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À partir d’avant-hierOrient XXI

Football. Derrière la réussite du Maroc, le tout-puissant Fouzi Lekjaa

Deux hommes en costume sourient, discutent et montrent un point du doigt, ambiance conviviale.

Derrière les exploits des Lions de l'Atlas, illustrés par un nouveau brillant parcours à la Coupe du monde 2026, il y a le controversé président de la Fédération marocaine de football. Fouzi Lekjaa attire autant les projecteurs que les joueurs sur le terrain. Son parcours et sa personne suscitent régulièrement des débats, au Maroc comme sur le reste du continent.

Interrogé sur le choix de la pépite espagnole Lamine Yamal de vêtir les couleurs de la Roja plutôt que celles des Lions de l'Atlas1, Fouzi Lekjaa a répondu « ne pas connaître d'Espagnol qui s'appelle Jamal ». La sortie du patron du football marocain, dans un entretien avec le magazine spécialisé Onze Mondial2, est, au mieux, maladroite, au pire, totalement déplacée — mais révélatrice du tempérament du patron du football marocain.

Éliminé comme il y a quatre ans par la France, cette fois au stade des quarts de finale (0-2), le Maroc se tourne désormais vers la Coupe du monde 2030 qu'il coorganise avec l'Espagne et le Portugal. Un chantier confié par le roi Mohammed VI à Fouzi Lekjaa qui, avec sa double casquette de président de la Fédération royale marocaine du football (FRMF) et de ministre du budget, rassemble les pleins pouvoirs pour mener à bien ce que l'État marocain considère comme un levier géopolitique majeur pour consolider son influence internationale.

Une ascension fulgurante

Né à Berkane, près de la frontière algérienne, Fouzi Lekjaa est issu d'une famille modeste. Après des études d'ingénieur, il entame sa carrière au ministère de l'agriculture, à l'Établissement autonome de contrôle et de coordination des exportations. En parallèle, il se forme à l'École nationale des administrations (ENA), ce qui lui permet d'entrer à l'Inspection générale des finances en 19953.

L'opinion publique marocaine le découvre en 2009, lorsqu'il prend les rênes de la Renaissance Sportive de Berkane (RSB), le club de sa ville natale, qui végétait alors en troisième division. En deux ans seulement, la RSB retrouve le championnat professionnel. Son ascension fulgurante la mène ensuite à trois sacres africains avec la coupe de la Confédération, organisée annuellement par la Confédération africaine de football (CAF), en 2020, 2022 et 2025, ainsi qu'à un premier titre de champion du Maroc en 2025.

S'il a officiellement quitté la présidence du club de Berkane en 2019 — cinq ans après son élection à la tête de la FRMF —, Fouzi Lekjaa continue à faire jaser les supporters des autres clubs marocains, particulièrement ceux du Raja et du Wydad de Casablanca, les deux grandes puissances du football marocain.

En 2020, les murs de la capitale économique du royaume et les réseaux sociaux sont envahis par un hashtag #Mafia_Lekjaa. L'opération est conduite par les Winners, groupe de supporters ultras du Wydad qui dénoncent dans un communiqué : « Des personnalités de partis bien connues, des hommes d'État dans des institutions sensibles, accompagnés de leurs enfants, des avocats et des juristes, des défilés et des membres des comités de la Ligue [professionnelle de football, ndlr] et la Fédération, puis de nombreuses plateformes de presse pitoyables et corrompues. »

Trois ans plus tard, c'est au tour des supporters des Verts du Raja de lancer une campagne contre celui qui est devenu entretemps ministre du budget, couronnant une longue carrière au sein du ministère des finances. Avec le hashtag #Lekjaa_corrompu, les ultras du Raja accusent le numéro un du football marocain d'être derrière un complot visant leur club, au travers d'un arbitrage injuste et d'une programmation de matchs défavorable à leur club.

Faiseur de rois en Afrique

La controverse et la fascination autour de la personne de Fouzi Lekjaa s'étendent au-delà des frontières marocaines. En 2017, il contribue à faire chuter le Camerounais Issa Hayatou — qui vingt-huit ans durant a dirigé la Confédération africaine de football (CAF) — en appuyant activement la candidature du Malgache Ahmad Ahmad, avec lequel il entretient des liens étroits4.

Sous la présidence de celui-ci, la CAF est empêtrée dans de multiples scandales financiers et éthiques. Entre détournements de fonds et abus de biens sociaux, une affaire de contrat d'équipementier entachée d'irrégularités5 ou encore des accusations portées par d'anciens collaborateurs, dont le secrétaire général Amr Fahmy, qui ont alerté sur des pots-de-vin versés à des présidents de fédérations et des soupçons de harcèlement sexuel, Ahmad Ahmad se retrouve isolé. En novembre 2020, la FIFA le suspend pendant cinq ans de toute activité liée au football6.

Fouzi Lekjaa, lui, en sortira indemne. Mieux, il sera par la suite promu vice-président de la CAF par Patrice Motsepe — le milliardaire sud-africain propriétaire de Mamelodi Sundowns, club de Pretoria — qui accédera à la direction de la CAF, début 2021, lors de la 43e assemblée générale de l'instance tenue à Rabat, au Maroc, avec la bénédiction du président de la FIFA, Gianni Infantino.

La CAF, une gouvernance controversée

Entre le dirigeant italo-helvético-libanais et le Marocain, la proximité, présentée comme amicale, se double d'intérêts mutuels. Plus tôt cette année, alors que le Maroc recevait les nations du continent pour la Coupe d'Afrique des nations (CAN), le Guardian révèle que la CAF a imposé à ses membres la décision controversée d'organiser la CAN tous les quatre ans — au lieu de deux ans actuellement — sans consulter officiellement les fédérations affiliées7. Décision prise avec le soutien très appuyé de son vice-président marocain, selon le quotidien britannique.

De vives tensions au sein du football africain ont éclaté lors de la très controversée finale de la dernière Coupe d'Afrique des nations entre le Maroc et le Sénégal le 18 janvier 2026 à Rabat. Les Lions de la Téranga ont remporté le match 1 – 0 sur le terrain, mais la victoire a été invalidée par le jury d'appel de la CAF au profit des Lions de l'Atlas à la suite de la défection momentanée d'une partie de l'équipe et du staff sénégalais protestant contre un penalty accordé au Maroc en fin de match. L'affaire a dégénéré en crise diplomatique et son dénouement est suspendu à une décision du Tribunal arbitral du sport (TAS).

Face aux accusations de mainmise marocaine sur le football africain, Fouzi Lekjaa préfère botter en touche. Dans un entretien accordé à la plateforme Al Jazeera 360 le 14 juin sur l'influence supposée du Maroc dans les instances de la CAF et de la FIFA, il répond : « Nous n'avons pas de fonctionnaires marocains à la CAF. Nous ne présidons aucune commission, sauf celle des finances, où est donc cette influence ? » D'ailleurs, une supposée influence « devrait se traduire par des titres, ce qui n'est pas le cas pour le Maroc », se défend-il.

En violation des règles de la FIFA

Ministre du budget, patron du football, vice-président de la CAF et membre du Conseil de la FIFA… Aucune responsabilité ne semble excessive à porter pour celui qui gère le carnet de chèques de la nation. Ce cumul des fonctions ne semble pas déranger outre mesure la FIFA, qui interdit pourtant fermement toute immixtion politique dans le football, oblige ses fédérations membres à gérer leurs affaires de manière indépendante et expose les pays contrevenants à une suspension immédiate, privant leurs clubs et sélections de compétitions internationales. C'est le cas de la Fédération malienne de football (Femafoot) qui avait été suspendue en 2017 après la décision du ministère local des sports de dissoudre le comité exécutif et de limoger ses dirigeants. Plus récemment, ce sont les fédérations congolaise (Congo-Brazzaville) et pakistanaise qui se voyaient frappées de suspensions en raison d'interférences gouvernementales et de violations répétées des règles statutaires.

Dans quelques mois, de nouvelles fonctions pourraient s'offrir à Fouzi Lekjaa. Le 23 septembre 2026, les Marocains seront appelés aux urnes pour des élections législatives historiques puisqu'elles décideront du paysage politique du royaume avant et pendant le Mondial 2030. Auparavant apparenté au Rassemblement national des indépendants (RNI) — parti de l'actuel chef de gouvernement, le milliardaire Aziz Akhannouch —, Fouzi Lekjaa pourrait porter les couleurs du parti Authenticité et modernité (PAM), fondé en 2007 par le puissant conseiller royal, Fouad Ali El-Himma. L'intéressé, qui a assuré récemment n'être encarté auprès d'aucune formation politique, est ouvertement convoité pour représenter le PAM par la secrétaire générale du parti, Fatima-Zahra El-Mansouri, alors que le média d'investigation Le Desk assure que l'affaire est pliée8.


1Lamine Yamal est né dans la banlieue de Barcelone d'une mère équatoguinéenne et d'un père marocain. Il avait le choix entre trois nations sportives et a choisi l'Espagne.

2Entretien diffusé le 6 juillet 2026 par Onze Mondial dans le cadre du documentaire «  Inside : Dans les coulisses de l'irrésistible essor du football marocain  ».

3Voir son portrait signé par Nassim El-Kerf et Mehdi Mahmoud «  Fouzi Lekjaa, dans la zone de vérité  », TelQuel, 24 décembre 2022.

4«  Maroc : enquête sur l'inoxydable Fouzi Lekjaa  », Jeune Afrique, 12 septembre 2019  ; «  Un média camerounais révèle des “magouilles” Ahmad-Lekjaa  », Le360sport, 20 mars 2019.

5Alban Traquet, «  CAF : Enquête sur les liens de l'instance africaine avec une société varoise  », L'Équipe, 7 juin 2019.

6«  CAF : Ahmad Ahmad suspendu pour cinq ans par la Fifa  », Jeune Afrique, 23 novembre 2020.

7«  African football chiefs accused of not consulting fully over controversial Afcon change  », The Guardian, 16 janvier 2026.

8Soufiane Sbiti, «  Législatives 2026 : Fouzi Lekjaa accepte de porter les couleurs du PAM  », Le Desk, 9 juin 2026.

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