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À partir d’avant-hierOrient XXI

Turquie. Désarmer les combattants kurdes, et après ?

Des personnes assises sur une barrière, tenant une grande affiche d'un homme.

La feuille de route sur la dissolution du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) pourrait permettre la libération de milliers de prisonniers en Turquie et mettre fin à quatre décennies de conflit. Mais elle laisse en suspens plusieurs questions épineuses, dont la plus importante est la démocratisation du pays.

La Turquie a franchi une étape importante vers la fin de l'une des insurrections les plus anciennes du Proche-Orient. Le parlement a voté le 10 août 2026 une loi sur l'avenir des militants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Elle a reçu le soutien de 468 députés contre 88 et s'inscrit dans le cadre du processus de désarmement et de dissolution du PKK. Elle prévoit une suspension limitée des peines de prison contre des combattants, mais elle est loin d'offrir une amnistie générale.

La nouvelle législation établit le premier cadre juridique pour la dissolution du PKK et ouvre la voie à la réinsertion sociale des personnes faisant l'objet d'une enquête, poursuivies ou condamnées pour leurs liens avec l'organisation. Pour qu'elle entre en vigueur, le groupe armé doit tout d'abord cesser ses activités organisationnelles et remettre ses armes, dans le cadre d'un processus contrôlé par le Conseil de sécurité nationale (MGK), organisme dirigé par le président turc en collaboration avec les principaux responsables de la sécurité du pays. Pour les personnes remplissant les conditions requises, leurs peines seront suspendues et, après cinq ou dix ans sans avoir commis de nouveaux délits de terrorisme, leurs dossiers seront classés sans suite. La loi exclut les condamnations pour crimes de sang, ainsi que les peines de réclusion à perpétuité prononcées avant le 1er juin 2005, ce qui exclut du processus le leader du PKK Abdullah Öcalan, qui purge une peine de prison à vie depuis 1999 sur l'île d'Imrali, au sud d'Istanbul, en isolement presque total. « Je souhaite que cette initiative, qui vise à débarrasser durablement la Turquie de la menace terroriste, à consolider notre unité et notre solidarité nationales, ainsi qu'à renforcer le climat de paix dans notre pays et dans notre région, soit bénéfique », a écrit, le 4 août, le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, sur son compte X.

Plus de 40 000 morts

Pour comprendre l'ampleur des enjeux, il faut remonter dans le temps. Le PKK a lancé sa lutte armée contre l'État turc en 1984 et plus de 40 000 personnes ont trouvé la mort lors d'affrontements et d'attaques, dont plus de la moitié étaient des militants. Les combats, mais surtout les opérations militaires, ont provoqué le déplacement de dizaines de milliers de personnes dans le sud-est de la Turquie, à majorité kurde. Ankara n'est pas parvenue à mettre fin à la guérilla au cours de ces quatre décennies, mais elle l'a considérablement affaiblie, y compris à ses frontières.

Le nationalisme turc, conjugué à la violence du PKK, a conduit des millions de personnes à considérer la lutte des Kurdes pour leurs droits comme du « terrorisme » et du « séparatisme », tandis qu'une autre partie de la population voit dans l'État turc un oppresseur qui nie les droits de cette minorité, qui représente 20 % de ses 86 millions d'habitants. Les blessures ouvertes par des décennies de violence ont rendu la population des deux camps incapables d'adhérer sans réserve à cette nouvelle initiative.

« Le peuple turc, qui a payé un lourd tribut pendant de nombreuses années, a désormais l'occasion de consolider la paix et de construire la démocratie », a déclaré devant le parlement Gülistan Kiliç Koçyiğit, députée du Parti de l'égalité et de la démocratie des peuples (DEM) pro-kurde, qui sert de canal de communication entre le gouvernement et Öcalan, sans pour autant exercer officiellement le rôle de médiateur. « Bien sûr, la proposition présente des lacunes, et il nous incombe de les combler », a-t-elle ajouté, faisant référence aux revendications en faveur de droits accrus pour les Kurdes et aux réformes démocratiques. Le parti estime que la loi pourrait concerner au total 125 000 personnes. « Dans un premier temps, entre 3 000 et 3 800 de nos camarades emprisonnés seront libérés. Par ailleurs, 75 000 enquêtes et procédures judiciaires sont en cours, ainsi que 50 000 enquêtes menées à huis clos », a déclaré le dirigeant du DEM, Tuncer Bakirhan, dans une interview accordée au média T24 le 15 août.

Quelle place pour Öcalan ?

L'exclusion d'Öcalan est l'une des failles les plus évidentes du nouveau cadre juridique. Le leader historique du PKK, âgé de 77 ans, a lancé l'année dernière un appel public pour que le groupe dépose les armes, arguant que la lutte armée pour les droits des Kurdes avait pris fin et qu'il fallait désormais rechercher de nouvelles avancées par la voie politique. La guérilla, dont le quartier général se trouve dans les montagnes de Kandil, en Irak, a fait état de désaccords sur ce processus et s'est montrée très critique à l'égard du nouveau cadre juridique. « Cette loi comporte de graves lacunes et insuffisances. Les recommandations relatives à la démocratisation et au règlement de la question kurde figurant dans le rapport élaboré par la commission parlementaire1 n'ont pas été reprises dans cette loi », indique un communiqué du groupe. « En ce sens, elle n'a pas pleinement atteint son objectif. Le fait de ne faire référence qu'au désarmement sans utiliser le terme “kurde” montre que le problème n'a pas été abordé de manière globale », poursuit le texte.

Il affirme également que le désarmement du PKK ne peut avoir lieu sans ouvrir une voie politique aux anciens militants :


On demande aux guérilleros de déposer les armes et de rentrer. Si, à leur retour en Turquie, ils ne peuvent pas participer à la vie politique démocratique fondée sur la liberté d'expression et d'association, et s'ils sont poursuivis et emprisonnés pour leurs propos et pour avoir créé des organisations, alors non seulement les guérilleros ne pourront pas descendre des montagnes, mais même les responsables politiques qui ont été contraints de se réfugier en Europe ne pourront pas retourner chez eux.

Absence de garanties

« Il n'y a que deux garanties. La première, non suffisante, c'est que la loi stipule que les personnes poursuivies peuvent rentrer », explique Reha Ruhavioğlu, directeur du Centre d'études kurdes (KSC), un organisme de recherche indépendant basé à Diyarbakir. « Mais la principale garantie réside dans la position d'Öcalan, qui dit à ses militants : faites-moi confiance. Il ne propose aucun mécanisme, mais affirme simplement : “Faites-moi confiance, je vous dis de rentrer” », ajoute-t-il.

La loi a suscité des réactions diverses au Parlement. Parmi les partisans du projet figurent le Parti de la justice et du développement (AKP) d'Erdoğan et ses partenaires au gouvernement, ainsi que le Parti d'action nationaliste (MHP) d'extrême droite, qui avait lancé il y a deux ans le débat sur une éventuelle libération d'Öcalan. Le texte a également bénéficié du soutien du parti pro-kurde DEM. En revanche, les critiques sont venues du front le plus nationaliste du pays, qui a qualifié ce processus de « trahison », ainsi que de la gauche turque, qui se méfie du manque de transparence du processus de désarmement et soupçonne les calculs électoralistes d'Erdoğan, qui cherche à obtenir le soutien kurde pour s'assurer un nouveau mandat au pouvoir.

« On nous invite à nous engager dans une voie sans garanties », a mis en garde l'ancien député du DEM, Ertugrul Kürkçü. « Nous sommes sur le point d'achever le processus de désarmement. Cependant, nous n'avons pas encore résolu la question kurde », souligne Ruhavioğlu. « La partie kurde a foi, confiance et assurance dans le processus de démocratisation ; elle pense pouvoir faire pression sur Erdoğan et sur le gouvernement pour qu'ils mettent en œuvre des mesures de démocratisation, mais je ne partage pas cet avis », explique-t-il. Les plus méfiants se souviennent encore du processus de paix lancé par Erdoğan en 2013, une initiative ouverte à la société civile, au cours de laquelle des négociations avaient abouti à l'octroi de certains droits culturels aux Kurdes. Le processus a déraillé, donnant lieu à des affrontements entre le PKK et les forces de sécurité turques qui ont fait plus d'un millier de morts dans le sud-est de la Turquie.

L'exemple de la Colombie

Pour Baris Tuğrul, sociologue à l'université de Hacettepe, qui étudie le mouvement kurde, le processus actuel est « une résolution du conflit à la turque ». « La loi est une copie de l'accord de paix mis en œuvre en Colombie (avec les FARC), mais avec des modifications très importantes. Là-bas, la participation politique était garantie, ainsi que le désarmement, la dissolution et la réintégration sociale. La loi turque, par exemple, prévoit une interdiction de cinq ans pour les acteurs qui déposent les armes », explique-t-il. « Comparé au processus de 2013, il est beaucoup moins transparent. Seuls Erdoğan, les agents de l'État et Öcalan en connaissent les détails », ajoute-t-il.

Tuğrul souligne que, contrairement aux processus de désarmement dans d'autres pays, en Turquie, les autorités s'adressent directement au chef du groupe, sans faire appel à des tiers ou à des médiateurs internationaux. « Ils sont en contact direct. Ils veulent régler la question entre eux, l'État et Öcalan », souligne-t-il. « La Turquie a toujours traité la question kurde comme une question de sécurité nationale, et non comme une question de démocratisation. Lors du processus de 2013, il y avait eu des initiatives un peu plus larges, impliquant des acteurs civils », explique-t-il.

Hatip Dicle, membre de la délégation kurde lors des pourparlers de paix qui se sont tenus entre 2013 et 2015, a déclaré à propos du processus précédent qu'Öcalan avait initialement refusé de demander au PKK de déposer les armes sans la garantie d'un accord formel avec la Turquie. « Comment peut-on abandonner la lutte armée sans accord ? Partout dans le monde, dans ce type de conflits, les armes sont la dernière chose à laquelle on renonce », a déclaré Dicle lors d'un entretien avec la journaliste et écrivaine Aliza Marcus2. Cependant, le processus actuel semble partir du principe que le désarmement de la guérilla est une condition préalable à la réintégration sociale de ses militants et à l'octroi éventuel de droits au chef du groupe.

Le débat politique laisse également sans réponse des questions fondamentales, vitales pour des milliers de familles dont un proche est en prison ou à l'étranger : les militants seront-ils protégés contre d'éventuelles représailles ou des enquêtes répétées ? Auront-ils accès aux services sociaux de base ? « 70 % des Kurdes soutiennent le processus, mais beaucoup d'entre eux ne lui font pas confiance », souligne Ruhavioğlu. « Il y a un déséquilibre des pouvoirs. Erdoğan est la partie la plus puissante dans ce processus. Il considère ce processus comme un succès politique et souhaite faire campagne lors des élections en affirmant qu'il a, à lui seul, mis fin au terrorisme », explique-t-il.

Recomposition régionale

Le processus de dissolution et de désarmement se déroule dans une région en pleine mutation. Ankara a accéléré les négociations en anticipant l'instabilité à sa frontière avec l'Iran, mais surtout pour pouvoir consolider son influence en Syrie, après la chute du régime de Bachar Al-Assad et l'arrivée au pouvoir d'un nouveau gouvernement allié à la Turquie. Öcalan a contribué à la consolidation de ce processus dans le nord du pays arabe, grâce à l'intégration dans l'État syrien des milices kurdes liées au PKK. Après l'annonce de la fin de la lutte armée kurde en février 2025, Öcalan a adressé une lettre aux dirigeants kurdes syriens, leur demandant apparemment de se conformer à son appel. Après une série de tensions avec Damas, les milices kurdes ont finalement accepté de s'intégrer dans l'appareil d'État syrien, une mesure que beaucoup ont interprétée comme une « assimilation ». « Il s'agit d'un seul État, pas de deux. Il n'y aura qu'une seule armée et il ne peut y avoir deux armées », a déclaré en août 2025 le commandant général des Forces démocratiques syriennes (FDS), Mazloum Abdi3. Ce dernier a signé le 25 août un accord en ce sens avec les autorités de Damas.

D'autre part, personne n'ignore que la nouvelle réalité politique proposée par Erdoğan lui offre l'opportunité de s'assurer le soutien du parti pro-kurde DEM pour garantir son pouvoir, puisqu'il arrivera bientôt au terme de son deuxième mandat présidentiel et que la loi actuelle l'empêche de se représenter. Le soutien kurde pourrait favoriser Erdoğan en divisant ses adversaires, à un moment où les attaques judiciaires contre les partis d'opposition, en particulier le Parti républicain du peuple (CHP), ont créé une profonde fracture au sein de cette formation, provoquant même une scission au sein du groupe.


1La Commission pour la solidarité nationale, la fraternité et la démocratie est une instance transpartisane composée de cinquante députés, qui a commencé ses travaux le 5 août 2025. Son rapport a été publié le 18 février 2026.

2Dans Aliza Marcus, Resurgence and Revolution : The PKK and the Kurdish Fight in Turkey and Syria, New York University Press, mai 2026, non traduit.

3«  Mazloum Abdi : Merger means partnership, cannot be imposed by force  », Hawar News Agency, 4 août 2025.

Kurdes et yézidis piégés entre l'Irak et la Syrie

Un paysage montagneux en noir et blanc, avec un soleil éclatant dans le ciel.

Un mur de béton longe désormais la frontière irako-syrienne sur quatre cents kilomètres. Des deux côtés, des Yézidis rescapés des massacres de l'Organisation de l'État islamique et des Kurdes syriens exilés par la guerre vivent toujours dans des camps où le temporaire est devenu permanent. L'écrivain irakien Fouad el-Hassan décrit le cheminement de ceux qui implorent la vie, convaincus que leur dernier espoir se trouve de l'autre côté de la frontière.

Le lecteur tressaille en découvrant les histoires des peuples irakien et syrien. Ces récits hantent comme des cauchemars. Mais comment recoller ces fragments de vie séparés par la frontière ? Comment les faire passer clandestinement, comme on passe de la drogue, des armes ou des êtres humains ? Des histoires d'êtres humains pour qui la terre est devenue trop étroite.

Si vous vous rendez à Sinjar (Shengal en kurde), vous verrez un mur massif longer la frontière syrienne. Il se dresse à l'horizon comme un rempart qui enferme des récits terrifiants, de peur qu'ils ne s'échappent. Leur vérité pourrait fissurer le discours aseptisé des gouvernements irakien et syrien. Le mur est très haut. Les foules ne peuvent plus le franchir comme autrefois, après avoir été sacrifiées sous les bombes dites civilisées et les takbir prétendument pieux1. Prévu sur 614 kilomètres, construit en béton, équipé de caméras thermiques et renforcé par des tunnels, il s'étend déjà sur 400 kilomètres. Selon les autorités irakiennes, il doit sécuriser la frontière avec la Syrie.

Une fuite éperdue

Plus d'un demi-million de yézidis vivaient à Shankal, sous la protection symbolique de la déesse mère sacrée2. Dans la journée du 3 août 2014, des combattants de l'OEI sont entrés dans la ville. En quelques heures, le chef-lieu s'est transformé en cité fantôme et en charnier. Les femmes sont devenues des marchandises vendues au marché. Les hommes, des squelettes dans des fosses communes. Les enfants, des projets d'attentats suicides.

Le soleil s'était couché derrière la montagne. Les familles dormaient sur les toits de leurs maisons en terre pour échapper à la chaleur d'été. Les hommes s'étaient regroupés derrière des barricades, avec de vieux fusils rouillés, prêts à résister seuls après le retrait soudain des forces de sécurité censées protéger la région.

À Tel Azir, les habitants n'ont dormi que deux heures avant d'être réveillés par les tirs, comme si le ciel se refermait sur eux. À l'aube, ils ont fui vers le mont Shankal, qui domine l'horizon comme un père protecteur. Chaque pierre porte la mémoire d'un génocide oublié. Près de la vallée de Siayi, ils se sont rassemblés au pied de la montagne.

Les femmes sont devenues la première inquiétude. Que faire si l'OEI arrivait ? Si ses membres faisaient de vaines promesses de paix aux cheikhs, avant de tuer les hommes, enlever les filles et abandonner ou enterrer les femmes âgées ? Dans la famille de Mahmoud Kharro, à Tel Azir, quatorze femmes ont été enlevées et les hommes exécutés. Faute de temps, l'OEI a laissé les personnes âgées et les enfants. Certaines femmes sont restées quatre jours auprès des cadavres de leurs proches avant d'atteindre la montagne.

Dans la panique, des familles ont envisagé de tuer leurs filles avant qu'elles ne soient capturées, violées ou vendues. Une amie raconte : « L'OEI voulait les filles, leur seul butin. Nos proches ont décidé de nous tuer. Mais où était notre voix, à nous, les filles ? » Jilan s'est suicidée après son enlèvement. Les ravisseurs avaient apporté des robes de danse et ordonné aux captives de se laver pour un « spectacle ». Selon un rapport d'Amnesty International publié en décembre 2014, les filles yézidies étaient systématiquement violées. Certaines se sont suicidées pour préserver leur dignité3. D'autres étaient gardées « intactes » pour les chefs. Le rapport mentionne en outre le récit d'une jeune fille épargnée parce qu'elle était « laide ».

Sur la montagne, la faim et la soif ont fait des ravages en août 2014. L'aide humanitaire a été larguée par des avions irakiens, états-uniens et britanniques, mais de façon désordonnée. Les colis eux-mêmes ont causé des morts. Une témoin raconte : « Une caisse est tombée sur une femme qui dormait près de nous. Imaginez recevoir de la nourriture du ciel et ne jamais vous réveiller. » Chaque jour, dix à quinze personnes mouraient de déshydratation, surtout des enfants. Le mont Shankal, qui aurait marqué le passage de l'arche de Noé, absorbait désormais les larmes des mères terrorisées par le viol, la mort ou la perte de leurs enfants4.

Chaque enfant, une blessure vivante pour les parents

Après une dizaine de jours dans la montagne, les yézidis ont trouvé un passage vers la région du nord de la Syrie, placée sous l'administration autonome des Forces démocratiques syriennes (FDS). Celui-ci avait été ouvert par les Unités de protection du peuple (YPG). Ils ont marché des dizaines d'heures sous un soleil brûlant, enterrant les enfants sur le chemin. Les jeunes portaient les plus âgés, les femmes se couvraient le visage. La poussière recouvrait leurs corps, leurs lèvres étaient gercées, leurs yeux hurlaient de douleur. Chaque enfant semblait une blessure vivante pour ses parents.

Ils ont parcouru 129 kilomètres avant d'atteindre Derik. Exténués, ils ne voulaient qu'une chose : finir ce périple, quelle que soit l'issue. Une rescapée raconte : « Nos parents nous ont demandé de tenir la main de nos cousins, pour que les YPG nous considèrent comme mariées à eux, par crainte de l'enrôlement. »

Des dizaines de milliers de yézidis ont ainsi traversé la frontière irako-syrienne, alors seul salut avant la construction du mur.

Selon l'Union des yézidis de Syrie, une tombe a été construite pour un enfant non identifié, mort lors de la marche. Appelé Bêkasê Farmanê, il est décédé trois jours après son arrivée à l'hôpital de Derik.

Beaucoup ont retraversé le territoire irakien par Fishkhabur pour rejoindre le Kurdistan. Les premiers mois, des centaines de milliers vivaient dans les rues, sous les arbres ou dans des maisons inachevées. Ils craignaient encore pour ceux restés dans la montagne, sans penser aux morts abandonnés dans les fosses.

La route menant à la Syrie.
La route menant à la Syrie.

Près de 100 000 Yézidis vivent encore dans des camps du Kurdistan irakien. Des dizaines de charniers restent non découverts. Parmi les femmes et filles enlevées, certaines sont rachetées par leurs familles ou des ONG. D'autres sortent du camp d'Al-Hol en Syrie, qui interne des familles de l'OEI. Le gouvernement irakien agit pour rapatrier ces familles, principalement pour respecter un engagement international et éviter l'émergence d'une « bombe à retardement » idéologique.

Le gouvernement envoie de l'aide limitée : 200 litres de pétrole et une tente tous les deux ou trois ans. Malgré la lutte contre le retour des personnes soupçonnées d'appartenir à l'OEI, aucune poursuite n'a eu lieu pour le viol des femmes yézidies. Les survivants restent entre tentes et maisons détruites, face à la haine dans leurs camps.

Le cœur brûlant comme une flamme de Newroz

La région du nord de la Syrie était appelée « Rojava » en kurde, ou Kurdistan occidental. Ce territoire est traversé par de fortes tensions. Celles-ci viennent principalement de la politique du parti Baas, qui dirigeait la Syrie et cherchait à arabiser le pays. Elles viennent aussi du sentiment nationaliste kurde, qui se renforce à chaque persécution et qui est régulièrement instrumentalisé par différents acteurs.

C'est dans ce contexte que des milliers de Kurdes syriens ont décidé de traverser la frontière à partir de 2011. Ils ont abandonné tous leurs biens pour rejoindre le Kurdistan irakien, appelé « Bakur » en kurde. Mais pour combien de temps, et dans quelles conditions ?

Ils se sont d'abord regroupés à 20 kilomètres au sud-ouest de Dohuk, dans le camp de Domiz, qui couvre aujourd'hui 1,14 km². Ils y sont arrivés par tous les moyens : parfois à la nage, à pied après des heures de route. La croissance du camp a très vite dépassé ses capacités d'accueil. Au départ, il a reçu environ 80 000 réfugiés. Ce chiffre a ensuite diminué pour tomber à environ 8 000 familles, toujours en fuite face aux horreurs de la guerre.

La route entre les Monts Sinjar et la frontière.
La route entre les Monts Sinjar et la frontière.

Hala se souvient du jour où elle est entrée dans le camp, couverte de poussière après avoir marché depuis la frontière. C'était en 2012. La moitié de sa famille n'était pas encore arrivée. Ceux qui étaient là avaient le cœur brûlant, comme une flamme de Newroz, le Nouvel An kurde. Ils tentaient d'éclairer la tente exiguë, à la fois paradis pour les insectes et enfer du désir et de la nostalgie de leurs maisons dans la campagne de Damas.

Les couvertures distribuées, la bouteille d'eau pour laquelle, comme les autres, il fallait faire la queue, et même la présence de sa mère n'ont rien changé. Elle avait l'impression que sa vie lui échappait, comme du sable entre les doigts. Elle devait apprendre à vivre ainsi, les mains vides mais tendues, nourrissant seulement la douleur de survivre. Quatorze ans plus tard, Hala confie qu'elle n'a jamais réussi à accepter sa vie de réfugiée et qu'elle continue de se nourrir de sa nostalgie.

Les témoignages recueillis par l'Organisation internationale pour les migrations en 2012 font état de violences durant les déplacements forcés. Selon un témoin, des cadavres sont restés dans les rues de sa ville pendant au moins quatre jours. Un autre raconte que des familles, guidées par des passeurs, ont essuyé des tirs à la frontière et que certains membres sont morts en route vers Domiz.

Des milliers de Kurdes vivent encore dispersés dans des camps du Kurdistan irakien. Beaucoup expliquent qu'ils ne peuvent pas rentrer. Les raisons sont multiples : les conflits incessants entre Damas, les FDS et les régions kurdes, les opérations militaires turques intermittentes, mais aussi la peur de la conscription forcée.

La vie dans le camp de Domiz tient en grande partie grâce aux femmes. Elles occupent divers emplois, malgré des salaires très bas. Elles tentent d'envoyer leurs enfants étudier en Europe et restent sur place, luttant pour survivre dans un environnement dépourvu de services essentiels, notamment de santé. Le camp manque de services d'urgence. Les centres médicaux existants manquent de médicaments. Les habitants doivent parcourir de longues distances pour obtenir des soins de base.

L'éducation pose également problème. Le camp manque de personnel spécialisé, ce qui freine l'apprentissage. Malgré le « développement » du camp, qui ressemble désormais à une petite ville avec des constructions en dur à la place des tentes, les écoles restent des caravanes. Elles n'ont ni chauffage en hiver ni climatisation en été, et disposent de très peu d'équipements scolaires. L'avenir de ces écoles, comme celui du camp, demeure incertain.

Malgré tout, les habitants renaissent chaque jour. Ils s'enracinent dans le camp pour préserver leur équilibre. L'imagination, après tout, ne saurait être limitée par les frontières actuelles du camp ni par les rêves de stabilité et de progrès, car le camp ne cesse de se bâtir, gagnant de nouvelles maisons et traçant de nouvelles rues.

Un système éducatif en lambeaux

Dans les camps comme ceux des yézidis, l'éducation est négligée, parfois presque inexistante. Pendant des années, elle a reposé uniquement sur les efforts des parents. Ceux-ci payaient chaque mois des enseignants non qualifiés pour instruire leurs enfants. Ils devaient aussi acheter les livres, alors que la gratuité des manuels est un droit fondamental pour tout élève irakien. Pourtant, des milliards de dinars sont alloués chaque année au ministère irakien de l'éducation. Malgré cela, les familles des camps ont dû collecter de l'argent pour acheter du fioul afin de chauffer les salles en hiver.

Un rapport de l'Unicef publié en 2024 recommande que le ministère étende les services éducatifs aux camps de déplacés, surtout après la décision de fermer certains camps au Kurdistan5. Cette politique cherche à régler le problème des déplacés de manière superficielle, sans solutions durables ni amélioration des conditions de vie dans les régions d'origine. Elle menace ainsi un système éducatif déjà fragile et sous-financé. Personne ne sait ce qu'il adviendra des élèves : seront-ils expulsés de leurs écoles ? Les institutions fermeront-elles ? Ou resteront-ils enfermés dans une précarité permanente ?

Au-delà de l'éducation et de la santé, les habitants font face chaque jour à des risques pour leur vie et leurs moyens de subsistance. Les incendies ravagent régulièrement les tentes en nylon, causant des morts et détruisant les rares biens des familles.

Parallèlement, le programme de retour volontaire promu par le ministère irakien des migrations a été suspendu arbitrairement. Les indemnisations pour les maisons détruites ont été interrompues, tout comme la délivrance des 7 000 titres de propriété promis aux familles déplacées.

L'éducation, la santé — physique et mentale — et les services de base ne reçoivent pas le soutien nécessaire. Cette négligence s'inscrit dans un problème plus large qui touche à la fois les déplacés yézidis et les Kurdes syriens. Malgré des décennies de promesses, les autorités n'ont toujours pas mis en place de mesures concrètes permettant un retour digne dans leurs régions d'origine et une véritable sortie de la crise des camps.

Les camps, des mondes à part

Par définition, les camps de réfugiés sont des espaces temporaires ou semi-permanents destinés à ceux qui fuient une mort certaine. Ils sont gérés par des organisations internationales et des agences humanitaires, censées appliquer des principes universels de protection des droits humains. Mais, dans la pratique, les déplacés sont traités selon la « réputation » de leur pays d'origine. Les droits théoriquement garantis ne s'appliquent pas de la même manière aux populations du Proche-Orient, et encore moins aux Syriens et aux yézidis.

Avec le temps, ces camps deviennent pourtant les seuls lieux de vie possibles. Leurs habitants traversent les frontières pour s'y installer durablement. Les observateurs extérieurs, y compris dans les localités voisines, réduisent souvent ces espaces à des stéréotypes de « chaos » ou de « prostitution ». Pourtant, ces mêmes voisins viennent s'approvisionner sur les marchés des camps, où les prix sont plus bas.

Les camps servent également de lieux d'accueil pour d'anciens détenus et pour des femmes rescapées des prisons de l'OEI, ainsi que pour leurs familles, qui ont subi d'horribles tortures physiques et psychologiques. Mais des questions demeurent : ces camps peuvent-ils durer indéfiniment ? Jusqu'à quand ? Les tentes vont-elles se dégrader ? Les structures en béton finiront-elles par s'effondrer ? Et si elles restent debout, l'État irakien cherchera-t-il à les cacher pour préserver sa réputation internationale et continuer à exhiber ses « réalisations » ?


1NdT. Le takbir est l'acte de prononcer la formule arabe «  Allahou Akbar  », qui signifie «  Dieu est grand  ». L'organisation de l'État islamique (OEI) utilise parfois l'expression «  Allahou Akbar  » en appelant au takbir, pour annoncer ses crimes et les justifier au nom de Dieu.

2Certains chercheurs attribuent le nom «  Shankal  » à une construction linguistique sumérienne cunéiforme, qui combine «  shan  », signifiant «  femme  », et «  kal  », signifiant «  déesse  ».

3«  Iraq : Escape from Hell : Torture and sexual slavery in Islamic State captivity in Iraq  », rapport d'Amnesty International, 23 décembre 2014.

4Voir «  The Nightmare in Iraq  », rapport d'Human rights watch, 9 août 2014.

5«  UNICEF Iraq Humanitarian Situation Report No. 1 (Mid-Year), 01 January – 30 June 2024  », 13 septembre 2024.

Syrie. Le retour semé d'embûches des Kurdes à Afrin

Des personnes sur une camionnette, un soldat gesticule au sol. Atmosphère tendue.

Sept ans après l'offensive turque sur Afrin en Syrie et le déplacement massif de sa population kurde, un lent mouvement de retour s'amorce. Entre peur, dépossession et incertitudes politiques, les revenants redécouvrent une ville profondément transformée.

Depuis plusieurs mois, des dizaines de familles kurdes franchissent chaque semaine les postes de contrôle menant à Afrin, dans le nord-ouest de la Syrie, pour regagner leurs foyers. Cette région, surnommée « la montagne kurde », a été le théâtre d'un bouleversement démographique majeur à partir de 2018, lorsque l'opération militaire turque « Rameau d'olivier », menée avec des milices syriennes pro-Ankara, a contraint environ 320 000 Kurdes à fuir vers les zones contrôlées par l'Administration autonome du nord-est de la Syrie (AANES). Depuis l'arrivée au pouvoir d'Ahmed Al-Charaa, le 8 décembre 2024, des négociations intenses avec Mazloum Abdi, chef des Forces démocratiques syriennes (FDS), ont abouti à un accord signé le 10 mars 2025, ouvrant la voie au retour des déplacés kurdes.

Mais la ville n'est plus celle que ses habitants ont quittée. En 2018, la population kurde représentait 95 % de la région ; en 2023, elle était tombée à moins de 20 %. À la suite de l'opération « Rameau d'olivier » la région est placée sous l'autorité conjointe de la Turquie et de groupes armés syriens pro-Ankara, avec une administration de facto rattachée à la province turque du Hatay.

En vertu des nouveaux accords, les factions soutenues par la Turquie doivent laisser la place aux nouvelles forces de sécurité étatiques. Mais les Kurdes, ne pouvant pas encore intégrer ces instances, restent profondément méfiants. « En intégrant la sécurité générale, les milices changent de nom ou d'uniforme, mais elles gardent le contrôle », résume un habitant d'Afrin, qui préfère garder l'anonymat. Certaines factions pro-turques, comme la division Hamza ou la faction Sultan Suleiman Shah, parmi les plus redoutées, conservent leurs bastions dans des localités de Sheikh Hadid et Al-Bab.

Une peur qui demeure

L'association Bahar accompagne ce mouvement de retour, en assurant les passages et la sécurité des civils. « Beaucoup de familles sont prêtes à venir mais attendent que la situation se clarifie », confie Nour Agha, chargé des relations presse de l'association qui estime que 70 000 Kurdes sont rentrés depuis la chute de Bachar Al-Assad.

La présence des miliciens pro-turcs sur place freine les élans, notamment chez les jeunes hommes. Pendant sept ans, ces factions syriennes y ont imposé leur loi, souvent à coups de racket, de violence ou de spoliation, selon les témoignages recueillis par Orient XXI. « Nous avons entendu des histoires de jeunes tués et emprisonnés aux barrages », raconte Kifaye Djemou. Elle est revenue seule à Afrin début 2025, laissant son fils de 18 ans à Alep. « Il n'a jamais porté les armes, ni milité pour le parti, mais il a trop peur d'être emprisonné », explique-t-elle.

Leila Ahmad est revenue il y a quelques mois du camp de Tal Rifaat, où elle s'était réfugiée depuis 2018. Son mari a été arrêté alors qu'ils passaient le barrage d'entrée dans le district d'Afrin et emmené à la prison d'Alep. Il a finalement été relâché lors d'un échange de prisonniers entre le ministère de l'intérieur syrien et les Forces démocratiques syriennes (FDS), le 4 avril. « Aujourd'hui il ne sort plus de la maison », regrette-t-elle.

Comment récupérer son logement occupé ?

Outre la peur, un autre obstacle se dresse sur la route des revenants, celui du logement. De nombreuses habitations kurdes ont été saisies par les factions armées, occupées ou même revendues à des familles arabes déplacées. Elles exigent désormais des rançons pour restituer les biens.

Sakina, la sœur de Leila, en a fait l'expérience. Sa maison située dans le village de Kaxrê, Yakhour en arabe, est aux mains de la faction Sultan Suleiman Shah. « Ils nous ont demandé mille dollars pour y retourner. Mais nous rentrons tout juste de Tal Rifaat, nous n'avons pas cette somme », se désole Sakina. « À quoi bon être revenue si je ne peux ni voir ma terre ni visiter ma maison. » Sans travail, elle peine à survivre sur place et songe à repartir, au Rojava cette fois.

Même scénario pour Abdullah Cheikh Dahdu, professeur d'anglais originaire du village de Marata, qui n'était pas retourné à Afrin depuis 2018. Réfugié dans le quartier kurde d'Achrafieh à Alep, il n'a pu assister à l'enterrement de ses parents. Un milicien occupe sa maison. « Je suis allé voir la sécurité générale, mais ils m'ont dit ne pas pouvoir s'en occuper avant juillet », se lamente-t-il.

« Les factions liées à la Turquie louaient et vendaient les maisons des Kurdes ayant fui la région aux réfugiés arabes. Aujourd'hui, on leur demande de payer pour retrouver ce qui leur appartient déjà », explique une personnalité de la société civile qui préfère rester anonyme. Avec l'annonce du retrait turc et la fin de l'année scolaire, il espère un changement : « On observe déjà une baisse des sommes exigées. » Selon Azad Osman, membre du conseil local et de l'Association des indépendants kurdes syriens, un bureau spécifique a été créé pour gérer ces contentieux fonciers.

Malgré ces obstacles, certains signes d'un retour progressif à une vie normale apparaissent. En mars 2025, pour la première fois depuis 1975, les Kurdes ont tout de même pu célébrer publiquement Newroz, le Nouvel An kurde. Une fête modeste mais symbolique. « On a juste fait un dîner de famille et après nous sommes allés célébrer dans la rue, raconte Abdullah Cheikh Dahdu. C'était la première fois depuis des décennies. » En 2023, quatre personnes avaient été abattues à Jinderis par la faction pro-turque Ahrar Al-Charkiya lors de ces célébrations.

Cohabitation fragile

Depuis 2018, environ 150 000 déplacés arabes venus de Homs, Hama et Idlib se sont installés à Afrin, bouleversant profondément le tissu social. Si les tensions restent contenues, la méfiance est bien présente. « Nous n'avons pas de problème avec les Arabes, mais beaucoup ont des proches dans les factions », explique Kifaye Djemou. Elle tient à faire la distinction entre civils et groupes armés mais reste prudente. « Quand nous sommes revenus, on n'a pas dit à nos voisins arabes que l'on rentrait du camp de Tal Rifaat1. » Les Kurdes d'Afrin craignent toujours les arrestations arbitraires, notamment ceux ayant travaillé avec les ONG affiliées à l'AANES, l'entité kurde qui administre les territoires du Rojava. « Être soupçonné d'avoir des liens avec les Unités de protection du peuple (YPG) (liées aux FDS) peut suffire pour être emprisonné », souffle un travailleur humanitaire.

Pour les réfugiés arabes installés à Afrin, la chute du régime de Bachar Al-Assad ouvre la perspective d'un retour dans leurs régions d'origine. Mais tous ne peuvent pas encore s'engager sur ce chemin. Ahmad Ali, originaire du sud d'Alep, vit toujours dans le camp de Khizan Ashrafieh à Afrin : « Chez nous il ne reste rien, il n'y a plus de possibilité de vie. Il ne reste que les murs, les mines et quelques obus non explosés. » Son voisin Hussein Al-Ahmad ajoute : « Je m'étais promis que si le régime tombait, je reviendrais chez moi. Mais il n'y a plus d'écoles pour mes enfants. Ici, on reste parce qu'on n'a pas le choix. » Dans ce camp 500 familles vivent au jour le jour, environ 1 500 personnes selon l'association Bahar qui estime que 200 familles ont déjà pu rentrer chez elles, des chiffres qui varient selon les camps et l'origine des réfugiés.

« Tout reste à reconstruire »

Le 1er juin devait marquer un tournant. Après des discussions entre le conseil local et les autorités de Damas, Ankara devait cesser de financer les factions locales et transférer l'administration aux nouvelles autorités syriennes. Mais si la situation s'est améliorée, dans les faits, la Turquie reste présente. À l'entrée d'Afrin, le poste de la police militaire arbore encore des écussons mêlant le drapeau turc et celui de la révolution syrienne. La livre turque reste la monnaie en cours et sur le siège du conseil local flotte encore le drapeau de la Turquie. « Le problème est qu'Ahmed Al-Charaa n'a pas toutes les cartes en main dans ce dossier, il est fortement dépendant d'autres puissances internationales et notamment de la Turquie », analyse Azad Osman.

Une dépendance qui complique la mise en place de réparations pour les victimes des groupes armés. « C'est un vrai problème que ceux qui ont commis des crimes accèdent à des postes de commandement, déplore celui qui siège au conseil local en évoquant l'absence de mécanisme de justice transitionnelle. On a subi sept ans d'oppression et maintenant on devrait se taire ? Impossible… »

Pour certains Kurdes, une pleine intégration d'Afrin à la nouvelle administration syrienne semble illusoire. « Je me considère avant tout comme un Kurde, affirme Abdullah. Je voudrais que nous ayons notre indépendance, comme au Kurdistan d'Irak. » Deux jeunes lycéennes, présentes dans son appartement pour suivre des cours d'anglais, acquiescent. Certains, comme Kifaye Djemou, défendent une autre voie. « Le plus important, c'est la sécurité, la reconnaissance de nos droits dans un État syrien qui ne discrimine pas ses citoyens. » Et de conclure : « Tout reste à reconstruire. Revenir à ce que l'on a quitté prendra du temps. »

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1Une ville tenue par les forces kurdes.

Turquie. Istanbul secouée par une imposante contestation

Un manifestant, masqué, lit un livre, face à des policiers en tenue anti-émeute.

Dans une Turquie fracturée, l'arrestation du maire d'Istanbul Ekrem İmamoğlu cristallise les tensions politiques, sociales et identitaires. La ville devient le théâtre d'une contestation organisée, sous la bannière d'une opposition structurée. Un désir de justice et de démocratie que la répression menée par le président Recep Tayyip Erdoğan n'a pas entamé.

« Celui qui gagne Istanbul gagne la Turquie », proclamait Recep Tayyip Erdoğan. Ces propos, prononcés alors qu'il était maire d'Istanbul entre 1994 et 1998, résonnent encore comme une vérité fondamentale. La ville, véritable mosaïque de la Turquie, avec ses diverses communautés ethniques et socio-économiques, représente un enjeu stratégique pour les partis politiques1. Elle est non seulement un baromètre électoral, mais aussi une clé du pouvoir central.

Lors de son élection à la mairie en 2019, Ekrem İmamoğlu, membre du Parti républicain du peuple (CHP), crée la surprise. Confirmé à la tête d'Istanbul lors des élections municipales de 2024, il incarne la contestation du pouvoir d'Erdoğan. En cohérence avec la droite ligne entre la mairie d'Istanbul et le palais présidentiel, il annonce le 21 février 2025 sa candidature à la prochaine présidentielle, en 2028. Le 19 mars, dans la foulée de l'annulation de leurs diplômes universitaires2, İmamoğlu et plusieurs personnalités politiques sont arrêtées, ce qui déclenche une flambée de contestations à travers le pays. Le même jour, les rues et les universités d'Istanbul, Ankara et Izmir se remplissent de manifestants. Cette série d'événements culmine le 29 mars avec un meeting à Maltepe, à Istanbul, où près de 2,2 millions de personnes manifestent pour soutenir le leader de l'opposition et appeler à la fin de la répression du soulèvement populaire.

Le juge d'instruction qui a placé Ekrem İmamoğlu en détention provisoire a retenu le motif de « corruption », mais à ce jour, l'acte d'accusation n'a pas encore été rédigé ni de date de procès fixé. Quant au maire par intérim d'Istanbul et au CHP, ils sont soumis à une forme accrue de contrôle et de restriction de leur liberté d'action par le pouvoir central. Plusieurs membres du parti, y compris des maires comme celui de Beşiktaş (un des districts d'Istanbul), sont placés en détention.

Des institutions subordonnées au pouvoir exécutif

La capitale économique et culturelle se trouvait depuis plus de deux décennies sous le contrôle du Parti de la justice et du développement (AKP) dirigé par Erdoğan lorsque Ekrem İmamoğlu remporte la mairie le 31 mars 2019.

En raison d'une requête de l'AKP et du Parti d'action nationaliste (MHP)3 visant à annuler les résultats pour cause d'« irrégularités », un nouveau scrutin est organisé en juin 2019. İmamoğlu remporte l'élection avec une majorité élargie, obtenant 54,21 % des suffrages, soit un écart de plus de 800 000 voix, contre son principal rival, Binali Yıldırım, candidat de l'AKP. Erdoğan, qui a longtemps considéré Istanbul comme son fief, vit cette défaite comme un affront. Avec l'ampleur de l'écart de voix, İmamoğlu apparaît comme une figure incontournable de l'opposition, suscitant l'inquiétude de l'AKP.

Le président turc et l'AKP, bien qu'en position de force, n'hésitent pas à s'appuyer sur des outils institutionnels, notamment le Conseil électoral supérieur (Yüksek Seçim Kurulu, YSK), pour assurer leur emprise. En effet, depuis 2016, la politique de kayyum, qui permet de destituer des élus pour les remplacer par des administrateurs nommés, s'est étendue aux municipalités contrôlées par l'opposition, notamment dans celles que l'AKP a perdues. L'YSK paraît de plus en plus aligné sur les intérêts politiques de l'exécutif, de moins en moins indépendant. Cette pratique a progressivement sapé la légitimité de la plus haute institution judiciaire chargée du bon déroulement des élections. En janvier 2025, bien avant l'arrestation d'Ekrem İmamoğlu, la députée du CHP Aliye Coşar dénonçait déjà une justice instrumentalisée par le pouvoir, affirmant que « la volonté populaire est ignorée ». L'affaire İmamoğlu a renforcé cette perception d'institutions subordonnées au pouvoir exécutif.

L'arrestation d'İmamoğlu, ainsi que l'emprisonnement, depuis 2016, de Selahattin Demirtaş, ancien coprésident du Parti démocratique des peuples (HDP), prokurde, et candidat à la présidence en 2014 et 2018, mettent en lumière un aspect crucial de la politique turque : le musellement de la contestation et la neutralisation de quiconque peut représenter une alternative sérieuse à Erdoğan.

Question kurde, question démocratique

« Le problème kurde serait-il résolu si la Turquie devenait démocratique, ou la Turquie deviendrait-elle démocratique si le problème kurde était résolu ? », s'interroge l'ancien député et défenseur des droits humains Ahmet Faruk Ünsal. La lettre du leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) Abdullah Öcalan, lue le 27 février à Istanbul, vient y répondre : la démocratisation de la Turquie doit progresser de manière parallèle et indissociable avec la résolution de la question kurde. Il devient de plus en plus difficile de maintenir l'ambiguïté d'une « paix avec les Kurdes » tout en poursuivant une forme de confrontation avec la démocratie. L'appel d'Öcalan au désarmement et à la dissolution du PKK semble en suspens dans les dynamiques politiques actuelles. Selon ses déclarations, le PKK pourrait renoncer à la violence en échange de la construction d'une Turquie démocratique, avec des garanties juridiques. Cependant, l'arrestation d'İmamoğlu vient mettre à mal ce processus.

Le référendum constitutionnel de 2017 a modifié la structure politique de la Turquie en introduisant un système présidentiel fort. Cette réforme a donné à Erdoğan un contrôle presque total sur le gouvernement, mais elle limite également le nombre de mandats présidentiels à deux. En théorie, cette modification constitutionnelle empêche Erdoğan de briguer un troisième mandat, à moins qu'une nouvelle révision de la constitution ne soit adoptée. Cette incertitude est source de tensions politiques, notamment au sein de l'opposition.

Dans ce contexte, l'arrestation d'İmamoğlu semble être un coup stratégique visant à affaiblir la principale menace pour Erdoğan, tout en consolidant la légitimité de sa propre candidature pour un troisième mandat. À moins que cette dynamique ne vienne renforcer l'opposition…

La roue de l'histoire ?

La légitimité populaire d'Ekrem İmamoğlu s'est exprimée à travers les bureaux de présélection mis en place dans chaque province par le CHP, le parti d'opposition laïc et nationaliste d'où est issu Ekrem İmamoğlu. Plus de 15 millions de citoyens s'y sont rendus pour le désigner comme candidat du parti à la présidentielle de 2028, un chiffre huit fois supérieur au nombre officiel d'adhérents du CHP. Ce dépassement massif du cadre partisan ne relève pas seulement du symbole : il représente un coût politique réel pour l'AKP.

Les différentes actions menées par le CHP depuis l'arrestation d'İmamoğlu, telles que l'organisation de deux rassemblements hebdomadaires, une campagne de signatures pour réclamer la libération de son candidat, ainsi que les appels au boycott d'entreprises proches du pouvoir lancés depuis le 2 avril, témoignent clairement de la volonté de l'opposition de se structurer. Au lieu de se diviser, elle semble se renforcer, s'unissant autour d'un large consensus démocratique, ainsi que le démontre la rue : des centaines de milliers de manifestants, unis sous les bannières des partis d'opposition de plus en plus nombreuses, bravent la répression policière. « Taksim est partout, la résistance est partout ! », peut-on lire sur les banderoles4.

En face, n'est-on pas en train d'assister à la fragilisation de l'alliance entre l'AKP et le Parti du mouvement nationaliste sur la question kurde ? En effet, le processus défendu par le MHP est à la fois directement et indirectement entravé par l'AKP, dont le contrôle des institutions et l'autoritarisme croissant freinent toute avancée véritable. Après la lutte acharnée qui a opposé le mouvement Gülen à l'AKP en 2013, suivie de la rupture définitive marquée par le coup d'État manqué du 15 juillet 2016, une dynamique similaire pourrait-elle survenir entre le MHP et l'AKP ?

« Vingt-quatre heures peuvent être très longues dans la politique en Turquie », disait Süleyman Demirel, ancien président de la Turquie. Peut-être, qui sait, le jour où « la roue tournera »5 approche-t-il enfin.


1La Turquie, composée de 81 provinces, compte une population totale d'environ 86 millions d'habitants, dont près de 16 millions résident à Istanbul.

2L'article 101 de la Constitution impose un diplôme universitaire pour accéder à la présidence — une exigence qui avait déjà barré la route à Bülent Ecevit en 1989.

3Depuis le 20 février 2018, l'AKP et le MHP forment la coalition «  Alliance du peuple  » (Cumhur İttifakı), consolidant ainsi leur pouvoir commun et leur influence politique en Turquie.

4En 2013, un important mouvement de contestation se développe autour du parc de Taksim Gezi. Il sera violemment réprimé et les manifestants chassés du parc. Le projet de transformation du parc en centre commercial a néanmoins été abandonné.

5En référence au livre Et tournera la roue écrit depuis sa cellule par Selahattin Demirtaş (Collas, 2019)

Syrie. Les Kurdes à l'épreuve des changements à Damas

L'image montre une foule rassemblée sous de grandes drapeaux verts et jaunes, portant une étoile rouge. En arrière-plan, des bâtiments et des arbres sont visibles. Des banderoles sont accrochées au-dessus des personnes, indiquant une célébration ou un rassemblement communautaire. L'atmosphère semble vibrante et engagée, avec un grand nombre de participants.

Alors que les négociations indirectes se poursuivent entre Ankara et Abdullah Öcalan, le leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), la situation dans le Kurdistan syrien reste incertaine après le renversement du régime de Bachar Al-Assad. Les Forces démocratiques syriennes (FDS) sont engagées dans des tractations complexes sur l'avenir du Rojava, tandis que la Turquie accentue ses ingérences.

De notre envoyé spécial en Syrie Chris Den Hond, avec Chloé Troadec

Devant une scène décorée aux couleurs kurdes se presse une foule de tous âges venue célébrer les dix ans de la libération de Kobané des griffes de l'Organisation de l'État islamique (OEI) par les Unités de protection du peuple (YPG) et Unités de protection des femmes (YPJ), combattantes kurdes, et par leurs alliés. Samira danse avec ses copines. Elle est restée dans la ville pendant toute la durée de la guerre.

On a veillé sur les blessés, lavé les morts, fait à manger et chanté pour remonter le moral des troupes. Un combattant mourant m'avait dit : « Lorsque Kobané sera libérée, tu viendras me le dire sur ma tombe. » Lorsque la ville a été libérée de l'OEI, je suis allée sur sa tombe le lui dire. Cette phrase me hante toujours.

L
Kobané, janvier-février 2025. Dans le cimetière des martyrs, les familles rendent hommage à leurs proches tués.

L'atmosphère festive est assombrie par le spectre d'une nouvelle attaque, de la Turquie cette fois-ci. Zeina Hanan, 50 ans, s'était enfuie en 2018 d'Afrin — dans le nord-ouest de la Syrie — pour échapper aux bombardements de l'aviation d'Ankara et aux exactions des milices syriennes qui lui sont alliées. Elle a vécu sous une tente à Tal Rifaat, à 40 km d'Alep, avec sa fille et son petit-fils avant d'être de nouveau chassée par les mêmes milices après la chute du régime de Bachar Al-Assad à la fin de l'année 2024. Elle s'insurge :

Maintenant la Turquie et ses mercenaires menacent Kobané. Mais nous ne bougerons plus d'ici. Où voulez-vous qu'on aille ? Le nouveau gouvernement à Damas, on ne l'aime pas, il n'a rien fait quand nous avons été expulsées de chez nous.

Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA), plus de 100 000 personnes, en grande majorité des Kurdes, ont dû trouver refuge ces dernières semaines dans les territoires de l'Administration autonome du nord et de l'est de la Syrie (AANES).

L'arrivée au pouvoir de Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) et de son leader Ahmed Al-Charaa ainsi que ses déclarations plaidant pour une Syrie inclusive n'ont pas suffi à apaiser les inquiétudes. Le 29 janvier, son investiture comme « président pour la phase de transition » s'est déroulée devant une assemblée de militaires, tous des hommes. Parmi eux, Abou Hatem Chakra, chef de la milice Ahrar Al-Charkiya, qui est accusé, entre autres, du meurtre sauvage de la militante politique kurde Hevrîn Khalaf en octobre 2019. À ses côtés, Abou Amsha, le nouveau commandant de la région de Hama, leader de la redoutable division Al-Hamza de l'Armée nationale syrienne (ANS) plusieurs fois épinglée par les Nations unies pour de nombreux crimes, dont de multiples violences sexuelles.

Trois points de négociation avec le nouveau régime

Dans un lieu sécurisé, les traits tirés, Mazloum Abdi, le commandant général des Forces démocratiques syriennes (FDS), une alliance entre forces kurdes, arabes et syriaques, nous accueille. Il commence par détailler les causes des relations conflictuelles avec la Turquie puis énumère les trois points de négociations avec le gouvernement de Damas : l'intégration militaire des FDS, les institutions politiques et le contrôle des ressources énergétiques. « Un processus politique va s'enclencher. Des commissions vont être créées pour rédiger une nouvelle Constitution. Nous devrons faire partie de ces commissions », explique-t-il.

Entretiens avec Mazloum Abdi, commandant général des Forces démocratiques syriennes (FDS), et Rohilat Afrin, commandante en chef des Unités de protection des femmes (YPJ)

Le nord et l'est de la Syrie bénéficient déjà d'une sorte de constitution sous forme d'un contrat social qui garantit les droits des communautés, ceux des femmes et le respect des différentes religions. Ce texte est-il trop progressiste pour Damas ? Mazloum Abdi poursuit :

Notre contrat social est un document législatif très avancé. On aimerait qu'il soit pris en considération dans la nouvelle Constitution. Mais pour cela, il faut que la Turquie accepte un cessez-le-feu et cesse son ingérence dans les affaires syriennes.

Or, le long de l'Euphrate, les bombes turques, lancées par des avions de combat ou par des drones, font régulièrement des victimes. Mazloum Abdi explique :

Il n'y a pas d'affrontements entre nous et le nouveau gouvernement de Damas. Il y a seulement des combats autour de l'Euphrate entre Kobané et Membij avec les milices pro-turques qui essaient de passer à l'est du fleuve. Nous essayons d'obtenir un cessez-le-feu avec la Turquie. Des intermédiaires, dont des membres de la coalition internationale contre l'OEI, jouent les bons offices, mais Ankara n'en continue pas moins à nous bombarder.

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Kobané, 29 janvier 2025. Des personnes viennent secourir les habitants d'une maison visée par un drone turc. Deux personnes sont tuées lors de ce raid

Pour l'instant, le front est stabilisé. Les milices pro-turques, qui se battent entre elles, ne parviennent plus à progresser. Et les combattantes des FDS sont de mieux en mieux entraînées, bien équipées et de plus en plus expérimentées. Ils et elles utilisent un vaste réseau de tunnels. Soutenues par la population, ils et elles infligent de nombreuses pertes aux miliciens pro-turques.

L
29 janvier 2025. Dans la commune de Sirrin, située au sud de Kobané, un raid aérien mené par la Turquie sur un marché a tué au moins douze personnes, dont cinq enfants

Défendre la place des femmes

Les FDS ont reçu le soutien symbolique de civils venus des villes du nord et de l'est — Kobané, Raqqa, Saké ou Qamichli — qui sont déterminés à former des « boucliers humains » visant à « protéger l'infrastructure vitale qui procure eau et électricité à la région », comme nous le raconte Halime. Ce dernier est inquiet et attend le retour de sa sœur qui a rejoint l'un des convois souvent visés par des drones turcs. À l'hôpital de Kobané, nous voyons arriver l'un de ces convois civils transportant son lot de morts et de blessés.

Ankara s'efforce de saboter les pourparlers entre le gouvernement de Damas et les autorités politiques et militaires du nord et de l'est de la Syrie. Néanmoins des propositions très concrètes pour une future Syrie démocratisée et décentralisée ont été mises sur la table par les FDS et l'Administration autonome (AANES). Les modalités d'intégration des FDS dans une armée nationale représentent l'un des principaux points d'achoppement. Le nouveau ministre syrien de la défense Mourhaf Abou Qasra a avancé l'idée d'une force militaire unifiée sous un commandement centralisé avec ralliement individuel des combattants des FDS.

Dans un abri sécurisé, la commandante en chef des YPJ, Rohilat Afrin exprime son opposition :

Nous voulons rejoindre l'armée syrienne, mais comme entité. Nous voulons aussi préserver notre droit à nous défendre en tant que femmes. […] Les femmes combattantes kurdes étaient en première ligne dans la lutte contre l'Organisation de l'État islamique (OEI). Elles ont obtenu dans le Contrat social l'égalité avec les hommes, notamment des coprésidences homme-femme dans toutes les assemblées. Elles ne veulent pas être désarmées. Elles réclament la pérennité de leur statut dans la Syrie de demain.

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Syrie, janvier-février 2025. Rohilat Afrin, la commandante en chef des Unités de protection des femmes (YPJ) entourées de combattantes

D'autre part, ajoute-t-elle, « comment se désarmer alors que nous sommes menacés quotidiennement ? Ça serait suicidaire. ». Une position partagée par d'autres forces en Syrie. Les Druzes du gouvernorat de Soueïda ainsi que les forces armées regroupées dans la Chambre des opérations du sud, deux autres groupes de rebelles anti-Assad, s'opposent eux aussi à une Syrie centralisée et ont refusé de rendre leurs armes. Ils réclament une autonomie au sein de la future armée.

Le modèle pluri-communautaire de Raqqa

À Raqqa, Khoud Al-Issa, la porte-parole de Conseil des femmes Zenobia, confirme : « Nous ne voulons pas céder sur ce que nous avons acquis dans la révolution du Nord et de l'est de la Syrie ». Sylvain Mercadier, journaliste français arabophone, nous rejoint à Raqqa. Il nous confie :

Il y a du mécontentement chez certains Arabes, parce qu'ils sont court-circuités dans les négociations entre les FDS et le gouvernement transitoire. Ils sont très majoritaires à Raqqa et ont très largement participé à la lutte contre l'OEI, subissant de lourdes pertes.

Depuis la chute du régime, des manifestations ont eu lieu dans plusieurs villes arabes du nord et l'est de la Syrie afin de demander leur rattachement au gouvernement central de Damas, alors que plusieurs commandants des FDS de Deir ez-Zor, dans le sud-est à grande majorité arabe, ont fait défection pour faire allégeance à Damas. Pourtant il n'y a pas eu de confrontations ni de soulèvement généralisé contre l'AANES. Mais dans les rues de Raqqa règne un climat d'incertitude.

Fares Alnazi et Laurens Al-Boursan, deux dignitaires arabes de Raqqa nous donnent leur point de vue à propos d'une Syrie centralisée. Pour le premier, membre du conseil de la tribu Al-Walda « l'Administration autonome a sa légitimité dans le contexte de la guerre et de l'instabilité, mais je considère qu'une fois la paix et le dialogue national rétablis, le centralisme sera la solution. » Il reconnaît toutefois que « l'AANES a fait du bon travail ces dix dernières années ». Fares Alnazi défend le même point de vue : « Un État fédéral mène à la division, ça ne fait que créer des problèmes entre les régions et les communautés ». Hamdan Al-Abed, membre de la tribu arabe des Dulaim (Dlim) les contredit :

Notre région a été détruite successivement par le régime, l'Armée syrienne libre, les milices chiites, Al-Nosra et l'OEI. Nous avons nos martyrs enterrés à côté de ceux des membres des autres communautés — Kurdes, syriaques ou autres. C'est le modèle pluri-communautaire actuel qui représente le mieux tout le monde.

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Syrie, janvier-février 2025. Deux femmes, l'une arabe, l'autre kurde, posent ensemble.

L'enseignant kurde Raman Yosif précise qu'ils veulent bâtir une nouvelle Syrie décentralisée, non sur une base communautaire, mais sur une base géographique :

Je suis kurde, j'adore le Kurdistan, mais, ici au Rojava, le mieux c'est notre projet multi-communautaire, parce qu'il n'y a pas seulement les Kurdes qui ont versé leur sang. Les Arabes et les chrétiens ont aussi leurs martyrs. On ne se bat pas pour un Rojava qui serait un petit État kurde indépendant, ça n'aurait pas de sens.

La menace d'un protectorat turc

Le dialogue national s'annonce tendu alors qu'Ankara a déjà placé ses pions dans le commandement militaire et les ministères à Damas, encourageant ses hommes d'affaires à multiplier les contrats pour participer à la reconstruction du pays. Mais les Kurdes et leurs alliés ne perdent pas espoir. Îlham Ahmed, la ministre des Affaires étrangères de l'AANES, revendique « une Syrie unifiée sur la base des frontières d'aujourd'hui et la préservation des institutions politiques de l'Administration autonome AANES dans la nouvelle Syrie. Nous voulons être représentés dans son futur gouvernement. »

La coalition internationale a fait des déclarations allant dans le même sens : la nouvelle Syrie doit inclure et respecter toutes les communautés, Kurdes compris. A-t-elle un poids suffisant ? Par téléphone, l'écrivain Patrice Franceschi nous confirme « que la France est présente et aide militairement les Kurdes ». Les États-Unis disposent toujours de bases en Syrie où sont cantonnés entre 900 et 2 000 soldats, mais leur maintien n'est pas garanti. Entre-temps, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a mis en place une coordination régionale entre la Turquie, la Jordanie, l'Irak et la Syrie « pour combattre l'OEI », une manœuvre pour convaincre le Pentagone de retirer la protection qu'il octroie aux FDS dans leur lutte commune contre l'OEI en pleine renaissance.

Dans l'attente d'Öcalan

Mais la question kurde se pose aussi en Turquie. L'État a autorisé à deux reprises une délégation du parti de gauche pro-kurde Parti démocratique des peuples (DEM), à rencontrer Abdullah Öcalan, le dirigeant du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), condamné à vie et enfermé dans l'île-prison d'Imrali depuis 1999. Une déclaration d'Öcalan est annoncée, mais la date n'a pas encore été fixée. L'État turc exige un désarmement du PKK, une option écartée pour l'instant par la direction de l'organisation en l'absence de garanties.

Salih Muslim, coprésident du Parti de l'union démocratique (PYD) en Syrie, est également très sceptique :

La Turquie nous attaque et nous reproche qu'on soit proche du PKK et qu'on applique les idées d'Öcalan. Si la Turquie prenait au sérieux ses pourparlers avec lui, elle arrêterait préalablement de nous bombarder.

Erdoğan continue de destituer les uns après les autres les maires du parti pro-kurde DEM démocratiquement élus, pendant que l'armée prépare une énième offensive printanière contre la guérilla du PKK dans le nord de l'Irak.

Le facteur pétrolier

Nous quittons le Rojava en direction de l'Irak, accompagné de deux Kurdes germanophones. La route est encadrée par des derricks qui pompent les plus importantes réserves de pétrole du pays. C'est dans le nord-est de la Syrie et dans la région de Deir ez-zor que se trouvent les ressources de pétrole et de gaz du pays. Reji travaille à Hambourg comme livreur et il est venu passer ses vacances au Rojava. Il en repart un peu inquiet : « Les gens souffrent. L'eau est polluée, internet rarement disponible et le réseau de l'électricité toujours en panne. » Depuis un an et demi, au moins à trois reprises, la grande centrale électrique de Soueïda a été la cible de l'aviation turque. Le réseau a été remplacé par des générateurs fonctionnant avec un pétrole mal raffiné et dont les émanations de fumées noires étouffent les villes.

Les énergies fossiles sont-elles un atout pour les Kurdes et leurs alliés dans leurs négociations avec Damas ? Salih Muslim nous confie :

Quatre-vingt-dix pour cent des pompes ont été détruites. Contrairement à ce que les gens pensent à Damas, nous ne tirons pas beaucoup de profit de ses ressources. Mais nous l'avons affirmé depuis le début : tout le peuple syrien doit avoir accès à ces ressources de gaz et de pétrole. Leur répartition doit être discutée autour d'une table avec le gouvernement pour qu'elle soit équitable.

Nous traversons la frontière syro-irakienne avec Cihan Ehmed, ses deux petits-enfants et ses deux grandes valises. Elle est venue enterrer sa mère à Hassaké. Elle craint pour l'avenir « Les gens ont peur du nouveau gouvernement, comme ils avaient peur du régime d'Assad. »

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Toutes les photographies sont de Angéline Desdevises

Syrie. La fin d'un État failli

L'image montre un mur dont la peinture est écaillée, révélant des couches de couleur dégradées. Il y a des taches de vert, de bleu et d'autres teintes qui créent un aspect artistique et abstrait. Certaines parties du mur sont presque complètement dépouillées de peinture, laissant apparaître le crépi ou le béton en dessous. En bas, on voit une plante qui pousse, ajoutant une touche de vie à ce décor usé et texturé. L'ensemble évoque une atmosphère nostalgique et peut-être un sentiment d'abandon.

Treize ans après un soulèvement réprimé dans le sang, le régime de Bachar Al-Assad est tombé. Dans la nuit du 7 au 8 décembre 2024, les milices rebelles sont entrées dans Damas, tandis que le désormais ancien président syrien s'enfuyait à Moscou. La rapidité et la facilité avec lesquelles les factions armées, composées entre autres du groupe islamiste de Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) et de l'Armée nationale syrienne (ANS) — qui bénéficie d'un parrainage turc —, sont venues à bout du régime de Bachar Al-Assad sont déconcertantes.

D'Alep à Homs, en passant par Hama, les forces loyalistes n'ont opposé aucune résistance, tandis que leurs alliés iraniens ou russes semblaient comme des colosses aux pieds d'argile, fragilisés par les fronts ukrainien et libanais. Nous reviendrons plus tard sur l'aspect régional et géopolitique de ce tournant — un autre que connaît la région après la fin de la guerre israélienne contre le Liban. Mais à travers ce dossier, nous souhaitons d'abord montrer comment la Syrie s'est, au fil des dernières années, transformée en un État défaillant, ce qui explique la débâcle du régime. Son niveau de délitement et de dysfonctionnement était tel qu'il n'était plus capable d'assumer les fonctions qui fondaient normalement sa légitimité. Il payait aussi l'incapacité du régime d'Assad à opérer la moindre réforme. À travers les articles issus de nos archives et ceux plus récents, introduits par angle thématique, nous vous proposons un retour sur les treize années qu'a duré la révolte avortée transformée en conflit, qui montre cette déliquescence de l'État.

La chute d'une des plus vieilles dictatures du Proche-Orient signifie également la fin d'une relation privilégiée entre Damas et Téhéran établie en 1979 entre l'ayatollah Rouhollah Khomeiny et Hafez Al-Assad. Ce bouleversement porte aussi sur le devant de la scène un certain nombre de questions, à la fois sur l'identité des protagonistes de cette chute et de leurs parrains, sur l'effondrement de « l'axe de résistance » mis en place par l'Iran et sur le rôle qui sera joué par la Turquie dans les mois à venir et les répercussions de son ingérence en Syrie sur la minorité kurde. Sans oublier Israël qui, après avoir annexé le plateau du Golan en toute illégalité en 1981, a traversé, pour la première fois depuis 1974, la ligne de démarcation qui le sépare du reste du territoire syrien.

En attendant de répondre à toutes ces interrogations, nous ne pouvons que nous réjouir des images de prisonniers politiques libérés, à l'instar de ceux de la terrible et tristement célèbre prison militaire de Sednaya. Nous nous réjouissons également de la possibilité pour toutes les exilées syriennes de retrouver leur terre natale, ce qu'ils et elles ont commencé à faire de manière massive.

Sommaire

  1. Une opposition divisée
  2. La menace djihadiste
  3. La dimension kurde
  4. L'Iran et la Russie, des soutiens déterminants
  5. Israël contre l'axe Damas Téhéran
  6. La Turquie joue sa propre partition
  7. Impasse onusienne, impuissance internationale
  8. La poche d'Idlib, ou l'itinéraire singulier de HTC
  9. Les mirages de la normalisation et le 7 octobre

Une opposition divisée

En mars 2011, la Syrie rejoint le mouvement de protestation qui touche les pays de la région. Après un moment d'espoir au tournant du siècle, connu sous le nom de « printemps de Damas », pendant lequel le jeune président Bachar Al-Assad, qui a succédé à son père en 2000, a pu laisser croire à une libéralisation du régime alaouite, les années de plomb reviennent. Très vite, une répression terrible s'abat sur les opposants. En juillet 2011 apparaît l'Armée syrienne libre (ASL), composée notamment de soldats déserteurs, sous l'autorité du Conseil national syrien qui tente de coordonner la résistance depuis la Turquie. L'ASL bénéficie du soutien de pays étrangers hostiles au régime alaouite proche de l'Iran, notamment les États du Golfe. Ceux-ci vont également favoriser la constitution de groupes djihadistes. Très vite des tensions et des désaccords apparaissent entre les différentes composantes de la rébellion qui entrent en confrontation. Le régime n'est plus combattu par les seuls opposants démocratiques, mais aussi par les islamistes de Ahrar Al-Cham, Jaych Al-islam, Jound Al-Aqsa, Liwa' Al-Haq et autres. Damas en profite pour se poser en rempart contre le terrorisme islamiste. L'image de l'opposition se brouille.

La menace djihadiste

Un nouvel acteur vient encore complexifier le tableau : l'organisation de l'État islamique (OEI). Apparus en 2006 en Irak, à la faveur du chaos qui a suivi l'intervention américaine et la chute de Saddam Hussein, les djihadistes profitent de la déstabilisation de la Syrie pour étendre leur territoire. En janvier 2014, ils proclament le califat, à cheval sur les deux pays, et choisissent la ville syrienne de Raqqa pour capitale. En août 2014, la Coalition internationale conduite par les États-Unis intervient en Syrie et en Irak. La chute de Baghouz début 2019 marque la fin du califat. Mais l'OEI garde toujours des capacités d'intervention dans les steppes de l'est, placées sous l'autorité du régime. L'élimination de chefs de l'organisation et plusieurs attaques complexes conduites au nord — contre la prison de Hassaké en janvier 2022 et celle de Raqqa en 2023 — donnent à penser que l'organisation est entrée dans une phase de régénérescence. Son emprise est attestée dans le rif de Deir Ez-Zor. À l'est, le camp d'Al-Hol, lieu de détention des familles de djihadistes, géré par les forces kurdes, reste un centre d'endoctrinement et une base de repli pour les membres de l'OEI.

La dimension kurde

Dès 2012, les zones de population kurde en Syrie sortent de l'orbite de Damas pour passer sous le contrôle de forces kurdes des YPD (Unités de protection du peuple), émanation armée du Parti de l'union démocratique (PYD). Elles deviendront une composante importante des Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition composée de combattants kurdes et arabes et commandée par le Général Mazloum Abdi, qui s'emploie à chasser les combattants de l'OEI du nord-est de la Syrie et à repousser également les Turcs. L'organisation bénéficie du soutien des Américains en dépit de ses liens historiques avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), bête noire des autorités turques, inscrit sur les listes des organisations terroristes établies par Washington et Bruxelles. En mars 2016 est annoncée la création de la Fédération démocratique du nord de la Syrie, renommée depuis lors « Administration autonome du Nord-Est syrien » (AANES) et appelée par ses partisans le Rojava (« ouest » en kurde, c'est-à-dire la partie occidentale du Kurdistan), établie sur l'ensemble des territoires syriens situés à l'Est de l'Euphrate, et dans l'enclave de Manbij (gouvernorat d'Alep).

L'Iran et la Russie, des soutiens déterminants

L'alliance entre les deux régimes iranien et syrien remonte déjà loin. Elle s'est nouée pendant la guerre qui a opposé de 1980 à 1988 l'Iran à l'Irak, en raison notamment de l'hostilité entre les frères ennemis baathistes de Damas et de Bagdad. Elle répond à une conjonction de considérations : la solidarité entre chiites, l'appartenance commune au « front du refus » contre Israël, des intérêts économiques — les Gardiens de la révolution ayant massivement investi en Syrie, en particulier dans la téléphonie — et la nécessité de contrer l'influence régionale des pays sunnites du Conseil de coopération du Golfe. Dans l'esprit des dirigeants iraniens, le soutien des monarchies du Golfe aux rebelles syriens est une stratégie anti-iranienne faisant suite à leur soutien à la guerre de Saddam Hussein contre l'Iran. À partir de la fin 2012, l'Iran s'engage donc aux côtés des troupes loyalistes, notamment par l'intermédiaire de la force Al-Qods et du Hezbollah libanais. Téhéran fournit des financements, des armes, un soutien logistique, et assure encadrement et formations. Le régime iranien soutient également l'économie syrienne, notamment par l'importation à crédit de pétrole.

La Russie intervient militairement en Syrie en 2015, à la demande du président Bachar Al-Assad. Elle installe une base aérienne à Hmeimim, au sud-est de Lattaquié, ainsi qu'une base navale à Tartous, et fournit une aide au sol par le biais de forces spéciales, de supplétifs des compagnies militaires privées comme Wagner et des unités de police militaire. Elle effectue également un certain nombre de raids aériens et de tirs de missiles de croisière à un moment charnière pour la survie du régime. Ainsi, l'aviation russe permet-elle la reconquête d'Alep en 2016. La Syrie sert ainsi de terrain d'expérimentation et de promotion des exportations pour les matériels militaires russes. La « méthode syrienne », expérimentée à Alep (notamment sur les techniques de siège) et ailleurs, se retrouve plus tard sur le théâtre ukrainien. Comme les Iraniens, les Russes se rémunèrent également sur l'économie du pays, en particulier dans le secteur des mines et de l'énergie.

Israël contre l'axe Damas - Téhéran

Pour Israël, l'enjeu consiste à empêcher la constitution d'un front hostile sous l'égide de Téhéran à proximité de son territoire. Il faut donc tout faire pour contrer l'influence iranienne en Syrie, en faisant prendre conscience au régime de Damas des dangers liés à l'implantation de matériels et de contingents iraniens ou pro-iraniens, et en limitant leur capacité de nuisance. Depuis 2013, Israël conduit donc régulièrement des frappes en Syrie contre des cibles liées à l'Iran ou au Hezbollah. Les Russes laissent faire, soucieux de ne pas laisser Téhéran en position de force trop exclusive sur le théâtre syrien.

La Turquie joue sa propre partition

Côté nord, et après l'avoir appelé au début du soulèvement à « lâcher du lest », le président turc Recep Tayyip Erdoğan tient contre Bachar Al-Assad des propos sans appel. Il soutient les insurgés et accueille à bras ouverts les réfugiés syriens, évalués à trois millions et demi de personnes. Mais Ankara va rapidement intervenir chez son voisin, au nom de sa propre sécurité. Elle conduit une première offensive en 2016-2017, « Bouclier de l'Euphrate », d'abord contre l'État islamique, puis contre les Kurdes des FDS. Elle s'appuie alors sur une formation militaire composée de multiples factions issues d'anciens groupes armés de l'opposition, l'Armée nationale syrienne, et sur divers groupes supplétifs. Soucieuse d'établir une zone tampon de trente kilomètres le long de sa frontière, elle envahit en janvier 2018 la région d'Afrin (opération « Rameau d'olivier »), ancien bastion du PYD au nord-ouest, puis prend le contrôle d'un large quadrilatère au nord-est en octobre 2019 (opération « Source de paix »). Fin 2022, la Turquie menace de conduire une nouvelle offensive terrestre, contre les FDS. Mais le séisme de février 2023 et les élections turques du mois de mai établissent d'autres priorités. Parallèlement, Ankara entreprend un rapprochement avec le maître de Damas, dans la perspective notamment d'un retour des réfugiés syriens de Turquie. Or, Bachar Al-Assad exige au préalable le départ des troupes turques présentes sur le territoire syrien.

Impasse onusienne, impuissance internationale

Face au désastre syrien, la « communauté internationale » n'a pas su définir de ligne de conduite cohérente. Dès février 2012, une première réunion des « Amis de la Syrie », groupe international de soutien à l'opposition syrienne, a lieu à Tunis. Elle achoppe sur la question de la livraison d'armes à l'opposition. En août de la même année, le président Obama évoque une « ligne rouge » que constituerait l'usage des armes chimiques par le régime syrien. Un an plus tard, une attaque au gaz sarin tue au moins 1 400 personnes aux environs de Damas. Lors d'une réunion du G7, le président américain évoque la question avec Vladimir Poutine : l'usage des armes chimiques est condamné, mais une solution diplomatique est privilégiée. À l'instigation des Russes, il est décidé, selon les termes de l'Accord de Genève du 14 septembre 2013, de placer les armes chimiques syriennes sous contrôle, une annonce qui ne sera suivie que partiellement d'effet, comme vont le démontrer de nouvelles attaques. Les différentes conférences internationales qui se sont déroulées depuis à Genève sous l'égide des Nations unies sont restées dans l'impasse. Adoptée en décembre 2015, la résolution 2254 du Conseil de sécurité de l'ONU qui appelle au cessez-le-feu et fixe les conditions d'un règlement politique (adoption d'une nouvelle constitution et organisation d'élections libres intégrant des représentants de l'opposition) reste lettre morte. Les pourparlers engagés à Astana (Kazakhstan) en 2017, sous le triple parrainage de la Russie, de l'Iran et de la Turquie, aboutissent à la signature d'un traité le 4 mai de cette année-là portant sur la création de quatre zones de cessez-le-feu dans le pays. Mais le texte n'est ratifié ni par le régime syrien, ni par l'opposition en exil.

Les dirigeants occidentaux prennent acte du fait que leurs opinions publiques ne veulent plus d'une intervention extérieure. Les Américains de leur côté ne veulent plus engager des troupes au sol, même si Washington soutient les YPG dans leur lutte contre l'OEI, en dépit de leur proximité avec le PKK. Pour ne pas heurter les Turcs, ils renoncent à inclure les FDS dans les pourparlers politiques, mais maintiennent une présence sur le terrain à leurs côtés (postes d'observation et patrouilles conjointes).

Déjà avant 2011, le régime syrien était visé par une série de sanctions qui n'ont fait que s'accumuler depuis. Visant au départ des acteurs individuels et des sociétés, celles-ci ont été étendues par la loi César1 votée au Congrès américain en décembre 2019 aux sociétés étrangères impliquées plus ou moins directement dans des secteurs de l'économie syrienne liés au régime, notamment dans l'énergie et le BTP. Mais ces mesures ne réussissent pas à faire fléchir le clan Assad, qui s'emploie à les contourner et à développer de nouveaux modes de prédation pour s'assurer des ressources propres, comme le trafic de Captagon. Les détracteurs des sanctions telles qu'elles existent en l'état estiment toutefois qu'elles pèsent en réalité sur la population, frappée de plein fouet par la crise économique.

La poche d'Idlib, ou l'itinéraire singulier de HTC

Dans le nord-ouest de la Syrie, à proximité de la frontière turque, la région d'Idlib est contrôlée à partir de 2017 par Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), une organisation issue de Jabhat Al-Nosra, groupe initialement affilié à l'État islamique, puis rallié à Al-Qaida. HTC a officiellement renoncé au djihadisme et administre, dans les faits, la poche d'Idlib depuis 2015. Un modus vivendi est trouvé avec la Turquie et la Russie, qui maintiennent une présence militaire dans la région. Depuis le début de l'année 2024, une partie de la population déplacée fait pression sur HTC pour reconquérir les villages plus au sud, et permettre aux réfugiés intérieurs de rentrer chez eux. C'est de là que va se lancer, le 27 novembre, le mouvement de reconquête du territoire tenu par les forces loyalistes et leurs alliés iraniens et russes.

Les mirages de la normalisation et le 7 octobre

En 2022, on relève les premiers signes d'une réintégration de Bachar Al-Assad sur la scène régionale. La Turquie amorce un rapprochement, les rencontres bilatérales avec différents pays se multiplient. Le tremblement de terre de février 2023, qui frappe le nord-ouest du pays, faisant plus de 6 000 morts, accélère le processus sous couvert d'aide humanitaire. Jusqu'à aboutir, le 19 mai 2023, à la participation du président syrien au sommet de la Ligue arabe à Djeddah. Officiellement, la résolution 2254 reste le cadre de référence mais son application semble de plus en plus incertaine. Après plus de dix ans d'un conflit qui a fait plus d'un demi-million de morts, 6 millions et demi d'exilés et 7 millions de déplacés, certains font valoir que l'heure est au pragmatisme et qu'il faut composer avec les autorités de Damas, le marché de la reconstruction dans une Syrie en ruine suscitant les appétits économiques. Il s'agit également de distendre si possible les liens entre l'Iran et la Syrie afin d'affaiblir Téhéran. Le pays est d'ailleurs régulièrement bombardé par Israël après le 8 octobre 2023 et l'ouverture du Hezbollah d'un « front de soutien à Gaza » à partir du sud du Liban, et ce afin d'empêcher les armes et les munitions iraniennes d'arriver jusqu'au parti chiite, via la Syrie. Mais du côté de Damas, il n'y a aucune réaction face à la guerre génocidaire que mène Tel-Aviv à Gaza.

Parallèlement, les pays d'accueil souhaitent se débarrasser du poids des réfugiés syriens ou à tout le moins l'atténuer, allant jusqu'à procéder à des retours forcés. Américains et Européens refusent d'abord de suivre le mouvement, s'accrochant aux effets à long terme des sanctions. Mais la question migratoire pousse l'Italie à rouvrir son ambassade à Damas fin juillet 2024, tandis que l'Union européenne finance des centres de rétention en Turquie et des retours forcés opérés par les autorités d'Ankara.

Malgré ce contexte, un peu partout, les familles des victimes veulent continuer de croire en la justice internationale. Un premier procès a lieu en France en mai 2024. Quelques mois plus tôt, alors que toute la région a les yeux rivés sur Gaza, la région druze de Soueïda, jusque-là imperméable au soulèvement, se révolte. Quatorze mois plus tard, le régime syrien tombe.


1César est le pseudonyme du photographe légiste de la police militaire syrienne, qui a déserté en emportant avec lui des milliers de clichés documentant la torture et les décès des prisonniers.

En Turquie, l'opposition retrouve de la vigueur après les municipales

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan l'a reconnu : les élections municipales du 31 mars marquent un sérieux revers pour sa formation politique, le Parti de la justice et du développement (AKP). Devenu à la faveur de ce scrutin le premier parti du pays, son rival kémaliste, le Parti républicain du peuple (CHP), savoure une victoire historique. Quant au mouvement kurde, conforté de résultats probants, il entame un bras de fer décisif afin de conserver ses acquis.

Dix mois à peine après un double scrutin législatif et présidentiel qui a assis encore un peu plus confortablement au pouvoir la coalition menée par le président Recep Tayyip Erdoğan, le vent du changement est-il en train de souffler sur la Turquie ?

C'est en tout cas, au terme des élections municipales qui se sont déroulées le 31 mars 2024, la conviction à laquelle s'accrochent les opposants au président. Pour le Reis, qui avait fait de ce scrutin une priorité, le revers est cinglant. Les cinq plus grandes métropoles, ainsi que la majorité de leurs arrondissements, sont passées entre les mains du Parti républicain du peuple (CHP). Pour la première fois depuis sa création en 2002, la formation qu'il dirige, le Parti de la justice et du développement (AKP) n'est plus la principale force politique du pays.

Le mouvement kurde, lui aussi, sort de ce vote la tête haute. Le Parti de l'égalité et de la démocratie des peuples (DEM) — étiquette sous laquelle se présentaient les candidats du Parti démocratique des peuples (HDP), toujours visé par une procédure d'interdiction —, a ravi plus de 80 municipalités, soit quinze de plus qu'en 2019.

Pourtant, la joie ne peut être totale dans le camp kurde, tant les élus de DEM savent que leur mandat ne tient qu'à un fil. Cible privilégiée du pouvoir et de la justice turques depuis l'implosion des pourparlers de paix entre l'AKP et la guérilla kurde du PKK en 2015, c'est presque un miracle si le HDP, avec plus de 5 000 membres et sympathisants incarcérés, est encore en état de marche.

D'autant que le mouvement kurde, rompu depuis des décennies à une répression intense, mène campagne sur un terrain miné. Sur le front des élections locales, le HDP fait face depuis 2016 à une politique systématique de destitutions d'élus. Ainsi, 48 des 65 municipalités conquises dans les urnes en 2019 ont vu leurs co-maires1 révoqués par la justice turque et remplacés par des administrateurs proches du pouvoir. Pas de quoi, à la lecture des résultats, décourager les sympathisants du parti de donner leur voix à DEM, mais suffisamment pour semer le doute quant à l'avenir des municipalités gagnées.

Une bataille qui ne fait que commencer

En dépit des déclarations de Recep Tayyip Erdoğan, qui, sitôt la fin des comptages promettait de respecter le résultat des urnes, l'offensive contre les municipalités DEM ne s'est pas fait attendre. D'ores et déjà, et à l'heure où nous écrivons ces lignes, 17 recours ont été déposés par l'AKP auprès du Haut conseil électoral (YSK). C'est notamment le cas à Urfa, où un nouveau scrutin a été programmé le 2 juin prochain.

Mais c'est à Van, une ville nichée dans l'extrême sud-est du pays, que s'est déroulé un bras de fer des plus symboliques. Immédiatement après les élections, le candidat Abdullah Zeydan, élu avec 55,48 % des voix, était déclaré inéligible, et sommé de laisser sa place au concurrent de l'AKP, pourtant loin derrière avec seulement 27,15 % des suffrages. Selon des informations transmises par DEM, la commission électorale aurait contesté les « droits politiques » de ce dernier, « de manière inexplicable, quelques heures à peine avant le scrutin ».

Face à la mobilisation importante des habitants dans les rues de Van, le pouvoir va d'abord interdire toute manifestation, ainsi que l'accès à la ville à toute personne ou groupe de personnes « susceptibles de participer à des rassemblements illégaux ». En vain : quelques jours plus tard, le Haut conseil électoral validait — au moins temporairement — la nomination de l'édile, visiblement pressé par une vague d'indignation qui s'est étendue au-delà du sud-est du pays.

Un renversement de situation presque providentiel, qui ravive, pour beaucoup de Kurdes, l'espoir de jours meilleurs. Car si, comme le pointe l'historien Hamit Bozarslan, lors des destitutions de maires HDP opérées depuis 2016, « le système dans sa totalité a fonctionné en tant que destruction démocratique sans que le monde politique ne réagisse », la mobilisation de plusieurs personnalités de premier plan semble avoir pesé lourd dans l'affaire de Van. C'est notamment le cas du maire d'Istanbul, Ekrem İmamoğlu, qui a sur X (anciennement Twitter) jugé cette décision « inacceptable », appelant à réagir dans un contexte « d'élections gâchées par des décisions judiciaires politiquement motivées ». Un véritable point d'inflexion pour le désormais co-maire de Van, Abdullah Zeydan, qui explique :

La volonté ainsi que l'unité affichée par différents segments du public turc contre cette usurpation de nos droits est précieuse, et nous espérons que cela débouchera sur un nouveau processus. J'espère que cette solidarité rendra le droit et la justice plus fonctionnels en Turquie et constituera un tournant dans le retour à l'État de droit.

« C'est une petite victoire, répond le directeur des études turques de Strasbourg, Samim Akgönül. Ces dernières années, les élus kurdes destitués n'avaient pas bénéficié d'un soutien politique au niveau national ». Phénomène encore plus surprenant, comme le note l'ancien diplomate et membre du conseil du Parti communiste de Turquie (TKP), Engin Solakoğlu, « il y a eu pour la première fois dans l'ouest du pays, et même à l'intérieur de l'AKP, des contestations, comme si l'anti-démocratie avait ses limites ».

Reste que la mobilisation massive des habitants de Van paraît avoir joué un rôle majeur dans ce rétropédalage, car de telles démonstrations de colère dans les provinces kurdes n'avaient pas été observées depuis les graves troubles qui avaient agité la région en 20152.

Néanmoins, dans le cas de Van, l'affaire ne semble pour autant pas réglée : si le co-maire élu a pu prendre ses fonctions, le collège des juges et des procureurs a lui ouvert une enquête contre la 5e cour pénale de Diyarbakir, qui a décidé de restituer les droits de l'édile.

« Des vaches à lait pour l'AKP »

Si les cadres de DEM s'attendent à des jours difficiles, c'est bien que les séries de destitutions menées récemment par la justice et les autorités turques ont laissé des traces dans l'inconscient collectif. Élue en 2019 co-maire d'Ergani dans le cadre du système paritaire de mixité femme-homme mis en place par le HDP, Mervan Yıldız a été destituée par le pouvoir après 11 mois d'activité, faisant face à des charges aussi diverses que farfelues. Aujourd'hui encore dans l'attente d'un procès, elle a été remplacée par un administrateur « directement sous les ordres de l'AKP », et n'a pu que constater les dégâts sur sa municipalité : « l'administrateur nous a tout pris, pas uniquement nos postes, mais les emplois, les biens de la collectivité. L'AKP a d'ailleurs fait campagne à ces élections grâce aux fonds de la municipalité ».

« C'est un des pires abus de pouvoir constatés ces dernières années, et pas seulement sur la question de la destitution de ces maires, embraie Hamit Bozarslan. Ces municipalités déchues sont devenues des vaches à lait pour l'AKP, avec un népotisme, une corruption, et des détournements de fonds à grande échelle. Beaucoup d'avoirs appartenant à ces municipalités ont été transférés à l'État ».

L'ancien diplomate Engin Solakoğlu poursuit : « L'AKP utilise toutes les mairies qu'il possède afin de s'enrichir. Mais il ne faut pas oublier que c'est une pratique très commune en Turquie. On constate d'ailleurs un phénomène similaire dans certaines mairies glanées par le CHP ».

Alors, doit-on s'attendre, comme beaucoup de Kurdes le redoutent, à ce qu'une nouvelle vague de destitutions secoue le sud-est de la Turquie dans les semaines et les mois à venir ? Serra Bucak, la co-maire de Diyarbakır fraichement élue, reste optimiste, bien que les résultats dans sa ville fassent l'objet d'une contestation de la part de l'AKP :

Je ne pense pas que ce scénario va se reproduire. Cette stratégie ne marche pas, d'autant que nous faisons face à différentes crises économiques, sociales, ou politiques. S'il nous révoquait, le pouvoir paralyserait la région. Et nous, ce que nous voulons, c'est expliquer et réparer les dégâts qu'ils ont faits lors de ces dernières années.

Reste à savoir, au-delà du cas de Van, quelle serait la réaction du champ politique turc en cas de nouvelles vagues de révocations. Pour les Kurdes, les premiers signaux en provenance du CHP sont rassurants, puisque les hommes forts du parti — dont Özgür Özel, président de la formation —, se sont positionnés fermement contre toute destitution.

Un soutien qui, de toute évidence, vient également donner le change au coup de pouce des électeurs DEM dans les grandes villes turques, qui, malgré l'absence de consignes de vote de leur parti, semblent avoir fait barrage à l'AKP en prêtant massivement leurs voix au CHP.

La politique israélienne d'Erdoğan sanctionnée

Si le revers du parti présidentiel semble la conséquence d'une somme de griefs et de préoccupations aussi bien locales que nationales, le double jeu d'Erdoğan envers Israël a profondément ébranlé sa base militante. Car, en dépit de gesticulations presque théâtrales à l'égard de son homologue israélien Benyamin Nétanyahou, le Reis s'est refusé, pendant de longs mois, à mettre un terme aux échanges économiques avec le partenaire israélien.

Une situation qui a tourné à l'inacceptable après la publication par Metin Cihan, un journaliste exilé en Allemagne, de centaines de documents attestant de la poursuite des relations commerciales entre les deux pays. « Le noyau dur de l'électorat de l'AKP a été très secoué, il est temps que la guerre à Gaza se finisse », pointe l'ancien diplomate Engin Solakoğlu, ajoutant :

Il faut être rationnel : la Turquie avec ou sans Erdoğan restera aux côtés d'Israël. L'infrastructure du pouvoir est telle qu'il est contraint au pragmatisme, d'autant que la Turquie est intégrée à l'alliance occidentale.

Le président Erdoğan semble avoir tiré les premières leçons de son affaiblissement et s'active à réparer les blessures au sein de son propre camp. Officiellement en réponse au refus israélien d'autoriser un largage d'aide humanitaire en provenance de Turquie sur Gaza, le ministère du commerce a annoncé une restriction drastique des exportations vers Israël. Temporairement du moins, « jusqu'à ce qu'un cessez-le-feu immédiat soit décrété et que soit autorisé l'accès continu de l'aide humanitaire à Gaza ».

Reconfiguration de l'opposition

Pour autant, malgré un regain d'enthousiasme qui agite depuis le 31 mars une partie importante de la société, Recep Tayyip Erdoğan conserve toujours les coudées franches pour diriger le pays d'une main de fer. Les brillants résultats de l'opposition ne devraient en rien limiter son pouvoir, tant la Turquie reste plus que jamais centralisée, ne laissant aux municipalités que des prérogatives extrêmement réduites.

« Cependant, la dynamique de victoire est cruciale en Turquie, note Engin Solakoğlu. Après ce scrutin, elle est passée dans le camp de l'opposition, peut-être encore un peu plus puisque le CHP a obtenu une victoire historique sans même faire alliance avec d'autres formations politiques ».

Car c'est bien là un enseignement majeur de ce suffrage. Exit la « Table des six » où cohabitaient il y a encore quelques mois kémalistes, kurdes révolutionnaires et ultra-nationalistes, le CHP joue désormais presque seul un rôle de contrepouvoir face à la coalition présidentielle. Cette recomposition remet à l'ordre du jour la configuration traditionnelle du champ politique turc entre droite nationaliste, centre droit séculier et gauche kurde.

Pris à la gorge par une crise économique d'ampleur — la livre turque a perdu 40 % de sa valeur face au dollar en un an —, le Président turc aura néanmoins fort à faire pour redresser la barre d'un pays assailli par les difficultés, d'autant qu'il se sait sous la pression d'une opposition revigorée. Définitivement, pour Recep Tayyip Erdoğan, les quatre années qui séparent le pays du prochain cycle électoral ne seront pas de trop s'il veut pérenniser sa présence à la tête de l'État.


1Depuis plusieurs années, le HDP a mis un place un système de représentation paritaire femmes-hommes.

2À l'automne 2015, un cycle de violences urbaines entre une partie de la jeunesse kurde sympathisante du PKK et les différents corps de sécurité a agité la région pendant plusieurs mois.

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