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À partir d’avant-hierOrient XXI

Marcel Khalifé. En attendant l'éclaircie

Deux hommes en costume discutent dans un miroir de loge avec des éclairages.

L'année 2026 marque le cinquantième anniversaire de la carrière d'un des plus célèbres chanteurs engagés du monde arabe. Un anniversaire qu'il fête en public à travers la réorchestration de son tout premier album Promesses de la tempête, qui a fait de cet artiste libanais un symbole de la chanson à texte et un des porte-voix de la résistance palestinienne.

Il faut l'avoir vécu pour comprendre. Un soir d'hiver ou d'été, dans une salle de concert ou sur les gradins d'un théâtre romain en plein air, quelque part dans une de ces contrées qui s'étendent entre l'océan et le Golfe. Quatre notes qui glissent sur un oud, et le cœur du public qui, d'un élan commun, fait un bond. Même ceux qui n'ont aucune oreille musicale savent les reconnaître, ces notes. Un faible murmure, presque un frisson, traverse la foule qui écoute religieusement l'introduction musicale avant les premiers mots, chantonnés en douceur, comme une berceuse, par des spectateurs transformés en un chœur fredonnant d'une seule voix : « Entre Rita et mes yeux, il y a un fusil… »

Les quatre notes ont résonné, une fois encore, le dimanche 27 septembre 2026 à l'Institut du monde arabe (IMA), à Paris. Si leur effet ne se dément pas, le public qui connaît pourtant par cœur chaque syllabe de ce texte, comme un fidèle catholique connaît son « Notre Père » sur le bout des doigts, ne chante pas ; exceptionnellement, il n'accompagne pas la voix de l'interprète, car il est là pour écouter, religieusement et en sa présence, le réenregistrement, 50 ans plus tard, d'un album devenu culte dans l'histoire de la musique arabe contemporaine : Promesses de la tempête de Marcel Khalifé.

À Paris, la réunion du Liban et de la Palestine

Le jeune Marcel qui enregistre cet album à Paris, en 1976, ne se doute pas de la postérité que celui-ci va connaître ni de la carrière qui va s'ouvrir à lui. Du haut de ses 26 ans, il s'exile à Paris, fuyant son Amchit natal dans le nord du Liban où son soutien pour les Palestiniens en ce début de guerre, comme il était de mise dans les rangs de la gauche libanaise, faisait peser sur sa vie une vraie menace.

Le culot de la jeunesse a ses vertus : Marcel Khalifé choisit, sans le consulter, quatre textes du poète palestinien Mahmoud Darwich pour les mettre en musique dans un studio parisien, auxquels il ajoute un cinquième morceau intitulé « Jafra ». Il les interprète ensuite sur la scène de la Fête de l'Huma, où son 33 tours se vend sur un stand libanais, entre une assiette de hommous et un sandwich chawarma. Succès fulgurant : plus de 500 exemplaires sont écoulés. Quelques années plus tard, il rencontre le poète palestinien chez l'écrivain Elias Khoury, à Beyrouth sur le point d'être assiégée par l'armée israélienne. Darwich, de 9 ans son aîné, interpelle Khalifé : « Alors, jeune homme, il paraît que tu utilises ma poésie sans m'en demander la permission ? » Devant celui qui est déjà un monument, le musicien revendique une poésie propriété publique. C'est le début d'un compagnonnage qui a duré le temps d'une vie, rendant leurs deux noms indissociables.

C'est à ce point de départ que le chanteur revient en réenregistrant en 2026 l'album Promesses de la tempête. Les morceaux sont depuis devenus des classiques de la chanson arabe engagée, autant d'hymnes qu'on se transmet de génération en génération, pour celles et ceux qui placent leurs convictions politiques côté cœur – toujours à gauche. Des cinq titres que comptait l'album original, la reprise en retient quatre – « Rita et le fusil », « Promesses de la tempête », « Ma mère » et « Passeport » —, précisément ceux dont les textes sont signés par le camarade-poète, et qui font que l'on associe toujours Marcel Khalifé autant au Liban qu'à la Palestine.

Lui-même porte toujours ces (ses) deux terres serrées contre son cœur. Devant la salle comble de l'IMA, il commence par demander « une minute de silence pour ceux qui sont tombés sur la terre pure de Palestine, du Sud-Liban et du Liban », lui qui, pendant des décennies, a dédié, sur toutes les scènes arabes qu'il a foulées, sa chanson « Asfour » (Un oiseau), interprétée à ses côtés par Oumaima Al-Khalil, « à tous les prisonniers arabes dans les geôles israéliennes… et à tous les prisonniers arabes dans les geôles arabes ».

Sparrow (Asfour)

Retour au oud

Darwich n'a jamais cherché à créer une véritable collaboration avec Marcel Khalifé, comme celles qu'a pu par exemple tisser le poète syrien Nizar Kabbani avec un certain nombre d'interprètes de son répertoire, malaxant ensemble poésie et musique. Ici, malgré l'amitié, chacun se mêle de son art : pour l'un, les mots, pour l'autre, les notes, toujours accompagné de son instrument fétiche, le oud. Le musicien a toujours eu la latitude de choisir, parmi les textes préexistants, lesquels il allait, en totalité ou en partie, mettre en musique. Il en est sorti de belles fresques, à l'instar des « Oiseaux de Galilée » — qui figure sur la version rééditée en 1999 de Promesses de la tempête —, ou des morceaux patchwork, faits d'un collage que le compositeur opère à partir de vers cueillis au gré des strophes d'un poème, comme avec « Beyrouth, notre étoile ».

Beirut, Our Star (Beirut Najmatouna)

Tout au long de ses décennies de concerts, Marcel Khalifé a livré diverses versions de certains morceaux de son premier album, accompagné par sa troupe Al-Mayadine, qui comptait parmi ses membres sa femme Yolla et plus tard ses enfants Rami et Bachar. Il s'est également pris de passion, ces dernières années, pour l'orchestration symphonique, produisant des albums au succès plus confidentiel que ceux des décennies précédentes. Mais dans ce retour aux origines que symbolise le réenregistrement de son premier opus, nulle fioriture : c'est à nouveau le tandem oud / voix qui, seul, est à l'honneur. Seul… avec le passage du temps. Le tempo se fait plus lent, qu'il s'agisse d'entrapercevoir dans la tempête actuelle les promesses qui tardent à se réaliser, ou de chanter la mère — terre natale ou génitrice, dont Marcel Khalifé rappelle toujours qu'elle était la première à croire en son talent. On est moins pressé à 76 ans. La tonalité originale a été conservée, mais cette voix que Mahmoud Darwich qualifiait de « chaleureuse » est désormais moins portée sur les notes aiguës qu'elle ne peut plus atteindre. Elle n'en est pas moins tranchante, coupant court à certaines phrases, s'arrêtant, presque de manière abrupte, là où celle du jeune homme prolongeait les notes en vibrato. La place est davantage laissée au oud pour se déployer.

« Pendant la guerre, j'ai mis en musique ma blessure, pour qu'elle échappe aux mains de mon bourreau », écrit Marcel Khalifé en ressuscitant ses souvenirs, du temps où il composait et chantait pour défier la mort, la guerre et l'injustice qui l'entouraient, dans une ode double à la vie et à la Palestine. Cinq décennies plus tard, alors que l'horizon de la Palestine et du Liban est plus que jamais assombri, que le génocide et le nettoyage ethnique sont toujours en cours et que l'occupation du Sud-Liban est à nouveau une réalité de facto, réécouter le premier album de Marcel Khalifé, toujours savoureux malgré le passage du temps, est un geste salutaire, presque un pied de nez pour les temps qui courent. Et plus que jamais, l'espoir d'une promesse à venir :

Car si je chante pour la joie
Qui se terre sous les paupières des yeux apeurés
C'est parce que la tempête m'a promis du vin
De nouvelles coupes
Et des arc-en-ciel…
Promises of the Storm - YouTube

L'illusion d'une solution militaire au Liban

Des véhicules militaires avancent sur une route, près d'un panneau d'accueil.

Le monopole des armes par l'État est l'un des objectifs du gouvernement de Nawaf Salam, formé en 2025. Il implique de désarmer le Hezbollah et repose sur un calendrier par phases, établi sous la pression des États-Unis et d'Israël. Sur fond d'ingérences internationales et de divisions internes, le Liban avance sur une ligne de crête, entre une souveraineté à reconquérir et le spectre de la violence.

Le 2 mars 2026, le premier ministre libanais Nawaf Salam déclare illégales les activités militaires du Hezbollah et appelle à placer ses armes sous l'autorité de l'État. Cette décision constitue la tentative la plus manifeste d'en finir avec la doctrine « l'armée, le peuple et la résistance » qui aiguillait la politique de défense du Liban depuis la fin de la guerre civile (1975-1990).

Formalisée pour la première fois sous la tutelle syrienne dans la déclaration ministérielle de 1992 du premier ministre Rafic Hariri, la doctrine « l'armée, le peuple et la résistance » définit la politique de défense du Liban comme une division du travail : les forces armées libanaises (FAL) conservent la charge de maintenir l'ordre intérieur et de s'interposer entre rivaux politiques, tandis que le Hezbollah se voit confier la mission de libérer le sud du Liban de l'occupation israélienne et de prévenir de futures invasions.

Malgré les pressions internes de la part de certains responsables politiques et les menaces des États-Unis de suspendre leur aide à l'armée libanaise, le plan de désarmement du Hezbollah n'a pas beaucoup progressé. Au cours d'un échange houleux avec le premier ministre, le commandant en chef de l'armée libanaise Rodolphe Haykal aurait refusé d'engager ses troupes contre le Hezbollah. Ce refus fait écho à la position prudente adoptée par le général Fouad Chehab lors de la guerre civile de 19581. Le premier commandant en chef de l'armée avait alors refusé l'ordre du président Camille Chamoun (1952-1958) d'écraser l'opposition, de peur de provoquer la division politique et communautaire de l'armée. Les unités combattantes avaient seulement été déployées pour contenir le soulèvement et sécuriser les principales routes et les centres du pouvoir.

La réaction du général Haykal doit également être lue à l'aune du résultat tragique d'autres interventions contre des acteurs internes. Ces moments critiques sont essentiels pour comprendre les risques inhérents à une telle approche militaire, ainsi que les limites du débat sur le monopole des armes et la faiblesse de l'armée libanaise.

1984-2026 : trois parallèles

En 1975-1976 et en 1983-1984, deux des épisodes les plus meurtriers de la guerre civile libanaise, les présidents libanais Soleiman Frangieh (1970-1976) et Amine Gemayel (1982-1988) se sont tournés vers l'armée pour réprimer l'opposition et mettre fin au conflit. Leurs décisions ont plutôt entraîné la division politique, confessionnelle et territoriale de l'institution militaire. Des deux épisodes, la crise de 1983-1984 offre la comparaison la plus pertinente avec la situation actuelle au Liban puisqu'elle partage au moins trois des caractéristiques relatives au désarmement du Hezbollah.

Tout d'abord, tout affrontement militaire avec le Hezbollah nécessiterait le déploiement de la majorité des effectifs des forces armées libanaises. Le précédent historique d'un tel recours à l'armée contre des forces d'opposition internes demeure la campagne militaire menée contre le mouvement Amal et le Parti socialiste progressiste (PSP) entre août 1983 et février 1984. Certains pourraient également mentionner les affrontements entre l'armée et les Forces libanaises en 1989 et 1990, mais l'institution militaire était alors déjà divisée et n'avait pu mobiliser qu'un cinquième de ses effectifs. Quant à la période comprise entre mai 1975 et janvier 1976, les unités combattantes ont seulement été déployées de manière dispersée pour soutenir le parti Kataëb (les « Phalanges libanaises2 ») et ses alliés de la droite chrétienne contre la gauche libanaise et les factions palestiniennes.

Une deuxième analogie réside dans l'idée que le rapport de force favorise un désarmement forcé. Entre 2023 et 2025, Israël et les États-Unis ont infligé des revers sévères et inédits à l'« Axe de la résistance »3, dont fait partie le Hezbollah. Cela a conduit des responsables états-uniens ainsi que le président Joseph Aoun lui-même à conclure que le Hezbollah avait été militairement brisé. Cette analyse s'est révélée erronée puisque le Hezbollah a réussi à reconstituer une partie de son arsenal pour se préparer à une guerre d'usure.

Un sentiment d'opportunité comparable avait prévalu dans le sillage de l'invasion israélienne du Liban en 1982. Le Mouvement national libanais (MNL), une coalition de partis de gauche et nationalistes arabes, en était ressorti gravement affaibli. Après avoir imposé un siège extrêmement dur à Beyrouth-Ouest, les forces d'occupation israéliennes avaient expulsé les combattants palestiniens — les fedayin —, privant ainsi le MNL de son principal soutien militaire et financier. À la suite de ce bouleversement géopolitique, le président nouvellement élu, le phalangiste Amine Gemayel, avait pensé pouvoir ressusciter le Liban du Pacte national de 1943, caractérisé par la domination maronite et la politique des notables4.

Enfin, tout comme aujourd'hui, le gouvernement libanais bénéficiait du soutien des États-Unis. Au début de l'automne 1982, Washington voit dans l'expulsion de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) par les Israéliens une occasion décisive pour imposer un gouvernement libanais pro-occidental prêt à normaliser ses relations avec Israël. Entre décembre 1982 et mai 1983, des délégations libanaises et israéliennes participent à plusieurs cycles de négociations menées sous l'égide des États-Unis. Ces pourparlers aboutissent à l'accord mort-né du 17 mai 1983 qui prévoit la fin de l'état de guerre entre le Liban et Israël, tout en incluant plusieurs « dispositions de sécurité » qui portent sévèrement atteinte à la souveraineté libanaise5.

L'accord est approuvé par le Conseil des ministres et le Parlement, mais Amine Gemayel s'abstient de le ratifier en raison d'une lettre annexe adressée par la délégation israélienne au médiateur états-unien, Morris Draper, la veille de la signature. Datée du 17 mai, cette missive introduit délibérément une nouvelle clause irréalisable : elle subordonne le retrait d'Israël du Liban à un retrait préalable de la Syrie et confère de fait à Damas un droit de veto effectif sur l'accord. Israël se réserve aussi le droit unilatéral de se retirer de l'accord si cette condition n'est pas remplie. Faute d'obtenir des garanties suffisantes de la part des États-Unis, Gemayel finit par céder à la pression de la Syrie et d'une large coalition multiconfessionnelle de partis et de dirigeants libanais. Il renonce à l'accord du 17 mai en mars 1984.

Une normalisation sous perfusion étrangère

Un scénario similaire se dessine aujourd'hui. En avril 2026, le Liban et Israël sont parvenus à un arrangement qui octroie à Israël le droit de violer en permanence la souveraineté libanaise, avant d'entamer des négociations déséquilibrées à Washington. L'accord qui en résulte, négocié par les États-Unis et signé le 26 juin, légitime la poursuite de l'occupation jusqu'à ce que « les groupes armés non étatiques soient désarmés avec succès ». Il restreint aussi considérablement la diplomatie libanaise puisqu'il empêche le Liban d'engager des poursuites pour les crimes de guerre israéliens et menace de plonger le pays dans la guerre civile en dressant les forces armées libanaises contre le Hezbollah.

Rendue publique quelques jours après sa signature, l'« annexe relative à la sécurité » de l'accord-cadre du 26 juin place de facto la souveraineté de l'État libanais au sud du Litani sous la supervision d'un « groupe de coordination militaire pour le Liban ». Doté de prérogatives étendues et composé du Liban, d'Israël et des États-Unis, cet organisme rappelle le comité de sécurité prévu dans l'accord du 17 mai 1983 pour superviser — et restreindre — le déploiement, la composition et la mission de l'armée libanaise dans le sud du Liban. En vertu de ce nouvel accord, les forces armées libanaises sont chargées de collaborer avec l'armée israélienne pour désarmer une partie de la société libanaise, sans calendrier précis sur la fin de l'occupation. Lors de son entretien avec le secrétaire d'État des États-Unis Marco Rubio, le 28 septembre 2026 à Washington, Nawaf Salam a réclamé un « calendrier clair » pour la mise en œuvre de cet accord-cadre.

Le processus de normalisation de 1983, sous les auspices des États-Unis, reposait essentiellement sur l'armée libanaise. Les États-Unis abreuvent l'institution militaire de matériel, dont une grande partie est payée comptant par l'État libanais. Plus de 10 000 hommes, issus des unités d'infanterie, d'artillerie et blindées, reçoivent un entraînement intensif aux mains des marines et des forces spéciales états-uniennes.

Avec l'aide de la France, les États-Unis cherchent à renforcer l'armée libanaise — sans jamais menacer la supériorité militaire d'Israël —, officiellement pour aider le gouvernement à rétablir son autorité sur le territoire libanais. Fortes de ce programme de modernisation, les forces armées libanaises atteignent vraisemblablement un sommet jamais retrouvé en termes de préparation au combat et d'équipement. Que s'est-il passé ensuite ?

Les leçons du « soulèvement du 6 février »

Au début du mois de février 1984, le président Gemayel envoie des unités de l'armée pour combattre le mouvement Amal et le PSP. Aux côtés de plus petites formations issues du MNL, Amal et le PSP organisent un soulèvement pour reprendre le contrôle de Beyrouth-Ouest. Ces forces de l'opposition reçoivent du matériel militaire de la Syrie et sont aidées par un groupe de jeunes officiers libanais qui ont formé un « mouvement d'officiers libres » afin de s'opposer à la fois à la normalisation des relations avec Israël et au rétablissement de la domination chrétienne.

Ce qui suit est connu sous le nom de « soulèvement du 6 février » et marque la victoire de l'opposition sur Amine Gemayel et son protecteur états-unien. Les troupes états-uniennes, dont la présence avait déjà été fragilisée par l'attentat-suicide contre la caserne des marines le 23 octobre 1983, achèvent leur retrait du Liban à la fin du mois de février 1984. L'accord du 17 mai est abrogé par le Conseil des ministres le mois suivant et un gouvernement d'« unité nationale » est formé en avril, ce qui met de facto fin à la domination chrétienne sur le système politique et entérine la fragmentation du Liban en cantons dirigés par des milices. Reflétant l'état du pays, l'armée se scinde en brigades régionales semi-autonomes dans les semaines qui suivent le soulèvement.

Deux facteurs expliquent cette fragmentation de l'institution militaire. Le premier est d'ordre politique. Les militaires ayant fait défection, en majorité musulmans, adhéraient à la cause défendue par le PSP et le Mouvement Amal qui, à l'instar des « officiers libres », luttaient pour un nouveau système politique et rejetaient l'accord du 17 mai. Le deuxième facteur est d'ordre territorial. Si ces militaires avaient été déçus par la politique d'Amine Gemayel, beaucoup d'entre eux rejetaient aussi les milices — dont le PSP et Amal — et l'économie de prédation qu'elles imposaient à la population libanaise. Ceux-là firent néanmoins aussi défection, avant ou après la victoire de l'opposition. Comme le relate un ancien soldat chiite, certains étaient tout simplement incapables de tirer sur des membres de leur entourage : « Nous devions tirer dans une région appelée Hay Al-Sellom [dans la banlieue sud de Beyrouth], alors que j'y habitais : mes proches, mes voisins… Impossible de tirer sur les miens ! »6

Aujourd'hui, les soldats chiites représentent environ un tiers des effectifs, tandis que la majorité des militaires du rang sont d'origine rurale, ce qui signifie qu'ils conservent des liens étroits avec leurs villages d'origine. La perspective de déployer l'armée contre le Hezbollah revient donc à imposer un choix impossible à ces hommes et femmes qui chérissent leurs sociabilités du quotidien.

La fausse neutralité de l'État

Malgré les leçons que l'on peut tirer du soulèvement du 6 février 1984, l'ancien président Amine Gemayel a récemment encouragé son lointain successeur, Joseph Aoun, ainsi que le premier ministre, Nawaf Salam, à « aller jusqu'au bout dans les négociations avec Israël ». Gemayel fait partie de ceux qui appellent l'institution militaire à désarmer le Hezbollah. Les partisans de cette position soi-disant souverainiste invoquent souvent — ou se cachent derrière — la neutralité de l'État. Selon leur raisonnement, celui-ci se situe au-dessus de toutes les parties et doit donc détenir le monopole de la violence pour garantir la paix civile.

Certains vont encore plus loin pour justifier une confrontation militaire. Ils présentent le Hezbollah comme une milice supplétive de l'Iran — une simple « excroissance de la République islamique » qui n'appartient pas au corps politique libanais ou s'en est exclue. Cette rhétorique est typique d'une logique de guerre civile qui suppose l'excommunication de l'autre pour justifier la violence à son encontre. Cette logique renvoie à la guerre civile libanaise, lorsque la droite chrétienne prétendait défendre le Liban contre les « étrangers » — les Palestiniens, puis les Syriens —, tout en ignorant les revendications politiques de la gauche libanaise et en niant son autonomie.

La neutralité de l'État n'est toutefois qu'un mirage, surtout lorsque l'État en question et son armée dépendent autant de l'aide étrangère. Après le retrait de l'armée syrienne en 2005, Washington est rapidement redevenu le principal partenaire des forces armées libanaises en matière de formation, d'équipement et de financement7. La crise sociale et économique à partir de 2019 a encore accentué la dépendance de l'armée libanaise aux bailleurs de fonds occidentaux et du Golfe, tels que les États-Unis, la France, le Qatar et les Émirats arabes unis. En contrepartie, la politique de défense du Liban s'est trouvée de plus en plus alignée sur la politique pro-israélienne des États-Unis au Proche-Orient.

Pour les États-Unis et leurs alliés, l'objectif est de faire de l'armée libanaise une force de maintien de l'ordre efficace, capable d'assurer la stabilité interne — tant que cela sert les intérêts des États-Unis et d'Israël — et d'affirmer sa primauté sur le Hezbollah. Dans une interview filmée accordée en septembre 2025 à l'émission « On the Record with Hadley Gamble » sur The National News, l'ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie Tom Barrack en arrive même à reconnaître sans fard que les États-Unis n'armaient pas les forces armées libanaises pour qu'elles combattent Israël, mais « pour qu'elles combattent leur propre peuple, le Hezbollah ». Cette politique est fondée sur le principe du qualitative military edge (« avantage militaire qualitatif ») qui doit garantir la supériorité militaire israélienne dans la région.

Le mirage de la souveraineté

Les autorités libanaises ont déjà tenté de miser sur les États-Unis pour rétablir la souveraineté de l'État et obtenir le retrait pacifique de l'armée israélienne du territoire national, en vain. Après l'invasion israélienne du Liban en mars 1978, le président Elias Sarkis (1976-1982) ne ménage aucun effort diplomatique pour reprendre le contrôle du sud du pays. Avec son ministre de la défense et des affaires étrangères, Fouad Boutros, ils exhortent Washington à faire pression sur Israël pour qu'il autorise le déploiement de l'armée libanaise dans la zone frontalière. Ignorant les avertissements états-uniens, Israël transforme cette zone en une « ceinture de sécurité » en s'appuyant sur l'Armée du Liban Sud (ALS8).

À l'heure où l'alliance états-uno-israélienne se révèle plus forte que jamais, la question du désarmement du Hezbollah ne peut être dissociée d'un effort plus large qui vise à bâtir un État libanais véritablement souverain. La souveraineté consiste d'abord à construire une relation de confiance entre l'État libanais et une population qui n'a connu qu'un État absent — et parfois répressif — depuis sa création en 1920. Même avant la longue occupation israélienne débutée en 1978, les habitants du sud du Liban, en majorité chiites, se sentaient abandonnés par l'État. Malgré les efforts déployés pour réduire les inégalités dans le pays sous la présidence de Fouad Chehab (1958-1964) et de son successeur Charles Helou (1964-1970), le Sud a continué de pâtir d'un manque de services publics et d'infrastructures, à l'instar d'autres régions périphériques, telles que le Akkar et la plaine de la Bekaa. Mais contrairement à ces régions, il a également connu une longue histoire de guerre et de dépossession.

Dans les années 1950 et 1960, avant l'arrivée des combattants palestiniens, le sud du Liban subit au moins deux cents attaques israéliennes contre des habitations, du bétail et des récoltes. À la suite de la défaite arabe de 1967, Israël mène des incursions dévastatrices pour écraser les fedayin qui font de cette région un nouveau sanctuaire pour leur lutte de libération. Entre 1968 et 1974, quelque 3 000 attaques de l'armée israélienne ont lieu, occasionnant la mort de 880 civils et forçant un cinquième des 150 000 habitants de la zone frontalière à fuir plus au nord.

Tout au long de cette période, les gouvernements libanais successifs ordonnent à l'armée d'éviter tout affrontement avec les troupes israéliennes ; les militaires restent donc l'arme au pied, tout comme aujourd'hui. Sous la présidence de Charles Helou puis celle de Soleiman Frangieh, la majorité des unités sont chargées de contenir les activités de la résistance palestinienne. De temps en temps, elles aident également les Forces de sécurité intérieure — l'équivalent de la police et de la gendarmerie au Liban — à réprimer les vastes mouvements sociaux auxquels participent de nombreux habitants du Sud.

Après la guerre de 1967, le Liban devient un foyer important de mobilisation populaire dans le contexte des Global Sixties9 : paysans, ouvriers, étudiants et intellectuels descendent dans la rue pour réclamer des réformes sociales et politiques et pour soutenir la lutte armée palestinienne. Loin d'être neutre, l'armée défend le statu quo. En avril 1969, l'armée tire à balles réelles sur des manifestations de solidarité avec les fedayin à Beyrouth et à Saïda. En février 1975, une manifestation de pêcheurs à Saïda est réprimée dans le sang par les militaires. Pour Tabitha Petran, comme pour de nombreux autres observateurs, « nombre de facteurs internes qui ont contribué au déclenchement de la guerre civile étaient déjà présents dans les événements de Saïda : l'injustice sociale liée aux disparités régionales et confessionnelles ; l'impuissance de l'État et le déploiement de l'armée comme instrument du pouvoir maronite ; et l'émergence d'un front populaire en faveur du changement10. »

Rompre avec cet héritage douloureux nécessite une refonte du système politique qui permette une véritable représentation populaire, à l'abri des marchandages confessionnels et clientélistes, ainsi que l'élaboration d'une politique de défense consensuelle.

« La force du Liban réside dans sa faiblesse »

La faiblesse de l'armée libanaise est souvent présentée comme le fruit de l'impéritie de l'État, illustrée par la crise post-2019, et de l'impérialisme états-unien. Ses origines sont toutefois plus complexes. De l'indépendance de 1943 jusqu'au début de la guerre civile, les élites politiques s'accordent à privilégier le maintien de l'ordre au détriment de la défense des frontières11.

D'une part, pour les leaders traditionnels de toutes les communautés, les capacités limitées de l'armée libanaise servaient à justifier son absence de participation à l'effort de guerre arabe face à Israël. D'autre part, tout renforcement de l'institution militaire risquait de saper les fondements de la domination politique chrétienne puisqu'il nécessiterait le recrutement d'une majorité de soldats musulmans face au manque de recrues chrétiennes.

La faiblesse de l'armée devait être compensée par la protection d'une puissance occidentale : la France, puis, de plus en plus, les États-Unis, après le déclin de la puissance française dans le sillage de la débâcle de Suez en 1956 et de la guerre d'indépendance algérienne (1954-1962). Pierre Gemayel, fondateur du parti Kataëb, a résumé cette doctrine dans son intervention devant le Parlement en 1973 :


La force du Liban ne réside pas dans l'armée, mais dans notre force, dans son respect des conventions internationales et dans nos amitiés.

Sa formule a été reprise de manière tronquée dans le slogan « la force du Liban réside dans sa faiblesse », en vogue parmi les milieux conservateurs dans les années qui ont précédé la guerre civile.

Les mots de Pierre Gemayel résonnent encore aujourd'hui. Dans une interview accordée le 21 avril 2026 à Sky News Arabia, Samir Geagea, chef des Forces libanaises — un rejeton du Parti Kataëb —, a suggéré que le seul levier du gouvernement libanais dans ses négociations avec Israël résidait dans « les nombreuses personnes [qui] aiment le Liban ». Son argument repose sur l'idée que le Liban ne peut être un « État de la confrontation » — une expression utilisée dans les années 1960 pour désigner les États arabes en première ligne pour la libération de la Palestine —, comme si le renforcement de l'institution militaire portait nécessairement sur ses capacités offensives. Un tel raisonnement exclut la défense légitime, à commencer par la protection contre les drones et les avions de combat, et laisse ainsi le Liban vulnérable.

L'équation militaire a évolué depuis la fin de la guerre civile puisque plus des deux tiers des soldats de l'armée libanaise sont désormais musulmans. Seul le corps des officiers conserve une proportion équivalente entre chrétiens et musulmans. Le renforcement des forces armées libanaises est néanmoins toujours perçu comme une menace par les deux principaux camps politiques du Liban : par le Hezbollah et ses alliés qui estiment qu'un tel renforcement se retournerait contre eux ; par les leaders politiques pro-occidentaux et leurs parrains étrangers — les États-Unis et l'Arabie saoudite au premier chef — qui redoutent que les équipements de l'armée ne tombent entre les mains du Hezbollah. Ce sont ces craintes qui ont amené Riyad à suspendre, en 2016, l'aide de 3 milliards de dollars promise à l'armée libanaise.

L'alerte des « officiers patriotes »

La polarisation actuelle de la scène politique libanaise rappelle les débats houleux qui entouraient le renforcement de l'armée au début des années 1970. À cette époque, les leaders traditionnels musulmans, tels que Rachid Karamé, premier ministre (1969-1970), et Saëb Salam, ministre de l'intérieur (1970-1973), exigent une plus grande participation au sommet de l'État avant d'accepter tout renforcement de l'institution militaire. Ils réclament des prérogatives accrues pour le premier ministre, la parité entre chrétiens et musulmans au Parlement et un commandement collégial et multiconfessionnel de l'armée. Le Mouvement national libanais rejette ce compromis confessionnel et prône une refonte complète du système politique et l'abolition du confessionnalisme comme conditions préalables. Le leader du MNL, Kamal Joumblatt, et ses alliés craignent à juste titre que l'armée libanaise ne soit utilisée pour réprimer la coalition de la gauche et de l'OLP plutôt que pour défendre le pays contre les agressions israéliennes.

En janvier 1976, un groupe restreint d'officiers progressistes cherche à sortir de cette impasse. Les « officiers libres patriotes », comme ils se dénomment eux-mêmes, fondent l'Armée du Liban arabe (ALA), une faction dissidente qui vise à empêcher l'utilisation de l'armée contre la gauche et la résistance palestinienne.

À l'instar du MNL, l'ALA n'échappe pas aux clivages confessionnels et aux rivalités internes. Le coup de grâce vient toutefois d'une intervention étrangère. Dans la nuit du 31 mai au 1er juin 1976, quelque six mille soldats syriens franchissent la frontière libanaise. Avec l'accord des États-Unis et d'Israël, le président syrien Hafez Al-Assad intervient pour sauver la droite chrétienne, au bord de la défaite. Soucieux de préserver leurs acquis militaires, le MNL et l'Armée du Liban arabe choisissent de résister à l'offensive syrienne, mais sont finalement écrasés à l'automne 1976.

L'âge d'or contrasté des officiers révolutionnaires arabes est depuis longtemps révolu. Pourtant, comme par le passé, nombreux sont ceux qui, au sein des forces armées libanaises, refusent catégoriquement de voir leur institution retourner ses armes contre son propre peuple. Le 12 mars 2026, une déclaration attribuée à un groupe d'« officiers patriotes »12 avertit :


Placer l'armée en situation de confrontation avec sa propre population ou lui confier la mission de traquer ceux qui résistent à l'agression étrangère crée un dangereux précédent qui met gravement en péril la cohésion de l'armée et la stabilité nationale. De telles décisions risquent d'affaiblir le rôle fédérateur de l'armée et d'exposer son unité interne à de dangereuses secousses dont les conséquences s'annoncent funestes.


1Le président Camille Chamoun, pro-occidental, refuse catégoriquement d'intégrer la République arabe unie créée par l'Égypte et la Syrie en 1958. Le clivage entre partisans de Chamoun et nationalistes arabes, dirigés par Rachid Karamé, donne lieu à des combats armés, attentats, assassinats et manifestations. Le conflit s'étend. Les États-Unis envoient l'US Army en renfort à Camille Chamoun et plaident dans le même temps en faveur d'une solution politique. Celle-ci prendra la forme de l'élection, à la présidence de la République, le 31 juillet 1958, du général Fouad Chehab.

2Fondées en 1936 par Pierre Gemayel. Le parti détient aujourd'hui 4 sièges au Parlement, sur 128.

3Alliance informelle de groupes armés issus d'Iran, de Syrie, de Palestine, du Liban, d'Irak, d'Afghanistan et du Yémen.

4La « politique des notables » est associée au modèle proposé par Albert Hourani pour décrire le gouvernement des provinces arabes à la fin de la période ottomane. Selon ce modèle, les élites locales jouaient le rôle d'intermédiaires entre l'État central et ses sujets. Le concept conserve une partie de sa pertinence dans le Liban post-indépendance. Jusqu'à aujourd'hui, le pouvoir des leaders politiques repose sur leur capacité à assurer l'accès aux ressources de l'État et à procurer des emplois et des services à leurs clientèles. Voir Andrew Arsan, Lebanon : A Country in Fragments, Hurst, 2018.

5Ces dispositions prévoyaient notamment la création d'une « zone de sécurité » dans le sud du Liban, où un petit nombre d'unités des FAL seraient autorisées ; la réintégration de l'Armée du Liban Sud — une milice issue d'une ancienne faction de l'armée libanaise créée en 1976 avec le soutien du commandement de l'armée et d'Israël — au sein de l'institution militaire ; et le déploiement d'une « garde civile » (une milice) dans les villages frontaliers sous la supervision d'un comité de sécurité composé de représentants du Liban, d'Israël et des États-Unis. Doté de larges prérogatives, ce comité permettait à Israël de surveiller certaines parties du territoire libanais et limitait les relations du Liban avec les pays arabes et étrangers. Texte de l'accord libano-israélien sur le retrait des troupes, Journal of Palestine Studies, vol. 12, n° 4 (été 1983).

6Entretien collectif avec le sergent-chef Haydar et les adjudants-chefs Hamad et Youssef, à Jnah, le 16 juillet 2021.

7Lire Aram Nerguizian, « Lebanon : Assessing US-Led Capabilities Development », dans Security Assistance in the Middle East : Challenges and the Need for Change, sous la direction de Hicham Alaoui et Robert Springborg, 2023.

8En novembre 1976, le commandant en chef de l'armée Hanna Saïd envoie le commandant Saad Haddad prendre la tête d'une faction militaire répartie entre trois villages chrétiens frontaliers : Qlayaa, Rmeish et Alma Al-Shaab. Dans le cadre de la politique israélienne dite de la « bonne frontière », ces villages avaient commencé à recevoir une aide civile et militaire dès 1975 et à attirer des militaires chrétiens de la région opposés aux Forces communes du MNL et de l'OLP. À la suite de l'invasion israélienne de mars 1978, la faction de Haddad devient l'Armée du Liban-Sud (ALS), une force paramilitaire qui soutient l'occupation israélienne du sud du Liban jusqu'en 2000. Sur les origines de l'ALS, voir Beate Hamizrachi, The Emergence of the South Lebanon Security Belt : Major Saad Haddad and the Ties with Israel, 1975-1978, Praeger, 1988, et Mounzer Jaber, La Zone libanaise occupée : stratégies d'occupation, trajectoires de la résistance, destinées des habitants, (en arabe), Institut des études palestiniennes, 1999).

9NDLR. Historiographie transnationale des mouvements de contestation mondiale des années 1960 et 1970.

10Tabitha Petran, « The Struggle over Lebanon », Monthly Review Press, 1987.

11Y compris sous la présidence de Fouad Chehab, qui s'appuie principalement sur le service de renseignement militaire, le « Deuxième Bureau », pour gouverner.

12Publiée dans Al Akhbar English sous le titre « A Lebanese Army Officers Warn Against Clash with Resistance ». Une enquête militaire est en cours.

Sud-Liban. À Zawtar El-Gharbiyeh, la vie suspendue

Une porte en fer ouverte sur des décombres sous un ciel bleu.

Désigné comme l'une des trois « zones pilotes » de l'accord-cadre signé en juin 2026 à Washington par Israël et le Liban, ce village largement détruit est désormais sous le contrôle de l'armée libanaise. Mais les habitants peinent à croire à un véritable retrait israélien du Sud-Liban. Reportage.

L'adhan (l'appel à la prière) résonne depuis la mosquée de Zawtar El-Gharbiyeh, partiellement détruite par les bombardements israéliens. Pendant quelques minutes, le chant religieux parvient à couvrir le bourdonnement du drone de surveillance qui vole à basse altitude, si proche qu'il est visible à l'œil nu. Les fidèles se frayent un chemin à travers les décombres et commencent à prier dans l'une des salles encore intactes ; celle d'à côté a le toit effondré et le sol recouvert de gravats. Dans ce village du sud du Liban, la vie continue comme elle peut.

Depuis le 8 octobre 2023, Israël n'a pas cessé d'attaquer le sud du Liban, bien que le conflit avec le Hezbollah ait traversé des phases d'intensité variable. Après le cessez-le-feu du 27 novembre 2024, Tel-Aviv a continué de mener des raids dans le sud et, parfois, contre Beyrouth, sans que le mouvement chiite riposte — jusqu'au 2 mars 2026, à la suite de l'assassinat du guide suprême iranien, Ali Khamenei, deux jours auparavant. Le 26 juin, après plusieurs mois de combats et plus de 4 000 morts du côté libanais, les négociateurs israéliens et libanais ont signé à Washington un « accord-cadre » censé ouvrir la voie à la fin des hostilités.

  • Bâtiment en ruines avec un dôme, ciel bleu sans nuages.
    La mosquée partiellement détruite de Zawtar El-Gharbiyeh.
  • Des personnes en position de prière dans une salle avec des tapis et des décorations.
    A l'intérieur, les fidèles prient dans l'une des salles encore intacte.

L'accord ne mentionne aucune date pour le retrait de l'armée israélienne du sud du Liban, où elle occupe toujours une zone frontalière. Ce retrait est soumis à la condition du désarmement du Hezbollah, un objectif que le gouvernement de Beyrouth s'était déjà fixé l'été dernier, sans parvenir à l'atteindre. De son côté, le parti chiite refuse fermement de rendre les armes, et Tel-Aviv a confirmé à plusieurs reprises qu'il ne retirerait pas ses troupes avant d'avoir achevé sa « neutralisation » totale.

Ruines et débris sur une route, avec une affiche de deux hommes au premier plan.
Des portraits des combattants du Hezbollah sont affichés dans les rues du village.

Poudre aux yeux

L'un des points les plus controversés de l'accord est celui des « zones pilotes », c'est-à-dire des zones du sud du Liban dans lesquelles les Israéliens doivent se retirer pour laisser la place à l'armée libanaise, qui « assumera progressivement la pleine et effective responsabilité sécuritaire ». Ces zones serviront de mécanisme « pour le redéploiement progressif et vérifié des forces israéliennes ainsi que pour le déploiement de l'armée libanaise ». L'objectif est d'y assurer le désarmement complet des groupes non étatiques et le démantèlement de leurs infrastructures. L'article 3 de l'accord ajoute également que « les États-Unis entendent travailler en étroite coopération avec les deux pays afin de vérifier et d'accompagner ce processus ». Le document désigne trois zones pilotes initiales : Fron, Srifa et Zawtar El-Gharbiyeh. D'autres localités doivent être sélectionnées par la suite d'un commun accord.

Le village de Zawtar El-Gharbiyeh est désormais sous le contrôle de l'armée libanaise. Elle a établi un check-point à l'entrée et doit assurer la sécurité sur le terrain. « Nous ne comprenons pas pourquoi ils ont choisi Zawtar. Il n'y a jamais eu de véritable occupation ici, alors que des dizaines de villages du Sud sont toujours occupés », explique le maire, Abed Ezzeddine. Orient XXI l'a rencontré dans ce qu'il appelle son « bureau provisoire », installé dans un petit bâtiment préfabriqué après le bombardement de la mairie. Certes, poursuit l'édile, les Israéliens sont rentrés dans le village et il y a eu des affrontements, mais ils ne l'ont jamais occupé. Alors, comment peut-on parler de « retrait » ? « C'est de la poudre aux yeux », commente Karim El-Mufti, professeur de sciences politiques et de droit international à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth et à Sciences Po Paris. Il déplore un certain « amateurisme » de la diplomatie libanaise : « Personne ne connaît le sud du Liban dans le gouvernement. Le Hezbollah, lui, connaît très bien le terrain. Il est très bien encadré et a des tactiques qui lui permettent souvent de tirer son épingle du jeu, même si c'est au prix fort. »

Homme souriant en chemise claire, lunettes, assis à une table avec dossiers et bouteille d
Le maire de Zawtar El-Gharbiyeh, Abed Ezzeddine, dans son «  bureau provisoire  ».

Des bombardements quotidiens

Depuis le 21 juillet, date à laquelle les Forces armées libanaises ont pris le contrôle du village, une centaine de familles ont pu rentrer à Zawtar El-Gharbiyeh, sur un total d'environ 450. Selon une estimation de l'armée, 85 % des maisons du village ont été complètement détruites, tandis que les 15 % restantes ont été endommagées. Des troupes israéliennes sont toujours stationnées à quelques kilomètres de là et les bombardements se poursuivent tout autour. Le village voisin, Zawtar El-Charqiyé, fait l'objet de tirs israéliens quasi quotidiennement. Les deux villages homonymes sont seulement séparés par une route. Depuis la partie occidentale (Gharbiyeh, qui signifie « de l'ouest »), on peut observer les démolitions de bâtiments menées par l'armée israélienne dans la partie orientale (Charqiyé, qui signifie « de l'est »). Au loin, on aperçoit le château de Beaufort, une forteresse située sur une hauteur stratégique et occupée par Israël depuis fin mai.

Une route de terre mène à des collines avec de la fumée grise qui s
Une explosion dans les alentours, visible depuis le village. A quelques kilomètres, les bombardements israéliens continuent.

Le 3 septembre, Israël a annoncé avoir pris le contrôle de la zone d'Ali Taher, une colline surplombant Nabatiyeh, l'une des plus importantes villes du Sud et qui est située à neuf kilomètres du village. Au-dessous de cette hauteur (600 mètres) assiégée se trouverait une importante base du Hezbollah ainsi qu'un réseau de tunnels. L'armée israélienne a confirmé avoir utilisé plus de 1 100 tonnes d'explosifs pour détruire les tunnels sous la colline, provoquant un séisme de magnitude 4,1. Dans ce contexte, beaucoup d'habitants de Zawtar El-Gharbiyeh ne se sentent toujours pas en sécurité. « Il y a quelques jours, une forte explosion a été entendue en provenance d'un village voisin », explique le maire, ajoutant que cela a poussé certains résidents à partir, craignant une nouvelle escalade.

« Nous avons perdu nos enfants, nous avons perdu nos maisons »

Pour ceux qui ont décidé de retourner dans le village, les conditions de vie restent précaires : de nombreuses maisons sont trop endommagées pour être habitables et les services essentiels sont limités. « L'armée libanaise a installé des panneaux solaires pour fournir de l'électricité et gère également l'approvisionnement en eau en collaboration avec la Protection civile », poursuit Abed Ezzeddine. « Nous avons beaucoup de respect pour l'armée », déclare Fadel, un habitant sexagénaire qui a servi dans les Forces armées libanaises pendant près de trente ans. « Sans eux, nous n'aurions rien. Ils font de leur mieux pour nous permettre de retrouver une vie normale. Mais ils ne reçoivent aucune aide. »

Cet ancien soldat explique qu'il n'y a même pas de marché où acheter de la nourriture. Les habitants dépendent de l'aide humanitaire qu'ils reçoivent ainsi que de celle des villages voisins. Une partie de la famille de Fadel est toujours déplacée à Kfar Nebrakh, un village de montagne du Chouf, à environ 50 kilomètres au sud-est de Beyrouth. Pour l'instant, explique Fadel, « les conditions ne sont pas réunies pour que les autres membres de la famille puissent rentrer vivre ici ». Avec son neveu Abbas, âgé de 17 ans, il essaie de réparer les dégâts subis par leur maison. Le jeune garçon contribue aux dépenses familiales en ramassant du cuivre et du fer, qu'il vend quelques dollars le kilo, mais il devrait bientôt reprendre ses études. « Mon école à Mayfadoun [un village voisin, ndlr] a été bombardée, alors les cours se font en ligne », explique-t-il. Il aime les langues étrangères et apprend le français. À l'avenir, il souhaite poursuivre ses études et aller à l'université. « Les gens pensent que nous n'avons pas d'ambitions ou de rêves ici, mais ce n'est pas le cas. »

Deux hommes dans un salon avec un paysage montagneux en arrière-plan. Deux canapés visibles.
Fadel et Abbas dans leur maison.

Malgré les destructions, les habitants s'engagent pour retrouver une certaine normalité. Les plus jeunes participent aux opérations de nettoyage. Il y a quelques semaines, des volontaires de la communauté ont participé aux travaux de restauration de l'église catholique Notre-Dame de l'Annonciation, dans ce village à majorité chiite.

  • Un mur en ruine avec un trou, révélant une icône religieuse derrière.
    L'église catholique de Notre Dame de l'Annonciation, partiellement détruite.
  • Intérieur d
    Les habitants de ce village à majorité chiite ont participé à sa restauration.

« Nous en avons marre de la guerre », lance Fadel. « Nous avons perdu nos enfants, nous avons perdu nos maisons. Il ne nous reste plus rien. » Pour de nombreux habitants du Sud-Liban, la situation actuelle rappelle celle qui a suivi le cessez-le-feu instauré en novembre 2024 : une trêve de façade, tandis que sur le terrain le statu quo se consolide avec la poursuite des opérations militaires et de l'occupation. Beyrouth et Tel-Aviv poursuivent les négociations — les dernières sessions se sont tenues cet été à Rome et devraient reprendre en octobre —, mais pour l'instant, la situation semble figée dans une impasse. « Le gouvernement a promis de nous aider, mais nous avons besoin de résultats concrets, sinon ce ne seront que des paroles en l'air », dit le maire de Zawtar El-Gharbiyeh.

Le pari de la Russie sur les talibans

Deux hommes en costume, l'un en habit traditionnel, marchent dans un intérieur élégant.

En juillet 2025, la Russie est devenue le premier État membre des Nations unies à reconnaître officiellement le gouvernement de l'Émirat islamique d'Afghanistan. Après avoir longtemps traité les talibans d'organisation ennemie, Moscou a fini par faire le choix de l'alliance avec le mouvement islamiste au pouvoir à Kaboul. Pourquoi ?

Le 27 mai 2026, Sergueï Choïgou, secrétaire du Conseil de sécurité de la Russie, et Mohammad Yaqoob, ministre de la défense et fils du fondateur du mouvement taliban, le mollah Omar, ont signé un accord de coopération technique militaire lors d'un forum de sécurité près de Moscou. Le texte n'a pas été rendu public. Ni sa durée, ni ses clauses financières, ni les annexes et les mesures opérationnelles n'ont été divulguées. Reste que le Kremlin a clairement manifesté son intention de formaliser une relation qui s'est développée progressivement au fil des années.

Pendant des décennies, Moscou a considéré les talibans comme une entité hostile. Il les a désignés comme organisation terroriste et a soutenu leurs opposants durant la guerre civile afghane qui a suivi le retrait de l'Armée rouge (1989-1996). Désormais, la Fédération de Russie les reconnaît comme le gouvernement légitime de l'Afghanistan et a ouvert un canal permanent de coopération sécuritaire.

Sécuriser la frontière sud

Pour comprendre cette évolution, il faut remonter à près d'un demi-siècle. En décembre 1979, l'Union soviétique a envoyé des troupes en Afghanistan pour empêcher la chute du gouvernement pro-soviétique dirigé par le Parti démocratique populaire d'Afghanistan (PDPA, marxiste-léniniste), parvenu au pouvoir l'année précédente après la révolution de Saur1. Soutenu par le Kremlin, le gouvernement de Hafizullah Amin faisait face à une insurrection armée grandissante et à de profondes divisions internes. Les dirigeants soviétiques estimaient que son effondrement affaiblirait la sécurité le long de sa frontière sud et ont ordonné le déploiement de l'Armée rouge.

Ce qui ne devait être qu'une brève opération militaire et politique, à savoir l'installation d'une nouvelle direction du PDPA, s'est transformé en une guerre qui a duré près d'une décennie contre les moudjahidins islamistes et nationalistes, qui ont reçu un soutien militaire et financier des États-Unis, du Pakistan, de l'Arabie saoudite et d'un réseau international de donateurs et de volontaires étrangers. Au moment de son retrait en 1989, l'Union soviétique avait perdu environ 15 000 soldats.

Lorsque les talibans sont entrés à Kaboul en 1996, cette défaite pesait encore lourdement dans la mémoire politique et militaire de la Russie. Moscou considérait le mouvement fondamentaliste comme une source d'instabilité pour le Caucase et l'Asie centrale plutôt que comme un partenaire potentiel.

Le tournant du 11 septembre 2001

Les attentats du 11 septembre 2001 ont bouleversé l'équilibre régional. L'intervention militaire dirigée par les États-Unis a chassé les talibans et établi une nouvelle République soutenue par l'OTAN et les nations occidentales. Si la Russie a continué à classer le mouvement taliban comme une organisation hostile, un changement s'est dessiné quand le gouvernement soutenu par l'OTAN a commencé à perdre le contrôle de larges portions du territoire.

Durant la seconde moitié des années 2010, la diplomatie russe a commencé à traiter les talibans comme une force politique qui finirait par revenir au pouvoir. En 2016, Moscou a admis que ses services de renseignement entretenaient des contacts avec le groupe islamiste, expliquant qu'ils servaient à faire face à la menace commune posée par l'État islamique au Khorassan (EI-K), une branche de l'Organisation de l'État islamique (OEI) 2. Deux ans plus tard, des représentants talibans participaient publiquement à des discussions organisées dans la capitale russe.

« Alliés contre le terrorisme »

La chute de Kaboul en août 2021 n'a fait que consolider ce choix. Tandis que de nombreux gouvernements occidentaux évacuaient leurs diplomates et personnels, la Russie maintenait ouverte son ambassade. Quelques jours après, l'ambassadeur de Russie Dmitry Zhirnov a rencontré des représentants des nouvelles autorités, décrivant les conditions dans la capitale comme plus stables que pendant les derniers jours de la République islamique. Mais Moscou s'est abstenu de toute reconnaissance officielle.

Un tournant s'est opéré après le 22 mars 2024, lorsqu'un commando armé a envahi la salle de concert du Crocus City Hall, dans la périphérie de Moscou, ouvrant le feu sur les spectateurs et incendiant le bâtiment. L'attaque a fait 150 morts et plus de 600 blessés, la pire survenue en Russie depuis vingt ans. L'opération a été revendiquée par l'État islamique et des responsables états-uniens en ont attribué la responsabilité à l'EI-K.

Depuis la reconquête de Kaboul en 2021, cette organisation islamiste armée mène une campagne d'attentats contre le gouvernement taliban, l'accusant d'avoir renoncé au djihad global pour mieux asseoir son propre pouvoir et préserver ses relations avec d'autres États. La rivalité entre talibans et djihadistes a achevé de modifier la perspective et quelques mois plus tard, Vladimir Poutine a qualifié les talibans d'« alliés dans la lutte contre le terrorisme ».

En avril 2025, la Cour suprême russe a suspendu la mesure qui, depuis 2003, plaçait le mouvement taliban sur la liste des organisations terroristes, ôtant ainsi l'un des principaux obstacles juridiques à des relations officielles avec lui. Quelques semaines plus tard, une délégation talibane a participé au forum international de Kazan, la principale conférence économique promue par la Russie pour renforcer ses liens avec le monde islamique. Elle a pris part à des réunions dédiées au commerce, aux investissements et à la coopération économique. Le tout a été couronné en juillet de la même année par la reconnaissance du régime par Moscou.

Au cœur de l'Asie centrale

Mais il y a davantage que la coopération antiterroriste derrière ce rapprochement. À la suite de la dégradation de ses relations avec les États-Unis, l'Union européenne et la plupart des pays occidentaux, notamment après l'invasion de l'Ukraine, Moscou a étendu ses liens avec des gouvernements et des acteurs politiques en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique, afin de consolider un réseau de relations capable de réduire les effets de l'isolement diplomatique et des sanctions occidentales.

Pour Moscou, être présent à Kaboul démontre qu'elle peut encore peser sur l'un des dossiers les plus sensibles d'Asie. Le même réalisme se reflète dans une vision géopolitique à plus long terme. Bien que l'Afghanistan ne partage plus de frontière avec la Russie, il reste coincé entre l'Asie centrale, l'Iran, le Pakistan et la Chine. Pour le Kremlin, sauvegarder une relation privilégiée avec Kaboul est la clé pour maintenir l'accès à une région qui, depuis des décennies, fait partie du pré carré de la politique étrangère russe.

Les anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale — Ouzbékistan, Turkménistan, Kirghizistan, Tadjikistan et Kazakhstan — délimitent toujours la ceinture méridionale de l'espace post-soviétique. Tout changement en Afghanistan se répercute sur la stabilité de ces pays et, par extension, sur les intérêts russes.

De plus, les relations avec les talibans s'inscrivent dans la confrontation avec d'autres acteurs régionaux, étant donné que la Chine étend sa présence économique et diplomatique en Afghanistan, que le Pakistan préserve des liens historiques avec une partie de la direction talibane, et que l'Iran continue de développer des relations pragmatiques avec Kaboul le long d'une frontière de plus de 900 kilomètres.

Ce rapprochement renforce également les efforts visant à relancer des organismes régionaux tels que l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) — l'organisation politique, économique et sécuritaire qui réunit la Chine, la Russie, l'Inde, le Pakistan, l'Iran, la plupart des républiques d'Asie centrale —, et le Groupe de contact OCS-Afghanistan, établi en 2005 pour coordonner la coopération avec Kaboul.

Par le biais de ces instruments, Moscou entend replacer le dossier afghan dans un cadre régional. C'est une approche qui diffère de celle mise en œuvre depuis plus de vingt ans par les États-Unis et leurs alliés, fondée sur une présence militaire internationale, le soutien au gouvernement de la République afghane et la promotion de réformes politiques comme condition de la normalisation des relations avec Kaboul.

Il ne faut pas non plus négliger la dimension économique. Depuis 2022, l'Afghanistan importe des céréales de Russie ainsi que du pétrole, du diesel et du gaz. En septembre de la même année, les deux pays ont signé un accord prévoyant l'approvisionnement annuel d'un million de tonnes de pétrole, un million de tonnes de diesel, 500 000 tonnes de GPL et deux millions de tonnes de blé.

Il s'agissait alors du premier accord économique d'importance conclu avec une puissance internationale par les talibans depuis leur retour au pouvoir. En 2025, les cargaisons de GPL russe vers l'Afghanistan ont décollé tandis que des livraisons de condensats de gaz ont été signalées dès janvier. En outre, selon Agroexport, agence rattachée au ministère russe de l'agriculture, Kaboul est devenu en 2024 le principal acheteur de farine russe, avec des commandes avoisinant 80 millions de dollars (70 millions d'euros), soit le double de l'année précédente.

Également en 2025, Russes, Chinois et talibans ont discuté simultanément de la possibilité de régler une partie des échanges commerciaux en devises nationales, une solution cohérente à la fois avec les difficultés du système bancaire afghan et l'objectif russe de réduire le recours au dollar dans les échanges internationaux.

Limites de la coopération

D'autre part, l'Afghanistan occupe une position potentiellement stratégique au cœur des connexions entre l'Asie centrale, le Pakistan et l'Iran. Il pourrait devenir un tronçon de futurs corridors logistiques vers l'océan Indien. Le pays possède aussi des ressources minérales encore largement inexploitées qui attirent l'attention de certains acteurs régionaux depuis des années.

Certes, les sanctions internationales, l'instabilité interne, la faiblesse du système financier et des infrastructures déficientes continuent de limiter le développement de ces projets. Néanmoins, la Russie se place dans une position favorable pour l'avenir. La signature de l'accord du 27 mai 2026 revitalise les relations entre les deux pays. Dans le lexique diplomatique russe, la coopération technico-militaire s'étend de la formation du personnel à la maintenance des véhicules, du conseil logistique à l'échange de retours d'expérience opérationnelle, jusqu'à l'appui aux systèmes de communication, de surveillance et de sécurité frontalière.

Il faut toutefois rester prudent en matière de matériel logistique, dans la mesure où des stocks d'armes issus de plateformes soviétiques vieilles de plus de quarante ans coexistent avec des équipements fournis par les États-Unis et les alliés de l'OTAN à l'ancienne armée afghane. Conserver un matériel aussi hétérogène nécessite des pièces de rechange, une documentation technique, du personnel qualifié et une chaîne logistique stable.

Certes, la Russie possède les compétences nécessaires pour les systèmes d'origine soviétique, mais la guerre en Ukraine absorbe une partie importante de sa production industrielle, de ses ressources économiques et de sa main-d'œuvre qualifiée. Parallèlement, le gouvernement taliban est contraint par des capacités financières limitées, handicapé par un secteur bancaire lourdement pénalisé par les sanctions internationales.

L'intérêt principal de l'accord du 27 mai pourrait résider dans les échanges entre les appareils étatiques. Les programmes de formation, le conseil technique et la coopération entre ministères de la défense assurent des contacts réguliers entre officiers, fonctionnaires et structures administratives, et ouvrent des canaux de communication que la diplomatie seule aurait eu du mal à garantir.

Pour Moscou, cela signifie acquérir une connaissance approfondie du fonctionnement interne de l'Émirat islamique, surveiller les équilibres institutionnels et comprendre avec précision les changements d'un système politique toujours aussi peu transparent.


1La révolution de Saur, connue sous le nom de révolution d'Avril, est un coup d'État orchestré par le PDPA les 27 et 28 avril 1978. Son nom Saur provient du dari (une des langues officielles de l'Afghanistan), qui désigne le deuxième mois du calendrier persan (avril).

2L'État islamique au Khorassan (EI-K), créé par des dissidents talibans en janvier 2015, est une branche de l'OEI, opérant principalement en Afghanistan et au Pakistan, avec des zones d'influence en Iran et en Asie centrale.

Cinq ans de pouvoir taliban, une solidité inattendue

Des hommes installent des drapeaux blancs près d'une clôture en ville.

L'effondrement annoncé après la prise de Kaboul en 2021 n'a pas eu lieu. L'État taliban a consolidé son emprise fiscale, sécuritaire et diplomatique, sans que cela profite à la majorité de la population, ni que cela s'accompagne du moindre assouplissement à l'égard des femmes.

Le 15 août marquera le cinquième anniversaire de la prise de Kaboul par les talibans. À l'automne 2021, le Fonds monétaire international (FMI) annonçait une contraction de l'économie afghane pouvant atteindre 30 % l'année suivante ; d'autres organisations évoquaient un effondrement bancaire, une explosion du chômage, une famine de masse1. Sous ces prévisions affleurait une conviction plus large : ce régime, privé de reconnaissance internationale et d'une aide finançant l'essentiel de son budget, ne pouvait durablement se maintenir.

Cinq ans plus tard, si la crise humanitaire n'a pas disparu, l'État taliban s'est révélé bien plus solide qu'anticipé : il lève l'impôt, finance une part croissante de ses dépenses, impose ses décisions sur l'essentiel du territoire, stabilise sa monnaie et négocie avec ses voisins. Cette coexistence entre une société durablement fragilisée et un appareil d'État qui se consolide constitue sans doute le principal paradoxe de l'Afghanistan contemporain.

Une souveraineté fiscale imposée

L'une des surprises de ces cinq années tient à la trajectoire des finances publiques. Privé d'une aide internationale qui couvrait jusqu'à 75 % des dépenses non militaires de l'ancienne République, l'Émirat islamique d'Afghanistan semblait voué à l'asphyxie budgétaire. Il a pourtant appris à se financer seul : dès mai 2022, les autorités annonçaient un premier budget entièrement couvert par des recettes intérieures.

Cette transformation tient moins à une révolution économique qu'à la montée en puissance d'un appareil fiscal contraignant. Là où l'on pouvait attendre l'impéritie d'anciens combattants propulsés dans l'administration, ceux-ci se retrouvent encadrés par des procédures strictes – traçabilité systématique et interdiction de manipuler des espèces – et travaillent aux côtés de fonctionnaires maintenus en poste après la prise de Kaboul. Selon le New York Times, près de 3 milliards de dollars (2,5 milliards d'euros) ont été collectés en 2023 en impôts, douanes et taxes2. Plusieurs enquêtes menées auprès de commerçants aboutissent à un constat paradoxal : l'administration des talibans se révèle souvent plus efficace que l'ancienne pour percevoir l'impôt, alors même que celle-ci bénéficiait d'un soutien international sans précédent3. La monnaie nationale est, elle aussi, restée stable, soutenue par un contrôle strict des sorties de devises et par les flux de liquidités humanitaires convertis sur le marché local.

Cette consolidation ne se traduit pourtant pas par une amélioration des conditions de vie. Une partie des élites proches du pouvoir s'enrichit, notamment en ville, tandis qu'environ la moitié de la population dépend encore de l'aide internationale pour ses besoins essentiels4. L'efficacité administrative n'a pas supprimé la pauvreté ; elle a surtout permis au régime de financer son propre budget sans dépendre des bailleurs institutionnels qui l'ont abandonné en 2021.

En Afghanistan, la paix des vainqueurs

Il y a une promesse que les talibans ont tenue : celle de mettre fin à une guerre civile qui a rythmé le quotidien des Afghans pendant plus de quatre décennies. Les lignes de front ont disparu, et si des groupes de résistance armée issus d'anciens cadres de la République mènent encore des actions sporadiques dans le nord-est du pays, aucun n'est en mesure de contrôler durablement un territoire ni de remettre en cause l'emprise du régime. Un constat que dressait encore récemment un rapport des Nations unies au Conseil de sécurité5, avant les dernières poussées de résistance dans le Badakhshan (Nord-Est) en juillet 2026.

Cette pacification relative a des effets concrets : déplacements facilités, grands axes sécurisés, régions autrefois inaccessibles qui renouent avec l'activité économique. Le retour, encore marginal, du tourisme étranger en est un symptôme : plus de 9 500 visiteurs internationaux, attirés par Bamiyan ou Hérat, ont été recensés sur les onze premiers mois de l'année 2025.

Mais cette stabilité repose sur une domination militaire incontestée et non sur un consensus politique. Les Nations unies jugent d'ailleurs peu crédibles les affirmations du gouvernement selon lesquelles aucun groupe terroriste n'opérerait plus depuis le sol afghan. La branche locale de l'État islamique, l'ISIL-K (L'État islamique au Khorassan), conserve une capacité de nuisance réelle, comme l'a montré l'attaque qui a tué trois touristes espagnols à Bamiyan en mai 2024, ou l'attentat qui a coûté la vie à un ancien ministre en décembre de la même année.

Interdiction de la culture du pavot

Rares sont les décisions du nouveau pouvoir qui ont suscité autant de scepticisme que l'interdiction de la culture du pavot, annoncée en avril 2022. Trois ans plus tard, les chiffres, eux, ne souffrent guère la contestation : les surfaces cultivées sont passées d'environ 233 000 hectares en 2022 à un peu plus de 10 000 en 2025, soit une chute d'environ 95 %6. La plupart des institutions reconnaissent qu'il s'agit de l'un des résultats les plus spectaculaires jamais obtenus dans la lutte contre la production d'opium.

Cette évolution révèle surtout la capacité de l'État taliban à imposer une décision sur une grande partie du territoire, là où deux décennies de programmes de substitution agricole, financés par la coalition internationale mais minés par une corruption endémique, n'étaient jamais parvenus à enrayer les cultures. Ce succès reste néanmoins fragile et inégal. Dans de nombreuses régions rurales, la disparition de cette culture a tari les revenus paysans, sans qu'aucune alternative économique ait comblé ce manque. Les chercheurs de l'Afghanistan Analysts Network, organisation indépendante afghane, montrent également que le Badakhshan, où l'implantation talibane est plus récente, échappe en partie à cette politique7. La flambée des prix de l'opium pousse également certains producteurs à prendre le risque de cultiver le pavot malgré les campagnes d'éradication.

La survie dans les marges

C'est peut-être le paradoxe le plus difficile à saisir de l'Afghanistan taliban : alors que les autorités ont entrepris l'une des politiques les plus restrictives au monde à l'égard des femmes, celles-ci n'ont pas disparu de la vie économique du pays. Il s'agit de femmes urbaines bénéficiant d'une formation antérieure et d'un capital de départ. Bien qu'exclues à présent des espaces publics et de l'enseignement supérieur, elles se sont reconverties dans l'informel. Les Afghanes rurales, comme les plus modestes, ne travaillaient quant à elles déjà plus hors du foyer depuis 2021.

Dans les villes, des réseaux d'entraide et de petites activités commerciales — couture, artisanat, production alimentaire, vente en ligne — permettent à certaines Afghanes de maintenir une source de revenus. Ils sont souvent discrets, et parfois tolérés par les autorités locales tant qu'ils ne remettent pas en cause les normes du régime. Des associations et des entrepreneuses constituent ainsi une économie parallèle où les femmes cherchent moins à contourner ouvertement le pouvoir qu'à négocier avec ses contraintes. Cet arrangement relève surtout de la survie dans un cadre légal oppressif. L'interdiction progressive de l'éducation et la limitation de la mobilité ont réduit considérablement les perspectives sociales de millions d'Afghanes.

Un voisin perdu, d'autres alliés trouvés

À l'intérieur, le régime se consolide. Mais à l'extérieur, son principal allié d'hier est devenu son adversaire le plus immédiat. Durant les deux décennies d'insurrection menée par les talibans contre les forces états-uniennes et de l'OTAN, le Pakistan avait offert aux talibans refuge, soutien logistique et profondeur stratégique. Islamabad doit désormais composer avec un voisin qu'il a lui-même contribué à installer au pouvoir, et qui échappe désormais à son influence.

La campagne d'expulsion des Afghans installés au Pakistan, engagée fin 2023, s'est intensifiée : plus d'un million de personnes ont été renvoyées pour la seule année 2025, dans un climat de fermeture de la frontière et de multiplication des incidents armés. Fin février 2026, les deux pays ont basculé dans un conflit ouvert, avec des frappes aériennes pakistanaises sur Kaboul et des ripostes afghanes, avant qu'une trêve fragile, négociée notamment par le Qatar, ne vienne temporairement apaiser les affrontements en mars.

Cette situation pousse Kaboul à diversifier ses partenariats. Plusieurs puissances régionales ont choisi une approche pragmatique, guidée par leurs propres intérêts plutôt que par une reconnaissance de principe : la Russie, qui a franchi le pas de la reconnaissance officielle en juillet 2025, y voit un moyen de contenir la menace djihadiste en Asie centrale ; la Chine, qui a accrédité un ambassadeur taliban à Pékin sans, toutefois, reconnaître l'Émirat islamique, privilégie une relation économique et stratégique autour des ressources minières et de la stabilité de sa frontière occidentale. Même Bruxelles, qui exclut toute reconnaissance politique, a accepté de recevoir une délégation talibane en juin 2026 pour organiser le retour d'Afghans déboutés de leur demande d'asile, signe que la politique d'isolement occidental n'est plus tout à fait celle de 2021. Dans ces conditions, l'isolement diplomatique occidental conserve-t-il encore sa pertinence ? Pourtant cette pression reste l'un des derniers leviers pour la défense des droits humains.


1«  Regional Economic Outlook : Middle East and Central Asia  », FMI, 19 octobre 2021.

2David Zucchino, «  He Was Once a Covert Taliban Operative. Now He's the Friendly Taxman  », The New York Times, 9 mars 2025.

3«  How the Taliban's more effective and “fairer” tax system helped it win control of Afghanistan  », The Conversation, 2022.

4Sharif Akramn, «  The Turbaned Traders : The Taliban take over the urban economy  », Afghan Analyst Network, 14 octobre 2025.

5Organisation des Nations unies, «  La situation en Afghanistan et ses conséquences pour la paix et la sécurité internationales  », Rapport du Secrétaire général, A/80/556–S/2025/789, 3 décembre 2025

6Afghanistan Opium Survey, UNODC, éditions 2022 et 2025.

7Jelena Bjelica et Fabrizio Foschini, «  Opium Cultivation in Badakhshan : The New National Leader, According to UNODC  », Afghanistan Analysts Network, 13 novembre 2024.

Tall Al-Zaatar. Du thym et du sang

Un homme marche sur une rue dévastée, entouré de bâtiments détruits et de décombres.

Le 12 août 1976, après cinquante-deux jours de siège, le camp de réfugiés palestinien de Tall Al-Zaatar, dans la banlieue est de Beyrouth, tombe aux mains des milices libanaises de la droite chrétienne. C'est l'un des épisodes les plus meurtriers de la guerre du Liban (1975-1990), qui implique aussi la Syrie et Israël. Les jours suivants, les assaillants rasent le camp. Retour sur une tragédie.

« Je n'étais pas poète et ne pensais même pas à la poésie, mais je suis passée par une épreuve difficile, le massacre de Tall Al-Zaatar », raconte la femme de lettres palestinienne Rihab Kanaan. Née au Liban au début des années 1950, Rihab a grandi à Tall Al-Zaatar. Ses parents, originaires de Safad, en Haute Galilée, avaient trouvé refuge au Liban lors de la Nakba. Pendant le siège du camp, elle perd 51 membres de sa famille, dont son père, sa mère, ses cinq frères et ses trois sœurs. Quelques années plus tard, la guerre emporte aussi son fils et deux de ses cousins, et la sépare de sa fille, qu'elle ne reverra pas pendant vingt-quatre ans.

Le cinquantenaire de la disparition de Tall Al-Zaatar survient au moment où les Palestiniens sont confrontés à une nouvelle forme d'anéantissement, qui constitue une épreuve supplémentaire dans la vie de Rihab. Installée à Gaza, elle vit aujourd'hui sous une tente après avoir perdu sa maison ainsi que de nombreux proches au cours du génocide que mène Israël depuis 2023. Son parcours retrace ainsi l'histoire de la dépossession continue des Palestiniens, à travers le temps et l'espace, en Palestine comme dans l'exil.

Le cinquantenaire de Tall Al-Zaatar intervient également dans un contexte marqué par un autre événement majeur : la chute du régime des Assad, qui a joué un rôle décisif dans l'écrasement du camp. La fin du régime libère la parole sur les crimes commis au Liban, directement ou par l'intermédiaire d'alliés locaux, pendant plus de trois décennies de présence militaire et sécuritaire syrienne.

Une ceinture de misère

Le camp de Tall Al-Zaatar a été fondé en 1949 par la Croix-Rouge pour abriter environ deux mille Palestiniens réfugiés au Liban. Quelques années plus tard, l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine (Unrwa) prend en charge cette installation qu'elle nomme « camp de Dekwaneh » du nom de la localité chrétienne où il est implanté. Le camp sera toutefois plus connu sous le nom de « Tall Al-Zaatar », en référence à son emplacement sur une colline de thym.

Situés à proximité de la plus importante zone industrielle du pays, le camp et ses environs attirent, dès les années 1950, des Libanais et des réfugiés palestiniens des zones rurales pauvres libanaises, ainsi que des travailleurs syriens. Dans les années 1970, les incursions israéliennes dans plusieurs régions du Liban poussent de nombreux déplacés à s'installer dans et autour de Tall Al-Zaatar. La région devient l'un des foyers de la ceinture de misère qui se forme autour de Beyrouth, et Tall Al-Zaatar, le centre des factions palestiniennes à l'est de la capitale. En 1974, Tall Al-Zaatar compte près de 15 000 habitants.

Le camp est au cœur de la « guerre des deux ans » (1975-1976), qui marque le premier cycle du conflit armé au Liban. Au cours de celle-ci, deux camps s'opposent. D'un côté, les groupes de la droite libanaise chrétienne, dont les deux principales milices sont les Kataëb de Pierre Gemayel (les Phalanges libanaises), et les Noumour Al-Ahrar — appelées les « Tigres » en français, « Al-Ahrar » au Liban — de Camille Chamoun. De l'autre, une coalition libano-palestinienne rassemblant les factions palestiniennes, les groupes du Mouvement national libanais1 dirigé par Kamal Joumblatt, et d'autres milices libanaises, principalement musulmanes2.

Les deux camps s'affrontent dans les banlieues nord et est de Beyrouth, où se trouvent notamment les bidonvilles de Maslakh-Karantina, le quartier de Nabaa ainsi que les camps palestiniens de Dbaiyeh, Jisr Al-Bacha et Tall Al-Zaatar.

Entre janvier et août 1976, ces quartiers tombent successivement aux mains des milices chrétiennes, qui y perpètrent plusieurs massacres et déplacent la population. Le camp de Tall Al-Zaatar constitue l'ultime étape de cette série d'offensives qui contribue à l'homogénéisation sociale et politique de cette partie du territoire, redessine la carte confessionnelle du pays et consacre la division de la capitale, entre Beyrouth-Est et Beyrouth-Ouest.

Le régime syrien de Hafez El-Assad a tenu un rôle déterminant dans ces événements. Après avoir soutenu la coalition libano-palestinienne, Damas change d'alliance et se tourne vers les partis de la droite libanaise. Cela se traduit notamment par le bombardement par l'armée syrienne, en juillet 1976, des factions armées de l'Organisation de la libération de la Palestine (OLP) qui tentent de lever le siège sur Tall Al-Zaatar. De nombreux témoignages et la presse de l'époque attestent de la présence d'éléments de l'armée syrienne dans certains camps et quartiers tombés en 1976, ainsi que dans les centres de détention et aux barrages des milices de droite.

Cinquante-deux jours de siège

En janvier 1976, les milices de la droite libanaise mettent en place un siège autour de Tall Al-Zaatar, entravant les déplacements des personnes, ainsi que l'acheminement de nourriture, de carburant, de médicaments et de fournitures médicales. Des circulations restent toutefois possibles par l'intermédiaire d'un comité libano-palestinien (Quwat el-irtibat al-mushtaraka), qui coordonne ces passages avec les groupes adverses.

Mais le 22 juin 1976, les Ahrar, suivis des Kataëb puis de l'Armée du Liban libre3 lancent un assaut de grande ampleur sur le camp. Pendant cinquante-deux jours, la population, enfermée dans le camp, est bombardée de manière quasi quotidienne à l'artillerie lourde.

En juillet, les Kataëb commettent deux massacres dans le quartier de Ras Dekwaneh, à proximité de Tall Al-Zaatar. Le premier, dans deux abris, fait 90 morts et plusieurs disparus. Lors du second, les miliciens, fournis en armes par Israël, bombardent un immeuble où s'étaient réfugiées des centaines de civils. Plus de 250 personnes sont tuées, parmi elles, la cinquantaine de membres de la famille de Rihab Kinaan. Ils se préparent à l'assaut final, renforcés par une centaine de chars de combat et de véhicules blindés de transport de troupes fournis par leur allié israélien.4.

Pour Youssef Iraki, l'un des médecins du camp, « le plus grand massacre, c'était la soif ». Les sources d'eau deviennent la cible des miliciens et, à partir du 14 juillet, seul un des trois points d'eau du camp fonctionne. Chaque jour, entre 10 et 30 personnes — essentiellement des femmes — sont tuées ou blessées par des tireurs embusqués alors qu'elles tentent de rapporter de l'eau. On les appelle les « martyrs de l'eau ». La pénurie d'eau affecte tout particulièrement les enfants, comme le rappelle le docteur Iraki : « Chaque jour, nous perdions une douzaine d'enfants de déshydratation. En tant que médecin, c'étaient les moments les plus difficiles. Une mère venait me voir et me disait : “Regardez mon enfant, il respire avec difficulté, il n'y arrive plus.” C'étaient les moments les plus éprouvants. »

Pendant les derniers jours du siège, les assaillants empêchent l'évacuation des blessés du camp. Après de nombreuses négociations engagées par Yasser Arafat, le président du comité exécutif de l'OLP, d'abord avec le régime syrien puis avec le parti phalangiste, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) est enfin autorisé à entrer, le 2 août, dans le camp pour évacuer près de 400 blessés vers Beyrouth-Ouest entre le 3 et le 6 août. Sur la route, les miliciens saisissent les fournitures médicales et harcèlent les blessés. Les 5 et 6 août, deux blessés, dont un enfant, sont tués, suite à quoi le CICR mettra fin aux évacuations.

La chute du camp

Le 10 août 1976, les miliciens chrétiens prennent le contrôle de la dernière source d'eau de Tall Al-Zaatar. La population du camp ne peut plus tenir. Le lendemain, un accord est conclu entre les différentes parties. Celui-ci prévoit l'évacuation des civils, principalement vers Beyrouth-Ouest, et le retrait des combattants palestiniens par les montagnes. Mais le 12 août 1976, l'accord est rompu. Les miliciens se déploient dans le camp. Ce jour-là, près de 12 000 personnes quittent Tall Al-Zaatar et ses alentours, dans le chaos et la confusion.

Des massacres sont perpétrés dans le camp et à Dekwaneh, ainsi qu'aux nombreux barrages — entre neuf et douze — sur la route qui mène à Beyrouth-Ouest. Des femmes sont violées et les miliciens pillent les civils. Si les témoins insistent sur la présence des Ahrar et des Kataëb le jour de l'évacuation, d'autres groupes participent activement aux massacres, tels que les Gardiens des Cèdres5, Jaych Loubnan Al-Horr (l'Armée du Liban libre6) et le groupe d'Al-Bach Maroun, le Mouvement de la jeunesse libanaise7. Beaucoup des combattants palestiniens sont tués lors de leur fuite par les montagnes, alors que d'autres meurent de soif ou de faim sur la route.

Oum Imad est une survivante de Tall Al-Zaatar. Elle revient sur la journée du 12 août, lorsqu'elle perd Imad, son fils âgé de 6 ans, et vingt membres de sa famille. Elle raconte comment ce jour-là, à l'aube, ils ont entendu dire que les miliciens étaient entrés dans le camp et avaient commis des massacres, notamment dans la mosquée et l'hôpital. Oum Imad et sa famille — une vingtaine de personnes en tout — décident de se réfugier chez un ami libanais qui vivait dans un immeuble du camp. Au moment de se mettre en route, la plus jeune de ses filles veut aller aux toilettes. La belle-sœur de sa sœur en profite pour changer son bébé et dit à son autre fils de partir avec le reste de la famille. Oum Imad fait de même avec son fils Imad, tandis que ses trois plus jeunes enfants restent avec elle. Oum Imad les regarde avancer puis tourner à côté d'un immeuble. Lorsqu'elle se met en marche pour les rejoindre, les quatre adultes et les 13 enfants ont disparu.

Alors qu'elle poursuit son récit, d'autres souvenirs tragiques lui reviennent. Après avoir cherché en vain sa famille, Oum Imad sort du camp et prend la route le reliant à Dekwaneh. Elle y voit, de part et d'autre, des cadavres d'hommes et de jeunes hommes : « Le problème, c'est que tu connais toutes ces personnes, ce sont tes voisins, tes proches. » Elle assiste à une scène qui la bouleverse : des miliciens arrêtent une femme qui portait un nourrisson. Celle-ci les supplie de la laisser partir en échange de son argent. Tandis qu'elle enlève le lange de son bébé pour en retirer des billets, un milicien saisit l'enfant et, « comme un oiseau, le lance en l'air et lui tire dessus ».

Alors qu'Oum Imad et des proches montent dans un van pour se rendre à Beyrouth-Ouest, ils sont arrêtés par les miliciens qui font descendre deux de ses proches que personne ne reverra plus. Puis, d'autres scènes d'horreur défilent devant elle depuis la vitre du véhicule : des jeunes du camp enchaînés aux jeeps des miliciens qui les traînent dans la rue, d'autres qui se font attacher chaque jambe à une voiture. Les miliciens criaient partout : « Yallah jayikon el-mawt » (« Allez, votre mort approche »). Une fois au niveau de la ligne de démarcation, le groupe doit descendre du véhicule et traverser à pied le barrage de terre pour rejoindre Beyrouth-Ouest, au milieu d'autres tueries.

Retrouver ses morts

Selon l'universitaire palestinien Yezid Sayigh8, 3 500 personnes sont tuées et des milliers blessées lors du dernier siège. Les victimes sont principalement palestiniennes, mais on compte également des Libanais et des Syriens. En raison des bombardements, les morts n'ont pas pu être enterrés dans le cimetière. Abdelaziz Al-Labadi, médecin dans le camp, raconte que les chabab du camp, les jeunes, se chargeaient d'enterrer les morts entre les habitations, convaincus qu'à la levée du siège les familles pourraient leur offrir une digne sépulture. Les membres du comité des habitants du camp ou des factions enregistraient les noms et lieux d'enterrement des morts. Peu après la chute du camp, et à la suite d'accords conclus entre des factions palestiniennes et les milices de la droite libanaise, des habitants de Tall Al-Zaatar ont pu revenir dans le camp, déterrer 80 corps et les inhumer dans le cimetière des martyrs, à proximité du camp de Chatila, à Beyrouth.

Pour ce qui concerne les victimes de la journée du 12 août 1976, les estimations varient. Il est question de 1 000 à 2 000 personnes tuées, à l'intérieur et à l'extérieur du camp, et de centaines de disparus. Hormis ceux impliqués dans ces massacres, nul ne sait ce qu'il est advenu du corps des victimes, ce qui résonne avec les mots du docteur Youssef Iraki, selon qui « la vérité est la première victime des guerres ».

Après la chute du camp, la direction de l'OLP regroupe les survivants de Tall Al-Zaatar à Damour, une cruelle ironie de l'histoire. En effet, près de sept mois plus tôt, des miliciens de la coalition libano-palestinienne avaient commis un massacre contre les habitants de ce village chrétien et les avaient déplacés de force. Ils y resteront jusqu'en 1982, avant de fuir de nouveau à cause de l'invasion israélienne du Liban.

Pour les Palestiniens, Tall Al-Zaatar n'est en réalité que le début d'une longue série de combats, massacres, sièges et déplacements forcés qui marqueront le reste de la guerre du Liban. Aujourd'hui, parmi les survivants de Tall Al-Zaatar, certains vivent au Liban, souvent dans d'autres camps palestiniens, et beaucoup ont quitté le pays.

Malgré sa disparition en 1976, le camp de Tall Al-Zaatar continue de vivre à travers les mémoires des survivants mais aussi à travers la création, des décennies plus tard, de l'Association des habitants de Tall Al-Zaatar, ainsi que des événements commémoratifs et des pages Facebook qui rappellent l'histoire de celles et ceux qui ont été tués ou ont disparu pendant le siège du camp ou le jour des massacres du 12 août 1976.

Pour aller plus loin

Plusieurs mémoires de survivants de Tall Al-Zaatar ont été publiées dès la fin des années 1970 et dans les années 2000. En 2022, le journaliste Muhammad Daoud Al-Ali, dont la sœur et ses quatre enfants ont disparu le 12 août 1976, publie une recherche inédite sur l'histoire du camp de Tall Al-Zaatar depuis sa fondation jusqu'à sa chute en s'appuyant sur la presse de l'époque ainsi que les témoignages de responsables palestiniens et libanais et d'habitants du camp : Mukhayyam Tall Al-Zaatar : waqâe' al-majzara al-mansiyyat (« Le Camp de Tall Al-Zaatar : récit d'un massacre oublié »), Centre arabe de recherche et d'études politiques, 2022. Voir également son texte publié en ligne, en anglais : « Tal al-Za'atar refugee camp », The Interactive Encyclopedia of the Palestine Question, 2025.

« Silence, ça tourne »

Dans leur pièce de théâtre Silence, ça tourne, Chrystèle Khodr et Nadim Deaibes retracent la tragédie du camp de Tall Al-Zaatar. À travers les témoignages de survivantes, et plus particulièrement celui d'Eva Ståhl, une infirmière suédoise, le spectacle invite à réfléchir sur le pouvoir de la mémoire.
À voir :

  • le 27 novembre 2026 au Théâtre Jean-Vilar à Vitry-sur-Seine
  • les 2 et 3 février 2027 à la Comédie de Reims dans le cadre de FARaway — Festival des Arts de Reims

1Fondée en 1969, cette coalition de partis et d'organisations communistes, socialistes, baathistes et nationalistes chiites a pour objectif le soutien à la résistance palestinienne. Le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) et le Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP), qui forment le noyau du «  front du refus  », en sont membres.

2Sur la «  guerre des deux ans  » et l'ensemble des parties impliquées, voir l'ouvrage de Samir Kassir La Guerre du Liban, De la dissension nationale au conflit régional,Karthala-Cermoc, 1994.

3Dirigée par Fouad Malek et Antoine Barakat, l'Armée du Liban libre regroupe les unités dissidentes de l'armée libanaise. Selon Samir Kassir (1994), au total, les effectifs cumulés des forces combattantes sur le terrain sont estimés à près de 4 000 combattants.

4Lire Henry Laurens, La Question de Palestine, 1967-1982, tome 4, Fayard, 2011 et Yezid Sayigh, Armed Struggle and the Search for State : The Palestinian National Movement, 1949-1993, Clarendon Press., Oxford, 1997.

5Faction créée par Étienne Sacr en 1975, elle est la plus extrémiste du Front libanais regroupant les partis et milices de droite.

6Ou Jaych Barakat (l'armée du colonel Barakat) est créée en 1976 par le colonel Antoine Barakat, maronite, un fidèle du président libanais Suleiman Frangié.

7Harakat Al-Chabab Al-Loubnaniyya, créé par les frères «  Al-Bach  » Maroun et Jean El-Khoury, ancien chef de section des Kataëb.

8Yezid Sayigh, op. cit.

Beyrouth. Poétique de la catastrophe

L'image montre un paysage urbain dévasté, avec des débris et des matériaux en désordre dans le premier plan. On peut voir des bâtiments partiellement détruits en arrière-plan, témoignant des dommages importants. L'atmosphère semble désolée, illustrant l'impact d'une catastrophe, probablement une explosion ou une destruction massive. Des structures modernes sont visibles, mais leur état montre les effets néfastes de l'événement. Le ciel est dégagé, contrastant avec la gravité de la scène au sol.

A l'occasion du sixième anniversaire de l'explosion d'un dépôt de nitrate d'ammonium dans le port de Beyrouth, qui a fait deux cents morts, des milliers de blessés et des dégâts considérables, nous republions un texte de réflexion sur ce terrible événement. Quelles sont les conséquences de ce drame pour un peuple libanais épuisé ? Comment le pays va-t-il se sortir de la faillite de ses élites politiques et utiliser l'aide internationale, après sa gestion désastreuse de la situation des réfugiés syriens ? Éléments de réponse, en compagnie du poète Mahmoud Darwich.

Le spectacle […] est l'autoportrait du pouvoir à l'époque de sa gestion totalitaire des conditions de l'existence.

Guy Debord, La société du spectacle

Le spectacle de la déflagration du 4 août 2020 continuera à résonner longtemps dans les esprits de certains Libanais comme un crime impardonnable. Mais uniquement pour certains. Pour d'autres, le crime sera vite oublié, banalisé par d'autres urgences plus ou moins graves, terni par des nouveautés plus éclatantes, remplacé par des crimes dernier cri et de nouveaux spectacles.

L'oubli est l'allié principal de tous les criminels, depuis la loi d'amnistie générale qu'ils ont — eux-mêmes, toujours les mêmes — votée en août 1991, au lendemain de la guerre du Liban (1975-1990).

Bien plus que la convergence de leurs intérêts criminels, c'est d'abord l'oubli des atrocités par d'autres atrocités qui constitue pour eux la principale garantie de la permanence de leur domination. Ils savent d'expérience qu'ils ont longtemps commis l'abominable et l'impardonnable. Et qu'aucun tort n'a été réparé.

Bientôt, une nouvelle amnistie à l'horizon. Et un nouveau pacte national, une nouvelle union nationale ? À la demande d'Emmanuel Macron, dira-t-on ? Et de nouveaux crimes perpétrés par les mêmes criminels, l'aide internationale aidant ?

Après l'explosion, retour du courant électrique dans les quartiers sinistrés de la ville. Avant le 4 août, Beyrouth sombrait dans le noir total pendant des semaines. Une à deux heures d'électricité par jour, au grand maximum. L'explosion a-t-elle mis fin aux multiples rationnements d'électricité, d'eau et de devises étrangères ?

L'oubli dont il est question ici n'est pas le refoulement inconscient ou répressif d'images trop douloureuses pour être maintenues dans la mémoire collective. Pour rappeler, en la détournant, une formule de Guy Debord, l'oubli dans son sens politique n'est pas la suppression d'une série d'images, mais un rapport social entre des personnes, un rapport de domination médiatisé par une succession d'images. Tout est dans l'art de la mise en scène.

Nous allons la brûler, cette ville.
Nous devons la brûler, cette ville.
Ne serait-ce que pour lui donner un peu plus d'éclat.

Visages sur les murs, martyrs à peine sortis de la mort et des presses. Mort qui rejoue sa propre mort, qui chasse celle qui l'a précédée pour prendre sa place sur son coin de mur.

Mahmoud Darwich, Une Mémoire pour l'oubli

Le 4 août 2020, deux explosions au port de Beyrouth détruisent plusieurs quartiers du centre de la capitale, causant des centaines de morts, des milliers de blessés, des centaines de milliers de déplacés et de sans-abris. Leur nombre exact est difficile à déterminer, tant les compteurs de la mort sont (eux aussi) trafiqués. Bientôt, les compteurs seront remis à zéro.

Sur les murs de Beyrouth, la représentation iconographique des martyrs a toujours attendu sagement les nouveaux martyrs, à peine sortis de la mort et des presses. Privés d'apparence, les anciens martyrs retournent lentement hors monde, dans les catalogues et les archives mal entretenus de notre historiographie.

Il en va tout autrement des drapeaux et des slogans des partis. Et des images de leurs chefs.

Je me réveille et, dans les habits de mon cadavre, je cherche trace de moi.
Et nous rions : Nous sommes encore en vie,
Tout comme le reste des gouvernants.

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes

Le samedi 8 août, appelé « samedi de la vengeance » par les groupes protestataires, les forces de l'ordre ont brutalement réprimé des centaines de milliers de manifestants, à quelques kilomètres de l'épicentre des explosions, quatre jours après la catastrophe. Aucun artifice n'a été épargné dans cette mise en scène de la brutalité d'une mort qui veut rejouer sa propre mort : des grenades lacrymogènes, des balles en caoutchouc et des balles réelles, des armes illégales comme les balles à grenailles de plomb, et des snipers de l'armée tirant à tout hasard au jeu de la loterie de la mort.

Au bilan, au moins 250 blessés dont 65 gravement1.

Ordre contre Ordre. L'Ordre des avocats constitue déjà un dossier sur l'affaire pour déposer une plainte contre les forces de l'ordre, alors que l'État justifie les dizaines d'arrestations en annonçant que 105 militaires et 70 policiers ont été blessés par la violence des manifestants.

Bientôt, les compteurs seront remis à zéro.

Spectacle contre spectacle. Les forces de l'ordre observent complaisamment les manifestants qui occupent quatre ministères et les locaux de l'Association des banques du Liban. L'armée se charge par la suite de vider les lieux et procède le lendemain à l'arrestation des coupables qui, dans les locaux occupés, ont détruit les photos du président de la République.

Ma blessure leur était l'exposition d'un touriste qui aime collectionner les photos.

Mahmoud Darwich, « Passeport » in Ma bien-aimée se réveille

Il y eut d'abord la visite des lieux par le président libanais Michel Aoun, le 5 août à l'aube. Incognito. Puis retour sur la scène du crime de son homologue français, le jeudi 6 août, pour un bain de foule.

Deux visites, qui dépassent de loin tous les pronostics des poètes. Nos plaies seront enfin autant d'occasions de mendier l'aide internationale.

Le 7 août, le président Aoun et le chef du Hezbollah se félicitent mutuellement de ce que l'isolement du gouvernement libanais sur la scène internationale a été enfin levé après l'explosion de Beyrouth qui « a mis fin au blocus imposé au Liban et ouvert la voie aux aides financières internationales ». Pourtant, la déclaration de la Conférence de soutien et d'appui des pays donateurs organisée le 9 août 2020 à l'invitation du président Macron et du Secrétaire général des Nations unies António Guterres a bien rappelé que les aides d'urgence ne passeront pas par les canaux étatiques, et que le soutien de la communauté internationale sera « coordonné sous la direction des Nations unies, et déployé directement à la population libanaise »2.

Ce fait n'est pas nouveau, puisque la dernière Conférence économique pour le développement du Liban par les réformes avec les entreprises, dite Conférence CEDRE, avait promis en avril 2018 à l'État libanais une aide internationale de 11 milliards de dollars (9,3 milliards d'euros) si le pays engageait une véritable réforme de ses institutions politiques. Or, il semblerait que l'État libanais peine à attirer des fonds de soutien, tant ses dirigeants sont soupçonnés de détournements d'argent organisés dans le cadre de ce qui semble devenir la marque du système : le clientélisme politique.

Avec l'enlisement du pays dans sa crise économique et financière en 2019, les négociations avec le FMI semblent également buter sur les mêmes obstacles : l'absence de volonté sérieuse de la part des dirigeants de réformer le système politique.

Résultat : Un espace pour l'abri.
[…]
Beyrouth — Rue dans des navires.
Beyrouth — Port pour le regroupement des villes. _ […]
Connais-tu un à un les tués ?
Je reconnais les amoureux à leurs regards.

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes

Il faut le dire. Puis l'oublier.

C'est la crise des réfugiés syriens qui constitue la toile de fond de ce tableau sinistre. Et c'est un fait rarement souligné dans les médias locaux et internationaux : le Groupe international de soutien au Liban (GISL) qui a organisé la Conférence CEDRE, et que Macron entend mobiliser aujourd'hui pour le peuple libanais, est lui-même né de l'expérience de la gestion étatique de la crise des réfugiés.

C'est cette histoire qui mérite d'être retracée, s'il faut comprendre la trame des négociations qui se jouent quand le malheur d'un peuple se vend en spectacle sur le marché de l'aide humanitaire.

Pourquoi leur demande-t-on tant d'oubli ? Qui peut leur fabriquer une mémoire nouvelle, ombre brisée d'une vie lointaine dans un carcan de métal hurlant ?

Mahmoud Darwich, Une Mémoire pour l'oubli

Depuis le début de la guerre en Syrie en mars 2011, l'afflux d'un million et demi de réfugiés syriens au Liban a constitué aux yeux des gouvernements successifs une opportunité pour capturer l'aide internationale (là les compteurs ne fonctionnent plus : beaucoup trop de zéros). L'État a commencé par créer un fonds spécial (hors budget) pour les réfugiés ne relevant pas des lois des finances publiques, destiné à recevoir l'aide des donateurs internationaux, en violation flagrante de tous les principes constitutionnels relatifs aux finances de l'État. Heureusement, la communauté internationale n'a pas suivi, préférant acheminer l'aide via le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et les ONG, et le fonds est resté vide malgré les discours alarmants de l'élite politique.

Le 25 septembre 2013 est créé sous l'égide de l'ONU le Groupe international de soutien (GIS) au Liban pour l'aide aux réfugiés et aux communautés libanaises d'accueil, l'appui aux forces armées libanaises et le soutien à l'économie, en présence du président libanais de l'époque Michel Sleiman, du président de la Banque mondiale et des ministres des affaires étrangères français, britannique, russe notamment. Aussi, l'année 2014 a été une véritable campagne de levée de fonds pour faire face à la crise des réfugiés que l'État libanais qualifie de « danger existentiel ». Ainsi, à l'ouverture d'une réunion du GIS à l'Élysée en mars 2014, le président Michel Sleiman, affirme que la présence de millions de réfugiés syriens représente « un danger existentiel qui menace l'unité libanaise ». Ces propos viennent soutenir une initiative du GIS qui annonce la création d'un fond multidonateurs pour le Liban, administré par la Banque mondiale.

Néanmoins, ces tentatives de collecte d'argent ne porteront pas leurs fruits, tant l'acharnement des dirigeants libanais semble suspect, comme le montre un rapport de 2016 du Sénat français : « Le gouvernement [libanais] milite pour une majoration de l'aide internationale, tablant sur la somme de 4,9 milliards de dollars [4,14 milliards d'euros] annuels. Il souhaite une gestion directe des crédits, regrettant que les financements soient accordés aux organisations non gouvernementales. Le HCR estime de son côté les besoins de financement à 2,4 milliards de dollars » [2 milliards d'euros].

Après l'échec de ces campagnes de levées de fonds, le gouvernement libanais a radicalement modifié sa politique à l'égard des « déplacés » syriens, le statut de réfugiés leur étant dénié par un pays qui n'est pas signataire des Conventions de Genève. La frontière syro-libanaise a été officiellement fermée le 20 octobre 2014, décision suivie par le durcissement des conditions de séjour et de travail pour les ressortissants syriens. À partir de cette date, dans les discours officiels, c'est l'État libanais qui prétend refuser l'aide internationale. Elle serait suspecte, représentant un danger pour le Liban, car liée à un projet d'implantation définitive des réfugiés (tawtin).

Puisqu'ils se sont avérés moins rentables que prévu, ces réfugiés sont désormais appelés à rentrer chez eux, comme l'exprime la position officielle du ministre des affaires étrangères Gebran Bassil, lors de la réunion de Bruxelles de février 2019.

J'interroge l'islam dernier :
Au commencement était le pétrole
Ou l'indignation ?

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes

Aujourd'hui, de nouveaux spectacles attendent leur tour, pour accéder à la sphère de l'apparence dans l'espace public des opinions. Déjà se profilent à l'horizon les débats pour les nominations du prochain gouvernement après à la démission du cabinet du premier ministre Hassan Diab, le lundi 10 août. Peut-être aussi des élections parlementaires anticipées ?

Une constellation d'images colonisera le monde vécu pour laisser le crime dans l'ombre, et les criminels hors champ.

The show must go on. Emmanuel Macron n'a-t-il pas annoncé une programmation sensationnelle pour l'automne 2020, avec un nouveau pacte national et une refondation du système politique, l'aide internationale aidant ?

Et pourquoi pas, dans les coulisses, des négociations sur le destin des réfugiés ou la délimitation des frontières maritimes et du potentiel pétrolier du pays ?

L'immeuble offrait à ses habitants le spectacle du toit ridé de la mer, façade de verre désormais tournée vers le massacre à ciel ouvert.

Mahmoud Darwich, Une mémoire pour l'oubli

Le soir de la catastrophe, le 4 août 2020, les rues de Beyrouth rejouent leurs scènes de guerre. Les hôpitaux de la capitale, endommagés par les explosions, peinent à recevoir des milliers de blessés. Dans les ruines de leurs ruelles et de leurs appartements, les rescapés cherchent des cadavres sous les débris, et aussi à sauver ce qui reste de leurs propriétés : quelques bijoux, et des billets de banque que l'on a eu le malheur d'économiser sous les matelas, depuis que les banques libanaises ont limité les retraits des dépôts et instauré un contrôle de facto des capitaux, en octobre 2019, dans un contexte de dépréciation — elle aussi spectaculaire — de la livre libanaise.

Des habitants fouillent les décombres de leurs ruines à la recherche d'un billet perdu. En devise étrangère de préférence.

Le lendemain, on commence à déblayer ce qui reste de ses murs.

Bien entendu, faute de pouvoir se tourner vers le Haut Conseil des secours qui n'a toujours pas entamé son enquête sur le terrain, les Beyrouthins n'oublient pas de prendre en photo l'ampleur des dégâts avant de commencer les travaux, au cas où il s'agirait un jour de faire valoir leurs blessures devant une commission internationale ou des ONG en charge de les indemniser.

Ordure envolée des degrés vers le trône.
Architecture de la décomposition et de la recomposition,
Mêlée des passants sur les trottoirs au soir précédant le séisme.
Elle s'est retournée contre nous et nous a tourné le dos.
Son urbanisme, les lignes du monde marchant vers le nouveau marché.
Un monde qui s'achète et se vend, grimpe ou chute au gré des taux du dollar
Et de l'once de l'or qui grimpent ou chutent au gré de la variation des prix du sang oriental.

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes


2Communiqué final de la Conférence internationale de soutien et d'appui à Beyrouth et au peuple libanais, fort de Brégançon, 9 août 2020.

Liban. Une autre stratégie pour sortir de l'impasse

Par : Ziad Majed
Des personnes signent un accord, entourées de drapeaux et en présence d'observateurs.

Pris dans les rivalités entre les États-Unis, Israël et l'Iran, le Liban n'a que peu de marge de manœuvre. Mais l'accord-cadre signé le 26 juin 2026 entre Beyrouth et Tel-Aviv sous l'égide de Washington est loin d'offrir une perspective de retour à la paix et à la libération du territoire libanais. D'autres tactiques sont pourtant possibles.

En cet été 2026, le Liban demeure pris entre deux orientations antagonistes. La première prolonge la stratégie militaire du Hezbollah, étroitement liée aux priorités régionales de l'Iran et conduite en dehors des institutions de l'État. La seconde mise sur l'administration états-unienne pour obtenir le retrait de l'armée israélienne des zones qu'elle occupe dans le sud du pays et engager la reconstruction.

Cette polarisation appauvrit le débat national en érigeant l'arsenal du Hezbollah et la supériorité israélienne en réalités indépassables. Les choix se trouvent ainsi réduits à deux formes de subordination : l'alignement sur les décisions iraniennes ou le recours à une médiation états-unienne dont les priorités coïncident largement avec celles de Tel-Aviv.

Le Hezbollah a contribué à cette impasse en conservant ses armes après la libération du Sud-Liban en 2000, au terme de vingt-deux années d'occupation et de résistance, puis en intervenant dans la guerre syrienne à partir de 2012 et, enfin, en ouvrant depuis 2023 des « fronts de soutien » à Gaza et à Téhéran. Ces décisions ont engagé un pays politiquement fracturé et plongé dans une profonde crise économique et des confrontations régionales dont le parti maîtrisait de moins en moins le rythme et l'issue.

Parallèlement, l'escalade israélienne, l'urbicide dans le Sud et la banlieue de Beyrouth, le déplacement forcé d'un million de personnes, le meurtre de plus de quatre mille Libanais et l'occupation de dizaines de villages ont confirmé la stratégie de Tel-Aviv. Elle est inscrite dans les logiques historiques israéliennes d'expansion territoriale, de nettoyage ethnique et de destruction. Les incursions des années 1960, les invasions de 1978 et de 1982, jusqu'au siège de Beyrouth, l'établissement pendant deux décennies d'une bande frontalière occupée, la doctrine de bombardements massifs dite « Dahiyeh » en 2006, et la préparation de dizaines d'assassinats et d'opérations telles que celle des bipeurs en 2024 témoignent d'une volonté israélienne persistante de soumettre l'espace libanais à une surveillance et à une menace récurrente, tout en présentant ces offensives comme « défensives ».

Un accord asymétrique

Dans ces conditions, la prudence reste indispensable face à l'asymétrie militaire, à l'ampleur prévisible des dégâts et à l'impunité dont Israël continue largement de bénéficier. Mais toute stratégie devrait s'appuyer sur une lecture lucide des ambitions de Tel-Aviv, plutôt que sur l'illusion qu'une modification de la seule conduite du Liban suffirait à garantir la stabilité.

L'accord-cadre signé le 26 juin 2026 entre l'État libanais et Israël, sous l'égide des États-Unis, reflète à la fois cette asymétrie et cette illusion. Le retrait israélien complet, le retour des déplacés et la reconstruction des villages détruits y demeurent subordonnés au désarmement du Hezbollah, tandis qu'Israël conserve une large marge d'interprétation de ses « exigences sécuritaires » et de son « droit à agir ».

Le Liban est tenu de produire des « résultats rapides et vérifiables », alors que les engagements israéliens restent conditionnels ou flous. L'accord entérine ainsi le rapport de force issu de la guerre davantage qu'il ne contribue à l'atténuer ou à le faire évoluer.

Vance contre Rubio

Les circonstances de sa signature révèlent, par ailleurs, la concurrence entre deux démarches états-uniennes. La première, portée par le vice-président J. D. Vance et liée aux négociations entre Washington et Téhéran, reconnaît à l'Iran un rôle politique dans le règlement de la guerre au Liban. La seconde, coordonnée par son rival pour la présidentielle de 2028, le secrétaire d'État Marco Rubio, privilégie la pression exercée sur le Hezbollah et les autorités libanaises, en misant sur la supériorité militaire israélienne pour imposer un nouvel ordre politique.

Le pouvoir libanais a cherché à empêcher l'Iran de parler en son nom et à retrouver une place dans la négociation. Mais le tête-à-tête avec Israël, sous médiation exclusivement états-unienne, a surtout déplacé le centre de dépendance. La carte que Téhéran devait perdre a été confiée à Washington et, plus précisément, à Rubio et au courant de l'administration états-unienne le plus proche des positions israéliennes.

L'application de l'accord demeure dès lors incertaine. Le transfert des armes du Hezbollah à l'État suppose un compromis intérieur, lui-même tributaire des compromis irano-états-uniens. La pression militaire israélienne affaiblit matériellement le parti chiite, mais conforte aussi, au sein de sa base populaire, l'argument qui lie le maintien de l'arsenal à la perpétuation de l'occupation et d'un danger existentiel pour la communauté chiite. Le processus risque donc de rester suspendu entre des engagements libanais difficiles à mettre en œuvre et des obligations israéliennes constamment différées.

L'administration du président Donald Trump accentue encore cette fragilité. Sa conception des relations internationales privilégie la transaction, la force et une souveraineté à géométrie variable, particulièrement lorsqu'il s'agit des États et des entités les plus vulnérables. Ses positions sur Gaza, toujours soumis à l'entreprise génocidaire israélienne, le Groenland, le Venezuela ou l'Ukraine traduisent une vision dans laquelle les territoires et les populations deviennent des objets de négociation entre puissances. Les appels adressés par Trump au président par intérim syrien Ahmed Al-Charaa pour qu'il intervienne au Liban contre le Hezbollah inscrivent, de la même manière, le pays dans un espace régional exposé à de nouveaux conflits et à des arrangements issus de la violence et de la violation du droit international.

La perspective d'une bande frontalière occupée

Le maintien d'une zone sous occupation israélienne au Sud-Liban dépasserait, par ailleurs, le cadre d'un dispositif militaire provisoire. Il prolongerait le déplacement des habitants, retarderait une reconstruction extrêmement difficile, paralyserait l'agriculture et le commerce, et placerait les terres comme les ressources hydrauliques méridionales sous une menace et un chantage permanent. Les déclarations israéliennes rapportées à l'hiver 2026 évoquaient déjà une présence d'une durée indéterminée.1

Une telle dissociation territoriale prendrait rapidement, au Liban, une dimension sociale et politique inquiétante. Elle renforcerait le sentiment d'abandon d'une partie de la population, ainsi que des discours d'une autre partie présentant la guerre avec Israël et ses conséquences comme une « affaire chiite » plutôt que comme une question nationale.

Briser ce cercle vicieux nécessite l'articulation de plusieurs dynamiques. Elle associerait un dialogue libano-libanais sur les armes du Hezbollah et la stratégie nationale de défense, une négociation sur le cessez-le-feu et le retrait israélien des territoires occupés et un retour des déplacés, une coordination avec les États engagés dans la médiation entre Iraniens et États-Uniens, de même qu'une initiative diplomatique et juridique de plus grande ampleur.

Jouer la carte du multilatéralisme diplomatique et du droit

La diplomatie gagnerait parallèlement à dépasser le parrainage exclusif de Washington, sans nécessairement le contrarier. La coordination avec l'Arabie saoudite, l'Égypte, le Qatar, la Turquie et le Pakistan pourrait être complétée par des échanges avec la France, l'Union européenne, la Chine et d'autres puissances. Cette diversification offrirait certes peu de garanties immédiates, mais elle réduirait l'isolement du Liban et replacerait le retrait israélien, la reconstruction et les compensations dans plusieurs espaces de négociation.

Les relations avec la Syrie constituent un autre volet de cette politique. L'occupation israélienne de territoires appartenant aux deux pays, la délimitation des frontières dans la Bekaa et au Nord, le statut des fermes de Chebaa occupées par Israël depuis 19672, le dossier des détenus syriens au Liban3, le retour des réfugiés syriens dans leur pays et les projets de développement économique appellent la mise en place d'un cadre bilatéral durable. La coopération permettrait de dépasser aussi bien l'ancienne logique de tutelle que les projets visant à faire à nouveau de la Syrie un instrument d'intervention dans les équilibres libanais.

La disposition la plus préoccupante de l'accord-cadre entre le Liban et Israël figure dans son article 13, par lequel les parties s'engagent à suspendre « les actions jugées hostiles ou préjudiciables dans les enceintes politiques et juridiques internationales ». Cette clause pourrait entraver les démarches de l'État libanais concernant le meurtre par Israël de milliers de civils, les attaques ciblées contre les secouristes et les journalistes, les destructions systématiques d'infrastructures et de villages entiers, et les dommages agricoles et environnementaux.

Sa portée apparaît d'autant plus importante que plusieurs procédures internationales ont montré qu'il était possible de contester, au moins partiellement, l'impunité dont Israël a bénéficié. Les démarches engagées devant les juridictions internationales, comme les plaintes déposées dans certains pays contre des membres de son armée, ouvrent des voies que le Liban aurait intérêt à préserver.

L'atout de la Cour pénale internationale

Une première option consisterait à relancer le débat sur l'adhésion du pays à la Cour pénale internationale (CPI). Cette démarche pourrait établir la compétence de la Cour à l'égard des crimes commis sur le territoire libanais et offrir un cadre judiciaire durable, malgré les pressions diplomatiques états-uniennes qu'elle ne manquerait pas de susciter. Mais, après tout, Donald Trump n'est pas éternel.

La deuxième option concerne la documentation. La constitution d'une base nationale réunissant photographies, vidéos, témoignages, rapports médicaux, images satellitaires, expertises balistiques, actes de propriété et évaluations environnementales permettrait de préserver les preuves des crimes israéliens et de préparer des dossiers susceptibles d'être utilisés devant différentes juridictions. Les publications officielles de l'armée israélienne et de ses membres pourraient également contribuer à l'identification des unités, des responsables, des lieux d'opération et des crimes commis.

Les juridictions nationales et les mécanismes de compétence universelle constituent une troisième option. Selon les législations concernées, les victimes libanaises possédant une autre nationalité pourraient déposer plainte pour les crimes commis contre leurs proches ou leurs biens. La présence de binationaux dans l'armée israélienne peut également ouvrir des possibilités de poursuites dans des pays tiers. De telles initiatives supposeraient une coordination étroite entre avocats, associations libanaises et organisations internationales, et leur portée dépasse l'éventualité d'un jugement rapide. Elles peuvent restreindre les déplacements des personnes mises en cause, accroître le coût politique des opérations militaires, préserver la mémoire judiciaire des faits et consolider les demandes de réparation.

Retrouver une capacité d'action

Le bilan des deux stratégies libanaises exclusives suivies jusqu'ici apparaît sévère. Le Hezbollah a perdu une part importante de ses capacités sans parvenir à protéger le Sud contre l'occupation et les destructions. Quant au gouvernement, il a retrouvé une place formelle dans les négociations, mais à l'intérieur d'un cadre largement déterminé par Washington et Tel-Aviv.

L'enjeu consiste donc à rassembler les instruments dispersés dont dispose le pays : la diplomatie, le dialogue national, les recours juridiques et les contacts internationaux avec tout acteur prêt à soutenir les démarches destinées à mettre fin à l'occupation israélienne. Aucun de ces leviers ne saurait, à lui seul, infléchir les dynamiques en cours. Leur articulation pourrait toutefois accroître les marges de manœuvre du Liban et contenir certaines des tensions politiques internes.


1«  Le 27 février, le ministre israélien de la défense [Israël Katz] a dit que les forces israéliennes allaient “rester pour une durée indéterminée” dans une zone tampon à la frontière entre Israël et le Liban  ». À lire dans «  Liban - Rapport annuel 2026  », Amnesty International, 21 avril 2026.

2NDLR. Bande de territoire de 25 km2 occupée par Israël et située à la frontière entre le Liban et le territoire syrien du plateau du Golan.

3NDLR. Environ 2 000 Syriens sont détenus au Liban. Parmi eux, plusieurs centaines font l'objet de poursuites pour «  terrorisme  » ou pour des agressions visant les forces de sécurité libanaises. D'autres encore sont détenus, dans l'attente d'un procès, pour avoir appartenu à des groupes armés ou jihadistes ayant combattu le régime de Bachar Al-Assad. Depuis le renversement du régime Assad en décembre 2024, la question des détenus est l'un des principaux points de friction entre le Liban et la Syrie. Un accord entre les deux pays a néanmoins été signé en février 2026 et, en juin, 128 détenus syriens ont été livré à Damas.

Georges est revenu, Ziad est parti ! Une certaine histoire de la gauche libanaise

Deux hommes sur fond de drapeau libanais et symbole du communisme.

Le 25 juillet 2025, Georges Ibrahim Abdallah, enfin libéré, rentre dans son Liban natal où il est accueilli en héros. Le lendemain matin, Ziad Rahbani, musicien, homme de théâtre et de radio, fils du couple légendaire Fairouz et Assi Rahbani, rend son dernier souffle dans un hôpital du quartier Hamra, à Beyrouth. La gauche libanaise – et arabe – passe de l'euphorie aux larmes. Portraits.

Il a fallu deux jours seulement pour que les médias libanais évoquent un mot passé de mode : la gauche. Deux spectres de Marx attirent leur attention. Le premier, Georges Ibrahim Abdallah, ancien militant des Factions armées révolutionnaires libanaises (FARL), est revenu de la prison française de Lannemezan le 25 juillet 2025 pour prendre la direction de son village natal de Qobeyat, dans le nord du Liban, après une longue incarcération de quatre décennies. Le second, le musicien et homme de théâtre Ziad Rahbani, a été membre du Parti communiste libanais (PCL). Fils de la diva libanaise Fairouz et du compositeur Assi Rahbani (1923-1986), génie musical hors-norme à l'ironie mordante, il s'en est allé le lendemain du retour de Georges Ibrahim Abdallah. La maladie l'a emporté à l'hôpital Khoury, dans le quartier de Hamra, à Beyrouth, laissant le pays sous le choc.

À 24 heures d'intervalle seulement, dans des registres et des répertoires d'action différents, Georges Ibrahim Abdallah et Ziad Rahbani racontent tous deux une certaine histoire de la gauche libanaise, entre plume et fusil : l'un guévariste, l'autre tenant plus d'une figure à la Bertolt Brecht, mais tous deux mus par une même passion anticoloniale, farouchement solidaires des Palestiniens dans leur Liban natal. Ce sont également deux assignés chrétiens au registre de l'état civil libanais, dans un pays figé dans les règles rigides du confessionnalisme politique, Georges Ibrahim Abdallah étant maronite, et Ziad Rahbani grec-orthodoxe. Mais cette assignation confessionnelle ne les a nullement empêchés de soutenir une résistance, même « islamique », au Liban. Le départ du premier et le retour du second sont concentrés en un très court moment historique. Hasard ou destinée, il eût été difficile de ne pas les relier.

À l'ombre du FPLP

Dans cette résonance entre Georges et Ziad, il y a d'abord la Palestine et la gauche, ou la gauche parce que la Palestine. Né en avril 1951, Georges Ibrahim Abdallah, instituteur de métier, est d'abord socialisé politiquement dans les rangs du Parti syrien national social (PSNS)1, une formation laïque se réclamant de l'unification d'une « grande Syrie » et du refus des anciennes frontières de la période du mandat français. Le PSNS est en effet, à cette époque, particulièrement bien implanté dans les terres chrétiennes du Nord-Liban. Abdallah s'engage dans la seconde moitié des années 1970, comme tant de Libanais alors, dans les rangs d'une formation palestinienne marxiste, nationaliste et léniniste : Le Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP) de Georges Habache (1926-2008).

C'est encore l'époque — les années 1970 — où le narratif socialement émancipateur de la gauche libanaise se marie aisément avec l'aspiration à la libération nationale palestinienne. Le vieux PCL fondé en 1924, le Parti socialiste progressiste (PSP) de Kamal Joumblatt (1917-1977) ou la toute jeune Organisation d'action communiste au Liban (OACL) née à la fin des années 1960, sont les alliées de l'Organisation pour la libération de la Palestine (OLP), dans le cadre de la guerre civile (1975-1990). C'est aussi le temps d'une véritable « Internationale de la Palestine »2 : des milliers de combattants de gauche radicale et de mouvements de libération nationale, venus d'Europe occidentale, d'Asie, d'Afrique du Sud, d'Amérique latine et de l'ensemble des pays arabes partent au Liban, dans les camps de réfugiés palestiniens, pour se former au métier des armes. Ils adhèrent à des formations politiques palestiniennes : le FPLP ou le Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP) — dans un versant décolonial marxisant —, mais aussi au Fatah de Yasser Arafat (1929-2004), le président de l'OLP.

Blessé en 1978, lors de la première invasion israélienne du Sud-Liban, Georges Ibrahim Abdallah devient par la suite l'un des fondateurs des FARL, petite organisation marxiste proche du FPLP, frappant israéliens et américains à l'étranger. Elles revendiquent une série d'attentats ciblés en France dans la première moitié des années 1980, dont les assassinats de l'attaché militaire étatsunien à Paris, Charles R. Ray (18 novembre 1982), et de Yacov Barsimantov, deuxième conseiller de l'ambassade israélienne et agent de liaison du Mossad (3 avril 1982).

Depuis, l'histoire des FARL se dévoile au fur et à mesure des années, mais avec parcimonie : l'organisation clandestine protège les siens et les siennes des représailles israéliennes au Liban. Disparue du paysage politique d'après-guerre civile libanaise au début des années 1990, l'organisation émet pourtant de rares communiqués rendant hommage à leurs disparus ces dernières années. C'est ainsi que le public libanais apprend, en décembre 2016, le décès de Jacqueline Esber, « camarade Rima » de son nom de guerre, compagne de route de Georges Ibrahim Abdallah. Née en 1959 dans le village de Gibrayel, non loin de celui de la famille Abdallah, membre des FARL, c'est elle qui abat Yacov Barsimantov à Paris au mois d'avril 1982. Nul ne sait comment elle revient au Liban, échappant aux services de police français, ni comment elle défie pendant plusieurs décennies de semi-clandestinité au Liban l'œil furibond des services israéliens.

Quant à Georges Ibrahim Abdallah, la suite de l'histoire est connue, de son arrestation à Lyon en octobre 1984 pour usage de « vrai-faux papiers » algériens à sa condamnation trois ans plus tard à une peine de perpétuité pour complicité d'assassinat. Une implacable campagne médiatique française – de droite comme de gauche – avait alors imputé à tort au « clan Abdallah » (Georges et ses frères) la série d'attentats commis en France de 1985 à 1986 par le Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes et du Proche-Orient (CSPPA). Libérable depuis 1999, Georges Ibrahim Abdallah a toujours vu ses demandes de mise en liberté déboutées, devenant le plus ancien prisonnier politique d'Europe occidentale, jusqu'au 17 juillet 2025, date à laquelle la Cour d'appel de Paris autorise sa libération conditionnelle à compter du 25 juillet. Il retourne ce jour-là au Liban.

Le tournant de Tal El-Zaatar

L'histoire palestinienne de Ziad Rahbani est moins connue, ou plutôt, elle est souvent tue. Le musicien, le compositeur, l'homme de théâtre, le « fils de Fairouz et Assi Rahbani », celui qui a inventé un style musical absolument inimitable, empruntant tout autant au jazz qu'à la musique orientale : tout cela fut allègrement célébré à sa mort dans un consensus de façade, au-delà des clivages politiques et des appartenances confessionnelles. Et pourtant, rien de moins consensuel au Liban que d'avoir croisé les rangs du FPLP – la même organisation marxiste-léniniste à laquelle appartint Georges Ibrahim Abdallah.

En 2012, Ziad Al-Rahbani est sur le plateau de la chaîne d'information panarabe Al-Mayadeen. Interviewé par son directeur Ghassan Ben Jeddou, le musicien se rappelle les premiers moments du massacre de Tal El-Zaatar, à l'été 1976. Camp de réfugiés palestiniens niché dans l'est chrétien de Beyrouth, il est assiégé par les milices maronites des Kataeb (les Phalanges) de Bachir Gemayel (1947-1982), des Gardiens du Cèdre de Etienne Saqr et des Tigres du Parti national libéral (PNL) de l'ancien président de la République Camille Chamoun (1900-1987), tous assistés par l'armée syrienne qui s'est alors retournée contre les Palestiniens. Le jeune Ziad, âgé d'une vingtaine d'années, assiste aux bombardements du haut de la maison familiale de Rabieh, dans les hauteurs de Beyrouth. Il se remémore également les visites de dirigeants des Kataeb (Karim Pakradouni, Michel Samaha) et de représentants des services syriens (Ali Douba, Nazi Jamil, Ali Al-Madani) au domicile familial, les soirées se terminant parfois par des danses sur les tables, alors que le massacre est voisin. Il enregistre alors discrètement les conversations, et rapporte la teneur des discussions secrètes au FPLP. Le massacre de Tal El-Zaatar le décide à fuir l'est chrétien, pour rejoindre Beyrouth ouest, en une forme de rupture politique et familiale.

Fairouz - Wahdon
La chanson « Wahdon » (Seuls) est un texte du poète libanais Talal Haydar, mis en musique par Ziad Rahbani pour sa mère Fairouz. La chanson s'inspire d'un fait réel : le poète avait l'habitude de prendre son café sur le balcon de sa maison qui donnait sur une forêt. En 1974, tous les matins, trois jeunes hommes passaient, le saluaient et s'engouffraient dans la forêt. Ils y passaient la journée, et le soir, ils repassaient devant chez lui et le saluaient à nouveau. Un jour, ils passent le matin, le saluent, mais ne rentrent pas le soir. Haydar s'inquiète. Il découvre ensuite, dans les journaux, les visages familiers des trois jeunes hommes : il s'agissait de trois combattants — palestinien, syrien et irakien — du FPLP - Commandement général, qui avaient fait une opération à Kiryat Shmona, dans le nord d'Israël, préparée pendant plusieurs jours dans la forêt. La chanson « Wahdon » leur rend hommage.

S'ensuit une collaboration riche de plusieurs années avec l'organisation palestinienne – et avec son jumeau libanais, le Parti d'action socialiste arabe (PASA)3. Il compose plusieurs chansons pour le FPLP, sans jamais les signer, et travaille avec son département cinématographique. Il compose ainsi la bande originale de l'adaptation filmée de Retour à Haïfa, nouvelle de l'écrivain, intellectuel et ancien porte-parole du FPLP Ghassan Kanafani (1936-1972), assassiné par le Mossad à Beyrouth. Le film sort en 1982, sous la direction du réalisateur irakien Kassem Hawal.

Les pas de Ziad se rapprochent alors du PCL dont il devient membre. La formation marxiste est alors au cœur de la résistance armée à l'occupation israélienne du Sud-Liban, à la suite de l'offensive meurtrière de l'été 1982. Elle a lancé, avec d'autres formations de gauche et nationalistes, le Jammoul (Jabhat al-Mouqawama al-Ouataniya al-Loubnaniya, Front de la résistance nationale libanaise), qui harcèle les troupes israéliennes depuis septembre 1982.

En 1984, Ziad Rahbani compose l'hymne du PCL, à l'occasion du soixantième anniversaire de la fondation du Parti. Dès lors, la faucille et le marteau ne quitteront plus son cou sur les plateaux télévisés. Il collabore régulièrement avec les grands médias du PCL – la radio Sawt el-chaab (La voix du peuple) et le journal Al-Nidaa (L'Appel) — et participe de l'univers culturel du PCL aux côtés d'artistes communistes, comme Khaled El-Haber ou Sami Hawat.

Khaled El Haber - Sobhi El Jeez
« Mon camarade Sobhi El Jiz », chanson écrite et composée par Ziad Rahbani, ici interprétée par le chanteur communiste Khaled El-Haber et chantée également par Fairouz. Sa dernière phrase « On marche et on continue le chemin » est devenue un slogan renvoyant à l'univers de Ziad Rahbani.

Avec ce dernier, il signe en 1985 l'album Ana Mouch Kafer (Je ne suis pas mécréant). L'étincelle révolutionnaire ne s'éteint pas avec le temps : lorsque le journaliste et écrivain Joseph Samaha, ancien membre de l'Organisation d'action communiste au Liban (OACL), lance le quotidien de gauche Al-Akhbar (les Nouvelles) à l'été 2006, Ziad lui offre immédiatement une chronique régulière intitulée… Mal ‘amal ? (Que faire ?), en référence à l'ouvrage de Vladimir Lénine.

Ana Moush Kafer (2008 Remastered) - YouTube
« Ana Mouch Kafer », chanson de l'album éponyme de Ziad Rahbani, interprétée par Sami Hawat.

Mélancolie révolutionnaire

Le 28 juillet 2025, devant les portes de l'hôpital Al-Khoury, à l'occasion de la levée du corps de Ziad Rahbani, c'est ce même quotidien qui est distribué gratuitement à une foule dense venue saluer l'artiste une dernière fois. Sa Une affiche une carte de la Palestine sur un fond sérigraphié d'une photo du musicien, en mode Andy Warhol, avec pour seul slogan :« Al-wadeh dawman ! » (Toujours clair !), pour signifier qu'il n'a jamais dévié de ses convictions. Deux jours plus tôt, le journal consacrait toutes ses premières pages à Georges Ibrahim Abdallah, sous le titre : « Il ne s'est pas rendu…. Et il est revenu libre ».

Un collage coloré d
La Une du quotidien Al-Akhbar du lundi 28 juillet 2025.

Le quotidien Al-Akhbar n'est pas le seul à établir un lien de continuité dans le temps entre les figures de Georges Ibrahim Abdallah et de Ziad Rahbani. C'est peu ou prou la même foule, les mêmes acteurs, les mêmes visages connus et inconnus qui se sont retrouvés le vendredi pour le retour de Georges Ibrahim Abdallah à l'aéroport international de Beyrouth, et le lundi pour le départ de Ziad Rahbani vers sa dernière demeure. La manifestation d'une gauche quelque peu mélancolique a suivi le corbillard sur une rue Hamra4 qui a porté, en tant que véritable artère artistique, journalistique et culturelle des années 1960 et 1970, tout ce que la gauche intellectuelle libanaise a pu rêver. Drapeaux rouges du PCL ou blancs de l'ancien Front de la résistance nationale libanaise (Jammoul), faucilles et marteaux, mais aussi les quatre couleurs de la Palestine, ont marqué les deux journées du 25 et du 28 juillet 2025.

Un dernier lien n'a échappé à personne : la présence remarquée du Hezbollah au deux évènements. Le député du Parti de Dieu Ibrahim Al-Moussawi a accueilli Georges Ibrahim Abdallah dans le salon d'honneur de l'aéroport de Beyrouth, aux-côtés du président du bureau politique du Hezbollah, Mahmoud Qomati, du secrétaire-général du PCL Hanna Gharib et du député nassérien de Saïda, Oussama Saad. La formation islamique chiite a également organisé un accueil populaire dans la banlieue sud de Beyrouth, lorsque le convoi de l'ancien prisonnier a pris la route de la montagne libanaise : un communiste de confession chrétienne aura été célébré comme un héros de la résistance nationale à Israël. Trois jours plus tard, c'est le même Ibrahim Al-Moussawi qui, aux côtés d'un autre député hezbollahi, Ali Fayyad, marche sur la rue Hamra derrière le cercueil d'un artiste plus sûrement athée que croyant. Sans doute mécréant, le musicien de gauche n'a jamais caché sa sympathie pour la formation chiite dans le cadre des guerres répétées avec Israël.

Le public libanais se souvient encore de la photo de l'artiste lors d'un Festival de la victoire organisé peu après la fin de la guerre des 33 jours entre Israël et le Hezbollah, en juillet et août 2006 : sur sa casquette vissée sur la tête, il était écrit « Nasr min-Allah » (une victoire de Dieu), formule jouant sur le nom de famille de l'ancien secrétaire général de l'organisation, Hassan Nasrallah, assassiné par Israël en septembre 2024. Avec le soulèvement de 2011 en Syrie et l'entrée progressive dans une longue guerre civile, les gauches libanaises et arabes se divisent sur le sujet, entre partisans de la révolte contre l'ancien président Bachar Al-Assad et sympathisants d'un « axe de la résistance » à Israël emmené par le Hezbollah, mais auquel appartenait aussi le régime syrien5. Ziad Rahbani n'échappe pas à la polémique, accusé par certains d'être trop complaisant avec la formation chiite libanaise et ses alliés régionaux.

Priorisant l'opposition à Israël – puissance toujours occupante au Sud-Liban-, la gauche incarnée par des figures aussi diverses que Georges Ibrahim Abdallah et Ziad Rahbani est enfin moins animée par les soucis sociétaux des nouveaux mouvements sociaux libanais des années 2010 que par une contradiction principale entre « l'impérialisme et ses ennemis », en une profonde continuité avec les années 1960 et 1970 – le tout dans un contexte de guerre israélienne de moyenne intensité sur le Liban depuis la dernière cessation officielle des hostilités de novembre 2024, et de guerre génocidaire sur la bande de Gaza.

Georges est revenu, Ziad est parti. Mais l'effet de résonance entre le retour de l'un et le départ de l'autre a cependant une limite : le « Liban officiel ». Georges Ibrahim Abdallah a certes eu droit à un chaleureux accueil populaire à la sortie de l'aéroport de Beyrouth, mêlant vieilles et jeunes générations militantes, et les principaux médias ont couvert en direct le retour du militant au pays natal. Mais ni la présidence de la République, ni le premier ministre n'ont envoyé de délégations pour accueillir l'ancien prisonnier de Lannemezan – même si son convoi de retour à Qobeyat a été, pour des raisons de sécurité, officiellement accompagné par la Sûreté de l'État (Amn Al-dawla). La crainte d'une colère des États-Unis, déjà échaudés par la décision de la justice française, était bien trop grande. Le vieux militant imperturbable âgé de 74 ans accueille désormais sans discontinuer, du haut des montagnes de Qobeyat, un nombre incalculable de délégations politiques, syndicales et religieuses sympathisantes – dont de nombreux jeunes — semblant dire : ce n'est qu'un début, continuons le combat.

Pour Ziad Rahbani, il n'y a eu au contraire aucun ostracisme : les funérailles et l'enterrement organisés dans le village chrétien de Bikfaya, au nord de Beyrouth, ont attiré tout le Liban officiel : ministres et anciens ministres, parlementaires de tous bords politiques, hommes d'affaire, et tout ce que le Liban peut comprendre d'un monde du show-business connecté aux élites confessionnelles libanaises. L'ancien compositeur communiste et irrévérencieux aura réalisé à son insu une inédite union nationale, parfois feinte. Sans doute s'agissait-il aussi de se réunir à Bikfaya autour de la seule figure consensuelle encore vivante au Liban, icône nationale et mère du défunt, Fairouz, pour donner la fugace illusion d'une communion patriotique à l'heure d'une profonde scission interne quant à l'avenir du pays et à l'avenir des armes du Hezbollah.

Ziad est enfin déjà sujet à récupération commerciale : l'entreprise Virgin a ainsi appelé la population à participer à un marathon en son hommage samedi 1er août à 6h30 du matin, au départ de Zeytouna Bay – petit port de plaisance beyrouthin privatisé pour bateaux de luxe – dans un pays frappé chaque semaine par les bombardements israéliens.

Nul ne sait encore qui gagnera la bataille : des anciens rêves anticapitalistes, anticoloniaux et anti-confessionnels de Ziad Rahbani, ou des rouleaux compresseurs du capital, toujours apte à récupérer les morts pour créer du vif marchand.


1Nicolas Dot-Pouillard. «  Sur les frontières : le Parti syrien national social entre idéologie unitaire et États-Nations  », in Pierre-Jean Luizard et Anne-Marie Bozzo Vers un nouveau Moyen-Orient  ? États arabes en crise entre logiques de division et sociétés civiles, Roma Tre-Press, pp.209-227, 2016.

2Nicolas Dot-Pouillard et Pierre Tonachella, «  Ci-gît l'Internationale palestinienne  », Le Monde diplomatique, août 2022.

3Assaad Aboukhalil, «  The Cult of Ziad Rahbani  », Jadaliyya, 10 octobre 2012.

4Nicolas Dot-Pouillard, «  Boire à Hamrah. Une jeunesse nostalgique à Beyrouth  ?  » dans Jeunesses arabes. Du Maroc au Yémen : loisirs, cultures et politiques, La Découverte, pp.340, 2013.

5Nicolas Dot-Pouillard, «  La crise syrienne déchire les gauches arabes  », Le Monde diplomatique, août 2012.

Walid Joumblatt : « Je vis une guerre sans fin »

Réunion de personnages politiques dans une salle, nombreux spectateurs en arrière-plan.

Walid Joumblatt, chef de la communauté des Druzes du Liban et leader du Parti social progressiste (PSP, gauche), est un acteur central de la scène politique libanaise depuis près de cinquante ans. Plus que des Mémoires, « Un destin au Levant. De la guerre civile à la paix incertaine » offre une vision de l'histoire de la région.

Si Walid Joumblatt a pris du champ à l'égard de la vie politique, il reste un analyste lucide et influent de la scène libanaise et régionale. Ainsi, il a dénoncé catégoriquement, dans une interview à L'Humanité du 28 juin 2026, l'accord entre Israël et le Liban : une « capitulation […] un accord très limité dans lequel le mot occupation, celle d'Israël, n'est même pas cité » et qui « impose à l'armée libanaise de faire le sale boulot » du désarmement du Hezbollah, un travail impossible selon lui, « au moment où il était possible de négocier ». Le 1er juillet, dans une interview au quotidien libanais L'Orient-Le Jour, il affirme toutefois que son parti ne fera pas obstacle à l'adoption de l'accord par le parlement : « Nous ne ferons pas partie d'une coalition politique pour faire tomber le texte. Nous n'allons pas non plus le soutenir. »

« Être ou ne pas être. »

À 76 ans, Joumblatt entend bien continuer à exercer ce rôle de commentateur intransigeant, même s'il a décidé de transmettre ses responsabilités politiques à son fils Taymour, 44 ans. Et même s'il conserve une grande influence sur le parti et la communauté, Walid Joumblatt estime venue l'heure du bilan. Il publie en français ses Mémoires, sous le titre Un destin au Levant, terme adéquat tant son histoire tient autant de la tragédie que de l'autobiographie politique. C'est le sens de l'avertissement lancé au visiteur qui aborde la montée vers la montagne du Chouf, berceau des Druzes du Liban : « Être ou ne pas être. » La formule shakespearienne, en arabe, accompagne un portrait de Kamal Joumblatt, père de Walid, planté en bord de route.

Dirigeant historique et charismatique, Kamal Joumblatt fut assassiné le 16 mars 1977 sur ordre du dictateur syrien Hafez Al-Assad. Son fils hérita automatiquement d'une double direction, celle, quasi féodale, de la communauté, et celle du parti. Sa vie se confond avec les drames du Liban, où la mort de son père tient une place importante. Questionné au téléphone sur l'étrange hommage du Chouf, il répond : « C'est juste un poster ». Qui a tenu à planter aux abords du pays druze cette songeuse épitaphe ? Le mystère reste entier. En tout cas, il convient bien à Kamal Joumblatt, un intellectuel lecteur des philosophes et sociologues et attiré par les spiritualités indiennes.

Son fils Walid présente une figure tout aussi atypique dans le paysage du Levant, terme qu'il préfère à Proche-Orient. Tour à tour chef de clan, chef de guerre, ministre, il cite Julien Gracq, Dino Buzzati ou William Faulkner au détour d'un paragraphe. Et fait souvent preuve d'humour, l'une de ses marques de fabrique. Il souhaite se livrer avec sincérité, et « reconnaître ses erreurs », admission inhabituelle chez un leader politique. Tout aussi rare est le ton tragique qui sous-tend une écriture aux résonances… shakespeariennes : « Mon père et mon grand-père ont été assassinés, je suis un survivant. Une destinée personnelle qui m'a hanté toute ma vie. » Cette vie politique se confond, dit-il, avec la guerre civile du Liban et, avant elle, celles de la région : « J'ai l'impression de vivre une guerre sans fin […] Que de guerres j'ai vécues depuis la débâcle de 1967. Nous vivons dans une partie du monde condamnée par les malédictions de l'Histoire. »

Le fantôme du père hante le livre de ce Hamlet oriental, qui reçut à 27 ans une charge écrasante, comme le héros de Shakespeare. Mais dans son cas, l'assassin n'avait rien de mystérieux. Le 8 décembre 2024, à l'annonce de la fuite du dirigeant syrien, Walid Joumblatt appelle Saad Hariri, fils de Rafic Hariri, l'ancien premier ministre libanais assassiné lui aussi sur ordre de Damas, en 2005. « “Allah Akbar”, “Dieu est grand” lui ai-je dit, puis j'ai éclaté en sanglots. Il m'a répondu “nous sommes unis par le même destin, justice est faite”. »

Qu'est-ce qu'être druze ?

Le destin de Walid Joumblatt est lié à celui des Druzes. Chaque partie est précédée d'un court résumé didactique rappelant les contextes historiques et sociaux, dans un effort visiblement destiné aux lecteurs français. Les premiers chapitres plongent dans l'histoire familiale des Joumblatt, qui, écrit-il, a maintenu l'unité des clans druzes depuis le XVIIIe siècle. Il évoque ensuite sa grand-mère paternelle Sitt Nazira, « la dame de la montagne », femme puissante que l'on appelait aussi « la régente de Moukhtara » [le village des Joumblatt] car elle assura le pouvoir à la mort de son mari, Kamal Joumblatt étant âgé de quatre ans à l'époque.

Mais au fait, qu'est-ce qu'être druze ? L'auteur est fier d'appartenir de naissance à ce groupe « qui pratique une doctrine ésotérique […] issue de l'islam chiite au XIe siècle […] Nous reconnaissons un Dieu unique, le prophète et le Coran » et le dogme respecte en outre des « “piliers de sagesse” comme Socrate, Pythagore et Platon ». Pourtant Walid Joumblatt lui-même n'a pas été initié : « Je n'en ai tout simplement jamais eu le temps, la guerre et la vie politique m'en ont empêché, elles m'ont dévoré. »

Être Druze, c'est en réalité appartenir à une communauté sociale et politique, laissant la théologie au clergé. Être le chef des Druzes libanais — environ 5 % de la population, d'autres Druzes vivent en Syrie et en Israël —, c'est être déchiré entre confessionnalisme et aspirations universalistes. Contre les tentations de repli confessionnel, Walid Joumblatt insiste : les Druzes sont des Arabes, ils font partie du monde arabe ; ils appartiennent aussi à un monde plus vaste. Kamal Joumblatt a fondé en 1949 le Parti social progressiste (PSP), parti de gauche aujourd'hui membre de l'Internationale socialiste. Mais il avait aussi, comme son fils, la responsabilité d'une minorité définie par sa religion et son appartenance locale. L'auteur résume en une phrase la bipolarité du rôle : fonder le parti permis à son père « de s'élever au rôle de chef de l'opposition de gauche, redonnant un poids politique aux Druzes du Liban ».

Pendant la guerre civile (1975-1990), le PSP joue un rôle dans l'internationalisation du conflit. Devenu chef de guerre, Joumblatt s'allie avec l'URSS, qui lui fournit des armes pour la milice qu'il a créé, à l'instar des autres communautés libanaises. Il se range du côté des Palestiniens contre les forces chrétiennes, qui entretiennent des liens avec Israël. Dans la montagne, le conflit s'écrit dans le sang et les massacres, dans lequel les Israéliens vont jouer un jeu trouble. Jusqu'à la réconciliation publique en 2001, sous le parrainage du patriarche maronite.

Alliance ambigüe avec la Syrie

Mais la principale alliance, avec la Syrie, est plus régionale et a connu bien des aléas. Après l'assassinat de son père, Walid Joumblatt reprend ce qu'il nomme lui-même « le chemin de Damas » pour conclure « une alliance indispensable pour notre survie ». Et sans doute pour la sienne propre. « Je n'avais pas le choix », écrit-il. Une leçon de survie minoritaire qu'il a appliquée en plusieurs autres occasions. Mais comme au Liban rien n'est jamais simple, ce sont les chrétiens qui appelleront au secours la Syrie en 1976, pour rétablir un équilibre dans une guerre qui ne tournait pas en leur faveur. Le lecteur trouvera dans le livre les épisodes de cette chronologie en dents de scie.

La réconciliation est la suite des accords de Taëf (1989) qui mettent fin à la guerre civile et décrètent le désarmement des milices, mesure ignorée par le Hezbollah1. Occasion pour l'auteur d'exercer son sens de l'humour. Devoir rendre ses canons et ses lance-roquettes le chagrine, écrit-il : « On s'attache. » C'est l'époque où le chef de guerre devient ministre, chargé des déplacés dans le gouvernement de Rafic Hariri, qu'il considère comme un ami et à qui il consacre un chapitre. Walid Joumblatt rompt son alliance avec Damas et rejoint le camp anti-syrien sans y adhérer pleinement, par souci de l'unité du Liban, obsession au nom de laquelle il veut inclure le Hezbollah dans la nation. « Nous sommes condamnés à vivre ensemble. Le modèle libanais est pluraliste par définition. L'histoire le veut ainsi. » Joumblatt n'a jamais caché son adhésion au « Grand Liban » des Français et aux frontières issues de la colonisation. C'est ainsi qu'il s'inquiète d'une possible « dislocation » de la Syrie, illustrée par les tentatives sécessionnistes des Druzes syriens de Soueïda, sur lesquels il n'a pas autorité, et qui se dirigent vers une autonomie sous protection israélienne.

Le constat dressé au soir d'une vie de bruit et de fureur par ce représentant d'une génération en voie de disparition, celle des chefs de guerre, n'est pas d'un grand optimisme : la Palestine historique « n'existe plus », et Israël veut au Liban comme en Syrie « des voisins faibles et divisés ». Le Sud-Liban est occupé par Israël, mais « pour une partie des Libanais, ce qui compte maintenant, c'est la paix états-unienne et israélienne. Mais ceci n'est pas la paix, c'est le diktat étranger ». L'avenir du PSP et des Druzes libanais ? Il a transmis les responsabilités à son fils Taymour qui, dit-il, n'aura pas forcément les mêmes idées que lui. Les ambitions politiques ? « Depuis Kamal Joumblatt, la gauche a perdu ses idéaux. Nous ne portons plus la voix de la contestation du système capitaliste, c'est une vraie défaite idéologique ». Le système confessionnel est toujours là, il en fait partie, mais c'est à son corps défendant, écrit-il. En 2019, lors d'une série de manifestations de la société civile contre ce système, « des manifestants sont venus jusque sous mes fenêtres proférer des insultes : “Walid Joumblatt est un voleur” ». Il ordonne à ses gardes de ne pas répondre. « Je trouvais leurs demandes légitimes. » Seule solution, « déconfessionnaliser de l'intérieur ». Une tâche pour le futur, mais « la vie devient très courte et l'avenir si incertain ».


1Le Hezbollah a été créé bien après le début de la guerre civile et considère qu'il doit garder ses armes pour combattre l'occupation du sud du Liban.

Peine de mort dans la région ANMO, deux pas en avant, plusieurs pas en arrière

Des intervenants discutent sur scène, avec un public attentif et des affiches en arrière-plan.

Du 30 juin au 2 juillet, Paris a accueilli le 9e congrès mondial contre la peine de mort. Entre avancées au Liban et au Maroc et reculs en Israël, en Iran ou encore en Arabie saoudite, ce rendez-vous a dressé un état des lieux contrasté de la lutte abolitionniste.

Si le combat contre la peine de mort progresse à l'échelle internationale, avec 114 États abolitionnistes, le nombre d'exécutions aussi. En 2025, 2 707 exécutions ont été recensées dans 17 pays, soit plus de trois fois plus que l'an passé. Selon Amnesty International, il s'agit du chiffre le plus élevé depuis 1981, année d'adoption de la célèbre loi, portée par Robert Badinter, abolissant la peine de mort en France. Plus de 90 % des exécutions confirmées ont eu lieu dans trois pays : l'Iran, l'Arabie saoudite et le Yémen1. L'Iran détient le record du taux d'exécution recensé par habitant avec au moins 1 639 personnes. Encore 12 États dans le monde prévoient dans leur code pénal de condamner à mort pour homosexualité.

Carte du monde colorée montrant les droits de vote par pays.
Cartographie de la peine de mort à travers le monde.
© ECPM

Depuis un quart de siècle, l'association Ensemble contre la peine de mort (ECPM) milite pour l'abolition universelle de celle-ci, fort d'actions de plaidoyer, de sensibilisation et de renforcement de capacités des acteurs judiciaires. Elle a organisé à Paris, du 30 juin au 2 juillet, le 9e congrès mondial contre la peine de mort. Planifiée tous les trois ans, cette édition a rassemblé plus de 1 000 participants de 130 nationalités, de différents profils — politiques, associatifs, judiciaires, experts ou encore étudiants — autour de conférences, rencontres associatives, ateliers et événements artistiques. Le nom de Robert Badinter, ancien président d'honneur de l'association, décédé le 9 février 2024 et entré au Panthéon le 9 octobre 2025, reste sur toutes les lèvres.

Les deux premiers jours du congrès, ouvert au public, se déroulent à la Maison de la radio et de la musique, où l'on est accueilli par les drapeaux européen, français et ukrainien. Lors de la cérémonie d'ouverture, le directeur général d'ECPM, Raphaël Chenuil-Hazan, rappelle que « 75 % de la population mondiale vit dans un État qui conserve la peine de mort » alors que, dans le même temps, « 75 % des pays n'exécutent plus ni en droit ni en pratique ». Deux annonces fortes, mettant les projecteurs sur la région Afrique du Nord et Moyen-Orient (ANMO), viennent aussitôt ponctuer cette ouverture.

Au Liban, l'abolition devrait être adoptée

Tout d'abord, le ministre libanais de la justice, Adel Nassar, dans un éloquent plaidoyer contre la barbarie et les crimes de guerre, en citant notamment Albert Camus et Charles Péguy, n'a pas mentionné Israël qui a pourtant tué plus de 4 000 de ses compatriotes depuis mars 2026 et continue d'occuper une part significative de son territoire. Une précaution devant son hôte, le ministre français des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, présent au premier rang, et qui, dans son intervention, n'a affirmé que son soutien « aux frères et sœurs iraniens » ? Heba*, militante libanaise, est surprise par la frilosité du ministre de son pays : « Si l'on se bat contre la mort, on doit clairement dénoncer le génocide et toutes les tueries », précise-t-elle, non sans émotion.

Adel Nassar n'en a pas moins annoncé que l'actuelle proposition de loi pour abolir la peine de mort devrait être adoptée lors de la prochaine session parlementaire. Cette proposition, soumise par l'Association libanaise pour les droits civils (LACR) et rédigée par la sociologue et militante Ogarit Younan, a déjà été approuvée en commission parlementaire. Un moratoire2 existe depuis 2004. « Au Liban, on trouve une des plus anciennes sociétés civiles organisées sur cette question », explique Raphaël Chenuil-Hazan. « L'affaiblissement actuel du Hezbollah depuis la guerre de 2024 a joué un rôle dans les avancées législatives, car il y avait jusque-là une sorte de véto. » Heba* nous affirme que deux tiers des députés libanais devraient approuver la proposition de loi, malgré l'impopularité de la mesure. « Mettre en parallèle ce combat avec les nets reculs démocratiques en Israël a été décisif pour convaincre les parlementaires », assène-t-elle, avant de reprendre : « Cette avancée devrait être célébrée, mais l'actualité et, en particulier, l'accord léonin entre Israël et le Liban, nous gâche la fête », en faisant référence à l'accord-cadre signé entre les deux pays le 26 juin, qui est largement critiqué.

La militante libanaise, Antoinette Chahine, condamnée à mort en 1997, incarcérée et torturée pendant cinq ans, avant d'être relâchée, parcourt le monde pour témoigner de son histoire, en particulier auprès des jeunes. Elle nous confie son optimisme quant à l'abolition prochaine au Liban, « une lumière pour toute la région, malgré les crises. »

Le Maroc va franchir le pas

L'autre annonce a été faite par le ministre marocain de la justice, Abdellatif Ouahbi. Ce dernier a proposé d'accueillir le prochain congrès mondial dans trois ans. En effet, comme le détaille Julia Bourbon-Fernandez, responsable du bureau Moyen-Orient et Afrique du Nord de ECPM, la situation a positivement évolué au Maroc depuis deux décennies, entre dialogues avec la société civile, constitutionnalisation du droit à la vie, vote inédit du Royaume en faveur d'un moratoire universel en 2024 et réforme du code de procédure pénale l'année suivante.

« Si cette annonce a pu être effectuée par le ministre, cela signifie qu'il a reçu l'assentiment du plus haut niveau des autorités du Royaume », assure-t-elle. Elle souligne :


Deux conditions sont nécessaires pour qu'un État accueille un congrès mondial pour l'abolition ; qu'il dispose des infrastructures permettant de l'organiser, mais aussi, et surtout, qu'il soit abolitionniste.

On comprend donc que le Maroc va franchir le pas. Cette nouvelle est saluée par la société civile et, en particulier, la coalition marocaine contre la peine de mort. Et ECPM serait ravie de pouvoir organiser, de manière novatrice, la prochaine édition de son congrès dans un pays africain.

Mais la volonté d'accueillir des événements internationaux — la coupe du monde de football en 2030 en est l'exemple le plus flagrant — participe d'une stratégie de légitimation internationale, qui se fait parfois au détriment d'autres droits et libertés. Sans évoquer la question du Sahara occidental, Ahmed*, militant marocain, keffieh sur les épaules, s'interroge :


Il s'agit certes d'une belle avancée, mais celle-ci doit s'inscrire dans un contexte général d'amélioration des libertés publiques : quid de la répression de la GenZ ? Du Hirak du Rif ? Des critiques de la normalisation avec Israël et de l'adhésion au conseil de la paix du président états-unien Donald Trump ?

Et de sourire : « En plus, pourquoi le ministre a-t-il évoqué Marrakech comme ville d'accueil ? La dimension touristique est évidente ! »

Focus sur l'Iran et l'Arabie saoudite

Malgré ces deux perspectives positives, la situation en Afrique du Nord et au Moyen-Orient reste tragique. L'an dernier, au sein de la Ligue arabe, 7 pays sur 22 ont procédé à des exécutions : l'Arabie saoudite, l'Égypte, les Émirats arabes unis, l'Irak, le Koweït, la Somalie et le Yémen. Si le nombre d'exécutions a presque doublé en un an, celui des condamnations est resté stable à hauteur de 743. Fin juin 2026, pour la première fois depuis près de dix ans, la Jordanie a exécuté six hommes, dont deux pour des affaires de « terrorisme ».

Sans surprise, le focus sur l'Iran est manifeste, dans les discours, et avec, sur place, la présence de plusieurs associations animées par des membres de la diaspora. Mahmood Amiry-Moghaddam, fondateur et directeur d'Iran Human Rights, insiste sur l'utilisation de la peine de mort comme d'un instrument politique pour réprimer les oppositions politiques : les exécutions augmentent en période de manifestations mais diminuent en période électorale. Selon son organisation, 44 personnes ont ainsi été exécutées après les manifestations massives de janvier 2026. Elles ont été notamment accusées d'espionnage et de collaboration avec Israël. Il revient également sur les accusations liées aux stupéfiants, qui concernent plus de la moitié des exécutions, et qui ciblent surtout des personnes marginalisées ou issues des minorités comme les Baloutches.

Mahmood Amiry-Moghaddam fustige la façon dont ces condamnations s'inscrivent dans une stratégie internationale de lutte contre la drogue. Faisant donc l'objet de coopérations avec l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime, légitimant, en un sens, l'action gouvernementale. À l'inverse, selon lui, la pression internationale peut donner des résultats : les exécutions ont largement diminué après 2015, dans un contexte de négociation internationale, avant de croître de nouveau en 2021. L'enjeu serait d'obtenir un moratoire, pour renforcer les actions de la société civile et, ainsi, diminuer la peur sur le terrain. ECPM a travaillé avec Impact Iran à qualifier l'usage de la peine de mort en Iran comme crime contre l'humanité. Certains experts des Nations unies commencent à travailler sur le sujet.

Voisin de l'Iran, l'Arabie saoudite a également multiplié ses exécutions l'an passé, à hauteur de 356, dont certaines par décapitation. Selon Amnesty International, certaines infractions relèvent de faits de « terrorisme », à l'encontre de membres de la minorité chiite ayant manifesté entre 2011 et 2013. Et, selon Jeed Basyouni, directrice peine de mort en Asie du Sud et dans la région MENA à Reprieve, une organisation internationale basée à Londres et axée sur la défense des droits humains, 70 % d'entre elles concerneraient des infractions liées aux stupéfiants, y compris du haschich. Elles visent en particulier des étrangers venus d'Éthiopie, du Nigéria, du Tchad, du Pakistan ou encore de Syrie. « Ces personnes sont condamnées à mort sans avoir accès à des services d'interprétariat et n'ont donc aucune information ». Elle déconstruit l'image de modernité d'un pays qui se fait sur le dos, et le sang, des pauvres d'autres pays, tout en ayant conscience des difficultés d'organisation de la société civile sur place.

« Contrairement à l'Iran qui bénéficie d'une diaspora très organisée, la société civile saoudienne est beaucoup plus fragile », développe Raphaël Chenuil-Hazan. Aucun stand d'associations venant du Golfe n'est en effet visible au congrès. « Il est dur de mettre en avant les associations, de les faire intervenir. On n'est pas très loin de la Chine en matière de répression », poursuit-il. Qatar et Émirats arabes unis, deux États rétentionnistes3, ayant notamment pour chefs d'accusation le terrorisme et l'homosexualité, sont également relativement effacés au sein du congrès, bien que ce dernier pays ait repris ses exécutions pour la première fois depuis 2021.

D'autres États sont aussi oubliés, comme le Yémen, le Soudan ou encore la Mauritanie. Julia Bourbon-Fernandez explique toutefois, au sujet de cette dernière, que la situation change progressivement :


On peut aujourd'hui organiser une conférence avec une banderole mentionnant le terme « peine de mort », ce qui n'était pas possible il y a quelques années. Pour la première fois, le ministre mauritanien de la justice et le président de la commission nationale des droits de l'homme sont venus au congrès.

« De jeunes Mauritaniens ont participé au concours international d'affiches », complète-t-elle, en faisant référence à l'exposition « Dessine-moi l'abolition », co-organisée avec le Réseau international d'éducation à l'abolition (RIEA).

Côté Maghreb, l'Algérie, en moratoire depuis 1993, a élargi l'an dernier la peine de mort à des infractions liées aux stupéfiants. Quant à la Tunisie, également en moratoire depuis 1991, elle a néanmoins condamné 14 personnes à mort en 2025. En particulier, une condamnation a été prononcée, le 1er octobre 2025, pour « outrage au président de la République, atteinte visant à modifier la forme de l'État et diffusion de fausses informations visant un fonctionnaire public » en raison de publications sur Facebook. L'inculpé a finalement été relâché par décision présidentielle sans aucune explication ni procédure judiciaire, ce qui reflète une sévère crise de l'État de droit dans le pays.

Mohammed Maali, vice-président de la Coalition tunisienne contre la peine de mort (CTCPM), partage ce constat. « Les militants de gauche ont toujours été ciblés, sous Bourguiba, Ben Ali, Ennahda et aussi aujourd'hui », soupire-t-il en rayant du tract de la CTCPM les associations partenaires qui ont disparu depuis le coup d'État institutionnel de Kaïs Saïed du 25 juillet 2021 : l'association des écrivains tunisiens libres, le Centre de Tunis pour la liberté de la presse, et l'Organisation du martyr de la liberté Nabil Barketi « Souvenir et Loyauté ».

En Israël, exécutions réservées aux Palestiniens

La régression touche aussi Israël, abolitionniste de droit commun, qui, fort de la poursuite de son génocide en Palestine, est devenu au printemps le premier pays à établir une loi discriminatoire relative à la peine de mort, permettant à des tribunaux d'imposer cette sentence à des Palestiniens. Il a également institué un tribunal spécial chargé de condamner à mort les auteurs du 7 octobre. Amal Faqih, directrice exécutive de l'association palestinienne Human Rights & Democracy Media Center Shams, explique qu'avec cette nouvelle loi « les Palestiniens pourront être exécutés par un bourreau masqué, donc non responsable, sous 90 jours, et sans droit à un procès équitable », ce qui constitue, selon plusieurs associations de droits humains, un crime de guerre.

Miriam Azem, coordinatrice du plaidoyer international pour l'association Adalah, basée à Haïfa et spécialisée dans la représentation politique et juridique des Palestiniens de l'intérieur, a fait le déplacement à Paris. Elle figure parmi les requérants ayant déposé, avec d'autres entités, un recours contre la loi devant la Cour suprême israélienne. Malgré sa pugnacité, elle ne nous cache pas son pessimisme :


Bien que cette loi viole sans équivoque le droit international comme le droit israélien — et que nous espérons que la Cour Suprême l'annulera —, cette juridiction a toujours fait preuve de complicité en validant des lois préjudiciables aux Palestiniens. Le prononcé d'une décision pourrait prendre beaucoup de temps ; c'est pourquoi une pression internationale forte et concrète — allant au-delà de simples déclarations — est si importante.

Même si le sujet a été mentionné à plusieurs reprises, d'aucuns trouvent que l'accent aurait pu être plus sévère, si ce n'est plus audible, à l'encontre d'Israël durant le congrès — qui a d'ailleurs été clôturé sous le patronage de Yaël Braun-Pivet, présidente de l'Assemblée nationale, et un temps, « soutien inconditionnel » de Tel-Aviv.

Se pose également la question des exécutions extrajudiciaires, comme en témoigne le correspondant d'Orient XXI à Gaza, Rami Abou Jamous, dans son récent article « Je sais que je suis condamné à mort ». Raphaël Chenuil-Hazan n'est pas le seul à questionner les raisons qui ont poussé Israël à formaliser une telle loi, malgré le caractère routinier de ses exécutions extrajudiciaires :


La violence étatique a parfois besoin d'une justification morale, et inversement. Si on abolit la peine de mort, le seuil de violence acceptable diminue mécaniquement.

D'où l'importance de poursuivre collectivement, ici comme ailleurs, ce combat à la portée universelle.

* Les prénoms ont été modifiés


1Ces chiffres correspondent aux seules exécutions documentées, ce qui exclut notamment la Chine, le Vietnam et la Corée du Nord dont les données sont secret d'État, selon le rapport «  Condamnations à mort et exécutions 2025  » d'Amnesty International (18 mai 2026).

2NDLR. Un moratoire consiste en une suspension temporaire des exécutions voire, plus rarement, des condamnations à mort.

3NDLR. Le terme «  rétentionniste  » est utilisé pour désigner un pays qui maintient la peine de mort dans sa législation et continue de l'appliquer.

Robert Malley : « Je pense que le déclin états-unien est inévitable »

Silhouette d'un homme marchant, avec un paysage naturel en arrière-plan.

Quel bilan tirer de l'offensive israélo-états-unienne sur l'Iran ? Quelles sont pour Israël les répercussions des différents fronts qu'il a ouverts sur sa relation avec les États-Unis ? Comment les pays du Golfe vont-ils naviguer entre leur dépendance militaire aux États-Unis et leur voisinage avec l'Iran ? Ce sont quelques-unes des questions auxquelles a répondu Robert Malley, ancien conseiller pour le Moyen-Orient de Bill Clinton et de Barack Obama, émissaire spécial pour l'Iran sous Joe Biden, président émérite de l'International Crisis Group et directeur de son programme Moyen-Orient, de passage à Paris. Entretien avec Sylvain Cypel et Sarra Grira.

Parmi les protagonistes directs de la guerre contre l'Iran, le vainqueur stratégique, à court terme, est certainement Téhéran. Le régime a prouvé sa résilience et sa capacité à supporter la guerre mieux que les États-Unis. Washington avait plus besoin d'une trêve — peut-être d'une paix — que Téhéran. Mais le bilan peut être différent sur le long terme. Cela dépendra de la capacité du régime à faire face à la crise économique extraordinaire qui a été provoquée à la fois par sa gestion et par les sanctions passées, et par une guerre qui, selon les estimations, pourrait coûter mille milliards de dollars de reconstruction, ainsi qu'une baisse de 10 % du PIB du pays.

Sur le plan politique, mon diagnostic provisoire est que le régime est à la fois plus militarisé, plus radical, mais en même temps davantage capable de prendre des décisions pragmatiques. C'est ce que m'inspire par exemple la rencontre entre le vice-président des États-Unis J. D. Vance et le président du parlement iranien Mohammad Ghalibaf, alors que le père de l'actuel guide suprême, Ali Khamenei, avait toujours refusé les négociations directes. Certes, les dirigeants actuels ont mis du temps à accepter le MoU — le mémorandum d'entente entre les États-Unis et l'Iran, signé au château de Versailles le 17 juin. Mais il faut prendre en considération les conditions de négociations, les difficultés à se réunir et à communiquer à cause de la guerre. Malgré ces obstacles, ils ont pris des décisions importantes. Ils se sentent renforcés, et prêts à faire des choses que le guide suprême assassiné ne voulait pas faire, comme le fait d'attaquer Israël.

La génération des dirigeants actuels n'a pas vécu la révolution islamique. La plupart d'entre eux ont fait leurs armes au moment de la guerre Iran-Irak (1980 – 1988) et ils pensent que la prudence les a jusque-là affaiblis. Cela leur a coûté l'affaiblissement du Hezbollah, et encore plus celui du Hamas, en plus des dommages qu'ils ont eux-mêmes subis. Certains d'entre eux se disent qu'ils auraient dû attaquer plus tôt, et qu'ils n'auraient pas dû arrêter la guerre des 12 jours (juin 2025). C'est la leçon qu'ils ont apprise de toutes ces guerres : l'Iran a été trop timoré. Ils auraient dû répondre beaucoup plus vite, beaucoup plus fortement.

Certaines voix en Iran disent qu'aujourd'hui encore, ils ont arrêté la guerre trop tôt. Or, lorsqu'on entend le président Donald Trump dire : « On était au bord de la récession », « je ne voulais pas être le nouveau Herbert Hoover »1, ou « encore quelques semaines et on n'avait plus de pétrole », on se demande s'ils n'auraient pas dû, effectivement, attendre encore. Parce qu'à ce moment-là, Trump aurait vraiment capitulé.

Avec cette dernière guerre, les dirigeants iraniens ont démontré un effet dissuasif plus important que les États-Unis. Sans doute, il y aura un prix économique à payer, qui se traduira politiquement. Je ne sais pas comment ils vont pouvoir faire face aux revendications de la population. Mais stratégiquement, c'est un régime plus jusqu'au-boutiste, et en même temps, s'il estime que le prix est bon, il est prêt à passer des accords.

Au final, les seuls qui ont vraiment perdu sur presque tous les fronts, ce sont les États-Unis. Mais c'est un pays qui peut se permettre des pertes économiques et militaires, car il reste une superpuissance. Peut-être pas à court terme, mais à long terme il va souffrir de son manque de légitimité, de la détérioration de son image, d'avoir perdu la guerre stratégique face à l'Iran ainsi que la guerre de légitimité à Gaza.

Je pense que le déclin états-unien est inévitable. Tous les empires — ou toutes les puissances de ce type — ont des courbes ascendantes et des courbes descendantes. Les États-Unis sont certainement dans une courbe descendante, surtout si on les compare à la Chine. Dans ce déclin commencé il y a longtemps, il y a régulièrement des coups d'accélérateur.

Le premier a été l'invasion de l'Irak en 2003 — et plus globalement la « guerre contre le terrorisme ». Cette guerre commence à vraiment montrer les limites de la puissance états-unienne, et de tout cet ordre idéologique que les États-Unis ont essayé de construire. Les manquements par rapport au droit international et le « deux poids deux mesures » de cette politique sont clairement apparus.

La première administration de Trump (2016 – 2020) a été un deuxième coup d'accélérateur. Le troisième, c'est la guerre de Gaza. Enfin, il y a la deuxième administration Trump qui est en train de balayer tout ce qui reste de prétendue légitimité états-unienne. Certains pensent que si l'ascendant états-unien sur l'intelligence artificielle se confirme, il peut ralentir ce déclin, mais ce n'est pas mon analyse.

Si l'on veut faire un bilan plus global depuis le 7 octobre 2023, tout le monde a perdu. C'est plus ou moins un désastre collectif. Politiquement, du point de vue de l'importance que revêt la question palestinienne au niveau international — et l'évolution politique en la matière aux États-Unis et dans le Sud global —, il y a une victoire que l'on peut mettre à l'actif des Palestiniens. Maintenant, si l'on regarde leur condition à Gaza et en Cisjordanie, le niveau de destruction, mais également l'absence de toute direction d'un mouvement palestinien digne de ce nom, il est difficile de parler des Palestiniens comme des vainqueurs.

Israël peut s'estimer militairement vainqueur, car il a prouvé qu'il pouvait faire tout ce qu'il voulait et imposer une « zone tampon » au Liban, à Gaza, en plus de son offensive en Cisjordanie. Mais stratégiquement, si l'on réfléchit à long terme et politiquement, du point de vue de son image à l'international, c'est sans doute là où il a le plus perdu, en particulier aux États-Unis. Je ne sais pas encore si cela aura des répercussions politiques concrètes, mais au vu des sondages et des évolutions, surtout chez les démocrates, mais également chez une frange importante du camp MAGA2, nous sommes dans une situation que je n'aurais pas imaginée il y a deux ans.

Désormais, aux États-Unis, accepter de l'argent de l'AIPAC, le lobby pro-israélien aux États-Unis, est mal vu. Une quarantaine de députés démocrates ont déjà annoncé que ce ne sera pas leur cas. Beaucoup d'autres hésitent, alors que, jusque-là, ils mettaient un point d'honneur à obtenir ce financement. Dorénavant, il devient un fardeau, c'est tout de même fascinant. Il y a aussi des appels au conditionnement de l'aide militaire états-unienne à Israël, voire des appels à la mise en place de sanctions, alors que, il y a encore quelques années, personne parmi les démocrates n'osait toucher à cette aide. Ce sera un test pour les primaires du Parti démocrate, où chaque candidat devra se prononcer sur ces questions, comme cela a été le cas pour les élections municipales à New York.

Le gouvernement israélien voit bien cette évolution. Des responsables disent qu'ils n'ont pas besoin d'aide militaire. Le soutien de Washington à Tel-Aviv devra être revu, peut-être d'une manière qui finalement aidera Israël. Mais le fait que ce débat ait lieu reflète un changement dans la politique états-unienne, intensifié par la nature du gouvernement israélien actuel. Le trio Benyamin Nétanyahou, Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir est l'incarnation du mal aux yeux de beaucoup d'Américains. S'ils ne sont plus au pouvoir, qu'adviendra-t-il de cette relation ? C'est facile de se positionner contre Israël lorsque c'est Nétanyahou qui est premier ministre. Cela l'est moins lorsque ce sont des gens jugés plus fréquentables. Et je pense que c'est un peu la même chose en Europe.

Imaginons que les démocrates gagnent l'élection présidentielle en 2028, et qu'à ce moment-là, on ait un gouvernement israélien dirigé par quelqu'un comme Naftali Bennett. Est-ce que la direction démocrate va pousser un « ouf » de soulagement car elle pourra revenir à sa politique traditionnelle envers Israël, même si elle continue à le critiquer plus que d'habitude ? L'évolution profonde de l'opinion publique vis-à-vis d'Israël ne se reflète pas encore complètement chez les élus démocrates qui doivent également répondre à certains lobbys et aux donateurs financiers. Est-ce que tout ce qu'on voit maintenant sera mis de côté sous prétexte que le prochain gouvernement israélien ne comptera pas des extrémistes comme Ben Gvir et Smotrich ? J'ai vécu cela en 2022, l'année où Naftali Bennett et Yair Lapid se sont succédé à la tête du gouvernement. À chaque fois qu'on a voulu avancer sur le dossier iranien, on nous disait : « Attention, vous allez faire le lit de Nétanyahou ! Il ne faut pas lui permettre de dire que lorsque Bennett est premier ministre, les États-Unis se permettent de faire des concessions aux Iraniens ! »

Je ne sais pas si ce sera la même chose demain, parce que le climat politique est différent. Mais tout en constatant une certaine évolution, je ne parierai pas pour autant sur un réel changement. Beaucoup de démocrates centristes ne rêvent que du jour où il y aura un gouvernement plus « présentable » en Israël, mais qui ne changera pas fondamentalement de politique vis-à-vis des Palestiniens.

Le dossier libanais permet de voir les conséquences de ce changement d'opinion vis-à-vis d'Israël même au sein des Républicains MAGA. Le président Trump a dicté ses règles à Benyamin Nétanyahou et a demandé l'arrêt total des opérations israéliennes. Évidemment, il peut toujours y avoir des exceptions, des bombardements ponctuels, mais c'est un coup d'arrêt que ne voulait ni le gouvernement israélien, ni d'ailleurs l'opposition.

Cela nous amène à constater un paradoxe qui n'en est pas vraiment un : Donald Trump est un président qui a jeté par la fenêtre tous les principes qui ont régi jusque-là la politique étrangère états-unienne. Il soutient Israël comme peu de présidents l'ont fait, jusqu'à entamer une opération militaire conjointe avec lui, et ceci est un précédent — jusque-là, les États-Unis y étaient réticents par crainte pour leur image dans le monde arabe. Lors de cette dernière guerre contre l'Iran, Israël et les États-Unis étaient en tandem, bien que des Républicains, surtout chez les MAGA, aiment à dire que tout cela n'est pas de la faute de Trump, et qu'il a été berné par les Israéliens. Je ne pense pas que cela soit le cas car cela fait des années que Nétanyahou veut cette guerre, mais tous les présidents états-uniens — y compris pendant la première administration Trump — lui ont dit non et il ne pouvait rien faire. Là, dès le premier jour, Israël et les États-Unis sont main dans la main dans cette guerre, avec une division des tâches.

Donald Trump était tout à fait convaincu à la fois par Israël — Nétanyahou lui a dit que ce serait une guerre rapide — mais aussi par ce qui s'est passé au Venezuela. Il était persuadé de pouvoir faire la même chose en Iran. Certains dans son entourage avaient des réserves, comme le vice-président J. D. Vance ou la cheffe de cabinet de la Maison Blanche Susie Wiles, mais ils les ont exprimées de façon extrêmement feutrée. Personne n'a osé lui dire qu'il faisait une erreur.

Pourtant, ce même président est également capable d'une critique sans précédent et d'une virulence rare à l'encontre du premier ministre israélien. Or, pour ce dernier, son avenir dépend des Républicains, plus exactement des évangéliques et, depuis peu, de Trump. Le Likoud commence également à perdre une frange du Parti républicain — celle des MAGA —, non pas parce qu'elle désapprouve la politique israélienne, mais parce que leur principe c'est America first (L'Amérique d'abord) : pourquoi donneraient-ils de l'argent aux Israéliens qui, non seulement, en ont suffisamment, mais en plus les entraînent dans des guerres dont ils ne veulent pas ? Si même Trump lâche Nétanyahou, celui-ci se retrouve vraiment tout seul.

Or, Donald Trump ne comprend ni les méthodes ni la stratégie israélienne au Liban, et sa priorité en ce moment semble être la survie du MoU. Le fait que l'Iran et les États-Unis discutent d'affaires régionales est, dans un sens, une concession iranienne. Du temps de Barack Obama, Téhéran estimait que cela ne faisait pas partie des négociations. Toutefois, ils le font sur le dossier libanais et à propos du Hezbollah, ce qui leur donne une certaine aura régionale. Ils s'affichent dans le rôle du sauveur du Liban, ce qui sape évidemment la crédibilité du gouvernement libanais qui cherche depuis des semaines à être le seul interlocuteur légitime sur le sujet. Même si les rencontres trilatérales entre Israël, le Liban et les États-Unis continuent, il a été démontré qu'elles sont totalement vaines, puisque les vraies négociations ont lieu via un canal qui ne plaît ni à Israël ni au gouvernement libanais.

Le dossier libanais va être un test pour les priorités et les marges de manœuvre de trois acteurs. À quel point les États-Unis sont-ils prêts à mettre la pression sur Israël ? À quel point le premier ministre israélien est-il prêt à écouter le président états-unien et non sa base électorale et politique, voire le sentiment général des Israéliens ? Sachant que cela arrive durant une année électorale en Israël, où Nétanyahou aimerait se présenter à la fois comme un partenaire fiable, indispensable, avec les meilleurs rapports possibles avec les États-Unis, en particulier avec le président Trump, mais en même temps comme un premier ministre israélien qui ne pense qu'aux intérêts nationaux. Il va lui falloir faire un choix. Peut-être que, l'échéance électorale approchant, il affirmera son indépendance vis-à-vis des États-Unis pour ne pas avoir l'air d'un pantin.

Le troisième acteur concerné, c'est l'Iran. À quel point Téhéran s'en tiendra à sa décision de faire dépendre le MoU d'un cessez-le-feu réel, et à terme d'un retrait israélien du Liban ? Ou bien les avantages économiques de l'accord le pousseront-ils à fermer les yeux sur des violations ponctuelles ?

Au-delà du Liban, la dernière guerre a aussi un impact important sur les pays de la région, dont certains ont œuvré à la signature de cet accord entre Téhéran et Washington, notamment sur les pays du Golfe. Je me suis récemment rendu aux Émirats arabes unis et en Arabie Saoudite. Contrairement à ce que des analystes affirment depuis un moment, les personnes que j'ai rencontrées là-bas nient l'existence d'une division entre, d'un côté, les pays qui ont joué le rôle de médiateurs pour la signature du MoU — l'Égypte, le Qatar, l'Arabie saoudite, Oman, la Turquie et le Pakistan —, et de l'autre, Israël, les Émirats, l'Inde et la Grèce. Elles ne veulent pas penser en termes d'axes. Même les Saoudiens ne veulent pas trop miser sur le groupe R43. Ils disent que, pour l'instant, cela n'a rien d'une structure institutionnalisée.]]

Il est vrai que la relation vis-à-vis d'Israël est différente de chaque côté. Mais je ne sais pas si cette division va perdurer, et si elle va avoir des répercussions plus larges. Ce qui est intéressant, c'est que ces médiateurs sont présents dans la région, et qu'ils peuvent jouer un rôle différent, mais non moins important que celui joué par le P 5+14, à l'époque de l'accord nucléaire de Vienne, dit aussi JCPOA (Joint Comprehensive Plan of Action). Ces pays avaient beaucoup critiqué le JCPOA, parce qu'ils en avaient été écartés. Mais ils sont capables d'investir en Iran, beaucoup plus que ne l'ont fait les Européens à l'époque, alors que ces derniers font juste acte de présence.

Ceux qui jouent un rôle aujourd'hui sont ceux qui sont les premiers concernés par ce qui se passe dans la région, et cette tournure est intéressante. Ces États mettent la pression sur les États-Unis, ils disent clairement au président Trump : nous ne voulons plus de cette guerre, il faut l'arrêter ; tout en disant à l'Iran d'arrêter les bombardements. Ils ont joué un rôle parce que la guerre les déstabilisait économiquement, politiquement, stratégiquement, et ils n'en voyaient pas le bout. Un pays comme le Qatar, qui est pourtant assez bien doté en ressources économiques, commençait à en souffrir. Si la guerre avait continué jusqu'en septembre, la situation aurait été bien pire pour lui.

Les pays du Golfe ont, à des moments différents et à des degrés divers, fait deux paris stratégiques, l'un depuis très longtemps, l'autre depuis peu. Le plus ancien concerne le parapluie sécuritaire états-unien. Le plus récent, c'est la normalisation ou le début de normalisation avec l'Iran. Or, les deux paris ont échoué. Cette guerre a démontré de façon éclatante que le pari sur le parapluie états-unien n'a pas porté ses fruits, puisque les bases militaires ont servi de cible plutôt que de remparts. Et le pari avec l'Iran, évidemment, n'a pas fonctionné non plus, puisque même le Qatar, qui entretenait de bonnes relations avec son voisin d'en face, a été attaqué.

Pourtant, au sortir de cette guerre, ils vont devoir reconduire les deux paris. Le message que j'ai entendu dans certains pays du Golfe est clair : ils ne peuvent pas se priver de l'appui sécuritaire des bases militaires états-uniennes pour l'instant, parce qu'ils n'ont pas d'alternative ; et la géographie prime, donc ils vont également devoir dialoguer avec l'Iran. Cela s'applique même à Abou Dhabi, qu'on a vu récemment reprendre langue avec Téhéran.

Les Émirats veulent aller encore plus loin dans leur coopération avec les États-Unis, peut-être également avec Israël. Le Qatar se pose plus de questions. Mais à terme, la véritable interrogation est de savoir si ces pays ont des alternatives : est-ce qu'ils peuvent développer leur propre défense régionale ? On dit que les Iraniens ont été avertis que s'ils attaquaient encore une fois l'Arabie saoudite, la réplique viendrait du Pakistan. Finalement, cette menace n'a jamais été mise à exécution parce qu'il y a eu le cessez-le-feu, on ne sait donc pas si le Pakistan se serait vraiment impliqué dans la guerre, comme le prévoit normalement le traité de défense mutuelle avec l'Arabie saoudite.

En tout cas, les États du Golfe ont bien compris qu'ils ne pouvaient pas compter sur Washington. Pour l'instant, ils n'ont personne d'autre pour les protéger. Mais à terme, ils devront avoir une politique de défense indépendante des aléas de la politique états-unienne, bien qu'elle soit pour l'instant difficile à mettre en œuvre. C'est la même chose d'ailleurs pour l'Europe qui parle d'une défense autonome, même si elle a plus de moyens pour le faire.

De manière globale, je pense que c'est trop tôt pour faire le bilan des trois dernières années dans la région. On ne voit pas encore quelles vont être les évolutions à long terme, que ce soit au niveau des populations ou des organisations militaires. Mais une chose est sûre : des actions militaires de ce type entraînent toujours une réaction. C'est ainsi que nous avons eu la naissance du Hezbollah ou celle du Hamas, l'apparition d'Al-Qaïda ou encore de l'Organisation de l'État islamique (OEI). La guerre en Irak par exemple a eu d'importantes ondes de choc, à la fois géographiquement — et ce jusqu'en Europe —, mais aussi sur la durée, puisqu'on a eu l'OEI onze ans après l'invasion états-unienne de 2003.

Il y a énormément de colère parmi les populations de la région, de désir de vengeance, ainsi que le sentiment de n'avoir plus rien à perdre. Beaucoup de Palestiniens et de Libanais disent n'avoir gardé de ces dernières années que le souvenir des destructions infligées par Israël — et parfois par les États-Unis. Tout cela a un impact populaire d'autant plus important que non seulement il s'agit de la question palestinienne qui a une dimension émotionnelle très forte, mais que la guerre à Gaza a coïncidé avec celle en Ukraine, donnant lieu à un « deux poids, deux mesures » flagrant et honteux entre les deux situations. Dans les deux cas, on avait des bombardements d'hôpitaux, des civils tués, une invasion, mais le discours occidental a été différent.

Cela fait très longtemps que le droit international est bafoué dans la région, mais là on atteint un paroxysme. À quel moment et de quelle manière s'exprimera cette colère ? C'est toute la question. Beaucoup en Occident n'en sont pas conscients et voient tout cela d'un œil plutôt positif. Certains responsables qui étaient en poste au moment de l'administration Biden expriment certes des réserves sur la manière dont les choses ont été menées, mais estiment qu'au fond, le bilan n'est pas si mauvais. Après tout, le Hamas et le Hezbollah ont été très affaiblis, même chose pour le programme nucléaire et les capacités militaires de l'Iran, et la Syrie a été débarrassée de Bachar Al-Assad. Dans l'ensemble, à leurs yeux, les conséquences sont davantage positives que négatives. Pour ma part, je suis beaucoup plus réservé. Et de toute façon, rien n'est terminé, ni à Gaza, ni au Liban, ni même en Iran.

Quand on est pyromane, on met le feu à la région sans réfléchir à ce qui va en ressortir. Et la stratégie d'Israël, qui est un peu le pyromane en chef, c'est d'obtenir des victoires à très court terme. La région lui est intrinsèquement hostile, les populations de la région ne l'acceptent pas, que ce soit à court ou à long terme. C'est donc une bataille permanente que les Israéliens doivent gagner tous les jours. Mais leur point de vue est très court-termiste. Du côté états-unien — et c'est quelque chose que j'ai vécu durant trois administrations —, l'horizon maximal de réflexion, c'est quatre ans, c'est-à-dire jusqu'à la prochaine échéance électorale. Il n'y a pas beaucoup de présidents, surtout en ce moment, qui réfléchissent à l'impact de leur politique dans dix, vingt ou trente ans. Dans une région qui a la mémoire longue, où les conséquences des actes se font sentir à très long terme, avoir deux acteurs majeurs qui ne pensent qu'à demain ou après-demain, cela ne peut que mal se terminer.


1NDLR. Ancien président des États-Unis (1929-1933). Sa présidence est marquée par la Grande Dépression, la crise économique des années 1930 qui a débuté avec le krach boursier états-unien de 1929.

2NDLR. Make America Great Again («  Restaurer la grandeur de l'Amérique  ») est le nom donné à la sphère regroupant les partisans de Donald Trump.

3NDLR. Le R4 ou «  Quartet  » est un groupe diplomatique quadrilatéral formé en mars 2026, réunissant la Turquie, l'Égypte, le Pakistan et l'Arabie saoudite. Créé dans le contexte de la guerre israélo-états-unienne contre l'Iran, il vise à coordonner les positions de ces quatre États face aux crises régionales.

4NDLR. Groupe créé en 2006 pour négocier avec l'Iran au sujet de son programme nucléaire. Il est composé des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies — la Chine, la France, la Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis —, auxquels s'ajoute l'Allemagne.

Liban. Les réfugiés palestiniens accueillent les déplacés

Un groupe d'enfants danse en cercle dans une salle avec des murs abîmés.

Malgré le cessez-le-feu signé le 19 juin par Israël et le Hezbollah, les bombardements israéliens sur le Sud-Liban n'ont pas cessé, rendant difficile un retour des déplacés. Depuis le 2 mars, ils sont plus d'un million de Libanais à avoir été contraints à fuir leurs foyers. Certaines ont trouvé refuge dans les camps de réfugiées palestiniennes. Dans un reportage effectué en mai 2026, Orient XXI avait rencontré des habitantes et des déplacées au camp de Nahr Al-Bared, au nord de Tripoli.

Après le barrage militaire contrôlé par l'armée libanaise, une grande banderole flotte au-dessus de la route défoncée : « Le camp de Nahr Al-Bared vous souhaite la bienvenue. » Les drapeaux frappés du Cèdre laissent place à ceux aux couleurs panarabes1. Nahr Al-Bared, à quelques kilomètres de la frontière syrienne au nord de Tripoli, est l'un des douze camps palestiniens établis au Liban après la Nakba de 1948. Aujourd'hui, environ 250 000 Palestiniennes vivent encore à travers le pays.

En septembre 2024 et en mars 2026, le camp connaît un nouvel afflux de personnes cherchant un refuge face à la reprise de la guerre entre le Hezbollah et Israël. Des Palestiniennes, Libanaises et Syriennes originaires des zones bombardées y ont été accueillies. Cette année, selon les chiffres d'un consortium d'organisations ayant organisé l'arrivée des déplacées, il a accueilli jusqu'à 9 000 personnes pour une population d'environ 30 000 habitantes.

Cour intérieure colorée avec une fresque et une porte ouverte, arbres et oiseaux.
Une cour publique dans la partie du camp nouvellement reconstruite.

Le camp, une destination réfléchie

« Des amis palestiniens nous ont orientés vers Nahr Al-Bared pendant la guerre de 2024. Depuis, nous avons créé des liens ici », explique Abbas Damerji, originaire de Bazouriyé dans la province de Tyr, dans l'appartement qu'il loue avec sa famille de onze personnes. « Au début de cette guerre, un ami du camp m'a appelé spontanément pour me dire de revenir. »

Un homme et un garçon souriants, assis sur un fauteuil dans une pièce lumineuse.
Abbas Damerji et son neveu dans leur appartement loué.

Pour trouver un logement, les déplacées se débrouillent via des connaissances, le bouche-à-oreille ou l'aide d'habitantes. Selon les statistiques du consortium d'organisations ayant géré l'accueil des arrivantes, la majorité loue, alors qu'un quart est hébergé chez des proches et 7,5 % dans des logements prêtés. Une minorité est hébergée dans l'école Battir gérée par l'UNRWA.

Pour les Damerji, le choix de trouver refuge dans un camp palestinien n'a rien d'anormal : « On vient du Sud et on vit la guerre : nous ressentons la douleur des Palestiniens et nous nous sentons proches d'eux. » Bien qu'une majorité des déplacées séjournant à Nahr Al-Bared soit palestinienne du Liban, le camp accueille à présent 17 % de Libanaises, 10 % de Palestiniennes de Syrie et 4 % de Syriennes.

Un mur avec du texte vert, des meubles blancs et des objets divers à côté.
Inscription sur un mur de Nahr el-Bared : «  Notre camp résistera jusqu'à la libération et le retour.  »

Par ailleurs, le coût de la vie plus faible que dans le reste du pays encourage la famille à rester au camp. Leur appartement leur revient 500 dollars (431 euros), un coût mensuel plus élevé que la moyenne du camp qui oscille autour de 200 dollars (174 euros), mais faible comparé au reste du pays où de nombreux propriétaires ont largement augmenté les loyers à l'arrivée des déplacées.

Le nord du pays garantit également un environnement plus sain : « Ici, les enfants n'entendent plus les bruits de drones et de bombardements. » Au pied de leur appartement, le neveu d'Abbas, sept ans, porte un treillis militaire, un drapeau libanais flanqué sur son cœur, et joue avec une kalachnikov en plastique.

Bâtiment délabré avec murs effondrés, végétation envahissante et câbles électriques.
Ancien immeuble habité par des civils détruit lors de la guerre de 2007. Deux affiches commémorent des martyrs, notamment de Hasan Nasrallah, ancien secrétaire du Hezbollah assassiné en septembre 2024 par une frappe israélienne. Une phrase sous le visage de Nasrallah dit : «  Tu as donné ton âme pour le peuple de Gaza.  »

Une organisation interne systématisée

Face à l'affluence début mars, les associations locales, comités populaires et organisations communautaires internes se sont coordonnés indépendamment des autorités libanaises pour enregistrer les familles arrivant et distribuer l'aide d'urgence. « Lorsque la guerre a repris, on nous a annoncé que nos locaux allaient servir de plateforme pour l'enregistrement des familles arrivant », explique Nadine Ali, membre de l'organisation Azahir, qui facilite des activités pour les enfants du camp. « On nous a réquisitionnés pour assurer des rotations afin d'enregistrer les arrivantes. Au début, les files d'attente duraient des heures. »

Une jeune femme en hijab assiste à un programme télé dans une pièce simple.
Nadine Ali lors de sa pause.

Le rythme de travail de Nadine et ses collègues s'est apaisé ces dernières semaines, en ce mois de mai, la crise continue et le quotidien n'est toujours pas revenu à la normale : « Depuis la guerre, on travaille cinq jours au lieu de trois. » En plus des enregistrements, l'association a décidé de continuer ses programmes d'éducation et d'ouvrir des classes supplémentaires pour accueillir quarante-six enfants déplacés.

Salle de classe vide avec des tables, des chaises et un drapeau palestinien à la fenêtre.
L'une des salles de l'organisation Azahir utilisée pour l'enregistrement des déplacées.

Au 14 mai, Nahr Al-Bared accueillait encore 2 130 personnes. Si la majorité des déplacées est rentrée à la suite du « cessez-le-feu » entré en vigueur le 16 avril, beaucoup d'entre eux ont cependant laissé leurs affaires ou continuent de louer un logement dans le camp, prêtes à revenir. Ce samedi 16 mai, comme beaucoup d'autres, Sahar Kallam, 35 ans, palestinienne originaire de Chabriha près de Tyr, revient pour la troisième fois à Nahr Al-Bared à la suite d'un ordre d'évacuation lancé par l'armée israélienne :


Nous sommes venues ici à la guerre de 2024, puis au début de celle-ci. À l'annonce du cessez-le-feu, nous sommes rentrées, mais nous avons vite constaté que la trêve n'existe que dans les infos, là-bas, on ne l'a pas vu : les bombardements ne cessent pas. On se croirait à Gaza.

Après avoir été hébergées deux fois gratuitement dans une maison prêtée, elle et sa famille de treize personnes, dont quatre enfants, louent cette fois un petit appartement qu'ils peinent à payer.

L'expérience partagée du déplacement

« Je me rappelle que je dormais quand j'ai entendu les bombardements. Ma famille et moi, nous nous sommes réfugiées chez des proches dans trois camps différents. » Cette histoire ressemble à celles qu'on pourrait entendre de la bouche des exilées vivant la guerre actuelle. Pourtant, il s'agit de Nadine qui a vécu la guerre qui a frappé Nahr Al-Bared en 2007 lorsqu'elle avait neuf ans. Des affrontements entre l'armée libanaise et le groupe Fatah Al-islam ont vidé le camp de l'entièreté de sa population et l'armée a pilonné la zone. « On a fini par louer un appartement à Beddaoui où on est restées sept ans avant de rentrer ici. On attend encore que notre maison soit reconstruite – ma famille est toujours locataire. »

« En 2007, nous avons aussi été déplacées, nous avons tout perdu. Nous avons ressenti intimement ce que c'est de vivre ça et nous comprenons donc ce que ces gens vivent. C'est notre devoir de les accueillir », explique Nawal Hassan, figure de l'activisme local, qui co-coordonne l'accueil des déplacées. Depuis 2024, elle accueille chez elle une amie du Sud qui a perdu sa maison dans un bombardement israélien : elle n'a nulle part d'autre où aller et Nahr Al-Bared est devenu son refuge.

Femme souriante assise à un bureau avec un ordinateur et des documents.
Nawal Hassan, activiste locale co-coordonnant l'accueil des déplacées.

Ce 15 mai, jour de la commémoration de la Nakba, des activités sont organisées dans le camp pour célébrer la culture palestinienne et affirmer le droit au retour après 78 ans d'exil. Nadine Ali complète : « Tout le monde sait que c'est notre devoir de les accueillir. Leur combat est aussi le nôtre et l'on veut les soutenir face à l'occupation. »

Baisse des moyens de l'Unrwa

Les camps au Liban sont connus pour leur précarité. Les Palestiniennes ne peuvent pas acquérir la citoyenneté libanaise, ce qui les empêche notamment d'être propriétaires, de voter, de constituer des syndicats et de travailler dans le secteur public. Citoyens de deuxième classe, les habitantes de Nahr Al-Bared ne se sont toujours pas remis de la guerre de 2007. Entre bâtiments reconstruits et ruines encore visibles, le camp porte toujours ses stigmates. L'odeur des poubelles imprègne le front de mer pendant que les commerçantes fument leur énième cigarette en attendant une cliente. Ici, le chômage est au plus haut et la crise économique libanaise fait des ravages depuis 2019.

Rue avec bâtiments, ciel bleu et nuages, motos et débris au sol.
Le front de mer où ruines de 2007 et nouveaux bâtiments cohabitent.

Ahmed Saydeh* est Palestinien de Syrie, il s'est réfugié près de Tyr au Liban en 2012 à la suite des bombardements du régime Assad sur son camp, Yarmouk, à Damas. Cette année, il fuit de nouveau la guerre. Il est arrivé à Nahr Al-Bared le 27 mars après avoir rencontré un groupe qui y partait. Après avoir été hébergé gratuitement, il a trouvé un appartement pour sa famille pour 160 dollars (140 euros) tout compris. Après son arrivée, la réalité l'a rattrapé : « On n'arrive pas à subsister ici. Il n'y a déjà pas de travail pour les habitants du camp, pour nous, c'est impossible. » Il peine à garder les yeux ouverts et son visage traduit une extrême détresse :


Nous sommes arrivés avec rien du tout et on commence à ne plus avoir assez pour la nourriture. Ma fille de neuf ans se réveille la nuit, car elle a faim. Ma femme est malade et doit faire des transfusions sanguines régulières. À Tyr, une clinique lui fournit le traitement gratuitement, ici, il n'y a rien.

Les portes du camp se sont ouvertes, mais les services ne suivent pas et les organisations sont livrées à elles-mêmes. Plus tôt cette année, l'agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) a réduit ses opérations en termes de santé et d'éducation de 20 %. Ces réductions prolongent la crise financière que traverse l'agence depuis les accusations israéliennes de collusion avec le Hamas qui ont poussé plusieurs pays à suspendre leurs contributions, dont les États-Unis.

Mur décoré de graffiti exprimant la solidarité avec les prisonniers palestiniens et libanais.
Graffiti devant une école du camp gérée par l'UNRWA : «  Libérer tous les prisonniers palestiniens et libanais détenus dans les prisons de l'occupant  ».

Le sous-financement de l'UNRWA a un impact direct sur l'accueil des déplacées. Rana Hasan est coordinatrice du réseau de protection de l'enfance regroupant seize structures locales. Elle co-organise l'enregistrement des arrivantes, collecte les besoins et redirige vers les associations compétentes. Par rapport à la crise de 2024, Rana Hasan remarque un grand changement :


Les financements qu'on reçoit maintenant n'ont rien à voir avec 2024. À cause de cela, l'aide qu'on peut proposer aux arrivantes est gravement réduite. Les ONG locales n'arrivent pas à répondre à tous les besoins, car de nombreuses demandes aux bailleurs n'ont pas abouti.

Pour pallier les manques, l'entraide informelle tente de faire la différence :


Les groupes WhatsApp du camp jouent un rôle dans l'aide. Par exemple, les gens se sont organisés pour apporter l'iftar chez les familles qui ne pouvaient pas se l'offrir pendant le Ramadan.

Malgré ces petits réseaux, Ahmed Saydeh ne peut plus tenir financièrement sans travail et a décidé de rentrer dans le Sud : « C'est la quatrième fois qu'on doit s'enfuir dans notre vie. Encore une fois, même si ma maison est détruite, j'y retournerai et je la reconstruirai. » La veille, l'armée israélienne a ordonné l'évacuation de son quartier. « Même si c'est dangereux, on n'a plus le choix » conclut-il.

De nombreux groupes d'hommes originaires du camp partent aussi par la mer. Selon plusieurs résidentes, la veille encore, des dizaines d'habitants du camp ont rejoint la Grèce par bateau, dans l'espoir d'une vie plus stable.

À la sortie du camp, une dernière banderole remercie les visiteureuses d'être venus.

Un panneau sur un bâtiment, avec des portraits et des drapeaux, dans une rue animée.
Une banderole remercie les visiteurses de leur visite. L'inscription est entourée des visages de Ismaël Haniyeh, ancien chef politique du Hamas assassiné en juillet 2024 à Téhéran, et de celui Yahya Sinouar, leader du Hamas à Gaza, assassiné par Israël en août 2024.

* Le nom a été modifié.


1NDLR. Les couleurs panarabes sont les couleurs rouge, noir, vert et blanc. Elles sont issues du drapeau de la Révolte arabe de 1916-1918.

La Méditerranée orientale, un front ignoré de la recomposition régionale

Un navire militaire gris flotte sur une mer calme, sous un ciel dégagé.

Tel-Aviv ne cache pas ses ambitions de redessiner les frontières du Moyen-Orient. Cette volonté s'étend à la Méditerranée orientale où intérêts énergétiques et stratégiques contribuent à la consolidation d'un front entre Israël, Chypre et la Grèce.

Le 2 mars 2026, deux jours après le début de l'attaque américano-israélienne contre l'Iran, les bases militaires britanniques à Chypre ont été la cible d'attaques de drones. Si les dégâts matériels ont été limités, les personnels militaires et de localités environnantes ont été évacués.

L'Iran a d'abord été accusé, mais d'autres sources ont évoqué l'implication du Hezbollah libanais. En juin 2024, Chypre avait été directement menacé de représailles par le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, du fait de son emploi au service d'Israël.

Le Premier ministre britannique Keith Starmer a nié que des bombardements américains aient été lancés à partir des bases de Chypre. Pourtant, il est indéniables que celles-ci assurent un soutien logistique majeur à Israël qui va au-delà de seules « opérations défensives ».

Face à cette escalade contre un territoire européen, différents gouvernements de l'Union européenne ont annoncé un renforcement de leur présence militaire en Méditerranée orientale. La France, la Grèce et le Royaume-Uni, notamment, ont mobilisé des bâtiments supplémentaires et des effectifs militaires renforcés. Côté turc, des renforts ont aussi été déployés dans la partie nord de Chypre.

Très critique à l'encontre de la réaction de Londres, jugée tardive et molle, le président chypriote Nikos Christodoulides a déploré son incapacité à empêcher l'attaque de drones. Un début de débat sur l'avenir de ces bases héritées de l'empire colonial britannique s'est même ouvert sur l'île. Lancée au printemps 2025, une campagne transnationale « Bases hors de Chypre » (Bases off Cyprus) a été lancée autour d'un ensemble d'organisations locales, américaines et britanniques pour réclamer non seulement la fermeture de ces bases et un embargo sur les armes, mais aussi la remise des preuves accumulées lors des vols de surveillance et de reconnaissance au-dessus de Gaza à la justice internationale chargée de juger les responsabilités et les complicités de crimes de guerre.

Les bases militaires britanniques mobilisées

Hormis quelques évocations dans la presse britannique généraliste, ces bases militaires étaient restées largement dans l'ombre. Cette discrétion a été encouragée par un mémo gouvernemental adressé à la presse. Pourtant, ces bases occupent un rôle central dans les opérations américaines et britanniques au Moyen-Orient. Dès octobre 2023, elles ont rempli un rôle logistique majeur dans les opérations militaires contre Gaza. Elles ont assuré une ligne d'approvisionnement vitale pour l'armée américaine, tout en permettant le lancement de plus de 650 missions de surveillance et de reconnaissance au-dessus de Gaza, avec un partage des données avec Israël. Plus précisément, les numéros et durées des vols – coïncidant souvent avec d'importantes opérations israéliennes – suggèrent un degré de coopération dépassant largement le cadre officiel du « sauvetage d'otages israéliens »1.

Cette coopération militaire a été renforcée par un accord secret de défense mutuelle entre Londres et Tel-Aviv visant à « contrer l'activité régionale déstabilisatrice de l'Iran et du Hezbollah », selon des documents déclassifiés2.

Cette centralité stratégique de l'île n'est pas nouvelle. Dès l'été 2017, l'armée israélienne l'a utilisée à diverses reprises pour des exercices simulant des combats au Sud-Liban, mobilisant un nombre sans précédent de soldats israéliens déployés à l'étranger. Ce territoire avait été choisi à cause de la similitude topographique avec le Liban.

Un axe Grèce, Chypre et Israël

Le rôle de ces bases ne peut être compris indépendamment d'une transformation plus large de la Méditerranée orientale, où la militarisation accélérée est directement connectée à des projets énergétiques et stratégiques. Récemment, le rapprochement entre la Grèce, Chypre et Israël s'est progressivement transformé en une véritable alliance structurée autour de trois axes interconnectés : des accords économiques, une coopération énergétique centrée sur le gaz naturel et le renforcement des liens militaire et sécuritaire.

Cette convergence est alimentée par des rivalités autour du tracé des frontières maritimes et des ressources énergétiques en Méditerranée orientale. Il s'est accéléré après la découverte de gisements importants de gaz naturel en 2011, dont six déjà identifiés dans la zone économique exclusive (ZEE) de Chypre. Ces découvertes ont à la fois aggravé les rivalités maritimes avec la Turquie et renforcé la coopération sécuritaire avec Israël afin de sécuriser les infrastructures énergétiques et les routes maritimes.

Une manne pour les firmes israéliennes de défense

Depuis l'occupation turque du nord de Chypre, la zone tampon entre les deux parties de l'île (ou « zone verte ») a été équipée de matériels technologiques de surveillance développés par des entreprises israéliennes pour assurer le contrôle des passages migratoires. Dans le même temps, la Grèce a équipé ses camps de réfugiés en mer Égée d'outils technologiques de surveillance et de contrôle développés par des entreprises israéliennes. Un moment suspendus, ces projets ont repris en octobre 2025, avec l'annonce d'un « cessez-le-feu » à Gaza.

Approuvé par le Parlement grec en décembre 2025, cette coopération inclut l'achat de 36 systèmes de lancement précis de roquettes (PULS) pour un montant de 758 millions de dollars (646 millions d'euros), dans le cadre d'un investissement plus large d'environ 3 milliards d'euros visant à créer un système de défense antimissile pour la mer Égée, comparable au Dôme de fer israélien. Ce plan intègre un programme de modernisation militaire de 28 milliards de dollars (24 milliards d'euros) lancé par la Grèce.

De son côté, Chypre s'est également doté d'un système de défense antimissile. Le 22 décembre 2025, lors d'un sommet trilatéral, les trois pays ont annoncé l'intensification des manœuvres conjointes, une coordination renforcée de la planification sécuritaire mais aussi la création d'une force militaire commune mobilisable lors de crises.

Un corridor maritime jusqu'à l'Inde

Sécurisés par ces accords militaires, les projets énergétiques constituent l'un des piliers de cette alliance. Parmi eux, figure le Great Sea Interconnectore (GSI) visant à relier le réseau électrique de Chypre et de la Grèce, avec un élargissement prévu à Israël. Promu pour mettre fin à l'isolement énergétique de Chypre et l'intégrer au marché européen, le projet vise à renforcer aussi la sécurité énergétique régionale en limitant la dépendance au gaz russe. Présenté sous couvert d'une « transition verte » et de la diversification des routes énergétiques, le projet reflète une réorganisation plus large en Méditerranée orientale, fondée sur la normalisation et l'intégration régionale d'Israël.

Lors du sommet, les trois pays ont annoncé leur volonté de se relier au Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC). Sous patronage américain, celui-ci vise à raccorder le marché européen et l'Asie du Sud par des infrastructures de transport et de commerce et des coopérations énergétiques, étendu de l'Inde jusqu'à la Grèce et Chypre, en passant par les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite et Israël.

Pour le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, ce projet représente le « squelette » d'un corridor stratégique destiné à intégrer Israël dans ces réseaux économiques et énergétiques. Soutenu par l'UE, il vise aussi à contrer le projet de la Chine des Nouvelles routes de la soie (BRI). Toujours dans ses phases préliminaires, ce projet s'est renforcé grâce à des accords entre l'Inde et les Émirats arabes unis confirmés lors de la visite du Premier ministre indien Narendra Modi aux Émirats arabes unis le 15 mai.

L'alignement sur les États-Unis

La guerre contre Gaza forme ainsi le prélude à une reconfiguration plus large du Moyen-Orient. Au-delà de sa fonction logistique dans les opérations militaires, Chypre est présente dans certaines projections politiques au sujet du futur des Palestiniens. En janvier 2025, différents États sont évoqués comme sites potentiels de « relocalisation » pour les Palestiniens : l'Égypte, la Jordanie, la Somalie ou l'Ouganda. Plus inattendu, Chypre figurait comme site possible d'aménagement de vastes camps appelés zones de transit humanitaire (HTA) dans certaines ébauches préliminaires3.

Dans un plan en six points présenté lors du sommet de Charm el-Cheikh le 13 octobre 2025 en Égypte, le président Christodoulides s'est aligné sur la vision étatsunienne. Pour justifier cette position, il a argué de la proximité géographique de l'île avec le théâtre de la guerre qui entraînerait, selon lui, des obligations pour Chypre4.

Cette localisation exceptionnelle permettrait d'assurer une assistance humanitaire « neutre » présentée comme utile dans le cadre d'un conflit extérieur. Dès octobre 2023, l'administration chypriote a constamment défendu un rôle présenté comme purement humanitaire, notamment à travers le corridor maritime vers Gaza opéré depuis le port de Limassol.

Mais ces arguments occultent la fonction de plateforme logistique de Chypre, dont les infrastructures visent à sécuriser les corridors maritimes régionaux et affermir le cadre international de gestion du territoire palestinien.

Finalement, Chypre et la Grèce ont intégré le Conseil de la paix de Donald Trump — censé superviser la reconstruction de Gaza — en tant que « membres observateurs » au moment où Nicosie assure jusqu'au 1er juillet la présidence du Conseil de l'UE. De son côté, la Grèce a accepté de participer à la Force internationale de stabilisation (FIS), chargée de sécuriser et démilitariser l'enclave palestinienne, en fournissant du personnel médical, du personnel technique et une composante de patrouilles de sécurité.

La Turquie en ligne de mire

Tandis que l'occupation israélienne du Sud-Liban représente une escalade majeure du projet de « grand Israël », les coopérations militaires et énergétiques entre Israël, la Grèce et Chypre consolident un alignement stratégique visant à renforcer l'intégration de Tel-Aviv dans la région.

Ce développement est observé de près par la Turquie, avec laquelle les tensions alimentent la possibilité d'un affrontement direct. Lors du sommet trilatéral fin décembre 2025, Nétanyahou avait averti que « ceux qui s'imaginent pouvoir rétablir leurs empires et leur domination sur nos terres » feraient bien d'« oublier ça »5 en référence à l'Empire ottoman.

Face à cette recomposition, d'autres alliances semblent émerger. Ainsi la Turquie explore-t-elle un rapprochement avec le pacte de défense mutuelle saoudien-pakistanais, créant un bloc concurrent à Israël et ses partenaires.

Ces rivalités régionales se jouent sur différents théâtres, notamment en Syrie. Dès décembre 2024, après la chute du régime de Bachar Al-Assad, la reconstruction du pays est devenue un terrain de compétition stratégique. Là où la Turquie défend un État unifié aligné sur ses intérêts, Israël préfère une configuration fragmentée et durablement minée par l'occupation militaire illégale et les bombardements répétés.

Dans une logique de blocs, Benyamin Nétanyahou a reformulé fin février 2026 ce projet : « Dans la vision qui s'offre à moi, nous créerons un système entier, en substance un 'hexagone' d'alliances autour ou à l'intérieur du Moyen-Orient. Cela inclut l'Inde, les nations arabes, les nations africaines, les pays méditerranéens (la Grèce et Chypre), ainsi que des pays d'Asie que je ne détaillerai pas pour le moment »6.

Cet axe serait destiné à contrer ce qu'il appelle des « axes radicaux » qu'il assimile à la fois à « l'axe chiite » (l'ennemi iranien) et à un « axe sunnite émergent » (le régime turc). En Israël, la classe politique et économique adopte pleinement ces objectifs de normalisation. C'est devenu évident en mai 2024, lorsque Nétanyahou a présenté son plan intitulé « Gaza 2035 », imaginant la transformation de l'enclave en plateforme économique régionale. Ce projet affichait la création d'une zone de libre-échange articulée à des infrastructures de transport, d'oléoducs et de corridors commerciaux destinés à intégrer le territoire aux routes d'approvisionnement régionales et globales. Dans cette vision, Gaza est décrite comme un espace à rebâtir « à partir de rien », comme une espèce de table rase à réaménager en pôle d'investissement et de production.

Comme l'observent Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadah7 ce type de projection importe moins par sa faisabilité directe que par la fonction idéologique qu'il remplit : celle de projeter un avenir où l'intégration économique régionale d'Israël s'accompagnerait de la disparition de la résistance palestinienne et de la transformation des Palestiniens en force de travail servile.


1Iain Overton, «  US flew spy flights for UK months before MoD admitted it  », Declasssified, 12 août 2025.

2John McEvoy, «  Britain's secret defence plan with Israel  », Declassified, 9 octobre 2024,

3Jonathan Landay et Aram Romston, «  Exclusive : Proposal outlines large-scale 'Humanitarian Transit Areas' for Palestinians in Gaza,  » Reuters, 11 juillet 2025.

4Tom Cleaver, «  Cyprus offers ‘operational support' for Trump's Gaza plan  », Cyprus Mail, 23 Octobre 2025.

5Nava Freiberg, «  Netanyahu met en garde la Turquie contre ses désirs présumés de rétablir son empire  », The Times of Israël, 22 décembre 2025

6«  Narendra Modi attendu en Israël mercredi, Benyamin Nétanyahou affirme vouloir bâtir de 'nouvelles alliances'  », AFP, 23 février 2025.

7La Palestine au cœur du capitalisme mondial, éditions Amsterdam, 2026.

La Coupe du monde de 1982 sous le siège de Beyrouth

Par : Ziad Majed
Une ville sous un ciel brumeux, avec de la fumée s'élevant d'un immeuble.

À l'été 1982, tandis que l'Espagne accueillait la prestigieuse Coupe du monde de football, Israël envahissait le sud du Liban, assiégeait et bombardait la capitale. Son but était de dévitaliser l'OLP et de mettre le pays sous sa coupe. Entre bombardements et pénuries, des Beyrouthins rivalisèrent d'ingéniosité pour que, du 13 juin au 11 juillet, aucun match ne leur échappe.

Le temps s'étirait avec une lenteur pesante, presque douloureuse, en ce début d'été 1982, l'année de la deuxième invasion israélienne du Liban et de l'entrée de ses troupes dans Beyrouth.

L'odeur de la mort enveloppait la ville. Le quotidien, pris entre les enterrements, les cortèges funèbres, l'épuisement et la pénurie, ressemblait à une fragile ruse opposée à la peur. Nous attendions l'inconnu, mais aussi les matchs de la Coupe du monde de football !

Le compte à rebours de l'événement sportif planétaire avait commencé bien avant le 6 juin, jour où débuta l'invasion. Il devint bientôt notre principal repère dans le temps. Nous nous endormions et nous réveillions chaque jour un peu plus impatients, tendus vers ce grand rendez-vous qui approchait. Avec Talal, Hassan, Raghid, Mohamed et Riadh, je collectionnais les photos des joueurs que nous collions dans les albums Panini de la Fédération internationale de football association (Fifa), achetés à la librairie Al-Rissala Al-Arabiya (« Le Message arabe »), située au croisement des rues de Basta et de Noueiri. Nous échangions, avec les camarades du quartier et de l'école, les images en double, puisque rien, au moment de l'achat, ne nous permettait de choisir. Nous ignorions ce que recelaient les épais emballages, et cette part d'incertitude prolongeait notre mission : compléter minutieusement les pages consacrées à chaque équipe.

Je me rappelle que, le 5 juin, j'avais réussi à achever les pages du Brésil, de l'Allemagne de l'Ouest, de la Pologne et de l'Argentine. Il me manquait encore Juanito pour terminer l'Espagne, Graziani pour compléter l'Italie, et Marius Trésor pour la France. Les autres pages demeuraient vides ou à moitié remplies. Elles le restèrent. L'aviation israélienne nous empêcha de finir nos albums et saigna nos aspirations. Avant que Beyrouth ne fût assiégée, la ville subit une semaine entière de bombardements aériens. La terreur et l'accablement nous éloignèrent peu à peu de la perspective de retourner à la librairie, pourtant située à deux rues seulement de chez nous, à Ras Al-Nabaa. Je ne me souviens plus du jour exact où les avions bombardèrent un immeuble tout près de la librairie. On dit qu'Ariel Sharon croyait que Yasser Arafat s'y trouvait, mais que le pilote s'était trompé de bâtiment. Arafat survécut. Asmahane, l'amie de ma grand-mère, y périt avec toute sa famille.

La librairie ferma ensuite ses portes, emportant avec elle mon dernier espoir de trouver Juanito, Graziani, Trésor et les autres joueurs qui manquaient à mon album. À vrai dire, le compléter n'avait déjà plus tout à fait de sens : la possibilité de partager, d'échanger, de comparer, de se vanter, même, s'était dissipée. Séparés des amis, nous ne pouvions plus apprendre par cœur les noms des joueurs ni mettre notre mémoire à l'épreuve en récitant les compositions probables des sélections.

Pénuries et système D

11 juin. Les habitants du quartier avaient plusieurs rendez-vous à la fois. Les blindés israéliens étaient à Khaldé, aux portes de l'aéroport. Les Forces communes1 tentaient de leur faire face et de ralentir leur progression. Les bombardements gagnaient en intensité, et chacun pressentait l'imminence du siège. De nombreux déplacés fuyaient vers la Bekaa, puis vers le nord, par un corridor aménagé sur la route Beyrouth-Damas. D'autres se préparaient à prendre la direction du sud, où les combats s'étaient apaisés après des batailles sporadiques, dont les plus violentes avaient eu lieu au château de Beaufort, à Chqif, puis aux abords du camp d'Ain Al-Hilweh à Saïda, ainsi que sur la route de Rmayleh.

Les camions-citernes d'eau arrivèrent le matin. Familles et voisins se pressèrent autour pour remplir réservoirs et jerricans. Puis vint le camion de gaz, qui entra bruyamment dans la ruelle en annonçant sa marchandise. Ceux qui étaient restés dans le quartier apportèrent leurs bonbonnes vides, tout en redoutant qu'un bombardement frappe le camion et fasse exploser la rue entière.

À midi, devant la boulangerie dans la rue parallèle à la nôtre, je fus chargé d'acheter un sac de pain. On parlait déjà du manque de farine. Cette responsabilité soudaine me donna l'impression d'avoir grandi d'un seul coup. Mais l'essentiel, ce jour-là, se jouait ailleurs : des voisins achevaient de raccorder une installation électrique de fortune. Ils dissimulaient dans un lieu sûr des réserves d'essence destinées à faire démarrer les voitures, afin que celles-ci puissent recharger des batteries. Ces batteries alimenteraient ensuite un réseau improvisé, capable d'allumer quelques néons et de ressusciter de vieux postes de télévision.

Nous n'étions plus qu'à quelques dizaines d'heures de l'événement sportif tant attendu. Celui-ci, avec les débats politiques, l'éventualité du siège et ses conséquences, occupait l'esprit de Mohamed, Mohieddine, Sami, ainsi que de Walid Eido, qui se préparait à accueillir tout le monde au troisième étage de l'immeuble d'en face. Un ami l'avait raccordé à une batterie de camion poids lourd, assez puissante pour éclairer une pièce et faire fonctionner pendant de longues heures le téléviseur en noir et blanc. Cette batterie pouvait être rechargée chaque jour par une dynamo désormais consacrée, pour ainsi dire, à la Coupe du monde.

Rester « combatif et viril »

12 juin. La situation était inquiétante sur le front, les forces israéliennes achevant d'encercler Beyrouth ; elle paraissait en revanche plus rassurante du côté des réserves d'essence nécessaires aux batteries et aux téléviseurs. Ces derniers exigeaient parfois de grands coups sur le côté pour que l'image cesse de sauter et que le son arrête de grésiller. Du moins captaient-ils la station relais libanaise d'Arbaniyeh, ou allaient-ils chercher les images brouillées des chaînes jordanienne, syrienne, chypriote, égyptienne, et parfois même israélienne. Cela suffisait pour suivre les matchs qui commenceraient vingt-quatre heures plus tard. Encore fallait-il accomplir une dernière mission d'importance : vérifier que les pinces de la batterie tiendraient bon, et que les câbles électriques seraient assez solides pour éviter toute mauvaise surprise au moment d'un tir au but, d'une passe lumineuse ou d'une action capable de faire basculer une rencontre.

Les Beyrouthins faisaient une courte sieste après un déjeuner frugal, entre deux vagues de bombardements. Il s'agissait de rattraper le sommeil perdu la veille, ou de prendre de l'avance sur celui qui manquerait la nuit suivante. Quant à nous, jeunes amateurs de football, nous nous retrouvions pour un match très disputé, avant la cérémonie officielle d'ouverture de la plus grande compétition. Deux craintes nous accompagnaient : que l'intensification des bombardements interrompe notre propre match à un moment décisif, nous privant d'une victoire certaine ou d'un retour au score que nous estimions mérité ; et que la transpiration, la poussière, la chaleur et l'humidité beyrouthines deviennent insupportables, à une époque où l'eau disponible pour l'hygiène du corps et de la maison diminuait à mesure que montaient l'été et les raids aériens.

Nous veillions aussi à ne pas nous écorcher ni nous blesser, afin d'éviter que le pharmacien de garde ne nous soigne avec sa brûlante teinture d'iode. Une telle douleur aurait entamé notre ardeur, notre « esprit combatif et viril », dont nous savourions les formules étranges dans les journaux du lundi, lorsqu'ils racontaient les matchs des championnats européens que nous suivions avec passion. Nous nous répartissions alors entre supporters de Liverpool et de Nottingham Forest, du Bayern Munich et de Hambourg, et bien sûr du Real Madrid et du FC Barcelone.

Un nouveau style de jeu

13 juin. Le temps passait lentement, et le bombardement du matin fut terrifiant. Les avions pilonnèrent la ligne de Basta Al-Faouqa, à quelques centaines de mètres de nous au centre de Beyrouth, tandis que les forces israéliennes annonçaient officiellement le début du siège de la capitale.

Le temps passait lentement. Le match d'ouverture de la Coupe du monde devait opposer, le soir même à Barcelone, l'Argentine, tenante du titre, à la Belgique, qui proposait un nouveau style de jeu appelé à faire école : attirer l'attaque adverse dans le piège du hors-jeu, user ses nerfs, saboter ses occasions, l'obliger à conserver inutilement le ballon, puis miser sur des contre-attaques rapides et efficaces pour marquer.

Certains d'entre nous se retrouvèrent chez Walid Eido ; d'autres se réunirent dans la vieille maison de la famille Chami. Abou Khaled Eido2 nous accueillit tous, petits et grands, dans le salon où Khaled nous servit du jus et des fruits secs. La Belgique battit l'Argentine par un seul but. Nous étions heureux, soulagés : la compétition avait bel et bien commencé. C'était comme si nous avions craint qu'elle ne fût compromise par l'invasion israélienne. Comme si les bombardements, le siège et les avions avaient eu le pouvoir d'empêcher le monde de jouer.

Les grands partis footballistiques

Dans notre quartier, comme dans les autres quartiers de la ville assiégée, deux grands « partis footballistiques » s'opposaient. Il y avait les partisans du Brésil, équipe de rêve, aguerrie, presque savante, soutenue par les « experts » ; et les partisans de l'Allemagne de l'Ouest, nouvelle communauté rassemblée autour des rencontres du championnat allemand, que nous pouvions suivre grâce aux résumés diffusés par Télé-Liban. À la marge de ces deux grandes familles, on trouvait aussi des supporters de l'Italie et de la France, mais aussi de l'Union soviétique, de la Pologne et de la Hongrie, parfois par choix ou inclination « idéologique », parfois sur « consigne » politique contraignante de la part de « camarades » disciplinés.

Un match, pourtant, vint brouiller toutes ces frontières avec une force inattendue : celui de l'Allemagne de l'Ouest de Breitner, Rummenigge, Hrubesch, Fischer et Littbarski contre l'Algérie, qui, pour nous, se résumait alors à deux noms lumineux : Rabah Madjer et Lakhdar Belloumi. Les Libanais qui soutenaient d'autres équipes que l'Allemagne se rangèrent naturellement derrière l'Algérie. Les fans de la Mannschaft, eux, furent partagés entre leur fibre nationaliste arabe, qui les attirait vers le pays du million de martyrs, et le désir d'une victoire allemande qui leur éviterait les moqueries de leurs adversaires.

16 juin. Les bombardements sur Beyrouth furent d'une extrême violence, et le rassemblement chez les Eido plus clairsemé que d'habitude. Mais le match fut extraordinaire, un véritable coup de tonnerre. Les Algériens en sortirent la tête haute, couronnés d'une victoire historique : deux buts de Madjer et Belloumi contre un seul de Rummenigge. Sans la défaite inattendue de l'Algérie face à l'Autriche, cinq jours plus tard, puis sans le match arrangé entre l'Allemagne et cette même Autriche, le 25 juin, l'Algérie se serait sans doute qualifiée pour le deuxième tour3.

Grâce souveraine

Les coups de feu tirés en l'air par les Forces communes pour célébrer la victoire algérienne couvrirent, pendant quelques instants, le fracas des bombardements israéliens, qui avaient coutume de baisser d'un ton avant le début des matchs. Féliciter l'Algérie, célébrer son exploit et railler l'Allemagne devinrent, pendant plusieurs jours, les sujets dominants des conversations. Cela dura jusqu'à la défaite dramatique du Brésil face à l'Italie, le 2 juillet, dix jours après le début du ramadan. Celui-ci fut, pour beaucoup de familles assiégées à Beyrouth, une étrange aubaine : en temps de rareté, on pouvait se passer des deux repas habituels. Le s'hour4 devint alors l'occasion de prolonger les analyses des matchs, de revenir sur les gestes sublimes et les occasions perdues.

Sans doute les regrets liés à la défaite du Brésil furent-ils — et demeurent-ils encore aujourd'hui — ce que cette compétition laissa de plus vif dans notre mémoire. Il faut dire que le football n'a probablement jamais connu une équipe aussi puissante, aussi séduisante que celle du Brésil de 1982, portée par la magie du jeu collectif et le génie de ses individualités. L'équipe de Zico, Sócrates, Falcao, Serginho, Éder, Júnior et Oscar avait joué avec une grâce souveraine, jusqu'à ce qu'elle fût arrêtée par la défense solide et rigoureuse de l'Italie, puis par les buts de Paolo Rossi, qui se chargèrent d'écarter les Brésiliens de la compétition.

La suite est connue : d'abord la défaite de la France contre l'Allemagne, dans un match tragique où le gardien allemand Schumacher envoya Battiston à l'hôpital sans être sanctionné d'un penalty ni d'un carton rouge, alors qu'une telle décision aurait pu ouvrir à la France les portes de la finale ; puis la victoire de l'Italie, grande surprise de la compétition, face à l'Allemagne, dans un dernier match tactiquement maîtrisé par les Italiens. Ils rapportèrent ainsi à Rome une coupe qu'ils n'avaient plus soulevée depuis 1938.

La fin des réjouissances

Après la Coupe du monde de 1982, Yasser Arafat répéta à plusieurs reprises que l'équipe italienne avait dédié sa victoire à la résistance palestinienne à Beyrouth. Il salua Paolo Rossi comme l'un des principaux artisans de cette victoire et de ce geste de solidarité, en écorchant son prénom selon son habitude de transformer le « P » en « B ». Rien ne prouve que les choses se soient réellement passées ainsi, même si certaines fuites dans la presse évoquèrent la sympathie, déclarée ou plus discrète, de Rossi, d'Altobelli et d'autres joueurs pour les Palestiniens. Des drapeaux palestiniens furent d'ailleurs brandis lors des célébrations qui accueillirent, à Rome, le retour de l'équipe en bleu avec le trophée le plus précieux du monde.

Ces propos d'Abou Ammar — quelle qu'en fût la part de vérité — ainsi que la courtoisie des soldats italiens arrivés à Beyrouth avec les forces multinationales chargées de veiller au cessez-le-feu et de superviser le départ des combattants palestiniens et de leurs dirigeants après le siège, facilitèrent leur mission au Liban. Ils leur assurèrent un contact cordial avec les enfants et les jeunes des camps palestiniens dévastés et des quartiers de la banlieue sud de la capitale. C'est dans cette zone que leurs unités se déployèrent, et que leur corps médical mena des actions humanitaires. Leur équipe militaire de football joua contre des formations locales, se rapprochant ainsi d'une nouvelle génération d'amateurs de ballon rond. Une génération qui deviendra bientôt passionnée par le football italien, faisant de l'Italie le troisième grand « parti footballistique » parmi les Libanais et les Palestiniens.

La fin de la Coupe du monde sonna pour nous la fin des réjouissances et le retour au quotidien de la guerre : retour aux pénuries d'eau, d'électricité, de farine, d'air ; retour au bruit des avions et des canons ; retour à cette violence qui faucha vingt mille personnes pour lesquelles ces matchs (ou leur attente) furent peut-être la dernière chose vécue, le dernier éclat du monde avant la nuit.

La vie continue, la guerre aussi

Ainsi s'acheva un été beyrouthin où s'entrelaçaient les rêves de ballon rond, les soupirs des désillusions et la mort tombée du ciel. Ceux qui survécurent retournèrent à leur vie « normale » au début de l'automne. Je ne crois pas qu'en octobre, à la rentrée des classes, nous ayons reparlé du siège, des chars et blindés israéliens, des massacres de Sabra et Chatila, de Paolo Rossi ou de Belloumi, ni même de la déception laissée par la génération dorée brésilienne. Je ne crois pas non plus que nous ayons reparlé de nos albums restés incomplets, perdus sous un amoncellement d'objets, comme s'étaient perdus dans notre mémoire les noms d'Asmahane, de ses enfants et de tant d'autres broyés sous le feu d'Israël, qui transforma leurs maisons en fosses communes.

Tandis que nous nous y préparons, le souvenir des émotions de juin 1982 revient nous visiter. Avec lui remonte ce sentiment étrange : celui de demeurer en vie tant que la batterie de la voiture du voisin permettait à son téléviseur de fonctionner ; tant que nos yeux, nos oreilles et tous nos sens restaient éveillés ; tant que, l'espace de quatre-vingt-dix minutes, un match pouvait tenir à distance le siège israélien, la peur des avions et la mort.


1Forces militaires conjointes des différentes factions de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) et des partis de gauche du Mouvement national libanais.

2Walid Eido et son fils Khaled trouveront la mort dans un assassinat politique le 13 juin 2007, soit exactement un quart de siècle après avoir été les «  hôtes  » de la Coupe du monde chez eux à Ras Al-Nabaa à Beyrouth, le 13 juin 1982.

3Après cet arrangement entre l'Allemagne et l'Autriche, la Fifa a modifié les règles du premier tour en imposant que les derniers matchs de chaque groupe se déroulent en même temps.

4L'en-cas pris avant le lever du soleil, pour se préparer à une journée de jeûne.

Pologne. Le quotidien cruel de réfugiés afghans

Un homme porte un bébé dans les bras, visiblement bouleversé, près d'une route.

Alors qu'une délégation des talibans a été invitée à Bruxelles par la Commission européenne pour discuter du renvoi de réfugiés afghans vers leur pays, des dizaines d'entre eux sont empêchés de demander l'asile. Ils sont détenus depuis des mois dans des conditions indignes et craignent d'être expulsés de force vers Kaboul.

À l'autre bout du fil, on devine Hossain1 inquiet et fatigué. « Notre situation ici s'aggrave de jour en jour, indique le réfugié afghan. Certains de mes camarades sont enfermés ici depuis huit mois, d'autres depuis dix mois. Cette situation génère beaucoup de stress et de tensions ». Il poursuit : « Il y a déjà eu plusieurs tentatives de suicide dans ce camp ».

Comme Hossain, plusieurs dizaines de réfugiés afghans sont actuellement détenus dans des centres fermés en Pologne. La plupart ont été arrêtés par la police polonaise après avoir franchi de manière irrégulière la frontière avec la Biélorussie, d'autres ont été interpelés alors qu'ils s'apprêtaient à passer en Allemagne.

Ils ont été placés en détention, sans possibilité pour la plupart de demander l'asile dans ce pays de l'est de l'Europe. On recense au moins cinq centres fermés de ce type en Pologne, localisés dans les villes de Biała Podlaska, Białystok, Przemyśl, Kętrzyn et Lesznowola. Aujourd'hui, Hossain et ses compatriotes font face au risque d'expulsion vers l'Afghanistan, pays contrôlé par les talibans depuis leur retour au pouvoir en 2021.

Suspension du droit d'asile et non-droit

« J'entre dans mon neuvième mois de détention », soupire Hossain, enfermé dans le centre de Biała Podlaska, une ville située dans l'est de la Pologne. Depuis son arrestation par la police polonaise à la fin de l'été 2025, il a signalé à plusieurs reprises son intention de demander l'asile en Pologne. Mais à chaque fois, les agents n'ont pas tenu compte de sa requête. « Je leur ai présenté toutes les preuves des menaces que j'ai subies en Afghanistan, mais les policiers s'en fichaient. Ils répétaient : "Tu es passé par la Biélorussie, tu ne peux pas demander l'asile" », se désole-t-il.

Interrogé par Orient XXI, le ministère de l'intérieur polonais indique avec précision que « 93 ressortissants afghans sont actuellement détenus dans des centres fermés », constituant ainsi « le deuxième groupe ethnique le plus important parmi les personnes présentes dans ces institutions ». Sur ces 93 personnes, seules « sept sont en cours d'obtention d'une protection internationale » ajoute le ministère, « 86 personnes font actuellement l'objet d'une procédure de retour ».

En mars 2025, le gouvernement polonais a adopté une loi suspendant le droit de déposer une demande de protection internationale pour les migrants arrivés de manière irrégulière par la frontière biélorusse. Les autorités ont justifié cette décision, prolongée à plusieurs reprises depuis, en raison de la politique de Minsk. Depuis 2021, des exilés originaires du Proche-Orient et d'Afrique de l'Est, instrumentalisés par la Russie et la Biélorussie pour déstabiliser les pays européens, tentent de passer cette frontière pour entrer en Europe.

« Nos observations montrent que les gardes-frontières refusent d'accepter les demandes de protection internationale non seulement des personnes se trouvant dans la zone frontalière, mais aussi de celles qui sont présentes dans d'autres parties du pays (par exemple dans des centres surveillés pour étrangers) » indique l'ONG polonaise Stowarzyszenie Interwencji Prawnej (Association pour l'intervention juridique) dans un communiqué de presse publié de 5 mai 2026.

« Les personnes dont la demande n'est pas acceptée sont ensuite immédiatement renvoyées en Biélorussie ou expulsées dans leur pays d'origine, sans qu'il soit procédé à une évaluation de leur situation personnelle ni de leurs besoins en matière de protection », ajoute l'organisation de défense des droits humains.

Les renvois vers l'Afghanistan ont repris

Malgré la mobilisation des ONG et de réseaux militants solidaires, plusieurs cas d'expulsions vers l'Afghanistan ont eu lieu ces derniers mois. Le ministère de l'intérieur polonais indique à Orient XXI avoir « récemment révisé la liste des pays vers lesquels les renvois forcés sont suspendus » et précise qu'après « une analyse approfondie (…), les renvois vers l'Afghanistan et d'autres pays ont repris le 13 juin 2025 ». Quatre expulsions d'exilés afghans ont ainsi eu lieu en 2025 et 13 d'ores et déjà en 2026, selon les données du ministère.

Le 10 avril, les autorités polonaises ont organisé une opération visant à renvoyer vers Kaboul 9 réfugiés afghans détenus dans plusieurs centres du pays. « On ne sait jamais quand va avoir lieu une expulsion » raconte Hossain qui a assisté à cette opération d'expulsion dans le centre de Biała Podlaska. « Les policiers sont venus au milieu de la nuit, il y avait dix agents pour une seule personne. Ils ont embarqué de force six de mes compatriotes dans un véhicule, direction l'aéroport », ajoute l'exilé.

Cette opération d'expulsion a été contestée par des avocats devant la Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH). Une enquête du média d'investigation polonais OKO.press (22 avril 2026) a par ailleurs démontré que la Cour a émis des mesures provisoires concernant les neuf personnes, ce qui aurait dû suspendre l'opération d'expulsion, mais que les autorités ont malgré tout expulsé trois réfugiés afghans vers l'Afghanistan.

Une décision qui a suscité l'ire de Me Tomasz Sieniow, qui défendait plusieurs réfugiés afghans menacés d'expulsion, sur le réseau social LinkedIn. « Mon client a été expulsé alors même que nous avions obtenu des mesures provisoires de la CEDH, » s'indigne une autre avocate qui témoigne de manière anonyme auprès d'Orient XXI.

Dans une lettre2 adressée au ministre de l'intérieur polonais et publiée le 1er avril, le commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, Michael O'Flaherty, s'est dit « préoccupé » par la situation de ces réfugiés afghans et a rappelé que « la Cour européenne des droits de l'homme impose aux États de procéder à une évaluation rigoureuse et individualisée des risques encourus par chaque personne avant de l'expulser ».

Dans un mail adressé à Orient XXI, le ministère de l'intérieur polonais assure sans détour que « la procédure d'expulsion polonaise n'entraîne aucun risque d'expulsion collective de ressortissants étrangers ni aucune violation de la Convention européenne des droits de l'homme ». Il ajoute que « chaque cas est examiné individuellement par les gardes-frontières, en tenant compte de la situation personnelle de la personne et de la situation dans son pays d'origine ».

« J'ai compris qu'il fallait que je fuie »

Contacté par Orient XXI, le défenseur des droits polonais souligne pour sa part que « l'Afghanistan reste un pays dangereux, touché par une grave crise humanitaire et des droits de l'homme, ainsi que par une instabilité interne persistante » et met en garde : « les personnes renvoyées en Afghanistan pourraient faire l'objet de menaces envers leur vie, leur liberté, leur sécurité personnelle, la torture ou des traitements inhumains ou dégradants ».

« Depuis leur expulsion, nous avons totalement perdu le contact avec ces trois personnes », explique Shazia3, membre du collectif Podróżnych Ugościć (Accueillir les voyageurs) qui soutient les exilés enfermés dans les centres surveillés. « Nous n'avons aucune nouvelle, nous ne savons pas ce qu'ils sont devenus depuis leur arrivée à Kaboul, » ajoute l'activiste, inquiète du sort que réservent les autorités talibanes aux Afghans expulsés d'Europe. « Là-bas, les femmes n'ont pas droit à l'éducation. Elles ne sont pas autorisées à travailler, ne peuvent pas voyager seules. Les mots manquent pour dire à quel point les Afghans souffrent de la situation sur place. »

« Mon père a été tué après avoir été torturé par les talibans, car auparavant il travaillait pour la police afghane », témoigne Hossain. Lui tenait une boutique culturelle, dans laquelle il vendait des albums de musique ou des DVD de films. Hossein a été arrêté et emprisonné deux fois, la première fois pendant 19 jours et la seconde pendant 5 jours, et a été battu à de nombreuses reprises par ses geôliers. « Après ça, j'ai compris qu'il fallait que je fuie l'Afghanistan, » souffle l'exilé au bout du fil.

Hossein décide alors de partir en Iran, où il reste quelques mois avant d'être arrêté par la police de ce pays et renvoyé de force dans son pays, au cours d'une des opérations d'expulsion massive de réfugiés afghans menées régulièrement par les autorités de la République islamique. De retour en Afghanistan, craignant toujours pour sa vie, il parvient à rassembler 15 000 dollars (13 000 euros) qu'il confie à un passeur afin d'organiser son départ du pays. Sa fuite vers l'Europe sera cependant sérieusement remise en cause par les politiques migratoires européennes qui le plongeront dans les limbes administratifs de la détention en Pologne.

Hossein constate que de nombreux exilés afghans souffrent des conditions de vie dans le camp de Biała Podlaska. Outre de « graves problèmes de peau et de démangeaisons » liés à l'insalubrité des lieux, il rapporte « des tensions et du stress » qui éprouvent la santé mentale des personnes détenues. « Plusieurs exilés se sont automutilés avec des lames de rasoir », indique-t-il avant d'ajouter : « Quand on consulte le médecin du centre pour lui parler de notre état psychologique, il nous répond : ‘Vous êtes un bon acteur'. En fait, ici, tout le monde s'en fiche de nous ! ».

L'Europe prête à négocier avec les talibans

La situation à laquelle sont confrontés Hossain et des dizaines d'exilés afghans en Pologne survient alors que la Commission européenne a annoncé son intention d'inviter des responsables talibans à Bruxelles pour des discussions portant sur le renvoi de migrants vers l'Afghanistan. Une décision qui résulte de pressions de nombreux États européens, cependant que l'Union européenne (UE) ne reconnaît pas le régime taliban. En octobre 2025, les ministres de l'intérieur de 20 pays européens ont cosigné une lettre demandant à la Commission d'agir pour faciliter les renvois d'Afghans en situation irrégulière.

Pionnière en la matière, l'Allemagne a déjà brisé ce tabou en procédant, depuis 2024, à l'expulsion groupée d'une centaine d'Afghans, qui avaient tous été condamnés par la justice, via des vols charters facilités par le Qatar. L'Autriche lui a depuis emboîté le pas et a reçu une délégation de représentants talibans, en septembre 2025 à Vienne.

« L'Afghanistan n'est bien entendu pas un pays sûr ! », s'emporte la militante Shazia, dont une partie de la famille vit sur place. Elle ajoute : « Là-bas, tout est contrôlé par les talibans et la situation économique est catastrophique. Les réfugiés qui sont actuellement détenus en Pologne et avec qui je suis en contact ont tout vendu, leur maison, leur voiture, pour pouvoir fuir et avoir une vie meilleure. Et maintenant l'Europe les renvoie là-bas ? Ça n'est pas acceptable ! »


1L'identité a été changée pour des questions de sécurité.

3L'identité a été changée pour des questions de sécurité.

Cinéma. « Do you love me », ou l'esthétisme de l'archive libanaise

Le film libanais Do you love me de Lana Daher, actuellement à l'affiche, a suscité un engouement du public avant même sa sortie en salles le 6 mai dernier. Si sa mobilisation des archives cinématographiques et personnelles est séduisante, le projet semble se contenter de l'effet nostalgique de la démarche, sans proposer un véritable récit.

Les premières projections ont vite affiché complet, à Beyrouth comme en région parisienne. Do you love me est issu d'un travail entamé en 2018 par la réalisatrice Lana Daher sur des archives audiovisuelles libanaises allant des années 1950 à nos jours. Celles-ci rassemblent des images de Beyrouth, privées ou cinématographiques, documentaires ou de fiction, ordonnées thématiquement dans un montage de Qutaiba Barhamji. Se succédant avec une durée moyenne de quelques secondes, elles ne conservent que rarement des lignes de dialogue, sans y ajouter de narration. Y défilent pêle-mêle des bribes de vie, entre scènes domestiques ou de violence vécue par la capitale pendant la guerre civile (1975-1990), la guerre de 2006 ou encore l'explosion de son port en 2020. Mais si cette approche a été applaudie par la critique et les festivals internationaux qui ont primé Do you love me, elle peine toutefois à convaincre.

Le pari raté de la désorientation

« Do you love me, do you, do you ? Do you want me, do you, do you… » : le refrain de la célèbre chanson de la famille Bandaly est abruptement interrompu dans le premier plan du film, coupant court de prime abord à la promesse que laissait espérer le titre. La chanson éponyme de folk rock libanaise ne reviendra qu'avec le fond noir du générique de fin, après avoir invoqué la nostalgie qu'elle appelle, mais dont la réalisatrice n'aura pas su quoi faire.

Une annonce écrite a pourtant voulu nous prévenir : le film ne se préoccupera pas d'ordre chronologique, il cherche volontairement à nous désorienter — pari difficile à tenir quand on nous en donne immédiatement la clé, avant même d'avoir pu en faire l'expérience. Vient ensuite un montage des plans d'ouverture issus de films libanais de toutes époques, accompagnés de textes — souvent sur fond noir — donnant des éléments de contexte sur les événements que le film s'apprête à montrer. L'œuvre semble ainsi commenter la tendance auto-explicative du répertoire libanais, si encombré de faits violents et de nuances politiques que ses réalisateurices se sentent obligées de recourir au texte pour prévenir leurs spectateurices de ce qu'iels s'apprêtent à raconter. Mais le film de Lana Daher se contentera de suggestions muettes, manifestées par le montage, jamais développées par son autrice.

Une esthétique homogène de la violence

Les thématiques des archives mobilisées sont variées : tantôt un montage d'images d'hommes armés, tantôt de celles d'immeubles démolis, de chevaux qui galopent, de bombardements, de badauds en bord de mer, de fêtes, d'enfants en pleine guerre, ou encore de nuages, d'intérieurs domestiques, de vagues… La désorientation est moins due à l'éclatement de la chronologie et au mélange des époques et des sources qu'à l'absence totale de commentaire les accompagnant. Les chansons arabes choisies pour accompagner les images ne correspondent que très vaguement aux thématiques iconographiques, et leur rythme est souvent différent de celui de la succession de plans qu'elles accompagnent. Elles évoquent une nostalgie clichée quand sont projetées des images de jeux, de vacances, de joie, et décalée quand le film passe à celles de bombardements, de démolitions, et de tueries.

Le montage réduit les événements violents à la dimension purement matérielle des dégâts qu'ils engendrent, sans cause ni origine, ce qui apparaît comme une trahison aussi bien de la mémoire libanaise que des archives sélectionnées par Lana Daher. Les réalisateurices indépendantes libanaises Jocelyne Saab, Rabih Mroueh, Maroun Baghdadi, Roger Assaf, et tant d'autres dont le travail est ainsi partiellement montré, ont tenté, à la marge de la société libanaise et de ses tabous, de raconter la guerre et la violence. Iels ont cherché à produire un récit sur les peines traversées par le pays, à dépasser les clivages pour adopter des points de vue variés — ceux des victimes aussi bien que des perpétrateurices de la violence.

Mais Do you love me occulte tout ce qui désigne les responsables de la violence, comme les drapeaux et portraits partisans pourtant omniprésents dans le quotidien beyrouthin et les films qui le capturent. En refusant le récit, le traitement thématique du film égalise les images employées, et l'expérience libanaise s'en retrouve réduite à une esthétique homogène de la violence. Comme un post Instagram savamment travaillé et accompagné d'une quelconque chanson populaire.

Dans les discussions qui suivent les projections du film, la réalisatrice décrit à plusieurs reprises une démarche « intuitive » et « personnelle ». Mais l'intuition ne suffit pas à affronter les questions mémorielles. En télescopant des archives personnelles, cinématographiques et documentaires, Do you love me prétend à une ambition universelle intéressante. Il rassemble de nombreux moments historiques et en efface le contexte pour faire ressortir leur similitude à travers l'intimité des gestes et des motifs que l'on y retrouve toujours. Ainsi, durant toutes les guerres, des immeubles s'écroulent et des soldates armées défilent dans les rues. Le film reprend à la chaîne les clichés des mêmes corniches sur lesquelles des Libanaises se sont retrouvées, les mêmes intérieurs, les mêmes expressions de joie et de peine exprimées tout au long de sept décennies. Mais cette intimité est exclusivement visuelle, désincarnée, extraite des corps et des histoires qui l'ont vécue. Car il ne suffit pas, pour créer de l'universel, de mélanger une grande quantité d'archives : il faut affronter la difficulté du récit, des choix qu'il suppose et des omissions qu'il impose, et ainsi accéder, via le particulier, à l'humain.

Un film résigné

À force de déraciner les images de toute causalité historique, Do you love me tend à produire une vision fataliste du Liban, comme si l'histoire du pays n'était qu'un cycle éternel de violence incompréhensible. Le film donne l'impression d'une « fin de l'histoire », où les événements ne formeraient plus qu'une accumulation chaotique d'images et d'affects, sans perspective de progrès, sans fil conducteur. Il fonctionne comme un syndrome de choc post-traumatique : sans cesse, il ressasse les mêmes images de vie et de mort, sans parvenir à les dépasser. L'œuvre sent la résignation et la peur de l'oubli d'un pays dont le patrimoine a été mal conservé par absence de volonté politique ou par les effets de la corruption, quand il n'a pas été détruit par les guerres et par le nettoyage ethnique commis par Israël dans le Sud-Liban depuis 2023. En cela, Do you love me est touchant, mais décevant.

Lana Daher semble se perdre dans la masse mémorielle qu'elle essaye d'affronter. Cette déroute est d'autant plus regrettable que la scène culturelle libanaise, loin de négliger son patrimoine, ne cesse de multiplier les initiatives qui le célèbrent. On peut par exemple citer le travail de conservation et de restauration du cinéma Métropolis à Beyrouth, celui de la plateforme gratuite de visionnage de films d'archives Aflamuna, ou encore les nombreux festivals qui soutiennent le cinéma indépendant libanais émergent au Liban et dans les pays où la diaspora est présente. En pleine guerre israélienne et après plus de dix ans d'inactivité, la Cinémathèque Libanaise a même rouvert ses portes le 14 mai 2026, avec pour mission de protéger et de valoriser les archives cinématographiques libanaises.

Face à Do you love me, une question s'impose : qu'est-ce que le film retient des nombreuses archives qu'il montre ? Quel enseignement nous invite-t-il à tirer de ce cinéma libanais indépendant qu'il semble célébrer, alors même qu'il refuse la difficile méthode du récit de la violence à laquelle les cinéastes auxquelles il renvoie se sont astreint tant bien que mal — souvent avant d'acquérir le public et les plateformes dont iels disposent aujourd'hui ? Le travail de recherche sur les archives doit les analyser, les confronter au présent. Il doit avoir un objectif qui justifie que l'on ne s'arrête pas à la collection ou la conservation des images.

L'on comprend très bien l'attrait d'une approche émotionnelle de l'histoire par l'intime, et le caractère séduisant du pari de la désorientation. Cependant, l'œuvre de Lana Daher s'avère n'être rien de plus qu'un travail de juxtaposition. Le soin de l'analyse est laissé aux spectateurices. Nous conseillons toutefois de se rendre sur le site du film et de visionner les sources qui y sont répertoriées. Si Do you love me aime le Liban, il reste sourd aux enseignements de ses cinéastes.

Bande-annonce de «  Do you love me  » de Lana Daher (2026)

Moyen-Orient. Prudences et réserves de la Russie

Un homme assis devant des drapeaux, semblant écouter une discussion importante.

Si certaines organisations dans le monde tablent sur un rôle accru de la Russie pour s'opposer à la politique états-unienne, la réalité montre que Moscou a d'autres priorités. Et notamment l'Ukraine où le conflit s'enlise. Sur ce dossier, il s'agit avant tout de maintenir le dialogue avec Washington.

Comme dans la chanson de Gilbert Bécaud, « la place rouge était vide » en ce 1er mai 2026. Pas par manque de manifestants, mais par mesure de sécurité. Des menaces pèsent sur Moscou pendant que les préparations sont en cours pour célébrer la victoire soviétique de 1945. La signature de la capitulation de l'Allemagne nazie à Berlin est célébrée le 8 mai en Europe occidentale et le 9 en Russie1. L' « opération spéciale » en Ukraine ne cesse de s'enliser. Le 24 avril, de nouvelles frappes de drones ukrainiens ont ciblé le terminal maritime de Tuapse, sur la mer Noire. C'est la quatrième attaque depuis la mi-avril visant l'industrie pétrolière russe.

Trois jour plus tard, le 27 avril, débutait à Moscou le Sovintern, une conférence internationale de trois jours sur le socialisme du XXIe siècle réunissant une centaine d'organisations de gauche issues de soixante-dix pays et organisée par Sergei Mironov, dirigeant du parti d'opposition autorisé « Russie juste » et ancien président du Conseil de la fédération2 (2001 à 2011).

Dans l'espoir d'un soutien

Le Sovintern s'est tenu dans la maison des syndicats, un immeuble imposant qui date de l'ère soviétique, non loin du Kremlin. De nombreux délégués d'Amérique latine — Cubains, Vénézuéliens, Chiliens, Guatémaltèques, etc. — ont fait le voyage. D'autres sont venus de Turquie. Ils espèrent tous plus de soutien de la Russie à l'heure de l'escalade états-unienne dans le Golfe arabo-persique ou en Amérique du Sud.

Des Marocains et des Tunisiens, présents à la conférence, plaident pour resserrer les liens avec Moscou. Pour Said Bakkali, l'un des dirigeants du Parti du progrès et du socialisme (PPS) marocain, « une alliance avec la Russie est importante pour contrer cette agression guerrière des États-Unis et de ses alliés. Trump ne voit dans le monde qu'un grand marché pouvant servir son propre enrichissement. »

Mais les discours officiels sont nettement plus prudents que ceux que souhaiteraient nombre de conférenciers. Alexandre Babakov, vice-président de la Douma, le parlement russe, explique à Orient XXI que, pour contrer les actions de Nétanyahou et de Trump en Iran, la Russie agit avec les Nations unies en employant des moyens diplomatiques : « Cette guerre montre que l'approche militaire est sans issue. Nous voulons développer les BRICS+3 pour faire contrepoids à l'unilatéralisme et à l'hégémonie des États-Unis. » Mais rien de concret…

Cette prudence est confirmée à Paris par Igor Delanoë, directeur-adjoint de l'Observatoire franco-russe :


La Russie essaie d'aider les Cubains en envoyant du pétrole, depuis qu'ils ne reçoivent plus d'aide du Venezuela suite à l'enlèvement du président Nicolás Maduro et de sa femme. Mais elle ne peut se permettre d'aller trop loin dans l'aide à Cuba faute de moyens et dès lors qu'elle est en négociation avec les États-Unis sur l'Ukraine.

Or, la même réserve s'observe sur le Moyen-Orient.

Pour « une solution diplomatique »

Pour aller à notre rendez-vous avec Vasily Kuznetsov, directeur adjoint de l'Institut d'études orientales de l'Académie des sciences de Russie, il faut prendre le métro dont plusieurs stations sont de véritables musées souterrains : la station Maïakovskaïa rend hommage à l'art déco et à l'acier, la station Komsomolskaïa a adopté le style baroque, la station Novoslobodskaïa expose de splendides vitraux et Ploshchad Revolyutsii impressionne par ses monumentales sculptures en bronze.

Comme ailleurs, les passagers sont « scotchés » sur leur téléphone portable. Internet fonctionne, mais les gens craignent que le Kremlin limite son utilisation en utilisant la guerre comme prétexte pour accroître son contrôle sur les réseaux sociaux et désactiver les VPN qui permettent de consulter des sites bloqués. Le réseau Telegram, d'origine russe, très populaire, n'est pas toujours accessible.

Dans son bureau, Vasily Kuznetsov insiste sur la prudence de Moscou dans ses relations internationales :


La position russe est sans ambiguïté. Le ministre des affaires étrangères, Sergueï Lavrov l'a clairement exprimée : la Russie considère les bombardements contre l'Iran et le Liban comme une agression. L'Iran est victime. La Russie a de très bonnes relations avec Téhéran, mais aussi avec les pays arabes, et elle entretient aussi des relations pragmatiques avec Israël. La Russie ne participe pas à cette guerre et œuvre pour une solution diplomatique.

En principe, la sécurité des États du Golfe est garantie par les États-Unis. Or, ce « contrat » a été mis à mal depuis le début de la guerre contre l'Iran. Selon une enquête de la cellule d'investigation de CNN, l'administration Trump a minimisé l'ampleur des dégâts causés par l'armée iranienne sur les bases américaines au Proche-Orient depuis le début du conflit4. Pourtant, certaines d'entre elles seraient aujourd'hui inutilisables. L'enquête révèle que seize bases états-uniennes — sur les dix-sept que compte la région — ont été endommagées dans huit pays du Proche-Orient depuis le début de la guerre. Ces derniers sont-ils pour autant prêts à se rapprocher de Moscou ?

Vasily Kuznetsov reste prudent :


Par tradition, la Russie entend être amie avec tout le monde. Poutine entretient d'excellentes relations avec Mohammed Ben Zayed, émir d'Abou Dabi et président des Émirats arabes unis qui sont, comme l'Arabie saoudite, aussi importants pour la Russie que l'Iran. Elle ne va donc pas s'aventurer dans une aide militaire à Téhéran. Les échanges économiques se situent principalement sur les marchés pétroliers dans le cadre de l'OPEP+5.

Le retrait des Émirats de l'alliance pétrolière, annoncée le 28 avril 2026, va rendre encore plus difficile cette politique d'équilibre.

Igor Delanoë explique :


Il y a plus de business entre la Russie et les Émirats arabes unis qu'entre la Russie et l'Iran. Les Émirats jouent sur tous les tableaux, traitant avec les Russes, les États-Uniens, les Chinois. Avec les Russes, ils développent des partenariats concernant les technologies nouvelles. En fins manœuvriers, ils maintiennent des contacts suivis avec Moscou, ce que d'autres pays s'interdisent.

Officiellement la Russie condamne les pilonnages meurtriers sur l'Iran. Mais, précise Delanoë, si le ministère russe des affaires étrangères et les diplomates condamnent sans ambiguïté les bombardements israélo-états-uniens, le Kremlin, lui, est plus ambivalent : « Poutine a pu tenir des propos assez fermes, mais il ne va pas aussi loin dans sa réprobation que les diplomates. Il y a une répartition des rôles entre “bon flic, mauvais flic”. »

Priorité à l'Ukraine

Selon une enquête de Reuters, les Russes fourniraient des renseignements satellitaires aux Iraniens pour le ciblage des sites états-uniens au Proche-Orient6. Mais cette information n'a pas été confirmée et les Iraniens se sont bien gardés de la commenter.

Pourquoi une telle prudence ? Depuis le début de l'année 2026, des négociations trilatérales ont lieu entre Washington, Moscou et Kiev sur l'Ukraine. Le président états-unien Donald Trump aurait obtenu de Vladimir Poutine que ce dernier pondère ses réactions face aux agressions perpétrées par Washington contre des alliés de Moscou comme le Venezuela, l'Iran ou encore Cuba. Pour Igor Delanoë : « La Russie ne veut pas compromettre ce format de négociations sur l'Ukraine. Poutine ne veut pas risquer de se mettre Trump à dos, un type colérique et imprévisible. »

Nombre de pays du Proche-Orient ont deux fers au feu. Ils sont alliés avec les États-Unis et, en même temps, entretiennent des relations avec la Russie et la Chine. C'est le cas d'Israël et de la Turquie. Vasily Kuznetsov confirme :


Il ne faut pas oublier que la Russie et Israël ont des relations anciennes et profondes. La Russie ne se prive pas de critiquer Israël politiquement et les problèmes sont nombreux. Personne ne peut soutenir la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens ou au Liban. Mais plus de 15 % de la population israélienne est russophone. Et pour la Russie, l'existence d'Israël est un fait accompli.

Du rôle de la Turquie

Le poids de l'Ukraine pèse aussi sur Moscou concernant le dossier syrien. Igor Delanoë rappelle :


En 2024 en Syrie, la Russie n'a pas pu aider militairement Al-Assad. Il lui était impossible de réitérer le succès de son intervention de 2015 à cause des contraintes de la guerre en Ukraine, mais aussi à cause de l'état de l'armée syrienne démoralisée. Le rapport des forces s'était considérablement dégradé. Les Russes en avaient conscience, ils étaient sur place. Pour eux, il n'était pas question de se battre à la place de l'armée syrienne.

Dans ce contexte, Moscou peut notamment compter sur Ankara. La Turquie, membre de l'OTAN, garde une autonomie stratégique par rapport aux États-Unis, comme le souligne Vasily Kuznetsov :


La position turque sur les crises internationales n'est pas celle des pays de l'OTAN. Elle s'inscrit plus dans une stratégie de médiation. En Syrie, après la chute de Bachar Al-Assad, nous avons tout de suite entamé des pourparlers avec Ahmed Al-Charaa.

Ce dernier a mené son opération de conquête de Damas avec l'aide de la Turquie, mais les Russes étaient très impliqués en amont. Igor Delanoë poursuit : « Il y a eu des contacts entre la Russie, la Turquie et Ahmed Al-Charaa, avant que ce dernier ne s'empare de Damas. Contrairement aux Européens, les Turcs parlent, aux Russes. »

Les difficultés de Donald Trump dans le Golfe peuvent-elles bénéficier à la Russie ? Igor Delanoë pense que la situation actuelle dans le Golfe est bénéfique à la Russie, avec un Trump qui ne sait pas bien comment sortir du bourbier iranien :


La Russie est une puissance exportatrice pétro-gazière. L'augmentation du prix du pétrole lui donne financièrement un peu d'oxygène. De plus, le conflit divise Etats-Uniens et Européens, créant de graves tensions d'approvisionnement énergétiques en Europe. Plus le conflit dure, plus il est profitable à la Russie — évidemment, tant que le régime iranien ne s'effondre pas.

Retour à Paris via une escale en transit à Istanbul, les sanctions occidentales ayant suspendu les vols directs vers la Russie. Mais au moment d'arriver à l'aéroport de Moscou, surprise ! Une annonce nous prévient : « Chers passagers, à cause de la fermeture de l'espace aérien, tous les départs depuis Moscou sont reportés. » Fait rarissime, Des drones ukrainiens ont frappé la capitale, un immeuble résidentiel situé à six kilomètres du Kremlin a été endommagé. L'ombre de la guerre n'est jamais loin.


1L'acte de capitulation du Troisième Reich a été signé le 9 mai 1945, à 1h du matin heure de Moscou, soit le 8 mai à 23h, heure de Berlin

2Chambre haute du Parlement russe.

3Les BRICS+ regroupe le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine, l'Afrique du Sud, l'Iran, l'Égypte, les Émirats arabes unis, l'Indonésie et l'Éthiopie. Ils représentent près de la moitié de la population de la planète et 35 % du produit intérieur brut mondial.

4«  Majority of US military sites in Middle East damaged by Iran, CNN investigation reveals  », CNN Investigate, 1er mai 2026.

5L'«  OPEP+  » désigne un groupe de 22 pays producteurs de pétrole. Il est composé des 12 pays membres de l'OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) et de 10 autres producteurs, dont la Russie.

6Tom Balmforth et John Irish, «  Exclusive : Russia supplies Iran with cyber support, spy imagery to hone attacks, Ukraine says  », Reuters, 7 avril 2026.

Au Sud-Liban, une violence coloniale inscrite dans l'histoire

Cérémonie militaire avec des drapeaux israélien et libanais, cérémonie solennelle.

Exprimée dès la genèse de l'État israélien en 1948, l'obsession israélienne envers le contrôle de sa frontière avec le Liban a profondément affecté des générations entières de Libanaises, en particulier dans le Sud du pays qui en a été la cible et la principale victime.

Après avoir commis, principalement dans le Sud-Liban, plus de 10 000 violations du cessez-le-feu conclu en novembre 2024, l'armée israélienne a annoncé le 16 mars 2026 avoir commencé des opérations terrestres au Liban. Aujourd'hui, elle occupe une zone de 602 km² au nord de la Galilée, une région historiquement connue sous le nom de Jabal Amel. Plus de 800 000 Libanaises ont ainsi été contraintes de quitter le Sud, alors qu'Israël contrôle un territoire qui représente 5,8 % de la superficie du pays, et comprend 62 villages1. Engagé dans une vaste guerre régionale, Israël est en train d'atteindre, avec l'occupation de Jabal Amel, l'un de ses plus anciens objectifs, inscrit directement dans la fondation coloniale de son État.

La valeur stratégique du Sud-Liban

Après la Première guerre mondiale, les puissances européennes dessinent les nouvelles frontières qui découperont l'ex-Empire ottoman, alors que l'Organisation sioniste mondiale se voit promettre par les Britanniques (déclaration Balfour) un Foyer national juif en Palestine. En 1919, cette organisation préconise le détournement des eaux du fleuve Litani, situé à 30 km au nord de la nouvelle frontière avec la Palestine, vers la vallée du Jourdain. Le projet date déjà de 1899 : il vise à irriguer les colonies sionistes, et à générer de l'hydroélectricité. Au début du XXe siècle, le débit du Litani est d'environ 350 millions de mètres cubes d'eau par an. Alors que le projet sioniste se développe autour de l'acquisition de terres en Palestine mandataire, l'accès à cette ressource contribuerait à rendre rentable l'activité agricole alors subventionnée des colons. Les plans de développement sionistes des années 1930, ébauchés dans le secret et avec l'appui du futur fondateur israélien David Ben Gourion, donnent une grande importance au Litani et prévoient d'accaparer la majorité de son volume d'eau.

L'Organisation sioniste mondiale insiste aussi depuis 1919 sur la valeur stratégique du contrôle des collines surplombant Jabal Amel, qui permettent de protéger le Golan, également convoité, et qui offrent un accès à Damas2.

Pour les Libanaises, à la veille de la création de l'État d'Israël en 1948, la frontière entre le Liban et la Palestine est une fabrication occidentale. La population rurale de Jabal Amel a plus d'attaches sociales et économiques avec la ville palestinienne de Haïfa qu'avec Beyrouth. Majoritairement chiite, cette population était déjà politiquement et administrativement marginalisée sous l'Empire ottoman, qui avait favorisé le développement économique de Beyrouth au détriment de Jabal Amel, lieu de passage historique du commerce entre Damas et la Palestine.

Au moment de la Nakba, le nettoyage ethnique commis par les milices armées sionistes puis par l'armée israélienne entre 1947 et 1949, les Palestiniennes chassées de leurs terres trouvent d'abord refuge dans les vergers des villages libanais. Fin octobre 1948, l'armée israélienne envahit le Liban, occupant 13 villages de Jabal Amel où elle commet des exactions, tuant des dizaines de civiles. En 1949, un armistice entraîne le retrait de l'occupation, mais l'armée israélienne continue de contrôler des parcelles de territoire libanais le long de la frontière.

Mise en place d'une résistance

Dans les années 1950 et 1960, une résistance armée palestinienne se développe et installe des bases militaires dans le Sud-Liban. Une guérilla y prend place qui rend la violence banale, avec 140 attaques israéliennes dénombrées de 1949 à 1964. Le contrôle de Jabal Amel devient un enjeu majeur pour Israël : à la fin des années 1960, la multiplication des opérations commandos israéliennes dans le Sud terrorise la population, et rend la région invivable pour ses habitantes. En 1968 Israël lance une attaque aérienne contre l'aéroport de Beyrouth, suivie d'une agression terrestre et aérienne de Jabal Amel en 1970, puis d'une brève invasion terrestre en 1972. Chacune de ces agressions est condamnée par l'ONU qui demande à plusieurs reprises le retrait des troupes israéliennes du Sud-Liban, en vain. Israël se sert aussi de cette région comme d'une base pour mener des attaques contre la Syrie lors des guerres de 1967 et 1973, qui font des dizaines de victimes collatérales parmi les Libanaises du Sud. De 1968 à 1974, Israël a attaqué le Sud-Liban plus de 3 000 fois.

Jabal Amel vit donc sous une menace israélienne permanente quand éclate la guerre civile libanaise en 1975. Les facteurs à l'origine de cette guerre sont nombreux, on en retiendra ici la division profonde entre une droite chrétienne nationaliste antipalestinienne, et une gauche libanaise laïque, partisane du panarabisme et solidaire de la cause palestinienne. Israël, comme à son habitude, emploie ces divisions à son avantage : son armée prodigue dans le sud du Liban des soins à la population des villages chrétiens frontaliers, achète la production locale de tabac qui a perdu le soutien de l'État libanais alors que l'économie locale se porte mal, et finance les milices chrétiennes de droite.

En 1975-1976, une milice se forme au Sud-Liban pour combattre la résistance palestinienne sous l'égide du major chrétien Saad Haddad, rapidement cooptée par les Israéliennes et connue plus tard sous le nom de l'Armée du Liban Sud (ALS). Quand Israël envahit le pays en 1978 avec 30 000 soldates, l'ALS prête main-forte à l'occupation et déclare son autorité sur la frontière. L'opération est baptisée « Litani » par l'armée israélienne, qui garde le cap de son double objectif militaire et économique de contrôle du fleuve libanais et de la région alentour. Elle tue 1 186 civiles et en déplace 285 000, touchant des dizaines de villages, dont certains sont totalement détruits.

L'ONU condamne cette invasion, et constitue la même année la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), avec pour objectif de créer une zone tampon entre Israël et le Liban. Bien que cette mission ait notoirement échoué, elle consacre un changement de paradigme majeur : la frontière libanaise avec Israël, autrefois une région civile, paysanne, reliée socialement, économiquement et culturellement à la Palestine, est devenue un terrain d'affrontement militaire où se joue l'avenir des Palestiniennes.

L'occupation militaire de 1978 est doublée en 1982 par une invasion israélienne de grande ampleur du Liban, facilitée par le soutien de la droite chrétienne libanaise. En 1982, alors que l'armée israélienne atteint Beyrouth, des factions de gauche s'unissent en un front de résistance national connu sous l'acronyme arabe Jammoul (Jabhat Al-Mouqawama Al-Ouataniya Al-Lobnaniya, « Front national libanais de la résistance »). Face à cette coalition et à l'affaiblissement de ses soutiens politiques libanais, Israël se replie vers la « ceinture de sécurité », une occupation militaire au sud du Litani dont les limites se stabilisent en 1985.

Une occupation de 22 ans

Dans le sud du Liban, l'occupation resserre son étau sur la population dans les années 1980. En 1982, Israël et l'ALS ouvrent un immense camp de détention à Ansar près de la ville de Nabatiyeh, qui aurait accueilli près de 10 000 détenu∙es palestinien∙nes et libanais∙es. La vie sous l'occupation israélienne et l'autorité de l'ALS à partir de 1985 est rude : les hommes qui ne rejoignent pas l'ALS sont forcés au départ ou à la clandestinité, tandis que les familles accusées de soutien à la résistance palestinienne sont attaquées. Quand l'invasion recule en 1985, un nouveau centre de détention est ouvert dans le village de Khiam. Moins étendue qu'Ansar, cette prison restera active jusqu'au retrait israélien du Sud Liban en 2000, détenant environ 3 000 personnes sur cette période3.

Les forces d'occupation arrêtent des combattant∙es et militant∙es, leurs familles, mais aussi des civil∙es de tous âges incarcérées arbitrairement. La cruauté des conditions de détention et de la torture pratiquée dans ces camps a marqué les mémoires. Les prisonnier∙es — hommes et femmes — sont entassé∙es dans des pièces insalubres, placé∙es à l'isolement dans des cellules minuscules, torturé∙es lors d'interrogatoires fréquents et extrêmement mal nourri∙es4.

La région est coupée du reste du pays par des barrages filtrants stricts, tenus par des milicien∙nes libanais∙es violent∙es envers les civiles. En 1990, la guerre civile libanaise prend fin : les nombreuses milices libanaises sont désarmées et leurs leaders se reconvertissent en parlementaires, hormis dans le Sud où des combattantes issues de diverses factions politiques poursuivent leur guérilla contre l'occupation israélienne et l'ALS. Cette situation approfondit le fossé entre un pays qui se remet des affres de la guerre civile, et un Sud occupé et plus marginalisé que jamais. Chaque année, des centaines de civil∙es sont tué∙es par Israël et l'ALS dans des opérations militaires qui les ciblent parfois directement, et les massacres continuent de se multiplier.

Le 24 mai 2000, la frontière sud du Liban est enfin libérée après 22 ans d'occupation militaire israélienne. La guerre de libération du Sud durant les années 1990 a été affectée par d'importantes reconfigurations politiques internationales. Le retrait de la résistance palestinienne contrainte à quitter le Liban en 1982, et le déclin de l'URSS à la fin des années 1980 minent le mouvement de résistance de gauche. Après la perte de ces soutiens, les forces de Jammoul s'affaiblissent dans les années 1990, tandis que le Hezbollah est en pleine ascension. Depuis la révolution iranienne de 1979 et l'établissement d'une République islamique chiite dans le pays, l'Iran est devenu un acteur de la guerre civile libanaise en fournissant un soutien politique, militaire et financier aux milices islamistes qui naissent au Liban dans les années 1980, notamment le Hezbollah établi en 1982. De simple milice, le « parti de Dieu » devient un acteur social qui offre des services allant de l'entretien de la voie publique à l'éducation et aux soins dans le Sud du Liban et dans la banlieue Sud de Beyrouth, où se réfugient la population chiite précaire et marginalisée de Jabal Amel. En 2000, c'est finalement ce parti et son jeune chef Hassan Nasrallah qui sortent vainqueurs de la lutte contre Israël. Dix ans après le reste du pays, le Sud-Liban peut enfin entamer sa propre reconstruction. Mais 52 ans de combats — des débuts de la résistance palestinienne à la guerre civile et l'occupation — ne laissent pas la région indemne.

Carte des zones contrôlées au Liban et par Israël, montrant les limites et événements clés.
L'occupation israélienne (1982), ses phases de retrait et la Ligne bleue
Hisham Ashkar (2012)

Une campagne d'anéantissement de la vie

Les décennies de violence ajoutées à la précarité initiale de la région ont un impact économique majeur sur Jabal Amel. Beaucoup d'habitant∙es sont contraint∙es de travailler avec les occupant∙es, les plus pauvres étant exploité∙es dans des usines en Israël. Certain∙es se mettent aussi au service de l'ALS pour maintenir l'ordre ou espionner la population. Enfin, l'occupation fait main basse sur le système de santé, contraignant les résistant∙es à se soigner clandestinement tandis que les soins des collaborateur∙ices sont pris en charge jusque dans des hôpitaux israéliens.

De 1978 à 2000, Israël a posé plus de 400 000 mines antipersonnel autour de sa frontière avec le Liban. La présence de mines non explosées affecte indistinctement les paysan∙nes et leur bétail qui reviennent sur les terrains agricoles après la libération. Elles sinistrent aussi des routes et des habitations, endommageant les infrastructures sauvées de la guerre. Malgré 20 ans d'efforts de déminage, ces mines non explosées sont encore une menace. Par ailleurs, les terrains agricoles ont été endommagés par les bombardements et par l'usage israélien d'armes chimiques, et se prêtent mal à des cultures alimentaires. Israël a aussi partiellement accompli son projet de pillage des eaux libanaises en détournant les rivières Wazzani et Hasbani, deux affluents du Jourdain. Ces divers dégâts israéliens contraignent beaucoup de paysan∙nes de Jabal Amel à passer à une culture de tabac exclusivement, un travail ingrat très mal rémunéré.

Le Sud-Liban a à peine le temps d'entamer sa reconstruction qu'il est de nouveau frappé par Israël en 2006. Pendant 33 jours, Israël reprend ses bombardements de la population civile libanaise, mais également de son patrimoine et de ses ressources à la frontière sud où commencent les hostilités avec le Hezbollah. Il les étend au reste du pays, notamment à la banlieue sud de Beyrouth. En un mois, Israël tue 1 109 civil∙es et en blesse plus de 4 000. D'après l'ONG Mines Advisory Group, il aurait jeté plus de 4 millions de bombes à fragmentation sur le Liban, dont 40 % étaient encore non explosées à la fin de la guerre. Après la guerre de 2006, Jabal Amel connaît enfin un répit qui durera, malgré des accrochages ponctuels à la frontière, jusqu'au 7 octobre 2023. Durant ce temps, les politicien∙nes israélien∙nes n'ont jamais cessé de faire campagne pour le contrôle militaire du Sud-Liban.

De la Nakba à l'occupation en cours dans le sud du Liban, Israël a mené une véritable campagne d'anéantissement de Jabal Amel, affectant ses infrastructures civiles, sa population et son territoire de telle sorte que la presse libanaise parle aujourd'hui d'un nettoyage ethnique. Le 16 avril 2026, pour la deuxième fois en deux ans, Israël a prétendu signer un « cessez-le-feu », tout en poursuivant son annihilation de la vie dans la région. Il bombarde quotidiennement Jabal Amel, et a établi, comme à Gaza, une « ligne jaune », au sud de laquelle une « zone tampon » de plus de 600 km² est préparée à l'annexion.


1Enzo Quenescourt, «  Villages concernés, superficie, habitants sommés d'évacuer : ce que l'on sait, en cartes, de la “zone tampon” revendiquée par Israël au Liban-Sud  », L'Orient Le-Jour, 22 avril 2026

2Dans le plan proposé à la conférence de la paix à Versailles en 1919, l'Organisation sioniste mondiale envisage même d'étendre son territoire à la ville de Saïda, un grand port situé 45 km au Sud de Beyrouth. Cf. Daniel Meier, Shaping Lebanon's Borderlands. Armed Resistance and International Intervention in South Lebanon, chapitre 2 : «  The Struggle for the South  », I.B. Tauris, Londres, 2016.

3Véronique Ruggirello, Khiam, prison de la honte : récits d'une résistance à vingt-deux ans d'occupation israélienne du Liban sud, L'Harmattan, 2003

4Le film Tal'een aal Jnub — dont le titre en anglais est Up to the south («  Jusqu'au Sud  ») — de Jayce Salloum et Walid Raad (1993), disponible en ligne gratuitement, recueille les témoignages d'ancien∙nes détenu∙es de Khiam.

Semer la ruine. L'effacement comme stratégie israélienne

Par : Ziad Majed
Un homme marche parmi des décombres, une voiture endommagée est visible.

En Palestine — en particulier à Gaza — comme dans le Sud-Liban, la ruine excède largement le registre du dommage matériel. Elle constitue une politique israélienne à part entière qui ordonne l'espace, altère le temps et frappe les vivants à travers leurs lieux de vie. En pulvérisant les maisons, les bibliothèques, les archives, les photographies et les actes de propriété, cette stratégie s'attaque également au souvenir.

Comment inscrire la guerre dans la durée, au-delà du bombardement et au-delà du « cessez-le-feu » ? En adoptant une politique de la ruine, Israël transforme le paysage détruit en institution de la punition, et en une démonstration de puissance et d'impunité.

Dans le cas de Gaza, cette politique de la ruine participe d'une entreprise génocidaire. Elle accompagne l'écrasement des corps, la destruction des conditions d'existence, l'anéantissement des infrastructures vitales, la dispersion forcée de la population et la désorganisation de la vie collective. Les immeubles, les hôpitaux, les écoles, les lieux de culte, les universités, les marchés, les cimetières, les routes et les administrations ont été pris dans une même logique d'effacement. La ruine y vise le monde social dans sa totalité : le lieu où l'on naît, où l'on apprend, où l'on soigne, où l'on enterre, où l'on transmet, où l'on prouve son nom, sa maison, sa filiation, son droit à demeurer.

Dans le Sud-Liban, la ruine répond à une autre configuration. Elle s'inscrit surtout dans une stratégie de déplacement forcé, de vidage territorial, de fabrication d'une profondeur inhabitable, d'une zone occupée et urbicidée. Les villages frontaliers, les maisons dynamitées et les terres agricoles endommagées et brûlées au phosphore blanc composent une géographie de l'empêchement et de la brutalité.

Ces deux situations appellent ainsi une distinction. À Gaza, la ruine fait corps avec l'intention israélienne génocidaire, visant une société comme telle, afin de compromettre son avenir biologique et politique. Dans le Sud-Liban, elle fonctionne comme instrument facilitant l'occupation israélienne et forçant le déplacement des populations libanaises et rendant impossible tout retour.

Mais, dans les deux cas, elle frappe bien davantage que le bâti. Elle vise la continuité. Elle cherche à rendre le lieu étranger à ceux qui l'ont habité, à briser la confiance dans le retour.

Une stratégie sur le temps long

La ruine possède une puissance temporelle singulière. La destruction se produit en un instant ; ses effets se prolongent sur des décennies. Un immeuble effondré devient aussitôt une perte d'abri, puis une perte de voisinage, puis une perte des preuves mêmes d'une vie. Un quartier détruit emporte avec lui les usages ordinaires : la porte ouverte d'un voisin, le balcon où l'on écoutait Oum Kalthoum le soir, le chemin de l'école, la boutique du coin, les odeurs de cuisine, les murs contre lesquels rebondissaient les ballons des petits footballeurs, et tous ces gestes sans importance apparente pour saluer une personne ou éviter de croiser une autre qui formaient pourtant l'épaisseur d'une existence. La ruine atteint cette trame invisible : elle détruit ce que les plans de reconstruction sauront difficilement restituer.

Les maisons, dans ce contexte, sont une affaire politique. Elles deviennent le centre de ce qu'est l'attaque contre l'existence sociale. Lorsqu'elles s'effondrent, elles entraînent dans leur chute des archives intimes. Les survivants récupèrent parfois une clef, un tissu, un jouet, une lettre, un cadre brisé, un bijou hérité, une casserole tordue ou un sous-vêtement porté pour une nuit d'amour. Ces fragments portent la charge d'un monde disparu. Ils deviennent des preuves affectives arrachées à la poussière.

À Gaza, cette poussière prend une dimension vertigineuse. Elle entre dans les poumons, couvre la peau, s'infiltre dans la nourriture, enveloppe les gestes des survivants. Elle devient l'atmosphère même de l'après-destruction. Le déblayage aura ainsi une dimension funéraire. Il faudra ouvrir les masses de béton, extraire les restes de plus de dix mille corps déchiquetés et noyés dans la poussière, les enterrer et, un jour, les nommer.

Le crime administratif

La destruction des archives et des preuves de propriété ajoute une dimension décisive à la politique israélienne de la ruine en Palestine. Les titres fonciers, les actes notariés, les certificats de naissance, les contrats de mariage, les diplômes, les dossiers municipaux, les plans cadastraux, les registres des habitants et les documents administratifs forment la charpente juridique d'une société. Les piller ou les incendier fabrique un chaos destiné à durer. Une famille qui perd sa maison doit ensuite prouver que cette maison lui appartenait. Un héritier doit démontrer une filiation dont les papiers ont brûlé. Un quartier rasé devient un espace disputé, exposé aux falsifications, aux spéculations et aux reconstructions autoritaires.

L'attaque contre l'archive complète l'attaque contre la pierre. La ruine visible détruit le lieu tandis que la ruine administrative trouble le droit au lieu. Le survivant se trouve placé devant une double disparition : celle de la maison et celle des documents qui attestent son existence sociale. Ainsi se prépare l'après-guerre comme champ d'incertitude. La violence génocidaire se transforme en procédure interminable. Et ladite « reconstruction » porte alors une ambiguïté et des craintes profondes.

Entre l'absence et le témoignage

Une génération palestinienne entière vivra avec cette expérience. Les enfants de Rafah, de Khan Younès ou de Jabaliya apprendront les noms des lieux à partir de ce qui a disparu. Ils entendront parler d'une école rasée, d'un quartier pulvérisé, d'un marché qui existait, d'une maison dont il ne reste qu'une photographie. Leur mémoire se formera dans un dialogue constant avec les absences. Certains auront grandi sous les tentes, dans des abris collectifs, chez des proches, ou dans des centres d'accueil. Leur rapport au monde sera marqué par cette familiarité avec l'effondrement, avec la fragilité d'un béton qui semblait pourtant solide.

Mais le mot « ruine » peut aussi porter une signification élargie. Il peut désigner ce qui manque autour du reste. Une ruine peut garder malgré tout une trace de ce que la violence voulait totalement effacer. Elle peut devenir un document et un témoignage, tant que certains des anciens habitants ont survécu au génocide ou sont de retour.

C'est pourquoi, à Gaza, la vie continuera, non pas parce que la destruction aurait échoué à dévaster, mais parce qu'aucune société ne se réduit à ce que l'on détruit d'elle. Des enfants naîtront encore, des classes improvisées verront le jour, des voix continueront à chanter et à raconter l'histoire de la terre. Cette continuité ne doit pas être confondue avec une consolation. Elle ne répare pas l'irréparable. Elle ne transforme pas la souffrance en promesse. Elle dit seulement que la vie, même mutilée, persiste là où la politique israélienne de la ruine voulait imposer le néant.

Dans le Sud-Liban aussi, la vie reprendra un jour dans les villages rasés et désertés. Les habitants reviendront, bien que leur retour ne soit ni paisible ni assuré. Il ne marquera que le commencement d'une nouvelle lutte : celle qui consistera à empêcher que les vidéos de dynamitage publiées impunément par le fugitif de la Cour pénale internationale, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, aient le dernier mot et dictent l'avenir.

Sud-Liban. Un retour sous les bombes pour les déplacés de Nabatiyeh

Terrain désolé avec débris, bâtiments en ruine et végétation sporadique.

Comme au lendemain du cessez-le-feu de novembre 2024, et malgré une trêve officielle depuis le 16 avril, Israël continue à bombarder quotidiennement le Sud-Liban, tandis que l'armée dynamite des villages entiers. Et les secouristes deviennent une cible privilégiée des raids aériens. Reportage à Nabatiyeh.

« Celui qui aime sa terre ne peut pas l'abandonner », affirme Ali Bilal, propriétaire d'une pâtisserie à Nabatiyeh, dans le sud du Liban. Déplacé pendant la guerre, il est rentré chez lui le 17 avril, au lendemain de l'annonce du « cessez-le-feu » négocié par les États-Unis. Les vitres de son magasin étaient brisées à cause des bombardements israéliens qui ont visé la ville, mais, en quelques jours, il a pu les réparer et rouvrir son activité, même si les clients sont moins nombreux qu'avant la guerre. « Nous reconstruirons Nabatiyeh encore mieux qu'avant, mais cela prendra du temps », affirme-t-il. Deuxième ville la plus importante du sud du Liban, Nabatiyeh et son district ont été parmi les zones les plus touchées lors de cette dernière phase de la guerre, après les destructions déjà subies lors du conflit de 2023-2024.

Malgré l'enthousiasme initial qui avait marqué les premiers jours suivant l'annonce de la trêve, de nombreux habitants sont encore déplacés dans d'autres régions du pays. Après plus d'un mois et demi de guerre qui a fait plus de 2 500 morts et plus d'un million de déplacés, de longues files de voitures avaient pris la direction du Sud, avec des matelas et des sacs cabas chargés sur les toits. On pouvait voir flotter les drapeaux jaunes du Hezbollah depuis certaines fenêtres, ou encore des bras levés faisant le signe de la victoire.

Vue sur Nabatiyeh.
Vue sur Nabatiyeh.

Des milliers de familles pensaient ainsi pouvoir rentrer chez elles et reprendre leurs activités. Abbas Abouzaid, qui s'était réfugié avec sa femme et sa fille à Saïda, une trentaine de kilomètres au nord-est de Nabatiyeh, est lui aussi rentré dès l'annonce du cessez-le-feu, pour trouver sa maison endommagée par les raids israéliens. À deux heures du matin, il a rouvert sa petite échoppe donnant sur la rue, où il vend du thé, du café et des snacks : « Tous ceux qui revenaient des abris se sont arrêtés pour acheter quelque chose », témoigne-t-il, comme s'il s'agissait d'un jour de fête.

Une occupation de facto

Quelques jours plus tard cependant, les habitants ont commencé à repartir. « La plupart viennent le matin et repartent le soir », raconte le commerçant. Lui-même dort sur un petit canapé installé dans la boutique : « Parfois, j'ai peur que le magasin soit pris pour cible, car il n'y a personne dans les environs. C'est la seule lumière allumée pendant la nuit. »

Les décombres de Nabatiyeh.
Les décombres de Nabatiyeh.

Comme après la trêve signée le 26 novembre 2024 et pour la fin des hostilités dans la bande de Gaza, le cessez-le-feu n'existe en réalité que sur le papier. Avec l'aval des États-Unis, qui ont réaffirmé le droit de Tel-Aviv « de prendre toutes les mesures nécessaires pour se défendre, à tout moment, contre des attaques planifiées, imminentes ou en cours », les raids israéliens frappent quotidiennement le sud du Liban. Au moins 35 villages frontaliers ont été rayés de la carte ou ont vu leur centre démoli. Depuis le 2 mars, le nombre de tués s'élève à 2 659, dont 463 depuis le 16 avril. De son côté, le Hezbollah continue de riposter par des tirs de roquettes. Des affrontements sur le terrain ont lieu dans les localités occupées de facto par l'armée israélienne. Celle-ci continue d'émettre des ordres d'évacuation forcée pour plusieurs villages de cette région, dont 26 depuis l'annonce de la trêve. Rien que le 30 avril, une dizaine de personnes ont été tuées lors de différents raids dans le district de Nabatiyeh et plus de 30 dans le reste du pays. Parmi les victimes figure également un militaire de l'armée libanaise, qui ne participe pas au conflit.

« Nous ne pouvons pas parler de cessez-le-feu, car il n'y a pas eu un seul jour sans attaques », s'insurge Zaynab, originaire de Kfar Remman, à côté de la ville de Nabatiyeh. « Nous sommes revenus avec ma famille pour remettre la maison en état et la nettoyer le premier jour de la trêve. Mais la municipalité et un représentant du Hezbollah nous ont ensuite appelés pour nous dire que, pour notre sécurité, ce n'était pas une bonne idée de rester. »

À son retour à Habboush, autre village du district situé à plus de 400 mètres d'altitude, Ibrahim a trouvé sa maison encore debout, mais le bâtiment où il s'apprêtait à lancer une activité de menuiserie avait été bombardé. Il a fini par retourner à Beyrouth, où il partage un logement avec d'autres amis déplacés de Nabatiyeh déplacés et cherche désormais du travail. « Pour les jeunes, c'est très difficile : chaque fois qu'on atteint une certaine stabilité, on revient au point de départ », témoigne-t-il.

Cibler les équipes de secours pendant leurs opérations

Épinglée à sa chemise noire, Zahra, la fille d'Abbas Abouzaid, porte une broche représentant le visage d'un ami qui travaillait comme volontaire avec les secouristes du Hezbollah. Il a été tué le 16 avril lors d'une attaque israélienne.

Cibler les services de défense civile — secouristes, pompiers et ambulanciers — est devenu une pratique récurrente. Depuis le 2 mars, une centaine ont été tués, comme Ali Jaber, 22 ans, et Joud Souleiman, 16 ans, qui étaient volontaires au service d'ambulances de Nabatiyeh.

« Ils s'occupaient des opérations de secours, mais aussi de préparer des repas et de livrer des médicaments aux déplacés », raconte Mohammed Souleiman, père de Joud, qui coordonne les 150 secouristes du groupe. Le 24 mars, Jaber et Souleiman sont ciblés par un bombardement israélien alors qu'ils sont en service sur une moto « clairement identifiée avec le logo de l'ambulance », précise le père de Joud. Ce qui reste du véhicule presque entièrement calciné se trouve maintenant derrière la housseiniyeh1 de Nabatiyeh, recouvert d'une bâche noire, à quelques mètres d'une ambulance aux vitres brisées, avec des traces de sang séché sur la portière.

Mohammed Souleiman, père de Joud, secouriste de 16 ans tué dans une frappe israélienne, montre des photos de son fils sur son téléphone.
Mohammed Souleiman, père de Joud, secouriste de 16 ans tué dans une frappe israélienne, montre des photos de son fils sur son téléphone.

Un autre secouriste, Mehdi Abou Zaid, a été tué à Mayfadoun, au sud-ouest de Nabatiyeh, dans cette ambulance. Il faisait partie des équipes de secours qui s'étaient rendues sur les lieux d'une attaque, le 15 avril. L'armée israélienne a attendu leur arrivée pour frapper à trois reprises, après le raid initial.

Jaber Ghaleb et un autre secouriste devant l
Jaber Ghaleb et un autre secouriste devant l'ambulance où Mehdi Abou Zaid a été tué.
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L'ambulance utilisée par Mehdi Abou Zaid, réduite à l'état de carcasse calcinée.

« Nous avons été soumis à plusieurs bombardements d'artillerie alors que nous récupérions des blessés ou que nous effectuions des reconnaissances sur le terrain pour localiser les victimes », se souvient Souleiman. Chaque fois que les volontaires quittaient le centre médical pour porter secours à quelqu'un, ajoute-t-il, « ils devaient être préparés à un état de stress intense. Ils étaient conscients que quelque chose pouvait arriver et qu'ils pouvaient ne pas revenir ». Pendant les deux derniers mois, « nous ne nous reposions jamais. Nous entendions les bombardements en permanence, même la nuit », dit le secouriste. Si le nombre d'attaques a diminué par rapport au pic des deux derniers mois, le travail des secouristes ne s'arrête pas. « Joud, Ali et les autres disaient toujours : “s'il nous arrive quelque chose, vous devez continuer” », confirme Jaber Ghaleb, un autre secouriste de l'équipe.

Portrait des secouristes Ali Jaber (22 ans), Joud Souleiman (16 ans) et Mehdi Abou Zaid, tous tués lors d
Portrait des secouristes Ali Jaber (22 ans), Joud Souleiman (16 ans) et Mehdi Abou Zaid, tous tués lors d'attaques israéliennes alors qu'ils étaient en service.

« Pas un centimètre de moins »

« Que pouvons-nous faire d'autre ? », se demande Doha, propriétaire d'un magasin de vêtements endommagé par un bombardement contre un bâtiment voisin. « Aujourd'hui, ils détruisent un immeuble, le lendemain nous le reconstruisons. Depuis deux ans, rien n'a changé », affirme-t-elle. Ibrahim tempère : « En ce moment, personne ne parle de reconstruction ni d'indemnisation. La situation est très différente : le Hezbollah n'est plus ce qu'il était avant. » Par le passé, le mouvement chiite parvenait à faire face aux dégâts et à distribuer de l'argent à la communauté, notamment aux familles des victimes ou à ceux qui avaient perdu leur maison. « Habituellement, le parti nous aide, mais pour l'instant nous n'avons encore rien reçu », confirme Doha. « Ce qui est certain, c'est que le gouvernement ne nous donnera rien », ajoute-t-elle.

Doha devant son magasin de vêtement détruit par une attaque israélienne.
Doha devant son magasin de vêtement détruit par une attaque israélienne.

Hassan, chauffeur de taxi originaire de Harouf, à l'ouest de Nabatiyeh, continue de soutenir le Hezbollah. À cause de la guerre, il a fui avec sa femme et son fils à Beyrouth, où il a trouvé un abri collectif. Comme il se sent mal à l'aise à partager l'espace avec des femmes qui n'appartiennent pas à sa famille, il dort dans sa voiture, où il garde plusieurs CD de chansons de la résistance. Il est convaincu que le groupe armé est le seul capable de défendre le Liban. « Mais entrer en guerre après la mort d'Ali Khamenei a été une erreur », admet-il. « Pourquoi le Hezbollah n'a-t-il pas réagi plus tôt ? Des centaines de Libanais ont été tués avant le 2 mars et personne n'a rien fait. »

Le fleuriste d
Le fleuriste d'Al Mahaba Roses s'efforce de relancer son commerce depuis les décombres de sa boutique, détruite par un bombardement israélien.

Mais comme beaucoup d'autres, il n'a pas confiance dans le gouvernement du premier ministre Nawaf Salam ni dans le président Joseph Aoun, et encore moins dans les négociations directes qu'ils veulent mener avec Israël. « Le président des États-Unis dit que la guerre va bientôt finir, mais entre-temps, ils pourraient détruire tout le sud du pays », s'alarme Zaynab. « Bien sûr, nous souhaitons de tout cœur retourner dans le Sud, mais nous n'avons pas beaucoup d'espoir. » Hassan, lui, est moins découragé : « Quiconque aime le Liban combattra pour défendre notre terre : 10 452 kilomètres carrés, pas un centimètre de moins. »


1Lieu de culte utilisé pour les cérémonies rituelles de l'islam chiite.

Proche-Orient. La mémoire du monde menacée par les conflits

Une explosion dans un paysage désertique, entourée de débris et de fumée.

Des ruines de Palmyre aux sites détruits à Gaza, les conflits et guerres contemporaines ne se contentent pas de faire disparaître des vies, ils effacent aussi des traces essentielles de l'histoire humaine. Entre destructions idéologiques, pillages organisés et économie de guerre, le patrimoine culturel est devenu un enjeu stratégique.

Lors de l'invasion d'Athènes par l'Empire perse, au Ve siècle avant notre ère, Xerxès ordonna la destruction de la ville. Habitations, temples et même la célèbre Acropole furent incendiés ou rasés. L'objectif n'était pas uniquement militaire : il s'agissait de frapper au cœur de la civilisation athénienne, d'humilier sa population et de briser son moral. Cet exemple, vieux de 2 500 ans, montre que, de l'Antiquité à nos jours, les sites culturels et religieux ont toujours été des leviers et des instruments de domination dans les conflits armés.

Au Proche-Orient, les sites archéologiques et artefacts sont devenus des cibles à part entière des conflits contemporains. En Syrie et en Irak, de Palmyre à Doura-Europos, en passant par Hatra, destructions et pillages témoignent d'une violence qui dépasse les seuls enjeux militaires.

Une atteinte durable à l'empreinte historique des populations

La destruction de Palmyre par l'organisation de l'État islamique (OEI) en 2015 a marqué un tournant. D'autres sites ont ensuite été ciblés, en Syrie comme en Irak, entraînant la disparition d'artefacts et la désorganisation des recherches archéologiques. Ces dégradations s'inscrivent dans l'idéologie prônée par les djihadistes, qui condamnent les héritages culturels « païens » ou contraires à sa vision de l'islam. Toutefois, cette logique n'exclut pas l'utilisation propagandiste de la destruction de plusieurs sites historiques stratégiques. Quelques sites ont été épargnés par opportunisme afin d'exploiter leur contenu et de l'intégrer à des réseaux de trafic d'antiquités. La religion n'est donc qu'un prétexte idéologique pour servir leurs intérêts.

Carrefour commercial majeur entre la Mésopotamie et la Méditerranée, Palmyre illustre l'ampleur des pertes. Lorsque ses vestiges ont été détruits, ce n'était pas seulement des monuments qui avaient disparu, mais des données essentielles à la compréhension des sociétés anciennes. En archéologie, la valeur d'un vestige réside autant dans son contexte que dans l'objet lui-même. La stratigraphie, l'étude des couches de terrain, permet de reconstituer les usages et les chronologies. Lorsqu'un site est détruit ou perturbé, cette lecture devient impossible. Même intact, un artefact privé de son environnement perd l'essentiel de sa valeur scientifique. Déplacer un objet, altérer une structure ou perturber un site revient à effacer une partie des informations sur lesquelles repose la recherche historique.

Ce phénomène ne se limite pas aux groupes armés non étatiques. Au Yémen, le temple de Nakrah datant du VIᵉ siècle avant notre ère a été détruit en 2015 par les bombardements menés par l'Arabie saoudite. À Gaza, depuis octobre 2023, les bombardements israéliens ont endommagé ou entièrement détruit près de 100 sites historiques selon l'Unesco1. Ces destructions concernent des vestiges allant de l'âge du bronze aux cimetières grecs, ainsi que la maison paroissiale de l'église byzantine et la mosquée Al-Omari à Gaza-ville — magnifique édifice roman presque intact, qui fut la cathédrale des Francs au XIIᵉ siècle. Ces actions sont une atteinte durable à l'empreinte historique des populations présentes. Elles sont répertoriées dans le cadre du site-projet « Gaza histoire » qui cartographie le patrimoine architectural et historique partiellement ou totalement démoli.

Pillage, marché noir et financement des conflits

Le pillage des sites archéologiques est également devenu un véritable moteur d'une économie de guerre parallèle. Depuis plusieurs années, divers groupes armés exploitent la fragilité des zones de conflit pour extraire et revendre des artefacts, contribuant ainsi au financement de leurs activités. Selon différentes estimations, le marché mondial de l'art antique génère entre un et trois milliards de dollars (entre 850 millions d'euros et 2,55 milliards d'euros) par an, dont une part significative provient de sites pillés2.

L'exemple le plus marquant reste celui de l'OEI. Entre destruction et exploitation, elle s'est servie des vestiges de villes antiques pour alimenter ses ressources financières tout en effaçant une partie de l'histoire.

Les pilleurs ciblent les objets spectaculaires et facilement transportables, laissant de côté des éléments plus ordinaires, mais essentiels à la compréhension des sociétés anciennes. Une fois intégrés au marché noir, ces artefacts perdent toute traçabilité, rendant leur étude scientifique quasiment impossible.

Mais comment s'organise concrètement ce trafic ? Deux structures organisées se dégagent. Dans le premier cas, l'OEI procède directement aux fouilles et aux extractions. Dans le second, elle délivre des autorisations à des « trafiquants agréés », qui doivent reverser une partie des bénéfices, généralement autour de 20 %. Ce système est géré par Diwan el-Rikaz (Bureau des objets enfouis), l'administration chargée de gérer les ressources de l'OEI, dont les antiquités.

Une fois extraits, les artefacts sont dispersés dans différents bastions, puis acheminés vers les frontières afin d'être exportés vers des pays comme le Liban, la Jordanie ou la Turquie. Ces zones servent de points de transition vers les réseaux internationaux de trafic de biens culturels.

Des constructions de l'OEI révélatrices d'un trafic organisé

Lorsque l'on compare les trois cartes ci-dessous3, on remarque que de nombreuses constructions sont apparues là où se trouvent des sites archéologiques. Pourtant, les conflits dans la région, notamment depuis 2011, avaient mis un coup d'arrêt aux recherches, rendant de nombreux sites inaccessibles. En croisant l'emplacement des sites historiques et celui des nouvelles constructions avec la troisième carte, on observe que ces zones correspondent largement au territoire contrôlé par l'OEI. Cela suggère qu'elle a investi ces sites afin d'alimenter un réseau de trafic de biens culturels.

Carte des sites archéologiques connus
Carte des sites archéologiques connus
Carte des sites qui ont observé de nouvelles constructions depuis mars 2011
Carte des sites qui ont observé de nouvelles constructions depuis mars 2011
Carte du territoire de l
Carte du territoire de l'OEI à son apogée en septembre 2015.
Sémhur, Flappiefh via Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0

Perceptions locales du patrimoine

Comprendre le pillage des sites archéologiques suppose aussi de s'intéresser au rapport qu'entretiennent les populations locales avec ce patrimoine. Ce lien varie fortement selon les contextes historiques, sociaux, économiques et culturels.

En Europe, les vestiges antiques sont souvent intégrés à des récits nationaux qui établissent une continuité entre passé et présent, contribuant à faire du patrimoine un élément central de l'identité collective. Cette perception renforce la condamnation des destructions, perçues comme des atteintes directes à l'histoire commune.

La situation apparaît plus contrastée au Proche-Orient où certaines populations peuvent entretenir une relation plus distanciée avec des vestiges appartenant à des civilisations anciennes, parfois perçues comme extérieures à leur histoire immédiate.

Pour l'archéologue français Jean-Baptiste Humbert, « les peuples des pays concernés n'arrivent pas à considérer le patrimoine local comme le leur. Pour eux ce sont des traces étrangères. Ce réflexe explique le pillage intensif et sans aucun état d'âme, à des fins lucratives. »

« Mon expérience me fait pressentir que la rage de détruire est vécue comme une punition de l'Occident, comme une humiliation », témoigne ce prêtre dominicain qui a dirigé des fouilles dans toute la région au sein de l'École biblique et archéologique française (EBAF) de Jérusalem.

Cette distance n'exclut pas pour autant des formes de valorisation, mais elle peut modifier la manière dont ces objets sont perçus. Les grandes transformations historiques du monde arabo-musulman à partir des VIIe et VIIIe siècles ont aussi contribué à redéfinir les repères culturels et historiques de la région. En Égypte, par exemple, le lien avec l'époque des pharaons existe, mais il passe surtout par l'école, l'histoire officielle ou les musées plutôt que par un sentiment de filiation directe.

À ces dimensions culturelles s'ajoutent des facteurs liés aux conditions de vie. Dans des zones marquées par la guerre, l'insécurité et la précarité économique, les artefacts peuvent être envisagés comme des ressources. Le recours au pillage relève alors moins d'un rejet du patrimoine que d'une stratégie de survie.

Ces dynamiques invitent ainsi à considérer le pillage comme le produit d'un ensemble de facteurs économiques, politiques et sociaux qui redéfinissent, en temps de crise, la valeur et la signification du patrimoine.

Protéger le patrimoine en danger

Face à ces menaces, la communauté internationale tente de se mobiliser avec des résultats contrastés. L'Unesco joue un rôle central en rappelant que les biens culturels constituent des repères de mémoire à protéger, même en temps de guerre. Dès 1954, la Convention de La Haye a posé les bases d'un cadre juridique destiné à préserver les monuments et les sites en période de conflit armé, donnant naissance au symbole du « bouclier bleu » apposé sur les bâtiments protégés. Depuis, de nombreux États et organisations ont développé des outils pour limiter les destructions et lutter contre le trafic illicite d'artefacts.

Parmi eux, la fondation ALIPH (Alliance internationale pour la protection du patrimoine en zones de conflit), créée en 2017, s'est imposée comme un acteur majeur. Selon les données publiées par la fondation, un budget de 116 millions de dollars (100 millions d'euros) a permis de soutenir 575 projets dans 64 pays, notamment en Syrie, en Irak, au Yémen, en Israël et en Palestine. Les initiatives vont de la restauration de monuments endommagés à la reconstitution numérique d'artefacts détruits, comme le temple de Baalshamin à Palmyre. Des outils technologiques permettent également de suivre et de sécuriser les objets menacés par le trafic illicite, en associant universités, associations et agences internationales.

Les armées elles-mêmes sont progressivement impliquées. Conscientes de l'impact de leurs opérations sur le patrimoine, plusieurs forces participent à des forums civilo-militaires internationaux et appliquent les principes de la Convention de La Haye.

Ces initiatives rappellent néanmoins la fragilité de ce patrimoine. Chaque site détruit ou pillé représente une perte irréversible pour l'histoire humaine, que seules des actions concertées peuvent espérer limiter. Malgré ces efforts, la protection des sites dépend largement de la volonté des États hôtes et des conditions de sécurité locales, ce qui restreint l'efficacité des actions internationales.

« Lorsqu'un ancêtre meurt, c'est une bibliothèque qui brûle », écrivait Amadou Hampâté Bâ. Aujourd'hui, dans de nombreuses zones de conflit, ce sont les bibliothèques elles-mêmes qui s'embrasent. Derrière la destruction des sites archéologiques se joue ainsi bien plus qu'une perte matérielle : un effacement progressif des traces, des savoirs et des récits qui fondent la mémoire des sociétés.


1«  Les actions de l'UNESCO dans la bande de Gaza / Palestine. Impact sur le patrimoine culturel  », Unesco, 25 mars 2026.

2Voir Laura Zandersone, «  Import of Cultural Goods : Initial Appraisal of a European Commission Impact Assessment  », European Parliamentary Research Service (EPRS), Décembre 2017  ; Eileen Kinsella, «  Are We Experiencing A New Boom In The $3 Billion Global Antiquities Market  ?  », Artnet, 29 juin 2015  ; Alice Boustany Djermakian, «  Antiquities : Between Legal Challenges and the Noble Mission of Cultural Exchange  », Asharq Al-Awsat, juin 2025.

3Les deux premières cartes sont issues de Jesse Casana, Elise Jakoby Laugier , «  Satellite imagery-based monitoring of archaeological site damage in the Syrian civil war  », PLoS One, N°12(11), 30 novembre 2017.

Pakistan, Afghanistan. Pourquoi la « ligne Durand » brûle-t-elle ?

Un incendie éclatant, des pompiers luttent contre les flammes derrière des barbelés.

Si le Pakistan joue les intermédiaires dans les discussions de paix entre les États-Unis, l'Iran et Israël, il ne semble guère prêt au dialogue avec son voisin afghan. Les bombardements lancés en octobre 2025 se sont transformés en « guerre ouverte » en février 2026. Les frappes continuent, malgré des pourparlers directs entre les deux gouvernements entamés sous l'égide de la Chine. Les tensions se cristallisent autour de la frontière dite « ligne Durand », un conflit historique jamais résolu.

« Dans la guerre afghane, faites entrer Sir Mortimer Durand », titrait Myra MacDonald, alors cheffe du bureau Reuters en Inde, le 24 octobre 20121. À cette époque, neuf ans avant le retour des talibans au pouvoir, la frontière afghano-pakistanaise dite « ligne Durand », du nom justement de Sir Mortimer Durand, était déjà en surchauffe, pour des raisons assez comparables à celles d'aujourd'hui. Mollah Fazlullah, chef du Mouvement pour le renforcement de la charia (Tehrik-e-Nifaz-e-Shariat-e-Mohammadi), avait mis à feu et à sang la vallée de Swat au Pakistan, jusqu'à ce que l'armée le déloge ainsi que ses combattants, en juin 2009. Fazlullah s'enfuit alors dans la province afghane de Kunar d'où il attaque régulièrement la fameuse « ligne Durand ».

De la même manière, les talibans pakistanais du TTP (Tehrik-e-Taliban Pakistan), chassés manu militari de la province du Waziristan en 2014, traversent cette ligne et associent leurs forces à celles des talibans afghans, leur prêtant main-forte dans leur reconquête du pouvoir en août 2021. Une fois la tâche accomplie, ils s'en retournent dans leurs fiefs d'origine, des deux côtés de cette « ligne Durand », où ils attaquent quotidiennement des postes-frontière et les forces fédérales, à l'intérieur des ex-zones tribales et de toute la province de Khyber-Pakhtunkhwa (KP)2 mais aussi le long du tracé du Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC, selon son acronyme anglais)3 ; ils y agressent les travailleurs chinois, depuis la haute vallée de l'Indus, où deux grands barrages hydro-électriques sont en construction, jusqu'au port de Gwadar, lui aussi construit par la Chine dans le Baloutchistan sur la mer d'Oman.

Un assemblage détonnant

Mais la nouveauté, depuis 2022, est l'association de circonstances entre le très islamiste TTP et la très séculière Armée de libération du Baloutchistan (Balochistan Liberation Army, BLA). Dans son rapport annuel « DHAK 2024 » publié par The Balochistan Post le 3 janvier 2025, la BLA se déclare « prête à travailler avec n'importe quelle entité, contre l'ennemi commun, pour un bénéfice mutuel », et ne cibler que ce qu'elle appelle « l'occupation pakistanaise du Baloutchistan », autant de cibles communes avec celles du TTP : l'armée, l'administration fédérale, le CPEC4. Dans le même rapport, la BLA annonce qu'elle a mené 302 attaques en 2024, faisant 545 morts dans les « rangs ennemis ». Six de ces attaques ont été menées par la « branche fedayin » du TTP – branche chargée de former les candidats aux attentats-suicides.

Tout cela fait un assemblage détonant qui met en péril la stabilité du Pakistan. En 2025, selon le site South Asia Terrorism Portal (SATP), le terrorisme a fait 2 356 morts en KP, 1 534 au Baloutchistan, et 486 du côté afghan de la « ligne Durand », soit un total de 4 3765. L'escalade de la violence est telle que, fin 2025, le ministre pakistanais de la défense Khawaja Asif menace l'Afghanistan, accusé de soutenir le TTP, d'une « guerre ouverte ». Celle-ci devient effective, le 27 février 2026, avec des frappes aériennes simultanées sur Kaboul et les provinces de Nangarhar, Paktika et Kandahar, tuant 274 combattants du TTP, selon l'armée pakistanaise. Le 16 mars, une nouvelle frappe sur Kaboul, la cinquième en cinq mois, fait plus de 400 morts selon le gouvernement afghan, et au moins 145 selon la Mission d'Assistance des Nations unies en Afghanistan (Manua) qui chiffre aussi à 115 000 le nombre de personnes déplacées depuis la fin février.

Carte centrée sur l
Carte centrée sur l'Afghanistan montrant les frappes aériennes pakistanaises dans le pays, les affrontements transfrontaliers et les provinces dans lesquelles des personnes ont été déplacées en raison du conflit, selon des données de l'Ocha allant de fin février au 1er avril 2026.
AFP / Janis LATVELS

Une création du « Raj » britannique

Nous sommes donc au pic d'une des plus graves confrontations depuis la création du Pakistan en 1947. Toutefois, ce serait une erreur de limiter l'analyse au retour des talibans au pouvoir en août 2021, en négligeant les causes profondes de ces affrontements guerriers qui ont tous tourné autour de la « ligne Durand » depuis son établissement en 1893 par l'empire britannique des Indes (le Raj britannique). Citons, par exemple, le légendaire Faqir du village d'Epi (adossé à la ligne) qui fit la guerre aux Britanniques depuis sa base de Khost en Afghanistan, et qui y proclama, en 1938, l'État du Pachtounistan indépendant, doté d'un parlement et d'un drapeau !

Après la naissance du Pakistan, en 1947, il tint tête à la jeune armée du pays pendant 18 mois. Il fut soutenu et financé par les trois rois afghans successifs, Amanullah Kahn, Nadir Shah et Zaher Shah, mais aussi par les partis nationalistes pachtounes surnommés les « Chemises rouges », et, côté Pakistan, par le National Awami Party et le Pakhtunkhwa Milli Awami party, encore actifs aujourd'hui. On ne compte plus les incidents qui ont suivi, comme la campagne militaire lancée en 1960-1961 par le premier ministre afghan Daoud Khan pour récupérer ce qu'il appelait « les territoires usurpés ». Devenu président de la République (1973-1978), il ne cessa d'affronter le premier ministre pakistanais d'alors, Zulfikar Ali Bhutto (1971-1977), sur la question de la « ligne Durand ».

Paradoxalement, celle-ci devint une protection pour l'Afghanistan après l'invasion soviétique (1979), puisque c'est du côté pakistanais de la ligne que s'organisait la résistance des moudjahidines. C'est encore de ce côté que venaient les talibans lorsqu'ils entrèrent sur la scène afghane en 1994.

Afghan est synonyme de Pachtoune

Mais pourquoi cette « ligne Durand » ne fut-elle jamais reconnue comme frontière internationale, ni par le pacifique roi Zaher Shah, ni par le président Mohammed Daoud Khan, ni par les quatre dirigeants communistes successifs, ni par les talibans6 ? La raison première en est simple, mais ce qui en résulte ne l'est pas ! La ligne coupe le peuple pachtoune en deux parties inégales : deux tiers du côté du Raj britannique et un tiers seulement du côté de l'Afghanistan7 qui porte pourtant son nom : afghan est synonyme de pachtoune8. Du reste, le pays, créé en 1747, est conçu comme une confédération de tribus pachtounes.

Cela ne préoccupait guère le Raj alors soucieux, non de créer une frontière — par nature les empires n'ont pas de frontières fixes et définitives— mais une ligne de démarcation pour, comme on peut le lire dans les archives de l'Indian Office de Londres, « définir les sphères respectives d'influence du gouvernement britannique et de l'Émir […] La « ligne Durand » n'avait rien de la rigidité des autres frontières internationales. » L'Afghanistan étant déjà un État-tampon entre le Raj et l'empire russe, le texte poursuit : « Les tribus entre la frontière administrative de l'Inde et la « ligne Durand » étaient un tampon (adjoint) au tampon. » Il s'agit des zones tribales qui seront formellement instaurées en 1901 par le Raj… et deviendront le berceau des talibans en 1994 puis du TTP en 2005.

Il existe ainsi tout un corpus d'arguments sur lequel s'appuie l'État afghan pour affirmer que la « ligne Durand » n'a pas été conçue comme une frontière internationale stricto sensu : par une inversion sémantique entre l'anglais et le français, « border » signifie « frontière » internationale, tandis que « frontier » désigne plutôt les « bordures » d'empire. Si l'empire des Indes s'accommodait très bien de ce flou, ce n'est évidemment pas le cas du Pakistan qui, en tant qu'État, a besoin de frontières fixes et adopte, dès sa création, la « ligne Durand », au nom de l'héritage des traités. Un cas complexe de droit international, mais « une non-question » comme ont l'habitude de rétorquer les officiels pakistanais chaque fois qu'un interlocuteur essaie d'aborder le sujet.

Pour Islamabad en effet, la remise en cause de sa frontière nourrit les dynamiques séparatistes pachtounes et baloutches qui menacent l'intégrité du pays. Or une frontière internationale ne joue son rôle qu'à la condition qu'elle soit reconnue par les deux États qui la partagent. Ce n'est pas le cas. Le nom même de Mortimer Durand semble tabou, de peur que son évocation à haute voix réveille « l'éléphant dans le salon » comme disent les Anglais. C'est exactement ce qu'il se passe aujourd'hui. Petit florilège : « La question de la “ligne Durand” n'a toujours pas été résolue » (Zabiullah Mujahid, ministre afghan de l'information, Dawn 4 janvier 2022) ; « La “ligne Durand est une ligne imaginaire » (Nabi Omari, ministre adjoint de l'intérieur, Afghanistan International, 15 octobre 2025) ; et Omari encore, trois jours plus tard, dans Ariana News :

Les territoires historiques d'Afghanistan [sont] restés du côté pakistanais de la soi-disant ligne tracée entre nous : Allah le tout-puissant créera les moyens pour qu'ils reviennent à nouveau dans notre patrie.

« Les talibans sont notre propre créature »

Cela explique pourquoi le Pakistan a pratiquement créé le mouvement taliban en 1994. Khawaja Asif, l'actuel ministre de la défense l'avoue désormais sans détour : « Les talibans sont notre propre créature, nous les avons créés et nourris… » (Amu TV, 14 octobre 2025). La stratégie était assez simple et le général Nasrullah Babar, alors ministre de l'intérieur du gouvernement Benazir Bhutto, n'en faisait pas mystère : les talibans sont tous pachtounes. En les installant à Kaboul, en 1996, et en assurant la pérennité de leur pouvoir, Islamabad escomptait obtenir d'eux la reconnaissance du statut de frontière de la « ligne Durand ». Pourtant, malgré ce soutien indéfectible, les talibans ne se sont jamais soumis à cette exigence, jusqu'à la chute du régime provoquée par l'intervention des États-Unis et de leurs alliés en 2001. Ils reprennent le maquis, tandis qu'émerge dès 2005 le TTP, à l'origine indépendant des talibans « historiques ». Ce dernier rassemble un conglomérat d'une vingtaine de groupes : des tribus pachtounes révoltées, dont la tribu Mehsud9, des organisations terroristes bannies en 2002 par le président pakistanais Pervez Musharraf, ainsi que des groupes armés exogènes d'Al-Qaida dont le Mouvement islamique d'Ouzbékistan et le Parti islamique de l'Est Turkestan (Ouïghours).

De 2007 à 2014, le TTP plonge le Pakistan dans une violence inouïe, visant de hauts responsables politiques et militaires, le grand quartier général de l'armée, des bases navales et des convois de l'OTAN. Il est l'auteur revendiqué de l'assassinat de Benazir Bhutto, en décembre 2007. Le SATP compte 12 000 morts par attentats et représailles aéroportées de l'armée, entre décembre 2007 et décembre 2008, soit 35 morts par jour. En 2014, le Pakistan monte l'opération Zarb-e-Azb, une force de 30 000 soldats et chasse le TTP du Waziristan, qui rejoint alors les talibans afghans dans leur djihad contre les armées d'occupation. Tous les ingrédients sont en place pour la déflagration actuelle.

Le retrait états-unien

Pour comprendre, il faut revenir sur « les accords pour la paix en Afghanistan », dits accords de Doha, entre les États-Unis et les talibans, signés le 29 février 2020, quelques mois avant le retour de ces derniers au pouvoir. Ils s'étaient alors engagés à très peu de choses, si ce n'est de rompre toutes relations avec des groupes terroristes susceptibles de menacer la sécurité états-unienne, souvenir douloureux du 11 septembre 2001. En invitant le TTP à rentrer chez lui dans les zones tribales de la frontière, ils espéraient éloigner de facto Al-Qaida, dont toutes les cellules font partie du conglomérat, et ainsi se prévaloir de respecter leurs engagements vis-à-vis des États-Unis.

Mais les choses ne se passent pas comme prévu. En effet, le chef du TTP, Nur Wali Mehsud, encouragé par la victoire des talibans afghans sur la plus puissante coalition militaire du monde (38 pays), est persuadé qu'il peut, lui aussi, mettre le Pakistan à genoux. Il reprend immédiatement les combats sur la « ligne Durand ». L'ONG Pakistan Institute of Peace Studies (PIPS) enregistre une augmentation de 51 % des attaques d'août 2021 à août 2022. Sirajuddin Haqqani, ministre afghan de l'intérieur, offre ses services de médiateur. Mais le cessez-le-feu conclu en juin 2022 est rompu cinq mois plus tard, car les exigences du TTP équivalent à une demande de capitulation de l'État pakistanais, à savoir le retour au statu quo ante des zones tribales qui seraient gérées par le TTP sous la forme d'un « mini-émirat »10.

Quant aux talibans afghans, ils disent ne pas vouloir contrarier leurs « frères d'armes ». Mais, à lire toutes leurs déclarations, il semble plutôt que leur soutien au TTP vaut procuration et qu'ils ne sont pas prêts à lâcher leur emprise sur les zones frontalières pachtounes. Dans une interview sur Tolo News le 7 mars 2026, le ministre de la défense, Maulawi Yaqoob — fils de Mollah Omar, ancien chef des talibans de 1994 jusqu'à sa mort qui a probablement eu lieu en 2013 —, prévient le Pakistan :

Nous avons une longue expérience de la guerre et, si nous n'avons pas la technologie pour répondre à vos attaques aériennes, nous avons toujours gagné nos guerres au sol.

On assiste à un nouveau rebondissement de cette vieille histoire, « Faites entrer Sir Mortimer Durand »… Rien de très nouveau donc, n'était l'ampleur inédite de l'actuelle guerre qui reprend dans un environnement régional ne portant pas à l'optimisme. L'Inde a toujours des relations très tendues avec le Pakistan, alors qu'elles sont au meilleur avec l'Afghanistan. Elle a récemment investi 120 millions de dollars (102 millions d'euros) pour le développement du port iranien de Chabahar, porte d'entrée de son commerce en direction de l'Asie centrale, route concurrente du CPEC et qui contourne donc le verrou pakistanais. Difficile de prédire l'évolution de la situation tant en Iran qu'entre l'Afghanistan et le Pakistan.

Quant au syndrome Mortimer Durand, peut-on encore espérer qu'un jour les deux États voisins conviendront qu'ils sont tous les deux victimes du même héritage empoisonné, laissé par le Raj en 1947. Ce serait déjà une résolution apaisante avant négociation, pour deux nations qui ne sont ni responsables ni coupables de cette situation désastreuse, au lieu de s'arc-bouter l'un contre l'autre depuis 79 ans, pour rien sinon des morts.


1L'article a été republié par Pashtoonkhwa, organe du Pashtoons Social Democratic Party, proche de l'ancien président communiste afghan, Mohammad Najibullah (1987-1992).

2Le statut des zones tribales (Federally Administered Tribal Areas) a été aboli en 2018. Les sept «  agences  » devenues districts ont rejoint la province de Khyber Pakhtunkhwa (KP).

3Le CPEC qui reliera Kashgar (au Xinjiang en Chine) à l'océan Indien n'avance guère à cause notamment de l'insécurité des territoires traversés en KP et au Baloutchistan.

4Georges Lefeuvre, «  Résurgences islamistes multiformes en Afghanistan et Pakistan  », Diplomatie, n°132, mars 2025.

5Tushar Ranjan Mohanty, «  Khyber Pakhtunkhwa : Persistent Peril  », South Asia Intelligence Review, Vol.24, n° 38, 9 mars 2026.

6Lire Georges Lefeuvre, «  La frontière afghano-pakistanaise, source de guerre et clef de la paix  », Le Monde diplomatique, octobre 2010

7Actuellement 41 millions de personnes vivent côté Pakistan selon le dernier recensement de 2023 et environ 20 millions (pas de recensement officiel depuis 1979) côté Afghanistan.

8Pour les persanophones, «  Afghan  » est utilisé par nommer les Pachtounes. L'Encyclopaedia Iranica précise que le terme «  Afghan  » désigne probablement les Pachtounes depuis l'Antiquité.

9Tous les chefs successifs du TTP appartiennent à cette tribu Mehsud du Waziristan, sauf Fazullah de Swat (2013 à 2018).

10Naveed Hussain, «  What's wrong with our counter-TPP approach  ?  », Express Tribune, 1er janvier 2023.

Chimère israélienne, cauchemar libanais

Édifice effondré, sauveteurs et engins de chantier sur les débris. Ciel bleu.

Ciblé une fois de plus par Israël dans une guerre régionale, le Liban traverse une crise qui menace sa survie en tant qu'État. Celle-ci dépasse en dangerosité les périodes de guerre et de troubles qui ont ponctué son histoire. Tel est le contexte dans lequel est entrepris, le 14 avril, un contact direct préliminaire au niveau des ambassadeurs des deux pays, sous l'égide de Washington.

« Le Liban se trouve à la croisée des chemins, peut-être de façon plus dangereuse qu'à d'autres moments de sa dramatique histoire », explique à Orient XXI Joseph Bahout, professeur de sciences politiques et directeur de l'Institut Issam Farès pour la politique publique et les affaires internationales (IFI) à l'université américaine de Beyrouth (AUB). « Les Libanais éprouvent une angoisse profonde, poursuit-il. Les événements prennent une ampleur quasi cataclysmique : déplacements massifs et durables de populations, transformations sociales à venir, polarisation politique croissante, avec de grands risques de conflits internes, mettant en jeu l'avenir même du Liban. »

« Nous sommes désormais dans la m… », reconnaît crûment une personnalité proche du gouvernement sous couvert d'anonymat, ajoutant que l'exécutif ne se réunit plus que pour parer au plus urgent, notamment sur le plan humanitaire et des secours. « Le pays est fichu », renchérit Antoine Andraos, homme politique proche de l'ancien Premier ministre assassiné Rafic Hariri, excipant des divisions intercommunautaires et de l'impossible neutralité de son pays dans un environnement régional volcanique.

Côté israélien, l'heure est à l'épreuve de force. L'armée israélienne n'accepte plus les « demi-mesures » ni les « anciennes équations » au Liban, affirme sa porte-parole arabophone Ella Waweya. Elle estime que l'État libanais a « échoué dans ses missions, en ne désarmant pas le Hezbollah et en n'empêchant pas l'implantation iranienne ». « Aujourd'hui, nous frappons la tête de la pieuvre en Iran et coupons ses tentacules au Liban », a-t-elle asséné sur X, insistant sur le fait qu'Israël faisait « face à une occasion historique pour façonner une nouvelle réalité sécuritaire, de Téhéran à Beyrouth ».

« Des attaques barbares »

« Le Liban m'apparaît de plus en plus comme un mythe plutôt qu'une réalité », constate avec amertume Grégoire Giraco, un Libanais ayant connu les multiples conflits de son pays depuis les années 1940. Et Israël n'en est-il pas un aussi, fondé sur une lecture de la Bible ? serait-on tenté de rétorquer.

Si le front libanais s'inscrit dans le cadre de la campagne israélo-américaine contre l'Iran, il conserve ses propres autonomie et logique. Le cabinet du Premier ministre israélien a répété que la trêve de deux semaines conclue le mardi 7 avril 2026 entre Washington et Téhéran ne concernait pas les opérations de l'armée israélienne au Liban. Sitôt le cessez-le-feu annoncé, celle-ci, avec l'aval du président américain Donald Trump, a tapissé de bombes tout le pays en une dizaine de minutes, faisant 357 morts et 1 223 blessés, selon le dernier bilan du ministère libanais de la santé, soit son attaque la plus violente depuis le début de ce dernier conflit. Le président libanais Joseph Aoun a dénoncé « des attaques barbares ».

Avant cette guerre, une forme de stabilisation économique se dessinait au Liban malgré la poursuite des raids israéliens. En plus du président de la République, Joseph Aoun, adoubé par Washington, Nawaf Salam, ex-président de la Cour internationale de justice (CIJ), était depuis janvier 2025 à la tête d'une équipe gouvernementale plus cohérente, qui menait non sans mal un train de réforme. Des négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) étaient en cours pour sortir le pays de l'ornière. Des élections législatives étaient prévues en mai. Elles sont désormais reportées de deux ans au moins sous la pression des États-Unis et de la nouvelle guerre.

Le Sud-Liban vidé de ses habitants

De par son ampleur et ses conséquences, l'offensive d'Israël diffère de celle menée par son armée lors de l'invasion du Liban en 1982 – époque où le Hezbollah chiite pro-iranien n'existait pas – pour chasser les Palestiniens du territoire libanais. L'occupation avait alors duré deux décennies jusqu'en 2000.

Cette fois, c'est la quasi-totalité du Sud-Liban et de la banlieue sud de Beyrouth, devenue au fil des années et des conflits une place forte du Hezbollah mais où coexistent des populations d'origine différente, qui ont été vidées de la population à majorité chiite. Cela a provoqué l'exode d'un million deux cent mille habitants vers différentes zones de la capitale, bombardée à plusieurs reprises, ou des régions que Tel-Aviv n'a pas encore frappées.

Ces déplacements viennent s'ajouter à un paysage de ruines qui gagne de jour en jour du terrain. Alors que 35 villages avaient déjà été complètement détruits par l'armée israélienne, d'autres continuent à l'être aveuglément, avec des centaines d'habitations dynamitées, sous prétexte de venir à bout des combattants du Hezbollah. Sans oublier les victimes civiles, avec 2 089 tués, dont 165 enfants, et plus de 6 700 blessés. Les secouristes et le personnel médical paient également un lourd tribut, avec 87 tués, en plus de 22 journalistes.

Israël ne semble plus s'embarrasser du prétexte de bombarder le Hezbollah. La veille de Pâques, une double frappe israélienne contre un appartement dans le village majoritairement chrétien de Aïn Saadeh a tué un couple, dont l'homme était un responsable des Forces libanaises (FL), parti chrétien farouchement opposé au Hezbollah, provoquant la consternation dans la population locale. Erreur de cible ou tentative de semer le trouble au sein d'une communauté qui garde le souvenir de la guerre civile ? Quelques jours plus tard, le 10 avril, douze membres des forces de sécurité sont tués à Nabatieh.

En outre, pour séparer le Sud du reste du pays, l'armée israélienne a détruit sept ponts qui permettaient de traverser le fleuve Litani, « frontière » revendiquée par Tel-Aviv comme « la nouvelle ligne de démarcation sécuritaire » d'Israël, que ses dirigeants souhaitent voir établie depuis des décennies.

Aux yeux de l'envahisseur, une telle violence, sinon férocité, est justifiée par la volonté de protéger les localités israéliennes du Nord, au nom de la survie « existentielle » d'Israël.

Endurance du Hezbollah

La présence de troupes des Nations unies à la frontière libano-israélienne, chargées de superviser un cessez-le-feu non respecté par Israël depuis sa signature en novembre 2024, n'avait déjà plus de sens depuis cette date. Les Casques bleus de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), à laquelle participe notamment la France, essuient régulièrement des tirs israéliens, trois soldats indonésiens ayant été tués à la fin mars.

Si l'offensive israélienne a fait son lot de tués au sein de la milice chiite et détruit une partie des infrastructures du Hezbollah, celui-ci a montré une incontestable capacité d'endurance. Malgré la guerre contre l'Iran, il a bénéficié de l'aide de Téhéran qui s'est impliqué politiquement et logistiquement pour conserver les capacités militaires de son allié, malgré l'assassinat par Israël de son chef Hassan Nasrallah et nombre d'autres dirigeants.

« Une guerre imposée »

Le Hezbollah a affirmé ne pas pouvoir rester inactif face aux « provocations » israéliennes. Après avoir respecté pendant un an et demi le cessez-le-feu établi en novembre 2024 sous l'égide française et américaine, mais violé quotidiennement par la partie adverse, il a réagi, une partie de sa base exigeant aussi de venger la mort de Nasrallah. Pourtant, le Premier ministre Nawaf Salam a déploré « une guerre qui [leur] a été imposée », le 27 mars 2026, dans une interview à la chaîne France 24, répétant que son pays « aurait certainement pu l'éviter » si le Hezbollah n'avait pas visé Israël avec des roquettes.

L'entrée en guerre du Hezbollah a amené l'exécutif libanais à déclarer « illégales » les activités militaires du Parti de Dieu, puis à exiger le départ de l'ambassadeur d'Iran à Beyrouth. Ce dernier a toutefois refusé d'obtempérer. Ces mesures ont alimenté la colère du Hezbollah qui compte deux ministres au gouvernement – dont ils ont boycotté certaines des séances –, accroissant les tensions entre les diverses communautés religieuses de ce pays morcelé.

Aujourd'hui, Israël cherche à faire triompher sa vision d'un Proche-Orient remodelé, profitant de l'affaiblissement du Liban et de la Syrie – en dépit de leurs deux dirigeants pro-occidentaux – et des accords de paix signés avec la Jordanie et l'Égypte.

Les pays « amis » du Liban, comme la France, les États de l'Union européenne ou les monarchies du Golfe, empêtrées elles-mêmes dans la guerre actuelle, n'ont plus les moyens d'influer sur le cours des choses pour sauver le pays du Cèdre. « Quelle force internationale (européenne, arabe ?) peut désormais espérer jouer un rôle quelconque ? », s'interrogeait récemment Pierre Duquesne, ancien ambassadeur, chargé de la coordination du soutien international au Liban (2020-2023), dans une tribune au Monde1. D'autant que le mandat de la Finul vient à échéance à la fin de cette année 2026 et ne sera pas renouvelé.

Dans un entretien accordé au média libanais Ici Beyrouth2, l'ancien commandant du secteur sud du Litani, le général Khalil Gemayel, a dressé un état de l'avancée israélienne au Sud-Liban, quelques kilomètres à l'intérieur du pays. Il commente : « Le scénario le moins probable impliquerait une extension sur une région de 15 kilomètres […] tandis que le scénario le plus improbable actuellement viserait la traversée du Litani », à une trentaine de kilomètres de la frontière. Pour le général, « les forces israéliennes devraient se contenter de la zone actuelle jusqu'à la fin des opérations en Iran, avant de décider de leurs prochaines actions. L'avancée reste lente, en raison des opérations intermittentes du Hezbollah, qui utilise des groupes équipés d'armes légères et moyennes pour freiner l'ennemi ».

Reste que le rêve des Israéliens n'a pas changé : l'occupation de tout le Sud-Liban, un cauchemar pour les Libanais.


1«  Pierre Duquesne, ancien ambassadeur : “L'assaut d'Israël compromet le redressement du Liban et y renforce ses ennemis”  », Le Monde, 29 mars 2026.

2Natasha Metni Torbey, «  Front sud : comment Israël progresse vers le fleuve du Litani  », Ici Beyrouth,27 mars 2026.

Liban. La banlieue sud de Beyrouth, au-delà des clichés

Un nuage de fumée s'élève au-dessus d'une ville côtière.

Cible privilégiée de l'armée israélienne, la Dahiyeh, la banlieue sud de Beyrouth, est souvent réduite, dans les récits médiatiques et politiques, à des logiques d'affiliations politiques ou religieuses. Une lecture réductrice qui masque la réalité d'un territoire aussi vaste qu'hétérogène, façonné humainement et politiquement par les guerres, les exils et l'installation contrainte de populations vulnérables.

« Bombardements israéliens sur la banlieue sud de Beyrouth, bastion du Hezbollah libanais. » Il est devenu difficile d'échapper à cette formule, répétée dans l'espace médiatique à l'infini et dans toutes les langues. Rien de nouveau, néanmoins : elle saturait déjà le paysage journalistique durant la guerre israélo-libanaise de l'été 2006, avant de resurgir lors du pilonnage israélien de la capitale à l'automne 2024. Sans surprise, elle s'impose encore dans le narratif qui accompagne cette nouvelle séquence guerrière israélienne au Liban.

Des éléments de langage qui répondent à une logique médiatique – expliquer de manière accessible au grand public les objectifs de guerre israéliens –, mais qui, de manière plus pernicieuse, contribuent aussi à les légitimer. Comme si la Dahiyeh – la « banlieue » en arabe – était devenue une cible militaire légitime. Tristement reléguée à une excroissance de la capitale libanaise, elle se trouve réduite à sa seule affiliation politique, incarnée par le Hezbollah, mais également le mouvement Amal.

Si la banlieue sud est une place forte du mouvement chiite libanais – l'accès pour les journalistes, par exemple, dépend du bon vouloir du Parti de Dieu –, l'histoire et la disparité de cet ensemble de quartiers résidentiels, peuplé d'environ 700 000 personnes, dépassent le cliché : la Dahiyeh est aussi, voire surtout, la terre de populations déshéritées qui, pour diverses raisons, n'ont eu d'autre choix que de s'y installer au fil des époques et des guerres.

Dahiyeh, après une vague de frappes israéliennes en mars 2026
Dahiyeh, après une vague de frappes israéliennes en mars 2026

Comme si ce territoire n'était pas pleinement intégré dans la capitale libanaise, l'ordre d'évacuation de l'ensemble de la banlieue sud, émis carte à l'appui par le porte-parole arabophone de l'armée israélienne le 5 mars 2026, n'a pas provoqué de levée de boucliers, ni à l'international, ni même dans une grande partie du Liban. Pas plus que les menaces israéliennes pour le moins explicites d'en faire « un nouveau Khan Younès »1, et qui laisse planer le spectre d'un autre urbicide. Celui-ci a d'ailleurs de fait débuté, les destructions récentes s'amalgamant à celles de 2024.

Terres d'exil

De quoi la Dahiyeh est-elle le nom ? La question emmène sur la piste de l'histoire des banlieues beyrouthines. Pensée dans les années 1950 comme une extension planifiée de la capitale, l'émergence de ces périphéries était initialement destinée aux classes moyennes, avec une zone réservée aux plus aisés, le long du littoral orné de villas. Les projets étaient d'ailleurs nombreux, notamment avec la construction de la cité sportive Camille-Chamoun inaugurée en 1957, mais aussi l'extension et la modernisation de l'aéroport de Beyrouth. Menée de concert avec d'autres projets d'envergure, cette dynamique a attiré une main-d'œuvre importante en provenance des zones les plus modestes, le Nord, la vallée de la Bekaa et le Sud-Liban.

Ces nouvelles zones urbaines autour de Beyrouth étaient alors désignées en arabe par le terme dawahi, « banlieues ». Le concept s'est développé en lien avec les urbanistes français travaillant aux côtés des services de planification du gouvernement libanais.

Dahiyeh, mars 2026. Juchés sur les collines de Baabdad, des habitants observent les bombardements sur la capitale.
Dahiyeh, mars 2026. Juchés sur les collines de Baabdad, des habitants observent les bombardements sur la capitale.

Mona Harb, professeure d'études urbaines et de politique à l'université américaine de Beyrouth (AUB), et coresponsable du Beirut Urban Lab, laboratoire de recherche collaboratif sur l'urbanisation au Liban, explique :


L'idée était de penser les banlieues comme des espaces capables d'attirer les classes moyennes hors du centre-ville, afin de développer ces zones selon des modèles inspirés de l'Europe et des États-Unis. Le concept de banlieue s'est ainsi largement diffusé dans les médias, qui évoquaient une sorte de « ceinture de misère » autour de Beyrouth, englobant les banlieues nord, est et sud.

Avec le début de la guerre civile en 1975, plusieurs vagues d'exilés vont venir s'implanter dans la banlieue sud. Rouba Kaedbey, docteure en géographie et en aménagement, enseignante-chercheuse en urbanisme à UniLaSalle Rennes, retrace :


Les quartiers populaires en bord de mer, comme Ouzai ou Jnah, étaient à l'origine constitués de terrains privés, boisés, agricoles ou sableux, appartenant en grande partie à des propriétaires chrétiens. Ces espaces deviennent alors des zones d'accueil pour les populations chiites déplacées, notamment en provenance du Sud et de la Bekaa. Le mouvement Amal joue alors un rôle central, facilitant leur installation, souvent sur des terrains auparavant occupés par des Palestiniens.

Dans un contexte de tensions confessionnelles et par crainte de recompositions démographiques, de nombreux propriétaires commencent progressivement à vendre, entérinant ainsi la transformation sociale du territoire.

Une différenciation plus marquée s'opère alors entre les banlieues nord et sud, favorisée par la rupture géographique imposée par la ligne de démarcation qui divise Beyrouth durant la guerre civile. Conséquence, les banlieues du nord-est comme celles de Dekouaneh ou de Bourj Hammoud deviennent quasi exclusivement le foyer des populations chrétiennes et arméniennes les plus vulnérables. La banlieue sud, elle, devient majoritairement chiite au gré des vagues de déplacements de population. Cette dynamique est favorisée par l'absence de contrôle étatique effectif qui aboutit, en outre, à l'émergence de quartiers informels en marge de tout cadre d'aménagement.

Dans une artère principale de Dahiyeh, mars 2026.
Dans une artère principale de Dahiyeh, mars 2026.

Conséquence, le terme dawahi s'efface progressivement, au profit d'une unique « Dahiyeh », qui ne représente plus que la banlieue sud. « Le sens du terme se transforme, note Mona Harb. Il passe d'une Dahiyeh stigmatisée par des qualificatifs négatifs à un terme progressivement réapproprié par les partis politiques, les groupes sociaux qu'ils représentent et leurs bases. Elle devient ainsi la Dahiyeh de la muqawama, de la “résistance”, de mujtama‘ al-muqawama, la “société de la résistance”. »

Au sortir de la guerre, ce territoire dense reste très peu encadré par les institutions publiques. C'est dans ce contexte qu'est créée, en 1998, l'Union des municipalités de la banlieue sud – comprenant les quartiers de Haret Hreik, Ghobeiry, Jnah et Mreijeh –, qui va, au moins en partie, se substituer aux carences de l'État en matière de gestion urbaine. « Dès lors, le pouvoir du Hezbollah s'est étendu via ces municipalités. Ils ont bien commencé à prendre en main beaucoup d'aspects de la gestion urbaine et sociale. Cela a été un moment clé de l'histoire de la banlieue sud », pointe Rouba Kaedbey.

La « doctrine Dahiyeh »

La guerre livrée au Liban par Israël à l'été 2006 va contribuer à écrire une nouvelle page de ce territoire. Selon les chiffres disponibles, plus de 260 immeubles ont été détruits par l'aviation israélienne, dont plus de 200 dans le seul quartier de Haret Hreik, considéré comme le cœur politique du Hezbollah. Une stratégie assumée de destruction de quartiers résidentiels en réponse à leur affiliation politique, qui possédera bientôt sa propre appellation : la « doctrine Dahiyeh ».

La reconstruction rapide de ces dommages va encore renforcer la mainmise du Parti de Dieu sur la zone, au détriment de l'État libanais. Le projet « Waad », piloté par le Hezbollah via Jihad al-Bina – fondation et « bras social » du parti, en charge des reconstructions –, grâce à un financement hybride mêlant fonds iraniens, aides arabes en provenance du Golfe et compensations versées par l'État, va assurer cette transition.

Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.
Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.

Karim El-Mufti, professeur en sciences politiques et en droit international, rembobine :


Cette reconstruction rapide témoigne d'une connaissance très fine du territoire, mais aussi d'une forme de cohésion sociale. Il convient de rappeler que, dans ces quartiers, l'identification des lieux ne repose pas nécessairement sur des documents officiels, le cadastre de l'État n'y faisant pas toujours référence. Les quartiers ont été reconstruits, souvent de manière améliorée, avec de nouvelles infrastructures et des aménagements. Et il est clair que ce sont principalement les ingénieurs du Hezbollah, davantage que ceux de l'État libanais, qui ont assuré cette reconstruction.

Un projet qui a, de toute évidence – et comme ce fut le cas dans les autres régions durement touchées par les bombardements israéliens –, renforcé dans ces zones la sympathie et le pouvoir du Hezbollah, et dans une moindre mesure du mouvement Amal.

Une prise en main presque totale, qui se serait bâtie sur un vide étatique ? Indéniablement, même si le Hezbollah a politiquement intégré l'État libanais. « Je dirais que c'est un dispositif hybride complexe, dans lequel il est très difficile de distinguer le Hezbollah de l'État, ou l'État du Hezbollah. Surtout avec le montage financier de l'opération “Waad”, qui donnait davantage l'impression d'un partenariat public-privé, où le “privé” serait le Hezbollah et le “public”, l'État, plutôt que celle d'un acteur opérant de manière autonome », explique Mona Harb.

Une banlieue non homogène

Reste que l'ordre d'évacuation de la Dahiyeh, émis par l'armée israélienne le 5 mars, pose la question de ses limites géographiques. Articulé autour des quartiers « historiques » de la banlieue sud – Haret Hreik, Ghobeiry, Bourj Al-Barajneh –, ce territoire s'étend désormais à d'autres secteurs qui lui sont assimilés : Jnah, au nord-ouest, une partie de Chiyah, au nord-est, ou encore des zones de Hadath, à l'est.

Un vaste ensemble – d'une superficie estimée à près de 18 kilomètres carrés, soit presque autant que la municipalité de Beyrouth –, qui, malgré un fonctionnement singulier, n'a rien d'homogène.

Au-delà des influences politiques évidentes du Hezbollah et du mouvement Amal sur la gouvernance urbaine, un secteur privé très dynamique fournit des services essentiels à la vie quotidienne, ce à quoi s'ajoutent nombre de services et d'aides fournis directement par les partis eux-mêmes, dans une logique clientéliste qui tient l'État à distance. Un fonctionnement qui a toutefois ses limites et ses exclusions : « Même pour le pouvoir local et pour les municipalités qui représentent le pouvoir du Hezbollah et du mouvement Amal, la gestion de ces zones et leurs actions ne sont pas du tout homogènes, note Rouba Kaebey. La banlieue sud, dans l'idée, c'était un peu une territorialisation des déshérités. Sauf qu'en réalité le traitement dans certains quartiers n'est pas du tout le même que dans les zones les plus défavorisées. »

Dahiyeh, mars 2026. Beyrouth regardée depuis les collines de Baabdad.
Dahiyeh, mars 2026. Beyrouth regardée depuis les collines de Baabdad.

En question notamment, les quelques dizaines de milliers de personnes vivant le long du littoral, à Ouzai. Des déplacés depuis plusieurs décennies, qui évoluent toujours dans des conditions extrêmement précaires, à l'instar des habitants des deux camps palestiniens de la banlieue sud, Chatila et Bourj Al-Barajneh.

Et si, de manière incontestable, les habitants de la Dahiyeh subissent un certain mépris social de la part des autres Beyrouthins – en plus d'une méfiance politique –, les plus modestes font face à une double discrimination. « Il existe une distinction très nette entre les “beaux quartiers” de Haret Hreik, de Bourj Al-Barajneh ou de Ghobeiry, et d'autres zones plus défavorisées comme Ouzai, note Rouba Kaedbey. On observe plusieurs niveaux de discrimination. Les municipalités s'appuient notamment sur le statut de déplacés de ces populations, en considérant que leur prise en charge relève de leurs localités d'origine. Les principaux acteurs politiques sur place développent également un discours qui délégitime ces quartiers, en les présentant comme des violations foncières ou des occupations illégales. »

Ces différences de traitement amènent les populations à ressentir un sentiment d'appartenance plus fort avec leur quartier qu'avec la banlieue sud dans son ensemble.

Marginalisation

Reste que si, dans la banlieue sud, le Hezbollah et Amal ont pignon sur rue et exercent un pouvoir important, la Dahiyeh est aussi variée en termes d'affiliations que complexe dans sa composition sociale. Mona Harb insiste : « Il y a aussi des personnes qui sont politiquement alignées sur le Hezbollah mais qui, sur le plan religieux, suivent la marja'iyya de Mohammed Hussein Fadlallah ou de l'ayatollah Ali Sistani. On trouve également des personnes qui ne sont alignées avec aucun de ces groupes politiques ou religieux et qui se rattachent à d'autres dimensions de leur identité, non religieuses ou non politiques. Bien que le Hezbollah exerce une hégémonie, il existe, à l'échelle des quartiers, des espaces où ces diversités sont tolérées et coexistent. »

D'autres appartenances sont à prendre en considération puisque les plus précaires – réfugiés syriens, travailleurs immigrés, populations migrantes – se rajoutent par dizaines de milliers à cette mosaïque déjà complexe.

Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.
Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.

Wadih El-Asmar, président du Centre libanais des droits humains, indique :


La diabolisation de la Dahiyeh s'inscrit dans une logique similaire à celle qui touche les camps palestiniens alentour. Beaucoup d'habitants de la banlieue sud n'ont pas les ressources pour vivre dans d'autres quartiers, et nombre d'entre eux ont été déplacés à plusieurs reprises au gré des invasions israéliennes, sans jamais pouvoir retourner dans leur village d'origine. En ce sens, ce sont une fois encore les populations les plus précaires qui subissent les conséquences de ces dynamiques. Les classes moyennes, elles, ont souvent anticipé ces situations en s'installant hors de la Dahiyeh.

Une double peine, donc, puisque les populations chiites condamnées à l'exil par ce nouveau déchaînement de violence israélienne doivent faire face à la méfiance du reste de la population libanaise, des appréhensions nourries aussi par le ciblage de figures du Hezbollah dans le centre de Beyrouth. Karim El-Mufti, professeur en sciences politiques, note : « Le Liban démontre tous les jours l'absence d'esprit national, de cohésion nationale, et voit parfois les chiites comme une composante étrangère. »

Ainsi que l'analyse Mona Harb, qualifier la Dahiyeh de « bastion du Hezbollah » agit comme un effaceur de son histoire, de sa structure sociale, économique, politique et religieuse. Une simplification bien commode à l'heure de son pilonnage. La réduire à cette identité permet de dépolitiser, de déshumaniser et d'ériger la banlieue sud en cible. « Et, in fine, de légitimer son éradication et son urbicide. »


1NDLR. «  Très bientôt la banlieue sud de Beyrouth ressemblera à Khan Younès  », avait déclaré le ministre des finances israélien Bezalel Smotrich, en référence à la ville de la bande de Gaza.

« L'Affaire Abdallah ». Retour sur un acharnement politico-judiciaire

Une collection de vieux journaux et magazines sur Abdallah et des sujets connexes.

Le réalisateur Pierre Carles sort un film sur l'histoire du militant communiste libanais Georges Ibrahim Abdallah, incarcéré pendant plus de quarante ans en France. En salle le 8 avril, le documentaire est un rappel nécessaire de la longue lutte de celui qui a été, jusqu'en juillet 2025, le plus vieux prisonnier politique de France.

« C'est la première fois que des gens venus de l'extérieur entrent dans ma cellule. » Le film s'ouvre sur les 9 mètres carrés du vieux Georges : Rima Hassan est venue lui rendre visite, ce 14 février 2025. Ils se donnent l'accolade, bouleversés.

Avec des allers-retours spatio-temporels entre le centre pénitentiaire de Lannemezan, dans le sud-ouest de la France, le Liban, objet des invasions israéliennes de 1978 et de 1982 et la vague d'attentats qui a secoué la France dans les années 1980, Pierre Carles retisse l'histoire de celui qui a été raconté plus qu'il n'a parlé.

Le documentaire plonge ensuite dans les méandres du traitement médiatico-politique de l'affaire dans les années 1980, quand le nom d'Abdallah défrayait régulièrement la chronique. Pierre Carles, documentariste critique des médias, met à nu la fabrique médiatique du mensonge et interroge de nombreux acteurs de premier plan de l'époque.

C'est qu'il fallait avoir quelque chose à dire aux Français sidérés par les attentats de Paris, en particulier celui de la rue de Rennes en 1986 (qui fit 7 morts et 55 blessés), dans le quartier de Montparnasse. À cette date, Georges Abdallah est déjà derrière les barreaux depuis deux ans pour détention de faux passeport. Il paie pour l'assassinat de deux diplomates – un Israélien et un Américain –, commis et revendiqué par la Fraction armée révolutionnaire libanaise (FARL) dont il est membre. Sa célèbre phrase prononcée devant les juges résumera sa défense :


Si le peuple ne m'a pas confié l'honneur de participer à ces actions anti-impérialistes que vous m'attribuez, au moins j'ai l'honneur d'en être accusé par votre cour et de défendre leur légitimité face à la criminelle légitimité des bourreaux.

Le « clan Abdallah », une invention médiatique

Quant aux attentats aveugles qui massacrent des civils à Paris, Georges Abdallah et les FARL y sont étrangers. On accuse alors son « clan » pour éviter d'ouvrir le sujet de l'Iran, vraisemblablement derrière les attaques, après que la France a livré des avions Super-Étendards à Saddam Hussein durant la guerre Iran-Irak (1980-1988).

Cette guerre lointaine dans laquelle le gouvernement français a plongé le pays en soutenant l'une des parties trouvait un prolongement à Paris. C'était difficile à expliquer et à assumer. Les coupables étaient tout trouvés : les FARL, qui réclamaient la libération de Georges Ibrahim, et le « clan Abdallah », petite formule médiatique née sous la plume d'Edwy Plenel1.

La tentation est grande de dénoncer des boucs émissaires, relayant sans recul la parole des services de police. Parmi les images d'archives collectées par Pierre Carles, il y a cette conférence de presse de fortune organisée par les deux frères de Georges Ibrahim dans leur salon pour nier toute implication.

Puis vient ce long tunnel de quatre décennies de détention dans les « oubliettes de la République », et l'obstination de ceux qui se sont mobilisés sans relâche pour sa libération. Des militants infatigables brandissent son portrait à la moindre manifestation. Ils se déplacent chaque année devant la prison de Lannemezan, où il était devenu le plus ancien prisonnier politique de France, pour réclamer sa libération. C'était sans compter les ingérences états-uniennes et leurs pressions sur la France qui ont eu raison des multiples demandes.

Entendu dans le film :


Robert Pandraud, ministre délégué à la sécurité (1986-1988)

Les figures politiques que Pierre Carles fait défiler dans son film ne sortent pas grandies : Manuel Valls n'a « pas eu le sentiment » de subir de pression ; Éric Dupont-Moretti brandit l'obligation de réserve que lui impose son statut de ministre ; et Laurent Fabius plaide un « Alzheimer précoce » : il ne se souvient même pas du nom d'Abdallah ! Coincé par l'une des assistantes de Pierre Carles lors d'un Salon du livre, François Hollande admet quant à lui que les e-mails d'Hillary Clinton et les diverses pressions des États-Unis, ont « joué » dans les refus répétés de libération de Georges Abdallah.

Un acharnement français

Libéré à l'âge de 74 ans et expulsé vers son pays, le Liban, le 25 juillet 2025, Abdallah continue de faire l'objet d'un acharnement français, contre sa personne mais aussi, sans doute, contre tout ce qu'il représente. Début mars 2026, à peine élue à la tête de Grenay, dans le Pas-de-Calais (nord de la France), la maire Rassemblement national (RN) Daisy Duveau a fait retirer une plaque qui consacrait le militant citoyen d'honneur de la ville. Un mois plus tard, la Cour de cassation annule la libération conditionnelle de Georges Abdallah, arguant qu'elle « ne peut être accordée tant que le condamné n'a pas été placé sous le régime de la semi-liberté, du placement à l'extérieur ou du placement sous surveillance électronique pendant une période d'au moins un an ». Une décision purement formelle, l'homme ayant été libéré et s'étant réinstallé, depuis la fin juillet, dans son village d'origine de Kobayat, dans le nord du Liban.

« Seul le cinéma indépendant peut aborder un sujet tabou comme celui-ci : l'injustice commise à l'égard d'un militant internationaliste, ex-membre d'un groupe armé communiste, accusé à tort de “terrorisme”, comme ce fut le cas pour Missak et Mélinée Manouchian que l'on célèbre aujourd'hui », rappelle Pierre Carles. Le documentariste notera que « aucun média n'a fait de mea culpa » concernant Georges Ibrahim Abdallah.

Projections-débat

11 avril, Luminor, Paris, en présence Saïd Bouamama, auteur du livre « L'affaire Georges Ibrahim Abdallah », en partenariat avec Tsedek ! et le Parti révolutionnaire communistes.

11 avril, Théatre Romain-Rolland, Villejuif, en présence de Pierre Carles.

12 avril, L'Écran des droits, Reflets Médicis, Paris, en présence de Pierre Carles et Jean-Louis Chalanset, avocat de Georges Abdallah.

13 avril, Espace St Michel, Paris, en présence de Jean-Louis Chalanset, avocat de Georges Ibrahim Abdallah, séance organisée avec les Amis du Monde diplomatique.

14 avril, Espace St Michel, Paris, en présence des représentants du Syndicat des avocats de France.

14 avril, L'Astrolabe, Figeac, en présence de Pierre Carles.

23 avril, Le Concorde, Nantes, en présence de Pierre Carles.

25 avril, Le Manivel, Redon, en présence de Pierre Carles.

28 avril, Grand Rio, Lannemezan, en présence de Pierre Carles et du comité de soutien Tarbes 65.

29 avril, Utopie-L'écran livradais, Sainte-Livrade, en présence de Pierre Carles.

16 mai, Festival Doc-Cévennes, Lasalle.


1Georges Marion et Edwy Plenel, «  Georges Abdallah et ses frères  », Le Monde, 21 novembre 1986.

Le « gazoduc arabe » au service d'Israël

Silhouettes de personnes avancent devant un grand feu flamboyant dans l'obscurité.

La crise énergétique née de la guerre contre l'Iran révèle à quel point les voisins arabes d'Israël dépendent de ses exportations de gaz. À travers le « gazoduc arabe », cette dépendance qui touchait l'Égypte et la Jordanie s'étend désormais à la Syrie et au Liban. Elle donne à voir une cartographie complexe, qui bénéficie à Tel-Aviv et à ses desseins régionaux.

Début 2026, la Jordanie a effectué des livraisons expérimentales de gaz à la Syrie, à raison de 30 millions à 90 millions de pieds cubes par jour1. Cette phase a abouti à la signature, le 26 janvier à Amman, d'un accord formel entre la Compagnie nationale d'électricité (National Electric Power Company, Nepco), détenue à 100 % par l'État jordanien, et la Compagnie syrienne des produits pétroliers (Syrian Petroleum Company, SPC), en présence des ministres de l'énergie des deux pays. Cet accord prévoit la fourniture de 140 millions de pieds cubes de gaz par jour (soit 4 millions de mètres cubes) à la Syrie pour la production d'électricité, une quantité cruciale compte tenu du déficit énergétique important du pays.

Le même mois, l'Égypte a commencé à approvisionner la Syrie en gaz à hauteur d'environ 50 millions de pieds cubes par jour (soit 1,5 million de mètres cubes) via le « gazoduc arabe » – long de 1 200 kilomètres, le conduit a été construit entre Al-Arich dans le Sinaï, la Jordanie, la Syrie et le Liban –, et le Liban en quantité similaire – bien que d'autres sources aient démenti la livraison au Liban.

Mais la Jordanie, la Syrie, l'Égypte et le Liban ne peuvent s'appuyer sur des infrastructures à même de garantir un volume des échanges suffisant. Le gazoduc arabe se trouve phagocyté par le circuit d'acheminement du gaz israélien vers la Méditerranée orientale. Israël, qui s'emploie à remodeler la région et à en redessiner la géographie et la politique par la force militaire, déploie aussi un expansionnisme à travers un réseau moins visible : celui des gazoducs.

Cartographier les sources d'approvisionnement

Depuis l'annonce de cet accord, de nombreuses interrogations se sont fait jour quant à la provenance effective du gaz livré. En effet, la Jordanie n'est pas un pays producteur de gaz, du moins pas à une échelle significative. Elle demeure fortement dépendante des importations énergétiques. Pourtant, le pays dispose de ressources non négligeables. Le gisement de Richa, à la frontière avec l'Irak, connu depuis les années 1980, contiendrait environ 9 400 milliards de pieds cubes de gaz (soit 266 milliards de mètres cubes). Malgré ce potentiel, les autorités jordaniennes n'ont jamais engagé d'exploitation ambitieuse ni soutenue de ces réserves. Les investissements dans les sources d'énergie locales – solaire, éolienne ou encore le schiste bitumineux – ont été longtemps insuffisants.

Cette situation résulte d'un choix politique persistant, fondé sur une dépendance structurelle aux importations d'énergie. Dans les années 1990, la Jordanie comptait largement sur le pétrole en provenance d'Irak. Cette relation énergétique a pris fin à la suite de la guerre qui a suivi l'invasion du Koweït en 2003. Par la suite, entre 2003 et 2011, la Jordanie s'est tournée vers le gaz égyptien, via des infrastructures régionales. Ces approvisionnements ont toutefois été fragilisés puis interrompus en raison d'attaques répétées contre les gazoducs dans le contexte du mouvement de protestations égyptien de 2011 puis de soulèvements dans le Sinaï. Il convient de rappeler que ces mêmes infrastructures alimentent Israël. Enfin, à partir de 2020, la Jordanie s'est tournée vers l'importation de gaz israélien, marquant une nouvelle étape dans cette trajectoire de dépendance énergétique externe.

L'ensemble de ces options a conduit la Jordanie à dépendre, pour l'essentiel de ses besoins énergétiques, d'une source unique. S'agissant de l'Égypte, sa production nationale a connu un déclin continu, atteignant en 2024 son niveau le plus bas depuis six ans. Cette même année, les importations de gaz par Le Caire ont atteint un niveau record, en particulier celles de gaz naturel liquéfié, majoritairement d'origine américaine.

Face aux interrogations concernant la traçabilité du gaz livré, le directeur de la communication du ministère syrien de l'énergie, Abdel Hamid Sallat, a précisé en 2026 que le gaz importé « n'est pas d'origine jordanienne, mais provient de gaz naturel liquéfié acquis sur les marchés internationaux, regazéifié à Aqaba avant d'être acheminé via le “gazoduc arabe” ». Cette explication occulte une réalité plus complexe, au cœur de laquelle se trouve Israël. Le « gazoduc arabe », autrefois symbole de coopération énergétique régionale, est devenu un axe central des flux gaziers en Méditerranée orientale, y compris pour le gaz exporté depuis Israël vers la Jordanie et Égypte.

Les infrastructures reliant le gisement de Leviathan, situé au large de Haïfa, se connectent au « gazoduc arabe » dans la région d'Al-Khanasri, dans le gouvernorat d'Al-Mafraq, au nord de la Jordanie. De là, le gaz est acheminé vers le sud en direction de la frontière égyptienne, avant de poursuivre vers Égypte.

Carte du réseau gazier en Méditerranée orientale : les cercles rouges indiquent les points d
Carte du réseau gazier en Méditerranée orientale : les cercles rouges indiquent les points d'entrée des gazoducs en provenance d'Israël dans le gazoduc arabe, au sud à Al-Arich (Égypte) et au nord à Al-Khanasri (Jordanie). Source : CEDIGAZ, avec modifications.

Un système régional capté par Tel-Aviv

Par conséquent, toute cargaison de gaz naturel liquéfié (GNL) importée du marché mondial et arrivant au terminal GNL d'Aqaba se trouve injectée dans le réseau du gazoduc arabe, où elle se mélange automatiquement au gaz circulant déjà, y compris celui importé d'Israël. Ces quantités intègrent ainsi ce que l'on peut appeler le « mixage gazier » utilisé par tous les acteurs du réseau.

Le gaz importé d'Israël constitue un pilier fondamental et durable de l'approvisionnement, en vertu d'accords s'étalant sur plusieurs décennies. Les chiffres sont colossaux : environ 10 milliards de dollars d'ici 2035 pour la Jordanie, et environ 35 milliards de dollars d'ici 2040 pour l'Égypte.

Il est donc probable que ces cargaisons soient gérées selon un système qui limite la traçabilité. Au lieu de transporter le gaz sur de longues distances au sein du réseau, les importations sont sans doute acheminées sous forme de gaz naturel liquéfié depuis le port d'Aqaba, au sud, vers l'Égypte, compte tenu de sa proximité géographique avec ce point du gazoduc. Inversement, une partie du gaz en provenance d'Israël et à destination de la Syrie serait pompée depuis son point d'entrée dans le gazoduc arabe, au nord de la Jordanie, le point le plus proche du territoire syrien. Ceci limiterait les coûts de transport supplémentaires et éviterait l'inversion du flux de gaz dans le gazoduc.

Ce mécanisme équivaut à une entrée directe d'Israël dans la chaîne d'approvisionnement énergétique syrienne. Grâce à cet accord, la Syrie est intégrée au nouveau système énergétique régional centré sur le hub israélien d'approvisionnement et d'exportation. Dès lors, le gazoduc arabe sert de principal mécanisme de transport. Initialement conçu comme un projet d'intégration arabe, il est devenu une infrastructure d'exportation de gaz israélien vers la Méditerranée orientale.

La main sur le robinet

L'attaque israélo-américaine du 28 février contre l'Iran a mis à l'épreuve tout ce système. Dès le début, Israël a annoncé la fermeture du champ gazier de Leviathan, son principal gisement d'exportation. Cette décision a immédiatement interrompu les approvisionnements vers la Jordanie et l'Égypte, contraignant les deux pays à activer leurs plans d'urgence pour faire face à une grave pénurie.

Il ne s'agit pas d'un cas isolé ; c'est la deuxième fois en moins d'un an que ce même champ est fermé, privant de gaz les deux pays. En juin 2025, lors de la guerre américano-israélienne contre l'Iran, Israël avait suspendu la production de ce champ, provoquant également des pénuries. En mars 2026, la Jordanie, dans le cadre de son plan d'urgence visant à pallier l'interruption des importations de gaz israélien, a annoncé qu'elle importerait du gaz naturel liquéfié depuis le marché mondial via le port d'Aqaba. Elle a aussi loué un nouveau navire de regazéification qui rejoindra celui actuellement amarré dans ce même port.

Il est devenu évident que le facteur déterminant du fonctionnement du système énergétique régional, qui a commencé à se structurer en 2016 avec la signature par la Jordanie du premier accord majeur d'importation de gaz avec Israël, est l'acheminement du gaz israélien lui-même. Importateurs nets d'énergie, incapables d'atteindre l'autosuffisance ou d'exporter leurs excédents de production nationale ou d'importations provenant d'autres sources, les pays arabes, voisins d'Israël, sont placés en situation de grande dépendance.

La dimension politique est également manifeste. Israël a maintes fois utilisé l'énergie et l'eau comme moyen de pression, notamment lorsqu'il a menacé de se retirer de l'accord gazier signé avec l'Égypte en septembre 2025, invoquant le non-respect supposé par Le Caire des termes des accords de Camp David. De même, Israël a menacé à plusieurs reprises de couper à la Jordanie l'approvisionnement en eau, une ressource essentielle. Interrompre les flux d'énergie et d'eau et détruire les infrastructures connexes, comme lors de la guerre contre Gaza depuis 2023, ainsi que cibler les infrastructures d'électricité et d'eau au Liban lors de ses attaques répétées font partie de l'arsenal déployé par Israël.

Le Liban et la Syrie pris dans l'étau

Le Liban progresse également, et à un rythme accéléré, vers le même type d'arrangements régionaux. En 2022, un accord de normalisation pour la délimitation de ses frontières maritimes avec Israël a été signé. Il devait permettre à Israël de lancer la production du champ de Karich et de renforcer ses exportations de gaz vers l'Europe via les installations de regazéification en Égypte. Malgré le contexte de guerre en Ukraine, de hausse des prix de l'énergie et la volonté de l'Europe de se détacher du gaz russe, l'exploitation des champs gaziers du Liban dans l'est de la Méditerranée reste au point mort.

La Syrie comme le Liban disposent de ressources nationales : le potentiel gazier libanais dans ses zones maritimes est estimé, selon l'Agence d'information sur l'énergie2, à 25,4 trillions de pieds cubes, tandis que la Syrie compterait 8,8 trillions de pieds cubes en mer et 8,5 trillions de pieds cubes sur son territoire central et oriental. Mais l'exploitation de ces réserves nécessite des moyens financiers et techniques colossaux, ainsi qu'une volonté politique en ce sens, doublée de la capacité de résister aux pressions régionales. Or le Liban et la Syrie connaissent un déficit électrique sévère et une demande énergétique très élevée qui les lie à l'étranger.

Cette urgence est susceptible d'être invoquée pour justifier le retard dans le développement des ressources locales et pour accélérer l'intégration dans le nouveau réseau énergétique régional. Implicitement, ce processus affirme la centralité d'Israël et lui laisse la latitude d'utiliser ces coupures d'approvisionnement comme un outil de siège, d'anéantissement, de chantage politique et d'expansion coloniale.


1NDLR. Un pied cube équivaut à 0,028 mètre cube (m3). La conversion suppose une division par 35,315. Donc ici, il s'agit de 850 000 à 2 550 000 m3.

2Une agence fédérale dépendant du département états-unien de l'énergie, créée en 1977.

Israël. Frapper d'abord, décider ensuite

Vue d'un bâtiment en ruines avec des personnes au sol, drapeau iranien en arrière-plan.

La guerre n'est pas une modalité de la politique menée par l'État israélien, elle est une constituante vitale de l'appareil d'État. Son poumon. C'est la politique qui est une modalité de la guerre. Le fait accompli a force de loi. L'oubli et la terreur infusent la société israélienne. Dans les hautes sphères sécuritaires, pourtant, une dissonance se laisse entendre.

Comme il advient chaque fois après l'assassinat d'un nouveau dirigeant « ennemi », l'euphorie et le sentiment de toute-puissance sont remontés de plusieurs crans au sein de la population israélienne lorsque a été annoncé celui d'Ali Larijani. Les dirigeants, eux, ont débordé de lyrisme. Israël Katz, le ministre de la défense, a clamé que le chef du Conseil suprême de la sécurité nationale iranienne, perçu par beaucoup comme le nouvel « homme fort » du régime après la disparition d'Ali Khamenei, avait « rejoint les membres vaincus de l'axe du mal dans les profondeurs de l'enfer ». Benyamin Nétanyahou s'est voulu moins lyrique et plus projeté vers l'avant. « Nous avons accompli des exploits historiques. Nous sommes désormais une puissance redoutable, quasi mondiale »1, a-t-il lancé.

Le spécialiste des questions de sécurité du quotidien israélien Haaretz, Amos Harel, est dubitatif. L'assassinat de Larijani, note-t-il, peut être vu comme un « succès militaire » qui s'ajoute aux nombreux autres en Iran, au Liban et ailleurs. Il rappelle que depuis juin 2025, plus de la moitié des hauts dirigeants d'Iran, son Guide suprême et ses conseillers, ses hauts responsables militaires, les scientifiques du nucléaire, etc., ont été tués. Mais il s'interroge : certes, l'Iran est affaibli, mais à y voir de plus près, quel bénéfice les Israéliens en ont-ils tiré ?

Depuis vingt ans, ils ont tué tous les chefs successifs du Hamas. Celui-ci n'a pas disparu. Mohammed Deif et les frères Sinouar ont été exécutés et le Hamas perdure. Il en va de même du régime iranien, qui est amplement plus fort que le Hamas. Et il faut bien constater que « le régime de Téhéran a fait preuve d'une résilience et d'une volonté de poursuivre le combat remarquables », conclut-il.

La vérité, première victime de la guerre

Ce n'est pas le discours qui convient à Nétanyahou ni celui que l'immense majorité des Israéliens veut entendre. On connaît le dicton : la première victime des guerres, c'est la vérité. Dans le cas d'Israël, la communication officielle est, sans surprise, très contrôlée. Pas tant parce que la censure militaire est une importante tradition israélienne, mais surtout parce que Nétanyahou impose une information qui se résume quasiment à ses seules directives, tant il est parvenu à réunir autour de lui, depuis le 7 octobre 2023, une coalition d'affidés à sa dévotion et une garde rapprochée restreinte. Ron Dermer, son ex-ministre des affaires stratégiques et ex-ambassadeur à Washington, en est la figure de proue. Nétanyahou vient de le rappeler au gouvernement pour gérer le dossier libanais. C'est avec lui et quelques rares autres conseillers qu'il partage ses projets et ses interrogations. Et ce groupe domine l'information comme la communication.

Difficile, dans cette situation, de connaître les débats au sein d'un gouvernement peu informé et transformé en organe d'application de décisions prises ailleurs en petit comité. Il en va de même, à un moindre degré, avec l'état-major et les services de renseignement intérieurs, Nétanyahou ayant choisi sans consultation de mettre à leur tête des personnes qui lui doivent tout. Résultat : la population, à de rares exceptions près, comme le journal d'opposition Haaretz, est tenue à distance d'une information globalement maîtrisée. De fait, nombre de nouvelles sur les positions des uns et des autres en Israël sont souvent issues de médias étrangers, essentiellement états-uniens et britanniques, où des dirigeants israéliens s'expriment généralement sans divulguer leur identité.

L'enjeu nucléaire

Sur quoi portent les débats dans les hautes sphères aujourd'hui ? La première controverse à laquelle est confronté Israël, selon ces informations « off », est de s'être potentiellement enferré : si les 440 kilogrammes d'uranium enrichi dont disposaient les Iraniens avant l'attaque de juin 2025 n'ont pas été détruits par leurs nouveaux bombardements, l'enjeu nucléaire peut devenir plus menaçant encore qu'il n'était sous Ali Khamenei. Après l'assassinat du Guide iranien, indique la correspondante à Jérusalem du quotidien britannique The Guardian, un « ex-haut responsable du renseignement israélien » lui a déclaré : « Avec Khamenei, on savait presque tout de son processus décisionnel » et « il n'a jamais pris la décision de foncer à tout prix » sur l'obtention de la bombe A. « Que fera son fils Mojtaba ? » Lui ou quelqu'un d'autre en position de diriger l'Iran « pourrait très bien se procurer une bombe dès maintenant »2.

Le Guardian cite aussi Yoav Rosenberg, ex-numéro deux du département de la recherche du renseignement militaire israélien, pour qui « le pire scénario de cette guerre serait qu'elle se termine sans qu'Israël soit parvenu à éradiquer l'arsenal nucléaire iranien. La situation serait pire qu'auparavant ». La campagne massive menée par Israël révélerait une victoire à la Pyrrhus. Et il serait plausible de voir un régime iranien humilié, mais toujours en place, s'entêter à fabriquer une bombe A, perçue par lui comme seul moyen de se préserver d'une nouvelle guerre occidentale à son encontre. S'il parvenait cette fois à se procurer ne serait-ce qu'une bombinette, même si le régime n'en use pas, cette guerre serait forcément perçue comme un fiasco des Occidentaux.

La deuxième inquiétude en Israël porte sur l'évolution de cette guerre. Un jour Trump laisse entendre que les États-Unis s'apprêtent à mener une longue guerre contre l'Iran, « peu importe le temps que cela prendra ni le prix à payer »3. Une semaine après, il assure que la guerre s'arrêtera « assez vite ». Le lendemain, il évoque à nouveau une « capitulation » iranienne. Bref, le discours est si contradictoire, si confus, qu'il donne le sentiment que Trump ne sait pas lui-même où il va, en Iran ou ailleurs. À ce jour, l'alliance états-uno-israélienne semble sortir renforcée. Mais demain ?

Quels objectifs ?

Le troisième débat porte sur les objectifs de cette guerre. « Nous créons les conditions optimales pour la chute du régime », a déclaré Nétanyahou le 12 mars. Un regime change donc, comme disent les Américains. Mais pour la première fois, il a envisagé la possibilité d'un maintien du régime actuel en Iran et de l'impossibilité de le renverser par les seuls bombardements aériens. « Après tout, un régime doit s'effondrer de l'intérieur »4, a-t-il poursuivi. Certains diront que le premier ministre israélien, à ce stade, ne pouvait rien faire d'autre qu'admettre une évidence de plus en plus diffuse de par le monde, aux États-Unis en particulier, et aussi parmi les spécialistes israéliens de l'Iran. Le sentiment grandit désormais : « L'espoir de renverser le régime reposait sur un optimisme excessif » et « lsraël est forcé de revoir ses attentes à la baisse », écrit le spécialiste des questions militaires Amos Harel5.

Dans le Washington Post, David Ignatius, un très respecté commentateur américain des enjeux internationaux, introduit depuis longtemps dans les milieux sécuritaires israéliens, dit avoir conversé avec « quelques hauts responsables [qui] commencent à exprimer leurs inquiétudes face à l'escalade et la durée indéterminée de l'attaque contre l'Iran »6. Les hommes semblent vraisemblablement issus des milieux du renseignement. L'idée exposée par Donald Trump d'une « victoire totale » et d'une « capitulation sans conditions » de l'Iran à l'issue de cette guerre est illusoire, estiment ces analystes. Les réponses iraniennes sur le terrain le confirment. Ignatius cite un « responsable israélien » selon lequel « personne ne peut souhaiter une histoire sans fin ». « Bien sûr, poursuit-il, nous souhaitons renverser le régime, mais cela n'est pas notre seul objectif. L'Iran ne capitulera pas, mais il peut envoyer des signaux pour accepter un cessez-le-feu. » Un cessez-le-feu que, visiblement, l'interlocuteur d'Ignatius appelle de ses vœux.

Ce responsable israélien anonyme craint par-dessus tout une évolution de type Gaza, où Israël se retrouve à poursuivre une guerre et une occupation sans objectifs clairs. « Aller au sol », comme disent les militaires ? Des opérations conjoncturelles d'un ou deux jours, peut-être. Mais au-delà, s'interrogent nombre d'observateurs israéliens, ce serait le bourbier garanti. Israël n'est pas parvenu à « éradiquer le Hamas » sur une bande de terre de 365 kilomètres carrés où vivaient 2,3 millions de Gazaouis. L'Iran est un pays de 1,5 million de kilomètres carrés, 3 740 fois plus grand que Gaza, et une population de 93 millions de personnes, soixante-six fois plus importante…

Enfin, Ignatius relève, dans les propos de son interlocuteur, « résumant les analyses de services de renseignement états-uniens et israéliens », deux points débattus en Israël. Un : « on ne voit personne capable de renverser le régime » en Iran. La pire crainte de ces milieux sécuritaires est que Trump « semble ne pas avoir le moindre plan concret » pour parvenir à « l'anéantissement du régime iranien » qu'il promet. Deux : il existe un « risque que Nétanyahou ordonne des opérations terrestres d'envergure au Liban pour achever la destruction du Hezbollah ». « Nous ne voulons pas nous enliser dans un bourbier », a conclu son interlocuteur.

Invasion du Sud-Liban

Ces idées moroses quant au résultat final de la guerre ne disent cependant rien de ce que pensent Nétanyahou et son entourage, ni de la perception de la population israélienne. Au gouvernement, à l'état-major et dans les services de sécurité, on continue d'assurer que la guerre « existentielle » en Iran atteindra ses objectifs – hormis peut-être le renversement du régime, comme l'a admis Nétanyahou. Pour le reste, un thème occupe aujourd'hui le devant de la scène : s'emparer du Sud-Liban au moins jusqu'à la rivière Litani, pour garantir le retour des Israéliens qui ne veulent plus vivre dans le nord d'Israël tant qu'il n'aura pas été sécurisé face au Hezbollah. Autrement dit, le repousser d'au moins 30 kilomètres.

« L'armée israélienne devra rester au Sud-Liban même après la fin des combats afin d'y maintenir des positions dominantes et sécuriser la zone frontalière. […] Nous n'avons pas confiance dans le gouvernement libanais. La responsabilité de la sécurité des résidents israéliens doit incomber entièrement à l'armée israélienne », a déclaré Asaf Langleben, chef du conseil régional de Haute-Galilée. Et malgré les diverses tentatives de médiation européenne, en particulier française, d'ailleurs refusée par Israël, le site d'information israélien YNet indiquait, le 16 mars, que l'armée resterait « aussi longtemps que nécessaire ».

Le même jour, Israël a commencé d'envoyer ses forces au sol, au Sud-Liban, pour « tondre la pelouse », comme ils disent. L'opération est « ciblée et limitée », a annoncé le porte-parole de l'armée. Pour cela, il a fallu mobiliser, en plus des soldats d'active, 110 000 réservistes. Israël Katz, le ministre de la défense, a été plus précis. Il s'agit de « détruire l'infrastructure terroriste des villages frontaliers proches de la frontière libanaise, exactement comme cela a été fait contre le Hamas à Rafah, à Beit Hanoun et dans les tunnels à Gaza ». Limitée, donc… comme à Gaza. Les craintes que peuvent avoir certains milieux sécuritaires israéliens, Nétanyahou et son entourage n'en ont cure. Car leur manière de voir, très prisée par les Israéliens, est très différente de la doxa guerrière usuelle.

La loi du fait accompli

Selon le célèbre adage de Clausewitz, théoricien prussien de la guerre moderne (1780-1831), « la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens ». Pour Nétanyahou, c'est la politique qui est la continuation de la guerre par d'autres moyens. D'abord, on frappe, dès qu'on le peut. On s'empare du maximum de terrain, entre autres bénéfices. Ensuite, on décide. Si on peut prendre plus, on avance. Si on doit reculer, alors que ce soit le moins possible. Si on doit revenir à la situation initiale, on le fait. Il y aura d'autres occasions à l'avenir. Aujourd'hui, une fois « la pelouse tondue », on pourra s'installer jusqu'au Litani. Si cela échoue, ce sera désagréable, mais on verra quoi faire. Et on reviendra dès qu'on le pourra. L'essentiel est de toujours garder l'initiative. Et d'user de la force, d'abord la force.

Dans le passé, Israël a déjà occupé une frange de territoire de taille mouvante au Sud-Liban durant vingt-deux ans, de 1978 à 2000, avant de s'en retirer. Le coût politique était alors jugé trop important pour la population israélienne. Mais l'ambition d'y retourner un jour n'a pas disparu.

L'occasion se présente de nouveau aujourd'hui, et Nétanyahou sait qu'il dispose d'un soutien indéfectible de la population juive israélienne dès qu'il s'agit de guerre et de sécurité. Selon un sondage de l'Institut israélien pour la démocratie, publié le 9 mars, 93 % des Juifs israéliens soutiennent les attaques de leur pays contre l'Iran. Un chiffre qui est similaire à ceux sortis des sondages sur la guerre menée à Gaza. On observera, au passage, combien la société israélienne peut être différente dans ses attitudes de son homologue états-unienne. Le dernier sondage Reuters indique que seul un quart des Américains — 27 % précisément — soutient la guerre contre l'Iran.

Si cette guerre est « un événement sans précédent : la première guerre israélo-états-unienne conjointe », les Israéliens montrent qu'ils ne sont pas forcément « le 51e État des États-Unis », comme on l'entend souvent dire. « Les divergences entre les objectifs de Trump et ceux de Nétanyahou sont de plus en plus manifestes », analyse le Guardian7.

Elles l'étaient en réalité depuis le départ, ce qui explique les disparités entre les deux sociétés. L'états-unienne aurait pu soutenir une intervention ponctuelle et peu coûteuse avec un Trump proclamant rapidement « victory ». Pas un blocage du détroit d'Ormuz et ses conséquences. L'israélienne, elle, est maintenue dans un état qui mêle des phases d'euphorie triomphante à d'autres alimentant les peurs, qui toutes deux amènent au soutien massif à l'ambition de Nétanyahou : « changer la face du Moyen-Orient » par le glaive.

Nétanyahou sait comme personne jouer de la peur et de l'oubli. Lorsque la guerre contre l'Iran les 13-24 juin 2025 prit fin, il déclara à ses compatriotes : « Nous avons écarté deux menaces existentielles : celle d'anéantissement par armes nucléaires et la menace d'anéantissement par 20 000 missiles balistiques. Si nous n'avions pas agi immédiatement, l'État d'Israël aurait rapidement été confronté au danger d'anéantissement »8. Huit mois plus tard, ces menaces avaient à ce point réapparu qu'il fallait reprendre cette guerre au centuple. La guerre décide bien de la politique, et non l'inverse : les Israéliens ont été éduqués dans cet état d'esprit depuis leur enfance.


1Amos Harel, «  Israel's assassinations leave Iran with inexperience but resilient leadership  », Haaretz, 18 mars 2026. Les citations des deux prochains paragraphes sont issues du même article.

2Emma Graham-Harrison, «  We attacked Iran with no clear plan for regime change, Israeli security sources say  », The Guardian, 12 mars 2026.

3Shawn McCreesh, Tyler Pager, Eric Schmitt, Helène Cooper et Abdel-Latif Dahir, «  Trump signals US is prepared for long war against Iran  », New York Times, 2 mars 2026.

4Galit Alstein et Dan Williams, «  Netanyahu says Iran regime change not guaranted after war  », Bloomberg, 12 mars 2006.

5Amos Harel, «  With Iran undefeated and protesters cowed, Israel forced to lowed expectations  », Haaretz, 13 mars 2026.

6David Ignatius, «  Israeli officials are growing concern  », Washington Post, 9 mars 2026. Les citations des trois paragraphes suivants sont issues du même article.

7Yousef Munayyer, «  Israel and the US are fighting Iran together. Are they on the same page though  ?  », The Guardian, 12 mars 2026.

8Dana Mills, «  Compulsive repetition : How permanent war shapes the Israeli psyche  », Local Call, 4 mars 2026.

Ahmed Kaabour, le Beyrouthin fidèle à ses causes

Un homme en manteau sombre se tient près de la mer, sur des rochers. Ciel clair en arrière-plan.

Le compositeur et interprète libanais s'est éteint à 70 ans dans sa ville natale, le 26 mars 2026. Sa carrière a démarré avec la guerre civile libanaise, marquée par un engagement toujours réaffirmé pour la Palestine et contre le colonialisme, l'oppression et les différentes formes d'injustice. Dans ce texte, Majd Kayyal, auteur palestinien de Haïfa, s'intéresse à la deuxième partie de sa carrière, à partir des années 2000.

L'auteur de ces lignes ne connaît d'Ahmed Kaabour que ses chansons. Tout ce qu'il sait à travers elles, c'est que l'homme n'a jamais renié ce que lui dictait son cœur, toujours assoiffé de nouvelles expériences. Mais si diverses soient-elles, celles-ci ne l'ont jamais amené à trahir ses convictions originelles.

Ce que je sais de ces chansons ? Qu'elles ont été composées dans un autre monde que le nôtre, un monde qui ne nous appartient pas, habité par le souffle de Ghassan Kanafani1. J'écoute ces morceaux ancrés ici et maintenant, qui nous enveloppent d'une protection maternelle assumée contre la violence de l'art contemporain.

Ce qui distingue l'œuvre de Kaabour, c'est qu'elle n'est ni cynique ni nihiliste. Sa foi inébranlable ne reflétait pas les effondrements de notre époque. Son insistance sur l'humanité peine à trouver un écho, à l'heure des identités prédatrices et du confessionnalisme. Il ne cherchait pas à se cacher derrière l'humour, les traits d'esprit, les métaphores ou toute forme de déni : la tristesse comme la colère étaient exprimées comme telles dans ses œuvres. Contemplant le désespoir de notre monde, celles-ci osaient pourtant aspirer à autre chose.

Il possédait un courage rare, qui l'empêchait d'être terrifié par le risque du « kitsch ». Il n'avait pas cette obsession de rejeter les clichés au point d'y perdre son âme, sa langue et ses convictions. Cette fidélité rare face au dictat de l'innovation a chez lui une valeur artistique. Jamais il n'a tourné le dos au répertoire militant de ses premières années.

Tout cela rend difficile de classer Kaabour dans une catégorie donnée, tant il constitue un phénomène unique dans l'histoire de la chanson arabe engagée. À travers ses rythmes et ses mélodies, il a également dessiné sa ville, Beyrouth, et lui a inventé une voix. Même après les défaites de la gauche à la fin des années 1980 et les coups durs du début des années 1990 avec les accords d'Oslo, il s'est s'accroché au pouvoir mobilisateur de la chanson. Il aura été une des rares voix libanaises à accompagner la première intifada comme si nous, Palestiniens, n'avions jamais quitté Beyrouth2. Dans la décennie des années 1990, Kaabour a fait renaître une voix poétique, un espoir face à l'effondrement.

Une complexité artistique à l'heure de la défaite

Dans un monde saturé de « projets », de spécialisations et de niches, où l'art se résume souvent à trouver un créneau inexploité pour s'y installer, la diversité qu'Ahmed Kaabour a su offrir – à travers diverses expérimentations qui peuvent cohabiter au sein d'un même album ou bien s'étendre sur plusieurs années – était exceptionnelle dans la musique arabe.

C'est notamment le cas avec son album Sawton Aali (Leur voix est audible), 2002. On y passe du souffle militaire des chansons « Irhal » (Dégage) et « Nachid Al-moukawama » (Hymne de la résistance), au lyrisme cinématographique de « Chou B'aad » (Que vous êtes loin) et de « Lakom A'oud » (C'est vers vous que je reviens), sans oublier la simplicité patriotique de « Ya Sitti » (Ô mamie) ou le réalisme social en arabe standard de « Ma'khtartou Siwak » (C'est toi que j'ai choisi) et de « Ya Laymoun » (Ô citronnier). Le dialogue est constant entre les cuivres puissants du jazz, le rythme du sama'i thaqil3 et la force d'autres sonorités non instrumentales, comme les claquements de doigts, les halètements et le mawwal4 Cette variété de morceaux cohabite avec des titres comme « Wallah W'Talla'nahom Barra » (Je jure qu'on les a mis dehors) et la chanson qui donne son titre à l'album « Sawton Aali », dédiées à la libération du Sud-Liban de l'occupation israélienne en 2000.

Ahmad Kaabour - Walla Wtalla'anouhoumm Barra (Album Sawton A'ali) | أحمد قعبور - والله وطلعناهم برا - YouTube

Plus surprenante est l'atmosphère égyptienne du morceau « Sobh El Sabah », avant de revenir vers une chanson sur le mode mouachah — « Al-Balad »— qu'il chante… en arabe dialectal5 à propos de Beyrouth. Le tout parsemé de musique instrumentale qui sur le mode de la bande originale.

Pourtant, on retrouve dans cette proposition artistique complexe, on trouve le souffle du chanteur membre du Parti communiste libanais Khaled El Haber, celui du groupe libanais Al-Ard (La Terre) sans oublier le groupe palestinien Sabrine et bien sûr Ziad Rahbani. Dans les paroles que Kaabour met en musique, on reconnaît la poésie de Mahmoud Darwich, le rire de Omar El Za'ani, la colère de Tawfiq Ziyad et la douceur du souffle d'Ahmed El Abdallah.

Une voix dans la ville

L'album Lamma Tghibi (Quand tu t'absentes, 2018) a surpris ceux qui ont grandi avec la musique de Kaabour. Il y livre une profonde réflexion sur sa vie artistique, revient rétrospectivement sur des pans entiers de sa vie, commentant une époque révolue. S'y mêle une profonde tristesse qu'il expose avec transparence et honnêteté, mais non dénuée de colère. Il traite des choses qui arrivent à leur fin et de la lassitude avec une certaine forme d'acceptation : l'amour, la ville, ou la cause qui s'éteint.

Ahmad Kaabour - Nadini Wla Tnadini (Album Lamma Tghibi) | أحمد قعبور - ناديني ولا تناديني - YouTube

Refusant de se désoler sur le sort de Beyrouth, il a continué à la traiter comme une fleur et à lui déclarer sa flamme, malgré tout. Dans la chanson « Nadini w la tnadini » (Appelle-moi et ne m'appelle pas), il chante :

Les rues de la ville n'appartiennent à personne,
Les rues de la ville appartiennent à tous,
Nous sommes les gens,
Nous sommes les arbres des rues.

Et toujours dans le même album, on entend :

Dans les rues de la ville,
Il y a des gens qui ont les yeux fermés,
Qui ne marchent que droit devant eux,
Pauvres et gentils,
Dans les rues de la ville,
Il y a des gens qui ont peur,
Peur même de dire qu'ils ont peur

Ici, Kaabour n'a pas peur d'exprimer sa colère envers sa ville, la colère, la peur et la tristesse d'un amoureux, face à des villes qui ne ressemblent plus à ce qu'elles étaient. Comme une touche finale, comme une conclusion, Qabour reprend ensuite l'une de ses chansons les plus belles et les plus tendres de ce projet : « Tous les enfants sont des princes, tous les enfants sont des poètes », avec un arrangement revisité. La Palestine y est enfin présente avec un duo avec la chanteuse palestinienne de Nazareth Rim Banna, disparue cette année-là, qui interprète sur cet album sa dernière chanson intitulée « Mine » (Qui) :

Une simple goutte d'eau
Suffit à faire fleurir la terre aride,
Un simple geste de la main
Suffit pour que Jérusalem brille de mille feux.
Ahmad Kaabour ft. Rim Banna - Meen (Official Audio) | أحمد قعبور وريم بنا - مين - YouTube

L'album contient enfin quatre chansons dédiées aux pères. Il s'ouvre sur une chanson écrite par Mahmoud Darwich, et se clôt sur « Le Violon survivant », le père de Kaabour, Mahmoud Rachidi, fut l'un des violonistes pionniers du Liban.

Un printemps à lui tout seul

Je finirai sur quelque chose que je n'ai jamais osé dire auparavant. Il y a dans les chansons d'Ahmed Kaabour une dimension mythique, comme la promesse qui se cache derrière les collines ou les conteneurs dans les ports. Quelque chose dans ses chansons nous promet autre chose. Nous avons grandi avec cette promesse, et nous attendons son accomplissement. Comme dans un conte des Frères Grimm.

Est-ce dû aux arrangements ? À la prise de son ? À ses mélodies si particulières ? Je ne sais pas. Je ne sais pas non plus pourquoi j'écoute toujours cet homme profondément urbain, profondément beyrouthin, chanter comme s'il se trouvait au cœur d'une forêt.

Ce que je sais, et ce que je crois, c'est que cette voix, émanant des forêts de l'imaginaire enfantin, est un véritable appel à un art menacé d'extinction de nos jours. Elle parle d'un attachement à l'humanité, à l'enfance, à l'expérience, à l'amour, à la foi – des qualités qui ne sont ni acceptées ni comprises par l'industrie du spectacle et des plateformes musicales. Son attachement aux valeurs humaines – des valeurs érodées par la course à l'innovation commerciale et réduites à des clichés – est précisément ce qui nous manque dans cette vie. Son travail collaboratif, caractérisé par une sensibilité à l'égard des poètes et une générosité envers les musiciens, les chanteurs et les chœurs, est ce qui manque cruellement à ce monde obsédé par la marchandisation des personnes. Dans cette ère de désintégration sociale où tout est centré autour de l'émanation de l'individu, Ahmed Kaabour était un printemps à lui tout seul, condensant, rassemblant et révélant toute la richesse et la beauté de l'art et de l'esthétique arabes. Il s'est inspiré des productions existantes, a puisé dans les expériences de ses amis et de ses proches pour les restituer au peuple avec une vitalité nouvelle.


1NDLR. Écrivain, journaliste et homme politique palestinien. Né à Acre, en 1936, il est contraint avec ses parents à l'exil en 1948, suite à la Nakba, d'abord au Liban, ensuite en Syrie. D'abord membre du Mouvement nationaliste arabe, il participe à la création du Front populaire pour la libération de la Palestine fin 1967, et en devient le porte-parole officiel. Kanafani est assassiné par le Mossad en juillet 1972 à Beyrouth, en compagnie de sa nièce de 17 ans, suite à l'explosion d'une bombe placée sous sa voiture.

2NDLR. L'Organisation de libération de la Palestine quitte Beyrouth en 1982.

3NDLR. Le sama'i thaqil est un rythme de la musique arabe classique composé de 10 temps.

4NDLR. Dans la musique arabe classique, le mawwal est une improvisation en début ou en milieu de chanson, qui met en avant les capacités vocales du chanteur ou de la chanteuse, dans une interprétation lente qui dénote avec le rythme du morceau.

5NDLR. Le mouachah est un style musical qui s'est développé dans l'Andalousie musulmane à la fin du Xe siècle. Genre musical classique par excellence, ses textes relèvent de la poésie arabe classique.

Iran – Liban – Irak. Le « moment chiite » contre la coalition américano-israélienne

En Iran comme au Liban, et par ricochet en Irak, Israël et les États-Unis s'attaquent à des acteurs qui mettent en avant une identité chiite politique, qu'il s'agisse de la République islamique, du Hezbollah ou des milices pro-iraniennes à Bagdad. Dans cet entretien, l'historienne et directrice de recherche émérite au CNRS Sabrina Mervin éclaire la réalité politique et sociale de cette appartenance dans les conflits actuels.

Sarra Grira : L'évolution du régime iranien depuis 1979 jusqu'à aujourd'hui pousse les analystes à considérer qu'il ne reste plus grand-chose de l'idéologie de velayat-e faqih (« gouvernement du docte », en persan)1 et que le seul moteur du régime est sa propre survie. Que reste-t-il de l'idéologie de la Révolution islamique ? Et quel poids a-t-elle encore au sein de la société ?

Sabrina Mervin : L'idéologie de ce que les dirigeants iraniens appellent « la révolution islamique » s'est transformée, adaptée aux divers facteurs qui l'ont ébranlée, tant au niveau national, avec une population de plus en plus critique, hostile ou détachée, qu'au niveau des pressions, puis du conflit international.

Les Iraniens ont réagi de manières très variées à l'imposition d'une religion officielle incluant croyances, pratiques, slogans et calendrier auxquels se conformer. Si récemment, bon nombre de femmes ont enlevé leurs voiles, on observe depuis des années de nouveaux types de religiosité ou de spiritualité, individuelles ou collectives, souvent syncrétiques, parfois liées à la programmation neuro-linguistique (PNL)2 ou à des formes de développement personnel, par exemple.

Avant le déclenchement du conflit, le régime se souciait de faire en sorte d'attirer des adeptes tout en réprimant les autres, mais il avait capitulé sur certains points, comme le port du voile. Aujourd'hui, alors que son principal souci est en effet de se maintenir au pouvoir, il est lui-même le spectateur de la prise de pouvoir des Gardiens de la révolution (pasdarans) qui s'est précipitée avec la guerre. Cela remet en question le principe même de la guidance du jurisconsulte (velayat-e faqih) stipulant que le pouvoir suprême revient à un religieux, puisque c'est un corps armé qui dirige désormais le pays. Les pasdarans ont poussé la candidature de Mojtaba Khamenei à la fonction de Guide, alors même que son père ne la soutenait pas, parce qu'ils peuvent l'instrumentaliser comme le symbole d'un régime qui en fait est en pleine mutation.

Ali Khamenei, clerc de rang moyen qui ne pouvait logiquement prétendre à la succession de Rouhollah Khomeiny (1902 – 1989), avait finalement construit son autorité, à l'intérieur et à l'extérieur de l'Iran, pour devenir la figure tutélaire du régime. Son fils Mojtaba n'en est qu'un symbole de continuité, d'autant qu'il reste invisible et se manifeste par des messages écrits — on se demande par qui. Cependant, un sayyid3 qui disparaît pour échapper aux ennemis ayant tué son père et ne correspond avec son peuple que par messages interposés, cela renvoie les fidèles à l'histoire du douzième imam, le Mahdi, occulté en 8744 et dont ils attendent la « réapparition » afin qu'il sauve le monde.

S. G. : L'Iran appréhende-t-il cette guerre contre Israël et les États-Unis comme une guerre religieuse ?

S. M. : Ce n'est pas une guerre religieuse, mais la religion est mobilisée par les trois protagonistes, dans des variantes messianiques (juives, évangéliques, chiites) et avec l'idée partagée que l'on se bat pour le Bien et contre les forces du mal. Si l'Iran peut utiliser des slogans religieux ou d'anciens mots d'ordre révolutionnaires, il mène la guerre avec une stratégie rationnelle et mesurée qui consiste à ménager ses forces, à provoquer des dégâts économiques pour faire pression sur l'ennemi, et à compter sur ses alliés pour prolonger la guerre, à partir du Liban, de l'Irak, et du Yémen potentiellement. En revanche, à l'intérieur du pays, le régime est en conflit avec une partie de sa population. La chaîne de commandement ayant été altérée, il semble que les pasdarans eux-mêmes soient dépassés par la base populaire des bassidjis5 qui se comporte comme une milice, traque les opposants et terrifie la population.

S. G. : « La victoire du sang sur l'épée » est une expression connue du champ lexical chiite, souvent mobilisée par le précédent secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah (1960 - 2024). Pouvez-vous l'expliquer et nous dire comment elle est comprise par les militants et les soutiens du parti ?

S. M. : Le slogan fait référence au martyre du troisième imam, Hussein avec une partie de sa famille et ses compagnons, à Kerbala (Irak) en 680. La bataille asymétrique qui l'a opposé à l'armée omeyyade est commémorée chaque année. Pour les chiites, elle représente « la victoire du sang sur l'épée », c'est-à-dire celle des martyrs sur les vainqueurs, du droit bafoué sur le droit usurpé, de l'opprimé sur l'oppresseur. Il s'agit d'une victoire morale. Lorsque les commémorations de la bataille furent politisées, à partir des années 1970 surtout, le slogan religieux devint un mot d'ordre politique mobilisateur et il l'est resté. Que les chiites engagés dans un combat soient gagnants ou perdants, la victoire morale leur incombe puisqu'ils ont le droit pour eux : le droit à la succession du prophète de l'imam Hussein est mis en parallèle avec le droit à leur terre pour les chiites du Liban, par exemple.

S. G. : Le Hezbollah, resté inactif pendant un an et demi devant les bombardements quotidiens d'Israël au Liban, a finalement réagi suite à l'assassinat de Khamenei. Dans ce contexte, comment faire la part des choses entre ce qui relève de la loyauté politique et financière à l'Iran, critiquée y compris à l'intérieur du Liban, et l'idéologie religieuse dont se réclame le parti ?

S. M. : Le Hezbollah n'a pas seulement réagi à la mort de Khamenei, qui était son chef (qâ'id) religieux et, dans une certaine mesure, son chef politique. Le parti a toute latitude pour mener sa politique au sein du Liban, mais il adhère à l'idéologie de la République islamique d'Iran et est solidaire de sa politique étrangère, ou en cas de conflit. Le Hezbollah a aussi réagi à l'assassinat de Hassan Nasrallah en septembre 2024, qu'il attendait de venger. Bien plus, même s'il était très affaibli par le dernier épisode guerrier avec Israël, il n'a pas désarmé, a repris des forces et s'est préparé. Pendant ce temps, Israël violait le cessez-le-feu des milliers de fois. Aussi, après la mort de Khamenei, et alors qu'Israël battait le rappel de 100 000 réservistes dont une partie interviendrait vraisemblablement au Liban, le Hezbollah a tiré des missiles sur Israël et déclenché un nouveau conflit. Israël a répliqué avec la force de frappe aérienne que l'on sait et tente, ces derniers jours, d'avancer dans le territoire libanais pour créer une « zone tampon » au sud du fleuve Litani. L'histoire se répète. Le Hezbollah en est revenu à sa raison d'être, la résistance contre une invasion israélienne, cette fois en coordination militaire étroite avec les pasdarans sur le terrain. C'est pourquoi il a des appuis, notamment parmi les groupes palestiniens et sunnites, et des soutiens dans sa base et parmi la population. Mais il s'est aussi attiré les critiques, voire la colère, pour avoir mis le feu aux poudres.

S. G. : Côté irakien, il a souvent été question ces dernières années d'un « nationalisme chiite », porté par la figure de l'ayatollah Sistani. Quelle est la portée de cette position dans le contexte actuel, où l'Irak est à la fois la cible de bombardements iraniens, et le point de départ d'attaques de milices chiites pro-iraniennes ? Quelle est la détermination de ces milices ? Et comment cela est-il perçu par l'opinion chiite irakienne ?

S. M. : Ali Sistani est une figure religieuse et l'autorité la plus suivie dans tous les mondes chiites, qui s'étendent d'Afrique de l'Ouest jusqu'à l'Indonésie, en passant par les diasporas d'Europe, d'Amérique et d'Australie. Néanmoins, ses prises de position politiques, au sein de l'Irak où il réside — même s'il est iranien d'origine —, vont en faveur du nationalisme irakien et visent à le renforcer. Il s'agit donc moins d'un « nationalisme chiite » que d'un nationalisme irakien porté par une autorité religieuse transnationale. Dans le chiisme, il n'y a pas de contradiction puisque la haute autorité, celle du marja‘ (« le référent »), est supraétatique et transnationale. Sistani peut à la fois ancrer son œuvre en Irak et représenter les chiites qui suivent ses préceptes, voire les autres, du monde entier.

Il en va différemment pour les groupes « pro-iraniens », dépendant financièrement de Téhéran qui s'alignent sur l'idéologie du régime et ont/avaient adopté Ali Khamenei pour marja‘. Ils suivent les directives de l'Iran et sont prêts à combattre pour le défendre. On peut d'ailleurs craindre qu'ils s'engagent plus avant dans la guerre contre Israël et les États-Unis. Leur cible n'est pas l'Irak ou ses dirigeants, mais les États-uniens et leurs alliés, qu'ils frappent là où ils peuvent, à savoir en Irak. L'opinion publique irakienne aspire à la paix et elle s'est manifestée en 2019, lors de la « révolution d'octobre », contre les milices pro-iraniennes et la pression exercée sur l'Irak par son voisin. Mais aujourd'hui, il s'agit de défendre un pays voisin, ami, musulman chiite contre une agression extérieure. Les milices pro-iraniennes pourraient trouver des soutiens dans la population. Ali Sistani, lui, reste en dehors du jeu politique et surtout militaire. Il se garde bien d'émettre une fatwa autorisant, voire encourageant le combat, comme il l'avait fait en 2014, en appelant à la lutte armée contre l'organisation de l'État islamique.

S. G. : À l'heure où les idéologies de lutte armée côté sunnite ont perdu du terrain, du djihadisme international jusqu'aux groupes armés nationaux comme le Hamas, la lutte armée chiite peut-elle s'affirmer comme la seule voie de résistance à Israël et aux États-Unis dans la région ?

S. M. : Pour le moment, en effet, seules des factions chiites mènent la lutte armée contre Israël, hormis les groupes sunnites qui appuient le Hezbollah au Liban. À celles-ci, il faut ajouter les Houthis du Yémen qui semblent attendre leur tour d'entrer dans la stratégie iranienne, en bloquant par exemple le détroit de Bab al-Mandeb.

On est donc dans ce que j'appellerais un « moment chiite ».


1Le velayat-e faqih est défendu par une partie seulement de la hiérarchie chiite. Selon la doctrine du chiisme duodécimain, après la mort du prophète Mohammed et des onze imams qui lui ont succédé, le douzième d'entre eux s'est «  retiré  » tout en restant en vie. En attendant la fin des temps et le retour de l'«  imam caché  », durant la période de la «  Grande Occultation  », qui doit guider la communauté des croyants. Selon l'ayatollah Ruhollah Khomeiny et les partisans du Velayat-e faqih, ce rôle revient au faqih, au docte, vicaire de l'«  imam caché  » et délégataire de la souveraineté divine.

2NDLR. La programmation neuro-linguistique est un outil pseudo-scientifique de médecine alternative de communication verbale et non verbale, de développement personnel et d'accompagnement au changement.

3NDLR. Titre honorifique chez les chiites duodécimains accordé aux religieux qui seraient de la descendance du prophète Mohammed.

4NDLR. Occultation mineure où le Mahdi continue à communiquer par message. L'Occultation majeure commence en 941.

5NDLR. Force paramilitaire.

Liban. Georges Abdallah, un homme libre enfin libéré

Une foule brandit un drapeau rouge avec un portrait en noir et blanc.

Le 17 juillet 2025, la cour d'appel de Paris a ordonné la libération de Georges Ibrahim Abdallah. Militant et cofondateur des Fractions armées révolutionnaires libanaises (FARL), il avait été condamné, malgré un dossier vide, à la perpétuité pour complicité dans les assassinats de deux diplomates israélien et états-unien en 1982. Libérable depuis 1999, il restait, à 74 ans, le plus ancien prisonnier politique de France. Il a été libéré et expulsé vers le Liban le 25 juillet 2025.

La sortie de prison de Georges Ibrahim Abdallah était prévue le 25 juillet et son arrivée à Beyrouth le lendemain. À l'aube de ce jour, il quitte en convoi le centre pénitentiaire de Lannemezan, dans les Hautes-Pyrénées (sud-ouest). Il est finalement renvoyé dans la foulée vers Beyrouth. Ce changement de dernière minute visait à contraindre les mobilisations en sa faveur, multipliées en France et au Liban ces dernières semaines. Diverses organisations, comme Le Front pour une Palestine libre, aux côtés de l'Union générale des étudiants et de la Campagne nationale pour la libération de George Ibrahim Abdallah, ont organisé son accueil et relayé sur les réseaux sociaux son arrivée prochaine à Beyrouth. Même si les survols y sont quotidiens, les drones israéliens étaient particulièrement actifs ce matin au-dessus de la capitale libanaise.

Dès la matinée, des sympathisants se rassemblent à l'extérieur de l'aéroport international de Beyrouth, légèrement à l'écart du hall des voyageurs, pour accueillir « le plus vieux prisonnier politique détenu en France ». D'heure en heure, la foule ne cesse de grossir, jusqu'à dépasser la centaine de personnes. Un important dispositif sécuritaire de militaires et personnels de sécurité de l'aéroport est mis en place et contrôle l'accès d'une sortie de l'aéroport.

Un soldat en uniforme, avec des manifestants en arrière-plan portant des drapeaux colorés.
Un important dispositif sécuritaire de militaires et personnels de sécurité de l'aéroport est mis en place et contrôle l'accès d'une sortie de l'aéroport.

Les journalistes ont été rassemblés de l'autre côté de ce dispositif, face au rassemblement. Le bouclage reste suffisamment souple pour favoriser les allées et venues, comme la circulation annexe de véhicules, dont plusieurs manifestent leur soutien par coups de klaxon. Les soldats semblent plutôt détendus, comme en phase avec les autorités libanaises qui réclamaient cette libération depuis plusieurs années.

Des manifestants avec un drapeau palestinien, un soldat en arrière-plan.
Les soldats sont présents mais semblent plutôt détendus. De nombreux drapeaux palestiniens s'agitent dans les airs.

Dans cette foule, le mélange est omniprésent, entre générations — y compris des enfants — mais aussi entre représentations politiques. Les drapeaux du parti communiste libanais — les plus nombreux — côtoient ceux du Parti social nationaliste syrien, du Front populaire de libération de la Palestine, de l'Union de la jeunesse démocratique libanaise (notamment ses scouts) et du Hezbollah. De nombreux portraits et des bannières à l'effigie du prisonnier, peints ou photographiés, sont soulevés et dévoilés fièrement. Sans surprise, des drapeaux de la Palestine s'agitent au vent, comme nombre de keffiehs, là encore arborés par tous les âges. On notera un portrait de Hassan Nasrallah et quelques paroles à la mémoire du Sayed. Tout compte fait, l'énergie de ce rassemblement renvoie à une métaphore joyeuse de la diversité du pays du cèdre.

Des manifestants portent une grande banderole en criant des slogans.
De nombreuses organisations sont présentes, y compris les scouts de l'Union de la jeunesse démocratique libanaise. Sur la banderole est écrit «  Quiconque finance, justifie ou normalise les relations avec l'occupation est un partenaire du génocide et un ennemi pour nous.  »

Sous un soleil de plomb, avec pour seule ombre une partie de la route supérieure, les manifestants n'en démordent pas et chantent avec ferveur une myriade de slogans — pour la libération de Georges, contre l'occupation et la colonisation, pour la résistance populaire, à l'encontre notamment des Français et du gouvernement libanais. Tandis que de jeunes militantes distribuent des fleurs, les cinq enceintes installées près de la porte principale se mettent à vibrer. Le son alterne entre chants communistes et slogans militants de la part des organisateurs du rassemblement, qui annoncent — à plusieurs reprises — l'arrivée imminente de Georges Ibrahim Abdallah.

Malgré l'attente et l'humidité, quelques légères tensions entre membres de partis quant à leur placement sur l'allée d'accueil et entre journalistes, photographes et porte-drapeaux, la ferveur populaire est palpable. Elle est sans doute à la mesure de l'injustice et de l'indignité de ces décennies d'enfermement. Désormais chaque minute compte.

Une manifestation avec des drapeaux, des pancartes et des participants engagés.
Des manifestants de tous les âges attendent devant l'aéroport. Sur la banderole derrière est écrit : «  Bienvenue au combattant Georges Ibrahim Abdallah  »

15h22. Les portes s'ouvrent et Georges Abdallah apparaît, ceinturé d'une dizaine de forces de sécurité, de membres de sa famille et de personnalités de la gauche libanaise, suscitant un engouement populaire et des clameurs de « liberté ». Vêtu d'un tee-shirt rouge et d'un keffieh, le poing brandi, il adresse à la foule ses salutations, en particulier aux martyrs, à la résistance et à Dahiyeh (la banlieue sud de Beyrouth), avant de retourner dans l'aéroport.

Des manifestants près d
Le poing de Georges Ibrahim Abdallah à la sortie de l'aéroport
© Léonard Sompairac

Devant un parterre de journalistes, il insiste alors sur la solidarité et la résistance. « La résistance palestinienne doit continuer et s'amplifier », ajoute-t-il, évoquant la lutte des enfants faméliques de Gaza, en pleine famine organisée, alors que « des millions d'Arabes sont assis et regardent ». Et de conclure : « Tant qu'il y a de la résistance, il y a un retour au pays. » Et plus précisément dans son village natal de Kobayat, dans le nord du Liban, où l'attend ce soir un autre accueil chaleureux.

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Liban. Les réfugiés chiites abandonnés à leur sort

Depuis le 2 mars, près d'un million de personnes ont été déplacées au Liban. Bombardés par Israël, parfois rejetés par la population locale, les réfugiés chiites du Sud-Liban éprouvent de grandes difficultés à se loger. Face à l'impéritie de l'État libanais, certains dorment dans la rue. Reportage à Saïda.

Depuis l'escalade entre le Hezbollah et Israël, l'armée israélienne sème le chaos au fur et à mesure qu'elle avance. Le 4 mars, elle a exigé, de manière inédite, que les Libanais habitant au sud du fleuve Litani quittent la zone — soit 180 villes et villages. Le lendemain, elle a ordonné l'évacuation de la quasi-totalité de la banlieue sud de Beyrouth, bastion chiite, en vue d'une offensive aérienne massive, provoquant la panique et contraignant des milliers de familles à fuir leurs foyers.

Le 12 mars, Avichay Adraee, le porte-parole arabophone de l'armée israélienne, partageait une nouvelle carte d'évacuation, incluant cette fois une zone entre le fleuve Litani et la rivière Zahrani, au sud de Saïda, et ordonnant aux habitants de ce secteur, représentant 13 % du territoire libanais, de rejoindre le nord du pays. Depuis le 2 mars, cinq des six principaux ponts qui lient les deux rives du fleuve Litani ont été détruits par l'armée israélienne, isolant complètement le Sud, et au moins 1 039 Libanais ont été tués sous les bombardements israéliens incessants.

« Ordonner à un grand nombre de personnes de quitter une zone est très strictement encadré par le droit international humanitaire. Il faut que l'évacuation soit justifiée et temporaire, explique Nadia Hardman, experte du dossier des déplacés pour l'ONG Human Rights Watch, jointe par téléphone. Dans le cas présent, ce que nous voyons, ce sont des ordres massifs qui concernent des centaines de milliers de personnes, et qui semblent impossibles à appliquer en pratique. » Le risque pour l'experte : « Un déplacement forcé de population », illégal au regard du droit international, considéré comme un crime de guerre.

La crainte d'une nouvelle guerre civile

Depuis le 2 mars, près d'un million de civils ont été déplacés dans le Liban, presque autant qu'au plus fort de la dernière confrontation entre le Hezbollah et Israël à l'automne 2024. Parmi elles, seulement 130 000 ont trouvé une place dans les 1 200 écoles et établissements publics réquisitionnés par le gouvernement libanais pour accueillir les réfugiés à travers tout le pays. Ceux qui n'ont pas trouvé refuge chez des proches ou dans des locations dorment dans les rues.

« Le gouvernement libanais n'aide pas les gens dans la rue. Au contraire : la police sur la route est venue distribuer des contraventions aux déplacés parce qu'ils n'avaient pas d'endroit où se garer », explique Jad Yacin, qui accueille une famille de huit personnes dans son petit trois-pièces du quartier chiite de Ras-al-Nabah, à Beyrouth. Sa plus grande crainte : « une nouvelle guerre civile provoquée par Israël. » « Les Israéliens font en sorte que les chrétiens détestent les musulmans et surtout les chiites, pour que plus personne ne veuille les accueillir », poursuit le vétérinaire de 26 ans.

Dans la capitale, la crise des déplacés est venue raviver les tensions communautaires. Certains quartiers chrétiens comme Achrafieh n'accueillent pas ou très peu de réfugiés, les écoles publiques n'ont pas été ouvertes aux déplacés et l'identité des familles chiites voulant y louer des appartements est strictement vérifiée par le personnel municipal. Cette méfiance des habitants chrétiens envers les déplacés chiites est allée jusqu'à faire annuler un projet d'aménagement d'un hangar attenant au port de Beyrouth, proche du quartier chrétien. Les travaux de ce centre d'une capacité d'accueil de plusieurs milliers de personnes ont pris fin après la protestation d'habitants et de députés, évoquant le risque de « tensions » entre habitants1.

« Maintenant, nous ne possédons plus rien »

Quand Zeinab Maatour a appris qu'il fallait qu'elle quitte sa maison avec sa famille, il était trois heures du matin dans la nuit du 1er au 2 mars. Cette habitante du village de Debaan, dans le sud du Liban, était en train de préparer le suhoor [repas de l'aube du ramadan] pour ses enfants quand des voisins sont venus à sa porte lui annoncer que l'armée israélienne menaçait de bombarder le village après un tir de roquettes du Hezbollah sur le nord d'Israël — en soutien à l'Iran — intercepté par le système antiaérien israélien.

« Nous avons laissé le repas par terre et nous sommes partis seulement avec les vêtements que nous portions », raconte la mère de famille de 36 ans. Dans la panique du départ, Zeinab a oublié ses médicaments pour le cœur. Pendant les douze heures de trajet jusqu'à Saïda, contre une heure en temps normal, elle a cru mourir. « J'ai pensé que je n'arriverai pas jusqu'ici », dit-elle.

Une fois arrivées en ville, elle et sa famille de quinze personnes ont dormi une nuit dans la rue avant de trouver une école, transformée en centre d'hébergement, pour les accueillir. « Maintenant, nous ne possédons plus rien, mais nous avons un toit, c'est le plus important », confie Zeinab, qui partage la petite salle de classe avec quatre autres familles.

Dans la pièce se trouvent des dizaines de matelas alignés, une cage avec des oiseaux domestiques et plusieurs enfants en bas âge, faisant des allers-retours dans les couloirs, l'air hagard. Cette école élémentaire de Saïda était pleine à craquer quelques heures à peine après son ouverture, comme la dizaine d'autres ouvertes à la hâte dans cette ville à majorité sunnite, premier point de chute avant Beyrouth — située à 40 kilomètres au nord — pour les réfugiés du sud du pays.

À Saïda, plus de 1 000 déplacés dorment dans la rue

Sur la corniche de Saïda, des dizaines de familles arrivant du sud du pays sont installées dans leurs voitures ou sur les trottoirs, n'ayant trouvé aucune école pour les accueillir. Sur l'un des bancs qui font face à la mer, Iman al-Shaar, 51 ans, fume le narguilé avec quelques membres de sa famille. Cela fait quatre nuits qu'elle dort dans sa voiture, faute de place dans les écoles. La famille a mis vingt-cinq heures à rejoindre Saïda depuis leur village de Qaaqaait al-Jisr, proche du Litani, après avoir quitté sa maison en pleine nuit comme tous ses voisins.

« Nous sommes très fatigués, physiquement, psychologiquement et financièrement. Nous avons laissé notre travail, nos maisons, notre village, nos proches, notre communauté. Nos familles sont dispersées et en même temps nous sommes entassés dans les voitures », souffle Iman, qui pense que la guerre va, cette fois, durer longtemps.

Les expulsés chiites, dont toutes les zones de résidence sont pilonnées par l'armée israélienne qui prétend y viser des « infrastructures du Hezbollah », sont contraints de se réfugier dans des territoires où d'autres confessions sont majoritaires, comme les agglomérations et quartiers sunnites et chrétiens. Et quand ils n'en sont pas purement et simplement rejetés de crainte qu'ils appartiennent au puissant mouvement chiite — Israël prenant prétexte de la présence supposée du Hezbollah pour bombarder les zones d'accueil —, les déplacés sont soumis à des loyers majorés, parfois le double des prix du marché.

« On m'a proposé un appartement pas loin d'ici à 1 800 dollars (1 550 euros) par mois, affirme Bin Ali Abdallah, installée dans un van sur la jetée de Saïda, où elle dort avec deux amis. Mais où voulez-vous que je trouve cet argent ? J'arrive à peine à économiser pour de l'huile d'olive ». La veuve de 54 ans est originaire du village de Touline, dans le sud. L'année précédente, elle avait trouvé refuge à Tripoli, la deuxième plus grande ville du Liban, à majorité sunnite. « Mais cette année, les chauffeurs me demandaient 300 ou 400 dollars (260 ou 350 euros)2 pour m'amener là-bas. D'où je les sors ? », proteste-t-elle.

À Saïda, plus de 1 000 déplacés dorment dans la rue, tandis que des centres de formation relevant du ministère de l'éducation nationale n'ont pas été ouverts aux réfugiés. Pour pallier les carences de l'État libanais, les ONG locales et les initiatives individuelles ont pris le relai comme elles le pouvaient afin de distribuer des repas chauds et des produits de première nécessité aux réfugiés.

« Tout le monde dit qu'il va y avoir une invasion »

Pour les réfugiés du sud du Liban, la peur de ne plus revoir leurs maisons s'ajoute à la souffrance du déracinement. Après avoir annoncé, le 4 mars, créer une zone tampon sous son contrôle en territoire libanais, Israël a déployé de nouvelles troupes au sol, s'avançant de plus en plus profondément vers le nord.

Dans certaines localités proches de la frontière avec Israël, comme Khyam ou Kfar Kila, des combattants du Hezbollah ont ouvert un front pour empêcher une opération terrestre et une avancée des troupes israéliennes. Des affrontements au sol ont lieu contre des unités israéliennes, au grand dam du gouvernement libanais qui avait lancé un grand plan de désarmement de la milice chiite au sud du fleuve Litani. Dans les heures qui ont suivi l'avis israélien d'évacuation générale de la zone, l'armée libanaise, récemment déployée, a abandonné le secteur.

Selon Elena Aoun, chercheuse en relations internationales à l'Université catholique de Louvain, en Belgique, la situation actuelle permet de croire au scénario d'une invasion israélienne pérenne du sud du Liban. « Je pense qu'on peut craindre une expansion territoriale. Les cinq positions conservées par l'armée israélienne au sud du Liban [en dépit du cessez-le-feu signé le 26 novembre 2024, ndlr], lui permettent de faire entrer qui elle veut sur le territoire. Il y a plein de colons qui ne demandent qu'à venir coloniser le Liban. Cette partie du pays est verte et riche en terres agricoles », détaille l'universitaire. Et pour elle, ni le Hezbollah ni l'armée israélienne n'auraient les moyens militaires de les en empêcher.

Pour Abbas al-Jamaa, réfugié du village rural sudiste de Zbadin, l'occupation est une peur constante chez tous les sinistrés. « Tout le monde dit qu'il va y avoir une invasion », s'inquiète le trentenaire, assis sur une chaise en plastique sur la corniche de Saïda. « On est fatigués mais habitués, poursuit-il, fataliste, on a vécu la guerre toute notre vie. Et cette vie, c'est Dieu qui l'a choisie pour nous. »


1Yara Sarkis, «  Le projet de centre pour déplacés à la Quarantaine “en principe annulé” après un tollé  », L'Orient-Le Jour, 23 mars 2026.

2NDLR. Dans le contexte de la crise économique libanaise, cette somme est considérable.

Iran – Liban – Irak. Le « moment chiite » de l'opposition à la guerre

En Iran comme au Liban, et par ricochet en Irak, Israël et les États-Unis s'attaquent à des acteurs qui mettent en avant une identité chiite politique, qu'il s'agisse de la République islamique, du Hezbollah ou des milices pro-iraniennes à Bagdad. Dans cet entretien, l'historienne et directrice de recherche émérite au CNRS Sabrina Mervin éclaire la réalité politique et sociale de cette appartenance dans les conflits actuels.

Sarra Grira : L'évolution du régime iranien depuis 1979 jusqu'à aujourd'hui pousse les analystes à considérer qu'il ne reste plus grand-chose de l'idéologie de velayat-e faqih (« gouvernement du docte », en persan)1 et que le seul moteur du régime est sa propre survie. Que reste-t-il de l'idéologie de la Révolution islamique ? Et quel poids a-t-elle encore au sein de la société ?

Sabrina Mervin : L'idéologie de ce que les dirigeants iraniens appellent « la révolution islamique » s'est transformée, adaptée aux divers facteurs qui l'ont ébranlée, tant au niveau national, avec une population de plus en plus critique, hostile ou détachée, qu'au niveau des pressions, puis du conflit international.

Les Iraniens ont réagi de manières très variées à l'imposition d'une religion officielle incluant croyances, pratiques, slogans et calendrier auxquels se conformer. Si récemment, bon nombre de femmes ont enlevé leurs voiles, on observe depuis des années de nouveaux types de religiosité ou de spiritualité, individuelles ou collectives, souvent syncrétiques, parfois liées à la programmation neuro-linguistique (PNL)2 ou à des formes de développement personnel, par exemple.

Avant le déclenchement du conflit, le régime se souciait de faire en sorte d'attirer des adeptes tout en réprimant les autres, mais il avait capitulé sur certains points, comme le port du voile. Aujourd'hui, alors que son principal souci est en effet de se maintenir au pouvoir, il est lui-même le spectateur de la prise de pouvoir des Gardiens de la révolution (pasdarans) qui s'est précipitée avec la guerre. Cela remet en question le principe même de la guidance du jurisconsulte (velayat-e faqih) stipulant que le pouvoir suprême revient à un religieux, puisque c'est un corps armé qui dirige désormais le pays. Les pasdarans ont poussé la candidature de Mojtaba Khamenei à la fonction de Guide, alors même que son père ne la soutenait pas, parce qu'ils peuvent l'instrumentaliser comme le symbole d'un régime qui en fait est en pleine mutation.

Ali Khamenei, clerc de rang moyen qui ne pouvait logiquement prétendre à la succession de Rouhollah Khomeiny (1902 – 1989), avait finalement construit son autorité, à l'intérieur et à l'extérieur de l'Iran, pour devenir la figure tutélaire du régime. Son fils Mojtaba n'en est qu'un symbole de continuité, d'autant qu'il reste invisible et se manifeste par des messages écrits — on se demande par qui. Cependant, un sayyid3 qui disparaît pour échapper aux ennemis ayant tué son père et ne correspond avec son peuple que par messages interposés, cela renvoie les fidèles à l'histoire du douzième imam, le Mahdi, occulté en 8744 et dont ils attendent la « réapparition » afin qu'il sauve le monde.

S. G. : L'Iran appréhende-t-il cette guerre contre Israël et les États-Unis comme une guerre religieuse ?

S. M. : Ce n'est pas une guerre religieuse, mais la religion est mobilisée par les trois protagonistes, dans des variantes messianiques (juives, évangéliques, chiites) et avec l'idée partagée que l'on se bat pour le Bien et contre les forces du mal. Si l'Iran peut utiliser des slogans religieux ou d'anciens mots d'ordre révolutionnaires, il mène la guerre avec une stratégie rationnelle et mesurée qui consiste à ménager ses forces, à provoquer des dégâts économiques pour faire pression sur l'ennemi, et à compter sur ses alliés pour prolonger la guerre, à partir du Liban, de l'Irak, et du Yémen potentiellement. En revanche, à l'intérieur du pays, le régime est en conflit avec une partie de sa population. La chaîne de commandement ayant été altérée, il semble que les pasdarans eux-mêmes soient dépassés par la base populaire des bassidjis5 qui se comporte comme une milice, traque les opposants et terrifie la population.

S. G. : « La victoire du sang sur l'épée » est une expression connue du champ lexical chiite, souvent mobilisée par le précédent secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah (1960 - 2024). Pouvez-vous l'expliquer et nous dire comment elle est comprise par les militants et les soutiens du parti ?

S. M. : Le slogan fait référence au martyre du troisième imam, Hussein avec une partie de sa famille et ses compagnons, à Kerbala (Irak) en 680. La bataille asymétrique qui l'a opposé à l'armée omeyyade est commémorée chaque année. Pour les chiites, elle représente « la victoire du sang sur l'épée », c'est-à-dire celle des martyrs sur les vainqueurs, du droit bafoué sur le droit usurpé, de l'opprimé sur l'oppresseur. Il s'agit d'une victoire morale. Lorsque les commémorations de la bataille furent politisées, à partir des années 1970 surtout, le slogan religieux devint un mot d'ordre politique mobilisateur et il l'est resté. Que les chiites engagés dans un combat soient gagnants ou perdants, la victoire morale leur incombe puisqu'ils ont le droit pour eux : le droit à la succession du prophète de l'imam Hussein est mis en parallèle avec le droit à leur terre pour les chiites du Liban, par exemple.

S. G. : Le Hezbollah, resté inactif pendant un an et demi devant les bombardements quotidiens d'Israël au Liban, a finalement réagi suite à l'assassinat de Khamenei. Dans ce contexte, comment faire la part des choses entre ce qui relève de la loyauté politique et financière à l'Iran, critiquée y compris à l'intérieur du Liban, et l'idéologie religieuse dont se réclame le parti ?

S. M. : Le Hezbollah n'a pas seulement réagi à la mort de Khamenei, qui était son chef (qâ'id) religieux et, dans une certaine mesure, son chef politique. Le parti a toute latitude pour mener sa politique au sein du Liban, mais il adhère à l'idéologie de la République islamique d'Iran et est solidaire de sa politique étrangère, ou en cas de conflit. Le Hezbollah a aussi réagi à l'assassinat de Hassan Nasrallah en septembre 2024, qu'il attendait de venger. Bien plus, même s'il était très affaibli par le dernier épisode guerrier avec Israël, il n'a pas désarmé, a repris des forces et s'est préparé. Pendant ce temps, Israël violait le cessez-le-feu des milliers de fois. Aussi, après la mort de Khamenei, et alors qu'Israël battait le rappel de 100 000 réservistes dont une partie interviendrait vraisemblablement au Liban, le Hezbollah a tiré des missiles sur Israël et déclenché un nouveau conflit. Israël a répliqué avec la force de frappe aérienne que l'on sait et tente, ces derniers jours, d'avancer dans le territoire libanais pour créer une « zone tampon » au sud du fleuve Litani. L'histoire se répète. Le Hezbollah en est revenu à sa raison d'être, la résistance contre une invasion israélienne, cette fois en coordination militaire étroite avec les pasdarans sur le terrain. C'est pourquoi il a des appuis, notamment parmi les groupes palestiniens et sunnites, et des soutiens dans sa base et parmi la population. Mais il s'est aussi attiré les critiques, voire la colère, pour avoir mis le feu aux poudres.

S. G. : Côté irakien, il a souvent été question ces dernières années d'un « nationalisme chiite », porté par la figure de l'ayatollah Sistani. Quelle est la portée de cette position dans le contexte actuel, où l'Irak est à la fois la cible de bombardements iraniens, et le point de départ d'attaques de milices chiites pro-iraniennes ? Quelle est la détermination de ces milices ? Et comment cela est-il perçu par l'opinion chiite irakienne ?

S. M. : Ali Sistani est une figure religieuse et l'autorité la plus suivie dans tous les mondes chiites, qui s'étendent d'Afrique de l'Ouest jusqu'à l'Indonésie, en passant par les diasporas d'Europe, d'Amérique et d'Australie. Néanmoins, ses prises de position politiques, au sein de l'Irak où il réside — même s'il est iranien d'origine —, vont en faveur du nationalisme irakien et visent à le renforcer. Il s'agit donc moins d'un « nationalisme chiite » que d'un nationalisme irakien porté par une autorité religieuse transnationale. Dans le chiisme, il n'y a pas de contradiction puisque la haute autorité, celle du marja‘ (« le référent »), est supraétatique et transnationale. Sistani peut à la fois ancrer son œuvre en Irak et représenter les chiites qui suivent ses préceptes, voire les autres, du monde entier.

Il en va différemment pour les groupes « pro-iraniens », dépendant financièrement de Téhéran qui s'alignent sur l'idéologie du régime et ont/avaient adopté Ali Khamenei pour marja‘. Ils suivent les directives de l'Iran et sont prêts à combattre pour le défendre. On peut d'ailleurs craindre qu'ils s'engagent plus avant dans la guerre contre Israël et les États-Unis. Leur cible n'est pas l'Irak ou ses dirigeants, mais les États-uniens et leurs alliés, qu'ils frappent là où ils peuvent, à savoir en Irak. L'opinion publique irakienne aspire à la paix et elle s'est manifestée en 2019, lors de la « révolution d'octobre », contre les milices pro-iraniennes et la pression exercée sur l'Irak par son voisin. Mais aujourd'hui, il s'agit de défendre un pays voisin, ami, musulman chiite contre une agression extérieure. Les milices pro-iraniennes pourraient trouver des soutiens dans la population. Ali Sistani, lui, reste en dehors du jeu politique et surtout militaire. Il se garde bien d'émettre une fatwa autorisant, voire encourageant le combat, comme il l'avait fait en 2014, en appelant à la lutte armée contre l'organisation de l'État islamique.

S. G. : À l'heure où les idéologies de lutte armée côté sunnite ont perdu du terrain, du djihadisme international jusqu'aux groupes armés nationaux comme le Hamas, la lutte armée chiite peut-elle s'affirmer comme la seule voie de résistance à Israël et aux États-Unis dans la région ?

S. M. : Pour le moment, en effet, seules des factions chiites mènent la lutte armée contre Israël, hormis les groupes sunnites qui appuient le Hezbollah au Liban. À celles-ci, il faut ajouter les Houthis du Yémen qui semblent attendre leur tour d'entrer dans la stratégie iranienne, en bloquant par exemple le détroit de Bab al-Mandeb.

On est donc dans ce que j'appellerais un « moment chiite ».


1Le velayat-e faqih est défendu par une partie seulement de la hiérarchie chiite. Selon la doctrine du chiisme duodécimain, après la mort du prophète Mohammed et des onze imams qui lui ont succédé, le douzième d'entre eux s'est «  retiré  » tout en restant en vie. En attendant la fin des temps et le retour de l'«  imam caché  », durant la période de la «  Grande Occultation  », qui doit guider la communauté des croyants. Selon l'ayatollah Ruhollah Khomeiny et les partisans du Velayat-e faqih, ce rôle revient au faqih, au docte, vicaire de l'«  imam caché  » et délégataire de la souveraineté divine.

2NDLR. La programmation neuro-linguistique est un outil pseudo-scientifique de médecine alternative de communication verbale et non verbale, de développement personnel et d'accompagnement au changement.

3NDLR. Titre honorifique chez les chiites duodécimains accordé aux religieux qui seraient de la descendance du prophète Mohammed.

4NDLR. Occultation mineure où le Mahdi continue à communiquer par message. L'Occultation majeure commence en 941.

5NDLR. Force paramilitaire.

Proche-Orient. Quels sont les vrais objectifs des États-Unis, d'Israël et de l'Iran ?

Depuis que le génocide à Gaza a pu se dérouler sous les yeux du monde, sans la moindre conséquence, un nouveau cap semble avoir été franchi. Rien ne semble aujourd'hui pouvoir arrêter le président étatsunien Donald Trump et le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou, dont la politique repose sur la loi du plus fort.

Dans cette émission, le média indépendant Blast s'associe à Orient XXI pour tenter de comprendre ce qui se joue vraiment.

Proche-Orient. Quels sont les vrais objectifs des États-Unis, d'Israël et de l'Iran  ? - YouTube

Depuis le 28 février 2026, date à laquelle les États‑Unis et Israël ont lancé des frappes massives contre l'Iran, un fossé saisissant s'est creusé entre le récit officiel et la réalité des faits. Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou nous explique que cette guerre contre l'Iran serait menée… pour aider le peuple iranien à se débarrasser de son régime. Pourtant tout le monde le sait : les bombes ne libèrent jamais un peuple. Elles tuent, détruisent… et leur usage est clairement illégal au regard du droit international.

Avec Sarra Grira, rédactrice en cheffe d'Orient XXI, Sylvain Cypel, journaliste et membre du comité de rédaction d'Orient XXI, Bernard Hourcade, géographe, spécialiste de l'Iran et membre du comité de rédaction d'Orient XXI. Une émission présentée par Yanis Mhamdi, journaliste de Blast.

Hommage à Marina Da Silva

Hommage à Marina Da Silva au Théâtre de la Ville de Paris

Les amies de Marina Da Silva (1958–2026), journaliste engagée, circassienne aérienne et féministe, ont organisé une soirée hommage le 9 mars 2026 au Théâtre de la Ville de Paris.

La soirée a mis en lumière les multiples facettes de sa personnalité et de ses engagements. D'abord sur le terrain de la solidarité internationale, notamment avec les peuples palestinien et libanais. Passionnée de théâtre, elle a créé des liens entre des troupes au Proche-Orient, en France et au Portugal, dont elle était originaire. En un mot, elle a joué le rôle souvent modeste de passeuse entre les personnes, les institutions, les idées, résistant aux vents mauvais du repliement, de la haine de l'autre, du fascisme.

Monde arabe. Frontières et circulations en évolution

Un groupe de personnes marche vers un bus, avec des montagnes et une ville proche.

Quel est le rôle des frontières dans la construction des appartenances dans le monde arabe ? Comment une région, jadis ouverte à la circulation, a-t-elle été reconfigurée et avec quels impacts ? Quels types de liens persistent d'un côté ou de l'autre des remparts ? Autant de questions que le Réseau des médias indépendants sur le monde arabe va tenter d'approcher avec différents angles, dans ce nouveau dossier d'articles consacré à la thématique des frontières.

La ligne jaune. Ainsi est nommée la démarcation établie dans le cadre du « cessez-le-feu » à Gaza, en octobre 2025, après deux années de génocide et la poursuite du blocus. Cette « ligne » de séparation qui partage l'enclave palestinienne, encore majoritairement occupée par l'armée israélienne, est mouvante. Elle est également une frontière entre la vie et la mort, car quiconque oserait franchir les blocs de bétons peints en jaune se verrait abattre sur-le-champ. C'est le cas à Rafah, où le média égyptien Mada Masr revient de manière précise sur l'évolution historique de cette ville à la lisière du Sinaï.

Dans la région, le choix de couleurs claires comme qualificatifs de lignes frontalières contraste avec le constat d'une expansion impérialiste d'Israël, qui, fort de la Bible revendiquée comme cadastre, n'a jamais défini ses frontières. « Ligne verte » en Cisjordanie, « bleue » au Sud-Liban, « violette » au-delà du Golan occupé, on pourrait se demander quelle sera la prochaine teinte, tant ces deux dernières années, et la guerre de Tel-Aviv sur sept fronts, ont été marquées par une volonté de conquêtes territoriales. La nouvelle offensive terrestre israélienne, lancée le 3 mars 2026 au Sud-Liban, possiblement jusqu'au fleuve Litani, témoigne de cette logique.

En 1916, les rivalités coloniales de la France et du Royaume-Uni favorisent paradoxalement leur entente pour un découpage de l'empire ottoman en administration directe ou en zones d'influence, et ce à travers les accords Sykes-Picot. L'année suivante, la déclaration Balfour envisage favorablement « l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif », qui se légalise d'abord par le plan de partage en 1947, puis avec la déclaration d' « indépendance » d'Israël l'année suivante sur les trois-quarts du territoire sous mandat britannique, au prix d'un nettoyage ethnique subi par les Palestiniens.

Plus de 75 ans après, et une dizaine d'offensives lancées dans son environnement régional, Israël continue de remodeler les frontières de la région. Avec un appui occidental constant, en particulier états-unien, réaffirmé depuis le début des années 2000 par une administration néo-conservatrice et sa volonté de réorganiser – ou plutôt de déstructurer – la région en fonction de ses intérêts. À commencer par l'Irak. Et, sans surprise, sous couvert de « démocratie, d'économie libérale et de guerre contre le terrorisme », comme le détaillait George Corm dans La nouvelle question d'Orient (La Découverte, 2017) en dénonçant, déjà il y a une décennie, le « deux poids, deux mesures » et « l'hubris » des Occidentaux sur le terrain. Dernière en date, l'actuelle guerre d'agression israélo-étatsunienne contre l'Iran, y compris contre ses structures étatiques, embrasse cette logique du chaos à l'encontre des peuples et du droit international. Il n'y a pourtant ni déterminisme ni fatalité.

Une construction politique

Que ce soit au Ier siècle, sous l'empire romain s'étendant au sud de la Méditerranée ou au début de l'islam, avec l'expansion du califat omeyyade par la cavalerie semi-nomade de l'Atlantique à l'Indus, les évolutions des lignes de front ont transformé les territoires, parfois marqués par une architecture défensive comme les Ribats1, toujours présents au Maghreb. Avec un effet sur les flux de personnes, de biens et d'idées, à l'instar de la fameuse route caravanière dans l'Arabie préislamique. À ce propos, le média jordanien 7iber s'intéresse aux effets d'un changement politique sur les échanges frontaliers en revenant sur l'évolution du commerce, entre la Jordanie et la Syrie, après la chute du régime de Bachar Al-Assad en décembre 2024.

Concept westphalien2 par excellence, celui de « frontière » ne correspond pas à une réalité naturelle, mais traduit une construction politique, afin de borner l'exercice d'un pouvoir sur un territoire. Si le modèle de l'État-nation reste valorisé par le droit international, en vertu du principe de l'Uti possidetis juris3, préférant la stabilité des frontières héritées de la colonisation à une remise en cause perçue comme déstabilisatrice, on peut questionner la pertinence historique de ce modèle à travers la sociologie du monde arabe. Notamment car d'autres logiques ont préexisté, nomades ou unificatrices, comme l'asabiyya4, ou encore du fait des mosaïques ethniques et religieuses qui y coexistent par-delà les marges, dont certaines sont très anciennes, comme entre l'Algérie et le Maroc. Les tentations fédéralistes n'ont d'ailleurs pas été couronnées de succès, que ce soit en Kabylie, en Irak ou encore en Syrie, comme en témoigne la présente situation du Rojava ou du Djebel druze. Le fait est que bousculer les frontières établies apparaît, aujourd'hui, pour le moins périlleux.

Les exemples de conflits, irrédentismes et contentieux territoriaux entre les États de la région ne manquent pas : que ce soit la problématique du sandjak d'Alexandrette entre Damas et Ankara jusqu'en 19505, la « guerre des Sables » entre l'Algérie et le Maroc en 1963, la guerre Iran-Irak (1980 - 1988) dont le fleuve limitrophe Chatt El-Arab, stratégique dans les échanges internationaux, a été un des enjeux ou encore l'annexion pure et simple du Koweït par l'Irak de Saddam Hussein, en 1990, avec les conséquences que l'on connaît. Le sous-espace régional n'est sorti de ces antagonismes que plus divisé.

Les frontières ont parfois fait l'objet d'expérimentations panarabes, comme nous le rappelle le souvenir de la République arabe unie (1958-1961) entre l'Égypte et la Syrie. En 2011, à l'issue d'un référendum, le Soudan du Sud devient le dernier État souverain à déclarer son indépendance, tandis qu'aujourd'hui le Soudan reste déchiré par la guerre. Enfin, si le Yémen s'est réunifié en 1990, il est depuis plus d'une décennie ravagé par un conflit meurtrier, dont la ligne de front correspond strictement à l'ancienne frontière…

La remise en cause des frontières, en particulier de leur portée symbolique – car il s'agit bien « d'un marqueur symbolique » selon le géographe Michel Foucher – a sans doute vu son paroxysme à l'été 2014, lorsque l'organisation de l'État islamique s'est mise en scène entre la Syrie et l'Irak, balayant dans le sable une cartographie dessinée par les Européens, au nom du califat. Elle rappelle ainsi l'artificialité des tracés actuels et ses effets en matière de confessionnalisme exacerbé. Le média panarabe Assafir Al-Arabi revient sur les franchissements tragiques de cette frontière par les Yézidis et ses derniers aménagements sécuritaires.

Militarisation et technologies de surveillance

Depuis un siècle, les bornages modernes ont favorisé la restriction d'un espace qui était jusqu'alors ouvert, pour ceux (au masculin) qui en avaient les moyens. Les grands voyageurs comme Al-Idrissi et Ibn Jubayr au XIIe siècle, ou encore Ibn Battûta, plus d'un siècle après, parcourant notamment l'Afrique du Nord, l'Égypte, la Palestine, la Syrie, l'Arabie, puis l'Irak et la Perse, n'étaient pas rares. La rihla (« voyage ») de ce dernier convoque autant un nouveau genre littéraire, que le sentiment d'une libre circulation au sein de dar al-islam (« la maison de l'islam », autrement dit, les terres musulmanes), où La Mecque représentait déjà une centralité touristique.

Jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale, il était d'autant plus facile de circuler grâce au développement du rail en Turquie, en Syrie, en Irak, en Arabie, du Liban au Sinaï et en traversant la Palestine – aujourd'hui parsemée de centaines de checkpoints et autres obstacles militaires, quand les routes ne sont pas tout simplement ségrégées. Ces traversées permettaient d'apprécier davantage de particularismes locaux et de mélanges, y compris religieux, avant la prégnance des nationalismes et la fortification des lisières. Orient XXI met en exergue, avec un témoignage rare de Raja Shehadeh, cette facilité de circulation au Proche-Orient avant 1948, lorsque le Jourdain ne délimitait aucune frontière politique ou administrative.

Aujourd'hui, la militarisation des frontières se renforce par des technologies de surveillance et de contrôle, très lucratives et expérimentales, aux dépens des libertés de mouvement, de la dignité des exilées et d'une intégration régionale. Si les déplacements entre pays de la région sont loin d'être aisés – nombre de trajets requièrent des visas préalables et tout est plus compliqué pour les Palestiniens — un de nos collègues journalistes en a fait directement les frais –, la césure est encore plus nette entre le nord et le sud de la Méditerranée. Plus de 40 000 personnes sont mortes noyées depuis 2014. Le budget de l'agence européenne de garde-frontières Frontex est passé sur la même période de 100 millions à plus d'un milliard d'euros. CQFD. Les clôtures meurtrières des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla se sont érigées au Maroc, et s'est développée, sur la rive sud, l'externalisation des frontières de l'Union européenne. Dans son article, le média méditerranéen Babelmed révèle comment les mafias tirent avantage de ces dispositifs frontaliers, partout dans l'espace méditerranéen. Dubaï, moyeu d'un capitalisme financiarisé et globalisé, apparaît comme un territoire offshore permissif à ces pratiques.

Une autre intégration au sein de la région serait-elle envisageable ? Les 22 États de la Ligue arabe pourraient-ils accroître leur coopération, a fortiori en termes de mobilité ? A minima dans les sous-régions, comme avec l'exemple de l'Union du Maghreb arabe, dorénavant coquille vide en raison de la crise sur le Sahara occidental ? À travers l'expérience de la caravane terrestre Soumoud, entre la Tunisie et la Libye, en soutien au peuple palestinien, le média tunisien Nawaat raconte une coopération entre les populations qui tire parti d'une absence de frontière linguistique et religieuse. Avec la conclusion que, parfois, ce ne sont pas les frontières qui séparent les peuples. Ce que confirme le média algérien Maghreb Emergent dans son enquête de terrain aux confins du sud du Sahara.

Après deux précédents dossiers sur le thème des migrations, cette nouvelle initiative du Réseau des médias indépendants sur le monde arabe, qui fête cette année ses dix ans, se veut intégralement disponible en ligne, en arabe, en français et en anglais, afin de franchir autant de murs physiques que de barrières mentales.


1forteresse ou citadelle, construite dans les premiers temps de la conquête musulmane du Maghreb pour protéger les frontières de la cité.

2Principe de droit international selon lequel chaque État exerce une souveraineté exclusive sur son propre territoire.

3Principe venant du droit romain selon lequel les frontières établies sous l'empire d'un système disparu doivent être respectées et maintenues par les nouveaux États.

4Terme arabe ancien mobilisé par le penseur Ibn Khaldoun (1332-1406) pour définir la cohésion sociale.

5L'ancien sandjak d'Alexandrette syrien a été donné par la France à la Turquie en 1939. Devenu Hatay, son appartenance à Ankara a été reconnue par la Syrie au début des années 1950, mais remise à nouveau en question, sur les cartes, par le régime de Bachar Al-Assad durant le soulèvement syrien.

« Ce qu'il se passe chez nous se retournera contre l'Occident »

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Jeudi 5 mars 2026.

Le déclenchement de la guerre israélo-américaine contre l'Iran n'a pas été une surprise. Benyamin Nétanyahou en parlait depuis longtemps. Les déclarations de Donald Trump et le déploiement d'une force navale américaine laissaient peu de place au doute. On voyait bien que les négociations en cours n'étaient qu'un leurre.

D'habitude, je n'aime pas trop parler de politique. Mais j'ai été frappé par la couverture médiatique de cette guerre. Comme c'est l'usage depuis la première attaque de juin 2025, les médias mainstream justifient l'agression en disant que c'est contre « le régime des mollahs ». Si on émet la moindre critique, on « défend le régime des mollahs ». N'est-il pas légitime de bombarder ce régime dont la description semble devenue synonyme de « terroriste » ?

Les pays occidentaux sont mal placés pour critiquer l'Iran

« Mollah » est un terme religieux. Chez les chiites, il désigne un membre du clergé, un savant en théologie. En Iran, ce sont en effet les religieux qui sont censés diriger le pays, selon la doctrine de la « gouvernance des clercs ». Mais il y a d'autres acteurs importants comme les Gardiens de la révolution, les pasdaran. Le monde semble choqué par cette référence religieuse, alors qu'il ne voit pas d'inconvénient à ce que le pouvoir israélien se présente lui aussi comme basé sur la religion, en se déclarant « l'État des juifs ». L'Iran, lui, n'a pas été créé par l'occupation d'un autre pays. Ne parlons pas des États-Unis où le président organise des prières dans son bureau, devant les caméras, pour donner une légitimité religieuse à la guerre qu'il mène contre l'Iran.

Celui-ci exerce bien sûr son influence dans la région, on peut ne pas l'approuver. Il est même intervenu militairement en Syrie. Mais les pays occidentaux sont mal placés pour critiquer cela, eux qui ont colonisé une grande partie du monde et qui continuent leurs interventions militaires où bon leur semble. Et qui soutiennent Israël qui bombarde le Liban, la Syrie, l'Irak, l'Iran et la Palestine, Gaza.

Ils parlent de démocratie, Israël étant « la seule de la région ». La démocratie, cela veut-il dire qu'il y a régulièrement des élections ? Il y en a en Iran, et en Israël. Mais en Israël, tout le monde n'a pas les mêmes droits. C'est un système d'apartheid. Les Palestiniens citoyens d'Israël subissent de nombreuses discriminations. Les résidents palestiniens de Jérusalem aussi, qu'Israël est en train d'expulser graduellement. Quant aux habitants de la Cisjordanie et ceux de Gaza, ils ont juste le droit d'être tués ou chassés de leur terre.

Des opérations militaires au nom biblique

Pourtant, les téléspectateurs et les lecteurs d'une grande partie de la presse sont heureux d'apprendre que les États-Unis défendent un État occupant contre un État religieux. Tout État ou mouvement qui intègre une dimension islamique dans sa politique est déclaré « islamiste ». En revanche, personne ne songe à qualifier Netanyahou de « judaïste ». Alors que c'est lui qui considère ouvertement la guerre d'Israël comme une guerre religieuse. Pour lui, l'agression de l'Iran est un nouvel épisode de la Bible. Dernière référence en date : L'Iran d'aujourd'hui, c'est « Haman ». Symbole de l'antisémitisme, ce ministre du roi perse Assuérus aurait fomenté un complot pour tuer tous les juifs du royaume. Mais selon le Livre d'Esther, cette épouse juive du roi Assuérus aurait persuadé le souverain d'empêcher le massacre. Et Haman aurait été pendu, ainsi que ses dix fils, par les juifs. Nétanyahou a dressé ce parallèle millénaire au cours de la fête de pourim, qui célèbre cette victoire.

Donc l'Iran c'est Haman, mais c'est aussi, toujours selon le premier ministre israélien, Amalek, c'est-à-dire les Amalécites, tribu mythique mentionnée elle aussi dans la Bible, qui recommande aux juifs de la détruire entièrement, femmes, enfants et cheptel compris. Amalek est multiforme : Nétanyahou l'avait déjà utilisé pour décrire les Palestiniens de Gaza. Une façon de dire que tout est permis contre ceux qui seraient l'incarnation de ces ennemis existentiels du peuple juif.

Le vocabulaire religieux est aussi utilisé pour nommer les opérations militaires. La guerre de juin contre l'Iran s'appelant ainsi « Le lion se lève », traduction d'un verset biblique. Et cela ne choquait personne. Le problème c'est que ces mots ne sont pas seulement destinés à la consommation locale. Ils veulent dire que la règle, ce n'est plus la loi internationale, mais l'interprétation d'un livre sacré.

Cette référence est aussi convoquée pour décrire les ambitions stratégiques du gouvernement Nétanyahou. Alors qu'il veut interdire l'expression palestinienne « de la mer au Jourdain », qui pourtant figure dans la charte de son parti, le Likoud, Nétanyahou a évoqué l'idée du Grand Israël, projet historique des sionistes de droite, qui pourrait englober une grande partie des territoires des États de la région, de l'Égypte à l'Irak, en passant par la Syrie et le Liban. L'ambassadeur états-unien en Israël, Mike Hucckabee, a approuvé, déclarant dans une interview récente que « ce serait bien si Israël prenait tout », en parlant des terres situées « entre le Nil et l'Euphrate ». Huckabee est un ancien pasteur évangélique qui se définit comme un « croyant biblique ».

Aujourd'hui la guerre de conquête israélienne se mène au nom de la religion. Mais ce qui choque en Occident, ce sont « les mollahs ».

Quand il s'exprime en anglais, Nétanyahou, comme Trump, préfère parler de liberté. Ils veulent « libérer les Iraniens » d'un régime dictatorial. Un pays qui colonise un peuple et son principal soutien affirment vouloir en libérer un autre de son propre gouvernement, en bombardant jusqu'à ses écoles. Plus de 150 élèves ont été tuées dans une école de filles le 28 février 2026.

L'Occident s'accommode pourtant très bien de régimes arabes dictatoriaux tant qu'il peut faire des affaires avec eux. Le véritable objectif des Israéliens dans cette guerre c'est d'affaiblir l'Iran, peut-être en manipulant les divisions ethniques du pays, comme les Américains l'ont fait avec succès en Irak en manipulant les différences confessionnelles. Une étape vers le rêve du Grand Israël. Quand on dit « Israël a le droit de se défendre », on entend « Israël a le droit de s'étendre ».

Mais si on continue à laisser faire Israël et à valider son discours religieux, en traitant les critiques de sa politique « d'antisémites », les conséquences ne se limiteront pas à la région. Ce qu'il se passe chez nous, au Proche-Orient se retournera contre l'Occident. Le plus fort est en train d'imposer sa loi, sous le silence du monde entier. Mais ce silence va lui coûter très cher.

Iran – États-Unis – Israël. Pourquoi le Hezbollah a rejoint la guerre

Rues dévastées, bâtiment endommagé, drapeau jaune visible, débris éparpillés.

Depuis la signature du cessez-le-feu de novembre 2024, le Hezbollah n'a pas réagi aux agressions israéliennes quotidiennes. Son retour aux opérations à l'aune de la guerre contre l'Iran soulève des questions sur sa stratégie. De son côté, en appelant à l'évacuation de larges portions du Sud-Liban et à celle de la banlieue sud de Beyrouth, Israël ne cache plus ses desseins coloniaux au Liban.

Le lundi 2 mars à l'aube, et contre toute attente, le Hezbollah a lancé une salve de missiles et une nuée de drones vers Israël, alors que le Liban peine toujours à se remettre des répercussions du conflit de l'automne 2024.

Ces tirs ont suscité une vive colère au Liban, y compris au sein de la base du Hezbollah. Les bombardements israéliens qui ont suivi ont provoqué un mouvement de fuite des populations des villages du Sud et de la banlieue sud de Beyrouth, dans la nuit et aux premières lueurs de l'aube. Le bilan s'élevait, au jeudi 5 mars, à 77 morts et 527 blessés. Au milieu des déplacements, les interrogations angoissées et indignées quant au choix du moment et à l'efficacité de l'opération du Parti de Dieu se faisaient entendre.

Pour beaucoup, l'initiative aurait eu du sens en riposte aux agressions israéliennes continues depuis un an et demi, malgré un cessez-le-feu signé par Israël sous l'égide des États-Unis et de la France, et aux assassinats des cadres du Hezbollah. Mais pas à l'assassinat du Guide suprême iranien Ali Khamenei, survenu au premier jour de l'offensive contre l'Iran. Depuis, Israël ne cesse de bombarder le pays. Dans le Sud-Liban, la vallée de la Bekaa et la banlieue sud de Beyrouth – bastions du Hezbollah –, les habitants craignent de payer encore une fois un lourd tribut.

D'autant que les infrastructures civiles sont fragiles, et qu'aucun plan gouvernemental – si tant est qu'il en existe – n'est en mesure d'accueillir les dizaines de milliers de déplacés. Ces derniers éprouvent des difficultés à trouver refuge dans les zones connues pour leur hostilité politique au Hezbollah. Les habitants craignent que des dirigeants du parti se trouvent parmi les déplacés et exposent ainsi leurs quartiers à des bombardements israéliens. Dans certaines régions, les conseils municipaux ont commencé à demander aux habitants de signaler tout nouvel arrivant afin de vérifier son identité, ce qui soulève, déjà, de vives tensions.

Israël applique ici une vieille stratégie qui consiste à jouer sur les fragilités sociales pour diviser la population. Cela fait craindre que la situation dégénère, notamment suite à l'ordre d'évacuation donné, le 5 mars 2026, aux habitants de la banlieue sud de Beyrouth, qui, selon le ministre israélien des finances Betzalel Smotrich, « ressemblera à Khan Younès », dans la bande de Gaza. Une campagne de bombardements israéliens intense aggravera les destructions, les déplacements de population et la crise humanitaire actuelle.

Le 4 mars 2026, Israël a intimé aux habitants du Sud-Liban de se déplacer au nord du fleuve Litani.

Divisions au sein du parti ?

Dans les heures qui ont suivi les tirs de missiles et la contre-offensive israélienne, des spéculations ont émergé quant à de possibles divisions au sein du Hezbollah. Des informations faisaient également état de l'assassinat de responsables du parti, dont le chef du bloc parlementaire Mohammed Raad — elles ont depuis été démenties. Des médias ont rapporté qu'une de ses factions, agissant sur ordre direct des Gardiens de la révolution iraniens, avait pris l'initiative de ces tirs sans décision centrale de la direction.

Des journalistes et militants proches du parti ont quant à eux appelé à attendre une déclaration officielle du Hezbollah, reflétant des soupçons de l'implication d'un tiers, comme lorsque des factions palestiniennes au Liban lancent des attaques similaires contre Israël. Ces doutes peuvent également refléter un manque de confiance envers la direction actuelle, comparée à celle du charismatique Hassan Nasrallah. L'assassinat du secrétaire général en septembre 2024 a laissé un vide immense, non seulement au sein du parti, mais aussi sur la scène politique libanaise et régionale.

Le Hezbollah a finalement revendiqué l'opération. Il l'a présentée comme un acte de « vengeance » pour Khamenei et de « défense du Liban et de son peuple », en riposte aux agressions israéliennes continues depuis le cessez-le-feu de novembre 2024. Malgré ce communiqué, le scepticisme médiatique persistait, la déclaration n'ayant pas été diffusée par les canaux officiels habituels du parti ni par son service de presse, mais seulement par le canal de « communication militaire » sur la messagerie Telegram. Il a fallu que l'information soit relayée par des personnalités proches du parti, confirmant ainsi qu'elle représentait l'ensemble du parti.

Cette situation survient alors que la situation socio-économique du Liban demeure extrêmement fragile et ne peut supporter une nouvelle guerre dévastatrice. En outre, les tensions sociopolitiques, alimentées par la question du désarmement du Hezbollah, sont persistantes. De son côté, le gouvernement a décidé lundi 2 mars, avec l'appui de deux ministres proches du président du Parlement, Nabih Berri, chef de l'autre parti chiite Amal, et allié du Hezbollah, d'interdire les activités sécuritaires et militaires du Parti de Dieu. De profondes divisions menaceraient ainsi l'establishment politique chiite. Des informations, divulguées par l'entourage de Berri, laissent entendre que ce dernier avait reçu du Hezbollah la promesse de ne pas s'engager dans une nouvelle confrontation avec Israël. Des divergences ne sont donc pas à exclure cette fois-ci entre les deux groupes, ce qui est loin d'être anodin dans le paysage politique chiite libanais, même si des affrontements les ont déjà opposés, notamment durant la guerre des camps en 19851.

Plusieurs voix dans les milieux politiques et médiatiques – à l'instar du quotidien L'Orient le jour2 – ont qualifié la décision du Hezbollah de « suicide politique », tandis que l'organisation a continué de lancer des roquettes et des drones vers Israël, et à revendiquer ces attaques dans des communiqués successifs. Si cette décision reflète une intention préméditée de s'engager dans un conflit ouvert, il faut également l'inscrire dans le contexte de la confrontation régionale plus large qui se déroule depuis l'attaque menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran le samedi 28 février 2026, et la complexité des enjeux à l'œuvre dans la région.

Une implication régionale

Environ deux semaines avant son assassinat, le Guide suprême iranien, Ali Khamenei, avait menacé d'étendre la guerre à un niveau régional en cas d'attaque étatsunienne et israélienne contre son pays. La décision du Hezbollah de participer à la guerre en cours intervient à un moment où Téhéran semble déterminé à accroître le coût de la guerre pour ses adversaires et à la généraliser à ses voisins. Cela apparaît avec ses attaques contre les bases étatsuniennes dans le Golfe et l'élargissement des cibles aux installations civiles et énergétiques de l'Arabie saoudite et du Qatar. Or, le jour de l'entrée en ligne du Hezbollah, les responsables militaires israéliens ont rapporté avoir observé un changement significatif dans le schéma des attaques de missiles iraniens au cours des dernières vingt-quatre heures, indiquant que Téhéran était passé d'attaques limitées à des opérations plus complexes et coordonnées.

L'opération du Hezbollah coïncide également avec l'annonce, tôt lundi matin, par une faction irakienne pro-iranienne répondant au nom de « Saraya Awliya' al-Dam » (« Brigades des gardiens du sang ») d'une attaque de drone visant la base militaire étatsunienne Victoria de l'aéroport international de Bagdad. L'on peut déduire par là une décision de Téhéran d'impliquer ses alliés régionaux dans la confrontation ouverte avec Israël et les États-Unis. De plus, le Hezbollah, en tant que parti idéologique, ne peut que réagir à l'assassinat du Guide suprême Ali Khamenei, figure emblématique de l'idéologie dont il se réclame.

Sur le plan national, cette séquence peut représenter une occasion pour le Hezbollah de sortir de l'impasse épuisante dans laquelle il se trouve depuis des mois, subissant des frappes israéliennes incessantes sans réagir. La confrontation actuelle restaure ainsi son poids moral et politique, puisqu'il répond enfin à la promesse de ne pas rester passif face aux attaques israéliennes. Elle pourrait également lui offrir l'opportunité de remporter des victoires territoriales face à Israël, notamment si ce dernier décide d'étendre son incursion terrestre au Liban, comme semblent le suggérer les déclarations de ses responsables, en particulier du ministre de la défense Israël Katz, et l'ordre d'évacuation du Sud-Liban en deçà du fleuve Litani. Dans ce cas de figure, le Hezbollah mènera des combats et des opérations militaires et sécuritaires contre les soldats israéliens et les positions avancées d'Israël au Sud-Liban, où ce dernier compte déjà cinq bases militaires et construit un mur qui a absorbé 4 000 mètres carrés de nouvelles terres libanaises en 2025.

Par conséquent, même si le parti subit de nouveaux revers et que ses principaux dirigeants se font de nouveau assassiner, cela représente pour lui un coût accepté pour continuer à exister et éviter d'être complètement submergé par les répercussions de la défaite ou du revers militaire subi lors de la dernière guerre, et consolidé par l'accord de cessez-le-feu. Pour le parti, chaque jour qui passe sans qu'Israël assassine un de ses dirigeants clés, en particulier son nouveau secrétaire général, Naïm Qassem – qui figure, selon Israël Katz, sur la « liste des personnes à abattre » –, est un jour où il marque un point contre Israël dans la confrontation actuelle, d'autant plus que le parti est plus efficace dans des affrontements terrestres et peut infliger des pertes plus importantes à l'ennemi. Qassem a déclaré le 4 mars au soir que « le choix du parti est l'affrontement jusqu'au bout ».

Ce choix aura certainement un coût élevé pour les partisans du Hezbollah dans leurs villages, leurs foyers et leurs lieux de déplacement forcé, ainsi qu'en vies humaines, ce qui pourrait entraîner un déclin relatif du soutien populaire au Hezbollah. Mais ce dernier, fort de l'expérience de la guerre contre Gaza, parie sans doute que ses partisans, même initialement hésitants ou réticents à ses choix, le rejoindront rapidement à mesure que la confrontation s'intensifiera, ce qui semble déjà le cas.

Si cette séquence a commencé avec le lancement de missiles du Hezbollah, l'opération des bipeurs en septembre 2024 tout comme l'avancée territoriale israélienne démontrent que les opérations d'Israël contre le Liban sont planifiées de longue date, et qu'annexer le Sud-Liban est un objectif que Tel-Aviv poursuit depuis 1978. Le parti de Dieu peut par ailleurs apparaître comme la dernière ligne de défense d'une communauté chiite qui se sent menacée dans son existence.

La confrontation entre le Hezbollah et Israël pourrait se prolonger au-delà de la résolution du conflit entre les États-Unis et Israël d'une part, et l'Iran d'autre part. Israël a déjà évoqué la possibilité de séparer les deux fronts dans le cadre de ses efforts pour « démanteler le Hezbollah ». Plus la confrontation durera, plus elle connaîtra de changements imprévus pour les deux camps. La projection militaire et populaire du Hezbollah ne se limite pas au court terme.


1NDLR. Guerre menée contre l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) par la milice chiite Amal, appuyée par la Syrie de 1985 à 1987.

2«  Le Hezbollah suicide le Liban  » titrait en une le quotidien le mardi 3 mars 2026.

L'extension territoriale d'Israël depuis octobre 2023

Si le 7 octobre 2023 constitue un tournant majeur dans la recomposition des rapports de force au Proche-Orient, il a également été le prétexte pour redessiner les lignes de démarcation. Israël a ainsi saisi cette séquence pour consolider et étendre son emprise territoriale à Gaza, en Cisjordanie, mais aussi au Sud-Liban et en Syrie, installant de facto des réalités durables sur le terrain. Une constante dans l'histoire coloniale de l'État.

Quelles sont les frontières d'Israël ? Celles-ci n'ont cessé d'évoluer — et d'être repoussées — depuis 1949, à chacune des guerres menées contre ses voisins. Trop souvent présentées comme des opérations de « défense », les offensives que Tel-Aviv mène sur les fronts limitrophes depuis le 7 octobre 2023 s'inscrivent dans cette histoire longue. Notons que cette évolution territoriale est largement assumée publiquement, à travers les cartographies militaires, les tribunes stratégiques et les déclarations de responsables.

Gaza, divisée en deux blocs

Le cessez-le-feu conclu en octobre 2025 n'a pas signifié un retour à la situation géographique d'avant le 7 octobre pour la bande occupée par Israël depuis 1967. Loin de figer les positions, il a entériné une transformation déjà en cours. Après des déplacements forcés de populations de l'est vers l'ouest depuis octobre 2023 et des incursions militaires progressives, un nouveau contrôle territorial s'est imposé. Ce redéploiement a ensuite été formalisé par la création de « zones de sécurité », des espaces placés sous contrôle militaire direct et vidés en partie de leur population. Quant aux « lignes de démarcation », souvent matérialisées par la « ligne jaune » sur les cartes, elles demeurent floues et mouvantes, reflétant un rapport de force encore instable plutôt qu'une frontière stabilisée.

L'enclave est divisée en deux blocs : environ 53 % du territoire est placé sous contrôle militaire israélien, contre 47 % pour la population gazaouie. Cette séparation a été matérialisée depuis décembre 2025 par une « ligne jaune » : alignements de blocs de béton peints en jaune et bermes de terre formant une frontière intérieure de fait. Ces zones ont été déclarées zones de tir ou interdites, rendant tout retour civil hautement improbable, accentuant une compression démographique sans précédent à l'ouest de l'enclave. De plus, la majorité des terres agricoles et plus de la moitié des puits d'eau se trouvent sous contrôle israélien.

Des images satellites révèlent un déplacement progressif de ces blocs, centaine de mètres par centaine de mètres, sans proclamation officielle1. Dans le même temps, le chef d'état-major de l'armée israélienne, Eyal Zamir, a évoqué l'émergence d'« une nouvelle ligne de frontière », laissant entrevoir la possible stabilisation durable de cette division. La « ligne jaune » marque un tournant dans la mesure où la zone tampon n'est plus périphérique, mais intérieure et mouvante, redessinant l'espace au cœur même de l'enclave.

En Cisjordanie, un niveau record d'expansion coloniale

À la suite des accords d'Oslo (septembre 1993), la Cisjordanie a été divisée en trois zones : la zone A (18 %), avec un contrôle palestinien mais des incursions israéliennes régulières ; la zone B (22 %), avec un contrôle civil palestinien et une sécurité conjointe avec les Israéliens ; la zone C (60 %), sous contrôle total israélien, incluant la majorité des colonies et des ressources, notamment les terres agricoles. Mais les restrictions imposées par le gouvernement israélien y limitent fortement la construction, l'accès à l'eau et aux infrastructures.

Depuis le 7 octobre 2023, plusieurs pouvoirs administratifs ont été transférés de l'armée à une autorité civile dirigée par le ministre des finances, Bezalel Smotrich. Ce basculement d'un régime militaire vers une administration civile intégrée à l'État israélien constitue une étape décisive pour l'annexion et prépare sa légalisation juridique. Parallèlement, l'armement massif des colons, avec 120 000 armes distribuées depuis 2023, encouragé par Itamar Ben Gvir, le ministre de l'intérieur, et présenté comme une « défense civile », leur permet de mener directement des expulsions, des agressions et des incendies de terres palestiniennes. Ces actions visent à chasser les paysans des zones rurales pour concentrer la population dans les villes et fragmenter davantage l'espace palestinien2.

En 2025, l'expansion coloniale a ainsi atteint des niveaux records : annonce de 22 nouvelles colonies, légalisation d'avant-postes, et reprise du projet E1 qui prévoit la construction de 3 000 logements israéliens entre Jérusalem-Est et la colonie de Maale Adoumim, avec le risque de couper la Cisjordanie en deux. Par-dessus tout : la relance du cadastre foncier, le 15 février 2026, permettant de déclarer « terres d'État » des propriétés palestiniennes dont les propriétaires ont été forcés au départ. Cette procédure va faciliter et systématiser leur achat par des Israéliens et agrandir les capacités d'intervention et d'administration israéliennes. On compte aujourd'hui 737 000 colons israéliens dans tous les territoires cisjordaniens et Jérusalem-Est, contre 622 000 en 2017. Ces politiques s'inscrivent dans une ligne assumée par les ministres d'extrême droite Smotrich et Ben Gvir, partisans de l'annexion.

Depuis le 7 octobre 2023, l'expansion coloniale en Cisjordanie s'est intensifiée de manière spectaculaire. Selon l'ONG israélienne La Paix maintenant, plus de 2 400 hectares ont été déclarés «  terres d'État  » en 2024 et début 2025, soit 0,68 % de la zone C. Les colons ont ouvert 116 km de nouvelles routes non autorisées, fragmentant davantage le territoire et restreignant l'accès palestinien. Par ailleurs, 86 nouveaux avant-postes ont été établis, dont 60 fermes agricoles. L'impact humain est massif : selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l'ONU (OCHA), 1 222 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie depuis fin 2023, et 39 843 personnes ont été déplacées, au moins temporairement. L'année 2025 a également marqué un record dans les attaques et dommages sur les propriétés palestiniennes avec 1 828 incidents, tandis que la justice israélienne abandonne la plupart des poursuites, laissant les colons agir en quasi-impunité.

Au Sud-Liban, la « zone tampon » est une « zone morte »

L'offensive aérienne israélienne massive a commencé le 23 septembre 2024, suivie une semaine plus tard par l'engagement de l'armée de terre. Elle a entraîné une destruction massive dans une bande d'environ 5 kilomètres au nord de la « ligne bleue », démarcation tracée par l'ONU en 2000, au lendemain du retrait israélien du Sud-Liban, occupé depuis 1978. Les bombardements aériens quasi quotidiens depuis, les tirs d'artillerie, l'usage d'armes incendiaires et désormais de glyphosate ont rendu de vastes secteurs inhabitables.

Officiellement, Israël a affirmé ne pas chercher à créer une « zone tampon » mais à repousser l'unité Radwan du Hezbollah. Dans les faits, pourtant, il a installé un corridor vidé de sa population civile — plus de 95 000 Libanais avaient déjà été déplacés dès juin 2024 —, les infrastructures — routes, réseaux d'eau et d'électricité, terres agricoles — ont été détruites ou lourdement endommagées et des quartiers entiers de villages ont été rasés pendant la guerre3. Le risque de mort, les destructions, l'impossibilité de vivre faute d'infrastructures, la dégradation écologique ont transformé le tissu social et démographique local, d'où le surnom de « zones mortes ». Si certains habitants sont progressivement revenus en novembre 2025, cela ne concerne pas tous les villages.

L'armée libanaise a pourtant affirmé en janvier 2026 avoir achevé le désarmement du Hezbollah entre le Litani et la « ligne bleue » comme convenu par le cessez-le-feu, mais les bombardements se poursuivent, en violation de l'accord. Israël a positionné cinq bases israéliennes au-delà de cette ligne — Labounneh, Jabal Blat, Shaked, Houla et Hamamis — et érigé un mur en monoblocs de béton de neuf mètres de haut, absorbant de nouvelles terres de villageois du sud (4 000 m² en 2025 ). Des colons poussent pour débuter l'implantation de colonies : un scénario similaire aux annexions de la zone tampon du Golan. Le 2 mars 2026, Israël a ordonné l'évacuation de 30 villages du Sud-Liban, provoquant, encore une fois, un déplacement forcé de la population. Puis, le 4 mars, il a ordonné le déplacement de toute la population libanaise présente au sud du fleuve Litani, vers le nord, correspondant aux projections coloniales expansionnistes de l'appareil d'État israélien depuis 1978.

Ordre d
Ordre d'évacuation publié par l'armée israélienne le 4 mars 2026, intimant aux habitants du Sud-Liban de se déplacer au nord du fleuve Litani.

En Syrie, entre désir d'expansion et stratégie militaire

Depuis la guerre de juin 1967, Israël occupe le plateau du Golan, pris à la Syrie au terme des combats. Une politique de colonisation s'y est peu à peu déployée tandis que la « Loi sur le Golan » de 1981 est venue formaliser de manière illégale aux yeux du droit international l'annexion de la région. En 2019, le président étatsunien Donald Trump a reconnu la souveraineté israélienne sur le Golan. Depuis, la colonisation s'est étendue, avec près de 32 implantations4.

Après la chute du régime de Bachar Al-Assad, le 8 décembre 2024, Israël a profité du chaos pour lancer une vaste opération terrestre en Syrie. Il a pris le contrôle de la zone démilitarisée instaurée en 1974, après la guerre d'octobre 1973, entravant la mission de la Force des Nations unies chargée d'observer le désengagement (FNUOD). Son armée a avancé dans les régions de Deraa et de Kuneitra, occupant environ 350 km² supplémentaires, du Mont Hermon au bassin du Yarmouk. En parallèle, plusieurs centaines de frappes aériennes ont visé les infrastructures militaires syriennes. Le gouvernement israélien a dans le même temps approuvé un plan visant à doubler la population des colons juifs dans la partie syrienne du Golan.

On compte désormais neuf positions militaires israéliennes établies dans les territoires occupés, notamment autour de Kuneitra. Au début de la transition syrienne, Israël a d'abord justifié ces mouvements par la prévention d'une menace « terroriste » et la création d'une « zone de défense stérile ». Pour Damas, il s'agissait d'une violation du cessez-le-feu de 1974. Israël soutenait alors que l'accord était caduc avec la disparition de son signataire de facto, tout en invoquant l'autodéfense.

Si la posture israélienne s'inscrit dans sa logique historique d'expansion et de projection stratégique, les analyses et discours de responsables israéliens traduisent également une inquiétude persistante face à l'émergence d'un État syrien centralisé et aligné sur Ankara à leurs frontières. La constitution d'une zone tampon s'inscrit alors dans une double finalité : contenir les recompositions régionales et entraver la consolidation d'un axe Damas-Ankara, tout en posant les jalons d'un dispositif de contrôle et de dissuasion, redessinant l'équilibre frontalier, susceptible d'influencer tout futur arrangement politique au bénéfice d'Israël.

Par ailleurs, les gestes d'ouverture adressés aux Druzes syriens qui peuplent le Golan ne relèvent pas uniquement d'une politique de voisinage pragmatique. Ils s'inscrivent dans la tradition de « la politique des périphéries » consistant à exploiter les lignes de fracture internes des sociétés voisines en cherchant des appuis parmi certaines minorités. Ici, en exploitant les massacres de Druzes de juillet 2025.

Le Golan constitue un espace stratégique fondamental pour Israël : il surplombe le Sud syrien, garantit le contrôle de ressources hydriques du lac de Tibériade et des sources du Jourdain situées sur le flanc occidental du Mont Hermon et offre une profondeur face à Damas. Grâce à l'altitude, Israël peut surveiller et contrôler un terrain avancé, détecter toute menace et intervenir, ce qui lui donne une marge de manœuvre plus importante que celle de Damas. Cette topographie vaut à ces hauteurs le surnom des « yeux d'Israël », permettant la surveillance et l'installation de bases militaires.

Parallèlement, l'intégration civile des territoires se poursuit : infrastructures, projets énergétiques et implantations renforcées transforment ces zones en parties fonctionnelles de l'État. Dans le même temps, les populations originaires des nouveaux territoires autour de Kuneitra sont poussées à quitter leurs terres.

L'extension du contrôle israélien, qu'elle prenne la forme d'occupation militaire, de colonisation ou d'annexion, repose à la fois sur des logiques matérielles — ressources, hauteurs stratégiques, axes militaires — et sur une dimension symbolique et religieuse. De nombreux espaces disputés sont investis d'une charge biblique intégrée à l'imaginaire d'Eretz Israel (la terre d'Israël) et, pour certains courants, à une temporalité messianique.

L'annexion progresse toujours par étapes : déplacement des populations natives, démilitarisation, création de zones tampons, domination militaire, implantation de colonies, puis formalisation juridique. On assiste à l'articulation de faits accomplis militaires, d'ingénierie démographique et de normalisation juridique, faisant de l'espace annexé à la fois un levier stratégique, un réservoir de ressources et un projet idéologique. Cette dynamique s'accompagne de déplacements et d'exils répétés : arrachement à la terre, à la mémoire, aux liens sociaux qui entretiennent les cycles de violence, et installent durablement un ordre structurellement inégalitaire fondé sur la contrainte, la soumission et l'humiliation des populations voisines, sous le regard au mieux passif, au pire complice des pays occidentaux.


1Benedict Garman et autres, «  Israel moves Yellow Line deeper into Gaza, satellite images show  », BBC, 16 janvier 2026.

2Marium Ali, «  Mapping forced displacements and settler attacks by Israel in the West Bank  », Al Jazeera, 17 février 2026.

3Raya Jalabi, et autres, «  Israel's push to create a ‘dead zone' in Lebanon  », Financial Times, 27 juin 2024.

4Madjid Zerrouky, «  Israël impose la même répression sur le plateau syrien du Golan qu'en Cisjordanie  », Le Monde, 9 novembre 2025.

Le cadeau de Marina Da Silva (1958-2026)

Par : Doha Chams
Deux femmes souriantes dans une foule, vêtues de foulards, en pleine marche.

Marina Da Silva, journaliste et militante, qui a contribué à Orient XXI dès son lancement, s'est éteinte à Paris le lundi 26 janvier 2026. Dans ce texte personnel, la journaliste libanaise Doha Chams lui rend hommage depuis Beyrouth.

Elle a passé sa tête par la porte entrebâillée et a parcouru la pièce avec ses grands yeux avant de demander : « Où puis-je trouver Doha Chams ? »

Cela s'est passé il y a près de 30 ans, dans les locaux du quotidien libanais Assafir, à Beyrouth. Je me suis levée, comme une réponse à sa question, en lui demandant à mon tour qui elle était. Elle a alors ouvert complètement la porte pour entrer dans la pièce. Elle portait une longue chevelure, difficile à ignorer, et un large sourire, et m'a tendu la main en se présentant : « Marina Da Silva, journaliste. »

Elle m'a dit que Joseph Samaha, qui était alors le rédacteur en chef du journal, lui avait appris que j'étais la correspondante du journal L'Humanité, et elle voulait s'en assurer. Je lui ai expliqué que je travaillais avec eux « à la pige », comme on dit dans le jargon du métier, mais que je n'étais pas leur correspondante permanente. Simplement, je répondais aux commandes selon le temps dont je disposais et mon intérêt pour le sujet proposé. Mais elle voulait en avoir le cœur net : « Vous ne faites pas de sujets culture pour eux ? » J'ai répondu que cela m'arrivait, s'ils me le demandaient.

À vrai dire, je ne comprenais pas bien la finalité de toutes ces questions, mais j'avais décidé d'y répondre par respect pour mon chef qui m'avait envoyé cette dame. Elle m'a expliqué ensuite être elle-même journaliste free-lance, qu'elle collaborait de temps en temps avec Le Monde diplomatique en plus de son travail comme critique de théâtre. Plus tard, je découvrirai qu'elle comptait parmi les plus importantes critiques de la scène théâtrale française. Elle a fini par me dire qu'elle serait heureuse que l'on se revoie à Paris, m'a serré la main et elle est repartie.

Mais l'histoire ne s'est pas arrêtée là.

Solidarité professionnelle

Quelques jours plus tard, le chef du service international de L'Humanité m'a appelée pour me dire qu'il s'est « pris une volée de bois vert » de la part de Marina Da Silva à cause de moi. Il lui avait en effet commandé quelques papiers à l'occasion de son voyage à Beyrouth. Or, voilà qu'elle « découvre » que le journal avait déjà une collaboratrice sur place, bien que ce ne soit pas une correspondante permanente. Marina a reproché à mon interlocuteur sa conduite et a refusé d'écrire le moindre article, considérant que ses commandes avaient été faites « derrière [mon] dos », que c'était trahir une consœur et contraire au principe de solidarité professionnelle.

Je n'en revenais pas ! Mais qui est cette personne ? De quelle planète débarque-t-elle ? Il existe donc des personnes qui croient réellement en ces principes ? Mieux, qui les appliquent ? L'anecdote pourrait presque passer pour une légende…

J'ai tenté d'expliquer au chef du service international avoir bien précisé à ma consœur Da Silva que je n'étais pas la correspondante permanente du journal, mais il m'a répondu : « Peu importe, c'est Marina ! »

Et moi qui m'étais construit toute une armure, faite de prudence, de doutes et de suspicions, je me suis retrouvée désarmée par l'apparition de Marina dans ma vie.

Une matriochka qui en cachait d'autres

Nous sommes évidemment devenues amies. À Paris, elle m'a prise par la main pour me faire découvrir des cercles d'amis qui lui ressemblaient, des gens que je n'avais pas eu la chance de rencontrer pendant la période où je vivais là-bas. La plupart d'entre eux étaient de la génération qui avait lutté contre la guerre au Vietnam, des internationalistes qui ne croyaient ni aux frontières ni aux identités assignées, y voyant surtout des obstacles à la solidarité. Mais surtout, Marina et ses amis ont inscrit dans mon esprit un lien indéfectible et quotidien entre éthique, militantisme politique et vie professionnelle.

Avec le temps, j'ai découvert d'autres facettes de la personnalité de Marina. Elle était une vraie matriochka, une poupée russe qui en cachait d'autres. Car en plus de son travail de critique de théâtre incisive, et de journaliste aguerrie, elle était également professeure de yoga et trapéziste. Elle se produisait même de temps à autre au cirque !

C'est qu'un beau jour, alors que je séjournais chez elle, j'ai vu au réveil quelqu'un qui pendait la tête en bas, les jambes accrochées à un cercle métallique fixé au plafond. J'ai d'abord sursauté avant d'être rassurée par la longue chevelure qui pendait à son tour : ce n'était qu'elle. Elle a ri en me disant qu'elle s'entraînait pour son prochain numéro de cirque. J'étais fascinée.

Les êtres chers ne meurent pas, ils partent en voyage

C'est à cause de Marina que je suis revenue à Paris, à l'automne dernier, alors que j'avais décidé de boycotter la ville. On lui avait diagnostiqué une tumeur au cerveau.

Je l'écoutais, perplexe, m'expliquer qu'il n'y avait aucun espoir. Elle parlait tristement, mais avec une certaine acceptation que j'avais du mal à comprendre. Elle m'a un peu reproché mon déni, mon refus d'accepter que c'était probablement la dernière fois qu'on se voyait. Ce déni était une manière de lui exprimer tout mon amour, et une volonté de croire, malgré tout, qu'un miracle était toujours possible. Or, c'était précisément ce qu'elle refusait, que je m'attende à un miracle. Sans doute était-ce pour me protéger.

Est-ce que je pariais réellement sur un miracle ou bien j'essayais simplement de me prémunir contre une nouvelle douleur ? Je parierais plutôt sur la deuxième explication. Inconsciemment, ces derniers temps, j'ai décidé de considérer que les êtres chers ne mouraient pas : ils partent en voyage. Ils ne sont pas loin, mais ils ont décidé de ne pas se montrer et de ne pas répondre au téléphone, c'est tout. Nul besoin de davantage d'explications. Je reprenais ainsi à mon compte l'attitude qu'un autre ami, Ziad Rahbani, avait adoptée ces dernières années.

J'ai dit au revoir à Marina et je suis rentrée à Beyrouth, avec l'espoir de la revoir lors de mon prochain séjour, prévu deux mois plus tard.

Mais quelque temps plus tard, Alain Gresh, notre ami commun, m'a appelée pour me dire que Marina a été hospitalisée, qu'elle avait décidé cela d'elle-même et que cela devrait faciliter son départ, sans souffrance, après que son état s'est rapidement détérioré.

J'avais déjà mon billet pour Paris quand j'ai reçu un autre message, d'une autre amie commune, la résistante libanaise Soha Bechara :


Je suis passée hier dire adieu à Marina. Elle est à la fois présente et absente, et elle s'apprête à rendre son dernier souffle. Nous continuerons à vivre avec la mémoire chargée de tous les souvenirs qu'elle a participé à fabriquer.

J'étais sidérée. Marina était vraiment en train de mourir, puisque Soha le dit, et Soha pèse ses mots. Quelques heures plus tard, nouveau message de Soha : « Marina Da Silva est partie cette nuit, laissant derrière elle de nombreux souvenirs imprégnés du mot Palestine. »

La Palestine comme boussole

Entre ces deux messages, j'ai passé une nuit de colère. Je me suis rappelé toutes les tentatives de Marina de me faire accepter la réalité. Que peut-on répondre à quelqu'un qui vous dit qu'il va sans doute bientôt mourir ? Je me suis remémoré son expression quand les larmes me sont montées aux yeux. Elle s'est penchée vers moi, souriante, tandis que je fixais ma tasse de thé froid : « Alors, on va pleurer un peu ? »

Et j'ai pleuré. À cet instant, elle a sorti de sa poche une pochette en papier enrubannée, qu'elle m'a tendue. « Ne me dis pas que, même aujourd'hui, tu m'as pris un cadeau ! » Car Marina avait toujours un cadeau pour moi, à chaque fois qu'on se voyait, ou à chaque fois qu'un ami partait pour Beyrouth. « Bien sûr que si ! », a-t-elle répondu en souriant. Je l'ai grondée tout en ouvrant la pochette, sous son regard attentif, pour y trouver un bracelet et des boucles d'oreilles faits à la main. Elle les avait achetés à des femmes qui militaient pour je ne sais plus quelle cause.

Car Marina était de tous les combats politiques : en soutien aux femmes immigrées et aux sans-papiers, contre l'interdiction du port du voile et contre l'islamophobie, avec les jeunes des quartiers populaires, pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah, la Palestine, bien sûr, sa boussole, et Gaza, sans oublier les camps de vacances pour les enfants palestiniens. Rien ne lui échappait. Durant les deux dernières années, en particulier, elle a toujours été présente pour aider, moralement ou matériellement, les populations du Sud-Liban et de Gaza.

Marina m'a réconciliée avec les êtres. Avec elle, j'ai repris foi en l'humanité. Comme tout être humain, Marina est morte. Mais contrairement à beaucoup, elle est partie avec tout ce que le mot « humain » peut contenir de noblesse. Et cela restera gravé dans mon cœur, à jamais, comme son cadeau le plus précieux.

Comprendre le Proche-Orient

Un homme au regard sérieux, entouré de texte sur le Proche-Orient.

Le Proche-Orient n'est ni une énigme insoluble ni un chaos éternel. Dans cet entretien dense et pédagogique, le politiste Ziad Majed démonte un siècle de récits tronqués, de mythes géopolitiques et de simplifications dangereuses. De la Palestine à l'Iran, du Liban aux révolutions arabes, il restitue les continuités historiques, les ruptures fondatrices et les responsabilités internationales.

Horizons XXI. Comprendre le Proche-Orient. Avec Ziad Majed.

On aurait pu intituler cet épisode « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le Proche-Orient ». Car notre invité, le politiste franco-libanais Ziad Majed, ne fait pas mystère de l'objectif de son dernier ouvrage Le Proche-Orient, miroir du monde. Comprendre le basculement en cours (La Découverte, 2025) : en bon professeur, il propose d'offrir une entrée pédagogique à cette région du monde, dont le destin est intimement lié à celui de l'Occident. En remontant au début du siècle dernier, et à travers des escales autour d'événements clés, l'auteur aide à mieux comprendre les enjeux de la nouvelle séquence qui s'est ouverte au lendemain du 7 octobre 2023, et éclaire le rôle que les puissances occidentales ont joué — et continuent de le faire — au Proche-Orient.

  • L'émission est présentée par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.

Horizons XXI est une carte blanche laissée aux rédactions d'Orient XXI et Afrique XXI qui revient sur l'actualité ou l'histoire de l'Afrique et des mondes arabe et musulman à travers des entretiens. À retrouver une fois par mois sur le média indépendant Au Poste.

Cette émission a été diffusée en direct le 14 janvier 2026 sur le média Au Poste.

Sud-Liban. La guerre israélienne contre l'environnement

Nuages de brume et jets d'eau sur une colline, paysage montagneux.

Outre les pertes humaines et matérielles, les bombardements israéliens incessants sur le sud du Liban provoquent un désastre écologique qui aggrave la pénurie d'eau et l'insécurité alimentaire des populations locales.

Sur le terrain agricole de Walid (nom modifié) à Zawtar El Gharbiyeh, dans le gouvernorat de Nabatieh (sud du Liban), on peut encore apercevoir un profond cratère laissé par l'impact d'un missile israélien. Sa maison, qui se trouvait sur une colline au-dessus du champ, a été détruite. Walid n'est pas le seul agriculteur libanais à avoir subi les conséquences de la guerre entre Israël et le Hezbollah, qui a éclaté après que le groupe chiite a décidé d'ouvrir un « front de soutien » à la suite de l'opération « Déluge d'Al-Aqsa » lancée par le Hamas le 7 octobre 2023.

Ali (nom modifié), qui vit dans le village voisin de Harouf, a vendu ses vaches immédiatement après le 7 octobre. « Je savais que quelque chose allait se passer ici aussi », explique-t-il. La situation s'est aggravée avec l'escalade de septembre 2024, qui a provoqué le déplacement de 1,2 million de personnes au Liban. « Pendant la guerre, presque tout le monde est parti, poursuit-il. Je suis resté pour protéger ma maison et mes terres. » Hussein Mostafa, un autre agriculteur de Zawtar, se souvient d'avoir vu son père pleurer seulement deux fois dans sa vie :

La première fois, lorsque mon oncle est devenu un martyr, et la deuxième fois quand nous sommes revenus au village après la guerre et qu'il a vu que ses moutons et ses chèvres étaient morts.

Catastrophe agricole

Le secteur agricole représente environ 8 % du produit intérieur brut (PIB) national et 80 % de celui du Sud-Liban, où l'on cultive principalement du tabac et des oliviers, mais aussi des bananes, des agrumes et des avocats. En mars 2025, la Banque mondiale a estimé que les dommages environnementaux causés par la dernière guerre dans le pays s'élevaient à environ 221 millions de dollars (190 millions d'euros), tandis que les pertes agricoles, causées par la destruction des récoltes et du bétail et le déplacement des agriculteurs, dépassaient le milliard de dollars.

Dans un rapport publié en juillet 2025, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a calculé que les attaques israéliennes ont endommagé ou détruit 2 192 hectares, dont 1 917 hectares de forêt et 275 hectares de terres agricoles. Environ 134 hectares d'oliviers, 48 d'agrumes, 44 de bananiers et 15 d'autres arbres fruitiers ont été perdus. En avril 2024, l'ancien président du Conseil des ministres du Liban, Najib Miqati, avait affirmé que le sud du Liban était devenu une « zone de catastrophe agricole »1.

Les attaques n'ont pas affecté seulement les cultures. Elles ont endommagé également les infrastructures, notamment celles liées à l'eau, comme le démontre le PNUD :

Outre les dégâts causés au réseau de l'Autorité du fleuve Litani2, les infrastructures d'irrigation des villages frontaliers ont été endommagées par des attaques aériennes intensives, des bombardements et des opérations terrestres.

Attaques incessantes

Mais les zones les plus proches de la « Ligne bleue »3 ne sont pas les seules concernées. Le système d'irrigation des terres de Walid a également été détruit. Pour ne le reconstruire que partiellement, raconte-t-il : « j'ai dû payer 800 dollars [680 euros] de ma poche ».

« Les attaques ont endommagé l'installation solaire qui alimentait le puits du village. Il est toujours inutilisable », déclare le chef de la municipalité de Zawtar. Il explique que les habitants sont désormais contraints d'acheter l'eau qu'ils consomment et qu'ils utilisent pour irriguer leurs champs.

Ce problème touche plusieurs régions du sud du Liban. À Tyr, par exemple, la principale installation de distribution de l'eau a été gravement endommagée le 18 novembre 2024. De nombreux habitants n'ont plus accès à l'eau courante depuis leur retour chez eux. Les raids israéliens ont frappé un système d'infrastructures déjà fragile, dans un pays comme le Liban qui lutte depuis des années pour faire face aux conséquences de la crise climatique et de l'effondrement économique de 2019.

Malgré le cessez-le-feu du 27 novembre 2024, Israël n'a jamais cessé d'attaquer le sud — quasi quotidiennement — et la région orientale de la Beqaa. Il a également frappé cinq fois la banlieue sud de Beyrouth. L'armée israélienne continue également d'occuper cinq positions au-delà de la Ligne bleue. En octobre 2025, une étude géospatiale de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul)4 a confirmé qu'Israël avait également construit un mur de séparation à l'intérieur du territoire libanais, au sud-ouest de Yaroun, rendant plus de 4 000 m² inaccessibles à la population. La Finul dénonce cette édification comme une violation de l'accord et de la résolution 1701 de l'ONU. En raison de la persistance de l'agression israélienne, environ 82 000 Libanais sont toujours déplacés.

Utilisation de munitions au phosphore blanc

Roberto Renino, président de la branche italienne de l'ONG libanaise Amel, qui s'engage en faveur des communautés vulnérables, explique :

C'est la troisième année que le travail des agriculteurs est totalement ou partiellement bloqué en raison des délais des semailles, des récoltes et de la taille, car le conflit et le fait d'avoir dû quitter leurs terres ont bouleversé le cycle traditionnel de leur mode de cultiver.

En collaboration avec l'organisation à but non lucratif Source international, Amel a mis en place le projet Turabna afin de contrôler les sols dans le sud du Liban et vérifier les effets des bombardements israéliens sur les terrains agricoles. Ces analyses sont essentielles, notamment pour évaluer l'impact à long terme et l'éventuelle contamination des champs.

Roberto Renino poursuit :

Les institutions libanaises ont déjà effectué des tests sur les produits agricoles et ont décrété qu'il n'y avait aucun risque pour la santé, mais il est également important de savoir si le fait de vivre, de manger, de cultiver et de respirer sur ces terres est nocif ou non, et si certaines substances peuvent affecter le secteur agroalimentaire ou le biome du sud du Liban.

Lors de la dernière guerre, l'armée israélienne a utilisé des munitions au phosphore blanc au Liban (et dans la bande de Gaza), comme elle l'avait d'ailleurs déjà fait par le passé. Il s'agit d'une substance hautement inflammable qui ne peut être utilisée contre des cibles civiles. Human rights watch (HRW) a confirmé l'utilisation de munitions au phosphore blanc par les forces israéliennes dans au moins dix-sept communes du sud du Liban depuis octobre 2023, dont cinq où des munitions explosives aériennes ont été utilisées illégalement sur des zones résidentielles densément peuplées5.

Insécurité alimentaire

Selon une étude publiée en novembre 2023 par l'Université américaine de Beyrouth, l'exposition au phosphore blanc peut réduire la productivité des terres agricoles, en plus de nuire aux écosystèmes forestiers et à la biodiversité6. Depuis le début des hostilités, les incendies se sont multipliés dans les forêts libanaises. Certains d'entre eux ont été déclenchés par des munitions lancées par les forces israéliennes. Entre le 3 novembre 2023 et le 17 avril 2025, le Liban a déposé huit plaintes auprès du Conseil de sécurité des Nations unies condamnant l'utilisation du phosphore blanc par Tel-Aviv pour brûler délibérément des bois et des zones forestières.

« Avant la guerre, Zawtar dépendait fortement de l'agriculture qui était notre principale source de revenus », explique le chef de la municipalité. Les habitants de ce village, comme ceux de nombreux autres villages du sud du Liban, ont vu leur source de revenus disparaître et certains d'entre eux ont dû trouver une nouvelle activité ou ont été contraints de demander de l'aide à leur famille. En mai 2025, environ 1,17 million de personnes au Liban ont connu des niveaux élevés d'insécurité alimentaire, selon l'échelle IPC (Integrated food security phase classification), avec une incidence particulièrement élevée dans les régions de Baalbek, Hermel, Baabda, Bint Jbeil, Marjayoun, Nabatieh, Tyr et Akkar.

Destruction massive et délibérée des terres agricoles

Le chef de la municipalité de Zawtar affirme qu'il coordonne ses efforts avec le ministère de l'agriculture pour garantir un soutien aux agriculteurs, mais ces derniers souhaiteraient une intervention plus décisive de la part des institutions. Les habitants de Zawtar ont reçu l'aide de certains villages voisins et les agriculteurs louent parfois des machines qu'ils partagent. Mais selon les agriculteurs, il s'agit là de solutions d'urgence qui ne permettent pas de répondre aux besoins du village. « Nous avons besoin de tracteurs, de pompes à eau, d'outils et d'engrais, et nous devons réparer le puits », expliquent-ils. « Le ministère [de l'agriculture] doit intervenir et nous indemniser pour les dommages causés par la guerre », insiste Kamal Ezzeddine, l'un des agriculteurs les plus âgés rencontrés à Zawtar.

« J'ai personnellement vu une énorme quantité de machines détruites », confirme Renino. Il s'agirait d'après lui d'une « stratégie visant à empêcher la reconstruction et le retour des agriculteurs sur leurs terres ». À cet égard, Amnesty International a souligné dans un rapport publié en août 2025 que « la destruction massive et délibérée de biens civils et de terres agricoles par l'armée israélienne dans le sud du Liban doit faire l'objet d'une enquête pour crime de guerre »7.

Selon le Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l'homme (HCDH), au moins 57 civils ont été tués par l'armée israélienne alors qu'ils tentaient de rejoindre leurs villages du sud du Liban au cours des 60 premiers jours du cessez-le-feu. D'autres attaques contre des agriculteurs et des destructions de terres agricoles ont également été signalées par la suite, notamment pendant la période de la récolte des olives.

Selon la Finul, dans certains cas, les agriculteurs sont obligés de s'enregistrer auprès de la municipalité et d'attendre l'autorisation des forces israéliennes avant de pouvoir se rendre sur leurs terres pour travailler. L'autorisation peut être refusée sans aucune explication ou à cause des « raisons de sécurité » non précisées. « Je n'appartiens à aucun parti, je ne suis pas engagé en politique. Je veux seulement cultiver ma terre », plaide Walid, pendant qu'il marche parmi les arbres de son champ, au milieu des broussailles brûlées et de quelques débris de guerre qui recouvrent le terrain.


1«  Mikati seeks to declare south Lebanon an 'agricultural disaster zone'.  », L'Orient Le Jour, 4 avril 2024.

2NDLR. Institution publique, l'Autorité du fleuve Litani (LRA) est chargée de gérer et développer les ressources en eau et en énergie du fleuve Litani.

3NDLR. Ligne tracée par les Nations unies en 2000 et séparant le Liban, la Syrie et Israël.

4NDLR. La Finul a été établie en mars 1978 par le Conseil de sécurité pour confirmer le retrait des troupes israéliennes du sud du Liban, rétablir la paix et la sécurité internationales et aider le gouvernement libanais à rétablir son autorité effective dans la région.

5«  Lebanon : Israel's White Phosphorous Use Risks Civilian Harm  », Human rights watch, 5 juin 2024.

6Antoine Kallab, Leila Rossa Mouawad, «  The Socio-Environmental Impact of White Phosphorous Ammunition in South Lebanon : Analysis and Risk Mitigation Strategies. Nature Conservation Center  », novembre 2023.

7«  Israel's extensive destruction of Southern Lebanon  », Amnesty International, 26 août 2025.

Liban. Les armes du Hezbollah, enjeu national et régional

Des manifestants brandissent des drapeaux sous une fumée colorée dans une ambiance festive.

Plus d'un an après l'accord de cessez-le-feu, le Liban est toujours la cible de bombardements israéliens, tandis que le gouvernement de Nawaf Salam se dit déterminé à désarmer le Hezbollah sur l'ensemble du territoire. Une initiative qui ne tient compte ni de la menace israélienne, ni des risques de tensions confessionnelles internes.

La défaite des armées arabes en juin 1967, en particulier l'armée égyptienne, a constitué un tournant dans le conflit israélo-arabe sous sa forme classique, avec le retrait des armées arabes du champ de bataille — mis à part une reprise temporaire du conflit en octobre 1973. D'une certaine manière, la volonté d'hégémonie régionale d'Israël constitue une réponse tardive à l'une des principales conséquences de cette guerre : la montée en puissance face à lui d'acteurs non étatiques.

Bien que seul pays arabe en première ligne à ne pas avoir participé à la guerre de 1967, le Liban en a subi de plein fouet les répercussions. La défaite a même été un facteur majeur du déclenchement de la guerre civile libanaise (1975 – 1990), notamment après les événements de Septembre noir en 19701 et l'installation de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) au Liban. Certains historiens ont même fini par conclure que la non-participation du Liban à la guerre lui a été plus préjudiciable que s'il y avait pris part.

Pendant la guerre civile, l'invasion de Beyrouth par Israël en 1982 a poussé l'OLP sur la voie d'une transformation qui aboutira à l'arrêt de la lutte armée et à la signature des accords d'Oslo en 1993. Un changement de cap qui nourrira l'ascension du Hamas et du Djihad islamique dans la bande de Gaza. Côté libanais, l'invasion de Beyrouth a donné naissance au Hezbollah, dans la vallée de la Bekaa, avec le soutien de la Syrie et de l'Iran. L'organisation s'est ensuite étendue à Beyrouth et dans le sud du Liban pour devenir le principal mouvement de résistance contre l'occupation israélienne, devant les partis et les organisations de gauche ou nationalistes. Mais son rôle a pris une autre dimension après le retrait israélien du Sud-Liban en 2000.

De nouveaux acteurs pour un nouveau conflit

Après le 7 octobre 2023, Israël a vu une réelle opportunité de « changer la face du Proche-Orient », comme l'a déclaré Benyamin Nétanyahou en juin 20252. Autrement dit : désarmer – et donc éliminer – tous les acteurs non étatiques que Tel-Aviv considère comme une menace pour sa sécurité. Ceux-ci étant soutenus par Téhéran, leur bombardement s'inscrit dans le cadre du conflit entre Israël et l'Iran, qui remplace désormais dans la région le conflit israélo-arabe.

La guerre israélienne contre le Hezbollah, après que ce dernier a ouvert un front de « soutien à Gaza » le 8 octobre 2023, doit ainsi être considérée comme un prélude à la guerre lancée par Israël contre l'Iran en juin 2025, l'affaiblissement du Hezbollah au Liban ayant privé l'Iran de l'un de ses principaux atouts de dissuasion extérieure dans le cadre de sa stratégie de « défense avancée ». L'arsenal du Hezbollah fait ainsi partie d'un système militaro-sécuritaire régional soutenu par l'Iran. Celui-ci inclut, jusqu'à un certain point, le Hamas, les Forces de mobilisation populaire (FMP) en Irak, les houthistes au Yémen et les milices actives durant la guerre syrienne avant la chute du régime de Bachar Al-Assad le 8 décembre 2024.

Cette dimension régionale ne doit toutefois pas faire oublier l'enjeu interne lié aux armes du parti de Dieu. Bien antérieur au 7 octobre 2023, il a été exacerbé par le contexte de la guerre contre Gaza et ses conséquences sur le Liban. La question est notamment devenue un facteur de division politique et confessionnelle à partir du 5 août 2025 où, à l'issue d'un conseil des ministres, le gouvernement libanais a chargé l'armée d'élaborer un plan pour rétablir le monopole de l'État sur les armes sur l'ensemble du territoire. Cette décision concerne au premier chef les armes du Hezbollah, mais aussi celles d'autres groupes armés, notamment les armes palestiniennes présentes dans les camps de réfugiés. Lors de sa dernière visite au Liban le 21 mai 2025, le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas s'est engagé dans ce sens. Mais la mise en œuvre de cette décision s'est jusqu'à présent limitée à un démantèlement progressif des armes du Fatah, sans toucher aux autres factions palestiniennes, le tout dans un flou persistant quant à la quantité et au type d'armes concernées.

Pressions américaines

La décision gouvernementale, rejetée par le Hezbollah, est intervenue sous une pression internationale intense, notamment de la part des États-Unis. L'envoyé spécial des États-Unis Thomas Barrack a effectué quatre visites au Liban entre le 19 juin et le 27 août 2025, dans le cadre du « suivi américain pour consolider l'accord de cessez-le-feu entre le Liban et Israël ». Au niveau national, le bloc politique soutenant la décision du désarmement s'est considérablement élargi après la guerre israélienne contre le Liban. Il s'étend à d'anciens alliés du Hezbollah, à l'image de Gebran Bassil, chef du Courant patriotique libre (CPL), allié politique et électoral du Hezbollah depuis février 20063. De même pour Fayçal Karamé, issu d'une famille politique historique de Tripoli, ville à majorité sunnite dans le nord du pays, jadis proche du mouvement chiite et qui soutient la décision gouvernementale.

Le Hezbollah a réagi en retirant deux de ses ministres de la réunion du conseil des ministres du 5 août 2025. Deux autres, affiliés au mouvement chiite Amal, dirigé par le président du Parlement Nabih Berri, leur ont emboîté le pas. Le parti de Dieu a qualifié cette décision de « faute grave » et a déclaré qu'il ferait comme si elle n'avait jamais eu lieu. La formation chiite ne cesse depuis d'affirmer qu'elle ne déposera pas les armes tant qu'Israël ne se serait pas retiré du territoire libanais, n'aurait cessé ses attaques et libéré les prisonniers, et tant que la reconstruction n'aura pas été entamée. De son côté, Israël, qui continue de bombarder régulièrement le Sud-Liban, occupe cinq points dans la zone frontalière du Sud. Il refuse de s'en retirer tant que le Hezbollah n'aura pas rendu les armes.

Or, comme le rappelle le Hezbollah, l'accord du cessez-le-feu du 27 novembre 2024 ne concerne que les armes stationnées au sud du fleuve Litani, tandis que la décision gouvernementale veut étendre son désarmement à l'ensemble du territoire national. Dans le sud, la formation chiite a déjà entamé l'évacuation de ses positions et la remise de ses armes dans les mains de l'armée. Par ailleurs, la quantité et le type exact d'armes encore en possession du Hezbollah demeurent inconnus. Des déclarations israéliennes suggèrent que le Hezbollah détiendrait des missiles Zelzal de fabrication iranienne dans la vallée de la Bekaa. Le parti de Dieu n'a ni confirmé ni infirmé ces informations.

L'affaiblissement du parti

La veille du conseil des ministres du 5 août 2025, les partisans des deux formations chiites – le Hezbollah et Amal – ont organisé des défilés de motos dans la banlieue sud de Beyrouth. Or, pour la première fois, l'armée les a empêchés de pénétrer dans les quartiers centraux de la capitale. On est bien loin du 5 mai 2008, lorsque le gouvernement de Fouad Siniora avait estimé, également à la suite d'une décision du conseil des ministres, que le réseau privé de communications du Hezbollah portait atteinte à la souveraineté de l'État et à sa sécurité nationale, et avait chargé l'armée de le démanteler. Siniora avait alors démis de ses fonctions le général de brigade Wafik Choukeir, directeur de la sécurité de l'aéroport international Rafik Hariri de Beyrouth – seul aéroport civil du Liban –, l'accusant d'avoir facilité la mainmise du Hezbollah sur le lieu. À l'époque, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, assassiné par Israël le 27 septembre 2024, avait immédiatement interprété ces décisions comme une déclaration de guerre contre son organisation, le réseau de télécommunications étant, selon lui, un élément de l'arsenal de la résistance.

Sous le cri de guerre « des armes pour défendre les armes », le Hezbollah avait lancé, le 7 mai 2008, une offensive militaire contre des quartiers de Beyrouth contrôlés par ses rivaux, notamment le Courant du futur de Saad Hariri et le Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt, ainsi que contre certaines zones du sud du Mont-Liban considérées comme des bastions de ce dernier. L'offensive avait fait des dizaines de morts et de blessés, y compris des civils. La crise avait pris fin avec un accord politique négocié, au Qatar, qui avait consacré un droit de veto chiite au sein du gouvernement.

La différence de réaction de la part du Hezbollah entre le 5 mai 2008 et le 5 août 2025 révèle un net recul de sa position. Car si le parti de Dieu fait preuve de retenue tout en refusant de rendre les armes, c'est qu'il est en moindre capacité de prendre l'ascendant sur ses adversaires.

L'ambiguïté du mouvement Amal

La réaction de Nabih Berri, président du Parlement et chef de l'autre mouvement chiite Amal, a été plus modérée. Dans un premier temps, Berri a enjoint ses partisans à ne pas participer aux manifestations contre la décision gouvernementale. Le 31 août 2025, dans un discours commémorant la disparition de l'imam Moussa Al-Sadr (1928 –1978), fondateur d'Amal, il s'est dit prêt à discuter du sort des armes du Hezbollah dans un cadre apaisé et consensuel.

Les relations entre le mouvement Amal — acronyme arabe pour Détachements de la résistance libanaise —, fondé en 1974, et le Hezbollah sont marquées par une longue histoire en dents de scie. Il n'est d'ailleurs pas rare que des familles chiites comptent au sein d'une même fratrie des membres d'Amal et du Hezbollah — le frère de Nasrallah lui-même était un dirigeant au sein d'Amal. Cela n'a toutefois pas empêché leur affrontement, durant « la Guerre des frères », qui s'est déroulée par intermittence entre mars 1988 et novembre 1990. Une réconciliation avait finalement été négociée à Damas sous l'égide syro-iranienne.

Avec la fin de la guerre civile libanaise (1975 – 1990) et la signature de l'accord de Taëf (1989) entre les parties libanaises à Riyad, la capitale saoudienne, les deux camps sont passés du conflit à une alliance relative, à l'ombre de la tutelle syrienne sur le Liban. Bien que l'accord de Taëf stipule qu'« aucune arme ni autorité sécuritaire ne saurait être détenue en dehors de l'État libanais », Amal et le Hezbollah ont été, en tant que mouvements de résistance contre l'occupation israélienne du Sud-Liban, exemptés de cette clause. Cette exception a bénéficié d'un quasi-consensus jusqu'au retrait de l'armée israélienne du Sud, le 25 mai 2000. À partir de cette date, les armes du Hezbollah ont commencé à être perçues au Liban comme servant des objectifs régionaux, liés à la stratégie iranienne. D'autant que la justification avancée par le Hezbollah pour conserver ses armes, à savoir la libération des fermes de Chebaa, était sujette à débat et à interprétation. Cette zone est enregistrée auprès des Nations Unies comme territoire syrien et n'est donc pas concernée par la résolution 425 de l'ONU exigeant le retrait d'Israël du territoire libanais. Le débat s'est accentué après l'assassinat de l'ancien premier ministre Rafik Hariri le 14 février 2005, et le retrait de l'armée syrienne du Liban en avril de la même année.

À partir de 1990, les relations entre Amal et le Hezbollah ont été marquées à la fois par la compétition et certaines divergences. Ce fut d'autant plus vrai avec l'accès au pouvoir de Bachar Al-Assad, avec lequel Nabih Berri entretenait, selon des sources proches de lui, peu de relations, ce qui a fait pencher la balance à Damas en faveur du Hezbollah. Le défilé militaire organisé par le Hezbollah en Syrie pour la première fois lors des funérailles de Hafez Al-Assad en 2000 témoigne alors de l'avantage qu'il a pris sur Amal dans ses relations avec Damas. Mais la personnalité de Nasrallah, qui qualifiait Nabih Berri de « frère aîné », a contribué à apaiser les tensions et à renforcer les liens entre les deux camps durant cette période, notamment au plus fort des divisions politiques et confessionnelles au Liban après l'assassinat de Hariri.

L'avenir du bloc chiite

Cependant, le déclenchement de la guerre en Syrie après le soulèvement de 2011 a de nouveau nourri la divergence. Le Hezbollah s'est rapidement engagé dans le conflit, tandis que Berri a catégoriquement refusé d'y participer. Une position qui aurait fortement irrité Bachar Al-Assad. Après le 7 octobre 2023, le président du Parlement aurait émis des réserves quant à l'ouverture par le Hezbollah d'un « front de soutien à Gaza », considérant la résistance comme une stratégie défensive et non d'attaque. Cela n'a toutefois pas empêché Berri de mettre toutes les ressources d'Amal, notamment le soutien logistique, à la disposition du Hezbollah, toujours selon des sources qui lui sont proches. Le Hezbollah a par ailleurs mandaté Berri pour négocier l'accord de cessez-le-feu entre le Liban et Israël. Des représentants du Hezbollah auraient été présents tout au long des tractations à la résidence de Berri, dans le quartier de Aïn El-Tineh, à Beyrouth. Les sources précisent que le Hezbollah avait des réserves quant au délai de 60 jours qui a été accordé au retrait des forces israéliennes du Sud-Liban. Il s'agissait d'une initiative du chef d'Amal qui considérait le fait de parvenir à un accord et de mettre fin à la guerre comme prioritaire.

Ce dernier aurait été profondément affecté de voir s'effondrer sous ses yeux tout ce qu'il avait construit dans le Sud pendant près de 30 ans. Il souhaitait donc mettre fin à la guerre au plus vite. Les mêmes milieux proches de lui indiquent que le véritable revers pour le duo chiite n'a pas été l'accord de cessez-le-feu qui a permis à Israël de maintenir sa liberté de mouvement dans l'espace aérien libanais, ni même l'assassinat de Nasrallah, mais plutôt la chute du régime syrien le 8 décembre 2024. Si celui-ci était tombé avant la signature de l'accord de cessez-le-feu, le tandem chiite aurait sans doute refusé de signer.

Avec cette nouvelle donne, le bloc chiite fait désormais face à deux défis majeurs. Le premier vient du sud, avec la poursuite des assassinats et des bombardements israéliens ; le second vient de l'est et du nord, au vu de l'hostilité du nouveau régime syrien envers le Hezbollah. Dans ce contexte, le sentiment d'une menace existentielle pour les chiites s'intensifie. Or, si Berri estime que la priorité est de protéger l'existence des chiites au Liban, le Hezbollah privilégie la protection de ses armes et de ses capacités de résistance. Toutefois, leur alliance demeure, pour les deux, une priorité. Selon les mêmes sources mentionnées plus haut, un haut responsable d'Amal aurait déclaré que Nabih Berri préférerait parvenir à un mauvais accord avec le gouvernement, mais qui préserverait l'unité politique de la communauté chiite, plutôt qu'un bon accord susceptible d'entraîner une scission entre Amal et le Hezbollah.

La témérité de Nawaf Salam

Dans ses échanges avec l'exécutif, le parti de Dieu se montre plus conciliant envers le président de la République. Mais il attaque frontalement le premier ministre, Nawaf Salam, l'accusant de se soumettre aux ordres israéliens et états-uniens. Des partisans du Hezbollah ont même diffusé des images de lui avec la mention « traître ». Dans un entretien donné le samedi 6 décembre 2025 à la chaîne panarabe Al-Arabi, en marge du Forum de Doha, au Qatar, Salam a renouvelé son intention d'aller jusqu'au bout de l'entreprise de désarmement du parti de Dieu. Selon lui, les opérations de démantèlement au nord du fleuve Litani commenceront dès janvier 2026.

Lors du conseil des ministres du 5 septembre 2025, Nabih Berri est parvenu à une solution « équilibrée » à la crise grandissante entre le premier ministre et le président de la République d'un côté, et le Hezbollah de l'autre. Le succès tiendrait également à une intervention qatarie. Cela laisse penser que Washington commence à se méfier d'une escalade interne malavisée contre le Hezbollah, qui pourrait mettre le feu aux poudres.

L'accord de septembre 2025 stipule que le gouvernement « accueille favorablement » le plan de l'armée. Celui-ci se contente de définir les étapes de la mise en œuvre du désarmement au sud du Litani, avec la présentation de rapports mensuels, sans donner de date butoir quant à la fin des opérations. Le commandant de l'armée, Rodrigue Haykal, a même déclaré à plusieurs reprises que l'armée ne s'engagerait jamais dans une confrontation avec aucune partie libanaise. Il indique ainsi son refus d'imposer son plan de désarmement par la force. De leur côté, Amal et le Hezbollah veulent maintenir l'armée à l'écart du conflit politique en cours.

En même temps, des sources indiquent qu'à la veille de ce conseil des ministres, le Hezbollah a envoyé des signaux aux services de sécurité pour signifier qu'il était prêt à faire monter la tension si la réunion aboutissait à des décisions qui lui seraient hostiles. Des inquiétudes financières ont également émergé quant à l'impact potentiel de ces tensions sécuritaires sur le taux de change de la livre libanaise.

« Israël n'a pas besoin de notre permission pour se défendre »

Mais cet accord n'apporte pas de réponse aux attaques israéliennes et à sa présence dans le Sud-Liban. De même Thomas Barrack a déclaré que Washington ne pouvait rien dicter à Israël. Le 29 novembre 2025, l'ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa, d'origine libanaise, a affirmé qu'« Israël n'a pas besoin de notre permission pour se défendre ».

Cette approche états-unienne partiale, au motif que le Hezbollah n'a pas rendu ses armes à l'armée libanaise, n'a cependant pas empêché Washington de freiner la volonté de Benyamin Nétanyahou d'intensifier les hostilités contre le Hezbollah, après la signature de l'accord de cessez-le-feu à Gaza en octobre 2025. Dans ce cadre, Washington a fait pression sur le gouvernement libanais afin qu'il accepte la participation d'un représentant civil aux réunions du Comité de surveillance de la cessation des hostilités, également connu sous le nom de « Mécanisme »4. Cette initiative vise à dissuader Israël de lancer une nouvelle guerre contre le Hezbollah, même s'il poursuit ses bombardements sur le territoire libanais.

La présence d'un civil libanais, Simon Karam, ancien ambassadeur du Liban aux États-Unis, aux réunions du Mécanisme d'un côté, et l'envoi par Israël d'un représentant civil du Conseil national de sécurité de l'autre, a été rapidement exploitée par Nétanyahou pour évoquer l'établissement d'une coopération économique avec le Liban. Ce à quoi le premier ministre libanais, Nawaf Salam, a réagi en déclarant que le Liban n'était pas prêt à entamer des négociations de paix avec Israël. Mais la déclaration du premier ministre israélien montre que les pressions internes dues à son procès pour corruption et les accusations de céder aux diktats du président Donald Trump le poussent à présenter la participation d'un représentant civil libanais aux réunions du Mécanisme comme un premier pas vers la normalisation des relations avec Beyrouth. Toutefois, l'élargissement du Mécanisme ne dissipe pas les craintes d'une potentielle guerre israélienne, notamment dans le contexte des élections législatives prévues en Israël en octobre 2026.

Toutes les options restent donc possibles au Liban, dans un contexte très fluctuant : le Hezbollah a rejeté l'idée d'une négociation directe avec Israël, considérant la présence de Karam au sein du Mécanisme comme une concession gratuite à Israël, tandis que son plus proche allié, Nabih Berri, l'a approuvée. Au niveau régional, le rapprochement saoudo-turc avec l'Iran est susceptible de faire baisser la tension autour de la question des armes du Hezbollah. L'administration Trump semble également disposée à une désescalade en Syrie et au Liban, en échange de la conclusion d'accords de sécurité entre les deux gouvernements et Israël. Mais Nétanyahou, qui tente de préserver sa position politique et son immunité juridique, maintient ouverte l'option d'une nouvelle guerre contre le Liban.

S'il est difficile d'ignorer le défi interne posé par les armes du Hezbollah, il est impossible de parler de son désarmement sans prendre en compte la menace israélienne, toujours présente dans le Sud-Liban entre bombardements et occupation de points frontaliers. L'exécutif libanais doit se frayer un chemin entre les difficultés avérées de la coexistence entre l'État libanais et les différents groupes de résistance depuis 19695 et les dangers réels d'une hégémonie israélienne dans la région.


1NDLR. En septembre 1970, l'armée jordanienne affronte les fedayin palestiniens et les défait. Ils seront expulsés du royaume en 1971.

2«  Netanyahu says 'changing face of Middle East' as Israel, Iran trade blows  », AFP, 16 juin 2025.

3Bassil, visé par des sanctions états-uniennes en vertu de la loi Magnitsky pour des accusations ayant trait à la corruption, avait commencé à prendre ses distances avec les positions du Hezbollah dès le début de la crise économique et financière à l'automne 2019.

4Comité présidé par les États-Unis et comprenant des représentants militaires français et de la FINUL, ainsi que des représentants des armées libanaise et israélienne.

5Année de la signature des Accords du Caire entre l'OLP et le gouvernement libanais.

« L'armée israélienne est devenue une armée professionnelle de milices »

Des soldats marchent sur un chemin poussiéreux, entourés de débris et de ruines.

Assaf David est professeur à l'université hébraïque de Jérusalem, chercheur à l'institut Van Leer et spécialiste des armées au Proche-Orient. Né dans une colonie religieuse, il a passé il y a trois décennies onze ans au sein de l'unité 8-200 de l'armée israélienne, spécialisée dans le renseignement technologique.

Dans un entretien accordé à Orient XXI, il revient sur l'évolution de l'armée israélienne, mais aussi de la société dans son ensemble, depuis le 7 octobre 2023.

Sylvain Cypel — Quel impact le 7 octobre a-t-il eu sur l'armée israélienne ?

Assaf David — Avant le 7 octobre, le déni prédomine dans la société israélienne, qui néglige complètement la cruauté de l'occupation exercée sur les Palestiniens. Par ailleurs, le regard prioritaire concerne la Cisjordanie. Gaza est loin. On ne se préoccupe pas de ce qui s'y passe. De manière générale, l'opinion s'intéresse beaucoup plus à des enjeux juridiques intérieurs, à la volonté de modifier le statut de la Cour suprême. Un ancien chef du gouvernement, Naftali Bennett (extrême droite), qualifie alors Gaza d'« épine dans les fesses ». C'est désagréable, mais sans importance. Comme on dit, Israël « gère » Gaza. L'armée suit cette pente.

Le 7 octobre fait basculer la société. L'impuissance initiale de l'armée israélienne apparait incompréhensible à la population. Personne ne l'a vu venir. L'idée d'une « gestion du conflit » disparait. La suite est une catastrophe. La première qualité qu'on attend d'un dirigeant, c'est de garder son sang-froid. Or, après la panique, l'armée entre dans une réaction chaotique qui entraine la société israélienne dans un gouffre.

S. C.— Comment l'expliquez-vous ?

A.D.— Je pense que le régime israélien a basculé dans les mains des messianistes. Ce sont eux qui désormais imposent leur vision — et cela impacte aussi l'armée. Ils sont au judaïsme ce que les djihadistes radicaux sont à l'islam. Le judaïsme est instrumentalisé à des fins effroyables.

S. C.— Deux ans plus tard, comment se porte l'armée ?

A.D.— La meilleure analyse a été faite par un lieutenant-colonel de réserve, Asaf Hazani, qui, dans un livre paru en janvier 2025, a décrit une armée israélienne devenue, selon lui, « une armée professionnelle de milices »1 [voir encadré plus bas]. Il montre, entre autres, que des décisions dans les actes commis par la troupe sont souvent prises par les officiers sans validation préalable de leurs supérieurs ou même à l'encontre de leurs ordres. Il montre aussi que des officiers supérieurs n'en font parfois qu'à leur tête, en particulier ceux issus du courant messianiste.

S. C.— Comment expliquez-vous cet état de fait ?

A.D.— La société israélienne a beaucoup évolué. Les deux faits marquants qui ont pesé sur elle ont été l'absence de solution politique avec les Palestiniens, et la montée en puissance de la religiosité nationaliste. Mis ensemble, ils ont mené à l'acceptation collective d'une déshumanisation des Palestiniens — et à une délégitimation de la gauche. Vous mettez tout ça dans un shaker, vous remuez vigoureusement, et vous arrivez à une armée différente.

Normalement, l'état-major, le 8 octobre, aurait dû déclarer : « voilà ce qui est interdit. Quiconque enfreint ces règles sera inculpé ». Mais c'est l'inverse qui est advenu. Au plus haut degré de l'armée, on a assisté à une folie destructrice. Comment dès lors s'étonner de la brutalité généralisée, du désir de vengeance totale, des soldats comme des civils ? La femme du chef d'état-major d'alors, Herzi Halevi, a raconté que le 7 octobre, lorsque son époux a appris ce qui advenait à Gaza, il lui a dit en partant au quartier général : « Nous allons détruire Gaza. » La direction du pays, politiques et militaires, a donné le « la ». Ensuite, beaucoup de gens ont jeté de l'huile sur le feu. Résultat : une folie de cruauté, soutenue par l'opinion, s'est emparée de cette armée.

S. C.— Y a-t-il eu des dissensions entre le niveau politique et l'état-major ou au sein de ce dernier depuis le 7 octobre ?

A.D.— Il y a eu des tensions internes à l'armée. Par exemple, entre les chefs du front Sud de l'armée de terre et l'aviation, qui jugeait qu'on lui demandait de trop en faire. Ces divergences n'ont été révélées publiquement qu'un an plus tard. Mais la crise la plus importante a opposé l'état-major au gouvernement, qui ne souhaitait pas cesser la guerre pour permettre un retour des otages.

S. C.— Quel était l'objectif initial de l'armée, au lendemain du 7 octobre ?

A.D.— Difficile à dire. Dès les premiers jours de l'offensive israélienne, son porte-parole, le colonel Daniel Hagari, a déclaré que les dommages causés au Hamas étaient plus importants que la précision des tirs. Et très vite les taux autorisés de « victimes collatérales » palestiniennes ont été augmentés. Pour viser un seul dirigeant du Hamas, il était permis de tuer 150 ou 200 civils. Mais au bout de quelques mois, le même Hagari a déclaré qu'il était impossible d'éradiquer le Hamas, car « on n'éradique pas une idéologie ». Dès le troisième mois, des voix se sont élevées à l'état-major pour faire de la recherche d'une solution politique à cette guerre une priorité. Mais le gouvernement ne le voulait pas.

S. C.— Que voulait-il ?

A.D.— Il voulait écraser Gaza et procéder à sa purification ethnique. C'était ça, l'objectif de la frange la plus puissante au gouvernement israélien. C'est elle qui a créé le Directorat de la réinstallation volontaire à Gaza2. Sur ce sujet, l'armée s'est divisée. Une partie de ses généraux souhaitait clairement mettre en œuvre une épuration ethnique. Dès le premier mois, ce qu'on a appelé le « plan des généraux » visait à provoquer une famine telle que la population gazaouie partirait. Il ne resterait alors, dans leur esprit, que des groupes armés qu'il serait facile d'éliminer. Mais une autre partie de l'état-major était opposée à cette stratégie.

S. C.— Vous avez évoqué le poids des messianistes dans l'armée israélienne. Que représentent-ils ?

A.D.— Les sionistes religieux et l'extrême droite sont devenus dominants parmi les officiers de niveau intermédiaire et dans la troupe. Longtemps, cette mouvance n'a eu que très peu de poids dans l'armée, où les hauts gradés étaient souvent issus des kibboutz. Mais au fil du temps, les messianistes ont déployé une idéologie, celle portée par ce qu'on appelle aujourd'hui le « sionisme religieux », qui a fait de la conquête de l'armée un objectif prioritaire. Aujourd'hui, la troupe leur est majoritairement acquise. Sa démographie sociologique a été bouleversée au fil du temps. L'état-major se divise en deux parties, une « dure », où les messianiques sont déjà fortement représentés, et celui des dits plus « libéraux ». Mais ce groupe a déjà perdu la bataille interne. L'élite militaire est entre les mains de nationalistes ethnicistes très « faucons », qui sont le pire danger pour la survie d'Israël.

En plus de l'armée, ils contrôlent désormais aussi la police, les services secrets intérieurs [Shin Bet] et les prisons. Personnellement, je suis né à Kyriat Arba [une importante colonie religieuse très proche de Hébron, en Cisjordanie]. Je sais comment les enfants y sont éduqués, dans une atmosphère épouvantable de haine des Palestiniens. Quand ces jeunes entrent à l'armée, ils sont imprégnés de cette éducation messianique et de cette haine. Je ne vois pas comment on peut les arrêter.

S. C.— L'armée israélienne s'appuie beaucoup sur les armes modernes de cyberguerre. Cette vision, en particulier son utilisation de l'Intelligence artificielle (IA), est-elle néfaste ?

A.D.— Sur ce sujet, je suis partagé. Qui a commis le pire à Gaza, le renseignement high tech ou les aviateurs, qui sont pourtant adulés par l'opinion israélienne ? Par ailleurs, oui, l'IA peut être très dangereuse. Elle domine aujourd'hui le terrain du renseignement, au détriment du renseignement humain. L'IA fait le mieux possible ce qu'on lui demande. Si on lui demande des crimes, elle proposera les pires crimes. Mais quand tu es aviateur, tu ne vois rien des dégâts que tu commets, rien des enfants que tu tues si facilement sans les voir. Lequel des deux est le plus néfaste ?

S. C.— L'armée a-t-elle commencé de faire un bilan de cette guerre ?

A.D.— Oui, mais on n'en est qu'au début. Quand le bilan des victimes israéliennes de « blessures morales » [expression utilisée par l'armée israélienne pour ne pas avoir à évoquer le « stress post-traumatique » — NDLR] va commencer à être volumineux, certains des traumatisés comprendront aussi ce qu'ils ont commis. On sait d'ores et déjà que des suicides de soldats ont eu lieu. Les chiffres vont augmenter. Et puis surtout les chiffres des blessés semblent importants. Enfin, on constate en Israël une montée de la brutalité un peu partout, dans les rues comme sur les marchés. Nos enfants vivront dans une société traumatisée, hyper-violente, dans une ambiance favorable à la montée du fascisme.

Par ailleurs, l'armée, envoyée sur tous les fronts, commence à ressentir le manque de forces en mesure de combattre. Un grand nombre de soldats ne sont pas de réels combattants, ils ont passé leur service militaire à surveiller les passages aux check-points. Le sociologue Morris Janowitz disait que lorsqu'une armée s'occupe de fonctions policières, elle s'affaiblit3. On commence à entendre qu'il nous faudra augmenter la dimension des forces armées. Il faudra augmenter la durée de la conscription obligatoire4, il faudra avoir plus de religieux orthodoxes dans les unités non-combattantes, etc. Cela dit, plus on mobilisera les religieux, plus on aura de messianistes dans l'armée…

S. C.— Israël continue de bombarder au Liban et en Syrie. Pensez-vous qu'il peut attaquer de nouveau l'Iran ?

A.D.— Le premier ministre Benyamin Nétanyahou surfe sur le chaos international, régional et domestique. Et il mettra en œuvre tout ce qu'il peut pour alimenter ce chaos. S'il peut éliminer de leurs positions tous ceux qui lui font obstacle, il le fera. Aujourd'hui, c'est la procureure générale de l'armée, Yifat Tomer-Yerushalmi, qu'il accuse de « haute trahison » pour avoir diffusé les images du viol d'un Palestinien dans un camp de rétention israélien5. S'il peut augmenter la criminalité intérieure dans les bourgs palestiniens d'Israël, il le fera. S'il peut relancer cette guerre, il le fera. Et s'il peut attaquer de nouveau l'Iran, il le fera aussi si ça lui bénéficie. La société israélienne et les centres de pouvoir habituels sont de moins en moins en position de faire obstacle à Nétanyahou et son entourage.

S. C.— En même temps, de plus en plus d'Israéliens disent craindre que leur souveraineté soit réduite par l'administration Trump.

A.D.— Ce n'est pas faux. La motivation profonde du « plan Trump » pour Gaza, c'est l'appât du gain. Mais Nétanyahou n'en voulait pas et il a dû l'avaliser. Pour la première fois, des troupes étatsuniennes disposent d'un camp de base en Israël même (près de la ville de Kyriat Gat, dans le nord du Néguev)6, et le projet à Gaza est d'envoyer une force internationale, ce dont Nétanyahou ne veut absolument pas. Il ne faut pas se tromper : ce sera plus compliqué pour lui, mais Israël continuera de diriger les choses à Gaza.

« D'une manière ou d'une autre, l'épée l'emportera »

« Un soldat israélien, fusil à la main, se tient devant eux [des Palestiniens assis menottés] et il arrache des pages du Coran. Je me suis approché de lui, et je lui ai demandé quel était le sens de son comportement. Il m'a répondu avec un regard triste, le plus triste qu'on puisse imaginer : “moi, je me venge d'eux.” (…) Ces Coran étaient déjà détruits. La plupart des pages déjà déchirées. Il les a déchirées davantage. Il ne voulait laisser aucune trace. Il estimait que la vengeance était une émotion plus légitime à ce stade que la dépression, le choc ou l'épuisement.

(…)

Après le 7 octobre, la confiance dans le système a disparu [dans l'armée]. Chacun se replie sur soi et ne pense qu'à soi. (…) Dans un cas précis, lors d'un briefing avant le départ d'un convoi militaire pour Gaza, le commandant a expliqué les instructions relatives à l'ouverture du feu. Un lieutenant-colonel d'une autre division a alors déclaré au commandant : “Avec tout le respect que je vous dois, si je perçois une menace de tirs, je ne demande l'avis de personne.” »

  • Extraits D'une manière ou d'une autre, l'épée l'emportera — Une anthropologie d'un temps de guerre, Asaf Hazani, Pardess Publishing House (en hébreu, non traduit).

1NDLR. Le livre, en hébreu, est titré D'une manière ou d'une autre, l'épée l'emportera — Une anthropologie d'un temps de guerre.

2NDLR. Annoncé en février 2025 par le ministre de la défense israélien, Israel Katz, le Directorat de la réinstallation volontaire à Gaza, chargé de faciliter l'émigration «  volontaire  » des Palestiniens de la bande de Gaza, est créé en mars 2025. L'agence est supervisée conjointement par le ministère de la défense et le cabinet du premier ministre. Le directeur général adjoint du ministère de la Défense, le colonel (rés.) Yaakov Blitstein, est nommé à sa tête le 30 mars 2025.

3NDLR. Voir notamment Morris Janowitz, The Professional Soldier : A Social and Political Portrait, The Free Press, Glencoe, 1960 (non traduit).

4NDLR. Actuellement deux ans et huit mois pour les hommes, deux ans pour les femmes

5NDLR. Yifat Tomer-Yerushalmi, ex-procureure de l'armée israélienne, est accusée d'avoir fait fuiter une vidéo montrant des soldats israéliens violer et torturer un détenu palestinien dans le camp de Sde Teiman en juillet 2024. La vidéo avait été diffusée par la chaîne israélienne Channel 12 en août 2024. Poussée à la démission vendredi 31 octobre 2025, Yifat Tomer-Yerushalmi a été arrêtée par la police le 3 novembre puis assignée à résidence.

6Centre de coordination militaro-civile (CMCC) installé en Israël, à une trentaine de kilomètres de Gaza. Il mène une mission de surveillance du cessez-le-feu dans l'enclave palestinienne, sous l'égide des États-Unis. Environ 200 militaires étatsuniens ont été dépêchés pour mettre en place le centre. Ils ont été rejoints en octobre 2025 par des personnels de différents pays (Royaume-Uni, Canada, Union européenne dont la France).

Israël. L'aventureuse manipulation des minorités au Proche-Orient

Des hommes en marche, certains en uniforme militaire, sous un ciel dégagé et des arbres.

Depuis les origines, le mouvement sioniste a misé sur les minorités au Proche-Orient. Avec la création de l'État, il a tenté de les utiliser pour affaiblir les nouveaux États indépendants. Une politique qui s'est amplifiée depuis la guerre contre Gaza, avec des interventions directes au Liban et en Syrie.

Les responsables sionistes, futurs dirigeants d'Israël, ne se sont guère préparés aux rapports avec les Arabes qui les attendaient une fois créé l'État israélien. En revanche, ils ont accordé de l'importance aux minorités ethniques ou religieuses du Proche-Orient, perçues comme des alliés potentiels face à « l'ennemi commun » arabe.

Jusqu'à la rivière Awali

En tant que plus proche voisin, le Liban a toujours occupé une place particulière dans la réflexion des sionistes comme des Israéliens. Dès 1919, Chaim Weizmann, l'un des principaux négociateurs du projet sioniste, propose une carte dans laquelle l'État qu'il imagine remonte jusqu'à la rivière Awali, au nord de Saïda. Lors de la guerre d'octobre 2024 avec le Liban, l'armée israélienne donnera l'ordre aux populations du Sud-Liban de se déplacer au nord de cette même rivière Awali…

Bien peu soucieux de la souveraineté libanaise, Weizmann n'hésite pas à affirmer aux représentants des deux puissances coloniales britannique et française que les eaux du Litani (à quelques kilomètres au sud de la rivière Awali) n'ont « aucune utilité » pour la population libanaise résidant plus au nord et que ces eaux ne pourraient « profiter » qu'aux habitants résidant au sud, c'est-à-dire du futur « État juif ».

À la suite des pressions du patriarche maronite Elias Hoayek, qui avait représenté le Liban à la Société des Nations (SDN) et réclamé son indépendance, le mouvement sioniste repart bredouille. En 1920, le général Henri Gouraud déclare l'État du Grand Liban en donnant satisfaction au patriarche.

Compte tenu du travail de sape opéré par Londres et Paris au Proche-Orient — « « Les Français et les Anglais ont dessiné les frontières, et les Arabes ont colorié la carte », titrait L'Orient-Le Jour, le 16 mai 2016 — on peut comprendre que le mouvement sioniste ait voulu profiter de la fragmentation de toute la région selon des lignes ethniques ou confessionnelles et renforcer son influence.

Il ne peut y avoir « deux Suisses au Proche-Orient »

Ce n'est cependant qu'après la guerre de 1967 que le Liban commence à être vraiment ciblé par Israël. Il était le seul pays à ne pas avoir participé au conflit de 1948-1949. Disposant à l'époque d'un niveau de vie comparable à celui des Israéliens, les Libanais vivaient encore en bonne harmonie. Le 1er avril 2025, sur sa page facebook personnelle, la politologue libanaise Sara El-Yafi a évoqué, dans une vidéo, des documents israéliens selon lesquels il ne peut pas y avoir « deux Suisses au Proche-Orient ». Elle a aussi montré comment l'État israélien, à partir notamment de la destruction en décembre 1968 de la flotte civile libanaise, sous un prétexte fallacieux — que dénoncera le chef de l'État français Charles de Gaulle—, a multiplié les initiatives pour fragiliser le Liban.

Maillon faible du camp arabe, Beyrouth va désormais payer au prix fort l'hubris israélien. Alimentées en partie par Damas et Tel-Aviv, favorisées par la faiblesse d'un État qui ne peut empêcher pléthore de milices plus ou moins disciplinées de circuler sur son territoire, les tensions entre la droite chrétienne et la résistance palestinienne et ses alliés libanais conduisent au début de la guerre civile en avril 1975.

Pendant une quinzaine d'années, jusqu'aux accords de Taef en 1989, le Liban vit de sombres moments : entrée des troupes syriennes à la demande de partis chrétiens, invasions israéliennes en 1978 et 1982, siège de la capitale en 1982, départ des forces palestiniennes et de Yasser Arafat, attentats meurtriers en 1983 contre les Marines étatsuniens (241 morts) et les parachutistes français (58 morts), enlèvements de journalistes et de diplomates occidentaux par des groupes chiites radicaux. Les morts se chiffrent par dizaines de milliers, les réfugiés par centaines de milliers et les destructions par milliards de dollars.

Les contacts entre Israël et la droite chrétienne conduisent à la création en 1978 de l'Armée du Liban sud (ALS), composée de supplétifs en majorité maronites, mais aussi chiites, équipés et contrôlés par Israël, dont elle fait le sale boulot : torture de combattants palestiniens et libanais dans la tristement célèbre prison de Khiam, etc. L'ALS disparaît en 2000 au moment où Israël évacue le Liban en raison de pertes très importantes : 1 000 soldats tués en 22 ans, presque tous par le mouvement chiite Hezbollah.

Autre tragédie : les massacres du camp palestinien de Sabra et Chatila en septembre 1982 (de 1 000 à 2 500 morts et blessés) par des miliciens chrétiens sous l'œil complice d'officiers supérieurs israéliens qui n'interviennent pas. L'émotion est considérable, y compris en Israël.

Ces trois dernières décennies, Israël a multiplié ingérences, incursions et liquidations de personnes, palestiniennes ou libanaises. Le Liban est à nouveau envahi en 2006 et en 2024. À chaque fois, c'est l'hécatombe et la ruine.

L'élection, le 9 janvier 2025, du général Joseph Aoun, commandant en chef de l'armée, à la tête de l'État libanais et celle, quelques jours plus tard, de Nawaf Salam, comme premier ministre, ne changent pas grand-chose. Alors que les Libanais pouvaient espérer un avenir meilleur avec, pour la première fois depuis longtemps, l'arrivée au plus haut niveau de l'exécutif de deux hommes intègres, Israël ne fait aucun geste susceptible de détendre le climat. Le gouvernement de Benyamin Nétanyahou bouge d'autant moins qu'il peut compter sur le soutien ou la complaisance des États-Unis et le silence de la France, ancienne puissance mandataire. Les deux émissaires trumpistes au Liban et en Syrie, Tom Barrack et Morgan Ortagus, n'ont ainsi jamais demandé à Israël de cesser ses bombardements malgré l'instauration d'un cessez-le-feu supervisé par Washington et Paris le 27 novembre 2024. Leurs pesantes pressions visent exclusivement Beyrouth sommé de désarmer le Hezbollah.

Aucun répit pour les Syriens

La fureur guerrière d'Israël ne se limite pas au pays du Cèdre, mais se tourne presque simultanément vers la Syrie d'Ahmed Al-Charaa, qui prend le pouvoir le 8 décembre 2024 après plusieurs jours d'offensives de l'opposition syrienne conduite par l'organisation islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTC).

Bachar al-Assad est renversé. Détestées par la grande majorité de la population, les forces loyalistes, privées d'une grande partie du soutien de la Russie, focalisée sur l'Ukraine, et de celui de l'Iran et du Hezbollah durement frappés par Israël, n'ont pas vraiment résisté. Al-Charaa, le nouvel homme fort, prend le pouvoir dans un pays exsangue, où un demi-million d'habitants sont morts et dont plus d'un quart de la population a été contrainte à l'exil.

Dans les heures qui suivent la victoire du HTC, Israël effectue plus de 300 raids aériens contre des bunkers, des dépôts d'armes ou des bases militaires de l'armée syrienne. Le territoire occupé du Golan s'agrandit. Interdiction est donnée à l'armée syrienne de se déployer au sud de Damas ! Depuis cette date, les violations de la souveraineté syrienne par Israël n'ont pas cessé.

Ainsi, alors que le monde assiste, impuissant ou indifférent, aux massacres et aux tueries perpétrés par Israël à Gaza, en Cisjordanie, les espoirs placés dans leurs nouveaux dirigeants par les populations syrienne et libanaise ont été vite douchés par l'intransigeance et la brutalité d'Israël.

Indifférents aux sentiments que peuvent éprouver Syriens et Libanais à l'égard de ce que leur a fait subir depuis des décennies Israël, Barrack et Ortagus ne cachent pas leur souhait de voir leur protégé conclure un traité de paix avec Beyrouth et Damas ! La paix par la force si chère à Donald Trump…

Affaiblir ses voisins

Se prévalant du prestige de ses services de renseignements, Tel-Aviv développe depuis des décennies, et plus encore depuis le 7 octobre 2023, un récit à l'adresse des dirigeants occidentaux.

Écrivain et ancien chercheur au CNRS, Christian Salmon estime que « dans le théâtre médiatique contemporain, Gaza s'est muée en un laboratoire du storytelling géopolitique (…) Il y a les morts de Gaza, et il y a leur disparition programmée dans les récits médiatiques occidentaux. Entre les deux, une machine narrative d'une redoutable efficacité transforme un génocide en un « conflit complexe », les bourreaux en victimes et les témoins en « antisémites »1 Ce constat vaut malheureusement pour la Cisjordanie, la Syrie et le Liban.

Au sort épouvantable réservé par l'État israélien aux Palestiniens, vient donc s'ajouter le harcèlement permanent de deux pays en ruines qui risquent à tout moment de s'effondrer. Les rapports de force totalement déséquilibrés imposés par Israël à ses voisins arabes immédiats ne peuvent s'expliquer que par la volonté des dirigeants actuels israéliens de maintenir autour de leur territoire un ensemble de pays affaiblis, divisés et sans perspective de stabilité.

« Quelque chose de nouveau visant à créer un nouvel empire israélien qui sera soit craint, soit respecté par ses voisins », selon l'historien israélien Ilan Pappé2.

Analysant au milieu des années 1970 la relation d'Israël avec le monde arabe, Edward Saïd dressait déjà un constat peu encourageant de l'époque :

Les juifs, comme oppresseurs, et les Arabes, comme opprimés, sont embarqués dans une lutte dont les racines semblent être plus profondes chaque année, et dont le futur semble moins compréhensible et soluble chaque année3.

Décrivant l'image des Arabes au lendemain de la guerre de 1973, Saïd écrit :

Ils sont toujours perçus comme les perturbateurs de l'existence d'Israël (…) Cela s'explique en partie par l'attitude du mouvement sioniste avant 1948 (…) Les habitants de la Palestine peu nombreux étaient vus comme des nomades inconséquents sans lien clair avec la terre et, par voie de conséquence, sans véritable culture (…) Au pire, l'Arabe d'aujourd'hui est considéré comme une ombre sanguinaire qui traque les Juifs et qui interrompt la « démocratie » fluide de la vie israélienne.

Démonstration de force permanente

À la même époque, Nahum Goldmann, alors président du Congrès juif mondial, souligne que la politique israélienne, conçue, déterminée et dominée par David Ben Gourion — tant qu'il fut premier ministre — et suivie par ses successeurs « consistait à tenter de convaincre les Arabes, par une démonstration de force permanente, qu'il leur fallait accepter l'existence, au milieu d'eux, d'un État juif »4.

Goldmann explique cette politique par « la psychologie, l'acquisition soudaine de la puissance succédant à des siècles d'impuissance liée à l'antisémitisme et aux persécutions ». Peu intéressé à développer ses relations avec les Arabes bien avant même ses guerres victorieuses de 1967 et 1973, Israël n'a donc jamais cherché à conclure une paix honorable avec un environnement arabe pourtant affaibli. Le traité de paix israélo-égyptien de 1979, qui ne consacre pas un mot à la question palestinienne, le développement exponentiel des colonies juives, les accords d'Oslo de 1993 — qualifiés de « Versailles palestinien » par Edward Saïd —, l'assassinat, en 1995, du premier ministre Yitzhak Rabin puis la montée inexorable de la droite dure alliée à des religieux suprémacistes ont contribué à la situation tragique actuelle et à une impasse politique totale.

En revanche, Israël s'est montré nettement plus ouvert depuis sa création aux principales minorités, ethniques et religieuses vivant dans les pays arabes : kurdes, druzes et chrétiennes.

Doctrine de la périphérie

Cet intérêt pour les minorités au Proche-Orient a été théorisé par David Ben Gourion dans ce qu'il qualifiait de « doctrine de la périphérie ». Il s'est efforcé d'appliquer cette doctrine qui tendait à établir des partenariats stratégiques avec des pays du Moyen-Orient non arabes et pro-occidentaux, comme l'Iran, la Turquie et l'Éthiopie, afin de lutter contre le nationalisme arabe.

De leur côté, les minorités dans les pays arabes étaient considérées comme une « périphérie ethnique ». Parmi les minorités retenues, qu'Israël pouvait « exploiter pour affaiblir et distraire les pays arabes », figurent les chrétiens du Sud-Soudan, les Kurdes irakiens, les Druzes de Syrie et du Liban et les maronites.

Même si la « doctrine de la périphérie » a disparu avec la chute du chah d'Iran en 1979, des émissaires israéliens se seraient récemment déplacés au Sud-Soudan (dont la sécession en 2011 a disposé de l'appui de Tel-Aviv), en Éthiopie, en Libye et dans les pays du Golfe. Si les relations avec les maronites n'ont abouti à rien, les autorités israéliennes ont eu davantage de réussite avec les Druzes. Si l'on en croit Gabriel Ben Dor, expert israélien de la communauté druze, les relations de cette dernière avec les juifs de Palestine remontent au XVIe siècle. Il n'était pas rare en effet que des juifs trouvent refuge dans des clans druzes quand ils se trouvaient en danger5.

Beaucoup plus tard, entre les première et seconde guerres mondiales, alors que les sionistes arrivaient par dizaines de milliers en Palestine, les relations entre juifs et Druzes se renforcent, notamment après 1936. À cette époque, Abba Khoushi, futur maire de Haïfa après la création d'Israël, est un membre important de l'organisation terroriste Haganah qui combat les Britanniques. Sa tête mise à prix, il trouve refuge chez les Druzes du Mont-Carmel.

La question druze

Aujourd'hui, les Druzes son répartis entre Syrie (500 000 à 1 million), Liban (400 000) et Israël (140 000). Très attachés à la terre qui les a vus naître, ils passent pour être fidèles à l'État dans lequel ils vivent tout en refusant toute assimilation. L'arrivée des Druzes dans le nord de la Palestine remonte à l'expansion de l'émirat druze du Liban, au début du XVIIe siècle.

Les Druzes palestiniens, dans les années 1930, sont tiraillés entre le nationalisme arabe et leur groupe ethno-national et choisissent en majorité une certaine neutralité. Mais le mouvement sioniste, comprenant son intérêt à diviser les Palestiniens, avive les dissensions préexistantes entre Druzes et sunnites et sollicite certains clans druzes.

Pendant la guerre de 1948-1949, une partie des Druzes coopère avec le mouvement sioniste si bien que la communauté n'est pas victime de la Nakba. Même si les responsables israéliens ont procuré nombre d'avantages aux Druzes et même instauré un pacte du sang matérialisé en 1963 par l'octroi d'une autonomie communautaire en matière religieuse et judiciaire. Même si les Druzes se sentent en grande majorité israéliens, des divergences persistent et se sont même développées récemment avec les massacres à Gaza et en Cisjordanie.

Outre cette situation mal vécue, le principal problème est celui de la propriété des terres. Bien que Ben Gourion ait promis en 1948 le respect de la propriété, 80 % des terres druzes de Galilée ont été confisquées. De plus, les infrastructures urbaines druzes, comme chez les autres Arabes, ne sont pas au niveau des villes juives et les permis de construire sont difficiles à obtenir. Par ailleurs, la loi sur l'État-nation de 2018, qui consacre l'inégalité entre juifs et autres communautés, est très mal ressentie par les Druzes.

En 2011, alors que la guerre civile vient de débuter en Syrie, la question d'un État druze se pose à nouveau. De nombreux Druzes israéliens demandent à leur gouvernement d'intervenir pour aider les Druzes syriens attaqués par des groupes islamistes qui les considèrent comme des hérétiques. Israël se borne à quelques avertissements, mais ne fait rien.

Mais à la mi-juillet 2025, alors que l'armée syrienne est intervenue pour tenter de ramener le calme entre combattants druzes et bédouins sunnites, Israël intervient militairement en affirmant vouloir protéger les Druzes…

Soutien aux Kurdes irakiens

Les Israéliens se sont aussi tournés vers une autre minorité, de loin la plus nombreuse au Proche-Orient : les Kurdes. La moitié d'entre eux se trouve en Turquie, où leur relation avec le régime du président Recip Erdogan est pour le moins compliquée.

Six millions se trouvent en Iran, deux millions en Syrie et sept millions en Irak. C'est cette dernière communauté qui a longtemps retenu l'attention de Tel-Aviv, d'autant plus que l'Irak, en 1948, en 1967 et en 1973, a participé ou voulu participer aux guerres contre Israël et qu'il a envoyé des troupes chaque fois que cela a été possible.

Empêcher l'Irak d'attaquer Israël a été la principale raison du soutien israélien à la rébellion kurde irakienne. Pour cela, Tel-Aviv a collaboré intensément, à l'époque du chah, avec Téhéran jusqu'à l'accord d'Alger du 6 mars 1975, qui mit fin au contentieux territorial irako-iranien. Jusqu'à cette date, les deux pays alliés ont fourni de l'armement et formé de nombreuses unités kurdes qui ont posé de sérieux problèmes à l'armée irakienne, contrainte d'envoyer d'importants renforts au Kurdistan et de réduire d'autant sa participation à la coalition arabe.

Au milieu des années 1960, un officier supérieur israélien, Tzuri Sagi, vient soutenir la lutte pour un Kurdistan indépendant et contribue à former l'armée kurde. La présence dans le nord de l'Irak d'une importante communauté juive facilite d'ailleurs la tâche du Mossad. Même si l'autonomie en 2003 a réduit leur intérêt à coopérer avec Israël, les contacts n'ont pas cessé. En 2005, d'anciens commandos israéliens sont allés former des Kurdes irakiens pour lutter contre les groupes islamistes. Il y aurait par ailleurs plusieurs bases israéliennes dans le Kurdistan, dont la principale se trouve à Erbil.

Il ne faut cependant pas surestimer cette relation. En 2020, la reconnaissance d'Israël par plusieurs pays arabes dans le cadre des Accords d'Abraham a été mal vécue par les Kurdes : « Il y a encore quelques décennies », écrit le correspondant de l'Agence France-Presse (AFP) à Erbil, « ils disaient avoir un ennemi commun et luttaient pour avoir leur propre État. Aujourd'hui, les Kurdes d'Irak regardent les Israéliens normaliser leurs relations avec des pays arabes avec un sentiment doux amer (…) en s'étonnant que l'État hébreu se soit tourné vers ses ennemis arabes historiques plutôt que vers ses compagnons de galère kurdes ».

Quoi qu'il en soit, le ministre israélien des affaires étrangères, Gideon Saar, soulignait encore, le 10 novembre 2024, l'intérêt pour son pays de pouvoir tirer des bénéfices politiques avec d'autres minoritaires, « dans une région où [il] sera toujours minoritaire »6.


1Christian Salmon, «  La Gaza-ïfication de l'Occident  », AOC, 9 juin 2025.

2Anealla Safdar, «  Israeli historian Ilan Pappe : “This is the last phase of Zionism”  », Al Jazeera, 14 janvier 2025.

3Edward Saïd, «  Arabs and Jews  », Journal of Palestine Studies, Vol. 3, n°2, 1974.

4Nahum Goldman, Où va Israël  ?, Calmann-Lévy, 1975

5Gabriel Ben-Dor, The Druzes in Israel : a political study : political innovation and integration in a Middle Eastern minority, Magnes Press, 1979.

6Lazar Berman, «  Gideon Saar appelle à renforcer les liens avec les Kurdes et les Druzes  », Times of Israel, 10 novembre 2024.

L'exil sans fin des réfugiés afghans du Pakistan

Deux hommes s'étreignent, l'un montre une profonde tristesse.

Depuis début octobre 2025, plusieurs escarmouches ont opposé le Pakistan et l'Afghanistan. Islamabad accuse Kaboul d'abriter les talibans pakistanais du mouvement Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), auteurs de plusieurs attentats sur son sol. Le 9 octobre, ce dernier a frappé son voisin (y compris la capitale) qui a riposté en ciblant des postes militaires de l'autre côté de la frontière. Un fragile cessez-le-feu a ensuite été conclu sous l'égide du Qatar et de la Turquie. Mais les autorités pakistanaises continuent de traquer des réfugiés afghans qui n'ont aucun lien avec le TTP et qui avaient justement fui les talibans. Récit d'un exil à rebours vers l'Afghanistan, que beaucoup ne connaissent même pas.

Actualisation

Le 27 février 2026, le Pakistan s'est déclaré « en guerre ouverte » avec son voisin afghan dont il a bombardé la capitale Kaboul et, au sud, Kandahar, la ville abritant le chef des talibans. La veille, l'Afghanistan avait mené « des opérations offensives à grande échelle » contre le Pakistan. L'Iran, le Qatar et la Turquie qui avaient contribué au cessez le-feu après les affrontements d'octobre dernier, la Chine qui entretient des rapports privilégiés avec Islamabad et l'Arabie Saoudite qui a signé un accord de défense mutuelle avec le Pakistan en septembre 2025, ont appelé à un retour au calme. Rien ne dit que cela suffira. Les deux pays contestant la fameuse Ligne Durand qui leur sert de frontière.

Les rues jadis animées de Pari Mohalla à Taxila, à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest d'Islamabad, se sont transformées en zone fantôme. Devant les maisons abandonnées de ce quartier populaire, des chiens errants attendent sagement les restes de nourriture auxquels ils étaient habitués. En vain. Les centaines de familles afghanes qui y résidaient sont reparties vers l'Afghanistan voisin, traquées par la police, expulsées ou chassées par la peur.

Parmi les derniers à partir, Mohammed Mir et sa famille. « Mes parents sont venus d'Afghanistan vers 1984. Là-bas, il y avait la guerre, explique ce père de famille, vêtu d'une tunique traditionnelle bleu ciel et d'un petit chapeau blanc aux bordures argentées. Je suis né ici, à Taxila, en 1987. J'ai passé mon enfance dans ces rues, je m'y suis marié et mes enfants y sont nés. Mais les autorités ont décidé que nous devions retourner en Afghanistan. »

Un homme en habit jaune marche dans un terrain vague, devant des bâtiments en brique.
Les rues jadis animées de Pari Mohalla à Taxila se sont vidées des centaines de familles afghanes qui y résidaient. Selon l'ONU, depuis le début des opérations en 2023, ce sont 1,6 million d'Afghans qui ont quitté le Pakistan, dont 132 000 expulsés.

Départ vers un pays inconnu

Une mention au « Plan de rapatriement des étrangers illégaux », lancé par les autorités pakistanaises en septembre 2023, ciblant principalement les Afghans arrivés au fil des guerres au cours des quarante dernières années. Vu des autorités pakistanaise, le pays a longtemps assumé sa part de responsabilité humanitaire en accueillant et en régularisant des millions de réfugiés afghans pendant des décennies. Maintenant que l'Afghanistan est considéré comme stabilisé, Islamabad estime qu'il est légitime que ces réfugiés rentrent chez eux alors que le Pakistan fait face à d'importants défis économiques et sécuritaires.

Un homme dans un magasin coloré rempli de tissus et d
Face aux craintes des raids de la police, dans ce bazar de Taxila, dominé par les Afghans, les commerçants ont dû liquider ses biens dans la précipitation. Mohammed a cédé son magasin de cosmétiques pour à peine un dixième de sa valeur.

Les premiers ciblés ont été les sans-papiers et les migrants. Mais, depuis le 1er septembre 2025 et pour la première fois, sont aussi concernés les réfugiés officiellement enregistrés auprès du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR), soit près d'1,5 million de personnes sur les 2,8 millions d'Afghans du Pakistan. Islamabad n'a jamais ratifié la Convention de Genève, laquelle interdit toute expulsion vers un pays où un réfugié risquerait sa vie ou sa liberté.

Un drame pour Mohammed. Le commerçant a dû boucler trente-huit ans de vie dans des valises en vue d'un départ vers un pays qu'il n'a jamais connu. La Constitution prévoit pourtant que toute personne née sur le sol pakistanais a droit à la nationalité. Mais dans les faits, ce droit reste largement inaccessible pour de nombreux enfants de réfugiés afghans. « Cette crise est plus grave que les précédentes, commente Qaisar Afridi, porte-parole du HCR au Pakistan. L'espace pour l'asile se réduit et c'est désormais une politique officielle, décidée au niveau de l'État. »

« À tout moment la police peut faire une descente »

Dans le quartier de Mohammed, la même scène se répète depuis des semaines alors que les départs s'enchaînent. « Cela fait environ un mois que toutes nos affaires sont emballées. À tout moment, la police peut faire une descente, alors nous devons être prêts », poursuit Mohammed, depuis sa maison où s'empilent couvertures, oreillers, tapis, vêtements d'hiver, vaisselle, sacs de riz, soigneusement empaquetés.

Chambre encombrée avec des matelas empilés et des rideaux à motifs.
Mohammed a emballé ses affaires pour être prêt à partir en cas de descente de la police. Il a vendu ses chèvres et vaches à moitié prix ainsi que le mobilier qui risquerait de s'abîmer sur la route.
Des sacs de différentes couleurs entassés dans une pièce.
Mohammed a empaqueté trente-huit ans de vie. Il ne lui reste plus qu'à vendre sa maison, construite en 2012, et l'un de ses magasins avant de partir.

Il s'apprête à charger ses affaires dans un camion. Mais avec cette crise des réfugiés, les prix des transporteurs ont considérablement augmenté, rendant la location de ces véhicules inabordables pour de nombreuses familles. « Les chauffeurs profitent de la situation, déplore Mohammed. Ils réclament deux, parfois quatre fois le tarif habituel. J'ai réussi à louer un camion frigorifique qui transporte habituellement des fruits pour 400 000 roupies (environ 1 200 euros). »

Un homme charge des sacs sur un véhicule coloré sous un ciel nuageux.
Certaines familles afghanes ne peuvent pas se permettre de louer un transporteur. Mohammed a organisé des collectes dans son quartier pour aider les plus démunis à se payer un camion pour repartir en Afghanistan.

Il se considère victime d'une stigmatisation injuste. « Le gouvernement accuse les réfugiés afghans d'être responsables de tous les maux : chômage, insécurité, terrorisme. Mais nous sommes des travailleurs, des commerçants, des ouvriers qui travaillons dur pour vivre dignement. »

Derrière cette politique, Islamabad cherche à faire pression sur Kaboul pour qu'il neutralise le mouvement des talibans pakistanais (Tehrik-e-Taliban Pakistan, TTP). Depuis le retour des talibans au pouvoir à Kaboul en 2021, le militantisme armé transfrontalier s'est intensifié. En 2024, plus de 1 600 morts civils et militaires ont été recensés dans les attaques terroristes, principalement dans les régions frontalières, un triste record, qui fait de cette année la plus meurtrière depuis près de dix ans. Le Pakistan accuse les autorités afghanes de tolérer ce groupe dont elles sont idéologiquement proches, et d'abriter ses bases arrière. La montée du terrorisme a aggravé les tensions entre les deux pays, jusqu'à provoquer de violents affrontements, suspendus par un fragile accord conclu à Doha le 19 octobre 2025.

Des bouc-émissaires faciles

Face aux craintes des raids de la police, Mohammed a dû liquider ses biens dans la précipitation. « Nous avons vendu beaucoup de choses que nous ne pouvons pas emporter, comme le mobilier qui risquerait d'être abîmé. Nous avons aussi vendu nos chèvres et nos vaches, à moitié prix. » Au bazar, dominé par les Afghans, Mohammed possédait deux boutiques. Il a dû céder son magasin de cosmétiques pour à peine un dixième de sa valeur. Désormais, il tente de vendre au plus vite son échoppe de vêtements, en liquide seulement, pour partir avant que la police ne l'arrête. « Nous devons tout vendre à perte, recommencer une vie ailleurs », regrette-t-il depuis sa boutique presque vide aux étals soigneusement rangés.

Avec l'irruption des combats à la mi-octobre le long de la frontière, la politique d'expulsions s'est intensifiée. Les autorités ont ordonné la fermeture des 54 camps de réfugiés, vidé des quartiers entiers et instauré, dans la province du Pendjab, un dispositif permettant aux citoyens de signaler la présence d'« immigrants illégaux ». Le 17 octobre 2025, le gouvernement fédéral est allé plus loin encore : de nouveaux points de sortie ont été ouverts à la frontière afghane, signe de sa détermination à accélérer les départs.

Camion vert décoré, chargé de marchandises et de textiles colorés.
Camion de réfugiés afghans patientant à proximité du centre du HCR de Nowshera. Avec la crise des réfugiés, les prix des transporteurs ont considérablement augmenté, rendant la location de ces camions inabordables pour de nombreuses familles.

Les attitudes de la population se sont également durcies envers ces bouc-émissaires faciles. « Depuis leur arrivée, il y a de l'insécurité, du trafic de drogue, des armes et de la prostitution », déclare Zainab Kakar, cadre dans une société de microfinance, originaire de Quetta, au Baloutchistan, province frontalière de l'Afghanistan. « Depuis les expulsions, les routes sont plus propres, il y a moins de circulation et je me sens plus en sécurité », ajoute depuis une terrasse d'un café huppé d'Islamabad celle qui a pourtant grandi aux côtés de familles afghanes.

Des propos anti-réfugiés qui nourrissent également de nouvelles formes de pratiques illégales : pots-de-vin policiers, accaparement de terrains laissés vacants, ou encore arnaques promettant de faux visas humanitaires.

Un enfant aux cheveux bouclés, assis sur une banquette rouge, regarde avec curiosité.
La Constitution prévoit que toute personne née sur le sol pakistanais a droit à la nationalité. Mais dans les faits, ce droit reste largement inaccessible pour de nombreux enfants de réfugiés afghans.

Tout pour inciter ceux qui échappent aux traques de la police à s'en aller. Pour Mohammed, le plus dur est de voir ses enfants inconsolables. « Les enfants ne sont pas prêts à partir. Dès que je parle du départ, ils se mettent à pleurer. » Comme Hina, sa fille âgée de six ans, scolarisée en CP dans une école privée du quartier. Elle a dû faire ses adieux à ses camarades de classe. En Afghanistan, la loi talibane lui interdira d'étudier au-delà du primaire. Son frère aîné, lui, a déjà dû renoncer à l'école publique il y a deux ans, quand ont commencé les rafles contre les réfugiés afghans.

Une personne assise sur un lit, vêtue d
Bilal, le fils aîné de Mohammed veille sur les affaires déchargées sur un terrain vague en périphérie de Kaboul. Il a dû abandonner l'école il y a deux ans, quand ont commencé les rafles contre les réfugiés afghans au Pakistan.

Avant de prendre la route, Mohammed tient à faire un dernier détour par le cimetière familial. Dans ce carré de verdure reposent son père, sa tante, sa nièce... Le commerçant s'agenouille, les yeux humides, arrache quelques mauvaises herbes sur les pierres tombales. « Quand quelque chose nous préoccupait, nous venions nous apaiser ici… Après notre départ, il n'y aura plus personne pour leur rendre visite. Nous sommes les derniers.  »

Un homme se penche sur une tombe dans un cimetière verdoyant.
Avant de prendre la route, Mohammed tient à faire un dernier détour par le cimetière familial où reposent son père, sa tante et sa nièce.
Une pierre tombale blanche entourée de végétation.
Mohammed s'inquiète : après son départ, plus personne ne viendra visiter ni entretenir les tombes de ses proches.

Quelques heures plus tard, l'heure du départ sonne. Devant le camion lourdement chargé, amis et voisins sont venus en nombre pour les saluer une dernière fois. Les hommes s'enlacent en sanglotant. Dans le van où prennent place les femmes et les enfants, les pleurs étouffés se mêlent au bruit du moteur. De la burqa marron de l'une d'entre elles s'échappe un soupir désespéré : « On nous force à partir. » Mohammed, lui, n'a plus de mot. Quarante ans après l'exil de ses grands-parents, c'est à son tour de reprendre la route, réfugié une fois encore.

Deux hommes transportent un gros sac, un enfant les observe, ambiance de livraison.
Le jour du départ, famille et voisins aident à charger le camion loué par Mohammed pour retourner en Afghanistan. Il a vendu beaucoup de choses qu'il ne peut pas emporter car le transport est très cher.
Trois hommes discutent, l
Devant le camion lourdement chargé, amis et voisins sont venus en nombre pour les saluer une dernière fois.

Des enfants séparés de leurs parents, les femmes de leur mari

Près de la frontière, le camion de Mohammed rejoint une longue file de véhicules chargés de familles afghanes. Avant de traverser, celles-ci doivent se faire recenser dans un centre du HCR. L'enregistrement leur donne droit à une aide symbolique pour le voyage et la réinstallation : environ 130 euros par famille. « À Kaboul, nous n'avons rien, ni maison, ni bien, ni repère, lâche Mohammed, la voix enrouée. Tout ce que j'ai construit en trente-huit ans est perdu. Nous allons devoir tout recommencer à zéro. »

Une main d
L'enregistrement dans un centre du HCR donne aux familles afghanes le droit à une aide symbolique pour le voyage et la réinstallation : environ 130 euros par famille.

Les défenseurs des droits humains dénoncent des conditions éprouvantes. « Aux différents postes-frontières, les réfugiés affrontent de longues attentes, des conditions climatiques difficiles et un manque de services de base pour les femmes, les enfants et les personnes âgées, explique Moniza Kakar, avocate spécialisée en droits de l'homme, basée à Karachi, qui lutte pour empêcher le renvoi en Afghanistan des demandeurs d'asile et des réfugiés afghans. De nombreux témoignages font état de contrôles de documents menés de manière agressive, de séparations familiales, notamment d'enfants séparés de leurs parents ou de femmes renvoyées seules, et d'un accès insuffisant à la nourriture et aux soins médicaux. » Selon l'ONU, depuis le début des opérations en septembre 2023, ce sont 1,6 million d'Afghans qui ont quitté le Pakistan, dont 132 000 expulsés.

Une file d
Arrivée de la famille de Mohammed dans un centre du HCR à Nowshera dans la province du Khyber Pakhtunkhwa, frontalière de l'Afghanistan.
Un groupe d
Mohammed, son épouse et ses enfants s'apprêtent à quitter le centre du HCR après avoir rempli les dernières formalités avant de traverser la frontière vers un futur incertain. En Afghanistan, ils n'ont ni maison, ni bien, ni repères.

Crise humanitaire en Afghanistan

Pour se rendre à Kaboul, il faut franchir le col du Khyber, ce passage historique entre les deux pays, puis s'engager sur une route sinueuse qui descend vers Jalalabad avant de rejoindre la capitale. À Kaboul, c'est un nouveau paysage que découvrent Mohammed et ses proches, dominé par le drapeau blanc de l'Émirat islamique.

La réalité est brutale. L'Afghanistan traverse l'une des pires crises humanitaires au monde. Depuis le retour au pouvoir des talibans en 2021, l'économie s'est effondrée : l'aide internationale est en chute libre, la pauvreté a explosé. Dépassé, l'État ne parvient pas à absorber les arrivées massives d'Afghans refoulés d'Iran et du Pakistan.

Mohammed a déchargé ses affaires sur un terrain vague en périphérie du centre-ville. Au loin, se découpent des collines pelées constellées d'habitations modestes. Ses tentatives pour trouver un logement ont toutes échoué. Le marché immobilier est saturé par l'afflux des nouveaux-arrivants. « Voir toutes mes affaires qui s'abîment ici à ciel ouvert, alors que j'avais tout le confort avant, c'est très douloureux », explique Mohammed en arrangeant une grande bâche en plastique étendue au-dessus de ses affaires. « Nous vivions autrefois tous ensemble, en famille élargie. Aujourd'hui, nous sommes dispersés, car il est impossible de trouver un lieu et un moyen de subsistance communs. »

Une route poussiéreuse avec des camions-citerne et des collines en arrière-plan.
Mohammed a déchargé ses affaires sur un terrain vague en périphérie du centre-ville de Kaboul en attendant de trouver un logement. Le marché de l'immobilier est saturé avec le retour massifs de réfugiés en provenance d'Iran et du Pakistan.

Ses économies fondent de jour en jour. Tout part dans la location de son terrain. Bientôt, Mohammed devra accepter des petits boulots journaliers, payés à peine quatre euros par jour, pas de quoi nourrir sa famille. Selon les Nations unies, en 2025, plus de la moitié des Afghans, près de 23 millions de personnes, auront besoin d'aide pour survivre. 12,6 millions sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë.

Un camion coloré, surchargé de marchandises diverses, garé sur une route.
Certaines familles afghanes vont jusqu'à démonter les matériaux de leur maison pour les emmener avec eux en Afghanistan qui fait face à une grave crise humanitaire. Selon les Nations unies, en 2025, plus de la moitié des Afghans, près de 23 millions de personnes, auront besoin d'aide pour survivre.

Il est surtout inquiet pour ses enfants. « Le premier obstacle, c'est la langue. À Kaboul, la majorité des gens parlent dari, et mes enfants ne le comprennent pas… » Il ajoute : « Si la situation ne s'améliore pas, je n'aurai pas le choix : je les enverrai vers les pays occidentaux, par n'importe quel moyen. » Durant les six premiers mois de 2025, les Afghans étaient le deuxième groupe de demandeurs d'asile en Europe : 42 000 demandes, soit plus d'une personne sur dix. Des routes périlleuses, qui ont fait plus de 8 900 morts et disparus dans le monde en 2024. Pour beaucoup, l'exil est sans fin.

Ce que Mohammed Ben Salman cherche à Washington

Deux hommes en costume, l'un américain et l'autre saoudien, discutent dans un hall élégant.

La visite de Mohammed Ben Salman à Washington, qui commence ce lundi 17 novembre 2025, s'inscrit dans la stratégie du prince héritier saoudien de renforcer à la fois ses relations personnelles avec Donald Trump et l'alliance de son pays avec les États-Unis. De retour de Riyad, la chercheuse Fatiha Dazi-Héni analyse ces choix.

Accompagné d'une impressionnante délégation comptant près d'un millier de personnes, si l'on en croit Bernard Haykel, spécialiste de l'Arabie saoudite et proche de la cour royale, le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS) compte impressionner son hôte. Il en aura l'occasion avec la conférence d'investissement conjointe saoudo-étatsunienne au cours de laquelle une multitude de contrats sera signée dans les domaines de la Tech et de l'Intelligence artificielle (IA), visant à investir massivement dans les semi-conducteurs et à implanter des data centers tant dans le royaume qu'aux États-Unis.

Le président étatsunien Donald Trump est mieux disposé que son prédécesseur à procéder au transfert de technologie dans le secteur de l'intelligence artificielle, comme le prouve l'annonce faite par cheikh Tahnoun Ben Zayed Al Nahyan, conseiller à la sécurité nationale de la fédération des Émirats arabes unis, lors de sa visite, en février 2025. Il y a révélé un investissement record sur dix ans, atteignant 1,4 trillion de dollars, dans la Tech étatsunienne. Le dauphin saoudien veut lui aussi saisir l'occasion de son voyage pour venir réaffirmer que la sécurité du royaume d'Arabie saoudite reste intimement liée aux États-Unis. Il privilégie donc ce partenaire, qui reste l'acteur central de la communauté internationale pour assurer la sécurité au Proche-Orient. Ce point de vue nous a été systématiquement rapporté lors de nos entretiens aussi bien avec des personnels diplomatiques qu'avec des chercheurs et consultants de think tanks saoudiens lors de notre séjour à Riyad en octobre 2025.

Ni la Chine ni la Russie

En faisant des États-Unis la première destination des investissements saoudiens dans le domaine de la Tech, le royaume confirme aussi son absence d'ambigüité vis-à-vis de la Chine. Celle-ci reste un partenaire économique majeur dans les nouvelles technologies de pointe, mais pas dans le domaine de la sécurité. Quant à la Russie, le Dr Saleh Al Khaltan, spécialiste des relations russo-saoudiennes et enseignant à la King Saud university (KSU), estime qu'elle a perdu son influence stratégique dans la région depuis sa guerre en Ukraine en dépit du fait que le président Vladimir Poutine continue de s'enfermer dans un narratif victorieux.

Redevable du soutien que Donald Trump lui avait prodigué lors de son premier mandat alors qu'il était plongé dans la tourmente de la sordide affaire de l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, MBS prend soin de jouer habilement sur l'étroite relation personnelle qui le lie au président étatsunien. Il entend ainsi obtenir pour son pays de solides garanties de protection. L'objectif est de se prémunir contre de nouvelles attaques visant des sites stratégiques vitaux, comme celles revendiquées par les houthistes contre les installations pétrolières saoudiennes de Khuraïs et d'Abqaiq, le 14 septembre 2019. Il s'agit aussi d'éviter que ne se reproduise le scénario traumatique des frappes israéliennes contre le Qatar du 9 septembre 2025. Or, les deux fois, l'administration Trump s'est abstenue de venir à la rescousse de ses partenaires du Golfe.

Ces deux évènements ont durablement ébranlé les dirigeants du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Comme l'explique le Dr Abdallah Al-Tayer, conseiller au ministère des affaires étrangères, à la suite des frappes israéliennes sur Doha, les six pays membres ont convenu de raffermir leur solidarité au sein du pacte régional qui a survécu à la crise de cinq ans avec le Qatar. L'essentiel, poursuit ce diplomate, est de maintenir la cohésion des pays membres du CCG afin d'éviter l'écueil de la fragmentation dans un environnement régional fortement détérioré. Les différences de vues demeurent sur d'autres dossiers régionaux, comme sur le Soudan qui est un point de friction majeur entre Riyad et Abou Dhabi, mais aussi sur le Yémen où les conflits d'intérêts entre l'Arabie saoudite, les EAU et Oman sont connus de tous. Mais tous s'accordent de ne pas s'en ouvrir publiquement et de donner la priorité à la cohésion et à la sécurité au sein.

Une fragilité structurelle du royaume

Si l'Arabie saoudite se satisfait de l'affaiblissement de l'Iran dans la région, le contexte de l'après 7 octobre 2023 ne modifie pas la fragilité structurelle du royaume et des monarchies voisines. Elles restent très dépendantes du dispositif sécuritaire étatsunien mais elles le perçoivent surtout comme étant prioritairement destiné à la protection d'Israël.

Aujourd'hui, c'est davantage la domination militaire écrasante d'Israël que redoutent Riyad et les autres monarchies du Golfe. Elle est perçue comme l'élément le plus déstabilisant dans la région1. Les ambitions expansionnistes d'Israël au Liban et en Syrie, les nombreuses violations du cessez-le-feu à Gaza depuis l'adoption du plan Trump, la recrudescence des violentes attaques commises par les colons contre les Palestiniens de Cisjordanie avec la complicité de l'armée israélienne, sont perçues comme une volonté délibérée de fragmenter la région.

Si le dialogue est de mise avec Téhéran, Riyad considère que l'Iran, bien qu'affaibli, demeure en capacité d'activer ses réseaux dont les milices chiites en Irak ou encore les houthistes au Yémen. Pour résumer, explique Saleh Al-Khaltan, Riyad considère que « l'hégémonie israélienne au Proche-Orient constitue la menace la plus sérieuse dans la région. Dans le même temps, un Iran affaibli, mais résilient, qui n'a pas renoncé à soutenir ses proxys, certes amoindris, demeure un point de vigilance sérieux ».

Cette instabilité régionale persistante explique que, pour le prince héritier, la priorité, bien plus que l'achat d'avions de chasse F-35 est d'obtenir de Washington la signature d'un accord de sécurité mutuelle. Celui-ci prendrait d'abord la forme d'un Ordre exécutif, qui ne nécessite pas l'aval du Congrès, pour se formaliser ensuite en un accord de sécurité engageant et pérenne, dans la continuité des discussions engagées avec le président Joe Biden. Concernant l'accord de sécurité, il s'agit d'obtenir un degré d'engagement plus substantiel que ce que Doha a décroché avec le décret signé le 29 septembre 2025 par le président Trump (qui n'engage que sa parole) et qui stipule que toute attaque contre le Qatar serait considérée comme « une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis ».

Concernant les pourparlers relatifs à la coopération sur le nucléaire civil, des rumeurs circulaient à Riyad selon lesquelles les autorités accepteraient de renoncer à l'enrichissement à des fins civiles, si le royaume était assuré de signer un traité garantissant sa protection indépendamment de la coloration politique de l'administration en charge.

Le professeur Hisham Al-Ghannam, directeur du programme sur les études de sécurité nationale à la Nayif University for Security Sciences (Riyad), insiste sur la valeur institutionnelle de la garantie sécuritaire que le prince est venu chercher ; l'Arabie saoudite ne peut se satisfaire de gestes et paroles symboliques. C'est selon lui, précisément ce qui a poussé Riyad et Islamabad à signer un accord de défense mutuelle le 17 septembre 2025, une semaine après les bombardements israéliens sur Doha. L'objectif était d'adresser un signal à Washington, indiquant que le royaume dispose d'autres options pour instaurer un rééquilibrage stratégique des rapports de force.

L'imprévisibilité de Donald Trump

La difficulté qui se pose néanmoins pour MBS est de dépasser la relation transactionnelle qui le lie intimement au président Trump et à sa famille, dans le but de consolider une relation bilatérale institutionnelle. En effet, le prince, pas plus que les diplomates, chercheurs et Saoudiens rencontrés, ne sont dupes de l'imprévisibilité du président Trump. Ils citent notamment le camouflet qu'il a infligé au premier ministre indien Narendra Modi, avec la surtaxe de 50% de droits de douane imposée en août 2025. Le pays jouait pourtant un rôle pivot dans la stratégie étatsunienne de contrer la concurrence chinoise.

Galvanisé par une dynamique économique réelle qui ne se réduit pas à des mégas projets coûteux et peu probants ou à une industrie touristique de luxe dont les retours sur investissements interrogent, le royaume se positionne comme le marché le plus attractif de la région. En témoigne la neuvième session du Future Investment Initiative qui s'est tenue à Riyad du 27 au 30 octobre 20252. Cependant, le développement du pays est fortement contraint par l'environnement géopolitique instable, voire chaotique. L'avenir des projets pour diversifier l'économie du pays conformément au plan Vision 2030 est donc lié à l'impératif de parvenir à stabiliser la région.

Convergence sur la Syrie

Cette visite est l'occasion pour le prince héritier de présenter l'approche saoudienne pour engager un processus de stabilisation. Il souhaite aussi convaincre le président Trump que l'intégration des pays arabes aux accords d'Abraham exige de franchir certaines étapes indispensables. À commencer par l'établissement d'une feuille de route pour mettre en œuvre une solution globale et durable incluant la création d'un État palestinien, seule solution en mesure de stabiliser durablement la scène proche-orientale. Cela implique également de mettre un terme à l'expansionnisme israélien au Levant.

Le prince héritier s'attachera à souligner au cours de cette visite les points de convergence entre les visions saoudienne et étatsunienne. La Syrie, jugée prioritaire par Riyad car elle constitue la porte d'entrée pour procéder à la dissolution des milices actives dans la région, est le dossier-type où la convergence de vues avec le président Trump est la plus forte. MBS a développé un intense lobbying auprès de Donald Trump qui a conduit celui-ci à lever les sanctions économiques qui pesaient sur la Syrie. Le premier étatsunien a également adoubé Ahmed Al-Charaa en l'accueillant à la Maison Blanche, une première pour un président syrien. Ce soutien étatsunien à la Syrie d'Al-Charaa est fondamental pour Riyad, car la déstabilisation du nouveau pouvoir à Damas serait susceptible de profiter à des ingérences iraniennes qu'Israël exploiterait en fragmentant davantage le pays.

Un certain optimisme est perceptible à Riyad compte tenu de l'investissement manifeste mobilisé par l'administration Trump au Proche-Orient. En l'absence de la Russie, de la Chine et dans une moindre mesure de l'Europe, les États-Unis redeviennent l'acteur incontournable de la région et le seul en mesure de faire bouger les lignes.

Le dossier libanais

Riyad se réinvestit également dans le dossier libanais, mais de façon prudente et plutôt alignée sur la position étatsunienne. Celle-ci consiste à insister sur la nécessité de mener les réformes qui s'imposent pour parvenir à un accord avec le FMI, à lutter contre le trafic de drogue et à parvenir au désarmement du Hezbollah. Cependant, Riyad travaille étroitement avec Paris pour stabiliser la situation politique afin de renforcer et soutenir l'armée libanaise. Le royaume s'impatiente toutefois des retards dans le désarmement du Hezbollah. Néanmoins, Riyad a donné son feu vert pour l'envoi d'une délégation d'investisseurs au Liban et d'une mission chargée d'examiner la réautorisation des exportations libanaises vers le royaume. Une évolution récente accueillie positivement à Beyrouth3.

Même si rien n'est réglé concernant la mise en œuvre de la seconde phase du plan Trump à Gaza, Riyad compte agir en concertation étroite avec Paris. La difficulté pour le prince héritier sera de convaincre son hôte d'avancer sur la base de la reconnaissance d'un État palestinien, et non sur celle d'un plan bâclé pour lequel ni Riyad ni les autres monarchies du Golfe ne sont prêtes à payer le prix.

Avec cette visite, MBS espère consolider sa stature internationale et s'imposer comme l'interlocuteur majeur du président Trump pour aboutir à la stabilisation de la région. Il affiche son ambition de faire du royaume un acteur diplomatique soucieux de conduire une politique d'équilibre sur la scène régionale, en discutant avec l'ensemble des acteurs, aussi bien avec la Turquie sur la Syrie qu'avec l'Iran sur le Liban, le Yémen ou l'Irak. Il devrait ainsi inciter Washington à relancer les négociations avec l'Iran sur le dossier nucléaire afin de prévenir toute tentative de nouvelles attaques israéliennes contre l'Iran.


1Fatiha Dazi-Héni, «  L'Arabie saoudite : Quels leviers de puissance au Proche-Moyen-Orient  ?  », Note de recherche 148, Irsem.fr, 16 octobre 2025.

2Miguel Hadchity, «  FII9 a ‘turning point' as tech and global leaders converge in Riyadh, says event chairman  », Arab News, 27 octobre 2025.

3Mounir Rabih, «  Riyad amorce son retour : une renaissance de Taëf… depuis Beyrouth  », L'Orient Le Jour, 15 novembre 2025

Ce que Mohammed Ben Salman cherche à Washington

Deux hommes en costume, l'un américain et l'autre saoudien, discutent dans un hall élégant.

La visite de Mohammed Ben Salman à Washington, qui commence ce lundi 17 novembre 2025, s'inscrit dans la stratégie du prince héritier saoudien de renforcer à la fois ses relations personnelles avec Donald Trump et l'alliance de son pays avec les États-Unis. De retour de Riyad, la chercheuse Fatiha Dazi-Héni analyse ces choix.

Accompagné d'une impressionnante délégation comptant près d'un millier de personnes, si l'on en croit Bernard Haykel, spécialiste de l'Arabie saoudite et proche de la cour royale, le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS) compte impressionner son hôte. Il en aura l'occasion avec la conférence d'investissement conjointe saoudo-étatsunienne au cours de laquelle une multitude de contrats sera signée dans les domaines de la Tech et de l'Intelligence artificielle (IA), visant à investir massivement dans les semi-conducteurs et à implanter des data centers tant dans le royaume qu'aux États-Unis.

Le président étatsunien Donald Trump est mieux disposé que son prédécesseur à procéder au transfert de technologie dans le secteur de l'intelligence artificielle, comme le prouve l'annonce faite par cheikh Tahnoun Ben Zayed Al Nahyan, conseiller à la sécurité nationale de la fédération des Émirats arabes unis, lors de sa visite, en février 2025. Il y a révélé un investissement record sur dix ans, atteignant 1,4 trillion de dollars, dans la Tech étatsunienne. Le dauphin saoudien veut lui aussi saisir l'occasion de son voyage pour venir réaffirmer que la sécurité du royaume d'Arabie saoudite reste intimement liée aux États-Unis. Il privilégie donc ce partenaire, qui reste l'acteur central de la communauté internationale pour assurer la sécurité au Proche-Orient. Ce point de vue nous a été systématiquement rapporté lors de nos entretiens aussi bien avec des personnels diplomatiques qu'avec des chercheurs et consultants de think tanks saoudiens lors de notre séjour à Riyad en octobre 2025.

Ni la Chine ni la Russie

En faisant des États-Unis la première destination des investissements saoudiens dans le domaine de la Tech, le royaume confirme aussi son absence d'ambigüité vis-à-vis de la Chine. Celle-ci reste un partenaire économique majeur dans les nouvelles technologies de pointe, mais pas dans le domaine de la sécurité. Quant à la Russie, le Dr Saleh Al Khaltan, spécialiste des relations russo-saoudiennes et enseignant à la King Saud university (KSU), estime qu'elle a perdu son influence stratégique dans la région depuis sa guerre en Ukraine en dépit du fait que le président Vladimir Poutine continue de s'enfermer dans un narratif victorieux.

Redevable du soutien que Donald Trump lui avait prodigué lors de son premier mandat alors qu'il était plongé dans la tourmente de la sordide affaire de l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, MBS prend soin de jouer habilement sur l'étroite relation personnelle qui le lie au président étatsunien. Il entend ainsi obtenir pour son pays de solides garanties de protection. L'objectif est de se prémunir contre de nouvelles attaques visant des sites stratégiques vitaux, comme celles revendiquées par les houthistes contre les installations pétrolières saoudiennes de Khuraïs et d'Abqaiq, le 14 septembre 2019. Il s'agit aussi d'éviter que ne se reproduise le scénario traumatique des frappes israéliennes contre le Qatar du 9 septembre 2025. Or, les deux fois, l'administration Trump s'est abstenue de venir à la rescousse de ses partenaires du Golfe.

Ces deux évènements ont durablement ébranlé les dirigeants du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Comme l'explique le Dr Abdallah Al-Tayer, conseiller au ministère des affaires étrangères, à la suite des frappes israéliennes sur Doha, les six pays membres ont convenu de raffermir leur solidarité au sein du pacte régional qui a survécu à la crise de cinq ans avec le Qatar. L'essentiel, poursuit ce diplomate, est de maintenir la cohésion des pays membres du CCG afin d'éviter l'écueil de la fragmentation dans un environnement régional fortement détérioré. Les différences de vues demeurent sur d'autres dossiers régionaux, comme sur le Soudan qui est un point de friction majeur entre Riyad et Abou Dhabi, mais aussi sur le Yémen où les conflits d'intérêts entre l'Arabie saoudite, les EAU et Oman sont connus de tous. Mais tous s'accordent de ne pas s'en ouvrir publiquement et de donner la priorité à la cohésion et à la sécurité au sein.

Une fragilité structurelle du royaume

Si l'Arabie saoudite se satisfait de l'affaiblissement de l'Iran dans la région, le contexte de l'après 7 octobre 2023 ne modifie pas la fragilité structurelle du royaume et des monarchies voisines. Elles restent très dépendantes du dispositif sécuritaire étatsunien mais elles le perçoivent surtout comme étant prioritairement destiné à la protection d'Israël.

Aujourd'hui, c'est davantage la domination militaire écrasante d'Israël que redoutent Riyad et les autres monarchies du Golfe. Elle est perçue comme l'élément le plus déstabilisant dans la région1. Les ambitions expansionnistes d'Israël au Liban et en Syrie, les nombreuses violations du cessez-le-feu à Gaza depuis l'adoption du plan Trump, la recrudescence des violentes attaques commises par les colons contre les Palestiniens de Cisjordanie avec la complicité de l'armée israélienne, sont perçues comme une volonté délibérée de fragmenter la région.

Si le dialogue est de mise avec Téhéran, Riyad considère que l'Iran, bien qu'affaibli, demeure en capacité d'activer ses réseaux dont les milices chiites en Irak ou encore les houthistes au Yémen. Pour résumer, explique Saleh Al-Khaltan, Riyad considère que « l'hégémonie israélienne au Proche-Orient constitue la menace la plus sérieuse dans la région. Dans le même temps, un Iran affaibli, mais résilient, qui n'a pas renoncé à soutenir ses proxys, certes amoindris, demeure un point de vigilance sérieux ».

Cette instabilité régionale persistante explique que, pour le prince héritier, la priorité, bien plus que l'achat d'avions de chasse F-35 est d'obtenir de Washington la signature d'un accord de sécurité mutuelle. Celui-ci prendrait d'abord la forme d'un Ordre exécutif, qui ne nécessite pas l'aval du Congrès, pour se formaliser ensuite en un accord de sécurité engageant et pérenne, dans la continuité des discussions engagées avec le président Joe Biden. Concernant l'accord de sécurité, il s'agit d'obtenir un degré d'engagement plus substantiel que ce que Doha a décroché avec le décret signé le 29 septembre 2025 par le président Trump (qui n'engage que sa parole) et qui stipule que toute attaque contre le Qatar serait considérée comme « une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis ».

Concernant les pourparlers relatifs à la coopération sur le nucléaire civil, des rumeurs circulaient à Riyad selon lesquelles les autorités accepteraient de renoncer à l'enrichissement à des fins civiles, si le royaume était assuré de signer un traité garantissant sa protection indépendamment de la coloration politique de l'administration en charge.

Le professeur Hisham Al-Ghannam, directeur du programme sur les études de sécurité nationale à la Nayif University for Security Sciences (Riyad), insiste sur la valeur institutionnelle de la garantie sécuritaire que le prince est venu chercher ; l'Arabie saoudite ne peut se satisfaire de gestes et paroles symboliques. C'est selon lui, précisément ce qui a poussé Riyad et Islamabad à signer un accord de défense mutuelle le 17 septembre 2025, une semaine après les bombardements israéliens sur Doha. L'objectif était d'adresser un signal à Washington, indiquant que le royaume dispose d'autres options pour instaurer un rééquilibrage stratégique des rapports de force.

L'imprévisibilité de Donald Trump

La difficulté qui se pose néanmoins pour MBS est de dépasser la relation transactionnelle qui le lie intimement au président Trump et à sa famille, dans le but de consolider une relation bilatérale institutionnelle. En effet, le prince, pas plus que les diplomates, chercheurs et Saoudiens rencontrés, ne sont dupes de l'imprévisibilité du président Trump. Ils citent notamment le camouflet qu'il a infligé au premier ministre indien Narendra Modi, avec la surtaxe de 50% de droits de douane imposée en août 2025. Le pays jouait pourtant un rôle pivot dans la stratégie étatsunienne de contrer la concurrence chinoise.

Galvanisé par une dynamique économique réelle qui ne se réduit pas à des mégas projets coûteux et peu probants ou à une industrie touristique de luxe dont les retours sur investissements interrogent, le royaume se positionne comme le marché le plus attractif de la région. En témoigne la neuvième session du Future Investment Initiative qui s'est tenue à Riyad du 27 au 30 octobre 20252. Cependant, le développement du pays est fortement contraint par l'environnement géopolitique instable, voire chaotique. L'avenir des projets pour diversifier l'économie du pays conformément au plan Vision 2030 est donc lié à l'impératif de parvenir à stabiliser la région.

Convergence sur la Syrie

Cette visite est l'occasion pour le prince héritier de présenter l'approche saoudienne pour engager un processus de stabilisation. Il souhaite aussi convaincre le président Trump que l'intégration des pays arabes aux accords d'Abraham exige de franchir certaines étapes indispensables. À commencer par l'établissement d'une feuille de route pour mettre en œuvre une solution globale et durable incluant la création d'un État palestinien, seule solution en mesure de stabiliser durablement la scène proche-orientale. Cela implique également de mettre un terme à l'expansionnisme israélien au Levant.

Le prince héritier s'attachera à souligner au cours de cette visite les points de convergence entre les visions saoudienne et étatsunienne. La Syrie, jugée prioritaire par Riyad car elle constitue la porte d'entrée pour procéder à la dissolution des milices actives dans la région, est le dossier-type où la convergence de vues avec le président Trump est la plus forte. MBS a développé un intense lobbying auprès de Donald Trump qui a conduit celui-ci à lever les sanctions économiques qui pesaient sur la Syrie. Le premier étatsunien a également adoubé Ahmed Al-Charaa en l'accueillant à la Maison Blanche, une première pour un président syrien. Ce soutien étatsunien à la Syrie d'Al-Charaa est fondamental pour Riyad, car la déstabilisation du nouveau pouvoir à Damas serait susceptible de profiter à des ingérences iraniennes qu'Israël exploiterait en fragmentant davantage le pays.

Un certain optimisme est perceptible à Riyad compte tenu de l'investissement manifeste mobilisé par l'administration Trump au Proche-Orient. En l'absence de la Russie, de la Chine et dans une moindre mesure de l'Europe, les États-Unis redeviennent l'acteur incontournable de la région et le seul en mesure de faire bouger les lignes.

Le dossier libanais

Riyad se réinvestit également dans le dossier libanais, mais de façon prudente et plutôt alignée sur la position étatsunienne. Celle-ci consiste à insister sur la nécessité de mener les réformes qui s'imposent pour parvenir à un accord avec le FMI, à lutter contre le trafic de drogue et à parvenir au désarmement du Hezbollah. Cependant, Riyad travaille étroitement avec Paris pour stabiliser la situation politique afin de renforcer et soutenir l'armée libanaise. Le royaume s'impatiente toutefois des retards dans le désarmement du Hezbollah. Néanmoins, Riyad a donné son feu vert pour l'envoi d'une délégation d'investisseurs au Liban et d'une mission chargée d'examiner la réautorisation des exportations libanaises vers le royaume. Une évolution récente accueillie positivement à Beyrouth3.

Même si rien n'est réglé concernant la mise en œuvre de la seconde phase du plan Trump à Gaza, Riyad compte agir en concertation étroite avec Paris. La difficulté pour le prince héritier sera de convaincre son hôte d'avancer sur la base de la reconnaissance d'un État palestinien, et non sur celle d'un plan bâclé pour lequel ni Riyad ni les autres monarchies du Golfe ne sont prêtes à payer le prix.

Avec cette visite, MBS espère consolider sa stature internationale et s'imposer comme l'interlocuteur majeur du président Trump pour aboutir à la stabilisation de la région. Il affiche son ambition de faire du royaume un acteur diplomatique soucieux de conduire une politique d'équilibre sur la scène régionale, en discutant avec l'ensemble des acteurs, aussi bien avec la Turquie sur la Syrie qu'avec l'Iran sur le Liban, le Yémen ou l'Irak. Il devrait ainsi inciter Washington à relancer les négociations avec l'Iran sur le dossier nucléaire afin de prévenir toute tentative de nouvelles attaques israéliennes contre l'Iran.


1Fatiha Dazi-Héni, «  L'Arabie saoudite : Quels leviers de puissance au Proche-Moyen-Orient  ?  », Note de recherche 148, Irsem.fr, 16 octobre 2025.

2Miguel Hadchity, «  FII9 a ‘turning point' as tech and global leaders converge in Riyadh, says event chairman  », Arab News, 27 octobre 2025.

3Mounir Rabih, «  Riyad amorce son retour : une renaissance de Taëf… depuis Beyrouth  », L'Orient Le Jour, 15 novembre 2025

« Journal intime du Liban » filme les colères

Par : Jean Stern
Foule en manifestation, femme au mégaphone, drapeaux libanais en arrière-plan.

Dans son dernier documentaire, la réalisatrice Myriam El Hajj donne la parole à un homme et deux femmes d'âges différents, dont les trajectoires résument des décennies de combats. Elle brosse avec eux le portrait d'un pays déchiré, où les paroles sont cependant des remèdes. Sortie en France ce mercredi 15 octobre.

Le film s'ouvre dans les brumes, d'où émerge peu à peu, en contrebas, une ville, et au loin la Méditerranée. Manière pour la réalisatrice, Myriam El Hajj, de signifier qu'elle va prendre de la hauteur, et peut-être de la distance avec Beyrouth, sa ville. Pourtant, en filmant trois personnalités beyrouthines pendant plus de trois ans, qui nous racontent elles-mêmes une histoire de plusieurs décennies, El Hajj nous saisit au contraire de plein fouet.

Journal intime du Liban parle d'abord aux tripes et réclame en préambule de « bannir les familles ». Mais la réalisatrice ne raconte que des histoires familiales — au sens large : la sienne, celle de son quartier, de sa ville, de son pays. Des espaces vastes, mais aussi intimes, car ils déterminent à la fois la vie sociale et le droit de vivre ou de mourir. Ce paradoxe rend son film tour à tour fragile, agaçant, mais profondément humain. Chronique désespérante d'un pays à la dérive, il tourne autour d'une question : changer le Liban, est-ce tout simplement possible ?

« Pas un jour tranquille au Liban »

Les trois personnages, un homme et deux femmes — Georges Moufarrej, Joumana Haddad et Perla Joe Maalouli —, livrent à la caméra leurs histoires et leurs combats. Il y a dans ces récits beaucoup de silences, de non-dits, mais aussi des rires et des larmes. Georges a été un acteur d'une guerre civile qui, d'une certaine manière, n'est toujours pas terminée. Vieil homme boiteux, fumant cigarette sur cigarette, il est un héros dans son quartier et régale le barbier de ses récits d'ancien combattant. On ne sait pas trop pour quoi il se battait, mais il a quand même fait sauter un bus de Palestiniens en plein Beyrouth, et cela rend encore plus marquantes ses paroles. Quel que soit son camp, il se battait pour une idée un peu vague.

Elle n'est pas loin, cette guerre civile. Plus de quarante ans après, le confessionnalisme qui ravageait alors le pays continue de faire des dégâts, alors même que Georges, Joumana et Perla Joe semblent s'en détourner, le rejeter même.

« Il n'y a pas un jour tranquille au Liban », dit la voix off de la réalisatrice, qui a tourné entre le soulèvement populaire en octobre 2019 et les élections législatives de mai 2022 qui signeront l'acte de décès du mouvement de révolte. Entre ces deux dates, l'explosion du port de Beyrouth — le 4 août 2020 — provoque des centaines de victimes et détruit une partie du centre-ville.

Journal intime du Liban - Bande annonce (VOSTFR) - YouTube

Georges égrène ses souvenirs, et Joumana et Perla Joe se jettent dans la bataille dès octobre 2019. Manifestations, occupations de banques et prises de parole rythment le film. C'est en réalité moins un journal intime qu'un vaste forum. Les deux femmes que suit la caméra de Myriam El Hajj lancent des slogans, fédèrent, organisent. Joumana Haddad, ancienne journaliste et écrivaine connue à l'international, va, avant même que la colère n'explose dans la rue, se présenter à l'élection législative de 2018, dans une circonscription du centre de Beyrouth. Dans une séquence au début du film, elle mène alors campagne contre un système confessionnel au bout du rouleau. Mais pas au point de se laisser voler la victoire. Donnée gagnante le soir du scrutin, la candidate indépendante est déclarée battue le lendemain matin, et le « système » va perdurer malgré la faillite économique et les défaites militaires. C'est hors-champ puisque cela se passe après 2022, mais il ne faut pas oublier que plusieurs villages du Sud-Liban ont été rayés de la carte cette année par l'armée israélienne, et que d'autres sont toujours occupés par Israël. Joumana Haddad ne va pas pour autant lâcher prise, et continue à monter des projets, à tenter d'organiser une « société civile ». Elle semble toujours perdante, mais ne désespère pas de gagner un jour. Et cela la rend profondément attachante.

Tenter de défricher le futur

Tout comme Perla Joe, qu'elle croise d'ailleurs dans un groupe de parole de femmes qui ne veulent plus s'en laisser compter. Chanteuse bohème, elle cherche à donner un sens aux manifestations populaires de l'automne 2019, et s'avère à bien des égards plus politique dans sa réflexion que le vieux Georges ou l'expérimentée Joumana. Il faut en effet — et c'est le troisième temps fort du film — repenser un pays. Après le partage de trois destins singuliers, et peut-être même quatre avec celui de la réalisatrice, après la chronique de journées de manifestations au cœur de la foule, Journal intime du Liban tente de défricher le futur, ce que pourrait être le pays, demain, un jour. « Bloquer une rue, c'est facile. Changer le système, ça l'est beaucoup moins », constate la lucide Perla Joe. Le Liban, lui, semble coincé entre « trois murs », la mer, la Syrie et Palestine-Israël. On peut bien « hausser la voix », rien ne changera cette réalité géopolitique qui paralyse ou arrange — c'est affaire d'interprétation — la classe politique locale. Aux solutions concrètes des difficultés de la population, les politiciens libanais préfèrent, et de longue date, détourner l'argent public pour alimenter en dollars leurs milices et leurs comptes bancaires à Dubaï ou ailleurs.

Alors évidemment, on ne peut qu'être séduit par les voix rebelles de ces deux femmes, leur volonté de chasser « le mauvais œil ». On sort de ce journal intime cinématographique à la fois content de cet hommage à la mobilisation populaire et triste de constater que ce n'est pas un succès. Le Liban n'en a pas fini avec ses blocages. Comme dans tant de pays de la région, bien des gens y prennent la voie de l'exil, lassés de leurs échecs. Le « système » a la tête dure.

Le retrait de la Finul, une épreuve de plus pour la souveraineté du Liban

Convoi de véhicules de l'ONU près d'une tour de surveillance militaire.

Le départ progressif de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), sous la pression des États-Unis et d'Israël, remet au centre du débat l'autorité de l'État libanais dans un pays fragilisé par les divisions internes et soumis à des attaques israéliennes constantes.

Le Conseil de sécurité des Nations unies a finalement tranché. Le 28 août 2025, il a décidé de prolonger le mandat de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul) pour une durée exceptionnelle d'un an et quatre mois. Si cette prorogation, portée par la France, a bien été adoptée, elle a été profondément infléchie par l'opposition des États-Unis, soucieuse d'y adjoindre une clause de retrait progressif.

L'ONU prolongera donc sa mission au Liban « pour la dernière fois », selon les mots de la représentante américaine par intérim au Conseil de sécurité, Dorothy Shea, ancienne ambassadrice à Beyrouth. Le retrait des Casques bleus débutera à partir du 31 décembre 2026 et dans un délai d'un an. Si la décision a été saluée par les autorités libanaises, l'enthousiasme affiché peine à masquer le malaise de Beyrouth. Car l'évaluation du retrait ne sera pas liée au contrôle effectif qu'exerce l'État libanais sur l'ensemble du territoire — ce qui aurait supposé à la fois le désarmement du Hezbollah et des camps de réfugiés palestiniens, le retrait des troupes israéliennes et l'arrêt des bombardements. Alors que le nouvel exécutif s'est engagé dans un plan de démantèlement de l'arsenal du mouvement chiite, l'armée israélienne occupe toujours certains points stratégiques au Sud-Liban et multiplie les attaques malgré le cessez-le-feu en vigueur. L'annonce de la fin programmée de la Finul plonge encore plus la sécurité du « Pays du Cèdre » dans l'incertitude.

Une force limitée

Présente au Liban depuis 1978 et le début de l'occupation israélienne du Sud, la Finul a vu son mandat progressivement évoluer au fil des révisions imposées par le terrain. Ses missions, fixées par la résolution 425 (1978), sont de « confirmer le retrait des forces israéliennes, de rétablir la paix et la sécurité internationales et d'aider le gouvernement libanais à assurer la restauration de son autorité effective. » Cependant, la présence de milices chrétiennes affiliées à Tel-Aviv, l'Armée du Liban Sud (ALS), dans sa zone d'action, puis l'offensive israélienne d'ampleur l'emmenant jusqu'à Beyrouth en 1982, ont grandement limité les marges de manœuvre de la force onusienne.

Après 22 années d'occupation, une opinion publique de plus en plus défavorable à sa poursuite et des actions de résistance menées par le Hezbollah, Israël débuta son retrait des territoires occupés au Sud le 16 mai 2000, affirmant vouloir se conformer aux résolutions de l'ONU. Celle-ci décida alors de définir, en juin 2000, une ligne de retrait — la « ligne bleue » — longue de 120 km et qui sera contestée par les deux parties. La Finul est dès lors chargée de documenter toute violation de cette ligne, assurant un mécanisme de surveillance tripartite avec les deux belligérants. En 2006, à la suite d'une offensive israélienne de grande ampleur sur tout le Liban, le mandat de la Finul est renforcé et précisé par la résolution 1701 qui étend ses capacités à 15 000 hommes — contre 2 000 avant la guerre. La résolution l'enjoint également à aider le gouvernement libanais à « empêcher l'entrée au Liban, sans son consentement, d'armes ou de matériel connexe ». De plus, l'article 12 autorise les Casques bleus à patrouiller seuls, sans l'encadrement de l'armée libanaise.

Impuissance à protéger la population

L'équilibre précaire à la frontière s'est brisé en 2023 avec l'entrée en guerre du Hezbollah pour soutenir les Palestiniens. Le 1er octobre 2024, Israël a lancé une offensive terrestre contre le Liban. La Finul a refusé d'évacuer ses positions et a limité l'avancée d'Israël qui a critiqué cette attitude, Benyamin Nétanyahou allant jusqu'à affirmer que les Casques bleus étaient devenus des « boucliers humains » pour les « terroristes du Hezbollah »1. Aux États-Unis également, la mission a été l'objet de critiques. Cette séquence illustre la place paradoxale de la Finul : indispensable pour contenir les escalades et garantir un équilibre précaire, elle est pourtant régulièrement accusée de partialité.

L'accord de cessation des hostilités signé sous l'égide de Washington le 27 novembre 2024 a mis en place un nouveau comité de surveillance, cette fois-ci co-présidé par la France et les États-Unis. Sa mission était de permettre la mise en œuvre et le suivi du cessez-le-feu, principalement en garantissant le démantèlement des armes du Hezbollah au Sud par le biais de l'armée libanaise. Dans ce cadre, la Finul a joué un rôle essentiel d'assistance ayant permis, selon le rapport du Secrétaire général de l'ONU, de détecter 113 caches d'armes non autorisées entre le 21 février et le 20 juin 20252. Cependant, la force onusienne n'a pu limiter les violations répétées du cessez-le-feu par l'armée israélienne. Selon un décompte du quotidien libanais L'Orient-Le Jour en date du 7 août 2025, 301 personnes ont été tuées depuis le début du cessez-le-feu. Au 23 septembre 2025, 82 000 déplacés ne peuvent toujours pas rentrer chez eux à cause des attaques israéliennes. Aux yeux de nombreux habitants du Sud-Liban, l'incapacité de la Finul à les protéger face aux violations israéliennes contribue à un sentiment d'abandon et d'amertume à l'égard de la présence onusienne.

Désarmer le Hezbollah

La décision de mettre un terme au mandat de la Finul, en parallèle d'un déploiement de l'armée libanaise dans le Sud, s'inscrit dans la continuité des efforts du nouvel exécutif libanais pour rétablir le monopole des armes par l'État. Appelée depuis longtemps par une partie de la population libanaise, cette initiative a été accélérée par la défaite militaire du Hezbollah contre Israël, qui a conduit à la signature du cessez-le-feu du 27 novembre 2024.

Ce changement de paradigme a précipité, le 9 janvier 2025, l'élection d'un nouveau président, l'ancien chef de l'armée Joseph Aoun, après deux années de vacances. Celle-ci a été suivie, sept jours plus tard, par la nomination de Nawaf Salam au poste de premier ministre. Le cabinet « d'union nationale » formé par cet ancien président de la Cour internationale de justice considéré « réformateur » et extérieur au sérail, a également marqué un certain affaiblissement politique du Hezbollah et de son allié chiite Amal. Le tandem n'a pas obtenu l'entièreté des portefeuilles réservés à la communauté chiite, quand bien même il en détient le monopole de la représentation parlementaire.

Le 5 août 2025, le nouvel exécutif a fait un pas significatif en chargeant l'armée d'élaborer un plan d'action pour désarmer le Hezbollah d'ici le 2 septembre. Le rétablissement du monopole de la « violence légitime » aux mains de l'État libanais demeure cependant contraint par les divergences qui persistent avec le mouvement chiite. Le Hezbollah a dénoncé la décision du Conseil des ministres, tant par la voix de ses sympathisants que de ses dirigeants. Ces derniers se refusent à parler de désarmement. Ils souhaitent conditionner des « discussions sur une stratégie de défense » qui permettrait de protéger le pays contre toute agression à un retrait préalable d'Israël, l'arrêt des agressions et des bombardements quotidiens, la libération des prisonniers et le début de la reconstruction du Sud.

Malgré ce désaccord de fond, le mouvement chiite maintient le dialogue avec l'exécutif. Pour la seconde fois depuis la décision du 5 août, le conseiller de Joseph Aoun, André Rahal, a reçu, le 18 septembre, Mohammed Raad, chef du bloc parlementaire du Hezbollah. Selon le quotidien libanais Al-Diyar, la réunion aurait abordé le maintien de la « coordination » et du « dialogue » entre les deux parties dans un contexte d'escalade militaire dans le Sud du pays. Le même jour, le porte-parole de l'armée israélienne a émis des avis d'évacuation aux habitants de plusieurs villages avant une série de bombardements d'une ampleur inédite. Au total, cinq localités ont été touchées.

Dans un contexte régional marqué par la fuite en avant militaire d'Israël3 qui est allé jusqu'à attaquer le Qatar le 9 septembre 2025, le Hezbollah tente également d'élargir ses marges de manœuvre en envoyant des signaux positifs aux autres pays de la région. Dix jours après les bombardements sur Doha, le secrétaire général du mouvement chiite, Naïm Qassem, a déclaré souhaiter « ouvrir une nouvelle page » avec l'Arabie saoudite, sur la base d'une unité face à Israël. Il a assuré que les armes de la « résistance » ne seraient jamais utilisées contre le Liban ni contre les pays arabes4. Si ces propos peuvent être perçus comme une inflexion de la position régionale du Hezbollah, ils ne suffisent pas à lever les obstacles internes liés au désarmement. La mise en œuvre de celui-ci reste entravée, notamment pour des raisons techniques. Devant le Conseil des ministres, le général Rodolphe Haykal a souligné les carences logistiques, matérielles et humaines de l'institution militaire, sans pouvoir présenter de calendrier précis à l'exécutif.

Une armée dépendante

Cependant, le 7 août 2025, le gouvernement a explicitement adopté la proposition de l'émissaire étatsunien Tom Barrack qui, à l'inverse de la position du Hezbollah, conditionne le retrait israélien et « l'organisation d'une conférence économique en soutien à la reconstruction de l'économie libanaise » au désarmement du mouvement5.

Couplée à l'annonce de démantèlement de la Finul, cette situation de blocage place le nouvel exécutif dans une posture délicate. Son armée souffre d'un déficit capacitaire et économique important. Elle est fortement dépendante de l'aide internationale et du soutien de la Finul pour mener à bien sa mission dans le Sud et, au-delà, pour défendre le pays. En l'absence d'une armée forte, la réduction des effectifs des Casques bleus risquerait ainsi de laisser à des acteurs extérieurs, aux priorités souvent divergentes de celles de l'État libanais, le soin de définir les contours de sa souveraineté.

Les débats au Conseil de sécurité de l'ONU autour de la décision du renouvellement du mandat de la force onusienne au Liban montre également l'influence israélo-étatsunienne de plus en plus affirmée dans la région. En tant que porte-plume des résolutions sur le Liban, Paris avait présenté un projet de texte conforme aux attentes de Beyrouth. Mais Washington, fort de son droit de veto, a rejeté cette approche, entraînant le report du vote initialement prévu le 25 août. Soucieuse de répondre aux demandes d'Israël qui voit en la Finul un frein à sa politique d'expansion et d'agression au Sud-Liban et qui souhaite un démantèlement ordonné, l'administration étatsunienne souhaitait ajouter une disposition prévoyant un calendrier de retrait progressif.

Chorégraphie israélienne

C'est chose faite. Désormais, les États-Unis sont en première ligne sur le dossier libanais et expriment leur volonté d'aider l'armée libanaise et le gouvernement à développer et exécuter le plan de désarmement du Hezbollah. En déplacement au Liban ce 26 août, Tom Barrack a déclaré que « l'armée libanaise est la réponse, pas la Finul »6. Cette approche s'appuie sur le plan en 11 points présenté par l'émissaire étatsunien et accepté par les autorités libanaises. Un scénario de « pas à pas » dans lequel les engagements du Liban à mettre en œuvre les résolutions onusiennes, notamment la 1701 qui stipule que le gouvernement libanais doit étendre « son autorité sur l'ensemble du territoire », entraîneraient des garanties de pérennité du cessez-le-feu7. Pour autant, l'administration étatsunienne peine à obtenir d'Israël des gages concernant un retrait du territoire libanais et l'arrêt des attaques.

Le gouvernement israélien maintient, quant à lui, sa position : pas de retrait avant le désarmement du Hezbollah. Et cela même si les autorités libanaises ont déjà démantelé plus de 80 % des installations du mouvement au sud du fleuve Litani et adopté le plan étatsunien. Le « pas à pas » semble donc uniquement concerner Beyrouth. Et le bureau du premier ministre israélien d'aller plus loin en déclarant le 25 août, alors que la délégation étatsunienne venait d'achever sa visite, qu'Israël « réduirait sa présence militaire [et non se retirerait] si les forces armées libanaises prenaient des mesures pour désarmer le groupe militant chiite soutenu par l'Iran, le Hezbollah ».

Une manière de rappeler à Beyrouth que, dans cette danse du « pas à pas », Tel-Aviv dicte le tempo et dirige la chorégraphie. Alors qu'Israël poursuit son escalade militaire au Sud-Liban, utilisant pour la première fois depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu des missiles sol-sol, l'annonce de la fin programmée du mandat des Casques bleus au Liban semble être un feu vert de plus à la poursuite des agressions israéliennes. Et conforte le Hezbollah dans sa volonté de garder ses armes.


1«  Netanyahu : les Casques bleus font office de “boucliers humains” du Hezbollah  », The Times of Israël, 13 octobre 2024

2« Implementation of Security Council resolution 1701 (2006) during the period from 21 February to 20 June 2025 : report of the Secretary-General », 11 juillet 2025.

3Thomas Sarthou, «  Israël : le prix de la fuite en avant  », 3 septembre 2025, Iremmo.

4«  Le gouvernement libanais adopte “les objectifs” de la proposition américaine  », L'Orient-Le Jour, 7 août 2025.

5«  Barrack depuis Baabda : Israël est prêt à se retirer du Liban-Sud mais souhaite voir des mesures concrètes  », L'Orient-Le Jour, 28 août 2025.

6Résolution 1701 (2006) adoptée par le Conseil de sécurité des Nations unies le 11 août 2006

7«  Israel ties pullback from South Lebanon to Hezbollah disarmament, group repeats refusal  », Reuters, 25 août 2025.

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