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À partir d’avant-hierOrient XXI

France. 17 octobre 1961, permis de tuer

Des personnes assises sur le sol, couvertes, sous une lumière tamisée, semblant anxieuses.

La répression meurtrière de la manifestation « des Algériens », commise sous la jeune Ve République, a été couverte puis dissimulée durant plus de trente ans. Il faudra attendre 1998 pour que la réfutation du discours officiel soit entendue. À l'occasion des 65 ans de la tragédie, retour sur la fabrication d'une impunité.

Deux morts. C'est le bilan officiel au lendemain de la manifestation, le 17 octobre 1961, contre le couvre-feu imposé aux seuls « Français musulmans d'Algérie ». Hommes, femmes, enfants, ils sont plus de vingt mille à marcher pacifiquement dans la capitale, à l'appel de la Fédération de France du Front de libération nationale (FLN). La répression qui s'abat sur le cortège est d'une violence terrible : 11 500 manifestants, selon les forces de l'ordre, sont raflés et détenus dans des centres de détention improvisés. D'autres, dont le nombre reste indéterminé, subissent tabassages, matraquages, assassinats par balle, noyades, étranglements et pendaisons. Plusieurs jours après, leurs corps, jetés dans la Seine, sillonnent encore les canaux.

Avec l'arrivée de Maurice Papon à la tête de la préfecture de police en 1958, auréolé de ses faits d'armes dans le Constantinois depuis deux années, au plus dur de la guerre d'Algérie, l'État français parachève le transfert en métropole des méthodes répressives forgées dans les terrains coloniaux. La police, encore constituée de membres déjà en poste sous le régime de Vichy – dont Maurice Papon a été un collaborateur zélé –, a pour mission de contrôler la population algérienne1. Le FLN, qui a importé la lutte d'indépendance en métropole, procède à des sabotages d'infrastructures et à des attaques de policiers – qui font 88 morts2.

En août 1961, le contexte politique est celui d'une fin de conflit : l'Algérie sera bientôt indépendante, mais les négociations patinent. Chaque camp veut s'asseoir à la table en position de force. La préfecture de police veut définitivement démanteler la Fédération de France du FLN, dont les cotisations des travailleurs constituent la principale source de financement de la lutte d'indépendance.

Le climat social, lui, est bouillonnant : la police traque tout ce qui est perçu comme Algérien. Le 2 octobre, lors des obsèques d'un policier, Maurice Papon déclare : « Pour un coup reçu, nous en porterons dix ! » Le soir du 17 octobre, toutes les conditions d'un « massacre au faciès », selon la formule de Fabrice Riceputi3 sont réunies.

La révélation

Sept victimes seront par la suite identifiées dans les registres de la police judiciaire. En 1998, trente-sept ans après les faits, vingt-cinq autres victimes sont officiellement reconnues. Un bilan bien en deçà des estimations des historiens4 qui évaluent entre cent et trois cents le nombre de victimes de la répression de l'automne 1961.

La censure, massive, déployée dans les médias en ce début de Ve République, permet au récit officiel de s'imposer. L'événement tombe dans l'oubli.

Il est exhumé trente-six ans plus tard, avec un sens du calendrier et du décorum particulièrement affûté : le 16 octobre 1997, à la cour d'assises de la Gironde, à Bordeaux, où se tient le procès Papon5.

Jean-Luc Einaudi y est appelé comme témoin des parties civiles sur la période algérienne de Papon. Cet éducateur avait entrepris à partir de 1987 une enquête fouillée sur la répression de la manifestation, qui l'avait mené jusqu'en Algérie pour récolter des témoignages sur les victimes et le fonctionnement du FLN. Il en a publié les conclusions dans La Bataille de Paris, 17 octobre 1961, aux éditions du Seuil, en 1991. Lui recense 389 morts et disparus.

Lorsqu'il confronte l'ancien préfet, ordonnateur de la répression, à ces chiffres, dans la salle d'audience de la cour d'assises, la contradiction de la version officielle et de son bilan prend une dimension nouvelle. À partir de là, et en réaction, Jean-Luc Einaudi accédera aux premières archives officielles et le massacre sera amplement documenté. Mais la lumière peine à se faire entière.

La police enquête sur la police

Aucun procès ne s'est tenu, ni à l'époque ni par la suite. Pas le moindre policier n'a été jugé, encore moins condamné. La dissimulation de cette répression d'État, « la plus violente qu'ait jamais provoquée une manifestation de rue dans l'histoire moderne de l'Europe occidentale », selon les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster6, a depuis été largement documentée7. Elle constitue bel et bien un permis de tuer.

Des photographies de la répression policière le 17 octobre parviennent à circuler malgré la censure, notamment celles du photojournaliste indépendant Élie Kagan, spécialiste des clichés de rues, au cœur des manifestations politiques. Elles furent publiées dans quelques journaux les jours suivants. Mais elles ne suffisent pas à déclencher une réponse judiciaire. Le sommet de l'État, en la personne du général Charles de Gaulle, a besoin d'un appareil policier fort qui lui soit fidèle, alors que l'Organisation armée secrète (OAS) menace son intégrité.

Des enquêtes sur la mort d'un « Nord-Africain » sont pourtant ouvertes, et ce, bien avant le 17 octobre. Des plaintes sont déposées contre des policiers. Des informations judiciaires sont confiées à des juges d'instruction8. Ceux-ci ordonnent alors des investigations à la police judiciaire et à l'Inspection générale des services (IGS, l'ancêtre de l'Inspection générale de la police nationale, IGPN). Mais la police – qui doit enquêter sur la police – ne les mène pas. En février 1962, 147 des 186 commissions rogatoires9 recensées ne sont pas encore exécutées, soit près de 80 % d'entre elles10.

Les informations judiciaires qui arrivent à leur terme débouchent sur des non-lieux. Les enquêtes préliminaires du parquet sont systématiquement classées sans suite, y compris lorsqu'il s'agit de mort brutale et suspecte. C'est le cas de Tahar Maadadi retrouvé noyé dans le canal Saint-Denis, le 26 septembre 1961, alors que « l'autopsie révélera des lésions de violences au niveau de la tête, du cou et de l'abdomen11 ».

La version policière plutôt que la piste policière

Les dossiers instruits révèlent à plusieurs reprises une forte dépendance à l'enquête et au récit des policiers. Lorsque des versions contradictoires existent — celles du FLN, de témoins ou des victimes elles-mêmes —, elles ne conduisent pas à une remise en cause de la version policière.

C'est notamment le cas d'Abdelkader Bennehar, 42 ans, dont le visage représente à lui seul la répression du 17 octobre. Ce soir-là, il est violemment frappé à Nanterre. Élie Kagan prend des clichés de lui ensanglanté, puis le transporte à l'hôpital où il est accueilli d'un tonitruant : « Et un raton, encore un ! »

L'autopsie établit que sa mort le lendemain est consécutive à des fractures multiples du crâne. La version policière laisse quant à elle supposer qu'il a succombé à des coups de feu. L'information judiciaire, dont la commission rogatoire est confiée à l'IGS, aboutit à un non-lieu le 25 février 1963.

Le lendemain de la manifestation, Ahmed Delouche, vieil épicier du bidonville de Nanterre, est abattu dans sa boutique. Monique Hervo, écrivaine, alors travailleuse sociale au bidonville de la Folie, voit deux policiers entrer dans l'épicerie puis entend deux détonations. Cinq jours plus tard, un officier de police avance une hypothèse : l'épicier aurait ouvert son commerce malgré l'interdiction du FLN et aurait refusé de participer aux manifestations. Le rapport conclut qu'il « semblerait donc qu'il s'agisse d'une vengeance du FLN ». La commission rogatoire ne permet pas d'identifier le coupable et aboutit à un non-lieu le 2 novembre 1962. Maurice Papon lui-même présentera ce dossier comme un meurtre attribuable au FLN et dénoncera les plaintes contre la police comme étant « télécommandées par le FLN ».

Discréditer les victimes et les témoins

Attribuer ces morts à des règlements de comptes du FLN est alors fréquent. L'accusation est d'autant plus facile que l'organisation a pratiqué l'élimination d'éléments réfractaires aux consignes collectives. Mais dans l'affaire Delouche comme dans bien d'autres, la version policière vise à opérer un triple déplacement. D'abord, elle fait peser sur les plaignants la charge de la contester et de proposer une autre piste. Ensuite, elle discrédite le mouvement nationaliste, présenté comme criminel et terroriste. Et enfin, elle discrédite la victime auprès de sa propre communauté.

La plupart des rapports de police mettent en avant la non-cotisation au FLN ou une prétendue trahison et pointent la réputation des victimes : condamnation pour vol, outrage à la pudeur, infraction à une interdiction de séjour. Ou encore « dénoncent » un rapport à l'alcool ou une conversion au christianisme. Autant d'éléments qui n'établissent en rien les circonstances de leur mort, mais visent à évacuer la responsabilité policière.

Les témoins n'échappent pas à cette opération. Une patronne de café affirmera que Mouloud Bouaris, 26 ans, retrouvé mort, avait la veille quitté son établissement emmené par cinq policiers. Le rapport de l'IGS mentionnera au sujet de ce témoin de première main qu'« elle se prostitue depuis l'âge de 18 ans et a eu plusieurs “souteneurs nord-africains” ». Il en conclut qu'« elle n'a pas les qualités morales nécessaires pour être le seul témoin à charge ». L'affaire aboutit à un non-lieu le 6 février 1963.

Quand la police reconnaît les faits

Il arrive toutefois que des policiers reconnaissent les faits. Ils invoquent alors la légitime défense. Le 18 septembre, après minuit, Alloua Belaïd, qui circule à pied à Saint-Denis, tente d'échapper à un contrôle de police. Il court et est abattu de deux balles. Dans son rapport, le commissaire de police de la ville arguera de la « manifeste » légitime défense des policiers, la cible ayant « port[é] la main à sa poche droite ». Pour autant « il n'a pas été trouvé d'arme sur le corps de Belaïd », reconnaîtra le même acte. L'affaire sera classée sans suite par le parquet de Paris.

L'affaire de la mort de Mohand Hamidi, travailleur algérien de 48 ans, est l'une des rares où la police reconnaît sa responsabilité. Elle est le fruit du combat judiciaire mené par son frère, lui-même incarcéré à la prison de Fresnes. Celui-ci porte plainte contre X pour homicide volontaire et se constitue partie civile, défendu par des avocats du collectif de défense du FLN.

Dans ce cas précis, le commissaire de l'IGS reconnaît des violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Un non-lieu sera rendu le 25 janvier 1963 en application de l'amnistie des infractions commises dans le cadre des opérations de maintien de l'ordre. Cette amnistie, négociée dans le cadre des accords d'Évian en 1962, consacre officiellement l'impunité de la police.

À Thiais, le massacre enterré

Les victimes évoquées ici ont été inhumées au cimetière parisien de Thiais, à la demande de l'administration médico-légale et dans le plus grand secret, comme une grande partie des victimes de la répression de l'automne 1961. Elles sont plus de cent cinquante, dont des dizaines non identifiées, spécifiquement étiquetés « X-FMA » ou « Inconnu NA », des catégories raciales désignant un Français musulman d'Algérie ou un Nord-Africain. Enterrées « comme des chiens », dira Jean-Luc Einaudi lors de son témoignage au procès de Maurice Papon.

Interpellée en 2022 par l'ancienne députée Rachel Keke (La France insoumise), la mairie de Paris, gestionnaire du cimetière, indique que les dépouilles des victimes ont été exhumées en 2019 et 2021 pour des raisons de place ; les ossements ont été transférés à l'ossuaire du cimetière.

Des collectifs et des familles sont en train de s'organiser pour obtenir l'identification des défunts et pour que les restes des victimes soient restitués à leurs proches. Une exigence de vérité et de réparation. Associations et historiens se mobilisent également pour que le cimetière abrite un mémorial, une étape de plus vers une reconnaissance au plus haut niveau de ce crime d'État.

Le 15 octobre 2026, une trentaine de maires appellent à ce que la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 soit officiellement reconnue comme un « crime d'État ». Ils réclament que la date soit une journée nationale d'hommage aux victimes et que les archives relatives à cette période soient totalement ouvertes. Parmi les signataires de cet appel, le maire de Montreuil Patrick Bessac (Parti communiste français), le maire divers gauche d'Aubervilliers Sofienne Karroumi, ou encore Emmanuel Grégoire, maire de Paris (Parti socialiste) ou Édouard Denouel, maire de Bagnolet (Écologiste).
Une commémoration nationale des 65 ans de la tragédie est organisée samedi 17 octobre 2026 à 14 heures au cimetière parisien de Thiais, division 97.


1Lire les travaux d'Emmanuel Blanchard à ce sujet, La Police parisienne et les Algériens (1944-1962), Nouveau monde, 2011.

2« Une guerre dans la guerre : la lutte FLN/MNA en France », Kader Abderrahim, Histoire coloniale.

3Dans Ici, on noya les Algériens, Le Passager clandestin, 2021, réédition en 2024.

4Jim House et MacMaster estiment le bilan des victimes autour de 150. Emmanuel Blanchard à une centaine au moins.

5À l'issue duquel ce dernier est condamné à dix ans de prison pour complicité de crimes contre l'humanité pour la déportation de 1 690 juifs et juives entre 1942 et 1944.

6Dans Les Algériens, la terreur d'État et la mémoire, Gallimard, 2021.

7Notamment dans le documentaire 17 octobre 1961, Dissimulation d'un massacre, Daniel Kupferstein, 2001.

8Jean-Luc Einaudi recense 84 informations judiciaires ouvertes par le parquet de la Seine entre octobre et décembre 1961. Jean-Luc Einaudi, Octobre 1961, Un massacre à Paris, Pluriel, 2011 (annexes).

9Enquête de police diligentée par un juge d'instruction.

10Selon le rapport Géronimi, commandé en 1998 par Élisabeth Guigou, ministre de la Justice. Celui-ci porte sur les archives judiciaires relatives aux violences commises contre les Algériens en 1961.

11Jean-Luc Einaudi, Octobre 1961, Un massacre à Paris, Pluriel, 2011. Les cas étudiés dans cet article sont issus de cet ouvrage.

France - Algérie. « Un lien direct, charnel, familial »

Peinture abstraite aux couleurs fluides, figures indistinctes et reflets lumineux.

En France, l'Algérie provoque trop souvent passions et excommunications dans un climat de guerre froide rarement rencontré depuis soixante ans. À contre-courant, l'écrivain franco-algérien Karim Amellal avance, dans La Part algérienne de la France, un plaidoyer bienveillant.

Quelque neuf millions d'habitants vivant dans l'Hexagone ont un lien avec l'Algérie. Immigrés, rapatriés, harkis, anciens de la Guerre d'indépendance algérienne (1954-1962), coopérants ou travailleurs, trois générations ont eu à un moment de leur vie un attachement plus ou moins fort avec l'autre rive. Si la majorité a souvent oublié, il reste néanmoins trois à quatre millions qui « entretiennent un lien direct, charnel, familial » avec l'Algérie.

Dans La Part algérienne de la France, Karim Amellal, écrivain franco-algérien et ancien ambassadeur délégué interministériel à la Méditerranée (2020-2025), déconstruit, chapitre après chapitre, des convictions largement répandues dans l'opinion métropolitaine et montre l'intimité de la relation franco-algérienne.

Non, la Guerre d'indépendance algérienne n'est pas passée : ni chez ceux pour qui le 18 mars 1962 marque une défaite de la France ni chez les descendants des militants du Front de libération nationale (FLN) pour qui c'est le jour de la libération du joug colonial.

Les relations entre Paris et Alger ne sont pas qu'une affaire politique et concernent également la vie quotidienne d'Algériens et de Franco-Algériens qui travaillent, élèvent leurs enfants, partagent les épreuves du peuple français — du COVID au chômage et à la canicule —, fréquentent les consulats et trop souvent font les frais de crises qui les oublient.

Une diaspora hétérogène

Contrairement aux hallucinations de certains responsables politiques et de médias mal intentionnés, la diaspora algérienne ne constitue pas « un bloc compact et homogène ». Au contraire, elle se diversifie socialement et culturellement. Génération après génération, ses enfants, à force de ténacité et d'endurance, font des études supérieures — la moitié des plus jeunes est diplômée de l'enseignement supérieur et occupe des emplois qualifiés ou indispensables. Où en seraient les hôpitaux français, déjà bien malades, sans les quelque 6 000 médecins venus d'Algérie et les dizaines de milliers d'infirmiers et d'infirmières qui les secondent ?

En Algérie, les classes moyennes continuent à parler français, et la population suit avec passion la vie politique dans l'Hexagone — même si la normalisation diplomatique de la Ve République ne la mobilise plus comme il y a vingt ans au moment du voyage triomphal de Jacques Chirac à Alger en pleine guerre d'Irak1.

Enfin, les tenants d'une ligne dure vis-à-vis du régime autoritaire d'Alger, qui se recrutent très à droite et à l'extrême droite, ne réussissent le plus souvent qu'à souder la population et le régime. Un exploit !


1Le voyage a eu lieu en mars 2003. Des milliers d'Algérois étaient alors descendus dans la rue pour soutenir Jacques Chirac dans son opposition à la guerre contre l'Irak menée par les États-Unis. Lors de ce séjour, Jacques Chirac avait rendu au président algérien Abdelaziz Bouteflika le sceau du dey d'Alger que celui-ci avait remis en 1830 aux autorités françaises, marquant ainsi le début de la colonisation.

Elaine Mokhtefi, une Américaine à Alger

Deux personnes assises, souriantes, dans un intérieur sobre, une cigarette à la main.

Elaine Mokhtefi s'est éteinte le 11 septembre à New York, à l'âge de 97 ans. Sept semaines plus tôt, un décret présidentiel avait fait de cette Américaine née en 1928 une citoyenne algérienne. Militante anticolonialiste, elle fut l'un des témoins privilégiés d'une décennie où Alger était la capitale des révolutions. Retour sur une trajectoire que ses Mémoires ont sortie de l'oubli, alors qu'un documentaire sur sa vie sortira prochainement.

Elaine Klein naît le 10 décembre 1928 à New York, dans une famille juive non pratiquante que le krach de 1929 précipite dans la pauvreté. Ses parents, commerçants dans le textile, déménagent dans le Connecticut, puis au Texas. C'est de cette errance qu'elle tire sa première éducation politique. « Quand nous sommes arrivés dans le Sud, au pays de la ségrégation, nous avons de nouveau observé une pauvreté insoutenable », écrit-elle dans ses Mémoires1.

En septembre 1945, à 16 ans, elle part seule pour la Géorgie, au Wesleyan College, une université pour femmes. « J'étais vraiment inconsciente », dira-t-elle de ce départ pour le Sud profond. Ce qu'elle y découvre n'a rien de l'invisibilité qu'elle avait observée dans le Nord : la ségrégation « sautait aux yeux, jour et nuit, à travers une réglementation et des lois appliquées par les citoyens et imposées par les forces de l'ordre ». Elle devient rebelle, écrit-elle, assez du moins pour que la doyenne lui refuse sa réinscription l'année suivante. « Mes idées sur le racisme, la culture et la religion se sont intensifiées avec le temps pour devenir des convictions politiques. »

Retour à New York en 1946, au Latin American Institute, pour deux ans de traduction en espagnol. Une conférence sur son campus lui fait découvrir le mouvement des United World Federalists (UWF), qui plaident pour un gouvernement mondial. Elle y adhère, devient directrice nationale de la section étudiante en 1950. L'année suivante, au congrès de l'Assemblée mondiale de la jeunesse à l'université Cornell, elle dénonce publiquement le racisme états-unien devant des délégations africaines. Les services de renseignement, le FBI, commencent à interroger son entourage. L'UWF, lui, se défait : parti d'un objectif simple, un gouvernement fédéral mondial garantissant la paix entre les nations, il a reformulé ses buts jusqu'à ne plus réclamer que le renforcement des Nations unies. La rupture entre les jeunes idéalistes et la direction centriste est consommée ; on la met à la porte. Quelques jours après ses 23 ans, elle prend le large.

Paris, un égalitarisme en trompe-l'œil

Elle arrive à Paris au début de l'année 1952 et travaille comme interprète pour diverses organisations internationales. La jeune femme y prend la mesure de la condition faite aux travailleurs nord-africains, notamment lorsqu'elle se rend dans les bidonvilles en banlieue. Lors du défilé du 1er Mai, auquel elle participe, arrivent en fin de cortège des milliers d'ouvriers maghrébins. Ils n'y étaient pas conviés : la Confédération générale du travail (CGT) était revenue sur l'accord conclu avec les nationalistes algériens, refusant qu'une revendication d'indépendance s'exprime dans ses rangs, au moment où la France entendait étouffer toute contestation de sa présence en Afrique du Nord2. Elaine Klein ne le comprendra que quelques semaines plus tard, à l'arrestation du leader nationaliste algérien Messali Hadj3. L'image, elle, la frappe immédiatement. Ces hommes lui rappellent la condition des Noirs du sud des États-Unis : « J'ai fait un lien, et peut-être même un transfert de mes combats américains4. » Son engagement anticolonialiste s'enracine là, au moment où la guerre d'Algérie se profile.

Ce n'est pourtant pas à Paris que se noue le fil décisif de son parcours, mais dans une autre capitale : Accra. En août 1960, à l'université du Ghana, elle indique le chemin de la salle de conférences à un homme en chemise blanche qui l'interroge dans un anglais approximatif. Il s'appelle Frantz Fanon et représente le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) au Ghana. Avec Mohamed Sahnoun, délégué de l'Union générale des étudiants musulmans algériens (Ugema), ils forment pendant quelques jours un trio qui milite pour des résolutions sur la Palestine, l'Afrique du Sud et la fin du colonialisme. « L'entente fut immédiate », écrit-elle. Un an plus tard, elle rendra visite chaque week-end à Fanon mourant, à l'hôpital de Bethesda, près de Washington.

New York, l'ambassade d'un État qui n'existe pas

Mohamed Sahnoun la présente à Abdelkader Chanderli, qui dirige à New York la représentation du Front de libération nationale (FLN) auprès des Nations unies et compte parmi les principaux artisans de sa diplomatie. Celui-ci lui expose sa stratégie : l'indépendance ne se gagnera pas sur le terrain, mais par l'internationalisation du conflit. En 1960, elle rejoint ce bureau, proto-ambassade d'un État qui n'existe pas encore. Elle traduit, rédige, organise, fait circuler Yasmina et Djazaïrouna, ces films, produits par le GPRA, réalisés par Djamel-Eddine Chanderli et Mohammed Lakhdar-Hamina, destinés à porter la question algérienne devant les délégations afro-asiatiques.

Ce travail est tout sauf accessoire. Il constitue l'une des armes principales d'une guerre asymétrique où le FLN, conscient de son infériorité militaire, mise sur l'opinion internationale et sur l'arithmétique nouvelle de l'Assemblée générale, que l'admission massive des anciennes colonies vient de bouleverser. Elle y côtoie de nombreux hommes qui formeront l'élite du pays indépendant — M'hamed Yazid, Mohamed Benyahia, Lakhdar Brahimi, Ahmed Boumendjel — et deux hommes écartés après la crise de l'été 1962 et la prise de pouvoir par le groupe de Tlemcen5 : Benyoucef Benkhedda et Krim Belkacem, condamné à mort par contumace avant d'être assassiné à Francfort en 1970.

« La Mecque des révolutionnaires »

Elaine Klein s'installe à Alger en 1962, la veille des célébrations du 1er Novembre, date anniversaire du déclenchement de l'insurrection de 1954. Le pays manque de tout : sur neuf à dix millions d'habitants, quelque 1 500 étudiants et 500 diplômés de l'université. « L'improvisation était la règle. » Office national du tourisme, bureau de presse de la présidence, Algérie Presse Service puis la Radio-Télévision algérienne : Elaine devient l'une des traductrices les plus sollicitées du régime, y compris auprès d'Abdelaziz Bouteflika, alors ministre des affaires étrangères.

Ces années sont celles où l'Algérie fait de sa victoire un capital diplomatique. Anti-impérialiste par doctrine autant que par expérience, elle accueille, forme et finance les mouvements de libération : « Quasiment toutes les organisations de libération dans le monde avaient un bureau à Alger », écrit-elle, du Vietcong au Congrès national africain (ANC), de l'Organisation du peuple du Sud-Ouest africain (Swapo) au Front de libération du Mozambique (Frelimo) et au Mouvement populaire de libération de l'Angola (MPLA), sans oublier les militants indépendantistes basques d'Euskadi ta Askatasuna (ETA), les exilés d'Espagne, du Portugal et d'Amérique latine. La formule d'Amílcar Cabral, dirigeant du Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, restera comme le résumé de cette séquence : « Les chrétiens vont au Vatican, les musulmans à La Mecque, et les révolutionnaires vont à Alger6. »

Le point culminant est le premier Festival culturel panafricain7, en juillet 1969, qu'elle contribue à organiser : trente et un États africains, six mouvements de libération, Nina Simone, Oscar Peterson, Archie Shepp jouant avec des musiciens touareg, et des concerts en plein air qui tiennent la ville éveillée. C'est aussi le moment où ses combats la rattrapent. Éconduits par La Havane, les Black Panthers d'Eldridge Cleaver sont envoyés en Algérie, où ils ouvrent une « ambassade ». Ils ne parlent ni arabe ni français ; elle sert d'interprète et d'intermédiaire avec les autorités.

  • Groupe de personnes discutant, homme en lunettes noires et femme gesticulant.
    Stokely Carmichael (centre), ancien dirigeant du Student Nonviolent Coordinating Committee («  Comité de coordination des étudiants non violents  », SNCC) et l'une des figures du «  Black Panther Party  », s'entretient avec Elaine Mokhtefi (gauche) lors de la visite d'une ferme autogérée près d'Alger, le 11 septembre 1967.
  • Une conférence de presse avec trois personnes, deux assises, un homme au centre parlant.
    De droite à gauche : Elaine Mokhtefi, Eldridge Cleaver et Kathleen Cleaver, membres des Black Panthers.
    Collection personnelle d'Elaine Mokhtefi

C'est également à cette époque qu'elle rencontre Mokhtar Mokhtefi, ancien combattant de l'Armée de libération nationale passé par le ministère de l'armement et des liaisons générales (MALG), puis devenu écrivain. Elle l'épouse en 1972 et porte depuis son nom. « Il cherchait la justice en toute chose », dira-t-elle de cet homme mort en 2015, dont les Mémoires, J'étais français-musulman, Itinéraire d'un soldat de l'ALN, paraîtront l'année d'après chez Barzakh.

Son histoire algérienne s'interrompt pourtant brutalement. En 1974, après avoir refusé à deux reprises de renseigner les services algériens sur son amie Zohra Sellami, mariée à l'ancien président Ben Bella, alors détenu, elle est contrainte de quitter le pays. Un billet d'avion pour Paris l'attend à l'aéroport. Dès lors interdite de séjour, elle ne pourra retourner en Algérie que quarante-quatre ans plus tard.

Algérienne, enfin

Elle revient en novembre 2018, à la veille de la parution française de ses Mémoires, Alger, capitale de la révolution, qu'elle a elle-même traduits en français et que Barzakh publie en Algérie. Son livre restitue de l'intérieur, mais sans complaisance, une décennie au cours de laquelle Alger s'est imposée comme l'un des centres de la politique révolutionnaire internationale. Il raconte aussi les contradictions de l'Algérie indépendante, les déceptions et les coups d'éclat.

Une poignée de mois après, alors qu'elle est de retour chez elle, le Hirak éclate. Interrogée sur son sentiment par Contretemps, la « revue de critique communiste », elle dira voir dans ce soulèvement « l'ouverture des cœurs et des esprits pour demander le départ du “pouvoir”, l'exigence du peuple pour la restitution de la démocratie, le pays pour tous ses citoyens… » « C'est en effet une deuxième révolution ! », conclura-t-elle.

Décembre 2025 prend des allures de consécration8. Invitée d'honneur de la 12e édition du Festival international du film d'Alger, elle enchaîne, en une semaine, rencontre et colloque, puis, le 10 décembre, jour de ses 97 ans, deux hommages et une standing ovation au Théâtre national algérien. On lui annonce ce soir-là que la nationalité algérienne lui sera accordée, décision formalisée par décret présidentiel le 23 juillet 20269.

Elaine Mokhtefi s'éteint le vendredi 11 septembre à New York, la ville où elle était née, quelques semaines avant un ultime voyage à Alger, où une réception était prévue pour célébrer sa nationalité. La réalisatrice serbe Mila Turajlić, autrice de Ciné-guérillas, Scènes des archives Labudović (2022), lui consacre un documentaire aujourd'hui en montage. L'occasion de maintenir vivante la flamme qui animait cette militante infatigable et de célébrer une longue histoire d'engagement auprès de celles et ceux qui luttaient pour leur émancipation.


1Alger, capitale de la révolution, De Fanon aux Black Panthers, La fabrique, 2019.

2L'année suivante, la CGT revient sur son refus et associe le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) de Messali Hadj au défilé du 14 juillet 1953, où plusieurs milliers de militants algériens se rassemblent. La police tire sur le cortège place de la Nation : six d'entre eux sont tués, ainsi qu'un syndicaliste français.

3Considéré comme le père du nationalisme nord-africain, Ahmed Messali (1898-1974) fonde successivement trois mouvements déterminants dans la lutte pour l'indépendance. Avec le Mouvement national algérien, il s'engagera dans une lutte fratricide avec le Front de libération nationale.

4« Dans les années 1960, l'Algérie était très généreuse avec les mouvements de libération », entretien avec Elaine Mokhtefi, Libération, 16 juillet 2019.

5Alliance formée durant la crise de l'été 1962 entre Ahmed Ben Bella et l'état-major de l'Armée de libération nationale des frontières, dirigé par Houari Boumediène. Son noyau d'officiers, réuni à Oujda, au Maroc, à partir de 1960 — le « clan d'Oujda » —, occupera ensuite les positions clés de l'appareil d'État et portera Boumediène au pouvoir après le coup d'État du 19 juin 1965. Voir notamment, Ferhat Abbas, L'Indépendance confisquée, 1962-1978, Flammarion, 1984.

6Jeffrey James Byrne, Mecca of Revolution : Algeria, Decolonization, and the Third World Order, Oxford University Press, 2016.

7Voir le film documentaire Festival panafricain d'Alger 1969 réalisé par William Klein.

8« Rencontre littéraire avec Elaine Mokhtefi aujourd'hui à Alger », Le Soir d'Algérie, 6 décembre 2025 ; « Hommages, émotion et nationalité : la folle semaine d'Elaine Mokhtefi à Alger », El Watan, 16 décembre 2025.

9Voir notamment « Elaine Klein obtient la nationalité algérienne à 98 ans : la couronne de toute une vie d'engagement », El Moudjahid, 29 juillet 2026 ; « Algérie : une Américaine de 98 ans obtient la nationalité algérienne par décret présidentiel », RFI, 2 août 2026.

Le dévoilement des femmes musulmanes en Algérie

L'image montre un groupe de personnes dans une scène joyeuse et festive. Au centre, une femme souriante interagit avec un homme qui semble également être content. Ils sont entourés d'autres personnes, dont certaines affichent des expressions de bonheur. Les vêtements des personnes suggèrent une ambiance culturelle ou traditionnelle. L'atmosphère générale est celle d'une célébration ou d'un moment convivial.

Il y a plus d'un demi-siècle, le « voile » a été au cœur du mai algérois qui a entraîné la chute de la IVe République et l'arrivée au pouvoir de Charles de Gaulle. Pour l'armée française alors toute-puissante de l'autre côté de la Méditerranée, le dévoilement était une stratégie destinée à gagner à la France le cœur de deux millions d'Algériennes écrasées par un patriarcat dépassé. La tentative a échoué, mais elle a eu des conséquences qui se font sentir jusqu'à aujourd'hui.

Il y a un peu plus de 58 ans, un groupe d'Algériennes de confession musulmane se débarrassaient de leurs voiles sur le Forum en plein cœur d'Alger, cernées par les photographes et discrètement protégées par des soldats français en armes. La séance se renouvela à de nombreuses reprises dans les semaines puis les mois suivants, avec de moins en moins de photos et de plus en plus de militaires. L'événement a un passé : la lutte inaboutie pour l'émancipation des musulmanes avant le déclenchement de la guerre d'Algérie le 1er novembre 1954, dans ce qui était jusque-là trois départements français. Et une suite : les conséquences jusqu'à aujourd'hui pour des millions d'Algériennes d'une manipulation coloniale qui a mal tourné. Un historien britannique, Neil MacMaster, qui a longtemps enseigné à l'université d'East Anglia (Grande-Bretagne), en a raconté le déroulement dans un livre fascinant, Burning the Veil.

Au départ, en 1871, avec l'avènement de la IIIe République et l'organisation en trois départements de la colonie une fois débarrassée des militaires, tous ses habitants sont français et donc, en théorie, aptes à élire leurs représentants à la chambre des députés. La minorité européenne s'y refuse furieusement : les musulmans pourront voter quand ils auront abandonné leur statut personnel, un ensemble de règles qui régentent le mariage, l'héritage et tout le droit de la famille et s'inspire du droit islamique (charia). Pour résumer et populariser leur opposition intransigeante, les colons brandissent le voile, le haïk, blanc, qui cache le visage des femmes (sauf les yeux) et a longtemps symbolisé dans l'Europe chrétienne l'altérité : « Vous voterez quand vos femmes seront dévoilées… » Paris se soumet à ce diktat et prive les musulmans du droit de vote « à part entière », sauf pour une poignée de ceux qu'on qualifiait de m'tourni (« les retournés »)1 qui renoncent à leur statut et sont mis au ban de la communauté. Après l'adoption de la loi de 1947 « portant statut organique de l'Algérie », les femmes ont sur le papier le droit de vote, mais sont interdites de l'exercer en raison de leur statut juridique. Près de deux millions de suffrages sont en jeu.

Bastion de l'identité algérienne

Après la seconde guerre mondiale, de 1945 à 1954, l'Algérie connaît une vive lutte politique sur la question féminine. Chaque grand parti a son association de femmes et défend des positions très éloignées. Les membres du Parti communiste algérien (PCA) regroupés dans l'Union des Femmes algériennes (UFA) emmenée par Alice Sportisse se radicalisent et organisent plusieurs milliers de femmes, notamment en Oranie, qui réclament le droit de vote et des mesures sociales. Les nationalistes du Parti du peuple algérien (PPA) qui soutiennent l'Union des femmes musulmanes d'Algérie (UFMMA) sont nettement moins audacieux : de fait, leur leader Messali Hadj a, dans les années 1930, « sous-traité » la question féminine aux oulémas du cheikh Abdelhamid Ben Badis qui rejette la bigoterie populaire et prône le retour aux textes sacrés. Les oulémas algériens condamnent les idées des féministes progressistes de Turquie, d'Égypte, d'Iran, de Tunisie et adoptent les vues d'un conservateur égyptien, Rachid Rida, qui réaffirme le patriarcat musulman, la polygamie, la répudiation de l'épouse par le mari. Ben Badis, et derrière lui le PPA puis le Front de libération nationale (FLN), redoutent que derrière l'abandon du voile et de la ségrégation des femmes ne s'introduise une occidentalisation rampante qui détruirait immanquablement le bastion de l'identité religieuse et nationale qu'est la femme algérienne recluse derrière son voile et enfermée dans sa maison.

L'Union démocratique du manifeste algérien (UDMA) de Ferhat Abbas s'inspire d'autres modèles égyptiens qui font de l'émancipation féminine la clé de la victoire dans la bataille contre les colonialistes. Dans son journal La République, les lectrices ne sont pas les dernières à incriminer leurs parents et l'opinion musulmane qui les exposent à une oppression comparable à celle du colonialisme lui-même. En 1953-1954, ce journal lance une vigoureuse campagne contre « le double impérialisme » : la France et l'islam, mis sur le même pied. Son message aura un impact non négligeable sur les couches urbaines des villes, en particulier les jeunes femmes passées par l'école française et qui travaillent, une goutte d'eau par rapport aux masses rurales qui respectent la tradition.

Un axe de bataille pour l'état-major de l'armée coloniale

Le 1er novembre 1954 et la guerre vont mettre un terme à cet interlude idéologique. Le FLN ne saurait mener le combat sur deux fronts ; il est entendu à demi-mot que le sort des Algériennes sera réglé à l'indépendance, et qu'en attendant les hommes mènent le jeu. Des Algériennes, notamment des lycéennes et des étudiantes, participent en effet à la Bataille d'Alger avant de gagner les maquis, souvent comme infirmières. Fin 1957, la direction du FLN ordonne leur départ pour les pays voisins où il ne sera guère fait appel à leurs services, au contraire de l'image, véhiculée par la propagande du FLN et ses avocats, de résistantes héroïques se battant contre les armées coloniales.

Les services français ne sont pas longs à exploiter la faille. Dès 1955, le gouverneur général Jacques Soustelle dissout l'UFA et l'UFMMA, s'entoure d'ethnologues qui en font un des fronts de la guerre révolutionnaire, soutenus qu'ils sont par les jeunes capitaines rentrés vaincus de la guerre d'Indochine, mais persuadés d'avoir percé les clés de la contre-guérilla. L'émancipation des femmes musulmanes, rurales à plus de 80 %, devient un axe de bataille du 5e Bureau de l'état-major de l'armée qui multiplie les initiatives sur le terrain : les infirmières des équipes médico-sociales itinérantes (EMSI) soignent les bébés, distribuent vivres et propagande à leurs mères, montrent des films, secondent les sections administratives spécialisées (SAS) qui encadrent et surveillent le pays.

Au plan international, la Tunisie et le Maroc réforment la condition féminine au lendemain même de leur indépendance (1956). L'Algérie française se retrouve distancée sur un terrain ultrasensible, notamment aux Nations unies à New York, et Robert Lacoste, ministre résident à Alger, fait mettre à l'étude un projet de réforme du statut personnel. Il n'ira pas loin. Le très conservateur gouvernement général de l'Algérie, l'exécutif local, redoutant qu'une révolte religieuse vienne s'ajouter à la guerre contre le FLN, fait capoter l'affaire.

Autodafé et casse-tête juridique

Elle sera relancée par les évènements du 13 mai 1958 qui font chuter la 4e République au bout de trois semaines et donnent le pouvoir à Paris au général de Gaulle et en Algérie aux militaires emmenés par les généraux Raoul Salan, commandant en chef, et le patron des « paras » très populaires parmi les Européens, Jacques Massu. Ce sont eux et leurs épouses qui patronnent et organisent le dévoilement. Le 17 mai, au soir, douze adolescentes musulmanes cornaquées, dit-on, par Madame Salan en personne, arrachent leurs voiles et les brûlent derrière les grilles du Gouvernement général protégées par des harkis. L'autodafé a été monté en catastrophe la veille au soir par une poignée d'officiers du 5e Bureau agacés par les affiches par trop masculines exaltant la fraternité entre les deux communautés. Le lendemain, dimanche 18 mai, une foule de musulmanes venues principalement des bidonvilles de l'Algérois envahit le centre-ville sous les applaudissements des pieds-noirs qui les encouragent à se dévoiler. Le capitaine de Germiny, chef de la section administrative urbaine (SAU) de la cité Mahiéddine, un bidonville de près de dix mille habitants, a depuis mars 1957 préparé le terrain en multipliant les actions en direction des femmes avec des clubs qui leur sont réservés et des séances de cinéma.

Salan, nommé début juin « dépositaire des pouvoirs civils et militaires de la République en Algérie », s'appuie sur le mouvement de la « résurrection nationale » pour vanter son succès auprès de de Gaulle, tandis que le 5e Bureau ordonne dès le 20 mai aux commandants militaires d'Alger, d'Oran et de Constantine d'« encourager la participation de femmes dévoilées » aux manifestations « spontanées » qui doivent y être organisées à l'image de ce qui s'est passé à Alger les 17 et 18 mai. Camions militaires et usage de la force sont de plus en plus ouvertement pratiqués au fur et à mesure qu'on s'éloigne du Forum et des centaines de journalistes étrangers qui couvrent l'événement.

Paris se retrouve alors devant un casse-tête juridique : les Algériennes sont désormais des « Françaises à part entière ». Salan commence d'ailleurs à les faire inscrire sur les listes électorales, toutefois le « statut personnel » brandi jusqu'alors par la minorité européenne comme un obstacle infranchissable au suffrage universel n'a pas changé. L'Élysée reprend alors les projets de l'ère Lacoste et aboutit à l'ordonnance de septembre 1959 sur le mariage et la famille qui s'inspire largement de ce que Habib Bourguiba a fait adopter en 1956 en Tunisie moins de six mois après l'indépendance. Cependant entre-temps, le climat a changé : Salan a perdu son poste, Massu a été envoyé en Allemagne et le 5e Bureau a été dissous en janvier 1960. L'ordonnance de 1959 ne sera pas appliquée par la justice française avant l'indépendance.

Au nom du nationalisme

Le FLN s'oppose à l'ordonnance au nom du nationalisme et de la religion, il joue sur les inquiétudes masculines en répandant des rumeurs sur, par exemple, l'abolition des cadis — les juges musulmans — et plus généralement sur toute initiative française qui heurte les convictions populaires de l'islam et des institutions traditionnelles2. La doctrine nationaliste se fige : la femme algérienne et son intérieur sont présentés comme l'ultime rempart de l'identité algérienne, le noyau dur de son authenticité que l'armée française a cherché à percer avec ses manœuvres en direction des masses féminines.

Après 1962, l'attitude du FLN ne change guère. Jusqu'en 1976, la législation française est maintenue, mais inappliquée. Ce n'est qu'en 1986, sous le troisième président de la République algérienne, Chadli Bendjedid, qu'un Code de la famille est adopté par l'Assemblée nationale. Il revient en arrière sur l'ordonnance de 1959. Selon le ministre de la justice de l'époque, Boualem Benhamouda, un cacique du FLN alors parti unique, il s'agit de « purifier la famille de toutes ses impuretés a-islamiques… » Son texte, toujours en vigueur, consacre le statu quo, notamment le mariage arrangé et la répudiation unilatérale de l'épouse par son mari. À ses adversaires peu nombreux, le ministre oppose le 13 mai 1958 et la manipulation du dévoilement et les dénonce comme des alliés du 5e Bureau et de la France.

Jusqu'à aujourd'hui, le discours n'a pas changé et le thème de l'émancipation féminine a presque disparu du champ politique algérien.


1En 1890, vingt ans après l'assimilation de l'Algérie à la France, seuls 783 musulmans avaient obtenu la citoyenneté française. Lire Charles Robert Ageron, Histoire de l'Algérie contemporaine, tome 2/1871-1954  ; page 33.

2«  Les Français […] ont osé violer délibérément le Coran, immuable par essence, et imposé par la force aux musulmans algériens les lois séculières de la France et, ce dans le domaine le plus sacré, en particulier le statut personnel […] un domaine qui appartient exclusivement à la communauté des croyants  » (El Moudjahid, n° 45, 6 juillet 1959.

Procès Rima Hassan. Du bon usage du « terrorisme »

Une foule rassemblée autour de journalistes et de manifestants sous un chapiteau.

L'eurodéputée Rima Hassan est convoquée devant le tribunal correctionnel de Paris le 7 juillet pour répondre de l'accusation d'« apologie du terrorisme ». Depuis son élection en juin 2024, 16 procédures judiciaires ont été engagées contre elle. Cet acharnement est évidemment piloté par le gouvernement français. Nous publions le témoignage devant la cour d'Alain Gresh, directeur d'Orient XXI.

Actualisation • Le procès a été renvoyé aux 19 et 20 octobre à la demande de la défense.

Bonjour,

Je voudrais tout d'abord m'excuser de mon absence. J'étais bien déterminé à me présenter devant vous, mais des problèmes de santé rendent mes déplacements difficiles. Je tiens néanmoins à témoigner par cette lettre tant la question du terrorisme et de son usage a irrigué mon travail sur le Moyen-Orient et sur la Palestine. Titulaire d'une thèse sur l'histoire de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), ayant couvert le Moyen-Orient depuis plus de cinquante ans, auteur d'une dizaine d'ouvrages, je sais que le terrorisme a toujours été un sujet de débats.

Je voudrais d'abord rappeler un épisode pas si lointain qui avait remué l'opinion. En juin 2014, l'Organisation de l'État islamique (OEI) avait conquis Mossoul et procédait à une avancée fulgurante aussi bien vers Bagdad que vers la frontière turque, tout en entamant un génocide contre les yézidis. C'est à Kobané que plusieurs milliers de combattants kurdes, appuyés par l'aviation états-unienne et par des armes occidentales, stoppèrent cette offensive. On salua en France l'héroïsme des combattants kurdes. On en oubliait presque qu'ils appartenaient au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une organisation classée comme terroriste par la France et l'Europe. Et nous nous trouvions dans cette situation paradoxale : si vous défiliez à Paris pour soutenir la résistance kurde, vous pouviez être inculpés d'« apologie du terrorisme » d'une organisation armée, entre autres, par la France.

Autre exemple plus récent de ces paradoxes liés à l'usage du terme de terrorisme : celui du président par intérim syrien. En 2024, Mohammed Al-Joulani était recherché par les polices occidentales. Les États-Unis promettaient même 10 millions de dollars (8,7 millions d'euros) pour toutes information pouvant aboutir à la capture de ce « terroriste mondial ». Rarement mue ne fut si rapide, si spectaculaire. Ayant troqué sa tenue kaki de djihadiste contre un costume trois pièces, changé son nom de guerre pour retrouver son patronyme de naissance — Ahmed Al-Charaa —, le nouveau leader de la Syrie, ancien dirigeant d'Al-Qaida, est devenu l'un des hommes les plus courtisés par les politiques et les hommes d'affaires, de Washington à Bruxelles. Il a ainsi rencontré le président Emmanuel Macron en mai 2025 et le recevra bientôt à Damas.

Cette métamorphose fulgurante n'aura étonné que ceux qui accordent du crédit à l'adjectif « terroriste » accolé à un individu ou à une organisation. L'Histoire nous a enseigné encore et encore, que les terroristes d'hier sont devenus des hommes d'État respectés. Pendant des années, la France a dénié toute légitimité au Front de libération nationale (FLN) algérien, à ses dirigeants, avant qu'elle se résigne à ouvrir des négociations avec ces « assassins aux mains couvertes de sang » et à reconnaître l'indépendance de l'Algérie.

Le précédent de l'OLP

Longtemps l'OLP fut également considérée comme une « organisation terroriste ». Pourtant, faisant fi de ces accusations, dès 1975, le président Valéry Giscard d'Estaing autorisa l'ouverture d'un bureau de l'organisation à Paris. Je rappelle qu'à l'époque l'OLP n'avait pas renoncé aux « opérations extérieures » (à travers le monde) ni aux attaques en Israël qui frappaient des civils. Le gouvernement français approuvait-il de telles actions ? Évidemment, non. Mais il savait que le problème n'était pas « le terrorisme », mais ce qui provoquait la violence, c'est-à-dire la poursuite illégale de l'occupation israélienne — à l'époque, cette occupation durait seulement depuis huit ans. Et Paris prônait la négociation avec l'OLP que le gouvernement israélien comparait aux nazis.

Dans les territoires palestiniens occupés, tout acte de résistance est considéré par les autorités israéliennes comme « terroriste » : lever un drapeau palestinien ou lancer une pierre ; la réponse de l'armée est toujours la même : tirer avec l'intention de tuer. Mais dans certains cas, rétorquerez-vous, les Palestiniens tuent des civils ? C'est vrai. Mais si tuer des civils israéliens est du terrorisme qui disqualifie ceux qui commettent de tels actes, comment qualifier le fait qu'Israël ait pu tuer à Gaza plus de 73 000 Palestiniens, en grande majorité des civils ? De terrorisme d'État ? Et pourquoi la France n'a-t-elle pris aucune mesure contre cet État dont le chef de gouvernement est inculpé de « crimes de guerre » et de « crimes contre l'humanité » ?

Ce que disait le général de Gaulle

Dès le lendemain de la guerre de juin 1967 et de l'occupation de la Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem-Est, le chef de l'État français, le général Charles de Gaulle, avait anticipé la dynamique sur le terrain : « Israël organise, disait-il, sur les territoires qu'il a pris, l'occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions, et il s'y manifeste contre lui une résistance, qu'à son tour, il qualifie de terrorisme. » Cette résistance, elle est provoquée par une occupation qui dure depuis près de 60 ans, qui viole tous les principes du droit international et à l'égard de laquelle désormais les autorités françaises, contrairement à de Gaulle, font preuve d'une étrange complaisance, préférant poursuivre devant les tribunaux ceux qui demandent l'application du droit. On peut se demander si aujourd'hui le général de Gaulle ne serait pas poursuivi devant les tribunaux français pour « apologie du terrorisme » ?

« Petite Casbah », une histoire (post)coloniale entravée

Groupe d'enfants en tenue traditionnelle, devant une maison, ambiance d'époque.

Le projet éditorial Petite Casbah édité par les éditions Bayard Jeunesse, tiré du dessin animé éponyme, a subi de nombreuses interventions en cours d'écriture. La doctorante Laura Orban, un temps coautrice, explique pourquoi elle a décidé de retirer sa signature, et analyse en quoi cette expérience est un révélateur de logiques plus générales à l'œuvre dans l'écriture et dans la transmission de l'histoire coloniale, notamment celle de l'Algérie.

La critique de l'histoire coloniale et postcoloniale ne suffit pas à s'affranchir des cadres que celle-ci nous a légués. Dans le projet éditorial Petite Casbah (éditions Bayard), composé d'un livre documentaire et d'une bande dessinée dérivés de la série animée éponyme — diffusée fin 2024 sur France Télévisions—, une réécriture intervenue en fin de parcours a profondément transformé le texte. Au nom de la nécessité de faire exister ce livre dans un contexte marqué par la banalisation du négationnisme historique et par l'exigence de rendre le propos accessible à un jeune public, la maison d'édition a entériné la réécriture.

Associée au projet, j'ai pour ma part décidé de retirer mon nom de l'ensemble de l'œuvre, qui comprenait l'ouvrage Petite Casbah, 1955-1965 : une histoire de l'Algérie racontée par deux enfants1 — mêlant échanges épistolaires et pages documentaires, visant à restituer une histoire de l'Algérie contemporaine à hauteur d'enfants, entre guerre d'indépendance et premières années postcoloniales —, ainsi que trois tomes d'une bande dessinée reprenant les images de la série animée et des dossiers documentaires, auxquels j'ai contribué plus marginalement. Ce cas invite à interroger plus largement les conditions d'écriture et de transmission de l'histoire coloniale et postcoloniale, y compris lorsqu'elle se revendique d'une perspective progressiste.

Illustration de deux enfants dans un paysage méditerranéen, évoquant l
Couverture de l'ouvrage documentaire «  Petite Casbah, 1955-1965 : une histoire de l'Algérie racontée par deux enfants  » (Bayard jeunesse).

Comme le rappelle l'historienne Malika Rahal, en France et en Europe, l'histoire coloniale et postcoloniale demeure largement structurée par le regard du colonisateur. Elle est racontée depuis ses marges anciennement coloniales au détriment des expériences et des perspectives de la population ex-colonisée2. Des contraintes éditoriales et financières, associées à des stratégies politiques et à des biais mémoriels, contribuent à faire perdurer cette focale coloniale. Il devient dès lors urgent de recentrer l'histoire des pays anciennement colonisés. Cela implique de mettre en question l'affrontement postcolonial qui les maintient dans un rapport, même critique, à leur ancienne métropole.

Domestiquer les voix (dé)colonisées par la réécriture

À l'invitation de mon collègue historien Sylvain Pattieu, j'avais rejoint ce projet en janvier 2024, non sans hésitations, consciente des enjeux politiques et éditoriaux qu'il impliquait. Doctorante en sociologie politique et en histoire, soucieuse de diffuser le savoir scientifique auprès du grand public, je m'y suis engagée jusqu'à sa quasi-finalisation. C'est alors que la société de production Darjeeling, associée à la série animée et dotée d'un droit de regard, inattendu pour moi, sur le projet éditorial, a procédé à une réécriture en profondeur des textes. Liées par un contrat contraignant dans un contexte éditorial fragilisé, nos éditrices ont dû en accepter une large part. Il ne s'agissait pourtant pas de simples ajustements narratifs, mais de transformations substantielles des postures des personnages et des réalités historiques.

Situé en 1965, le livre-documentaire se présente comme un échange épistolaire entre Khadidja, protagoniste algérienne installée à Alger, et Philippe, l'un de ses amis, juif d'Algérie exilé à Marseille depuis l'indépendance, intervenue trois ans plus tôt. Ces lettres sont accompagnées de pages documentaires. Dans sa version initiale, notre texte s'efforçait de faire coexister ces deux expériences situées en accordant à chacune une place équivalente. Dans la version retravaillée, un déséquilibre apparaît au fil des coupes et des réécritures, qui, au-delà d'une simplification, modifient la précision et la singularité des voix. Dans un exemple emblématique, des éléments évoquant les conséquences traumatiques des violences coloniales sur des personnages algériens ont été supprimés.

Version initiale de la lettre de la protagoniste Khadidja :


Je comprends que pour toi c'est dur d'avoir dû partir, mais il était temps de mettre fin à tout le mal que la colonisation puis la guerre nous ont fait. Pense par exemple à toutes les familles qui ont perdu des proches pendant la guerre. Tu sais, ma mère pleure à chaque fois qu'elle repense à deux de ses cousins : l'un qui été tué au maquis, et l'autre qui a disparu sans jamais être revenu après avoir été enlevé par l'armée française. Il était temps qu'on obtienne notre Indépendance.

Version publiée (p. 27) :


Je comprends que, pour toi, c'est dur d'avoir dû partir, car vous avez quitté tout ce que vous aviez en Algérie et en plus vous avez perdu un pays… Mais il était temps qu'on mette fin à tout le mal que la colonisation, puis la guerre, nous ont fait. À nous aussi, tout cela nous a fait beaucoup de mal : nous avons perdu des proches, des amis, des voisins que nous aimions, mais il fallait vraiment qu'on obtienne notre indépendance.

Dans la version publiée, l'accent mis sur le traumatisme de Philippe infléchit la posture de Khadidja : sa célébration de l'Indépendance est atténuée au profit d'une attention plus marquée à l'expérience de ceux qui ont quitté l'Algérie. Ce déséquilibre se manifeste dès un ajout à la première lettre de l'adolescente (p. 18) :


Même si, au fond de moi, j'étais triste de te perdre, je dois dire que j'étais sacrément contente de ce qui nous arrivait. C'est un sentiment étrange et qui peut te sembler contradictoire : d'un côté, il fallait que la France parte, de l'autre, elle a emporté avec elle des gens que nous aimions.

Ce déplacement imposé lors de la réécriture finale s'inscrit dans un cadre plus large, marqué par la prédominance d'un récit de la « déploration3 » de l'ex-colonisateur autour de 1962, façonné et relayé par une abondante production culturelle, scientifique et médiatique centrées sur les départs. L'événement y apparaît d'abord, pour reprendre les mots de l'historien et anthropologue Nathan Wachtel4, « par ses marges [les Français] ou, pour mieux dire, par ses minorités [démographiques], au profit d'une histoire tragique, une histoire de vaincus, alors que l'on s'attendrait à être submergé par une histoire des vainqueurs », en l'occurrence des Algériens. Il ne s'agit ni de tomber dans une « compétition mémorielle », ni de nier la singularité de certaines trajectoires.

Orientalisme et émotions passées sous silence

C'est le cas de Philippe qui a dû quitter sa terre d'origine, à l'instar de très nombreux Juifs d'Algérie juridiquement français depuis le décret Crémieux de 1870. L'enjeu est plutôt de rappeler que, dans un contexte de décolonisation, raconter les trajectoires des marges ne peut se faire au prix de l'histoire de la majorité. Il est donc essentiel d'en rendre les récits visibles, au risque sinon de passer à côté du sens de l'événement.

Autre ajout : un extrait renvoyant à une scène du dessin animé où Khadidja offre des makrouds à Guy, fils du policier français responsable de l'arrestation de son frère Malek. D'abord complice de son père, participant à la traque des proches de Khadidja, Guy évolue et finit par agir brièvement en leur faveur. Le récit met alors l'accent sur cette transformation, plutôt que sur les effets des violences subies par Khadidja.

Philippe commente ainsi (p. 45) : « Après, tu te souviens, c'est toi qui lui as donné des makrouds pour son départ, j'ai trouvé ça tellement chouette de ta part. Tu es incroyable Khadidja ! C'est vrai qu'il s'est bien rattrapé et que ce n'était pas sa faute si son père était policier. »

Et Khadidja de répondre (p. 50) : « Il ne faut jamais aller vite et juger les gens trop rapidement. »

Au-delà de l'orientalisme de la scène, l'échange, en ne valorisant que la grandeur d'âme de Khadidja à travers ce geste d'offrande rédempteur, passe sous silence les émotions douloureuses que la jeune fille peut éprouver envers le policier et son fils. Le récit instaure ainsi un rapprochement final entre victimes et proches de leurs bourreaux, tout en reléguant la question des responsabilités. Sous les traits d'un pacifisme romancé, il contribue à édulcorer des situations d'injustice qui appelleraient, avant tout apaisement, un travail de justice.

Disparition du mot « tortures »

Pris ensemble, ces choix contribuent à déséquilibrer l'ensemble narratif et à en déplacer le centre de gravité. Et c'est précisément dans ces ajustements, presque imperceptibles si l'on n'a pas accès aux versions intermédiaires, que se manifestent les cadres de pensée évoqués plus haut. Quand bien même l'acceptation peut être justifiée (accessibilité pour un jeune public, lutte contre la banalisation et la diffusion du négationnisme historique), ces transformations n'en soulèvent pas moins des enjeux historiographiques fondamentaux. Ceux-ci sont d'autant plus sensibles qu'il s'agit de transmettre l'Histoire à un jeune public.

L'idée selon laquelle certaines informations pourraient être difficiles, voire « traumatisantes », pour un lectorat d'environ 10 ans peut s'entendre. Elle appelle toutefois deux remarques. D'une part, les enfants d'aujourd'hui, en France, sont exposés, directement ou indirectement, à des formes variées de violence via les jeux vidéo, différents médias ou encore leurs trajectoires personnelles. Il est donc à mon sens possible d'aborder ces réalités sans trop les lisser, à condition de les restituer à travers des expériences et des émotions incarnées par les personnages. Ils sont en mesure de comprendre que les protagonistes sont affectés, chacun pour des raisons différentes. Et c'est précisément cette coexistence de bagages émotionnels qui faisait la force du projet initial.

D'autre part, cet argument ne saurait justifier la suppression de certains termes. Le mot « torture », présent dans la première version (« Je ne veux même pas imaginer les méthodes de torture qu'elle a subies »), a ainsi été remplacé par « violences » (« Je ne veux même pas imaginer les violences qu'elle a subies », p. 42), à l'initiative de l'éditrice, avant même tout blocage formel de la production, et alors qu'une autre occurrence du terme a été gardée dans les pages documentaires que nous avions rédigées pour illustrer les lettres. Or ce type de reformulation risque de produire l'effet inverse de celui recherché.

Une offensive de l'extrême droite sur l'Algérie

Les échanges avec le public — notamment lors de l'avant-première du dessin animé, le 9 octobre 2024, au Musée national de l'histoire de l'immigration, où l'audience était majoritairement issue de l'immigration algérienne —, les retours d'enquête relayés par l'éditrice, ainsi que ce que l'historien Benjamin Stora a nommé la « communautarisation des mémoires5 », témoignent d'une demande sociale spécifique de la part de publics ayant subi, directement ou indirectement, des crimes coloniaux. Dans ce contexte, la substitution de certains termes peut créer un décalage avec les usages et les cadres de compréhension déjà partagés dans certains espaces familiaux et scolaires, et compromettre ainsi l'élaboration d'un récit pour tous.

Si certains débats ont finalement donné lieu à des arbitrages en faveur des positions de Sylvain Pattieu et de moi-même, ils n'en demeurent pas moins révélateurs d'enjeux plus larges. Le maintien du terme de « ségrégation », par exemple, contesté au motif qu'il renverrait davantage, dans l'imaginaire français, à l'apartheid sud-africain, a ouvert une réflexion sur la manière de transmettre au grand public, et en particulier aux jeunes lecteurs, des catégories élaborées par les historiens notamment pour qualifier les situations coloniales. À ce titre, l'historienne Sylvie Thénault mobilise ainsi la notion d'« apartheid6 » pour décrire le cas algérien dans un article publié dans la revue de vulgarisation L'Histoire. Pourquoi alors se priver de ces outils pour dire ces réalités ?

Ensuite, sur l'argument de la nécessité de faire exister ce texte malgré tout, dans un contexte de négationnisme historique, il pouvait sembler d'autant plus recevable qu'il intervenait à un moment charnière pour les éditions Bayard, marqué par des mobilisations — in fine fructueuses contre le recrutement d'Alban du Rostu, ancien bras droit du milliardaire ultraconservateur Pierre-Édouard Stérin. Les réactions virulentes suscitées dans l'extrême droite et parmi les réactionnaires nostalgiques de l'Algérie française par la diffusion de la série Petite Casbah7 avant la parution du projet éditorial étaient citées lors d'échanges autour du livre avec la production pour en attester l'utilité publique. Cela ne saurait toutefois suffire à soulager notre conscience. S'opposer à l'extrême droite ne peut constituer notre seule boussole morale, et se dire anticolonialiste ne garantit pas non plus une approche juste.

Quatre enfants souriants posent sur un mur avec une vue sur la mer et des maisons.
Le dessin animé «  Petite Casbah  » diffusée fin 2024 sur France Télévisions.
Darjeeling

Avoir les exigences d'une approche véritablement décoloniale

Lorsqu'il reste une posture de principe, cet anticolonialisme peut reprendre des réflexes hérités du prisme colonial : raconter les sociétés colonisées sans partir de leurs propres voix et de leurs propres trajectoires. Il faut donc déconstruire ces biais et accorder une place réelle à des perspectives qui ne soient pas conditionnées par un regard blanc qui règle ses comptes avec lui-même. Il s'agit donc de décentrer l'histoire du colonisateur, quelle que soit sa déclinaison politique, pour la recentrer sur le pays concerné. Faute de quoi, à mesure qu'une vision eurocentrée s'impose et que les témoins disparaissent, la possibilité d'entendre d'autres vécus devient toujours plus fragile.

Cette difficulté à raconter une histoire plus juste et complète se retrouve dans la bande dessinée en trois tomes associée au projet. Parmi les trois figures historiques présentées dans les dossiers documentaires en fin de volume, aucune n'est algérienne, à l'exception de Juifs ayant acquis la citoyenneté française en vertu du droit colonial. Écrire l'histoire de l'Algérie coloniale sans eux revient à en donner une vision profondément tronquée.

Ce livre s'inscrit dans une nécessité réelle : celle de proposer au jeune public des récits pluriels, capables de nourrir un regard critique sur l'Histoire. Mais la vision qui a fini par s'y imposer ne respecte pas, selon moi, les exigences d'une approche véritablement décoloniale. Dans ces conditions, je ne pouvais plus y voir associé mon nom.

Car ce qui se joue ici dépasse ce seul projet. Il ne s'agit pas d'un cas isolé, mais d'un révélateur de logiques plus générales à l'œuvre dans l'écriture et dans la transmission de l'histoire coloniale et postcoloniale, y compris lorsqu'elles se revendiquent progressistes. En cela, le livre fonctionne comme un cas d'école, au sens littéral et figuré. À l'heure où ces questions mémorielles sont constamment réactivées par l'actualité, des relations franco-algériennes à la question palestinienne, en passant par la guerre en République démocratique du Congo, il devient nécessaire d'interroger les cadres dans lesquels ces histoires sont écrites et transmises. C'est à cette condition que d'autres récits pourront continuer d'émerger.

La réponse de Bayard et Darjeeling

Afrique XXI a contacté les éditions Bayard et la maison de production Darjeeling pour un contradictoire. Aux cinq questions posées, Bayard a répondu ceci :

« Chez Bayard Jeunesse, nous voulons aider les enfants à mieux comprendre le monde et les autres. L'ouvrage Petite Casbah s'inscrit dans cette démarche. Comme pour l'ensemble de nos publications jeunesse, le texte a fait l'objet d'un travail éditorial approfondi, mené en collaboration avec les auteurs, afin de rendre le contenu compréhensible et accessible pour des lecteurs dès 8 ans, dans le respect du cadre historique. »

De son côté, Darjeeling a renvoyé la responsabilité des choix à Bayard, répondant ceci :

« En tant que société de production et cessionnaire des droits de l'œuvre originale dont est issu l'ouvrage publié par Bayard, Darjeeling a été associé au projet dans le cadre habituel de son développement. À ce titre, l'écriture, les choix éditoriaux et la validation finale des textes relèvent exclusivement de la responsabilité de l'éditeur, en lien avec les auteurs de l'ouvrage. »


1Sylvain Pattieu, Petite Casbah, 1955-1965 : une histoire de l'Algérie racontée par deux enfants, Bayard Jeunesse, coll. «  Documentaire 8 ans et +  », 2026.

2Malika Rahal, Algérie 1962 : une histoire populaire, Paris, La Découverte, 2022.

3Malika Rahal, op.cit., p. 14.

4Nathan Wachtel, La Vision des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la conquête espagnole, 1530-1570, Gallimard, Paris, 1971, cité par ibid., p. 15.

5Benjamin Stora, Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d'Algérie, Élysée, 2021.

6Sylvie Thénault, «  Algérie coloniale : une société d'apartheid  ?  », L'Histoire, Les Collections, n° 95, «  Tragédies algériennes 1830-2022  », avril-juin 2022.

7Thibault Jeannin, «  “Propagande anti-française” ou “réalités de la colonisation”   ? Le dessin animé pour enfants Petite Casbah sur l'Algérie des années 50 fait des vagues  »  », Le Journal du Dimanche, 3 novembre 2024, consulté le 18 avril 2026.

Kabylie. Enquête sur un massacre colonial

Soldats et civils en interaction dans un village, paysage verdoyant en arrière-plan.

Il y a soixante-dix ans, l'armée française massacrait 75 civils dans trois villages kabyles, en Algérie. Un livre, signé par la documentariste Safia Kessas et l'historien Fabrice Riceputi, fait remonter cette mémoire engloutie et pose la question de ce qu'on fait des crimes que personne n'a voulu voir.

Le père s'appelait Tayeb. Mais au travail, en Belgique, on l'avait rebaptisé Gilbert. Ce glissement de prénom dit quelque chose de l'effacement de l'identité que la migration impose. C'est pour la retrouver que la documentariste Safia Kessas a posé sa caméra dans le salon familial, alors que son père mourait. Dans un entretien inachevé un mois avant son décès en mars 2019, il évoquait sa sœur – prénommée Safia, comme elle – disparue en Kabylie pendant la guerre d'indépendance algérienne. En enquêtant sur la mort de sa tante, Safia Kessas voit émerger une autre histoire : celle d'un massacre commis par l'armée française.1.

Le 23 mai 1956, au petit matin, des unités du 11e régiment d'infanterie coloniale encerclent trois villages kabyles, Aït Soula, Tazrouts et Agouni, dans la vallée de la Soummam, à une cinquantaine de kilomètres de Béjaïa. Pendant douze heures, les soldats exécutent 75 civils, dénudent et humilient les femmes, pillent et incendient des maisons. Ils repartiront dans l'après-midi. C'est ce crime, longtemps enfoui, que le livre d'enquête Un massacre en Kabylie, publié aux éditions La Découverte, met au jour, sept décennies après les faits.

Transmission du silence

Ce massacre n'a pas été oublié ; il a été tu. Dans les trois villages, des commémorations maintiennent vivante la mémoire des 75 morts. Des stèles portent leurs noms. Une école d'Aït Soula s'appelle « École des 75 martyrs ». Mais cette mémoire reste inexorablement locale, villageoise et coupée de la diaspora.

Le père de Safia Kessas, originaire du village de Djenane, s'est installé à Bruxelles en 1949 et n'a jamais évoqué le massacre. Safia Kessas dit ainsi :


Nos parents ou nos grands-parents n'avaient pas forcément les mots pour transmettre une violence qui est insupportable. Je ne suis pas certaine que la transmission de l'histoire du massacre ait été faite à la diaspora en Belgique, certainement pas d'après les recherches que j'ai faites au départ.

C'est par le sociologue Ali Mekki, spécialiste de l'immigration kabyle entre la Soummam et la Durance2, que les premiers fils ont pu être tirés. En recueillant des témoignages d'immigrés à Saint-Auban, il avait été le premier à parler du massacre à Safia Kessas. La figure de l'immigré kabyle occupe dans cette histoire une place paradoxale. Il est passeur d'information et soutien logistique : Tayeb lui-même avait hébergé clandestinement à Bruxelles un militant du FLN en 1956 ; de nombreux immigrés kabyles envoyaient aussi de l'argent à leurs familles, des sommes que certains officiers administratifs français détournaient à leur profit. Mais cet immigré est aussi une victime impuissante, apprenant par la Croix-Rouge la mort d'une sœur ou d'un frère depuis l'autre rive.

Une violence planifiée et débridée

L'opération du 23 mai 1956 était préparée. Trois compagnies motorisées, une unité de gardes mobiles, l'appui de l'aviation : la logistique seule établit la préméditation. Mais au cœur du massacre se trouve un document encore plus accablant : une liste. Dressée par le capitaine René Harvut, chef de la section administrative spéciale (SAS) de Vieux-Marché, elle désigne les hommes à abattre : des villageois soupçonnés de soutenir le maquis du colonel Amirouche, dont les unités tenaient la forêt de l'Akfadou toute proche.

C'est Harvut qui, assis sur la murette du cimetière d'Agouni, procède au tri. Les hommes défilent, déposent leur carte d'identité. Il en rend certaines, garde les autres. Ceux dont il retient la carte sont conduits dans la cour d'une maison voisine et sont exécutés d'une balle dans la tête. Abdelaziz Brinis, douze ans en 1956, était là : « Les hommes comprenaient la gravité de la situation et se préparaient à leur mort. Ils donnaient des conseils aux petits qui allaient peut-être survivre. »

L'opération dure douze heures. Des soldats sont ivres, des exécutions sont faites le long des ruelles, des maisons sont pillées et incendiées. « Dans les villes coloniales, il y avait des Européens, des journalistes, des diplomates. Dans les campagnes, on n'avait pas besoin de prendre ces précautions : on laissait les cadavres dans les rues, on violait, on détruisait les villages, on incendiait, on repartait », écrit Fabrice Riceputi.

Les unités appartiennent au 11e régiment d'infanterie coloniale, composé de soldats recrutés en Afrique subsaharienne. Beaucoup d'entre eux sont passés par l'Indochine et Madagascar. Que les exactions aient été commises par des soldats noirs a marqué les mémoires villageoises. Mais tous savent que ces hommes étaient encadrés par des officiers français, qui avaient le pouvoir d'interdire et ne l'ont pas fait.

Le viol, arme de la « pacification »

Le chapitre le plus inédit du livre porte sur les violences faites aux femmes. Dans l'après-midi, les militaires ont exigé que les femmes des trois villages se rendent à la mosquée d'Aït Soula. Là, elles ont été contraintes de se déshabiller entièrement sous la menace des armes.

Ce que les témoins acceptent de dire s'arrête souvent là : sur les viols commis dans le village d'Agouni, sur le suicide d'une femme enceinte quatre mois après les faits, beaucoup ont opposé un silence chargé de sens. « Ce refus nous rappelle que cette histoire ne nous appartient pas », écrivent les auteurs.

Ce « crime de déshonneur » est resté tu pendant près de soixante-dix ans. La phrase d'un soldat, rapportée dès 1956, résume la logique à l'œuvre : « Les femmes qui nous plaisent, on les baise ; les hommes qui nous plaisent pas, on les tue. » Elle dit ce que l'historiographie a mis des décennies à établir : le viol comme arme de la « pacification », son utilisation systémique et couverte par la hiérarchie.

Safia Kessas, dont la démarche est explicitement féministe, explique comment cette parole a pu finalement se dire. Il a fallu convaincre le comité de village, obtenir l'accord des fils pour accéder à leurs mères. Samir Mouterfi a enlevé son bonnet et raconté ce que sa grand-mère lui avait transmis : « Jamais, dans ces villages-là, les violences sexuelles n'avaient été évoquées publiquement. Personne n'en avait parlé. Et là, les témoignages convergent vers la même histoire. »

Pourquoi ce silence a-t-il tenu si longtemps ? La colonisation avait déjà profondément ébranlé la masculinité des paysans kabyles : dépossession foncière, émigration forcée, soumission à l'administration coloniale. Que leurs femmes aient été dénudées publiquement était une humiliation suprême, à enfouir. « On n'en parle plus », dit Dahbia, 88 ans, en frappant la table. « Après, les femmes ne se regardaient plus entre elles. »

La grande muette

Ce qui distingue ce livre des histoires du massacre qui existaient dans la mémoire locale, c'est la façon dont il a été construit : archives, témoignages des soldats français, histoire orale en Kabylie, mais aussi des outils moins conventionnels comme les forums d'anciens combattants sur internet. Ces derniers ont livré une première piste vers Bernard Montagne, appelé à Vieux-Marché quelques mois après le massacre. Safia Kessas confie :


J'ai tapé de façon presque naïve sur les réseaux. J'ai découvert des forums d'anciens combattants accessibles comme ça. Et à un moment, Bernard Montagne est le seul finalement à m'avoir répondu.

De ce vétéran lillois de 87 ans, ils ont obtenu un aveu mesuré. Puis le nom de Harvut. Puis celui de son successeur à la SAS, Jean-Pierre Renaud, qui a refusé de les recevoir, invoquant des « débordements des deux côtés ». La formule dit tout de l'omerta militaire française, toujours active soixante-dix ans après les faits.

Au Service historique de la Défense, le Journal de marche et opérations du 11e RIC livre une version mensongère : un simple « accrochage » avec des « rebelles », trente-neuf « ennemis abattus ». Du côté algérien, le réseau social Facebook a livré les premiers témoins. Lors des voyages successifs en Kabylie, la confiance s'est construite lentement. La double culture de Safia Kessas, ses liens familiaux avec la région, et le fait qu'elle soit une femme ont été des conditions sine qua non.

Des mémoires qui se réveillent

La publication de l'enquête de Safia Kessas et Fabrice Riceputi dans Mediapart à l'été 20253 a déclenché des « vannes mémorielles ». Djéhanne Gani, journaliste, a reconnu dans les articles son nom de famille. Son père Kader, 84 ans, installé à Saint-Denis depuis des décennies, avait tu toute sa vie le fait d'avoir été présent à Agouni ce 23 mai 1956. Depuis, les nuits de Kader sont peuplées de cauchemars.

Dans les villages, Ali Ayouni consacre sa retraite à redonner un visage aux noms gravés sur les stèles. Djouad Touazi parcourt la région à moto pour localiser les sépultures de moudjahidines. Avec Samir Mouterfi et Ali Mekki, ce sont ces relais qui ont rendu possible l'enquête. Safia Kessas plaide pour une plateforme commune :


Il faudrait partager une méthodologie, ouvrir un espace, une plateforme pour croiser les récits diasporiques et les récits locaux. Des gens me contactent qui font les mêmes questionnements, qui repartent en Algérie, posent les mêmes questions aux mêmes femmes. Il faudrait relier tout ça.

La demande est urgente. Les appelés français meurent. Les femmes qui ont subi les violences de mai 1956 ont entre 88 et 93 ans. Fabrice Riceputi a une formule sobre : « On a tiré un fil dont la bobine est gigantesque et on est très loin d'en avoir déroulé l'intégralité. »

L'écrivain Mohammed Dib écrivait que les colonisateurs avaient changé les Algériens en « fils de personne ». Ce livre fait le chemin inverse : il redonne des noms, des voix et des histoires aux 75 morts de la vallée de la Soummam.


1Safia Kessas a réalisé en 2022 un podcast documentaire en plusieurs épisodes sur cette quête et enquête intitulé «  Au nom de Safia  ». Il est intégralement disponible sur Binge audio.

2Ali Mekki, De la vallée de la Soummam à la vallée de la Durance. Un siècle d'émigration et d'immigration kabyles -1915-2015, préface de Monique de Saint Martin, Presses Universitaires de Provence (PUP), 2017.

3Safia Kessas et Fabrice Riceputi, «  Quand l'armée française attaquait trois villages kabyles : premières traces d'un massacre  », Mediapart, 18 août 2025.

Sahara occidental. Un règlement du conflit au profit du Maroc ?

Deux hommes en costume marchent entre les drapeaux américains et marocains.

A-t-on assisté à l'esquisse d'un règlement du conflit du Sahara occidental qui déchire le Maghreb depuis plus de cinquante ans et qui se ferait au profit du Maroc ? Il est trop tôt pour le dire, mais une étape semble avoir été franchie à Madrid les 8 et 9 février 2026. Deux semaines après cette réunion, de nouvelles négociations, à huis clos, se sont tenues les 23 et 24 février à Washington, montrant la volonté des États-Unis de résoudre la question en contournant la consultation des populations saharaouis.

Organisée dans les locaux de l'ambassade étatsunienne à Madrid les 8 et 9 février, la rencontre sur le Sahara occidental a réuni tous les protagonistes du conflit — le Front Polisario, l'Algérie, le Maroc et la Mauritanie — à l'initiative du président Donald Trump. Celui-ci avait reconnu fin 2020 la souveraineté de Rabat sur le Sahara occidental, en échange de l'établissement de relations diplomatiques entre le Maroc et Israël. Sans désigner de vainqueur ni de vaincu, le président américain semble avoir entériné que la négociation ne portera que sur la proposition d'une autonomie, certes élargie, pour le Sahara occidental, écartant l'idée d'une indépendance.

Un « seul document sur la table »

Sept ans après les dernières négociations directes, l'administration Trump se montre bien décidée à clore le conflit du Sahara occidental. C'est d'ailleurs bien sous son égide que la rencontre a été placée, malgré la présence de Staffan de Mistura, l'envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies pour le Sahara.

La réunion avait pour objectif de parvenir à un accord-cadre d'ici le printemps. Le Front Polisario et l'Algérie, qui parlaient d'une même voix, ont évoqué, comme ils en ont l'habitude, l'autodétermination du peuple sahraoui. Or, les discussions portaient bien sur l'autonomie du Sahara au sein d'un Maroc souverain.

Contrairement à la résolution 2797 des Nations unies du 31 octobre 20251, qui appelait avec prudence à des négociations « prenant pour base » le plan marocain d'autonomie, les organisateurs de la rencontre ont bien précisé aux participants que le plan d'autonomie, actualisé par le Maroc, était « le seul document sur la table ». À la différence du plan Baker proposé par l'ancien secrétaire d'État des États-Unis et envoyé personnel du secrétaire général de l'ONU pour le Sahara, l'autonomie n'est pas conçue comme une étape vers l'indépendance, mais bien comme une solution définitive ; il n'y aura pas de référendum d'autodétermination.

Contrairement au plan proposé par le Maroc en 2007, qui ne comptait que trois feuillets, le projet discuté en comportait quarante et était composé de neuf chapitres et quarante-deux clauses. Cette refonte totale a été coordonnée par trois conseillers royaux : le diplomate Taïeb Fassi Fehri, le constitutionnaliste Omar Azziman, et Fouad Ali Al-Himma, le principal conseiller du roi Mohammed VI, qui a veillé aux équilibres politiques entre un Sahara autonome et les autres régions du royaume.

Ce plan prévoit la création d'une région autonome dotée d'un gouvernement, d'un parlement et d'une justice aux compétences propres. Cependant, Rabat conservera les droits régaliens : la défense nationale, la politique étrangère, la monnaie, la nationalité et les symboles de la souveraineté, comme le drapeau.

Le point de vue du Polisario

Si le Front Polisario et, en arrière-plan, l'Algérie semblent avoir accepté ce schéma d'autonomie, des divergences ont porté sur la répartition des compétences entre la région et l'État central. Le Front Polisario, certainement appuyé par Alger, et le Maroc ont essayé de défendre leur propre conception de l'autonomie : la plus large possible pour les premiers, la moins distincte des autres régions du Maroc pour le second. Des tiraillements évidents, mais qui se font alors que le rapport de forces favorise clairement le Maroc, avec le soutien clair de Donald Trump.

Les concepteurs marocains de ce plan avaient pour principale préoccupation de penser cette région comme une partie intégrante d'un ensemble national. Ils ont pris soin de mentionner que les autorités autonomes étaient dans l'obligation d'« agir dans le respect de l'unité de l'État », et de la « cohérence des politiques publiques nationales ». Ainsi, pour Rabat, le chef du gouvernement régional devra être nommé par le roi et non élu. Il ne saurait être question d'un wali (gouverneur) différent des autres régions du royaume. Au Sahara comme ailleurs, il sera le représentant de l'État central et le garant de sa présence : il incarnera le lien entre cette région et l'unité nationale du pays. Que ce soit sur le plan politique, sur le plan juridique ou encore au niveau économique, il s'agit d'abord de préserver l'unité du pays et de ne pas créer d'asymétrie entre les régions.

De son côté, le Front Polisario défend l'instauration d'une vraie autonomie. Pour l'organisation, le chef de l'exécutif régional doit tirer sa légitimité du suffrage universel et non du roi dont il ne peut être le simple représentant. Ces approches différentes sont d'autant plus importantes que, selon le texte proposé, le chef du gouvernement régional jouira de vraies prérogatives : il dirigera l'administration régionale, nommera les hauts fonctionnaires régionaux, prendra les initiatives législatives. Il sera également responsable devant le Parlement.

Les débats autour du pouvoir du wali renvoient au particularisme de cette région. Pour les Marocains, cette large autonomie n'est pas concevable, puisqu'elle suppose une refonte totale de leur architecture institutionnelle. Dans la mesure où ils ont le sentiment d'avoir vaincu la partie adverse, ils ne sont pas disposés à céder. La difficulté réside alors dans un compromis sur des instances qui pourraient paraître indépendantes, mais qui s'inscrivent en réalité dans le système politique marocain existant.

À titre d'exemple, si le nouveau plan prévoit un ordre juridictionnel régional doté de tribunaux de première instance, d'une cour d'appel et d'une cour supérieure relevant du droit régional, ces juridictions rendront toutefois leurs décisions au nom du Roi. Autrement dit, même décentralisée, la justice émanera du Roi, alors que le texte mentionne une « marge d'autonomie significative dans l'application du droit ».

Le retour des exilés

L'autonomie de la région dépendra également beaucoup de la manière dont seront gérées ses ressources. Compte tenu de ses eaux poissonneuses et de son phosphate, le Sahara dispose d'un énorme potentiel en matière d'énergies renouvelables. Dans le plan proposé, seule une partie de ses revenus reviendront à la région, selon un pourcentage à négocier. C'est à ce niveau que le Front Polisario, appuyé par l'Algérie, pourrait demander davantage d'autonomie dans la gestion des ressources naturelles. Car, pour l'heure, les ressources du Sahara sont liées aux impôts fonciers régionaux et à une redevance sur l'exploitation des richesses naturelles.

Le contrôle de l'argent provenant des richesses du Sahara se fera sous le contrôle de la Cour des comptes du royaume du Maroc. Les projets énergétiques et les mines seront soumis à un encadrement légal strict. Quant aux investissements étrangers, ils seront soumis à un double contrôle : celui des autorités régionales et celui des organes centraux de l'État marocain. Pour ce territoire riche et ouvert sur l'Atlantique, il n'est pas question de laisser s'installer une souveraineté économique susceptible d'affaiblir le Maroc.

La question de l'identité régionale se pose également avec acuité compte tenu du retour des exilés de Tindouf en Algérie. Le plan proposé par Rabat leur consacre des dispositions précises. Le retour de ces Sahraouis, qui concerne environ 165 000 personnes selon ce plan, se fera sur la base du volontariat, et sur vérification de leur identité par un comité qui sera mis en place. Cette structure aura vocation à les enregistrer, à estimer leur durée de résidence avant le conflit, leurs liens familiaux, etc. Le document officiel, qui n'a pas été rendu public, ne mentionne pas l'association des Sahraouis à cette évaluation. Rabat est à la manœuvre, et la position d'Alger reste inconnue. Cette question est d'autant plus délicate que le texte discuté précise que ces Sahraouis devront être désarmés et renoncer à leur revendication en faveur d'une indépendance. Une procédure d'amnistie est prévue, à l'exclusion des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité.

Exclure l'indépendance

Si le schéma d'autonomie entend faire table rase du combat pour l'autodétermination, il prend néanmoins en compte l'identité sahraouie, dite « hassanie » — en référence à la langue parlée par les Sahraouis et proche de l'arabe. Rabat prévoit ainsi la création d'un institut dédié afin d'en promouvoir la langue et d'organiser des manifestations culturelles. Cette identité, assimilée à d'autres expressions régionales, est considérée comme une composante du Maroc et doit se fondre dans l'identité nationale.

L'identité sahraouie a longtemps été au cœur des revendications du Front Polisario, d'où la présence d'une clause excluant tout droit à la sécession. L'objectif pour le Maroc est d'intégrer une population reconnue pour sa spécificité culturelle et tribale, sans envisager l'indépendance de la région.

Le Maroc sait qu'une grande autonomie accordée à ce qu'il a toujours appelé « les provinces du sud », inciterait les autres régions, et notamment les plus frondeuses comme le Rif, à revendiquer les mêmes droits. Le royaume n'est pas prêt à abandonner la centralité du pouvoir pour un schéma fédéral, même si les rédacteurs de ce plan se sont inspirés de certaines mesures adoptées dans des États organisés sur ce modèle.

Une fois négocié, ce statut d'autonomie sera soumis à un référendum complètement distinct de celui que voulaient le Front Polisario et l'Algérie. Il sera question d'une consultation qui concerne tous les Marocains, et non uniquement les habitants du Sahara. Rabat considère qu'il s'agit d'une modification de l'architecture constitutionnelle du royaume, et qu'elle concerne donc les 37 millions de Marocains. Volontairement ou non, les quelques articles parus dans la presse algérienne sur cette réunion de Madrid faisaient une confusion entre les deux types de consultations.


1La résolution 2797 prolonge le mandat de la Mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental (Minurso) au mois d'octobre 2026.

Algérie. Les fantômes de la guerre d'indépendance

Une famille posant dans un champ, vêtue de habits anciens, souriant ensemble.

Dans Ce que la mort m'a pris de toi, l'historien algérien Hosni Kitouni livre un récit intime et poignant de ses souvenirs d'enfance : ceux du fils d'un résistant monté au maquis, avant d'être tué par l'armée coloniale française.

C'est un court récit qui nous emporte au fil des pages, tant il est servi par une écriture exceptionnelle. Son principal mérite : mêler l'intime à l'Histoire et nous permettre ainsi de comprendre l'enchainement des événements qui ont conduit l'Algérie à une cassure irrémédiable avec la France. Les chocs successifs. Les violences et les humiliations. L'incompréhension. La colère. La douleur. Les traumatismes. Et enfin, la révolte.

Au départ, « il y avait le soleil et Père, l'un rythmait les jours et l'autre nos vies ». Celui qui parle a sept ans. C'est le deuxième enfant d'une fratrie de quatre, descendant d'une famille prestigieuse, la tribu des Ouled El Abed. Son ancêtre a fondé une zaouïa1, laquelle rayonne dans toute l'Afrique du Nord depuis trois siècles, avec pour épicentre Skikda, dans l'est de l'Algérie.

Quand débarquent la France et son armée de conquête au début du XIXe siècle, les Ouled El Abed cessent d'exister comme grande famille religieuse. Ils perdent d'un coup « leur terre, leurs titres, et leur honneur ». On leur retire jusqu'à leurs noms, falsifiés par une loi sur l'état civil imposée par les colonisateurs. Cette tragédie, la famille se fait un devoir de la transmettre de génération en génération, pour que se perpétue le souvenir. « Quand on vient de ce sang-là, il est inutile de chercher à échapper à son destin. Car le sang de nos ancêtres est en nous, vivants parmi les morts », souligne le narrateur.

Un point de non-retour

Arrivent les années 1950. Le père, Abdelmalek, a des discussions animées avec ses amis dans sa petite boutique d'artisan tailleur. Tous ou presque ont connu Verdun, Monte Cassino, Paris, et « tant d'autres trous sanglants de l'Europe en guerre ». Avec bravoure, mais non sans amertume, ils ont défendu « la liberté des autres au nom d'une prétendue liberté commune, et une nation ayant usurpé la leur ». Mais pour quel pays se battait-il, lui, l'indigène ? Et pour quelle liberté ?

S'il a reçu une balle et une croix de guerre à Monte Cassino, Abdelmalek n'a pas tardé à recevoir la leçon de sa vie. Jour de l'Armistice, 8 mai 1945. Tout juste démobilisé et rentré au pays, le soldat « indigène » voit ses compatriotes sortir dans la rue à Sétif et Guelma, et célébrer eux aussi l'événement. Mais les manifestations dégénèrent en émeutes. Il y a des morts parmi les Européens. Et les représailles sur la population algérienne (on disait « musulmane ») sont terrifiantes. De ce jour, il n'y aura plus de retour en arrière possible : « Lui, l'homme pacifiste et profondément pieux, fut terriblement choqué, et sa conscience à jamais meurtrie ». Pour Abdelmalek comme pour beaucoup d'Algériens, le 8 mai 1945 a été le coup d'envoi de la guerre d'indépendance, même si la date officielle en est le 1er novembre 1954.

Un jour d'automne 1955, le père s'éclipse. Ses enfants n'ont été prévenus de rien. On leur fait croire qu'il reviendra « demain ». « Ah ! Ces “demains” qui n'arrivent jamais au bout de leur peine (…) Mais qu'est-ce qui nous arrivait ? Pour moi. Pour Mère aussi sans doute, puisqu'elle était comme perdue », soupire le garçonnet, rongé par les non-dits : « a-t-on jamais vu un père embrasser tendrement son fils et disparaitre sitôt après, pour rien et sans rien dire. Pas mourir, non, mais disparaitre… »

« Comme si elle tremblait en moi »

Seule, la mère sait que son mari est monté au maquis. Accompagnés de chiens, les parachutistes n'ont pas tardé à débouler chez elle, à la recherche du « terroriste », et ont mis la maison à sac. Depuis, chaque nuit, elle se hisse sur un tabouret et colle son nez sur le vasistas de la chambre familiale, épouvantée à l'idée qu'ils puissent revenir. Qu'ils s'en prennent à sa fille et à elle surtout. « Son corps tremblait tellement qu'il communiquait ses vibrations aux pieds de la tablette et à mon oreiller. C'était comme si elle tremblait en moi », se souvient l'enfant.

Toutes les nuits, la même peur. Le garçonnet, « sentinelle improbable », épie en silence le moindre des mouvements de la jeune femme. « Je me bouchais les oreilles, je fermais les yeux et je cherchais refuge dans le sommeil. Mais impossible de dormir et de laisser Mère seule, en proie à ses frayeurs (…) Las, vaincu, je me rendormais en emportant avec moi ma provision de frayeurs et de larmes ». Au fil des jours, puisqu'il ne peut plus « faire revenir quelqu'un qui ne voulait pas de vous », le petit garçon en vient à ne plus souhaiter qu'une chose : « mourir, disparaître en emportant avec moi jusqu'à ma propre existence ».

Avec le recul, la mère comprend que la décision de son mari était prise depuis longtemps. Depuis que, des années auparavant, leur premier-né est mort, faute d'argent, donc de soins. Elle se souvient :

C'est après cela que je l'ai vu changer, devenir un autre homme avec dans le regard une lueur de détermination qui m'effrayait. Alors il m'a fallu apprendre à vivre avec lui comme un passager de notre vie. Un autre amour, plus puissant, une autre passion occupait son cœur, dont il ne parlait jamais, mais à laquelle il consacrait ses nuits de lecture, ses absences soudaines et répétées.

Jour après jour, les paras reviennent, tels des enragés, avec, toujours, la même question : « Où est-il parti ? ». Et la mère de répondre chaque fois sans broncher : « Je ne sais pas ». Malgré sa peur, la frêle jeune femme tient tête aux escouades d'hommes armés, « devient grande et belle » aux yeux de ses enfants qui voient en elle « une figure définitive de la maternité ».

La mort s'étale en une du journal

Mais la guerre continue de s'immiscer partout, « devenant notre vie, habitant notre respiration, nos gestes, nos regards… (..) La mort donnée, la mort reçue, la mort partout, feu et sang, larmes et cris, visages tuméfiés, visages inconnus, affolés… ». Les avions, le napalm, la mort tombant du ciel, la guerre sans pitié, sans retard, sans lendemain… Fosses communes, tortures, disparitions… « Les larmes, toujours les larmes, rien que les larmes, partout pleurer pour oublier, pleurer pour ne pas avoir peur, pleurer d'impuissance… »

La famille reverra une fois le père, lors d'une incursion épique de quelques jours au maquis. Mais c'est ensuite à nouveau le silence. Et la guerre qui s'intensifie. Un jour d'octobre 1957, l'enfant tombe sur un journal avec ce gros titre : « L'organisation terroriste de Constantine anéantie ». La photo de son père s'étale à la une. C'est donc à lui, le garçonnet, que va revenir la terrible mission d'annoncer la nouvelle à sa mère. « Pourquoi moi ? Je n'étais qu'un enfant et un enfant ne doit pas dire ces choses-là ! Mon Dieu aidez-moi ! À l'aide ! » « Ils mentent, ils mentent ! », hurle-t-il à sa mère en guise d'annonce, tout en se sentant se dédoubler tant il est terrifié par les mots qu'il va devoir prononcer. C'est donc par lui que le malheur va arriver ?

Les pages les plus poignantes du récit sont là. L'enfant pense qu'il va « tuer son père » en annonçant sa mort, « faire mourir » sa mère et toute sa famille. Il supplie le ciel de ne jamais laisser ses pas parvenir jusqu'à elle. « Ce n'était pas moi, mais l'autre qui franchit la porte entrebâillée », dit-il encore, sous le coup de l'épouvante. Et si tout cela n'était finalement que mensonge ? La mère interdit à quiconque de prononcer le mot fatal :

Qu'en savez-vous ? Avez-vous vu son corps, l'avez-vous enterré et où ? Quelle preuve est la vôtre pour oser parler ainsi de mon mari ? Je sais moi qu'il est vivant, mon cœur le sait, mon âme le sait, et je le retrouverai, dussé-je mettre sens dessus dessous la terre entière. Je creuserai le vent s'il le faut, mais je le retrouverai vivant !

On se gardera de dévoiler la fin du livre. Pas de faux espoir, Abdelmalek est bien mort au cours d'une embuscade avec l'armée française. Mais la quête éperdue de la mère et l'enfant nous entraîne dans une série de rebondissements inattendus. L'auteur de ce récit remarquable, empli de douleur, mais dénué de toute haine, c'est Hosni Kitouni, l'un des plus grands historiens algériens actuels. Le drame qui a marqué sa vie, il nous le raconte de sa hauteur d'enfant. C'est en fin de compte un livre sur le processus de deuil. Un magnifique hommage à une mère également, et, à travers elle, à toutes les femmes.


1En Afrique du Nord, établissement sous l'autorité d'une confrérie religieuse.

Algérie. Ferhat Abbas et l'indépendance confisquée

Homme en costume, lunettes, tenant un papier, parlant avec passion devant un micro.

Quarante ans après sa mort, le 24 décembre 1985, Ferhat Abbas demeure une figure essentielle de l'histoire politique algérienne. Député, chef du premier Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), il incarne à lui seul les promesses trahies de la République française et les désillusions de l'indépendance.

« J'ai passé trente-cinq ans de ma vie dans vos bureaux, à supplier votre administration, vos gouvernements. Qu'ai-je obtenu ? », confiait Ferhat Abbas en 1957 au journaliste Jean Lacouture. Toute sa trajectoire est contenue dans cette phrase. Formé à l'école de la République, admirateur sincère des idéaux de 1789, Abbas a cru à l'égalité promise par la France coloniale avant d'en mesurer l'imposture.

Né en 1899 à Taher (nord-est de l'Algérie), il grandit dans une famille qui a connu à la fois le déclassement et l'ascension : son grand-père est chassé de ses terres après la révolte de Mokrani1 en 1871, la principale insurrection contre les forces coloniales françaises depuis la conquête d'Alger en 1830, tandis que son père devient caïd2. Ce double héritage – dépossession et promotion au sein de l'ordre colonial – éclaire son rapport ambivalent à la France : reconnaissance pour l'école républicaine, mais conscience aiguë des injustices coloniales.

Ferhat Abbas fait partie de la très petite minorité de « musulmans »3 admis dans les collèges, puis à l'université4. Très tôt, il se politise : dès 1922, il publie sous pseudonyme des chroniques virulentes contre la colonisation. À la tête de l'Association des étudiants musulmans nord-africains, il reprend l'héritage des Jeunes-Algériens qui, dès 1912, réclamaient l'abolition du Code de l'indigénat, la diffusion de l'enseignement, l'égalité fiscale et une citoyenneté française compatible avec le maintien du statut musulman. Son programme social tient alors en trois mots : école, routes, hôpitaux. Il reste convaincu que la généralisation des principes égalitaires de 1789 finira par fissurer le système colonial.

De « L'Entente franco-musulmane » au projet Viollette

Parallèlement, Abbas s'enracine dans la vie politique locale. Installé comme pharmacien, il devient conseiller municipal, conseiller général, puis délégué financier. Figure montante de l'élite musulmane réformiste, il plaide dans le journal L'Entente franco-musulmane pour l'égalité des droits, la fin de l'arbitraire administratif et le rattachement « plein et entier » de l'Algérie à la France dans le cadre d'un véritable État de droit. C'est ce parcours qu'il revisite plus tard dans Le Jeune Algérien, De la colonie vers la Province (1930) où il souligne combien la majorité des Français furent, eux aussi, prisonniers du mythe de la colonisation civilisatrice.

La victoire du Front populaire en 1936 semble ouvrir une fenêtre. Le Congrès musulman d'Alger réunit élus « franco-musulmans », oulémas et nationalistes autour d'une charte demandant la citoyenneté complète, la suppression de l'indigénat, la scolarisation obligatoire et la représentation parlementaire. C'est dans ce contexte qu'émerge le projet Blum-Viollette, qui prévoit d'accorder la citoyenneté française à une minorité de musulmans sans renoncement à leur statut personnel lié à la religion. Compromis prudent, mais porteur d'une promesse d'évolution, il apparaît alors à Abbas comme un premier pas possible vers une égalité réelle.

Le rejet ferme de ce projet par les colons puis par l'Assemblée nationale en anéantit l'espoir. Aux yeux d'Abbas, il signe l'échec de la citoyenneté partagée. À la fin des années 1930, alors que la misère s'aggrave et que le nationalisme progresse, celui qui en fut la voix la plus éloquente en vient à reconnaître que l'assimilation n'est plus qu'une « doctrine morte », brisée par le refus persistant d'admettre les musulmans dans la cité française.

Le miroir des illusions

La Seconde guerre mondiale semble un moment d'ouverture : beaucoup espèrent que la victoire contre le nazisme sera aussi celle contre l'injustice coloniale. L'abrogation par le régime de Vichy du décret Crémieux, qui accordait aux juifs d'Algérie la citoyenneté française, convainc Abbas que la naturalisation est un privilège révocable.

La charte de l'Atlantique en 1941, à l'origine de la charte des Nations Unies, et le débarquement allié de novembre 1942 en Afrique du Nord ouvrent une brèche. À Sétif, il élabore, en 1943, le Manifeste du peuple algérien, texte fondateur qui rompt avec l'assimilation. Il y dénonce la dépossession foncière, la domination d'une minorité de colons et qualifie la colonisation de phénomène « impérialiste ». Il y revendique la reconnaissance de la langue arabe, des libertés publiques et une véritable représentation politique. L'« additif » précise l'objectif : une Algérie érigée en État doté d'une constitution propre, les modalités d'un lien avec la France faisant ensuite l'objet de débats au sein d'une commission. L'historien Benjamin Stora notera, dans Ferhat Abbas, une utopie algérienne (édition Denoël, 1995) écrit avec Zakya Daoud, que cette voie, abandonnée par le nouveau gouverneur général Georges Catroux, « aurait pu éviter une guerre longue, tragique et coûteuse ».

Pour donner un relais populaire à ce manifeste, Abbas fonde les Amis du Manifeste et de la liberté (AML), destinés à rendre « familière l'idée d'une nation algérienne » et à promouvoir une république autonome, fédérée à une France anticoloniale rénovée. Mais la méfiance des autorités, l'absence de réformes d'envergure, puis les massacres déclenchés le 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata scellent la rupture. Inculpé, Abbas mesure l'ampleur du fossé désormais ouvert entre Européens et « musulmans ».

Du fédéralisme à la désillusion

En 1946, libéré de prison après une loi d'amnistie, Ferhat Abbas épouse Marcelle Stoetzel, issue d'une famille d'origine alsacienne installée en Algérie depuis deux générations. Née près de Blida, veuve d'un premier mariage, elle parle arabe ; ils se sont rencontrés quelques années plus tôt, lors d'un rassemblement qu'il organise dans la région. Compagne de travail autant que de vie, elle comptera durablement dans son engagement, même si son rôle a été gommé des récits historiques.

La même année, Ferhat Abbas fonde l'Union démocratique du Manifeste algérien (UDMA), qui défend une République algérienne autonome. Comme l'a montré l'historienne Malika Rahal dans L'UDMA et les Udmistes, Contribution à l'histoire du nationalisme algérien (Barzakh, 2017), ce parti – longtemps marginalisé par l'histoire officielle – est l'une des grandes forces du jeu politique de l'après-guerre. Il porte un projet de « République algérienne démocratique et sociale » ouverte aux Européens et aux juifs d'Algérie.

Face au Parti du peuple algérien (PPA) de Messali Hadj, qui mise sur la rupture et l'action directe, Ferhat Abbas dénonce un « boulangisme larvé »5 et plaide pour « la troisième voie, la seule raisonnable » : un front démocratique, réformiste et légaliste.

Devenu député de Sétif, il dépose à Paris une proposition de loi faisant de l'Algérie une république fédérée à la France, dotée d'un Parlement élu au suffrage universel. Alors que les fraudes électorales se banalisent, Abbas constate l'échec des réformes. « Le corps de l'Algérie est à l'étroit dans le vêtement qu'on lui impose », lance-t-il au président du Conseil. Le Parlement adopte finalement un statut censé reconnaître une « personnalité algérienne » au sein de la République, avec une assemblée à double collège. Pour Abbas, ce compromis est un trompe-l'œil : il dénonce une « caricature de statut » et appelle à « la révolution par la loi ». Après le refus répété de son projet, il démissionne de l'assemblée en 1947. Tandis qu'il durcit son diagnostic sur l'aveuglement colonial, les messalistes créent l'Organisation spéciale (OS), chargée de préparer l'insurrection. Les premiers maquis apparaissent en Kabylie. La voie fédérale qu'il défendait se trouve peu à peu écrasée entre l'obstruction coloniale et la montée de la lutte armée.

Ralliement au Front de libération nationale

Lorsque la guerre éclate dans la nuit du 1ᵉʳ novembre 1954, avec une série d'attentats revendiqués par le Front de libération nationale (FLN), Ferhat Abbas sait que le drame « est la conséquence d'une politique anachronique qui se refuse à tenir compte de l'évolution du monde et de la prise de conscience du peuple algérien ». Il hésite encore, mais constate que l'histoire a basculé.

Dès 1955, les contacts se multiplient avec le FLN. Le dirigeant Abane Ramdane joue un rôle décisif en cherchant à rallier les forces réformistes au projet insurrectionnel. Au même moment, l'UDMA entre en crise : une partie des « jeunes udmistes » dénonce l'immobilisme de la direction. La « déclaration des 61 » en septembre 1955, par laquelle des élus algériens enterrent la politique d'intégration, marque une étape symbolique de ce ralliement à l'« idée nationale algérienne ».

Parallèlement, la guerre se durcit sur le terrain. Le conflit s'internationalise également : la Ligue arabe, la conférence de Bandung en 1955, puis les premiers débats à l'Organisation des Nations unies (ONU) inscrivent la « question algérienne » dans l'agenda des relations internationales. L'indépendance du Maroc et de la Tunisie en 1956 accentue encore le contraste avec une Algérie dont Paris continue d'affirmer qu'elle « fait partie de la France ».

C'est dans ce contexte que Abbas franchit, en avril 1956, le pas qu'il repoussait depuis des années. Il rejoint Le Caire, où il tient une conférence de presse devant une cinquantaine de journalistes. Il y dresse un réquisitoire contre la répression, décrit la misère des populations civiles, affirme qu'il n'est pas un homme de guerre, mais qu'il ne peut plus rester spectateur. À partir de là, il met son expérience au service du FLN. Il écrira dans Autopsie d'une guerre (Garnier, 1980) :

Nous avions été les hommes du dialogue et de l'entente entre Français et Musulmans. Par la faute d'un régime colonial qui s'était refusé à se modifier et à disparaître, nous étions devenus publiquement les hommes du FLN.

Le FLN n'apparaît alors plus seulement comme une organisation de « fellagas », mais comme le pôle de ralliement d'intellectuels et de militants de divers horizons, ce qui élargit son audience dans les milieux français comme dans les forums internationaux.

Président du Gouvernement provisoire de la République algérienne

Cette évolution débouche, en 1958, sur la création du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Pour les dirigeants du FLN, il s'agit de donner un visage politique à la révolution, d'apparaître comme un gouvernement responsable aux yeux des États étrangers, au moment où la IVᵉ République vacille. Connu pour sa modération, Ferhat Abbas est choisi comme premier président de ce gouvernement en exil. Sa nomination rassure et crédibilise l'action diplomatique du FLN. À la tête du GPRA, Abbas dirige autant qu'il le peut « l'organisation extérieure de la révolution algérienne ». Il multiplie les contacts avec les nouveaux États indépendants d'Afrique, avec les mouvements de libération, avec les non-alignés. L'internationalisation du conflit s'intensifie.

Lorsque de Gaulle, en septembre 1959, évoque l'« autodétermination », Abbas y voit un tournant, mais refuse qu'un tel principe soit imposé sous la contrainte de plus de 500 000 soldats stationnés en Algérie. Le GPRA fixe alors des lignes rouges, notamment l'indépendance comme préalable à toute négociation et l'indivisibilité du territoire algérien, Sahara compris. Cette position est d'autant plus sensible que la région saharienne devient un enjeu stratégique pour Paris : elle concentre à la fois les premiers essais nucléaires et les nouveaux gisements de pétrole et de gaz, dont la France entend bien garder le contrôle.

Les tentatives de contact avec Paris se multiplient. En juin 1960, une première rencontre officielle est organisée à Melun. Le GPRA accepte d'y envoyer une délégation, mais les conditions fixées par la France rendent tout dialogue impossible et les discussions sont rapidement rompues. L'épisode marque néanmoins un tournant : en métropole, une partie de l'opinion découvre qu'un compromis pourrait mettre fin au conflit et permettre le retour du contingent. En Algérie, à l'inverse, une partie des Européens et certains officiers hostiles à toute négociation y voient le signe d'une future capitulation du général de Gaulle.

Pendant ce temps, la guerre continue de ravager le pays. Les effectifs de l'armée française augmentent ; la torture et les regroupements de population se généralisent ; les maquis tiennent malgré les campagnes de « pacification ». L'Organisation armée secrète (OAS) s'oppose par la violence à toute perspective d'indépendance. En métropole, le contingent grossissant et les retours des soldats, traumatisés par la guerre, nourrissent un mécontentement diffus, tandis que l'« appel des 1216 » et les affaires comme celle de Djamila Bouhired7 alimentent un vaste mouvement de contestation intellectuelle et morale contre la conduite de la guerre.

Malgré les succès diplomatiques du GPRA, une ligne de fracture se dessine entre les différents centres de pouvoir du mouvement national : les maquis de l'intérieur sont par exemple inquiets qu'une paix hâtive ne soit pas à la hauteur des sacrifices consentis. Dans ce contexte tendu, Ferhat Abbas est accusé de manquer de fermeté – notamment sur le Sahara – et finit par être écarté de la présidence du gouvernement provisoire, au profit de Benyoucef Benkhedda, ancien militant du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) de Messali Hadj.

Indépendance et crise de l'été 1962

Les accords d'Évian, signés le 18 mars 1962, ouvrent la voie au cessez-le-feu et au référendum d'autodétermination. Le 5 juillet, l'indépendance est proclamée. Mais loin d'apaiser les tensions internes, cette séquence accélère une lutte de pouvoir qui couvait depuis plusieurs années au sein du mouvement nationaliste.

La crise éclate au grand jour à la conférence de Tripoli (Libye), à l'été 1962. Officiellement, le Conseil national de la révolution algérienne (CNRA) doit y adopter un programme pour l'Algérie indépendante. Le texte, en cinq points, affirme des orientations socialistes, l'importance de l'islam, la priorité au social, la perspective de nationalisations et le rôle prépondérant d'un parti unique. Ferhat Abbas, qui y voit un « communisme mal digéré », finit par l'accepter au nom de l'unité. Mais le débat se déplace rapidement sur la composition du futur bureau politique, c'est-à-dire sur le contrôle effectif de l'appareil d'État à naître.

Deux blocs émergent : d'un côté, le « groupe de Tlemcen », articulé autour d'Ahmed Ben Bella et soutenu par l'état-major de l'Armée de libération nationale des frontières (ALN) dirigé par Houari Boumediene, de l'autre, les dirigeants proches des maquis de l'intérieur, notamment Krim Belkacem, appuyés par la Fédération de France du FLN et plusieurs wilayas. Derrière ces étiquettes régionales se joue un affrontement plus profond entre une armée nombreuse, structurée, restée en dehors du territoire algérien pendant l'essentiel de la guerre, et des wilayas de l'intérieur qui ont supporté le poids principal des combats.

Au cœur de cette lutte de pouvoir, Abbas se retrouve pris en étau et finit par rallier le groupe de Tlemcen, estimant que ce choix pourrait éviter un affrontement ouvert. Quelques semaines plus tard, la marche sur Alger et la prise de contrôle des institutions consacrent la victoire de Ben Bella et Boumediene. Abbas regrettera bientôt ce ralliement, convaincu d'avoir assisté à la confiscation de l'indépendance par la logique de la force.

La mémoire contrariée

Après juillet 1962, Ferhat Abbas devient le premier président de l'Assemblée nationale constituante. Très vite pourtant, il dénonce la nature du pouvoir qui s'installe, et écrira :

C'était le régime du pouvoir personnel le plus absolu, la négation même de l'idéal qui avait armé nos combattants.

L'indépendance, selon lui, a été « confisquée8 » par le tandem politico-militaire qui domine désormais la vie publique. Il quitte ses fonctions en 1963. Sa critique lui vaut une mise à l'écart rapide : il est arrêté puis détenu quelque temps dans le Sahara, avant d'être assigné à résidence. Cette marginalisation politique se poursuit sous Boumediene, qui, après avoir renversé Ben Bella en 1965, verrouille le régime.

Retiré de la vie politique officielle, mais toujours militant, Abbas demeure un fervent défenseur du pluralisme. En mars 1976, il cosigne avec plusieurs camarades un « Appel au peuple algérien » qui réclame des mesures urgentes de démocratisation. Le texte stigmatise le « pouvoir personnel » et la dérive autoritaire du régime. La réponse est immédiate : Abbas est de nouveau assigné à résidence jusqu'en juin 1978.

Il meurt en 1985. À sa disparition, il reste ignoré du récit officiel, dans un pays où l'histoire nationale demeure fortement cadrée par les besoins de légitimation du régime et par l'hégémonie du discours élaboré au sein du FLN après 1962. Sa mémoire n'est réintroduite que lentement dans l'espace public, au gré des crises politiques et des débats sur le passé de la révolution. La décision de rebaptiser l'université de Sétif en son nom en 1992 marque une reconnaissance tardive, mais réelle, de celui qui fut tour à tour réformiste, indépendantiste, président du GPRA et opposant au pouvoir issu de l'indépendance qu'il avait pourtant contribué à rendre possible.


1Menée par le bachagha Mohammed El-Hadj El-Mokrani, l'insurrection réunit 200 000 combattants qui affrontent en Kabylie et dans le Constantinois les 86 000 soldats mobilisés par la puissance coloniale. Il faudra neuf mois à cette dernière pour en venir à bout. Les spoliations de terres qui en résultent plongent dans la misère les populations.

2NDLR. Fonctionnaire placé à la tête d'un douar, fraction d'une commune.

3Le Code de l'indigénat, en vigueur dans les colonies, en Algérie jusqu'en 1944, prévoit une catégorie de citoyens autochtones relevant du droit musulman, afin de bien distinguer nationalité et citoyenneté. En Algérie, les autochtones sont considérés comme des sujets musulmans, ce, indifféremment de leur religion.

4En 1914, à peine 400 élèves musulmans fréquentent les collèges et lycées d'Algérie. Lorsqu'il entame des études de pharmacie à Alger, ils ne sont que huit «  musulmans  » dans cette filière.

5NDLR. Le boulangisme, du nom du général Georges Boulanger, est un mouvement politique de la IIIe république qui fit passer l'idéal patriotique d'alors d'une gauche jacobine à une droite nationaliste.

6Ou «  Manifeste des 121  », intitulé «  Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie  », est un appel signé par 121 intellectuels, universitaires et artistes français, publié en septembre 1960. Parmi les signataires, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Simone Signoret, Alain Resnais. Il dénonce le militarisme, la torture et le rôle politique de l'armée dans le conflit.

7Militante emblématique de l'indépendance de l'Algérie, Djamila Bouhired est condamnée à mort par un tribunal militaire en juillet 1957 à la suite d'une série d'attentats du FLN. Soutenue par une campagne de mobilisation internationale, elle est graciée par le général de Gaulle en 1959 et libérée à la suite des accords d'Évian en 1962.

8L'Indépendance confisquée, Flammarion, 1984.

Tunisie. Au commencement, le verbe de Bourguiba

Homme en costume, gesticulant, devant un microphone et un bureau rempli de documents.

Dans son dernier livre La Gloire et la puissance. Anthologie des grands discours de Bourguiba, le chercheur en histoire et sciences politiques Hichem Abdessamad analyse un échantillon de discours emblématiques du premier président de la Tunisie indépendante. Des moments qui marquent la mise en place des principales réformes que connaît la jeune République et traduisent la conception très personnelle du pouvoir d'une figure qui n'en finit pas de hanter la vie politique du pays.

Dans son prologue, Hichem Abdessamad rappelle que le terme grec d'arkhé a un double sens : celui de commencement et de commandement. Dans cette optique, le premier président de la Tunisie indépendante Habib Bourguiba se présente comme cette figure première dont l'ombre — tutélaire ou inquiétante — revient régulièrement hanter la scène politique tunisienne. Il semble habiter aussi bien la mémoire de ses disciples et héritiers que celle de ses opposants. Les premiers, ballottés de disgrâce en réhabilitation, ont surtout retenu la puissance du charisme du « Combattant suprême »1. Les seconds, passé le temps des persécutions puis du ressentiment, aiment à répéter que le grand homme était un visionnaire, dommage qu'il ne fût pas démocrate…

Comme souvent avec les fondateurs, les mots du pouvoir sont réversibles. L'indépendance a commencé sous le signe de la discorde et d'une guerre fratricide. La République de Bourguiba a aboli le makhzen et le beylicat héréditaire pour finalement instaurer la présidence à vie, autant dire une nouvelle monarchie. La justice de Bourguiba a été nationalisée, unifiée et sécularisée, mais n'a jamais empêché les parodies de justice contre les opposants, « gauchistes », islamistes et autres. Les élections, malgré et à cause de la domination du Parti unique, ont toujours connu la falsification et le bourrage des urnes…

La bibliographie bourguibienne est à l'avenant : les biographies, les livres de souvenirs des compagnons et des lieutenants, les mémoires des opposants de gauche, islamistes ou nationalistes arabes, oscillent entre légende dorée et légende noire, quand ils ne reproduisent pas l'image d'Épinal d'un Bourguiba ambivalent, entre ombres et lumières.

Les biographies nuancées ne manquent certes pas. Les historiens tunisiens ont produit nombre d'études de valeur sur le personnage, sans toutefois épuiser la fécondité de ce champ de recherche. Mais il convient ici de souligner la pertinence du projet de l'auteur : revisiter à nouveaux frais le corpus immense des discours de Bourguiba. Car « prendre Bourguiba au(x) mot(s) », comme dit l'auteur, n'est pas une mince affaire. Il s'agit de ramener ce qu'on a appelé le bourguibisme à Bourguiba, à ce qu'il dit de son action.

Le mythe et son verbe

L'ouvrage comporte, outre le prologue et l'épilogue, cinq chapitres. Un premier, introductif, est consacré à l'abord des discours du « Combattant suprême », comme les archives du temps d'une za'ama (un leadership) de type nouveau. L'auteur constate au départ que la parole bourguibienne est le double narratif2 du combattant puis du monarque. Le fait est que le storytelling — avant la lettre — bourguibien informe constamment la construction de son pouvoir. Les deux séquences du combat et du règne s'articulent comme un parcours porté par un discours. Ce discours, égotiste de bout en bout, revendique la gloire du zaïm et la légitimité, toujours recommencée, de la puissance du monarque.

Rigoureuse sans être grave, joueuse sans être triviale, l'écriture de Hichem Abdessamad réserve au lecteur des saveurs inattendues qui la rendaient peut-être particulièrement apte à commenter le verbe foisonnant d'un homme à part, à naviguer subtilement dans la dialectique de violence et de verve qui sous-entend ces discours.

Tout au long de la lecture, on perçoit les échos et la prégnance de la figure de Bourguiba dans tout le lexique politique de la Tunisie contemporaine :

Pêle-mêle : anticolonialisme, constitution, république, État-nation, sécularisation, pragmatisme, émancipation des femmes, planning familial… Sans doute aussi : populisme, présidentialisme… Et par-dessus tout : puissance du verbe.

Tous ces signifiants renvoient au premier président de la Tunisie indépendante, comme au fondateur, au concepteur de l'épure qui encadre et structure encore la culture politique tunisienne. Bien sûr, ce n'est qu'une impression, les choses étant moins simples. Retenons pour l'heure la prégnance du discours bourguibien qui s'impose comme la première référence et fait souvent écran à un patrimoine bien plus divers.

Les grandes étapes de la République post-indépendante

Apparaît ensuite la transformation du zaïm en raïs, du leader nationaliste en président de la République. Cinq discours sont décortiqués, attestant le continuum des deux figures et la transfiguration du leadership de combat au pouvoir d'un seul. Ceux de 1955, double et implacable réquisitoire contre le grand rival Salah Ben Youssef, en campagne contre les conventions de l'autonomie interne défendues par Bourguiba3. Deux interventions où la stature du chef de parti préfigure le statut du chef de l'État. L'adresse aux constituants lors de la proclamation de la République, en juillet 1957 — un « 18 brumaire à la tunisienne »4 pour reprendre le titre suggestif de l'auteur —, suivie du discours du Congrès de Sousse du parti et de celui de la proclamation de la Constitution, en 1959, esquisse les contours du régime annoncé : monarchie du président ou « les deux corps » de Bourguiba.

Les discours suivants permettent d'appréhender les grandes réformes de la république sociale qui chemine au cœur d'un gouvernement régalien. Le charisme présidentiel s'y déploie en un long argumentaire, où l'élitisme et le souci du peuple apparaissent comme les ressorts complémentaires d'une pédagogie ponctuée de sorties vindicatives. La causerie radiodiffusée sur la révolution du Code du statut personnel en août 1956 est un plaidoyer d'une rare audace sur l'émancipation des femmes. Le discours sur la réforme scolaire de 1959 reconduit une rhétorique à connotation sociale pour justifier l'arbitrage en faveur de la généralisation de l'enseignement. Le plaidoyer pour le socialisme destourien5, lui, est moins un prolongement de cette inspiration sociale qu'une illustration de l'étatisme. D'autant que l'option socialiste s'emboîte avec le parachèvement du régime de parti unique en ce début des années 1960. La conférence inaugurale prononcée en mars 1974, lors d'un colloque du Centre d'études et de recherches économiques et sociales, est l'occasion pour le grand tribun de revenir sur l'esprit des réformes entreprises, sur sa vision de l'unité arabe et de l'islam encadré par l'État.

Le réformisme plutôt que l'utopie démocratique

L'auteur propose d'ailleurs la lecture de trois discours emblématiques de l'autoritarisme bourguibien, explicitement revendiqué comme le substitut de l'utopie démocratique, toujours poursuivie, et jamais atteinte. L'autorité exclusive du président apparaît alors comme la condition de possibilité du réformisme. Après la chaude alerte de la tentative de coup d'État de décembre 1962, Bourguiba annonce, dès janvier, le verrouillage du système. Dans une longue conférence à l'adresse des étudiants destouriens, c'est la dissidence estudiantine de 1968 qui est visée par un nouveau cours répressif, « l'État sécuritaire en lieu et place de l'État “fort et juste” vanté par le premier Bourguiba ». En 1971, après la tentation fugitive de l'ouverture au lendemain de l'échec de la politique des coopératives, le président fait face à une nouvelle dissidence, interne cette fois-ci : celle des libéraux de son propre parti. Il réaffirme alors sa mainmise sur le parti et l'État. Une occasion manquée, à moins que ce ne soit la logique d'une puissance dont la clef de voûte demeure le présidentialisme. On avait tort de prendre pour une boutade sa fameuse sortie : « Le système ? Quel système ? C'est moi le système. »6

Certains discours ouvrent enfin sur la géopolitique et la diplomatie de Bourguiba, notamment ceux, en 1965, de Jéricho sur la question palestinienne et d'Ankara où le raïs revient sur la politique de l'islam et se démarque du laïcisme de Kemal Atatürk, sans oublier le célèbre discours du Palmarium (1972), improvisé face au colonel libyen Mouammar Kadhafi, grimé en Nasser de pacotille et prônant une nation arabe unifiée. L'occasion d'une analyse toute en nuance par Hichem Abdessamad sur la politique arabe et musulmane du président.

La contextualisation des différents discours appréhendés comme des documents à la fois épars et solidaires permet de dégager un échantillon discursif prélevé dans un vaste corpus. Il est difficile de conclure à l'émergence d'un discours des discours. L'auteur se garde de le prétendre. Son objectif immédiat est plus modeste : rehausser les différents textes au statut d'archives, de trace de ce temps si proche et si lointain. Peut-être aussi de souligner que si « le temps de Bourguiba est clos et qu'il n'a rien à nous dire du nôtre, (…) nous n'en avons pas fini avec l'homme et son temps ».

Le spectre de Bourguiba hante encore la vie politique tunisienne. Tantôt convoqué pour dire l'inamovible modèle tunisien (le fameux namat moqué par les jeunes activistes au lendemain de la révolution de 2011) ; tantôt éloigné afin d'exorciser le traumatisme identitaire que son passage dans notre histoire aurait provoqué…

La mise en tombeau n'est pas achevée et le deuil est toujours reporté. Le personnage, son récit et son fantôme peuplent encore les rêves des uns et les cauchemars des autres. Mais les nouvelles générations Z, dont on perçoit les clameurs, et qui se pressent silencieusement au seuil de notre avenir, s'attèlent à construire un autre rêve.


1NDLR. Surnom que Bourguiba s'était donné en référence à ses faits d'armes sous le protectorat français.

2Voir l'article, du même auteur, «  Bourguiba et son double  », à paraître dans un volume collectif édité par Beit El Hikma sur Bourguiba le fondateur.

3NDLR. Salah Ben Youssef est l'autre leader anticolonial tunisien, d'obédience nationaliste arabe. Rival de Bourguiba, il refuse le principe de la «  politique des étapes  » de ce dernier et exige l'indépendance commune des trois pays du Maghreb. Le président le fera assassiner en 1961, et revendiquera son action.

4NDLR. Référence au coup d'État au cours duquel, les 18 et 19 brumaire an VIII (9 et 10 novembre 1799), le général Napoléon Bonaparte prit le pouvoir mettant ainsi fin au Directoire et à la Révolution.

5NDLR. L'adjectif «  destourien  » fait référence au parti du Néo-destour (1934), co-fondé par Bourguiba, qui a porté le combat pour l'indépendance sous le protectorat, devenu à partir de 1964 le Parti socialiste destourien, parti présidentiel.

6Souvent cité, le mot a été recueilli par Clément H. Moore, Tunisia since indépendance, Berkeley 1965.

Algérie. Le Pen et le poignard

Un couteau avec une lame métallique et un manche noir, gravé d'inscriptions.

Dans son numéro 48 de l'été 2025, La Revue Dessinée consacre un long récit graphique à l'enquête de la journaliste Florence Beaugé sur le cofondateur du Front national et son lien avec la torture en Algérie, ainsi qu'au procès en diffamation que ce dernier lui a intenté. À travers une arme aux insignes nazis, gravée du nom de son propriétaire et retrouvée dans une cuisine à Alger en mars 1957 — puis conservée pendant plusieurs décennies par la famille d'une victime — s'entremêlent histoire coloniale et mémoire familiale.

C'est l'un de ces récits enfouis dans les interstices de l'Histoire, là où les archives se taisent et où les témoins, longtemps, n'osent parler. L'histoire d'un objet, minuscule et massif à la fois, qui a traversé les décennies comme une mémoire d'acier : un poignard cérémoniel nazi, gravé du nom de Jean-Marie Le Pen, oublié en 1957 dans la Casbah d'Alger au lendemain d'un interrogatoire mortel — et réapparu plus de quarante ans plus tard dans un procès pour diffamation intenté par l'ancien leader du Front national, mort le 7 janvier 2025.

Le récit graphique Le Poignard d'Algérie, écrit par la journaliste Florence Beaugé et illustré par Aurel, retrace une affaire restée taboue pendant plus d'un demi-siècle. Il mêle enquête judiciaire, témoignages familiaux, reconstitution historique et travail graphique minutieux. Au centre du récit : un objet-symbole, et avec lui, une page de l'histoire coloniale française que certains auraient préféré garder dans l'oubli.

« Maintien de l'ordre »

Tout commence dans la nuit du 2 au 3 mars 1957. Depuis plusieurs semaines, l'armée française mène, sous couvert de « maintien de l'ordre », une campagne de répression implacable dans la Casbah d'Alger. C'est le cœur de ce que l'armée française appelera « la bataille d'Alger ». Les parachutistes du général Jacques Massu procèdent à des rafles, des arrestations ciblées, des interrogatoires musclés.

Cette nuit-là, c'est la maison d'Ahmed Moulay, artisan-électricien de 42 ans et militant nationaliste présumé, qui est ciblée. Les soldats débarquent à 22 h. Parmi eux : un jeune officier qui va avoir bientôt 29 ans, récemment promu au 1 er régiment étranger de parachutistes. Il s'appelle Jean-Marie Le Pen.

Selon les témoignages recueillis plus tard par la famille et le Père Nicolas, un prêtre catholique témoin indirect de l'affaire, Ahmed Moulay est torturé sur place, devant sa femme Rania et ses enfants. Noyades simulées, électrocution, coups répétés : un traitement que l'on appelait alors pudiquement « la question » et qui donnera son titre au livre témoignage de Henri Alleg publié par les éditions de Minuit avant d'être interdit et republié en Suisse. Ahmed meurt sur le sol du salon. Le communiqué militaire évoquera, comme souvent, une tentative de fuite et un « échange de tirs avec des terroristes ».

« J.M. Le Pen — 1er REP »

Dans les heures qui suivent le départ des militaires, Mohamed, 12 ans, le fils ainé d'Ahmed Moulay, découvre un objet tombé au sol près de l'entrée : une ceinture de toile kaki à laquelle est attaché un poignard noir au manche en bakélite. L'objet est étrange, inquiétant. Sur le fourreau, une inscription gravée dans le métal : « J.M. Le Pen — 1er REP ».

Mohamed cache l'arme, instinctivement. Derrière le compteur électrique, là où personne ne pensera à chercher. Les gendarmes reviendront deux fois, fouillant la maison de fond en comble. Ils ne la trouveront pas. Le poignard, détaché de sa ceinture, est ensuite glissé dans un buffet, entre les assiettes et les photos de famille. Il y restera plus de quarante ans.

La veuve, Rania Moulay, tente dans les jours qui suivent de porter plainte. On l'éconduit. Un prêtre catholique, bouleversé par ce qu'il a appris, tente d'alerter les autorités civiles. La gendarmerie ouvre une « enquête préliminaire » — qui ne débouchera sur rien. Le dossier est vite refermé. Classé sans suite. Pour la famille, commence alors un deuil sans vérité. Le poignard devient un objet secret, jamais exhibé mais jamais détruit. Un objet de mémoire et de douleur. Ni sanctuarisé ni oublié. Il reste là, simple et terrifiant, dans la maison familiale devenue un mausolée discret de la guerre.

L'enquête et le procès

Le tournant survient dans les années 2000. Florence Beaugé, journaliste au Monde, enquête depuis plusieurs années sur les pratiques de torture pendant la guerre d'Algérie. Elle recueille des témoignages, confronte les silences de l'institution militaire, cherche les preuves matérielles que beaucoup croient effacées.

C'est dans ce contexte qu'elle rencontre Mohamed Moulay. L'homme, quinquagénaire discret, lui parle de son père, de ce matin de mars 1957 et du couteau. La journaliste gagne sa confiance. Il lui remet l'objet. Elle le fait expertiser : un poignard de cérémonie des Jeunesses hitlériennes, fabriqué en Allemagne dans les années 1930. Lame en acier trempé de 25 centimètres. Manche noir, usé. L'insigne nazi a disparu — tombé à force d'avoir été manipulé par les enfants, explique Mohamed. Mais l'inscription gravée sur le fourreau, elle, est intacte.

L'enquête est publiée dans Le Monde en deux temps : le 4 mai 2002, veille du second tour de l'élection présidentielle qui oppose le cofondateur du Front national à Jacques Chirac, puis en juin 2002, veille des législatives. Elle désigne Jean-Marie Le Pen comme responsable d'actes de torture durant la guerre d'Algérie. En 2003, celui-ci attaque Florence Beaugé et Le Monde pour diffamation. Lors du procès, le poignard est présenté comme pièce à conviction. Non comme une preuve directe d'un crime précis, mais comme l'indice matériel d'un engagement, d'un contexte, d'une scène longtemps tue.

L'affaire fait grand bruit. Des anciens appelés témoignent. Des experts confirment l'origine et l'ancienneté du poignard. Le Pen perd son procès. Ce que les mots seuls ne parvenaient pas à imposer dans l'opinion, une lame gravée le fait vaciller.

Une peur persistante à l'égard de la France

Contactée par Orient XXI, la journaliste Florence Beaugé dévoile pour la première fois les coulisses de l'affaire du poignard nazi ayant appartenu à Jean-Marie Le Pen. Ce témoignage rare éclaire d'un jour cru la mémoire encore vive et les blessures toujours ouvertes entre l'Algérie et la France. Elle nous raconte ainsi comment, à la veille du procès, la peur et la méfiance ont failli tout faire basculer :

Contre toute attente, Mohamed Moulay a changé d'avis et refusé de me confier le poignard. Il redoutait qu'on me le confisque en France, ou que je le perde ou que je me le fasse voler par exemple. Sa terreur était qu'on puisse dire ensuite à Alger qu'il avait “monnayé ce poignard” en France.

Florence Beaugé reconnaît avoir été paniquée par ce revirement. Bien qu'elle estime que son enquête, appuyée par des témoins solides et courageux, aurait suffi à faire pencher la balance en sa faveur, elle tenait absolument à présenter cette pièce au tribunal, tant sa charge symbolique — un poignard nazi au nom de Le Pen — lui semblait forte.

Face à cette impasse, elle nous explique avoir sollicité l'oncle de Mohamed Moulay, Ali Bahriz, devenu chef de famille après l'assassinat d'Ahmed Moulay, pour qu'il intervienne et plaide en sa faveur. Ce dernier a accepté, et le neveu a finalement cédé, mais à contrecœur.

La journaliste estime que cet épisode révèle, au-delà des faits, une peur persistante : celle qu'ont encore de nombreux Algériens vis-à-vis de la France, même plusieurs décennies après l'indépendance. Selon elle, cette méfiance est particulièrement forte chez les anciens suppliciés : « Tous continuent de voir la France comme toute puissante. Écrasante. Méprisante en fin de compte. »

Mémoire familiale, mémoire nationale

L'histoire de ce poignard n'est pas seulement celle d'une pièce oubliée dans une maison d'Alger. Elle est celle d'un combat pour la reconnaissance historique, pour que les archives ne soient pas les seules à dire l'Histoire — surtout lorsqu'elles ont été volontairement vidées, censurées, ou classées sous scellé. Le poignard est devenu un témoin matériel. Ni fiction ni allégation. Un vestige, au sens archéologique du terme. Et s'il a tant de poids, c'est parce qu'il raconte à lui seul une scène, un nom, une époque. Il atteste de la présence d'un homme dans un lieu précis, à un moment donné. Et ce témoignage d'acier, paradoxalement silencieux, a su traverser les régimes, les procès, les discours officiels.

Ce récit rappelle combien les traces matérielles peuvent devenir, parfois, des témoins plus puissants que les déclarations ou les livres d'histoire. Car un objet, surtout quand il a traversé les années sans explication officielle, résiste à l'oubli. Il est là. Il oblige à regarder ce qu'on voulait ignorer. Et parfois, c'est un simple couteau, laissé sur un sol de carrelage en mars 1957, qui parvient, enfin, à faire entendre la voix d'un homme disparu, et celle d'une mémoire qu'on croyait effacée.

Pour la famille Moulay, cette histoire est moins celle d'un procès que celle d'une transmission interrompue. Le poignard n'a jamais été perçu comme un trophée, mais comme un rappel. Le souvenir d'un père brisé, d'une guerre trop longtemps tue. Depuis 2014, il repose dans un coffre au Musée national du Moudjahid à Alger. Il n'est ni exposé ni médiatisé. L'absence d'empressement des autorités algériennes à exposer ce trophée en dit long : cette réticence illustre, à sa manière, l'ambivalence persistante des relations entre la France et l'Algérie.

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Une silhouette en noir dans un passage, avec un titre évoquant l

Le Poignard d'Algérie
Texte de Florence Beaugé et dessins de Aurel
Paru dans le n° 48 de la Revue Dessinée (juin 2025
Lire aussi de Florence Beaugé, Algérie, une guerre sans gloire
Préface de Malika Rahal et Fabrice Riceputi
Le Passager clandestin, 2025.

Livre intitulé "Algérie, une guerre sans gloire" de Florence Beaugé, sur fond sombre.

Algérie. La voix perdue des moudjahidates

Un groupe de femmes assises, discutant et écoutant attentivement, visages concentrés.

En 1962, Yann Le Masson filmait et interrogeait des militantes algériennes à leur sortie de la prison de Rennes. Il en retrouve les images dans les années 2000, mais la bande-son a disparu. Il demande alors au réalisateur Raphaël Pillosio de continuer le projet de film. Les mots qu'elles eurent un jour sort en salle aujourd'hui, mercredi 11 juin.

Elles sont une quinzaine de militantes du Front de libération national (FLN), incarcérées à la prison de femmes de Rennes pour leur participation à la lutte armée en Algérie, condamnées à de lourdes peines, dont celle de mort pour les poseuses de bombes. À leur libération, suite aux accords d'Évian en mars 1962, elles sont hébergées dans un appartement parisien mis à leur disposition par la Cimade1, avant leur retour à Alger, cornaquées par des membres du FLN.

C'est dans cet appartement, introduit par la journaliste et militante anticoloniale Michèle Firk, que le réalisateur Yann Le Masson recueille, dans un entretien aux allures de réunion politique, la parole de ces jeunes femmes, combattantes déterminées à construire une Algérie indépendante socialiste et égalitaire. Mais il ne réalise pas ce film. Les bobines sont retrouvées quelque quarante ans plus tard, sans la bande-son, et remises à Raphaël Pillosio, qui accepte de continuer le projet.

Retrouver les voix. C'est l'enquête à laquelle il se consacre durant cinq ans, entre la France et l'Algérie, sur la trace des héroïnes du film.

Révolutionnaires à l'affiche

Elles sont saisissantes, sur l'affiche : nombreuses, jeunes, semblables et différentes. Les unes contre les autres, réunies par les épreuves. Libres. Toutes déterminées. Aucune d'entre elles n'est voilée, nous renvoyant à un autre temps. Celui où les femmes pouvaient prendre les armes et le maquis, s'engager corps et âme pour l'indépendance de leur pays et leur propre libération des contraintes sociétales et patriarcales, dans une rupture radicale d'avec les normes traditionnelles.

Les images muettes qui ouvrent le film sont empreintes de puissance et d'ancrage. Celles d'une quinzaine de femmes qui, près de soixante ans après ce moment saisi sur la pellicule, se retrouvent riches d'un pays et d'une histoire mais orphelines d'une révolution qui n'a pas tenu les promesses qu'elles en attendaient.

Dans son propre film, Raphaël Pillosio2 s'intéresse à la manière dont les combattantes qu'il a retrouvées ont vécu leur sortie de prison, sans nouvelle place dans la société, et à la façon dont elles vivent le présent avec son lot de désillusions répétées. La révolution algérienne avait été un phare pour les luttes de libération nationale, tant au regard de la conquête de l'autodétermination que de celle d'une société plus égalitaire qui allait remettre en cause le rôle de soumission assigné aux femmes.

« L'Algérie s'est faite sans nous »

Dans son entreprise technique destinée à restituer les mots qu'elles eurent ce jour-là, Raphaël Pillosio a commencé par engager des recherches afin de retrouver la bande-son. Échec. Sur l'idée de Yann Le Masson, il recrute des lecteurs labiaux, qui reconstituent des bribes de phrases, pour celles qui s'expriment face caméra. Mais la parole perdue à jamais des femmes hors champ et l'éventail de possibilités lexicales dû à des sonorités proches – la théorie à laquelle aboutit la lectrice labiale quand son confrère identifie le mot « révolution » là où elle lit « évolution » est des plus cocasses – rendent le résultat parcellaire.

Il faut donc retrouver ces témoins, mais beaucoup d'entre elles ont disparu depuis. Les autres ne sont pas faciles à localiser, ni à approcher. Sur la dizaine que Raphaël Pillosio a retrouvées, la moitié, toutes vivant en Algérie, accepte de se faire filmer découvrant le film de 1962, et de se raconter. Quand elles se reconnaissent dans le film, ou reconnaissent des « sœurs », l'émotion est forte. Elles mettent des noms sur des visages juvéniles – beaucoup avaient à peine 20 ans –, ou d'élégantes aux verres fumés, et au discours politique revendicatif de droits des femmes. Elles racontent la période insurrectionnelle, où elles se sont engagées et singularisées au côté de frères d'armes. Elles occupaient alors une place à la leur égale.

L'état des lieux de la période postrévolution et actuelle est traitée rapidement : ce n'est pas le sujet du film – et on peut le regretter. On passe ainsi, à la fois dans la rupture et dans la continuité, d'images du passé, en noir et blanc, à des images d'aujourd'hui, en couleur ; d'un silence que l'on voudrait percer à une parole qui sauf exception reste contrainte ou réservée. Ces moudjahidates3 ont pourtant une voix – « Si c'était à refaire, je le referai ! » – et un visage : Zohra Sellami, décédée à Paris en 2010, qui avait épousé Ben Bella lorsqu'il était en prison ; Baya Hocine, qui, à 17 ans, avait déposé une bombe au stade d'Alger. Cette dernière a eu le sentiment de se retrouver seule et sans perspectives après 1962 dans « une Algérie qui s'est faite sans nous ». Interrogée sur le devenir des combattantes après l'indépendance, Zohra Drif, devenue avocate, pense qu'elles aspiraient, la paix revenue, à fonder un foyer et réintégrer une vie « normale », ce que contredisent d'autres, qui évoquent le verrouillage par le FLN de toute velléité de structure du féminisme politique qu'elles portaient en germe.

Cinq ans et plusieurs voyages ont été nécessaires au réalisateur pour faire entendre la parole perdue de 1962, et être témoin de la réappropriation de leur histoire personnelle et collective par celles qui ont bien voulu retisser ce lien. Cette bande-son disparue ne portait-elle finalement pas en elle le destin de combattantes dont la parole fut par la suite étouffée ?

Officier parachutiste en Algérie, Yann Le Masson (1930-2012), écœuré par la guerre, décide dès 1958 de rejoindre la Fédération de France du FLN. Il partage son temps entre militantisme et réalisation de films engagés, dont le premier, sorti en 1961, est honoré par la censure : J'ai huit ans – écrit avec René Vautier et Frantz Fanon, réalisé avec Olga Poliakoff –, témoignage, à partir de leurs dessins, d'enfants algériens réfugiés en Tunisie pendant la guerre, sera interdit pendant treize ans. En aval d'une vie d'engagements, riche d'une production documentaire militante, puis d'une carrière de chef-opérateur, Yann Le Masson élit domicile sur Nistader, sa péniche-atelier avignonnaise, dont le prisme de cristal surmontant la cabine promettait un arc-en-ciel perpétuel.

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Un groupe de femmes sourit ensemble, sur fond texturé, avec un titre en rouge.

Les Mots qu'elles eurent un jour
Raphaël Pillosio
En salle le 11 juin 2025
84 minutes


1Association française d'assistance juridique et de soutien aux migrants, réfugiés, demandeurs d'asile et étrangers en situation irrégulière, fondée en 1939.

2Les mots qu'elles eurent un jour fait suite à un précédent documentaire qu'il avait consacré aux cinéastes engagés contre la guerre d'Algérie, Algérie d'autres regards (2004).

3NDLR. Mot arabe qui désigne les combattantes algériennes pour l'indépendance.

Guerre d'Algérie. Armes chimiques, le mur du silence

L'image montre un groupe de personnes en uniforme militaire, probablement des soldats, rassemblés autour d'un trou dans le sol. Certains semblent être en train de creuser ou d'examiner le terrain, tandis que d'autres observent. L'ambiance est sérieuse, indicative d'une situation d'urgence ou de conflit. Le tout est en noir et blanc.

Récemment déprogrammé par France Télévisions, Algérie, sections armes spéciales met en lumière la guerre chimique menée par l'armée française contre la population civile. En donnant la parole à des victimes et des anciens combattants, le documentaire soulève également des questions sur la transparence des archives militaires et la mémoire collective.

La colonisation et la guerre d'Algérie restent toujours des sujets sensibles, comme le montre la récente polémique autour de Jean-Michel Aphatie, sous le feu des critiques pour avoir comparé les crimes de l'armée française durant la colonisation de l'Algérie à Oradour-sur-Glane. La déprogrammation1 in extremis par France Télévisions du film documentaire Algérie, sections armes spéciales en atteste aussi. Si l'on ne connaît pas les véritables raisons de cette décision, au-delà de l'actualité sobrement évoquée dans le communiqué officiel de la télévision de service public, nul doute qu'elle illustre la pression de l'algérophobie ambiante amplifiée, entre autres, par le ministre de l'intérieur.

Le producteur du film, Luc Martin-Gousset (Solent production), veut retenir, pour sa part, que

 France Télévisions, en finançant le film, a permis à Claire Billet de mener son enquête et de démontrer sans ambiguïté que si l'armée française ne veut pas ouvrir ses archives sur cette période, c'est de peur qu'elles contiennent des éléments de nature à l'incriminer pour des crimes de guerre en Algérie. 

En effet, avec ce film — disponible sur la plateforme de France Télévisions — un honteux chapitre de la guerre d'Algérie est rappelé au grand public. Convoquant archives et témoignages des deux camps, la réalisatrice Claire Billet raconte l'emploi régulier des armes chimiques par l'armée française, en violation du Protocole de Genève qui en interdisait l'utilisation. Le film s'appuie notamment sur le travail obstiné d'un historien, Christophe Lafaye, autour d'une question toujours problématique, soixante ans après la fin de la guerre, pour le monde militaire.

En 1925, la France avait pourtant été la première des 135 nations à signer le Protocole de Genève, au lendemain de la « Grande Guerre » (1914-1918) qui avait inauguré l'utilisation de gaz toxiques et ses sinistres conséquences ; elle avait laissé de nombreux stocks inutilisés. C'est précisément dans ces stocks que l'armée française a puisé, quatre décennies plus tard, ce qui deviendrait l'arsenal des sections armes spéciales dévolues à « la guerre des grottes ». 2

Dans La première guerre d'Algérie. Une histoire de conquête et de résistance (1830-1852), (la Découverte), l'historien Alain Ruscio explique :

 Les grottes étaient utilisées comme des lieux de refuge. En 1844-45, lors de la conquête de l'Algérie, des enfumades ont été pratiquées par les colonnes infernales du général Bugeaud et une tribu entière gazée dans le massif du Dahra. Il s'agissait d'une stratégie parfaitement assumée qui avait pour but de soumettre les populations par les massacres et la terreur. Pendant la guerre d'indépendance, l'utilisation des armes chimiques a répondu davantage à une logique tactique : prendre d'assaut des refuges souterrains et empêcher leur réutilisation.

Plusieurs documents exhumés par Christophe Lafaye , chercheur spécialiste d'histoire militaire décrivent comment la décision politique a été prise, en mars 1956, comme en atteste un courrier du commandant supérieur interarmées commandant la 10e région militaire (qui couvre l'Algérie) au secrétaire d'État aux forces armées Terre intitulé : « Utilisation de moyens chimiques » : « le colonel des armes spéciales m'a rendu visite. Il m'a annoncé qu'il avait obtenu votre accord de principe relatif à l'utilisation des moyens chimiques en Algérie. » 3

Tuer leurs occupants et rendre les grottes impraticables

En septembre 1956, le compte-rendu d'une réunion à l'état-major des Armées mentionne « une étude de politique générale d'emploi des armes chimiques en Algérie ». But : infecter les grottes où se réfugient les insurgés (qualifiés dans les documents d'époque de « hors-la-loi »), faire prisonniers ou tuer leurs occupants et les rendre impraticables4.

Dès lors, l'armée s'organise avec méthode. Elle effectue des tests pour déterminer « le produit à utiliser dans chaque cas particulier », les modes d'emploi et les personnels qui devront se consacrer à ces missions : une batterie armes spéciales (BAS) est créée en décembre 1956. Une centaine de sections seront réparties sur tout le territoire algérien par le général Raoul Salan. Le plan Challe révisera cette organisation en 1959 pour la rendre plus efficace. Le gaz utilisé est du CN2D, conditionné dans des grenades, chandelles et roquettes : un dérivé arsénié (Adamsite ou DM) combiné à de la chloroacétophénone (CN) très toxique5.

L
Instruction interarmées sur les armes spéciales datée du 11 mai 1959
© SOLENT production

Docteur en histoire contemporaine et spécialiste d'histoire militaire, Christophe Lafaye achève un mémoire d'habilitation de recherche à l'université de Bourgogne sur l'utilisation des armes chimiques en Algérie, après avoir soutenu une thèse sur l'engagement de la France en Afghanistan de 2001 à 2012. Il explique à Orient XXI :

 Ce projet de recherche est né en 2011, lorsque j'ai assisté à une formation des soldats se préparant à intervenir en milieu souterrain en Afghanistan et mobilisant le retour d'expérience de la guerre d'Algérie. C'est ainsi que j'ai découvert l'existence de ces unités armes spéciales.

Honte et colère des anciens combattants

De fil en aiguille, il a retrouvé plusieurs anciens combattants qui lui ont ouvert leurs archives personnelles. « Cinq-mille hommes sont passés dans ces sections de grottes. Très peu en ont parlé à leurs enfants », dit-il.

Le film donne à voir quelques-uns d'entre eux, feuilletant des albums photos noir et blanc ou relisant des documents de l'époque. Issu d'une famille de militaires, Yves Cargnino, qui souffre d'une insuffisance respiratoire consécutive à son exposition aux gaz, a dû batailler quinze ans contre le ministère de la défense pour faire reconnaître son préjudice. Au souvenir de ses camarades disparus, il s'abandonne à un geste de colère et de désespoir.

Armand Casanova, engagé à 18 ans, était surnommé « le Rat ». De petite taille, il était l'un des premiers à s'introduire dans les souterrains. « L'odeur du gaz, je la sens encore. Et celle de la mort aussi. » Il a participé à deux à trois opérations par mois pendant les deux ans et demi de sa mobilisation en Algérie.

Jacques Huré n'a servi que neuf mois à la Batterie armes spéciales. Il soupire, perdu dans ses souvenirs : « On savait qu'il y avait des trucs qui étaient interdits par la convention de Genève, mais on ne savait pas quels gaz. On ne nous expliquait rien ! »

Jean Vidalenc, dix mois en section grottes dans le massif des Aurès : « La première fois qu'on s'est servis de ces gaz, on s'est retrouvé avec des brûlures partout où on transpirait. On a protesté et on nous a fourni des combinaisons étanches. Je n'ai jamais su ce que c'était. »

Claire Billet filme aussi le camp adverse. Elle rencontre des survivants algériens de la grotte de Ghar Ouchettouh, dans les Aurès, gazée le 22 mars 1959 avec près de 150 villageois à l'intérieur. Réfugiés dans la grotte pour échapper aux opérations de l'armée française qui avait déclaré la région zone interdite, les habitants n'ont pas eu la moindre chance. Seuls six jeunes, désormais de vieux messieurs, ont eu la vie sauve.

Mohamed Ben Slimane Laabaci avait 12 ans : « Je suis revenu le lendemain, avec ma mère. On les a vus sortir les cadavres. Tu ne pouvais pas les reconnaître. Ils étaient tout bleu (…) les corps étaient tout gonflés. » Amar Aggoun, 15 ans au moment de l'attaque : « Ils [les soldats français] nous ont laissé partir puis ils se sont retirés. Quand on est arrivés à 500 mètres, ils ont fait exploser la grotte. »

Des cadavres prisonniers des grottes éboulées

Des corps sont restés à l'intérieur sous les amas de roches écroulées. Le monument aux morts honore 118 cadavres retrouvés à l'indépendance et enterrés au cimetière du village. Pour l'armée française, qui avait publié un communiqué le 6 mai 1959 : « Cette opération a permis de mettre hors de combat 32 rebelles (…) [et] de libérer 40 jeunes musulmans que les rebelles détenaient prisonniers dans une grotte. »

Le 14 mai de la même année, Ferhat Abbas a protesté contre ces faits dans un télégramme à la Croix-Rouge :

 Me permets de vous dénoncer (…) [les] représailles de l'armée française contre population civile en Algérie. Récemment au douar Terchioui aux environs de Batna une centaine de personnes dont beaucoup femmes et enfants se sont réfugiés dans une grotte pour échapper au ratissage. Toutes ont péri asphyxiées par gaz.

Selon Christophe Lafaye, 8 000 à 10 000 gazages ont été conduits pendant toute la guerre. L'historien en a documenté 440 qu'il a fixés sur une carte. L'inventaire complet reste à faire.

La tâche ne sera pas facile. Car si plusieurs récits sur l'emploi des armes chimiques ont été publiés depuis les années 1960, peu relayés, les archives militaires françaises n'ont été ouvertes que peu de temps. Christophe Lafaye explique :

 Les archives ont été assez largement ouvertes entre 2012 et 2019. Mais fin 2019, gros cataclysme, les archives contemporaines du ministère de la défense ont été fermées à cause d'un conflit juridique entre deux textes.

La loi de 2008 sur les archives déclassifiait au bout de cinquante ans les archives de la défense mais le ministère des armées opposait une instruction générale interministérielle émanant du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale ordonnant la déclassification à la pièce [document par document]. Cette procédure exigeait énormément d'archivistes et énormément de temps.

Les archivistes et les historiens ont formé des recours devant le Conseil d'État, qui a tranché en leur faveur en juin 2021. Mais le ministère des armées a contre-attaqué et pris de nouvelles mesures qui compliquent encore la situation, en créant des archives sans délai de communication6.

Lorsque je suis revenu en 2021, des refus ont systématiquement été opposés à mes demandes de communication de pièces que j'avais pu consulter, pour certaines, auparavant, en invoquant l'article L-213, II de la loi de 2008 sur les archives incommunicables. 7 

Protéger à tout prix la réputation de l'armée française

En vertu de cet article, certaines archives sont incommunicables au motif qu'elles seraient susceptibles de permettre de concevoir, fabriquer, utiliser et localiser des armes de destruction massive. « Maintenant, on me referme des journaux de marche, des comptes-rendus d'opérations, des procès-verbaux de création d'unités en invoquant cet article. En fait, le ministère des Armées veut protéger sa réputation pendant la guerre d'Algérie », regrette l'historien.

Car le sujet reste sensible. Christophe Lafaye l'a découvert à ses dépens :

 Mes travaux sur l'Afghanistan ont été récompensés en 2014 par le prix d'histoire militaire de ministère des Armées, mais quand j'ai fait savoir que je travaillais sur la guerre d'Algérie sur un sujet sensible, on m'a fait comprendre que j'étais passé à l'ennemi, d'une certaine manière. La guerre d'Algérie pose toujours problème.

Le verrou est puissant. Depuis 2015, nous vivons dans une société dominée par la peur du terrorisme, qui pousse à restreindre les libertés. Il y a aussi des raisons sociologiques : on est militaire de génération en génération chez certains officiers supérieurs. Les archives racontent une partie des histoires familiales et la peur du scandale persiste, malgré quatre lois d'amnistie. Pourtant, l'objectif des historiens n'est pas d'indexer des personnes. D'ailleurs, on anonymise les témoins qui sont toujours vivants et qui le souhaitent.

Ce qui nous intéresse, c'est plutôt de comprendre comment s'est construite la décision politique, comment elle a été mise en œuvre et ses conséquences. Sur ce point, ce qui m'a le plus interrogé d'un point de vue historique, c'est que les deux personnes au cœur de la décision d'emploi des armes chimiques en 1956, Maurice Bourgès-Maunoury, le ministre de la défense 8, et le général Charles Ailleret, commandant l'état-major des armes spéciales, sont deux anciens grands résistants, et même — pour Ailleret — un ancien déporté. Et pourtant, ils ne semblent nourrir aucun état d'âme.

Après 1962, à B2 Namous, dans le désert du Sahara, la France a poursuivi, avec l'accord de l'Algérie indépendante, des essais nucléaires, chimiques et biologiques. Alger réclame la décontamination du site promise par François Hollande. Mais dans le contexte de tension entre la France et l'Algérie, qui semblent indéfiniment rejouer la guerre d'indépendance, aucun progrès mémoriel ou de réconciliation ne se dessine à l'horizon.

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Algérie, sections armes spéciales _ Claire Billet, produit par Luc Martin-Gousset, _ SOLENT production _ 52 minutes
Diffusé par la Radio Télévision Suisse le 9 mars 2025 et sur la plateforme de France Télévisions à partir du 12 mars 2025


1Prévu initialement pour être diffusé dimanche 16 mars à 22h00 sur France 5, le film est finalement disponible en ligne depuis le 12 mars. La diffusion télé a été repoussée sine die.

2Billet Claire, «  Algérie, la guerre des grottes  », Revue XXI, tome 58, avril 2022, p. 48-64.

3Décision d'utilisation des armes chimiques en 10e région militaire, carton GGA 3R 347-348 des Archives nationale d'outre-mer (ANOM), consulté en juillet 2023.

4Étude générale de l'emploi des armes spéciales en Algérie, carton 15T582 du service historique de la défense à Vincennes (partiellement accessible suite à la décision de la commission d'accès aux documents administratifs [CADA] de décembre 2021). Cette pièce importante avait été communiquée sous dérogation en 2006 au chercheur allemand Fabian Klöse et citée largement dans son ouvrage de 2013. Klose Fabian, Human Rights in the Shadow of Colonial Violence : The Wars of Independence in Kenya and Algeria, University of Pennsylvania Press, Philadelphia, 2013.

5Christophe Lafaye, «  La guerre souterraine et l'usage des armes chimiques en Algérie (1954-1962)  », In. Pr. Renaud Meltz (sous dir.), Histoire des mensonges d'État sous la Ve République, Nouveau Monde Éditions, 2023, p 166-174.

6Article 23 de la loi de prévention des actes terroristes (PATR) du 30 juillet 2021

7Lafaye Christophe, «  L'obstruction d'accès aux archives du ministère des armées. Les tabous du chimique et de la guerre d'Algérie  », in Renaud Meltz (dir.), Histoire des mensonges d'État sous la Ve République, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2023, p 83-89.

8Maurice Bourgès-Maunoury est ministre de la défense du 1er mai 1956 au 21 mai 1957. Il supervise la phase d'expérimentation et de mise en œuvre de la guerre chimique en Algérie, avant de prendre la fonction de président du conseil.

L'étonnante postérité de la doctrine française de contre-insurrection

L'image est composée de trois photographies en noir et blanc, montées côte à côte. 1. La première image montre des soldats posant devant un char d'assaut, pouvant suggérer un contexte militaire ou de guerre. 2. La deuxième photographiе met en scène un groupe de personnes marchant dans une rue, probablement dans un village, avec des enfants et des adultes portant des vêtements traditionnels. 3. La dernière image présente des soldats en uniforme, tenant des drapeaux et se tenant en rang, ce qui peut indiquer une cérémonie ou un rassemblement militaire. Ces images semblent refléter des événements historiques ou des scènes de vie en lien avec un contexte de conflit ou de mobilisation militaire.

Entretien L'historien états-unien Terrence Peterson raconte dans un livre, sur la base de nombreuses archives, la « pacification » conduite par l'armée française en Algérie pour tenter d'effacer le désastre indochinois de Diên Biên Phu en 1954. Une méthode qui inspirera durablement d'autres armées, dont le Portugal et les États-Unis.

Algérie. D'amour et de révolution

L'image montre un couple âgé assis à une table. L'homme a les cheveux gris et porte un pull sombre, souriant avec bienveillance. La femme, également âgée, a des cheveux très courts et porte un pull rouge. Elle est légèrement penchée vers lui, affichant une expression tendre et affectueuse. En arrière-plan, on peut apercevoir des étagères remplies de livres, créant une atmosphère chaleureuse et intellectuelle. La décoration présente un style simple et accueillant.

Dans Deux vies pour l'Algérie et tous les damnés de la terre, Sandrine-Malika Charlemagne et Jean Asselmeyer retracent l'histoire de l'Algérie, de 1940 à la décennie noire, à travers le beau portrait de Gilberte Chemouilli et de William Sportisse, tous deux militants communistes et compagnons de lutte des parents de l'auteur de ces lignes. Témoignage.

L'histoire de Gilberte Chemouilli et William Sportisse, deux militants communistes algériens et juifs, se mêle à l'histoire algérienne. Elle s'étend de la période de Vichy à celle de la lutte armée et politique pour l'indépendance de l'Algérie, puis couvre les années suivant l'indépendance de 1962 jusqu'à la décennie noire des années 1990. En 1994, se sentant menacés par les islamistes, Gilberte et William se résolvent à quitter leur pays.

L'itinéraire de Gilberte Chemouilli commence à Alger, celui de William Sportisse, à Constantine. Les deux militants se sont jetés, chacun de leur côté, en toute connaissance de cause, dans une lutte sans merci contre le régime de Vichy et contre le colonialisme. Dès 1940 le mot d'ordre d'indépendance de l'Algérie était porté haut et fort par ces militants et leur parti, le Parti communiste algérien (PCA). Pour Gilberte c'est même le moment précis où elle se découvre une patrie : l'Algérie.

Leurs routes, parallèles sous Vichy et durant la guerre d'Algérie, finissent par se croiser peu après l'indépendance. Ils décident de faire cause commune : amoureuse et militante.

Deux vies consacrées à l'Algérie de leurs espérances

Gilberte et William sont deux révolutionnaires ayant souvent agi dans la clandestinité. Ils ont eu à subir la répression, l'emprisonnement et la torture sous Vichy, pendant la guerre d'Algérie, après l'indépendance dès 1965, puis le coup d'État militaire, face à un régime qui n'admettait pas la diversité politique de ce pays. Ils sont aussi deux êtres profondément humains qui face au danger, au péril de leur vie, sont restés fidèles à leurs idéaux de justice et de liberté pour tous les damnés de la terre.

Dans leur combat, mené sans relâche dans des conditions extrêmement difficiles, au gré des succès et des engagements qui n'ont pas pu tous aboutir, ils ont toujours gardé un espoir sans failles en un monde meilleur. À tour de rôle, ils racontent les événements dramatiques qu'ils ont vécus personnellement, sur un ton enjoué. L'humour, omniprésent, pourrait en étonner plus d'un, au regard des dangers rencontrés, mais il ne surprend pas ceux qui les ont côtoyés ni leurs camarades de combat, tant ces militants ont en commun cette manière savoureuse et touchante de raconter leur histoire.

Il se dégage de Gilberte et de William un optimisme extraordinaire, une humilité incroyable, une humanité de tous les instants, que le film de Sandrine-Malika Charlemagne et de Jean Asselmeyer projette d'emblée dès les premières images, avec subtilité, dans nos têtes privilégiées, pour ne plus nous quitter tout au long de ces 70 minutes captivantes. La rémanence des images qui ont défilé demeure en nous bien après la projection. Une découverte pour certains qui ne connaissaient pas la singularité de cette histoire, un moment fort d'émotions pour ceux qui ont eu l'occasion de la côtoyer, de l'approcher de près et de très près pour certains.

« Un jour le monde sera tel que vous l'avez rêvé »

Ce film explore la portée universelle du combat de ces deux révolutionnaires : leur liberté de ton, la femme libre qu'a été Gilberte dans ses engagements et ses choix de vie, leur longévité malgré les souffrances endurées. Il montre que des Européens vivants en Algérie, des juifs berbères ou andalous, ont donné leur vie ou une grande partie de leur vie pour la lutte anticoloniale et l'indépendance de leur pays. C'est tout un pan de l'histoire de la guerre d'Algérie dont l'historiographie et l'histoire officielles des deux côtés de la Méditerranée cachent toujours la réalité. Il rappelle que l'Algérie était et demeure dans son histoire, un pays d'une grande diversité ethnique, religieuse et politique.

À titre personnel, accro face aux images qui défilent, des souvenirs refont surface, des noms cités connus résonnent dans ma tête et des émotions m'envahissent. Et je ressens la fierté d'être quelque part — et sans aucune prétention —, avec une partie de ma famille, des témoins de cette histoire.

Quelques jours après l'enterrement de mes parents, compagnons de combat de ces deux personnalités, en présence de quelques-uns de leurs amis et camarades encore vivants (Lucette Larribère-Hadj Ali, Jules Molina, Henri Alleg…), qui ont tenu à leur rendre un dernier hommage, je me souviens encore très bien de la présence de William Sportisse au moment où tous ensemble ils ont déposé sur leur tombe une plaque de marbre avec en lettres d'or : « Un jour le monde sera tel que vous l'avez rêvé. »

Difficile d'y croire, et pourtant c'est l'espoir chevillé au corps de Gilberte et William, exprimé tout au long de ce beau film, qui rend un bel hommage finalement à tous leurs camarades de combats. Deux vies pour l'Algérie et tous les damnés de la terre aurait pu s'appeler « l'Amour et la Révolution ». Mais il n'a pas usurpé son titre tant l'engagement de ces deux militants a été total pour les causes dont ils ont été porteurs.
Merci à eux deux, mais aussi à Sandrine-Malika et Jean, les réalisateurs, de nous l'avoir si bien restitué.

Pour aller plus loin

  • Alain Ruscio, Les communistes et l'Algérie, éditions la Découverte, 2019
  • Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier (Le Maitron), Algérie : engagements sociaux et question nationale. De la colonisation à l'indépendance, Les éditions de l'atelier, 2006.
  • Pierre-Jean Le Foll-Luciani, Les juifs algériens dans la lutte anticoloniale, Presses universitaires de Rennes, 2015
  • Pierre-Jean Le Foll-Luciani, Le camp des oliviers, mémoires de William Sportisse, Presses universitaires de Rennes, 2012

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Deux vies pour l'Algérie et tous les damnés de la terre
Documentaire réalisé par Sandrine-Malika Charlemagne, Jean Asselmeyer
Écrit par Sandrine-Malika Charlemagne, Jean Asselmeyer
Algérie, France
15 janvier 2025
1h10

Projections :
Tous les mercredis à 16h40 au cinéma L'Espace Saint-Michel, 7 place Saint-Michel, 75005 Paris

27 février 2025 au cinéma Diagonal, 5 rue de Verdun, 34000 Montpellier

8 avril 2025 au cinéma le Lux, 36 boulevard Général de Gaulle, 26000 Valence

8 mai 2025 au cinéma Arvor, 11 rue de Châtillon, 35000 Rennes

« De lourdes armées de marins gonflèrent le remous de la poudre », un poème inédit de Kateb Yacine

L'image présente une composition expressive dominée par des tons sombres et des touches de couleur vive, comme le rouge et le blanc. On peut y voir des figures humaines aux visages stylisés, qui expriment des émotions intenses. Les traits sont marqués, et il semble y avoir une approche à la fois abstraite et figurative. Le fond, de teintes noires et brunes, contraste avec les formes plus claires, créant une atmosphère dramatique et poignante. Cette œuvre pourrait évoquer des thèmes de souffrance ou de lutte.

Un petit cahier, trouvé l'an passé dans les archives de la famille de René Schérer (1922-2023), contenait ce poème signé — avec déjà cette inversion du nom et du prénom qui deviendra son nom de plume — « Kateb Y. » Il est daté de 1947, année des 18 ans de l'auteur de Nedjma.

À dix-huit ans à peine, le jeune poète né en 1929 dans le Constantinois préfigurait déjà ce semeur de textes qu'il fut toute sa vie, laissant ici ou là, chez des amis, à Paris, Marseille, Grenoble ou plus loin, au gré de ses chemins d'exil, ce qui deviendra par la suite la matière de L'Œuvre en fragments, volume d'inédits littéraires et de textes rassemblés par son amie l'universitaire Jacqueline Arnaud1, et publiés pour la première fois en 1986 par les éditions Sindbad.

En 1947, Yacine Kateb est en France depuis le printemps. Il a bénéficié d'une bourse de séjour par la grâce du gouverneur général d'Algérie Yves Chataigneau, dont l'intérêt porté au jeune lycéen algérien, souvent commenté, a probablement à voir avec la publication en 1946 de Soliloques, premier recueil de poèmes d'un garçon de 16 ans, emprisonné à la suite de la manifestation de Sétif du 8 mai 1945 à laquelle il avait participé, un ou deux mois au camp militaire de prisonniers de la base aérienne de la ville. Là où, comme ses camarades, il est battu et entend les cris des torturés et les exécutions à l'extérieur.

Les services du gouvernement général n'ont de cesse, alors, que de tenter d'apaiser un climat de tension palpable dans — notamment — de savantes manœuvres de rapprochement entre l'intelligentsia algérienne — surtout « indigène » — et celle de la France. Et c'est ainsi que cette même année 1947 post-massacres voit également arriver en France, par exemple, la (future) grande artiste Baya, deux ans de moins que Yacine et destin similaire… Tous deux sont entrés pour ainsi dire par effraction dans les cercles métropolitains parisiens de vie littéraire et intellectuelle.

L'amour et la révolution

Si le parcours du poème inédit trouvé dans le grenier de la famille Schérer demeure malgré tout quelque peu énigmatique dans le détail, la filiation idéologique est claire entre l'auteur, René Schérer, philosophe et communiste, et Marc Zuorro, à qui le texte est dédié. Ce dernier écrit dans Combat, journal né pendant la Résistance et qui rassemble à l'époque des signatures de toute la gauche française.

Car Kateb Yacine est sorti tout à la fois poète et révolté de son expérience de la prison militaire et des horreurs des massacres. Ce qui, en France, l'a conduit tout droit vers les partisans de l'indépendance algérienne. « Dans ces poèmes de jeunesse, dira-t-il plus tard, il y a deux thèmes majeurs : l'amour et la révolution. »

En dépit de ses maladresses, ce poème laisse apparaître quelque chose du génie poétique d'un très jeune homme. Il est inédit : on ne le trouve ni dans Soliloques, le recueil des premiers poèmes (il est d'ailleurs légèrement postérieur à l'édition de 1946) ni dans L'œuvre en fragments (Sindbad, 1986). Kateb l'aurait-il renié à l'époque de l'édition de ce dernier volume, comme il l'a fait pour certains de ses écrits de jeunesse ? Selon l'universitaire Jacqueline Arnaud, « Kateb ne souhaitait pas voir reproduits certains poèmes maladroits trop influencés par ses lectures d'alors », en particulier Charles Baudelaire et Arthur Rimbaud.

Les textes de Kateb Yacine de cette époque — ceux de Soliloques — échappent d'autant moins à l'étiquette de « rimbaldiens » que le garçon lui-même semble si proche de Rimbaud. Le poème ci-après emprunte à « l'homme aux semelles de vent » qui lui ressemble tant : symbolisme et onirisme, mais également un phrasé long et dense, rythmé par des exclamations. La mer incendiée, les ports, les lacs, les aubes « navrantes » et l'odeur de la poudre…

Les ombres d'autres jeunes hommes y passent, entre l'évocation du héros légendaire de la guerre de Troie, Achille, fils d'une Néréide (nymphe marine), tué par une flèche empoisonnée tirée dans son talon, et celle de ce « sultan muré dans l'Inde » : il s'agit peut-être de Tipû Sultân (1750-1799), sultan de Mysore à partir de 1782 et l'un des principaux opposants à l'installation du pouvoir britannique en Inde. On lui doit cette phrase, que Kateb Yacine a sans doute lue et probablement aimée : « Mieux vaut vivre un jour comme un tigre que mille ans comme un mouton. » Deux héros mythiques, pour un poème aux accents et au vocabulaire guerriers : il y a dans l'air une révolution qui vient…

Pour Marc Zuorro

De lourdes armées de marins gonflèrent le remous de la poudre
Et la géographie de la mer d'Afrique fut illuminée à la hauteur du feu
Ce fils de l'eau brûlée jaillit au long du port noyé par les étoffes des croiseurs
Son cœur dura au cœur du lac et du soleil

À la vue de l'encre et du tonnerre
Je sais qu'il a le remords de la lumière !
Ce possesseur des renversements amers de l'iris !

Nous eûmes du respect
Sa tête se perd à la vague et la trame de la merveille bouge les continents au bord de ses bonds
La route amène les pays aux chevilles
Toute la tristesse lui est venue
Ainsi qu'Achille au centre du poison

Il donne le corps à la course et reçoit l'air au front !
Tant que ses premiers cris refusaient la musique pour l'ouragan !

Le monde rend la mort ou son limon
Et le jeune savant lave les morts à l'eau brisée
Par toute la maison des despotes il referme les secrets
Avec l'orgueil et les larmes d'un prince livré aux guerriers

Il court à la tempe de la mer entre les puits et les courants
Cheveux et gestes à l'abîme
Il donne accès à cette science qui m'a noirci la poitrine

Près de ce doux requin de la beauté qui pleure aussi à la rade
Et le cou des monstres au fond de l'effrayant bijou tout vif
Ce penseur entouré d'îles se donne à de poignants climats

Après les épreuves du sel et de la noyade
Tant d'ampleur lève la surface que le coureur s'épuise et s'étend sur les algues

Sultan muré dans l'Inde
Jeté vivant à la bouche du Bosphore
Il perce d'immenses pâleurs où les visiteurs guettent les nourritures
Dont les grandes races ont vécu jusqu'à la folie

Il dort dans une peinture traîtresse
Dont les lignes tombent ou poussent avec rapidité
Tandis que de sa main il dirige les paysages vers des adolescents de bronze assis sur l'azur

Il approche les premières aurores sur les corps des chasseurs
Sa tête rend et jette le monde et le tue au soleil !
Tapi dans la neige il écoute le flottement des fleuves sur les branches
Ainsi qu'un serpent allongé dans la mousse

La Chine crève les lacs immobiles
Et cet amant du sang boit la glace
Avec des feuilles de fer à la gorge au chant fatal à toute la mer
Lève la gangue du pays comme une éponge vénéneuse
Dont le suc s'enflamme au regard des navigateurs

Paris, 1er novembre 1947
Kateb Y.


1Jacqueline Arnaud (1934-1987) a consacré son activité de recherche sur la littérature du Maghreb des années 1950 et soutenu en 1978 sa thèse d'État sous le titre Recherches sur la littérature maghrébine de langue française. Le cas de Kateb Yacine sous la direction d'Etiemble. Une première sur ce domaine.

Guerre d'Algérie. Entre obéissance et révolte, le dédoublement permanent

L'image présente un jeune garçon au visage expressif, avec des cheveux frisés et un regard tourné légèrement sur le côté. Il porte un vêtement sombre avec un col de chemise visible en dessous. L'arrière-plan est flou, aux teintes de bleu, ce qui crée une ambiance douce et rêveuse. Le garçon semble pensif ou contemplatif, se détachant bien dans cette atmosphère colorée.

Les lourds souvenirs de la guerre d'Algérie de Bernard Ponty, un jeune militaire tiraillé entre l'horreur de la torture et son rôle d'instituteur, nous plongent dans l'inhumanité de la « guerre révolutionnaire ». Ce témoignage poignant, « ultime et premier manuscrit », retrouvé dans le grenier par les filles de l'auteur, est aujourd'hui publié chez Grasset.

T. avait 20 ans lorsqu'elle fut arrêtée par l'armée française en Algérie pour son implication dans le Front de libération nationale (FLN). Trois mois de prison, trois mois de sévices et de tortures dans une salle spécialement équipée. À la fin de chacune de ces séances de douleur et d'avilissement, l'officier superviseur lui tendait la main pour l'aider à se relever ou à descendre de la table des supplices en appuyant son geste d'un « Madame, s'il vous plaît ». Cet ersatz d'humanité rendait l'inhumanité insoutenable, « pire que les souffrances physiques » racontait 40 ans après celle qui avait échappé à la mort et était devenue une éminente juriste internationale. Germaine Tillon 1,sa professeure, était parvenue à l'extirper du piège de ses tortionnaires.

L'histoire de T. m'est remontée avec violence en mémoire à la lecture du journal tenu par l'appelé Bernard Ponty, de mars à juillet 1960 dans les montagnes du Constantinois, plus de 400 km à l'est d'Alger. Ce récit, publié plus de 60 ans après avoir été écrit, révèle au sens physique le mélange savamment entretenu de tueries, de tortures, et d'assistance, théorisé par les officiers français sous l'expression de « guerre révolutionnaire », destiné à s'assurer le « contrôle physique et psychologique des populations ». De cet asservissement des Algériens et Algériennes colonisés, Bernard Ponty a vécu et décrit le déroulement cinq mois durant. Un journal de bord de l'horreur où celui qui passe quotidiennement du rôle de militaire à celui d'instituteur raconte aussi ce dédoublement de personnalité, qu'il n'est pas le seul à vivre au sein de l'armée française, entre le discours de la mission coloniale civilisatrice, auquel il semble adhérer comme enseignant, et la confrontation à la réalité dévastatrice de cette mission à laquelle il participe comme artilleur, mais qu'il rejette de tout son corps.

Une description minutieuse de cette autre « banalité du mal »

Décrit par un supérieur comme « trop intellectuel, insaisissable, inapte au commandement, n'ayant pas développé ses instincts guerriers », jugé trop « catholique » ou « communiste », il se réchauffe à l'assiduité de ses élèves, auprès de ses compagnons de contingent aussi, harkis ou venus de métropole. Tous ne sont pas des colons sanguinaires, ils réprouvent même parfois, mais obéissent toujours.

Comment ne pas sombrer ? La survie de Bernard Ponty passe aussi par l'écriture, même si celle-ci raconte le pire du pire. La lecture, 64 ans après, en est parfois insoutenable. On y découvre des techniques de torture insupportables à visualiser, dont on tente de se reposer lors des quelques moments d'humanité intense, entre survivants ou solitaires.

Est-ce pour ne pas relire ces mots, durs et pourtant si bien tissés, préférant les laisser enfouis, que Bernard Ponty ne les a jamais donnés à lire ? Après son décès en 2020, ses filles découvrent au fond d'un carton une vieille enveloppe en papier kraft, une parmi beaucoup d'autres. Et dedans, ce journal d'un temps qu'il ne voulut jamais évoquer de son vivant. Cette découverte, émouvante et déchirante, est racontée dans un avant-propos à une voix signé Claire et Laurence Ponty.

Dans sa préface, l'historienne Raphaëlle Branche, qui a tant contribué à sortir de la gangue où il était enfermé le récit de la guerre d'Algérie, s'interroge aussi sur le refus de dévoiler cet « ultime et premier manuscrit », description minutieuse de cette autre « banalité du mal », d'une actualité terrifiante.

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Algérie 1960, Journal d'un appelé
Bernard Ponty
Préface de Raphaëlle Branche
Grasset, octobre 2024
216 pages
19 euros


1NDLR. Ethnologue, Germaine Tillion s'engage dès 1940 dans la Résistance  ; elle est arrêtée, sur dénonciation, en 1942, est emprisonnée puis déportée à Ravensbrück pendant 18 mois. En 1954, elle est envoyée en Algérie, où elle mène des combats contre les exécutions capitales et la torture. Décédée en 2008, elle entre au Panthéon en 2015.

Algérie - Maroc. La frontière, pilier du récit national

L'image montre une imposante falaise avec une grande ouverture, probablement une grotte, qui se trouve à sa base. Des drapeaux algériens flottent autour, ajoutant une touche de couleur au paysage. Au premier plan, on peut voir des personnes marchant près des drapeaux. Le ciel est teinté de lumière douce, suggérant peut-être un lever ou un coucher de soleil. L'ensemble évoque un lieu naturel remarquable avec une signification culturelle ou historique.

L'arrestation de l'écrivain Boualem Sansal à son arrivée à Alger le 16 novembre 2024 pour avoir soutenu la « marocanité » du Sahara, ou les menaces qui pèsent sur l'Association marocaine des droits de l'Homme (AMDH) et son président Aziz Ghali pour l'avoir contestée, reflètent la sensibilité du problème dans les relations bilatérales entre le Maroc et l'Algérie. Retour sur l'histoire complexe du tracé des frontières au Maghreb.

La question des frontières, inhérente à la souveraineté des États, est à l'origine des tensions récurrentes entre le Maroc et l'Algérie. Elle est intimement liée à l'histoire coloniale, et à la conquête de l'Algérie à partir de 1830. Au lendemain de la défaite, en 1844, du sultan marocain Abderrahmane, allié de l'émir Abdelkader, par les troupes françaises du maréchal Thomas Robert Bugeaud à l'oued d'Isly dans la région d'Oujda, le tracé frontalier entre le Maroc et l'Algérie devient nécessaire. Le traité de Lalla Maghnia de 1845 fixe cette frontière aux rives de l'oued Kiss situé sur la frontière dans la région de l'Orientale.

En 1912, lorsque la France instaure un protectorat au Maroc, la ligne Varnier prolonge cette frontière jusqu'à Figuig, à l'est. Rien de tel en revanche au sud : la France se considère « chez elle » de part et d'autre, et l'espace reste administré par la même armée.

Le rapport de la France à ce territoire change à partir de 1952, avec la découverte de gisements de fer, de minerais (fer et manganèse) et bientôt de pétrole. En l'espace d'une décennie, ce territoire va revêtir une importance stratégique pour elle, pour le Front de libération nationale (FLN), en guerre pour la libération de l'Algérie, mais aussi pour le Maroc qui va en revendiquer une partie.

Du Sahara français au Grand Maroc

Dès son indépendance en 1956, le Maroc réclame, entre autres, une partie du territoire algérien figurant sur la carte du « Grand Maroc », publiée dans Al-Alam, l'organe officiel du parti nationaliste Istiqlal (Indépendance), fondé par Allal El-Fassi en 1944. Selon ce dernier : « Pour des raisons de géographie, d'histoire et de droit international, les "frontières naturelles" du Sahara marocain s'étendent jusqu'à la frontière entre la Mauritanie et le Sénégal. »1. Il réaffirme aussi les revendications du Maroc sur le Touat, Béchar et Tindouf. Dans un premier temps, la monarchie et le gouvernement marocain les considèrent comme excessives, mais, en 1958, le roi Mohammed V les reprend à son compte.

L
Espace géographique communément revendiqué comme constituant le Grand Maroc
S.O. : Sahara occidental
Kimon Berlin / wikimédia

Dès lors, la question des frontières devient prioritaire pour les acteurs politiques marocains. Hassan II, qui accède au trône en février 1961, reçoit à Rabat, cinq mois plus tard, Ferhat Abbas, président du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Une convention est signée et une commission doit être créée pour régler la question du Sahara algérien « dans un esprit de fraternité et d'unité maghrébines »2. Selon l'accord, une fois l'indépendance de l'Algérie acquise, le statut de cette zone serait renégocié. Mais cela ne se produira pas.

Car avant même que la convention de Rabat n'ait été ratifiée par l'Algérie, une coalition menée par Ahmed Ben Bella et soutenue par l'Armée de libération nationale (ALN) évince Ferhat Abbas du gouvernement. La nouvelle équipe refuse de rétrocéder ce territoire qui, selon la formule consacrée, aurait été « libéré avec le sang de tant de martyrs ». Ben Bella, premier président de l'Algérie indépendante, se présente comme le garant de tout le territoire hérité de la colonisation française, et dont les négociateurs des accords de paix ont refusé la partition voulue par Paris.

En effet, en 1962, les négociations entre la France et le GPRA sur la décolonisation de l'Algérie butent sur la question du Sahara. La France avait rattaché cette partie désertique aux départements algériens, mais elle tente désormais de l'en séparer, afin de garder un contrôle direct sur les ressources en hydrocarbures et sur ses centres d'essais nucléaires. Voulant préserver cet espace tampon, vaste de 2,5 millions de kilomètres carrés entre le Maghreb et le Sahel, Paris se montre disposée à ouvrir cette « mer intérieure » à l'exploitation conjointe de ses ressources avec les pays voisins dans le cadre d'une entité juridique nouvelle, l'Organisation commune des régions sahariennes (OCRS). Mais lors des négociations qui aboutiront aux accords d'Évian (18 mars 1962), les Algériens refusent ce plan. Ahmed Boumendjel, l'un des négociateurs, explique que ce Sahara français signifierait l'amputation des quatre cinquièmes du territoire algérien. Dans sa volonté de mettre rapidement un terme au conflit, le président français Charles de Gaulle finit par abandonner les ambitions de la France sur le Sahara. La frontière devient alors le symbole de la souveraineté du jeune État algérien.

De son côté, Hassan II se sent trahi. Il adhère d'autant plus aux thèses de l'Istiqlal sur le « Grand Maroc » qu'elles ont déjà été adoptées par son père. Or, sur cette question de l'intégrité territoriale, la monarchie entend désormais accaparer le nationalisme et met en avant les « droits historiques du Maroc ».

Toutefois, en tant que membre des Nations unies à partir de novembre 1956, le Maroc est dans l'obligation de reconnaître les frontières issues de la colonisation, en raison du principe de l'intangibilité des frontières, tout en ne reconnaissant la Mauritanie qu'en 1969, soit 9 ans après son indépendance. Ce principe de la reconnaissance des frontières issues de la colonisation européenne est également retenu par l'Organisation de l'unité africaine (OUA) lors de sa création en 1963, et l'Algérie s'appuie sur celui-ci.

L
Frontière entre le Maroc et l'Algérie (1963)
Publié dans Anthony S. Reiner, «  Morocco's International Boundaries : A Factual Background  », The Journal of Modern African Studies, Vol. 1, No. 3, septembre 1963, pp. 313-326 (Cambridge University Press)

Répression contre la gauche

Désormais, Alger se réfère au droit international, et Rabat à l'histoire. Ce sont également deux régimes politiques fondamentalement différents qui se disputent l'hégémonie au Maghreb, et s'affrontent par tous les moyens. L'aide fournie par Alger aux opposants au pouvoir marocain vient appuyer cette dimension idéologique, dans un contexte qui voit l'Istiqlal se scinder en deux. Son aile conservatrice garde le nom, mais la seconde, qui est très critique envers la monarchie, devient l'Union nationale des forces populaires (UNFP). Sur la question territoriale, les leaders de l'UNFP vont farouchement s'opposer à la monarchie : Mohamed Basri (dit Fqih Basri), qui a trouvé refuge en Algérie, et Mehdi Ben Barka déclarent que l'UNFP « n'a pas de visée expansionniste », ce dernier allant jusqu'à qualifier de « camouflage de la vie politique intérieure » la revendication territoriale formulée par la monarchie3.

Ainsi, à partir du désaccord frontalier, un conflit politique prend forme entre les deux grands États du Maghreb. Le succès de la révolution algérienne a suscité un sentiment d'insécurité chez le voisin marocain. Hassan II craint une déstabilisation de son régime politique, si la révolution algérienne venait à franchir la frontière, comme le répètent sans cesse les dirigeants algériens. En mars 1963, dans un entretien donné au journal égyptien Al-Ahram, le colonel et futur président de la République Houari Boumédiène déclare : « La révolution algérienne ne saurait se limiter aux frontières de l'Algérie. »

Pour Hassan II, la gauche marocaine, acquise aux idées révolutionnaires, peut être un vecteur de cette révolution algérienne. En juillet 1963, il tente ainsi de décapiter l'opposition en prétextant un complot à son encontre de la part de dirigeants de l'UNFP. Plus de 100 personnes sont impliquées, certaines jugées très sévèrement : 11 personnes sont condamnées à mort, dont huit par contumace, parmi lesquels Mehdi Ben Barka.

Les hostilités sont dorénavant bien installées entre les deux États : en août 1963, Alger interdit aux ressortissants marocains de pénétrer sur le territoire de Béchar, dans le sud-ouest du pays. Un mois plus tard, une série d'incidents à la frontière débouche sur la guerre des Sables, unique conflit armé direct entre les deux voisins.

Cette guerre éclate dans la région de Tindouf, revendiquée par le Maroc, puis s'étend de l'autre côté de la frontière. Elle coïncide avec un soulèvement kabyle, et Alger ne manque pas d'accuser Rabat de profiter de la situation intérieure algérienne pour l'attaquer à ses frontières. En février 1964, le cessez-le-feu signé sous les auspices de l'OUA laisse la frontière inchangée, la zone contestée restant algérienne. Mais ce conflit laisse des traces importantes dans l'esprit des Marocains. L'animosité à l'égard des Algériens, dirigeants et peuple confondus, dominera longtemps la nature des rapports entre les deux pays. La question de l'intégrité territoriale est désormais un pilier du récit national et identitaire.

Sur le plan juridique, le différend frontalier avec l'Algérie prend fin par un traité de paix en 1969 à Ifrane, dans le Moyen Atlas marocain, puis par un accord en 1970 à Tlemcen. La frontière sera définitivement délimitée par une convention signée à Rabat en 1972, ratifiée par l'Algérie en 1973 puis par le Maroc, bien plus tard, en 1992.

Le Sahara occidental, une cause nationale

Contraint à abandonner ses revendications sur de nombreux territoires indiqués sur la carte de Allal El-Fassi, le Maroc cristallisera toute sa rancœur sur le Sahara occidental. Mais dans cette ancienne colonie espagnole (1884-1976) se crée le Front Polisario en place en 1973 pour représenter les populations sahraouies. Le processus de décolonisation de ce territoire s'accompagne de revendications territoriales de la part du Maroc, mais aussi de la Mauritanie. Les deux pays vont conjuguer leurs efforts pour s'opposer aux Sahraouis.

L'Espagne, puissance coloniale administrant le Sahara occidental, est invitée par l'OUA et l'ONU à quitter le territoire selon une procédure d'autodétermination des populations sous contrôle international. Mais l'Espagne s'y refuse et octroie au contraire, en septembre 1973, à cette colonie le statut d'autonomie interne. Elle prévoit également un plan d'autodétermination qui préserverait l'influence de Madrid.

Cette image est une carte géographique représentant le nord-ouest de l
Carte du Sahara espagnol (1884 à 1976)
wikimédia

En 1974, le Maroc entame, seul, une campagne diplomatique contre l'Espagne. Hassan II est décidé à engager une action visant à mettre en échec la décolonisation espagnole par un processus d'autodétermination. Alors que Francisco Franco est mourant, Hassan II appelle à la guerre. Il vient d'échapper à deux coups d'État perpétrés par son armée et entend utiliser le principe de la défense de l'intégrité territoriale du Maroc pour rassembler tous les Marocains autour de son trône4. Le Sahara occidental et sa « récupération » deviennent alors une cause nationale. Parallèlement, le roi tente la conciliation avec l'Espagne. Il rappelle notamment les propositions qu'il avait faites au général Franco de concéder des bases militaires à l'Espagne et de créer des sociétés mixtes d'exploitation et de richesses du « sol et de la mer ». Mais, du vivant de Franco, qui décédera en 1975, l'Espagne ne modifiera pas sa position, à savoir : autodétermination du peuple sahraoui conformément à la décision des Nations unies.

Hassan II n'a pas les moyens de s'engager dans une guerre dont les conséquences internes et internationales seraient difficilement gérables. Il doit alors trouver une solution d'attente honorable en trois temps : appel à la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye, entente avec la Mauritanie sur le partage du Sahara et tenue d'un sommet arabe sur la question. L'idée d'une mobilisation populaire et pacifique, pour répondre aux attentes de l'opinion tout en évitant le risque d'une opération militaire, se concrétise avec la Marche verte : le 16 octobre 1975, 350 000 Marocains se dirigent vers le Sahara, en vue de « réintégrer » ce territoire.

Au nom des principes révolutionnaires

De 1973 à 1975, l'Algérie hésite à soutenir le Front Polisario, et privilégie le climat de détente instauré dans la région. Mais, progressivement, Alger opère un revirement que Boumediene justifiera en invoquant la fidélité de l'Algérie à ses principes révolutionnaires. Ce choix lui semble en parfaite adéquation avec les orientations idéologiques du gouvernement : socialisme, non-alignement et défense de la norme de l'OUA, à savoir le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Ainsi, et en mémoire de sa guerre de libération, l'Algérie engage une politique de solidarité en faveur des luttes menées contre le colonialisme.

Au-delà de ces justifications, l'Algérie de Boumediene entend surtout priver le Maroc d'une profondeur stratégique au Sahara. La modification de la frontière marocaine et l'inclusion du Sahara au sein du territoire marocain deviennent un enjeu de puissance entre Rabat et Alger. En hébergeant et en armant les réfugiés sahraouis à Tindouf, l'Algérie affaiblit la position marocaine à faible coût. Il lui suffit alors de s'arc-bouter sur la solution d'autodétermination, exclue par le Maroc, pour maintenir un conflit de basse intensité. Elle prive ce dernier d'une reconnaissance internationale de sa souveraineté sur un espace qu'il occupe pourtant à 80 %, administrant sa population et exploitant ses ressources. Récemment, au nom du droit, Alger aide le Front Polisario à engager une bataille juridique contre l'exploitation et la commercialisation des ressources naturelles du Sahara occidental.


1Edouard Méric, «  Le conflit algéro-marocain  », Revue française de science politique, 1965.

2«  Maroc et Algérie : tous les chemins mènent à l'entente  », Le Matin, 27 mars 2005.

3Edouard Méric, «  Le conflit algéro-marocain  », op. cit..

4Dans son discours du 8 juillet 1974, il affirme : «  Quand il s'agit du territoire national et de son intégrité, tous les Marocains se dressent comme un seul homme pour libérer leur territoire.  »

Joyce Blau, une femme à part

L'image montre une femme âgée assise à un bureau. Elle porte un pull beige et a des lunettes qui reposent sur son nez. Son sourire est chaleureux et accueillant. Le bureau est en désordre avec des papiers éparpillés, un agrafeuse et un verre. En arrière-plan, on aperçoit divers objets accrochés au mur, y compris un calendrier et des photos. On peut aussi distinguer une toile ou un tissu qui mentionne

Jeudi 24 octobre 2024, la militante et spécialiste de la langue et de la civilisation kurdes Joyce Blau est décédée, après une vie d'engagements anticolonialistes et antifascistes. Retour sur son parcours, du Caire jusqu'à Paris.

Combien de policiers ou de magistrats a-t-elle bernés, en Égypte, en France et même en Union soviétique, à coups de « parole d'honneur ! » et de regards étonnés ? Combien de personnes, femmes, hommes, enfants, a-t-elle conquises par son intelligence, sa culture, son humour et sa générosité ? De l'Égypte à la France, en passant par la Belgique et les Kurdistan, ses engagements furent intenses : communiste au Caire, internationaliste aux côtés des indépendantistes algériens et de tous les damnés de la terre qui cherchaient de l'aide, activiste de la paix entre Israéliens et Palestiniens, passeuse de cultures, elle qui avait introduit dans l'université française l'étude de la civilisation et de la langue kurdes.

L'itinéraire de Joyce Blau est composé de cartes géographiques orientées vers l'Orient et la Méditerranée, de familles et d'amours multiples, où le rire et l'humour se tiennent toujours en embuscade derrière la tragédie.

Elle est née le 18 mars 1932 au Caire, où avaient débarqué au XIXe siècle un grand-père né en Valachie (future Roumanie), passé par la Sorbonne puis recruté par une monarchie égyptienne sous domination britannique, et un autre natif de Tunis, enseignant attiré par la modernisation des écoles, conduite par le khédive d'Égypte Ismaïl Pacha. Famille modeste mais parents attentifs. Les trois enfants — un garçon et deux filles — sont poussés à étudier. Joyce passe d'une école tenue par des sœurs françaises à un couvent anglais. Alors que l'Europe se réveille du cauchemar de la Seconde guerre mondiale, elle retourne dans le giron francophone, au Lycée français du Caire. Les horreurs du conflit ont touché l'Égypte, l'Union soviétique en sort triomphante et au Caire comme ailleurs les professeurs sont tentés par le marxisme. L'un d'entre eux, du Lycée français, aura suffisamment d'influence sur la jeune Joyce pour qu'en 1947, à 15 ans, elle adhère à Iskra1.

Rencontre avec Henri Curiel

Les organisations communistes éclosent les unes après les autres dans la capitale égyptienne et se disputent, à coup d'interprétations politiques et de positionnements, autour du plan de partage de la Palestine, adopté le 29 novembre 1947 par les Nations unies. Joyce choisit celle de l'antisioniste Hillel Schwartz, rival d'Henri Curiel, antisioniste également mais partisan du partage. Son premier amoureux vénère ce dernier. Les fiancés se retrouvent pour des vacances à Paris, en 1953. La suite, elle l'a racontée en riant : « Mon fiancé m'a dit que j'allais rencontrer quelqu'un de très important dont je ne devrais parler à personne. C'était Henri Curiel. Alors j'ai crié "Quoi ? Le sioniste ?" Mon fiancé m'a giflée, j'ai riposté, nous nous sommes roulés par terre en nous battant. Et Henri est entré dans la pièce. »

Henri Curiel, fondateur du Mouvement égyptien de libération nationale (MELN), autre organisation communiste, avait été expulsé en 1950 d'Égypte vers l'Italie avant de gagner Paris. Là, avec d'autres exilés, il continuait à diriger son parti. Il commence par tancer le fiancé : « L'épithète sioniste ne justifie en aucun cas de frapper une jeune fille », avant de convier Joyce à le retrouver le lendemain dans un café du Quartier latin. Elle avait 21 ans, il en avait 40. Elle trouve « émouvant ce vieux monsieur si long, dans son blouson élimé, qui toussait tout le temps, et qui d'une voix rauque lui demandait pourquoi elle était communiste ». Elle répond : « Parce que je n'aime pas la guerre. » Henri Curiel l'entraine alors dans une promenade le long de la Seine jusqu'à la cathédrale de Notre-Dame de Paris, où il lui demande si elle accepterait, lorsqu'elle serait de retour en Égypte, d'assurer la liaison entre les « camarades de l'extérieur et ceux de l'intérieur ». Elle accepte. Premier jalon d'une relation de 25 ans, tissée d'amour et de travail politique, jusqu'à l'assassinat d'Henri.

En janvier 1954, elle dit au revoir à son fiancé resté à Paris et embarque à Marseille, avec dans ses bagages une boîte de chocolats sous lesquels étaient cachés des tracts et autres textes destinés aux camarades égyptiens, première mission confiée par Henri Curiel et ses compagnons. Le bateau a passé la Sicile lorsqu'elle reçoit un câble : « Mange les chocolats. » Mais elle n'aime pas le chocolat et laisse les douceurs dans la boîte sans avoir saisi qu'il fallait la jeter par-dessus bord, en raison d'une sérieuse alerte. « Parole d'honneur, je n'avais pas compris ! », dira-t-elle encore 30 ans plus tard.

En Égypte, elle se met au travail, envoie rapport sur rapport au groupe de Paris, se dispute avec son fiancé qui avait cru possible de lui dire « maintenant je pense, et tu agis », jusqu'à ce que la police de Gamal Abdel Nasser les arrête tous les deux. Le jeune homme est envoyé en camp pour huit ans, et Joyce est enfermée à la prison de la Citadelle. C'est la première de ses arrestations.

Engagements anticolonialistes

À Paris, ses amis se mobilisent, envoient un avocat. La voilà acquittée et expulsée. Après un passage par Alexandrie et Marseille, elle débarque à la gare de Lyon à la fin de l'année 1955, attendue par un comité d'accueil décidé à faire d'elle le symbole des terribles conditions de détention pour les prisonniers politiques égyptiens. Henri Curiel cherche une silhouette maigre, un visage creusé ; il découvre, dépité, une pimpante jeune femme aux joues rondes et rouges. Le directeur de la prison de la Citadelle s'était en effet pris d'affection pour Joyce et l'avait comblée de sandwichs à la banane dont elle raffolait — « il m'a fait prendre quinze kilos ! ». Difficile à imaginer quand on a connu la si mince Joyce au long visage, parfait ovale, surmonté d'un casque de cheveux châtains puis gris.

À Paris, elle confie à Henri Curiel, qu'au-delà du militantisme, elle souhaite reprendre ses études. Elle penche pour la chimie, il lui suggère d'apprendre l'arabe, le persan et le kurde. On ne dit pas non à Henri Curiel.

En 1955, elle a 23 ans. Après avoir tenté en vain de conserver l'Indochine, la France est confrontée à une nouvelle conflagration dans son empire - les Algériens, après les Vietnamiens, veulent leur indépendance. L'expédition de Suez en 1956 a été un fiasco pour Paris, une première occasion anticoloniale pour Henri Curiel et ses camarades qui se sont rangés résolument du côté de Nasser, malgré leurs camarades emprisonnés par le raïs. Ils ont compris que la colonisation, présentée au XIXe siècle comme un bienfait émancipateur, est une malfaisance absolue.

Des citoyens français l'ont compris aussi et se mobilisent contre cette « guerre sans nom », ces « événements » de l'autre côté de la Méditerranée : les déserteurs, refusant d'aller combattre dans les Aurès, se conjuguent aux « porteurs de valise » du Front de libération nationale (FLN) algérien, et se regroupent en 1957 dans le réseau Jeanson, du nom de son initiateur, le philosophe Francis Jeanson. Mais deux ans plus tard, ce dernier est arrêté et le réseau affaibli, tandis qu'en Algérie, les horreurs, tortures, assassinats, enfumages de grottes et autres crimes de guerre se multiplient. Henri Curiel propose de prendre le relais de Jeanson. L'une des tâches essentielles du réseau est de transférer les fonds collectés en France auprès des sympathisants du FLN vers les comptes des indépendantistes. Le fils de banquier transforme le système — les valises pleines de billets de banque disparaissent au profit d'un jeu d'écriture financier.

Joyce est de la partie — elle aide aux transports d'appelés réfractaires, d'argent et de documents politiques. Jusqu'à ce mois d'octobre 1960 où elle est arrêtée à Vanves et menée aussitôt au siège de la DST, les services français « de l'intérieur ». Les inspecteurs qui la « traitent » doivent encore se demander ce qui leur est arrivé ce jour-là, celui où ils ont voulu interroger une frêle jeune femme de 28 ans, étudiante en langues orientales. La scène a été racontée par Gilles Perrault dans Un homme à part, le livre qu'il a consacré à Henri Curiel2 :

Joyce Blau est un phénomène dont la description et l'interprétation excèdent les limites de notre art. Arrivée aux Saussaies, elle se présenta comme l'institutrice des enfants de Vanves. Elle tremblait si fort qu'un policier compatissant lui apporta une chaufferette, croyant qu'elle avait froid. « Où est Guillaume ? », lui demanda-t-on. C'était le pseudonyme d'Henri. Les mélopées lamentables qu'elle produisit en réponse créèrent une grande tension. Les trois policiers perdirent leur sang-froid : « Attention ! Ne nous obligez pas à vous frapper ! On va vous gifler ! » Elle devint comme une folle. D'une voix hystérique, elle appela sa mère. Elle l'appela des heures durant dans un registre suraigu. À quatre heures du matin, la DST craqua. On fourra Joyce dans une voiture et on la ramena à Vanves.

Le lendemain, les policiers sont sommés de réparer leur bévue et de retourner à Vanves. Joyce est déjà loin. Maquillée et déguisée en vieille bourgeoise, elle a franchi la frontière avec l'Allemagne avant de passer en Belgique où elle retrouve sa petite sœur. Mais à Paris, Henri est arrêté à son tour, déféré à la prison de Fresnes et Joyce est désespérée, sûre qu'il y est torturé. Se morfondre ne dure pas. Elle entre à l'université de Bruxelles comme chercheure et perfectionne ses connaissances en langue et civilisation kurde. Elle y présente son mémoire, Le problème kurde, essai sociologique et historique. Une autre étape peut commencer.

Du côté du Kurdistan

En 1966, elle rentre en France. Elle y présente sa thèse intitulée Le dialecte kurde d'Amadiya et de Djabal Sindjar, sous la direction du professeur Gilbert Lazard3. Plus tard, elle publiera des dizaines d'articles et essais sur le sujet kurde. En 1970, à la suite du départ à la retraite du son professeur Kamran Ali Bédir Khan, elle prend sa succession à ce qui s'appelait encore à l'époque « Langues O » (Institut national des langues et civilisations orientales - Inalco) et devient titulaire de la chaire de Langue et civilisation kurdes.

Ses cours régalent les étudiant.e.s, même celles et ceux qui s'y risquent sans rien savoir. Au début des années 1980, l'audience se répartit entre un bon tiers de jeunes issues de la diaspora kurde, quelques Françaises égarées et un petit tiers de messieurs strictement vêtus, dont on pouvait penser qu'ils étaient peu ou prou membres des services secrets. Mais ils ne sont pas là pour la surveiller comme on aurait pu le craindre. Ils suivent son cours pour se former, boivent ses paroles, prennent frénétiquement des notes, et se battent pour poser des questions. Elle dit alors en riant : « Ils sont de très bons élèves ! »

Elle court le monde de colloques en conférences. La voici en route pour Moscou. L'URSS de Léonid Brejnev compte alors le plus grand nombre de kurdologues. Henri Curiel, tout content et fier de ce voyage au pays du communisme, lui demande une faveur : qu'elle rencontre un cousin hébergé par sa famille au Caire de 1936 à 1939, et désormais moscovite. À l'époque, Henri, plus attiré par les night-clubs que par les relations familiales, avait négligé l'adolescent. Mais depuis, le petit George Behar s'est fait connaître sous le nom de George Blake, l'un des plus fameux agents doubles de la guerre froide, dont l'évasion spectaculaire, en 1966, de la plus cadenassée des prisons anglaises, après avoir été condamné à 42 ans de réclusion, a rempli de fierté heureuse Henri.

À ses hôtes venus l'accueillir à l'aéroport de Cheremetievo, Joyce demande aussitôt d'être conduite auprès de George Blake. Elle est embarquée vers le poste de police le plus proche, interrogée fermement par des membres du KGB venus en renfort, qu'elle embrouille à coups de « Parole d'honneur, je ne savais pas que cela poserait problème ! ». Bien entendu, ceux-là aussi cèdent et la conduisent au Congrès de kurdologie à l'université Lomonossov, en traversant Moscou au son des gyrophares.

En marge de sa carrière, aux côtés d'Henri Curiel, elle accompagne les combats de Solidarité4 et du « clan des Égyptiens »5 de Paris : l'aide aux « porteurs de valise » de l'ANC (initiales anglaises du Congrès national africain, le parti de Nelson Mandela), Sud-Africains blancs engagés dans la lutte contre l'apartheid ; celle aux Israéliens et Palestiniens décidés à discuter pour avancer vers la paix. Elle est la cheville ouvrière des rencontres entre le général Mattityahu Peled, « héros » israélien de la guerre de juin 1967, et le docteur Issam Sartaoui, membre influent de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), proche de Yasser Arafat6.

L'assassinat d'Henri Curiel le 4 mai 1978 par des mercenaires, anciens membres de l'Organisation armée secrète (OAS), exécuteurs des basses œuvres de la Giscardie, la terrasse. Elle se relève toutefois et se met au service des artistes Maria Amaral et Jean-Philippe Elantkowski, les « repreneurs » de Solidarité. Pendant presque 50 ans, elle se tient aux côtés de la famille de Curiel pour que ce meurtre trouve une issue judiciaire. L'enquête est toujours ouverte.

Elle n'avait pas d'enfants, mais elle était la mère et la grand-mère de tous ceux qui le voulaient bien. Elle mena sa vie de femme amoureuse, en toute liberté, en une forme de « monogamie successive », comme théorisée par Alexandra Kollontaï, une autre révolutionnaire.

Avec Roby Grunspan, son dernier compagnon, depuis leur appartement au-dessus des gares parisiennes de l'Est et du Nord, ils apercevaient l'Institut kurde, rue Lafayette. Trois semaines avant que la maladie ne l'en empêche, elle y rejoignait encore chaque jour, à 92 ans, son petit bureau perché au-dessus d'un escalier en pente raide. À l'annonce de son décès, un fleuve ininterrompu d'hommages venus des Kurdes du monde entier s'est répandu, telle une trainée de lumière, sur les réseaux sociaux. Jusqu'au Kurdistan irakien, dont le président Nêçîrvan Barzanî a salué sur X

la professeure Joyce Blau, amie des Kurdes, écrivaine, experte de la langue et de la littérature kurdes. Mme Blau a passé la plus grande partie de sa vie à soutenir le peuple kurde, à servir sa langue, sa littérature et sa culture. Pour ses actions et son amitié sans faille, elle restera dans nos pensées pour toujours. Que son âme repose en paix et que son souvenir perdure.

Une bibliothèque porte son nom au sein de l'Institut français du Proche-Orient d'Erbil, dans le Kurdistan irakien.

Sarah, sa petite sœur, qui l'avait suivie dans tant de combats, hospitalisée en octobre, mais à Bruxelles, a rendu son dernier souffle le même jour que son aînée…

Le jeudi 24 octobre 2024, Joyce Blau s'en est allée sur la pointe des pieds, entourée de ses petits-enfants de cœur Lionel, Elsa et Clément Gresh, après avoir enchanté le monde de toutes celles et tous ceux qu'elle a croisées. Parole d'honneur !


1«  L'Étincelle  » en russe. Journal révolutionnaire marxiste, publié en 1900, en Russie, sous la direction de Lénine, Martov et Plekhanov.

2Un homme à part, Éditions Bernard Barrault, 1984. Réédition Fayard, Paris, 2006.

3Publiée en 1975 aux Éditions Klincksieck.

4NDLR. Réseau fondé par Henri Curiel pour venir en aide aux mouvements de libération nationale de ce qu'on appelait à l'époque «  le tiers-monde  ».

5NDLR. Voir Gilles Perrault, Un Homme à part, op. cit.

6Issam Sartaoui sera assassiné le 10 avril 1983 au Portugal, lors du 16e congrès de l'Internationale socialiste.

L'amulette et le divan. L'épineuse prise en charge des traumatismes en Algérie

Le système de santé mentale algérien est sous tension et semble figé dans le passé, manquant de l'élan nécessaire pour répondre aux besoins d'une société en transformation et dont les besoins sont immenses.

Pour les Algériens qui doivent s'occuper de proches malades, la quête de soins est loin d'être une sinécure. Notamment en psychiatrie. À l'image de cette femme aux traits tirés par des nuits sans sommeil qui accompagne, dans une salle d'attente d'un hôpital psychiatrique algérois construit au début du XXe siècle, un homme qu'elle ne quitte pas des yeux. Elle avait réussi la prouesse de l'attirer, seule, en consultation.

D'un œil perplexe, elle examine une salle comble où le psychiatre de service tente d'assurer aussi bien l'arrivée des urgences, souvent dans les clameurs de patients agités, que les consultations périodiques. La femme espère une hospitalisation qui la soulagerait de l'exténuante surveillance d'un bipolaire en crise, mais rien n'est garanti. La scène, routinière, illustre bien la situation de la santé mentale en Algérie : des besoins de soins en hausse et des moyens qui ne suivent pas.

Un départ massif des spécialistes

Dans un pays en « délicatesse avec les chiffres », il est difficile d'être précis sur la situation de la santé mentale. À défaut, diverses projections témoignent d'une situation préoccupante. En 2007, une étude suisse sur la santé mentale dans le monde révélait qu'au moins deux millions d'Algériens (sur 33 millions) nécessitaient des soins psychiatriques. Les estimations, livrées à l'occasion d'un congrès international de psychiatrie à Alger1, étaient relativement modérées comparées à une étude américaine estimant qu'entre 10 et 12 % des Algériens souffraient de maladies mentales.

En 2012, Farid Chaoui, gastro-entérologue à l'hôpital de Kouba à Alger, dressait, dans un entretien à l'hebdomadaire La Nation, un constat alarmant de l'état de la santé mentale, aggravé par le départ massif des spécialistes durant la décennie noire.

Dix ans plus tard, des praticiens notent une certaine amélioration tout en insistant sur le besoin d'une véritable « politique de santé mentale ». Quelques chiffres officiels permettent d'avoir une idée de l'ampleur des problèmes. En 2017, les maladies mentales atteignaient 5,44 % et se classaient au sixième rang des pathologies les plus fréquentes. Selon l'Institut national de santé publique (l'INSP), en 2020, environ un demi-million d'Algériens souffraient de schizophrénie et il y avait autant de bipolaires.

Dans ce tableau complexe et parcellaire se dessine une trame humaine faite de défis individuels et de lacunes systémiques. Et il est clair que le pays fait face à une croissance des troubles mentaux qui nécessite une adaptation des soins en matière de prévention, de traitement et de droits.

L'Algérie compte cinq pathologies parmi les plus prévalentes de ce siècle : schizophrénie, troubles bipolaires, addictions, dépression et troubles obsessionnels compulsifs. Outre ces troubles identifiés dans la classification de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), les Algériens ont connu des périodes de violences massives ayant entrainé des troubles de stress post-traumatique qui n'ont pas fait l'objet de traitement.

Farid Chaoui2 souligne une caractéristique assez unique :

C'est une population qui a été prise en étau entre deux événements traumatiques majeurs, la guerre de libération d'une part et la guerre civile d'autre part. Et entre les deux, se chevauchent les générations. Celle qui a vécu la guerre de libération et en a subi les traumatismes n'a pas été prise en charge sur le plan psychologique (…) Cette génération a de plus, avec les autres générations, subi la guerre civile dont le stress était aussi majeur, voire plus grave que celui de la guerre de libération en termes de choc psychologique.

Une société collectivement impactée par un traumatisme non reconnu et non traité ? La question fait débat même si d'aucuns y voient une explication à la violence latente et aux comportements déviants observés. Par ailleurs, le pays a connu des catastrophes naturelles majeures et des mutations de la structure familiale liées à l'accroissement démographique qui altèrent la santé mentale des Algériens, comme le souligne le plan national de santé mentale 2017-2020.

Des actions ont été menées pour renforcer les services de santé mentale, mais l'accroissement des troubles mentaux est un défi qui s'impose aux acteurs de la santé, du social et du politique. Les consultations psychiatriques représentent environ 1,5 % des consultations dans les structures sanitaires, et 7 % des affections chroniques sont des maladies mentales. L'ensemble des données, bien que disparates, renseignent sur l'existence d'une détérioration significative de la santé mentale dans le pays.

Des disparités régionales importantes

L'Algérie dispose de 19 établissements hospitaliers spécialisés (EHS) psychiatriques, de 27 services de psychiatrie en hôpitaux publics, et de six services en centres hospitaliers universitaires (CHU).

Ces structures totalisent 5 299 lits, avec un ratio de 13,1 lits pour 100 000 habitants. Pour les structures de proximité, il existe 161 centres intermédiaires de santé mentale sur les 188 prévus par le Programme national de santé mentale. Quant aux structures de prévention et de lutte contre les addictions, 42 centres intermédiaires de soins en addictologie sont fonctionnels sur les 53 prévus. Peu d'hôpitaux psychiatriques ont été construits depuis l'indépendance, ce qui donne une idée de l'importance très relative accordée à la santé mentale. De fait, le système de santé ne répond pas à une demande de plus en plus pressante, exacerbée par d'énormes disparités régionales.

Les régions du Nord du pays bénéficient d'une meilleure dotation, avec 83 % des soins de haut niveau concentrés dans cette zone privilégiée, notamment grâce aux cinq CHU sur les six que compte le pays. Une concentration qui s'accompagne toutefois d'une réalité désolante : 77 % des wilayas3 du Nord ne disposent pas d'une offre de soins périphérique, réduisant ainsi l'accessibilité aux soins.

Selon les psychiatres hospitaliers, le pays aurait cependant enregistré une amélioration de la prise en charge, notamment sur le plan structurel. Selon Othmane Telba, chef de service au sein de l'EHS psychiatrique à Biskra (sud-est du pays) :

Il y a eu de nouvelles structures spécialisées, beaucoup de psychiatres ont également été formés au cours des dernières années. Cependant, beaucoup reste à faire, que ce soit sur le plan humain ou matériel ou en matière de prise en charge sociale d'accompagnement.

Même son de cloche avec Mohamed El Amine Bencharif, chef de service de psychiatrie légale à l'hôpital Frantz Fanon de Blida qui estime que si le nombre des hôpitaux et des psychiatres est globalement appréciable, beaucoup de lacunes restent à combler :

Il est indéniable que le système de santé mentale en Algérie est confronté à des lacunes structurelles. Les soins sont pensés autour de l'hospitalisation. Cet « hospitalo-centrisme » est coûteux, peu efficace et freine le développement des soins alternatifs.

Concernant le traitement pharmacothérapique, les deux médecins s'accordent sur les efforts accomplis, mais « l'accessibilité aux médicaments reste un problème, accentué par les ruptures de stock », note le Pr Bencharif. Selon lui, il est impératif de renforcer l'accessibilité aux traitements, de promouvoir les psychothérapies, et de créer des structures facilitant la transition post-cure des patients, au plus près de leur environnement quotidien. Cette approche intégrée contribuerait à une prise en charge plus holistique des maladies mentales.

Un avis partagé par le Dr Telba qui relève que les malades sont souvent :

des victimes de rejet social ou des SDF, que l'on arrive à stabiliser, soigner, et qui, dès leur sortie de l'hôpital, arrêtent leurs traitements et rechutent, ce qui est presque normal pour un malade livré à lui-même. Ces mêmes malades, on les retrouve à nouveau aux urgences psychiatriques plusieurs semaines ou mois plus tard, car ils ont été impliqués dans des problèmes d'ordre public par exemple. C'est dommage ! Ces malades ne trouvent pas de prise en charge sociale dans d'autres institutions publiques qui sont censées assurer le suivi en dehors des établissements hospitaliers

Une fragmentation des soins

Les aspirations à une bonne prise en charge de la santé mentale se heurtent aux limites d'une politique de santé cloisonnée.

Le Pr Bencharif explique :

L'absence d'une politique de santé mentale globale se traduit par une fragmentation des soins. Il est impératif de réévaluer la coordination entre les secteurs public et privé, ainsi qu'entre les soins ambulatoires et hospitaliers. Une collaboration pluridisciplinaire est nécessaire. Cela implique l'inclusion de travailleurs sociaux, d'éducateurs spécialisés, d'infirmiers en psychiatrie, de psychologues, d'ergothérapeutes, etc.

Le système de santé mentale en Algérie semble, dans une certaine mesure, figé dans le passé, manquant de l'élan nécessaire pour répondre aux besoins d'une société en transformation. Les efforts pour améliorer la prise en charge post-cure, l'accessibilité aux traitements et l'intégration des familles demeurent insuffisants.

Le Dr Telba souligne, toutefois, que le recours aux hospitalisations se raréfie.

Nous recourons beaucoup plus à la consultation externe au niveau des hôpitaux ou des polycliniques plutôt qu'à l'internement des malades. L'hospitalisation devrait être réservée uniquement à une certaine catégorie de patients. Ce qui était le plus récurrent avant ne l'est plus aujourd'hui, et tant mieux pour nos malades.

Le Pr Bencharif évoque, pour sa part, les conditions d'hospitalisation des patients en psychiatrie, complexifiées par une surcharge notoire au sein des établissements.

Les hôpitaux psychiatriques, bien que disposant d'un nombre accru de lits, font face à une sur-occupation des pavillons, entrainant une dégradation des conditions de traitement. Il faut repenser la distribution des ressources médicales et explorer des solutions novatrices pour améliorer l'accessibilité aux soins, notamment dans les régions éloignées où les structures médicales sont insuffisantes, voire absentes.

Mais la question des moyens est toujours prégnante. Pour le Dr Telba :

Une meilleure prise en charge suggère un plus grand encadrement. Aujourd'hui, selon les chiffres du ministère, nous sommes près de 1 000 psychiatres. Ce chiffre est insuffisant au regard des pathologies et de la population. Si l'on considère déjà les 500 000 bipolaires et les 500 000 schizophrènes, nous sommes déjà trop peu nombreux. Or, nous enregistrons le départ de beaucoup de nos amis et confrères psychiatres vers l'étranger, surtout la France, depuis ces 3 dernières années, sans parler de ceux qui vont vers le secteur privé…

Quand les croyances constituent une alternative

Au pays de Mahfoud Boucebci, un des pères de la psychiatrie algérienne moderne, assassiné le 15 juin 1993 par un groupe islamiste devant l'hôpital psychiatrique d'Alger, et sur la terre d'adoption de Frantz Fanon, la maladie mentale est encore traitée avec des amulettes et des incantations. Les Algériens sont 78,80 % à penser que le Coran peut guérir leurs troubles selon une enquête de l'Institut national de santé publique (INSP) de 2007. La maladie mentale est souvent vécue comme la manifestation de la volonté divine de punir, d'éprouver ou de purifier l'âme du malade. Tous les Algériens connaissent cette citation « c'est Dieu qui donne la maladie et c'est Dieu qui guérit ».

L'invocation de Dieu, du prophète et parfois des saints patrons est investie alors du pouvoir de guérison. Le recours à la roqya4 est très fréquent pour combattre les méfaits du mauvais œil, du mal-être et dans des cas extrêmes se débarrasser de l'emprise d'un djinn ou démon. La roqya est un rite où le raki, l'officiant de cette cérémonie, récite des versets du Coran. Il peut aussi utiliser de l'eau bénite (eau de zemzem) et brûler de l'encens et autres composants pour soulager le patient. La guérison par la religion a toujours existé en Algérie, sa pratique était toutefois du ressort des talebs et imams, personnages respectés de la communauté pour leur savoir théologique.

Elle est devenue un commerce lucratif investi parfois par des charlatans qui recrutent « leurs clients » sur les réseaux sociaux et dans les mosquées. Il n'empêche que les Algériens les consultent avec conviction comme l'explique Maabrouk Laawadj dans son étude « Mutations psychosociales et maladies mentales en Algérie » parue dans la revue Dirassat de l'université d'Oran de 2015.

Ce modèle culturel d'interprétation magique permet d'atténuer l'angoisse par l'objectivation de la persécution, et la désignation du ou des persécuteurs présumés. La maladie n'est plus un processus endogène propre au patient, mais un accident venant du dehors, une intrusion d'un mauvais objet à expulser au plus tôt

La médication coranique, ne nécessitant pas de diplôme, s'est imposée comme alternative aux psychiatres et psychologues qui ne proposent pas de miracle, mais des traitements au long cours. Être considéré comme un malade mental s'accompagne de la souffrance, de la stigmatisation et de la marginalisation de la société. Le fou et, plus encore, la folle « al-mahboula »/« al-majnouna », sont cachés par leurs familles, exclus socialement, telle une honteuse tare infligée aux proches.

Le recours à la sorcellerie, en revanche, est interdit par la loi algérienne basée sur la charia, les pèlerinages des tombeaux de saints, décriés par les islamistes, ainsi que de nombreux rituels, permettent à l'entourage du malade de signifier leur impuissance devant la volonté de Dieu. Ces pratiques tournent parfois au drame comme ce fut le cas pour une fillette tuée au cours d'une séance de roqya menée par un jeune raki, fin mai 2020. Reconnue par la charia et non interdite par la loi algérienne, la roqya prospère dans ce no man's land juridique.

Le 16 avril 2024, le média TSA publiait la vidéo d'une séance de roqya collective organisée par un tiktokeur qui se fait appeler cheikh Nacer. L'article reprenait également la pétition de plusieurs associations religieuses qui réclamaient des sanctions contre lui. Il reste peu probable que le business de la guérison par le Coran soit menacé, en l'absence de corpus judiciaire.

Il ne s'agit pas cependant pas de jeter le bébé avec l'eau du bain. Hamid Salami, psychologue et ethnopsychiatre explique que les symptômes et les désordres psychologiques sont « codés » par la culture d'origine du patient.

Il faut comprendre scientifiquement ce que signifient, par exemple, la notion de mauvais œil, possession, envoûtement… sans les réduire à des diagnostics structurels construits par la psychiatrie et la psychologie classique. Nous travaillons, à la fois, pour créer des ponts entre les disciplines scientifiques et pour maintenir et encourager les complémentarités entre les différents praticiens qui entourent les patients. C'est à la fois une thérapie groupale et familiale.

Approches modernes et pluridisciplinaires, formation continue du personnel médical, améliorations des infrastructures et création de synergies entre soins hospitaliers et ambulatoires apparaissent comme des axes prioritaires. Enfin, l'élaboration et la mise en œuvre d'une politique de santé mentale cohérente permettraient de transcender l'ancien modèle psychiatrique pour répondre aux défis contemporains.

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Article paru initialement dans BabelMed, le 26 juin 2024


Cet article a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.


1Hakim Kateb, « l'Algérie néglige ses malades mentaux », L'Expression, 10 novembre 2011

2Farid Chaoui, « Les politiques de santé (1962-2016) entre rente pétrolière et volontarisme populiste », Nous autres, Amin Khan éditions, 2016

3NDLR. L'Algérie est divisée en 58 collectivités territoriales appelées wilayas

4NDLR. la roqya char'iya consiste principalement à réciter des versets coraniques au chevet du patient et à faire quelques prières. Un de ses usages est de guérir la personne « possédée » et chasser le « djinn » de son corps ; cette pratique peut également s'accompagner de coups, humiliations et cautérisations touchant diverses parties du corps.

La mémoire coloniale algérienne du Rassemblement national

Si le Rassemblement national (RN) a choisi de demeurer dans l'ambiguïté sur l'Ukraine et l'Europe, il est plus loquace sur l'Algérie. Au-delà du rapport particulier de la France à ce pays, ce dernier est convoqué surtout pour parler de la France et du rapport de celle-ci au monde et à sa mémoire coloniale. Il s'y révèle les approximations d'une perception du monde brouillée par des obsessions identitaires et la permanence des filiations antisémites et xénophobes.

Il n'est pas fortuit que le conseiller le plus en vue des dirigeants du Rassemblement national (RN) sur la diplomatie soit Xavier Driencourt. Celui-ci est même souvent évoqué par les éditorialistes comme un possible ministre des affaires étrangères si ce parti devait accéder au pouvoir. Ancien ambassadeur, très prolixe sur l'Algérie où il a été en poste, il s'est fait connaitre par sa revendication d'une ligne dure vis-à-vis de ce pays, notamment sur la question migratoire. C'est cette position qui a fondé son rapprochement avec le RN. Il est à l'origine de l'idée de révocation de l'accord algéro-français de 1968, devenue une mesure phare du RN.

Cet accord avait été conçu alors pour freiner l'installation des Algériens en mettant fin à la clause de libre circulation contenue dans les accords d'Évian du 18 mars 1962. Depuis, il a été de fait expurgé des avantages concédés aux Algériens et cela au fil de trois avenants négociés en 1985, 1994 et 2001. Surtout, l'obligation de visa instaurée à la fin des années 1980 a de fait aligné les Algériens sur les autres ressortissants du Sud. Il en est resté surtout un avantage accordé aux étudiants légalement installés en France qui leur ouvre la possibilité de s'établir dans une activité non salariée. Par certains aspects, cet accord désavantage même les Algériens puisqu'il leur barre l'accès aux nouveaux dispositifs : passeports talents, cartes pluriannuelles, titre de séjour pour motifs humanitaires, droit au travail et changement de statut des étudiants internationaux par la carte de séjour « recherche d'emploi ou création d'entreprise » ou encore les mécanismes légaux de régularisation1.

La preuve que cet accord n'est pas le facilitateur prétendu de l'immigration des Algériens ni un obstacle au contrôle de celle-ci, c'est que la part des Algériens dans l'immigration en France (12,5 %) est quasiment la même que celle des Marocains (11,9 %) alors que ces derniers ne bénéficient pas d'un tel accord et que leur migration vers la France est plus tardive.

Une mise à distance est aussi difficile que souhaité

Pourquoi donc cette persistance à vouloir faire de cet accord un épouvantail ? C'est qu'en plus de réactiver la thématique clivante de l'immigration en la dramatisant, il convoque l'image d'un pays particulier, l'Algérie, dont le rapport à la France est particulier. Il relève de la politique intérieure dans les deux pays où il est autant instrumentalisé par l'un comme par l'autre. Quand l'Algérie est convoquée, c'est pour en faire le marqueur de clivages politiques à activer voire à hystériser dans la société française. Le fait est qu'au-delà des instrumentalisations croisées de son héritage, la colonisation a produit des proximités particulières entre les deux pays.

L'Algérien reste donc l'étranger dont la mise à distance est aussi difficile que souhaité. Il encombre la mémoire et sa présence, trop imbriquée à la France, est incommode à détacher. Aussi, dans l'ordre de l'incitation à la haine de l'étranger, l'Algérien occupe le haut de l'échelle de la détestation. Il est le bouc émissaire et l'épouvantail.

Feinte ou réelle, la normalisation du RN s'est faite sur beaucoup de sujets. Mais pas sur la colonisation. Sa défense y est même un critère de légitimation. Marine Le Pen qui dit avoir pris des distances politiques avec son père continue à l'encenser pour sa défense de « l'Algérie française ». Celle-ci est également le plus ancien terrain de convergence avec une partie importante de la droite qui, comme le sénateur républicain Bruno Retailleau, soutient que « la colonisation, c'était de belles heures ! ». La rancœur à l'égard de l'ancienne colonie nourrit une agressivité principielle à son égard. La revendication de Driencourt d'imposer un rapport de force avec l'Algérie n'est pas nouvelle. Elle est aussi ancienne que l'indépendance de 1962. Elle fonde une stratégie de la tension qui ne se prive pas de faire usage de l'obstruction quand se profile un apaisement.

Les occasions manquées de Valéry Giscard d'Estaing

En 1975, le nouveau président Valéry Giscard d'Estaing, « centriste modernisateur », mais ne revenant toujours pas sur son parti-pris pour l'Algérie française comme il l'exposera explicitement 25 ans plus tard dans sa biographie autorisée2, avait préféré saborder les faramineux contrats avec une Algérie dont les revenus avaient explosé en raison du choc pétrolier de 1973 et qui s'engageait dans un ambitieux programme d'industrialisation. Le président Houari Boumediene dont la légitimité révolutionnaire était suffisamment forte pour ne pas craindre la surenchère nationaliste anti-française, avait déclaré : « à qualité égale, l'Algérie choisira la France3 . »

Reçu très chaleureusement en Algérie où il se rend à la demande pressante du patronat, Giscard d'Estaing s'emploiera pourtant à un alignement marqué de la France sur le Maroc notamment en s'engageant à ses côtés sur la question du Sahara occidental. Cela, malgré l'opposition d'une partie de son gouvernement dont le premier ministre Jacques Chirac qui l'accuse de compromettre par cet alignement les intérêts français et de s'être « même déchainé » contre l'Algérie4. Inscrite dans son parcours politique personnel5, cette hostilité était renforcée et instrumentalisée par l'influent Michel Poniatowski, le numéro deux du gouvernement et dont les liens étaient avérés avec les ultras de l'Algérie française. Les relations entre les deux pays plongent dans la tourmente et l'Algérie se tournera vers les pays du bloc socialiste et l'Allemagne fédérale.

Trente ans ans plus tard, quand le président Jacques Chirac, difficilement soupçonnable de « laxisme face à l'immigration », arrive à s'entendre sur un traité d'amitié avec Abdelaziz Bouteflika, le plus francophile des présidents algériens et au fort tropisme occidental, l'extrême droite et la droite dure torpillent la possibilité de l'accord par une « action de commando ». Celle-ci a consisté à faire voter en catimini, dans le dos de Chirac, un texte sur « les aspects positifs de la colonisation » qui ne pouvait que fragiliser Bouteflika devant ses conservateurs.

Une guerre de civilisation

Cette stratégie de la tension et de l'obstruction avec l'Algérie participe d'une prophétie autoréalisatrice de guerre civilisationnelle, complémentaire et s'alimentant mutuellement avec celle des islamistes que droite et extrême droite prétendent combattre. Elle conforte ceux qui, dans le régime algérien, cultivent une hostilité envers la France pour mieux justifier l'enfermement de leur peuple hors du monde. Une guerre dont les enjeux sont surtout internes à la France. L'encensement de la colonisation est aussi une adresse, aujourd'hui, à la société française. Faire référence à l'Algérie française, c'est convoquer de façon explicite, mais aussi subliminale son héritage idéologique et son univers mental. C'est remettre au-devant de la scène les « valeurs » qui avaient alors fondé le rapport de domination colonial et par lesquelles voudraient se justifier aujourd'hui, à l'intérieur de la société française, les rapports de domination et d'exclusion.

Le RN cherche à se défausser désormais de l'antisémitisme. Celui-ci a pourtant été structurel à la colonisation qui en a été un incubateur plus important qu'en métropole. On peut remonter à Édouard Drumont, auteur de La France juive, figure majeure de l'antisémitisme qui, à défaut de pouvoir être élu député en métropole où il résidait, le sera à Alger où l'ont appelé les colons pour faire de l'antisémitisme leur emblème. Au même moment, c'est le directeur de la Ligue antijuive qui est élu maire d'Alger. Tout au long de l'occupation de l'Algérie, dans ses villes les plus importantes, les colons ont le plus souvent élu des députés, des sénateurs et maires qui, plus que d'être de sensibilité antisémite, en étaient militants à l'instar des plus connus comme Émile Morinaud, député-maire de Constantine et secrétaire du Groupe Antisémite, Jules Molle député-maire d'Oran et ses successeurs de La Ligue Latine antijuive notamment le maire pronazi, l'abbé Lambert. Ils ont organisé des pogroms et même après la défaite de Vichy ont refusé que les juifs retrouvent le statut de citoyenneté octroyé par le décret Crémieux.

De l'histoire ancienne ? Cette déclaration de Pierre Poujade dont Jean Marie Le Pen était alors le porte-parole, est également ancienne : « Tu es en France (…). Est-ce que tu t'es mélangé à la communauté française ? Non. (…). C'est toi le raciste puisque tu n'as pas voulu te mélanger. Tu es venu profiter de la communauté française, de tout ce qu'elle t'a apporté, de cette générosité (…) et tu es resté là, dans ta secte. »6 Pierre Poujade s'adressait aux juifs en général, et à Pierre Mendès France en particulier. En effet, ce dernier avait eu le tort, en plus de sa judéité, d'avoir initié un processus de décolonisation. Plus personne n'oserait en France tenir publiquement de tels propos à l'égard des juifs, ou alors se ferait condamner.

Mais cette même diatribe, ne l'entend-on pas régulièrement et publiquement, avec différentes variations, dans la bouche des dirigeants du RN et de ses sympathisants à l'adresse des immigrés d'origine musulmane ? Le RN n'a pas changé. D'hier à aujourd'hui, c'est le même antisémitisme qui l'irrigue. C'est la cible qui a changé. Aujourd'hui, c'est le sémite arabe qui est ciblé.


1Hocine Zeghbib, « L'Accord franco-algérien de 1968 est-il en sursis ? », The Conversation, 15 août 2023.

2Georges Valence, VGE, une vie, Flammarion, 2011.

3Naoufel Ibrahim El Mili, France-Algérie, 60 ans d'histoires secrètes. 1962-2022, Fayard, 2022.

4Farid Alilat, « Algérie — Maroc : Giscard, Hassan II et le Sahara… les confidences de Chirac », Jeune Afrique, 9 mai 2016, et Mohammed Bedjaoui, En mission extraordinaire. Carnets d'un ambassadeur en France 1970-1979, Casbah Éditions, Alger, 2016.

5Dans la biographie autorisée citée, il étale sans complexe son hostilité à l'indépendance de l'Algérie actée pourtant par le général De Gaulle, et évoque comment, alors ministre de l'économie, il résiste au premier ministre puis à De Gaulle lui-même, en refusant de participer aux négociations sur les accords d'Évian alors que les enjeux économiques y sont importants.

6Archive de l'Institut national de l'audiovisuel (INA) reproduite dans le podcast de France Inter de Philippe Colin, « Le Pen, une obsession nationale : pupille de la nation (1928-1956)

Frantz Fanon, un psychiatre militant

Par : Adam Shatz

À la fin de l'année 1957, et après un bref passage à l'hôpital de la Manouba, Frantz Fanon prend ses quartiers dans les services psychiatriques de l'hôpital Charles Nicolle dans le centre de Tunis. Le pays d'Habib Bourguiba était devenu, depuis son indépendance en mars 1956, la base arrière du Front de libération nationale (FLN) algérien. La proximité de Fanon avec cette organisation et notamment avec sa branche armée, l'Armée de libération nationale (ALN), l'amène à en soigner les soldats. Les traumatismes dont témoignent combattants et réfugiés algériens en Tunisie ne sont pas sans faire écho à l'actualité de la guerre génocidaire menée par Israël à Gaza. Orient XXI publie les bonnes feuilles de la nouvelle biographie du médecin martiniquais Frantz Fanon. Une vie en révolutions, signée Adam Shatz, en librairie le 21 mars.

Le rôle de Frantz Fanon au sein du Front de libération nationale (FLN) algérien ressemblait à celui du médecin britannique W. H. R. Rivers, qui pendant la première guerre mondiale soigna les soldats souffrant d'obusite, le stress post-traumatique typique des hommes des tranchées, comme le poète Siegfried Sassoon. Il est possible qu'après la mort d'Abane Ramdane, le psychiatre martiniquais ait pu y trouver une certaine forme de consolation. Il avait toujours considéré la médecine comme une pratique politique, et il pouvait désormais utiliser son expertise pour rétablir la santé des combattants et servir ainsi la lutte pour l'indépendance. Son travail avec les soldats de l'ALN l'amenait de plus en plus dans l'orbite de l'armée des frontières, qui n'était plus une bande de guérilleros mais une organisation très professionnelle, composée d'anciens maquisards passés en Tunisie et au Maroc et, de plus en plus, de déserteurs musulmans de l'armée française1.

Fanon finit par développer un attachement non dénué de romantisme pour ces combattants, qu'il vénérait comme des « paysans- guerriers-philosophes »2. Lors d'une visite effectuée en 1959 à la base Ben M'hidi (baptisée du nom du dirigeant assassiné Larbi Ben M'hidi), à Oujda, au Maroc, il fit la connaissance de l'énigmatique commandant de l'ALN, le colonel Houari Boumediène, l'un des plus proches alliés de Boussouf. Né Mohammed Ben Brahim Boukherouba, Boumediène (son nom de guerre) était le fils d'un pauvre cultivateur de blé à Clauzel, un village des environs de Guelma, dans l'est du pays. Il aurait étudié à Al-Azhar, l'université islamique du Caire ; il ne s'exprimait qu'en arabe, mais comprenait le français. Grand et maigre mais doté d'une présence redoutable, avec ses cheveux brun-roux et ses yeux verts, il semblait modeste, n'élevait jamais la voix et ne souriait presque jamais (« Pourquoi devrais-je sourire parce qu'un photographe prend la peine de me photographier ? » disait-il.) Il appréciait le travail de Fanon et s'était pris d'affection pour lui.

Sur la base de ces visites à l'armée des frontières, Fanon en vint à nouer une alliance avec l'état-major, à savoir la même direction extérieure du FLN qui avait éliminé Abane et mis fin à la primauté du politique sur le militaire dans le mouvement. Mais il reçut quelque chose de précieux en retour : un accès privilégié aux combattants de l'ALN qui lui ouvrait une fenêtre exceptionnelle sur l'expérience vécue et les troubles psychologiques des insurgés anticoloniaux. Les hommes qu'il avait pour charge de soigner étaient jeunes, parfois encore adolescents, et pour la plupart issus de milieux ruraux. Ils lui parlaient souvent de membres de leur famille qui avaient été tués, torturés ou violés par des soldats français. Certains exprimaient parfois des sentiments de culpabilité et de honte à propos des violences qu'ils avaient eux-mêmes commises contre des civils européens. Ils souffraient de divers symptômes psychologiques et physiques : impuissance, fatigue, dépression mélancolique, anxiété aiguë, agitation et hallucinations. Pour Fanon, on l'a vu, leurs troubles étaient dus à « l'atmosphère sanglante, impitoyable, la généralisation de pratiques inhumaines, l'impression tenace qu'ont les gens d'assister à une véritable apocalypse. »3

Frantz Fanon et son équipe dans l'hôpital Charles Nicolle à Tunis, 1958.
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Il comptait aussi parmi ses patients des réfugiés algériens vivant dans des camps en Tunisie et au Maroc, à proximité de la frontière algérienne (ils étaient environ 300 000 dans ces deux pays, subsistant dans une extrême pauvreté). Les réfugiés, observait Fanon, vivent dans « une atmosphère d'insécurité permanente », craignant « les fréquentes invasions des troupes françaises appliquant “le droit de suite et de poursuite” ». Incontinence, insomnie et tendances sadiques étaient fréquentes chez les enfants. Quant aux femmes, elles étaient souvent sujettes à des psychoses puerpérales (troubles mentaux consécutifs à l'accouchement) pouvant aller de « grosses dépressions immobiles avec tentatives multiples de suicide » à « une agressivité délirante contre les Français qui veulent tuer l'enfant à naître ou nouvellement né ». Le traitement de ces maux s'avérait extrêmement difficile : « La situation des malades guéries entretient et nourrit ces nœuds pathologiques. »

Ce travail avec les combattants et les réfugiés ramenait Fanon aux écrits du psychanalyste hongrois Sándor Ferenczi sur les traumatismes de guerre. « Il n'est pas besoin d'être blessé par balle pour souffrir dans son corps comme dans son cerveau de l'existence de la guerre », observait-il. Certains des traumatismes psychologiques les plus graves qu'il diagnostiquait concernaient des combattants qui n'avaient jamais été blessés. L'un de ses patients était un membre du FLN souffrant d'impuissance et de dépression parce que sa femme avait été violée par des soldats qui étaient venus perquisitionner chez lui. D'abord furieux de ce qu'il percevait avant tout comme une atteinte à son honneur, il avait fini par comprendre que son épouse avait été ainsi outragée pour avoir refusé de révéler où lui-même se trouvait et fut saisi par la honte de ne pas l'avoir protégée. Bien qu'il ait décidé de la reprendre après la guerre, il n'en ressentait pas moins un profond malaise, « comme si tout ce qui venait de ma femme était pourri ».

Un autre soldat algérien âgé de 19 ans et dont la mère venait de mourir racontait à Fanon que ses rêves étaient hantés par une femme « obsédante, persécutrice même », une épouse de colon qu'il connaissait « très bien » parce qu'il l'avait tuée de ses propres mains. Il avait tenté de se suicider à deux reprises, entendait des voix et parlait « de son sang répandu, de ses artères qui se vident ». Fanon crut d'abord qu'il s'agissait d'un « complexe de culpabilité inconscient après la mort de la mère », à l'instar de ce que raconte Freud dans son essai de 1917 sur le deuil, Deuil et Mélancolie. Mais la culpabilité du soldat était réelle. Quelques mois après avoir rejoint le FLN, il avait appris qu'un soldat français avait abattu sa mère et que deux de ses sœurs avaient été emmenées à la caserne, où elles seraient sans doute torturées, peut-être même violées. Peu de temps après, il participait à un raid dans une grande ferme dont le gérant, « actif colonialiste », avait assassiné deux civils algériens. L'homme était absent. « Je sais que vous venez pour mon mari », lui avait dit sa femme en suppliant les Algériens de ne pas la tuer. Mais pendant qu'elle parlait, le soldat ne cessait de penser à sa propre mère et, avant même de réaliser ce qu'il faisait, il l'avait poignardée à mort. « Ensuite, cette femme est venue chaque soir me réclamer mon sang, poursuivait l'homme. Et le sang de ma mère où est-il ? » Dans ses notes, Fanon écrit que chaque fois que l'homme « pense à sa mère, en double ahurissant surgit cette femme éventrée. Aussi peu scientifique que cela puisse sembler, nous pensons que seul le temps pourra apporter quelque amélioration dans la personnalité disloquée du jeune homme ».

Ces études de cas seront rapportées dans l'un des écrits les plus puissants de Fanon, « Guerre coloniale et troubles mentaux », qui constitue le dernier chapitre des Damnés de la terre. Par leur sensibilité aux détails concrets et à l'ambiguïté psychologique, par leurs portraits d'hommes et de femmes dans des temps obscurs, ils nous laissent entrevoir quel excellent auteur de fiction il aurait pu devenir. Ce sont les récits d'un médecin de campagne à la Tchekhov, mais avec aussi quelque chose de la brutale incertitude des récits de guerre d'Isaac Babel dans Cavalerie rouge. Nous ne savons pas si ces malades seront jamais guéris un jour, et encore moins libérés, lorsque la liberté de l'Algérie sera instaurée, mais nous avons de bonnes raisons d'en douter.

Après la guerre, la mémoire sauvage des violences, des viols et des tortures – de la barbarie subie et infligée – fournira aux romanciers algériens leur matière première, alors même que les dirigeants algériens tenteront d'oublier cette histoire honteuse en la purgeant de la mythologie officielle de la révolution : ne devait rester que la légende d'un peuple vertueux uni contre l'occupant. Fanon fut l'un des premiers à briser les tabous et à mettre en lumière ce qu'il appelait l'« héritage humain de la France en Algérie ». Malgré toutes ses proclamations utopiques sur l'avenir d'une nation algérienne décolonisée – ou ses affirmations sur les effets désintoxiquants de la violence anticoloniale –, il n'escomptait guère que les dommages psychologiques de la guerre soient faciles à réparer. « Nos actes ne cessent jamais de nous poursuivre, écrivait-il. Leur arrangement, leur mise en ordre, leur motivation peuvent parfaitement a posteriori se trouver profondément modifiés. Ce n'est pas l'un des moindres pièges que nous tend l'Histoire et ses multiples déterminations. Mais pouvons-nous échapper au vertige ? Qui oserait prétendre que le vertige ne hante pas toute existence ? »

En tant que porte-parole du FLN, Fanon se faisait un devoir de présenter une image héroïque de la révolution algérienne. Mais, en tant que médecin, il pansait les blessures psychiques des soldats algériens, témoignant de l'horreur que les légendes nationalistes veulent nous faire oublier. Faire les deux choses à la fois était un véritable numéro de funambule.

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Adam Shatz
Frantz Fanon. Une vie en révolutions
Paris, La Découverte, 21 mars 2024
512 pages
28 euros


1Pendant la guerre d'indépendance, les Algériens ont été plus nombreux à combattre dans les rangs de la France, que ce soit directement dans les troupes régulières françaises ou dans des unités auxiliaires appelées harka, qu'aux côtés de l'ALN.

2Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie, Gallimard, coll. Folio, 2009, p.490.

3Les citations de ce paragraphe et des cinq suivants sont tirées de Frantz Fanon, « Guerre coloniale et troubles mentaux », Les Damnés de la terre, pp.623-672. L'analyse de Fanon concernant les traumatismes résultants de la guerre d'Algérie était également prémonitoire. À l'époque, les médecins français rejetaient les témoignages de détresse psychologique parmi les anciens combattants de la guerre d'Algérie en décrivant par exemple un patient comme « bavard, vantard, content de lui [et ses récits] difficilement contrôlables ». (Voir Raphaëlle Branche, Papa, qu'as-tu fait en Algérie ?, La Découverte, 2020, p.314.) Selon un article du Monde publié en 2000, 350 000 vétérans souffriraient du syndrome de stress post-traumatique.

Dans l'ombre des accords d'Évian, des identités nationales en suspens

Les accords d'Évian du 18 mars 1962 ont mis fin à 132 ans de colonisation. L'indépendance de l'Algérie pose alors la question de l'identité des pieds-noirs et des « indigènes » musulmans. Sont-ils Français ou Algériens ? Un peu des deux ? Les négociateurs d'Évian ont voulu répondre à cette question et, plus tard, les législateurs nationaux ont assuré l'exécution de leurs réponses, avec quelques bémols.

Ce dialogue de 1922 entre un étudiant algérois et une étudiante métropolitaine lors du congrès de l'Union nationale des étudiants de France (UNEF) témoigne bien du déni de l'identité des autochtones :


- Ainsi, vous êtes algérien... Mais fils de Français, n'est-ce pas ?
- Bien sûr ! Tous les Algériens sont fils de Français, les autres sont des indigènes !1

L'identité qui leur était confisquée à l'intérieur de l'Algérie, les « indigènes » la recouvraient paradoxalement à l'extérieur. La protection consulaire leur était due parce qu'ils étaient des « sujets protégés ». Mais ces sujets protégés forment en réalité une « catégorie juridique ambivalente [qui] sert de substitut à la nationalité algérienne sur laquelle l'État français ne se prononce pas pour ne pas lui donner crédit »2. Indigènes en Algérie, Algériens parce que sujets protégés à l'étranger, voilà la situation ubuesque dans laquelle ces individus, musulmans ou juifs, étaient enfermés.

Lorsque le nationalisme algérien monte en puissance dans les années 1930-1940, un processus de « bricolage administratif » du lien national des « indigènes » au regard de la nationalité française est mis en œuvre3. Longtemps enfermés dans un statut subalterne, les « indigènes musulmans » ne peuvent s'en extraire qu'en renonçant à leur statut personnel.

Attendu (…) qu'il est manifeste que le terme « musulman » n'a pas un sens purement confessionnel, mais qu'il désigne au contraire l'ensemble des individus d'origine musulmane qui, n'ayant point été admis au droit de cité, ont nécessairement conservé leur statut personnel musulman, sans qu'il y ait lieu de distinguer s'ils appartiennent ou non au culte mahométan4.

Bref, les « indigènes musulmans » ont longtemps été privés de la citoyenneté française au motif de leur statut personnel. Et lorsqu'ils ont enfin pu y accéder, elle n'était pas entière. Ni l' « acte d'annexion » de 1834, ni la constitution de 1848 n'ont fait des indigènes des sujets nationaux français. Le sénatus-consulte de 1865 leur a ouvert l'accès à la pleine citoyenneté à titre individuel avec abandon du statut personnel. Il a eu peu de succès.

Concernant les indigènes juifs, le décret Crémieux de 1870 les ont collectivement naturalisés. Pour les musulmans, c'est au sortir de la Seconde guerre mondiale, en 1944, que sera admise la naturalisation sans perte de statut personnel au profit de seuls 60 000 indigènes musulmans issus de l'élite. En 1946, la loi Lamine-Guèye généralise la pleine citoyenneté. Toutefois, la portée de cette loi sera réduite à travers le maintien, malgré le Statut de l'Algérie de 1947, de deux collèges électoraux distincts, supprimés en 1958. Ceux que l'on nommait aussi les Français musulmans d'Algérie (FMA) accédaient enfin à la pleine citoyenneté. Mais ils seront immédiatement transformés en une catégorie administrative nouvelle : les « Français de souche nord-africaine » (FSNA)5. Cette distinction atteste en creux de la survivance d'une catégorisation administrative sur une base raciale.

De pieds-noirs à Algériens, l'illusoire utopie

L'expression « pieds-noirs » aurait d'abord désigné les Arabes « chauffeurs de bateaux indigènes, aux pieds nus salis par le charbon »6. C'est seulement à partir de 1954 que les Européens s'appliquent à eux-mêmes cette dénomination sans abandonner l'idée, notamment dans certains milieux culturels, de leur singularité algérienne. Ce curieux chassé-croisé de dénominations va être questionné en raison des dispositions négociées à Évian en faveur des pieds-noirs (juifs inclus).

Dès les contacts secrets de Bâle en octobre-novembre 1961, les représentants français insistent sur le sort des Européens après l'indépendance. Sous quelles conditions et avec quelles garanties allaient-ils rester en Algérie ? Ils exigent la double nationalité automatique à leur profit, ce que refusent les négociateurs algériens, craignant la constitution d'une minorité européenne sous influence politique française. En définitive, les accords d'Évian retiennent une solution hybride : les pieds-noirs peuvent, par le biais d'une procédure simplifiée effectuée sous une période transitoire de 3 ans à compter du 1er juillet 1962, choisir la nationalité algérienne tout en conservant, pendant ce temps, la nationalité française.

En creux, est inscrite la perspective de la perte de la nationalité française. Les pieds-noirs allaient-ils accepter d'endosser la dénomination « Algérien », cette fois-ci non pas comme singularité pour se démarquer des Français de France, mais en tant que lien les ancrant durablement à leur terre de naissance certes, mais surtout à un État et une nation dominée par les ex-« indigènes » ? On connait la réponse : le départ massif et précipité de la très grande majorité des pieds-noirs en réaction à la politique de la « terre brûlée » de l'Organisation armée secrète (OAS). Parmi les moins de 200 000 pieds-noirs encore présents entre 1962 et 1965, très peu optent pour la nationalité algérienne : un millier tout au plus selon Pierre Chaulet, lui-même bénéficiaire de cette nationalité7.

Pourtant, la perspective de la perte de la nationalité française en cas d'option pour la nationalité algérienne avait très tôt été écartée, en contradiction avec les accords d'Évian, par l'ordonnance du 21 juillet 1962 permettant aux pieds-noirs de conserver « la nationalité française quelle que soit leur situation au regard de la nationalité algérienne ». Une partie de l'explication est peut-être à chercher dans le manque d'engouement pour le droit d'option dans la définition même de la nationalité algérienne.

Droit du sang ou droit du sol, la nation algérienne imaginée

Les accords d'Évian ne disaient rien de précis sur le devenir des musulmans naturalisés français sous statut de droit local, c'est-à-dire tous ceux déclarés Français sans avoir renoncé au statut personnel musulman. Les législations de chaque pays sont venues combler le vide.

Pour l'État français, ces personnes perdaient la nationalité française si elles ne se fixaient pas en France et n'y faisaient pas une déclaration recognitive de nationalité auprès d'un juge. On sait aujourd'hui que 60 000 personnes (hors enfants mineurs) ont bénéficié de cette disposition8. C'est peu ne serait-ce qu'au regard du nombre d'immigrés algériens présents en 1962-1963 en France, estimé à 350 000, dont on pouvait penser qu'ils utiliseraient cette formule. Aucune protection particulière en matière de nationalité française n'a en revanche été envisagée, ni par les accords d'Évian, ni par la législation française pour les harkis, sauf s'ils arrivaient à rejoindre la France et à y faire une déclaration recognitive.

De son côté, l'État algérien a promulgué un code de la nationalité le 27 mars 1963. La nationalité d'origine, mètre-étalon de la nationalité algérienne, n'est accordée que sous une triple condition exposée à l'article 34.

Le mot Algérien en matière de nationalité d'origine s'entend de toute personne dont au moins deux ascendants en ligne paternelle sont nés en Algérie et y jouissent du statut musulman.

Ce dernier critère de « statut musulman » renvoyait non pas à une appartenance religieuse, mais au statut colonial des « indigènes musulmans ». En conséquence, l'ensemble des Français sous statut de droit local, c'est-à-dire ceux déclarés français sans renonciation au statut personnel musulman, devenaient Algériens sans aucune formalité. Première observation : cela excluait de la nationalité d'origine les autres musulmans présents qui pouvaient réunir les deux premières conditions, mais pas la troisième puisqu'ils n'étaient pas soumis en droit à ce statut. Deuxième observation : les harkis, restés en Algérie ou partis en France, sont Algériens d'origine. Ils n'ont pas été frappés, comme cela avait été envisagé à l'indépendance, d'indignité nationale et transmettent aujourd'hui la nationalité à leur descendance.

Troisième observation : les accords d'Évian incluaient ceux qui étaient devenus Français avec renonciation au statut personnel musulman dans la catégorie des personnes qui pouvaient soit conserver la nationalité française, soit opter pour la nationalité algérienne (10 000 individus environ en 1962). Le code algérien a fait une entorse et admis toutes ces personnes à la nationalité d'origine. Quatrième observation : les pieds-noirs ne pouvaient prétendre à la nationalité d'origine et devaient, par le droit d'option instauré avec les accords d'Évian, acquérir la nationalité algérienne. Les départs massifs en ont contrarié l'effectivité. Pour ceux restés après l'adoption du code de la nationalité, au refus psychologique de devenir l'égal de celui que l'on dominait en situation coloniale, s'est ajoutée l'appréhension des conséquences de la constitution érigeant l'islam en religion d'État. Ils ont donc été très peu à sauter le pas.

S'affrontaient là deux conceptions de la nationalité. L'une privilégiant le lien du sang, l'autre le lien du sol. L'une mettant en avant l'existence précoloniale d'un groupe ethno-religieux qui a été soumis à la domination d'une minorité « importée ». L'autre, privilégiant le brassage de populations de différentes origines rassemblées par une même terre, source de lien national. L'une considérant que la nation était déjà là avant la colonisation et se caractérisait par l'arabité et l'islamité. L'autre envisageant la nation comme construction multiculturelle agrégeant toutes les populations présentes depuis 1830. La première vision, excluant au passage la dimension berbère, l'emporte sur la seconde et consacre une nationalité fondée sur le lien du sang, reléguant le lien du sol à un rôle d'appoint. Ainsi était scellée la nationalité des populations d'Algérie le 18 mars 1962.


1Guy Perville, « Comment appeler les habitants de l'Algérie avant la définition légale d'une nationalité algérienne ? », Cahiers de la Méditerranée, n°54, p. 55-60, 1997.

2Anne-Marie Planel, « Les ressortissants de la protection consulaire française en pays musulman. Le cas des Algériens de Tunisie sous le Second Empire », Mélanges de la Casa de Velàzquez, 51-1, p. 139-160, 2021.

3Patrick Weil, « Le statut des musulmans en Algérie coloniale. Une nationalité française dénaturée », Histoire de la justice, n°16, 2005.

4Voir Cour d'Alger, 5 novembre 1903, Revue Algérienne 1903.

5Selon la directive du 21 février 1958 sur la nouvelle appellation des Français musulmans d'Algérie (FMA) qui deviennent Français de souche nord-africaine (FSNA) par opposition aux Français de souche européenne (FSE). Voir Jean Nicot, « Inventaire de la série T. État-Major de l'armée de terre (1945-1972) », Service historique de l'armée de terre, 1994.

6Op. cit., Guy Perville.

7Entretien réalisé par Hélène Bracco, consultable sur le site de la Maison méditerranéenne des Sciences de l'homme (MMSH).

8Emmanuel Blanchard, Linda Guerry, Lionel Kesztenbaum, Jules Lepoutre, « La réintégration, une façon de devenir français », Population & Sociétés, n°619, 2024.

Bensaid Aït Idder, homme libre et résistant marocain

Résistant marocain, dirigeant politique et opposant historique à la monarchie autoritaire, Mohamed Bensaid Aït Idder est mort le 6 février 2024, à l'âge de 99 ans. À ses obsèques, le roi Mohamed VI s'est fait représenter par son frère cadet.

Mohamed Bensaid Aït Idder nait vers 1925 dans la région du Souss, dans le sud-ouest du Maroc, non loin de l'enclave espagnole de Sidi Ifni. Il suit des études coraniques et religieuses traditionnelles dans sa région natale, puis émigre à Marrakech pour compléter ses études secondaires, avant de s'inscrire à la célèbre médersa Ben Youssef (école coranique d'enseignement supérieur), à la fin des années 1940.

Dès la vingtaine, il commence à s'intéresser à la politique grâce à la lecture assidue de revues et journaux en provenance du Proche-Orient arabe. Mais la flamme militante nait en lui sous l'effet des informations diffusées par le service arabe de la BBC et le journal Al-Alam, l'organe de presse du parti de l'Istiqlal, à propos des massacres perpétrés en Palestine en 1948. Durant les années 1950, il fonde un groupe de résistants qui se transforme, un peu plus tard, en l'aile-sud de l'Armée de libération marocaine (ALM).

J'ai entendu parler de Mohamed Bensaid Aït Idder pour la première fois aux abords de mes seize ans. Je garde l'image d'un résistant anticolonialiste qui n'a jamais plié l'échine devant un quelconque pouvoir. À commencer par celui du roi Hassan II, au summum de sa gloire nationale et de sa manie répressive durant les années 1970-1980. Il m'a dit une fois, au début des années 2000 à Casablanca, alors que nous parlions de réconciliation nationale, que le président François Mitterrand avait raison de traiter Hassan II d'« inutilement cruel ».

Nous avions aussi évoqué sa première arrestation quelques années après l'accession du Maroc à l'indépendance : « Ils nous ont torturés comme des forcenés, alors qu'ils avaient toutes les informations sur notre groupe et sur moi personnellement ». « Ils » , ce sont les agents de la sécurité politique créée par Hassan II, avant même qu'il ne monte sur le trône alaouite en 1961. Ils espionnaient, intimidaient, torturaient, et parfois tuaient les opposants. Ils étaient organisés en groupes mobiles qui ressemblaient aux escadrons de la mort des dictatures d'Amérique latine.

Bensaid a ajouté :

Ils nous torturaient juste pour nous faire souffrir un maximum. Afin qu'on perde notre dignité. Ils nous suspendaient en l'air horizontalement avant de nous battre jusqu'au sang. Leur objectif semblait être de nous briser la colonne vertébrale, au sens physique comme moral… Oui, il y a en chaque humain une sorte d'échine morale ; une fois cassée, la personne peut se transformer en un être dénué de dignité. Un être prêt à se mettre au service du plus fort ou du plus offrant.

L'homme des paradoxes

L'affaire de sa vie, ce sont les quatre décennies de son opposition à Hassan II dont il n'appréciait ni la personne ni les politiques. Il soulignait les « accointances » de ce dernier avec les puissances néocoloniales. Mais jamais il n'a prononcé le mot « trahison » à propos du roi, sans doute par respect pour le monarchisme, majoritaire chez les Marocains.

Il m'a néanmoins certifié un jour de 2008 à Rabat, lors d'une conversation à l'Institut royal pour la recherche sur l'histoire du Maroc, qu'il y avait bien eu coalition sur le terrain entre l'armée marocaine officielle et l'armée française, lors de la guerre de libération du Sahara occidental menée par l'ALM dont il faisait partie du commandement.

Un aventureux homme [wahed lasgaâ, ce fut son expression] de mes combattants eut l'idée de surprendre l'armée (officielle) la main dans le sac. Il met aux arrêts l'officier, le chauffeur et les soldats d'un camion militaire sur une route isolée. Il les interroge sans me demander mon avis. Il ressort de leurs déclarations que le camion, plein de provisions, se dirige vers Foum Lahcen afin d'y ravitailler le poste militaire français assiégé par l'Armée de libération.

Il ajoute que Mohamed V ne devait pas être au courant des agissements de son fils, car « il ne contrôlait pas les services »1.

Le système de sacralisation officielle faisant de Hassan II un roi-dieu l'insupportait. L'arrogance méprisante de celui-ci l'agaçait. De fait, le monarque, « à la différence de son prédécesseur et de son successeur, cultivait un mépris pour les Marocains » quel que soit leur rang, les opposants comme ceux qui faisaient allégeance, les serviteurs vénaux ou les fiers patriotes. Selon Bensaid, une telle attitude réduit en esclavage le peuple marocain. C'est sur ce fonds d'incompatibilité comportementale qu'ont eu lieu plusieurs clashs directs et indirects entre le roi et le résistant. Je n'en citerai que deux.

Clash personnel avec Hassan II

Le premier incident, qui en dit long sur le caractère d'homme libre de Bensaid, se déroula durant les années 1980. Le résistant a accepté de faire partie d'une délégation de dirigeants nationaux chargés de défendre la position officielle du Maroc sur le Sahara occidental auprès de l'Organisation de l'unité africaine (Union africaine aujourd'hui). De retour d'Addis-Abeba, Hassan II les reçoit en grande pompe dans son palais de Fès. Le temps passant, les données partielles fournies par certaines archives sont devenues accessibles, et cela me permet de penser que le roi voulait ainsi montrer au peuple que Bensaid était rentré dans le rang. C'est pourtant le contraire qui s'est produit - une grande déception pour Hassan II.

Le roi a donc accueilli lesdits leaders nationaux qui se présentaient devant lui en file comme de coutume. Le monarque était tout sourire, il semblait jouir de ces moments de protocole marquant l'humiliation des grands de la nation. L'un après l'autre, ceux-ci se plient plus ou moins en deux pour embrasser la main royale tendue, sans réserve aucune. Mais lorsque le tour de Bensaid arrive, il salue oralement Hassan II sans s'incliner, se donnant tout de même une contenance en posant la main sur son épaule. Le monarque manque de s'étouffer de colère, et il le fait savoir à Bensaid par le biais du ministre de l'intérieur, Driss Basri.

Quelques années plus tard, en préparation d'une réception au palais, le même Basri dira à Bensaid sur un ton grave que Hassan II exige de lui qu'il se plie au protocole. Aït Idder refuse à nouveau, tout en esquissant une légère inclinaison. Un modus vivendi est finalement trouvé entre les deux hommes.

Il est vrai que les deux dirigeants se détestent. Le roi n'appelle jamais Bensaid par son vrai nom, plutôt par un qualificatif faisant référence à sa région de naissance, Chtouka-Aït Baha. Il faisait de même avec d'autres opposants notoires comme Mohammed Fqih Basri, qu'il affublait du surnom Demnati (de Demnate, petite ville du Haut Atlas). Ce n'était point une manie royale. Il s'agissait dans son esprit de remettre à leur place les dirigeants nationaux qui lui tenaient tête : « Ce ne sont que des locaux », semblait signifier le roi. Dans le même esprit, Hassan II aurait transmis son souhait de voir le fondateur de l'Union socialiste des forces populaires (USFP) Abderrahim Bouabid se présenter aux législatives de 1977 dans sa région natale, au nord de Rabat. Le leader socialiste optera au contraire pour le lointain sud-ouest, profondément amazigh (berbère). Toutefois, le ministère de l'intérieur veillait au grain. Et les desiderata du roi étant des ordres, le leader sera recalé. Il ne fera pas partie des élus de l'USFP, bien qu'il en soit le plus populaire.

L'affaire du livre irrévérencieux

La seconde anecdote remonte à janvier 1996. Mohamed Bensaid Aït Idder propose à la rédaction du journal critique Anoual dont il est le responsable politique de publier, en extraits successifs, la totalité de mon livre sorti quelques années plus tôt à Paris, La Monarchie marocaine et la lutte pour le pouvoir (L'Harmattan, 1992). Cette publication doit avoir lieu durant le ramadan de la même année, car les lecteurs sont plus nombreux pendant le mois sacré. Or, non seulement l'ouvrage est interdit au Maroc, mais, de nature universitaire, il est perçu par le palais comme irrévérencieux. La rédaction d'Anoual fait part de ses craintes de saisie à Bensaid, qui ne bronche pas. Dès la parution des premières pages, le ministère de l'intérieur menace la rédaction, qui persiste cependant. Basri contacte alors Bensaid par téléphone afin que le journal cesse ses publications. Puis il le rencontre en personne et lui déclare en substance : le roi t'intime l'ordre d'arrêter la publication pour laisser cicatriser les blessures entre le palais et le mouvement national. Sa réponse est sans appel : il n'en est pas question, car il n'y a aucun mal à publier un livre qui évoque des évènements vieux de plusieurs décennies. Le roi ordonne la saisie du journal. C'est chose faite à la publication du septième extrait.

Bensaid m'a relaté cette histoire, qu'il appelait le « clash du livre », en 2001. Quelques années plus tard, en 2008, il rédigera en arabe un témoignage manuscrit (publié ci-dessous) sur l'incident.

Révolutionnaire et monarchiste, Amazigh et nationaliste arabe, militant de la marocanité du Sahara occidental et ami des Algériens, fervent musulman et adepte de la gauche radicale, premier financier de son parti et perpétuel désargenté, éprouvé dès sa jeunesse par des problèmes de santé, Mohamed Bensaid Aït Idder s'est éteint le 6 février 2024, centenaire.


1L'expression en arabe qu'utilise Bensaid est « rijal lmaham sirriya » dont la signification littérale est « les hommes des missions secrètes », qu'on peut traduire par « services ».

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