La fin du printemps a fait apparaître la roche sombre des flancs du mont Hermon, laissant ruisseler ses eaux de fonte vers un vallon luxuriant qui serpente à son pied. Située à une quarantaine de kilomètres de Damas, la montagne domine toute la plaine du sud-syrien de ses quelques 2 814 mètres de haut. Entre le point culminant du pays et Qatana, capitale administrative de la région, se succèdent une série de cinq villages à majorité druze ; Arneh, Rima, Beqassem, Qalaat Jandal et enfin Aissam.

Alors que nous parcourons la route à flanc de montagne et entrons dans le village de Rima, quatre jeeps militaires apparaissent soudainement au détour d'un virage. À la vue des uniformes de la quinzaine de soldats qui les accompagne, aucun doute possible : ils sont Israéliens. Tous semblent détendus en cette matinée du début du mois de mai et discutent, pendant que certains jouent avec des enfants. Pourtant, le village se trouve en territoire syrien, à plus de dix kilomètres de la ligne de cessez-le-feu établie entre les deux pays après la guerre d'octobre 1973.

Mont Hermon à la tombée de la nuit, le 16 mai 2026. A son sommet, une base militaire israélienne brille dans l
Mont Hermon à la tombée de la nuit, le 16 mai 2026. A son sommet, une base militaire israélienne brille dans l'obscurité .

Le soir même des photos et vidéos circulent sur les réseaux sociaux et montrent des cheikhs druzes locaux partager un repas dans le village avec le général Ghassan Alian — druze lui aussi. Haut responsable de l'armée israélienne, il est en poste en tant qu'officier de liaison auprès des Druzes du Liban et de la Syrie. Il est également visé par une plainte de la Fondation Hind Rajab pour sa responsabilité dans le blocus humanitaire et énergétique de la bande de Gaza.

Cette rencontre illustre le rapprochement entre Israël et les communautés de cette minorité religieuse dans la région. Depuis la chute de la dictature en décembre 2024, Israël cherche à consolider son implantation autour du mont Hermon, en s'appuyant sur les tensions communautaires entre Druzes et le gouvernement de transition syrien (GTS).

« Les yeux de l'État d'Israël »

L'implantation israélienne dans la région du mont Hermon — ou Jabal Al-Cheikh en arabe — s'inscrit dans une dynamique d'expansion militaire. D'après le Sijil Centre, un think thank syrien travaillant sur les activités de Tel-Aviv en Syrie, l'armée israélienne a construit neuf bases militaires illégales en territoire syrien depuis le changement de régime, dont une au sommet du mont Hermon1.

Au cours d'une visite de cette dernière en décembre 2024 aux côtés du premier ministre Benyamin Nétanyahou, le ministre de la défense Israël Katz soulignait l'importance stratégique du sommet, en le décrivant comme « les yeux de l'État d'Israël pour détecter les menaces proches ou lointaines ». En effet, l'altitude à laquelle la base se situe est optimale pour le fonctionnement des radars d'alerte précoce, qui facilitent à la défense anti-aérienne l'interception des missiles et des drones.

Plus récemment, Israël décrétait le 19 avril 2026 la création d'une zone tampon à sa frontière nord, derrière une « ligne jaune » dans le sud du Liban qu'il vise à occuper. La ligne s'étend d'Ouest en Est, de la mer Méditerranée jusqu'à la frontière libano-syrienne qu'elle atteint en contournant le mont Hermon. En décidant d'inclure le côté libanais de la montagne dans ses revendications territoriales, Israël affirme sa volonté de s'ancrer sur le sommet. Cette décision s'inscrit par ailleurs dans la continuité des propos tenus par le premier ministre israélien lors de la visite de décembre 2024, selon lesquels « Israël restera sur le mont Hermon tant qu'il le faudra ».

Le sud du Liban occupé par l
Le sud du Liban occupé par l'armée israélienne
Carte montrant la «  ligne jaune  » qui délimite depuis le 19 avril 2026 la zone occupée par l'armée israélienne
SYLVIE HUSSON / AFP

Le soulagement des autorités druzes

Cette présence israélienne proche des villages à majorité druze est accueillie avec soulagement par une partie des habitantes. Fandi Imad, la quarantaine est le moukhtar (maire) du village d'Aissam, le premier sur la route en direction de la montagne. « La première fois que nous les avons vus, c'était pendant les évènements à Soueïda. Six ou sept véhicules sont venus, et depuis ils patrouillent tous les quatre à cinq jours », explique l'homme au teint tanné par le soleil des champs d'oliviers environnants. « Nous avons été soulagés de les voir. Nous nous sentons plus en sécurité avec leur présence. »

Fandi Imad, Moukhtar de Aissam dans un champ à l
Fandi Imad, Moukhtar de Aissam dans un champ à l'entrée du village.

Le maire du village fait référence ici à l'épisode de violences de juillet 2025. Des affrontements entre bédouins et Druzes avaient dégénéré en massacres de populations civiles dans le gouvernorat de Soueïda au sud du pays. Selon le rapport de la commission d'enquête des Nations unies publié en mars 2026, au moins 1 342 Druzes avaient été tués entre le 14 et le 19 juillet par des tribus bédouines et les forces de sécurité gouvernementales syriennes. Au cours de l'attaque, l'armée israélienne était intervenue à la faveur des Druzes, en bombardant le ministère de la défense à Damas ainsi que des positions des forces de sécurité intérieures à Soueïda. Depuis, Tel-Aviv jouit d'un soutien grandissant de la part des autorités de ce gouvernorat, désormais ouvertement sécessionnistes.

A Arneh, deux hommes passent à moto devant un panneau, mémorial dédié aux habitants du village morts pendant la guerre. Le drapeau de l
A Arneh, deux hommes passent à moto devant un panneau, mémorial dédié aux habitants du village morts pendant la guerre. Le drapeau de l'ancien régime est présent derrière nombre d'entre eux.

Bien que n'ayant pas été ciblés par les massacres, certains Druzes du Jabal Al-Cheikh vivent dans la peur d'être victimes à leur tour d'exactions. À Arneh par exemple, le dialogue est devenu très difficile avec le village en contrebas à majorité sunnite. « Pendant les évènements, nous avons vu des images sur les réseaux sociaux, où des gens de Durbul que nous connaissons posent en tenant des têtes de Druzes tués à Soueïda. Ils ont posté eux-mêmes les photos, confie un homme au bord de la route, le regard dur et l'air amer. S'ils avaient le feu vert, ils nous tueraient tous. »

Vue sur le mont Hermon proche de Beqassem. Sur la bordure de route, une phrase a été taguée. « L
Vue sur le mont Hermon proche de Beqassem. Sur la bordure de route, une phrase a été taguée. «  L'histoire n'oublie pas et la mémoire ne meurt pas  », référence à la blessure laissée par les évènements de Soueïda en juillet 2025.

Un État absent

À Qalaat Jandal, petite ville ancrée au milieu de la série de hameaux, Deeb Abdulsaman ouvre tranquillement le rideau métallique de son échoppe. Le soleil est déjà haut malgré l'heure matinale et le vieil homme s'active à préparer le thé. Pour lui, les tensions avec les villages à majorité sunnite avoisinants n'ont pas lieu d'être. « J'ai des amis sunnites à Beit Tima, dont les terres sont à côté des miennes, affirme le président de la coopérative agricole du bourg. Nous sommes amis depuis des années, et nous nous sommes toujours entraidés. »

Dans sa boutique, quelques sacs d'engrais et des bouteilles de pesticides trônent sur des étals poussiéreux. L'homme affiche une moustache fournie et porte le Sirwal, pantalon traditionnel druze. En tant que chef spirituel, il fait partie d'un conseil local qui vise à « combattre les comportements de voyous » qui font loi dans les villages druzes depuis le changement de régime. « Nous avons demandé aux autorités syriennes d'intervenir pour arrêter les délinquants, mais ils ne mettent pas les pieds ici, se désole l'agriculteur. D'un autre côté ils ont raison de ne pas venir : ils évitent d'empirer la situation en entrant en conflit avec les habitants », précise-t-il, sans pour autant rentrer dans le détail de ces actes répréhensibles.

Assad Kohl, 56 ans laboure son terrain proche de Beit Tima. En tant que Druze de Qalaat Jandal, il n
Assad Kohl, 56 ans laboure son terrain proche de Beit Tima. En tant que Druze de Qalaat Jandal, il n'a jamais eu de problèmes avec ses voisins sunnites.

À 15 kilomètres de là, à Qatana, capitale administrative de la région, vit Moumtaz*, un commerçant quadragénaire. Pour lui aussi, l'absence d'appareil sécuritaire dans l'agglomération rurale du mont Hermon est problématique. « Un ami sunnite de Durbul voulait me rendre visite à Arneh il y a quelques mois, mais il est tombé sur un barrage improvisé tenu par des Druzes sur la route à Beqassem. » Sans qu'il comprenne pourquoi, des coups de feu sont tirés en direction de la voiture de l'étranger, le poussant à la fuite. « Nous avons besoin d'un poste de police de la sécurité intérieure dans nos villages pour régler ce genre de problème », insiste-t-il. Destination touristique importante en Syrie, la baisse du nombre de visiteurs entraînée par les tensions affecte également économiquement les villages.

« Ils ne nous rendront pas la montagne »

« La vérité, c'est que nous vivons dans un vide », soupire Samir Aymad* à Arneh, dernier village de la route au pied du Jabal al-Cheikh. « Ce n'est pas comme si c'était notre choix. Nous ne savons même pas si Israël va nous annexer ou si l'État syrien va reprendre le contrôle. » Le père de famille est inquiet :

En cas d'urgence, où est-ce que je devrais aller ? Nous voyons passer les Israéliens, mais ils n'interagissent pas avec nous, je ne suis même pas sûr qu'ils nous aideraient. Et puis, j'ai trop peur d'aller à l'hôpital de Qatana.

16 mai 2026. La carcasse d
16 mai 2026. La carcasse d'un véhicule blindé syrien sur une position militaire en face du mont Hermon.

La question de l'accès aux soins est épineuse pour cette agglomération rurale. « Certaines personnes ont encore peur de descendre de la montagne après les évènements de Soueïda », concède Deeb Abdulsalam. Pour pallier le problème, il explique que les cheikhs locaux ont demandé à des officiers de l'armée israélienne en visite d'aider à la construction d'un hôpital. Depuis la fenêtre de son magasin de produits agricoles, on peut apercevoir une grande structure inachevée, en béton nu s'élever au-dessus des maisons environnantes.

La construction de l
La construction de l'hôpital de Qalaat Jandal a débuté il y a quelques mois. «  Nous n'avons aucune idée de quand il sera fini, se plaint un habitant de la ville. Nous avons besoin d'un accès aux soins dès maintenant.  »

Pour autant le commerçant insiste, même si l'information est passée par les militaires : l'État israélien n'est pas impliqué dans la construction ou le financement de la clinique ni dans l'aide humanitaire de produits de première nécessité que reçoivent de temps à autre les villages. « Il s'agit d'un mouvement de solidarité de nos cousins druzes du Golan, qui ont organisé une levée de fonds », appuie le vieil homme. Si Deeb Abdulsalam affirme que l'infrastructure sera ouverte à tous sans discrimination ethnique ou religieuse, son existence en elle-même questionne la souveraineté de l'État syrien sur son territoire.

« Les Israéliens nous font nous sentir en sécurité, ils ne se mêlent pas des affaires des gens et ne causent pas de tort. Mais même si ils étaient agressifs, personne ici n
«  Les Israéliens nous font nous sentir en sécurité, ils ne se mêlent pas des affaires des gens et ne causent pas de tort. Mais même si ils étaient agressifs, personne ici n'a le pouvoir de les faire partir  » dit Abou Karam à Arneh, préférant rester anonyme.

« Ils ont pris la montagne, qu'est-ce qu'on peut y faire ? Ils ne la rendront pas, ça on peut en être sûr », affirme Samir Aymad, l'air résigné. « Pendant une rencontre entre des cheikhs et des officiers de l'armée israélienne, les militaires ont demandé si nous désirions leur présence. L'un des nôtres leur a répondu “et si l'on vous dit non, arrêterez-vous de venir ?” La réalité, c'est qu'on n'a pas les moyens de les repousser. »

*Les noms signalés par une astérisque ont été changés sur demande des témoins.


1Reem Aouir, «  Smart borders, military gates and land seizures : How Israel is encroaching in southern Syria  », Middle East Eyes,5 mai 2026.

Moyen-Orient. Prudences et réserves de la Russie

Un homme assis devant des drapeaux, semblant écouter une discussion importante.

Si certaines organisations dans le monde tablent sur un rôle accru de la Russie pour s'opposer à la politique états-unienne, la réalité montre que Moscou a d'autres priorités. Et notamment l'Ukraine où le conflit s'enlise. Sur ce dossier, il s'agit avant tout de maintenir le dialogue avec Washington.

Comme dans la chanson de Gilbert Bécaud, « la place rouge était vide » en ce 1er mai 2026. Pas par manque de manifestants, mais par mesure de sécurité. Des menaces pèsent sur Moscou pendant que les préparations sont en cours pour célébrer la victoire soviétique de 1945. La signature de la capitulation de l'Allemagne nazie à Berlin est célébrée le 8 mai en Europe occidentale et le 9 en Russie1. L' « opération spéciale » en Ukraine ne cesse de s'enliser. Le 24 avril, de nouvelles frappes de drones ukrainiens ont ciblé le terminal maritime de Tuapse, sur la mer Noire. C'est la quatrième attaque depuis la mi-avril visant l'industrie pétrolière russe.

Trois jour plus tard, le 27 avril, débutait à Moscou le Sovintern, une conférence internationale de trois jours sur le socialisme du XXIe siècle réunissant une centaine d'organisations de gauche issues de soixante-dix pays et organisée par Sergei Mironov, dirigeant du parti d'opposition autorisé « Russie juste » et ancien président du Conseil de la fédération2 (2001 à 2011).

Dans l'espoir d'un soutien

Le Sovintern s'est tenu dans la maison des syndicats, un immeuble imposant qui date de l'ère soviétique, non loin du Kremlin. De nombreux délégués d'Amérique latine — Cubains, Vénézuéliens, Chiliens, Guatémaltèques, etc. — ont fait le voyage. D'autres sont venus de Turquie. Ils espèrent tous plus de soutien de la Russie à l'heure de l'escalade états-unienne dans le Golfe arabo-persique ou en Amérique du Sud.

Des Marocains et des Tunisiens, présents à la conférence, plaident pour resserrer les liens avec Moscou. Pour Said Bakkali, l'un des dirigeants du Parti du progrès et du socialisme (PPS) marocain, « une alliance avec la Russie est importante pour contrer cette agression guerrière des États-Unis et de ses alliés. Trump ne voit dans le monde qu'un grand marché pouvant servir son propre enrichissement. »

Mais les discours officiels sont nettement plus prudents que ceux que souhaiteraient nombre de conférenciers. Alexandre Babakov, vice-président de la Douma, le parlement russe, explique à Orient XXI que, pour contrer les actions de Nétanyahou et de Trump en Iran, la Russie agit avec les Nations unies en employant des moyens diplomatiques : « Cette guerre montre que l'approche militaire est sans issue. Nous voulons développer les BRICS+3 pour faire contrepoids à l'unilatéralisme et à l'hégémonie des États-Unis. » Mais rien de concret…

Cette prudence est confirmée à Paris par Igor Delanoë, directeur-adjoint de l'Observatoire franco-russe :


La Russie essaie d'aider les Cubains en envoyant du pétrole, depuis qu'ils ne reçoivent plus d'aide du Venezuela suite à l'enlèvement du président Nicolás Maduro et de sa femme. Mais elle ne peut se permettre d'aller trop loin dans l'aide à Cuba faute de moyens et dès lors qu'elle est en négociation avec les États-Unis sur l'Ukraine.

Or, la même réserve s'observe sur le Moyen-Orient.

Pour « une solution diplomatique »

Pour aller à notre rendez-vous avec Vasily Kuznetsov, directeur adjoint de l'Institut d'études orientales de l'Académie des sciences de Russie, il faut prendre le métro dont plusieurs stations sont de véritables musées souterrains : la station Maïakovskaïa rend hommage à l'art déco et à l'acier, la station Komsomolskaïa a adopté le style baroque, la station Novoslobodskaïa expose de splendides vitraux et Ploshchad Revolyutsii impressionne par ses monumentales sculptures en bronze.

Comme ailleurs, les passagers sont « scotchés » sur leur téléphone portable. Internet fonctionne, mais les gens craignent que le Kremlin limite son utilisation en utilisant la guerre comme prétexte pour accroître son contrôle sur les réseaux sociaux et désactiver les VPN qui permettent de consulter des sites bloqués. Le réseau Telegram, d'origine russe, très populaire, n'est pas toujours accessible.

Dans son bureau, Vasily Kuznetsov insiste sur la prudence de Moscou dans ses relations internationales :


La position russe est sans ambiguïté. Le ministre des affaires étrangères, Sergueï Lavrov l'a clairement exprimée : la Russie considère les bombardements contre l'Iran et le Liban comme une agression. L'Iran est victime. La Russie a de très bonnes relations avec Téhéran, mais aussi avec les pays arabes, et elle entretient aussi des relations pragmatiques avec Israël. La Russie ne participe pas à cette guerre et œuvre pour une solution diplomatique.

En principe, la sécurité des États du Golfe est garantie par les États-Unis. Or, ce « contrat » a été mis à mal depuis le début de la guerre contre l'Iran. Selon une enquête de la cellule d'investigation de CNN, l'administration Trump a minimisé l'ampleur des dégâts causés par l'armée iranienne sur les bases américaines au Proche-Orient depuis le début du conflit4. Pourtant, certaines d'entre elles seraient aujourd'hui inutilisables. L'enquête révèle que seize bases états-uniennes — sur les dix-sept que compte la région — ont été endommagées dans huit pays du Proche-Orient depuis le début de la guerre. Ces derniers sont-ils pour autant prêts à se rapprocher de Moscou ?

Vasily Kuznetsov reste prudent :


Par tradition, la Russie entend être amie avec tout le monde. Poutine entretient d'excellentes relations avec Mohammed Ben Zayed, émir d'Abou Dabi et président des Émirats arabes unis qui sont, comme l'Arabie saoudite, aussi importants pour la Russie que l'Iran. Elle ne va donc pas s'aventurer dans une aide militaire à Téhéran. Les échanges économiques se situent principalement sur les marchés pétroliers dans le cadre de l'OPEP+5.

Le retrait des Émirats de l'alliance pétrolière, annoncée le 28 avril 2026, va rendre encore plus difficile cette politique d'équilibre.

Igor Delanoë explique :


Il y a plus de business entre la Russie et les Émirats arabes unis qu'entre la Russie et l'Iran. Les Émirats jouent sur tous les tableaux, traitant avec les Russes, les États-Uniens, les Chinois. Avec les Russes, ils développent des partenariats concernant les technologies nouvelles. En fins manœuvriers, ils maintiennent des contacts suivis avec Moscou, ce que d'autres pays s'interdisent.

Officiellement la Russie condamne les pilonnages meurtriers sur l'Iran. Mais, précise Delanoë, si le ministère russe des affaires étrangères et les diplomates condamnent sans ambiguïté les bombardements israélo-états-uniens, le Kremlin, lui, est plus ambivalent : « Poutine a pu tenir des propos assez fermes, mais il ne va pas aussi loin dans sa réprobation que les diplomates. Il y a une répartition des rôles entre “bon flic, mauvais flic”. »

Priorité à l'Ukraine

Selon une enquête de Reuters, les Russes fourniraient des renseignements satellitaires aux Iraniens pour le ciblage des sites états-uniens au Proche-Orient6. Mais cette information n'a pas été confirmée et les Iraniens se sont bien gardés de la commenter.

Pourquoi une telle prudence ? Depuis le début de l'année 2026, des négociations trilatérales ont lieu entre Washington, Moscou et Kiev sur l'Ukraine. Le président états-unien Donald Trump aurait obtenu de Vladimir Poutine que ce dernier pondère ses réactions face aux agressions perpétrées par Washington contre des alliés de Moscou comme le Venezuela, l'Iran ou encore Cuba. Pour Igor Delanoë : « La Russie ne veut pas compromettre ce format de négociations sur l'Ukraine. Poutine ne veut pas risquer de se mettre Trump à dos, un type colérique et imprévisible. »

Nombre de pays du Proche-Orient ont deux fers au feu. Ils sont alliés avec les États-Unis et, en même temps, entretiennent des relations avec la Russie et la Chine. C'est le cas d'Israël et de la Turquie. Vasily Kuznetsov confirme :


Il ne faut pas oublier que la Russie et Israël ont des relations anciennes et profondes. La Russie ne se prive pas de critiquer Israël politiquement et les problèmes sont nombreux. Personne ne peut soutenir la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens ou au Liban. Mais plus de 15 % de la population israélienne est russophone. Et pour la Russie, l'existence d'Israël est un fait accompli.

Du rôle de la Turquie

Le poids de l'Ukraine pèse aussi sur Moscou concernant le dossier syrien. Igor Delanoë rappelle :


En 2024 en Syrie, la Russie n'a pas pu aider militairement Al-Assad. Il lui était impossible de réitérer le succès de son intervention de 2015 à cause des contraintes de la guerre en Ukraine, mais aussi à cause de l'état de l'armée syrienne démoralisée. Le rapport des forces s'était considérablement dégradé. Les Russes en avaient conscience, ils étaient sur place. Pour eux, il n'était pas question de se battre à la place de l'armée syrienne.

Dans ce contexte, Moscou peut notamment compter sur Ankara. La Turquie, membre de l'OTAN, garde une autonomie stratégique par rapport aux États-Unis, comme le souligne Vasily Kuznetsov :


La position turque sur les crises internationales n'est pas celle des pays de l'OTAN. Elle s'inscrit plus dans une stratégie de médiation. En Syrie, après la chute de Bachar Al-Assad, nous avons tout de suite entamé des pourparlers avec Ahmed Al-Charaa.

Ce dernier a mené son opération de conquête de Damas avec l'aide de la Turquie, mais les Russes étaient très impliqués en amont. Igor Delanoë poursuit : « Il y a eu des contacts entre la Russie, la Turquie et Ahmed Al-Charaa, avant que ce dernier ne s'empare de Damas. Contrairement aux Européens, les Turcs parlent, aux Russes. »

Les difficultés de Donald Trump dans le Golfe peuvent-elles bénéficier à la Russie ? Igor Delanoë pense que la situation actuelle dans le Golfe est bénéfique à la Russie, avec un Trump qui ne sait pas bien comment sortir du bourbier iranien :


La Russie est une puissance exportatrice pétro-gazière. L'augmentation du prix du pétrole lui donne financièrement un peu d'oxygène. De plus, le conflit divise Etats-Uniens et Européens, créant de graves tensions d'approvisionnement énergétiques en Europe. Plus le conflit dure, plus il est profitable à la Russie — évidemment, tant que le régime iranien ne s'effondre pas.

Retour à Paris via une escale en transit à Istanbul, les sanctions occidentales ayant suspendu les vols directs vers la Russie. Mais au moment d'arriver à l'aéroport de Moscou, surprise ! Une annonce nous prévient : « Chers passagers, à cause de la fermeture de l'espace aérien, tous les départs depuis Moscou sont reportés. » Fait rarissime, Des drones ukrainiens ont frappé la capitale, un immeuble résidentiel situé à six kilomètres du Kremlin a été endommagé. L'ombre de la guerre n'est jamais loin.


1L'acte de capitulation du Troisième Reich a été signé le 9 mai 1945, à 1h du matin heure de Moscou, soit le 8 mai à 23h, heure de Berlin

2Chambre haute du Parlement russe.

3Les BRICS+ regroupe le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine, l'Afrique du Sud, l'Iran, l'Égypte, les Émirats arabes unis, l'Indonésie et l'Éthiopie. Ils représentent près de la moitié de la population de la planète et 35 % du produit intérieur brut mondial.

4«  Majority of US military sites in Middle East damaged by Iran, CNN investigation reveals  », CNN Investigate, 1er mai 2026.

5L'«  OPEP+  » désigne un groupe de 22 pays producteurs de pétrole. Il est composé des 12 pays membres de l'OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) et de 10 autres producteurs, dont la Russie.

6Tom Balmforth et John Irish, «  Exclusive : Russia supplies Iran with cyber support, spy imagery to hone attacks, Ukraine says  », Reuters, 7 avril 2026.

Jordanie. Al-Ramtha, vie et mort d'une ville aux portes de la Syrie

Boutique colorée avec bouteilles, snacks en vitrine et passants sur une rue animée.

La ville frontalière du nord de la Jordanie a vécu pendant des décennies au rythme du commerce transfrontalier avec la Syrie voisine. Avec le début de la guerre civile syrienne en 2011 et la fermeture de la frontière qui s'en est suivie, cette prospérité s'est effondrée. Depuis la chute du régime Assad en décembre 2024, ses habitants attendent la réouverture de son poste-frontière et espèrent une renaissance économique.

C'est l'histoire d'Al-Ramtha qui, à l'époque de la souveraineté ottomane, s'endormit un soir dans le sandjak (division administrative) de Hauran — dans ce qui est aujourd'hui la Syrie — pour se réveiller le lendemain dans celui d'Ajloun, l'actuelle Jordanie.1. À la suite de l'attribution des mandats internationaux, un nouveau tracé des frontières venait de la placer tout au nord de la Jordanie, en face de la ville de Deraa située désormais pour sa part à l'extrême sud de la Syrie2.

Les nouvelles démarcations n'ont pas empêché les habitants de continuer à se déplacer entre les deux territoires pour commercer, comme ils le faisaient depuis l'époque des chevaux. Une activité transfrontalière qui a marqué durablement l'économie de la ville et fait la différence avec les autres cités de Jordanie… jusqu'en 2011, lorsque survient un changement de situation radical : la guerre éclate en Syrie et les frontières sont fermées.

Dans la plaine du Hauran, deux kilomètres seulement séparent Al-Ramtha de Deraa. Abou Al-Abd Qannou, né à Al-Ramtha en 1960, connaît la zone comme sa poche. Enfant, il voyait passer les voyageurs et les commerçants, qui acheminaient les marchandises à dos de mulet, à dos d'âne ou à pied, tandis que les articles de valeur étaient transportés par des caravanes de chevaux.

Les habitants avaient alors l'habitude de se rendre d'un pays à l'autre sans transiter par le poste-frontière et le bureau de douane d'Al-Ramtha, mis en place en 19213. Ils échappaient ainsi aux directives adoptées en 1930 qui faisaient obligation aux voyageurs et aux commerçants de communiquer aux douanes renseignements personnels et factures4. À l'époque, « les frontières étaient ouvertes et les gens ne passaient pas forcément par le poste-frontière. La frontière était ouverte tout du long, alors on traversait tranquillement la plaine, et l'on arrivait. C'était aussi simple que cela », se souvient Abou Al-Abd.

Al-Ramtha. Le marché d
Al-Ramtha. Le marché d'Al-Ramtha n'est plus fréquenté que par les habitants, et les boutiques de vêtements ferment désormais leurs portes dès la tombée du jour.

Durant des décennies, le poste Al-Ramtha-Deraa est resté le seul passage entre la Jordanie et la Syrie. Y transitaient ceux qui se rendaient en Syrie, et de là au Liban et en Turquie, ceux qui venaient en Jordanie, et ceux qui ne faisaient qu'y passer comme les pèlerins en chemin pour La Mecque. Les habitants exerçaient des métiers en lien avec cette position frontalière, tels que chauffeurs de camion et conducteurs de taxis sur la route de la Syrie et de Beyrouth.

Essor de l'activité économique

Peu à peu, des transitaires ont ouvert des agences et des bureaux de change sont apparus, tandis qu'on a vu se multiplier les boutiques d'articles d'importation et de produits destinés aux pèlerins. C'est ainsi qu'en 1957, le père de Abou Al-Abd Qannou a ouvert une échoppe avec un capital de 150 dinars (actuellement 180 euros), gagnés en travaillant dans les magasins d'Al-Khalil (Hébron) et d'Irbid. Par la suite, il a étendu son activité et fait travailler ses fils avec lui. Grâce au chiffre d'affaires d'1 million de dinars par an (actuellement, 1,2 million d'euros) réalisé tout au long des années 1980, il a fait l'acquisition de terres, d'immeubles et de divers commerces.

L'activité économique de la ville a été impactée par tous les soubresauts de la vie politique et économique syrienne, notamment lors de la grave crise des années 1980. La chute des recettes du pétrole provoquée par l'effondrement des cours mondiaux, la dévaluation de la monnaie et la hausse de l'inflation ont eu des répercussions néfastes sur la production syrienne. Les transporteurs voisins ont alors afflué à Al-Ramtha, d'où ils emportaient appareils électriques, produits ménagers et denrées alimentaires. Abou Al-Abd est bien placé pour en témoigner :

En tant que représentant des plus grandes sociétés d'importation d'Amman, comme Wahbe Tamari et la Société [commerciale] palestinienne, je peux vous assurer que les Syriens étaient nombreux à venir à Al-Ramtha pour se procurer la marchandise, et que [la plupart] des produits partaient en Syrie.

La famille Qannou a ainsi vendu aussi bien des articles ménagers que des denrées alimentaires telles que sucre, riz, thé, beurre de conserve… « Tout, absolument tout entrait en Syrie, même les billes », assure Abou Al-Abd. Selon lui, il suffit d'ailleurs de regarder la façon dont sont placés les magasins, qui se concentrent sur le côté droit de la route reliant Al-Ramtha et Deraa, pour comprendre que la clientèle ciblée était alors composée de gens quittant le territoire jordanien pour la Syrie.

À la fin de cette décennie 1980, on a assisté à une transformation de l'économie syrienne. La libéralisation du marché devait permettre au pays de disposer d'une devise forte5. Les investissements étaient désormais ouverts aux capitaux privés et, à partir de 1990, les recettes de la production industrielle ont augmenté. L'économie d'Al-Ramtha a été directement impactée : le mouvement s'est inversé, et les produits syriens ont commencé à inonder la ville.

Les « marins » de la frontière

Les chauffeurs de taxi jordaniens opérant sur la ligne Jordanie-Syrie-Beyrouth apportaient désormais dans leurs coffres denrées alimentaires et vêtements destinés à la revente en magasin. Considérés comme des achats personnels et introduits en petites quantités, ces articles échappaient aux taxes douanières. Ils étaient très demandés en raison de leur bonne qualité et de leur prix, inférieur à celui des produits locaux ou importés. Les commerçants d'Al-Ramtha préféraient avoir recours aux taxis qu'aux camions pour deux raisons : d'une part, la marchandise transportée par camion, arrivant en plus grande quantité, était soumise à une forte taxation ; et d'autre part, la livraison par taxis, dont la flotte se composait alors de quelque 1 200 véhicules — jordaniens et syriens —, était plus rapide.

Épicerie vendant des produits syriens et jordaniens.
Épicerie vendant des produits syriens et jordaniens.

C'est à cette époque que le jeune Hussein Al-Bashabsheh, qui venait d'achever son service militaire, a commencé à travailler pour le compte d'un parent. Chaque jour, il convoyait des voyageurs se rendant à Deraa ou à Damas. Il rentrait à Al-Ramtha le coffre rempli de produits syriens. Le véhicule était ensuite remis à un autre conducteur qui refaisait le même parcours, la frontière restant ouverte toute la journée.

Pour les avoir si souvent empruntées, Hussein connaît bien les rues de Syrie, et il peut recenser tous les trous et les bosses de la route Deraa-Al-Ramtha. Tous les deux mois environ, il devait renouveler son passeport, rempli de tampons. Ces déplacements quotidiens, qui duraient parfois moins de trois heures, étaient sa source de revenus. « Deraa, c'était vraiment du gâteau, on partait, on ramassait l'argent et on revenait », soupire-t-il.

À l'époque, la fonction publique ne l'intéressait pas davantage que les autres transporteurs, car le commerce leur assurait un revenu bien supérieur à un salaire de fonctionnaire. Au bout de deux ans, il s'est acheté un taxi et, comme nombre de ses collègues, il préférait transporter des marchandises plutôt que des passagers. Il raconte : « J'ai pris une Dodge américaine modèle 1977. La plupart des gens avaient de grosses voitures pour le transport, comme des Chevrolet Caprice et des jeeps, avec huit cylindres. »

Une ancienne photo d
Une ancienne photo d'Abu Shadi Al-Bashabsha sur la route Damas-Ramtha. Chaque jour, il convoyait des voyageurs se rendant à Deraa ou à Damas. Il rentrait à Al-Ramtha le coffre rempli de produits syriens.
Ses anciens passeports qu
Ses anciens passeports qu'il utilisait pendant ses heures de travail. Tous les deux mois, il devait renouveler son passeport, rempli de tampons.
Hussein Al-Bashabsheh devant le poste-frontière fermé à la frontière jordano-syrienne.
Hussein Al-Bashabsheh devant le poste-frontière fermé à la frontière jordano-syrienne.

Dans le centre-ville, où les conducteurs venaient décharger la marchandise, les boutiques étaient regroupées sur trois souks : celui des « marins » des vêtements, celui des « marins » des denrées alimentaires et celui des « marins » du tabac, tous produits provenant de Deraa. Si l'origine du mot « marins » (bihhara) demeure obscure, son emploi s'est généralisé aux chauffeurs transfrontaliers après s'être appliqué, dans les années 1980, aux conducteurs syriens transportant des marchandises en provenance de Jordanie.

Les commerçants d'Al-Ramtha étaient en contact direct avec les fabricants syriens dont ils importaient les produits. La marchandise était transportée par camion depuis les zones industrielles de Damas et Alep, puis déchargée sur les aires de Deraa. De là, les taxis jordaniens la faisaient transiter par le poste-frontière où ils s'acquittaient des taxes, avant de l'acheminer jusque sur les trois marchés, les frais de transport et de douane étant à la charge des commerçants.

Ce mode de transport permettait d'échapper aux fortes taxes imposées sur les produits entrant par camion, puisque la marchandise apportée par les « marins » était soit comptabilisée parmi les biens des passagers, soit soumise à une faible imposition du fait qu'elle entrait en quantité réduite.

Les produits étaient essentiellement de trois sortes : vêtements et textile, aliments transformés, fruits et légumes. Le trajet d'une frontière à l'autre se faisait rapidement, et la marchandise arrivée sur l'aire de Deraa à 6 heures du matin était parfois mise en vente à Al-Ramtha avant midi. Les bouchers de Deraa abattaient ainsi les bêtes le matin et la viande arrivait fraîche à Al-Ramtha sans même avoir été réfrigérée, assure Hussein Al-Bashabsheh.

L'âge d'or des trois souks

La prospérité continue des trois souks a entraîné une amélioration du niveau de vie général, et le commerce a permis à bien des jeunes de disposer d'un revenu. Parmi eux, des fonctionnaires comme Hassan Al-Khoubb, qui a quitté le ministère de l'alimentation en 1995 pour se lancer, à 25 ans, avec un capital de 5 000 dinars (environ 6 000 euros, selon le taux de change actuel).

Hassan Al-Khoubb dans son magasin de vêtements. Auparavant prospère, son activité décline depuis la fermeture du poste-frontière. Il a essuyé des pertes estimées à 250 000 dinars (environ 301 000 euros)
Hassan Al-Khoubb dans son magasin de vêtements. Auparavant prospère, son activité décline depuis la fermeture du poste-frontière. Il a essuyé des pertes estimées à 250 000 dinars (environ 301 000 euros)

Pour commencer son activité, il s'est adressé à une usine d'Alep, qui lui a confié la marchandise à vendre. Il s'agissait là d'une formule courante, qui permettait aux commerçants de ne payer les produits à leurs fournisseurs syriens qu'une fois la vente effectuée. L'affaire de Hassan a si bien marché qu'il a ensuite loué trois entrepôts d'une superficie de 30 à 40 mètres carrés chacun, tout en conservant sa boutique au souk des vêtements pour y proposer sa marchandise.

Ainsi, « la roue de la fortune » continuait de tourner et les acteurs de ce commerce, chacun à son niveau, réinvestissaient immédiatement les recettes. C'est ainsi que les grands magasins spécialisés dans la vente d'articles syriens se sont multipliés, de même que les entrepôts servant à stocker les marchandises. Les commerçants d'Al-Ramtha n'étaient pas seuls dans la place, il y avait également ceux des autres gouvernorats comme Irbid, Karak et Tafila.

Les boutiques ouvraient leurs portes dès sept heures du matin et ne fermaient pas avant minuit, surtout en période estivale. Il arrivait fréquemment que les commerçants soient réveillés tôt le matin par des collègues venus d'autres villes, et ils devaient même parfois travailler le vendredi — jour de fermeture — pour approvisionner ceux d'Amman qui ne pouvaient venir à Al-Ramtha que ce jour-là.

Sur le plan commercial, Al-Ramtha avait des allures de ville syrienne, les transactions se faisant essentiellement avec le territoire voisin en raison de la forte demande. « Je n'ai jamais travaillé avec des Jordaniens, j'importais tout de Syrie », assure Al-Khoubb, qui ajoute : « On comptait sur Dieu et sur la Syrie. »

En période de fêtes ou durant le mois de Ramadan, des voitures arrivaient de partout avec à leur bord des familles entières, tandis qu'en fin de mois, lorsque la paye était tombée, les cars déversaient des groupes de femmes venues de loin pour faire des provisions.

Le marché des « marins ».
Le marché des «  marins  ».

Il y avait aussi la contrebande de cigarettes, dissimulées dans les taxis pour être vendues à la sauvette sur les marchés de Al-Ramtha. Et les histoires de douaniers pourchassant les trafiquants sur les grandes routes entre gouvernorats… Le tabac était introduit en petites quantités (une à trois cartouches), caché parmi les bagages ou dissimulé sur ceux qui l'achetaient pour leur propre compte afin de le revendre à Al-Ramtha. Étant donné la facilité de circulation entre les deux pays et les multiples allées et venues des transporteurs et des particuliers, le tabac de contrebande abondait dans les commerces de la ville. Toutefois, les « marins » ne tenaient pas à risquer leur réputation avec un trafic qui pouvait leur valoir des saisies et des amendes, dont la sévérité était variable. Ils préféraient donc généralement s'acquitter des taxes, y compris sur les cartouches de cigarettes, dont le nombre autorisé allait d'une à sept selon la règlementation du moment.

Jusqu'en 2011, cet âge d'or d'Al-Ramtha a ainsi apporté une prospérité sociale et économique certaine à sa population. Al-Bashabsheh s'est marié, a construit une maison en pierre sur la route de la Syrie et changé plusieurs fois de voiture. De son côté, Hassan Al-Khoubb s'est retrouvé à la tête d'une fortune d'un quart de million de dinars (actuellement 301 000 d'euros) et n'a pas eu à souffrir de l'ouverture du poste-frontière de Jaber, dans le gouvernorat d'Al-Mafraq.

Une prospérité qui a aussi laissé des traces dans la culture populaire, comme en témoignent les chansons que les femmes d'Al-Ramtha fredonnaient à l'adresse des routiers.

Une boutique vendant des sucreries syriennes.
Une boutique vendant des sucreries syriennes.

2011 et la fin de la belle époque

Depuis le début des années 2000, la valeur des importations en provenance de Syrie n'a cessé de croître, année après année, pour atteindre son apogée en 2011. Lorsque la guerre a éclaté en Syrie, Damas a fermé ses frontières une première fois en avril 2011, les rouvrant brièvement pour les refermer ensuite, jusqu'à aujourd'hui. Seul le poste-frontière Jaber-Nassib, situé à 22 kilomètres à l'est d'Al-Ramtha, ouvre et ferme en fonction de la situation sécuritaire de l'autre côté de la frontière.

La chute des importations, qui sont passées d'un quart de milliards de dinars en 2011 (actuellement 301 millions d'euros) à 31 millions de dinars (actuellement 37 millions d'euros) en 2019, est venue donner un coup d'arrêt à l'activité des transporteurs. Dans les boutiques d'Al-Ramtha, les marchandises se sont faites rares, les commerçants des autres régions ont cessé de fréquenter la ville, et les clients ont déserté les marchés. Le magasin de la famille Qannou a fermé ses portes en 2011, après cinquante ans d'existence. Tandis que son frère ouvrait un café, Abou Al-Abd s'est reconverti dans le commerce de légumes avant de partir chercher fortune en Russie. Les boutiques se sont vidées petit à petit. Hassan Al-Khoubb a essuyé des pertes estimées à 250 000 dinars (actuellement 301 000 euros), tandis qu'Islam Al-Makhadmeh, propriétaire du plus grand magasin de produits de nettoyage, a dû se débarrasser de ses cinq entrepôts et ne garder qu'un seul de ses douze employés pour l'aider à tenir sa boutique de café.

Sur la route menant à la frontière, seules subsistent les vitrines des bureaux de change. Le marché d'Al-Ramtha n'est plus fréquenté que par les habitants, et les boutiques de vêtements ferment désormais leurs portes dès la tombée du jour. Cinq ans après la fermeture des frontières, le nombre des magasins enregistrés auprès de la chambre de commerce d'Al-Ramtha est passé de 5 000 à 1 500.

Les taxis ont alors pris la direction de l'Arabie saoudite. Hussein Al-Bashabsheh a acheté un nouveau véhicule et tenté de faire du commerce avec les guedida — équivalents saoudiens des « marins » — mais leurs articles se sont avérés trop onéreux pour le marché jordanien.

De leur côté, les grands hommes d'affaires se sont tournés vers la Chine, mais les délais de livraison trop longs et la concurrence des autres commerçants de Jordanie n'ont pas permis de compenser les pertes infligées par la fermeture des frontières.

En 2018, certains pays arabes ont amorcé un changement de politique envers la Syrie. Les Émirats arabes unis, Bahreïn et la Jordanie ont ainsi rétabli leurs relations diplomatiques et économiques avec Damas, et le poste-frontière de Jaber-Nassib a réouvert, mais pas celui d'Al-Ramtha-Deraa.

Al-Bashabsheh a repris son activité vers Deraa dans l'espoir de transporter à nouveau des marchandises, mais, dès 2019, Amman a interdit l'importation de 194 produits syriens, alors même que certains articles étaient déjà devenus rares, la guerre ayant détruit les infrastructures industrielles. L'habillement, qui était auparavant l'un des principaux secteurs d'exportation vers la Jordanie, a particulièrement souffert.

La valeur des importations jordaniennes depuis la Syrie et la répartition des marchandises 2004-2024
La valeur des importations jordaniennes depuis la Syrie et la répartition des marchandises 2004-2024
La valeur des exportations jordaniennes vers la Syrie 2005-2024
La valeur des exportations jordaniennes vers la Syrie 2005-2024

Le poste-frontière de Jaber-Nassib — le seul actuellement ouvert entre la Jordanie et la Syrie — voit désormais passer des poids lourds en provenance des pays du Golfe, des cars transportant des touristes jordaniens, et aussi quelques taxis se rendant en Syrie. Dans Al-Ramtha, les taxis qui font le trajet vers la Syrie sont souvent à l'arrêt, car les chauffeurs doivent attendre leur tour pour circuler, une fois obtenue l'autorisation délivrée par une plateforme électronique. C'est pourquoi nombre de leurs collègues préfèrent travailler sur l'axe Jordanie-Arabie saoudite.

Aux trois souks, où les « marins » déchargeaient jadis tant de marchandises, les boutiques sont si souvent fermées qu'on a parfois l'impression qu'elles n'ont jamais ouvert. Il faut demander son chemin à plusieurs reprises, car les jeunes ne savent pas où se trouvent ces marchés. Lorsqu'on y arrive enfin, Hassan Al-Khoubb est sur le point de baisser le rideau, car la journée se termine. Ses contacts à Amman parlent de la réouverture prochaine du passage Al-Ramtha-Deraa, assure-t-il. Un discours récurrent depuis la chute de l'ancien régime syrien en décembre 2024.

Centre commercial vendant des produits syriens.
Centre commercial vendant des produits syriens.

Depuis la fermeture des frontières, les quelques boutiques qui subsistent fonctionnent par intermittence, comme partout ailleurs dans le pays, ouvrant quelques jours par mois avant de retomber dans le marasme. Pourtant, les commerçants s'accrochent à leur vieux marché, persuadés que la réouverture des frontières n'est qu'une question de temps. C'est ce qu'espèrent également des transporteurs comme Abou Chadi Al-Bashabsheh, qui vient d'acheter un taxi pour que son fils reprenne la route de la Syrie.

Tout le monde ici en parle. Mais qu'en est-il vraiment ? Un quelconque responsable en aurait-il fait la promesse, ou bien est-ce là simplement l'expression d'un vœu : celui de reprendre un commerce transfrontalier aussi ancien que lucratif ?


1La région d'Al-Ramtha était rattachée tantôt à Ajloun, tantôt au Hauran. En 1851, Al-Ramtha est passée du sandjak d'Ajloun-Wadi Al-Challala à celui du Hauran qui dépendait de la vilayet (province) d'Al-Cham.

2La nahiye (division administrative) d'Al-Ramtha est restée dépendante du Hauran et du mandat français jusqu'au 15 janvier 1921, date à laquelle les puissances mandataires française et britannique se sont entendues pour la rattacher à la kaza (juridiction) d'Ajloun. Une direction a alors été créée, avec Nasser Al-Fouwaz à sa tête et Al-Ramtha pour centre.

3Islam Khaled Al-Fakhri, Al-Ramtha wa liwa'ouha, takhir wa hadhara : ma la taarfouhou aan Al-Ramtha, p.94 («  Al-Ramtha et son district, histoire et civilisation : ce que vous ne savez pas sur Al-Ramtha  »).

4Instructions publiées au Journal officiel n° 282, 1er novembre 1930, et au Journal officiel n° 256, 1er avril 1930.

5Une nouvelle loi sur l'investissement a été publiée au début des années 1990 pour encourager l'investissement privé syrien et étranger, notamment dans les secteurs industriels monopole d'État.

Proche-Orient. La mémoire du monde menacée par les conflits

Une explosion dans un paysage désertique, entourée de débris et de fumée.

Des ruines de Palmyre aux sites détruits à Gaza, les conflits et guerres contemporaines ne se contentent pas de faire disparaître des vies, ils effacent aussi des traces essentielles de l'histoire humaine. Entre destructions idéologiques, pillages organisés et économie de guerre, le patrimoine culturel est devenu un enjeu stratégique.

Lors de l'invasion d'Athènes par l'Empire perse, au Ve siècle avant notre ère, Xerxès ordonna la destruction de la ville. Habitations, temples et même la célèbre Acropole furent incendiés ou rasés. L'objectif n'était pas uniquement militaire : il s'agissait de frapper au cœur de la civilisation athénienne, d'humilier sa population et de briser son moral. Cet exemple, vieux de 2 500 ans, montre que, de l'Antiquité à nos jours, les sites culturels et religieux ont toujours été des leviers et des instruments de domination dans les conflits armés.

Au Proche-Orient, les sites archéologiques et artefacts sont devenus des cibles à part entière des conflits contemporains. En Syrie et en Irak, de Palmyre à Doura-Europos, en passant par Hatra, destructions et pillages témoignent d'une violence qui dépasse les seuls enjeux militaires.

Une atteinte durable à l'empreinte historique des populations

La destruction de Palmyre par l'organisation de l'État islamique (OEI) en 2015 a marqué un tournant. D'autres sites ont ensuite été ciblés, en Syrie comme en Irak, entraînant la disparition d'artefacts et la désorganisation des recherches archéologiques. Ces dégradations s'inscrivent dans l'idéologie prônée par les djihadistes, qui condamnent les héritages culturels « païens » ou contraires à sa vision de l'islam. Toutefois, cette logique n'exclut pas l'utilisation propagandiste de la destruction de plusieurs sites historiques stratégiques. Quelques sites ont été épargnés par opportunisme afin d'exploiter leur contenu et de l'intégrer à des réseaux de trafic d'antiquités. La religion n'est donc qu'un prétexte idéologique pour servir leurs intérêts.

Carrefour commercial majeur entre la Mésopotamie et la Méditerranée, Palmyre illustre l'ampleur des pertes. Lorsque ses vestiges ont été détruits, ce n'était pas seulement des monuments qui avaient disparu, mais des données essentielles à la compréhension des sociétés anciennes. En archéologie, la valeur d'un vestige réside autant dans son contexte que dans l'objet lui-même. La stratigraphie, l'étude des couches de terrain, permet de reconstituer les usages et les chronologies. Lorsqu'un site est détruit ou perturbé, cette lecture devient impossible. Même intact, un artefact privé de son environnement perd l'essentiel de sa valeur scientifique. Déplacer un objet, altérer une structure ou perturber un site revient à effacer une partie des informations sur lesquelles repose la recherche historique.

Ce phénomène ne se limite pas aux groupes armés non étatiques. Au Yémen, le temple de Nakrah datant du VIᵉ siècle avant notre ère a été détruit en 2015 par les bombardements menés par l'Arabie saoudite. À Gaza, depuis octobre 2023, les bombardements israéliens ont endommagé ou entièrement détruit près de 100 sites historiques selon l'Unesco1. Ces destructions concernent des vestiges allant de l'âge du bronze aux cimetières grecs, ainsi que la maison paroissiale de l'église byzantine et la mosquée Al-Omari à Gaza-ville — magnifique édifice roman presque intact, qui fut la cathédrale des Francs au XIIᵉ siècle. Ces actions sont une atteinte durable à l'empreinte historique des populations présentes. Elles sont répertoriées dans le cadre du site-projet « Gaza histoire » qui cartographie le patrimoine architectural et historique partiellement ou totalement démoli.

Pillage, marché noir et financement des conflits

Le pillage des sites archéologiques est également devenu un véritable moteur d'une économie de guerre parallèle. Depuis plusieurs années, divers groupes armés exploitent la fragilité des zones de conflit pour extraire et revendre des artefacts, contribuant ainsi au financement de leurs activités. Selon différentes estimations, le marché mondial de l'art antique génère entre un et trois milliards de dollars (entre 850 millions d'euros et 2,55 milliards d'euros) par an, dont une part significative provient de sites pillés2.

L'exemple le plus marquant reste celui de l'OEI. Entre destruction et exploitation, elle s'est servie des vestiges de villes antiques pour alimenter ses ressources financières tout en effaçant une partie de l'histoire.

Les pilleurs ciblent les objets spectaculaires et facilement transportables, laissant de côté des éléments plus ordinaires, mais essentiels à la compréhension des sociétés anciennes. Une fois intégrés au marché noir, ces artefacts perdent toute traçabilité, rendant leur étude scientifique quasiment impossible.

Mais comment s'organise concrètement ce trafic ? Deux structures organisées se dégagent. Dans le premier cas, l'OEI procède directement aux fouilles et aux extractions. Dans le second, elle délivre des autorisations à des « trafiquants agréés », qui doivent reverser une partie des bénéfices, généralement autour de 20 %. Ce système est géré par Diwan el-Rikaz (Bureau des objets enfouis), l'administration chargée de gérer les ressources de l'OEI, dont les antiquités.

Une fois extraits, les artefacts sont dispersés dans différents bastions, puis acheminés vers les frontières afin d'être exportés vers des pays comme le Liban, la Jordanie ou la Turquie. Ces zones servent de points de transition vers les réseaux internationaux de trafic de biens culturels.

Des constructions de l'OEI révélatrices d'un trafic organisé

Lorsque l'on compare les trois cartes ci-dessous3, on remarque que de nombreuses constructions sont apparues là où se trouvent des sites archéologiques. Pourtant, les conflits dans la région, notamment depuis 2011, avaient mis un coup d'arrêt aux recherches, rendant de nombreux sites inaccessibles. En croisant l'emplacement des sites historiques et celui des nouvelles constructions avec la troisième carte, on observe que ces zones correspondent largement au territoire contrôlé par l'OEI. Cela suggère qu'elle a investi ces sites afin d'alimenter un réseau de trafic de biens culturels.

Carte des sites archéologiques connus
Carte des sites archéologiques connus
Carte des sites qui ont observé de nouvelles constructions depuis mars 2011
Carte des sites qui ont observé de nouvelles constructions depuis mars 2011
Carte du territoire de l
Carte du territoire de l'OEI à son apogée en septembre 2015.
Sémhur, Flappiefh via Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0

Perceptions locales du patrimoine

Comprendre le pillage des sites archéologiques suppose aussi de s'intéresser au rapport qu'entretiennent les populations locales avec ce patrimoine. Ce lien varie fortement selon les contextes historiques, sociaux, économiques et culturels.

En Europe, les vestiges antiques sont souvent intégrés à des récits nationaux qui établissent une continuité entre passé et présent, contribuant à faire du patrimoine un élément central de l'identité collective. Cette perception renforce la condamnation des destructions, perçues comme des atteintes directes à l'histoire commune.

La situation apparaît plus contrastée au Proche-Orient où certaines populations peuvent entretenir une relation plus distanciée avec des vestiges appartenant à des civilisations anciennes, parfois perçues comme extérieures à leur histoire immédiate.

Pour l'archéologue français Jean-Baptiste Humbert, « les peuples des pays concernés n'arrivent pas à considérer le patrimoine local comme le leur. Pour eux ce sont des traces étrangères. Ce réflexe explique le pillage intensif et sans aucun état d'âme, à des fins lucratives. »

« Mon expérience me fait pressentir que la rage de détruire est vécue comme une punition de l'Occident, comme une humiliation », témoigne ce prêtre dominicain qui a dirigé des fouilles dans toute la région au sein de l'École biblique et archéologique française (EBAF) de Jérusalem.

Cette distance n'exclut pas pour autant des formes de valorisation, mais elle peut modifier la manière dont ces objets sont perçus. Les grandes transformations historiques du monde arabo-musulman à partir des VIIe et VIIIe siècles ont aussi contribué à redéfinir les repères culturels et historiques de la région. En Égypte, par exemple, le lien avec l'époque des pharaons existe, mais il passe surtout par l'école, l'histoire officielle ou les musées plutôt que par un sentiment de filiation directe.

À ces dimensions culturelles s'ajoutent des facteurs liés aux conditions de vie. Dans des zones marquées par la guerre, l'insécurité et la précarité économique, les artefacts peuvent être envisagés comme des ressources. Le recours au pillage relève alors moins d'un rejet du patrimoine que d'une stratégie de survie.

Ces dynamiques invitent ainsi à considérer le pillage comme le produit d'un ensemble de facteurs économiques, politiques et sociaux qui redéfinissent, en temps de crise, la valeur et la signification du patrimoine.

Protéger le patrimoine en danger

Face à ces menaces, la communauté internationale tente de se mobiliser avec des résultats contrastés. L'Unesco joue un rôle central en rappelant que les biens culturels constituent des repères de mémoire à protéger, même en temps de guerre. Dès 1954, la Convention de La Haye a posé les bases d'un cadre juridique destiné à préserver les monuments et les sites en période de conflit armé, donnant naissance au symbole du « bouclier bleu » apposé sur les bâtiments protégés. Depuis, de nombreux États et organisations ont développé des outils pour limiter les destructions et lutter contre le trafic illicite d'artefacts.

Parmi eux, la fondation ALIPH (Alliance internationale pour la protection du patrimoine en zones de conflit), créée en 2017, s'est imposée comme un acteur majeur. Selon les données publiées par la fondation, un budget de 116 millions de dollars (100 millions d'euros) a permis de soutenir 575 projets dans 64 pays, notamment en Syrie, en Irak, au Yémen, en Israël et en Palestine. Les initiatives vont de la restauration de monuments endommagés à la reconstitution numérique d'artefacts détruits, comme le temple de Baalshamin à Palmyre. Des outils technologiques permettent également de suivre et de sécuriser les objets menacés par le trafic illicite, en associant universités, associations et agences internationales.

Les armées elles-mêmes sont progressivement impliquées. Conscientes de l'impact de leurs opérations sur le patrimoine, plusieurs forces participent à des forums civilo-militaires internationaux et appliquent les principes de la Convention de La Haye.

Ces initiatives rappellent néanmoins la fragilité de ce patrimoine. Chaque site détruit ou pillé représente une perte irréversible pour l'histoire humaine, que seules des actions concertées peuvent espérer limiter. Malgré ces efforts, la protection des sites dépend largement de la volonté des États hôtes et des conditions de sécurité locales, ce qui restreint l'efficacité des actions internationales.

« Lorsqu'un ancêtre meurt, c'est une bibliothèque qui brûle », écrivait Amadou Hampâté Bâ. Aujourd'hui, dans de nombreuses zones de conflit, ce sont les bibliothèques elles-mêmes qui s'embrasent. Derrière la destruction des sites archéologiques se joue ainsi bien plus qu'une perte matérielle : un effacement progressif des traces, des savoirs et des récits qui fondent la mémoire des sociétés.


1«  Les actions de l'UNESCO dans la bande de Gaza / Palestine. Impact sur le patrimoine culturel  », Unesco, 25 mars 2026.

2Voir Laura Zandersone, «  Import of Cultural Goods : Initial Appraisal of a European Commission Impact Assessment  », European Parliamentary Research Service (EPRS), Décembre 2017  ; Eileen Kinsella, «  Are We Experiencing A New Boom In The $3 Billion Global Antiquities Market  ?  », Artnet, 29 juin 2015  ; Alice Boustany Djermakian, «  Antiquities : Between Legal Challenges and the Noble Mission of Cultural Exchange  », Asharq Al-Awsat, juin 2025.

3Les deux premières cartes sont issues de Jesse Casana, Elise Jakoby Laugier , «  Satellite imagery-based monitoring of archaeological site damage in the Syrian civil war  », PLoS One, N°12(11), 30 novembre 2017.

Kurdes et yézidis piégés entre l'Irak et la Syrie

Un paysage montagneux en noir et blanc, avec un soleil éclatant dans le ciel.

Un mur de béton longe désormais la frontière irako-syrienne sur quatre cents kilomètres. Des deux côtés, des Yézidis rescapés des massacres de l'Organisation de l'État islamique et des Kurdes syriens exilés par la guerre vivent toujours dans des camps où le temporaire est devenu permanent. L'écrivain irakien Fouad el-Hassan décrit le cheminement de ceux qui implorent la vie, convaincus que leur dernier espoir se trouve de l'autre côté de la frontière.

Le lecteur tressaille en découvrant les histoires des peuples irakien et syrien. Ces récits hantent comme des cauchemars. Mais comment recoller ces fragments de vie séparés par la frontière ? Comment les faire passer clandestinement, comme on passe de la drogue, des armes ou des êtres humains ? Des histoires d'êtres humains pour qui la terre est devenue trop étroite.

Si vous vous rendez à Sinjar (Shengal en kurde), vous verrez un mur massif longer la frontière syrienne. Il se dresse à l'horizon comme un rempart qui enferme des récits terrifiants, de peur qu'ils ne s'échappent. Leur vérité pourrait fissurer le discours aseptisé des gouvernements irakien et syrien. Le mur est très haut. Les foules ne peuvent plus le franchir comme autrefois, après avoir été sacrifiées sous les bombes dites civilisées et les takbir prétendument pieux1. Prévu sur 614 kilomètres, construit en béton, équipé de caméras thermiques et renforcé par des tunnels, il s'étend déjà sur 400 kilomètres. Selon les autorités irakiennes, il doit sécuriser la frontière avec la Syrie.

Une fuite éperdue

Plus d'un demi-million de yézidis vivaient à Shankal, sous la protection symbolique de la déesse mère sacrée2. Dans la journée du 3 août 2014, des combattants de l'OEI sont entrés dans la ville. En quelques heures, le chef-lieu s'est transformé en cité fantôme et en charnier. Les femmes sont devenues des marchandises vendues au marché. Les hommes, des squelettes dans des fosses communes. Les enfants, des projets d'attentats suicides.

Le soleil s'était couché derrière la montagne. Les familles dormaient sur les toits de leurs maisons en terre pour échapper à la chaleur d'été. Les hommes s'étaient regroupés derrière des barricades, avec de vieux fusils rouillés, prêts à résister seuls après le retrait soudain des forces de sécurité censées protéger la région.

À Tel Azir, les habitants n'ont dormi que deux heures avant d'être réveillés par les tirs, comme si le ciel se refermait sur eux. À l'aube, ils ont fui vers le mont Shankal, qui domine l'horizon comme un père protecteur. Chaque pierre porte la mémoire d'un génocide oublié. Près de la vallée de Siayi, ils se sont rassemblés au pied de la montagne.

Les femmes sont devenues la première inquiétude. Que faire si l'OEI arrivait ? Si ses membres faisaient de vaines promesses de paix aux cheikhs, avant de tuer les hommes, enlever les filles et abandonner ou enterrer les femmes âgées ? Dans la famille de Mahmoud Kharro, à Tel Azir, quatorze femmes ont été enlevées et les hommes exécutés. Faute de temps, l'OEI a laissé les personnes âgées et les enfants. Certaines femmes sont restées quatre jours auprès des cadavres de leurs proches avant d'atteindre la montagne.

Dans la panique, des familles ont envisagé de tuer leurs filles avant qu'elles ne soient capturées, violées ou vendues. Une amie raconte : « L'OEI voulait les filles, leur seul butin. Nos proches ont décidé de nous tuer. Mais où était notre voix, à nous, les filles ? » Jilan s'est suicidée après son enlèvement. Les ravisseurs avaient apporté des robes de danse et ordonné aux captives de se laver pour un « spectacle ». Selon un rapport d'Amnesty International publié en décembre 2014, les filles yézidies étaient systématiquement violées. Certaines se sont suicidées pour préserver leur dignité3. D'autres étaient gardées « intactes » pour les chefs. Le rapport mentionne en outre le récit d'une jeune fille épargnée parce qu'elle était « laide ».

Sur la montagne, la faim et la soif ont fait des ravages en août 2014. L'aide humanitaire a été larguée par des avions irakiens, états-uniens et britanniques, mais de façon désordonnée. Les colis eux-mêmes ont causé des morts. Une témoin raconte : « Une caisse est tombée sur une femme qui dormait près de nous. Imaginez recevoir de la nourriture du ciel et ne jamais vous réveiller. » Chaque jour, dix à quinze personnes mouraient de déshydratation, surtout des enfants. Le mont Shankal, qui aurait marqué le passage de l'arche de Noé, absorbait désormais les larmes des mères terrorisées par le viol, la mort ou la perte de leurs enfants4.

Chaque enfant, une blessure vivante pour les parents

Après une dizaine de jours dans la montagne, les yézidis ont trouvé un passage vers la région du nord de la Syrie, placée sous l'administration autonome des Forces démocratiques syriennes (FDS). Celui-ci avait été ouvert par les Unités de protection du peuple (YPG). Ils ont marché des dizaines d'heures sous un soleil brûlant, enterrant les enfants sur le chemin. Les jeunes portaient les plus âgés, les femmes se couvraient le visage. La poussière recouvrait leurs corps, leurs lèvres étaient gercées, leurs yeux hurlaient de douleur. Chaque enfant semblait une blessure vivante pour ses parents.

Ils ont parcouru 129 kilomètres avant d'atteindre Derik. Exténués, ils ne voulaient qu'une chose : finir ce périple, quelle que soit l'issue. Une rescapée raconte : « Nos parents nous ont demandé de tenir la main de nos cousins, pour que les YPG nous considèrent comme mariées à eux, par crainte de l'enrôlement. »

Des dizaines de milliers de yézidis ont ainsi traversé la frontière irako-syrienne, alors seul salut avant la construction du mur.

Selon l'Union des yézidis de Syrie, une tombe a été construite pour un enfant non identifié, mort lors de la marche. Appelé Bêkasê Farmanê, il est décédé trois jours après son arrivée à l'hôpital de Derik.

Beaucoup ont retraversé le territoire irakien par Fishkhabur pour rejoindre le Kurdistan. Les premiers mois, des centaines de milliers vivaient dans les rues, sous les arbres ou dans des maisons inachevées. Ils craignaient encore pour ceux restés dans la montagne, sans penser aux morts abandonnés dans les fosses.

La route menant à la Syrie.
La route menant à la Syrie.

Près de 100 000 Yézidis vivent encore dans des camps du Kurdistan irakien. Des dizaines de charniers restent non découverts. Parmi les femmes et filles enlevées, certaines sont rachetées par leurs familles ou des ONG. D'autres sortent du camp d'Al-Hol en Syrie, qui interne des familles de l'OEI. Le gouvernement irakien agit pour rapatrier ces familles, principalement pour respecter un engagement international et éviter l'émergence d'une « bombe à retardement » idéologique.

Le gouvernement envoie de l'aide limitée : 200 litres de pétrole et une tente tous les deux ou trois ans. Malgré la lutte contre le retour des personnes soupçonnées d'appartenir à l'OEI, aucune poursuite n'a eu lieu pour le viol des femmes yézidies. Les survivants restent entre tentes et maisons détruites, face à la haine dans leurs camps.

Le cœur brûlant comme une flamme de Newroz

La région du nord de la Syrie était appelée « Rojava » en kurde, ou Kurdistan occidental. Ce territoire est traversé par de fortes tensions. Celles-ci viennent principalement de la politique du parti Baas, qui dirigeait la Syrie et cherchait à arabiser le pays. Elles viennent aussi du sentiment nationaliste kurde, qui se renforce à chaque persécution et qui est régulièrement instrumentalisé par différents acteurs.

C'est dans ce contexte que des milliers de Kurdes syriens ont décidé de traverser la frontière à partir de 2011. Ils ont abandonné tous leurs biens pour rejoindre le Kurdistan irakien, appelé « Bakur » en kurde. Mais pour combien de temps, et dans quelles conditions ?

Ils se sont d'abord regroupés à 20 kilomètres au sud-ouest de Dohuk, dans le camp de Domiz, qui couvre aujourd'hui 1,14 km². Ils y sont arrivés par tous les moyens : parfois à la nage, à pied après des heures de route. La croissance du camp a très vite dépassé ses capacités d'accueil. Au départ, il a reçu environ 80 000 réfugiés. Ce chiffre a ensuite diminué pour tomber à environ 8 000 familles, toujours en fuite face aux horreurs de la guerre.

La route entre les Monts Sinjar et la frontière.
La route entre les Monts Sinjar et la frontière.

Hala se souvient du jour où elle est entrée dans le camp, couverte de poussière après avoir marché depuis la frontière. C'était en 2012. La moitié de sa famille n'était pas encore arrivée. Ceux qui étaient là avaient le cœur brûlant, comme une flamme de Newroz, le Nouvel An kurde. Ils tentaient d'éclairer la tente exiguë, à la fois paradis pour les insectes et enfer du désir et de la nostalgie de leurs maisons dans la campagne de Damas.

Les couvertures distribuées, la bouteille d'eau pour laquelle, comme les autres, il fallait faire la queue, et même la présence de sa mère n'ont rien changé. Elle avait l'impression que sa vie lui échappait, comme du sable entre les doigts. Elle devait apprendre à vivre ainsi, les mains vides mais tendues, nourrissant seulement la douleur de survivre. Quatorze ans plus tard, Hala confie qu'elle n'a jamais réussi à accepter sa vie de réfugiée et qu'elle continue de se nourrir de sa nostalgie.

Les témoignages recueillis par l'Organisation internationale pour les migrations en 2012 font état de violences durant les déplacements forcés. Selon un témoin, des cadavres sont restés dans les rues de sa ville pendant au moins quatre jours. Un autre raconte que des familles, guidées par des passeurs, ont essuyé des tirs à la frontière et que certains membres sont morts en route vers Domiz.

Des milliers de Kurdes vivent encore dispersés dans des camps du Kurdistan irakien. Beaucoup expliquent qu'ils ne peuvent pas rentrer. Les raisons sont multiples : les conflits incessants entre Damas, les FDS et les régions kurdes, les opérations militaires turques intermittentes, mais aussi la peur de la conscription forcée.

La vie dans le camp de Domiz tient en grande partie grâce aux femmes. Elles occupent divers emplois, malgré des salaires très bas. Elles tentent d'envoyer leurs enfants étudier en Europe et restent sur place, luttant pour survivre dans un environnement dépourvu de services essentiels, notamment de santé. Le camp manque de services d'urgence. Les centres médicaux existants manquent de médicaments. Les habitants doivent parcourir de longues distances pour obtenir des soins de base.

L'éducation pose également problème. Le camp manque de personnel spécialisé, ce qui freine l'apprentissage. Malgré le « développement » du camp, qui ressemble désormais à une petite ville avec des constructions en dur à la place des tentes, les écoles restent des caravanes. Elles n'ont ni chauffage en hiver ni climatisation en été, et disposent de très peu d'équipements scolaires. L'avenir de ces écoles, comme celui du camp, demeure incertain.

Malgré tout, les habitants renaissent chaque jour. Ils s'enracinent dans le camp pour préserver leur équilibre. L'imagination, après tout, ne saurait être limitée par les frontières actuelles du camp ni par les rêves de stabilité et de progrès, car le camp ne cesse de se bâtir, gagnant de nouvelles maisons et traçant de nouvelles rues.

Un système éducatif en lambeaux

Dans les camps comme ceux des yézidis, l'éducation est négligée, parfois presque inexistante. Pendant des années, elle a reposé uniquement sur les efforts des parents. Ceux-ci payaient chaque mois des enseignants non qualifiés pour instruire leurs enfants. Ils devaient aussi acheter les livres, alors que la gratuité des manuels est un droit fondamental pour tout élève irakien. Pourtant, des milliards de dinars sont alloués chaque année au ministère irakien de l'éducation. Malgré cela, les familles des camps ont dû collecter de l'argent pour acheter du fioul afin de chauffer les salles en hiver.

Un rapport de l'Unicef publié en 2024 recommande que le ministère étende les services éducatifs aux camps de déplacés, surtout après la décision de fermer certains camps au Kurdistan5. Cette politique cherche à régler le problème des déplacés de manière superficielle, sans solutions durables ni amélioration des conditions de vie dans les régions d'origine. Elle menace ainsi un système éducatif déjà fragile et sous-financé. Personne ne sait ce qu'il adviendra des élèves : seront-ils expulsés de leurs écoles ? Les institutions fermeront-elles ? Ou resteront-ils enfermés dans une précarité permanente ?

Au-delà de l'éducation et de la santé, les habitants font face chaque jour à des risques pour leur vie et leurs moyens de subsistance. Les incendies ravagent régulièrement les tentes en nylon, causant des morts et détruisant les rares biens des familles.

Parallèlement, le programme de retour volontaire promu par le ministère irakien des migrations a été suspendu arbitrairement. Les indemnisations pour les maisons détruites ont été interrompues, tout comme la délivrance des 7 000 titres de propriété promis aux familles déplacées.

L'éducation, la santé — physique et mentale — et les services de base ne reçoivent pas le soutien nécessaire. Cette négligence s'inscrit dans un problème plus large qui touche à la fois les déplacés yézidis et les Kurdes syriens. Malgré des décennies de promesses, les autorités n'ont toujours pas mis en place de mesures concrètes permettant un retour digne dans leurs régions d'origine et une véritable sortie de la crise des camps.

Les camps, des mondes à part

Par définition, les camps de réfugiés sont des espaces temporaires ou semi-permanents destinés à ceux qui fuient une mort certaine. Ils sont gérés par des organisations internationales et des agences humanitaires, censées appliquer des principes universels de protection des droits humains. Mais, dans la pratique, les déplacés sont traités selon la « réputation » de leur pays d'origine. Les droits théoriquement garantis ne s'appliquent pas de la même manière aux populations du Proche-Orient, et encore moins aux Syriens et aux yézidis.

Avec le temps, ces camps deviennent pourtant les seuls lieux de vie possibles. Leurs habitants traversent les frontières pour s'y installer durablement. Les observateurs extérieurs, y compris dans les localités voisines, réduisent souvent ces espaces à des stéréotypes de « chaos » ou de « prostitution ». Pourtant, ces mêmes voisins viennent s'approvisionner sur les marchés des camps, où les prix sont plus bas.

Les camps servent également de lieux d'accueil pour d'anciens détenus et pour des femmes rescapées des prisons de l'OEI, ainsi que pour leurs familles, qui ont subi d'horribles tortures physiques et psychologiques. Mais des questions demeurent : ces camps peuvent-ils durer indéfiniment ? Jusqu'à quand ? Les tentes vont-elles se dégrader ? Les structures en béton finiront-elles par s'effondrer ? Et si elles restent debout, l'État irakien cherchera-t-il à les cacher pour préserver sa réputation internationale et continuer à exhiber ses « réalisations » ?


1NdT. Le takbir est l'acte de prononcer la formule arabe «  Allahou Akbar  », qui signifie «  Dieu est grand  ». L'organisation de l'État islamique (OEI) utilise parfois l'expression «  Allahou Akbar  » en appelant au takbir, pour annoncer ses crimes et les justifier au nom de Dieu.

2Certains chercheurs attribuent le nom «  Shankal  » à une construction linguistique sumérienne cunéiforme, qui combine «  shan  », signifiant «  femme  », et «  kal  », signifiant «  déesse  ».

3«  Iraq : Escape from Hell : Torture and sexual slavery in Islamic State captivity in Iraq  », rapport d'Amnesty International, 23 décembre 2014.

4Voir «  The Nightmare in Iraq  », rapport d'Human rights watch, 9 août 2014.

5«  UNICEF Iraq Humanitarian Situation Report No. 1 (Mid-Year), 01 January – 30 June 2024  », 13 septembre 2024.

Le « gazoduc arabe » au service d'Israël

Silhouettes de personnes avancent devant un grand feu flamboyant dans l'obscurité.

La crise énergétique née de la guerre contre l'Iran révèle à quel point les voisins arabes d'Israël dépendent de ses exportations de gaz. À travers le « gazoduc arabe », cette dépendance qui touchait l'Égypte et la Jordanie s'étend désormais à la Syrie et au Liban. Elle donne à voir une cartographie complexe, qui bénéficie à Tel-Aviv et à ses desseins régionaux.

Début 2026, la Jordanie a effectué des livraisons expérimentales de gaz à la Syrie, à raison de 30 millions à 90 millions de pieds cubes par jour1. Cette phase a abouti à la signature, le 26 janvier à Amman, d'un accord formel entre la Compagnie nationale d'électricité (National Electric Power Company, Nepco), détenue à 100 % par l'État jordanien, et la Compagnie syrienne des produits pétroliers (Syrian Petroleum Company, SPC), en présence des ministres de l'énergie des deux pays. Cet accord prévoit la fourniture de 140 millions de pieds cubes de gaz par jour (soit 4 millions de mètres cubes) à la Syrie pour la production d'électricité, une quantité cruciale compte tenu du déficit énergétique important du pays.

Le même mois, l'Égypte a commencé à approvisionner la Syrie en gaz à hauteur d'environ 50 millions de pieds cubes par jour (soit 1,5 million de mètres cubes) via le « gazoduc arabe » – long de 1 200 kilomètres, le conduit a été construit entre Al-Arich dans le Sinaï, la Jordanie, la Syrie et le Liban –, et le Liban en quantité similaire – bien que d'autres sources aient démenti la livraison au Liban.

Mais la Jordanie, la Syrie, l'Égypte et le Liban ne peuvent s'appuyer sur des infrastructures à même de garantir un volume des échanges suffisant. Le gazoduc arabe se trouve phagocyté par le circuit d'acheminement du gaz israélien vers la Méditerranée orientale. Israël, qui s'emploie à remodeler la région et à en redessiner la géographie et la politique par la force militaire, déploie aussi un expansionnisme à travers un réseau moins visible : celui des gazoducs.

Cartographier les sources d'approvisionnement

Depuis l'annonce de cet accord, de nombreuses interrogations se sont fait jour quant à la provenance effective du gaz livré. En effet, la Jordanie n'est pas un pays producteur de gaz, du moins pas à une échelle significative. Elle demeure fortement dépendante des importations énergétiques. Pourtant, le pays dispose de ressources non négligeables. Le gisement de Richa, à la frontière avec l'Irak, connu depuis les années 1980, contiendrait environ 9 400 milliards de pieds cubes de gaz (soit 266 milliards de mètres cubes). Malgré ce potentiel, les autorités jordaniennes n'ont jamais engagé d'exploitation ambitieuse ni soutenue de ces réserves. Les investissements dans les sources d'énergie locales – solaire, éolienne ou encore le schiste bitumineux – ont été longtemps insuffisants.

Cette situation résulte d'un choix politique persistant, fondé sur une dépendance structurelle aux importations d'énergie. Dans les années 1990, la Jordanie comptait largement sur le pétrole en provenance d'Irak. Cette relation énergétique a pris fin à la suite de la guerre qui a suivi l'invasion du Koweït en 2003. Par la suite, entre 2003 et 2011, la Jordanie s'est tournée vers le gaz égyptien, via des infrastructures régionales. Ces approvisionnements ont toutefois été fragilisés puis interrompus en raison d'attaques répétées contre les gazoducs dans le contexte du mouvement de protestations égyptien de 2011 puis de soulèvements dans le Sinaï. Il convient de rappeler que ces mêmes infrastructures alimentent Israël. Enfin, à partir de 2020, la Jordanie s'est tournée vers l'importation de gaz israélien, marquant une nouvelle étape dans cette trajectoire de dépendance énergétique externe.

L'ensemble de ces options a conduit la Jordanie à dépendre, pour l'essentiel de ses besoins énergétiques, d'une source unique. S'agissant de l'Égypte, sa production nationale a connu un déclin continu, atteignant en 2024 son niveau le plus bas depuis six ans. Cette même année, les importations de gaz par Le Caire ont atteint un niveau record, en particulier celles de gaz naturel liquéfié, majoritairement d'origine américaine.

Face aux interrogations concernant la traçabilité du gaz livré, le directeur de la communication du ministère syrien de l'énergie, Abdel Hamid Sallat, a précisé en 2026 que le gaz importé « n'est pas d'origine jordanienne, mais provient de gaz naturel liquéfié acquis sur les marchés internationaux, regazéifié à Aqaba avant d'être acheminé via le “gazoduc arabe” ». Cette explication occulte une réalité plus complexe, au cœur de laquelle se trouve Israël. Le « gazoduc arabe », autrefois symbole de coopération énergétique régionale, est devenu un axe central des flux gaziers en Méditerranée orientale, y compris pour le gaz exporté depuis Israël vers la Jordanie et Égypte.

Les infrastructures reliant le gisement de Leviathan, situé au large de Haïfa, se connectent au « gazoduc arabe » dans la région d'Al-Khanasri, dans le gouvernorat d'Al-Mafraq, au nord de la Jordanie. De là, le gaz est acheminé vers le sud en direction de la frontière égyptienne, avant de poursuivre vers Égypte.

Carte du réseau gazier en Méditerranée orientale : les cercles rouges indiquent les points d
Carte du réseau gazier en Méditerranée orientale : les cercles rouges indiquent les points d'entrée des gazoducs en provenance d'Israël dans le gazoduc arabe, au sud à Al-Arich (Égypte) et au nord à Al-Khanasri (Jordanie). Source : CEDIGAZ, avec modifications.

Un système régional capté par Tel-Aviv

Par conséquent, toute cargaison de gaz naturel liquéfié (GNL) importée du marché mondial et arrivant au terminal GNL d'Aqaba se trouve injectée dans le réseau du gazoduc arabe, où elle se mélange automatiquement au gaz circulant déjà, y compris celui importé d'Israël. Ces quantités intègrent ainsi ce que l'on peut appeler le « mixage gazier » utilisé par tous les acteurs du réseau.

Le gaz importé d'Israël constitue un pilier fondamental et durable de l'approvisionnement, en vertu d'accords s'étalant sur plusieurs décennies. Les chiffres sont colossaux : environ 10 milliards de dollars d'ici 2035 pour la Jordanie, et environ 35 milliards de dollars d'ici 2040 pour l'Égypte.

Il est donc probable que ces cargaisons soient gérées selon un système qui limite la traçabilité. Au lieu de transporter le gaz sur de longues distances au sein du réseau, les importations sont sans doute acheminées sous forme de gaz naturel liquéfié depuis le port d'Aqaba, au sud, vers l'Égypte, compte tenu de sa proximité géographique avec ce point du gazoduc. Inversement, une partie du gaz en provenance d'Israël et à destination de la Syrie serait pompée depuis son point d'entrée dans le gazoduc arabe, au nord de la Jordanie, le point le plus proche du territoire syrien. Ceci limiterait les coûts de transport supplémentaires et éviterait l'inversion du flux de gaz dans le gazoduc.

Ce mécanisme équivaut à une entrée directe d'Israël dans la chaîne d'approvisionnement énergétique syrienne. Grâce à cet accord, la Syrie est intégrée au nouveau système énergétique régional centré sur le hub israélien d'approvisionnement et d'exportation. Dès lors, le gazoduc arabe sert de principal mécanisme de transport. Initialement conçu comme un projet d'intégration arabe, il est devenu une infrastructure d'exportation de gaz israélien vers la Méditerranée orientale.

La main sur le robinet

L'attaque israélo-américaine du 28 février contre l'Iran a mis à l'épreuve tout ce système. Dès le début, Israël a annoncé la fermeture du champ gazier de Leviathan, son principal gisement d'exportation. Cette décision a immédiatement interrompu les approvisionnements vers la Jordanie et l'Égypte, contraignant les deux pays à activer leurs plans d'urgence pour faire face à une grave pénurie.

Il ne s'agit pas d'un cas isolé ; c'est la deuxième fois en moins d'un an que ce même champ est fermé, privant de gaz les deux pays. En juin 2025, lors de la guerre américano-israélienne contre l'Iran, Israël avait suspendu la production de ce champ, provoquant également des pénuries. En mars 2026, la Jordanie, dans le cadre de son plan d'urgence visant à pallier l'interruption des importations de gaz israélien, a annoncé qu'elle importerait du gaz naturel liquéfié depuis le marché mondial via le port d'Aqaba. Elle a aussi loué un nouveau navire de regazéification qui rejoindra celui actuellement amarré dans ce même port.

Il est devenu évident que le facteur déterminant du fonctionnement du système énergétique régional, qui a commencé à se structurer en 2016 avec la signature par la Jordanie du premier accord majeur d'importation de gaz avec Israël, est l'acheminement du gaz israélien lui-même. Importateurs nets d'énergie, incapables d'atteindre l'autosuffisance ou d'exporter leurs excédents de production nationale ou d'importations provenant d'autres sources, les pays arabes, voisins d'Israël, sont placés en situation de grande dépendance.

La dimension politique est également manifeste. Israël a maintes fois utilisé l'énergie et l'eau comme moyen de pression, notamment lorsqu'il a menacé de se retirer de l'accord gazier signé avec l'Égypte en septembre 2025, invoquant le non-respect supposé par Le Caire des termes des accords de Camp David. De même, Israël a menacé à plusieurs reprises de couper à la Jordanie l'approvisionnement en eau, une ressource essentielle. Interrompre les flux d'énergie et d'eau et détruire les infrastructures connexes, comme lors de la guerre contre Gaza depuis 2023, ainsi que cibler les infrastructures d'électricité et d'eau au Liban lors de ses attaques répétées font partie de l'arsenal déployé par Israël.

Le Liban et la Syrie pris dans l'étau

Le Liban progresse également, et à un rythme accéléré, vers le même type d'arrangements régionaux. En 2022, un accord de normalisation pour la délimitation de ses frontières maritimes avec Israël a été signé. Il devait permettre à Israël de lancer la production du champ de Karich et de renforcer ses exportations de gaz vers l'Europe via les installations de regazéification en Égypte. Malgré le contexte de guerre en Ukraine, de hausse des prix de l'énergie et la volonté de l'Europe de se détacher du gaz russe, l'exploitation des champs gaziers du Liban dans l'est de la Méditerranée reste au point mort.

La Syrie comme le Liban disposent de ressources nationales : le potentiel gazier libanais dans ses zones maritimes est estimé, selon l'Agence d'information sur l'énergie2, à 25,4 trillions de pieds cubes, tandis que la Syrie compterait 8,8 trillions de pieds cubes en mer et 8,5 trillions de pieds cubes sur son territoire central et oriental. Mais l'exploitation de ces réserves nécessite des moyens financiers et techniques colossaux, ainsi qu'une volonté politique en ce sens, doublée de la capacité de résister aux pressions régionales. Or le Liban et la Syrie connaissent un déficit électrique sévère et une demande énergétique très élevée qui les lie à l'étranger.

Cette urgence est susceptible d'être invoquée pour justifier le retard dans le développement des ressources locales et pour accélérer l'intégration dans le nouveau réseau énergétique régional. Implicitement, ce processus affirme la centralité d'Israël et lui laisse la latitude d'utiliser ces coupures d'approvisionnement comme un outil de siège, d'anéantissement, de chantage politique et d'expansion coloniale.


1NDLR. Un pied cube équivaut à 0,028 mètre cube (m3). La conversion suppose une division par 35,315. Donc ici, il s'agit de 850 000 à 2 550 000 m3.

2Une agence fédérale dépendant du département états-unien de l'énergie, créée en 1977.

Monde arabe. Frontières et circulations en évolution

Un groupe de personnes marche vers un bus, avec des montagnes et une ville proche.

Quel est le rôle des frontières dans la construction des appartenances dans le monde arabe ? Comment une région, jadis ouverte à la circulation, a-t-elle été reconfigurée et avec quels impacts ? Quels types de liens persistent d'un côté ou de l'autre des remparts ? Autant de questions que le Réseau des médias indépendants sur le monde arabe va tenter d'approcher avec différents angles, dans ce nouveau dossier d'articles consacré à la thématique des frontières.

La ligne jaune. Ainsi est nommée la démarcation établie dans le cadre du « cessez-le-feu » à Gaza, en octobre 2025, après deux années de génocide et la poursuite du blocus. Cette « ligne » de séparation qui partage l'enclave palestinienne, encore majoritairement occupée par l'armée israélienne, est mouvante. Elle est également une frontière entre la vie et la mort, car quiconque oserait franchir les blocs de bétons peints en jaune se verrait abattre sur-le-champ. C'est le cas à Rafah, où le média égyptien Mada Masr revient de manière précise sur l'évolution historique de cette ville à la lisière du Sinaï.

Dans la région, le choix de couleurs claires comme qualificatifs de lignes frontalières contraste avec le constat d'une expansion impérialiste d'Israël, qui, fort de la Bible revendiquée comme cadastre, n'a jamais défini ses frontières. « Ligne verte » en Cisjordanie, « bleue » au Sud-Liban, « violette » au-delà du Golan occupé, on pourrait se demander quelle sera la prochaine teinte, tant ces deux dernières années, et la guerre de Tel-Aviv sur sept fronts, ont été marquées par une volonté de conquêtes territoriales. La nouvelle offensive terrestre israélienne, lancée le 3 mars 2026 au Sud-Liban, possiblement jusqu'au fleuve Litani, témoigne de cette logique.

En 1916, les rivalités coloniales de la France et du Royaume-Uni favorisent paradoxalement leur entente pour un découpage de l'empire ottoman en administration directe ou en zones d'influence, et ce à travers les accords Sykes-Picot. L'année suivante, la déclaration Balfour envisage favorablement « l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif », qui se légalise d'abord par le plan de partage en 1947, puis avec la déclaration d' « indépendance » d'Israël l'année suivante sur les trois-quarts du territoire sous mandat britannique, au prix d'un nettoyage ethnique subi par les Palestiniens.

Plus de 75 ans après, et une dizaine d'offensives lancées dans son environnement régional, Israël continue de remodeler les frontières de la région. Avec un appui occidental constant, en particulier états-unien, réaffirmé depuis le début des années 2000 par une administration néo-conservatrice et sa volonté de réorganiser – ou plutôt de déstructurer – la région en fonction de ses intérêts. À commencer par l'Irak. Et, sans surprise, sous couvert de « démocratie, d'économie libérale et de guerre contre le terrorisme », comme le détaillait George Corm dans La nouvelle question d'Orient (La Découverte, 2017) en dénonçant, déjà il y a une décennie, le « deux poids, deux mesures » et « l'hubris » des Occidentaux sur le terrain. Dernière en date, l'actuelle guerre d'agression israélo-étatsunienne contre l'Iran, y compris contre ses structures étatiques, embrasse cette logique du chaos à l'encontre des peuples et du droit international. Il n'y a pourtant ni déterminisme ni fatalité.

Une construction politique

Que ce soit au Ier siècle, sous l'empire romain s'étendant au sud de la Méditerranée ou au début de l'islam, avec l'expansion du califat omeyyade par la cavalerie semi-nomade de l'Atlantique à l'Indus, les évolutions des lignes de front ont transformé les territoires, parfois marqués par une architecture défensive comme les Ribats1, toujours présents au Maghreb. Avec un effet sur les flux de personnes, de biens et d'idées, à l'instar de la fameuse route caravanière dans l'Arabie préislamique. À ce propos, le média jordanien 7iber s'intéresse aux effets d'un changement politique sur les échanges frontaliers en revenant sur l'évolution du commerce, entre la Jordanie et la Syrie, après la chute du régime de Bachar Al-Assad en décembre 2024.

Concept westphalien2 par excellence, celui de « frontière » ne correspond pas à une réalité naturelle, mais traduit une construction politique, afin de borner l'exercice d'un pouvoir sur un territoire. Si le modèle de l'État-nation reste valorisé par le droit international, en vertu du principe de l'Uti possidetis juris3, préférant la stabilité des frontières héritées de la colonisation à une remise en cause perçue comme déstabilisatrice, on peut questionner la pertinence historique de ce modèle à travers la sociologie du monde arabe. Notamment car d'autres logiques ont préexisté, nomades ou unificatrices, comme l'asabiyya4, ou encore du fait des mosaïques ethniques et religieuses qui y coexistent par-delà les marges, dont certaines sont très anciennes, comme entre l'Algérie et le Maroc. Les tentations fédéralistes n'ont d'ailleurs pas été couronnées de succès, que ce soit en Kabylie, en Irak ou encore en Syrie, comme en témoigne la présente situation du Rojava ou du Djebel druze. Le fait est que bousculer les frontières établies apparaît, aujourd'hui, pour le moins périlleux.

Les exemples de conflits, irrédentismes et contentieux territoriaux entre les États de la région ne manquent pas : que ce soit la problématique du sandjak d'Alexandrette entre Damas et Ankara jusqu'en 19505, la « guerre des Sables » entre l'Algérie et le Maroc en 1963, la guerre Iran-Irak (1980 - 1988) dont le fleuve limitrophe Chatt El-Arab, stratégique dans les échanges internationaux, a été un des enjeux ou encore l'annexion pure et simple du Koweït par l'Irak de Saddam Hussein, en 1990, avec les conséquences que l'on connaît. Le sous-espace régional n'est sorti de ces antagonismes que plus divisé.

Les frontières ont parfois fait l'objet d'expérimentations panarabes, comme nous le rappelle le souvenir de la République arabe unie (1958-1961) entre l'Égypte et la Syrie. En 2011, à l'issue d'un référendum, le Soudan du Sud devient le dernier État souverain à déclarer son indépendance, tandis qu'aujourd'hui le Soudan reste déchiré par la guerre. Enfin, si le Yémen s'est réunifié en 1990, il est depuis plus d'une décennie ravagé par un conflit meurtrier, dont la ligne de front correspond strictement à l'ancienne frontière…

La remise en cause des frontières, en particulier de leur portée symbolique – car il s'agit bien « d'un marqueur symbolique » selon le géographe Michel Foucher – a sans doute vu son paroxysme à l'été 2014, lorsque l'organisation de l'État islamique s'est mise en scène entre la Syrie et l'Irak, balayant dans le sable une cartographie dessinée par les Européens, au nom du califat. Elle rappelle ainsi l'artificialité des tracés actuels et ses effets en matière de confessionnalisme exacerbé. Le média panarabe Assafir Al-Arabi revient sur les franchissements tragiques de cette frontière par les Yézidis et ses derniers aménagements sécuritaires.

Militarisation et technologies de surveillance

Depuis un siècle, les bornages modernes ont favorisé la restriction d'un espace qui était jusqu'alors ouvert, pour ceux (au masculin) qui en avaient les moyens. Les grands voyageurs comme Al-Idrissi et Ibn Jubayr au XIIe siècle, ou encore Ibn Battûta, plus d'un siècle après, parcourant notamment l'Afrique du Nord, l'Égypte, la Palestine, la Syrie, l'Arabie, puis l'Irak et la Perse, n'étaient pas rares. La rihla (« voyage ») de ce dernier convoque autant un nouveau genre littéraire, que le sentiment d'une libre circulation au sein de dar al-islam (« la maison de l'islam », autrement dit, les terres musulmanes), où La Mecque représentait déjà une centralité touristique.

Jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale, il était d'autant plus facile de circuler grâce au développement du rail en Turquie, en Syrie, en Irak, en Arabie, du Liban au Sinaï et en traversant la Palestine – aujourd'hui parsemée de centaines de checkpoints et autres obstacles militaires, quand les routes ne sont pas tout simplement ségrégées. Ces traversées permettaient d'apprécier davantage de particularismes locaux et de mélanges, y compris religieux, avant la prégnance des nationalismes et la fortification des lisières. Orient XXI met en exergue, avec un témoignage rare de Raja Shehadeh, cette facilité de circulation au Proche-Orient avant 1948, lorsque le Jourdain ne délimitait aucune frontière politique ou administrative.

Aujourd'hui, la militarisation des frontières se renforce par des technologies de surveillance et de contrôle, très lucratives et expérimentales, aux dépens des libertés de mouvement, de la dignité des exilées et d'une intégration régionale. Si les déplacements entre pays de la région sont loin d'être aisés – nombre de trajets requièrent des visas préalables et tout est plus compliqué pour les Palestiniens — un de nos collègues journalistes en a fait directement les frais –, la césure est encore plus nette entre le nord et le sud de la Méditerranée. Plus de 40 000 personnes sont mortes noyées depuis 2014. Le budget de l'agence européenne de garde-frontières Frontex est passé sur la même période de 100 millions à plus d'un milliard d'euros. CQFD. Les clôtures meurtrières des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla se sont érigées au Maroc, et s'est développée, sur la rive sud, l'externalisation des frontières de l'Union européenne. Dans son article, le média méditerranéen Babelmed révèle comment les mafias tirent avantage de ces dispositifs frontaliers, partout dans l'espace méditerranéen. Dubaï, moyeu d'un capitalisme financiarisé et globalisé, apparaît comme un territoire offshore permissif à ces pratiques.

Une autre intégration au sein de la région serait-elle envisageable ? Les 22 États de la Ligue arabe pourraient-ils accroître leur coopération, a fortiori en termes de mobilité ? A minima dans les sous-régions, comme avec l'exemple de l'Union du Maghreb arabe, dorénavant coquille vide en raison de la crise sur le Sahara occidental ? À travers l'expérience de la caravane terrestre Soumoud, entre la Tunisie et la Libye, en soutien au peuple palestinien, le média tunisien Nawaat raconte une coopération entre les populations qui tire parti d'une absence de frontière linguistique et religieuse. Avec la conclusion que, parfois, ce ne sont pas les frontières qui séparent les peuples. Ce que confirme le média algérien Maghreb Emergent dans son enquête de terrain aux confins du sud du Sahara.

Après deux précédents dossiers sur le thème des migrations, cette nouvelle initiative du Réseau des médias indépendants sur le monde arabe, qui fête cette année ses dix ans, se veut intégralement disponible en ligne, en arabe, en français et en anglais, afin de franchir autant de murs physiques que de barrières mentales.


1forteresse ou citadelle, construite dans les premiers temps de la conquête musulmane du Maghreb pour protéger les frontières de la cité.

2Principe de droit international selon lequel chaque État exerce une souveraineté exclusive sur son propre territoire.

3Principe venant du droit romain selon lequel les frontières établies sous l'empire d'un système disparu doivent être respectées et maintenues par les nouveaux États.

4Terme arabe ancien mobilisé par le penseur Ibn Khaldoun (1332-1406) pour définir la cohésion sociale.

5L'ancien sandjak d'Alexandrette syrien a été donné par la France à la Turquie en 1939. Devenu Hatay, son appartenance à Ankara a été reconnue par la Syrie au début des années 1950, mais remise à nouveau en question, sur les cartes, par le régime de Bachar Al-Assad durant le soulèvement syrien.

L'extension territoriale d'Israël depuis octobre 2023

Si le 7 octobre 2023 constitue un tournant majeur dans la recomposition des rapports de force au Proche-Orient, il a également été le prétexte pour redessiner les lignes de démarcation. Israël a ainsi saisi cette séquence pour consolider et étendre son emprise territoriale à Gaza, en Cisjordanie, mais aussi au Sud-Liban et en Syrie, installant de facto des réalités durables sur le terrain. Une constante dans l'histoire coloniale de l'État.

Quelles sont les frontières d'Israël ? Celles-ci n'ont cessé d'évoluer — et d'être repoussées — depuis 1949, à chacune des guerres menées contre ses voisins. Trop souvent présentées comme des opérations de « défense », les offensives que Tel-Aviv mène sur les fronts limitrophes depuis le 7 octobre 2023 s'inscrivent dans cette histoire longue. Notons que cette évolution territoriale est largement assumée publiquement, à travers les cartographies militaires, les tribunes stratégiques et les déclarations de responsables.

Gaza, divisée en deux blocs

Le cessez-le-feu conclu en octobre 2025 n'a pas signifié un retour à la situation géographique d'avant le 7 octobre pour la bande occupée par Israël depuis 1967. Loin de figer les positions, il a entériné une transformation déjà en cours. Après des déplacements forcés de populations de l'est vers l'ouest depuis octobre 2023 et des incursions militaires progressives, un nouveau contrôle territorial s'est imposé. Ce redéploiement a ensuite été formalisé par la création de « zones de sécurité », des espaces placés sous contrôle militaire direct et vidés en partie de leur population. Quant aux « lignes de démarcation », souvent matérialisées par la « ligne jaune » sur les cartes, elles demeurent floues et mouvantes, reflétant un rapport de force encore instable plutôt qu'une frontière stabilisée.

L'enclave est divisée en deux blocs : environ 53 % du territoire est placé sous contrôle militaire israélien, contre 47 % pour la population gazaouie. Cette séparation a été matérialisée depuis décembre 2025 par une « ligne jaune » : alignements de blocs de béton peints en jaune et bermes de terre formant une frontière intérieure de fait. Ces zones ont été déclarées zones de tir ou interdites, rendant tout retour civil hautement improbable, accentuant une compression démographique sans précédent à l'ouest de l'enclave. De plus, la majorité des terres agricoles et plus de la moitié des puits d'eau se trouvent sous contrôle israélien.

Des images satellites révèlent un déplacement progressif de ces blocs, centaine de mètres par centaine de mètres, sans proclamation officielle1. Dans le même temps, le chef d'état-major de l'armée israélienne, Eyal Zamir, a évoqué l'émergence d'« une nouvelle ligne de frontière », laissant entrevoir la possible stabilisation durable de cette division. La « ligne jaune » marque un tournant dans la mesure où la zone tampon n'est plus périphérique, mais intérieure et mouvante, redessinant l'espace au cœur même de l'enclave.

En Cisjordanie, un niveau record d'expansion coloniale

À la suite des accords d'Oslo (septembre 1993), la Cisjordanie a été divisée en trois zones : la zone A (18 %), avec un contrôle palestinien mais des incursions israéliennes régulières ; la zone B (22 %), avec un contrôle civil palestinien et une sécurité conjointe avec les Israéliens ; la zone C (60 %), sous contrôle total israélien, incluant la majorité des colonies et des ressources, notamment les terres agricoles. Mais les restrictions imposées par le gouvernement israélien y limitent fortement la construction, l'accès à l'eau et aux infrastructures.

Depuis le 7 octobre 2023, plusieurs pouvoirs administratifs ont été transférés de l'armée à une autorité civile dirigée par le ministre des finances, Bezalel Smotrich. Ce basculement d'un régime militaire vers une administration civile intégrée à l'État israélien constitue une étape décisive pour l'annexion et prépare sa légalisation juridique. Parallèlement, l'armement massif des colons, avec 120 000 armes distribuées depuis 2023, encouragé par Itamar Ben Gvir, le ministre de l'intérieur, et présenté comme une « défense civile », leur permet de mener directement des expulsions, des agressions et des incendies de terres palestiniennes. Ces actions visent à chasser les paysans des zones rurales pour concentrer la population dans les villes et fragmenter davantage l'espace palestinien2.

En 2025, l'expansion coloniale a ainsi atteint des niveaux records : annonce de 22 nouvelles colonies, légalisation d'avant-postes, et reprise du projet E1 qui prévoit la construction de 3 000 logements israéliens entre Jérusalem-Est et la colonie de Maale Adoumim, avec le risque de couper la Cisjordanie en deux. Par-dessus tout : la relance du cadastre foncier, le 15 février 2026, permettant de déclarer « terres d'État » des propriétés palestiniennes dont les propriétaires ont été forcés au départ. Cette procédure va faciliter et systématiser leur achat par des Israéliens et agrandir les capacités d'intervention et d'administration israéliennes. On compte aujourd'hui 737 000 colons israéliens dans tous les territoires cisjordaniens et Jérusalem-Est, contre 622 000 en 2017. Ces politiques s'inscrivent dans une ligne assumée par les ministres d'extrême droite Smotrich et Ben Gvir, partisans de l'annexion.

Depuis le 7 octobre 2023, l'expansion coloniale en Cisjordanie s'est intensifiée de manière spectaculaire. Selon l'ONG israélienne La Paix maintenant, plus de 2 400 hectares ont été déclarés «  terres d'État  » en 2024 et début 2025, soit 0,68 % de la zone C. Les colons ont ouvert 116 km de nouvelles routes non autorisées, fragmentant davantage le territoire et restreignant l'accès palestinien. Par ailleurs, 86 nouveaux avant-postes ont été établis, dont 60 fermes agricoles. L'impact humain est massif : selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l'ONU (OCHA), 1 222 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie depuis fin 2023, et 39 843 personnes ont été déplacées, au moins temporairement. L'année 2025 a également marqué un record dans les attaques et dommages sur les propriétés palestiniennes avec 1 828 incidents, tandis que la justice israélienne abandonne la plupart des poursuites, laissant les colons agir en quasi-impunité.

Au Sud-Liban, la « zone tampon » est une « zone morte »

L'offensive aérienne israélienne massive a commencé le 23 septembre 2024, suivie une semaine plus tard par l'engagement de l'armée de terre. Elle a entraîné une destruction massive dans une bande d'environ 5 kilomètres au nord de la « ligne bleue », démarcation tracée par l'ONU en 2000, au lendemain du retrait israélien du Sud-Liban, occupé depuis 1978. Les bombardements aériens quasi quotidiens depuis, les tirs d'artillerie, l'usage d'armes incendiaires et désormais de glyphosate ont rendu de vastes secteurs inhabitables.

Officiellement, Israël a affirmé ne pas chercher à créer une « zone tampon » mais à repousser l'unité Radwan du Hezbollah. Dans les faits, pourtant, il a installé un corridor vidé de sa population civile — plus de 95 000 Libanais avaient déjà été déplacés dès juin 2024 —, les infrastructures — routes, réseaux d'eau et d'électricité, terres agricoles — ont été détruites ou lourdement endommagées et des quartiers entiers de villages ont été rasés pendant la guerre3. Le risque de mort, les destructions, l'impossibilité de vivre faute d'infrastructures, la dégradation écologique ont transformé le tissu social et démographique local, d'où le surnom de « zones mortes ». Si certains habitants sont progressivement revenus en novembre 2025, cela ne concerne pas tous les villages.

L'armée libanaise a pourtant affirmé en janvier 2026 avoir achevé le désarmement du Hezbollah entre le Litani et la « ligne bleue » comme convenu par le cessez-le-feu, mais les bombardements se poursuivent, en violation de l'accord. Israël a positionné cinq bases israéliennes au-delà de cette ligne — Labounneh, Jabal Blat, Shaked, Houla et Hamamis — et érigé un mur en monoblocs de béton de neuf mètres de haut, absorbant de nouvelles terres de villageois du sud (4 000 m² en 2025 ). Des colons poussent pour débuter l'implantation de colonies : un scénario similaire aux annexions de la zone tampon du Golan. Le 2 mars 2026, Israël a ordonné l'évacuation de 30 villages du Sud-Liban, provoquant, encore une fois, un déplacement forcé de la population. Puis, le 4 mars, il a ordonné le déplacement de toute la population libanaise présente au sud du fleuve Litani, vers le nord, correspondant aux projections coloniales expansionnistes de l'appareil d'État israélien depuis 1978.

Ordre d
Ordre d'évacuation publié par l'armée israélienne le 4 mars 2026, intimant aux habitants du Sud-Liban de se déplacer au nord du fleuve Litani.

En Syrie, entre désir d'expansion et stratégie militaire

Depuis la guerre de juin 1967, Israël occupe le plateau du Golan, pris à la Syrie au terme des combats. Une politique de colonisation s'y est peu à peu déployée tandis que la « Loi sur le Golan » de 1981 est venue formaliser de manière illégale aux yeux du droit international l'annexion de la région. En 2019, le président étatsunien Donald Trump a reconnu la souveraineté israélienne sur le Golan. Depuis, la colonisation s'est étendue, avec près de 32 implantations4.

Après la chute du régime de Bachar Al-Assad, le 8 décembre 2024, Israël a profité du chaos pour lancer une vaste opération terrestre en Syrie. Il a pris le contrôle de la zone démilitarisée instaurée en 1974, après la guerre d'octobre 1973, entravant la mission de la Force des Nations unies chargée d'observer le désengagement (FNUOD). Son armée a avancé dans les régions de Deraa et de Kuneitra, occupant environ 350 km² supplémentaires, du Mont Hermon au bassin du Yarmouk. En parallèle, plusieurs centaines de frappes aériennes ont visé les infrastructures militaires syriennes. Le gouvernement israélien a dans le même temps approuvé un plan visant à doubler la population des colons juifs dans la partie syrienne du Golan.

On compte désormais neuf positions militaires israéliennes établies dans les territoires occupés, notamment autour de Kuneitra. Au début de la transition syrienne, Israël a d'abord justifié ces mouvements par la prévention d'une menace « terroriste » et la création d'une « zone de défense stérile ». Pour Damas, il s'agissait d'une violation du cessez-le-feu de 1974. Israël soutenait alors que l'accord était caduc avec la disparition de son signataire de facto, tout en invoquant l'autodéfense.

Si la posture israélienne s'inscrit dans sa logique historique d'expansion et de projection stratégique, les analyses et discours de responsables israéliens traduisent également une inquiétude persistante face à l'émergence d'un État syrien centralisé et aligné sur Ankara à leurs frontières. La constitution d'une zone tampon s'inscrit alors dans une double finalité : contenir les recompositions régionales et entraver la consolidation d'un axe Damas-Ankara, tout en posant les jalons d'un dispositif de contrôle et de dissuasion, redessinant l'équilibre frontalier, susceptible d'influencer tout futur arrangement politique au bénéfice d'Israël.

Par ailleurs, les gestes d'ouverture adressés aux Druzes syriens qui peuplent le Golan ne relèvent pas uniquement d'une politique de voisinage pragmatique. Ils s'inscrivent dans la tradition de « la politique des périphéries » consistant à exploiter les lignes de fracture internes des sociétés voisines en cherchant des appuis parmi certaines minorités. Ici, en exploitant les massacres de Druzes de juillet 2025.

Le Golan constitue un espace stratégique fondamental pour Israël : il surplombe le Sud syrien, garantit le contrôle de ressources hydriques du lac de Tibériade et des sources du Jourdain situées sur le flanc occidental du Mont Hermon et offre une profondeur face à Damas. Grâce à l'altitude, Israël peut surveiller et contrôler un terrain avancé, détecter toute menace et intervenir, ce qui lui donne une marge de manœuvre plus importante que celle de Damas. Cette topographie vaut à ces hauteurs le surnom des « yeux d'Israël », permettant la surveillance et l'installation de bases militaires.

Parallèlement, l'intégration civile des territoires se poursuit : infrastructures, projets énergétiques et implantations renforcées transforment ces zones en parties fonctionnelles de l'État. Dans le même temps, les populations originaires des nouveaux territoires autour de Kuneitra sont poussées à quitter leurs terres.

L'extension du contrôle israélien, qu'elle prenne la forme d'occupation militaire, de colonisation ou d'annexion, repose à la fois sur des logiques matérielles — ressources, hauteurs stratégiques, axes militaires — et sur une dimension symbolique et religieuse. De nombreux espaces disputés sont investis d'une charge biblique intégrée à l'imaginaire d'Eretz Israel (la terre d'Israël) et, pour certains courants, à une temporalité messianique.

L'annexion progresse toujours par étapes : déplacement des populations natives, démilitarisation, création de zones tampons, domination militaire, implantation de colonies, puis formalisation juridique. On assiste à l'articulation de faits accomplis militaires, d'ingénierie démographique et de normalisation juridique, faisant de l'espace annexé à la fois un levier stratégique, un réservoir de ressources et un projet idéologique. Cette dynamique s'accompagne de déplacements et d'exils répétés : arrachement à la terre, à la mémoire, aux liens sociaux qui entretiennent les cycles de violence, et installent durablement un ordre structurellement inégalitaire fondé sur la contrainte, la soumission et l'humiliation des populations voisines, sous le regard au mieux passif, au pire complice des pays occidentaux.


1Benedict Garman et autres, «  Israel moves Yellow Line deeper into Gaza, satellite images show  », BBC, 16 janvier 2026.

2Marium Ali, «  Mapping forced displacements and settler attacks by Israel in the West Bank  », Al Jazeera, 17 février 2026.

3Raya Jalabi, et autres, «  Israel's push to create a ‘dead zone' in Lebanon  », Financial Times, 27 juin 2024.

4Madjid Zerrouky, «  Israël impose la même répression sur le plateau syrien du Golan qu'en Cisjordanie  », Le Monde, 9 novembre 2025.

Syrie. Un accord au goût amer pour les Kurdes

Foule avec des drapeaux kurdes, une femme en hijab tenant une arme.

Janvier 2026. Après la chute d'Alep, de Raqqa et de Deir ez-Zor, l'armée syrienne est aux abords de Hassaké. L'ensemble du territoire autonome kurde est menacé. Reportage au « Rojava » pendant les négociations qui ont abouti, le 30 janvier, à un accord entre Damas et les Kurdes.

17 janvier 2026. Pour accéder au Kurdistan syrien, ou à ce qu'il reste du « Rojava », nous traversons le Tigre depuis le Kurdistan irakien en empruntant le pont flottant qui relie les deux rives. C'est par ce passage que les camions, les citernes de pétrole et les personnes entrent et sortent du territoire autonome kurde syrien. Ce point de passage garantit des revenus à l'Administration autonome du nord et de l'est de la Syrie (AANES).

Après avoir conquis la totalité d'Alep, de Raqqa et de Deir ez-Zor aux dépens des Forces démocratiques syriennes (FDS), l'armée syrienne se trouve aux portes de la ville de Hassaké. La menace d'une reprise du reste du territoire autonome par l'armée syrienne pèse lourd. Les Kurdes essayent de sauver les meubles. Ils sont horrifiés par la fin rapide de la « coexistence entre communautés, notamment kurdes et arabes », selon l'idéologie officielle des autorités de l'AANES.

Des Kurdes nous amènent à Tirbespi, à 25 kilomètres à l'est de Qamishli, où des milices faisant partie de l'armée officielle de Damas font monter des mortiers sur la ligne de front. C'est la « mobilisation générale ». Hommes et femmes de tout âge, kalachnikovs à la main, se rassemblent sur tous les ronds-points de la région à majorité kurde. Ces comités d'autodéfense vont essayer d'empêcher l'arrivée du gouvernement dans la région. Hussein Khaled, la cinquantaine, est à la fois en colère et inquiet : « Nous protégeons les acquis de notre révolution. »

Un sentiment de trahison

Le 4 janvier, après une proposition de compromis faite par le pouvoir d'Ahmed Al-Charaa le 21 décembre 2025, une réunion se tient à Damas, sous supervision étatsunienne et française. Le texte issu de cette concertation est prêt à être signé quand Assaad Al-Chaibani, le ministre syrien des affaires étrangères, quitte la salle après avoir reçu une note. À son retour, il suspend la signature.

Les 5 et 6 janvier, à Paris, des discussions entre Israël et des responsables de Damas se tiennent sous l'égide des États-Unis. Le but : trouver un accord entre Israël et la Turquie concernant la Syrie. Damas — avec la Turquie derrière elle — fait des concessions majeures : elle abandonne le plateau du Golan à Israël et laisse le sud-ouest sous l'influence de Tel-Aviv, sans risque d'être attaqué par l'armée syrienne. En échange, Damas obtient l'autorisation des Occidentaux d'entrer dans la région autonome tenue par les Kurdes et leurs alliés.

L'offensive de l'armée syrienne commence le 6 janvier à Alep et ne s'arrête que devant les portes de Hassaké dans le nord-est de la Syrie. La volte-face des tribus et des combattants arabes au sein des FDS est largement commentée parmi la population de la région autonome, tout comme la position de Washington, perçue comme une trahison. En effet, Tom Barrack, l'ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie et le Liban, déclare le 20 janvier sur X :

L'objectif initial des FDS en tant que principale force anti-État islamique sur le terrain a largement disparu, Damas étant désormais disposé et en mesure d'assumer les responsabilités en matière de sécurité, y compris le contrôle des centres de détention et des camps de l'organisation de l'État islamique.

Hikmet Habeeb, lui-même arabe et ancien président de l'assemblée cantonale de la région autonome du nord-est, nous accueille dans son bureau. Il tente une explication :

Les tribus arabes suivent le plus fort. Ils étaient avec nous quand nous les avons protégés contre l'organisation de l'État islamique (OEI). Mais maintenant que le gouvernement de Damas arrive dans la région, ils retournent leur veste. Bien avant l'offensive de Damas, un important chef de tribu arabe nous avait fait savoir déjà que si l'armée syrienne arrivait avec des membres de [sa] tribu, [ils n'allaient] pas [se] battre contre eux.

Avec la défection des arabes au sein des FDS, les effectifs avaient rapidement diminué de 100 000 à 50 000. Impossible, dans ces conditions, de tenir le front à l'est de l'Euphrate. Les FDS décident alors de ne pas se battre pour Raqqa et Deir ez-Zor, évitant ainsi un bain de sang, et de se concentrer sur les villes à majorité kurde. Hikmet Habeeb reconnaît : « Nous sommes confrontés à des défections de tous les côtés. De plus, des médias panarabes comme Al-Jazira et Al-Arabiya ne ratent pas une seule occasion de noircir les Kurdes et les FDS avec une propagande mensongère. » Kamal Chomani, rédacteur en chef du journal en ligne The Amargi explique que les problèmes de gouvernance et les abus des FDS étaient connus bien avant : « Les Kurdes eux-mêmes en sont les critiques les plus virulents. Mais la vague actuelle de dénigrement des Kurdes est dictée par l'évolution des alliances. »

La nécessité d'un nouvel accord

Un cessez-le-feu de trois jours est déclaré le lendemain de notre arrivée au « Rojava », le 18 janvier 2026. La menace est momentanément suspendue. Mais les pourparlers n'avancent toujours pas. Damas veut tirer avantage de sa victoire militaire sur le terrain et impose un texte en six points à la délégation kurde à Damas. Dans les faits, c'est une pure et simple demande de capitulation : adhésion individuelle – et non en tant que brigades – des FDS à l'armée syrienne, après vérification sécuritaire, et deux heures optionnelles d'apprentissage de la langue kurde dans les villes où les Kurdes sont majoritaires. Mazloum Abdi, le commandant général des FDS, et son équipe quittent la table des négociations.

Beaucoup de commentateurs décrivent l'attitude kurde comme « maximaliste », un « refus du compromis » en raison de la domination la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Mais les Kurdes que nous rencontrons, des officiels, des commerçants, des travailleurs ou des journalistes, sont unanimes : ils refusent toutes et tous une reddition ou une capitulation. « Nous ne nous sommes pas battus avec autant de détermination et avec autant de morts pour aussi peu de résultats », nous explique Ahin, une jeune étudiante à l'université à Qamishli.

Face au risque de la perte de tout le « Rojava » et d'un bain de sang, la direction kurde tente de se frayer un chemin tout en traçant les lignes rouges : elle accepte la gestion des frontières, des aéroports et des ressources énergétiques par Damas, mais exige de conserver l'autodéfense des villes à majorité kurde, une gestion politique décentralisée du territoire et la préservation des droits culturels kurdes — notamment leur langue.

De son côté, Abdullah Öcalan, le chef du PKK, menace de rompre le processus de paix engagé avec la Turquie si le « Rojava » continue à être attaqué. La diaspora kurde se mobilise. Cette pression populaire, combinée aux efforts diplomatiques de Massoud Barzani et Bafel Talabani, les deux dirigeants kurdes irakiens, finit par convaincre Ankara, Damas et Washington de la nécessité d'un nouvel accord.

Car sans accord, les cercueils n'auraient pas cessé d'arriver, comme en ce jour au cimetière de Qamishli, où l'on enterre dix jeunes tués dans les confrontations récentes à Raqqa. Rohilat Afrin, la commandante des YPJ, les Unités de protection des femmes, ne décolère pas. Devant la foule et sous une pluie battante, elle crie : « Nous nous sommes durement battues pour nos droits, nous allons les garder. »

Dans la région autonome, les femmes jouent un rôle primordial dans toutes les sphères de la société. Dans les négociations en cours, rien ne filtre sur le rôle des combattantes. Sur la ligne de front, l'une d'entre elles assure que « les femmes ne vont pas retourner dans leur cuisine si jamais le régime de Damas reprend le contrôle de cette région. »

Des milliers de nouveaux déplacés

Le 22 janvier, nous nous mettons en route pour la ligne de front à Hassaké, ville mixte arabo-kurde, à deux heures de route de Qamishli. Les troupes de Damas se trouvent à deux kilomètres du centre-ville. Si Hassaké tombe, la région à majorité kurde se trouvera tellement réduite qu'elle deviendra économiquement invivable.

Quand nous rentrons le lendemain à Qamishli, les drapeaux des FDS symbolisant une Syrie fédérale ont disparu. Restent ceux des YPG et YPJ, ainsi que le drapeau du Kurdistan — rouge, blanc et vert avec le soleil au milieu — aussi utilisé par le Gouvernement régional du Kurdistan irakien. Les principaux concernés se sentent abandonnés de tous. Finis les principes de la coexistence entre les peuples. Il ne leur reste que la solidarité inter-kurde. Bilal, journaliste kurde, nous confie :

Le PKK a perdu des plumes. Son projet de coexistence entre les peuples ne fonctionne visiblement pas. Les gens ici regardent désormais vers les Kurdes d'Irak. Mais soyons honnêtes : sans les guérilleros du PKK, descendus de la montagne de Qandil en 2014, Kobané ne serait pas libérée et le génocide contre les yézidis à Chengal n'aurait pas été arrêté. C'est le PKK qui avait ouvert un corridor et sauvé des dizaines de milliers de vies.

Le 24 janvier, nous visitons une école à Qamishli occupée par des familles qui ont emporté avec elles les biens qui leur restaient. L'offensive récente de Damas a créé 150 000 nouveaux déplacés internes, selon un comptage de l'Administration autonome. Pour certains, c'est le quatrième ou cinquième déplacement. Walid Ali, un quinquagénaire originaire d'Afrin, raconte son calvaire :

Nous sommes partis d'abord d'Afrin à Tel Rifaat, où nous sommes restés sept ans. En janvier 2026, des milices syriennes pro-turques nous ont de nouveau attaqués et nous avons dû fuir vers Tabqa. Ensuite, l'armée syrienne est arrivée et nous sommes partis pour Raqqa. Une fois Raqqa tombée, nous nous sommes déplacés vers Hassaké. Et nous voici maintenant à Qamishli.

Evin, une jeune fille de 17 ans, fond en larmes : « Nous avons dû partir à quatre reprises. Nous n'avons jamais eu l'opportunité d'aller à l'école. J'en ai marre d'être déplacée. » Ces déplacés viennent s'ajouter au demi-million de déplacés internes causés par l'agression turque de 2018 et 2019. Ils auraient dû pouvoir rentrer chez eux à la suite de l'accord du 10 mars 2025, mais celui-ci est resté lettre morte. Cependant, plusieurs personnes, plutôt âgées, sont rentrées à Afrin. Les déplacés espèrent un nouvel accord pour pouvoir rentrer.

L'espoir malgré tout

Le 30 janvier 2026, la nouvelle tombe enfin : un accord est conclu entre Damas et les Kurdes. Mais ce n'est pas la fête. Les visages restent sombres. Les termes de l'accord ne suscitent guère d'enthousiasme. Simplement le soulagement que Damas ait fini par accepter les lignes rouges tracées par les Kurdes. Les négociateurs kurdes, Mazloum Abdi et Ilham Ahmed, considèrent avoir évité un bain de sang. Les institutions de l'Administration autonome seront intégrées en tant que telles dans le nouvel État syrien. Les déplacés pourront rentrer chez eux. La Turquie doit se retirer des zones occupées.

Hozane Ehmed, Kurde syrienne originaire de Hassaké, regarde la nouvelle situation d'un œil plutôt positif :

Les FDS gardent trois brigades à Hassaké et une brigade à Kobané. Cela ne s'appelle pas une autonomie militaire, mais ce n'est pas non plus une intégration individuelle comme l'avait exigé Damas. Les régions de Hassaké, Amoude, Derik et Qamishli devraient s'autogérer avec une présence policière conjointe ou très discrète de la part de Damas. Le seul problème qui demeure concerne Kobané et Afrin, qui seront liées à la province d'Alep, et pas aux provinces à majorité kurde dans l'est de la Syrie, donc sans continuité territoriale. Kobané est d'ailleurs toujours assiégée. Nous avons perdu du territoire, mais nous avons gagné la reconnaissance de nos droits en tant que peuple kurde, chose que l'on n'avait pas auparavant.

Nous quittons la Syrie par là où nous sommes entrés. Entre-temps, les autorités kurdes ont déclaré que le poste-frontière de Semalka restera sous contrôle des FDS avec, seulement, la présence de quelques fonctionnaires de Damas. Une victoire de plus pour la solidarité inter-kurde.

Syrie. L'effondrement de l'intérieur de l'autonomie kurde

Des hommes armés surveillent des véhicules sur une route désertique. Atmosphère tendue.

La défaite des Forces démocratiques syriennes (FDS) n'est pas seulement militaire, elle marque aussi l'échec d'un modèle politique autoritaire. Minées par les contradictions internes et aveugles aux transformations à l'échelle nationale et régionale, notamment depuis le départ de Bachar Al-Assad, elles se sont effondrées en quelques jours, sans combats majeurs.

La fin de l'Administration autonome du nord et l'est de la Syrie (AANES) avec la reprise de Raqqa par le pouvoir central le 18 janvier 2026, est d'abord une conséquence de la fin de la guerre contre l'organisation de l'État islamique (OEI) tel qu'elle était structurée depuis 2014. Jusque-là, il s'agissait pour les États-Unis et leurs partenaires de la Coalition de soutenir des acteurs non étatiques pour lutter contre l'organisation djihadiste.

Or, avec la chute du régime de Bachar Al-Assad en décembre 2024, les États occidentaux qui ont soutenu la construction de l'AANES et armé les Forces démocratiques syriennes (FDS) ont progressivement privilégié une logique de reconstruction de l'État syrien et de la souveraineté nationale. En septembre 2025, l'intégration de Damas dans la Coalition globale contre l'OEI a confirmé cette tendance et privé l'entité kurde de son levier stratégique. Ne restait pour les pays occidentaux que la question du sort des 9 000 prisonniers de l'OEI et des milliers de civils encore présents dans le nord-est du pays.

Dans le même temps, un alignement régional — des pays du Golfe à la Turquie — s'est dessiné autour de la restauration d'un centre étatique fort, hostile aux expériences autonomistes armées. Dès lors, faute de soutien régional, l'intégration de l'AANES à l'État syrien devenait la seule voie réaliste pour les autorités kurdes, encore fallait-il en définir les modalités. À cette fin, les États-Unis et la France ont fait pression sur l'AANES pour engager un cycle de négociations avec Damas. Débuté le 10 mars 2025, celui-ci s'est très vite enlisé à cause d'une contradiction majeure : le pouvoir central affirmait sa souveraineté et le retour de l'État dans l'ensemble du territoire afin de clore la guerre civile, tandis que les autorités kurdes cherchaient une forme de cogestion du territoire et le principe d'une région de facto autonome.

Ainsi, la transformation des rapports de forces régionaux et l'enlisement des négociations laissaient présager un conflit prochain, d'autant plus que l'escalade militaire était constante tout au long de la ligne de front sur les bords de l'Euphrate.

Une révolution dans la révolution

Sur le plan militaire, la rapidité de la défaite, qui a eu lieu en quelques jours, s'explique par les contradictions internes du projet politique de l'AANES. Lors de sa création en 2015, l'administration et son projet de « confédéralisme démocratique » représentaient pour les populations kurdes, arabes et les autres minorités de la région le seul moyen de survie face à l'OEI. Elle s'est imposée ensuite comme une alternative à la dictature de Bachar Al-Assad. Cette entité politique était toutefois structurée par la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui, depuis 2012, réprime toute opposition dans les territoires sous son contrôle afin de réaliser sa propre « révolution » au sein de la Révolution syrienne.

De fait, l'AANES représentait dès ses débuts un modèle de gouvernance autoritaire reposant sur un appareil sécuritaire aux mains des cadres kurdes du PKK. Cet autoritarisme était régulièrement contesté par la population et décrié par les partenaires de la Coalition, sans qu'aucun ne réussisse à réformer ce système. La répression contre les opposants s'est même renforcée au nom de la lutte contre l'OEI, un amalgame qui était devenu un lieu commun dans le Nord-Est syrien.

C'est dans ce cadre que se développent les contradictions d'un système alternant mobilisation idéologique et répression de la société. La population kurde était particulièrement visée par la mobilisation idéologique, en particulier via des académies politiques et des réseaux clientélistes partisans. La volonté de transformer la société a notamment abouti à une réforme catastrophique du système éducatif et à la mise en place d'un contrôle par le bas, via des conseils de quartiers, la population kurde n'ayant d'autre choix que d'accepter cette politisation forcée, et craignant en particulier la conscription forcée et les arrestations.

De leur côté, les populations arabes, soit 70 à 80 % de l'ensemble des habitants du Nord-Est syrien, étaient moins visées par ces mobilisations idéologiques du parti, mais durement contrôlées. Une hiérarchie identitaire plafonnait leur intégration au « confédéralisme démocratique ». Si les habitants arabes participaient au projet, représentant 70 % des quelque 60 000 FDS, des 30 000 Assayech (les forces de sécurité locales kurdes) et des 120 000 fonctionnaires employés de l'administration civile, ils étaient relégués à des postes subalternes et sous surveillance étroite des cadres du PKK, les cadros. Enfin, cette économie politique du parti contre la société se retrouvait dans le secteur financier qui assurait d'importants revenus au PKK, tandis que les investissements dans les services publics et les infrastructures restaient limités.

Une insurrection en gestation

En décembre 2024, la chute du régime des Assad soulève une vague d'espoir dans la région, celle d'un recul de la tutelle autoritaire du PKK et du retour de l'État syrien. Les habitants de l'AANES qui osent sortir manifester sont réprimés et les potentiels opposants traqués par les services de sécurité. L'ouverture actuelle des centres de détention permet de mieux comprendre ce système avec la libération de nombreux adolescents arrêtés pour des faits considérés comme politiques : possession du nouveau drapeau syrien ou d'images d'Ahmed Al-Charaa, relais de chansons liées à la révolution syrienne… Les services de renseignement kurdes surveillaient les réseaux sociaux. Un contenu supprimé pouvait mener à une arrestation. Les accusations formulées relevaient souvent du terrorisme, de la fuite d'informations ou de l'atteinte à la sécurité. Tous les témoignages des personnes libérées font état de passages à tabac réguliers et de tortures.

Le système répressif kurde anticipait ainsi une insurrection et tentait d'arrêter tout élément mobilisateur. Cependant, ce n'est pas une mobilisation organisée qui a fait tomber la région, mais un soulèvement populaire. La répression ne faisait que renforcer un inévitable qui était devenu pensable depuis la chute du régime de Bachar Al-Assad.

Dès le début des opérations de l'armée syrienne contre les quartiers kurdes d'Alep, le 6 janvier 2026, l'état d'urgence est décrété dans les régions arabes du Nord-Est syrien. Selon un plan préétabli, les FDS se sont déployés sur des lignes de défense soigneusement préparées avec des centaines de kilomètres de tunnels. Cependant, l'ensemble de ce dispositif s'effondre dans la nuit du 17 au 18 janvier lorsque l'armée syrienne prend la ville de Tabka, au sud de l'Euphrate, et se dit prête à avancer sur Raqqa. Selon de nombreux entretiens réalisés, les FDS avaient reçu l'ordre de combattre, mais elles se sont délitées au contact.

On observe la même situation sur toute la ligne de feu de Deir ez-Zor à Raqqa, où les unités arabes des FDS, majoritaires, ont fait défection ou se sont mutinées, neutralisant l'ensemble de leur groupe de combat et obligeant les officiers kurdes syriens et les cadres du PKK à prendre la fuite. Il est encore trop tôt pour avoir un décompte des pertes, mais la majorité des morts se comptent soit dans les rangs des FDS arabes, exécutés pour désertion par leurs officiers, ou parmi les officiers kurdes, tués par leurs hommes alors qu'ils essayaient de fuir. D'après différentes sources, les forces kurdes auraient perdu plus de 550 hommes contre 250 côté gouvernement.

À Tell Brak, une bataille de quelques minutes

Dans le même temps, les autorités kurdes de l'AANES ont dû faire face à un soulèvement populaire qui a commencé au matin du 18 janvier et qui s'est amplifié à mesure que l'armée syrienne se déployait. Des contingents de combattants kurdes du PKK ont reçu l'ordre de mener une répression brutale, mais sont très vite dépassés. À Raqqa par exemple, les civils sont descendus dans la rue dès 8 heures du matin. Les rassemblements étaient d'abord hésitants à cause des tirs de snipers qui ont fait 22 morts et une centaine de blessés, selon les hôpitaux de la ville. Cependant, dès midi, les forces kurdes ont battu en retraite devant une mobilisation massive. L'entrée de l'armée syrienne vers 17 heures relève alors davantage d'une opération de sécurité pour protéger les civils des derniers snipers encore actifs.

L'effondrement des FDS dans la ville de Tell Brak est encore plus éloquent. Malgré l'importance stratégique de cette ville, située sur la route entre Qamishli et Hassaké, et des défenses impressionnantes, les combats ne durent pas plus de quelques minutes. On y dénombre 185 FDS d'origine arabe encadrés par 35 officiers kurdes et 8 cadres du PKK, dont cinq ne parlant pas arabe et donnant leurs ordres via des traducteurs — selon des entretiens réalisés avec des déserteurs et habitants de la ville.

À l'arrivée de l'armée syrienne au camp d'Al-Hol le mardi 20 janvier, certains soldats arabes des FDS contactent des connaissances côté gouvernement. Ils proposent à ces derniers de se rendre et préparent une mutinerie contre leurs officiers kurdes, contre l'assurance d'une avancée de l'armée syrienne sur Tell Brak afin de les protéger. La manœuvre a lieu le mercredi 21 janvier. L'armée syrienne met plus de temps que prévu sur des routes minées et sous les tirs de drones suicides. Les insurgés parviennent cependant à neutraliser les points névralgiques de la ville, tandis que sa population arabe se soulève. Les officiers et cadres kurdes s'enfuient, faisant 7 morts civils dans des tirs de dégagement. Là encore, l'armée syrienne entre dans une ville libérée sans tirer un coup de feu.

Carte de la Syrie, indiquant des villes comme Damas, Alep et Raqqa.

Si la crise de Soueïda en juillet 2025 relevait d'une fazaa, soit une mobilisation tribale d'envergure qui oppose tribus bédouines et druzes, la dynamique dans l'Est syrien est avant tout une « intifada », soit un soulèvement. Il reste à déterminer dans quelle mesure Damas a discrètement activé des contacts avec certains chefs arabes des FDS et incité à la défection. En revanche, le moteur de la révolte ne réside pas dans des réseaux tribaux, mais chez d'anciens combattants de l'Armée syrienne libre ou des cadres locaux réfugiés à Idlib durant la guerre civile. De nombreux entretiens révèlent que ce sont eux qui ont formé les premiers groupes d'insurgés lors de la nuit du 17 au 18 janvier 2026.

La transition politique en question

Paradoxalement, l'effondrement des FDS a sauvé le Nord-Est syrien d'un conflit communautaire. Là où le projet politique du PKK préparait la société à un long combat, les défections et mutineries ont rendu caduque la doctrine militaire du parti. De même, les centaines de kilomètres de tunnels et les milliers de tonnes d'armes accumulés en prévision d'une guerre contre la Turquie et ses forces alliées n'ont pas pu arrêter une insurrection populaire. Le PKK avait tenté de préparer la société de l'AANES à une guerre qui n'aura pas eu lieu du fait du soulèvement de la population.

Cette absence de combats permet pour le moment au commandement kurde syrien de l'AANES d'être libéré de la pression du PKK pour réengager le processus politique d'intégration. L'accord conclu le 29 janvier 2026 représente ainsi une avancée majeure pour la population kurde, tout en actant la défaite politique et militaire du PKK en Syrie. Ce compromis garantit la protection des zones kurdes ainsi que la reconnaissance de droits culturels et politiques, qui doivent être inscrits dans la constitution. Sur le plan sécuritaire, l'accord prévoit l'intégration de trois brigades kurdes dans la région de Hassaké et d'une brigade à Aïn Al-Arab (Kobané).

Ce volet est déterminant, car il permet l'incorporation des fonctionnaires de l'Administration autonome, des Assayech et des combattants des Unités de protection du peuple (YPG), branche armée du Parti de l'union démocratique (PYD) kurde, au sein des institutions et de l'appareil d'État syrien, malgré les divergences passées sur les modèles de gouvernance. Enfin, la question des employés civils constitue un pilier essentiel de cet accord. Les quelque 150 000 fonctionnaires de l'ancienne administration autonome, y compris ceux des régions arabes comme Deir ez-Zor et Raqqa, restent en poste. Damas s'est engagé à les intégrer dans le corps étatique après une procédure de vérification de leurs qualifications.

Dans cette optique de pacification, Damas s'est engagé à ne pas faire intervenir l'armée régulière dans les régions à majorité kurde. Contrairement aux interventions passées sur la côte ou à Soueïda, où le manque de discipline des troupes avait conduit à des massacres, la transition actuelle dans les régions kurdes semble s'orienter vers un modèle de passation politique. Cette dernière est encore fragile, la question étant de savoir si le PKK va tenter de réimposer son contrôle sur la société kurde ou accepter de se retirer. La mobilisation kurde que l'on observe actuellement est ainsi porteuse d'ouverture politique avec le retour de partis kurdes syriens, tandis que la population rejette la mainmise du PKK.

Syrie. À Raqqa, la fin du rêve kurde

Huit hommes armés, posant ensemble devant un bassin, ciel clair en arrière-plan.

Raqqa, 18 janvier. Les soldats de l'armée syrienne se prennent en photo dans la ville, des tirs de célébration claquent, le drapeau syrien flotte. Après sept années sous administration des Forces démocratiques syriennes (FDS), la ville repasse sous le contrôle de Damas, à la faveur d'un accord. Tandis que certains fêtent la « libération », s'éloignent le projet du « Rojava » et l'autonomie kurde.

En treillis, kalachnikov en bandoulière, Abou Khaled pose devant l'Euphrate. Le soldat de 33 ans, à la carrure massive, affiche un sourire enfantin tandis qu'il se prend en selfie. « La dernière fois que je suis venu à Raqqa, c'était pour un voyage scolaire. Aujourd'hui, je viens la libérer », lâche-t-il. Il appartient à la 82ᵉ division de l'armée syrienne, l'une des unités régulières engagées par Damas dans sa progression vers les territoires jusque-là contrôlés par les Forces démocratiques syriennes (FDS). Cette entité militaire, dominée par les Unités de protection du peuple kurde (YPG) et soutenue par la coalition internationale dans sa lutte contre l'Organisation de l'État islamique (OEI), avait repris Raqqa en 2017, après Kobané en 2015. Elle administrait de facto le nord-est de la Syrie depuis près d'une décennie, à la faveur du retrait partiel du régime de Bachar Al-Assad, occupé sur d'autres fronts, et du chaos de la guerre civile.

Le 18 janvier à l'aube, sur les rives bleu marine de l'Euphrate, des centaines de véhicules militaires convergent vers le barrage de Tabqa. Comme Abou Khaled, des dizaines de soldats s'arrêtent pour se prendre en photo. Quelques heures plus tôt, les villes de Tabqa, puis Raqqa sont tombées aux mains des forces gouvernementales syriennes. Sur la route, un militaire enlace un homme en larmes. Son frère. Ils ne s'étaient pas vus depuis des années. Le soir, le président Ahmed Al-Charaa annonce la signature d'un accord avec les Kurdes syriens. L'opération militaire aura pris deux jours.

Un homme armé, vêtu de noir, se tient près d
Un membre de la sécurité publique syrienne est assis sur un véhicule qui surveille les célébrations à Raqqa après la prise de la ville par l'armée syrienne, le 19 janvier 2026.

Le lendemain, la place Al-Naïm, au centre de Raqqa, devient le cœur des célébrations, les selfies se prennent désormais devant les lettres « I love Raqqa ». Tout au long de la journée, des groupes se succèdent pour fêter ce qu'ils appellent la « libération ». Des tirs en l'air retentissent sans interruption. De nombreux commerces restent fermés. Une odeur persistante de poudre flotte dans l'air.

Un homme qui prend un selfie au bord de l
Un combattant de l'armée syrienne prend un selfie sur les rives de l'Euphrate, le 19 janvier 2026.
Quatre hommes en tenue militaire posent sur une route, un cinquième les prend en photo.
Des soldats de l'armée syrienne s'arrêtent pour prendre des photos en uniforme, posant pour célébrer leur victoire quelques heures après avoir pris le contrôle de Tabqa et Raqqa, le 19 janvier 2026.

Une discrimination anti-Arabes systémique

Hossam, 5 ans, et Mohammed, 8 ans, font le tour de la ville avec leur père au volant, deux kalachnikovs en plastique brandies depuis le toit ouvrant. Une femme de 70 ans, drapée dans une robe à fleurs violettes, affirme n'avoir pas dormi de la nuit, « trop de joie ». Elle répète au milieu d'un groupe d'hommes : « Merci à Dieu. Merci à ceux qui nous ont libérés. Merci Ahmed Al-Charaa. » Pour beaucoup, ici, la fête n'est pas seulement politique. « On se sentait comme des citoyens de quatrième zone », explique Abdel Majid Touma, 45 ans, originaire de Raqqa. « Il y a du pétrole, des champs, mais regarde la ville, les infrastructures… Les FDS priorisaient leur région, priorisaient Erbil [capitale de la région autonome d'Irak]. Ils se priorisaient eux-mêmes. »

Groupe de personnes applaudissant, un homme debout sur une structure, ciel bleu.
Des habitants de Raqqa célèbrent la prise de la ville par les forces gouvernementales syriennes, le 19 janvier 2026.

Abdel Majid parle d'une discrimination systémique sous l'administration des FDS. « Raqqa est arabe à 95 %. Et pourtant, nous n'avions aucun pouvoir. » Il se dit optimiste pour l'avenir : « Une Syrie verte, unie, pour tous. »

Dans la campagne autour de Raqqa, plusieurs infrastructures ont été endommagées lors des combats. Le 18 janvier, alors que les forces gouvernementales progressaient, les FDS auraient détruit un pont reliant les deux rives de l'Euphrate : le cours d'eau est devenu le principal point de passage et ne se franchit plus que difficilement.

Un pont effondré, des personnes grimpent sur les décombres près d
Des habitants de la campagne de Raqqa bloquent un pont qui avait été détruit par les Forces démocratiques syriennes, un jour avant le retrait des FDS de la région, le 19 janvier 2026.
Scène de pêche avec plusieurs barques sur une rivière, entourées de bâtiments en arrière-plan.
Des habitants traversent l'Euphrate en bateau après que les Forces démocratiques syriennes ont fait sauter le pont la veille de leur retrait de la ville, le 19 janvier 2026.

Le 20 janvier au matin, Abou Houssein, 32 ans, pêcheur aux yeux verts coiffé d'un turban brun foncé, traverse le fleuve à bord d'une petite embarcation. Il transporte des personnes et des marchandises d'une rive à l'autre, tentant d'acheminer des légumes et du poulet vers la ville. « Le vieux pont a été bombardé. Maintenant, on traverse en bateau », raconte-t-il. Lui aussi dit avoir subi un racisme anti-Arabes sous l'administration des FDS. Son cousin est détenu depuis un an pour « appartenance à Daech », sans preuve. « Ici, on accuse vite. » Détentions prolongées sans jugement pour soupçon d'appartenance à l'OEI, accaparement des terres ou des ressources – notamment agricoles ou pétrolières – au profit des administrations ou des forces kurdes, et marginalisation politique figurent parmi les griefs régulièrement exprimés.

Un homme rame sur un bateau, regard sérieux, ciel bleu en arrière-plan.
Abou Houssein, un pêcheur, transporte les habitants à travers l'Euphrate après que le pont reliant Raqqa à sa campagne ait été détruit.

Ce ressentiment envers les Forces démocratiques syriennes s'est accru lors de la gestion par les autorités kurdes de zones majoritairement arabes, perçue localement comme une forme d'« occupation ». Cette hostilité a pu s'étendre aux Kurdes dans leur ensemble.

Le « Rojava », société rêvée

Des centaines de Kurdes ont quitté la ville. Un quartier à majorité kurde surnommé la « ceinture du nord » reste inaccessible, bloqué par des barrages militaires. Ceux qui sont restés se font discrets. Les Kurdes représentaient autrefois environ un quart de la population de Raqqa. Les symboles kurdes ont été retirés : un drapeau des YPG gît au sol, tandis qu'un gamin crache dessus et l'écrase du pied.

Homme devant un bâtiment, affichant des drapeaux syriens sur la façade. Ciel bleu.
Jamil, 36 ans, accroche des drapeaux syriens dans la rue pour la première fois de sa vie, Raqqa, le 19 janvier 2026.

La fête continue. Les symboles tombent. Un Kurde, qui vit ici depuis plus de dix ans, accepte de parler, à condition de se fondre dans l'anonymat. Il dit ne pas fumer. Puis allume une cigarette. Puis une autre. Dehors, les tirs. Secs. Réguliers. Comme un bruit de fond. Il parle de la peur. Celle des vengeances. Des règlements de comptes. De ce qui vient après. Quand on évoque la statue déboulonnée à Tabqa lors de la prise de la ville par les forces gouvernementales – une femme, représentant une combattante des la milice féminine kurde de l'administration autonome, les YPJ –, son visage se ferme. « À quoi ça leur sert ? », souffle-t-il. Un silence. « Un acte barbare. »

Il parle de fausses informations. De récits fabriqués, répétés, martelés depuis des mois pour diaboliser les FDS. Il dit vouloir la paix. Pour tous. Puis il craque. Des amis. Des collègues. Des familles entières ont fui, ces derniers jours. Par peur. « Beaucoup sont partis parce qu'ils n'avaient plus rien à défendre. » Lui est resté. « Je n'ai rien fait. Je n'ai pas à avoir peur. » Il a peur quand même. Des rumeurs. Des mensonges. Des représailles présentées plus tard comme de simples « incidents isolés ». Il cite la côte – et les massacres d'alaouites. Il cite Soueïda– et les massacres de Druzes par les forces gouvernementales et de sunnites par les miliciens druzes. En marge des combats, des exécutions de civils ont eu lieu impliquant des membres des forces gouvernementales – tel que dénoncé par Amnesty International en avril et en septembre 2025. « Les mensonges ont dressé les gens les uns contre les autres. »

Le « Rojava », dit-il, n'a jamais été un projet de séparation. Il parle d'une société rêvée, dirigée à « cinquante pour cent » par des femmes. Des régions avec leurs figures, leurs héroïnes, leurs morts. Les tirs couvrent parfois sa voix. Une ambulance passe. Il se souvient de la chute d'Assad, à Tabqa. « Un choc de bonheur impossible à décrire. » À l'époque, il n'imaginait pas ce que cela signifierait pour le « Rojava ».

Un soldat brandit un drapeau syrien sous une arche, silhouette contre le ciel.
Des habitants de Raqqa célèbrent la prise de la ville par les forces gouvernementales syriennes, le 19 janvier 2026.

Il parle aussi de la peur du retour de l'OEI. Il ne dit jamais Daech. Il dit « h'dèch », « onze », en arabe. Un terme utilisé pour éviter de nommer le groupe. La peur est ancrée. Les Kurdes ont été en première ligne de la guerre en Syrie dès les premières années. Sans État. Sans refuge. « À la fin, nous ne sommes pas une seule couleur », conclut-il. « Je suis kurde. Et syrien. »

Appels massifs à la mobilisation kurde

Sur le canal WhatsApp officiel des FDS, vingt-quatre heures de silence, tandis que les troupes gouvernementales progressaient vers Raqqa et Tabqa. Puis, le 18 janvier, un accord est annoncé entre Charaa et Mazloum Abdi, le commandant en chef des FDS, qui assure qu'il s'agit d'un moyen « d'éviter un bain de sang ».

Le texte repose sur quatorze points. Il instaure un cessez-le-feu général et entérine la remise à l'État syrien des provinces de Raqqa et de Deir Ez-Zor. Les institutions civiles et sécuritaires de Hassaké doivent être intégrées à l'appareil étatique. Les postes-frontière, les champs pétroliers et gaziers repassent sous le contrôle de Damas. Les forces kurdes sont appelées à être intégrées aux ministères de la défense et de l'intérieur. Une autonomie locale limitée est maintenue à Kobané. En échange, les cadres et combattants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) doivent quitter le territoire syrien.

Un véhicule militaire tout terrain, beige, avec des impacts de balles et un support en hauteur.
Un véhicule militaire endommagé par les FDS se trouve sur la route entre Tabqa et Raqqa, le 19 janvier 2026.

« Pour moi, ce n'est pas la fin du Rojava », assure notre témoin kurde. L'accord marque toutefois la fin de l'administration autonome du Nord-Est syrien, sans reconnaissance constitutionnelle d'un statut kurde. Toutefois, Ahmed Al-Charaa avait émis, le 16 janvier, un décret présentant les Kurdes comme une composante essentielle de la population syrienne, et reconnaissant leurs spécificités culturelles et linguistiques.

Lors du transfert précipité du contrôle de plusieurs prisons vers les forces gouvernementales, entre le 19 et le 21 janvier, des évasions ont été signalées. À la prison d'Al-Chaddadeh, des uniformes orange jonchent le sol jusqu'à l'entrée du site, témoignant de la fuite de détenus, des membres présumés de l'État islamique.

Un homme se tient devant un café avec un logo Starbucks et un drapeau au style calligraphique.
Un drapeau blanc arborant la chahada (profession de foi musulmane) est accroché à la façade d'un café à Raqqa, le 19 janvier 2026.

Chaque camp accuse l'autre. Impossible de vérifier ces versions. Les FDS ont diffusé une vidéo montrant les autorités syriennes libérant des détenus, mais les images ne correspondent pas à la prison d'Al-Chaddadeh. Les autorités accusent en retour les FDS de les avoir libérés. Elles évoquent 120 prisonniers en fuite, dont 81 auraient été recapturés. Cette passation chaotique est instrumentalisée de part et d'autre : côté kurde, elle est présentée comme le signe d'une complaisance des autorités syriennes envers l'OEI ; côté gouvernemental, comme la preuve que les FDS cherchent à semer le chaos en Syrie.

Homme barbu en costume gris, face à une caméra, exprimant une intention sérieuse.
Abdulrahman Salameh, le nouveau gouverneur de Raqqa, tient sa première conférence de presse dans la ville, le 19 janvier 2026. Au cours de la conférence, il a déclaré que les Kurdes font partie intégrante du tissu social syrien et que la Syrie appartient à tous les Syriens.

Dans la ville de Hassaké, bastion kurde de la région autonome – où vivent 10 % de la population totale du pays et où certains des Kurdes ayant fui les localités reprises par les forces gouvernementales sont réfugiés – l'atmosphère est lourde. « Un calme pesant, presque terrifiant », décrit Patricia au téléphone, 22 ans, qui travaille pour une gazette locale. « Jusqu'à présent, l'administration autonome kurde et les FDS assuraient la protection de cette ville où vivent Arméniens, Assyriens, Kurdes, yézidis et Arabes. La suite est incertaine », dit-elle.

Les troupes gouvernementales progressent vers la ville, l'accord prévoit qu'ils en prennent le contrôle. Côté kurde, les appels à la mobilisation sont massifs. Dans un élan de solidarité transnationale, des images ont montré des rassemblements de Kurdes près de plusieurs points frontières, notamment côté turc, certains tentant de franchir le mur vers la Syrie.

Le 21 janvier, un soldat de l'armée syrienne apparaît fièrement dans une vidéo avec une tresse de cheveux dans la main qu'il dit avoir coupée à une combattante de l'YPJ, la milice féminine kurde intégrée aux FDS. Face à la viralité de la vidéo, l'homme a ensuite affirmé que la tresse était artificielle, et que cela avait été une blague. D'autres images montrent des membres des FDS humiliant un groupe d'hommes arabes. Ces séquences sont difficiles à vérifier et se propagent rapidement sur des canaux pro-FDS comme progouvernementaux.

Tandis que Raqqa danse, Hassaké retient son souffle. Kobané est assiégée.

« Pour l'Arabie saoudite, le plus grand danger n'est plus l'Iran, mais Israël »

Des soldats en uniforme, rangés, devant un écran géant montrant un portrait.

Durant le Forum de Doha (6 – 8 décembre 2025), Orient XXI a pu s'entretenir avec Abdulaziz Alghashian, chercheur saoudien, professeur associé à l'Université Naif et spécialiste des relations entre l'Arabie saoudite et Israël. Il est revenu sur la question de la normalisation entre Riyad et Tel-Aviv et la politique régionale du royaume.

Sarra Grira — Avant le 7 octobre 2023, il a beaucoup été question d'une normalisation imminente des relations entre l'Arabie saoudite et Israël. Aujourd'hui, ce scénario semble bien loin. Comment décririez-vous les relations entre les deux pays ?

Abdulaziz Alghashian — Premièrement, je ne crois pas que l'Arabie saoudite ait été sur le point de normaliser ses relations avec Israël. Il y a plutôt eu un élan dans ce sens, mais il est difficile de savoir dans quelle mesure il allait aboutir. Car la normalisation dépendait d'un point crucial : l'approbation par le Sénat américain, avec un minimum de 67 voix, du traité sur la défense, la sécurité et le nucléaire que Riyad appelait de ses vœux et qu'elle avait du mal à obtenir.

Plus tard, en mai 2024, les autorités saoudiennes avaient laissé entendre qu'un accord avec les Israéliens pouvait encore voir le jour, à condition qu'un cessez-le-feu soit instauré à Gaza. Ce qui prouve que l'idée d'une normalisation n'a pas été complètement balayée par le 7 octobre 2023. Désormais, la situation est tout autre, non seulement en raison d'un changement d'opinion publique en Arabie saoudite, mais aussi parce que le contexte politique états-unien n'est pas favorable à un traité — qu'il soit sécuritaire ou stratégique. L'arrivée de Donald Trump à la présidence y est pour quelque chose. Du temps de la présidence démocrate de Joe Biden, les républicains s'opposaient généralement au président au Sénat, sauf sur la question de la normalisation des relations entre l'Arabie saoudite et Israël. Aujourd'hui, il est peu probable que les démocrates soutiennent Donald Trump, y compris dans ce domaine1. De plus, même si Donald Trump souhaite une normalisation des relations saoudo-israéliennes, il refuse d'engager davantage les capacités militaires états-uniennes. Par ailleurs, les idéologies MAGA (Make America Great Again) et America First (« L'Amérique d'abord ») ont creusé une certaine distance entre une partie des républicains et Israël.

D'un autre côté, la visite en novembre 2025 du prince héritier Mohammed Ben Salman à Washington a prouvé qu'Israël ne constitue pas une condition sine qua non ni au développement des relations saoudo-américaines ni pour les investissements saoudiens aux États-Unis. Or, c'est là la priorité pour Donald Trump. Si Israël venait à constituer un obstacle à cette perspective, le président états-unien pourrait prendre ses distances avec Tel-Aviv. Personnellement, je ne vois pas de place pour Tel-Aviv dans cette relation bilatérale entre Riyad et Washington. Par conséquent, parler encore de normalisation sert surtout le gouvernement israélien à des fins de politique intérieure et internationale.

S.G. — Vous avez évoqué l'opinion publique saoudienne. Comment percevait-elle l'éventualité d'une normalisation avec Israël ? Et quel est son degré d'attachement à la question palestinienne ?

A. A. — Contrairement à d'autres États du Golfe, l'opinion publique saoudienne ne peut être ignorée. Elle est prise en compte par les autorités. Cette opinion ne considérait pas Israël comme un État ami, et ce dernier ne jouissait certainement pas d'une bonne réputation auprès d'elle. Cependant, l'idée de normaliser les relations en échange de concessions faites aux Palestiniens n'était pas inacceptable à ses yeux. Mais après la guerre d'octobre (2023), cette position a évolué, notamment chez les jeunes.

Israël est désormais perçu comme la plus grande menace pour l'Arabie saoudite. La population est de plus en plus consciente de la situation israélo-palestinienne et de la tragédie que vivent les Palestiniens. La compréhension de la réalité de l'occupation a évolué. Jusque-là, ce n'était pas un sujet prioritaire et il y avait peu d'intérêt pour ce qui se passait dans les territoires occupés. L'attention de la population était davantage portée sur l'Iran, les houthistes, les Frères musulmans et la situation dans le Golfe. J'ai personnellement constaté ce phénomène en tant que citoyen saoudien et à travers mes échanges avec de nombreux compatriotes.

Des documentaires sont diffusés sur la situation dans les territoires occupés, et un grand nombre d'analystes — notamment sur des chaînes comme Al Arabiya2 — abordent le sujet, utilisant une terminologie qui était jusque-là absente de leurs discours, comme le fait de parler des accords d'Oslo ou des zones A, B et C en Cisjordanie, alors que bon nombre de Saoudiens ne savaient pas à quoi cela faisait référence. Bien entendu, les autorités prennent en compte ce changement.

Du point de vue du pouvoir, outre les événements qui ont suivi le 7 octobre 2023, la perception d'Israël comme menace a été exacerbée par la guerre de douze jours contre l'Iran (juin 2025). Puis il y a eu le bombardement du Qatar, qui a prouvé aux Saoudiens que personne n'est à l'abri de l'hubris israélienne et que ce pays est bel et bien devenu un danger pour tous. Discuter encore d'une normalisation avec Israël dans ce contexte revient à envisager la chose depuis une position de faiblesse, comme si cela était imposé au royaume, qui cherche à éviter une telle image.

S. G. — C'est donc l'opinion publique qui influence les décisions du régime et non ce dernier qui impose ses vues à la population ?

A. A. — Il existe une relation réciproque implicite, et les deux parties se comprennent. Une élite au sein du royaume surveille l'opinion publique et en est, dans une certaine mesure, issue. Elle comprend le sentiment populaire et sait ce qui peut être ou non accepté par la société. Je parle ici d'une élite politique — les technocrates, les cheikhs, le haut-clergé religieux —, pas de l'élite intellectuelle. On peut dire que, depuis cinq ans, nous ne sommes plus dans la gouvernance d'un seul homme.

L'Arabie saoudite traverse actuellement une phase de transition. Aborder la question israélienne et la normalisation des relations dans ce contexte est très délicat, et l'élite saoudienne en est pleinement consciente. D'où la nécessité de trouver un équilibre entre politique intérieure et politique extérieure, tout en prenant en compte ses propres intérêts, comme lorsque les Saoudiens indiquent à Donald Trump être prêts à adhérer aux accords d'Abraham, mais sous certaines conditions.

S.G. — On revient donc en quelque sorte à l'esprit de l'initiative arabe proposée par le roi Abdallah durant le sommet de la Ligue arabe en 2002. Mais l'Arabie saoudite entretient officieusement des relations économiques avec Israël, notamment via les investissements de son fonds souverain dans des entreprises israéliennes. Comment expliquer ce paradoxe ?

A. A. — Des relations officieuses existent depuis les années 1990 : des réunions et de séminaires économiques organisés après la conférence de Madrid (1991) ou les accords d'Oslo (1993), auxquels ont participé des Saoudiens, des Israéliens et d'autres Arabes. Sur le plan économique, cela prouve au contraire que la normalisation politique, qui peut avoir un coût pour les autorités, n'est pas indispensable, d'autant qu'un grand nombre d'entreprises avec lesquelles le fonds saoudien collabore sont officiellement états-uniennes. Le prince Mohammed [Ben Salman] avait déclaré dans une interview que l'Arabie saoudite est un pays trop grand pour que n'importe quel État puisse s'en passer. Par ailleurs, les Israéliens se rendent au royaume grâce à leur double nationalité3, mais reconnaître publiquement ce fait pourrait poser problème à l'Arabie saoudite.

Il ne faut pas oublier non plus que les Israéliens sont représentés au sein d'organisations internationales telles que les Nations unies et ses agences, où l'Arabie saoudite souhaite exercer une influence plus grande. Elle ne peut pas leur refuser cette présence, mais elle peut la rendre plus difficile. Il y a donc effectivement des liens entre les deux pays, qui sont la conséquence de la mondialisation et du rôle que le royaume entend jouer sur la scène internationale.

S.G. — Au niveau régional, nous observons également une évolution des relations avec l'Iran, l'Arabie saoudite ayant été le premier pays à condamner les bombardements israéliens, en juin 2025.

A. A. — Le rétablissement des relations avec l'Iran est devenu un enjeu sécuritaire important, et le meilleur moyen de s'y confronter est le dialogue avec Téhéran : de passer d'une logique de conflit existentiel à une logique de différends entre voisins. Cela ne remet pas en cause le fait que l'Arabie saoudite considère toujours l'Iran comme une menace régionale. Au contraire, c'est justement le sentiment de cette menace qui a rendu le rétablissement des relations crucial. Le problème des Iraniens réside dans la relation étroite qu'entretient le royaume avec les États-Unis, au point qu'ils perçoivent Riyad comme un prolongement de Washington dans la région. Or, au début de la guerre, nous [l'Arabie saoudite] avons adressé un message aux Iraniens disant : nous ne sommes pas contre vous, nous sommes même avec vous.

Pour les Saoudiens, le plus grand danger dans la région n'est plus l'Iran, mais Israël, ou plutôt les actions israéliennes qui sapent les processus de paix, tels que le dialogue saoudo-iranien. Les Israéliens affirment avoir bombardé l'Iran entre autres pour rendre service à l'Arabie saoudite, arguant d'une soi-disant alliance contre Téhéran. Ils ont beaucoup investi dans ce narratif, utilisant les médias arabophones et les centres de recherche pour amplifier leur version et la rendre hégémonique.

Cette propagande compromet le développement des relations entre l'Arabie saoudite et l'Iran, car, lorsqu'on se sent menacé, on n'écoute pas les paroles qui nous rassurent, mais celles qui nourrissent notre peur. La relation entre les deux pays était jusque-là davantage influencée par des facteurs externes que par une relation bilatérale. C'est là tout l'intérêt de la normalisation saoudo-iranienne : créer un canal de discussion direct. Il s'agit d'une tentative des deux pays de se protéger à long terme contre des facteurs externes dont l'impact n'a cessé de croître. L'Arabie saoudite et les États du Golfe planifient à long terme, de manière rationnelle et pragmatique. Ils sont arrivés à la conviction que la confrontation avec l'Iran n'a été bénéfique à aucune des deux parties. Il faut donc changer d'approche.

S.G. — À moyen et long terme, quatre acteurs majeurs se distinguent dans la région : l'Arabie saoudite, l'Iran, Israël et la Turquie.

A.A. — Et les Émirats arabes unis…

S.G. — Nous reviendrons sur les Émirats arabes unis. La Syrie est le dénominateur commun entre ces quatre acteurs. L'Arabie saoudite se considère-t-elle comme l'acteur arabe le plus important et, par conséquent, le plus légitime à jouer un rôle, notamment en Syrie ?

A. A. — Je ne sais pas si c'est ici la véritable motivation de l'Arabie saoudite. Je pense qu'elle souhaite intervenir en Syrie, car elle y voit une occasion de remodeler le paysage politique régional. Dans ce contexte, le président syrien par intérim Ahmed Al-Charaa joue un rôle important, car sa position remplit parfaitement les objectifs saoudiens. Il contribue de manière significative à isoler l'Iran, sans que l'Arabie saoudite le lui demande — et donc sans répercussion sur les relations bilatérales entre Riyad et Téhéran. Il souhaite également établir de meilleures relations avec le monde arabe.

L'approche proactive de la stratégie saoudienne lui offre des opportunités et développe sa capacité d'adaptation à une situation changeante. Riyad a exprimé son souhait de voir les relations de la Syrie avec les mondes arabe et islamique rétablies — et j'insiste sur monde islamique —, un discours différent de celui entendu lors du sommet de la Ligue arabe de mai 2023, qui se focalisait sur le retour de la Syrie au sein du monde arabe4. Parler de monde islamique permet d'adoucir le discours envers l'Iran, à un moment où Al-Charaa s'oppose à la présence iranienne, évitant ainsi une confrontation avec Téhéran. Cette dimension islamique englobe également la Turquie, qui a des intérêts évidents en Syrie.

L'Arabie saoudite commence à remettre en question l'approche du jeu à somme nulle. L'ouverture au dialogue est une voie plus intéressante, et je trouve que c'est une bonne stratégie. La confrontation n'a rien apporté, les « printemps arabes » nous ont montré l'inefficacité de cette approche. Désormais, Riyad s'inscrit dans une approche plus régionale. Et l'intégration du monde islamique est un moyen d'éviter les conflits avec les voisins non arabes.

On a eu l'impression à un moment qu'Ahmed Al-Charaa se jetait dans les bras d'Israël. Il n'est pas interdit de penser que l'Arabie saoudite lui a demandé de faire preuve de retenue. Israël tente actuellement d'imposer sa volonté par la force. Or, l'Arabie saoudite fait pression, car elle considère que des négociations hâtives et imprudentes pourraient inciter Israël à faire fi de tout sens de la concession dans ses négociations futures, en imposant sa volonté avec l'aide des États-Unis. Il cherchera ainsi à obtenir par la force ce qu'il n'a pas pu obtenir par la négociation. D'où la volonté saoudienne d'empêcher toute négociation dans les conditions actuelles, car la situation est instable, et il ne peut y avoir de concessions faites à Israël alors que Riyad souhaite d'abord relancer l'initiative arabe.

S. G. — Comment évaluez-vous la nature des relations entre l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, et leur confrontation sur les terrains yéménite et soudanais ?

A. A. — Leurs points de vue sur la région sont divergents. Il ne s'agit pas d'une question de leadership, mais plutôt d'une vision du monde arabe. Aucune puissance ne domine la région, et les Émirats arabes unis y voient une opportunité d'affirmer une position géopolitique particulière. C'est ce qui se passe au Yémen, entre l'Arabie saoudite, qui soutient le gouvernement légitime, et les Émirats arabes unis, qui soutiennent le mouvement séparatiste du Conseil de transition du Sud. Malgré cette divergence, je ne crois pas au risque d'un conflit ouvert. Il existe des limites que les acteurs impliqués ne peuvent franchir.


1NDLR. Bien que le Sénat soit à nouveau à majorité républicaine depuis novembre 2024, le parti de Donald Trump occupe 53 sièges. Les voix démocrates restent donc nécessaires pour atteindre les 67 votes requis pour l'adoption d'un tel traité.

2NDLR. Chaîne d'information en continu saoudienne.

3NDLR. Une partie conséquente des Israéliens possèdent un deuxième passeport.

4NDLR. Ce sommet marquait le premier retour de l'ancien président syrien Bachar Al-Assad à une réunion de la Ligue arabe depuis 2011.

La renaissance de la Syrie par vents contraires

Deux hommes en costume échangent un document devant un grand billet de banque.

Une main tendue à Donald Trump, l'autre à Vladimir Poutine, une ouverture vers les monarchies de la péninsule arabique, adossée à la Turquie, mais tournant résolument le dos à l'Iran : le président Ahmed Al-Charaa, qui a célébré début décembre 2025 le premier anniversaire de sa conquête du pouvoir, cherche le chemin de la reconstruction du pays.

En s'assurant de nouvelles alliances, le leader autoproclamé et président par intérim de la Syrie, Ahmed Al-Charaa, un ancien djihadiste reconverti aux affaires, veut tourner la page d'un passé douloureux. Il cherche à rétablir la paix intérieure et à faire de son pays, marqué par plus d'un demi-siècle de dictature, une des pièces centrales du Proche-Orient.

Rares sont ceux qui comprennent vraiment la conversion de cet ancien soldat d'Al-Qaida, dont la tête a été mise à prix par le monde entier et qui a réussi presque sans coup férir à prendre le pouvoir à Damas, en chantre de la modernité islamique. Une victoire qui a toutes les allures d'un sans-faute, du moins dans un premier temps. « Ce type me plaît (“I like this guy”) », a lancé le président états-unien Donald Trump le 10 novembre 2025 après sa deuxième rencontre avec le nouvel homme fort syrien. « Nous ferons tout ce que nous pourrons pour que la Syrie réussisse. » Avant d'ajouter : « Il a un passé brutal (“tough”), et je pense, franchement, que, sans passé brutal, vous n'avez aucune chance [de réussir] . »

Historique, cette visite était la première d'un chef d'État syrien à la Maison Blanche depuis l'indépendance de ce pays, et la seconde rencontre entre les deux hommes qui s'étaient parlé en mai 2025 à Riyad. Elle intervient aussi au lendemain du retrait de la Syrie de la liste noire états-unienne du terrorisme, dans la foulée de la levée des sanctions qui la visaient par le Conseil de sécurité de l'ONU.

On le surnomme « Joe(lani) »

Prônant une économie et une politique néo-libérale mise au goût islamique, Charaa a indiqué lors d'une visite fin octobre 2025 à Riyad que son pays avait attiré 28 milliards de dollars (24 milliards d'euros) d'investissements depuis le renversement de Bachar Al-Assad. Il a fait cette déclaration dans le cadre de la conférence Future Investment Initiative (FII), où il était présent en tant qu'invité d'honneur. « Les occasions en Syrie sont immenses, et il y a de la place pour tout le monde », a plaidé Charaa, que des proches appellent désormais « Joe », à l'américaine, plutôt que Jo(ulani), son ancien nom de guerre, à en croire les rumeurs, pas toujours bienveillantes. À plusieurs reprises, le nouvel homme fort de Damas a réclamé des investissements plutôt que de l'aide.

« L'homme est un pragmatique (…) une bête politique, mais pas un démocrate », a affirmé à Orient XXI l'expert syrien Jihad Yazigi qui dirige le site économique en ligne Syria Report. « “Démocratie” n'est pas un mot courant dans son vocabulaire. Ni dans aucun pays dans cette partie du monde ». Charaa avait de fait rompu avec Al-Qaida pour former dès janvier 2017 la branche sécessionniste Hayat Tahrir al-Cham (HTC), dans le nord de la Syrie, avec le soutien d'Ankara. Aujourd'hui, il a rejoint la coalition internationale antiterroriste conduite par les États-Unis contre l'organisation de l'État islamique (OEI), une initiative à laquelle participe la France.

Le département d'État états-unien a suspendu les sanctions de la loi César, adoptée en 2019 et qui privait notamment la Syrie de fonds sous forme d'aide et d'investissements dont le pays a grandement besoin. La loi bannissait également la Syrie du système bancaire international et des transactions financières en dollars. La pause de 180 jours dans l'application de ces sanctions a été confirmée par la Chambre des représentants et le Sénat.

Pour la Syrie, le temps presse. D'autant plus que la situation reste loin d'être stabilisée. Or, pour que l'argent afflue, il est nécessaire que la sécurité règne. Et pour que la paix intérieure revienne, l'argent est indispensable. Aujourd'hui, le compte n'y est pas. « Les Européens hésitent encore à s'investir, les États-Uniens semblent y aller à fond », note Jihad Yazigi. De fait, parmi les pays de l'Union européenne qui avaient déserté Damas, seule l'Italie fait pleinement fonctionner son ambassade.

Dans une étude publiée le 21 octobre 2025, la Banque mondiale (BM) a estimé le coût de la reconstruction de ce pays — où presque tout est à bâtir et à refaire — à 216 milliards de dollars (185 milliards d'euros)1. Selon la BM, cela représente dix fois le PIB du pays en 2024, alors que son revenu brut (PNB) par habitant se situe « bien en dessous de la moyenne des pays à faibles revenus ». Un Syrien sur quatre est au chômage et la pauvreté frappe 90 % de la population, estimée à 24 millions d'habitants. La monnaie a perdu 90 % de sa valeur. Presque toutes les infrastructures essentielles sont à rebâtir, sans parler des dommages subis par ses joyaux archéologiques et touristiques, tel Palmyre. À la suite d'une contraction de 1,5 % en 2024, le PIB devrait croître modestement de 1 % en 2025, toujours selon la BM qui a repris ses activités dans ce pays après 14 ans d'absence. Elle avait annoncé sa décision à la suite de l'effacement de 15,5 millions de dollars (13 millions d'euros) dus par Damas à l'institution internationale. Cette dette a été acquittée par le royaume saoudien et le Qatar, ce dernier contribuant, par ailleurs, au versement des salaires des fonctionnaires.

Faire du pays une plateforme aérienne et maritime

Le groupe français CMA-CGM a été le premier à annoncer un investissement majeur pour développer et exploiter le grand port de Lattaquié. Un contrat de 30 ans évalué à 230 millions d'euros a été signé avec ce géant mondial du transport maritime et de la logistique. Il prévoit de moderniser ce port, avec notamment la construction d'un nouveau quai aux normes internationales, selon l'armateur dont le fondateur, Rodolphe Saadé, est un Syro-Libanais.

Toujours en mai 2025, l'Autorité générale syrienne des ports terrestres et maritimes a également annoncé la signature d'un protocole d'accord avec le géant émirati DP World, une filiale de Dubai World, troisième exploitant portuaire au monde, pour un montant de 800 millions de dollars (685 millions d'euros). L'objectif est de redynamiser le port stratégique de Tartous et d'ériger de nouvelles infrastructures logistiques à l'échelle nationale.

Enfin, dans le domaine du transport aérien, plusieurs sociétés internationales (turque, qatarie, libanaise, états-unienne…) sont impliquées pour faire de l'aéroport de Damas une plateforme aérienne pouvant accueillir jusqu'à 31 millions de passagers par an. Une annonce a été faite le 3 octobre par la qatarie UCC Holding, au nom de ses partenaires au sein d'un consortium et à travers sa filiale Urbacon Airports, de la signature de « cinq contrats stratégiques de conseil et de conception dans le cadre du projet de réaménagement global de l'aéroport international de Damas »2.

Dans le domaine de l'énergie, le Qatar, la Turquie et les États-Unis ont conclu un accord de sept milliards de dollars (5,97 milliards d'euros). Selon le quotidien émirati de langue anglaise The National daté du 7 novembre 2025, la Syrie a besoin de plus de 30 milliards de dollars (25,5 milliards d'euros) d'investissements pour réhabiliter les secteurs de l'énergie, de l'eau et de l'électricité, dont un tiers pour ce dernier3. À ce jour, la population ne reçoit en moyenne que quelques heures de courant par jour. « Ce secteur a besoin d'une refonte totale », a indiqué Ahmad Suleiman, directeur de la communication du ministère syrien de l'énergie, lors d'un forum en mai 2025 à Abou Dhabi sur « l'avenir de l'énergie en Syrie », réunissant notamment l'Arabie saoudite, les États-Unis, le Qatar et des pays européens.

La production de pétrole et de gaz, qui comptait pour un quart des revenus de l'État, a plongé depuis 2011, le pays n'exportant plus qu'environ 120 000 barils/jour contre 380 000 auparavant. Il en est de même pour le gaz dont la production et l'exportation ont drastiquement diminué. Début septembre 2025, la Syrie a pour la première fois exporté quelque 600 000 barils/jour de brut lourd depuis le port de Tartous (nord-ouest) sur la Méditerranée vers l'Italie. Du gaz d'Azerbaïdjan a commencé à lui être fourni au mois d'août via la Turquie, grand protecteur du nouveau régime. Le Qatar est un autre fournisseur. La Banque mondiale a accordé en juin 2025 un don de 146 millions de dollars (125 millions d'euros) pour restaurer le secteur électrique du pays. Outre la société pétrolière états-unienne Hunt Energy, le président syrien a rencontré le 2 décembre de hauts représentants du géant Chevron intéressé par l'offshore syrien. Le français Total Énergies prépare également son retour dans le pays.

Dépendance vis-vis des partenaires

Mais la majorité de ces projets d'investissements paraissent incertains, étant donné les sommes colossales dont le pays a besoin. D'autant que les processus d'exécution sont longs. La Syrie sera donc confrontée dans les cinq à six prochaines années à une dépendance économique quasi totale vis-à-vis de ses partenaires, avec les risques de tutelle étrangère que cela représente.

Si les projets et les protocoles d'accord se succèdent, la population attend toujours une manne qui tarde. D'autant plus que le pays (comme toute la région jusqu'en Iran) connaît sa plus grave sécheresse depuis quatre décennies, plongeant une large partie des habitants dans une pauvreté accrue, selon les experts et l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). Les temps où les gens subvenaient à leurs besoins et où la Syrie était considérée comme un grenier à blé de la Méditerranée — déjà sous l'Empire romain — sont révolus.

Dans un reportage daté du 18 mars 2025, le quotidien Le Monde note que dans la région d'Alep, « sur les plus de 60 000 entreprises du secteur (textile) recensées par la chambre de commerce de la capitale économique du pays, seules 10 % (étaient) encore actives »4. La situation s'est encore dégradée avec des faillites d'usines, mettant des centaines d'ouvriers à la rue. La politique ultralibérale du gouvernement est grandement responsable de cette situation en raison notamment des tarifs douaniers favorisant des produits importés de Turquie. Avec ce pays, une zone franche a vu le jour, et ses exportations vers la Syrie ont augmenté de 53 %, atteignant 1,9 milliard de dollars (1,6 milliard d'euros) au cours des sept premiers mois de 2025, contre 2,18 milliards de dollars (1,8 milliard d'euros) pour toute l'année 2024, selon Ankara.

Le retour des exilés et des réfugiés

Dans ce contexte compliqué, l'augmentation de la population sera-t-elle un atout ? Ayant fui la guerre vers la Turquie, le Liban, la Jordanie ou vers l'Europe, déjà 3,1 millions de réfugiés sont rentrés fin 2025. Selon le Haut-commissariat pour les réfugiés des Nations unies (HCR), plus de 1,2 million de Syriens sont revenus dans leur pays depuis décembre 2024, auxquels s'ajoutent plus de 1,9 million de personnes déplacées à l'intérieur du pays qui sont retournées dans leurs régions d'origine. Mais « environ 4,5 millions resteront dans les pays voisins » et en Occident selon le HCR. Et beaucoup craignent de rentrer, même provisoirement.

La question se pose, retourner où ? Car la Syrie est largement détruite et morcelée. « J'ai passé quelques jours à Alep et, hélas ! la ville n'est plus pour nous. Le tissu social a bien changé. On dirait que tout [Idlib ville frontalière de la Turquie et ancien quartier général de HTC ] s'est déversé à Alep », nous a récemment confié un natif de la ville, revenu brièvement après une très longue absence. À grande majorité sunnite, Alep reste cependant plus tranquille que d'autres grandes villes de Syrie. Elle n'est pas en proie aux tensions intercommunautaires. On y perçoit toutefois l'ombre de la Turquie dont la monnaie nationale est acceptée — avec d'autres (dollar, euro…) —, chose interdite sous l'ère Assad.

Quoiqu'il en soit, tout dépendra de la capacité du nouveau pouvoir à unifier le pays et à répondre à la fois aux aspirations de la société et de ses différentes composantes (alaouites, Druzes, sunnites, chrétiens). Sans oublier les tentatives de déstabilisation nourries par Israël qui a étendu son occupation au-delà du Golan et multiplie les bombardements, au point d'irriter Donald Trump, pourtant son grand allié et protecteur.

Rompant avec des décennies de peur, le changement de régime aura au moins apporté à la population un gain inestimable : la liberté de parole et de réunion dans une grande mesure, sans crainte de se retrouver derrière les barreaux de prisons.


1«  World Bank estimates $216B needed to rebuild Syria after civil war  », Associated Press (AP), 21 octobre 2025.

2Trésor — Ministère de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, «  Capital humain : l'autre dépendance  », 10 octobre 2025.

3Salim A. Essaid, «  Syria seeks $30bn for energy sector rehabilitation  », The National, 7 novembre 2025.

4Eliott Brachet, «  En Syrie, dans les ruines de l'économie, l'industrie textile alépine voudrait renaître  », Le Monde, 18 mars 2025.

Voyage au bout du cauchemar syrien

Couloir désert d'une structure, avec des cages vides et des murs en détérioration.

8 décembre 2024. Hayat Tahrir al-Cham (HTC), une coalition de rebelles venus d'Idlib, met un terme à la dictature de Bachar Al-Assad, permettant de dévoiler l'ampleur de ses effets cruels et dramatiques. Deux ouvrages s'emploient à dresser un premier bilan d'un régime honni.

Le correspondant de Libération, Arthur Sarradin décrit dans Le Nom des ombres l'univers carcéral de la Syrie. L'humanitaire Hakim Khaldi publie, en collaboration avec la journaliste Diane Villemin, Dans la Syrie post-Assad, un carnet de voyage recensant l'état et les besoins des structures hospitalières.

Arthur Sarradin est entré dans « l'enfer concentrationnaire syrien » en « visitant » les geôles désaffectées de Palmyre, la grande cité gréco-romaine en ruines, celles de Sednaya aux environs de Damas, d'Adra, etc. Vingt-sept prisons ont été identifiées dans l'ensemble de la Syrie. Les témoignages des survivants, de leurs familles ou de leurs proches se recoupent. Ces lieux fonctionnaient comme le reste de la société sous le règne de l'arbitraire et de la terreur la plus absolue. Il ne s'agissait pas d'une répression ciblée. Quelle que soit sa place dans la société, tout un chacun était suspect donc potentiellement coupable.

« La sédition est pire que le meurtre »

Dès le déclenchement du soulèvement pacifique des Syriens au printemps 2011, rapidement réprimé dans le sang par l'armée, la famille Assad tétanisée par ce sursaut de dignité populaire exigeant la liberté, la justice sociale et la démocratie, prévint les insurgés qu'il n'y aurait pas de pardon. Dans un discours tenu devant une foule conquise, le président affirma :

Le Saint Coran dit “La sédition est pire que le meurtre”, donc tous ceux qui y sont impliqués intentionnellement ou non contribuent à détruire leur pays. Ils diront que nous croyons aux théories du complot. En réalité, il n'y a pas de théorie du complot. Il n'y a qu'une conspiration.

Des propos qui ont déclenché la mise en place de la plus grande opération criminelle du XXIe siècle — pas moins de 500 000 morts. Arthur Sarradin rappelle que « les nouvelles autorités de Damas ont estimé que plus de 8 millions de Syriens étaient visés par des ordres d'arrestation du régime. Un tiers de la population. »

Une réflexion malheureuse proférée en public, voire en famille, des antécédents militants, une dénonciation par les chabiha, petits voyous armés et stipendiés par les services de sécurité, suffisaient à provoquer arrestation et emprisonnement sans limites de temps. Dès lors, le « coupable » était englouti dans un système destiné à le broyer, à le réduire à l'état d'untermensch, terme employé par les Hitlériens pour qualifier ceux qu'ils considéraient comme des sous-hommes.

D'ailleurs, les survivants de la prison de Sednaya, celle où, sans doute, la violence sur les corps et les esprits sans distinction d'âge ni de sexe s'est exercée avec le plus de férocité, évoquent un « camp de la mort », un « camp d'extermination », un « abattoir humain ». Dans cette succursale de l'enfer, trente mille personnes périrent durant les sept premières années de la révolution. Pour faire disparaître les cadavres qui s'accumulaient, un four crématoire fut construit dans l'enceinte de la prison, une presse humaine employée pour diminuer leur volume et leurs restes dispersés dans des fosses communes dans les régions les plus arides du pays.

Une terreur qu'il fallait faire connaître

Préalablement à une fin le plus souvent tragique, les prisonniers devaient supporter de longues et répétitives séances de torture dont les « savoir-faire », précise Sarradin, avaient été transmis aussi bien par des militaires lorsque la France exerça un mandat sur la Syrie de 1923 à 1946, par d'anciens nazis ayant échappé à la justice ou encore par des sbires du KGB dans les premières années du régime. Mais bien sûr, les gardiens officiant sous le portrait du raïs, qu'ils appelaient « Dieu », savaient faire preuve d'imagination.

Cette terreur à l'intérieur des lieux d'incarcération faisait son office aussi à l'extérieur quand, à la suite d'une décision discrétionnaire inexpliquée, un prisonnier était libéré. Une nuit, dans un café, à Damas, alors que s'entendaient les mots indistincts d'une femme qui hurlait, un voisin de table du journaliste lui expliqua :

Durant des années, le régime d'Al-Assad avait utilisé ces vies aliénées comme ambassadrices de sa tyrannie. Des produits mouvants de sa terreur, témoins vivants ou presque, incapables de parler de leurs séquelles, mais suffisamment anéantis pour que leurs séquelles parlent d'elles-mêmes.

Dans la capitale, sur la place Al-Marjeh, surnommée la place des Martyrs pour avoir servi de lieu d'exécution lors de la colonisation ottomane (1516 – 1920), puis durant le mandat français (1923 – 1946) et sous le règne des Assad (1971 – 2024), Arthur Sarradin a pu voir des centaines d'avis de recherche collés sur le socle d'une colonne télégraphique :

Des centaines de noms originaires de Raqqa, Al-Bab, Deraa, Damas, Alep, Tartous… (qui) happaient les regards. Les passants ayant croisé des égarés dans les premiers jours de la libération scrutaient ces visages pour y reconnaître une femme, un enfant, un vieillard.

Des blessures « trop profondes »

Mais cet intérêt, cette bienveillance pour les 135 000 victimes de disparitions forcées depuis 2011 se conjugue parfois avec de violents ressentiments envers ceux qu'une partie de la population considère comme les complices du régime. Ilab Al-Hamadi, emprisonné et torturé après une parodie de procès, raconte :

Je ne suis qu'une blessure. Quand je pense à ceux qui nous ont arraché la chair à Sednaya… que puis-je vous dire de plus que le meurtre ? Si je pouvais faire pire, je le ferais. J'aurais de l'essence à ma portée, je les brûlerais vifs. C'est pour ça que je reste à la maison et que je refuse d'aller sur la côte alaouite.

Une certaine résilience pourra sans doute accompagner le redressement du pays mais la haine qu'exprime Ilab Al-Hamadi appelle, au minimum, la mise en place rapide d'une justice transitionnelle. Nous n'y sommes pas.

Ces blessures pourront-elles guérir ? À l'issue de ses pérégrinations dans un pays meurtri jusqu'aux tréfonds de son âme, Arthur Sarradin répond :

Les blessures du crime d'extermination sont trop profondes. Comme si l'on n'échappait jamais totalement à la barbarie, même une fois la barbarie tombée ; jamais à la prison, même une fois les geôles libérées ; jamais à la plaie, même une fois le sang tari.

Un système de santé à terre

Hakim Khaldi, membre du département des opérations de Médecins sans frontières (MSF) a procédé, pour sa part, à des évaluations quant à l'état des équipements de santé de la Syrie et, plus précisément, des services d'urgences et de soins aux brûlés. Son périple lui a donné la possibilité de mesurer les dévastations du réseau hospitalier.

Le départ a lieu le 16 décembre 2024. Après un rendez-vous à Damas au ministère de la santé puis au ministère de l'intérieur, Hakim Khaldi entend chanter dans les rues « Jenna, Jenna, Jenna, Jenna ya watanna » (« Paradis, paradis, paradis, notre pays est un paradis »), l'hymne des révoltés de 2011. C'est la preuve qu'il va parcourir une Syrie nouvelle, libérée de 50 ans de dictature.

Sa première visite est pour l'hôpital Al-Moujtahid, l'un des plus grands hôpitaux de la capitale (2 000 employés). Le directeur vient d'être nommé par Hayat Tahrir al-Cham (HTC), le précédent étant considéré comme trop proche de l'ancien régime. L'un de ses interlocuteurs, un médecin, lui précise qu'à compter de 2015, « la situation était chaotique » et que « d'une façon générale, le système de santé à Damas était à terre »… Cette conversation est aussi l'occasion de revenir sur la situation du pays où l'espoir et la peur cohabitent. En particulier pour des minorités que « le régime a instrumentalisé (…) pour servir ses propres intérêts » ou pour les soutiens plus ou moins actifs de celui-ci comme « les commerçants et les leaders religieux de Damas, les industriels, et leaders religieux d'Alep, les leaders religieux de Hama, de Homs… »

À Homs, dont nombre de bâtiments ont été détruits et où l'électricité est réservée à ceux qui possèdent un générateur, de multiples problèmes se posent faute de matériel et de personnels. Dans la région, la situation est encore plus délicate. Non seulement du fait de l'état des équipements (10 hôpitaux et 220 centres de santé), des carences en moyens techniques et sanitaires, mais aussi de la cherté de la vie qui a entraîné la classe moyenne en dessous du seuil de pauvreté. Prendre des transports pour venir travailler représente un coût qu'une infirmière rémunérée 15 ou 20 dollars (13 ou 17 euros) par mois ne peut s'autoriser.

Dans le gouvernorat d'Idlib, qui fut la base de départ des rebelles, les bombardements russes ont provoqué des dégâts importants. Les finances font défaut pour restaurer un système de santé capable de couvrir les besoins de 3 millions d'habitants, autochtones et personnes réfugiées. En revanche, à la différence d'Homs, le salaire moyen du personnel médical est de 200 à 300 dollars (de 172 à 258 euros).

Ici comme ailleurs, la colère est grande contre les anciens suppôts du gouvernement d'Al-Assad. Quand la question est posée à l'un des médecins, assistant à l'entretien avec le docteur Mustapha, nouveau directeur de la santé d'Idlib, de savoir ce qui se passerait s'il croisait des personnes liées à l'ancien régime, il n'hésite pas : « La première chose que je ferai de retour chez moi ce sera d'appliquer la loi du Talion, brûler la maison de celui qui a détruit la mienne ! Vous voyez une autre solution ? »

L'engagement des femmes médecins

À Alep, le constat aussi est alarmant : l'hôpital Razi est en sous-effectif, il rencontre des problèmes d'infection des patients, de manque d'antibiotiques, de nourriture, de matelas. Comme à Homs, les salaires sont insuffisants. La liste des besoins est longue sans que pour autant l'engagement des médecins, toutes des femmes, ne faiblisse.

D'une ville à l'autre, d'un établissement de santé à l'autre, les témoignages s'accumulent, ils vont tous dans le même sens : sous la dictature d'Assad, c'était le chaos, la gabegie, la corruption, les raids dévastateurs des aviations russe et syrienne et, par-dessus tout, l'angoisse des dénonciations.

À Deir ez-Zor, le directeur de la maternité exprime ses besoins en quelques mots : « On manque de tout ou presque. » La ville, située dans l'Administration autonome du Nord et de l'Est de la Syrie (AANES) — vaste territoire contrôlé par les Forces démocratiques syriennes (FDS), à majorité kurde, après leur victoire sur l'Organisation de l'État islamique (OEI) en 2017 —, a été détruite lors de combats au sol et de bombardements durant la guerre civile.

Les dernières évaluations faites à Lattaquié et à Tartous, en pays alaouite (côte ouest), révèlent des situations moins dramatiques si ce n'est que les patients doivent se procurer eux-mêmes les médicaments qui serviront à les soigner, le ministère de la santé n'ayant pas rétabli le système de distribution central depuis la capitale vers tous les hôpitaux du pays.

De cette vaste tournée, Hakim Khaldi tire cette conclusion :

Le peuple syrien a fait preuve d'un courage et d'une volonté de fer, déterminé à redresser le pays, à résister sur place ou depuis l'exil. (…) Comme nous l'avons vu à travers ces précieux témoignages, les traumatismes personnels et collectifs sont immenses, et il faut naturellement digérer ce moment historique, panser ses plaies avant de réfléchir au futur.

Syrie. De la libération à la libéralisation

Scène de rue avec un bâtiment endommagé, des gens et une voiture avec un drapeau.

Il y a un an, le 8 décembre 2024, le président syrien Bachar Al-Assad tombait, laissant place à une administration dirigée par Ahmed Al-Charaa. Malgré les incertitudes en termes de stabilité, une libéralisation est à l'œuvre. Elle bénéficie avant tout à la Turquie et aux monarchies du Golfe. De son côté, en l'absence de reconstruction concrète, la population n'a que peu de perspectives économiques.

Moins de deux kilomètres. C'est la distance qui sépare Qoussour, quartier huppé de Damas — avec ses restaurants et ses bars dans lesquels Syriens aisés et expatriés sirotent un verre d'arak ou une Afamia, bière « made in Syria » — de Jobar. Ce quartier de la Ghouta orientale, ancienne position stratégique de l'Armée syrienne libre (ASL), a subi des attaques au gaz sarin et a été totalement détruit. Aucune vie ne subsiste au milieu des immeubles affaissés, éventrés, dont seules les fondations ombragent le paysage.

Quinze ans après le déclenchement du conflit, cette banlieue est caractéristique de l'ampleur des destructions dans tout le pays. Un rapport de la Banque mondiale, publié le 21 octobre 2025, estime à 216 milliards de dollars le coût de la reconstruction, soit plus de dix fois le produit intérieur brut (PIB) du pays en 2024. Les infrastructures ont été les plus touchées, en particulier dans les gouvernorats d'Alep (nord-ouest), du Rif Damas (sud-ouest) et de Homs (centre).

Des bâtiments détruits, en ruines, avec des personnes attendant au bord de la route.
Novembre 2025. Homs, avenue Farès Al-Khouri. Des immeubles bombardés n'ont toujours pas été reconstruits.

Un an après la chute de Bachar Al-Assad, et la prise du pouvoir par une nouvelle administration dirigée par Ahmed Al-Charaa, la situation sociale du pays reste précaire. Les caisses de l'État — qui étaient jusqu'alors notamment remplies par la production de Captagon1 — sont vides. Selon les Nations unies, près de 90 % de la population vit sous le seuil de pauvreté en 2024. Mi-octobre 2025, une cinquantaine de personnes se sont réunies à Jobar pour manifester contre les retards en termes de reconstruction, en vain.

Paysage de ruines avec des bâtiments en désolation sous un ciel bleu.
Novembre 2025. Jobar, quartier de la Ghouta orientale, où tout a été pilonné.

Des services de base déficients

À la table du café Havana, un des anciens lieux de bouillonnement intellectuel du centre de Damas, Khaled, la quarantaine et le visage émacié, confie :

Avec moins de 1 000 dollars [859 euros] par mois, tu peux difficilement faire vivre un foyer à Damas. Compte au moins 400 dollars [343 euros] pour la nourriture. Somme déjà astronomique pour la plupart des gens ici. Un employé peut s'estimer heureux lorsqu'il touche 300 dollars [257 euros] par mois, deux fois moins dans le public.

De nombreux narguilés réverbèrent la lumière sur le sol marbré blanc et les volutes de fumée se perdent dans la hauteur sous plafond. « Sans compter les écarts de prix entre Damas et les autres villes de Syrie, mais aussi entre son centre et sa périphérie. Sauf qu'en banlieue les services de base — eau, électricité, transports publics — sont encore plus déficients. », ajoute-t-il. Ceux qui le peuvent installent des générateurs, avec pour conséquence une forte odeur de mazout dans la capitale, notamment depuis la livraison par l'Arabie saoudite d'un million de barils de pétrole. Comme au Liban, les panneaux solaires fleurissent dans les campagnes.

Au déclenchement de la révolution, Khaled vivait à Qadam, près du camp de réfugiés palestiniens de Yarmouk, dans la banlieue sud de Damas, avant de basculer dans la clandestinité. Son quartier a été totalement rasé. Comme Yarmouk d'ailleurs. Il vit aujourd'hui à Damas avec sa femme et ses enfants, et travaille depuis peu pour une ONG internationale. Nombre d'entre elles, comme nous le confirme l'ONG Médecins sans frontières, ont étendu depuis un an leurs activités sur le territoire syrien, et offrent des salaires confortables, en espèces et en dollars.

Un paysage contrasté avec une mosquée majestueuse et des ruines environnantes.
Novembre 2025, Homs. À proximité de la mosquée Khalid Ibn Al-Walid, où les traces de destruction continuent de marquer le paysage.

Un mardi, 18 heures. À l'entrée de la boulangerie générale de Bab Touma, une trentaine de personnes se pressent dans les corridors ceinturés de barreaux pour accéder au four : dix galettes pour 4 000 livres syriennes (30 centimes d'euro). Aujourd'hui, le temps d'attente est d'une demi-heure. Le lieu est divisé en trois files — une pour les hommes, une pour les femmes et, avant la chute du régime, une pour les militaires. Il y a un an, il était fréquent d'attendre plusieurs heures. Certains, dont beaucoup de femmes et d'enfants, en achètent pour le revendre 6 000 livres (47 centimes d'euros) à des passants ou des automobilistes le long de la rue Abid-Izhak. C'est le cas de Youssef, la cinquantaine, handicapé, qui vient là tous les soirs. « Si je ne vends pas, je ne mange pas », souffle-t-il avec un sourire. Il déplore l'augmentation des prix depuis un an et n'est pas rassuré quant à la trajectoire sociale du pays. « Avant la chute, on trouvait du pain pour 400 livres syriennes [moins de 4 centimes d'euro], regarde combien il coûte maintenant ! » nous dit-il, avant d'être interrompu par une autre revendeuse qui s'écrie combien elle a faim.

Des subventions publiques rabotées

Le subventionnement public du pain a été réduit comme une peau de chagrin comparé à son niveau de 2011. Il se limite désormais aux zones les plus touchées par l'insécurité alimentaire. Le soutien apporté par le Programme alimentaire mondial depuis juin 2025, en partenariat avec le ministère de l'économie et de l'industrie, aurait permis à une centaine de boulangeries dans neuf gouvernorats de baisser le prix des dix galettes à 2 500 livres syriennes (19 centimes d'euros), soit une aide quotidienne pour 2 millions de personnes.

Les secteurs des transports publics, du pétrole, du gaz et, dernier en date, de l'électricité sont aussi victimes du désengagement de l'État. Le 30 octobre 2025, le ministère de l'énergie rendait publics ses nouveaux tarifs et affirmait continuer à subventionner à 60 % les trois cents premiers kilowattheures sur une période de deux mois, ramenant à 600 livres syriennes (5 centimes d'euro) le kilowattheure.

Dans un sondage réalisé en novembre auprès de 2 550 personnes par le média indépendant Enab Baladi, « 83 % répondent que le nouveau tarif n'est pas compatible avec leurs revenus, tandis que 17 % le considèrent approprié »2. Pour Feras Shabou, chercheur en économie et enseignant à l'université de Bahçeşehir, en Turquie, même si les services ont été améliorés, ces coupes dans les subventions ont impacté les plus pauvres, soit la majorité de la population. « La protection sociale en a été affaiblie », nous confie-t-il.

Pourtant, dès janvier 2025, le nouveau gouvernement promettait d'augmenter de 400 % les salaires de base dans le secteur public, qui se situaient autour de 25 euros par mois. La hausse, décrétée six mois plus tard, sera deux fois moindre. Un salaire minimum a aussi été adopté à hauteur de 750 000 livres syriennes (55 euros). Il s'agit d'une mesure avant tout symbolique, étant donné l'impact de l'inflation et de la fluctuation de la livre syrienne. Avant le conflit, 50 livres syriennes s'échangeaient pour 1 dollar. La cote est désormais à 12 000 livres, ce qui implique logistique et dextérité pour transporter les liasses échangées et pour les compter.

Bachar Al-Assad affiche toujours un regard confiant sur le billet de 2 000 livres. Comme au Liban, la dollarisation de l'économie s'accélère — mais gare à celui qui détiendrait une coupure froissée ou légèrement abîmée, elle ne sera pas acceptée. Les réserves d'espèces des banques étant réduites, il n'est pas possible de retirer plus de 600 000 livres syriennes par semaine (près de 40 euros) ou encore 20 dollars (17 euros) par mois, accentuant la défiance envers le système bancaire et favorisant les transactions directes.

Ruines historiques au coucher du soleil, avec une foule le long d
Novembre 2025, Alep. La foule, prévenue par SMS, se presse pour assister à l'allocution d'Ahmed Al-Charaa pour l'anniversaire de la libération de la ville.

À Alep, trois jours après la célébration, par des milliers de personnes, de l'anniversaire de la chute de la ville, le 27 novembre, des enfants agitent des drapeaux de la nouvelle Syrie3 — emblème de la révolution comme de l'indépendance — en allant à l'école. Amjad tient une boutique de vêtements dans le souk Al-Jaloum depuis un quart de siècle. Comme une bonne partie de la ville, ce marché populaire n'a pas échappé aux bombardements. « Il est clair que de nombreux produits viennent de l'étranger, souvent de moins bonne qualité. Parfois la fabrication reste syrienne, mais pas le textile. Cette concurrence n'affecte pas mon activité de vente, mais pousse des usines ou des artisans à réduire la leur », détaille-t-il en retirant un t-shirt en coton « made in Syria » de son emballage plastique.

Sortie brutale de l'isolement international

En effet, après quatorze ans d'isolement international, en particulier du fait des sanctions économiques de la part des États-Unis et de l'Union européenne4, la nouvelle administration a fait le choix d'une libéralisation de son marché intérieur. Elle a considérablement réduit ses droits de douane. Selon Feras Shabou, la Turquie en est le principal bénéficiaire. Elle est suivie de la Jordanie, des Émirats arabes unis, puis de la Chine, pour les voitures, le textile, l'électronique et les biens ménagers. Ce que confirme les travaux du chercheur en économie Shlair A. Mohammed Alzanganee, selon qui, avec l'effondrement du régime Assad, et la perte d'influence de la Russie et de l'Iran, « la compétition géoéconomique implique dorénavant la Turquie, les monarchies du Conseil de coopération du Golfe et, dans une moindre mesure, la Chine. La Turquie ayant réussi à maintenir sa position dominante »5.

À elle seule, l'importation de véhicules aurait atteint 1 milliard de dollars (858 millions d'euros). Dans les rues davantage embouteillées et polluées des centres urbains, les nouveaux modèles sont légion.

Une place urbaine avec des voitures et une statue près d
Novembre 2025, Damas. Place Youssef Al-Azmeh, des taxis pris dans les embouteillages.

Les pick-up noirs ou blancs de marque japonaise des forces de sécurité contrastent avec les taxis jaunes Saba iraniens. Des policiers portant cravate, chemise blanche et gilet fluo orchestrent le tout. On peut interroger l'impact de cette libéralisation sur l'industrie locale : « Il y a désormais plus de biens, à moindre prix, mais de qualité médiocre », observe Feras Shabou.

Au centre de Damas, dans le marché populaire de Bab Sreijeh, les étals — de fruits, de légumes, d'olives, d'épices, de vêtements ou de biens divers — sont garnis. Il y a tout le temps du monde, même tard le soir. Comme nous le décrit Abou Ahmed, primeur, « avant, on pouvait en faire venir en contrebande depuis le Liban, mais maintenant on trouve par exemple des bananes des Philippines, des ananas d'Équateur, des avocats du Liban et des kiwis de… Nouvelle-Zélande ! ». Pour Massa, étudiante originaire du quartier de Jaramana, « le prix de certains produits a baissé — comme les bananes —, les rendant dorénavant accessibles. Cela est dû à une moindre corruption, jusqu'alors omniprésente aux checkpoints ». Toutefois, pour l'ensemble des personnes rencontrées, le constat est le même : il y a trop peu de travail et encore moins d'argent.

Tel est également l'avis de Kamal, qui, comme son père avant lui, est menuisier-outilleur dans le souk couvert de Homs, fondé au XIIIe siècle par la dynastie ayyoubide. « L'on tient l'atelier depuis plus de cinquante ans, mais on a dû fermer pendant plus de dix ans, comme tant d'autres échoppes. Je l'ai rouvert juste après la libération et, malgré les difficultés économiques, c'est un soulagement. »

Un marché animé, avec des vêtements, des étals et des gens qui se déplacent sous un toit coloré.
Novembre 2025, Homs. Souk couvert de la ville, fondé au XIIIe siècle par la dynastie ayyoubide.

Centre commercial géant et hôtel 5 étoiles

Le 27 août 2025, le nouveau gouvernement a lancé la 62e édition de la foire internationale de Damas — « Syria Welcomes the World » —, après six ans d'inactivité. Des centaines d'entreprises internationales et une trentaine d'États y ont participé. La présence de l'Arabie saoudite a été particulièrement remarquée. À noter que celle-ci, via le Saudi Fund for Development, a annoncé, en septembre 2025, au côté du Qatar et du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), une contribution à hauteur de 89 millions de dollars (76 millions d'euros) pour la prise en charge des salaires des fonctionnaires jusqu'à la fin de l'année. Charge qui incombait auparavant au Qatar.

Selon l'économiste Salam Saïd, également conseillère politique au département Proche-Orient et Afrique du Nord (MENA) de la fondation allemande Friedrich-Ebert, « il s'agit surtout d'annonces, à destination de la communauté internationale et de la population, avec très peu de concrétisations ». Elle ajoute : « De nombreux obstacles perdurent, que ce soit l'absence d'infrastructures, l'incertitude quant au climat des affaires, les difficultés bancaires, ou encore les logiques persistantes de clientélisme. »

Au-delà de l'image d'une administration sous perfusion du Golfe, c'est également un modèle particulier en termes d'investissements qui est privilégié, et qui interroge le contrat social. Par exemple, le lancement en grande pompe du chantier de la Hijaz Gallery, qui prévoit un centre commercial géant et un hôtel 5 étoiles — constructions discutables dans un pays exsangue — à quelques encablures de la magnifique gare du Hedjaz, de l'architecte espagnol Fernando de Aranda, qui reliait en 1909 Damas à Médine en quatre jours.

Des voitures au premier plan, un grand bâtiment ancien de style architectural, ciel bleu.
Novembre 2025, Damas. A proximité de la gare du Hedjaz, un centre commercial géant et un hôtel 5 étoiles sont en construction.

Un besoin de justice sociale

Retrait de l'État et libéralisation affichée de l'économie. Il ne manquait à l'équation que le Fonds monétaire international (FMI), qui vient de conclure une visite de trois jours à Damas. Dans son communiqué de presse, il a signalé que « l'économie syrienne montre des signes de reprise et des perspectives améliorées, reflétant l'amélioration de la confiance des consommateurs et des investisseurs sous le nouveau régime syrien ». Et de proposer une assistance technique fiscale, financière et bancaire. Premier pas, selon Salam Saïd, à davantage d'ingérence de l'institution de Bretton Woods6. Or celle-ci n'est connue ni pour son essence démocratique ni pour ses bienfaits pour les peuples.

Certes, la croissance pour 2025 est estimée à 1 % du produit intérieur brut (PIB) — alors qu'il était naguère en recul — et, dans les villes, une certaine vitalité économique est palpable. Un projet de réforme fiscale, simplifiant le système pour le rendre plus effectif, devrait exonérer 90 % de la population d'impôt sur le revenu.

Pour stimuler l'investissement, les autorités envisagent une baisse de l'impôt sur les sociétés, y compris de certains secteurs lucratifs, et la possible mise en place d'une taxe sur la valeur ajoutée (TVA) que l'on sait par nature inégalitaire. Pour Feras Shabou, « la justice sociale de ce système dépendra de sa bonne application, de sa transparence et de la capacité des autorités à limiter la fraude ». De son côté, Salam Saïd considère que s'il est primordial que l'État développe une vision à long terme, il doit aussi laisser de la place à une reconstruction décentralisée, pour permettre des initiatives locales, en accord avec la société civile : « C'est le bon moment, car les gens ont encore de l'espoir. À défaut, le gouvernement pourrait perdre en crédibilité, avec pour conséquence une grogne sociale, surtout dans les campagnes et parmi les déplacés ».

Heba7 a grandi à Alep, avant de partir en Allemagne, où elle a obtenu la nationalité allemande. Ses proches restés en Syrie ne s'en sortent qu'avec les transferts d'argent de son oncle. En septembre 2025, elle est rentrée, comme plus d'un million de compatriotes, et s'est installée à Damas. Pour elle aussi, trouver un appartement est une gageure. En attendant, elle séjourne dans un monastère du quartier populaire de Dwelaa, à deux pas de l'église Saint-Élie qui a été frappée par un attentat, revendiqué par l'Organisation de l'État islamique (OEI), en juin 2025. Elle travaille à mi-temps pour une association locale sur des enjeux de démocratie. « Je ne suis pas issue d'un milieu aisé, mais étant donné l'état du pays, j'ai aujourd'hui l'impression d'être passée de la “Souria” à la “Syria”, c'est-à-dire d'avoir intégré la classe supérieure. »

En déficit d'optimisme, elle ne compte pas rester en Syrie. Elle glisse : « Qaimtek rassass » (« Ta vie ne vaut qu'une balle »). Une balle à l'image du climat d'incertitude politique et de ses ferments — massacres communautaires sur la côte et à Soueïda, extension de l'occupation israélienne du Golan, désintégration territoriale, confessionnalisme exacerbé —, malgré la chute de la plus sordide dictature du Proche-Orient. Pour l'heure, la relative liberté de parole et de circulation y apporte tout de même une bouffée d'air salutaire.


1La production de ce médicament psychostimulant, contrefaçon du produit originel, a été officiellement abandonnée dans un effort de reconnaissance internationale et de recherche de légitimité. Cet engagement faisait déjà l'objet d'une condition à la réintégration de la Syrie à la Ligue arabe au printemps 2023.

2Amir Huquq, Marina Marhej, Christina Al-Shammas, Mohammad Deeb Bazt, «  New electricity tariffs turn power bills into a nightmare for Syrians  », Enab Baladi, 13 novembre 2025.

3Le drapeau tricolore vert, blanc, noir orné de trois étoiles rouges a remplacé le drapeau officiel (rouge, blanc, noir, avec deux étoiles vertes).

4Les ministres des affaires étrangères des États membres de l'Union européenne se sont engagés à lever les sanctions économiques visant la Syrie lors du Conseil affaires étrangères qui s'est tenu le 20 mai 2025 à Bruxelles. L'UE maintient les sanctions directes contre le régime Assad et ses soutiens, ainsi que celles sur les biens à double usage, notamment les armes et les technologies susceptibles d'être utilisées à des fins de répression interne. De son côté, Washington a annoncé au lendemain de la visite officielle d'Ahmed Al-Charaa à la Maison Blanche, le 10 novembre, la suspension temporaire de la loi «  César  », qui met en application depuis le 17 juin 2020 le régime de sanctions contre la Syrie.

5Geoeconomic Rivalry in Syria : Research article Geoeconomic Ambitions of Regional and Global Actors, The Arab Center for Contemporary Syria Studies, novembre 2025.

6Le FMI est né en juillet 1944 lors de la conférence de Bretton Woods, du nom de la ville étatsunienne située dans l'état de New Hampshire.

7Son nom a été modifié.

Israël. L'aventureuse manipulation des minorités au Proche-Orient

Des hommes en marche, certains en uniforme militaire, sous un ciel dégagé et des arbres.

Depuis les origines, le mouvement sioniste a misé sur les minorités au Proche-Orient. Avec la création de l'État, il a tenté de les utiliser pour affaiblir les nouveaux États indépendants. Une politique qui s'est amplifiée depuis la guerre contre Gaza, avec des interventions directes au Liban et en Syrie.

Les responsables sionistes, futurs dirigeants d'Israël, ne se sont guère préparés aux rapports avec les Arabes qui les attendaient une fois créé l'État israélien. En revanche, ils ont accordé de l'importance aux minorités ethniques ou religieuses du Proche-Orient, perçues comme des alliés potentiels face à « l'ennemi commun » arabe.

Jusqu'à la rivière Awali

En tant que plus proche voisin, le Liban a toujours occupé une place particulière dans la réflexion des sionistes comme des Israéliens. Dès 1919, Chaim Weizmann, l'un des principaux négociateurs du projet sioniste, propose une carte dans laquelle l'État qu'il imagine remonte jusqu'à la rivière Awali, au nord de Saïda. Lors de la guerre d'octobre 2024 avec le Liban, l'armée israélienne donnera l'ordre aux populations du Sud-Liban de se déplacer au nord de cette même rivière Awali…

Bien peu soucieux de la souveraineté libanaise, Weizmann n'hésite pas à affirmer aux représentants des deux puissances coloniales britannique et française que les eaux du Litani (à quelques kilomètres au sud de la rivière Awali) n'ont « aucune utilité » pour la population libanaise résidant plus au nord et que ces eaux ne pourraient « profiter » qu'aux habitants résidant au sud, c'est-à-dire du futur « État juif ».

À la suite des pressions du patriarche maronite Elias Hoayek, qui avait représenté le Liban à la Société des Nations (SDN) et réclamé son indépendance, le mouvement sioniste repart bredouille. En 1920, le général Henri Gouraud déclare l'État du Grand Liban en donnant satisfaction au patriarche.

Compte tenu du travail de sape opéré par Londres et Paris au Proche-Orient — « « Les Français et les Anglais ont dessiné les frontières, et les Arabes ont colorié la carte », titrait L'Orient-Le Jour, le 16 mai 2016 — on peut comprendre que le mouvement sioniste ait voulu profiter de la fragmentation de toute la région selon des lignes ethniques ou confessionnelles et renforcer son influence.

Il ne peut y avoir « deux Suisses au Proche-Orient »

Ce n'est cependant qu'après la guerre de 1967 que le Liban commence à être vraiment ciblé par Israël. Il était le seul pays à ne pas avoir participé au conflit de 1948-1949. Disposant à l'époque d'un niveau de vie comparable à celui des Israéliens, les Libanais vivaient encore en bonne harmonie. Le 1er avril 2025, sur sa page facebook personnelle, la politologue libanaise Sara El-Yafi a évoqué, dans une vidéo, des documents israéliens selon lesquels il ne peut pas y avoir « deux Suisses au Proche-Orient ». Elle a aussi montré comment l'État israélien, à partir notamment de la destruction en décembre 1968 de la flotte civile libanaise, sous un prétexte fallacieux — que dénoncera le chef de l'État français Charles de Gaulle—, a multiplié les initiatives pour fragiliser le Liban.

Maillon faible du camp arabe, Beyrouth va désormais payer au prix fort l'hubris israélien. Alimentées en partie par Damas et Tel-Aviv, favorisées par la faiblesse d'un État qui ne peut empêcher pléthore de milices plus ou moins disciplinées de circuler sur son territoire, les tensions entre la droite chrétienne et la résistance palestinienne et ses alliés libanais conduisent au début de la guerre civile en avril 1975.

Pendant une quinzaine d'années, jusqu'aux accords de Taef en 1989, le Liban vit de sombres moments : entrée des troupes syriennes à la demande de partis chrétiens, invasions israéliennes en 1978 et 1982, siège de la capitale en 1982, départ des forces palestiniennes et de Yasser Arafat, attentats meurtriers en 1983 contre les Marines étatsuniens (241 morts) et les parachutistes français (58 morts), enlèvements de journalistes et de diplomates occidentaux par des groupes chiites radicaux. Les morts se chiffrent par dizaines de milliers, les réfugiés par centaines de milliers et les destructions par milliards de dollars.

Les contacts entre Israël et la droite chrétienne conduisent à la création en 1978 de l'Armée du Liban sud (ALS), composée de supplétifs en majorité maronites, mais aussi chiites, équipés et contrôlés par Israël, dont elle fait le sale boulot : torture de combattants palestiniens et libanais dans la tristement célèbre prison de Khiam, etc. L'ALS disparaît en 2000 au moment où Israël évacue le Liban en raison de pertes très importantes : 1 000 soldats tués en 22 ans, presque tous par le mouvement chiite Hezbollah.

Autre tragédie : les massacres du camp palestinien de Sabra et Chatila en septembre 1982 (de 1 000 à 2 500 morts et blessés) par des miliciens chrétiens sous l'œil complice d'officiers supérieurs israéliens qui n'interviennent pas. L'émotion est considérable, y compris en Israël.

Ces trois dernières décennies, Israël a multiplié ingérences, incursions et liquidations de personnes, palestiniennes ou libanaises. Le Liban est à nouveau envahi en 2006 et en 2024. À chaque fois, c'est l'hécatombe et la ruine.

L'élection, le 9 janvier 2025, du général Joseph Aoun, commandant en chef de l'armée, à la tête de l'État libanais et celle, quelques jours plus tard, de Nawaf Salam, comme premier ministre, ne changent pas grand-chose. Alors que les Libanais pouvaient espérer un avenir meilleur avec, pour la première fois depuis longtemps, l'arrivée au plus haut niveau de l'exécutif de deux hommes intègres, Israël ne fait aucun geste susceptible de détendre le climat. Le gouvernement de Benyamin Nétanyahou bouge d'autant moins qu'il peut compter sur le soutien ou la complaisance des États-Unis et le silence de la France, ancienne puissance mandataire. Les deux émissaires trumpistes au Liban et en Syrie, Tom Barrack et Morgan Ortagus, n'ont ainsi jamais demandé à Israël de cesser ses bombardements malgré l'instauration d'un cessez-le-feu supervisé par Washington et Paris le 27 novembre 2024. Leurs pesantes pressions visent exclusivement Beyrouth sommé de désarmer le Hezbollah.

Aucun répit pour les Syriens

La fureur guerrière d'Israël ne se limite pas au pays du Cèdre, mais se tourne presque simultanément vers la Syrie d'Ahmed Al-Charaa, qui prend le pouvoir le 8 décembre 2024 après plusieurs jours d'offensives de l'opposition syrienne conduite par l'organisation islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTC).

Bachar al-Assad est renversé. Détestées par la grande majorité de la population, les forces loyalistes, privées d'une grande partie du soutien de la Russie, focalisée sur l'Ukraine, et de celui de l'Iran et du Hezbollah durement frappés par Israël, n'ont pas vraiment résisté. Al-Charaa, le nouvel homme fort, prend le pouvoir dans un pays exsangue, où un demi-million d'habitants sont morts et dont plus d'un quart de la population a été contrainte à l'exil.

Dans les heures qui suivent la victoire du HTC, Israël effectue plus de 300 raids aériens contre des bunkers, des dépôts d'armes ou des bases militaires de l'armée syrienne. Le territoire occupé du Golan s'agrandit. Interdiction est donnée à l'armée syrienne de se déployer au sud de Damas ! Depuis cette date, les violations de la souveraineté syrienne par Israël n'ont pas cessé.

Ainsi, alors que le monde assiste, impuissant ou indifférent, aux massacres et aux tueries perpétrés par Israël à Gaza, en Cisjordanie, les espoirs placés dans leurs nouveaux dirigeants par les populations syrienne et libanaise ont été vite douchés par l'intransigeance et la brutalité d'Israël.

Indifférents aux sentiments que peuvent éprouver Syriens et Libanais à l'égard de ce que leur a fait subir depuis des décennies Israël, Barrack et Ortagus ne cachent pas leur souhait de voir leur protégé conclure un traité de paix avec Beyrouth et Damas ! La paix par la force si chère à Donald Trump…

Affaiblir ses voisins

Se prévalant du prestige de ses services de renseignements, Tel-Aviv développe depuis des décennies, et plus encore depuis le 7 octobre 2023, un récit à l'adresse des dirigeants occidentaux.

Écrivain et ancien chercheur au CNRS, Christian Salmon estime que « dans le théâtre médiatique contemporain, Gaza s'est muée en un laboratoire du storytelling géopolitique (…) Il y a les morts de Gaza, et il y a leur disparition programmée dans les récits médiatiques occidentaux. Entre les deux, une machine narrative d'une redoutable efficacité transforme un génocide en un « conflit complexe », les bourreaux en victimes et les témoins en « antisémites »1 Ce constat vaut malheureusement pour la Cisjordanie, la Syrie et le Liban.

Au sort épouvantable réservé par l'État israélien aux Palestiniens, vient donc s'ajouter le harcèlement permanent de deux pays en ruines qui risquent à tout moment de s'effondrer. Les rapports de force totalement déséquilibrés imposés par Israël à ses voisins arabes immédiats ne peuvent s'expliquer que par la volonté des dirigeants actuels israéliens de maintenir autour de leur territoire un ensemble de pays affaiblis, divisés et sans perspective de stabilité.

« Quelque chose de nouveau visant à créer un nouvel empire israélien qui sera soit craint, soit respecté par ses voisins », selon l'historien israélien Ilan Pappé2.

Analysant au milieu des années 1970 la relation d'Israël avec le monde arabe, Edward Saïd dressait déjà un constat peu encourageant de l'époque :

Les juifs, comme oppresseurs, et les Arabes, comme opprimés, sont embarqués dans une lutte dont les racines semblent être plus profondes chaque année, et dont le futur semble moins compréhensible et soluble chaque année3.

Décrivant l'image des Arabes au lendemain de la guerre de 1973, Saïd écrit :

Ils sont toujours perçus comme les perturbateurs de l'existence d'Israël (…) Cela s'explique en partie par l'attitude du mouvement sioniste avant 1948 (…) Les habitants de la Palestine peu nombreux étaient vus comme des nomades inconséquents sans lien clair avec la terre et, par voie de conséquence, sans véritable culture (…) Au pire, l'Arabe d'aujourd'hui est considéré comme une ombre sanguinaire qui traque les Juifs et qui interrompt la « démocratie » fluide de la vie israélienne.

Démonstration de force permanente

À la même époque, Nahum Goldmann, alors président du Congrès juif mondial, souligne que la politique israélienne, conçue, déterminée et dominée par David Ben Gourion — tant qu'il fut premier ministre — et suivie par ses successeurs « consistait à tenter de convaincre les Arabes, par une démonstration de force permanente, qu'il leur fallait accepter l'existence, au milieu d'eux, d'un État juif »4.

Goldmann explique cette politique par « la psychologie, l'acquisition soudaine de la puissance succédant à des siècles d'impuissance liée à l'antisémitisme et aux persécutions ». Peu intéressé à développer ses relations avec les Arabes bien avant même ses guerres victorieuses de 1967 et 1973, Israël n'a donc jamais cherché à conclure une paix honorable avec un environnement arabe pourtant affaibli. Le traité de paix israélo-égyptien de 1979, qui ne consacre pas un mot à la question palestinienne, le développement exponentiel des colonies juives, les accords d'Oslo de 1993 — qualifiés de « Versailles palestinien » par Edward Saïd —, l'assassinat, en 1995, du premier ministre Yitzhak Rabin puis la montée inexorable de la droite dure alliée à des religieux suprémacistes ont contribué à la situation tragique actuelle et à une impasse politique totale.

En revanche, Israël s'est montré nettement plus ouvert depuis sa création aux principales minorités, ethniques et religieuses vivant dans les pays arabes : kurdes, druzes et chrétiennes.

Doctrine de la périphérie

Cet intérêt pour les minorités au Proche-Orient a été théorisé par David Ben Gourion dans ce qu'il qualifiait de « doctrine de la périphérie ». Il s'est efforcé d'appliquer cette doctrine qui tendait à établir des partenariats stratégiques avec des pays du Moyen-Orient non arabes et pro-occidentaux, comme l'Iran, la Turquie et l'Éthiopie, afin de lutter contre le nationalisme arabe.

De leur côté, les minorités dans les pays arabes étaient considérées comme une « périphérie ethnique ». Parmi les minorités retenues, qu'Israël pouvait « exploiter pour affaiblir et distraire les pays arabes », figurent les chrétiens du Sud-Soudan, les Kurdes irakiens, les Druzes de Syrie et du Liban et les maronites.

Même si la « doctrine de la périphérie » a disparu avec la chute du chah d'Iran en 1979, des émissaires israéliens se seraient récemment déplacés au Sud-Soudan (dont la sécession en 2011 a disposé de l'appui de Tel-Aviv), en Éthiopie, en Libye et dans les pays du Golfe. Si les relations avec les maronites n'ont abouti à rien, les autorités israéliennes ont eu davantage de réussite avec les Druzes. Si l'on en croit Gabriel Ben Dor, expert israélien de la communauté druze, les relations de cette dernière avec les juifs de Palestine remontent au XVIe siècle. Il n'était pas rare en effet que des juifs trouvent refuge dans des clans druzes quand ils se trouvaient en danger5.

Beaucoup plus tard, entre les première et seconde guerres mondiales, alors que les sionistes arrivaient par dizaines de milliers en Palestine, les relations entre juifs et Druzes se renforcent, notamment après 1936. À cette époque, Abba Khoushi, futur maire de Haïfa après la création d'Israël, est un membre important de l'organisation terroriste Haganah qui combat les Britanniques. Sa tête mise à prix, il trouve refuge chez les Druzes du Mont-Carmel.

La question druze

Aujourd'hui, les Druzes son répartis entre Syrie (500 000 à 1 million), Liban (400 000) et Israël (140 000). Très attachés à la terre qui les a vus naître, ils passent pour être fidèles à l'État dans lequel ils vivent tout en refusant toute assimilation. L'arrivée des Druzes dans le nord de la Palestine remonte à l'expansion de l'émirat druze du Liban, au début du XVIIe siècle.

Les Druzes palestiniens, dans les années 1930, sont tiraillés entre le nationalisme arabe et leur groupe ethno-national et choisissent en majorité une certaine neutralité. Mais le mouvement sioniste, comprenant son intérêt à diviser les Palestiniens, avive les dissensions préexistantes entre Druzes et sunnites et sollicite certains clans druzes.

Pendant la guerre de 1948-1949, une partie des Druzes coopère avec le mouvement sioniste si bien que la communauté n'est pas victime de la Nakba. Même si les responsables israéliens ont procuré nombre d'avantages aux Druzes et même instauré un pacte du sang matérialisé en 1963 par l'octroi d'une autonomie communautaire en matière religieuse et judiciaire. Même si les Druzes se sentent en grande majorité israéliens, des divergences persistent et se sont même développées récemment avec les massacres à Gaza et en Cisjordanie.

Outre cette situation mal vécue, le principal problème est celui de la propriété des terres. Bien que Ben Gourion ait promis en 1948 le respect de la propriété, 80 % des terres druzes de Galilée ont été confisquées. De plus, les infrastructures urbaines druzes, comme chez les autres Arabes, ne sont pas au niveau des villes juives et les permis de construire sont difficiles à obtenir. Par ailleurs, la loi sur l'État-nation de 2018, qui consacre l'inégalité entre juifs et autres communautés, est très mal ressentie par les Druzes.

En 2011, alors que la guerre civile vient de débuter en Syrie, la question d'un État druze se pose à nouveau. De nombreux Druzes israéliens demandent à leur gouvernement d'intervenir pour aider les Druzes syriens attaqués par des groupes islamistes qui les considèrent comme des hérétiques. Israël se borne à quelques avertissements, mais ne fait rien.

Mais à la mi-juillet 2025, alors que l'armée syrienne est intervenue pour tenter de ramener le calme entre combattants druzes et bédouins sunnites, Israël intervient militairement en affirmant vouloir protéger les Druzes…

Soutien aux Kurdes irakiens

Les Israéliens se sont aussi tournés vers une autre minorité, de loin la plus nombreuse au Proche-Orient : les Kurdes. La moitié d'entre eux se trouve en Turquie, où leur relation avec le régime du président Recip Erdogan est pour le moins compliquée.

Six millions se trouvent en Iran, deux millions en Syrie et sept millions en Irak. C'est cette dernière communauté qui a longtemps retenu l'attention de Tel-Aviv, d'autant plus que l'Irak, en 1948, en 1967 et en 1973, a participé ou voulu participer aux guerres contre Israël et qu'il a envoyé des troupes chaque fois que cela a été possible.

Empêcher l'Irak d'attaquer Israël a été la principale raison du soutien israélien à la rébellion kurde irakienne. Pour cela, Tel-Aviv a collaboré intensément, à l'époque du chah, avec Téhéran jusqu'à l'accord d'Alger du 6 mars 1975, qui mit fin au contentieux territorial irako-iranien. Jusqu'à cette date, les deux pays alliés ont fourni de l'armement et formé de nombreuses unités kurdes qui ont posé de sérieux problèmes à l'armée irakienne, contrainte d'envoyer d'importants renforts au Kurdistan et de réduire d'autant sa participation à la coalition arabe.

Au milieu des années 1960, un officier supérieur israélien, Tzuri Sagi, vient soutenir la lutte pour un Kurdistan indépendant et contribue à former l'armée kurde. La présence dans le nord de l'Irak d'une importante communauté juive facilite d'ailleurs la tâche du Mossad. Même si l'autonomie en 2003 a réduit leur intérêt à coopérer avec Israël, les contacts n'ont pas cessé. En 2005, d'anciens commandos israéliens sont allés former des Kurdes irakiens pour lutter contre les groupes islamistes. Il y aurait par ailleurs plusieurs bases israéliennes dans le Kurdistan, dont la principale se trouve à Erbil.

Il ne faut cependant pas surestimer cette relation. En 2020, la reconnaissance d'Israël par plusieurs pays arabes dans le cadre des Accords d'Abraham a été mal vécue par les Kurdes : « Il y a encore quelques décennies », écrit le correspondant de l'Agence France-Presse (AFP) à Erbil, « ils disaient avoir un ennemi commun et luttaient pour avoir leur propre État. Aujourd'hui, les Kurdes d'Irak regardent les Israéliens normaliser leurs relations avec des pays arabes avec un sentiment doux amer (…) en s'étonnant que l'État hébreu se soit tourné vers ses ennemis arabes historiques plutôt que vers ses compagnons de galère kurdes ».

Quoi qu'il en soit, le ministre israélien des affaires étrangères, Gideon Saar, soulignait encore, le 10 novembre 2024, l'intérêt pour son pays de pouvoir tirer des bénéfices politiques avec d'autres minoritaires, « dans une région où [il] sera toujours minoritaire »6.


1Christian Salmon, «  La Gaza-ïfication de l'Occident  », AOC, 9 juin 2025.

2Anealla Safdar, «  Israeli historian Ilan Pappe : “This is the last phase of Zionism”  », Al Jazeera, 14 janvier 2025.

3Edward Saïd, «  Arabs and Jews  », Journal of Palestine Studies, Vol. 3, n°2, 1974.

4Nahum Goldman, Où va Israël  ?, Calmann-Lévy, 1975

5Gabriel Ben-Dor, The Druzes in Israel : a political study : political innovation and integration in a Middle Eastern minority, Magnes Press, 1979.

6Lazar Berman, «  Gideon Saar appelle à renforcer les liens avec les Kurdes et les Druzes  », Times of Israel, 10 novembre 2024.

Ce que Mohammed Ben Salman cherche à Washington

Deux hommes en costume, l'un américain et l'autre saoudien, discutent dans un hall élégant.

La visite de Mohammed Ben Salman à Washington, qui commence ce lundi 17 novembre 2025, s'inscrit dans la stratégie du prince héritier saoudien de renforcer à la fois ses relations personnelles avec Donald Trump et l'alliance de son pays avec les États-Unis. De retour de Riyad, la chercheuse Fatiha Dazi-Héni analyse ces choix.

Accompagné d'une impressionnante délégation comptant près d'un millier de personnes, si l'on en croit Bernard Haykel, spécialiste de l'Arabie saoudite et proche de la cour royale, le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS) compte impressionner son hôte. Il en aura l'occasion avec la conférence d'investissement conjointe saoudo-étatsunienne au cours de laquelle une multitude de contrats sera signée dans les domaines de la Tech et de l'Intelligence artificielle (IA), visant à investir massivement dans les semi-conducteurs et à implanter des data centers tant dans le royaume qu'aux États-Unis.

Le président étatsunien Donald Trump est mieux disposé que son prédécesseur à procéder au transfert de technologie dans le secteur de l'intelligence artificielle, comme le prouve l'annonce faite par cheikh Tahnoun Ben Zayed Al Nahyan, conseiller à la sécurité nationale de la fédération des Émirats arabes unis, lors de sa visite, en février 2025. Il y a révélé un investissement record sur dix ans, atteignant 1,4 trillion de dollars, dans la Tech étatsunienne. Le dauphin saoudien veut lui aussi saisir l'occasion de son voyage pour venir réaffirmer que la sécurité du royaume d'Arabie saoudite reste intimement liée aux États-Unis. Il privilégie donc ce partenaire, qui reste l'acteur central de la communauté internationale pour assurer la sécurité au Proche-Orient. Ce point de vue nous a été systématiquement rapporté lors de nos entretiens aussi bien avec des personnels diplomatiques qu'avec des chercheurs et consultants de think tanks saoudiens lors de notre séjour à Riyad en octobre 2025.

Ni la Chine ni la Russie

En faisant des États-Unis la première destination des investissements saoudiens dans le domaine de la Tech, le royaume confirme aussi son absence d'ambigüité vis-à-vis de la Chine. Celle-ci reste un partenaire économique majeur dans les nouvelles technologies de pointe, mais pas dans le domaine de la sécurité. Quant à la Russie, le Dr Saleh Al Khaltan, spécialiste des relations russo-saoudiennes et enseignant à la King Saud university (KSU), estime qu'elle a perdu son influence stratégique dans la région depuis sa guerre en Ukraine en dépit du fait que le président Vladimir Poutine continue de s'enfermer dans un narratif victorieux.

Redevable du soutien que Donald Trump lui avait prodigué lors de son premier mandat alors qu'il était plongé dans la tourmente de la sordide affaire de l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, MBS prend soin de jouer habilement sur l'étroite relation personnelle qui le lie au président étatsunien. Il entend ainsi obtenir pour son pays de solides garanties de protection. L'objectif est de se prémunir contre de nouvelles attaques visant des sites stratégiques vitaux, comme celles revendiquées par les houthistes contre les installations pétrolières saoudiennes de Khuraïs et d'Abqaiq, le 14 septembre 2019. Il s'agit aussi d'éviter que ne se reproduise le scénario traumatique des frappes israéliennes contre le Qatar du 9 septembre 2025. Or, les deux fois, l'administration Trump s'est abstenue de venir à la rescousse de ses partenaires du Golfe.

Ces deux évènements ont durablement ébranlé les dirigeants du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Comme l'explique le Dr Abdallah Al-Tayer, conseiller au ministère des affaires étrangères, à la suite des frappes israéliennes sur Doha, les six pays membres ont convenu de raffermir leur solidarité au sein du pacte régional qui a survécu à la crise de cinq ans avec le Qatar. L'essentiel, poursuit ce diplomate, est de maintenir la cohésion des pays membres du CCG afin d'éviter l'écueil de la fragmentation dans un environnement régional fortement détérioré. Les différences de vues demeurent sur d'autres dossiers régionaux, comme sur le Soudan qui est un point de friction majeur entre Riyad et Abou Dhabi, mais aussi sur le Yémen où les conflits d'intérêts entre l'Arabie saoudite, les EAU et Oman sont connus de tous. Mais tous s'accordent de ne pas s'en ouvrir publiquement et de donner la priorité à la cohésion et à la sécurité au sein.

Une fragilité structurelle du royaume

Si l'Arabie saoudite se satisfait de l'affaiblissement de l'Iran dans la région, le contexte de l'après 7 octobre 2023 ne modifie pas la fragilité structurelle du royaume et des monarchies voisines. Elles restent très dépendantes du dispositif sécuritaire étatsunien mais elles le perçoivent surtout comme étant prioritairement destiné à la protection d'Israël.

Aujourd'hui, c'est davantage la domination militaire écrasante d'Israël que redoutent Riyad et les autres monarchies du Golfe. Elle est perçue comme l'élément le plus déstabilisant dans la région1. Les ambitions expansionnistes d'Israël au Liban et en Syrie, les nombreuses violations du cessez-le-feu à Gaza depuis l'adoption du plan Trump, la recrudescence des violentes attaques commises par les colons contre les Palestiniens de Cisjordanie avec la complicité de l'armée israélienne, sont perçues comme une volonté délibérée de fragmenter la région.

Si le dialogue est de mise avec Téhéran, Riyad considère que l'Iran, bien qu'affaibli, demeure en capacité d'activer ses réseaux dont les milices chiites en Irak ou encore les houthistes au Yémen. Pour résumer, explique Saleh Al-Khaltan, Riyad considère que « l'hégémonie israélienne au Proche-Orient constitue la menace la plus sérieuse dans la région. Dans le même temps, un Iran affaibli, mais résilient, qui n'a pas renoncé à soutenir ses proxys, certes amoindris, demeure un point de vigilance sérieux ».

Cette instabilité régionale persistante explique que, pour le prince héritier, la priorité, bien plus que l'achat d'avions de chasse F-35 est d'obtenir de Washington la signature d'un accord de sécurité mutuelle. Celui-ci prendrait d'abord la forme d'un Ordre exécutif, qui ne nécessite pas l'aval du Congrès, pour se formaliser ensuite en un accord de sécurité engageant et pérenne, dans la continuité des discussions engagées avec le président Joe Biden. Concernant l'accord de sécurité, il s'agit d'obtenir un degré d'engagement plus substantiel que ce que Doha a décroché avec le décret signé le 29 septembre 2025 par le président Trump (qui n'engage que sa parole) et qui stipule que toute attaque contre le Qatar serait considérée comme « une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis ».

Concernant les pourparlers relatifs à la coopération sur le nucléaire civil, des rumeurs circulaient à Riyad selon lesquelles les autorités accepteraient de renoncer à l'enrichissement à des fins civiles, si le royaume était assuré de signer un traité garantissant sa protection indépendamment de la coloration politique de l'administration en charge.

Le professeur Hisham Al-Ghannam, directeur du programme sur les études de sécurité nationale à la Nayif University for Security Sciences (Riyad), insiste sur la valeur institutionnelle de la garantie sécuritaire que le prince est venu chercher ; l'Arabie saoudite ne peut se satisfaire de gestes et paroles symboliques. C'est selon lui, précisément ce qui a poussé Riyad et Islamabad à signer un accord de défense mutuelle le 17 septembre 2025, une semaine après les bombardements israéliens sur Doha. L'objectif était d'adresser un signal à Washington, indiquant que le royaume dispose d'autres options pour instaurer un rééquilibrage stratégique des rapports de force.

L'imprévisibilité de Donald Trump

La difficulté qui se pose néanmoins pour MBS est de dépasser la relation transactionnelle qui le lie intimement au président Trump et à sa famille, dans le but de consolider une relation bilatérale institutionnelle. En effet, le prince, pas plus que les diplomates, chercheurs et Saoudiens rencontrés, ne sont dupes de l'imprévisibilité du président Trump. Ils citent notamment le camouflet qu'il a infligé au premier ministre indien Narendra Modi, avec la surtaxe de 50% de droits de douane imposée en août 2025. Le pays jouait pourtant un rôle pivot dans la stratégie étatsunienne de contrer la concurrence chinoise.

Galvanisé par une dynamique économique réelle qui ne se réduit pas à des mégas projets coûteux et peu probants ou à une industrie touristique de luxe dont les retours sur investissements interrogent, le royaume se positionne comme le marché le plus attractif de la région. En témoigne la neuvième session du Future Investment Initiative qui s'est tenue à Riyad du 27 au 30 octobre 20252. Cependant, le développement du pays est fortement contraint par l'environnement géopolitique instable, voire chaotique. L'avenir des projets pour diversifier l'économie du pays conformément au plan Vision 2030 est donc lié à l'impératif de parvenir à stabiliser la région.

Convergence sur la Syrie

Cette visite est l'occasion pour le prince héritier de présenter l'approche saoudienne pour engager un processus de stabilisation. Il souhaite aussi convaincre le président Trump que l'intégration des pays arabes aux accords d'Abraham exige de franchir certaines étapes indispensables. À commencer par l'établissement d'une feuille de route pour mettre en œuvre une solution globale et durable incluant la création d'un État palestinien, seule solution en mesure de stabiliser durablement la scène proche-orientale. Cela implique également de mettre un terme à l'expansionnisme israélien au Levant.

Le prince héritier s'attachera à souligner au cours de cette visite les points de convergence entre les visions saoudienne et étatsunienne. La Syrie, jugée prioritaire par Riyad car elle constitue la porte d'entrée pour procéder à la dissolution des milices actives dans la région, est le dossier-type où la convergence de vues avec le président Trump est la plus forte. MBS a développé un intense lobbying auprès de Donald Trump qui a conduit celui-ci à lever les sanctions économiques qui pesaient sur la Syrie. Le premier étatsunien a également adoubé Ahmed Al-Charaa en l'accueillant à la Maison Blanche, une première pour un président syrien. Ce soutien étatsunien à la Syrie d'Al-Charaa est fondamental pour Riyad, car la déstabilisation du nouveau pouvoir à Damas serait susceptible de profiter à des ingérences iraniennes qu'Israël exploiterait en fragmentant davantage le pays.

Un certain optimisme est perceptible à Riyad compte tenu de l'investissement manifeste mobilisé par l'administration Trump au Proche-Orient. En l'absence de la Russie, de la Chine et dans une moindre mesure de l'Europe, les États-Unis redeviennent l'acteur incontournable de la région et le seul en mesure de faire bouger les lignes.

Le dossier libanais

Riyad se réinvestit également dans le dossier libanais, mais de façon prudente et plutôt alignée sur la position étatsunienne. Celle-ci consiste à insister sur la nécessité de mener les réformes qui s'imposent pour parvenir à un accord avec le FMI, à lutter contre le trafic de drogue et à parvenir au désarmement du Hezbollah. Cependant, Riyad travaille étroitement avec Paris pour stabiliser la situation politique afin de renforcer et soutenir l'armée libanaise. Le royaume s'impatiente toutefois des retards dans le désarmement du Hezbollah. Néanmoins, Riyad a donné son feu vert pour l'envoi d'une délégation d'investisseurs au Liban et d'une mission chargée d'examiner la réautorisation des exportations libanaises vers le royaume. Une évolution récente accueillie positivement à Beyrouth3.

Même si rien n'est réglé concernant la mise en œuvre de la seconde phase du plan Trump à Gaza, Riyad compte agir en concertation étroite avec Paris. La difficulté pour le prince héritier sera de convaincre son hôte d'avancer sur la base de la reconnaissance d'un État palestinien, et non sur celle d'un plan bâclé pour lequel ni Riyad ni les autres monarchies du Golfe ne sont prêtes à payer le prix.

Avec cette visite, MBS espère consolider sa stature internationale et s'imposer comme l'interlocuteur majeur du président Trump pour aboutir à la stabilisation de la région. Il affiche son ambition de faire du royaume un acteur diplomatique soucieux de conduire une politique d'équilibre sur la scène régionale, en discutant avec l'ensemble des acteurs, aussi bien avec la Turquie sur la Syrie qu'avec l'Iran sur le Liban, le Yémen ou l'Irak. Il devrait ainsi inciter Washington à relancer les négociations avec l'Iran sur le dossier nucléaire afin de prévenir toute tentative de nouvelles attaques israéliennes contre l'Iran.


1Fatiha Dazi-Héni, «  L'Arabie saoudite : Quels leviers de puissance au Proche-Moyen-Orient  ?  », Note de recherche 148, Irsem.fr, 16 octobre 2025.

2Miguel Hadchity, «  FII9 a ‘turning point' as tech and global leaders converge in Riyadh, says event chairman  », Arab News, 27 octobre 2025.

3Mounir Rabih, «  Riyad amorce son retour : une renaissance de Taëf… depuis Beyrouth  », L'Orient Le Jour, 15 novembre 2025

Syrie — Russie. Un rapprochement pragmatique

Réunion officielle dans une salle luxueuse, avec des drapeaux et des personnes en uniforme.

La première visite officielle d'Ahmed Al-Charaa à Moscou s'est déroulée sous le signe de la realpolitik. Le président syrien par intérim a mis au second plan ses reproches à la Russie pour son soutien au régime d'Al-Assad. Ses priorités sont de combattre l'instabilité interne et régionale.

Ce 15 octobre au Kremlin, Ahmed Al-Charaa aurait aimé convaincre le président russe Vladimir Poutine d'extrader l'ancien président syrien Bachar Al-Assad (ainsi que des officiers et responsables de son régime), réfugié en Russie avec sa famille depuis sa chute voilà bientôt un an. L'information a été confirmée par le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Al-Chibani. En septembre 2025, un tribunal de Damas avait émis un mandat d'arrêt contre Assad, accusé de meurtre avec préméditation et de torture ayant entraîné la mort.

Mais il n'en a rien été. À Moscou, on veut croire qu'il y a plus important dans la relation bilatérale, comme l'a précisé Vladimir Poutine le 15 octobre :

Nous entretenons des relations diplomatiques depuis plus de 80 ans. Pendant cette période, les relations entre la Syrie et la Russie ont toujours été amicales. En Russie, nous n'avons jamais entretenu de relations avec la Syrie liées à des circonstances politiques ou à des intérêts particuliers.

Dans cette déclaration, le maître du Kremlin fait référence aux relations entre Moscou et Damas nouées depuis les années 1950. Celles-ci reposaient notamment sur des sentiments anti-occidentaux et s'exprimaient par une aide militaire, politique et économique de la part de l'Union soviétique.

Demande d'extradition de l'ancien président Assad

Des mots qui n'ont pas plu partout en Syrie. L'opposition à l'ancien régime, notamment celle des combattants islamistes, reste profondément hostile à Poutine à cause de l'intervention russe de 2015 et des milliers de morts qu'elle a entraînés. « La relation est plus complexe que cela », précise Vasily Kuznetsov, le directeur adjoint de l'Institut des études orientales de l'Académie des sciences russe :

Il n'y a pas eu une négociation qui aurait visé le maintien des bases militaires russes contre l'extradition de Bachar Al-Assad. Chacun sait que Moscou ne l'extradera pas. Mais Ahmed Al-Charaa se devait de faire la demande et de le faire savoir compte tenu de sa base politique et sociale qui nourrit de la haine contre l'ancien président.

Cette demande d'extradition avait été curieusement précédée d'une rumeur sur une hospitalisation d'Al-Assad après une tentative d'empoisonnement orchestré par un ancien officier syrien, rapportée par l'Observatoire syrien des droits humains (OSDH) dans un rapport daté du 2 octobre. Selon l'OSDH, le gouvernement russe ne serait en rien impliqué dans l'incident, mais il pourrait s'agir d'une tentative de l'incriminer pour « suggérer que le président Poutine est incapable de protéger » Bachar Al-Assad. La rumeur, démentie par les autorités russes, y compris par le chef de la diplomatie en personne, Sergueï Lavrov, n'a quasiment pas été relayée par les grands médias russes d'opposition.

Une visite longuement préparée

Le plus important, pour l'ancien chef djihadiste, est ailleurs. Son silence sur le soutien politique et militaire de Moscou au régime d'Assad, tout comme sur les bombes russes tombées sur ses propres troupes il y a moins d'un an, s'explique par la situation particulièrement délicate en Syrie et la fragilité du nouveau pouvoir. Al-Charaa fait face à de multiples défis. Parallèlement aux affrontements meurtriers opposant forces gouvernementales et minorités locales, comme les alaouites en mars 2025 et les Druzes en juillet , la Syrie subit l'ingérence d'acteurs régionaux, tels que la Turquie ou Israël qui frappe le territoire syrien et s'approprie certaines zones, notamment dans le gouvernorat de Quneitra dans le sud-ouest du pays. À cela s'ajoute une situation économique difficile.

Plusieurs délégations ministérielles avaient préparé la visite présidentielle ces derniers mois. Celle du 31 juillet 2025, notamment, avait conduit à Moscou le ministre des affaires étrangères, son collègue de la défense, Mourhaf Abou Qasra, ainsi que le chef des renseignements, Hussein Al-Salama. Ces échanges marquaient de véritables concessions de la part du président par intérim.

De récentes révélations ont dévoilé l'existence de négociations secrètes entre Moscou et le groupe djihadiste Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), dirigé par Al-Charaa, pendant l'offensive qui avait précipité la chute du régime de Bachar Al-Assad. Les pourparlers avaient poussé le Kremlin à rester « neutre » pendant ces jours décisifs. Ainsi, les forces russes avaient laissé celles d'Al-Charaa s'emparer de Homs, tandis que ces dernières avaient épargné la base militaire russe de Hmeimim, au sud-est de Lattaquié. Pour la Russie, cela représentait un abandon en bonne et due forme d'Al-Assad.

De ce fait, lors des négociations d'octobre au Kremlin, les discussions se sont recentrées sur les questions fondamentales. « Il a d'abord été question de relancer, de revoir et éventuellement de corriger les textes normatifs des liens entre Damas et Moscou, les traités qui depuis des décennies parfois régulent nos relations bilatérales », résume Vasily Kuznetsov. À l'issue de l'entretien, Ahmed Al-Charaa a promis de respecter tous les accords antérieurs entre les deux pays, sous-entendu le maintien des deux bases militaires russes en Syrie. La partie syrienne soulignant qu'elle n'excluait pas de signer des accords pour relancer la relation, à condition, toutefois, que ce soit sur une « base mutuellement bénéfique ».

La question cruciale des bases

Cependant, malgré la bonne entente affichée, les deux pays ne sont pas encore parvenus à un accord formel au sujet du maintien de la base navale militaire russe de Tartous et celle aérienne de Hmeimim. Tenant souvent des propos plus durs que son président sur la Russie, Assaad Al-Chibani a, lui, souligné après la visite que tous les accords conclus avec Moscou sous l'ancien régime étaient « suspendus et inacceptables ». Le chef de la diplomatie a aussi rappelé la volonté de Damas de voir Bachar Al-Assad extradé afin d'être jugé dans son pays. Par ailleurs, il a suggéré que Moscou paie des réparations pour les dommages que l'ancien président a causés à l'économie du pays, avec le soutien de la Russie. « La visite du président syrien par intérim à Moscou n'a pas abouti à un accord immédiat sur le maintien des bases militaires russes (…). Le seul résultat public a été la reconnaissance par Poutine des résultats des élections législatives en Syrie », constatait le 16 octobre le média indépendant russe The Insider.

Côté russe, la question du maintien des bases militaires est perçue comme cruciale. Vasily Kuznetsov précise :

Ce sont les seules dont la Russie dispose en Méditerranée. Elles offrent un atout stratégique tant en Syrie que pour tout le Proche-Orient, et même en Afrique du Nord et subsaharienne. Elles peuvent servir de relais vers le Mali, la République centrafricaine, le Soudan ou le Burkina Faso.

Perdre ces bases, comme les déclarations de Damas le laissaient entendre en début d'année, serait considéré par Moscou comme un énorme revers stratégique. Pour l'heure, les deux bases russes demeurent opérationnelles, bien qu'elles soient moins fournies en hommes et en équipement que ces dernières années. Nikita Smaguine, expert indépendant spécialiste de la politique russe au Proche-Orient, explique :

La présence militaire de la Russie en Syrie a décru, mais elle reste suffisante pour soutenir la logistique de sa politique en Afrique. Pour ce qui est de Proche-Orient, c'est plus compliqué. Là, ces bases jouent un rôle plus symbolique : contribuer à maintenir l'image de grande puissance de la Russie dans la région.

Il aurait été question aussi de la base de Qamishli, comme le rapporte la lettre confidentielle de la firme d'analyse politique russe R. Politik datée du 27 octobre :

Alors que la base aérienne de Hmeimim sert actuellement de ravitaillement pour le « corps africain » russe (qui a succédé à la milice Wagner) celle de Qamishli fait office à la fois de plage tournante logistique pour l'acheminement de matériel militaire et de plate-forme de dialogue avec les Kurdes dans une perspective d'avenir. Parallèlement la base de Qamishli complique toute opération militaire turque dans la région. (...) Le site a été renforcé par les Russes cet été (...). Si Damas décide d'exiger une paiement ou de nouvelles conditions pour l'utilisation de Hmeimim et d'autres installation, Qamishli offrirait une plate-forme de rechange.

En complément, Moscou se dit prête pour cela à fournir aussi de l'équipement militaire à Damas, mais Smaguine nuance ces affirmations officielles :

La Russie pourrait contribuer à la réparation du matériel de fabrication russe restant, hérité de l'époque d'Assad et non détruit par Israël, mais il est trop tôt pour parler de livraisons d'armes plus importantes. Moscou a elle-même besoin de systèmes de défense aérienne et d'autres armements pour ses propres besoins dans le cadre de la guerre contre l'Ukraine.

Face aux ambitions turques et israéliennes

La question de ces bases est compliquée par la situation géopolitique et sécuritaire régionale. Israël s'emploie à affaiblir et à diviser ses voisins, à commencer par la Syrie qu'il bombarde régulièrement. Le 28 février 2025, Reuters a révélé l'effort de lobbying d'Israël « aux États-Unis pour maintenir la Syrie faible et décentralisée [sous-entendu fragmentée], y compris en laissant la Russie y conserver ses bases militaires pour contrer l'influence croissante de la Turquie dans le pays ». Pour tenir debout, le régime est donc contraint de tolérer des bases militaires d'un pays honni à cause du lobbying d'un autre pays faisant tout pour l'affaiblir.

La présence armée russe pourrait cependant limiter les frappes et occupations de territoires par Israël, comme cela avait été le cas à plusieurs reprises sous Bachar Al-Assad. Dans cette optique, Damas aurait proposé à Moscou de redéployer sa police militaire dans le sud de la Syrie, afin de limiter les avancées israéliennes dans la zone démilitarisée du Golan.

Paradoxalement, dans ce contexte, la force de la Russie est son affaiblissement en Syrie. « La Russie est moins engagée, moins puissante, comparée à la Turquie, à Israël et certaines monarchies du Golfe. Ce qui fait que pour Al-Charaa, cela représente un moindre coût de traiter avec elle qu'avec ces autres pays », estime Kuznetsov. Dans un texte publié le 17 septembre 2025 par le Conseil russe des affaires internationales (RSMD, selon l'acronyme russe), un think tank proche du ministère des affaires étrangères, le chercheur Kirill Semenov spécule :

Une condition essentielle au succès des réformes indispensable au sortir de la guerre est d'empêcher tout acteur extérieur, et en particulier la Turquie, de dominer la sphère sécuritaire syrienne. Dans ce contexte, la Russie, de concert avec ses partenaires arabes (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar et Égypte), pourrait apporter une contribution significative à l'avancement des réformes en proposant des solutions de rechange et en fournissant un cadre multilatéral pour soutenir le processus de transformation.

Pour mettre de l'huile dans les rouages diplomatiques russo-syriens, Moscou propose aussi son aide économique dans les domaines de l'énergie, de l'approvisionnement en céréales, des infrastructures portuaires ou autres. Pourtant, il n'est pas sûr que Moscou en ait les moyens financiers à l'heure de la guerre en Ukraine et du durcissement des sanctions occidentales. Peut-être se contentera-t-elle d'une aide économique plus symbolique avec l'entreprise publique Goznak qui aurait signé un contrat avec la Syrie pour l'aider à imprimer sa monnaie nationale ? La Russie le fait depuis plus de dix ans, après que les sanctions de l'Union européenne et des États-Unis ont contraint l'ancien régime à mettre fin à sa coopération avec le prestataire européen.

On ne peut donc exclure que Bachar Al-Assad et sa famille poursuivent leur vie en exil dans la vingtaine d'appartements qu'ils posséderaient à Moscou et dans ses environs, selon les révélations publiées le 12 octobre par journal allemand Die Zeit. Comme le rapporte le quotidien, Al-Assad pourra ainsi continuer à passer ses journées à jouer aux jeux vidéo et à se déplacer librement dans la capitale, sous la protection d'une société privée engagée par le gouvernement russe.

Syrie. Imad Chiha, ou la prison comme métaphore de la société

Composition abstraite avec des formes géométriques et des couleurs terreuses, évoquant une ville.

Parmi les prisonniers politiques syriens, Imad Chiha (Damas, 1954-Paris, 2022) est celui qui aura été enfermé le plus longtemps dans les geôles des Assad : vingt-neuf ans. Sa vie comme ses romans témoignent d'une histoire effacée et des défis posés à la société.

La fin des années 1960 et le début des années 1970, dans la foulée de la guerre de juin 1967 et de la naissance du Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP) sous la direction de Georges Habache, représentent un moment de bouillonnement politique et intellectuel en Syrie comme dans l'ensemble du Proche-Orient.

La prise du pouvoir par Hafez Al-Assad en novembre 1970 et le tournant droitier qui s'est ensuivi suscitent des dissensions au sein du Parti communiste syrien, associé au pouvoir dans le cadre du Front national progressiste, qui amènent, deux ans après, à la scission entre le PC reconnu par l'URSS, dirigé par Khaled Bagdache et une faction dissidente, me,ée par Riyad Al-Turk. Les petits groupes marxistes qui émergent à ce moment-là vont aboutir en 1975 à la création du Parti d'action communiste.

La guerre d'octobre 1973 encourage la mobilisation, tandis que les débuts de la guerre civile libanaise en 1975 font penser à quelques-uns que la région est sur le point de connaître un basculement révolutionnaire. En 1974, un petit groupe de militants issus des cercles d'étudiants marxistes, impatients d'agir, fondent une éphémère Organisation communiste arabe (OCA), dont l'objectif prioritaire est de lutter contre les intérêts économiques et culturels américains.

Simulacre de jugement

Alors que toute forme d'expression démocratique était impossible, les membres de l'OCA exercent une forme de violence, qu'ils estiment nécessaire, contre les biens et les symboles du régime dictatorial syrien et de leurs alliés. Des explosifs sont ainsi placés à proximité du pavillon américain à la Foire internationale de Damas d'août 1974, puis, en septembre de la même année, devant le siège d'une société américaine. Lors de cette dernière opération, un gardien est malencontreusement tué. C'est à la suite de ces actions que quinze militants sont arrêtés.

Après un simulacre de jugement, cinq d'entre eux sont condamnés à mort par pendaison. Cinq autres1, dont Imad, à la prison à vie (libérables au bout de vingt-cinq ans), et les derniers (dont une jeune femme palestinienne, Jamila Al-Batch) à des peines de cinq à quinze ans de prison. L'exécution des cinq premiers a lieu le 2 août 1975. Cette mise à mort provoqua un électrochoc dans la gauche syrienne et inspira un tableau célèbre au peintre Youssef Abdelké, Sabt el-dam (« Un samedi sanglant »).

Dans un entretien réalisé en 2004 peu après sa sortie de prison et publié par le journal en ligne Safahat souriya (« Pages syriennes ») le 29 septembre 2022, Imad Chiha revient sur l'opération à l'origine de sa condamnation : « Nos actions avaient un but de propagande, nous faisions très attention à ne blesser personne. Malgré toutes les précautions pour éviter cela, un homme est mort, un gardien… » Il ajoute :« Dans les circonstances actuelles, il n'est pas possible d'utiliser la violence armée comme instrument de lutte pour réaliser un but supérieur. »

Imad fut le dernier à être libéré, le 3 août 2004, à l'âge de 50 ans, après vingt-neuf ans d'incarcération. Son ami Fares Mourad l'avait été peu auparavant, le 31 janvier de la même année. Ils avaient passé seize ans dans la terrible prison de Palmyre, dans le désert syrien, où lui et ses camarades furent témoins du massacre de détenus islamistes perpétré en juin 1980 par le régime en représailles à l'insurrection des Frères musulmans et à la tentative d'assassinat de Hafez Al-Assad.

Un peu moins mal traités que les autres, les communistes jouissaient d'une forme de respect, non seulement de la part des autres prisonniers, mais même de certains gardiens. Dans les années 1990, ils furent transférés successivement dans les prisons de Adra puis de Saidnaya, dans la périphérie nord-est de Damas.

Un imaginaire né dans les cachots

En même temps qu'il se lance dans des études d'anglais, Imad se plonge dans la littérature arabe classique. C'est en prison qu'il a, pour l'essentiel, écrit les trois romans parus après sa libération, s'inscrivant dans le courant de la « littérature carcérale »2.

Sous ce vocable sont regroupés des écrits autobiographiques, de la pure fiction, ou encore des textes philosophiques ou politiques3.

Les romans de Imad Chiha n'ont rien d'autobiographique, même s'ils font écho à son expérience de la prison, une métaphore, pour lui, de la société. Il procède ainsi à une critique radicale du système social, politique, culturel, qui enserre les êtres humains dans un carcan dont il est impossible de se libérer. La violence carcérale, mais aussi celle de la prison que représentent le pays et la société, est omniprésente, que ce soit dans le récit même des protagonistes, avec « Poussière de Pollen » et « Une mort désirée », ou de façon allégorique, dans « Vestiges du temps de Babylone » – romans non traduits en français. Leur publication entre 2004 et 2008, pour deux d'entre eux à Damas, par un petit éditeur chez qui il est aussi employé comme lecteur, a été sans doute rendue possible par leur caractère allégorique et par le fait qu'il n'y parle pas frontalement des conditions d'incarcération des prisonniers politiques, autant que par la notoriété de l'auteur auprès des milieux intellectuels de gauche.

Son premier roman, Baqâya min zaman Babel, (« Vestiges du temps de Babylone »)4, enchevêtre présent réel et passé mythique, marqués l'un comme l'autre par l'oppression et l'arbitraire d'un tyran, de Gilgamesh à Assad. Écrit d'un seul jet, sans coupures qui permettraient tant à l'auteur qu'à celui ou celle qui le lit de reprendre son souffle, le roman interpelle le lecteur syrien, à la fois victime et complice, et lui impose une forme d'examen de conscience, en l'obligeant à s'interroger sur sa place et sa responsabilité dans la cruauté du monde et sur son rôle, par sa lâcheté et ses compromissions, dans le déchaînement de la violence.

Le deuxième, Ghubar Al-Tala, « Poussière de pollen »,5 raconte les retrouvailles d'un ancien détenu avec ses camarades après des années d'absence. La confrontation de leurs souvenirs est l'occasion de dévoiler secrets enfouis et petitesses humaines.

Bien que publié avant les autres, Mawt muchtaha, « Une mort désirée »6, est en réalité son troisième roman. Inspiré d'une histoire vraie, il raconte les tourments d'une jeune femme accusée d'avoir tué son père. Elle sombre dans la folie, avant de reconnaître les faits. Déchirée entre d'un côté la loyauté à sa famille et à son père, de l'autre l'aspiration à se libérer des contraintes imposées aux femmes par la société, l'héroïne tente de trouver un sens à ce qu'elle vit et a vécu, au fil des divagations de sa mémoire. À travers des conflits mortifères au sein d'une famille, le roman parle des déchirements et de la violence d'une société tiraillée entre tradition et modernité, entre fidélité au passé et aspiration au changement.

Monde rural traditionnel et société urbaine moderne

La force du récit est ainsi autant dans sa dimension ethnographique et sociologique que dans sa résonance psychologique. Les destins individuels se heurtent à la confrontation entre un vieux monde rural imprégné de traditions sclérosées et une société urbaine supposée moderne, mais gangrenée par l'argent. Les valeurs d'honneur, de liberté, de courage affichées par la première ne font guère obstacle à la montée en puissance d'un nouvel ordre fondé sur un autre type de violence, sur l'arrivisme et la corruption, et où la misère des uns contraste avec la richesse ostentatoire des autres. La quête de l'héroïne se heurte à la force du patriarcat mais aussi à la lâcheté des hommes et à la vénalité d'une société à laquelle elle succombe à son tour. Mais les hommes sont eux aussi pris au piège, et ceux qui tentent d'y échapper sont voués à la misère et au mépris de leurs semblables.

La violence et la mort forment la trame du récit. Une mort tout à la fois subie, désirée, réclamée, vengeance et réponse tragique à la quête de liberté. Une mort qui semble la seule issue à une vie où toute valeur humaine est bafouée, minée par la lâcheté et la corruption.

La langue de Imad Chiha, riche par son vocabulaire souvent très classique, riche par ses représentations, puise dans la nature sauvage, la steppe rocailleuse, le soleil brûlant, le ciel transparent, qui sont à l'image des hommes qui l'habitent, de leur violence et de leurs passions. Le lyrisme des descriptions accompagne les réflexions sur la vie et la mort, sur le temps et l'espace. Un temps où passé et présent, temps de la prison et temps des souvenirs, s'entrechoquent dans la mémoire ; un espace qui s'étend et se rétrécit, de l'ampleur du village accueillant et de la montagne généreuse à l'étroitesse de la cellule qui ouvre paradoxalement des horizons inattendus à la pensée. Et le prisonnier politique, qui ne sait s'il a une chance de sortir de son enfermement et d'échapper à l'horreur de son quotidien, s'élance dans ses souvenirs et dans l'exploration de son âme.

La vie en prison de Imad Chiha
Imad Chiha a 21 ans quand il est arrêté après qu'un attentat organisé en 1974 par le mouvement communiste dont il est membre fait, malgré les mesures prises, un mort. Cette victime humaine pèsera toute leur vie sur lui et ses camarades incarcérés. C'est dans la prison de Adra, où il est transféré en 1991, que Imad reprend des études d'anglais et devient traducteur et écrivain. Libéré en 2004, il lui est toutefois interdit de quitter le territoire. Il bénéficie d'une autorisation exceptionnelle de sortie en 2021, pour se faire soigner en France, alors qu'il est atteint d'un cancer du pancréas. Ce sera un voyage sans retour.


1Voir le récit qu'en fait Yassin Al-Haj Saleh dans Récits d'une Syrie oubliée, Les Prairies ordinaires, 2015.

2Écouter l'entretien avec Farouk Mardam-Bey, France Culture, 4 janvier 2025.

3Parmi les plus connus du public français, car ils ont été traduits, on peut citer Treize Ans dans les prisons syriennes, (Actes Sud, 2013), récit autobiographique d'Aram Karabet  ; La Coquille, de Moustafa Khalifé (Actes Sud, 2007), fiction basée sur l'expérience de l'incarcération de l'auteur  ; ou encore Récits d'une Syrie oubliée, de Yassin Al Haj Saleh (Prairies Ordinaires, 2015), qui associe un récit à la première personne des années d'incarcération de l'auteur, à des réflexions politiques et une analyse critique de son engagement militant.

4Dar Sawsan, Damas, 2008.

5Centre culturel arabe, Beyrouth, 2006.

6Dar Sawsan, Damas, 2005. À paraître en français. Lire Élisabeth Longuenesse, «  Traduire Imad Chiha. “Une mort désirée”, une tragédie noire, écho d'une société déchirée  », Les Carnets de l'IFPO, 30 septembre 2025.

Syrie. Kuneitra, zone tampon sous occupation israélienne

Un paysage aride avec des tombes et des pierres, sous un ciel nuageux.

Depuis décembre 2024, l'armée israélienne multiplie les incursions dans la zone démilitarisée du Golan syrien, tout en continuant à occuper le reste du plateau. Expulsés de leurs villages, les habitants se retrouvent livrés à eux-mêmes, privés de leurs terres et confrontés à une militarisation croissante de leur environnement. Témoignages d'une vie quotidienne sous pression.

Un vent frais souffle sur la plaine pelée de Kuneitra. Après le dernier barrage des forces du ministère de l'intérieur syrien, la zone démilitarisée du Golan se déploie. En ce mois d'octobre 2025, cette région du sud de la Syrie dévoile ses paysages faits du noir des pierres volcaniques et de l'ocre des herbes brûlées par le soleil. L'atmosphère est calme et la vie paraît tranquille. Pourtant çà et là, les monticules de pierres dressés au milieu de la route intriguent. Ils sont l'un des indices laissés par le passage des soldats israéliens. Des barrages volants où l'armée contrôle une population de facto sous occupation.

À la chute de Bachar Al-Assad, le 8 décembre 2024, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a ordonné à son armée de s'emparer « des positions de l'ancien régime » sur les hauteurs du Golan, sous prétexte de craindre la « rupture de l'accord de 1974 ». Cette année-là, Israël et la Syrie signaient l'accord de désengagement, définissant une zone de séparation le long de la frontière entre le plateau du Golan syrien, dont une partie est occupée par Israël depuis la guerre de juin 1967 et annexée illégalement depuis 1981, et le reste de la Syrie. Ce sont pourtant les troupes israéliennes qui rompent cet accord en franchissant la frontière de la zone tampon. Elles se sont rapidement positionnées dans des villages à l'intérieur de la zone démilitarisée, sur le versant syrien du mont Hermon, un site stratégique surplombant une grande partie du sud de la Syrie.

Carte du plateau du Golan, montrant la frontière entre Israël et la Syrie.

« Libérer le corridor de David »

Sabta Faraj vivait à Hamidiya, un petit village situé à quelques mètres de la ligne Alpha, marquant la frontière ouest avec le Golan occupé. Le 18 décembre 2024, des soldats israéliens pénètrent dans le village, grenades à la main, avant de forcer les portes des maisons. Trente familles sont expulsées. Les militaires s'installent brièvement dans les habitations, avant de les détruire quelques semaines plus tard. Seule trace de son foyer : des photos sur son téléphone, qu'elle montre fièrement, dans la maison de sa sœur où elle a trouvé refuge, à quelques kilomètres de Damas. « C'est notre terre, vous n'avez pas le droit d'être ici », auraient crié les soldats aux habitants avant d'expliquer vouloir « libérer le corridor de David », un projet israélien visant à relier le plateau du Golan occupé au Kurdistan irakien, et permettant à Tel-Aviv d'avoir un accès terrestre vers le nord de la Syrie et de l'Irak. Aujourd'hui, il s'agit surtout d'une bande de trois kilomètres le long de la ligne de démarcation que l'armée israélienne cherche à contrôler en durcissant sa présence.

Cette bande, les hommes du village d'Al-Rafid, à quelques kilomètres au sud de Hamidiya, en ont également entendu parler. Ici, les soldats israéliens passent presque chaque nuit. Ils arrivent en convoi, encerclent les maisons, séparent hommes et femmes, interrogent les premiers, parfois sous la menace. Omar Ismaël, le patriarche du village, raconte que les questions sont toujours les mêmes : « Où sont les armes ? Et les membres du Hezbollah ? » Les habitants ont reçu l'ordre des soldats israéliens de ne plus accéder à leurs terres jouxtant la frontière avec le Golan occupé. Une grande partie des champs est désormais inaccessible. Zayed, un paysan du village, estime que 200 familles sont concernées, soit près de 1 500 personnes. Depuis la route qui mène à Al-Rafid, on aperçoit les pales des éoliennes israéliennes qui tournent dans la partie annexée du Golan.

Cinq hommes de différentes générations se tiennent, observant, au soleil.
Un groupe de paysans et d'habitants de la ville d'Al Rafid, située dans la zone tampon, juste à côté de la ligne Alpha, qui délimite la frontière entre la Syrie et le plateau du Golan occupé par Israël depuis 1967. Ils observent les patrouilles et constatent chaque semaine les violations de l'armée israélienne. La présence de celle-ci a profondément affecté leur manière de travailler et de vivre. À droite, portant le turban, Zayed ne peut plus travailler dans certains de ses champs car ils sont trop proches de la ligne Alpha. Les Israéliens lui empêchent l'accès.

Nasser Ahmad, éleveur de moutons, a, lui, perdu une grande part de son cheptel. Le 18 mars 2025, après avoir essuyé des tirs israéliens près de la ligne Alpha, à quelques kilomètres du village d'Al-Rafid, il décompte 75 bêtes tuées. Il affirme que les soldats ont ouvert le feu sans sommation alors qu'il faisait paître son troupeau. « Cela représente un manque à gagner énorme. Aujourd'hui, je n'ai plus de quoi nourrir le reste des bêtes et j'ai du mal à acheter de quoi manger pour ma famille », se désole le père de famille. Pour lui le but de l'opération était clair : faire passer un message aux autres fermiers et leur signifier que cet endroit leur est désormais interdit.

Sept nouvelles bases israéliennes

Majid Al-Fares, fonctionnaire du ministère de l'information syrien, admet que certains habitants ont entretenu des liens avec les milices proches de l'ancien régime, notamment le Hezbollah, mais principalement pour des raisons économiques. « Aujourd'hui, nous savons qui ils sont et nous les surveillons », explique-t-il, voulant démontrer que ces individus ne sont plus une menace et que les autorités contrôlent la situation. Quelques jours après l'offensive du Hamas le 7 octobre 2023, les autorités israéliennes avaient annoncé vouloir fortifier la ligne Alpha, au motif de se prémunir d'une nouvelle « attaque terroriste » depuis la Syrie.

Route bloquée avec un drapeau syrien, ciel nuageux et paysage vert.
L'un des premiers points de contrôle de l'armée syrienne juste à l'extérieur de la zone tampon. Au loin, sur la colline, la position israélienne de Tell El Faras. Plus bas, des éoliennes situées sur le plateau du Golan occupé.

Le rideau de barbelés installé aux abords d'Al-Rafid en est une illustration visible. Il a été posé peu après l'annonce israélienne. Pendant que les habitants discutent du meilleur chemin à prendre pour éviter les barrages, un convoi de la Force des Nations unies chargée d'observer le désengagement (FNUOD) passe – un camion suivi de trois SUV blancs siglés « UN ». Depuis la signature de l'accord de 1974, les agents onusiens sont censés surveiller la mise en œuvre des termes du traité. Ils n'ont cependant qu'un mandat d'observation, sans pouvoir coercitif. Leur champ d'action est strictement limité. Ils ne sont pas autorisés à intervenir directement lors d'incursions ou de violences, même flagrantes.

Poste de garde avec barbelés et panneaux de l
Une base de la FNUOD près de Khan Arnabeh.

Les conséquences de ces incursions atteignent également le secteur de la santé. Le docteur Mahmoud Ismail ne peut plus se rendre chez ses patients la nuit et les barrages militaires rendent impossible l'accès à l'hôpital Al-Salam pour les urgences. L'ancienne capitale régionale, Kuneitra, où se trouvait auparavant l'hôpital régional, est désormais inaccessible, car passée sous contrôle israélien.

Selon Majid Al-Fares, sept nouvelles bases israéliennes ont été établies dans la zone tampon depuis décembre 2024, dont certaines sur des hauteurs encore non occupées jusque-là. La logique du fait accompli s'impose : renforcer une présence militaire de long terme, sans accord bilatéral ni reconnaissance internationale.

Un sentiment d'abandon

Les barrages et les raids permanents perturbent aussi l'économie. À Swaïssa, au nord du village d'Al-Rafid, Khaled Al-Krian, employé municipal, constate une hausse généralisée des prix, en particulier l'essence. Afin de s'attirer les bonnes grâces de la population, des camions israéliens apportent ponctuellement des vivres ou des fournitures médicales dans plusieurs villages de la zone tampon. « Ils connaissent parfaitement les structures locales, ces distributions sont autant d'opérations de renseignement que de gestes humanitaires », affirme le sexagénaire.

Deux hommes se tiennent devant des bâtiments délabrés, l
À gauche, Khaled Al-Krian, employé de la mairie de Swaïssa, aux côtés d'un de ses voisins. Bien que la ville syrienne soit située en dehors de la zone tampon, des patrouilles israéliennes passent presque quotidiennement par la rue principale, où elles établissent notamment des checkpoints.

Face à ces incursions et aux agressions, un sentiment d'abandon l'emporte au sein de la population. « Le gouvernement ne s'occupe pas de nous, nous n'avons accès à aucun service de base et ne recevons aucune aide », se désole Khaled Al-Krian. Il espère que l'accord de sécurité que l'on dit sur le point d'être signé entre Israël et la Syrie apportera un peu de répit et de calme à la région. Il estime que seule serait acceptable une négociation entraînant un retour à l'accord de désengagement de 1974 et aux délimitations de l'époque. L'homme a toutefois peu d'espoirs car de nombreuses zones d'ombre demeurent : le retrait du mont Hermon, refusé par Israël, et bien sûr la question du Golan, toujours considéré comme territoire syrien occupé par l'ONU et la communauté internationale, à l'exception des États-Unis. La Syrie dit écarter pour l'instant toute normalisation. Mohammed Al-Htimi, président de l'association des éleveurs de Swaïssa, se montre catégorique : « Le gouvernement a peur d'Israël, c'est tout. »

Ce sentiment est également partagé par la famille Bakr. À Trenjeh, au pied du mont Hermon, elle vit dans l'attente du retour de leur fils Kinan, un fermier de 38 ans, arrêté chez lui en pleine nuit par des soldats israéliens le 11 août 2025. Il est 2 heures du matin quand sa mère, Houda Bakr, entend des bruits et aperçoit les lumières des lasers des soldats israéliens qui encerclent la maison. Elle se souvient des cris des soldats et de la fouille brutale infligée à son mari. « On s'est sentis humiliés », raconte-t-elle. Les soldats tentent ensuite de rentrer dans la maison. C'est à ce moment que Kinan sort. « Ils l'ont ligoté, traîné dehors et insulté », se souvient Imane, sa femme. « Ils voulaient savoir où étaient les armes. Kinan a voulu se défendre mais ils l'ont frappé. » La famille assure qu'il ne possédait qu'un petit pistolet. Le reste de la famille a ensuite été réuni dans une pièce de la maison, avant d'être questionné à nouveau. Ils n'ont plus jamais revu leur fils.

Graffiti en arabe sur un mur, avec un ciel nuageux en arrière-plan.
Sur un mur de la ville de Swaïssa, une inscription dit : «  À bas Israël  ».

Dans les jours suivants, Mahmoud Bakr, le père, s'est rendu à l'une des bases de la FNUOD. « Ils m'ont dit qu'ils ne pouvaient pas agir, mais qu'ils essaieraient d'organiser un rendez-vous avec les Israéliens », se souvient-il. Depuis, plus de nouvelles. Il a contacté la mairie locale, puis HaMoked, une association israélienne de droits humains qui vient en aide aux Palestiniens face aux autorités israéliennes et qui intervient principalement sur les questions de détention et de liberté de mouvement. Celle-ci a confirmé que l'armée israélienne nie détenir Kinan ou même avoir connaissance de son cas. Les raisons de cet enlèvement restent floues. Israël pourrait être tenté de le justifier par des activités de contrebande, qui sont courantes dans cette région frontalière. Or « ces activités avaient déjà lieu à l'époque de Bachar Al-Assad et cela ne leur a jamais posé problème », assure le patriarche, sans nier que son fils ait pu s'y adonner.

Un an après les premières incursions israéliennes dans la zone tampon du Golan, le statu quo imposé par l'accord de 1974 est rompu de fait. Tandis que la militarisation s'intensifie, que les civils sont déplacés, l'ONU reste spectatrice. Les habitants, eux, perdent peu à peu espoir.

Ce que Mohammed Ben Salman cherche à Washington

Deux hommes en costume, l'un américain et l'autre saoudien, discutent dans un hall élégant.

La visite de Mohammed Ben Salman à Washington, qui commence ce lundi 17 novembre 2025, s'inscrit dans la stratégie du prince héritier saoudien de renforcer à la fois ses relations personnelles avec Donald Trump et l'alliance de son pays avec les États-Unis. De retour de Riyad, la chercheuse Fatiha Dazi-Héni analyse ces choix.

Accompagné d'une impressionnante délégation comptant près d'un millier de personnes, si l'on en croit Bernard Haykel, spécialiste de l'Arabie saoudite et proche de la cour royale, le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS) compte impressionner son hôte. Il en aura l'occasion avec la conférence d'investissement conjointe saoudo-étatsunienne au cours de laquelle une multitude de contrats sera signée dans les domaines de la Tech et de l'Intelligence artificielle (IA), visant à investir massivement dans les semi-conducteurs et à implanter des data centers tant dans le royaume qu'aux États-Unis.

Le président étatsunien Donald Trump est mieux disposé que son prédécesseur à procéder au transfert de technologie dans le secteur de l'intelligence artificielle, comme le prouve l'annonce faite par cheikh Tahnoun Ben Zayed Al Nahyan, conseiller à la sécurité nationale de la fédération des Émirats arabes unis, lors de sa visite, en février 2025. Il y a révélé un investissement record sur dix ans, atteignant 1,4 trillion de dollars, dans la Tech étatsunienne. Le dauphin saoudien veut lui aussi saisir l'occasion de son voyage pour venir réaffirmer que la sécurité du royaume d'Arabie saoudite reste intimement liée aux États-Unis. Il privilégie donc ce partenaire, qui reste l'acteur central de la communauté internationale pour assurer la sécurité au Proche-Orient. Ce point de vue nous a été systématiquement rapporté lors de nos entretiens aussi bien avec des personnels diplomatiques qu'avec des chercheurs et consultants de think tanks saoudiens lors de notre séjour à Riyad en octobre 2025.

Ni la Chine ni la Russie

En faisant des États-Unis la première destination des investissements saoudiens dans le domaine de la Tech, le royaume confirme aussi son absence d'ambigüité vis-à-vis de la Chine. Celle-ci reste un partenaire économique majeur dans les nouvelles technologies de pointe, mais pas dans le domaine de la sécurité. Quant à la Russie, le Dr Saleh Al Khaltan, spécialiste des relations russo-saoudiennes et enseignant à la King Saud university (KSU), estime qu'elle a perdu son influence stratégique dans la région depuis sa guerre en Ukraine en dépit du fait que le président Vladimir Poutine continue de s'enfermer dans un narratif victorieux.

Redevable du soutien que Donald Trump lui avait prodigué lors de son premier mandat alors qu'il était plongé dans la tourmente de la sordide affaire de l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, MBS prend soin de jouer habilement sur l'étroite relation personnelle qui le lie au président étatsunien. Il entend ainsi obtenir pour son pays de solides garanties de protection. L'objectif est de se prémunir contre de nouvelles attaques visant des sites stratégiques vitaux, comme celles revendiquées par les houthistes contre les installations pétrolières saoudiennes de Khuraïs et d'Abqaiq, le 14 septembre 2019. Il s'agit aussi d'éviter que ne se reproduise le scénario traumatique des frappes israéliennes contre le Qatar du 9 septembre 2025. Or, les deux fois, l'administration Trump s'est abstenue de venir à la rescousse de ses partenaires du Golfe.

Ces deux évènements ont durablement ébranlé les dirigeants du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Comme l'explique le Dr Abdallah Al-Tayer, conseiller au ministère des affaires étrangères, à la suite des frappes israéliennes sur Doha, les six pays membres ont convenu de raffermir leur solidarité au sein du pacte régional qui a survécu à la crise de cinq ans avec le Qatar. L'essentiel, poursuit ce diplomate, est de maintenir la cohésion des pays membres du CCG afin d'éviter l'écueil de la fragmentation dans un environnement régional fortement détérioré. Les différences de vues demeurent sur d'autres dossiers régionaux, comme sur le Soudan qui est un point de friction majeur entre Riyad et Abou Dhabi, mais aussi sur le Yémen où les conflits d'intérêts entre l'Arabie saoudite, les EAU et Oman sont connus de tous. Mais tous s'accordent de ne pas s'en ouvrir publiquement et de donner la priorité à la cohésion et à la sécurité au sein.

Une fragilité structurelle du royaume

Si l'Arabie saoudite se satisfait de l'affaiblissement de l'Iran dans la région, le contexte de l'après 7 octobre 2023 ne modifie pas la fragilité structurelle du royaume et des monarchies voisines. Elles restent très dépendantes du dispositif sécuritaire étatsunien mais elles le perçoivent surtout comme étant prioritairement destiné à la protection d'Israël.

Aujourd'hui, c'est davantage la domination militaire écrasante d'Israël que redoutent Riyad et les autres monarchies du Golfe. Elle est perçue comme l'élément le plus déstabilisant dans la région1. Les ambitions expansionnistes d'Israël au Liban et en Syrie, les nombreuses violations du cessez-le-feu à Gaza depuis l'adoption du plan Trump, la recrudescence des violentes attaques commises par les colons contre les Palestiniens de Cisjordanie avec la complicité de l'armée israélienne, sont perçues comme une volonté délibérée de fragmenter la région.

Si le dialogue est de mise avec Téhéran, Riyad considère que l'Iran, bien qu'affaibli, demeure en capacité d'activer ses réseaux dont les milices chiites en Irak ou encore les houthistes au Yémen. Pour résumer, explique Saleh Al-Khaltan, Riyad considère que « l'hégémonie israélienne au Proche-Orient constitue la menace la plus sérieuse dans la région. Dans le même temps, un Iran affaibli, mais résilient, qui n'a pas renoncé à soutenir ses proxys, certes amoindris, demeure un point de vigilance sérieux ».

Cette instabilité régionale persistante explique que, pour le prince héritier, la priorité, bien plus que l'achat d'avions de chasse F-35 est d'obtenir de Washington la signature d'un accord de sécurité mutuelle. Celui-ci prendrait d'abord la forme d'un Ordre exécutif, qui ne nécessite pas l'aval du Congrès, pour se formaliser ensuite en un accord de sécurité engageant et pérenne, dans la continuité des discussions engagées avec le président Joe Biden. Concernant l'accord de sécurité, il s'agit d'obtenir un degré d'engagement plus substantiel que ce que Doha a décroché avec le décret signé le 29 septembre 2025 par le président Trump (qui n'engage que sa parole) et qui stipule que toute attaque contre le Qatar serait considérée comme « une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis ».

Concernant les pourparlers relatifs à la coopération sur le nucléaire civil, des rumeurs circulaient à Riyad selon lesquelles les autorités accepteraient de renoncer à l'enrichissement à des fins civiles, si le royaume était assuré de signer un traité garantissant sa protection indépendamment de la coloration politique de l'administration en charge.

Le professeur Hisham Al-Ghannam, directeur du programme sur les études de sécurité nationale à la Nayif University for Security Sciences (Riyad), insiste sur la valeur institutionnelle de la garantie sécuritaire que le prince est venu chercher ; l'Arabie saoudite ne peut se satisfaire de gestes et paroles symboliques. C'est selon lui, précisément ce qui a poussé Riyad et Islamabad à signer un accord de défense mutuelle le 17 septembre 2025, une semaine après les bombardements israéliens sur Doha. L'objectif était d'adresser un signal à Washington, indiquant que le royaume dispose d'autres options pour instaurer un rééquilibrage stratégique des rapports de force.

L'imprévisibilité de Donald Trump

La difficulté qui se pose néanmoins pour MBS est de dépasser la relation transactionnelle qui le lie intimement au président Trump et à sa famille, dans le but de consolider une relation bilatérale institutionnelle. En effet, le prince, pas plus que les diplomates, chercheurs et Saoudiens rencontrés, ne sont dupes de l'imprévisibilité du président Trump. Ils citent notamment le camouflet qu'il a infligé au premier ministre indien Narendra Modi, avec la surtaxe de 50% de droits de douane imposée en août 2025. Le pays jouait pourtant un rôle pivot dans la stratégie étatsunienne de contrer la concurrence chinoise.

Galvanisé par une dynamique économique réelle qui ne se réduit pas à des mégas projets coûteux et peu probants ou à une industrie touristique de luxe dont les retours sur investissements interrogent, le royaume se positionne comme le marché le plus attractif de la région. En témoigne la neuvième session du Future Investment Initiative qui s'est tenue à Riyad du 27 au 30 octobre 20252. Cependant, le développement du pays est fortement contraint par l'environnement géopolitique instable, voire chaotique. L'avenir des projets pour diversifier l'économie du pays conformément au plan Vision 2030 est donc lié à l'impératif de parvenir à stabiliser la région.

Convergence sur la Syrie

Cette visite est l'occasion pour le prince héritier de présenter l'approche saoudienne pour engager un processus de stabilisation. Il souhaite aussi convaincre le président Trump que l'intégration des pays arabes aux accords d'Abraham exige de franchir certaines étapes indispensables. À commencer par l'établissement d'une feuille de route pour mettre en œuvre une solution globale et durable incluant la création d'un État palestinien, seule solution en mesure de stabiliser durablement la scène proche-orientale. Cela implique également de mettre un terme à l'expansionnisme israélien au Levant.

Le prince héritier s'attachera à souligner au cours de cette visite les points de convergence entre les visions saoudienne et étatsunienne. La Syrie, jugée prioritaire par Riyad car elle constitue la porte d'entrée pour procéder à la dissolution des milices actives dans la région, est le dossier-type où la convergence de vues avec le président Trump est la plus forte. MBS a développé un intense lobbying auprès de Donald Trump qui a conduit celui-ci à lever les sanctions économiques qui pesaient sur la Syrie. Le premier étatsunien a également adoubé Ahmed Al-Charaa en l'accueillant à la Maison Blanche, une première pour un président syrien. Ce soutien étatsunien à la Syrie d'Al-Charaa est fondamental pour Riyad, car la déstabilisation du nouveau pouvoir à Damas serait susceptible de profiter à des ingérences iraniennes qu'Israël exploiterait en fragmentant davantage le pays.

Un certain optimisme est perceptible à Riyad compte tenu de l'investissement manifeste mobilisé par l'administration Trump au Proche-Orient. En l'absence de la Russie, de la Chine et dans une moindre mesure de l'Europe, les États-Unis redeviennent l'acteur incontournable de la région et le seul en mesure de faire bouger les lignes.

Le dossier libanais

Riyad se réinvestit également dans le dossier libanais, mais de façon prudente et plutôt alignée sur la position étatsunienne. Celle-ci consiste à insister sur la nécessité de mener les réformes qui s'imposent pour parvenir à un accord avec le FMI, à lutter contre le trafic de drogue et à parvenir au désarmement du Hezbollah. Cependant, Riyad travaille étroitement avec Paris pour stabiliser la situation politique afin de renforcer et soutenir l'armée libanaise. Le royaume s'impatiente toutefois des retards dans le désarmement du Hezbollah. Néanmoins, Riyad a donné son feu vert pour l'envoi d'une délégation d'investisseurs au Liban et d'une mission chargée d'examiner la réautorisation des exportations libanaises vers le royaume. Une évolution récente accueillie positivement à Beyrouth3.

Même si rien n'est réglé concernant la mise en œuvre de la seconde phase du plan Trump à Gaza, Riyad compte agir en concertation étroite avec Paris. La difficulté pour le prince héritier sera de convaincre son hôte d'avancer sur la base de la reconnaissance d'un État palestinien, et non sur celle d'un plan bâclé pour lequel ni Riyad ni les autres monarchies du Golfe ne sont prêtes à payer le prix.

Avec cette visite, MBS espère consolider sa stature internationale et s'imposer comme l'interlocuteur majeur du président Trump pour aboutir à la stabilisation de la région. Il affiche son ambition de faire du royaume un acteur diplomatique soucieux de conduire une politique d'équilibre sur la scène régionale, en discutant avec l'ensemble des acteurs, aussi bien avec la Turquie sur la Syrie qu'avec l'Iran sur le Liban, le Yémen ou l'Irak. Il devrait ainsi inciter Washington à relancer les négociations avec l'Iran sur le dossier nucléaire afin de prévenir toute tentative de nouvelles attaques israéliennes contre l'Iran.


1Fatiha Dazi-Héni, «  L'Arabie saoudite : Quels leviers de puissance au Proche-Moyen-Orient  ?  », Note de recherche 148, Irsem.fr, 16 octobre 2025.

2Miguel Hadchity, «  FII9 a ‘turning point' as tech and global leaders converge in Riyadh, says event chairman  », Arab News, 27 octobre 2025.

3Mounir Rabih, «  Riyad amorce son retour : une renaissance de Taëf… depuis Beyrouth  », L'Orient Le Jour, 15 novembre 2025

Syrie — Russie. Un rapprochement pragmatique

Réunion officielle dans une salle luxueuse, avec des drapeaux et des personnes en uniforme.

La première visite officielle d'Ahmed Al-Charaa à Moscou s'est déroulée sous le signe de la realpolitik. Le président syrien par intérim a mis au second plan ses reproches à la Russie pour son soutien au régime d'Al-Assad. Ses priorités sont de combattre l'instabilité interne et régionale.

Ce 15 octobre au Kremlin, Ahmed Al-Charaa aurait aimé convaincre le président russe Vladimir Poutine d'extrader l'ancien président syrien Bachar Al-Assad (ainsi que des officiers et responsables de son régime), réfugié en Russie avec sa famille depuis sa chute voilà bientôt un an. L'information a été confirmée par le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Al-Chibani. En septembre 2025, un tribunal de Damas avait émis un mandat d'arrêt contre Assad, accusé de meurtre avec préméditation et de torture ayant entraîné la mort.

Mais il n'en a rien été. À Moscou, on veut croire qu'il y a plus important dans la relation bilatérale, comme l'a précisé Vladimir Poutine le 15 octobre :

Nous entretenons des relations diplomatiques depuis plus de 80 ans. Pendant cette période, les relations entre la Syrie et la Russie ont toujours été amicales. En Russie, nous n'avons jamais entretenu de relations avec la Syrie liées à des circonstances politiques ou à des intérêts particuliers.

Dans cette déclaration, le maître du Kremlin fait référence aux relations entre Moscou et Damas nouées depuis les années 1950. Celles-ci reposaient notamment sur des sentiments anti-occidentaux et s'exprimaient par une aide militaire, politique et économique de la part de l'Union soviétique.

Demande d'extradition de l'ancien président Assad

Des mots qui n'ont pas plu partout en Syrie. L'opposition à l'ancien régime, notamment celle des combattants islamistes, reste profondément hostile à Poutine à cause de l'intervention russe de 2015 et des milliers de morts qu'elle a entraînés. « La relation est plus complexe que cela », précise Vasily Kuznetsov, le directeur adjoint de l'Institut des études orientales de l'Académie des sciences russe :

Il n'y a pas eu une négociation qui aurait visé le maintien des bases militaires russes contre l'extradition de Bachar Al-Assad. Chacun sait que Moscou ne l'extradera pas. Mais Ahmed Al-Charaa se devait de faire la demande et de le faire savoir compte tenu de sa base politique et sociale qui nourrit de la haine contre l'ancien président.

Cette demande d'extradition avait été curieusement précédée d'une rumeur sur une hospitalisation d'Al-Assad après une tentative d'empoisonnement orchestré par un ancien officier syrien, rapportée par l'Observatoire syrien des droits humains (OSDH) dans un rapport daté du 2 octobre. Selon l'OSDH, le gouvernement russe ne serait en rien impliqué dans l'incident, mais il pourrait s'agir d'une tentative de l'incriminer pour « suggérer que le président Poutine est incapable de protéger » Bachar Al-Assad. La rumeur, démentie par les autorités russes, y compris par le chef de la diplomatie en personne, Sergueï Lavrov, n'a quasiment pas été relayée par les grands médias russes d'opposition.

Une visite longuement préparée

Le plus important, pour l'ancien chef djihadiste, est ailleurs. Son silence sur le soutien politique et militaire de Moscou au régime d'Assad, tout comme sur les bombes russes tombées sur ses propres troupes il y a moins d'un an, s'explique par la situation particulièrement délicate en Syrie et la fragilité du nouveau pouvoir. Al-Charaa fait face à de multiples défis. Parallèlement aux affrontements meurtriers opposant forces gouvernementales et minorités locales, comme les alaouites en mars 2025 et les Druzes en juillet , la Syrie subit l'ingérence d'acteurs régionaux, tels que la Turquie ou Israël qui frappe le territoire syrien et s'approprie certaines zones, notamment dans le gouvernorat de Quneitra dans le sud-ouest du pays. À cela s'ajoute une situation économique difficile.

Plusieurs délégations ministérielles avaient préparé la visite présidentielle ces derniers mois. Celle du 31 juillet 2025, notamment, avait conduit à Moscou le ministre des affaires étrangères, son collègue de la défense, Mourhaf Abou Qasra, ainsi que le chef des renseignements, Hussein Al-Salama. Ces échanges marquaient de véritables concessions de la part du président par intérim.

De récentes révélations ont dévoilé l'existence de négociations secrètes entre Moscou et le groupe djihadiste Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), dirigé par Al-Charaa, pendant l'offensive qui avait précipité la chute du régime de Bachar Al-Assad. Les pourparlers avaient poussé le Kremlin à rester « neutre » pendant ces jours décisifs. Ainsi, les forces russes avaient laissé celles d'Al-Charaa s'emparer de Homs, tandis que ces dernières avaient épargné la base militaire russe de Hmeimim, au sud-est de Lattaquié. Pour la Russie, cela représentait un abandon en bonne et due forme d'Al-Assad.

De ce fait, lors des négociations d'octobre au Kremlin, les discussions se sont recentrées sur les questions fondamentales. « Il a d'abord été question de relancer, de revoir et éventuellement de corriger les textes normatifs des liens entre Damas et Moscou, les traités qui depuis des décennies parfois régulent nos relations bilatérales », résume Vasily Kuznetsov. À l'issue de l'entretien, Ahmed Al-Charaa a promis de respecter tous les accords antérieurs entre les deux pays, sous-entendu le maintien des deux bases militaires russes en Syrie. La partie syrienne soulignant qu'elle n'excluait pas de signer des accords pour relancer la relation, à condition, toutefois, que ce soit sur une « base mutuellement bénéfique ».

La question cruciale des bases

Cependant, malgré la bonne entente affichée, les deux pays ne sont pas encore parvenus à un accord formel au sujet du maintien de la base navale militaire russe de Tartous et celle aérienne de Hmeimim. Tenant souvent des propos plus durs que son président sur la Russie, Assaad Al-Chibani a, lui, souligné après la visite que tous les accords conclus avec Moscou sous l'ancien régime étaient « suspendus et inacceptables ». Le chef de la diplomatie a aussi rappelé la volonté de Damas de voir Bachar Al-Assad extradé afin d'être jugé dans son pays. Par ailleurs, il a suggéré que Moscou paie des réparations pour les dommages que l'ancien président a causés à l'économie du pays, avec le soutien de la Russie. « La visite du président syrien par intérim à Moscou n'a pas abouti à un accord immédiat sur le maintien des bases militaires russes (…). Le seul résultat public a été la reconnaissance par Poutine des résultats des élections législatives en Syrie », constatait le 16 octobre le média indépendant russe The Insider.

Côté russe, la question du maintien des bases militaires est perçue comme cruciale. Vasily Kuznetsov précise :

Ce sont les seules dont la Russie dispose en Méditerranée. Elles offrent un atout stratégique tant en Syrie que pour tout le Proche-Orient, et même en Afrique du Nord et subsaharienne. Elles peuvent servir de relais vers le Mali, la République centrafricaine, le Soudan ou le Burkina Faso.

Perdre ces bases, comme les déclarations de Damas le laissaient entendre en début d'année, serait considéré par Moscou comme un énorme revers stratégique. Pour l'heure, les deux bases russes demeurent opérationnelles, bien qu'elles soient moins fournies en hommes et en équipement que ces dernières années. Nikita Smaguine, expert indépendant spécialiste de la politique russe au Proche-Orient, explique :

La présence militaire de la Russie en Syrie a décru, mais elle reste suffisante pour soutenir la logistique de sa politique en Afrique. Pour ce qui est de Proche-Orient, c'est plus compliqué. Là, ces bases jouent un rôle plus symbolique : contribuer à maintenir l'image de grande puissance de la Russie dans la région.

Il aurait été question aussi de la base de Qamishli, comme le rapporte la lettre confidentielle de la firme d'analyse politique russe R. Politik datée du 27 octobre :

Alors que la base aérienne de Hmeimim sert actuellement de ravitaillement pour le « corps africain » russe (qui a succédé à la milice Wagner) celle de Qamishli fait office à la fois de plage tournante logistique pour l'acheminement de matériel militaire et de plate-forme de dialogue avec les Kurdes dans une perspective d'avenir. Parallèlement la base de Qamishli complique toute opération militaire turque dans la région. (...) Le site a été renforcé par les Russes cet été (...). Si Damas décide d'exiger une paiement ou de nouvelles conditions pour l'utilisation de Hmeimim et d'autres installation, Qamishli offrirait une plate-forme de rechange.

En complément, Moscou se dit prête pour cela à fournir aussi de l'équipement militaire à Damas, mais Smaguine nuance ces affirmations officielles :

La Russie pourrait contribuer à la réparation du matériel de fabrication russe restant, hérité de l'époque d'Assad et non détruit par Israël, mais il est trop tôt pour parler de livraisons d'armes plus importantes. Moscou a elle-même besoin de systèmes de défense aérienne et d'autres armements pour ses propres besoins dans le cadre de la guerre contre l'Ukraine.

Face aux ambitions turques et israéliennes

La question de ces bases est compliquée par la situation géopolitique et sécuritaire régionale. Israël s'emploie à affaiblir et à diviser ses voisins, à commencer par la Syrie qu'il bombarde régulièrement. Le 28 février 2025, Reuters a révélé l'effort de lobbying d'Israël « aux États-Unis pour maintenir la Syrie faible et décentralisée [sous-entendu fragmentée], y compris en laissant la Russie y conserver ses bases militaires pour contrer l'influence croissante de la Turquie dans le pays ». Pour tenir debout, le régime est donc contraint de tolérer des bases militaires d'un pays honni à cause du lobbying d'un autre pays faisant tout pour l'affaiblir.

La présence armée russe pourrait cependant limiter les frappes et occupations de territoires par Israël, comme cela avait été le cas à plusieurs reprises sous Bachar Al-Assad. Dans cette optique, Damas aurait proposé à Moscou de redéployer sa police militaire dans le sud de la Syrie, afin de limiter les avancées israéliennes dans la zone démilitarisée du Golan.

Paradoxalement, dans ce contexte, la force de la Russie est son affaiblissement en Syrie. « La Russie est moins engagée, moins puissante, comparée à la Turquie, à Israël et certaines monarchies du Golfe. Ce qui fait que pour Al-Charaa, cela représente un moindre coût de traiter avec elle qu'avec ces autres pays », estime Kuznetsov. Dans un texte publié le 17 septembre 2025 par le Conseil russe des affaires internationales (RSMD, selon l'acronyme russe), un think tank proche du ministère des affaires étrangères, le chercheur Kirill Semenov spécule :

Une condition essentielle au succès des réformes indispensable au sortir de la guerre est d'empêcher tout acteur extérieur, et en particulier la Turquie, de dominer la sphère sécuritaire syrienne. Dans ce contexte, la Russie, de concert avec ses partenaires arabes (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar et Égypte), pourrait apporter une contribution significative à l'avancement des réformes en proposant des solutions de rechange et en fournissant un cadre multilatéral pour soutenir le processus de transformation.

Pour mettre de l'huile dans les rouages diplomatiques russo-syriens, Moscou propose aussi son aide économique dans les domaines de l'énergie, de l'approvisionnement en céréales, des infrastructures portuaires ou autres. Pourtant, il n'est pas sûr que Moscou en ait les moyens financiers à l'heure de la guerre en Ukraine et du durcissement des sanctions occidentales. Peut-être se contentera-t-elle d'une aide économique plus symbolique avec l'entreprise publique Goznak qui aurait signé un contrat avec la Syrie pour l'aider à imprimer sa monnaie nationale ? La Russie le fait depuis plus de dix ans, après que les sanctions de l'Union européenne et des États-Unis ont contraint l'ancien régime à mettre fin à sa coopération avec le prestataire européen.

On ne peut donc exclure que Bachar Al-Assad et sa famille poursuivent leur vie en exil dans la vingtaine d'appartements qu'ils posséderaient à Moscou et dans ses environs, selon les révélations publiées le 12 octobre par journal allemand Die Zeit. Comme le rapporte le quotidien, Al-Assad pourra ainsi continuer à passer ses journées à jouer aux jeux vidéo et à se déplacer librement dans la capitale, sous la protection d'une société privée engagée par le gouvernement russe.

Syrie. Imad Chiha, ou la prison comme métaphore de la société

Composition abstraite avec des formes géométriques et des couleurs terreuses, évoquant une ville.

Parmi les prisonniers politiques syriens, Imad Chiha (Damas, 1954-Paris, 2022) est celui qui aura été enfermé le plus longtemps dans les geôles des Assad : vingt-neuf ans. Sa vie comme ses romans témoignent d'une histoire effacée et des défis posés à la société.

La fin des années 1960 et le début des années 1970, dans la foulée de la guerre de juin 1967 et de la naissance du Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP) sous la direction de Georges Habache, représentent un moment de bouillonnement politique et intellectuel en Syrie comme dans l'ensemble du Proche-Orient.

La prise du pouvoir par Hafez Al-Assad en novembre 1970 et le tournant droitier qui s'est ensuivi suscitent des dissensions au sein du Parti communiste syrien, associé au pouvoir dans le cadre du Front national progressiste, qui amènent, deux ans après, à la scission entre le PC reconnu par l'URSS, dirigé par Khaled Bagdache et une faction dissidente, me,ée par Riyad Al-Turk. Les petits groupes marxistes qui émergent à ce moment-là vont aboutir en 1975 à la création du Parti d'action communiste.

La guerre d'octobre 1973 encourage la mobilisation, tandis que les débuts de la guerre civile libanaise en 1975 font penser à quelques-uns que la région est sur le point de connaître un basculement révolutionnaire. En 1974, un petit groupe de militants issus des cercles d'étudiants marxistes, impatients d'agir, fondent une éphémère Organisation communiste arabe (OCA), dont l'objectif prioritaire est de lutter contre les intérêts économiques et culturels américains.

Simulacre de jugement

Alors que toute forme d'expression démocratique était impossible, les membres de l'OCA exercent une forme de violence, qu'ils estiment nécessaire, contre les biens et les symboles du régime dictatorial syrien et de leurs alliés. Des explosifs sont ainsi placés à proximité du pavillon américain à la Foire internationale de Damas d'août 1974, puis, en septembre de la même année, devant le siège d'une société américaine. Lors de cette dernière opération, un gardien est malencontreusement tué. C'est à la suite de ces actions que quinze militants sont arrêtés.

Après un simulacre de jugement, cinq d'entre eux sont condamnés à mort par pendaison. Cinq autres1, dont Imad, à la prison à vie (libérables au bout de vingt-cinq ans), et les derniers (dont une jeune femme palestinienne, Jamila Al-Batch) à des peines de cinq à quinze ans de prison. L'exécution des cinq premiers a lieu le 2 août 1975. Cette mise à mort provoqua un électrochoc dans la gauche syrienne et inspira un tableau célèbre au peintre Youssef Abdelké, Sabt el-dam (« Un samedi sanglant »).

Dans un entretien réalisé en 2004 peu après sa sortie de prison et publié par le journal en ligne Safahat souriya (« Pages syriennes ») le 29 septembre 2022, Imad Chiha revient sur l'opération à l'origine de sa condamnation : « Nos actions avaient un but de propagande, nous faisions très attention à ne blesser personne. Malgré toutes les précautions pour éviter cela, un homme est mort, un gardien… » Il ajoute :« Dans les circonstances actuelles, il n'est pas possible d'utiliser la violence armée comme instrument de lutte pour réaliser un but supérieur. »

Imad fut le dernier à être libéré, le 3 août 2004, à l'âge de 50 ans, après vingt-neuf ans d'incarcération. Son ami Fares Mourad l'avait été peu auparavant, le 31 janvier de la même année. Ils avaient passé seize ans dans la terrible prison de Palmyre, dans le désert syrien, où lui et ses camarades furent témoins du massacre de détenus islamistes perpétré en juin 1980 par le régime en représailles à l'insurrection des Frères musulmans et à la tentative d'assassinat de Hafez Al-Assad.

Un peu moins mal traités que les autres, les communistes jouissaient d'une forme de respect, non seulement de la part des autres prisonniers, mais même de certains gardiens. Dans les années 1990, ils furent transférés successivement dans les prisons de Adra puis de Saidnaya, dans la périphérie nord-est de Damas.

Un imaginaire né dans les cachots

En même temps qu'il se lance dans des études d'anglais, Imad se plonge dans la littérature arabe classique. C'est en prison qu'il a, pour l'essentiel, écrit les trois romans parus après sa libération, s'inscrivant dans le courant de la « littérature carcérale »2.

Sous ce vocable sont regroupés des écrits autobiographiques, de la pure fiction, ou encore des textes philosophiques ou politiques3.

Les romans de Imad Chiha n'ont rien d'autobiographique, même s'ils font écho à son expérience de la prison, une métaphore, pour lui, de la société. Il procède ainsi à une critique radicale du système social, politique, culturel, qui enserre les êtres humains dans un carcan dont il est impossible de se libérer. La violence carcérale, mais aussi celle de la prison que représentent le pays et la société, est omniprésente, que ce soit dans le récit même des protagonistes, avec « Poussière de Pollen » et « Une mort désirée », ou de façon allégorique, dans « Vestiges du temps de Babylone » – romans non traduits en français. Leur publication entre 2004 et 2008, pour deux d'entre eux à Damas, par un petit éditeur chez qui il est aussi employé comme lecteur, a été sans doute rendue possible par leur caractère allégorique et par le fait qu'il n'y parle pas frontalement des conditions d'incarcération des prisonniers politiques, autant que par la notoriété de l'auteur auprès des milieux intellectuels de gauche.

Son premier roman, Baqâya min zaman Babel, (« Vestiges du temps de Babylone »)4, enchevêtre présent réel et passé mythique, marqués l'un comme l'autre par l'oppression et l'arbitraire d'un tyran, de Gilgamesh à Assad. Écrit d'un seul jet, sans coupures qui permettraient tant à l'auteur qu'à celui ou celle qui le lit de reprendre son souffle, le roman interpelle le lecteur syrien, à la fois victime et complice, et lui impose une forme d'examen de conscience, en l'obligeant à s'interroger sur sa place et sa responsabilité dans la cruauté du monde et sur son rôle, par sa lâcheté et ses compromissions, dans le déchaînement de la violence.

Le deuxième, Ghubar Al-Tala, « Poussière de pollen »,5 raconte les retrouvailles d'un ancien détenu avec ses camarades après des années d'absence. La confrontation de leurs souvenirs est l'occasion de dévoiler secrets enfouis et petitesses humaines.

Bien que publié avant les autres, Mawt muchtaha, « Une mort désirée »6, est en réalité son troisième roman. Inspiré d'une histoire vraie, il raconte les tourments d'une jeune femme accusée d'avoir tué son père. Elle sombre dans la folie, avant de reconnaître les faits. Déchirée entre d'un côté la loyauté à sa famille et à son père, de l'autre l'aspiration à se libérer des contraintes imposées aux femmes par la société, l'héroïne tente de trouver un sens à ce qu'elle vit et a vécu, au fil des divagations de sa mémoire. À travers des conflits mortifères au sein d'une famille, le roman parle des déchirements et de la violence d'une société tiraillée entre tradition et modernité, entre fidélité au passé et aspiration au changement.

Monde rural traditionnel et société urbaine moderne

La force du récit est ainsi autant dans sa dimension ethnographique et sociologique que dans sa résonance psychologique. Les destins individuels se heurtent à la confrontation entre un vieux monde rural imprégné de traditions sclérosées et une société urbaine supposée moderne, mais gangrenée par l'argent. Les valeurs d'honneur, de liberté, de courage affichées par la première ne font guère obstacle à la montée en puissance d'un nouvel ordre fondé sur un autre type de violence, sur l'arrivisme et la corruption, et où la misère des uns contraste avec la richesse ostentatoire des autres. La quête de l'héroïne se heurte à la force du patriarcat mais aussi à la lâcheté des hommes et à la vénalité d'une société à laquelle elle succombe à son tour. Mais les êtres humains sont eux aussi pris au piège, et ceux qui tentent d'y échapper sont voués à la misère et au mépris de leurs semblables.

La violence et la mort forment la trame du récit. Une mort tout à la fois subie, désirée, réclamée, vengeance et réponse tragique à la quête de liberté. Une mort qui semble la seule issue à une vie où toute valeur humaine est bafouée, minée par la lâcheté et la corruption.

La langue de Imad Chiha, riche par son vocabulaire souvent très classique, riche par ses représentations, puise dans la nature sauvage, la steppe rocailleuse, le soleil brûlant, le ciel transparent, qui sont à l'image des hommes qui l'habitent, de leur violence et de leurs passions. Le lyrisme des descriptions accompagne les réflexions sur la vie et la mort, sur le temps et l'espace. Un temps où passé et présent, temps de la prison et temps des souvenirs, s'entrechoquent dans la mémoire ; un espace qui s'étend et se rétrécit, de l'ampleur du village accueillant et de la montagne généreuse à l'étroitesse de la cellule qui ouvre paradoxalement des horizons inattendus à la pensée. Et le prisonnier politique, qui ne sait s'il a une chance de sortir de son enfermement et d'échapper à l'horreur de son quotidien, s'élance dans ses souvenirs et dans l'exploration de son âme.

La vie en prison de Imad Chiha
Imad Chiha a 21 ans quand il est arrêté après qu'un attentat organisé en 1974 par le mouvement communiste dont il est membre fait, malgré les mesures prises, un mort. Cette victime humaine pèsera toute leur vie sur lui et ses camarades incarcérés. C'est dans la prison de Adra, où il est transféré en 1991, que Imad reprend des études d'anglais et devient traducteur et écrivain. Libéré en 2004, il lui est toutefois interdit de quitter le territoire. Il bénéficie d'une autorisation exceptionnelle de sortie en 2021, pour se faire soigner en France, alors qu'il est atteint d'un cancer du pancréas. Ce sera un voyage sans retour.


1Voir le récit qu'en fait Yassin Al-Haj Saleh dans Récits d'une Syrie oubliée, Les Prairies ordinaires, 2015.

2Écouter l'entretien avec Farouk Mardam-Bey, France Culture, 4 janvier 2025.

3Parmi les plus connus du public français, car ils ont été traduits, on peut citer Treize Ans dans les prisons syriennes, (Actes Sud, 2013), récit autobiographique d'Aram Karabet  ; La Coquille, de Moustafa Khalifé (Actes Sud, 2007), fiction basée sur l'expérience de l'incarcération de l'auteur  ; ou encore Récits d'une Syrie oubliée, de Yassin Al Haj Saleh (Prairies Ordinaires, 2015), qui associe un récit à la première personne des années d'incarcération de l'auteur, à des réflexions politiques et une analyse critique de son engagement militant.

4Dar Sawsan, Damas, 2008.

5Centre culturel arabe, Beyrouth, 2006.

6Dar Sawsan, Damas, 2005. À paraître en français. Lire Élisabeth Longuenesse, «  Traduire Imad Chiha. “Une mort désirée”, une tragédie noire, écho d'une société déchirée  », Les Carnets de l'IFPO, 30 septembre 2025.

Syrie. Kuneitra, zone tampon sous occupation israélienne

Un paysage aride avec des tombes et des pierres, sous un ciel nuageux.

Depuis décembre 2024, l'armée israélienne multiplie les incursions dans la zone démilitarisée du Golan syrien, tout en continuant à occuper le reste du plateau. Expulsés de leurs villages, les habitants se retrouvent livrés à eux-mêmes, privés de leurs terres et confrontés à une militarisation croissante de leur environnement. Témoignages d'une vie quotidienne sous pression.

Un vent frais souffle sur la plaine pelée de Kuneitra. Après le dernier barrage des forces du ministère de l'intérieur syrien, la zone démilitarisée du Golan se déploie. En ce mois d'octobre 2025, cette région du sud de la Syrie dévoile ses paysages faits du noir des pierres volcaniques et de l'ocre des herbes brûlées par le soleil. L'atmosphère est calme et la vie paraît tranquille. Pourtant çà et là, les monticules de pierres dressés au milieu de la route intriguent. Ils sont l'un des indices laissés par le passage des soldats israéliens. Des barrages volants où l'armée contrôle une population de facto sous occupation.

À la chute de Bachar Al-Assad, le 8 décembre 2024, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a ordonné à son armée de s'emparer « des positions de l'ancien régime » sur les hauteurs du Golan, sous prétexte de craindre la « rupture de l'accord de 1974 ». Cette année-là, Israël et la Syrie signaient l'accord de désengagement, définissant une zone de séparation le long de la frontière entre le plateau du Golan syrien, dont une partie est occupée par Israël depuis la guerre de juin 1967 et annexée illégalement depuis 1981, et le reste de la Syrie. Ce sont pourtant les troupes israéliennes qui rompent cet accord en franchissant la frontière de la zone tampon. Elles se sont rapidement positionnées dans des villages à l'intérieur de la zone démilitarisée, sur le versant syrien du mont Hermon, un site stratégique surplombant une grande partie du sud de la Syrie.

Carte du plateau du Golan, montrant la frontière entre Israël et la Syrie.

« Libérer le corridor de David »

Sabta Faraj vivait à Hamidiya, un petit village situé à quelques mètres de la ligne Alpha, marquant la frontière ouest avec le Golan occupé. Le 18 décembre 2024, des soldats israéliens pénètrent dans le village, grenades à la main, avant de forcer les portes des maisons. Trente familles sont expulsées. Les militaires s'installent brièvement dans les habitations, avant de les détruire quelques semaines plus tard. Seule trace de son foyer : des photos sur son téléphone, qu'elle montre fièrement, dans la maison de sa sœur où elle a trouvé refuge, à quelques kilomètres de Damas. « C'est notre terre, vous n'avez pas le droit d'être ici », auraient crié les soldats aux habitants avant d'expliquer vouloir « libérer le corridor de David », un projet israélien visant à relier le plateau du Golan occupé au Kurdistan irakien, et permettant à Tel-Aviv d'avoir un accès terrestre vers le nord de la Syrie et de l'Irak. Aujourd'hui, il s'agit surtout d'une bande de trois kilomètres le long de la ligne de démarcation que l'armée israélienne cherche à contrôler en durcissant sa présence.

Cette bande, les hommes du village d'Al-Rafid, à quelques kilomètres au sud de Hamidiya, en ont également entendu parler. Ici, les soldats israéliens passent presque chaque nuit. Ils arrivent en convoi, encerclent les maisons, séparent hommes et femmes, interrogent les premiers, parfois sous la menace. Omar Ismaël, le patriarche du village, raconte que les questions sont toujours les mêmes : « Où sont les armes ? Et les membres du Hezbollah ? » Les habitants ont reçu l'ordre des soldats israéliens de ne plus accéder à leurs terres jouxtant la frontière avec le Golan occupé. Une grande partie des champs est désormais inaccessible. Zayed, un paysan du village, estime que 200 familles sont concernées, soit près de 1 500 personnes. Depuis la route qui mène à Al-Rafid, on aperçoit les pales des éoliennes israéliennes qui tournent dans la partie annexée du Golan.

Cinq hommes de différentes générations se tiennent, observant, au soleil.
Un groupe de paysans et d'habitants de la ville d'Al Rafid, située dans la zone tampon, juste à côté de la ligne Alpha, qui délimite la frontière entre la Syrie et le plateau du Golan occupé par Israël depuis 1967. Ils observent les patrouilles et constatent chaque semaine les violations de l'armée israélienne. La présence de celle-ci a profondément affecté leur manière de travailler et de vivre. À droite, portant le turban, Zayed ne peut plus travailler dans certains de ses champs car ils sont trop proches de la ligne Alpha. Les Israéliens lui empêchent l'accès.

Nasser Ahmad, éleveur de moutons, a, lui, perdu une grande part de son cheptel. Le 18 mars 2025, après avoir essuyé des tirs israéliens près de la ligne Alpha, à quelques kilomètres du village d'Al-Rafid, il décompte 75 bêtes tuées. Il affirme que les soldats ont ouvert le feu sans sommation alors qu'il faisait paître son troupeau. « Cela représente un manque à gagner énorme. Aujourd'hui, je n'ai plus de quoi nourrir le reste des bêtes et j'ai du mal à acheter de quoi manger pour ma famille », se désole le père de famille. Pour lui le but de l'opération était clair : faire passer un message aux autres fermiers et leur signifier que cet endroit leur est désormais interdit.

Sept nouvelles bases israéliennes

Majid Al-Fares, fonctionnaire du ministère de l'information syrien, admet que certains habitants ont entretenu des liens avec les milices proches de l'ancien régime, notamment le Hezbollah, mais principalement pour des raisons économiques. « Aujourd'hui, nous savons qui ils sont et nous les surveillons », explique-t-il, voulant démontrer que ces individus ne sont plus une menace et que les autorités contrôlent la situation. Quelques jours après l'offensive du Hamas le 7 octobre 2023, les autorités israéliennes avaient annoncé vouloir fortifier la ligne Alpha, au motif de se prémunir d'une nouvelle « attaque terroriste » depuis la Syrie.

Route bloquée avec un drapeau syrien, ciel nuageux et paysage vert.
L'un des premiers points de contrôle de l'armée syrienne juste à l'extérieur de la zone tampon. Au loin, sur la colline, la position israélienne de Tell El Faras. Plus bas, des éoliennes situées sur le plateau du Golan occupé.

Le rideau de barbelés installé aux abords d'Al-Rafid en est une illustration visible. Il a été posé peu après l'annonce israélienne. Pendant que les habitants discutent du meilleur chemin à prendre pour éviter les barrages, un convoi de la Force des Nations unies chargée d'observer le désengagement (FNUOD) passe – un camion suivi de trois SUV blancs siglés « UN ». Depuis la signature de l'accord de 1974, les agents onusiens sont censés surveiller la mise en œuvre des termes du traité. Ils n'ont cependant qu'un mandat d'observation, sans pouvoir coercitif. Leur champ d'action est strictement limité. Ils ne sont pas autorisés à intervenir directement lors d'incursions ou de violences, même flagrantes.

Poste de garde avec barbelés et panneaux de l
Une base de la FNUOD près de Khan Arnabeh.

Les conséquences de ces incursions atteignent également le secteur de la santé. Le docteur Mahmoud Ismail ne peut plus se rendre chez ses patients la nuit et les barrages militaires rendent impossible l'accès à l'hôpital Al-Salam pour les urgences. L'ancienne capitale régionale, Kuneitra, où se trouvait auparavant l'hôpital régional, est désormais inaccessible, car passée sous contrôle israélien.

Selon Majid Al-Fares, sept nouvelles bases israéliennes ont été établies dans la zone tampon depuis décembre 2024, dont certaines sur des hauteurs encore non occupées jusque-là. La logique du fait accompli s'impose : renforcer une présence militaire de long terme, sans accord bilatéral ni reconnaissance internationale.

Un sentiment d'abandon

Les barrages et les raids permanents perturbent aussi l'économie. À Swaïssa, au nord du village d'Al-Rafid, Khaled Al-Krian, employé municipal, constate une hausse généralisée des prix, en particulier l'essence. Afin de s'attirer les bonnes grâces de la population, des camions israéliens apportent ponctuellement des vivres ou des fournitures médicales dans plusieurs villages de la zone tampon. « Ils connaissent parfaitement les structures locales, ces distributions sont autant d'opérations de renseignement que de gestes humanitaires », affirme le sexagénaire.

Deux hommes se tiennent devant des bâtiments délabrés, l
À gauche, Khaled Al-Krian, employé de la mairie de Swaïssa, aux côtés d'un de ses voisins. Bien que la ville syrienne soit située en dehors de la zone tampon, des patrouilles israéliennes passent presque quotidiennement par la rue principale, où elles établissent notamment des checkpoints.

Face à ces incursions et aux agressions, un sentiment d'abandon l'emporte au sein de la population. « Le gouvernement ne s'occupe pas de nous, nous n'avons accès à aucun service de base et ne recevons aucune aide », se désole Khaled Al-Krian. Il espère que l'accord de sécurité que l'on dit sur le point d'être signé entre Israël et la Syrie apportera un peu de répit et de calme à la région. Il estime que seule serait acceptable une négociation entraînant un retour à l'accord de désengagement de 1974 et aux délimitations de l'époque. L'homme a toutefois peu d'espoirs car de nombreuses zones d'ombre demeurent : le retrait du mont Hermon, refusé par Israël, et bien sûr la question du Golan, toujours considéré comme territoire syrien occupé par l'ONU et la communauté internationale, à l'exception des États-Unis. La Syrie dit écarter pour l'instant toute normalisation. Mohammed Al-Htimi, président de l'association des éleveurs de Swaïssa, se montre catégorique : « Le gouvernement a peur d'Israël, c'est tout. »

Ce sentiment est également partagé par la famille Bakr. À Trenjeh, au pied du mont Hermon, elle vit dans l'attente du retour de leur fils Kinan, un fermier de 38 ans, arrêté chez lui en pleine nuit par des soldats israéliens le 11 août 2025. Il est 2 heures du matin quand sa mère, Houda Bakr, entend des bruits et aperçoit les lumières des lasers des soldats israéliens qui encerclent la maison. Elle se souvient des cris des soldats et de la fouille brutale infligée à son mari. « On s'est sentis humiliés », raconte-t-elle. Les soldats tentent ensuite de rentrer dans la maison. C'est à ce moment que Kinan sort. « Ils l'ont ligoté, traîné dehors et insulté », se souvient Imane, sa femme. « Ils voulaient savoir où étaient les armes. Kinan a voulu se défendre mais ils l'ont frappé. » La famille assure qu'il ne possédait qu'un petit pistolet. Le reste de la famille a ensuite été réuni dans une pièce de la maison, avant d'être questionné à nouveau. Ils n'ont plus jamais revu leur fils.

Graffiti en arabe sur un mur, avec un ciel nuageux en arrière-plan.
Sur un mur de la ville de Swaïssa, une inscription dit : «  À bas Israël  ».

Dans les jours suivants, Mahmoud Bakr, le père, s'est rendu à l'une des bases de la FNUOD. « Ils m'ont dit qu'ils ne pouvaient pas agir, mais qu'ils essaieraient d'organiser un rendez-vous avec les Israéliens », se souvient-il. Depuis, plus de nouvelles. Il a contacté la mairie locale, puis HaMoked, une association israélienne de droits humains qui vient en aide aux Palestiniens face aux autorités israéliennes et qui intervient principalement sur les questions de détention et de liberté de mouvement. Celle-ci a confirmé que l'armée israélienne nie détenir Kinan ou même avoir connaissance de son cas. Les raisons de cet enlèvement restent floues. Israël pourrait être tenté de le justifier par des activités de contrebande, qui sont courantes dans cette région frontalière. Or « ces activités avaient déjà lieu à l'époque de Bachar Al-Assad et cela ne leur a jamais posé problème », assure le patriarche, sans nier que son fils ait pu s'y adonner.

Un an après les premières incursions israéliennes dans la zone tampon du Golan, le statu quo imposé par l'accord de 1974 est rompu de fait. Tandis que la militarisation s'intensifie, que les civils sont déplacés, l'ONU reste spectatrice. Les habitants, eux, perdent peu à peu espoir.

Pourquoi le Golan est-il un enjeu stratégique ?

Deux hommes aux drapeaux opposés se font face, près d'une cascade. Un char est en arrière-plan.

Depuis l'Antiquité, ce plateau à 1 000 mètres d'altitude au nord-est d'Israël et au sud-ouest de la Syrie est jalousement gardé par ses différents occupants. Il est hautement stratégique, car qui le tient surplombe son adversaire. Depuis les hauteurs du Golan (Al-Joulan en arabe), on domine la plaine de Damas qui s'étend à l'est sur le territoire syrien, ainsi que la Galilée israélienne à l'ouest.

Le mont Haramoun (Hermon en hébreu), qui culmine à près de 3 000 mètres, a son extrémité méridionale sur le Golan. La fonte de ses neiges alimente généreusement le fleuve Jourdain, puis le lac de Tibériade en Galilée. Les eaux du Golan représentent un tiers de la réserve aquifère d'Israël. Elles permettent une agriculture diversifiée sur le plateau : céréales, vergers de pommiers et d'oliviers, ainsi que des vignobles — un tiers des vins vendus sous étiquette israélienne proviennent du Golan. L'abondance de l'eau permet une grande diversité florale et faunistique, préservée dans des réserves naturelles.

C'est pour toutes ces raisons qu'Israël refuse de rendre ce territoire occupé depuis la guerre de juin 1967, et que la Syrie des Assad (1971-2024) n'a jamais voulu y renoncer.

Carte du plateau du Golan, montrant la frontière entre Israël et la Syrie.

Un territoire occupé

Dès les débuts de la conquête ottomane, dans les années 1520, le Golan est inclus au vilayet de Syrie, une division administrative de l'empire ottoman. Lors de l'indépendance de la Syrie en 1946, après la fin du mandat français, le plateau est naturellement intégré au territoire national.

Après la guerre israélo-arabe de 1948-1949, des incidents opposent Tel-Aviv et Damas dans la zone démilitarisée en Galilée, en contrebas. En 1967, Israël s'empare du plateau. Il tient désormais la route de Damas, située à une quarantaine de kilomètres, à portée de ses canons.

Ce n'est qu'après la guerre d'octobre 1973, que la Syrie peut récupérer 30 % du Golan. Un accord de désengagement en 1974 met fin officiellement à la guerre. La zone évacuée par les Israéliens, incluant la ville de Quneitra, entièrement détruite par Israël avant sa restitution, devient une zone tampon. Étroite de quelques kilomètres et longue de 80 km, elle est sous la surveillance des Nations unies. En 1981, Israël vote la loi d'annexion du Golan, soit 1 200 km2. Cette décision est considérée comme « nulle et non avenue » par l'ONU (résolution 497 du Conseil de sécurité). Seuls les États-Unis sous la présidence de Donald Trump l'avaliseront, en mars 2019.

La résistance des Druzes

Les Syriens du Golan sont majoritairement Druzes. En 1967, des dizaines de milliers d'habitants fuient les combats, d'autres sont chassés par l'armée israélienne. Un exode qui a laissé peu de traces. L'armée détruit de nombreux villages pour prévenir leur retour. L'implantation de colonies — une trentaine actuellement — modifie l'équilibre démographique du plateau : en 2025, 25 000 Israéliens y résident, contre 23 000 Syriens regroupés dans six agglomérations.

Israël a proposé sa nationalité aux habitants mais s'est heurté à un refus catégorique. Ils ne disposent donc que d'un laissez-passer. Jusqu'à la révolution de 2011, un jeune Syrien du plateau pouvait aller étudier à Damas ou se marier1, mais sans retour possible dans sa famille. L'impossibilité de voyager, de faire des études à l'étranger, ainsi que les dix années de guerre civile en Syrie poussent aujourd'hui de jeunes gens à accepter la nationalité israélienne, ce qui provoque des conflits au sein des familles. Ce mouvement s'est accéléré depuis les années 2020 et pourrait s'amplifier, l'accès à la Syrie étant désormais totalement interdit.

Dès le lendemain de la prise de pouvoir à Damas par les rebelles de Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), en décembre 2024, les chars de l'armée israélienne franchissent la zone tampon. Ils s'avancent alors dans le sud de la Syrie, suscitant la désapprobation internationale. Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou déclare que l'accord de désengagement de 1974 est caduc, tandis que l'ONU rappelle qu'il reste toujours en vigueur. Les nouvelles autorités syriennes entendent, elles aussi, le respecter. L'armée israélienne installe des avant-postes dans la zone tampon et au-delà, et bombarde la région. Tel-Aviv réclame une démilitarisation complète du sud de la Syrie. Les deux parties confirment en septembre 2025 qu'elles négocient un accord de sécurité. Mais, dès le 9 décembre 2025, Benyamin Nétanyahou affirme : « Le Golan fera partie d'Israël pour l'éternité ». Le 15 décembre 2024, le gouvernement israélien annonce un plan visant à doubler la population juive.


1Voir le film La fiancée syrienne (2004) du réalisateur Eran Riklis.

Les Kurdes au cœur des tensions en Syrie

Foule festive brandissant des drapeaux colorés, ambiance de célébration et de solidarité.

En Syrie, les négociations continuent entre les nouvelles autorités syriennes et des responsables des Forces démocratiques syriennes (FDS) de l'autre. Les sujets sont nombreux : armée, contrôle des frontières, retour des déplacés, institutions, éducation, énergie, rôle des femmes. Mais l'écart entre les deux camps reste profond.

Le 10 mars 2025, le président syrien Ahmed Al-Charaa et Mazloum Abdi, dirigeant militaire des Forces démocratiques syriennes, avaient signé un accord prévoyant des avancées concrètes sur le statut et la place des Kurdes. Six mois plus tard, sa mise en œuvre se fait toujours attendre. La Turquie et Israël tentent activement de bloquer ce processus : Ankara pousse pour un État syrien centralisé, Tel-Aviv préfère un morcellement du pays. Les États-Unis, eux, donnent l'impression de changer de cap au gré des événements. Les Kurdes et leurs alliés plaident pour une autonomie dans une Syrie unifiée, un équilibre complexe.

Le 12 juillet 2025, Tom Barrack, ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie et le Liban, a reproché aux FDS leur lenteur à s'intégrer à l'armée. Il a rappelé que la Syrie est « un seul pays, une seule nation avec une seule armée ». Les dirigeants kurdes ont immédiatement répondu : « Un retour à la situation antérieure à 2011 n'est pas négociable, c'est exclu. » Pas question d'un retour à la centralisation d'avant-guerre. Les FDS acceptent de rejoindre l'armée, mais comme force autonome en coordination avec Damas.

Volte-face étatsunienne

Changement de ton un mois plus tard : lors d'une réunion à Amman, le 12 août, Barrack plaide pour une Syrie décentralisée et affirme que les Unités de protection du peuple (YPG) ne sont pas liées au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), mais alliés des États-Unis. Pour Patrice Franceschi, auteur de Avec les Kurdes (Gallimard, 2020), la raison est limpide : « Les États-Unis ne comprennent pas grand-chose de la situation en Syrie, c'est comme en Afghanistan. Leur politique varie comme une girouette. Le massacre des Druzes les a fait changer d'avis. »

« Quant à la Turquie, poursuit-il, elle veut liquider toute autonomie kurde en Syrie et transformer la nouvelle Syrie en un État centralisé à la turque. Si cela échoue, elle va reprendre son intervention militaire, peut-être à travers l'Armée nationale syrienne qu'elle équipe et entraîne. » Selon lui, les Kurdes le savent très bien et ils se préparent. « Depuis la chute de Bachar Al-Assad, Ankara est à la manœuvre. C'est le projet turc qui se met en place actuellement. Ahmed Al-Charaa ne peut rien faire sans l'accord de la Turquie. Il a tout au plus 20 000 combattants. »

Le journaliste Sylvain Mercadier renchérit :

Les États-Unis ont changé de ton suite aux violences entre les Druzes d'un côté et les forces tribales soutenues par des milices du gouvernement de Damas de l'autre. Ces dernières sont responsables des massacres à Soueïda. Cela a certainement influencé la politique étatsunienne et démontre que Tom Barrack et Washington naviguent à vue dans leurs efforts de sortie de crise. C'est l'amateurisme et le court-termisme classique de la politique extérieure de Trump.

Les retombées du massacre des Druzes

Un rapport d'Amnesty International Syrie1 confirme la responsabilité des forces gouvernementales et de leurs alliés dans l'exécution de dizaines de Druzes les 15 et 16 juillet 2025 :

Le 15 juillet, les forces gouvernementales avaient annoncé être entrées dans la ville de Soueïda. (…) L'escalade de la violence n'a pris fin qu'avec le retrait des forces gouvernementales tard dans la nuit du 16 juillet, laissant derrière elles plusieurs dizaines de corps assassinés. Sur certaines vidéos authentifiées, on peut voir des hommes armés en uniforme, sans insigne, circuler à bord de camions portant clairement le logo du ministère de l'intérieur.

Les Druzes, communauté issue d'une branche du chiisme, sont en première ligne depuis ces massacres. Leur chef spirituel syrien, Hikmat Al-Hijri, a réclamé une séparation administrative d'avec Damas. Mais Walid Joumblatt, leader du Parti socialiste progressiste et de la communauté druze au Liban, nous a déclaré s'y opposer farouchement :

Je suis contre la séparation des Druzes de l'État syrien, car cela signifierait la dislocation du pays. Le projet initial israélien, sioniste, c'est de disloquer toute la région, en partant de la Syrie. (…) Les Druzes vivent ensemble avec les Bédouins dans la même région depuis des siècles, on ne peut pas les séparer.

En mai 2025, Joumblatt s'était rendu à Damas pour dialoguer avec Al-Charaa et des responsables druzes :

Il faut œuvrer à une réconciliation entre les Druzes et le gouvernement de Damas, ce qui a été le cas tout au long de l'histoire. (…) Je ne suis pas pour tout centraliser à Damas, mais pour que les habitants de Soueïda, Druzes et Bédouins, restent dans une Syrie unifiée avec une nouvelle formule de gouvernement, non centralisé comme avant, mais avec une gestion conjointe de la police, de l'armée et aussi de l'économie.

Quelle autonomie ?

La participation de milices pro-régime aux massacres des Alaouites en janvier 2025 puis des Druzes en juillet 2025 a creusé la méfiance. Et les propos récents d'Al-Charaa n'ont rien arrangé. Le 12 septembre 2025, il déclarait que « les FDS ne représentent pas tous les Kurdes, que la région qu'elles contrôlent est à majorité arabe ». La réplique d'Aldar Khalil, un dirigeant des FDS, lancée sur une place de Qamishili le 17 septembre, a été cinglante :

Qui représentes-tu ? Qui t'a amené à Damas ? La côte syrienne, le nord-est de la Syrie et Soueïda ne t'acceptent pas, et les Alaouites, les Druzes, les Yézidis, les Arméniens et les sunnites ne t'acceptent pas non plus. Aucune élection n'a eu lieu, qui représentes-tu ?

Al-Charaa ne semble prêt qu'à concéder une autonomie communautaire limitée dans certaines zones kurdes comme Kobané ou Qamishli, assortie de quelques postes symboliques. Les Kurdes, eux, rejettent une logique ethnique ou confessionnelle à la libanaise et défendent une décentralisation régionale inspirée de l'Espagne, de la Suisse ou de la Belgique.

Shahrazad Al-Hussein Al-Jasem de Deir ez-Zor, membre de Zenobia, une association de femmes arabes basée à Raqqa, explique qu'elle ne fait pas partie des Arabes qui veulent se séparer des Kurdes.

Nous ne voulons pas le retour de Damas dans notre région, parce que le gouvernement de Damas est un gouvernement d'une seule couleur, ce n'est pas un gouvernement inclusif. Les gens de Deir ez-Zor soutiennent les FDS. Nous voulons rester avec eux. Nous voulons une gouvernance décentralisée.

Georgette Barsoum, représentante de l'Union des femmes syriaques, confirme :

Après la bataille contre l'Organisation de l'État islamique nous avons créé nos propres organisations et nous avons obtenu des acquis, pas seulement pour les femmes, mais au niveau du fonctionnement démocratique de la société. Nous avons de fortes craintes que ce gouvernement autoproclamé de Damas veuille casser nos acquis. Ils ne veulent pas de notre projet d'autogouvernement.2.

L'appel d'Abdullah Öcalan

Malgré tout, les discussions se poursuivent sur des sujets précis. À Damas, Îlham Ahmed, la ministre des affaires étrangères de l'Administration autonome dans le nord et l'est de la Syrie (AANES), a rencontré le chef de la diplomatie syrienne, Assaad al-Chaibani. Ils ont abordé le contrôle des frontières, en envisageant une gestion conjointe ainsi que la réouverture de l'aéroport de Qamishli. Les diplômes des universités de Kobané, Qamishli et Raqqa sont aussi désormais reconnus par Damas, et la langue kurde est de facto acceptée.

Le retour des déplacés reste en suspens : environ 350 000 personnes, chassées lors des offensives turques à Afrin en 2018 puis à Tal Abyad et Ras al-Aïn en 2019, survivent toujours dans des camps. L'accord du 10 mars 2025 prévoit leur retour, mais les milices pro-turques refusent de quitter ces zones. « Le retour des déplacés d'Afrin est lié à un accord global sur l'armée. La Turquie veut d'abord un désarmement des FDS avant de donner l'ordre à ses proxys de quitter la zone (…) », explique Hozan Ahmed, secrétaire du bureau Rojava Europe. Le dossier énergétique, lui, paraît plus simple : les Kurdes contrôlent les champs pétroliers et gaziers du nord-est et de Deir ez-Zor, mais affirment que ces ressources appartiennent à tous les Syriens.

Depuis sa prison, Abdullah Öcalan, fondateur du PKK, observe avec impatience l'évolution sur le terrain. Le 27 février 2025, il avait annoncé la dissolution du parti, hors Rojava, mais attend toujours un geste d'Ankara. En septembre 2025, il a mis en garde :

Si on désarme les FDS maintenant, les Kurdes subiront le même sort que les Druzes et les Alaouites. Si Damas ou Ankara exigent le désarmement des FDS, on arrête tout le processus de paix en Turquie. (…) Ankara et Damas ont intérêt à accepter l'offre de paix des Kurdes, car notre but est le vivre ensemble, c'est la coexistence. Si cette offre échoue, ce seront les États-Unis et Israël qui vont modeler la région. Et leur but est la division entre les peuples.


1«  Une nouvelle enquête révèle que les forces gouvernementales et affiliées ont exécuté de manière extrajudiciaire des dizaines de Druzes à Soueïda  », Amnesty International, 2 septembre 2025.

2Ces propos ont été recueillis lors de la fête de L'Humanité, le 13 septembre 2025.

À Soueïda, en Syrie, Druzes et Bédouins face à face, côte à côte

Des soldats marchent le long d'une route, près de véhicules militaires et d'arbres.

L'explosion des tensions entre les deux communautés a provoqué la mort de plus de 1 400 personnes en huit jours et le déplacement de quelque 192 000 personnes. Safi, druze, et Leith, bédouin, ont fui. Deux adolescents nés de part et d'autre d'une fracture ancienne. Pris dans une guerre nourrie par la peur, la marginalisation et les vieilles rancunes.

La mâchoire de Safi est déformée. Une balle lui a traversé le visage. Il est druze, âgé de 19 ans, et ne sourit plus que des yeux. Il n'avait qu'un téléphone dans la poche quand on lui a tiré dessus, à bout portant, près de l'hôpital Watan, en plein centre-ville de Soueïda. Son père a été tué le même jour. Leith a 17 ans. Il est bédouin. Marcel blanc, regard d'acier. Il a couru entre les balles avec son oncle pour fuir son village de Chahba, dans le gouvernorat de Soueïda. Six membres de sa famille sont morts. Ces deux récits s'ancrent dans un conflit brutal qui éclate le 13 juillet 2025.

Ce jour-là, à Soueïda, un marchand druze est enlevé par des Bédouins qui avaient installé des barrages sur la route reliant Soueïda à Damas. En représailles, des Bédouins sont kidnappés. En quelques heures, les tensions communautaires tournent à l'affrontement. L'armée syrienne et les forces de sécurité interviennent le 15 juillet. Des tribus bédouines armées, venues de Deraa — capitale de la province rurale et tribale du Haurane — où elles s'étaient rassemblées, entrent dans la ville pour aider leurs « frères opprimés ». Les combats se généralisent. Des civils sont victimes d'exactions. Israël bombarde Damas — aux abords du palais présidentiel, de l'aéroport militaire de Mezzeh et le Sud syrien — « en soutien des milices druzes », exhortant les forces gouvernementales à se retirer de la zone. Ce qu'elles font, et un cessez-le-feu est signé le 21 juillet. Le lendemain, les autorités syriennes annoncent qu'elles vont enquêter sur ces massacres et s'engagent à en punir les auteurs.

Carte de la Syrie, montrant Damas et la région de Soueïda.
Carte de la Syrie

En Syrie, les Druzes représentent environ 3 % de la population. Mais à Soueïda, ils forment 90 % des habitants. Cette minorité religieuse, dont la foi repose sur un syncrétisme entre philosophie grecque, islam et christianisme, est concentrée dans cette province depuis le XIXe siècle. Les Bédouins, qui appartiennent au courant sunnite — majoritaire en Syrie —, représentent 3 % de la population locale. Souvent marginalisés, soupçonnés de sympathie avec la rébellion ou les groupes islamistes, les Bédouins accusent le régime Assad et les milices druzes de les avoir exclus de la société.

Soueïda, refuge de nombreux déplacés sunnites depuis 2011, voyait ses équilibres déjà mis à l'épreuve. En huit jours — plus de 1 400 morts, majoritairement druzes, des maisons brûlées, des familles exilées —, la coexistence a pris feu.

Histoire de Safi, Druze de Soueïda

Passionné de documentaires, Safi, bouille d'étudiant aux yeux marron, avait monté sa petite société de production à Soueïda. Le 16 juillet, il sort chercher du pain pour sa mère et sa sœur. Il entend des cris, voit un tank et un drapeau noir. Peut-être l'Organisation de l'État islamique (OEI) ? Il n'a pas le temps de comprendre.

Trois balles le frappent — au bras, au visage, à la jambe. Il rampe sur 50 mètres au sol puis s'effondre sur le dos. Il se souvient du soleil de ce milieu d'après-midi et de crier. Fort. Les tirs continuent. Un étudiant en médecine le trouve et l'emmène sur un brancard à l'hôpital Watan, à quelques mètres, lui aussi ravagé par les combats. Son père est tué le même jour.

Le quartier d'Al-Qaria, où il vit, est devenu une zone de guerre. Quatre jours après le cessez-le-feu, aux abords de l'hôpital où il est soigné, la brise fait remonter une odeur de mort. Dans l'entrée du bâtiment, du sang séché sur le sol. Les murs sont criblés de balles. Il interrompt les infirmiers venus le soigner pour terminer son récit. « Ils m'ont visé délibérément », insiste-t-il. Quand il évoque le gouvernement qui avait promis de protéger les minorités dans le pays, il parle de « trahison ». Il est retourné chez lui. Sourd d'une oreille, défiguré et incapable de se déplacer seul.

Safi raconte l'histoire qu'on lui a transmise. Il évoque l'année 2000, « les couteaux, les disputes de terres ». Cette année-là, un Bédouin tue un Druze dans un conflit foncier. En représailles, des manifestations éclatent dans Soueïda. Mais ce sont les manifestants druzes qui tombent sous les balles du régime. Ce mitraillage reste un traumatisme fondateur de la méfiance des Druzes envers l'État et de leurs rapports à la communauté bédouine. Safi n'était pas né. Il n'a rien vu. Mais il a fait siennes ces rancœurs : « Depuis ce moment-là, avec les Bédouins, on se dit bonjour. C'est tout. » Après 2011, le fossé s'est creusé.

Deraa a été le foyer de la révolution syrienne, où les premières manifestations éclatent après l'arrestation de jeunes ayant inscrit sur un mur un slogan contre le régime Assad : « Ton tour arrive, Docteur1. » La police syrienne rafle les tagueurs, les retient quarante-cinq jours et leur fait subir sévices et tortures. Pendant ce temps, l'étincelle de Deraa embrase le pays.

Dans les premières années du soulèvement, de nombreux Bédouins ont manifesté, soutenu les déserteurs, parfois rejoint les groupes armés. À Soueïda, les Druzes, eux, sont restés majoritairement neutres au début du conflit. Le régime a fermé les yeux face à la montée des milices locales, en échange d'un calme apparent et en y voyant une possibilité de diviser la population.

Dès 2015, les premières incursions djihadistes apparaissent dans la région. Le 25 juillet 2018, une série d'attaques revendiquées par l'OEI fait plus de 250 morts à Soueïda. Cet épisode ancre chez les Druzes une peur durable des communautés sunnites environnantes. Au cours de la guerre civile syrienne, la population s'arme massivement. Chaque maison druze possède désormais une arme, symbole de défense, d'honneur, de survie.

À Soueïda, la contrebande a prospéré. Le sud de la Syrie est devenu un couloir stratégique pour la drogue de synthèse, le captagon. Ce trafic, vital pour l'économie de guerre du régime Assad, a exacerbé les rivalités locales. Le contrôle des routes, des checkpoints et des cargaisons de drogue a renforcé les milices, toutes communautés confondues — et alimenté la militarisation du territoire.

Après la chute du régime d'Assad le 8 décembre 2024, plusieurs dépôts d'armes ont été pillés dans le Sud. L'heure des vendettas était venue. Safi est convaincu qu'on veut les tuer car druzes : « Ils nous considèrent comme infidèles, pas comme des musulmans. » À Soueïda, un milicien druze affirme, en parlant des Bédouins : « Ils sont sunnites. Ce sont les mêmes que ceux qui ont massacré nos familles. »

Histoire de Leith, Bédouin de Chahba

À 17 kilomètres plus au sud, le lendemain du drame vécu par Safi, les forces de sécurité syriennes et les tribus bédouines se retirent de Soueïda, laissant le champ libre aux représailles. La communauté visée : les Bédouins sunnites, du même courant religieux que le président intérimaire de Syrie, Ahmed Al-Charaa. Les milices druzes encerclent Chahba, quartier mixte jusqu'alors. Des vidéos d'exécutions sommaires visant les Druzes circulent. L'une d'elles montre huit hommes non armés exécutés sur un rond-point du centre-ville. Sur une autre, deux hommes armés crient : « Tu es druze ? », avant d'ouvrir le feu sur un vieil homme dans la rue. Sur d'autres images, des Druzes se font raser la moustache de force, symbole d'honneur dans leur culture. Le 10 août, le média Suwayda 24 diffuse une image de vidéosurveillance datée du 16 juillet, tournée à l'hôpital national de Soueïda. On y voit des hommes en uniforme — dont certains portent les insignes de services de sécurité intérieure ou de la défense — abattre un secouriste bénévole dans un couloir. Ces images renforcent l'hypothèse d'une implication directe des forces liées au gouvernement dans les violences visant des civils, principalement druzes.

À mesure que la communauté druze compte ses morts, la colère monte — et se retourne contre les civils bédouins. Leith parle de miliciens druzes lourdement armés postés dans un immeuble qui surplombe le quartier, derrière sa maison. « Ils nous ont dit : “Vous avez deux heures pour évacuer.” Mais vingt minutes plus tard, ils ont commencé à tirer. » Leith supplie son père de fuir. Il refuse : « Je ne quitterai pas la maison où nous avons grandi. Va. Si je meurs, que Dieu te garde en vie. » Avec son oncle, Leith grimpe à l'arrière d'une moto. Les balles sifflent. Il sent son cœur battre. Fort. Dans sa fuite, il voit une femme enceinte tuée. Son fils à ses côtés, démembré. Lui et son oncle se cachent dans les champs pendant six heures, avec des femmes, des enfants.

Quand il revient chez lui, quelques jours plus tard, Chahba est méconnaissable. Du sang dans les rues. Une chaussure au sol devant la mosquée. Une femme crie : « C'est celle de mon mari ! » Leith est emmené pour identifier des corps. Le premier : un jeune de son quartier qui s'est marié une semaine plus tôt. Puis sa grand-mère, 95 ans. Son oncle. Sa tante. Leurs enfants de 7 et 15 ans. Encore une tante. Six membres de sa famille. Il apprend que sa mère, son père et ses frères ont survécu.

Quelques jours plus tard, à la suite du cessez-le-feu déclaré le 21 juillet sous l'égide des États-Unis, l'armée organise l'évacuation de 1 500 familles bédouines. À Izra, dans la province voisine de Deraa — à 90 % sunnite —, les réfugiés bédouins sont accueillis avec des tirs de joie. Mais Leith ne célèbre rien. « On quittait notre terre comme si elle ne nous appartenait plus. »

Leith se souvient. « Quand il n'y avait plus de pain, pendant la guerre, les Druzes recevaient des rations du régime Assad. Nous, on nous envoyait ce qu'il restait. » Il parle sans s'animer, comme on récite un proverbe. « Même les enfants savent qu'ils sont bédouins. Et ce que cela signifie : rien. », ajoute une professeure bédouine, à ses côtés dans l'école d'Izra, transformée en dortoir pour les déplacés bédouins.

La méfiance entre communautés s'est construite au fil des années. Sous Hafez Al-Assad, la province de Soueïda était stable. Les élites druzes occupaient des postes importants dans l'appareil d'État. Les Bédouins, eux, restaient à la marge : éleveurs, journaliers, mal recensés, sans influence politique. Conflits fonciers, pastoraux, rivalités sur l'eau et accès aux terres ont longtemps opposé Druzes sédentaires et Bédouins nomades. Ces tensions rurales, anciennes, ont nourri un ressentiment enfoui.

Leith a grandi avec. « On nous punit depuis 2011, parce qu'on a soutenu la révolution. Parce qu'on est bédouins. » Il le dit sans haine dans la voix. Mais avec lassitude. « Ils ne nous considèrent même pas comme des citoyens de seconde zone. Plutôt comme des insectes. »

« Il lui a sauvé la vie »

Leith vit maintenant à Damas. Il partage une chambre dans un hôtel avec son cousin de 17 ans, qui a perdu toute sa famille. Ils jouent à FIFA sur le téléphone. Sont fans du Real Madrid. Mangent des glaces. Vont au marché. Ils essaient d'avoir encore l'âge qu'ils ont. Le jeune bédouin regarde au-dehors, et demande, en parlant d'une cohabitation avec les Druzes : « Toi, tu pourrais vivre avec ceux qui ont tué ton père ? Ta famille ? Impossible. » Il le dit clairement : « Je ne rentrerai que si l'État contrôle Soueïda. Sinon, ils nous tueront. »

Safi, lui, cherche un passeport. Il veut partir. « Je ne me sens plus en sécurité ici. » Trop de douleur, trop de blessures. La situation est tendue ; des combats sporadiques ont lieu dans la campagne. Soueïda reste coupée du pays. « Ma confiance dans ce nouveau gouvernement est en dessous de zéro, confie-t-il. Et les Bédouins ? La plupart, je ne peux pas leur faire pleinement confiance. C'est quelque chose dans le regard. »

La nuance viendra d'un oncle de Leith, parlant de sa fille de 17 ans, pendant les affrontements : « Un voisin druze l'a portée hors des flammes. Puis il est revenu la chercher. Je ne sais pas pourquoi il l'a fait. Il lui a sauvé la vie. »

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1Bachar Al-Assad est ophtalmologue de formation.

Les Druzes, une communauté sous tension en Syrie

Des hommes en vêtements sombres se serrent la main dans une pièce avec des fenêtres.

L'arrivée au pouvoir à Damas d'Ahmed Al-Charaa, issu des rangs djihadistes, a exacerbé les tensions politiques au sein de la communauté druze en Syrie. Aux cheikhs Youssef Jarbou et Hamoud Al-Hanawi, favorables à un dialogue avec les nouvelles autorités, s'oppose l'influent chef spirituel des Druzes de Soueïda (sud du pays), Hikmat Al-Hijri, hostile au pouvoir central. De profondes divergences que le voisin israélien attise et cherche à mettre à profit.

Depuis la chute de Bachar Al-Assad, le 8 décembre 2024, les tensions autour de la communauté druze se sont amplifiées. Si les affrontements avec les populations bédouines de la ville de Soueïda et sa province, survenus du 13 au 19 juillet, sont les plus meurtriers, ils n'étaient pas les premiers. Des heurts, alimentés par la diffusion sur les réseaux sociaux d'un enregistrement audio contenant des propos injurieux à l'encontre du prophète Mohammed et attribué à un religieux druze, Marwan Kiwan, avaient déjà eu lieu les 28 février et 30 avril 2025 dans les localités de Jaramana, dans la banlieue est de Damas, et d'Achrafieh Sahnaya, au sud-ouest de la capitale. Par solidarité, des miliciens druzes de la ville de Soueïda s'étaient alors mobilisés pour défendre les leurs. Ils avaient cependant été repoussés par des tribus bédouines sunnites affiliées au groupe militaire Rassemblement des tribus du Sud.

Ces tensions sont souvent interprétées comme étant de nature communautaire. Cependant, les réduire à cette seule grille de lecture reviendrait à ignorer leurs dimensions politiques. Elles illustrent les difficultés rencontrées par le gouvernement de transition d'Ahmed Al-Charaa pour déployer son autorité dans la ville de Soueïda et l'intégrer à l'État. Elles ne peuvent toutefois être comprises sans tenir compte des dynamiques sociétales et politiques qui traversent la communauté druze depuis 2011.

On ne peut non plus minimiser le rôle de la lutte d'influence que se livrent les acteurs régionaux, comme la Turquie et surtout Israël, qui, dans un Proche-Orient en pleine recomposition, cherchent à imposer un nouveau rapport de force sur le terrain syrien. En se présentant comme le protecteur de la communauté druze de Syrie et en soutenant des acteurs religieux particulièrement hostiles au pouvoir de transition, comme le cheikh Hikmat Al-Hijri, Tel-Aviv cherche à s'assurer un appui local et à aviver les tensions intercommunautaires.

L'héritage de l'Histoire

Les Druzes de Syrie ont joué un rôle majeur dans la lutte pour le projet national d'un État arabe unifié de Fayçal, puis contre la présence coloniale française. La Grande Révolution syrienne (1925-1927) a été menée par le Sultan Pacha Al-Atrache (1891-1982), chef national druze, refusant les plans de partition et la création d'un État druze indépendant (1921-1936) imposé par la puissance mandataire française. Toutefois, contrairement aux Druzes du Liban voisin, mieux structurés, ceux de Syrie ont été progressivement subordonnés au pouvoir dès l'arrivée du parti Baas en 1963 dont le modèle centralisateur a imposé un contrôle étatique sur l'ensemble des communautés confessionnelles, instrumentalisant leur expression religieuse et sociale.

Sous les Assad (1970-2024), le régime entretenait un rapport vertical et clientéliste avec les composantes ethniques et confessionnelles de la société. Cela s'est traduit par des démarches de cooptation et d'incorporation de dignitaires religieux alignés sur sa politique, relayant son discours et son récit auprès de leurs communautés respectives. Durant la crise syrienne (2011-2024), Bachar Al-Assad a œuvré à neutraliser les minorités afin de réduire le mouvement de révolte contre son régime à sa composante sunnite, majoritaire, dont le lien avec l'islamisme était plus facile à dénoncer, dans le but de la discréditer. Il présentait les contestataires comme radicaux et épargnait de la destruction des zones de peuplement minoritaire. Les approches sécuritaires et confessionnelles du régime Assad face à la révolution syrienne, déclenchée en mars 2011, ont favorisé l'émergence de multiples acteurs aux logiques et aspirations divergentes.

La révolte de jeunes chefs religieux

Si cette stratégie a permis à Bachar Al-Assad de maintenir les Druzes en marge du soulèvement, elle n'a pas empêché pour autant l'émergence de dynamiques révolutionnaires et contestatrices internes portées d'abord par de jeunes chefs religieux ouvertement hostiles à son régime. Le mouvement Rijal Al-Karama («  Les Hommes de la dignité  »), fondé à la fin de l'année 2013 par des religieux dans la ville d'Al-Mazraa, au nord-est de Soueïda, était d'abord connu sous le nom de «  Cheikhs de la dignité  ».

Son essor est indissociable de la figure du cheikh Abou Fahd Wahid Al-Balous, élu commandant en chef en avril 2014. Il transforme ce regroupement en une force structurée, ralliant autour de lui un large cercle de jeunes cheikhs druzes et donnant au mouvement un poids militaire et politique face au régime Assad. Méconnu avant 2011, Wahid Al-Balous acquiert rapidement une forte popularité grâce à son opposition à l'enrôlement des jeunes Druzes dans l'armée. Il prônait un discours en rupture avec celui des autorités spirituelles traditionnelles, Hikmat Al-Hijri, Youssef Jarbou et Hamoud Al-Hanawi, qu'il accusait d'être instrumentalisées par le régime, tout en s'abstenant de contester explicitement leur légitimité religieuse et sociale. Les cheikhs Laïth Al-Balous, fils de Wahid Al-Balous, et Souleiman Abdel Baqi, ont également joué un rôle de premier plan dans la protection des manifestations contre Assad déclenchées à Soueïda en août 2023.

Le régime, soucieux d'éviter un affrontement armé direct avec la communauté druze, a préféré s'appuyer sur le soutien de ses dignitaires religieux et sur des Druzes pro-régime comme Yaroub Zahreddine, fils du général de la Garde républicaine Issam Zahreddine (1961-2017) ou Raji Falhout, chef de milices liées aux services de renseignements militaires du régime Assad.

À Soueïda, le cheikh Hikmat Al-Hijri, qui occupe la fonction d'autorité spirituelle de la communauté druze en Syrie1depuis la mort de son frère, le cheikh Ahmad, dans un accident de voiture en 2012, entretenait, jusqu'en 2021, de bonnes relations avec le régime d'Assad et était la principale autorité religieuse sur laquelle ce dernier s'appuyait pour exercer des pressions sur sa communauté, afin de la couper de la Révolution syrienne. Cette stratégie visait à maintenir un équilibre entre les différentes factions druzes, permettant ainsi au régime de conserver un certain contrôle sur la communauté, sur la ville de Soueïda et sa province.

Le meurtre du cheikh Wahid Al-Balous dans un attentat à la voiture piégée, le 4 septembre 2015, survenu quelques mois après que l'autorité spirituelle druze a décidé de le sanctionner en le privant de son statut de cheikh et en lui interdisant de participer aux conseils religieux de la communauté en raison de ses prises de position contre le régime Assad, n'a fait qu'exacerber les tensions internes entre, d'un côté, les jeunes figures religieuses issues du soulèvement et, de l'autre, l'autorité spirituelle établie, incarnant la continuité religieuse liée au régime Assad.

Rivalités et compétition pour le leadership

Si la chute de Bachar Al-Assad a été accueillie avec joie par la majorité des Druzes, leur positionnement à l'égard du processus de transition politique et de la redéfinition des relations avec les nouvelles autorités demeure conflictuel. Les cheikhs Laïth Al-Balous et Souleiman Abdel Baqi, et dans une moindre mesure le cheikh Yahya Al-Hajjar qui dirige le mouvement «  Les Hommes de la dignité  » depuis le 6 février 2017, insistent sur la nécessité pour l'État d'affirmer son autorité à Soueïda en intégrant leurs factions militaires au sein d'une armée unifiée. Les milices de ces chefs religieux ont également compté parmi les premières à entrer dans Damas lors de sa libération, le 8 décembre 2024, et ont joué un rôle majeur dans la résolution des tensions intercommunautaires. Le cheikh Abdel Baqi a été l'un des principaux interlocuteurs entre le ministère de la Défense et les factions de Soueïda.

Le cheikh Hikmat Al-Hijri, quant à lui, adopte une position intransigeante, marquée par un rejet de la légitimité des nouvelles autorités, qu'il qualifie d'«  autorités de facto  », et par un discours virulent à l'égard du gouvernement de transition, qu'il décrit comme «  extrémiste  » et «  recherché par la justice internationale  ». Il défend l'idée d'une auto-administration dans la région de Soueïda et appelle à une protection internationale pour les Druzes.

Son basculement, à la suite de son soutien aux manifestations de Soueïda en août 2023 contre le régime Assad, lui a conféré une légitimité politique au sein de sa communauté au détriment des deux autres autorités spirituelles de la communauté, Jarbou et Al-Hanawi, dont les prises de position s'inscrivent davantage dans une logique de conciliation avec le nouveau pouvoir de transition. Hikmat Al-Hijri a réussi à imposer sa vision sur la scène druze, maintenant la ville de Soueïda et sa province en dehors de l'autorité directe du nouvel État, comme en témoigne l'accord conclu le 1er mai 2025 avec les représentants du gouvernement. Cet accord prévoit notamment le non-désarmement des milices locales de Soueïda, la réintégration d'anciens policiers du régime Assad écartés après sa chute, ainsi que la sécurisation exclusive de la ville et de sa province par des Druzes, tout en interdisant l'entrée de groupes armés non druzes dans la région. Il a été signé par les cheikhs Hikmat Al-Hijri, Youssef Jarbou, Hamoud Al-Hanawi, Hassan Al-Atrash, le prince Yahya Amer, Atef Hanidi, Wassim Ezzeddine, ainsi que des représentants des factions militaires.

Le positionnement d'Al-Hijri s'inscrit dans une dynamique de compétition et de rivalité avec les figures religieuses druzes issues du soulèvement syrien de 2011 et dont la popularité dépasse le cadre communautaire druze. Laïth Al-Balous est apparu à plusieurs reprises dans des vidéos, affirmant l'unité du pays et rejetant toute intervention israélienne ou étrangère.

En s'appuyant sur son statut d'autorité spirituelle, le cheikh Al-Hijri tente de monopoliser l'expression politique et religieuse des Druzes, traduisant son ambition de s'imposer comme un acteur religieux incontournable. C'est dans cette perspective qu'il rejette l'accord conclu le 16 juillet 2025 avec le gouvernement syrien, annoncé par le cheikh Youssef Al-Jarbou visant à mettre fin aux affrontements avec les Bédouins. Il affirme la nécessité de poursuivre la défense légitime et le combat jusqu'à ce que Soueïda soit libérée de ces « gangs » déclarant : « Il n'y a ni accord, ni négociation, ni entente, ni autorisation avec ces gangs armés qui se font faussement appeler gouvernement. »

Une porte d'entrée pour Israël

L'exploitation israélienne de la question druze et ses ingérences en Syrie depuis la chute de Bachar Al-Assad — frappes aériennes répétées, des discours sur la protection des Druzes, des visites de dignitaires religieux druzes syriens en Israël, la création d'une zone démilitarisée dans le sud syrien (Deraa, Soueïda, Quneitra)2 — conjuguées aux exactions commises par des forces affiliées au pouvoir contre des populations alaouites dans la région littorale entre le 6 et le 7 mars 2025, renforcent la position du cheikh Hikmat Al-Hijri. Ce dernier a publiquement appelé le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou à intervenir pour protéger la communauté druze.

Les Druzes, divisés quant à leur position vis-à-vis du pouvoir de transition, constituent pour Israël une porte d'entrée sur la scène syrienne. Israël cherche à entraver les tentatives de construction d'une armée nationale unifiée, tout en veillant à ne pas laisser la scène syrienne sous l'influence exclusive de la Turquie, laquelle a proposé un accord de coopération militaire avec le gouvernement syrien.

La convergence entre les positions de Hikmat Al-Hijri et les intérêts d'Israël favorable à l'établissement d'entités communautaires en Syrie ravive les tensions, d'une part avec les jeunes religieux révolutionnaires (la tombe de Wahid Al-Balous a été profanée par des forces proches du cheikh Al-Hijri lors de récents affrontements les opposant aux Bédouins de Soueïda), et d'autre part avec la majorité sunnite et en particulier les populations bédouines de Soueïda.

Celles-ci perçoivent cette posture hégémonique comme une menace, d'autant plus dangereuses qu'Al-Hijri bénéficie du soutien de factions en conflit avec les Bédouins tels que le Conseil militaire de Soueïda formé le 24 février 2025 par Tareq Al-Choufi, ancien officier de l'armée d'Assad. L'afflux de plusieurs dizaines de milliers de combattants issus des tribus arabes, venus de toute la Syrie au secours des Bédouins de Soueïda lors des récents affrontements, ne peut être interprété comme une simple manifestation de solidarité tribale, mais revêt une dimension politique : les tribus arabes sunnites n'acceptent pas que leur pouvoir soit marginalisé, alors qu'elles ont déjà été écartées sous le régime Assad. Elles estiment en effet avoir combattu pendant quatorze années et avoir été l'un des facteurs principaux de l'affaiblissement du régime Assad.

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1L'autorité spirituelle de la communauté druze en Syrie est partagée par trois chefs religieux issus des familles Al-Hijri, Hanawi et Jarbou.

2Dans un discours prononcé le 23 février 2025 devant des officiers, Benyamin Nétanyahou a exprimé son intention de créer une zone démilitarisée dans les trois villes de sud de la Syrie (Deraa, Soueïda et Quneitra).

Syrie. Le retour semé d'embûches des Kurdes à Afrin

Des personnes sur une camionnette, un soldat gesticule au sol. Atmosphère tendue.

Sept ans après l'offensive turque sur Afrin en Syrie et le déplacement massif de sa population kurde, un lent mouvement de retour s'amorce. Entre peur, dépossession et incertitudes politiques, les revenants redécouvrent une ville profondément transformée.

Depuis plusieurs mois, des dizaines de familles kurdes franchissent chaque semaine les postes de contrôle menant à Afrin, dans le nord-ouest de la Syrie, pour regagner leurs foyers. Cette région, surnommée « la montagne kurde », a été le théâtre d'un bouleversement démographique majeur à partir de 2018, lorsque l'opération militaire turque « Rameau d'olivier », menée avec des milices syriennes pro-Ankara, a contraint environ 320 000 Kurdes à fuir vers les zones contrôlées par l'Administration autonome du nord-est de la Syrie (AANES). Depuis l'arrivée au pouvoir d'Ahmed Al-Charaa, le 8 décembre 2024, des négociations intenses avec Mazloum Abdi, chef des Forces démocratiques syriennes (FDS), ont abouti à un accord signé le 10 mars 2025, ouvrant la voie au retour des déplacés kurdes.

Mais la ville n'est plus celle que ses habitants ont quittée. En 2018, la population kurde représentait 95 % de la région ; en 2023, elle était tombée à moins de 20 %. À la suite de l'opération « Rameau d'olivier » la région est placée sous l'autorité conjointe de la Turquie et de groupes armés syriens pro-Ankara, avec une administration de facto rattachée à la province turque du Hatay.

En vertu des nouveaux accords, les factions soutenues par la Turquie doivent laisser la place aux nouvelles forces de sécurité étatiques. Mais les Kurdes, ne pouvant pas encore intégrer ces instances, restent profondément méfiants. « En intégrant la sécurité générale, les milices changent de nom ou d'uniforme, mais elles gardent le contrôle », résume un habitant d'Afrin, qui préfère garder l'anonymat. Certaines factions pro-turques, comme la division Hamza ou la faction Sultan Suleiman Shah, parmi les plus redoutées, conservent leurs bastions dans des localités de Sheikh Hadid et Al-Bab.

Une peur qui demeure

L'association Bahar accompagne ce mouvement de retour, en assurant les passages et la sécurité des civils. « Beaucoup de familles sont prêtes à venir mais attendent que la situation se clarifie », confie Nour Agha, chargé des relations presse de l'association qui estime que 70 000 Kurdes sont rentrés depuis la chute de Bachar Al-Assad.

La présence des miliciens pro-turcs sur place freine les élans, notamment chez les jeunes hommes. Pendant sept ans, ces factions syriennes y ont imposé leur loi, souvent à coups de racket, de violence ou de spoliation, selon les témoignages recueillis par Orient XXI. « Nous avons entendu des histoires de jeunes tués et emprisonnés aux barrages », raconte Kifaye Djemou. Elle est revenue seule à Afrin début 2025, laissant son fils de 18 ans à Alep. « Il n'a jamais porté les armes, ni milité pour le parti, mais il a trop peur d'être emprisonné », explique-t-elle.

Leila Ahmad est revenue il y a quelques mois du camp de Tal Rifaat, où elle s'était réfugiée depuis 2018. Son mari a été arrêté alors qu'ils passaient le barrage d'entrée dans le district d'Afrin et emmené à la prison d'Alep. Il a finalement été relâché lors d'un échange de prisonniers entre le ministère de l'intérieur syrien et les Forces démocratiques syriennes (FDS), le 4 avril. « Aujourd'hui il ne sort plus de la maison », regrette-t-elle.

Comment récupérer son logement occupé ?

Outre la peur, un autre obstacle se dresse sur la route des revenants, celui du logement. De nombreuses habitations kurdes ont été saisies par les factions armées, occupées ou même revendues à des familles arabes déplacées. Elles exigent désormais des rançons pour restituer les biens.

Sakina, la sœur de Leila, en a fait l'expérience. Sa maison située dans le village de Kaxrê, Yakhour en arabe, est aux mains de la faction Sultan Suleiman Shah. « Ils nous ont demandé mille dollars pour y retourner. Mais nous rentrons tout juste de Tal Rifaat, nous n'avons pas cette somme », se désole Sakina. « À quoi bon être revenue si je ne peux ni voir ma terre ni visiter ma maison. » Sans travail, elle peine à survivre sur place et songe à repartir, au Rojava cette fois.

Même scénario pour Abdullah Cheikh Dahdu, professeur d'anglais originaire du village de Marata, qui n'était pas retourné à Afrin depuis 2018. Réfugié dans le quartier kurde d'Achrafieh à Alep, il n'a pu assister à l'enterrement de ses parents. Un milicien occupe sa maison. « Je suis allé voir la sécurité générale, mais ils m'ont dit ne pas pouvoir s'en occuper avant juillet », se lamente-t-il.

« Les factions liées à la Turquie louaient et vendaient les maisons des Kurdes ayant fui la région aux réfugiés arabes. Aujourd'hui, on leur demande de payer pour retrouver ce qui leur appartient déjà », explique une personnalité de la société civile qui préfère rester anonyme. Avec l'annonce du retrait turc et la fin de l'année scolaire, il espère un changement : « On observe déjà une baisse des sommes exigées. » Selon Azad Osman, membre du conseil local et de l'Association des indépendants kurdes syriens, un bureau spécifique a été créé pour gérer ces contentieux fonciers.

Malgré ces obstacles, certains signes d'un retour progressif à une vie normale apparaissent. En mars 2025, pour la première fois depuis 1975, les Kurdes ont tout de même pu célébrer publiquement Newroz, le Nouvel An kurde. Une fête modeste mais symbolique. « On a juste fait un dîner de famille et après nous sommes allés célébrer dans la rue, raconte Abdullah Cheikh Dahdu. C'était la première fois depuis des décennies. » En 2023, quatre personnes avaient été abattues à Jinderis par la faction pro-turque Ahrar Al-Charkiya lors de ces célébrations.

Cohabitation fragile

Depuis 2018, environ 150 000 déplacés arabes venus de Homs, Hama et Idlib se sont installés à Afrin, bouleversant profondément le tissu social. Si les tensions restent contenues, la méfiance est bien présente. « Nous n'avons pas de problème avec les Arabes, mais beaucoup ont des proches dans les factions », explique Kifaye Djemou. Elle tient à faire la distinction entre civils et groupes armés mais reste prudente. « Quand nous sommes revenus, on n'a pas dit à nos voisins arabes que l'on rentrait du camp de Tal Rifaat1. » Les Kurdes d'Afrin craignent toujours les arrestations arbitraires, notamment ceux ayant travaillé avec les ONG affiliées à l'AANES, l'entité kurde qui administre les territoires du Rojava. « Être soupçonné d'avoir des liens avec les Unités de protection du peuple (YPG) (liées aux FDS) peut suffire pour être emprisonné », souffle un travailleur humanitaire.

Pour les réfugiés arabes installés à Afrin, la chute du régime de Bachar Al-Assad ouvre la perspective d'un retour dans leurs régions d'origine. Mais tous ne peuvent pas encore s'engager sur ce chemin. Ahmad Ali, originaire du sud d'Alep, vit toujours dans le camp de Khizan Ashrafieh à Afrin : « Chez nous il ne reste rien, il n'y a plus de possibilité de vie. Il ne reste que les murs, les mines et quelques obus non explosés. » Son voisin Hussein Al-Ahmad ajoute : « Je m'étais promis que si le régime tombait, je reviendrais chez moi. Mais il n'y a plus d'écoles pour mes enfants. Ici, on reste parce qu'on n'a pas le choix. » Dans ce camp 500 familles vivent au jour le jour, environ 1 500 personnes selon l'association Bahar qui estime que 200 familles ont déjà pu rentrer chez elles, des chiffres qui varient selon les camps et l'origine des réfugiés.

« Tout reste à reconstruire »

Le 1er juin devait marquer un tournant. Après des discussions entre le conseil local et les autorités de Damas, Ankara devait cesser de financer les factions locales et transférer l'administration aux nouvelles autorités syriennes. Mais si la situation s'est améliorée, dans les faits, la Turquie reste présente. À l'entrée d'Afrin, le poste de la police militaire arbore encore des écussons mêlant le drapeau turc et celui de la révolution syrienne. La livre turque reste la monnaie en cours et sur le siège du conseil local flotte encore le drapeau de la Turquie. « Le problème est qu'Ahmed Al-Charaa n'a pas toutes les cartes en main dans ce dossier, il est fortement dépendant d'autres puissances internationales et notamment de la Turquie », analyse Azad Osman.

Une dépendance qui complique la mise en place de réparations pour les victimes des groupes armés. « C'est un vrai problème que ceux qui ont commis des crimes accèdent à des postes de commandement, déplore celui qui siège au conseil local en évoquant l'absence de mécanisme de justice transitionnelle. On a subi sept ans d'oppression et maintenant on devrait se taire ? Impossible… »

Pour certains Kurdes, une pleine intégration d'Afrin à la nouvelle administration syrienne semble illusoire. « Je me considère avant tout comme un Kurde, affirme Abdullah. Je voudrais que nous ayons notre indépendance, comme au Kurdistan d'Irak. » Deux jeunes lycéennes, présentes dans son appartement pour suivre des cours d'anglais, acquiescent. Certains, comme Kifaye Djemou, défendent une autre voie. « Le plus important, c'est la sécurité, la reconnaissance de nos droits dans un État syrien qui ne discrimine pas ses citoyens. » Et de conclure : « Tout reste à reconstruire. Revenir à ce que l'on a quitté prendra du temps. »

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1Une ville tenue par les forces kurdes.

Syrie. Et si les minorités renonçaient à la « revanche historique » ?

Une foule dense brandit un grand drapeau noir, blanc et vert avec trois étoiles rouges.

Depuis le 8 décembre 2024 et la chute du régime de Bachar Al-Assad, la question de l'unité nationale a suscité de nombreux débats en Syrie et à l'étranger. Soit pour dénoncer une menace provoquée par les tentations autonomistes des minorités, soit pour mettre en garde contre le péril qui pèse sur celles-ci. Les massacres perpétrés dans la région alaouite puis dans la montagne des Druzes et l'attentat du 22 juin contre une église de Damas ont avivé les polémiques.

Pour comprendre ce qui se joue en Syrie autour de la question des minorités, il faut remonter au moins au XIXe siècle. Jusque-là, dans les empires musulmans, les « protégés » chrétiens et juifs bénéficiaient d'un statut de reconnaissance qui était inexistant pour les communautés dites dissidentes de l'islam, c'est-à-dire globalement issues de la vague de sécessions chiites qui débuta au VIIe siècle. Elles étaient alors uniquement définies par leur statut. Les musulmans sunnites pour leur part, appartenant à la majorité dans l'empire, ressentaient une proximité avec le pouvoir central. Le concept d'égalité n'existait pas encore.

Au XIXe siècle, la situation change lorsque l'empire ottoman décrète deux trains de réformes « modernistes » (1839, 1856) et proclame l'égalité de tous les sujets du Sultan-Calife. Dans le même temps, sous l'influence de l'Europe, la promotion de l'idée nationale et la valorisation de la modernité militaire, administrative et politique ouvrent à des minorités confessionnelles et ethniques (Kurdes, Arméniens) la possibilité de se constituer en communautés nationales pour revendiquer leur État. Ce long XIXe siècle s'achève à la fin de la Grande guerre avec la chute de l'empire ottoman en 1922.

Carte historique des territoires du Moyen-Orient et d

L'échec des révoltes contre la France

Après l'entrée des troupes françaises à Damas en juillet 1920, la tutelle coloniale de Paris délimite des frontières : informé des revendications autonomistes ou nationales des minorités religieuses, Paris s'emploie à fragmenter la Syrie selon des lignes communautaires : création du Grand Liban, création de l'État alaouite et du Gouvernement des Druzes, et attribution d'un statut particulier au sandjak d'Alexandrette1.

L'échec des révoltes anti-françaises (1919-1927) conduit les nationalistes arabes syriens à brandir sur la scène politique la revendication de l'unité et de l'indépendance. C'est en 1936 que le principe de l'unité du territoire syrien est obtenu. Dans les deux communautés, druze et alaouite, quand la France annonce le retour de ces deux entités à « l'unité syrienne », des chefs religieux et civils traditionnels se prononcent pour le maintien de leur statut séparé. Des notables alaouites demandent même leur rattachement à la France ou au Liban. Chez les Alaouites, comme dans d'autres communautés minoritaires, les partisans du rattachement à Damas viennent en majorité des nouvelles générations éduquées, principalement issues des professions libérales. Derrière les inévitables compétitions pour les postes dans l'État s'affirme une vision du monde différente, d'autres horizons intellectuels et politiques promus par ces jeunes générations nationalistes.

Carte géographique représentant des routes et des régions au Moyen-Orient, avec des légendes.
Carte de Syrie et du Liban 1926 / B.T Bureau Topographique de l'A.F.L. Armée française du Levant (cliquer pour agrandir).
Divisions politiques et administratives de l'État du Grand Liban, l'État du Jabal Druze, (province autonome) et de l'État des Alaouites
Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE D-27494

En 1946, le dernier soldat français quitte le territoire syrien. Dans la vie politique après l'indépendance et dans le sillage des courants panarabiste et panislamiste en plein essor, les « unités » concurrentes — unité arabe, unité grand-syrienne, unité nationale syrienne — finissent progressivement par s'entrecroiser voire se superposer pour définir une Syrie arabe syrienne, toujours dans les frontières de 1946.

L'appel du nationalisme arabe

L'arrivée de Gamal Abdel Nasser, le héros de la guerre de Suez (1956) et le héraut du nationalisme arabe, propulse la Syrie dans les bras de l'Égypte au temps de la République arabe unie (1958-1961). Quel autre pays que la Syrie aurait ainsi renoncé à sa souveraineté au nom d'une aspiration unitaire arabe devenue alors une donnée de sa culture politique ?

Le régime des Assad (1971-2024) qui prend le contrôle du pays porte, au nom de la nation arabe, les coups les plus graves à l'unité de la société, en jouant sur les différences confessionnelles. Pourtant, lorsque se lève la révolte (thawra) en mars 2011, les manifestants pacifiques en appellent à l'unité de la société et du pays comme pour conjurer le sort funeste que le régime lui destine.

Alors que s'est-il passé pour que quatorze années plus tard, Druzes, Alaouites, mais aussi Kurdes et chrétiens se drapent dans une méfiance vis-à-vis des libérateurs du pays qui cherchent à réunir ce que la dictature a fragmenté ? Pour le comprendre, il faut saisir la profondeur historique de ce « passé qui ne passe pas » chez les minoritaires. La communauté druze dont le ralliement constitue un enjeu majeur en constitue un bon exemple.

L'histoire prestigieuse des Druzes

La farouche volonté des Druzes de vivre de manière autonome se construit dans la montagne libanaise et le Wadi Al-Taym (sud de la Bekaa) où la communauté se réfugie au XIe siècle pour fuir les persécutions. Société fermée dont les propres dynasties gouvernèrent l'émirat du Mont-Liban sous les Ottomans (XVIe-XVIIe siècles), les Druzes se sont forgé une histoire prestigieuse et une réputation de paysans-guerriers jamais démentie. Leur rapport au pouvoir central d'Istanbul ou de Damas fut toujours celui d'une rivalité qu'il s'agisse de la gouvernance de leur montagne ou de l'intégration de leurs combattants dans l'armée officielle. Dans le cadre de luttes internes entre clans druzes du Mont-Liban, la bataille de Aïn Dara (1711) signa la défaite des clans dits « yéménites » qui s'exilèrent dans le Jabal Hauran (devenu ensuite Jabal Druze). Les Druzes du Jabal Hauran, hors, donc, de l'émirat autonome du Mont-Liban, se trouvèrent de fait placés pour la première fois sous l'autorité directe du gouverneur (wali) de Damas, ordonnateur du prélèvement fiscal et de la conscription pour le compte d'Istanbul.

C'est ici que l'histoire des Druzes de Syrie prend une voie différente de celle de leurs coreligionnaires du Mont-Liban. Alors qu'au XIXe siècle dans le Mont-Liban, les Druzes se heurtèrent aux Maronites, une autre minorité, dans des conflits confessionnels, les Druzes de Syrie se confrontèrent directement au pouvoir central ottoman, en la personne de son représentant, le gouverneur de Damas. À la fin du XIXe siècle, le refus de fournir des hommes pour des combats qui ne sont pas les leurs constitue une des raisons des répressions qui s'abattirent sur eux.

Les prises de parole récentes de Hamoud Al-Hennawi, l'un des cheikhs Al-Aql de la communauté2, s'inscrivent, souvent avec une symbolique semblable, dans la mémoire de la Grande révolte syrienne (1925-1927) contre l'occupant français, comme un gage de fidélité aux combats communs d'hier et aux combats de 2024 aux côtés des sunnites pour la libération du pays. Mais cette voix ne fait pas l'unanimité. Comme la plupart des communautés dites minoritaires, les Druzes — ou à tout le moins une partie d'entre eux — eurent et ont la tentation de la protection étrangère, qu'elle soit britannique puis française et actuellement israélienne.

Dans la Syrie à majorité sunnite, les Druzes du Jabal entretiennent une relation de méfiance avec la capitale Damas, d'autant plus que la province druze a mis à profit l'affaiblissement du pouvoir des Assad pour gagner en autonomie. Un autre cheikh al-Aql, Hikmat Al-Hajari, considère le repli identitaire comme une nécessité existentielle pour la communauté : « Pour nous maintenant, il s'agit d'être ou de ne pas être » (nahnu al-ân fî marhaleh an nakûn aw lâ nakûn, avril 2025).

C'est pourquoi, depuis le 8 décembre 2024, date à laquelle le pouvoir central est passé aux mains de sunnites islamistes, la tentation de la séparation est grande chez une partie des Druzes. Il est vrai que, depuis 1936, maladresses, incompréhension et mauvaise gestion de la part de Damas envers les minorités ont marqué leur histoire.

Le modèle de l'État-nation

La création de l'État moderne en 1920, au Liban comme en Syrie, devait garantir l'égalité des hommes et des communautés. Le modèle de l'État-nation, importé par le mandat français, ne pouvait pas permettre de transformer, par un coup de baguette magique, une société de communautés en société de citoyens. La mission était donc contradictoire et les minorités crurent d'autant moins en cet État que la tutelle coloniale — comme aujourd'hui celle des Occidentaux — reprenait le discours sur leur nécessaire « protection ». Tout au long de la période contemporaine, les communautés minoritaires syriennes s'adaptèrent à l'État moderne, mais sans jamais abandonner cette mémoire de l'époque ottomane construite sur le thème de la victimisation.

Certaines minorités pensent encore que leur sécurité se trouve en dehors de l'État central ou bien passe par leur contrôle de l'État et de la force armée. Les exemples récents, alaouite en Syrie et chiite au Liban, en sont une démonstration.

Le régime des Assad (1971-2024) entreprit de distiller dans l'esprit des communautés minoritaires la peur d'un islam menaçant, désincarné et atemporel. En raison de l'appartenance des Assad à la communauté alaouite, celle-ci est sans conteste la plus touchée par l'entreprise systématique de déshumanisation des sunnites. Les Alaouites forment une communauté longtemps défavorisée et marginalisée, caractérisée par une forte concentration dans la montagne qui a fini par porter leur nom. Bien que de composition et d'histoire très différentes, Druzes et Alaouites sont attachés à leur aristocratie religieuse et sociale dont l'influence dépend aussi du niveau d'autonomie de la communauté — une autonomie que le mandat français avait offerte aux minorités en échange de leur adhésion à son action.

Un fonctionnement minoritaire

La communauté alaouite est pointée du doigt depuis 1970 par la société sunnite pour sa proximité avec la dictature des Assad et les nombreux bénéfices en découlant ; elle a été particulièrement stigmatisée pendant la révolte (thawra) et la guerre civile (2011-2024). Dans un contexte de déferlante meurtrière du régime contre la population sunnite, la majorité de celle-ci opère un repli identitaire. Ce mouvement progresse depuis le début des années 1980, favorisé par le recul du nationalisme arabe et, entre autres, par les massacres commis par le régime des Assad dans la ville sunnite de Hama (1982).

A l'automne 2013, le passage de la majorité des combattants de l'Armée syrienne libre (ASL) sous les étendards de l'islam radical et du djihadisme se fait sans douleur et sans renoncer à l'idée fondatrice de l'unité. Mais cette fois-ci, une unité dont les sunnites syriens se veulent les promoteurs et les garants face aux minorités dont ils contestent le statut de victimes et reprochent le silence devant les crimes du régime. Ce sont, pensent-ils tout haut, les sunnites qui ont été les victimes du pouvoir de Damas. Il est donc normal que la libération se fasse à leurs conditions comme en témoignent les premiers mois de la gouvernance d'Ahmed Al-Charaa.

Désormais, pour les sunnites, le terme « chaab » (peuple), renvoie à eux-mêmes : « Il fallait libérer notre peuple des prisons » affirme Jamil al-Saleh, un officier commandant la division 74 de Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) dans la marche sur Damas, à Syria TV, le 27 avril 2025. « La libération des gens de la ville est la libération des nôtres », poursuit-il en évoquant les villes de Hama et Homs. Pourtant, ce fonctionnement identitaire de type minoritaire, loin de se construire sur le rejet de l'Autre, repose sur la volonté de conquérir l'État et de contrôler l'armée pour assurer leur sécurité. En témoigne la campagne qui a permis à HTC et à des factions islamistes-djihadistes de s'emparer du pouvoir et qui évita de porter le feu contre des civils chrétiens, et même contre des soldats de l'armée du régime en déroute.

Réparer le tissu social et national

S'il est vrai que dans un contexte régional et interne déstabilisant, la tentation de se réfugier dans le cadre communautaire est grande, l'urgence de construire l'avenir d'une Syrie pacifiée pour tous l'est bien plus encore. On voit poindre, dans la présidence de Charaa, un quasi-retour à l'État réformateur ottoman des Tanzimat3 dans l'armée, les institutions, l'éducation, le développement économique et les relations avec les chefs religieux communautaires. Mais ce pouvoir est monochrome et identitaire, et il se méfie de certaines libertés individuelles. Son principal atout : il a le soutien d'une population sunnite ultra paupérisée, habitée par le deuil des siens et le souvenir des humiliations. C'est une population à laquelle la libération a rendu, croit-elle, son rêve historique d'unité et son État et qui se regroupe autour d'Ahmad Al-Charaa.

Alors que le nationalisme arabe, négateur de toutes les réalités communautaires et tribales, est moribond, que l'actuel régime syrien semble s'inscrire dans le sillage des débats réformistes musulmans sur la compatibilité de l'islam avec la modernité, que ce même régime anciennement djihadiste proclame son acceptation des frontières de la Syrie indépendante et sa volonté de paix, le temps est venu pour les minorités d'être à la hauteur du tournant historique que vit la Syrie.

Face au profond traumatisme collectif sunnite et aux blessures de leur mémoire du présent, il revient désormais aux communautés minoritaires syriennes d'inverser leur approche et de sortir de l'éternelle revanche historique contre un empire musulman disparu. Elles doivent regarder le présent en face et considérer enfin l'État de droit moderne, à reconstruire, pour ce qu'il se veut être en Syrie : un garant de l'égalité de tous. Il leur revient de tirer les leçons de l'histoire du XXe siècle : depuis 1918, les minorités ne sont pas des victimes, mais bien des acteurs de leur histoire contemporaine.

Dans l'Orient menacé de tant de déstabilisations violentes, l'intérêt des minorités n'est pas dans la « revanche », mais rejoint celui des sunnites : il est de défendre l'unité nationale et d'établir une relation de confiance avec les actuels gouvernants sunnites. C'est la condition pour qu'elles puissent se positionner avec force sur la scène politique et joindre leurs voix à celles des sunnites désireux d'inventer une nouvelle manière de faire nation, en conformité avec les slogans de la thawra de 2011.

De la conquête française à la chute de Bachar Al-Assad

  • 1918 : Après le retrait des Ottomans de la Syrie, les troupes françaises débarquent en octobre pour occuper la côte syro-libanaise.
  • 1920 : Le 8 mars, le Congrès général syrien proclame l'indépendance du royaume arabe de Syrie. Fayçal Ier roi de Syrie. Le 4 juillet la Constitution est proclamée et le 24 juillet les Français conquièrent Damas.
  • 1925-1927 : Grande révolte syrienne contre le Mandat français. Elle est dirigée par le chef druze Sultan Pacha Al-Atrache rejoint par les nationalistes de Damas.
  • 1936 : Traité franco-syrien qui promeut le rattachement des territoires autonomes (druze et alaouite, ainsi que le sandjak d'Alexandrette) à Damas.
  • 1946 : Le dernier soldat français quitte le territoire syrien. 17 avril, fête de l'indépendance.
  • 1949-1951 : Suite à la création de l'État d'Israël et à la guerre de 1948, trois coups d'État militaires conduisent à une dictature militaire jusqu'en 1954.
  • 1958-1961 : L'Égypte et la Syrie sont unies dans la République arabe unie (RAU).
  • 1970 : Le général Hafez Al-Assad prend le pouvoir.
  • 1981 : Annexion du Golan par Israël.
  • 1982 : Insurrection de Hama, lancée par des Frères musulmans ; répression impitoyable : des dizaines de milliers de sunnites tués en trois jours.
  • 2000 : Mort de Hafez Al-Assad le 10 juin. Son fils Bachar Al-Assad lui succède. Le régime maintient l'option sécuritaire dans le pays.
  • 2011 : Début en mars d'un vaste mouvement de protestation contre le régime. C'est la thawra (révolte/révolution) séculière et pacifique qui est réprimée avec une violence inouïe.
  • Septembre 2013 : Après que le régime Assad ait dépassé les lignes rouges données par le président étatsunien Barack Obama, le recul américain dans le soutien à la thawra marque l'entrée en scène des groupes islamistes et djihadistes soutenus par des pays du Golfe et par la Turquie.
  • 8 décembre 2024  : Chute du régime des Assad. Hayat Tahrir al-Cham (HTC) et des factions islamistes alliées prennent le pouvoir sous la direction d'Ahmad Al-Charaa.

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1Un sandjak est une ancienne division administrative de l'empire ottoman. Le sandjak d'Alexandrette a été cédé par la France à la Turquie en 1938 et est devenu le Hatay.

2Dans la communauté druze, seuls les hommes initiés à la doctrine ont accès aux textes sacrés, sont garants de l'identité religieuse du groupe et sont considérés comme des Sages. Aucune famille ne devant prétendre au monopole de la direction spirituelle de la communauté, le cheikh Al-Aql est une autorité religieuse lorsqu'il est reconnu par tout ou partie des initiés et des non-initiés  ; des concurrences familiales et/ou politiques peuvent donc conduire deux ou trois cheikhs Al-Aql à coexister.

3«  Réorganisation  » en turc ottoman. Le terme désigne un ensemble de réformes modernisatrices entamées en 1839 par l'empire ottoman.

Offensive contre l'Iran. Israël plonge le Proche-Orient dans le chaos

Flammes illuminent la nuit, voitures passent près d'une scène de chaos urbain.

Comme le président américain George W. Bush, lançant son armée à l'assaut de l'Irak en 2003, Benyamin Nétanyahou, le premier ministre israélien inculpé par la Cour pénale internationale (CPI) pour crime de guerre et crime contre l'humanité, vise, bien au-delà de l'Iran, à « redessiner la carte du Proche-Orient ». Si les néoconservateurs pensaient que la prise de Bagdad ouvrirait une ère démocratique dans toute la région, les dirigeants de Tel-Aviv se voient dans une lutte d'apocalypse contre « le Mal », avec pour alibi la défense de la soi-disant « civilisation judéo-chrétienne ». Mais cette nouvelle agression israélienne alimente les flammes des conflits qui vont rendre la région et les pays invivables. Israël se vante de mener une guerre sur « sept fronts » : Gaza, le Liban, la Cisjordanie, l'Irak, l'Iran, le Yémen et la Syrie ; il aurait pu ajouter Jérusalem-Est où l'expansion des colonies et la confiscation de propriétés palestiniennes s'intensifient.

L'Iran est la cible principale des récentes attaques sous le prétexte fallacieux de la menace nucléaire, aussi mensonger que l'étaient les armes de destruction massive dissimulées par Saddam Hussein. Les bombardements israéliens adviennent d'ailleurs alors que les négociations autour du programme nucléaire de l'Iran et pour la levée des sanctions économiques se poursuivaient entre Washington et Téhéran, avec une médiation omanaise. Pour la deuxième fois donc, Israël sabote une issue diplomatique.

En mai 2018 déjà, c'est encouragé par Nétanyahou que Donald Trump retire la signature des États-Unis du traité sur le nucléaire iranien signé trois ans auparavant, et qui avait été avalisé dans deux résolutions par le Conseil de sécurité des Nations unies. Dans la foulée, le président étatsunien intensifie les sanctions contre l'Iran, bien plus dures que celles en place avant 2015, frappant toute entreprise qui ferait affaire avec ce pays, qu'elle soit américaine ou non, interdisant de facto à Téhéran de vendre son pétrole et ses produits pétrochimiques. C'est un étranglement progressif d'un pays membre des Nations unies, des mesures illégales qui ont suscité bien peu de réactions de la « communauté internationale ». Quant à l'idée que l'Iran était à la veille de posséder l'arme nucléaire, il suffit de reproduire quelques déclarations reprises complaisamment par les médias pour se rendre compte que l'épouvantail ne date pas d'aujourd'hui (voir encadré ci-dessous).

Inversion de la culpabilité

Depuis plusieurs décennies, Téhéran est invariablement présentée comme la principale menace pour la stabilité du Proche-Orient, tant pour ses ambitions en matière de nucléaire qu'à cause de la nature islamique de son régime. On a maintes fois entendu Benyamin Nétanyahou marteler cette assertion, jusque devant l'Assemblée générale de l'ONU, alors même qu'il menait une entreprise de nettoyage ethnique à Gaza et qu'il bombardait les villes et villages du Sud-Liban et des quartiers entiers de Beyrouth. Si cette rhétorique a longtemps été soutenue par l'Arabie saoudite, la réaction de Riyad — première capitale à dénoncer l'offensive israélienne — puis des autres pays du Golfe, souligne l'aspiration des pays de la région à la stabilité. Qui aurait la naïveté — pour ne pas dire la mauvaise foi — de croire que ce rôle de menace régionale est tenu par un autre État de la région qu'Israël ?

Cette menace israélienne est d'autant plus incontrôlable qu'elle est — ô surprise — soutenue sans l'ombre d'une nuance par les chancelleries occidentales. Fermée la parenthèse qui venait à peine de s'ouvrir de la critique de Tel-Aviv pour le génocide qu'il conduit depuis 20 mois à Gaza ; disparue la velléité de tracer une quelconque ligne rouge aux dirigeants israéliens, même si elle se traduisait souvent par l'incrimination du seul Benyamin Nétanyahou, afin de préserver l'innocence israélienne, alors même que les forces politiques du pays et une grande partie de son opinion publique soutenaient sa politique à Gaza. L'union sacrée occidentale est de retour, invoquant à nouveau le fameux « droit d'Israël à se défendre », en violation totale du droit international.

Jamais d'ailleurs le programme nucléaire israélien et le refus catégorique de Tel-Aviv d'un contrôle par l'Agence internationale d'énergie atomique (AIEA) n'ont ému les dirigeants occidentaux. Dans sa conférence de presse du vendredi 13 juin, le président français Emmanuel Macron n'a eu aucun mot pour les victimes civiles iraniennes, alors que le nombre de morts s'élève à 224 jusque-là, suggérant que seules les installations militaires et nucléaires ont été visées par Israël. Comble de l'inversion de la culpabilité, il a fait porter à l'Iran la « lourde responsabilité dans la déstabilisation de toute la région ». On croirait entendre l'ancienne première ministre israélienne Golda Meir reprocher aux « Arabes » d'obliger les Israéliens à « tuer leurs enfants ».

Une menace bien plus grande pèse d'ailleurs sur la population civile iranienne ainsi que sur les pays de la région tant que dureront les bombardements israéliens : celle d'une catastrophe nucléaire et écologique. Le site d'enrichissement d'uranium de Natanz, situé entre les villes de Kashan et d'Ispahan, a été touché vendredi 13 juin par des bombardements israéliens. Une situation que le directeur de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), Rafael Grossi, a qualifiée d'« extrêmement préoccupante ». Si la famine organisée à Gaza fait à peine sourciller les dirigeants occidentaux, un risque de radiation pour les populations du Proche-Orient les fera-t-il réagir ?

Faire oublier Gaza

En ouvrant ce nouveau front, Israël a confirmé la rupture avec sa doctrine militaire stratégique qui préconisait des guerres courtes et contre un nombre limité d'adversaires. Aujourd'hui, il ne cherche pas la fin des hostilités mais leur prolongation, y compris en violant les accords qu'il a entérinés. Ainsi, Tel-Aviv a signé un texte sur le cessez-le-feu avec le Liban entré en vigueur le 27 novembre 2024. Malgré cela, il continue à occuper une partie du territoire et a commis 1 500 violations du cessez-le-feu entre cette date et le 3 avril 2025, sans que la France, qui participe à la supervision de l'accord, y ait trouvé à redire.

À Gaza, la trêve est entrée en vigueur le 19 janvier et elle a permis la libération de nombreux otages et de centaines de prisonniers politiques palestiniens. Mais Israël l'a violée et a repris unilatéralement ses bombardements le 18 mars, montrant le peu de cas qu'il fait même des otages. Là aussi, ni les États-Unis ni les Occidentaux n'ont protesté, mais ils ont blâmé le Hamas. Il n'est pas anodin que l'attaque contre l'Iran ait été déclenchée dans les 48 heures qui ont suivi un blackout total sur Gaza — une coupure de tous les moyens de télécommunication après qu'Israël a ciblé un câble de fibre optique. Coupée du monde, Gaza, qui commençait à peine à prendre la place qui aurait dû lui revenir dans la couverture médiatique, pouvait disparaître des unes et le génocide se poursuivre à l'abri des regards. Pendant les trois jours que ce blackout total a duré, des hommes, jeunes souvent, ont été tués par l'armée israélienne en allant chercher de l'aide humanitaire au niveau du corridor de Netzarim pour nourrir leurs familles victimes de la famine organisée. Leur sang s'est mêlé à la vitale poudre blanche qui s'échappait des sacs de farine. Parmi eux, Obeida, le neveu de notre correspondant Rami Abou Jamous. Il avait 18 ans.

S'il existe dans cette volonté de Nétanyahou de s'engager dans une guerre sans fin une dimension personnelle — la peur du jugement pour ses procès en corruption et d'une commission d'enquête sur ses responsabilités personnelles dans l'échec du 7 octobre 2023 —, on aurait tort de se limiter à cette lecture. Il ne vise pas à faire émerger un Proche-Orient démocratique comme en avaient rêvé les néoconservateurs américains, mais à semer le chaos pour empêcher l'émergence de tout État ou force structurée susceptible de résister dans l'environnement d'Israël.

Son comportement en Syrie est significatif. Tel-Aviv a profité de la chute du régime de Bachar Al-Assad non seulement pour étendre le territoire qu'il occupe déjà illégalement dans le Golan, mais pour attiser les tensions internes en bombardant régulièrement le territoire, en essayant de nouer des relations avec les « minorités », qu'elles soient druze ou alaouite, pour empêcher la reconstitution d'un État syrien stable. Il renoue ainsi avec une vieille stratégie d'alliance des « minorités » qui a toujours dicté, au moins en partie, la politique israélienne, notamment au Liban durant la guerre civile (1975-1989), à travers l'alliance avec des groupes maronites. Elle a un objectif clair que Michael Young, rédacteur en chef du blog Diwan, explicite dans une tribune publiée par L'Orient-Le-Jour le 16 janvier 2025 :

Pour les Israéliens, la fragmentation de la Syrie et des pays arabes environnants serait une aubaine. Non seulement cette issue garantirait la faiblesse des voisins d'Israël, mais elle signifierait aussi, dans le cas de la Syrie, qu'il n'y a pas de gouvernement crédible pour contester l'annexion illégale du plateau du Golan. Des États arabes affaiblis ouvrent également d'autres portes, notamment celle qui permet à Israël de procéder à un nettoyage ethnique de la population palestinienne en la poussant vers les pays voisins, sans rencontrer de grande résistance. Tels seraient les avantages d'une partition du pays selon des lignes ethno-confessionnelles, permettant aux Israéliens d'établir des zones tampons près de leurs propres frontières, ou des zones d'influence ailleurs.

Un Proche-Orient chaotique et divisé sur lequel règnerait un État ouvertement affranchi du droit international, voilà la promesse d'Israël, dont les alliés occidentaux s'assurent de lui fournir les moyens pour la mettre en œuvre.

Anthony Cordesman et Khalid Al-Rodhan sont deux chercheurs qui, dans leur livre publié en juin 2006 Iran's Weapons of Mass Destruction : The Real and Potential Threat font le recensement des prévisions des services de renseignement et des responsables sur le délai auquel l'Iran serait susceptible d'accéder à l'arme nucléaire. Les exemples suivants ont été rapportés par Alain Gresh sur son blog Nouvelles d'Orient1 il y a déjà près de 20 ans.

Fin 1991 : des rapports faits au Congrès et des évaluations de la CIA estiment qu'il existe « une forte probabilité pour que l'Iran ait acquis tous ou virtuellement tous, les composants nécessaires pour fabriquer deux à trois bombes nucléaires ». Un rapport de février 1992 à la Chambre des représentants suggère que ces deux ou trois bombes seraient opérationnelles entre février et avril 1992.

Le 24 février 1993 : le directeur de la CIA James Woolsey affirme que l'Iran était à huit ou dix ans d'être capable de produire sa propre bombe nucléaire, mais qu'avec une aide de l'extérieur, elle pourrait devenir une puissance nucléaire plus tôt.

Janvier 1995 : le directeur de l'agence américaine pour le contrôle des armements et le désarmement John Holum témoigne que l'Iran pourrait avoir la bombe en 2003.

Le 5 janvier 1995 : le secrétaire à la défense William Perry affirme que l'Iran pourrait être à moins de cinq ans de construire une bombe nucléaire, bien que « la rapidité… dépendra de comment ils travaillent pour l'acquérir ».

Le 29 avril 1996 : le Premier ministre israélien Shimon Peres affirme qu'« il croit que d'ici quatre ans, ils (l'Iran) pourraient avoir des armes nucléaires ».

Le 21 octobre 1998 : le général Anthony Zinni, chef de l'US Central Comand affirme que l'Iran pourrait avoir la capacité d'envoyer des bombe nucléaires d'ici cinq ans. « Si j'étais un parieur, je dirais qu'ils seront opérationnels d'ici cinq ans, qu'ils auront les capacités. »

Le 17 janvier 2000 : Une nouvelle évaluation de la CIA sur les capacités nucléaires de l'Iran affirme que la CIA n'exclut pas la possibilité que l'Iran possède déjà des armes nucléaires. L'évaluation se fonde sur la reconnaissance par la CIA qu'elle n'est pas capable de suivre avec précision les activités nucléaires de l'Iran et ne peut donc exclure la possibilité que l'Iran ait l'arme nucléaire.


1Alain Gresh, «  Quand l'Iran aura-t-il l'arme nucléaire  ?  », Nouvelles d'Orient, 4 septembre 2006.

Azmi Bishara. Le monde arabe au défi de l'hégémonie israélienne

Homme en costume gris, assis, avec une expression pensante, arrière-plan flou.

Sarra Grira a rencontré de manière impromptue, à Doha, Azmi Bishara — intellectuel palestinien né à Nazareth et directeur de l'Arab Center for Research & Policy Studies — qui a accepté de répondre à quelques questions sur la guerre contre Gaza, l'avenir du mouvement palestinien, la situation en Syrie, ainsi que sur la place des juifs dans le mouvement d'opposition à la guerre.

Sarra Grira.— : Après Pékin en juillet 2024, une réunion des différentes factions et représentations du peuple palestinien à l'intérieur et dans la diaspora a eu lieu ici, à Doha, en février 2025. Il y a eu un appel à refonder et à élargir l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), une initiative que l'Autorité palestinienne (AP) n'apprécie manifestement pas. Mais au-delà de ces appels à l'union, de quelle marge de manœuvre dispose la résistance palestinienne, que ce soit sur le plan politique ou sur le plan de la résistance armée ?

Azmi Bishara.— : Il est difficile de répondre à cette question, car le moment est trop incertain pour envisager des stratégies à long terme. Nous sommes émotionnellement et intellectuellement accaparés par la nécessité de mettre fin au génocide. Les changements en cours nécessitent de réfléchir à de nouvelles stratégies, mais cette réflexion ne peut se faire dans un centre de recherche comme celui que je dirige. Elle doit se faire d'abord au sein des mouvements politiques.

Or ceux-ci peinent à s'accorder sur une stratégie unifiée. Cela nécessiterait une direction nationale, mais les dirigeants sont eux-mêmes profondément divisés. Le désaccord ne se limite pas à des détails, il touche des questions fondamentales. Tant que la guerre à Gaza dure et que le paysage politique palestinien ne sera pas clarifié, il sera difficile de discuter de la nature du leadership palestinien dont dépendront ces stratégies.

Un double échec stratégique

Les dirigeants de l'Autorité palestinienne refusent de reconnaître l'échec de leur stratégie qui ne permet pas, compte tenu du rapport de force, d'obliger Israël à adhérer à des principes fondamentaux nécessaires aux négociations. Le résultat a été l'expansion des colonies en Cisjordanie, et même une volonté israélienne d'annexer des zones entières. La stratégie de l'AP se résume à survivre en tant qu'autorité sous l'occupation israélienne et ils sont prêts à tout pour cela. Or, cela ne correspond pas à la stratégie d'un mouvement national.

Quant au Hamas, aucune stratégie réaliste n'a présidé à l'opération du 7 octobre 2023, qui était effectivement une opération de résistance — avec les réserves que l'on peut avoir vis-à-vis d'un certain nombre d'actions commises. L'attaque est le résultat de l'état de siège imposé à Gaza — il faut rappeler que le droit à la résistance est reconnu internationalement. Quant aux actions d'Israël, elles ne relèvent pas d'une simple riposte, mais s'inscrivent dans une stratégie visant à se débarrasser des Palestiniens — physiquement à Gaza et en tant que peuple en Cisjordanie —, c'est-à-dire à en finir avec l'idée d'un État palestinien.

Le peuple palestinien de la bande de Gaza, tout comme le Hamas, est confronté à un génocide. La première préoccupation du Hamas n'est pas la libération ou l'établissement d'un État, mais plutôt la fin de la guerre et sa propre survie. Le Hamas lui-même a été surpris par l'ampleur de la complicité des régimes arabes. Cela mérite réflexion.

Une partie du monde arabe attendait d'Israël qu'il élimine le Hamas et se débarrasse de la résistance palestinienne. S'il y avait eu une position arabe officielle unie, même a minima, il aurait été possible de s'appuyer sur la situation à Gaza pour remettre la question palestinienne sur la table des négociations. On aurait pu dire à Israël qu'il a utilisé toute la force militaire possible et que le moment était venu de trouver une solution.

La plupart des mouvements de libération nationale à travers le monde ont été vaincus militairement. Mais le colonisateur en vient à un moment à la conclusion qu'il a utilisé toute la force dont il était capable — comme la France en Algérie — et qu'il doit mettre fin à cette situation. Si une position arabe avait mis Israël face à cette situation, la défaite militaire du Hamas n'aurait pas nécessairement signifié la fin. Mais tant qu'il existera une position arabe complice d'Israël, celui-ci ne sera pas convaincu de chercher une solution. Au recul arabe répond l'escalade de la force, de la brutalité et de la férocité israéliennes. Ce qui laisse croire que la logique de la force fonctionne.

L'inertie des régimes arabes

S.G.— Vous avez déclaré que certains États arabes auraient pu, s'ils l'avaient voulu, arrêter le bain de sang et le génocide en cours à Gaza…

A.B.— Je le pense, oui. Du moins les pays qui ont signé un traité de paix avec Israël. Menacer simplement de rompre ces traités et accords aurait pu mettre fin à la guerre. Je pense notamment à l'Égypte.

S.G.— Le pouvait-elle vraiment au vu de sa dépendance économique et militaire vis-à-vis des États-Unis ?

A.B.— Une telle position aurait-elle conduit les États-Unis à abandonner Le Caire ? Et l'Égypte aurait-elle été abandonnée par le reste du monde arabe ? S'il avait existé un soutien arabe à un refus égyptien, l'Occident n'aurait pas abandonné l'Égypte au risque de voir les Frères musulmans arriver au pouvoir. Le régime égyptien persiste à vouloir jouer selon les règles établies à Camp David, et ne comprend pas ce qui s'est passé à Gaza comme un changement fondamental.

Quand Israël est entré à Gaza après le 7 octobre 2023, l'hystérie de la société israélienne exigeait la destruction de Gaza, mais cette offensive aurait pu se limiter à un, deux voire trois mois. La prise de conscience par Israël de l'absence de réponse arabe et de la forte complicité américaine, voire occidentale, l'a encouragé à persévérer. Mieux encore : il a compris que des scénarios dont il avait toujours rêvé, comme le déplacement forcé de la population, pourraient se concrétiser. Une dynamique s'est développée pendant la guerre, mais il n'était pas écrit que les choses se passeraient ainsi, elle a été liée au comportement des dirigeants ou à notre façon d'agir face à cette guerre.

S.G.— Pensez-vous que la menace d'un déplacement d'une majeure partie de la population palestinienne de Gaza soit réelle, malgré le refus égyptien — qui ne s'explique pas par une solidarité à l'égard des Palestiniens, mais pour des raisons propres au régime lui-même ?

A.B.— Il y a plusieurs scénarios qui dépendent de la réponse égyptienne et arabe. Par exemple, Israël pourrait rendre la question des déplacements tellement réelle que toute autre proposition de sa part serait perçue comme une concession. Autrement dit, s'il abandonne l'objectif du nettoyage ethnique et affirme que la moitié de la population de la bande de Gaza devrait être concentrée sur un tiers du territoire, cela apparaîtrait comme une preuve de « modération ».

Il existe d'autres scénarios. Par exemple, les conditions de vie deviennent si difficiles à Gaza, qu'une fois la guerre terminée et la reconstruction entamée — si elle a lieu —, un vaste processus migratoire s'enclencherait, même s'il concerne « seulement » un million de personnes. Grâce à des proches qui vivent à l'étranger, elles pourront partir, aidées par le fait que certains pays leur ouvriront les portes, sans qu'il y ait pour autant une politique migratoire organisée. Rendre la vie quasi impossible à Gaza entraînera certainement ces départs. Nous avons vu au début de la guerre comment les autorités égyptiennes — ou leurs représentants au poste-frontière de Rafah — faisaient payer les Palestiniens. Quiconque, disposant de cinq ou dix mille dollars, partait. Israël espère cela, et il a donc tout à gagner à rendre la vie impossible à Gaza. Mais le déplacement massif est bien sûr impossible sans la complicité des Arabes ou de l'Égypte. Israël a d'ailleurs commencé à envisager la même politique en Cisjordanie, en recourant à des méthodes visant à pousser les Palestiniens à partir.

Une réalité binationale à laquelle on ne peut échapper

S.G.— Vous avez très tôt défendu l'idée d'un État démocratique pour tous, idée qui n'est pas étrangère à la littérature du Fatah lui-même. D'autres leaders politiques palestiniens aujourd'hui, comme Mostafa Barghouthi, défendent également cette vision. S'il est évident que la solution à deux États à laquelle continue à s'accrocher officiellement l'AP est caduque, la solution à un seul État est tout aussi utopique au vu de la fascisation d'une très large partie de la société israélienne, et du fait que la plupart des pays dans le monde continuent à parler de la solution à deux États. Dans ce contexte, y aurait-il selon vous un objectif « intermédiaire » à poursuivre aujourd'hui ?

A.B.— Cet objectif n'existe pas. Le vrai objectif est celui de la fin de l'occupation, que la solution soit un État ou deux. Les Israéliens ne renonceront pas au caractère sioniste de leur État. Ils n'accepteront pas le retour des réfugiés ni de vivre avec les Palestiniens comme des citoyens égaux dans un État sans caractère national. Cela signifierait pour eux la disparition d'Israël, ce qui n'est pas le cas avec un État palestinien dans le cadre de la solution à deux États.

Comme vous l'avez dit, des mouvements comme le Fatah ont évoqué cet objectif, mais ils l'ont fait de manière rhétorique : nous libèrerons la Palestine par la force des armes et les Juifs et les autres pourront y vivre comme des citoyens égaux, et ils ont qualifié cet État de démocratique. Mais cela s'inscrivait dans le cadre d'une stratégie de lutte armée qui a échoué. Elle n'a d'ailleurs jamais été une véritable stratégie, mais elle a surtout permis la restauration de l'identité palestinienne par la résistance à Israël.

Au fil du temps, deux « nations » ou deux peuples se sont formés en Palestine, et cela ne peut plus être ignoré, même si l'on parle d'un État unique ou de coexistence, avec une reconnaissance des droits individuels, etc. Il existe une langue hébraïque,une culture hébraïque et un peuple israélien, d'ailleurs distinct du reste des juifs du monde. De même, les Palestiniens ne renonceront pas à leur identité arabe et palestinienne. Parler d'un État démocratique laïc sans identité nationale est inacceptable aussi pour les Palestiniens. Toute discussion sur un État unique doit reconnaître l'existence de deux « nations » et de deux langues — quelle serait la langue officielle sinon ? L'anglais ? De même que les Israéliens n'accepteront pas l'arabe comme seule langue officielle, les Palestiniens n'accepteront pas seulement l'hébreu.

La solution à un seul État comme la solution à deux États intègrent l'idée de binationalisme. Ce sont des idées, à partir desquelles des stratégies doivent être élaborées par des forces politiques. Que fera Israël après Gaza ? Il pourrait larguer une bombe nucléaire sur le peuple palestinien. Si toute cette cruauté et cette destruction se poursuivent sans qu'il y ait de recul de notre part, et si Israël ne trouve personne pour normaliser ses relations avec lui alors que le problème palestinien n'est pas résolu, il sera contraint de l'affronter. Nous pourrons alors discuter des solutions.

Mais pour l'instant, nous ne sommes pas confrontés à une situation où l'autre partie se voit contrainte de résoudre le problème palestinien. Pourquoi ? Parce que des pays arabes sont prêts à normaliser leurs relations avec Israël en oubliant la Palestine. Et parce qu'il existe une Autorité palestinienne prête à servir Israël en matière de sécurité. Alors pourquoi Israël chercherait-il à résoudre ce problème ? L'heure n'est pas à proposer des solutions, mais pour nous d'acquérir suffisamment d'alliés arabes, Européens et autres pour contraindre Israël à la négociation.

Une sphère d'influence israélienne ?

S.G.— Dans le voisinage immédiat d'Israël, il ne reste plus aucune force de résistance. Qu'est-ce qui peut arrêter la progression géographique et militaire d'Israël, déjà réelle au Liban et en Syrie ?

A.B.— Rien, à mon avis, si ce n'est la colère des peuples arabes qui n'acceptent pas cette situation. L'effet de ce ressentiment à l'égard du comportement israélien et de la réaction officielle arabe finira par se traduire concrètement — quand ? Je l'ignore, mais j'en suis certain. On assiste à la transformation du Machrek en une sphère d'influence israélienne. C'est un changement majeur inédit. Même les pays alliés des États-Unis — et ils sont nombreux — ou ceux qui étaient jadis alliés du Royaume-Uni à l'époque coloniale —, n'ont pas accepté, par le passé, que la région devienne une sphère d'influence israélienne. Une zone étatsunienne, française ou britannique, oui, mais pas celle d'une entité coloniale qui s'est créée récemment dans la région et qui veut assurer la gestion de la Syrie et du Liban, décider comment devraient se comporter les populations du Golfe, ou ce qui devrait figurer dans l'organisation des programmes scolaires au Maroc, etc.

Même les dirigeants arabes traditionnels, loyaux — ou, du moins, alliés — à l'Occident contre les communistes durant la guerre froide ou, plus tard, contre l'islam politique, ne pourraient accepter cette situation. La nouveauté réside dans l'existence d'une administration étatsunienne qui bénit tout cela. Sa vision internationale consiste à traiter avec les plus forts et de reconnaître les sphères d'influence de tous les pays de la région. L'Ukraine est considérée comme faisant partie de la sphère d'influence de la Russie ; en ce qui concerne la Chine, malgré les différends commerciaux et économiques qui l'opposent aux États-Unis, Washington ne conteste pas que ce soit une superpuissance régionale méritant d'exercer une influence régionale, peut-être même sur Taïwan. Quant au Japon et à la Corée du Sud, ils doivent soit s'entendre avec la Chine, soit adopter leur propre stratégie de défense. Il en va de même pour l'Europe avec la Russie. Regardez comment Trump a affirmé que la Syrie fait partie d'une sphère d'influence turque. Concernant la Syrie, il voit Israël comme un petit pays et pense qu'il peut s'étendre en Syrie, car le plateau du Golan ne lui suffit pas. Alors pourquoi devrait-il s'en priver ? Israël a prouvé l'efficacité de la logique de la force, et a donc le droit de faire tout cela. C'est la logique étatsunienne, et elle est terrifiante et dangereuse. S'il n'y a pas de réponse arabe officielle, je suis convaincu qu'il y aura une réponse populaire.

Il est vrai qu'il n'y a actuellement aucune force armée pour affronter Israël, et certains régimes arabes s'en réjouissent sans doute. Mais je pense qu'au niveau populaire, la logique d'extension de l'influence israélienne ne sera pas acceptée. Elle a commencé à se renforcer avec le retour à ce qui était autrefois une logique coloniale dans la région, à savoir l'instrumentalisation du confessionnalisme et des minorités, en particulier dans le Machrek. Cela montre clairement qu'après avoir détruit ce qui s'appelait « l'axe de résistance », Israël estime qu'aucun autre pays n'est qualifié pour exercer une telle influence. Normalement, l'Égypte devrait rejeter cela — je ne parle pas là de la politique de ses dirigeants, mais de l'État. Il devrait en être de même pour d'autres pays de la région, mais il ne me semble pas qu'ils oseront contester. Le Machrek est brisé et préoccupé par des conflits confessionnels. Il pense, à tort, que l'ennemi, c'est l'Iran. Les conflits entre sunnites et chiites nous ont ébranlés, de l'Irak à la Syrie en passant par le Liban, et toute cette région est désormais rongée par le confessionnalisme. Si les populations arabes ne se laissent pas piéger par lui, le ressentiment sera dirigé contre l'expansionnisme israélien. D'où le fait que l'on cherche à les occuper avec ces conflits confessionnels.

Syrie, distinguer le régime et l'État

S.G.— Quel rôle peut jouer dans cette configuration le pouvoir actuel à Damas ? Par ailleurs, la société syrienne est exsangue après des années de guerre, dans un pays morcelé, à l'économie détruite, en proie aux groupes armés et aux convoitises des voisins. Une sortie de crise vous paraît-elle envisageable sans passer encore par des années de violence armée et de morcellement du pays ?

A.B.— Rien n'est inéluctable et tout dépend du comportement des dirigeants syriens, des messages qu'ils transmettent à leur société, de leur plan et de leur orientation. Il est naturel pour moi d'espérer le succès de l'expérience syrienne après la chute du régime de Bachar Al-Assad, parce que sinon ce serait le chaos. Mais je ne peux exprimer un optimisme béat face au comportement des dirigeants actuels. Commençons par le premier point : leur incapacité à distinguer le régime de l'État. Sans cette distinction, toute transition — je ne parle même pas là de démocratie — vers un État de droit, une société civile et un pluralisme minimal sera difficile. Cela concerne deux dimensions : par rapport au passé, les dirigeants actuels agissent comme s'il n'y avait pas eu d'État en Syrie, alors qu'il faut tenir compte des institutions, des fonctionnaires, des technocrates, etc. Tout le monde n'était pas baasiste, et même les baasistes n'ont pas tous commis des crimes. Quant à l'avenir, cela signifie qu'ils agissent comme s'ils étaient eux-mêmes l'État. Le régime doit comprendre la différence entre l'autorité politique et la logique de l'État et des citoyens.

Deuxièmement, la croyance selon laquelle les alaouites dirigeaient la Syrie est erronée. Le régime était dictatorial, mais les alaouites étaient, comme les sunnites et d'autres confessions, des gouvernés, et non des gouvernants. L'appareil sécuritaire était contrôlé en utilisant un fanatisme présent dans la région qui s'est tardivement transformé en confessionnalisme, mais le régime ne s'est jamais défini comme confessionnel. Il s'appuyait par exemple sur de larges pans de la population sunnite. Cette croyance — comme en Irak, où l'on pense que les chiites étaient gouvernés du temps de Saddam Hussein et que cette majorité chiite dirigera désormais le pays — est très dangereuse. Premièrement, elle transforme la majorité de la population en une confession homogène et annihile le pluralisme en son sein. Deuxièmement, elle traite les autres comme des minorités tolérées par la majorité, et non comme des citoyens à part entière. C'est une tolérance conditionnée. Troisièmement, lorsque ces dirigeants disent « nous », ils ne parlent pas des Syriens, mais des sunnites, et c'est un désastre. En plus d'empêcher l'émergence d'une citoyenneté égale, cela permet à des pays étrangers de s'ingérer au nom de la protection des minorités. Gérer la logique du « nous » contre « eux » est très dangereux. Bien sûr, il existe de nombreux autres problèmes, comme l'impossibilité de diriger le pays sans s'appuyer sur les appareils de l'État, et en soupçonnant tout le monde, etc.

Mais je crois que les deux questions fondamentales sont la distinction entre l'État et le régime, et ne pas se comporter comme si l'État représentait désormais la majorité sunnite et que les minorités étaient tolérées, en donnant une représentation symbolique aux alaouites et aux Druzes, ou en traitant les femmes comme une minorité parmi d'autres, avec une seule représentante (au gouvernement), alors qu'elles représentent la moitié de la société. Leur « nous » désigne l'homme arabe musulman sunnite, et le « eux » tous les autres. Ce n'est pas acceptable.

Bien sûr, il existe des problèmes majeurs qui seront certainement résolus au cours des deux prochaines années, comme les sanctions économiques. Mais les conditions américaines à la levée des sanctions ne sont liées ni à la démocratie, ni à la sécurité de la société syrienne, ni même à la normalisation avec Israël — mettre cette question sur la table a été un cadeau de la part des dirigeants syriens, car ils pensent que c'est ce que souhaite l'Occident. Aucune condition occidentale à la levée des sanctions n'est liée à l'égalité. C'est donc notre devoir en tant que peuples de nous en emparer, n'attendons pas que l'Occident nous l'impose. C'est le devoir des Syriens, pour leur bien-être, et non pour celui de l'Occident.

Revoir l'histoire des juifs arabes

S.G.— Pour conclure, ne pensez-vous pas que les mouvements arabes de solidarité avec la Palestine, dans le monde arabe et en Occident, se trompent de stratégie en restant sur un référent arabe et islamique au lieu d'internationaliser la question et de s'allier avec les juifs antisionistes ? Le monde arabe ne devrait-il pas aussi se réapproprier l'histoire des juifs du monde arabe comme une histoire arabe, au lieu de l'abandonner à Israël, qui l'instrumentalise ?

A.B.— Il me faudrait beaucoup de temps pour répondre à cette question. Mais il ne fait aucun doute que le discours du mouvement national face à l'occupation et à l'injustice actuelle doit être un discours de justice et de droits universels. Des vagues nous submergent successivement au niveau régional — vous avez vu comment le discours palestinien s'est islamisé, suite à une vague d'islamisation qui a touché l'ensemble du monde arabe, après l'abandon de la lutte armée par l'OLP. L'histoire s'est inversée : dans les années 1960, ceux qui rejetaient la lutte armée étaient les Frères musulmans, et c'est le mouvement national laïc qui l'avait adoptée. Dans tous les cas, je pense que même si le Hamas fait le pari des armes, il doit s'adresser au monde avec le discours que celui-ci comprend : un discours de justice et d'égalité. Ce faisant, il n'abandonne pas sa cause et ne tourne pas le dos à ce qu'il est. Car en fin de compte, la cause palestinienne est une cause juste, et la traduire en un discours universel de justice et d'égalité est ce qu'il faut faire.

Nous ne sommes pas le premier peuple à subir l'occupation, et nous ne l'avons pas subie parce que nous sommes musulmans, mais parce que nous vivons sur notre terre. Bien sûr, le discours de libération nationale est universellement accepté. Mais comme vous le savez, tous les mouvements nationaux à travers l'histoire ont utilisé divers moyens de mobilisation, y compris la religion.

Quant à s'adresser aux juifs hors d'Israël, c'est indéniablement important. Nous devons aider une grande partie des juifs du monde à se détacher d'Israël et du sionisme. Au contraire, nous ne devons pas accepter qu'ils soient associés à Israël et tenus pour responsables de ses actions. Bien sûr, les juifs antisionistes sont essentiels et jouent désormais un rôle majeur dans le mouvement de solidarité avec Gaza.

Pour les juifs arabes, il faut rappeler que les régimes arabes n'ont pas engagé une véritable lutte contre le sionisme. Au contraire, avec les guerres de 1948 et de 1967, il s'est créé une connivence pour faciliter la migration des juifs arabes en Palestine. Le traitement réservé par les régimes à ces derniers n'a pas été démocratique, mais ces régimes n'étaient pas plus démocratiques sur d'autres problèmes. Ce n'est pas comme s'ils avaient été injustes uniquement avec les juifs. Toute analyse de l'histoire des juifs arabes et orientaux dans la région doit éviter aussi bien l'idéalisation que la diabolisation du comportement arabe envers les juifs.

Les juifs vivaient dans le monde arabe en tant que minorité religieuse. Ce n'était pas l'islam politique qui dominait, mais la culture traditionnelle. Ils négociaient donc leurs conditions de vie, au gré des crises et des phases, comme toutes les minorités religieuses à travers l'histoire. Or, ce qui distinguait la situation des juifs dans le monde arabe de la leur en Europe, c'était l'absence d'un racisme arabe ou musulman particulier aux juifs —, autrement dit, l'absence d'antisémitisme. Il n'y avait pas de discrimination raciale ni de théories raciales parmi les Arabes, et ils n'ont jamais songé à se débarrasser des juifs. Certes, il y avait de la discrimination contre toutes les minorités, mais les plus grandes discriminations ont visé historiquement les minorités musulmanes — c'est-à-dire les sectes islamiques qui déviaient de ce qui était considéré comme la norme —, et non les juifs ou les chrétiens. Il s'agissait de sociétés traditionnelles. Il n'y a rien de honteux à en faire une analyse critique. Je suis contre l'idée de présenter les choses comme si nos sociétés avaient été un paradis pour les juifs, ou de parler de tolérance et de l'Andalousie, etc. Ce sont des illusions. Mais l'idée que le monde arabe a été un enfer pour les juifs est une calomnie, et la plupart des historiens juifs s'accordent à le dire. D'un point de vue historique, si l'on compare le monde arabe à l'Europe médiévale et moderne, le premier en sort gagnant.

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Traduit de l'arabe par Sarra Grira.

Syrie. Une absence d'aide qui accroît le chaos

Une foule de personnes fait la queue devant un guichet bancaire.

Avec les bombardements presque quotidiens d'Israël, le délabrement intérieur, les ingérences de la Turquie, sans parler de son propre fractionnement, le nouveau pouvoir syrien fait face à de terribles défis, dont le moindre n'est pas les relations entre les différentes communautés que Tel-Aviv essaie d'aviver au nom de la défense des Druzes. Dans ce contexte, le maintien des sanctions contribue à la déstabilisation.

Troquant ses habits de djihadiste pour un costume-cravate (et une barbe à moitié coupée), le dirigeant Ahmed Al-Charaa a présenté le 29 mars un gouvernement de transition de 23 ministres. Le cabinet est globalement « acceptable » aux yeux de nombreux observateurs syriens et étrangers. Il comprend des experts, dont une femme, Hind Kabawat, nommée ministre des affaires sociales et du travail. Cette chrétienne de 51 ans est une militante reconnue des droits humains et une figure de l'opposition à l'ancien pouvoir. Elle fait partie des quatre ministres issus des communautés minoritaires (chrétienne, druze, alaouite et kurde) dans un gouvernement dominé par les sunnites. Mais Al-Charaa a octroyé à ses proches les postes régaliens les plus sensibles (affaires étrangères, intérieur, défense), tous issus de son groupe islamiste Hayat Tahrir Al-Cham (HTC).

« Religions abrahamiques » et démocratie

Le nouveau gouvernement de transition est diversement jugé. Pas assez représentatif, insistent les critiques, ni vraiment démocratique (le mot « démocratie » ne figure pas dans le vocabulaire du nouveau pouvoir), encore moins laïque. Dans la « déclaration constitutionnelle », le fiqh (jurisprudence islamique) devient la source de loi dans ce pays, même si d'autres articles précisent la liberté des « religions abrahamiques ». D'aucuns craignent voir la Syrie sortir d'une dictature pour entrer dans une autre.

Si le pays a besoin d'un pouvoir fort pour sortir de décennies de désordres et d'un très long conflit armé particulièrement meurtrier, pour préparer un avenir meilleur à une population de quelques 20 millions (dont un très grand nombre vit en exil) avec un taux de pauvreté d'environ 90 %, selon l'Organisation des Nations unies (ONU), il a aussi besoin d'un consensus. Aussi le licenciement par le régime — qui a pour programme de privatiser le secteur public — de plus de 100 000 fonctionnaires (les chiffres varient de 100 à 300 000) sur environ un million qui se retrouvent sans travail n'est pas de bon augure.

Mais avec quels moyens ? C'est là où le bât blesse. Car la Syrie n'en dispose quasiment pas, malgré une main-d'œuvre qualifiée et d'importantes capacités humaines sur place et dans la diaspora. Sans argent, sans armée digne de ce nom et sans aide — promise, mais qui tarde à arriver —, les bonnes paroles, les promesses et les encouragements de toutes parts ne suffisent plus. Les détracteurs sont déjà à l'affût, notamment sur les réseaux sociaux où les critiques se répandent plus vite que les bonnes volontés. « Le pays est à feu et à sang », l'auteur de cet article n'en a pas cru ses yeux en lisant il y a quelques jours cette déclaration d'un ami qui voulait sonner l'alarme en dépit de toute vraisemblance. Fallait-il lui répondre que Dieu n'a pas créé le monde en un seul jour ?

Menaces d'une nouvelle sécheresse

Ainsi cet évêque qui, après avoir accueilli le nouveau pouvoir avec espoir, déchantait publiquement après les tueries en mars dans le nord-ouest du pays, qui ont vu plus d'un millier de civils périr — en majorité alaouites, mais aussi sunnites et chrétiens — à la suite d'actes de vendetta qui ont traumatisé la population. À cette heure, le nouveau pouvoir n'a pas ouvertement condamné les massacres, mais il a mis en place une commission d'enquête.

Comme un malheur n'arrive jamais seul, voilà que la Syrie fait face à la menace d'une nouvelle sécheresse. Cette même sécheresse qui fut déjà une des causes de l'insurrection de 2011 contre Bachar Al-Assad, laissant un pays exsangue. Dans une Syrie déjà asséchée, les premières estimations sur les coûts de la reconstruction donnent le vertige. Ils sont estimés à 400 milliards de dollars (353 milliards d'euros). Ces estimations indiquent aussi que 40 milliards de dollars sont nécessaires pour réparer le seul secteur de l'électricité1. La très grande majorité des foyers reçoit entre deux et trois heures seulement de courant par jour.

Si au moins l'argent et l'aide tant attendus arrivaient. Las ! La Syrie reste soumise à des sanctions internationales, certes allégées. Les gouvernements et institutions internationales justifient ce maintien par la nécessité pour le nouveau pouvoir de tenir ses engagements et de mettre en œuvre les réformes promises avant toute levée définitive des restrictions.

Hésitations européennes

Mais pour tenir ses promesses et rétablir la confiance, le nouveau gouvernement de transition — dans l'attente d'une nouvelle constitution programmée d'ici quatre ou cinq ans tant le défi est grand — a besoin de fonds et d'investissements arabes et occidentaux qui tardent à venir. Certes, l'Union européenne a promis d'engager 2,5 milliards d'euros sur deux ans pour aider Damas dans cette période de « transition ». Mais l'enveloppe reste faible eu égard aux besoins. Elle n'est pas encore déboursée, des États membres comme la Grèce et Chypre étant récalcitrants. Les deux ne voient pas d'un bon œil le rôle de la Turquie, rivale en Syrie. Les avoirs de la Banque centrale syrienne restent par ailleurs privés de ressources, précise à Orient XXI Jihad Yazigi, directeur du site économique en ligne The Syria Report.

Mais le principal obstacle à l'afflux de devises demeure le retard des États-Unis à lever leurs sanctions financières, malgré le changement de régime et les efforts de l'actuel à montrer patte blanche aux potentiels bailleurs de fonds. Lueur d'espoir cependant : la visite non officielle à Damas, le 18 avril, de Cory Mills et de Marlin Stutzman, deux membres républicains du Congrès américain, qui ont rencontré le président provisoire. Le président de la Banque centrale syrienne, Abel Qader Husarieh, a aussi annoncé, le 25 avril dans le quotidien Al-Araby al-Jadeed que le Qatar et l'Arabie saoudite allaient rembourser la dette syrienne à la Banque mondiale, d'un montant d'environ 15 millions de dollars (13 millions d'euros), une somme relativement modeste. En revanche, les États-Unis se sont opposés à ce que Doha paie les fonctionnaires syriens.

Si l'argent n'afflue pas encore, l'on peut cependant noter des initiatives individuelles de riches Syriens de l'étranger qui tâtent le terrain pour investir dans l'industrie high-tech, ou dans des projets plus modestes. « Je cherche à lever 75 000 dollars (66 000 euros) pour un projet à caractère social au cœur de la vieille ville de Damas, à savoir une boutique mixte boulangerie et librairie pour redonner aux gens le goût de la culture et des bonnes choses après 17 ans de privations », confie à Orient XXI Asser Khattab, 30 ans, actuellement réfugié à Paris, mais qui a hâte de rentrer dans son pays pour participer à l'effort de redressement.

En attendant, les caisses de la Banque centrale sont vides et les retraits particuliers (de privés ou de sociétés) réduits à l'équivalent de quelques dizaines de dollars. Certainement pas de quoi faire fonctionner une économie. « Pour payer mes salariés, j'ai dû puiser dans mes réserves personnelles… J'espère vraiment que cette situation inique et insupportable ne va pas durer », explique un industriel syrien qui préfère garder l'anonymat, ajoutant que d'autres usines sont à l'arrêt.

Selon le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), le produit intérieur brut (PIB) de la Syrie a chuté de plus de moitié par rapport à son niveau de 2010 — à la veille de la guerre civile — où il s'élevait à 62 milliards de dollars (54 milliards d'euros). Selon l'organisme, les pertes économiques totales causées par la guerre sont estimées à 800 milliards de dollars (707 milliards d'euros). Et s'il ne s'agissait que de billets verts ! Les augures ne sont guère favorables concernant l'environnement géopolitique.

Entre Turquie et Israël

À commencer par Israël qui veut reconfigurer la région, pas moins. Le territoire syrien frontalier est devenu un terrain d'exercice pour les pilotes israéliens. « En quatre mois », soit depuis l'installation du nouveau pouvoir à Damas début décembre, la chasse israélienne a lancé « 730 raids aériens » contre le territoire syrien, détruisant une grande partie de l'arsenal militaire de ce pays, relève le spécialiste de la Syrie Charles Lister sur X, le 4 avril 2025. Au nom de la défense des Druzes elle cherche à affaiblir l'État central, voire à le faire éclater.

Après avoir élargi son occupation sur le versant syrien du mont Hermon dans l'objectif proclamé de démilitariser le sud de la Syrie, l'armée israélienne a lancé ses troupes au sol le mercredi 2 avril en direction de la localité de Nawa, dans la province de Deraa, à l'est du plateau du Golan annexé. D'où son contrôle effectif d'une partie du sud de la Syrie. Outre le contrôle du ciel syrien, l'objectif déclaré de cette mainmise est d'interdire à la Turquie d'y installer des bases notamment aériennes.

Or, la Turquie, forte de ses relations étroites dans le passé avec HTC de Ahmed Al-Charaa, occupe désormais une place privilégiée au sein du nouveau pouvoir à Damas dont elle se veut le parrain. L'unique parrain et mentor ? Difficile de le savoir dans ce paysage embrumé. Dès sa prise du pouvoir, le nouveau dirigeant syrien a cherché à contrebalancer cette trop grande dépendance vis-à-vis d'Ankara en s'ouvrant aux puissances arabes, comme l'Arabie saoudite, premier pays visité par le bras droit et homme de confiance du président par intérim syrien, Assaad Al-Chibani, début janvier 2025. Ahmed Al-Charaa s'est ensuite rendu à Riyad pour sa première visite officielle à l'étranger en février.

Un axe Ankara-Riyad-Doha se dessine-t-il ? Il est trop tôt pour le confirmer tant les enjeux sont complexes. Pour l'heure cependant, les monarchies arabes — où résident de nombreux et riches entrepreneurs syriens — n'ont toujours pas ouvert les vannes de l'aide financière et des investissements. Dans l'attente peut-être d'un feu vert américain ? D'un horizon plus dégagé ? Et plus dégagé comment ?

Dans un texte éloquent publié dans Al-Araby al-Jadeed le 8 mars, l'écrivaine et ancienne opposante syrienne Samar Yazbek estime que l'enjeu est de « reconstruire la Syrie sans tomber dans de nouvelles formes de polarisation forcée » comme à l'époque des Assad qui jouaient l'instrumentalisation communautaire. Elle écrit :

Construire une nouvelle Syrie ne peut pas consister à remplacer un confessionnalisme par un autre. Cela passe nécessairement par la déconstruction des classifications forcées qui ont structuré la vie politique et sociale depuis des décennies.2

C'est sans nul doute à cette condition que la Syrie deviendra un jour, peut-être, une véritable nation. Une gageure pour le gouvernement provisoire « qui doit simultanément diriger une société fracturée et tenter de bâtir un État qui, dans sa forme moderne, n'existe pas encore », comme l'énonce un éditorial publié dans le journal en ligne The Syrian Observer daté du 3 avril3. Et qui attend toujours l'aide du monde arabe et de la communauté internationale.


1Tatiana Krotoff, «  Dans une Syrie à sec, Ahmad el-Chareh peine à remettre le pays à flot  », L'Orient Le Jour, 13 avril 2025.

2Traduit en français par le Centre arabe de recherches et d'études politiques (CAREP) sous le titre «  Alaouites syriens : déconstruire la violence symbolique subie et exercée  », 2 avril 2025.

3«  The transitional government : a new dawn or a recycled crisis  ?  », The Syrian Observer, 3 avril 2025.

Syrie. Pour les LGBTQ+, la libération queer est un luxe et pas une priorité

L'image montre un grand arc de triomphe à l'entrée d'une ville, avec des réparations visibles. Deux panneaux ronds sont accrochés en haut, affichant des illustrations. La scène est animée avec des voitures et des passants, sous un ciel nuageux.

Dans un pays marqué par des années de guerre et de répression, les LGBTQ+ syriens espèrent une évolution progressive de leurs droits. Mais celle-ci semble lointaine face aux urgences de la reconstruction du pays.

À Damas, la vieille ville abrite un réseau où s'entrelacent magasins d'alcool, bars dissimulés à l'arrière de salons de coiffure, et lieux de rendez-vous miteux où se retrouvent quinquagénaire en costards et jeunes femmes en mini-jupes. Des baisers secrets sont échangés furtivement dans des ruelles sombres. Masqués et armés, les soldats de la révolution veillent au « maintien de la paix » au milieu de l'effervescence nocturne des célébrations du Nouvel An. De subtils sourires atteignent leurs yeux au contact des drapeaux et des chants révolutionnaires qui résonnent autour d'eux : « Erfaa' Rasak foug, enta souri Horr » (Gardez la tête haute, vous êtes un Syrien libre).

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31 décembre 2024. Scène du Nouvel An à Damas

Mais qu'implique réellement la libération pour les minorités syriennes ? Lorsque des islamistes accèdent au pouvoir dans le monde arabe, l'Occident tend à focaliser son attention, souvent de manière exclusive, sur la question des droits des minorités. Après cinquante ans de dictature, la réalité pour les Syriens queers, comme pour l'ensemble des Syriens, est que l'autonomie — clé de la libération — ne pourra être atteinte qu'une fois leurs besoins fondamentaux pleinement satisfaits.

Une position paradoxale

Ahmed Al-Charaa, ancien bras droit d'Abou Bakr Al-Baghdadi, ex-leader de l'Organisation de l'État islamique (OEI), groupe tristement célèbre pour avoir exécuté des homosexuels en les jetant du haut d'immeubles, dirige désormais la Syrie post-révolution. L'organisation qu'il représente, Hayat Tahrir al-Cham (HTC), porte également une sombre histoire en matière de violences contre les homosexuels. Avant la révolution, le groupe aurait commis des agressions, des meurtres et des actes de torture dans des zones sous son contrôle, notamment à Idlib. Cette gouvernance, héritière d'un mouvement djihadiste, devra aussi se confronter à la question des droits des minorités alors qu'elle cherche à s'intégrer progressivement dans la sphère internationale.

Après la tyrannie du régime de Bachar Al-Assad, de grands changements sont attendus au sein du nouveau gouvernement. De nombreux Syriens se retrouvent dans une position paradoxale : tout en réjouissant de la chute d'Assad, ils craignent que leurs droits ne soient à nouveau bafoués sous HTC. En plus des préoccupations liées aux droits des femmes et à la protection des minorités religieuses (alaouites, druzes, chrétiennes et chiites), une inquiétude croissante se fait jour parmi certains Syriens quant à la sécurité de la communauté LGBTQ+. Cette inquiétude s'est intensifiée après les arrestations violentes — et filmées — par les autorités contre des femmes transgenres le 6 février.

Des divergences entre queers syriens et exilés

Les Syriens queers qui n'ont pas disparu sous le régime d'Assad ont souvent quitté le pays et vivent aujourd'hui en exil. Basé à Londres, l'écrivain syrien gay Khaled Alesmael a partagé ses espoirs lors d'une interview avec Sky News, le 18 décembre 2024, à la suite de la prise de Damas : « Comme Al-Assad n'est plus là, il y a de l'espoir, il y a une opportunité de changement. » Rappelant le passé violemment homophobe de HTC dans le nord de la Syrie, il a été clair dans ses revendications politiques : « Ce que nous demandons maintenant, c'est de mettre fin à la criminalisation de l'homosexualité. »

Pour la communauté queer toujours présente en Syrie, les priorités sont différentes. Après un échange de messages sécurisés via des applications cryptées, je rencontre Jad (prénom changé) dans la vieille ville de Damas. Ce jeune gay d'une vingtaine d'années se prépare à poursuivre ses études à l'étranger. Il me raconte la « grande scène » des hammams gays et des parcs pour rencontres homosexuelles qui existaient avant 2011, avant que Bachar Al-Assad ne durcisse son contrôle sur le pays. Bien que cette scène se soit repliée davantage dans la clandestinité, elle existe toujours. Jad rêve de pouvoir vivre son homosexualité au grand jour, de tenir la main de son copain dans la rue, et même de créer un « safe space » (espace sûr)1 pour les jeunes LGBTQ+ en Syrie. Il souligne cependant : « C'est quelque chose dont nous avons besoin, mais pas pour l'instant. »

Le plaidoyer pour les droits des queers lui apparaît comme « un luxe ». Organiser une marche des fiertés et mobiliser un mouvement libérateur ne peut être la priorité de la communauté LGBTQ+ lorsque le peuple souffre de la faim, du traumatisme et de la misère. Sharif (prénom changé), un Damascène queer bisexuel, exprime également son désintérêt pour un « mouvement queer ». Bien qu'il soit ouvert sur sa sexualité avec ses amis et fréquente les poches queers de la ville, il considère comme futile d'avoir cette conversation avec son père, par exemple, qui a été exilé de Palestine avant de vivre sous le régime d'Assad. « Il a ses propres problèmes à gérer », justifie-t-il.

« Après Assad, ce n'est pas un homme masqué avec une barbe qui va me faire peur »

Malgré la prise de pouvoir de HTC, l'ancien régime continue de hanter les Syriens, qu'ils soient homosexuels ou non. S'identifiant comme « d'abord Syriens, et LGBTQIA+ ensuite », la première association queer de Syrie, le Mouvement des gardiens de l'égalité (Guardians of Equality Movement, GEM), fondée en 2021, concentre ses efforts sur les droits et la protection de sa communauté. Leurs actions récentes ont été « adaptées au contexte », donnant priorité à l'aide humanitaire et à l'autonomisation de la communauté (en offrant du soutien psychologique, de l'aide au relogement et d'autres services sociaux), tout en faisant profil bas pour garantir leur impact.

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Sur le mur derrière deux femmes syriennes, une pancarte est accrochée, sur laquelle est écrit : «  pas de confessionnalisme, pas de régionalisme, pas de factionnalisme, tous sont responsables dans une Syrie libre.  »

La crainte des autorités décourage également la mobilisation queer. Reposant sur le fondamentalisme tout en étant ouverte à l'engagement avec l'Occident, la ligne politique de HTC demeure ambiguë. Incertains des principes et de l'orientation du nouveau gouvernement, les Syriens queers hésitent sur la marche à suivre : « Nous ne savons pas ce que nous pouvons ou ne pouvons pas faire. Nous ne savons pas si nous pourrons porter des shorts en été, aller à la mer en bikini ou maillot, ou si ce sera plutôt comme la charia… rien n'est clair », confie Jad.

« Mais le plus gros problème, c'est la société », ajoute-t-il. Aussi menaçante que les condamnations et les arrestations, demeure la crainte que des citoyens ne se fassent justice eux-mêmes, à un moment où les forces de HTC sont finement éparpillées dans tout le pays. François Zanikh, Syrien résidant à l'étranger et fondateur de GEM, dénonce les « crimes d'honneur » commis en Syrie. Autrefois exilées dans d'autres zones du pays pour s'éloigner de leurs familles violentes, des personnes LGBTQ+ se retrouvent désormais en fuite, en raison de l'ouverture des frontières entre les régions syriennes.

Selon Malik Al-Abdeh, analyste politique syrien ayant des liens avec les nouveaux dirigeants, « l'atténuation des tensions entre communautés est un exercice par lequel la nouvelle gouvernance devra commencer ». Jad partage cet avis : les Syriens doivent encore déconstruire « la peur instillée entre les communautés après 50 ans de dictature ». GEM, qui appelle à soutenir « tous les Syriens, en particulier ceux qui sont les plus vulnérables dans la lutte actuelle », insiste également sur cette exigence de solidarité.

Les récentes violences confessionnelles ont malheureusement démontré que ces priorités ne sont pas partagées par tous. Dans la frénésie du Nouvel an, Sharif plaisantait : « Après Assad, ce n'est pas un homme masqué avec une barbe qui va me faire peur. » Mais son optimisme s'est éteint à la suite de ces massacres : « Assad, on savait tous que c'était un meurtrier. Mais découvrir la présence de nouveaux tueurs parmi nous n'est pas rassurant. » Aujourd'hui, le doute plane sur toute perspective de libération pour celles et ceux, queers ou non, qui sont pris au cœur de ces brutalités.


1NDLR : L'expression «  safe space  » désigne un lieu où les personnes victimes de discrimination peuvent se réfugier, trouver une oreille attentive et se ressourcer loin du harcèlement quotidien.

Syrie. Ahmed Al-Charaa, un jeu d'équilibre pour le pouvoir d'un seul homme

Un homme est assis dans un fauteuil confortable à l'intérieur d'un avion privé. Il porte une chemise claire et une cravate. L'environnement est élégant, avec des surfaces sombres et brillantes.

Tout au long de son parcours, le chef de Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) et actuel président syrien par intérim a finement joué sur les forces en présence et les nominations pour atteindre le sommet d'un pouvoir personnel, qu'il entend bien désormais garder.

Le 13 mars 2025, la Syrie s'est dotée d'une déclaration constitutionnelle instaurant, pour une période transitoire de cinq ans, un système présidentialiste en vertu duquel le président Ahmad Al-Charaa devient à la fois le chef de l'État et celui du gouvernement, la fonction de Premier ministre ayant été supprimée. La veille, un décret présidentiel avait établi un Conseil de sécurité nationale qui, outre le président, ne compte qu'un seul militaire, le ministre de la défense, lequel siégera aux côtés des ministres des affaires étrangères et de l'intérieur ainsi que du directeur des services de renseignements. À titre de comparaison, le Conseil de sécurité nationale turc inclut pas moins de quatre généraux (chef d'état-major et commandants des forces terrestre, navale et aérienne).

Ces deux décisions témoignent d'une conception très personnelle de l'exercice du pouvoir pour Al-Charaa, ainsi que d'un souci ancien de contrebalancer l'influence de l'institution militaire ; souci qui procède lui-même d'une hantise d'être renversé par ses propres frères d'armes.

La construction de la figure du « conquérant »

Depuis les premiers jours du groupe djihadiste Jabhat Al-Nosra (Front du soutien), qu'il avait fondé en 2012, celui que l'on ne connaissait alors que sous le nom de guerre d'Abou Mohamed Al-Joulani a patiemment œuvré à affermir son pouvoir personnel sur l'organisation. Pour former sa garde rapprochée, il ne recrute pas des vétérans du djihad transnational, alors nombreux parmi les insurgés syriens, mais des hommes nés, comme lui, dans les années 1980, et dont l'expérience de la lutte armée est limitée. C'est le cas d'Anas Khattab, dont une rumeur affirme qu'il a été « l'émir des frontières » de l'Organisation de l'État islamique (OEI) en Irak. Plus vraisemblablement, Khattab n'a joué qu'un rôle mineur dans une organisation qu'il n'a rejointe qu'en 2008 à l'âge de 22 ans. Décrit dès 2013 comme « l'ombre d'Al-Joulani », il était initialement responsable de sa sécurité personnelle et dirige aujourd'hui les renseignements généraux. Assad Hassan Al-Chibani, actuel ministre des affaires étrangères, n'avait aucun état de services djihadistes lorsqu'il est devenu le communicant-en-chef de Jabhat Al-Nosra. Un troisième homme de confiance, Abdel Rahim Atoun, est plus âgé. Lui aussi n'est sorti de l'obscurité que lorsqu'Al-Joulani en a fait le principal idéologue de Jabhat Al-Nosra.

Avec l'aide des précités, Al-Joulani construit d'emblée son charisme en s'attribuant, alors qu'il n'est encore que le leader inconnu d'un groupuscule, le titre grandiloquent de fatih (conquérant). Si le mystère qui l'entoure répond en partie à des considérations sécuritaires, sa dissipation progressive, savamment orchestrée, viendra conforter son aura d'homme providentiel : en 2013, il accorde, masqué, un premier entretien télévisé à Al-Jazira. Trois ans plus tard, il révèle son visage lors d'un discours annoncé à grand renfort de teasers par la propagande de son organisation. Il faudra encore attendre 2024 et la chute de Damas pour qu'Abou Mohamed Al-Joulani se présente officiellement sous le nom d'Ahmed Al-Charaa, son nom civil révélé par des fuites dès 2016.

Écarter les cadres militaires

Entre-temps, le chef de ce qui, en 2017, est devenu Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), s'est débarrassé de quiconque pouvait lui faire de l'ombre au sein de l'organisation. Les radicaux, opposés au divorce annoncé en 2016 avec Al-Qaida, rompent d'eux-mêmes pour former une faction rivale, Hourras Al-Din (les Gardiens de la religion), bientôt décimée par les drones états-uniens. D'autres éléments doctrinaires, dont des clercs égyptiens, sont exclus et même, pour l'un d'entre eux, enlevé après s'être réfugié chez les factions rivales de l'Armée nationale syrienne (ANS) parrainée par la Turquie.

Plus encombrants sont les puissants commandants régionaux qui dominent la hiérarchie militaire du mouvement. L'émir du Qalamoun (frontière libanaise est) Abou Malek Al-Telli, qui s'est constitué un important trésor de guerre grâce à la contrebande et la prise d'otages, voit ses principaux lieutenants mutés à l'extérieur de son unité, avant de quitter HTC et de finir sous les verrous en 2020. Son arrestation est menée par Abou Maria Al-Qahtani, chef de file des combattants originaires de la province orientale de Deir ez-Zor. Al-Qahtani est lui-même incarcéré en 2023 dans le cadre d'une vaste purge ciblant 700 membres de HTC, accusés d'espionnage au profit de pays occidentaux. Il sera assassiné, selon la version officielle, par un membre de l'OEI.

D'autres cadres importants sont écartés de la hiérarchie militaire par le biais de promotions dans l'administration civile d'Idlib, notamment la gestion des postes-frontière. C'est le cas des frères Qoutayba et Houdhayfa Badawi, qui administrent aujourd'hui les douanes syriennes. D'autres ont été nommés à la tête d'entreprises monopolistiques opérant dans l'enclave rebelle, à l'instar de l'émir d'Alep Abdel Rahmane Salamé, qui devient ainsi un magnat du BTP. En 2020, les « armées » régionales qui structuraient HTC sont remplacées par 16 brigades numérotées, tandis que Mourhaf Abou Qasra, une figure affable mais sans envergure, est nommé chef militaire de l'organisation. Il deviendra, après la victoire, ministre de la défense. On se souvient que, durant son règne, l'ancien président Hafez Al-Assad avait confié ce même portefeuille à Moustapha Tlass, un personnage aussi enjôleur que son influence réelle au sein de l'armée — et donc sa capacité à organiser un coup d'État — étaient réduites.

Diviser pour mieux régner

Notons la présence d'étrangers à des grades élevés au sein de la nouvelle armée : trois des six premiers généraux de brigade nommés début 2025 sont respectivement jordanien, turc et ouïghour. Cela peut également être interprété à la lumière de la méfiance d'Al-Charaa envers les menaces intérieures. Cette hypothèse est renforcée par le fait que deux de ces généraux étrangers auraient été placés à la tête d'unités cruciales pour la protection du nouveau régime, à savoir la Garde républicaine et la Division de Damas. Dépourvus d'ancrage social en Syrie et persona non grata dans leurs pays respectifs, les étrangers sont largement dépendants, pour leur survie, du bon vouloir des autorités syriennes et donc d'Al-Charaa. Ils pourraient, à cet égard, constituer un équivalent contemporain de la garde caucasienne (circassienne et tchétchène) dont la monarchie voisine de Jordanie s'est attaché les services depuis sa fondation.

Pareillement, la décision de confier des divisions (Idlib, Deraa, Badiya, c'est-à-dire le désert central), gouvernorats (Alep, Damas-campagne) et fonctions sécuritaires dans des régions sensibles (comme la côte de l'ouest du pays) à des commandants issus de factions jadis ennemies, comme Ahrar Al-Cham, Soukour Al-Cham ou le Front du Levant, semble destinée à éviter une concentration excessive des responsabilités entre les mains des commandants d'HTC.

Alors que, sous l'ancien régime, les services de l'armée (renseignements militaires et de l'armée de l'air) étaient lourdement investis dans les missions de répression intérieure, même en temps de paix, Al-Charaa s'est attelé, bien avant la prise de Damas, à bâtir une institution sécuritaire « civile », au sens où sa structure de commandement est nettement distincte de la branche militaire de HTC. La Sûreté générale voit ainsi le jour en 2020 sous l'égide du précité Anas Khattab. En mars 2024, elle est officiellement détachée de HTC pour devenir une agence du Gouvernement de salut syrien, l'exécutif civil chargé d'administrer la poche rebelle d'Idlib. Reconnaissables à leurs uniformes noirs, ses membres sont, depuis décembre 2024, les principaux responsables du maintien de l'ordre dans les régions nouvellement conquises.

La manière dont Al-Charaa s'est hissé à la tête de son organisation puis de l'État syrien suggère qu'il est moins préoccupé par la promotion d'une idéologie ou d'une organisation que par la consolidation de son pouvoir personnel, sur un mode que l'on pourrait presque qualifier de monarchique ou, plus exactement, de « bonapartiste » puisque, post-révolutionnaire plutôt que contre-révolutionnaire. Il affirme vouloir mettre un terme à la révolution au nom même des acquis de cette dernière. Sa conception de la représentation politique est à l'avenant : le Conseil consultatif qu'il avait établi à Idlib n'avait pas vocation à représenter des mouvements politiques (pas même le sien) mais des experts et notables (commerçants, chefs tribaux) parlant au nom des communautés locales dont ils sont issus. Pareillement, depuis qu'il s'est établi dans le palais présidentiel de Damas, Al-Charaa a obstinément refusé de recevoir des leaders de partis politiques, réservant ses entretiens aux commandants de factions, chefs religieux de diverses confessions, hommes d'affaires et, bien sûr, délégations étrangères.

Sans être impossible, une future radicalisation idéologique du régime n'est pas le scénario le plus probable. La trajectoire politique de l'actuel président montre qu'il a souvent identifié l'aile doctrinaire de son organisation comme une menace dont il devait se prémunir. En revanche, sa conception très personnelle du pouvoir est vraisemblablement une mauvaise nouvelle pour les Syriens qui aspirent d'abord à voir leur pays sortir de l'autoritarisme.

Syrie. L'avenir brouillé des combattants djihadistes

Deux hommes assis sur un quad, l'un tenant une arme, l'autre un drapeau. En arrière-plan, un mur avec un grand drapeau portant des étoiles rouges sur fond vert et noir. L'ambiance semble militaire et tendue.

La victoire de Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) sur le régime de Bachar Al-Assad a permis l'installation d'un nouveau pouvoir qui est confronté à des défis majeurs, comme l'ont montré les massacres de mars 2025 sur la côte ouest du pays. Une série d'entretiens menés avec des djihadistes permet de comprendre l'hétérogénéité de HTC et les différentes tendances qui cohabitent au sein de l'organisation.

« Tout ce que je fais, je le fais pour mes enfants. Pour nous, c'est fini… C'est trop tard. On a perdu notre jeunesse », confie Abou Karim, un combattant de Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) originaire d'Idlib. Il a perdu une fille lors des bombardements du régime de Bachar Al-Assad.

S'il existe un dénominateur commun aux combattants djihadistes de HTC, comme l'a révélé cette série d'entretiens, c'est leur expérience de la violence. Une violence inouïe, constante, produite par la répression du régime d'Al-Assad. À plusieurs reprises, un événement marquant semble être le déclencheur du passage de l'activisme politique à la lutte armée.

Abou Faysal, haut responsable au sein de l'administration des opérations militaires de HTC, partage une histoire similaire. Originaire d'Idlib et âgé d'une quarantaine d'années, il se souvient :

J'étais chauffeur de camion et je transportais des marchandises entre la Syrie et l'Irak. Un jour, j'ai été arrêté à un poste de contrôle militaire à Tartous. C'étaient des alaouites. Parce que j'étais d'Idlib, ils m'ont emprisonné. J'ai été torturé et humilié. Ce n'est que quelques jours plus tard que j'ai été libéré grâce à mon employeur, qui avait des connexions avec le régime.

C'est après cet événement qu'Abou Faysal dit avoir décidé de prendre les armes et de rejoindre une brigade d'insurgés de son quartier à Idlib, lancée en 2011 par un officier du régime d'Assad ayant fait défection.

Un glissement idéologique

Bien que le soulèvement populaire de 2011 ait d'abord été un mouvement pacifique et multicommunautaire, l'extrême violence de la riposte armée du régime d'Assad a conduit à la fragmentation, à l'exil et à la militarisation progressive de l'opposition. Certains des manifestants, en particulier ceux issus de milieux les plus modestes, ont pris les armes et sont devenus des combattants, s'engageant principalement dans l'Armée syrienne libre (ASL), tandis que d'autres rejoignaient des factions islamistes.

Les services de renseignements de Bachar Al-Assad ont ensuite méthodiquement ciblé et éliminé les factions les plus modérées de l'insurrection, tout en libérant de prison les djihadistes les plus radicaux. Beaucoup de ces djihadistes avaient été utilisés par Damas dans les années 1990 et 2000 pour déstabiliser le régime baathiste en Irak et attaquer les forces américaines après qu'elles ont envahi le pays en 2003 et destitué Saddam Hussein.

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Damas, 19 janvier 2025. Des combattants de HTC dans la mosquée des Omeyyades.

Dans le même temps, la propagande du régime s'emploie à discréditer la rébellion en la présentant comme une menace terroriste sunnite, et en qualifiant ses membres de « takfiri »1 dans une tentative de l'homogénéiser et de la délégitimer. Pour accentuer cette fracture, l'État cherche à rallier les communautés dites « minoritaires » (chrétiens, druzes, alaouites). À chaque quartier, chaque ville, les services de renseignements et la direction militaire adaptent leur stratégie, s'appuyant sur des décennies de savoir sécuritaire. Le régime assiège, bombarde ou monte des milices civiles contre les quartiers rebelles, le plus souvent sunnites. Ce climat de violence favorise un glissement idéologique d'une partie de l'opposition récupéré par les factions les mieux organisées sur place, les factions islamistes : de simple combattant, on devient peu à peu djihadiste.

Dans ce contexte, Idlib, située dans le nord-ouest du pays, non loin de la frontière turque, est devenue un des centres névralgiques de l'insurrection rebelle et en particulier islamiste. Fusion de plusieurs groupes insurgés djihadistes, HTC et d'autres groupes de l'insurrection y forment le Gouvernement du salut syrien à partir de 2017 et dominent la région jusqu'à l'offensive sur Damas en décembre 2024 et la chute du régime d'Assad.

Les bombardements chimiques, gravés dans la mémoire

Abou Nassim, un jeune homme de 20 ans originaire d'Alep, témoigne : « Je vivais dans les quartiers est, encerclés par le régime et ses milices. Un jour, comme tant d'autres, nous avons été bombardés. Mon frère a été tué. » Son visage se crispe, ses yeux s'emplissent de larmes, et il peine à parler. Après 2018, sa famille a été déplacée à Idlib. Là, il dit qu'il était presque inévitable d'être associé à HTC :

Dès que vous entriez dans un quartier, vous étiez considéré comme un sympathisant. Il y avait le quartier général de l'organisation et la mosquée, tous deux sous l'autorité de l'émir local, Moukhtar Al-Turki. Un Turc.

Initialement recruté comme garde du chef local, Abou Nassim travaille désormais dans les services de renseignements militaires de HTC.

Dans le quartier de Jobar, à Damas, Abou Mohamed et Abou Omar montrent ce qu'il reste de leur maison. Dans ce district autrefois vibrant, majoritairement sunnite, il y avait ici une librairie, là un photographe. Maintenant, il n'y a plus rien. Le régime a assiégé le quartier pendant près de six ans et mené des bombardements intenses, y compris aux gaz chimiques et neurotoxiques.

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Damas, 21 janvier 2025. Abou Mohamed dans les ruines du cimetière de Jobar (banlieue de Damas)

Une scène, relative aux bombardements chimiques, est gravée dans la mémoire d'Abou Mohamed :

Pendant les premiers jours des attaques, on est sortis en courant, paniqués, ne sachant pas ce qui se passait. Une odeur étrange emplissait l'air. J'ai vu une personne inconsciente allongée sur le sol. Je l'ai soulevée, l'ai mise dans une voiture et me suis précipité vers l'hôpital le plus proche. Il y avait des corps de personnes décédées alignés au sol. En conduisant, ma vue a commencé à se brouiller et mes yeux brûlaient. La douleur est devenue insupportable — je pouvais à peine voir la route… et par accident, j'ai écrasé l'un des corps. Un homme en larmes m'a crié : « Tu es en train de rouler sur un cadavre ! » J'ai ressenti une immense culpabilité… qui ne m'a pas quitté.

Retour à Tadamon

En 2018, suite à un accord conclu entre le pouvoir syrien et le groupe HTC, tous les quartiers contrôlés par les rebelles ont été évacués, et leurs habitants, relocalisés dans la province d'Idlib. Dans beaucoup de ces zones, le régime a orchestré un changement démographique guidé par une logique confessionnelle, la majorité des populations implantées étant des chiites ou des alaouites.

À Tadamon, un district de Damas marqué par de violents affrontements, Abou Fahd, combattant de HTC, parcourt les principaux lieux de bataille.

Ici, le régime a installé des milices, les Forces de défense nationale. Ils répandaient la terreur : enlèvements, exécutions, bombardements, raids punitifs ciblant notre partie du quartier, qui était contrôlée par des rebelles. Ils ont commis des massacres. Dans ma famille, 28 personnes ont été tuées. Certains de ces miliciens étaient mes camarades de classe quand on était enfants.

Un homme en manteau noir lève le bras vers le ciel, tenant une colombe blanche. Le fond est un ciel bleu clair.
Damas, 20 janvier 2025. Abou Fahd sur son toit avec ses pigeons à Tadamon.

Tadamon est tristement célèbre pour les massacres de masse perpétrés par les milices loyalistes, qui capturaient des civils des quartiers rebelles, les forçant à creuser leurs propres fosses communes avant de les exécuter et de brûler les corps afin d'effacer toute trace de leur crime. « L'État a vendu des quartiers entiers à des divisions de l'armée ou à des groupes de miliciens. Ensuite, ces hommes pouvaient faire ce qu'ils voulaient aux civils : tuer, violer, voler, terroriser », déclare un résident âgé qui a perdu trois enfants.

Abou Fahd ne possède plus grand-chose ; son ancien appartement est maintenant occupé par une famille civile pauvre. Il n'a pas l'intention de les expulser. Sur le toit de son immeuble, il garde des pigeons qu'il relâche dans le paysage dévasté. Il les regarde voler longtemps. « Soubhanallah [Gloire à Dieu], c'est beau ». Il dit que cela lui rappelle le passé — sa vie, la simplicité et les jours paisibles révolus.

Armée nationale, vie civile ou djihad global ?

La chute du régime d'Al-Assad a entraîné un renversement des relations sociales et politiques, accordant davantage de pouvoir à des populations autrefois marginalisées. C'est en particulier le cas des populations sunnites du Nord (comme celles d'Idlib), longtemps reléguées à la marge socialement et spatialement, voire méprisées. Elles sont désormais propulsées sur le devant de la scène politique et militaire. De même, de nombreux hommes en provenance d'autres régions et déplacés vers Idlib ont pu se politiser et s'intégrer socialement grâce au djihad et à l'action militaire sous le commandement de HTC. Les victoires militaires et le succès de leurs troupes ont dans le même temps permis une forme de valorisation des combattants issus de ces populations, qui se posent désormais la question de leur avenir.

Au dire des personnes rencontrées dans le cadre de notre enquête, trois principales orientations se dessinent.

La majorité des combattants souhaite poursuivre une carrière militaire. Après des années de conflit, beaucoup espèrent en effet rejoindre l'armée nationale une fois qu'elle sera mise en place. De nombreux combattants sont déjà intégrés à l'administration des opérations militaires de HTC ou à des factions affiliées. « Je veux juste être soldat et retrouver une routine. La guerre est finie maintenant », explique un combattant posté au mausolée chiite de Sayyeda Rokayya, la fille de Hussein, dans la vieille ville de Damas.

Ces groupes disent vouloir opérer dans un cadre national, en respectant les frontières, le drapeau et les symboles de l'État-nation. À cet égard, ils ont des points communs avec d'autres mouvements islamistes-nationaux, comme le Hamas ou les talibans. Leur vision reste ancrée dans la souveraineté nationale, plutôt que dans un agenda internationaliste ou transnational.

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Damas, 21 janvier 2025. Abou Ahmed marchant dans les ruines de Jobar (banlieue de Damas)

La deuxième orientation consiste à retourner à la vie civile. « J'aimerais rouvrir ma boutique de téléphones, comme avant la révolution », dit Abou Fahd. D'autres, comme un chef de section surnommé « cheikh » par ses hommes, partagent cette aspiration : « Je n'aime pas les armes. On les a prises parce qu'on n'avait pas le choix. Mais dès qu'un gouvernement et un État stable seront en place, je serais le premier à les déposer, je le promets. »

Enfin, un dernier groupe reste déterminé à poursuivre le combat au-delà des frontières syriennes. Deux objectifs principaux : la Palestine et l'Iran. Pour Abou Nassim, le jeune Alépin, « la guerre n'est pas terminée. La prochaine étape, c'est la Palestine. » Pour d'autres, l'Iran, décrit comme l'ennemi « chiite », accusé d'intentions impérialistes et « anti-islamiques », est perçu comme l'adversaire principal — considéré comme un obstacle historique aux ambitions islamistes sunnites dans la région. Ces discours, répandus depuis le soutien iranien au régime baathiste syrien en 1980 et au gouvernement irakien post-2003, ont été amplifiés par le soutien massif de l'Iran au régime de Bachar Al-Assad, ainsi qu'aux milices chiites en Irak responsables de nombreuses exactions contre les populations sunnites.

Téhéran et ses milices ont également profité des conflits dans ces régions pour étendre leur prédation sur les ressources de la zone irako-syrienne. Abou Houdhayfa, un combattant tatar de 17 ans, originaire de Russie, déclare sans détour : « L'Iran est l'ennemi principal. Nous allons les combattre. » En 2016, sa famille quitte la Russie pour la Turquie, avant de migrer vers ce qu'ils considéraient comme une terre islamique : la poche d'Idlib. Une fois là-bas, son père et son oncle ont combattu les forces d'Assad aux côtés de factions djihadistes russophones et tatares.

D'autres combattants et militants adhèrent à une vision salafiste-djihadiste, plaidant pour un califat qui rejette l'État-nation, ses frontières héritées de l'ère coloniale, ses symboles, ainsi que le système présidentiel et les élections. Cette perspective est particulièrement répandue parmi les combattants étrangers, dont beaucoup adoptent une vision géopolitique plus large, embrassant l'idée de djihad global. Certaines régions, façonnées par les parcours et origines des combattants, sont considérées comme des objectifs clés pour étendre le djihad ou inciter des recrues à les rejoindre : l'Irak, le Turkestan (notamment les zones ouïghoures en Chine), les pays d'Asie centrale, le Kurdistan irakien et iranien entre autres. Cela conduit à des répercussions significatives sur le sol syrien, comme en témoigne l'assassinat d'un commandant ouïghour à Idlib, exécuté par des agents chinois sous couverture.

L'enjeu de la naturalisation

Dans une interview accordée à Syria TV le 14 décembre 2024, Ahmed Al-Charaa, le président par intérim de la Syrie depuis janvier 2025, a souligné la nécessité de passer d'une « mentalité révolutionnaire » à une approche de construction de l'État, mettant en avant l'importance de l'institutionnalisation et de l'engagement dans le domaine diplomatique international. Un aspect clé de cette transition est la formation d'une armée nationale et la consolidation du ministère de la défense, argue-t-il. Cependant, plusieurs défis ont déjà émergé, notamment en ce qui concerne le statut des combattants étrangers.

Un homme de dos se tient sur une rue pavée, il porte un gilet noir et porte une arme sur son épaule. En arrière-plan, on peut voir des bâtiments anciens et un minaret. L
18 janvier 2025, Damas. Abou Houdhayfa, un combattant tatar de 17 ans, originaire de Russie. A l'âge de huit ans, sa famille — son père, sa mère et son oncle — a quitté la Russie pour la Turquie avant d'émigrer vers ce qu'ils considéraient comme une terre d'islam : l'enclave d'Idlib.

Des milliers d'entre eux ont en effet joué un rôle majeur dans le conflit, contribuant aux victoires des forces rebelles contre le régime. HTC a fortement compté sur eux, tirant profit de leur expérience sur le champ de bataille et de leur expertise acquise lors de conflits précédents.

À la mi-décembre, Ahmed Al-Charaa a évoqué la possibilité d'accorder la citoyenneté syrienne aux combattants étrangers sous certaines conditions, ce qui a d'ailleurs été réalisé pour de nombreux cadres. Cependant, cette proposition rencontre une forte opposition de la part de larges segments de la société civile et de plusieurs groupes armés. « Nous sommes complètement opposés à la naturalisation de ces étrangers. Ce pays appartient aux Syriens, et son armée aussi », a déclaré un commandant de la Brigade de la montagne, la deuxième plus grande milice druze du pays. D'autres soutiennent que la naturalisation pourrait offrir une stabilité à long terme à ces combattants et les empêcher de chercher de nouvelles zones de conflit.

Le risque d'un coup d'État

L'autre défi majeur, ce sont les tensions entre les cadres du gouvernement de transition et sa base idéologique et militaire. Le gouvernement d'Al-Charaa a en effet progressivement adopté une posture islamiste, où les sunnites occupent une place dominante — avec une administration largement contrôlée par des cadres de Hayat Tahrir Al-Cham et des membres influents des grandes familles sunnites urbaines. L'homme fort du pays, qui avait déjà cherché à « déradicaliser » son organisation lors de la gouvernance d'Idlib (2017-2024) a voulu dès décembre atteindre une reconnaissance internationale et une unité à l'intérieur des frontières, en s'appuyant notamment sur le nationalisme syrien. Cependant, cette orientation est grandement mise à l'épreuve par les pressions exercées par sa base. Comme l'explique le chercheur indépendant Felix Legrand :

Il existe une véritable opposition au sein de HTC et des factions affiliées, loyales ou indépendantes, qui critiquent Ahmed Al-Charaa pour son manque de rigueur dans l'application de la charia, ses trop nombreuses amnisties et son absence de réaction face à Israël. Beaucoup en Syrie redoutent qu'il soit assassiné par une branche plus radicale, qui prendrait alors le pouvoir à sa place.

À la suite d'embuscades organisées par d'anciens membres du régime, regroupés au sein de la Brigade du bouclier côtier, près de 300 morts ont été dénombrés dans les rangs gouvernementaux, selon Damas. En réponse, le président par intérim a ordonné une vaste mobilisation contre les insurgés de la montagne alaouite. Cependant, cette mobilisation des forces de sécurité, accompagnée d'autres groupes djihadistes, a conduit à une série d'exactions et de massacres de grande envergure visant la population civile alaouite. Bien que plusieurs vidéos attestent de la présence de factions anciennement membres de l'Armée nationale syrienne, proches de la Turquie et désormais fidèles à Damas, certaines montrent également des éléments en uniforme des forces de sécurité et du commandement des opérations militaires, désormais placés sous le contrôle des ministères de l'intérieur et de la défense syriens. Les ONG présentes sur place (le Réseau syrien pour les droits humains, l'Observatoire syrien des droits humains) parlent d'un millier de morts parmi les civils au 12 mars. Face à ces révélations, Ahmed Al-Charaa a annoncé la création d'un comité de justice, composé de membres de l'opposition non affiliés à HTC, chargé de collecter les preuves des crimes commis et de juger les responsables.

L'expansion du domaine des luttes

Des violences et des meurtres à caractère confessionnel ont déjà eu lieu auparavant, notamment contre les communautés alaouites et chiites, surtout à Homs. Ils sont souvent liés à des conflits fonciers et des représailles, et organisés par des groupes armés informels ou des factions autonomes pro-Damas. Mais l'implication à grande échelle des forces de sécurité constitue une nouveauté pour Ahmed Al-Charaa. Il se retrouve confronté à un dilemme : comment gérer ces événements sans risquer d'aliéner des factions cruciales et sa base militante ? De plus, la question de la collusion, dans ces exactions, entre l'administration et des cadres du gouvernement actuel reste posée. Une chose est sûre : le dirigeant syrien devra adopter une réponse ferme s'il veut préserver le soutien de nombreux citoyens, en particulier celui des minorités du pays.

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Damas, 19 janvier 2025. Combattant de HTC dans le souk Al-Hamidiyya.

Enfin, bien qu'Ahmed Al-Charaa affirme qu'il n'a pas l'intention d'exporter la révolution, il doit également composer avec des individus sur son territoire qui cherchent à mener ou à inciter à des actions à l'étranger. L'enquête sur le meurtre en France du professeur d'histoire Samuel Paty en 2020 avait révélé des liens entre l'assaillant et un combattant tadjik de HTC basé à Idlib. Le groupe rebelle a cependant nié toute implication, déclarant que l'individu avait agi de manière indépendante. Le 14 janvier, HTC a arrêté un combattant égyptien qui avait annoncé son intention de lancer un mouvement révolutionnaire islamiste en Égypte quelques jours auparavant.

Ces incidents mettent en lumière les efforts et défis persistants de ce gouvernement de transition dominé par HTC pour s'adapter dans la Syrie post-Assad, tout en redéfinissant sa position sur la scène internationale, ainsi que sa politique intérieure et son idéologie vis-à-vis de sa base militante et militaire.


1Le takfir est une posture doctrinale consistant à accuser un individu d'incroyance (koufr), ce qui peut entraîner son exclusion de la communauté musulmane, voire, pour certains groupes, sa mise à mort.

Turquie. La dissolution du PKK, une décision historique mais un processus imprécis

L'image montre un groupe de douze personnes assises derrière une table blanche. Il y a des hommes et des femmes, tous vêtus de costumes et de tenues professionnelles. L'ambiance semble formelle, et une personne au centre tient un document.

Le chef et fondateur du Parti des travailleurs du Kurdistan, Abdullah Öcalan, a appelé depuis sa prison au désarmement et à la dissolution du groupe. Une décision historique qui a eu des répercussions en Syrie et en Irak, mais dont on peine encore à mesurer toutes les conséquences pour les Kurdes en Turquie.

Tout commence lors de la cérémonie d'ouverture de l'année parlementaire turque en octobre 2024, lorsque le leader ultranationaliste Devlet Bahçeli serre la main des députés du parti pro-kurde DEM (Parti de l'égalité et de la démocratie des peuples). Ce geste anodin surprend ces derniers, habitués aux accusations constantes de « terrorisme » de la part de Bahçeli, bras droit de Recep Tayyip Erdoğan, et aux menaces d'interdiction de leur parti. Après cette poignée de main, l'homme adresse un message au chef et fondateur du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Abdullah Öcalan, qui purge une peine de prison à vie sur l'île d'Imrali, depuis son arrestation en 1999 : « Si le chef terroriste est libéré de son isolement, qu'il vienne parler au Parlement. Qu'il crie que le terrorisme est complètement terminé et que son organisation est démantelée. »

Cette invitation laisse entendre que l'État pourrait être disposé à négocier la libération du leader kurde ou une transition vers l'assignation à résidence, en échange de la dissolution du groupe armé. Le PKK mène depuis 1984 une guérilla contre l'État turc, sa principale revendication étant une plus grande autonomie pour la population kurde du pays. Quatre décennies de conflit ont fait plus de 40 000 morts, pour la plupart des civils. Considéré comme une organisation terroriste par la Turquie, l'Union européenne et les États-Unis, les cadres du PKK ont été affaiblis par des attaques constantes et des campagnes d'arrestation. Cependant, l'organisation a survécu pendant 41 ans, en ayant pratiquement la même direction.

Devlet Bahçeli a été farouchement opposé aux précédents processus de paix initiés par le gouvernement d'Erdoğan, avant de prendre l'initiative de celui-ci. Il fait toutefois remarquer qu'« il ne s'agit pas d'un nouveau processus de règlement » de la question kurde, faisant référence au nom donné aux tentatives de négociations d'il y a plus de dix ans, mais décrit le scénario actuel comme un « nouveau départ ». Son geste fait suite à une série d'autorisations accordées à une délégation du parti pro-kurde DEM pour rendre visite à Öcalan — en isolement depuis près de dix ans — alors que les rumeurs d'une déclaration attendue d'Öcalan se font de plus en plus insistantes.

« J'assume la responsabilité historique de cet appel », déclare le fondateur du PKK dans une lettre lue par la délégation du DEM à Istanbul le 27 février. Quelques minutes avant la lecture du texte, une image d'Öcalan apparaît dans les médias, pour la première fois depuis douze ans. Le leader emprisonné est assis à une table avec la délégation du parti DEM et trois autres détenus du haut commandement du PKK, suggérant qu'il ne prend pas la décision seul. « Tous les groupes doivent déposer les armes et le PKK doit être dissous. » La déclaration demande également à la direction du groupe de convoquer un congrès dès que possible pour finaliser les étapes nécessaires à son démantèlement.

Des réactions mitigées de l'autre côté des frontières

Il y aurait derrière cette initiative une tentative d'Erdoğan de rallier des soutiens, en vue de modifier la constitution et de prolonger son mandat. Le contexte régional est également à prendre en considération. Ainsi, la Turquie chercherait à régler le conflit avec le PKK alors que les Kurdes tentent de trouver leur place dans la nouvelle Syrie après la chute de Bachar Al-Assad. D'autre part, la fin du groupe armé permettrait à Ankara de renforcer ses relations, notamment économiques, avec le Kurdistan irakien, où le PKK a actuellement ses bases.

Ce que la partie kurde a à gagner, au-delà de l'éventuelle libération d'Öcalan, n'est toutefois pas très clair jusqu'ici. « Il est difficile de définir la situation actuelle, car ceux qui ont pris l'initiative ne lui ont pas donné de nom. Il semble que nous soyons dans un processus de dialogue, où certains essaient de convaincre les autres de quelque chose », décrit Yüksel Genç, coordinatrice du centre de recherche électorale SAMER. « Quand on ne peut pas décrire un processus, on ne peut malheureusement pas établir de feuille de route », ajoute-t-elle.

Les dirigeants du PKK dans les montagnes de Qandil, au Kurdistan irakien, ont répondu à l'appel d'Öcalan en déclarant à leur tour un cessez-le-feu avec la Turquie. « En tant que PKK, nous acceptons pleinement le contenu de cet appel. Nous nous conformerons à ses exigences et les mettrons en œuvre de notre côté », déclarent-ils dans un communiqué. « Aucune de nos forces n'entreprendra d'action armée à moins d'être attaquée », souligne la note. Le groupe militant conditionne toutefois le désarmement à une rencontre en tête-à-tête avec Öcalan, connu sous le surnom d'« Apo ». « La mise en œuvre de questions telles que le dépôt des armes ne peut se faire que sous la direction pratique du chef Apo », indique encore le communiqué. Les guérilleros demandent également la tenue d'un congrès interne pour décider des prochaines étapes du désarmement, qui incluraient la libération et la participation de leur chef. Ils avertissent :

Il faut créer un environnement sûr. Pour que le congrès soit couronné de succès. Le chef Apo doit le diriger personnellement. Jusqu'à présent, nous avons géré la guerre avec toutes ses erreurs et ses insuffisances, mais seul le leader Apo peut gérer la période de paix et une société démocratique.

La nouvelle du désarmement est accueillie avec plus de prudence dans le nord de la Syrie, où les Forces démocratiques syriennes (FDS) — des milices kurdes pour la plupart — ont établi leur autonomie pendant les années de guerre syrienne. Leur commandant Mazloum Abdi a déjà prévenu qu'ils n'étaient pas concernés par l'appel d'Öcalan, même si la Turquie perçoit les FDS comme une branche du PKK.

Au milieu de cette incertitude, Abdi annonce le 10 mars un accord avec le gouvernement syrien d'Ahmed Al-Charaa en vertu duquel sa milice et les institutions de l'administration autonome kurde seront intégrées à l'État central, en échange de garanties sur la participation à la transition, le retour des Kurdes déplacés et l'engagement de Damas à « reconnaître la communauté kurde comme une composante autochtone de l'État syrien, en garantissant leur droit à la citoyenneté et à tous les droits constitutionnels ». Saleh Muslim, un des principaux dirigeants kurdes en Syrie, a déclaré après la signature du pacte avec Damas que les FDS « n'ont pas dévié » de la volonté d'Öcalan, sans pour autant donner plus de détails concernant les attentes du leader emprisonné.

Le processus est par ailleurs soutenu par le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) à Erbil, qui a exprimé son soutien à l'initiative. Selon l'historien et analyste politique Hamit Bozarslan :

Il peut y avoir des désaccords à Qandil, nous ne le savons pas. Mais nous ne pouvons pas oublier qu'Öcalan vit dans des conditions d'isolement très dures depuis quatre ans, qu'il n'a pas pu rencontrer ses avocats, et encore moins les gens de Qandil. Je ne sais pas quel type de communication ils ont en ce moment. Öcalan peut demander à déposer les armes et peut-être que Qandil acceptera de déposer les siennes, puisqu'il n'est probablement plus une structure solide. Je pense que la partie la plus difficile sera de traiter la reconnaissance de la question kurde et l'intégration du problème kurde en Turquie.

Des conditions encore inconnues

L'initiative actuelle est très différente du processus de paix qui s'est effondré il y a dix ans, dans lequel des comités sont mis en place pour s'enquérir des préoccupations de la société et expliquer la voie à suivre. Au cours de ces années-là, une certaine ouverture sociale a lieu, qui permet l'existence de médias et de publications en langue kurde. Öcalan prononce alors un discours le jour de Newroz (Nouvel An kurde), en 2013, dans lequel il assure que le PKK cesserait ses activités à l'intérieur de la Turquie. À l'époque, les références à la nécessité de démocratiser le pays sont constantes. « La période de lutte armée se termine, la porte s'ouvre à la démocratie. Nous lançons un processus axé sur les aspects politiques, sociaux et économiques, une compréhension basée sur les droits démocratiques, les libertés et l'égalité se développe », indique alors la lettre d'Öcalan.

Mais à la même période, le Parti de la justice et du développement (AKP) du président Erdoğan doit faire face à plusieurs crises, telles que les manifestations antigouvernementales de Gezi, la montée en popularité du parti pro-kurde DEM ou les manifestations de Kobané contre l'offensive de l'État islamique dans le nord-est de la Syrie. Le processus s'effondre en 2015 avec la mort de deux policiers turcs dans un attentat imputé au PKK, qui déclenche une offensive dans le sud-est du pays avec des affrontements qui font plus de 7 000 morts, dont près d'un millier de civils. Les institutions kurdes sont fermées et l'état d'urgence déclaré pendant des mois.

Aujourd'hui, « il s'agit d'un processus différent, la plupart des négociations se déroulent désormais avec Imrali », explique Tuncer Bakırhan, codirigeant du parti DEM.

Lors du processus précédent, on avait promis aux gens que tout serait démocratisé, que leurs enfants auraient un emploi, des droits, mais cela n'a pas été le cas. De grandes attentes ont été créées, et, lorsqu'elles n'ont pas été satisfaites, cela a conduit à une grande violence, à des arrestations et à des opérations. C'est pourquoi nous faisons aujourd'hui preuve de prudence, car nous ne pouvons pas prédire ce qui va se passer.

Alors que les pourparlers avec Öcalan se poursuivent, le gouvernement continue de réprimer le parti DEM, les journalistes et le secteur culturel kurde dans le cadre des opérations menées contre les secteurs d'opposition. « Depuis le début de ce processus [octobre 2024], la pression s'est considérablement accrue. Tous les segments de la société sont intimidés, ce qui leur fait croire qu'ils peuvent eux aussi être victimes d'opérations policières », déclare M. Genç. Depuis les élections locales de mars 2024, huit municipalités du DEM ont déjà fait l'objet d'une intervention policière et leurs maires ont été remplacés par des administrateurs. Entre-temps, plus d'une douzaine de journalistes pro-kurdes ont été arrêtés au cours du mois de février et des musiciens tels que Kasım Taşdoğan ont été jugés pour avoir chanté des chansons politiques en kurde.

Pour l'instant, on ne parle pas encore des anciens dirigeants du parti DEM, Selahattin Demirtaş et Figen Yüksekdağ, emprisonnés depuis novembre 2016 dans le cadre d'une campagne contre le parti où des milliers de membres accusés de liens avec la guérilla ont été arrêtés. Demirtaş a publié une lettre dans le think tank QAD soutenant le processus, mais exigeant qu'il soit accompagné d'une « feuille de route pour la paix sociale. Nous savons que le simple fait de rendre les armes n'implique pas nécessairement une transition directe vers la démocratie. Pour y parvenir, une lutte longue et difficile nous attend », a-t-il déclaré dans son communiqué.

Öcalan, la « clé » de la paix

« Dans le processus précédent, il était admis qu'il existait une question kurde et elle a été abordée au cours du processus. Aujourd'hui, la question est traitée comme juste du “terrorisme”, comme si la question kurde n'existait plus », explique Bozarslan. Les médias turcs spéculent sur le fait que le gouvernement pourrait négocier une série de concessions en échange de la fin de la guérilla, comme la libération de dirigeants politiques, de journalistes et d'activistes inculpés pour des liens présumés avec la guérilla. Toutefois, pour l'heure, il n'y a que l'appel d'Öcalan et la balle est dans le camp du gouvernement.

Selon une enquête de SAMER menée dans les provinces du Sud-est et les principales villes turques où se concentre la population kurde, seuls 27 % de la population s'attendent à ce que l'appel d'Öcalan se transforme en un processus de paix. Jusqu'à présent, la seule action du gouvernement au-delà du dialogue avec Imrali est le plan de développement de 14 milliards de dollars (12,82 milliards d'euros) visant à réduire le fossé économique entre le Sud-est et le reste du pays. Le vice-président turc, Cevdet Yılmaz, indique que l'investissement est une occasion de « mettre fin au terrorisme et de renforcer un environnement de paix et de sécurité ».

Yüksel Genç explique pour sa part :

Il faut aller beaucoup plus loin, il faut prendre des mesures pour donner confiance à la société afin de créer un climat de paix, de participer aux mécanismes de réconciliation et de justice réparatrice. Rien de tout cela n'existe pour le moment.

Néanmoins, les acteurs impliqués dans le processus s'accordent à dire qu'Öcalan est la « clé » de la paix, même si chaque partie l'envisage sous son propre prisme, qu'il s'agisse de celui du terrorisme ou des droits d'une partie de la société. Tuncer Bakırhan affirme :

Il y a Öcalan, il y a le PKK, mais nous ne sommes pas eux. Nous sommes un parti politique avec une représentation parlementaire et notre mission est de trouver une solution politique. En tant que parti, nous ne pouvons pas dire au PKK de remettre ses armes ou de cesser ses activités, personne ne nous écouterait. Mais nous pouvons le dire à Öcalan, qui est une structure holistique à lui seul, où il se trouve lui-même au sommet.

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Traduit de l'espagnol par Sarra Grira.

Syrie. Le grand désarroi des alaouites

L'image montre une statue gigantesque de la main et du visage d'un personnage allongé sur le sol, entourée de verdure et sous un ciel bleu. La statue semble partiellement détruite ou en ruine.

À Tartous, la prise de pouvoir en décembre 2024 par le groupe rebelle islamiste Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), la fuite de Bachar Al-Assad et l'émergence de milices armées font craindre aux alaouites des affrontements motivés par un désir de revanche. Une crainte confirmée avec les massacres qui ont eu lieu les 7 et 8 mars 2025 sur la côte. Sur fond d'exactions, un civil spécialisé en cybersécurité se mobilise tandis qu'un ex-officier de l'armée de l'air réclame l'amnistie. Récit.

Depuis la finalisation de ce récit, des affrontements opposant les forces du gouvernement provisoire et les fidèles de l'ancien régime, qui sont parvenus à s'emparer de plusieurs positions militaires, ont eu lieu. Face à cette escalade, les autorités ont déployé en urgence des milliers de combattants issus des anciennes factions rebelles et djihadistes du nord. Dès le 7 mars, le littoral est devenu un champ de bataille. S'en sont suivis les deux jours les plus sanglants depuis l'accession d'Ahmed Al-Charaa au pouvoir. Le bilan provisoire fait état de plus de 1 000 morts, dont au moins 700 civils, principalement parmi la communauté alaouite.

Dans les rues désertées de Tartous, ville portuaire de la côte ouest-syrienne, en bordure de la Méditerranée à près de 200 kilomètres au nord de Damas, minuit sonne et des tirs de kalachnikov retentissent. Rami (son prénom a été modifié) sursaute, arraché au silence, puis se plonge dans les dizaines de notifications de son téléphone. « C'est HTC… Ils veulent nous terroriser », commente-t-il, convaincu que ces tirs proviennent du groupe rebelle islamiste ayant mené l'offensive du 8 décembre qui a renversé Bachar Al-Assad. Il les qualifie de « terroristes ».

À 28 ans, ce jeune homme, diplômé en cybersécurité, formé en Russie, ne quitte pas des yeux son écran, que ce soit depuis son bureau ou cloîtré chez lui. Deux jours après la chute du régime Assad, il a créé un canal sur l'application de messagerie Telegram pour son quartier, couvrant cinq rues. « Au début, nous étions une vingtaine, maintenant nous sommes plus de six cents », explique-t-il. Une façon pour lui de « protéger la ville » en surveillant tout mouvement dans les rues adjacentes.

Une communauté en alerte

Vêtu de noir, une montre connectée au poignet, Rami reçoit quotidiennement des demandes d'adhésion de voisins désireux de rejoindre le groupe pour être alertés en cas de « danger imminent ».

« La situation n'est plus sûre pour nous, les alaouites », affirme-t-il. La minorité, dont est issu le clan Assad, est estimée à 10 % de la population syrienne. Pendant cinquante-quatre ans, ils ont été la colonne vertébrale du régime, occupant massivement des postes clés dans les services de renseignements, de sécurité, et dans l'armée, y compris des unités d'élite. Toutefois, depuis 2011, de jeunes recrues alaouites ont été déployées, en nombre significatif, en première ligne comme chair à canon du régime, souvent moins bien équipées que celles des unités plus spécialisées. Cette stratégie a exposé ces soldats à des risques élevés. Dans les villages montagneux alaouites, la population entre 20 et 30 ans a été décimée. À Tartous, on rencontre fréquemment des vétérans gravement blessés, les « gueules cassées » du régime.

Sur la boucle Telegram, des messages affluent. Des alertes, des vidéos, des images violentes d'exactions contre les alaouites. Impossible de distinguer les rumeurs des vérités.

Rami transmet aussi des informations à l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH) sur les violences visant les alaouites. Depuis le 8 décembre, cet organisme controversé — dont la fiabilité est remise en question par certains experts du conflit syrien en raison du manque de rapports détaillés et de vérifications des informations — affirme avoir recensé 250 exécutions extrajudiciaires ciblant principalement cette communauté.

Si le nombre exact de ces crimes reste difficile à établir, deux villages alaouites isolés autour de Homs, à 90 kilomètres à l'est de Tartous, entourés de localités sunnites, ont fait l'objet de massacres perpétrés par des groupes salafistes fin janvier. Ces violences ont alimenté chez les alaouites la crainte d'une chasse aux sorcières. Plusieurs villages alentour se sont vidés de leurs habitants.

L'empreinte russe

Sur le poignet de Rami, le tatouage du mot « slava » — « gloire » en russe — se détache sous la lumière tamisée, rappelant les jours passés à Voronej en Russie, où il a étudié pendant quatre ans et où la vie ressemblait à un « film en noir et blanc ». Il aime l'humilité des Russes et voit en Vladimir Poutine un leader qui a redonné la dignité à son peuple après la chute de l'URSS. « Jusqu'à il y a deux mois, je parlais russe quotidiennement », partage-t-il. Après son retour en Syrie en 2022, il a continué à pratiquer la langue avec les militaires russes stationnés à la base navale locale, jusqu'à leur départ soudain le 9 décembre, après la chute du régime. « Ils sont tous partis ce matin-là, il n'y avait plus personne », dit-il avec une pointe de nostalgie. La veille, alors que l'aube peinait encore à éclairer le ciel et dans le plus grand secret, Bachar Al-Assad avait fui le pays en avion depuis la base aérienne russe de Hmeimim, située à Lattaquié, au nord de Tartous.

Pour la fête de la Marine russe, le 31 juillet, la corniche — la promenade qui longe le littoral de la ville portuaire — était privatisée chaque année pour une parade militaire, rendant l'accès impossible aux civils. Des drapeaux russes et syriens flottaient côte à côte, accompagnés d'immenses portraits de Poutine et Assad. « Je me souviens encore de ces scènes », raconte le jeune homme en longeant la mer. Aujourd'hui, ce qui lui rappelle ces années-là, c'est Snow, son husky sibérien aux yeux vairons, adopté il y a huit ans. Il lui reste aussi une communauté de Syriens russophones, ceux qui, comme lui, ont appris la langue en Russie.

La statue de Hafez déboulonnée

Face à lui, un immense drapeau de la révolution syrienne, installé par les nouvelles autorités, flotte au vent. Un marqueur de leur prise de pouvoir, une rupture avec l'ordre ancien. Pourtant, dans cette ville où, dans certains quartiers, les alaouites représentent 90 % de la population, il est rare de voir ce drapeau accroché aux maisons, contrairement à d'autres régions du pays. Une image qui détone. Rami observe les trois étoiles du nouveau drapeau : « Elles sont censées représenter Alep, Damas et Deir ez-Zor. Mais où sont les autres villes de la Syrie et la côte ? Ce drapeau ne représente pas tous les Syriens », lâche-t-il.

Dans sa rue, à l'opposé du reste de la Syrie où ils ont été systématiquement arrachés, trônent encore sur les lampadaires de rares portraits de Bachar Al-Assad, lunettes noires sur le nez, avec au premier plan des « martyrs », les soldats des forces loyalistes du régime tués au combat. « Ce n'est rien comparé à ce que c'était avant ; il prenait la Syrie pour son fil Instagram », observe Rami.

Il n'a jamais aimé Bachar Al-Assad, qu'il considère comme un criminel, corrompu, responsable de la pauvreté du pays. Depuis 2012, une rumeur circule dans la ville affirmant que Bachar Al-Assad ne serait pas d'origine alaouite. Rami y adhère sans hésitation. Alors lorsqu'il apprend dans les jours précédant le 8 décembre qu'une offensive est en cours pour le renverser, il est euphorique. « Je n'arrivais pas à y croire », confie-t-il encore incrédule.

À Tartous, une zone qui est restée sous contrôle du régime jusqu'au bout, les images des célébrations des deux premiers jours suivant sa chute, où une immense statue de Hafez Al-Assad, père de Bachar Al-Assad, a été déboulonnée sous les acclamations de la foule, semblent déjà lointaines. La chanson « Une, une, une, nous sommes une seule Syrie » entonnée en chœur lors des premières manifestations en signe d'unité nationale paraît elle aussi s'être dissipée avec le temps.

Seul homme de sa famille, Rami a été exempté de service militaire. « Je suis soulagé de ne pas avoir les mains salies par la guerre civile. » Parmi ses amis, certains ont payé 10 000 dollars pour éviter l'armée, d'autres se sont cachés dans leurs villages pour éviter l'enrôlement. Beaucoup, souvent les plus pauvres, n'ont eu d'autre choix que de partir combattre dans les rangs de l'Armée arabe syrienne, en butte à des désertions massives dès 2012.

Mais rapidement, lorsqu'il voit, en décembre 2024, que HTC, ex-branche syrienne d'Al-Qaida, prend le pouvoir, son excitation se transforme en peur. « Je me suis dit qu'il fallait qu'on s'organise parce qu'en tant qu'alaouites on était en danger. J'ai tout de suite vu des assassinats cibler notre communauté. »

Une sécurité chère payée

Parmi son groupe de jeunes alaouites, l'inquiétude est palpable. Clea (son nom a été modifié), 25 ans, cheveux bouclés et sweat à capuche, est membre d'un groupe de quartier vigilant. Entre deux gorgées de maté, elle exprime son désarroi : « Ils ne peuvent pas venir nous tuer comme des chiens sans qu'on réagisse. »

Contrairement à Rami, qui qualifie Bachar Al-Assad, de « criminel », « rat », et « chien », Clea prend un ton désabusé lorsqu'elle évoque la chute du régime :

Je me fiche d'Assad. Après treize ans de guerre, je voulais juste qu'ils ne viennent pas nous tuer tous. Sous Assad, nous n'avions pas de liberté politique, mais nous pouvions vivre, boire, danser. Maintenant, ma mère ne me laisse même pas sortir après la nuit tombée.

Elle désigne son village recouvert de neige, où se trouve sa maison familiale, désertée. Désormais, « c'est trop dangereux pour moi d'y aller, c'est trop isolé », dit-elle.

Si certains alaouites, comme elle, regrettent une certaine stabilité dans le régime, d'autres rappellent que cette sécurité pour eux avait un prix. Vivant dans une bulle, loin du fracas des combats ou des bombes, beaucoup d'alaouites de Tartous ont suivi le conflit à distance sans en subir les conséquences les plus violentes, qui ont ravagé d'autres régions. Mais cette apparente protection s'accompagnait d'une autre réalité, celle d'un contrôle étroit et d'un climat de suspicion permanent. Un simple like sur Facebook sous un post anti-Assad pouvait valoir un interrogatoire musclé par les moukhabarat, les services de renseignements syriens.

« Des sunnites ont été de grands soutiens du régime »

Un médecin de 30 ans, anesthésiste à l'hôpital Al-Bassel, du nom du fils de Hafez Al-Assad qui était initialement destiné à lui succéder et qui est décédé dans un accident de voiture en 1994 — récemment renommé « hôpital national de Tartous » —, boit un maté dans un café presque vide avec Rami.

On doit justifier pourquoi on a été silencieux sous le régime de Bachar, mais ce n'était pas seulement une affaire d'alaouites ; nous étions forcés au silence. Un gouvernement ne tient pas avec seulement 10 % de la population. Il y avait aussi des sunnites qui ont été de grands soutiens du régime.

Ce sentiment d'être injustement pris pour cible en tant qu'alaouites, perçus comme responsables des crimes de Bachar, est partagé par beaucoup.
La faute, selon lui, revient à la narration du clan Assad, qui aurait instrumentalisé les minorités pour asseoir sa légitimité. « Bachar Al-Assad a tenté de transformer un soulèvement contre son régime en une guerre confessionnelle, et il n'était pas le seul. Du côté sunnite, certains ont aussi alimenté cette rhétorique », assure-t-il. Il se souvient de la première fois, en 2011, qu'il a entendu le slogan « Les alaouites au tombeau, les chrétiens à Beyrouth » dans une manifestation à Homs. En réalité, le manifestant qui le scandait a été réprimandé par le reste de la foule. Le médecin ne s'en souvient pas.

Il évoque un autre chant qu'il dit avoir entendu en 2014 : « Avec un couteau sur le cou, nous viendrons chercher les alaouites. » Il affirme que ce slogan venait de l'icône de la révolution syrienne Abdel Basset Sarout, un chanteur originaire de Homs qui avait ensuite pris les armes, avant d'être tué en 2019.

Ces chants ont ensuite été largement exploités par la propagande gouvernementale diffusée en boucle, sur les pages Facebook et les chaînes officielles du régime. Cette narration, martelée pendant treize ans de guerre, s'est profondément ancrée dans la société alaouite.

Écrans de fumée

Le médecin raconte les dernières nouvelles de son hôpital à son ami Rami. Depuis le 8 décembre 2024, il observe à l'hôpital des licenciements massifs de personnes accusées de « percevoir un salaire sans travailler ». Cinquante pour cent du personnel non médical aurait été licencié. D'où le sentiment renforcé d'être pris pour cible. « Nous le prenons comme une mesure anti-alaouite », explique-t-il.

Après la pause-café, Rami regagne son bureau, situé dans une tour qui domine la ville. Freelance, il développe des applications et gère des sites web pour des entreprises, mais ces jours-ci, son attention est surtout accaparée par son groupe de vigilance. Assis devant plusieurs écrans, il explique : « Nous ne faisons pas confiance à HTC, et nous aimons tellement notre ville que nous nous débrouillons seuls pour la protéger. » Sur ce, grâce à des bots informatiques, Rami génère en masse des comptes sur Twitter. Il montre avec fierté un tweet devenu viral, vu plus d'un million de fois, qui montre un soldat à Tartous portant le drapeau noir de l'Organisation de l'État islamique (OEI) début décembre 2024.

Rami fait défiler la conversation Telegram sur son écran. Certains postent des alertes tandis que d'autres partagent des informations de sécurité, des vidéos, des images prises sur le vif. Il y a des rumeurs, des vérités et des exagérations. Les vidéos sont vues en boucle.

Dans un climat de rumeur, de peur et d'incertitude, chaque incident alimente un sentiment de menace. Dans la soirée du lundi 10 février, Rami reçoit une alerte sur le groupe : « Il y a deux hommes qui nous volent, ils sont de HTC. » Rapidement, la foule, alertée par la boucle Telegram, afflue sur les lieux. Les habitants s'emparent des deux individus, et les interrogent : ils affirment venir d'Idlib et appartenir à HTC, ce que les nouvelles autorités, alertées par le groupe, réfutent. Il s'agirait de deux usurpateurs. Rami n'y croit pas, impossible de vérifier.

Assad, le « traître »

Alors qu'il navigue sur X, Rami est interrompu par une silhouette familière à la porte de son bureau. Deux mois plus tôt, il était encore officier dans l'armée de l'air de Bachar Al-Assad, qu'il a servie pendant dix ans. Aujourd'hui, il se tient là, l'expression sombre mais propre sur lui : sa barbe est taillée, ses cheveux coiffés au gel. Il tient un bout de papier froissé à la main. « C'est ma demande d'amnistie. » Son nom est griffonné en noir, accompagné d'un numéro. « Je ne sors plus du quartier et ne traverse plus les checkpoints, explique-t-il. C'est trop risqué. Avec mon statut militaire non résolu, je ne suis ni civil ni soldat. »

Il dit s'être rendu pour entamer son processus de taswiya, l'amnistie annoncée par HTC pour les anciens soldats du régime. Une pratique inspirée de celle d'Assad qui avait procédé de la même manière envers d'anciens combattants en 2018. Mais depuis, plus de nouvelles. Son dossier est en suspens. Il attend. « Nous sommes des dizaines dans cette situation », affirme-t-il. Pour lui, le 8 décembre a marqué une rupture brutale. Une gueule de bois, suivie d'un silence pesant. Il semble ne pas encore avoir digéré la chute de Bachar Al-Assad. « Il nous a laissés là. Assad était au ciel pendant qu'on était au sol. » Il secoue la tête. « Il n'a même pas pris la peine de faire une déclaration ? Rien ? » Il le traite de « traître » pour avoir fui égoïstement, laissant la Syrie dans le « chaos ». En effet, alors que les rebelles de HTC et leurs alliés encerclent Damas, Bachar Al-Assad fait mine de diriger les opérations militaires, rassurant son état-major et ses proches. Il assure à ses généraux et aux services de sécurité que des contingents en provenance de Russie sont en route — un mensonge. En réalité, il prépare sa fuite. Dans la nuit du 8 décembre, il rejoint la base aérienne russe de Hmeimim, à Lattaquié, d'où il s'envole pour Moscou, retrouvant son épouse qui s'y trouve déjà. Il abandonne ses proches et ses effectifs.

Quand il évoque ses dix années dans l'armée et ce qu'il en reste, l'ancien officier désigne une poubelle au coin du bureau. « J'ai tout perdu. » Un autre abandon, celui des Russes. Il sait qu'ils sont « pragmatiques », mais il ne s'attendait pas à un tel lâchage.

Sur ce qu'il a fait dans l'armée, il reste évasif. « J'ai combattu Daech », dit-il simplement, mentionnant Homs et Alep. Il assure n'avoir jamais signé pour aller en première ligne mais y avoir été envoyé de force. Ingénieur de formation, il a tenté d'échapper au front, ce qui lui a valu sept jours de détention, puis une affectation dans le désert, chargé de défendre un barrage militaire. Vingt hommes. Une voiture piégée. Dix morts.

Le 7 décembre, il était encore en service. Lorsqu'il a vu douze blindés de HTC entrer dans Homs, le dernier verrou vers Damas, il a rendu les armes. La ville est reprise presque sans résistance. Mais aujourd'hui, il affirme, « d'un certain côté, regretter ».

Il veut partir. Quitter la Syrie. Il songe à vendre son appartement pour s'exiler en Russie. Il répète plusieurs fois son souhait : « dormir sur [ses] deux oreilles ». Mais pour partir, il lui faudrait un visa, un sésame inaccessible sans papiers civils. Il évoque des hommes à moto qui auraient brûlé des portraits de « martyrs » loyalistes. Il trouve cela « inacceptable ». Une rumeur circule : les familles de ces martyrs ne recevraient plus leurs pensions. Quant aux arrestations d'anciens officiers, il secoue la tête. « Ce n'est pas net. Les arrestations se font en mode cow-boy. Les familles ne savent même pas où sont détenus leurs proches, c'est totalement arbitraire. Il n'y a aucune communication. »

Éclosion de milices armées

À 60 kilomètres au nord de Tartous, sur la côte, à Jableh, une milice locale qui se fait appeler la Force de résistance syrienne a vu le jour. Ses membres arborent l'ancienne bannière syrienne et revendiquent des actions violentes, comme l'assassinat de deux officiers de la Direction générale de la sécurité. Impossible de déterminer leur effectif ou d'évaluer ce qui relève d'un effet d'annonce. « Beaucoup d'entre eux étaient de vrais criminels avant, assure Rami. Mais ils savent que, tôt ou tard, ils seront arrêtés par HTC. Alors ils essaient de provoquer un nouveau cycle de guerre civile. »

Une autre milice, anti-alaouite, elle, a récemment émergé sous le nom de Saraya Al-Sounna (Brigades sunnites). Ce groupe ultra radical hostile à une cohabitation avec les alaouites revendique une demi-douzaine d'attaques les ciblant. HTC a promis de les arrêter. Ils sont notamment responsables d'une attaque à Arza, dans le centre du pays, le 31 janvier 2025, faisant une dizaine de morts. Ce groupe, dont il est difficile de déterminer les effectifs, a appelé à multiplier les attaques contre les alaouites à travers le pays.

L'atmosphère est lourde. Le 1er février, au matin, un message s'affiche sur le téléphone de Rami : « Dix alaouites tués dans ce qui est décrit comme un massacre confessionnel. » L'exaction, ainsi que celles menées sur les villages d'Arza et de Fahel, Rami et ses amis la nomment le « génocide de Homs ».

Sur la corniche désertée

Les journées se succèdent à Tartous, monotones, la faute à l'hiver et à la peur, sans festivités ni sorties nocturnes. Pour se changer les idées, Rami marche le long de la corniche, à quelques pas de sa maison, dans un quartier aux ruelles modestes. Au loin, la mer gronde sous un ciel tourmenté. « La mer est énervée », observe-t-il. Le vent charrie des embruns salés jusqu'à lui. Seuls quelques touristes nationaux, inconscients du tumulte qui ronge la ville, posent devant la mer, tentant d'immortaliser un instant de légèreté sur cette plage qu'ils n'avaient pas revue depuis des années.

Pour le reste, rares sont ceux qui traînent. La plupart sont des travailleurs qui n'ont d'autre choix que d'être là, mais qui avouent partir dès que la nuit tombe. Un vendeur de maïs grillé évoque le « manque de sécurité », un grand-père craint « les enlèvements ».

Parmi eux, Ali, 40 ans, ancien soldat blessé, vend des chocolats défraîchis. Après six ans comme réserviste dans l'armée à Homs, où il occupait des postes de contrôle, il a été blessé. En ce jour venteux, il est là pour survivre.

À proximité, un membre de HTC, en civil, fume une cigarette en regardant la mer. Il assure se sentir en sécurité et en paix, profitant du bord de mer sans avoir besoin de son arme ni de son uniforme militaire. Originaire d'Idlib, il affirme appartenir à l'Armée syrienne libre (ASL). Cette faction militaire dissidente de l'armée de Bachar Al-Assad est ralliée à la Turquie. Elle a participé à l'offensive ayant mené à la chute du despote et a intégré HTC. « Il n'y a aucun problème à Tartous, tout le monde est en sécurité », assure-t-il.

Seulement des Syriens

Le 17 février, Ahmed Al-Charaa, le nouvel homme fort du pays, effectue une visite inopinée dans plusieurs villes syriennes, dont Tartous, son premier déplacement public depuis Damas en tant que président intérimaire de la Syrie. Sur X, des images le montrent acclamé par la foule jusqu'à la nuit tombée.

Sur le groupe Telegram, les commentaires fusent : « Les alaouites suivent n'importe quel leader. On voit les mêmes dans la foule qui soutenaient Assad », « Sur les images, on dirait qu'il y a du monde, mais en réalité, c'est juste un rond-point [avec quelques] personnes », « On ne veut pas de discours, on veut des actes. »

« Vous avez un port, des champs, pourquoi y a-t-il autant de pauvreté à Tartous ? » Al-Charaa insiste sur l'unité nationale, affirmant qu'il n'y a ni sunnites ni alaouites en Syrie, seulement des Syriens, tous soumis à la même loi. Rami apprécie son discours. « C'est un bon politicien », dit-il. Il trouve aussi important qu'il soit venu sur la côte.

Rami et la majorité de ses jeunes amis envisagent de partir. Pour l'instant, les visas ne sont pas acceptés, certains envisagent des voies illégales, mais ont peur. La sœur de Rami, Soraya (son nom a été modifié), architecte de 26 ans, fait partie de ceux qui veulent quitter la ville. Elle conçoit des maisons pour des clients à Amman, mais, ici, elle ne sort plus dès la nuit tombée. « Sous Bachar, je pouvais aller partout, sortir sans crainte », dit-elle, se remémorant des jours plus sûrs, pour elle, tout en montrant ses ongles fraîchement manucurés, sa seule sortie de la journée. La politique ne l'intéresse pas. Tout ce qu'elle souhaite, c'est retrouver sa vie d'avant, sa tranquillité d'esprit. « Je déprime à rester enfermée à la maison », confie-t-elle.

Soraya est fiancée à un sunnite originaire d'Alep, installé en Norvège. « Alaouites, sunnites… ce n'est même pas un sujet », assure-t-elle. Pour la Saint-Valentin, il lui a fait livrer un énorme bouquet de roses à distance.

Syrie. La victoire relative de la Turquie

L'image montre deux hommes se serrant la main devant un bâtiment officiel. Ils sont entourés de gardes en uniforme bleu, tenant des fusils, et un grand symbole turc est visible derrière eux. La scène dégage une atmosphère solennelle.

Entre le 27 novembre et le 8 décembre 2024, l'offensive des ex-rebelles a eu raison du régime de Bachar Al-Assad, qui prétendait avoir gagné la guerre, six ans auparavant. Cette victoire a révélé que la géopolitique régionale s'était profondément modifiée. De ces changements, la Turquie sort gagnante, mais elle est confrontée à de nouveaux défis.

La chute du régime syrien, que Recep Tayyip Erdoğan a appelé « la révolution magnifique » (muhteşem devrim), a mis en lumière une nouvelle géopolitique du Proche-Orient affectée par nombre de conflits : la guerre en Ukraine et celle de Gaza, sans oublier les prolongements régionaux (notamment libanais) de cette dernière. La Turquie n'est pas restée inactive diplomatiquement et militairement alors que la région se transformait. Dès 2023, elle avait renoué avec le régime syrien, à l'occasion de contacts officieux, cédant aux pressions de ses partenaires russe et iranien du processus d'Astana1, voire des pays du Golfe qui ont consenti au retour de Damas dans la Ligue arabe.

Partie perdue pour l'Iran et la Russie

Par ailleurs, les autorités turques ont été impliquées dans la gouvernance d'Idlib et dans la mise sur pied du Commandement des opérations militaires (Al-Fatah al-Moubin) qui a déclenché l'offensive le 27 novembre 2024. Cependant, elles ont veillé à ménager la susceptibilité de Moscou et de Téhéran par une série de contacts permanents (y compris l'accueil du ministre des affaires étrangères iranien, Abbas Araghchi, le 2 décembre 2024, à Ankara). Au cours de ces échanges, elles ont continué à inciter le président Bachar Al-Assad à négocier avec l'opposition et à promouvoir une transition. Depuis 2019, les Russes et les Iraniens n'avaient eu de cesse de faire pression sur la Turquie pour qu'elle évacue Idlib et les autres territoires syriens qu'elle occupait. Mais, à Doha, le 7 décembre 2024, ils n'ont pu que constater qu'en fin de compte c'était eux qui allaient devoir se retirer, et qu'ils avaient perdu la partie.

Désormais en position de force, la Turquie n'est pas pour autant seule en Syrie. De nombreux acteurs s'y côtoient. Rares sont les pays à abriter simultanément une présence militaire et politique de protagonistes aussi variés que les États-Unis, la Turquie, la Russie et Israël… Dans ces conditions, pour le nouveau régime, une clarification s'impose. Elle est lisible dans les premiers contacts et déplacements officiels de ses dirigeants, qui façonnent au jour le jour sa politique étrangère.

Concernant la Turquie, le gain géopolitique principal de la « révolution magnifique » est bien sûr le sévère coup porté à la présence russe et iranienne, qui l'a souvent préoccupée sur sa frontière méridionale au cours de la dernière décennie. On sait que Moscou est parvenue à maintenir le contact avec les nouveaux dirigeants de Damas. Néanmoins, la première délégation envoyée dans la capitale syrienne, le 28 janvier 2025, n'a pas réussi à garantir la pérennité de leurs bases militaires de Tartous et Hmeimim, leurs interlocuteurs ayant préalablement évoqué la nécessité de mettre en place un processus de justice transitionnelle et exigeant l'extradition de Bachar Al-Assad. Moscou risque donc de devoir relocaliser ses points d'appui militaires de Méditerranée orientale en Libye. Cela ne serait pas sans conséquences pour la Turquie, aussi présente dans ce pays, mais pour y soutenir des acteurs différents2. Quant à l'Iran, il semble durablement exclu du territoire syrien. Significativement, son ambassade a été mise à sac lors de la chute de Damas. Avec la Russie et Israël, il fait partie des pays dont les produits sont désormais interdits d'importation.

Un jeu complexe avec l'Arabie saoudite

Réconcilié depuis deux ans avec les pays du Golfe, Erdoğan est ainsi en mesure de réaliser son rêve de 2015 : faire de la Syrie, expurgé de l'Iran et de ses alliés, un espace ami et le lieu d'une convergence forte avec le monde arabe, en particulier l'Arabie saoudite. Cette année-là, Ankara avait ostensiblement soutenu l'intervention saoudienne au Yémen, en dénonçant la « tentation hégémonique régionale » de l'Iran, voire du « chiisme »3. Le président turc pensait qu'un soutien résolu de son pays et de la monarchie saoudienne à l'opposition syrienne permettrait à cette dernière de l'emporter. Le cours des événements a contrarié ses plans, éloignant Ankara de Riyad, tandis que, dans le cadre du processus d'Astana, il allait même devoir se rapprocher de Téhéran.

Depuis, l'Arabie saoudite est revenue dans le jeu syrien et s'y pose comme une sérieuse concurrente pour la Turquie. Celle-ci n'est pas arabe et sera perçue comme l'héritière de l'ancienne puissance tutélaire ottomane si elle se révèle trop envahissante. Avant même sa chute, les Saoudiens étaient parvenus, à la différence des Turcs, à rétablir leurs relations diplomatiques avec Bachar Al-Assad. Certes, ils ne se sont pas précipités pour rouvrir leur ambassade à Damas, contrairement aux Turcs et à leurs alliés qataris. Mais ils ont efficacement œuvré à la levée des sanctions internationales contre la Syrie et peuvent jouer un rôle important dans la reconstruction du pays. C'est d'ailleurs chez eux qu'Ahmed Al-Charaa, le nouveau président syrien, a effectué sa première sortie officielle à l'étranger.

Ouverture sur l'Europe ?

De son côté, la Turquie, au moment même où elle essaie de relancer sa candidature et surtout de faire aboutir les négociations d'actualisation de l'accord d'union douanière avec l'Union européenne, n'a pas ménagé ses efforts pour convaincre celle-ci d'accélérer la levée de ses sanctions, nécessaire pour permettre une reprise économique vitale pour la Syrie. Le 27 janvier 2025, l'Union européenne (UE) a soumis la suspension de ces sanctions au respect par le nouveau régime d'un mode de gouvernance respectant les minorités et les droits humains. À la veille de cette décision, Kaja Kallas, la nouvelle haute représentante de l'UE pour les affaires étrangères, s'est rendue à Ankara, où elle a aussi souligné l'importance stratégique des relations turco-européennes. La Turquie fait donc jouer sa relation avec les Vingt-Sept pour lever leurs dernières réticences à l'égard d'Ahmed Al-Charaa, au moment où un dialogue est en train de s'établir entre celui-ci et les principaux dirigeants européens (invitation du président syrien à Paris par Emmanuel Macron, premier échange téléphonique avec le chancelier allemand d'alors, Olaf Scholz…).

Lors de la conversation téléphonique qu'il a eue avec son homologue français, le 7 février 2025, Erdoğan, a ostensiblement salué la levée graduelle des sanctions européennes, et l'échange a donné lieu à des propos soulignant à nouveau l'intérêt stratégique de la Turquie pour la région. Dans le contexte du retour au pouvoir de Donald Trump à Washington et des incertitudes qui l'accompagnent, l'esquisse de ce rapprochement turco-européen mérite d'être soulignée. D'autant que cette nouvelle géopolitique proche-orientale, même si elle paraît favorable à la Turquie, n'est pas non plus pour elle sans risques et sans incertitudes.

Toutefois, les dirigeants européens n'ont pas encore défini la place qu'ils entendaient réserver à la Turquie dans la nouvelle architecture de la défense européenne dont ils débattent actuellement face aux décisions de Donald Trump qui ébranlent l'OTAN jour après jour. Dès lors, il n'est pas étonnant qu'Ankara continue de ménager sa relation avec Moscou et plus généralement avec les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) . Le 24 février 2025, recevant son homologue russe à Ankara, le ministre turc des affaires étrangères Hakan Fidan a rappelé les déboires de la candidature turque à l'Union européenne et réaffirmé le souhait de son pays d'adhérer au BRICS.

Le statut du Rojava en question

Le principal sujet d'inquiétude de la Turquie dans la nouvelle configuration syrienne demeure la question kurde ou, plus exactement, le devenir du Rojava, cette région autonome qui s'est constituée dans le nord-est de la Syrie depuis les débuts de la guerre civile. Pendant l'offensive menée par les ex-rebelles fin 2024, l'Armée nationale syrienne (ANS), une organisation proche des Turcs, a forcé les milices kurdes, les Unités de protection du peuple (YPG) à abandonner la province de Manbij. Par la suite, le ministère turc des affaires étrangères n'a cessé d'affirmer qu'il était exclu que le Rojava voie son statut institutionnel consacré dans la nouvelle Syrie, le président Erdoğan envisageant même de nouvelles opérations militaires transfrontalières si nécessaire.

Il reste que le sort de l'Administration autonome du Nord et de l'Est de la Syrie (AANES), pour utiliser sa dénomination officielle, ne dépend pas que de la Turquie, mais d'autres acteurs avec lesquels celle-ci est susceptible de s'accorder ou d'entrer en conflit. Le premier d'entre eux est bien sûr le nouveau régime syrien. Pendant l'offensive des ex-rebelles, on a pu observer que l'hostilité de l'ANS à l'égard des Kurdes était loin d'être partagée par toutes les factions de l'opposition. Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) ayant facilité leur évacuation d'Alep. Les Kurdes reconnaissaient d'ailleurs entretenir le dialogue avec l'organisation dominante du Commandement des opérations militaires.

Le nouveau régime a ensuite donné des gages à Ankara. Lors de la visite qu'il a effectuée en Turquie, le 4 février 2025, Ahmed Al-Charaa a déclaré qu'il n'y aurait « pas de tolérance envers des groupes armés, en particulier ceux qui menacent la Turquie ». Il a ajouté que son pays prendrait « toutes les mesures pour assurer la sécurité des frontières turques », ciblant à demi-mot les milices kurdes, mais sans les nommer. Toutefois, il faut voir si ces assurances de principe seront suivies d'effets. Car, au moment où il s'emploie à stabiliser le pays et à promouvoir une gouvernance respectueuse des minorités, le nouveau régime hésitera à s'engager dans un conflit avec les Kurdes.

Entre Washington et Tel-Aviv

Les autres protagonistes dont dépend le Rojava sont bien sûr les États-Unis. Dans les dernières semaines de la présidence Joe Biden, la Turquie n'a cessé de demander l'arrêt du soutien militaire et financier américain apporté aux milices kurdes. Si Recep Erdoğan a par la suite salué la victoire de Donald Trump, en disant sa conviction qu'elle le verrait relancer son projet de retrait des forces spéciales américaines, esquissé en 2019 lors de son premier mandat. Ce scénario ne s'est pas encore confirmé et il pourrait être contrarié par la présence de conseillers pro-kurdes autour du 47e président des États-Unis4 et surtout par le souhait de Washington de conserver des points d'appui dans les zones kurdes, tant irakiennes que syriennes, notamment pour lutter contre l'Organisation de l'État islamique (OEI) en pleine recomposition, au moment où le départ annoncé des Américains du Proche-Orient semble une fois de plus différé.

D'autre part, le retournement syrien contribue à rapprocher géographiquement et dangereusement la Turquie d'Israël, qui de surcroît a profité de la chute de Bachar Al-Assad pour étendre sa mainmise sur le Golan5. Avant ces événements, au plus fort des bombardements israéliens qui se sont abattus sur le Liban (et aussi sur la Syrie, l'Irak et l'Iran) à l'automne 2024, le président Erdoğan avait déjà sonné l'alarme en déclarant que son pays pouvait être « la prochaine cible d'Israël »6. Ce propos entendait aussi exploiter l'inquiétude de la société turque qui redoutait alors d'avoir à subir les conséquences de cette escalade, au moins de façon indirecte (notamment sur les plans économique et surtout migratoire).

De son côté, Israël perçoit désormais la présence turque en Syrie comme une « menace », la comparant à celle qu'a pu représenter antérieurement celle de l'Iran7. L'hypothèse d'une confrontation entre Israël et la Turquie, sans être probable, n'est désormais plus exclue, les relations mutuelles entre les deux s'étant encore dégradées depuis le 7 octobre 2023.

Ainsi, si la nouvelle donne syrienne peut tendre à rapprocher la Turquie des Européens, en revanche, elle induit une relation plus complexe avec les États-Unis et surtout avec Israël. Certes, les trois protagonistes se sont réjouis de voir l'Iran exclu de la nouvelle carte syrienne, mais les dimensions israéliennes et kurdes de celle-ci peuvent être sources de conflits ravivés ou inédits pour Ankara.

Quel médiateur pour l'Ukraine ?

Le 14 février 2025, le président Erdoğan s'est permis une première critique en règle de la politique de Donald Trump au Proche-Orient, estimant que les États-Unis avaient une « approche erronée » de la région, et regrettant qu'ils ignorent « son histoire » et « sa géographie ». Le 18 février, la rencontre américano-russe à Riyad a par ailleurs un peu plus éloigné Ankara de Washington. Car l'Arabie saoudite a pris dans le règlement de la guerre en Ukraine la place de médiateur que la Turquie rêvait de tenir en accueillant des négociateurs des deux pays le 18 février ; le même jour, Recep Tayyip Erdoğan recevait chaleureusement le président ukrainien Volodymyr Zelensky et son épouse à Ankara, et expliquait que son pays était le « lieu idéal » pour tenir des négociations visant à mettre un terme au conflit8.

Tout dépendra encore de l'approche américaine de la question kurde et des rapports qu'entretiendra Tel-Aviv avec le nouveau régime de Damas, voire avec les Kurdes. Car depuis la guerre de Gaza, le positionnement de ces derniers a évolué. Face à la Turquie et ses mercenaires syriens, ils pourraient être tentés de se rapprocher d'Israël, c'est du moins ce que certains à Tel-Aviv espèrent9.

Mais toutes les tensions pourraient être atténuées par des développements intérieurs à la Turquie. Depuis le mois d'octobre 2024, le gouvernement turc a repris le processus de règlement avec les Kurdes, qu'il avait brutalement interrompu, il y a dix ans. Une délégation du Parti de l'égalité et de la démocratie des peuples (DEM), la formation parlementaire kurde de Turquie, a mené une série de déplacements sur l'île d'Imralı où Abdullah Öcalan, leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) purge une peine d'emprisonnement à vie.

Le 27 février 2025, Öcalan a appelé le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) à déposer les armes et à se dissoudre. Ce processus a été soutenu par le gouvernement régional kurde d'Erbil et bien accueilli par les instances kurdes du Rojava, tandis que le gouvernement turc affirmait qu'il est en passe de « résoudre la question kurde ». Pourtant on ne peut manquer d'observer que, depuis le début de l'année 2025, une vague de répression sans précédent s'est abattue sur des élus et militants de l'opposition ou de la société civile, le plus souvent accusés de façon fallacieuse « d'entretenir des relations avec le terrorisme ». Il faut donc rester prudent quant aux résultats d'une entreprise de réconciliation qui est aussi liée à la recherche par Recep Tayyip Erdoğan de solutions lui permettant de modifier la constitution et de briguer un nouveau mandat.


1L'accord d'Astana est un traité signé le 4 mai 2017 par la Russie, l'Iran et la Turquie et portant sur un cessez-le-feu dans quatre zones tenues par l'opposition en Syrie. À l'issue de ce processus, seule la région d'Idlib est restée autonome par rapport à Damas.

2NDLR. La Turquie soutient Abdel Hamid Dbeibah, le chef du gouvernement d'union nationale (GUN) à Tripoli, tandis que la Russie soutient les autorités de l'est du maréchal Khalifa Haftar.

3Jean-Paul Burdy & Jean Marcou, «  La Turquie et le Yémen : une longue histoire conflictuelle  », OVIPOT (Observatoire de la vie politique turque), 31 mars 2015.

4Jean Marcou, «  La Turquie et le retour de Trump  », Fondation méditerranéenne d'études stratégiques (FMES), 26 novembre 2024.

5NDLR. Des photos satellites attestent que l'armée israélienne a établi, au 5 mars 2025, au moins sept bases fortifiées allant du versant syrien du mont Hermon (hors de la partie nord de la “zone de désengagement”) jusqu'à Tell Kudna, dans la partie sud, près du “Triangle” [Ha'Meshullash], un territoire où se jouxtent les lignes de cessez-le-feu et les frontières entre Israël, la Syrie et la Jordanie.

6«  Israel next target will be Türkiye, Erdogan say  », Turkish Daily News, 1er décembre 2024.

7«  La commission Nagel met en garde contre une éventuelle guerre avec la Turquie, tout en appelant à la confrontation avec l'Iran  », All Israel News, 4 mars 2025.

8«  Türkiye ideal venue for Russia-Ukraine peace talks : Erdoğan  », Hürriyet Daily News, 18 février 2025.

9Ofra Bengio, «  Why Syria's Kurds are calling for a strategic alliance with Israel  ?  », Haaretz, 14 janvier 2025

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