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À partir d’avant-hierOrient XXI

France. 17 octobre 1961, permis de tuer

Des personnes assises sur le sol, couvertes, sous une lumière tamisée, semblant anxieuses.

La répression meurtrière de la manifestation « des Algériens », commise sous la jeune Ve République, a été couverte puis dissimulée durant plus de trente ans. Il faudra attendre 1998 pour que la réfutation du discours officiel soit entendue. À l'occasion des 65 ans de la tragédie, retour sur la fabrication d'une impunité.

Deux morts. C'est le bilan officiel au lendemain de la manifestation, le 17 octobre 1961, contre le couvre-feu imposé aux seuls « Français musulmans d'Algérie ». Hommes, femmes, enfants, ils sont plus de vingt mille à marcher pacifiquement dans la capitale, à l'appel de la Fédération de France du Front de libération nationale (FLN). La répression qui s'abat sur le cortège est d'une violence terrible : 11 500 manifestants, selon les forces de l'ordre, sont raflés et détenus dans des centres de détention improvisés. D'autres, dont le nombre reste indéterminé, subissent tabassages, matraquages, assassinats par balle, noyades, étranglements et pendaisons. Plusieurs jours après, leurs corps, jetés dans la Seine, sillonnent encore les canaux.

Avec l'arrivée de Maurice Papon à la tête de la préfecture de police en 1958, auréolé de ses faits d'armes dans le Constantinois depuis deux années, au plus dur de la guerre d'Algérie, l'État français parachève le transfert en métropole des méthodes répressives forgées dans les terrains coloniaux. La police, encore constituée de membres déjà en poste sous le régime de Vichy – dont Maurice Papon a été un collaborateur zélé –, a pour mission de contrôler la population algérienne1. Le FLN, qui a importé la lutte d'indépendance en métropole, procède à des sabotages d'infrastructures et à des attaques de policiers – qui font 88 morts2.

En août 1961, le contexte politique est celui d'une fin de conflit : l'Algérie sera bientôt indépendante, mais les négociations patinent. Chaque camp veut s'asseoir à la table en position de force. La préfecture de police veut définitivement démanteler la Fédération de France du FLN, dont les cotisations des travailleurs constituent la principale source de financement de la lutte d'indépendance.

Le climat social, lui, est bouillonnant : la police traque tout ce qui est perçu comme Algérien. Le 2 octobre, lors des obsèques d'un policier, Maurice Papon déclare : « Pour un coup reçu, nous en porterons dix ! » Le soir du 17 octobre, toutes les conditions d'un « massacre au faciès », selon la formule de Fabrice Riceputi3 sont réunies.

La révélation

Sept victimes seront par la suite identifiées dans les registres de la police judiciaire. En 1998, trente-sept ans après les faits, vingt-cinq autres victimes sont officiellement reconnues. Un bilan bien en deçà des estimations des historiens4 qui évaluent entre cent et trois cents le nombre de victimes de la répression de l'automne 1961.

La censure, massive, déployée dans les médias en ce début de Ve République, permet au récit officiel de s'imposer. L'événement tombe dans l'oubli.

Il est exhumé trente-six ans plus tard, avec un sens du calendrier et du décorum particulièrement affûté : le 16 octobre 1997, à la cour d'assises de la Gironde, à Bordeaux, où se tient le procès Papon5.

Jean-Luc Einaudi y est appelé comme témoin des parties civiles sur la période algérienne de Papon. Cet éducateur avait entrepris à partir de 1987 une enquête fouillée sur la répression de la manifestation, qui l'avait mené jusqu'en Algérie pour récolter des témoignages sur les victimes et le fonctionnement du FLN. Il en a publié les conclusions dans La Bataille de Paris, 17 octobre 1961, aux éditions du Seuil, en 1991. Lui recense 389 morts et disparus.

Lorsqu'il confronte l'ancien préfet, ordonnateur de la répression, à ces chiffres, dans la salle d'audience de la cour d'assises, la contradiction de la version officielle et de son bilan prend une dimension nouvelle. À partir de là, et en réaction, Jean-Luc Einaudi accédera aux premières archives officielles et le massacre sera amplement documenté. Mais la lumière peine à se faire entière.

La police enquête sur la police

Aucun procès ne s'est tenu, ni à l'époque ni par la suite. Pas le moindre policier n'a été jugé, encore moins condamné. La dissimulation de cette répression d'État, « la plus violente qu'ait jamais provoquée une manifestation de rue dans l'histoire moderne de l'Europe occidentale », selon les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster6, a depuis été largement documentée7. Elle constitue bel et bien un permis de tuer.

Des photographies de la répression policière le 17 octobre parviennent à circuler malgré la censure, notamment celles du photojournaliste indépendant Élie Kagan, spécialiste des clichés de rues, au cœur des manifestations politiques. Elles furent publiées dans quelques journaux les jours suivants. Mais elles ne suffisent pas à déclencher une réponse judiciaire. Le sommet de l'État, en la personne du général Charles de Gaulle, a besoin d'un appareil policier fort qui lui soit fidèle, alors que l'Organisation armée secrète (OAS) menace son intégrité.

Des enquêtes sur la mort d'un « Nord-Africain » sont pourtant ouvertes, et ce, bien avant le 17 octobre. Des plaintes sont déposées contre des policiers. Des informations judiciaires sont confiées à des juges d'instruction8. Ceux-ci ordonnent alors des investigations à la police judiciaire et à l'Inspection générale des services (IGS, l'ancêtre de l'Inspection générale de la police nationale, IGPN). Mais la police – qui doit enquêter sur la police – ne les mène pas. En février 1962, 147 des 186 commissions rogatoires9 recensées ne sont pas encore exécutées, soit près de 80 % d'entre elles10.

Les informations judiciaires qui arrivent à leur terme débouchent sur des non-lieux. Les enquêtes préliminaires du parquet sont systématiquement classées sans suite, y compris lorsqu'il s'agit de mort brutale et suspecte. C'est le cas de Tahar Maadadi retrouvé noyé dans le canal Saint-Denis, le 26 septembre 1961, alors que « l'autopsie révélera des lésions de violences au niveau de la tête, du cou et de l'abdomen11 ».

La version policière plutôt que la piste policière

Les dossiers instruits révèlent à plusieurs reprises une forte dépendance à l'enquête et au récit des policiers. Lorsque des versions contradictoires existent — celles du FLN, de témoins ou des victimes elles-mêmes —, elles ne conduisent pas à une remise en cause de la version policière.

C'est notamment le cas d'Abdelkader Bennehar, 42 ans, dont le visage représente à lui seul la répression du 17 octobre. Ce soir-là, il est violemment frappé à Nanterre. Élie Kagan prend des clichés de lui ensanglanté, puis le transporte à l'hôpital où il est accueilli d'un tonitruant : « Et un raton, encore un ! »

L'autopsie établit que sa mort le lendemain est consécutive à des fractures multiples du crâne. La version policière laisse quant à elle supposer qu'il a succombé à des coups de feu. L'information judiciaire, dont la commission rogatoire est confiée à l'IGS, aboutit à un non-lieu le 25 février 1963.

Le lendemain de la manifestation, Ahmed Delouche, vieil épicier du bidonville de Nanterre, est abattu dans sa boutique. Monique Hervo, écrivaine, alors travailleuse sociale au bidonville de la Folie, voit deux policiers entrer dans l'épicerie puis entend deux détonations. Cinq jours plus tard, un officier de police avance une hypothèse : l'épicier aurait ouvert son commerce malgré l'interdiction du FLN et aurait refusé de participer aux manifestations. Le rapport conclut qu'il « semblerait donc qu'il s'agisse d'une vengeance du FLN ». La commission rogatoire ne permet pas d'identifier le coupable et aboutit à un non-lieu le 2 novembre 1962. Maurice Papon lui-même présentera ce dossier comme un meurtre attribuable au FLN et dénoncera les plaintes contre la police comme étant « télécommandées par le FLN ».

Discréditer les victimes et les témoins

Attribuer ces morts à des règlements de comptes du FLN est alors fréquent. L'accusation est d'autant plus facile que l'organisation a pratiqué l'élimination d'éléments réfractaires aux consignes collectives. Mais dans l'affaire Delouche comme dans bien d'autres, la version policière vise à opérer un triple déplacement. D'abord, elle fait peser sur les plaignants la charge de la contester et de proposer une autre piste. Ensuite, elle discrédite le mouvement nationaliste, présenté comme criminel et terroriste. Et enfin, elle discrédite la victime auprès de sa propre communauté.

La plupart des rapports de police mettent en avant la non-cotisation au FLN ou une prétendue trahison et pointent la réputation des victimes : condamnation pour vol, outrage à la pudeur, infraction à une interdiction de séjour. Ou encore « dénoncent » un rapport à l'alcool ou une conversion au christianisme. Autant d'éléments qui n'établissent en rien les circonstances de leur mort, mais visent à évacuer la responsabilité policière.

Les témoins n'échappent pas à cette opération. Une patronne de café affirmera que Mouloud Bouaris, 26 ans, retrouvé mort, avait la veille quitté son établissement emmené par cinq policiers. Le rapport de l'IGS mentionnera au sujet de ce témoin de première main qu'« elle se prostitue depuis l'âge de 18 ans et a eu plusieurs “souteneurs nord-africains” ». Il en conclut qu'« elle n'a pas les qualités morales nécessaires pour être le seul témoin à charge ». L'affaire aboutit à un non-lieu le 6 février 1963.

Quand la police reconnaît les faits

Il arrive toutefois que des policiers reconnaissent les faits. Ils invoquent alors la légitime défense. Le 18 septembre, après minuit, Alloua Belaïd, qui circule à pied à Saint-Denis, tente d'échapper à un contrôle de police. Il court et est abattu de deux balles. Dans son rapport, le commissaire de police de la ville arguera de la « manifeste » légitime défense des policiers, la cible ayant « port[é] la main à sa poche droite ». Pour autant « il n'a pas été trouvé d'arme sur le corps de Belaïd », reconnaîtra le même acte. L'affaire sera classée sans suite par le parquet de Paris.

L'affaire de la mort de Mohand Hamidi, travailleur algérien de 48 ans, est l'une des rares où la police reconnaît sa responsabilité. Elle est le fruit du combat judiciaire mené par son frère, lui-même incarcéré à la prison de Fresnes. Celui-ci porte plainte contre X pour homicide volontaire et se constitue partie civile, défendu par des avocats du collectif de défense du FLN.

Dans ce cas précis, le commissaire de l'IGS reconnaît des violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Un non-lieu sera rendu le 25 janvier 1963 en application de l'amnistie des infractions commises dans le cadre des opérations de maintien de l'ordre. Cette amnistie, négociée dans le cadre des accords d'Évian en 1962, consacre officiellement l'impunité de la police.

À Thiais, le massacre enterré

Les victimes évoquées ici ont été inhumées au cimetière parisien de Thiais, à la demande de l'administration médico-légale et dans le plus grand secret, comme une grande partie des victimes de la répression de l'automne 1961. Elles sont plus de cent cinquante, dont des dizaines non identifiées, spécifiquement étiquetés « X-FMA » ou « Inconnu NA », des catégories raciales désignant un Français musulman d'Algérie ou un Nord-Africain. Enterrées « comme des chiens », dira Jean-Luc Einaudi lors de son témoignage au procès de Maurice Papon.

Interpellée en 2022 par l'ancienne députée Rachel Keke (La France insoumise), la mairie de Paris, gestionnaire du cimetière, indique que les dépouilles des victimes ont été exhumées en 2019 et 2021 pour des raisons de place ; les ossements ont été transférés à l'ossuaire du cimetière.

Des collectifs et des familles sont en train de s'organiser pour obtenir l'identification des défunts et pour que les restes des victimes soient restitués à leurs proches. Une exigence de vérité et de réparation. Associations et historiens se mobilisent également pour que le cimetière abrite un mémorial, une étape de plus vers une reconnaissance au plus haut niveau de ce crime d'État.

Le 15 octobre 2026, une trentaine de maires appellent à ce que la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 soit officiellement reconnue comme un « crime d'État ». Ils réclament que la date soit une journée nationale d'hommage aux victimes et que les archives relatives à cette période soient totalement ouvertes. Parmi les signataires de cet appel, le maire de Montreuil Patrick Bessac (Parti communiste français), le maire divers gauche d'Aubervilliers Sofienne Karroumi, ou encore Emmanuel Grégoire, maire de Paris (Parti socialiste) ou Édouard Denouel, maire de Bagnolet (Écologiste).
Une commémoration nationale des 65 ans de la tragédie est organisée samedi 17 octobre 2026 à 14 heures au cimetière parisien de Thiais, division 97.


1Lire les travaux d'Emmanuel Blanchard à ce sujet, La Police parisienne et les Algériens (1944-1962), Nouveau monde, 2011.

2« Une guerre dans la guerre : la lutte FLN/MNA en France », Kader Abderrahim, Histoire coloniale.

3Dans Ici, on noya les Algériens, Le Passager clandestin, 2021, réédition en 2024.

4Jim House et MacMaster estiment le bilan des victimes autour de 150. Emmanuel Blanchard à une centaine au moins.

5À l'issue duquel ce dernier est condamné à dix ans de prison pour complicité de crimes contre l'humanité pour la déportation de 1 690 juifs et juives entre 1942 et 1944.

6Dans Les Algériens, la terreur d'État et la mémoire, Gallimard, 2021.

7Notamment dans le documentaire 17 octobre 1961, Dissimulation d'un massacre, Daniel Kupferstein, 2001.

8Jean-Luc Einaudi recense 84 informations judiciaires ouvertes par le parquet de la Seine entre octobre et décembre 1961. Jean-Luc Einaudi, Octobre 1961, Un massacre à Paris, Pluriel, 2011 (annexes).

9Enquête de police diligentée par un juge d'instruction.

10Selon le rapport Géronimi, commandé en 1998 par Élisabeth Guigou, ministre de la Justice. Celui-ci porte sur les archives judiciaires relatives aux violences commises contre les Algériens en 1961.

11Jean-Luc Einaudi, Octobre 1961, Un massacre à Paris, Pluriel, 2011. Les cas étudiés dans cet article sont issus de cet ouvrage.

Syrie. Espoirs incertains pour la presse

Un homme regarde un journal affiché devant un magasin de vêtements colorés.

Avec la chute de Bachar Al-Assad en décembre 2024, l'effondrement du système médiatique autoritaire a laissé place à une pluralité de médias, publics, privés et indépendants. Dans la période de transition, encore trouble et polarisée, se dessine un rapport de force avec les nouvelles autorités à Damas.

Le 26 juin, le ministère syrien de l'information, établi depuis 1961, a diffusé une vidéo relayant six interdictions en matière de publication : l'atteinte à la souveraineté de l'État ; celle à la vie privée ; le blasphème de symboles religieux ; l'incitation à la haine ; le non-respect de la bienséance publique ; et les fausses informations. Ces catégories, et plus encore l'acception large de leur terminologie, font craindre un durcissement du contrôle de la presse et des journalistes, voire une forme de censure de l'information en Syrie.

Pourtant, dans l'édition 2026 de son rapport, Reporters sans frontières soulignait que la Syrie post-Assad avait effectué « la remontée la plus importante du classement en 2026 (+ 36 places) » pour atteindre le 141e rang. La situation n'est certes pas comparable avec le précédent régime où les exécutions, les disparitions forcées, les intimidations de tout genre à l'encontre des journalistes étaient légion. D'ailleurs, l'article 13 de la Déclaration constitutionnelle pour la période transitoire, signée par le président par intérim Ahmed Al-Charaa et en vigueur depuis mars 2025, précise bien que « l'État garantit la liberté d'opinion, d'expression, d'information, de publication et de la presse ».

Pour Ahmad Khaled Abazeed, rédacteur en chef du média en ligne Shaam News Network, qui n'a obtenu qu'une licence d'exploitation temporaire, « il y a certes beaucoup plus de marges que sous Assad, mais on pâtit d'une absence d'environnement légal clair. Notamment en ce qui concerne la protection des journalistes et les garde-fous contre l'arbitraire ». Il précise que « le principal problème réside dans le maintien des lois héritées d'Assad, qui restreignent la liberté d'expression, comme celle sur la cybercriminalité de 2022, avec ses termes flous et ses lourdes sanctions. La priorité serait de l'abroger ».

La phase actuelle de transition a cela de paradoxal que la situation est beaucoup plus permissive qu'auparavant, mais reste incertaine. Des dizaines de cas de violences et de pressions à l'encontre de journalistes ont été recensés.

À ce climat s'ajoutent des contraintes, que ce soit en matière de couverture des sujets, avec des formes d'autocensure de la part des rédactions ou d'intimidation de la part des autorités, ou en matière d'obtention de licences, qui plus est coûteuses, pour enregistrer et exploiter un média en Syrie. Pas toujours en toute transparence. C'est ce que décrit le Centre syrien pour les médias et la liberté d'expression dans son rapport de mai 2026 faisant le bilan de l'année passée sur la situation des médias en Syrie : « Au lieu d'un système de propagande unique et centralisé, le paysage médiatique fonctionne désormais selon un modèle caractérisé par un contrôle fragmenté, une ambiguïté juridique, un contrôle des autorisations et des pressions informelles. »

Une fausse dynamique

Le 2 juillet, l'explosion d'une bombe dans un café du centre de Damas tuait au moins neuf personnes et en blessait vingt autres. Mohammad Haj Kaddour, journaliste free-lance, photographe et parfois fixeur, nous confirme que « aucun journaliste, hormis ceux des médias officiels, n'a été autorisé à se rendre sur le site de l'explosion, ou à aller dans les hôpitaux, afin de couvrir l'événement ». Ce qui illustre, selon lui, une dynamique faussée : « Le soutien, les accès, et même les informations ne sont délivrés qu'à des médias qui servent le gouvernement et son narratif ».

Par ailleurs, le nombre de fixeurs, comme lui, et de fixeuses, travaillant avec ou pour des journalistes étrangers, s'est largement accru après la chute du régime. Responsables de toute la logistique de terrain et de l'organisation des entretiens, des traductions, parfois de la conduite des véhicules et bien souvent de l'affinage des angles, ces maillons indispensables ne sont quasiment jamais cités par les titres occidentaux qui y ont recours. Ni structurés ni organisés, ils souffrent d'un déficit de reconnaissance.

Autre exemple de contrôle, plus personnel. Lorsque nous sommes allés récupérer notre visa de journaliste, pour une période de deux semaines renouvelable une fois, au sixième étage du ministère syrien de l'information, notre interlocutrice a longuement insisté sur les lieux de notre reportage. En particulier, elle voulait s'assurer que nous n'irions pas à Soueïda, dans le sud du pays, où la situation reste volatile, un an après des affrontements entre des combattants druzes et des Bédouins soutenus par les forces de sécurité.

Un soir de juin, alors que nous flânons dans le quartier de Baramkeh, dans le centre de Damas, trois agents des forces de sécurité, en civil, nous interpellent. Tout en restant polis, ils contrôlent notre passeport rouge bordeaux et, constatant notre profession de journaliste, demandent aussitôt si nous travaillons pour Reuters. Sans doute car l'agence de presse internationale a publié deux enquêtes qui ont suscité l'ire des autorités : une sur le massacre de 1 500 civils alaouites par les forces de sécurité du gouvernement provisoire en mars 2025 sur la côte ; la seconde sur l'implication du frère du président, Hazem Al-Charaa, dans la prise en main de l'économie en bonne entente avec des hommes d'affaires ayant prospéré sous Assad1. Vérification faite, nous pouvons repartir.

La restructuration des médias d'État

Les institutions publiques comme les médias d'État, omniprésents sous le précédent régime, ont fait l'objet d'une vaste restructuration. Celle-ci comprend « des licenciements, le dégraissage des “employés fantômes”, une réforme des organismes publics et la relance symbolique de certains médias officiels », nous assure Fadel Abdulghany, fondateur et directeur exécutif du Réseau syrien pour les droits humains (SNHR).

Il fait notamment allusion au journal Al-Thawra rebaptisé Al-Thawra Al-Suriyya, dans une tentative de rompre avec la propagande sous l'ère Assad, mais aussi à la chaîne de télévision publique Alikhbariya Syria, relancée en mai 2025 avec un nouveau design.

Dans les médias publics, les cadres ont été remplacés, souvent de manière discrétionnaire, mais pas la plupart des journalistes, en raison de leurs compétences techniques. De nouvelles recrues ont été embauchées en récompense de leur loyauté. Ils sont identifiés comme proches du mouvement Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) ou comme opposants au régime des Assad. Cela semble la seule légitimité qui compte, d'où la question récurrente : « Que faisais-tu ces quatorze dernières années ? » D'après plusieurs sources, leurs salaires seraient nettement plus élevés que ceux de leurs collègues déjà en poste, ce qui suscite des tensions dans un pays à l'inflation galopante.

C'est pourquoi, pour Fadel Abdulghany, « la question n'est pas de savoir si les médias d'État adoptent un nouveau nom ou un nouveau slogan, mais s'ils se transforment en véritables médias de service public, fondés sur l'indépendance éditoriale, le pluralisme, l'accès des journalistes aux victimes et à la société civile, la couverture des échecs du gouvernement ». Ces médias continuent de s'aligner sur la position officielle du gouvernement, ce qui est notable en cas d'événements sécuritaires à caractère confessionnel ou encore sur des sujets comme la justice transitionnelle.

Dans le centre de Damas, rue Al-Abed, du nom du premier président de la République syrienne alors sous mandat français (1923-1946), Ibrahim* vend des journaux depuis plusieurs décennies. Lorsque nous prenons un exemplaire du quotidien Al-Thawra Al-Suriyya, au milieu de livres de Nizar Qabbani, Sun Tzu, Khalil Gibran et George Orwell, il nous affirme que c'est le douzième qu'il vend aujourd'hui, alors qu'il en écoulait des milliers par jour il y a trente ans. « Ce n'est pas seulement en raison du désintérêt des gens pour le papier et d'une crise de confiance envers les médias officiels, mais aussi du fait d'un manque de professionnalisme », soupire-t-il.

Le soutien modeste aux médias indépendants

L'acteur et essayiste Abdel Kader Al-Manla, qui prend incidemment part à l'échange, n'est pas de cet avis. Lui qui écrit fréquemment dans les médias d'État, sur des sujets de politique et d'art, estime qu'aujourd'hui il n'y a plus de ligne rouge et qu'il est libre d'y écrire ce qu'il pense, y compris son opposition au gouvernement, tant qu'il ne fait pas montre d'une hostilité ouverte.

Il semble que ce soit aussi le pari de diverses agences étatiques de développement média européennes, qui n'hésitent pas à soutenir ces médias officiels, parmi lesquelles la principale : l'agence de presse Syrian Arab News Agency (Sana). Une source spécialisée dans le domaine nous confirme que cet appui s'inscrit dans la consolidation des relations bilatérales avec la Syrie. Pourtant, le soutien global à la presse de la part de bailleurs et d'organisations internationales reste relativement modeste. Cette même source nous confie :

On observe une fatigue des bailleurs et une attrition des financements pour la région et, en particulier, pour la société civile et pour les médias indépendants, d'autant que les financements ont été impactés par les coupes de l'agence états-unienne pour le développement international (USAID) en 2025. Par comparaison, les fonds étaient plus élevés pour la Tunisie en 2011 ou encore le Soudan en 2019.

Les médias indépendants sont les principaux récipiendaires de ces subventions, étant donné leur libre accès, sans publicité, et leur liberté éditoriale. Ce qui n'est pas sans alimenter la méfiance populaire envers leurs soutiens extérieurs, même si la plupart de ces pure players ont été lancés par des citoyens ordinaires2. Certains se sont développés en Syrie dès 2011, à l'instar de Enab Baladi, créé par des activistes à Daraya, dans la banlieue de Damas, avant leur exil en Turquie. L'hebdomadaire, qui bénéficie d'une large audience dans toute la Syrie et au-delà, avec sa version anglaise, a ouvert un bureau dans la capitale.

D'autres ont vu le jour à l'étranger, en 2013, comme SyriaUntold à Berlin et Rozana Media à Paris, dont est issue la webradio indépendante Radio Rozana. On rencontre sa rédactrice en chef, Loujein Haj Youssef, au café Ahweh Mazbouta, apprécié des journalistes qui en ont les moyens pour son ambiance bohème et artistique, et son réseau Wi-Fi.

La journaliste déplore tant les difficultés administratives que le manque de fonds, qui ne facilitent pas l'ancrage des médias indépendants. « Notre objectif n'en reste pas moins de faire monter en compétences nos journalistes sur place, pour continuer à faire du journalisme qui ait du sens, du journalisme d'impact », assène-t-elle. Elle fait référence à la couverture par son média du conflit dans le Nord-Est syrien, en janvier 2026, entre les Kurdes et les autorités, qui a obligé ces dernières à mettre en place des couloirs de sécurité pour l'évacuation des civils. Pour tenter d'obtenir des financements, elle privilégie aussi des projets spécifiques, notamment autour des femmes journalistes, pour l'heure sous-représentées dans la profession.

La concurrence des médias du Golfe

Le média en ligne Syria Direct, fondé à Amman en 2013, mais basé à Berlin, a de son côté ouvert un bureau dans le centre de Damas et aspire à embaucher davantage de journalistes locaux. L'idée est d'occuper le terrain dans cette période de transition, en développant son édition en arabe.

Pour sa part, Yassin Swehat, le rédacteur exécutif de la plateforme Al-Jumhuriya, lancée en 2012, estime que « les médias indépendants opèrent dans des conditions difficiles, non seulement en raison du contexte syrien lui-même, mais aussi à cause de la crise plus large que traverse le secteur médiatique mondial en matière de modèles de financement, de viabilité et d'audience ». Il s'agit aussi de s'organiser face à la concurrence des médias privés venant du Golfe, le Qatar en tête, notamment avec Al-Jazeera et Syria TV, détenue par le groupe qatari Fadaat Media, et dont l'ancien directeur général, Hamza Al-Mustafa, était ministre de l'information de mars 2025 à mai 20263.

Dès décembre 2024, plusieurs des médias alternatifs se sont associés pour faire valoir leurs droits dans la Syrie post-Assad. C'est le cas de Rozana Media, Radio Arta, Al-Jumhuriya et Enab Baladi, qui se coordonnent au sein d'un consortium. D'aucuns déplorent toujours les liens de proximité du Syndicat des journalistes avec les autorités.

La professionnalisation des journalistes

Si Lilas Hatahet, consultante experte en médias, reconnaît le caractère de niche des médias indépendants, elle reste optimiste quant à la motivation et la professionnalisation des journalistes. « Ils ont le narratif, connaissent le terrain et l'audience, mais ont besoin d'être mieux formés à certains outils », précise-t-elle, en insistant également sur l'enjeu des réseaux sociaux et, surtout, des campagnes de désinformation et de haine qui y pullulent.

Présenté en début d'année par le ministère de l'information, et fruit de concertations avec des centaines de journalistes de tous horizons et de tout le pays, le « code de conduite professionnelle et déontologique » entend professionnaliser le métier et réduire la diffusion des discours de haine. Il s'avère toutefois, jusqu'à maintenant, peu appliqué par les médias officiels, et sa légitimité reste contestée, notamment par l'Association des journalistes syriens, indépendante, qui y voit une ingérence dangereuse des autorités.

D'où le fait, dans un pays encore ravagé par treize années de guerre, qu'un certain nombre d'interrogations demeurent, comme formulé par le professeur en études internationales des médias Yazan Badran dans un entretien donné en avril à SyriaUntold : « Quel est, à l'heure actuelle, le rôle de l'information en Syrie ? […] Qui a accès aux sources et est en mesure d'offrir une véritable compréhension des évolutions politiques ou économiques en cours ? »4.

Le 12 juillet, le nouveau Parlement, dont un tiers des membres a été nommé par Ahmed Al-Charaa, a tenu sa première séance. De nombreux journalistes espèrent qu'il s'attellera à la suppression des lois restreignant le champ de la presse, héritées de l'ère Assad, et mettra à son agenda la protection des journalistes et la régulation du secteur par un corps indépendant de l'État, comme le préconise, dans ses recommandations finales, le Centre syrien pour les médias et la liberté d'expression. Neuf jours plus tard, le ministère de l'information lançait une série de rencontres avec des acteurs de la profession dans différentes villes en vue de l'élaboration d'un projet de loi sur les médias.

* Le prénom a été modifié


1Maggie Michael, «  Syrian forces massacred 1,500 Alawites. The chain of command led to Damascus  », Reuters, 30 juin 2025  ; Timour Azhari et Feras Dalatey, «  Syria is secretly reshaping its economy. The president's brother is in charge", Reuters, 24 juillet 2025.

2Lire à ce sujet M. Ghiglia, «  Alternative and Citizen Journalism(s) in the Middle East  » in The Handbook of Media and Culture in the Middle East, J. F. Khalil, G. Khiabany, T. Guaaybess et B. Yesil, 2023, Wiley Blackwell.

3Lors d'une conférence du DW Global Media Forum en juillet 2025, il avait déclaré : «  J'aimerais être dans une position qui, dans cinq ans, ne nécessite plus de ministère de l'information  », en promouvant une indispensable liberté d'expression.

4Jillian C. York, «  Free speech is a mutual responsibility  », SyriaUntold, 17 avril 2026.

Georges est revenu, Ziad est parti ! Une certaine histoire de la gauche libanaise

Deux hommes sur fond de drapeau libanais et symbole du communisme.

Le 25 juillet 2025, Georges Ibrahim Abdallah, enfin libéré, rentre dans son Liban natal où il est accueilli en héros. Le lendemain matin, Ziad Rahbani, musicien, homme de théâtre et de radio, fils du couple légendaire Fairouz et Assi Rahbani, rend son dernier souffle dans un hôpital du quartier Hamra, à Beyrouth. La gauche libanaise – et arabe – passe de l'euphorie aux larmes. Portraits.

Il a fallu deux jours seulement pour que les médias libanais évoquent un mot passé de mode : la gauche. Deux spectres de Marx attirent leur attention. Le premier, Georges Ibrahim Abdallah, ancien militant des Factions armées révolutionnaires libanaises (FARL), est revenu de la prison française de Lannemezan le 25 juillet 2025 pour prendre la direction de son village natal de Qobeyat, dans le nord du Liban, après une longue incarcération de quatre décennies. Le second, le musicien et homme de théâtre Ziad Rahbani, a été membre du Parti communiste libanais (PCL). Fils de la diva libanaise Fairouz et du compositeur Assi Rahbani (1923-1986), génie musical hors-norme à l'ironie mordante, il s'en est allé le lendemain du retour de Georges Ibrahim Abdallah. La maladie l'a emporté à l'hôpital Khoury, dans le quartier de Hamra, à Beyrouth, laissant le pays sous le choc.

À 24 heures d'intervalle seulement, dans des registres et des répertoires d'action différents, Georges Ibrahim Abdallah et Ziad Rahbani racontent tous deux une certaine histoire de la gauche libanaise, entre plume et fusil : l'un guévariste, l'autre tenant plus d'une figure à la Bertolt Brecht, mais tous deux mus par une même passion anticoloniale, farouchement solidaires des Palestiniens dans leur Liban natal. Ce sont également deux assignés chrétiens au registre de l'état civil libanais, dans un pays figé dans les règles rigides du confessionnalisme politique, Georges Ibrahim Abdallah étant maronite, et Ziad Rahbani grec-orthodoxe. Mais cette assignation confessionnelle ne les a nullement empêchés de soutenir une résistance, même « islamique », au Liban. Le départ du premier et le retour du second sont concentrés en un très court moment historique. Hasard ou destinée, il eût été difficile de ne pas les relier.

À l'ombre du FPLP

Dans cette résonance entre Georges et Ziad, il y a d'abord la Palestine et la gauche, ou la gauche parce que la Palestine. Né en avril 1951, Georges Ibrahim Abdallah, instituteur de métier, est d'abord socialisé politiquement dans les rangs du Parti syrien national social (PSNS)1, une formation laïque se réclamant de l'unification d'une « grande Syrie » et du refus des anciennes frontières de la période du mandat français. Le PSNS est en effet, à cette époque, particulièrement bien implanté dans les terres chrétiennes du Nord-Liban. Abdallah s'engage dans la seconde moitié des années 1970, comme tant de Libanais alors, dans les rangs d'une formation palestinienne marxiste, nationaliste et léniniste : Le Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP) de Georges Habache (1926-2008).

C'est encore l'époque — les années 1970 — où le narratif socialement émancipateur de la gauche libanaise se marie aisément avec l'aspiration à la libération nationale palestinienne. Le vieux PCL fondé en 1924, le Parti socialiste progressiste (PSP) de Kamal Joumblatt (1917-1977) ou la toute jeune Organisation d'action communiste au Liban (OACL) née à la fin des années 1960, sont les alliées de l'Organisation pour la libération de la Palestine (OLP), dans le cadre de la guerre civile (1975-1990). C'est aussi le temps d'une véritable « Internationale de la Palestine »2 : des milliers de combattants de gauche radicale et de mouvements de libération nationale, venus d'Europe occidentale, d'Asie, d'Afrique du Sud, d'Amérique latine et de l'ensemble des pays arabes partent au Liban, dans les camps de réfugiés palestiniens, pour se former au métier des armes. Ils adhèrent à des formations politiques palestiniennes : le FPLP ou le Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP) — dans un versant décolonial marxisant —, mais aussi au Fatah de Yasser Arafat (1929-2004), le président de l'OLP.

Blessé en 1978, lors de la première invasion israélienne du Sud-Liban, Georges Ibrahim Abdallah devient par la suite l'un des fondateurs des FARL, petite organisation marxiste proche du FPLP, frappant israéliens et américains à l'étranger. Elles revendiquent une série d'attentats ciblés en France dans la première moitié des années 1980, dont les assassinats de l'attaché militaire étatsunien à Paris, Charles R. Ray (18 novembre 1982), et de Yacov Barsimantov, deuxième conseiller de l'ambassade israélienne et agent de liaison du Mossad (3 avril 1982).

Depuis, l'histoire des FARL se dévoile au fur et à mesure des années, mais avec parcimonie : l'organisation clandestine protège les siens et les siennes des représailles israéliennes au Liban. Disparue du paysage politique d'après-guerre civile libanaise au début des années 1990, l'organisation émet pourtant de rares communiqués rendant hommage à leurs disparus ces dernières années. C'est ainsi que le public libanais apprend, en décembre 2016, le décès de Jacqueline Esber, « camarade Rima » de son nom de guerre, compagne de route de Georges Ibrahim Abdallah. Née en 1959 dans le village de Gibrayel, non loin de celui de la famille Abdallah, membre des FARL, c'est elle qui abat Yacov Barsimantov à Paris au mois d'avril 1982. Nul ne sait comment elle revient au Liban, échappant aux services de police français, ni comment elle défie pendant plusieurs décennies de semi-clandestinité au Liban l'œil furibond des services israéliens.

Quant à Georges Ibrahim Abdallah, la suite de l'histoire est connue, de son arrestation à Lyon en octobre 1984 pour usage de « vrai-faux papiers » algériens à sa condamnation trois ans plus tard à une peine de perpétuité pour complicité d'assassinat. Une implacable campagne médiatique française – de droite comme de gauche – avait alors imputé à tort au « clan Abdallah » (Georges et ses frères) la série d'attentats commis en France de 1985 à 1986 par le Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes et du Proche-Orient (CSPPA). Libérable depuis 1999, Georges Ibrahim Abdallah a toujours vu ses demandes de mise en liberté déboutées, devenant le plus ancien prisonnier politique d'Europe occidentale, jusqu'au 17 juillet 2025, date à laquelle la Cour d'appel de Paris autorise sa libération conditionnelle à compter du 25 juillet. Il retourne ce jour-là au Liban.

Le tournant de Tal El-Zaatar

L'histoire palestinienne de Ziad Rahbani est moins connue, ou plutôt, elle est souvent tue. Le musicien, le compositeur, l'homme de théâtre, le « fils de Fairouz et Assi Rahbani », celui qui a inventé un style musical absolument inimitable, empruntant tout autant au jazz qu'à la musique orientale : tout cela fut allègrement célébré à sa mort dans un consensus de façade, au-delà des clivages politiques et des appartenances confessionnelles. Et pourtant, rien de moins consensuel au Liban que d'avoir croisé les rangs du FPLP – la même organisation marxiste-léniniste à laquelle appartint Georges Ibrahim Abdallah.

En 2012, Ziad Al-Rahbani est sur le plateau de la chaîne d'information panarabe Al-Mayadeen. Interviewé par son directeur Ghassan Ben Jeddou, le musicien se rappelle les premiers moments du massacre de Tal El-Zaatar, à l'été 1976. Camp de réfugiés palestiniens niché dans l'est chrétien de Beyrouth, il est assiégé par les milices maronites des Kataeb (les Phalanges) de Bachir Gemayel (1947-1982), des Gardiens du Cèdre de Etienne Saqr et des Tigres du Parti national libéral (PNL) de l'ancien président de la République Camille Chamoun (1900-1987), tous assistés par l'armée syrienne qui s'est alors retournée contre les Palestiniens. Le jeune Ziad, âgé d'une vingtaine d'années, assiste aux bombardements du haut de la maison familiale de Rabieh, dans les hauteurs de Beyrouth. Il se remémore également les visites de dirigeants des Kataeb (Karim Pakradouni, Michel Samaha) et de représentants des services syriens (Ali Douba, Nazi Jamil, Ali Al-Madani) au domicile familial, les soirées se terminant parfois par des danses sur les tables, alors que le massacre est voisin. Il enregistre alors discrètement les conversations, et rapporte la teneur des discussions secrètes au FPLP. Le massacre de Tal El-Zaatar le décide à fuir l'est chrétien, pour rejoindre Beyrouth ouest, en une forme de rupture politique et familiale.

Fairouz - Wahdon
La chanson « Wahdon » (Seuls) est un texte du poète libanais Talal Haydar, mis en musique par Ziad Rahbani pour sa mère Fairouz. La chanson s'inspire d'un fait réel : le poète avait l'habitude de prendre son café sur le balcon de sa maison qui donnait sur une forêt. En 1974, tous les matins, trois jeunes hommes passaient, le saluaient et s'engouffraient dans la forêt. Ils y passaient la journée, et le soir, ils repassaient devant chez lui et le saluaient à nouveau. Un jour, ils passent le matin, le saluent, mais ne rentrent pas le soir. Haydar s'inquiète. Il découvre ensuite, dans les journaux, les visages familiers des trois jeunes hommes : il s'agissait de trois combattants — palestinien, syrien et irakien — du FPLP - Commandement général, qui avaient fait une opération à Kiryat Shmona, dans le nord d'Israël, préparée pendant plusieurs jours dans la forêt. La chanson « Wahdon » leur rend hommage.

S'ensuit une collaboration riche de plusieurs années avec l'organisation palestinienne – et avec son jumeau libanais, le Parti d'action socialiste arabe (PASA)3. Il compose plusieurs chansons pour le FPLP, sans jamais les signer, et travaille avec son département cinématographique. Il compose ainsi la bande originale de l'adaptation filmée de Retour à Haïfa, nouvelle de l'écrivain, intellectuel et ancien porte-parole du FPLP Ghassan Kanafani (1936-1972), assassiné par le Mossad à Beyrouth. Le film sort en 1982, sous la direction du réalisateur irakien Kassem Hawal.

Les pas de Ziad se rapprochent alors du PCL dont il devient membre. La formation marxiste est alors au cœur de la résistance armée à l'occupation israélienne du Sud-Liban, à la suite de l'offensive meurtrière de l'été 1982. Elle a lancé, avec d'autres formations de gauche et nationalistes, le Jammoul (Jabhat al-Mouqawama al-Ouataniya al-Loubnaniya, Front de la résistance nationale libanaise), qui harcèle les troupes israéliennes depuis septembre 1982.

En 1984, Ziad Rahbani compose l'hymne du PCL, à l'occasion du soixantième anniversaire de la fondation du Parti. Dès lors, la faucille et le marteau ne quitteront plus son cou sur les plateaux télévisés. Il collabore régulièrement avec les grands médias du PCL – la radio Sawt el-chaab (La voix du peuple) et le journal Al-Nidaa (L'Appel) — et participe de l'univers culturel du PCL aux côtés d'artistes communistes, comme Khaled El-Haber ou Sami Hawat.

Khaled El Haber - Sobhi El Jeez
« Mon camarade Sobhi El Jiz », chanson écrite et composée par Ziad Rahbani, ici interprétée par le chanteur communiste Khaled El-Haber et chantée également par Fairouz. Sa dernière phrase « On marche et on continue le chemin » est devenue un slogan renvoyant à l'univers de Ziad Rahbani.

Avec ce dernier, il signe en 1985 l'album Ana Mouch Kafer (Je ne suis pas mécréant). L'étincelle révolutionnaire ne s'éteint pas avec le temps : lorsque le journaliste et écrivain Joseph Samaha, ancien membre de l'Organisation d'action communiste au Liban (OACL), lance le quotidien de gauche Al-Akhbar (les Nouvelles) à l'été 2006, Ziad lui offre immédiatement une chronique régulière intitulée… Mal ‘amal ? (Que faire ?), en référence à l'ouvrage de Vladimir Lénine.

Ana Moush Kafer (2008 Remastered) - YouTube
« Ana Mouch Kafer », chanson de l'album éponyme de Ziad Rahbani, interprétée par Sami Hawat.

Mélancolie révolutionnaire

Le 28 juillet 2025, devant les portes de l'hôpital Al-Khoury, à l'occasion de la levée du corps de Ziad Rahbani, c'est ce même quotidien qui est distribué gratuitement à une foule dense venue saluer l'artiste une dernière fois. Sa Une affiche une carte de la Palestine sur un fond sérigraphié d'une photo du musicien, en mode Andy Warhol, avec pour seul slogan :« Al-wadeh dawman ! » (Toujours clair !), pour signifier qu'il n'a jamais dévié de ses convictions. Deux jours plus tôt, le journal consacrait toutes ses premières pages à Georges Ibrahim Abdallah, sous le titre : « Il ne s'est pas rendu…. Et il est revenu libre ».

Un collage coloré d
La Une du quotidien Al-Akhbar du lundi 28 juillet 2025.

Le quotidien Al-Akhbar n'est pas le seul à établir un lien de continuité dans le temps entre les figures de Georges Ibrahim Abdallah et de Ziad Rahbani. C'est peu ou prou la même foule, les mêmes acteurs, les mêmes visages connus et inconnus qui se sont retrouvés le vendredi pour le retour de Georges Ibrahim Abdallah à l'aéroport international de Beyrouth, et le lundi pour le départ de Ziad Rahbani vers sa dernière demeure. La manifestation d'une gauche quelque peu mélancolique a suivi le corbillard sur une rue Hamra4 qui a porté, en tant que véritable artère artistique, journalistique et culturelle des années 1960 et 1970, tout ce que la gauche intellectuelle libanaise a pu rêver. Drapeaux rouges du PCL ou blancs de l'ancien Front de la résistance nationale libanaise (Jammoul), faucilles et marteaux, mais aussi les quatre couleurs de la Palestine, ont marqué les deux journées du 25 et du 28 juillet 2025.

Un dernier lien n'a échappé à personne : la présence remarquée du Hezbollah au deux évènements. Le député du Parti de Dieu Ibrahim Al-Moussawi a accueilli Georges Ibrahim Abdallah dans le salon d'honneur de l'aéroport de Beyrouth, aux-côtés du président du bureau politique du Hezbollah, Mahmoud Qomati, du secrétaire-général du PCL Hanna Gharib et du député nassérien de Saïda, Oussama Saad. La formation islamique chiite a également organisé un accueil populaire dans la banlieue sud de Beyrouth, lorsque le convoi de l'ancien prisonnier a pris la route de la montagne libanaise : un communiste de confession chrétienne aura été célébré comme un héros de la résistance nationale à Israël. Trois jours plus tard, c'est le même Ibrahim Al-Moussawi qui, aux côtés d'un autre député hezbollahi, Ali Fayyad, marche sur la rue Hamra derrière le cercueil d'un artiste plus sûrement athée que croyant. Sans doute mécréant, le musicien de gauche n'a jamais caché sa sympathie pour la formation chiite dans le cadre des guerres répétées avec Israël.

Le public libanais se souvient encore de la photo de l'artiste lors d'un Festival de la victoire organisé peu après la fin de la guerre des 33 jours entre Israël et le Hezbollah, en juillet et août 2006 : sur sa casquette vissée sur la tête, il était écrit « Nasr min-Allah » (une victoire de Dieu), formule jouant sur le nom de famille de l'ancien secrétaire général de l'organisation, Hassan Nasrallah, assassiné par Israël en septembre 2024. Avec le soulèvement de 2011 en Syrie et l'entrée progressive dans une longue guerre civile, les gauches libanaises et arabes se divisent sur le sujet, entre partisans de la révolte contre l'ancien président Bachar Al-Assad et sympathisants d'un « axe de la résistance » à Israël emmené par le Hezbollah, mais auquel appartenait aussi le régime syrien5. Ziad Rahbani n'échappe pas à la polémique, accusé par certains d'être trop complaisant avec la formation chiite libanaise et ses alliés régionaux.

Priorisant l'opposition à Israël – puissance toujours occupante au Sud-Liban-, la gauche incarnée par des figures aussi diverses que Georges Ibrahim Abdallah et Ziad Rahbani est enfin moins animée par les soucis sociétaux des nouveaux mouvements sociaux libanais des années 2010 que par une contradiction principale entre « l'impérialisme et ses ennemis », en une profonde continuité avec les années 1960 et 1970 – le tout dans un contexte de guerre israélienne de moyenne intensité sur le Liban depuis la dernière cessation officielle des hostilités de novembre 2024, et de guerre génocidaire sur la bande de Gaza.

Georges est revenu, Ziad est parti. Mais l'effet de résonance entre le retour de l'un et le départ de l'autre a cependant une limite : le « Liban officiel ». Georges Ibrahim Abdallah a certes eu droit à un chaleureux accueil populaire à la sortie de l'aéroport de Beyrouth, mêlant vieilles et jeunes générations militantes, et les principaux médias ont couvert en direct le retour du militant au pays natal. Mais ni la présidence de la République, ni le premier ministre n'ont envoyé de délégations pour accueillir l'ancien prisonnier de Lannemezan – même si son convoi de retour à Qobeyat a été, pour des raisons de sécurité, officiellement accompagné par la Sûreté de l'État (Amn Al-dawla). La crainte d'une colère des États-Unis, déjà échaudés par la décision de la justice française, était bien trop grande. Le vieux militant imperturbable âgé de 74 ans accueille désormais sans discontinuer, du haut des montagnes de Qobeyat, un nombre incalculable de délégations politiques, syndicales et religieuses sympathisantes – dont de nombreux jeunes — semblant dire : ce n'est qu'un début, continuons le combat.

Pour Ziad Rahbani, il n'y a eu au contraire aucun ostracisme : les funérailles et l'enterrement organisés dans le village chrétien de Bikfaya, au nord de Beyrouth, ont attiré tout le Liban officiel : ministres et anciens ministres, parlementaires de tous bords politiques, hommes d'affaire, et tout ce que le Liban peut comprendre d'un monde du show-business connecté aux élites confessionnelles libanaises. L'ancien compositeur communiste et irrévérencieux aura réalisé à son insu une inédite union nationale, parfois feinte. Sans doute s'agissait-il aussi de se réunir à Bikfaya autour de la seule figure consensuelle encore vivante au Liban, icône nationale et mère du défunt, Fairouz, pour donner la fugace illusion d'une communion patriotique à l'heure d'une profonde scission interne quant à l'avenir du pays et à l'avenir des armes du Hezbollah.

Ziad est enfin déjà sujet à récupération commerciale : l'entreprise Virgin a ainsi appelé la population à participer à un marathon en son hommage samedi 1er août à 6h30 du matin, au départ de Zeytouna Bay – petit port de plaisance beyrouthin privatisé pour bateaux de luxe – dans un pays frappé chaque semaine par les bombardements israéliens.

Nul ne sait encore qui gagnera la bataille : des anciens rêves anticapitalistes, anticoloniaux et anti-confessionnels de Ziad Rahbani, ou des rouleaux compresseurs du capital, toujours apte à récupérer les morts pour créer du vif marchand.


1Nicolas Dot-Pouillard. «  Sur les frontières : le Parti syrien national social entre idéologie unitaire et États-Nations  », in Pierre-Jean Luizard et Anne-Marie Bozzo Vers un nouveau Moyen-Orient  ? États arabes en crise entre logiques de division et sociétés civiles, Roma Tre-Press, pp.209-227, 2016.

2Nicolas Dot-Pouillard et Pierre Tonachella, «  Ci-gît l'Internationale palestinienne  », Le Monde diplomatique, août 2022.

3Assaad Aboukhalil, «  The Cult of Ziad Rahbani  », Jadaliyya, 10 octobre 2012.

4Nicolas Dot-Pouillard, «  Boire à Hamrah. Une jeunesse nostalgique à Beyrouth  ?  » dans Jeunesses arabes. Du Maroc au Yémen : loisirs, cultures et politiques, La Découverte, pp.340, 2013.

5Nicolas Dot-Pouillard, «  La crise syrienne déchire les gauches arabes  », Le Monde diplomatique, août 2012.

Égypte. Tour de vis pour les syndicats et les travailleurs

Un groupe d'hommes en uniforme discute dans un espace extérieur ensoleillé.

Dans un pays déjà fortement assujetti à l'inflation et à des tensions économiques liées au contexte de guerre régionale, le gouvernement égyptien adopte en l'espace de quelques mois, des lois qui contraignent davantage l'expression des droits des employés et de leurs représentants.

Depuis plusieurs années, les travailleurs égyptiens voient leurs conditions de travail se dégrader régulièrement. Malgré certaines augmentations nominales des salaires, les revenus réels diminuent sous l'effet de l'inflation tandis que le travail informel, l'emploi précaire et les licenciements arbitraires se multiplient. L'adoption en novembre 2025 de la loi n° 14 sur le travail a accentué cette situation, en proposant un cadre législatif favorisant les investisseurs et les employeurs au détriment des droits des travailleurs. Elle introduit ainsi la possibilité pour l'employeur de modifier temporairement les termes du contrat, notamment en assignant au travailleur des tâches non convenues ou en réduisant son salaire si les conditions économiques sont jugées défavorables (article 241). Elle consacre également les retenues de salaire comme sanction disciplinaire (article 139), tout en limitant fortement les possibilités d'organisation et d'expression des travailleurs. La collecte de dons, la distribution de publications, le recueil de signatures ou encore l'organisation de réunions sur le lieu de travail sans l'accord de l'employeur demeurent prohibés (article 136). Appeler à la grève dans des établissement considérés comme « vitaux » ou durant des « circonstances exceptionnelles » est également interdit (article 234).

Une loi limitant les libertés d'organisation

Quelques mois plus tard, en mai 2026, le Parlement approuve le projet de loi no. 213 du gouvernement visant cette fois à modifier certaines dispositions de la loi sur les organisations syndicales des travailleurs et la protection du droit à l'organisation syndicale (2017).

Les amendements prévoient de prolonger de six mois le mandat actuel des conseils d'administration des syndicats de travailleurs, et la durée du mandat syndical de quatre à cinq ans. Cette décision intervient dans un contexte de crise économique prolongée, aggravée par la situation à Gaza et la guerre contre l'Iran.

Le choix des autorités de limiter davantage les possibilités d'expression des travailleurs en reportant les élections syndicales est d'autant plus problématique que celles-ci sont déjà fortement encadrées. Si, officiellement, les syndicats indépendants sont autorisés depuis le soulèvement de 2011, dans les faits le pouvoir en place depuis 2013 a continuellement cherché à limiter leur capacité d'organisation réelle. En 2017, les autorités ont mené une véritable « campagne punitive contre les travailleurs et les syndicalistes » selon Amnesty international1, et les arrestations arbitraires de leaders syndicaux se sont poursuivies jusque récemment avec par exemple l‘arrestation de Maher Hezima, ancien membre de la Fédération syndicale égyptienne (ETUF), en 2024. En outre, l'ensemble des syndicats indépendants ont été dissous en mars 2018, puis sommés de se réenregistrer dans un délai de 60 jours selon les nouvelles exigences, largement arbitraires, établies par la loi de 2017 sur les syndicats.

Aussi, en 2021, le régime du président Abdelfattah Al-Sissi a promulgué une nouvelle législation autorisant les administrations publiques à licencier tout fonctionnaire suspecté d'appartenir à des groupes qualifiés de « terroristes » ou de « nuire aux services publics ou aux intérêts économiques de l'État ». Autant de désignations très floues, susceptibles d'interprétations arbitraires et régulièrement utilisées par le passé pour cibler des leaders syndicaux et des opposants politiques. Ainsi, même dans cet espace démocratique réduit, le pouvoir choisit d'accentuer le contrôle des travailleurs, craignant sans doute que les élections deviennent un espace d'expression pour le mécontentement latent d'une partie importante de la population peinant aujourd'hui à vivre dignement.

Fausse augmentation des salaires

Dans ce contexte, le Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux (ECESR), organisation non gouvernementale luttant depuis 2009 pour l'amélioration des conditions d'existence des travailleurs égyptiens, a publié début mai 2026 un rapport alarmant sur les conditions de travail de ces derniers2. Il présente une analyse des mouvements de protestation des travailleurs tout au long de l'année 2025 et montre que plus de 90 % des protestations ont été déclenchées par des questions liées aux salaires, aux primes, aux allocations et au partage des bénéfices.

En 2010, le mouvement ouvrier avait réussi à obtenir une décision judiciaire obligeant l'État à fixer un salaire minimum reflétant le coût de la vie et assurant aux travailleurs un niveau de vie digne. À cette époque, le salaire minimum s'élevait à 400 livres égyptiennes (environ 502 euros au 1er janvier 2010). Il est passé à 1 200 livres en 2014 (environ 125 euros au 1er janvier 2014), pour atteindre 7 000 livres en mars 2025 (132 euros), avec une augmentation programmée à 8 000 livres (134 euros) le 1er juillet 2026. Toutefois, et à cause de l'inflation, le passage de 1 200 à 7 000 livres équivaut en dollars à une baisse de 169,50 à 140 dollars (de 147 euros à 121 euros).

Ainsi, si on le mesure par rapport aux prix des biens de première nécessité tels que du riz, de la viande, de l'huile de cuisson, des bouteilles de gaz, etc., le salaire réel — ou le pouvoir d'achat — a significativement diminué au cours de cette période. Or, et malgré le caractère insuffisant de ce salaire minimum, de nombreux employeurs refusent encore de l'appliquer.

En-dessous du minimum légal

Cette situation, en plus de l'utilisation généralisée des contrats temporaires, a provoqué ces dernières années des dizaines de mouvements de contestation dans le pays, touchant aussi bien le secteur public que le secteur privé.

Par exemple, en mars 2026, environ 3 000 travailleurs temporaires de la société Misr Aluminum, principale entreprise de fabrication d'aluminium en Égypte depuis 1977 et ayant réalisé des bénéfices d'environ 10 milliards de livres égyptiennes (300 millions d'euros) sur l'année 2024/2025, ont annoncé une grève et un sit-in pour exiger leur régularisation, la résiliation de leurs contrats avec les sociétés d'intérim et l'application du salaire minimum. Un technicien en maintenance électrique avec sept ans d'ancienneté en grève a déclaré au média Al-Manassa que les travailleurs temporaires, appelés « main-d'œuvre louée », percevaient des salaires bien en dessous du minimum légal, allant de 2 250 à 3 500 livres (de 38 à 58 euros). Ces travailleurs ont été employés dans l'entreprise pendant une période allant de 7 à 10 ans via des sociétés d'intérim contractées par Misr Aluminum, sans que les travailleurs soient informés des détails de leurs contrats ni n'en reçoivent des copies.

Même chose chez les travailleurs des centrales hydroélectriques du Haut-Barrage d'Assouan 1, d'Assouan 2 et d'Esna, gérées par la Water Power Plants for Electricity Generation Company, qui ont intensifié leur contestation ces derniers mois en organisant des manifestations et des sit-in sur leurs lieux de travail. Outre, là aussi, l'application du salaire minimum, ils réclament l'intégration de toutes les indemnités en attente, l'augmentation de l'indemnité alimentaire à 50 livres par jour (moins d'un euro), le versement des indemnités de risque, la régularisation des qualifications, la réintégration des promotions supprimées, etc.

Les licenciements arbitraires — en particulier de dirigeants syndicaux — constituent la deuxième cause principale de mobilisation des travailleurs au cours de l'année passée. Ainsi, en avril 2025, des dizaines d'employés et de travailleurs de divers services de la Banque agricole d'Égypte ont organisé une manifestation devant la branche principale de la banque à Dokki, dans le gouvernorat de Gizeh, contre le licenciement de 1 200 employés et travailleurs, en violation avec la loi. Les manifestants ont déclaré à Al-Manassa que des décisions de licenciement avaient été prises depuis 2020, la direction envoyant des lettres accusant un certain nombre d'employés de négligence grave sans enquête ni notification préalable.

Les travailleurs licenciés ont signalé au média que la politique de réduction de la masse salariale de l'entreprise visait spécialement les employés qui avaient déposé des recours pour contester un retard dans le versement des allocations et qui avaient obtenu des décisions favorables, ainsi que les employés qui avaient publiquement revendiqué leurs droits via des groupes et pages Facebook. Ces actes ont été qualifiés par des responsables de la banque (idem) de divulgation de secrets professionnels portant préjudice à l'entreprise.

Une crise structurelle

Par ailleurs, depuis le décret n° 1209 de 1964 établissant l'Autorité générale pour l'assurance santé, la classe ouvrière égyptienne bénéficiait d'un système de santé et d'assurance maladie relativement acceptable, bien que déjà critiqué, notamment car il reposait sur un taux de cotisation uniforme de tous les travailleurs, sans imposition progressive. Cependant, avec la promulgation de la Loi n° 2 de 2018 sur l'assurance maladie universelle et sa mise en place progressive dans les gouvernorats, une nette disparité est apparue dans les zones où le nouveau système avait été mis en place3. Plusieurs modifications sont apparues dans la nouvelle loi et la notion d'ayant droit a par exemple été évincée. Désormais, ce sont les travailleurs qui doivent supporter le coût de l'assurance maladie des membres de la famille, y compris les enfants en bas âge et les conjoints qui ne travaillent pas. La loi a en outre introduit un système de « co-paiement » qui demande aux assurés de payer une partie des soins, lesquels étaient souvent gratuits dans l'ancien système.

Or bénéficier d'une assurance maladie efficace est d'autant plus important dans un pays où les accidents du travail sont extrêmement fréquents. De nombreux incendies ainsi que des accidents de la route ou sur des chantiers sont régulièrement recensés par l'ECESR.

Un secteur informel hors de contrôle

Ces incidents traduisent l'absence de procédures de sécurité civile et de protection de la santé au travail, due notamment à l'importance du secteur informel, qui représenterait entre 30 % et 60 % de l'économie égyptienne selon les estimations4. Les entreprises qui en relèvent évoluent en dehors du cadre légal, privant leurs travailleurs de toute protection prévue par la législation du travail, aussi maigre soit-elle. Ces employés travaillent ainsi sans salaire minimum, sans assurance, sans retraite, sans protection face aux aléas ou aux chocs économiques. Par ailleurs, ces établissements échappent largement aux contrôles en matière de sécurité et de santé au travail, ce qui contribue à la fréquence élevée des accidents.

Ainsi, la crise à laquelle est confrontée la classe ouvrière égyptienne actuellement n'est pas confinée à un secteur particulier ou à une revendication partielle. C'est une crise globale, structurelle, affectant le cœur même de la relation de travail : les bas salaires s'ajoutent à l'absence de sécurité de l'emploi, le licenciement arbitraire coexiste avec des contrats précaires, la protection de la santé continue de se détériorer alors que les normes de sécurité restent absentes et que les accidents du travail persistent sur les sites de production et sur les routes.

Dans ce contexte, affaiblir légalement et continuellement la représentation syndicale l'empêche de constituer de véritables canaux de négociation collective, nourrit les protestations des travailleurs et augure de nouvelles tensions sociales. Le rapport de l'ECESR peut ainsi être lu comme une tentative d'attirer l'attention sur la situation actuelle qui n'est pas une crise isolée et passagère due aux tensions régionales. Elle demande un examen critique et une réponse sérieuse à même de rétablir l'équilibre entre les parties du processus de production, et de garantir aux travailleurs le droit à une vie digne.


1«  Égypte. Des attaques incessantes contre les droits des travailleurs et des syndicalistes  », Amnesty international, 30 avril 2017.

2ECESR, «  Egypt's Workers in 2025 : From Wages and Arbitrary Dismissal to Occupational Safety  », 6 mai 2026.

3Les premiers gouvernorats concernés sont ceux de Port Saïd, Suez, Ismaïliya, Nord Sinaï, Sud Sinaï et Alexandrie qui bénéficient du nouveau système depuis 2019, tandis qu'il faudra attendre 2032 pour que les gouvernorats de la dernière vague, dont fait partie Le Caire, en bénéficient également.

4«  Situation macroéconomique et financière de l'Égypte  », Direction générale du Trésor, 3 avril 2025.

Alger la Bleue. Choses vues

Instantanés d'une ville pris à sept ans d'intervalle. Alors que ses habitants se racontent, la capitale se montre, dans ses crises et ses résiliences. Ses tourments et ses jaillissements. Récit.

Aux femmes, les rues d'Alger reconnaissantes. De se voir arpenter, recouvrir de leurs pas pressés ou flânant, mais résolus. Non plus guidés par le sens du devoir, mais animés d'une intention nouvelle : le plaisir d'être là.

Cet acquis du Hirak est le premier visible. Si l'on voulait raconter une histoire de la place des femmes dans l'espace public algérois, elle serait faite de va-et-vient entre affirmation et effacement. Aujourd'hui, elle est massive, et ne se soucie plus de disparaître à la tombée du soir. La gentille moquerie qui désignait les femmes comme fonctionnant à l'énergie solaire n'a plus lieu d'être. Celles qui se sont mobilisées dès les premières heures du Hirak se sont approprié l'espace urbain, et l'ont, de toute évidence, gardé.

Les figures féminines sont désormais partout : dans les rues, les commerces, aux terrasses de cafés, sur la promenade du front de mer, entre filles, entre amis, en couple, voyantes, bruyantes. Vivantes.

Cette première image est rapidement complétée par une autre : l'embellissement des grandes artères, aux terrasses arborées et peuplées jusque tard le soir, et les boutiques tout en sobriété chic, avec leur façade en verre du sol au plafond. Ce décor de ville mondiale, répété au gré des quartiers soignés, a des airs d'opération de communication. Faire bonne impression, se montrer globalement attractive aux yeux des visiteurs et de la diaspora en vacances : ceux qui consomment. Et qui retournent chez eux. Une jeune fille en crop-top, cheveux sérieusement lissés, prend la pose au pied de la Grande Poste, offrant à son photographe une déclinaison de moues.

Pour ceux de l'intérieur, le petit air sonne autrement : l'appauvrissement, dû à l'inflation monstre, et la répression sourde, qui s'abat sur toute voix critique, enferment ou poussent à l'exil.

En 2019, année du Hirak, la capitale algérienne a cru être le siège d'une mue existentielle. Il n'en a rien été, celle-ci a été matée. Mais pas effacée. La ville en a gardé des traces, pour qui veut bien les voir.

Manifestations interdites

Une autre catégorie a investi le centre-ville, complète Sofiane*, journaliste : les jeunes de la banlieue algéroise. Descendus de Chéraga, ralliés de Hussein-Dey, de Bouzaréah…, communes au périmètre aux allures de frontières, ils ont gagné un centre-ville dans la bataille perdue du Hirak.

En 2019, en réaction à la cinquième candidature à sa succession d'un président à l'agonie, tous ont convergé vers le cœur d'Alger, et partout dans le pays, dans une unité que l'histoire convoquait. Douché par la répression qui n'a pas tardé, stoppé net par le confinement dû à la pandémie de Covid-19, le mouvement de contestation populaire et pacifique est pour l'heure terminé. La police veille. Avec le concours des agents en civil et celui d'indics variés – du vrai restaurateur à la fausse étudiante dans le quartier de la faculté centrale, en passant par le vendeur de cigarettes ambulant judicieusement stationné ou à l'homme posé en terrasse, un téléphone éteint à l'oreille : la ville est quadrillée.

Les manifestations, interdites. « Trouble à l'ordre public. » Même celles en soutien à la Palestine, déplore-t-on, peu fier, quand je demande ce qu'il en est de cette cause nationale, dont le drapeau est brandi à toute occasion. De fait : dès le 19 octobre 2023, les rues d'Alger étaient noires de plusieurs milliers de personnes dénonçant les crimes d'Israël au onzième jour d'une offensive qui n'avait pas encore montré toute son horreur. Il s'agissait de la première manifestation autorisée depuis le Hirak. Et de la dernière. La solidarité a ensuite pris la forme d'un rassemblement hebdomadaire, le vendredi, au pied de la Grande Poste. Las. Au second, tous se faisaient interpeller au motif qu'il n'avait pas été autorisé. La rue n'est pas un lieu d'expression. La police veille.

Un journalisme en pause

Celle en uniforme est ostentatoire. C'est un autre « acquis » du Hirak. Alger la Blanche en est bleuie, dans un camaïeu qui va en se fonçant des hauteurs huppées vers le populaire front de mer. Toujours debout ; aux coins de rue ; marchant, stationnant ; les officiers en arme se plantent dans les escaliers urbains : au pied, au milieu, en haut des marches ; discutant entre eux ; bavardant avec les gens du quartier. Là un homme en bleu soumet à un interrogatoire nourri de bons mots un enfant de 8-10 ans qui les lui rend bien. Ballon aux pieds, ce mini-supporter affiche sur son t-shirt que son cœur bat pour le Mouloudia, tenant du titre du championnat d'Algérie, sauf qu'on se trouve à Bab el-Oued, repeinte aux couleurs — rouge et noir — de l'Union sportive de la médina d'Alger (USMA), grand rival, et, à quelques jours de la finale de la Coupe de la confédération, en ébullition. Un acte de bravoure qui semble épater le fin limier. L'enfant, lui, est d'un flegme…

Des paniers à salade, du même bleu que les uniformes, sont quotidiennement garés dans les rues adjacentes aux grandes artères. La ville est une gigantesque nasse en dormance.

La répression s'exerce sans relâche : commencées pendant le Hirak, les arrestations continuent. Les prisons sont pleines de journalistes et militants, mais aussi de personnes non politisées ayant exprimé ou simplement relayé une critique des autorités sur les réseaux sociaux. Les menaces combinées de l'emprisonnement et de l'interdiction de quitter le territoire sont de puissants bâillons.

« Nous ne sommes pas des martyrs, me dit Sofiane en chassant des cristaux de sucre de la table du café. Nous aussi on veut vivre, circuler… » C'est à cet instant que je comprends qu'il n'est plus journaliste. « Tu te rends compte que, du jour au lendemain, on peut se voir confisquer son passeport ? » L'interdiction de quitter le territoire est l'un des arguments les plus efficaces que les autorités algériennes aient mis en place pour éteindre le jeu social. Les titres de presse nationaux ont vu leur périmètre d'intervention réduit à ce qui est acceptable par le pouvoir. Beaucoup ont fermé ou se sont vidés de leurs journalistes, remplacés par des communicants.

« De toute façon, il n'est plus possible de réaliser un reportage. » Pour écrire un article sur les effets de l'inflation sur les ménages, par exemple, m'expose Sofiane, il se serait rendu dans un marché d'un quartier populaire. Il aurait interviewé une femme qui fait ses courses. Dans la minute, un agent de police l'aurait apostrophé. Sofiane lui aurait dit qu'il est journaliste. Le flic lui aurait demandé sa carte de presse et l'accréditation de son journal, obligatoire pour couvrir tout sujet sur le terrain, et lui aurait intimé de circuler le temps qu'il procède aux vérifications. Ce dispositif exclut a fortiori de travailler avec tout média étranger, dont les accréditations ne sont plus renouvelées ni délivrées par le ministère de la communication qu'au compte-gouttes opaque et aléatoire depuis 2021.

Lui prépare son dossier d'émigration. Il ne pleure pas la mort de sa profession : il la dit « en pause ». « Chaque pays du monde est en proie à ses propres batailles pour préserver ses espaces de démocratie… En France aussi, ils y sont confrontés…, analyse-t-il. Nous, ici, on est dans un moment de fermeture. On ne peut plus écrire. Alors on n'écrit plus. Et ce n'est pas grave. Ça reviendra. On est jeunes. »

Des habits d'Algérien

D'autres franchissent le cap de l'exil sans dossier. Alors que je dévale un escalier qui raccourcit le serpentin de ruelles d'El-Biar, ce quartier garni de palais mauresques aux allures de folies, à l'ombre de palmiers et d'exubérants bougainvilliers, je me fais rattraper par un jeune homme tout en agilité, qui me demande de lui indiquer l'hôpital Debussy. La discussion est lancée.

« Tu vois, ça ? dit-il en désignant du plat de la main son bas de jogging bleu lâche retenu par une ceinture enroulée autour de la taille, et des pieds nus dans des sandales en plastique, hors saison. Ce sont des habits d'Algérien. Et moi, je ne veux pas les porter toute ma vie. » Dans une darja1 que je devine volontairement pourvue de français pour faciliter ma compréhension, le gaillard au regard vert dans un visage mat se raconte : «  Anaya harrag ! Je suis parti par la mer, lance-t-il non pas bravache, mais désabusé. Mais ils m'ont pris. Et me revoici. Mais inch'Allah, je repars bientôt. »

Alors que leur flot avait connu un fléchissement en 2019, où ils étaient 5 000 à rejoindre l'Europe, les harraga, ces émigrés clandestins, qui « brûlent » leur passeport et les frontières, sont de nouveau légion : plus de 54 000 Algériens ont gagné l'Europe par la mer entre 2020 et 2024, en faisant la cinquième nationalité clandestine, d'après l'Organisation internationale pour les migrations. Frontex en dénombre 8 496 de janvier à octobre 2025 sur l'axe Algérie-Espagne.

Eux ont filmé leur traversée aux allures de promenade en mer dans une vidéo rapidement devenue virale : sept gamins en short qui ont rallié Ibiza dans une embarcation de plaisance volée dans les environs d'Alger, en septembre 2025. Le film du succès.

Femmes d'Alger dans leur colocation

Pour Manel*, la question n'est pas de rester ou partir, mais de concilier aspirations personnelles et champ local des possibles. Grandie à Batna, dans l'est du pays, issue de la classe moyenne-moins, cette jeune trentenaire s'est hissée de son creuset à la force de son intellect. Majore de sa promotion, elle a pu décrocher un poste d'enseignante à la faculté. Elle vit en colocation, dans l'hypercentre d'Alger, avec deux autres jeunes femmes, venues, comme elle, d'autres régions du pays.

Partager un appartement entre femmes – outre l'aspect indéniablement économique dans une capitale en proie à une double crise : du coût de la vie et du logement – est le meilleur alibi pour vivre son émancipation. Seules, elles seraient l'objet d'une suspicion automatique, qui les rendrait vulnérables – la mémoire du pogrom contre elles à Hassi Messaoud2 en 2001 le rappelle. La pression sociétale en fait une échappatoire, toutefois à durée déterminée. Le mari à la clé reste le schéma tout tracé.

Sans le remettre en question, Manel, assise sur un banc en pierre du square Sofia, îlot de verdure entre la Grande Poste et la mer, confie se sentir de plus en plus exigeante sur la question. « Je ne veux pas d'un homme qui me dicte ma conduite. J'ai un travail, des amis, des centres d'intérêt. Il devra partager les miens et m'apporter les siens : la vie à deux, c'est une construction commune. » Quand elle dit cela, elle mesure dans le même temps la distance d'avec le dernier spécimen rencontré : « Un beau gosse, rajel, viril, tu vois ? » Je vois. « Il était dans la sécurité militaire. » Mais elle tique rapidement : « Il voulait me raccompagner chez moi. Voir où j'habite. » Et ça, ce n'est pas bien, lui demandé-je ? « Non. Avant que je comprenne ce qui m'arrive, il serait devenu mon censeur. Il aurait fait de ma vie une ligne droite : du travail à la maison, dans sa voiture. » Qu'a-t-elle fait ? « J'ai bloqué son numéro. Normal. »

La tentation du « saroukh »

Manel est la première à me parler du saroukh, cette « fusée » qui t'emmène haut : une substance bon marché, facile d'accès et d'usage. Hautement addictive, elle provoque lésions neuronales et dommages osseux. Ses classes en sont pleines, me dit l'enseignante.

Cette drogue qui fond sur la ville, c'est de la prégabaline, un médicament antidiabétique et antiépileptique, qui à forte dose est euphorisant. Une étude effectuée par le centre de toxicologie du centre hospitalier universitaire de Bab el-Oued, publiée en novembre 2025, note un usage détourné croissant de la prégabaline en particulier chez les femmes, dans la tranche d'âge 18-25 ans3. Réduite en poudre, elle se sniffe. D'autres modes d'administration existent, jusqu'au plus ritualisé : en fixant son reflet dans un miroir, pour s'observer monter.

Après cette discussion, j'identifierai plusieurs de ses usagers. Notamment une jeune, aux sourcils orange électrique. Avec son teint et ses yeux clairs, l'effet est réussi : c'est une beauté. On ne saura pas si ses cheveux, enserrés dans un foulard noir, sont de la même teinte. Assise au bord de l'eau avec son petit copain, dans le recoin d'une digue de rochers, à Kitani, la plage de Bab el-Oued, elle m'aborde tout en douceur. La discussion en darja dérive sur leur mariage, programmé ou rêvé, je ne saisis pas bien. Mais quand on parle bébé et que je dis à la fille qu'il n'est pas obligatoire, son regard planant et son sourire s'allument.

Je croiserai les amoureux à une autre reprise au cours de mon séjour, ailleurs dans la ville, et nous nous saluerons comme de vieilles connaissances n'en croyant pas leur chance de se revoir.

Du laboratoire au taxi, esquiver la précarité

La gare routière de Caroubier, dans la commune de Hussein-Dey, donne une image dynamique du secteur des transports. L'emplacement des taxis ressemble à une immense foire : ça alpague le voyageur, ça discute tarifs – « Combien tu paies ? », ici c'est le taxi qui pose la question, avant d'ouvrir la portière –, ça crie et ça se bouscule pour être le premier à partir en course, et à revenir dans cet essaim inépuisable d'affaires à faire. Située à proximité d'Alger et de ses 4 millions d'habitants, la gare accueille quotidiennement plusieurs dizaines de milliers de voyageurs, attirés par ses plus de mille dessertes dans le pays entier.

« Avant d'être taxi, j'étais laborantin, dans un labo privé, dans les hauteurs. J'adorais mon métier ! C'est quelque chose de faire un métier par passion ». A ce moment-là, sans que ses mains quittent le volant, le chauffeur se tourne vers moi, guette un assentiment. « J'étais seul, avec ma paillasse, mes tubes à essai, mes solutions… On faisait société », grand sourire vers moi.

Nasser* a été précarisé par le manque de produits et de matériel, à la suite des restrictions à l'import et à l'augmentation des taxes décrétées par le gouvernement algérien en 2018. Celui-ci tentait alors de ramener à l'équilibre une balance des paiements plombée par la facture des importations. Cette mesure a impacté les échanges commerciaux entre l'Algérie et ses partenaires, provoqué des ruptures d'approvisionnement dans certaines filières ainsi que la cessation d'activité des entreprises et commerces les plus directement concernés par les familles de produits interdites.

« On pouvait recevoir un prélèvement un jour, mais manquer de solutions chimiques pour l'analyser. On le conservait au frais, et on attendait que les produits arrivent. Ça pouvait durer des jours. Pendant ce temps, on ne travaillait pas. » Le laboratoire a fini par rompre tous les contrats d'embauche : « Il ne nous payait plus qu'en liquide, de la main à la main. Mais on n'avait plus de couverture sociale. Et à ce moment-là, j'ai eu un enfant. » Leur premier, avec son épouse. Malheureusement, le bébé naît avec une malformation de l'estomac, qui nécessite une intervention immédiate et des soins réguliers. Nasser doit retrouver rapidement une situation. Il se fait embaucher comme chauffeur de taxi à l'hôtel Ibis Aéroport, situé à Bab Ezzouar, dans la banlieue est d'Alger.

Mais un beau jour, il trouve porte close. « L'hôtel avait fermé. Ils sont partis, comme ça, dit-il en faisant claquer ses doigts, sans quitter la route des yeux. On n'a jamais su pourquoi. » « Ils », c'est le groupe Accor, qui s'est désengagé du marché algérien, et a fermé trois établissements en deux mois, en 2025, sans annonce, alimentant toutes les rumeurs. « Il n'y a rien à faire, c'est là-haut que ça se décide », dit-il en pointant le ciel sans pour autant désigner le bon Dieu. Depuis, Nasser le taxi roule et fait son beurre, mais avec une pointe d'amertume : « En Algérie, tu ne fais pas ce que tu veux : tu t'adaptes. »

S'il est une constante, c'est le lien minéral qui lie les Algérois à leur ville. Une fierté de la voir admirée. Car si elle n'est plus tout à fait blanche, en témoignent, pour celles encore debout, les façades d'une Casbah roussies par le sable que le Sirocco charrie – des siècles de couches de sédiments qu'aucun ravalement ne contrarie –, Alger la Bahdja, la Joyeuse, continue de distribuer petits et grands cadeaux et de s'offrir aux sens dans une splendeur non démentie.

* Tous les intervenants dans cet article ont été anonymisés.


1La langue arabe populaire.

2Cette ville pétrolière située à 800 kilomètres d'Alger attire une main-d'œuvre nombreuse, dont des femmes célibataires, divorcées et veuves. Le vendredi 13 juillet 2001 au soir, galvanisée par le prêche d'un imam les accusant de pratiquer la prostitution, une foule d'environ trois cents hommes s'élance dans une quête d'«  épuration  » de la ville et lynche une centaine de femmes et d'enfants. Les victimes sont mutilées, torturées, violées, enterrées vivantes… Sur une quarantaine d'hommes inculpés par la justice, six sont placés en détention et trois seront condamnés.

3«  Profil de consommation de la prégabaline chez la population féminine de la région centre de l'Algérie entre le 01 janvier 2021 et le 31 mai 2025  » in Toxicologie Analytique et Clinique, volume 37, Issue 3, Supplément, novembre 2025).

Ramy Shaath, des geôles égyptiennes à la menace d'expulsion en France

Dans bon nombre de pays occidentaux et, en particulier, en France, la criminalisation du mouvement de solidarité avec la Palestine se poursuit. Le cas de Ramy Shaath, depuis un mois sous le coup d'une procédure d'expulsion pour son militantisme, en est illustratif. Et il témoigne tant de la façon dont certaines administrations françaises conçoivent la Palestine que de l'emploi de pratiques pour le moins discutables.

Malgré le récent report de la proposition de loi Yadan, l'affaire Rami Shaath, comme les centaines d'autres lancées en France pour des propos ou des écrits considérés comme soutenant le terrorisme, illustre que, plus de deux ans et demi après le début du génocide à Gaza, la répression du mouvement de solidarité ne faiblit pas. Celle-ci a été récemment documentée par la Fédération internationale pour les droits humains1, dont la première recommandation, pour la France, serait justement d'amender l'article 421-2-5 du Code pénal, relatif à « l'apologie du terrorisme », de manière à l'aligner avec les principes de nécessité et de proportionnalité issus de la jurisprudence européenne.

Né en 1971 à Beyrouth, Ramy Shaath est ancien conseiller de Yasser Arafat et co-fondateur du mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) en Égypte. Son père était lui-même ministre des affaires étrangères de l'Autorité palestinienne. Enfermé sans procès dans la prison de Tora au Caire en 2019 pour son activisme, sur fond d'accusations de terrorisme et de troubles contre l'État, Ramy Shaath est libéré après deux ans et demi, grâce à une campagne internationale et au soutien du président Emmanuel Macron. Il est déchu de sa nationalité égyptienne et rejoint sa femme en France, où il vit maintenant depuis quatre ans. Il n'a depuis lors cessé de témoigner sur la répression en Égypte comme sur le génocide en Palestine, en particulier depuis le 7 octobre 2023.

Le 30 avril 2026, il se voit notifier de l'engagement d'une procédure d'expulsion par le « bureau des examens spécialisés et de l'éloignement » de la préfecture des Hauts-de-Seine, qui argue d'une « menace grave à l'ordre public ». Le 21 mai, il a été, à ce titre, convoqué devant une commission départementale d'expulsion. Celle-ci, composée de trois magistrats, s'est prononcée contre sa déportation. Son avis, uniquement consultatif, a été motivé par le fait que « les propos [qui lui sont] attribués ne constituent pas un trouble manifeste à l'ordre public ». Une première victoire pour le militant, qui attend désormais la décision finale de la préfecture.

Une « note blanche » pleine d'erreurs factuelles

Orient XXI a pu consulter des pièces du dossier administratif, ce fameux bulletin de notification, mais aussi une « note blanche », rédigée anonymement par un service de renseignement intérieur, qui fournit des éléments à l'administration — quand cette dernière n'en reprend pas tout bonnement des paragraphes. Comme le souligne le média français Blast, à travers une enquête datant de 2024 :


Ces documents à usage souterrain colportent souvent des allégations douteuses ou infondées qu'elles amplifient. Pourtant, le ministère de l'Intérieur n'a aucun scrupule à les utiliser de plus en plus pour justifier, au nom de la lutte contre le terrorisme, des atteintes aux libertés individuelles2

Ce type de rapports permet depuis longtemps à l'administration française de transmettre des éléments sans porter atteinte au secret de la défense nationale ni aux sources des services de renseignement. Du fait de leur engagement politique, « des personnalités aussi diverses que Jean Jaurès, Marie Curie ou Albert Camus ont jadis été visées par des notes anonymes transmises au ministre. »3. Depuis une décennie et la transcription de l'état d'urgence dans le droit commun, la pratique des notes blanches s'est accrue, y compris en matière de contentieux du droit des étrangers.

La « note blanche » concernant Ramy Shaath contient des erreurs factuelles quant à son parcours militant, qu'il s'agisse de dates, de statuts, mais aussi des circonstances de son arrestation en Égypte, et se veut réductrice quant à la portée de son combat pour la Palestine. L'engagement de Ramy Shaath en faveur du mouvement BDS n'est présenté que de manière suspecte, sans contexte politique ni juridique4. Pourtant, le 11 juin 2020, la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) a condamné la France dans son arrêt Baldassi et autres c. France pour atteinte à la liberté d'expression de militants en faveur du boycott des produits en provenance d'Israël. Jurisprudence qui a d'ailleurs été confirmée par la Cour de cassation le 17 octobre 2023. Les éléments transmis à la préfecture ne semblent donc pas prendre en compte cette évolution. De même, l'emploi du terme de « territoires palestiniens » à la fin de la « note blanche », alors que la France a reconnu l'État de Palestine fin septembre 2025, reflète ce décalage.

Culpabilité par association

Il est reproché à Ramy Shaath d'avoir cofondé le Collectif Urgence Palestine. Créé après le 7 octobre 2023, celui-ci rassemble divers citoyens, organisations et mouvements associatifs, syndicaux et politiques « mobilisés pour l'auto-détermination du peuple palestinien ». Il soutient explicitement la résistance du peuple palestinien. Depuis avril 2025, le ministère de l'intérieur a engagé une procédure de dissolution à son encontre, lui reprochant de « faire l'apologie d'une organisation terroriste comme le Hamas, d'appeler à l'intifada sur le territoire national et de provoquer à la haine, à la violence ou à la discrimination contre les juifs »5.

Cette procédure a été critiquée par de nombreuses associations de défense des droits humains, à l'instar d'Amnesty International France, qui y voit un énième signe de la restriction continue de l'espace de la société civile en France. Fin septembre 2025, quatre rapporteurs spéciaux de l'Organisation des Nations unies (ONU) et un expert indépendant ont interpellé le gouvernement français sur ce projet de dissolution. Ils en ont souligné les risques d'atteinte aux droits à la liberté d'expression, de réunion pacifique et d'association.

Le dossier de Ramy Shaath ne met pas en lumière ces risques, mais rappelle que le collectif a été cofondé par Salah Hammouri, dont la condamnation en Israël « pour terrorisme » est exposée de manière partiale6. Cette présentation pourrait suggérer une culpabilité par association, d'autant que Salah Hammouri ne fait l'objet d'aucune condamnation en France, où il réside depuis son expulsion d'Israël en 2022. Cette même année, des experts de l'ONU, dont Francesca Albanese, avaient vivement critiqué les pratiques de la détention de l'avocat franco-palestinien, à la fois « illégales et sadiques ». Omar Alsoumi, porte-parole du collectif, qui sera jugé pour « apologie du terrorisme » en décembre 2026, est lui aussi mentionné dans le dossier.

Ce dernier s'attache à énumérer certaines des organisations qui composent le Collectif Urgence Palestine, là encore, pour induire un lien coupable avec Ramy Shaath. C'est notamment le cas du collectif Samidoun Paris Banlieue, le dossier allant jusqu'à reproduire un de ses commentaires posté sur Facebook sur le 7 octobre 2023 :


La résistance se lève dans toute la Palestine occupée, brisant le siège de Gaza par une offensive globale, confrontant l'occupant par terre et par air, prenant le contrôle des terres palestiniennes, capturant des colons et des soldats de l'occupation et lançant des milliers de missiles, alors que les forces de la résistance palestinienne luttent pour faire avancer le retour et la libération de la Palestine.

On peut s'interroger sur la pertinence de la présence de cette citation dans le dossier alors qu'elle n'a pas été énoncée par le principal concerné.

Il est également fait état de la présidente de l'association Coordination des appels pour une paix juste au Proche-Orient (CAPJPO), Olivia Zemor, présentée comme « défavorablement connue pour de nombreux faits » et condamnée fin mars 2026 à, entre autres, deux ans de prison avec sursis, suscitant l'ire de nombreuses associations de défense des droits humains, comme l'Union juive française pour la paix (UJFP). Derechef, cette mention semble témoigner d'une suspicion par association pour cibler Ramy Shaath.

Par ailleurs, tout au long du dossier, comme l'énumération de diverses organisations de la société civile en témoigne, la liberté d'association, liberté publique à valeur constitutionnelle, apparaît pour le moins suspecte lorsqu'elle concerne la Palestine.

Coupable de porter un keffieh

En plus d'erreurs factuelles ou d'énonciations contestables, il semble que la « note blanche » ne saisisse pas la portée géopolitique du génocide en cours. Ainsi, l'utilisation du terme de « conflit israélo-hamsaoui » est pour le moins originale, et apparaît en contradiction avec la réalité des crimes de guerre et contre l'humanité caractérisés sur le terrain.

Enfin, la notification d'expulsion avance comme motif des « actions et propos polémiques répétés lors de plusieurs interventions publiques dans le cadre de diverses réunions et manifestations », relevant d'emblée une opposition à la solution à deux États, une hostilité à tout cessez-le-feu, le souhait de la poursuite de « la guerre entre le Hamas et l'armée israélienne […], avec l'espoir que l'Iran y participe. »

Le document liste ensuite diverses rencontres, datées, ainsi que les propos qui y auraient été tenus. Première en date, l'intervention de Ramy Shaath lors d'une manifestation parisienne du 4 novembre 2023, qui a pourtant déjà fait l'objet d'une enquête pour « apologie du terrorisme », classée sans suite. Cet aboutissement n'est pas rappelé. Les éléments délivrés par la « note blanche » se structurent en autant de « présomptions de vérité »7, alors même qu'une décision judiciaire a été rendue.

Une demi-douzaine d'autres événements entre novembre 2023 et novembre 2025 sont mentionnés, témoignant de la surveillance du militant palestinien, dont personne ne peut pourtant contester l'action pacifique. Comme la participation « à un gala de charité pro-palestinien par l'association « La Colombe verte », qui a pour objet déclaré de « promouvoir le droit à l'éducation et à la culture des enfants démunis à travers le monde », qui serait, sans autres précisions, « constituée de personnes pro-Hezbollah et pro-iraniens ». Pour rappel, non mentionné, la France distingue la branche armée de la branche politique du mouvement libanais, avec laquelle elle maintient des contacts. L'étonnement grandit encore lorsqu'il est question de la tenue vestimentaire de Ramy Shaath, lors d'une réunion à Nantes : « vêtu d'une veste de treillis militaire et du keffieh palestinien ».

Outre le soupçon afférent à ce symbole de la résistance palestinienne depuis bientôt un siècle et la Grande révolte arabe (1936-1939) en Palestine mandataire, le visionnage de la vidéo ne permet pas d'identifier d'uniforme militaire. Sans surprise, est également épinglée sa participation, le 15 juin 2024 à Lyon, à une manifestation de soutien à Georges Ibrahim Abdallah, alors le plus ancien prisonnier politique de France, incarcéré 41 ans avant d'être libéré à l'été 2025. En particulier le fait qu'à cette occasion il compare la résistance palestinienne avec la résistance française au nazisme : « Si la résistance palestinienne est terroriste alors la résistance française au nazisme était du terrorisme. » Illustrant, s'il en fallait, le « deux poids deux mesures » de certaines autorités politiques et administratives, notamment en regard du conflit actuel en Ukraine. Aucune mention n'est faite de la centaine d'autres interventions de Ramy Shaath, qui a toujours été considéré comme un interlocuteur sérieux et légitime, que ce soit au sein de parlements — comme au Parlement européen le 31 janvier 2022 —, d'universités — comme à l'Université de Bretagne Occidentale le 10 décembre 2022 —, d'associations, de cinémas et autres lieux ouverts au public.

Une liberté d'association déniée

Enfin, il est reproché à Ramy Shaath de travailler avec des « représentants des “instituts intellectuels palestiniens”, avec pour projet d'aboutir à la création d'un seul État démocratique palestinien et à la disparition de “l'État sioniste” ». Au-delà de la curiosité qu'inspire la première formule, on comprend bien que le seul fait de s'organiser et de débattre entre pairs, en tant que Palestiniens, suscite de la méfiance. Au point de faire l'objet d'un fichage particulier et de mesures spéciales ?

De manière générale, la critique du sionisme, de la politique coloniale menée par l'État d'Israël et de ses actions violentes, clairement condamnées en droit international, est perçue comme menaçante par la préfecture. Faisant écho, dans une certaine mesure, à la perception obnubilée de l'islam en France, comme le reflète la dernière proposition de loi contre « l'entrisme islamiste », votée au Sénat le 5 mai.

Ce type d'amalgame rejoint celui que distille auprès des institutions françaises l'influent lobby du gouvernement israélien, Elnet — dont on se souvient de la mémorable soirée-meeting, en avril 2025 : « Pour la République… La France contre l'islamisme ! ». C'est d'autant plus frappant que, tout au long du dossier administratif, le champ lexical du complot et de la dissimulation — « non déclaré », « la volonté initiale », « triumvirat », « officiellement », « est réputée », « manœuvre dissimulatrice », « révèle la véritable ligne idéologique » — tend à installer une atmosphère de suspicion autour du principal intéressé.

Pour l'heure, Ramy Shaath attend le verdict de la préfecture pour savoir s'il sera expulsé vers la Palestine ou un pays tiers, bien que la commission départementale ait estimé que « [son] expulsion porterait une atteinte disproportionnée à [sa] vie familiale »8. Une autre option est envisagée, « dans l'hypothèse où l'expulsion serait différée » : « que ce dernier [soit] assigné à résidence ». Dans tous les cas, une mesure punitive reste prescrite. D'ailleurs, Ramy Shaath attend également le renouvellement, de plein droit, de son titre de séjour, expiré depuis plus de deux ans, ce qui limite certains de ses droits à commencer par celui de voyager. Comment justifier un tel acharnement administratif pour ce « citoyen d'honneur » de la ville de Nanterre ?

Bien que la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, ayant elle aussi valeur constitutionnelle, énonce que « le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression » ; ce dernier droit semble définitivement être dénié lorsqu'il s'agit de la Palestine, et des Palestiniens.


1«  Solidarity as a Crime : Voices for Palestine Under Fire  », FIDH, octobre 2025.

2Camille Stineau, «  Notes blanches : la nouvelle arme du ministère de l'Intérieur pour contourner la justice  », Blast, 3 décembre 2024.

3Bertrand-Léo Combrade, «  Les notes blanches des services de renseignement  », Revue française de droit administratif, 27 décembre 2019, p. 1103-1115.

4Le premier paragraphe s'intitule «  Le cofondateur du mouvement BDS  ». Le mouvement est présenté sans mention de la dernière jurisprudence : «  BDS est une campagne internationale qui a pour objet le boycott d'Israël, l'organisation de campagnes pour le désinvestissement en Israël et la promotion de sanctions contre Israël. BDS est une campagne qui vise officiellement à dénoncer l'occupation des territoires occupés et à soutenir le droit au retour des réfugiés palestiniens.  »

5Ministère de l'intérieur, «  Dissolution de trois groupements de fait  », communiqué de presse, 16 mai 2025.

6Avocat franco-palestinien, il est arrêté en 2005 par Israël qui lui reproche son appartenance au Front populaire de libération de la Palestine et d'avoir voulu assassiné l'ancien grand-rabbin d'Israël. Ne cessant de clamer son innocence, il plaide coupable pour alléger sa peine. Libéré en 2011 lors d'un échange de prisonniers, il est de nouveau placé en détention administrative en 2017, avant d'être relâché 13 mois plus tard, puis de nouveau incarcéré en 2022. Il sera libéré puis déporté vers la France la même année.

7Bertrand-Léo Combrade, Ibid.

8Christophe Ayad, «  Une commission de trois juges se prononce contre l'expulsion du militant palestinien Ramy Shaath  », Le Monde, 22 mai 2026.

France. La loi « Yadan » et l'instrumentalisation des chiffres de l'antisémitisme

Une foule manifestant la nuit pour dire

Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà rassemblé près de 700 000 signatures.

En dépit de son intitulé, la proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme », dite « Yadan », n'a rien à voir avec la lutte contre l'antisémitisme. Ses objectifs sont le renforcement de la législation – déjà contestable – sur l'apologie du terrorisme (article 1) et l'empêchement de la critique de l'État d'Israël (article 2).

L'examen de la loi à l'Assemblée nationale alors que le Parlement israélien vient d'adopter une législation qui institue la peine de mort réservée aux Palestiniens ne fait qu'ajouter à la gravité de cette initiative, dans un contexte d'impunité persistante pour Israël. Cette proposition enregistrée depuis novembre 2024 est portée par Caroline Yadan, députée de la huitième circonscription des Français établis hors de France (comprenant notamment Israël, la Palestine et Jérusalem), qui a quitté le parti Renaissance, tout en lui restant « apparentée », pour protester contre la décision du président Emmanuel Macron de reconnaître l'État de Palestine.

Afin de donner à la loi la légitimité que revendique son intitulé, la proposition s'appuie, dans l'exposé de ses motifs, sur les chiffres des actes antisémites et de la place qu'ils représentent par rapport à l'ensemble des faits antireligieux en France.

Si l'explosion de l'antisémitisme dans le pays ne fait pas de doute, la manière dont ces chiffres sont présentés dénote une double volonté : amalgamer antisémitisme et critique de l'État d'Israël d'une part, et établir une hiérarchie entre l'antisémitisme et les autres formes de racisme de l'autre, en contradiction avec les recommandations de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH).

La source des chiffres

Si l'on veut s'en tenir aux données les plus précises, celles émanant des condamnations judiciaires, on ne trouve pas en France de chiffres sur l'antisémitisme. La raison est simple : le Code pénal ne fait pas la distinction entre les différentes formes de racisme. Séparer les condamnations pour antisémitisme nécessiterait une étude au cas par cas des dossiers judiciaires, ce qui n'a jamais été fait.

Les chiffres relayés par le ministère de l'intérieur et repris par la CNCDH dans son rapport annuel sont une somme de remontées de terrain, via la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT), qui, selon sa présentation officielle sur le site du ministère, « assure un suivi quotidien des faits qui lui sont rapportés par ses relais et partenaires locaux ». La CNCDH ne les considère pas comme des données scientifiques mais les cite et les prend en compte, car ils témoignent d'une tendance.

Concernant l'antisémitisme, la DNRT s'appuie principalement sur le maillage territorial opéré par une association : le Service de protection de la communauté juive (SPCJ). Se présentant comme une « organisation apolitique », celle-ci travaille en étroite collaboration avec le CRIF, le Conseil représentatif des institutions juives de France, dont elle est une émanation1. Dans la rubrique « Contributions » du rapport annuel de la CNCDH, c'est en effet le CRIF – et avec lui le Service de protection de la communauté juive – qui est cité parmi les partenaires de la société civile.

Dans les chiffres de l'année 2025, disponible sur son site officiel, le SPCJ recense 1 320 actes antisémites. Il présente sa méthodologie en ces termes :


Sont comptabilisés uniquement les faits ayant donné lieu à une plainte, une main courante ou une saisie du parquet, ainsi que ceux constatés officiellement (flagrance/constatation par un officier de police judiciaire ou une personne habilitée).

Il est important ici de souligner que les plaintes et les saisies du parquet ne donnent pas forcément lieu à des condamnations ou même des poursuites.

La Palestine en ligne de mire

Quels sont les actes qui sont qualifiés d'antisémites par le SPCJ ou qui incitent à agresser verbalement ou physiquement des juifs ?

Une partie du compte-rendu est consacrée à ce que ses auteurs appellent la « rhétorique anti-israélienne » présentée comme « un catalyseur toujours central des actes antisémites ».

Près d'un tiers des propos antisémites relevés (388/1 320) « comportent des références explicites à la Palestine : Gaza, “libération de la Palestine”, “Intifada”, accusations de “génocide”, slogans importés des manifestations et de la rhétorique anti-israélienne radicalisée ». Si l'on met de côté les « 45 [qui] comportent également une apologie du djihadisme et 74, une apologie du nazisme, illustrant un durcissement et une radicalisation des registres mobilisés », aucune explication n'est donnée sur le lien entre ces slogans propalestiniens et l'expression de l'antisémitisme. À moins de vouloir considérer que l'expression d'une solidarité avec la Palestine et les Palestiniens relève de facto de l'antisémitisme.

Le même biais était déjà à l'œuvre dans le rapport du SPCJ portant sur l'année 2024, où on lit qu'« au moins 43 actes antisémites par mois évoquent la Palestine ». Là aussi, que veut dire « évoquer la Palestine » ? Et en quoi est-ce antisémite ? Ces formulations interrogent d'autant plus que le même rapport évoque le contexte qui favorise l'augmentation des actes antisémites en ces termes :


Cette atmosphère résulte en grande partie de l'hyperactivisme de quelques centaines de militants radicaux anti-israéliens (blocages d'écoles et d'universités, opérations de boycott, actions et manifestations contre des événements organisés par des organisations juives, inscriptions et graffitis anti-israéliens, apologie du terrorisme palestinien et légitimation des actes du Hamas).

Sont ainsi mis sur un pied d'égalité l'apologie des actes du Hamas, des « graffitis anti-israéliens » (aurait-on idée d'associer à de l'islamophobie des propos hostiles à l'Arabie saoudite ?) et les opérations de boycott, criminalisées par la circulaire de l'ancienne garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie en février 2010, mais dont la Cour européenne des droits de l'homme a reconnu la légalité en juin 2020.

Une définition biaisée de l'antisémitisme

En juillet 2025, nous avons interrogé Magali Lafourcade, secrétaire générale de la CNCDH, sur l'interprétation que pouvait faire le SPCJ de slogans comme « Free Palestine » (Liberté pour la Palestine) ou « From the river to the sea, Palestine will be free » (Une Palestine libre, de la rivière à la mer). Elle nous avait alors recommandé de consulter la partie « Contributions » du rapport de la commission. Or celle-ci ne donnait pas plus d'éléments.

En revanche, sur la page « Définition de l'antisémitisme » du site du SPCJ, il apparaît que l'association adopte in extenso celle de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), critiquée notamment par Irène Khan, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression. À l'image de la proposition de loi dite « Yadan » qui la cite dans son exposé des motifs, cette définition permet, par les exemples qui y sont présentés, d'associer la critique de l'État d'Israël à une forme d'antisémitisme. Kenneth Stern, juriste américain et principal rédacteur du texte a lui-même regretté l'utilisation de certains exemples pour attaquer les critiques d'Israël2.

Même son de cloche du côté du CRIF, dont les dirigeants considèrent que parler de génocide à Gaza est antisémite. Ainsi lit-on, par exemple, sur le site de l'organisation, en date du 26 mars 2025 :


Le président du Crif a dénoncé une évolution du discours antisémite, notamment à travers l'accusation de « génocide » portée contre Israël. Il a comparé cette rhétorique à « une actualisation de l'accusation de peuple déicide », autrefois mobilisée contre les Juifs. « Dans les deux cas, il y a un fondement mythologique, c'est-à-dire mensonger. Les Juifs n'ont pas tué Jésus, l'État d'Israël n'a pas commis de génocide, quelle que soit, évidemment, la situation tragique des populations civiles à Gaza », a-t-il déclaré.

La même logique est à l'œuvre dans les chiffres du SPCJ sur l'année 2025, où le mot « génocide » est systématiquement traité entre guillemets : « En recyclant des accusations mensongères et extrêmes (“génocide”, “criminels”, “nazis”), cette rhétorique construit une image déshumanisée des Juifs et ouvre la voie au passage à l'acte, qu'il soit verbal ou physique. »

Pourtant, plusieurs organisations de droit international, dont Human Rights Watch et Amnesty International, ont conclu qu'il y avait bel et bien génocide à Gaza. Le 26 janvier 2024, c'est la Cour internationale de justice qui affirme, dans une ordonnance, l'existence d'un risque plausible de génocide à Gaza. Et la Cour pénale internationale, reconnue par la France, a inculpé deux dirigeants juifs israéliens – le premier ministre Benyamin Nétanyahou et l'ancien ministre de la défense Yoav Gallant – de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Toutes ces organisations tombent-elles donc sous l'accusation d'antisémitisme ?

Par ailleurs, lors des incidents qui ont émaillé la marche féministe du 8 mars 2024, c'est le service d'ordre du SPCJ qui assurait la protection du collectif pro-israélien Nous vivrons. Cette association, qui bénéficie du soutien public de Caroline Yadan3, fait partie des signataires de la tribune du Point en soutien au projet de loi de la députée4.

Une logique de concurrence victimaire

Les positions éminemment politiques que révèlent les propos du SPCJ et du CRIF, et la définition pour le moins large de ce qu'ils considèrent l'un et l'autre comme antisémite, interrogent sur la place qui est accordée dans ces rapports et dans leurs chiffres à cette « rhétorique anti-israélienne ».

Autre point repris dans l'exposé des motifs de la proposition de loi dite « Yadan » : l'antisémitisme serait le fait antireligieux le plus important en France. Le compte-rendu des chiffres du SPCJ nous le confirme :


La lecture des faits antireligieux met en évidence une réalité structurante : l'antisémitisme occupe une place centrale. En 2025, les actes antisémites représentent 53 % de l'ensemble des faits antireligieux, alors même que la population juive en France constitue une minorité numériquement très faible (moins de 1 %).

Problème : pour établir un classement, il faut des éléments de comparaison. Or ceux-ci font défaut. Car selon le dernier rapport de la CNCDH, s'agissant des faits antimusulmans, « aucune instance nationale n'a présenté de données depuis 2021 », c'est-à-dire depuis la dissolution, en 2020, du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF). Outre la logique de concurrence victimaire que l'assertion du SPCJ – reprise par Caroline Yadan – établit, c'est plutôt l'explosion de l'islamophobie qui alarme la défenseure des droits Claire Hédon. Cette dernière note dans son rapport intitulé « Les discriminations fondées sur la religion – Constats et analyses du Défenseur des droits » publié le 4 décembre 2025 :


La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s'observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d'entre elles) que par les personnes se déclarant d'une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion).

Un point aveugle : l'extrême droite

L'on s'étonne enfin à la lecture du rapport du SPCJ de l'absence d'une quelconque référence à la montée de l'extrême droite, s'agissant de l'explosion des chiffres de l'antisémitisme. Pourtant, en 2024, le Rassemblement national (RN) a porté un nombre record de députés à l'Assemblée nationale (119), à l'issue d'élections législatives qui ont révélé l'antisémitisme de nombre de ses candidats, que le parti a dû remplacer à la hâte. Pour la CNCDH, c'est bien dans son électorat que l'antisémitisme reste largement présent. Comme l'a souligné Magali Lafourcade dans l'entretien qu'elle nous a accordé : « Les échelles d'aversion aux juifs sont très élevées parmi les gens qui votent RN et Reconquête. L'antisémitisme est situé à l'extrême droite, et ce, de manière très stable. »

L'antisémitisme n'est pas seulement une réalité indéniable dans la société française : c'est aussi un sujet bien trop grave pour qu'il soit ainsi instrumentalisé au gré des desseins politiques. Ceux-ci révèlent une volonté d'associer la critique légitime de l'État d'Israël – depuis le nettoyage ethnique qui a accompagné sa création jusqu'à la guerre génocidaire qu'il continue à livrer aux Palestiniens de Gaza – à une forme d'antisémitisme.

Ces desseins montrent aussi un désir non seulement de séparation, mais de hiérarchisation entre les différentes formes de racisme, faisant de l'antisémitisme une sorte de matrice pour penser les racismes, dans la droite ligne de ce que prône la ministre Aurore Bergé notamment à travers les Assises de lutte contre l'antisémitisme, ainsi que la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Pourtant, la CNCDH ne cesse de le rappeler : le racisme n'est pas « sectaire » ; ceux qui l'assument vouent généralement une haine à l'encontre de toutes les minorités, qu'elles soient raciales, politiques ou sexuelles.


1Le 3 octobre 1980, une bombe éclate devant la synagogue du 24, rue Copernic, à Paris, faisant 4 morts et 46 blessés. En réaction, le CRIF et le Fonds social juif unifié fondent le Service de protection de la communauté juive pour organiser la protection des juifs de France, notamment au moyen de stratégies d'autodéfense dans les quartiers où sont établis des lieux de culte.

2Valentine Faure, «  Kenneth Stern, juriste américain : « Notre définition de l'antisémitisme n'a pas été conçue comme un outil de régulation de l'expression »  », Le Monde, 21 mai 2024.

3«  Manifestation avec le collectif Nous Vivrons  », site officiel de Caroline Yadan, le 27 mars 2025.

4«  Intellectuels et politiques se mobilisent pour la loi contre l'antisémitisme  », Le Point, 31 mars 2026.

France. Rima Hassan, nouvelle sorcière

Rassemblement nocturne avec des orateurs, banderoles, et une ambiance engagée.

Hier appréciée des médias, la députée européenne Rima Hassan est désormais harcelée par la justice. Elle passera pour la énième fois en procès les 19 et 20 octobre pour apologie du terrorisme. Son parti, La France insoumise, est particulièrement dans le viseur de la sphère médiatique. Pourquoi tant de haine ? Nous republions le portrait que nous avons dressé d'elle en février 2026

Rima Hassan cumule nombre de handicaps. Jeune, elle est vilipendée par les seniors qui occupent les principaux médias ; femme, elle est détestée par les machistes de tous poils ; racisée, elle est soupçonnée de communautarisme ; Palestinienne, elle est considérée comme porte-parole du Hamas ; musulmane, elle est inévitablement terroriste ; juriste, elle manipule le droit ; LFIste, elle est assurément antisémite.

Ces a priori discriminatoires, jetés ensemble dans le chaudron de la haine, façonnent un portrait de Rima Hassan, repris sur les réseaux sociaux, sur les chaînes de télévision en continu, et même en tags sur les murs de certains quartiers.

Longtemps, la députée européenne a incarné le modèle de l'immigrée qui a réussi. Conjuguant élégance, parole facile et réflexion intellectuelle affirmée, la jeune femme séduit. Les médias l'invitent. Elle fait partie d'une série d'organismes en raison de son expertise sur le droit international et les immigrés, dont le Conseil global pour la diversité et l'inclusion, instance consultative du groupe L'Oréal, temple de la beauté, qu'elle rejoint en 2023.

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes tant que la fameuse « Diversité » (avec une capitale chez L'Oréal) reste tranquille et consensuelle. Mais les attaques de groupes palestiniens, dont le Hamas, le 7 octobre 2023 changent la donne.

De la diva à la paria

Palestinienne, Rima Hassan ne peut se taire devant le traitement unilatéral qui est fait de cette action conduite principalement par le Hamas — qui se traduit par la mort de 1 219 Israéliens et l'enlèvement de 251 otages —, et qui occulte les exactions et le nettoyage ethnique des Palestiniens depuis 75 ans. Elle s'exprime le jour même de l'attaque, écrivant sur son compte X qu'il est « moralement inacceptable de se réjouir de la mort de civils ». En juriste, elle précise : « Ce qu'a fait le Hamas tombe sous le coup de la loi internationale, en crimes de guerre, crimes contre l'humanité. » Elle reprend même à son compte le mantra du moment : « Le Hamas est une organisation terroriste. » Elle le répétera plusieurs fois tout au long de l'année qui suit l'attaque. Mais cela ne suffit pas.

Les médias qui l'appréciaient hier la rejettent avec violence. Le tout dans un climat généralisé d'interdiction de manifester toute solidarité avec Gaza : le gouvernement érige le soutien à la Palestine en manifestation d'antisémitisme. Les autorités et leurs porte-voix médiatiques exigent que l'on « transforme notre empathie naturelle à l'égard des victimes israéliennes en un soutien à l'État d'Israël », dénonce Rima Hassan. C'en est trop : de diva, elle devient paria.

Rima Hassan est née le 28 avril 1992 dans le camp de réfugiés palestinien de Neirab, près d'Alep, en Syrie, où les familles de son père et de sa mère se sont installées, après avoir été chassées de leurs villages lors de la création d'Israël en 1948 et de la Nakba (la « catastrophe » de l'exil forcé). Sa mère, institutrice, finira par quitter mari et camp pour atterrir à Niort, dans les Deux-Sèvres, comme femme de ménage. Il lui faudra plusieurs années pour obtenir l'autorisation de ramener auprès d'elle ses deux filles — dont Rima, 10 ans — et ses quatre fils. Nous sommes en 2001.

Huit ans plus tard, Rima Hassan obtient la nationalité française. À 18 ans, elle n'est plus apatride, comme le sont les Palestiniens réfugiés. Après avoir décroché un master de droit international et organisations internationales à l'université Panthéon-Sorbonne en 2016, elle entame une thèse sur « le droit applicable dans les camps de réfugiés », tout en travaillant à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Puis elle occupe, jusqu'en 2023, le poste de rapporteuse à la Cour nationale du droit d'asile (CNDA)1. En 2019, lasse de ne pas trouver d'informations fiables sur les réfugiés, elle crée l'Observatoire des camps de réfugiés, fondé sur un réseau de bénévoles chargé de collecter des informations, mais, aussi, d'enquêter, de cartographier et d'informer sur les camps de réfugiés à travers le monde. De la mobilisation civile à l'engagement politique, il n'y a qu'un pas, franchi dans le sillage des attaques du Hamas et de la riposte démesurée d'Israël.

Insultes et menaces de mort

En vue des élections au Parlement européen le 9 juin 2024, elle accepte de figurer sur la liste conduite par Manon Aubry (La France insoumise, LFI), afin de « faire entendre une voix palestinienne » à Bruxelles, explique-t-elle. Un an et demi plus tard, elle regrette de n'avoir pu obtenir les sanctions nécessaires contre Israël et notamment la suspension de l'accord d'association, conformément au droit international. Mais elle a réussi, avec d'autres, à faire du génocide en cours à Gaza un sujet central. « Qu'elle soit admirée ou critiquée, Hassan est devenue la voix d'une génération déterminée à confronter l'Europe à la politique de Gaza, et elle ne semble pas près de baisser le ton », affirme Politico2, le journal en ligne, conservateur, fondé à Washington, qui l'a classée parmi les 28 personnalités les plus influentes de l'Union européenne (UE).

Mais ce choix de la députation européenne sur une liste LFI — le parti, à la différence des Verts, lui a proposé d'être candidate en position éligible — a un coût. Finis les portraits plutôt sympathiques dans Libération ou Le Monde — lequel devient très actif dans la chasse à cette nouvelle sorcière (lire l'encadré ci-dessous).

Elle est vilipendée pour oser parler d'apartheid et dénoncer la « politique génocidaire » du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Pourtant, au même moment, en janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) conclut explicitement à « un risque de génocide contre les Palestiniens à Gaza ». Une réalité aujourd'hui reconnue par plusieurs instances de l'Organisation des Nations unies (ONU), des historiens israéliens, des organisations non gouvernementales et nombre de juristes…

Dès l'annonce de son engagement électoral, son nom, l'adresse de son domicile et son numéro de téléphone sont diffusés sur les réseaux sociaux. Elle est menacée de viol ou d'assassinat, même dans la rue. Elle doit changer de lieu de résidence. La campagne est si violente que plus de cinq cents élus et personnalités politiques nationales et européennes publient une « Tribune en soutien à Rima Hassan » pointant que « ce que l'on veut faire taire, c'est la Palestine et toutes les voix qui la défendent » (Médiapart, 2 février 2024).

L'initiative est sans effet. Dans son livre sur Les Nouveaux Antisémites, Nora Bussigny, chroniqueuse pour Le Point, Marianne, ou la revue controversée Écran de veille, aurait débusqué la preuve irréfutable de son antisémitisme : quand elle était adolescente, son compte Facebook contenait, accolé à son nom, un double 8, symbole souvent utilisé par les néonazis. La fine limière aurait aussi pu conclure que Hassan était cornaquée par Pékin, les 8 y étant synonymes de chance et d'abondance… Ces chiffres sont plus prosaïquement ajoutés par l'algorithme lors de la création d'un compte Facebook…

La fabrique à polémiques

Les « affaires » montées de toutes pièces se succèdent. La chaîne Youtube Le Crayon extrait d'une interview de Rima Hassan un passage lui faisant dire que « les actes du Hamas [du 7 octobre] sont légitimes ». L'intervention intégrale démontrerait la supercherie, ses propos sur le Hamas ne portant pas sur le 7 octobre. La chaîne refuse de la diffuser.

La jeune militante tente l'exégèse. En vain. Comme le dit avec sa finesse habituelle l'avocat franco-israélien Gilles-William Goldnadel sur CNews le 30 avril 2024 : « Elle a peut-être dit autre chose lors de l'émission Le Crayon, il n'en demeure pas moins que pour Rima Hassan, l'action du Hamas est légitime. » Autrement dit : même si elle ne l'a pas dit, elle pourrait le dire et de toute façon elle le pense. Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette croyance est aussi celle de ministres et de dirigeants politiques.

Anticipant les propos qu'elle pourrait tenir, la direction de l'université Paris-Dauphine, celle de Sciences-Po et l'université de Strasbourg annulent les conférences qu'elle devait animer, prévues respectivement les 6 mai, 22 et 28 novembre 2024, invoquant un « risque de trouble à l'ordre public ». Chaque fois, la censure reçoit le soutien de la ministre de l'enseignement supérieur Sylvie Retailleau puis de son successeur Patrick Hetzel ainsi que du ministre de l'intérieur Bruno Retailleau.

Dans le même temps, Rima Hassan, visée par plusieurs plaintes, va être entendue deux fois par la police dans le cadre d'enquêtes pour « apologie du terrorisme », en avril 2024 puis en avril 2025, où elle est interrogée pendant plus de onze heures d'affilée. L'une des plaintes, formée par le Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme (BNVCA), concerne un tweet adressé aux étudiantes et étudiants de Sciences-Po, les invitant « au soulèvement ». Un autre dépôt de plainte, pour « menaces », est relatif à un échange sur X avec l'eurodéputé des Républicains François-Xavier Bellamy, Hassan dénonçant la proximité de son groupe avec « le régime génocidaire israélien ». En revanche, silence radio sur le fait que, quelques jours plus tôt, le même Bellamy avait publiquement accusé la députée d'être « antisémite », l'empêchant d'occuper l'une des quatre vice-présidences de la commission des droits de l'homme du Parlement européen.

Une autre plainte contre Rima Hassan concerne une citation du psychiatre décolonialiste français Franz Fanon. Une autre, le célèbre poème « Carte d'identité » (1964) du poète palestinien Mahmoud Darwich :

Mais… si jamais on m'affame
Je mange la chair de mon spoliateur
Prends garde… prends garde
À ma faim
Et à ma colère !

La liste est longue et les prétextes aux accusations, divers…

La criminalisation du soutien à la Palestine

Les actions en justice se multiplient, leurs cibles aussi, alors que l'offensive israélienne s'intensifie, donnant corps à une forme de criminalisation du soutien à la Palestine.

L'Union juive française pour la paix (UJFP), le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), la présidente d'Europalestine Olivia Zémor, le secrétaire général de la CGT du Nord Jean Paul Delescaut, l'islamologue François Burgat, ou les députées Mathilde Panot et Danièle Obono en feront les frais…

Il est impossible d'obtenir de données précises sur les plaintes, mais le nombre de jugements prononcés pour « apologie du terrorisme » explose : 131 jugements rendus entre janvier et octobre 2023 ; 452, entre octobre 2023 et novembre 20243.

Ces « abus », selon l'expression de l'ex-juge d'instruction du pôle antiterrorisme Marc Trévédic, relèvent d'une stratégie soigneusement orchestrée. La démultiplication de ces procédures vise à étouffer toute voix critique de la politique d'Israël. Plus elles sont nombreuses, plus les chances d'en voir aboutir augmentent. Elles servent également de prétextes pour interdire conférences ou meetings de qui en fait l'objet.

La grande majorité des dénonciations en justice proviennent d'une poignée d'organisations : l'Union des étudiants juifs de France (UEJF), le CRIF, l'Observatoire des juifs de France, l'Organisation juive européenne (OJE), la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra), quelques personnalités plus ou moins liées à Elnet France et l'inévitable députée de la macronie, représentant les Français de l'étranger dont ceux d'Israël, Caroline Yadan4 — celle-là même qui manœuvre pour faire adopter par l'Assemblée nationale une loi criminalisant toute critique de la politique israélienne, avec la complicité de socialistes comme François Hollande et Jérôme Guedj5. « C'est grâce à notre signalement que Rima Hassan a été convoquée [par la police] pour “apologie de terrorisme” », se vantait-elle sur Facebook, le 21 novembre 2025.

Ces vigies portent toutes, sans complexe, la parole d'Israël en France. En décembre 2024, Médiapart va révéler, avec les « Israel Files »6, sur la base d'e-mails internes du ministère israélien de la justice, les moyens déployés par le pouvoir israélien « pour mener une guerre juridique contre celles et ceux qui combattent les crimes israéliens devant la justice », en France et en Europe, en s'appuyant sur la « participation active du CRIF », notamment contre les militants du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS).

Curieusement, les médias français, qui ne se privent pas de pointer des ingérences russes ou chinoises, ne reprennent pas ces révélations. Le Parlement européen non plus. Le président de la commission spéciale sur l'ingérence étrangère dans l'ensemble des processus démocratiques de l'Union européenne, Raphaël Glucksmann, n'a, lui non plus, rien vu…

Le grand dénigrement

Bien sûr, les propositions de Rima Hassan se discutent, comme celle d'un État binational, qui n'est d'ailleurs pas la position officielle de LFI. Mais cela relève du débat politique. Certaines de ses formulations ne sont pas très heureuses : elle traite de « raclure » Gérard Larcher, président du Sénat, compare défavorablement le ministre français de l'intérieur à son homologue tunisien, soulignant que le premier veut la priver de sa nationalité quand le second « assure [sa] protection lors de [ses] déplacements » à Tunis — les prisonniers politiques tunisiens apprécieront…

La jeune députée n'évite pas toujours le piège des réseaux sociaux, qui poussent aux ripostes immédiates et aux formules chocs. Il est vrai qu'à l'exception de quelques radios et télés alternatives, elle est boycottée par la presse. Y compris quand elle fait partie des rares Français embarquant en juin 2025 sur l'une des flottilles internationales contre le blocus de Gaza, en l'occurrence le Madleen.

La plupart des radios et télévisions publiques commencent par ignorer l'événement, quand, en juin 2025, Causeur ou Marianne, des journaux à la ligne réactionnaire et relais de la politique israélienne, ironisent. Alors qu'Israël arraisonne le bateau dans les eaux internationales et arrête les militants, au lieu de s'inquiéter de cet acte de piraterie, le ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot fustige, à l'Assemblée nationale le 11 juin 2025, la « vacuité d'une opération de com » et en particulier les « gesticulations de Mme Hassan ». Même son de cloche de la part du secrétaire national du Parti communiste français, Fabien Roussel : « Nous ne sommes pas là pour faire du buzz, notre action fait moins de bruit qu'une flottille qui part pour Gaza avec quelques kilos de pâtes et de farine et qui n'y arriveront jamais » (24 juin 2025).

L'humoriste Sophia Aram parlera trois mois plus tard sur France Inter de « deux kilos de pâté végan, un pack de Palestine Coca, et trois boîtes de protection périodiques », portés par des « militants islamistes ++ ». Rima Hassan était alors à bord de la flottille Global Sumud qui a reçu de nombreux soutiens… à l'étranger — dont ceux des gouvernements espagnol et colombien.

Une nouvelle génération d'acteurs politiques

La légitimité de Rima Hassan, en tant que Palestinienne et « enfant de la Nakba », à porter la lutte pour le droit au retour des Palestiniens est aussi ce qui lui vaut une telle charge de la part des relais pro-israéliens. Quand, sur le plateau de C ce soir, l'émission de débat de France 5, le 30 janvier 2023, elle assure avec émotion : « Ici, chacun d'entre vous peut se rendre dans le village de ses grands-parents, au nom de quoi devrais-je en être privée ? », personne ne peut lui porter la contradiction.

Issue de la société civile et de l'immigration, la députée européenne représente une nouvelle génération d'acteurs politiques. Elle a rejoint les rangs de LFI forte de sa liberté de parole et de son expertise de juriste internationale. Cela en fait la cible de la quasi-totalité des partis politiques. Au premier rang de l'offensive se trouvent Emmanuel Macron et ses troupes, qui, après avoir fait imploser la droite, espéraient constituer un « extrême centre » (avec une partie des Républicains et une partie du Parti socialiste) lors de la dissolution de l'Assemblée nationale en juin 2024. La promotion du Nouveau Front populaire par LFI a fait capoter le projet. Depuis, chacun de ses militants doit être déconsidéré.

Pas moins de six ministres ont dénoncé Rima Hassan, l'accusant, au choix, d'apologie du terrorisme, d'incitation à la violence et d'antisémitisme. Ils se sont retrouvés aux côtés de dirigeants et élus socialistes tels Jérôme Guedj, ou des Républicains tels Gérald Darmanin. Elle sert d'épouvantail pour que le cordon sanitaire électoral qui, hier, empêchait l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir frappe désormais LFI. Il s'agit de « faire barrage à LFI », commente le 10 juin 2024 la présentatrice de Radio J Eva Soto. Ce que résume parfaitement Le Point : « Jean-Marie Le Pen est revenu, il s'appelle Rima Hassan. »

Noël Buffet, ministre délégué à l'intérieur, et Patrick Mignot, ministre des relations au Parlement, sont allés jusqu'à réclamer, en mars 2025, sa déchéance de nationalité — ce qui est illégal, Rima Hassan ne bénéficiant pas d'une autre nationalité —, avec l'approbation de Bruno Retailleau. La déchéance est également exigée par Marion Maréchal, Jean-Philippe Tanguy puis Marine Le Pen. Il faut imaginer la violence symbolique que cela représente pour une jeune femme hier apatride. Aujourd'hui encore, Rima Hassan n'arrive pas à contenir son émotion quand elle en parle.

Mais que l'on ne s'y trompe pas. Cette cabale contre elle et LFI révèle un mal plus profond : la gangrène de l'islamophobie gagne progressivement la société. L'éditorialiste Nathalie Saint-Cricq peut assurer tranquillement sur France Info, le 3 décembre 2025, que des dirigeants LFI manient « l'antisémitisme pour séduire les électeurs musulmans » des banlieues qui, par essence, seraient antisémites. Quelques jours plus tard, Alain Minc, conseiller des puissants et théoricien de « la mondialisation heureuse », reprend l'accusation.

Comme le résume fort bien l'auteur étatsunien de romans graphiques Art Spiegelman dans un entretien croisé avec son alter ego Joe Sacco dans Libération, le 20 décembre : « L'antisémitisme est désormais un nom de code pour désigner toute sympathie envers les Palestiniens. » En France, il est devenu bien commode pour légitimer le racisme antimusulman et discréditer toute voix de gauche.

« Le Monde » dans ses œuvres

Avant d'être élue sur la liste La France insoumise aux élections européennes 2024, Rima Hassan était traitée dans le journal Le Monde comme une personnalité émergente dans le paysage français. Ses prises de position sur la Palestine et Israël étaient connues, comme en témoigne son portrait dressé dans M, le magazine du Monde7. Un an après, celui dessiné sur une pleine page du quotidien par Christophe Ayad et Abel Mestre8 ressemble plutôt à un réquisitoire tout en sous-entendus.

Dès le chapeau, les adjectifs donnent le ton : ses positions sont « radicales », ses réparties sont « cinglantes » et son usage des réseaux sociaux est « agressif ». Les deux portraitistes évoquent ensuite la déchéance de nationalité réclamée à son encontre par deux ministres du gouvernement Bayrou, mais aussi par Marion Maréchal et l'imam Hassen Chalghoumi : « Au lieu de se faire oublier, elle a répliqué », commentent-ils. Une accusée qui se défend !

Et quand elle est refoulée à son arrivée à Tel-Aviv, le 24 février 2025, dans le cadre d'une visite d'élus du Parlement européen en Israël et en Cisjordanie, ce n'est pas Israël qui doit rendre des comptes, mais l'élue : son « voyage tenait plus de la provocation que du projet mûrement préparé ». Quant à la contestation du narratif de Tel-Aviv, à laquelle l'eurodéputée procède sans relâche, ils assurent que « Rima Hassan accordera toujours plus de crédit à la version du Hamas qu'à celle de l'armée israélienne. Mais [qu']elle est aussi une élue française et semble parfois l'oublier »…

Le soupçon est permanent, qu'il porte sur l'existence de son mémoire de master ou sur son voyage en Syrie en janvier 2024, présenté comme « troublant », car, d'après les fins limiers, « il fallait alors de bonnes connexions avec le régime Assad pour pouvoir s'y rendre en tant que française ». Rima Hassan, agente secrète syrienne ou fille d'un père collaborateur ? « Elle n'a jamais pris position contre le régime d'Al-Assad », pointe l'article. La jeune femme y entreprenait un voyage de deuil : après la mort de sa mère, revoir son père dans son pays de naissance ; « un voyage personnel, intime, familial », d'après ses mots, ce qui, d'ordinaire, se respecte.

Bienveillants, les deux portraitistes finissent par s'inquiéter pour cette jeune femme. « Se rend-elle compte, écrivent les deux sachants, qu'elle est tout ce qu'exècre le Hamas : une femme, indépendante, de gauche, fumeuse et sans voile, décidée à mener sa vie privée à sa façon ? » Menteuse, palestinienne, pro-syrienne sur les bords, antisémite cachée, Rima Hassan est en plus complètement idiote. Merci de la démonstration.


1La Cour nationale du droit d'asile est une juridiction administrative qui examine les recours des demandeurs du droit d'asile contre les décisions de l'Ofpra.

2« The most powerful people in Europe, 28 Class of 2026 », politico.eu

3Camille Polloni, « Apologie du terrorisme : des condamnations à la hausse depuis le 7-Octobre », Médiapart, 11 octobre 2025.

4Caroline Yadan est élue de la 8e circonscription des Français de l'étranger qui comprend les 145 883 Français inscrits sur les listes consulaires dont 65 137 en Israël, 33 698 en Italie et 23 855 en Palestine, le reste étant réparti en Chypre, Grèce, Vatican, Turquie, Malte et Saint-Marin.

5La proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme » signée par 120 députés (parmi les élus Renaissance, Les Républicains, Rassemblement national et quelques socialistes) n'a pu passer en procédure accélérée le 26 janvier 2026, mais pourrait être représentée prochainement.

6Médiapart, 12-14 décembre 2024.

7Benjamin Barthe, « Rima Hassan, la Palestine chevillée au cœur », M, le magazine du Monde, 14 janvier 2024.

8« Rima Hassan, eurodéputée LFI, trois identités et une obsession : la Palestine », Le Monde, 14 mars 2025.

Omar Alsoumi, « jugé pour avoir fait l'apologie de la révolution décoloniale »

Deux hommes assis, l'un en veste, l'autre en chemise, devant une étagère de livres.

Omar Alsoumi est cofondateur et porte-parole du collectif français Urgence Palestine, sous le coup d'une menace de dissolution. Dans Enfant de Palestine, en librairie le 28 janvier, il raconte son histoire et celle de sa famille palestinienne, ses engagements, notamment pour l'écologie, et pour les droits de son peuple.
Dans l'extrait que publie Orient XXI, il revient sur la répression qui frappe ceux qui luttent pour la libération de la Palestine. Le 6 mai 2026, il sera jugé pour « apologie du terrorisme ».

Un vendredi soir de la fin mai 2025, en sortant du parking où j'ai garé ma Dacia familiale, ma carte bancaire est rejetée lorsque je veux régler. Je tente avec celle de mon compte joint, idem. Je consulte l'application du Crédit Agricole, elle est inaccessible. Je crois à un piratage de mon compte, mais cela n'explique pas que ma carte bancaire de la Banque Postale soit également rejetée. J'en déduis que c'est l'automate du parking qui est défaillant. Je me rends le lendemain à la première heure à un guichet du Crédit Agricole, où le jeune employé m'informe qu'un problème est survenu sur mon compte. Le directeur de la banque m'indique qu'il s'agit d'un problème relevant du siège, qui ne répondra pas avant le mardi suivant. Je vais à la Banque Postale, où est ouvert notre compte joint. La guichetière se montre beaucoup plus directe. Elle me désigne son écran, sur lequel figure un gros encadré rouge : « Votre client fait l'objet d'une mesure de gel des avoirs, aucune opération ne peut être effectuée. »

Un acharnement stupide et dérisoire

J'appelle mon avocate, qui effectue une recherche rapide et me confirme : un décret a été publié dans la nuit. Il stipule :

Les fonds et ressources économiques qui appartiennent à, sont possédés, détenus ou contrôlés par M. Omar SOMI, alias M. Omar AL SOUMI, né le 29 octobre 1981 dans le 14e arrondissement de Paris (75), dirigeant du groupement de fait « Urgence Palestine », ainsi que les fonds et ressources économiques qui appartiennent à, sont possédés, détenus ou contrôlés par des personnes morales ou toute autre entité elles-mêmes détenues ou contrôlées par M. Omar SOMI, alias M. Omar AL SOUMI, ou agissant sciemment pour son compte ou sur instructions de celui-ci, font l'objet d'une mesure de gel des avoirs pour une durée de six mois à compter de la publication du présent extrait au Journal officiel de la République française. La mise à disposition, directe ou indirecte, ou l'utilisation de fonds ou ressources économiques au profit de cette personne et des personnes morales ou de toutes autres entités qu'elle contrôle, détient ou qui agissent sciemment pour son compte ou sur son instruction sont interdites pour une durée de six mois.

Ouf. Ce charabia est long. Je le trouve drôle.

Je suis un peu sonné, mais je prends ces nouvelles avec le sourire. Cet acharnement est stupide et dérisoire. Stupide, car rien ne nous fait peur depuis que nous avons vu, jour après jour, des enfants calcinés dans les bras de leurs parents en pleurs. Comment pourrions-nous encore avoir peur ? Dérisoire, car le gel des avoirs dont il est question concerne mon compte personnel au Crédit Agricole avec un montant créditeur de 0,40 euro, et mon compte joint débiteur en cette fin de mois de père de famille nombreuse. Toutefois, dans la société où nous vivons, ne pas pouvoir utiliser de carte bancaire s'apparente à ne pas posséder de carte d'identité. Un casse-tête et un handicap lourd. Pour percevoir mon salaire, j'ai dû écrire à la direction générale du Trésor afin qu'elle en autorise la réception par ma banque. Tous les mouvements sur mon compte sont bloqués — sauf ceux autorisés expressément par les agents du ministère de l'économie et des finances. Je suis comme sous curatelle. Les voies de recours juridiques sont vaines : la loi est très claire, le ministère de l'intérieur peut sans jugement ni justification geler les avoirs de toute personne ou organisation. Motif : lutte antiterroriste.
Le fait que je fasse partie des dirigeants d'Urgence Palestine suffit à mobiliser une loi antiterroriste pour priver ma famille de ses moyens de subsistance et nous mettre sous des restrictions ultra-sévères.

Dès le début, le ministre de l'intérieur a voulu inscrire la dissolution d'Urgence Palestine dans la lutte contre ce qu'il appelle « l'entrisme des Frères musulmans ». J'ai souvent travaillé avec des personnes proches ou issues de cette mouvance. Je les plains pour toute la violence qu'elles subissent. Torturées à mort en Égypte alors que leur mouvement a gagné les seules élections démocratiques du pays, étranglées en France malgré tous les compromis réalisés. Leurs réseaux sont en total retrait de la mobilisation actuelle, contrairement à 2009, quand nous avons connu les plus importantes manifestations pour la Palestine de l'histoire du pays. Et en l'occurrence, Urgence Palestine, qui accueille cordialement toutes les forces qui partagent sa plateforme politique et ses valeurs, ne compte pas dans ses rangs de représentants de cette tendance parmi d'autres de l'espace social et politique musulman. Ce sont les Émiratis qui dans le monde arabe sont devenus les fers de lance de la lutte contre les Frères musulmans. On ne peut exclure que leur action ait influé sur le candidat potentiel Retailleau. Ce qui est sûr, c'est que le lobby pro-israélien Elnet est à l'initiative du meeting « Pour la République, la France contre l'islamisme ! » durant lequel, quelques semaines avant l'attentat islamophobe de La Grand-Combe1 le ministre de l'intérieur a proclamé : « À bas le voile ! », tandis qu'une autre intervenante appelait à « s'armer physiquement ». Ces propos ne sont-ils pas une incitation à la haine et à la violence contre les musulmanes et les musulmans ? La réponse ne fait pour moi aucun doute.

(…)

Quand la police débarque

5 novembre 2025. Je me suis réveillé vers 5h30, c'est encore un peu tôt pour la prière de l'aube. J'ai regardé d'un œil endormi les nouvelles sur mon téléphone : Zohran Mamdani a gagné les élections à New York. Voilà une nouvelle qui fait plaisir. Je somnole encore quand des coups violents font trembler la maison familiale. Il est 6h09. J'ai tellement de chance, je suis plein de gratitude : j'ai une famille que j'aime, une épouse belle, forte et brillante, des enfants vifs et curieux, nous habitons une maison avec un grand jardin à l'entrée du domaine naturel où nous avons notre ferme. Ma vie est celle d'un grand privilégié. Ce n'est pas parce que je m'ennuie ou que mon esprit est troublé que je milite contre le sionisme et le colonialisme, pour la libération de la Palestine. C'est parce que c'est ainsi que je conçois la responsabilité de notre génération.

Quand la police débarque à la maison, je ne ressens pas une once de peur, mais fais preuve d'une attention lucide autant que faire se peut : protéger notre intimité, veiller à la sécurité de nos enfants, préserver la dignité de notre foyer. Nous étions préparés à ce risque. Nous en avions beaucoup parlé avec mon épouse et les enfants après les vagues répressives du printemps qui annonçaient l'intention du gouvernement de dissoudre Urgence Palestine. Les forces de l'ordre étaient déjà venues à quinze, en mon absence, de nuit, terrorisant ma famille. C'était juste avant que mes comptes ne soient gelés. Perquisitions, gardes à vue, assombrissent depuis longtemps le quotidien de nos luttes antiracistes et anticoloniales, et de plus en plus celui des luttes sociales et écologistes. Près de 500 personnes ont avant moi subi la violence d'être accusés d'apologie du terrorisme par le pouvoir français aligné sur son allié israélien. Dès le 10 octobre 2023, une circulaire du ministre de la justice appelait les procureurs à « une réponse pénale ferme et rapide » à l'apologie du terrorisme, qu'il définissait comme « la tenue publique de propos vantant les attaques [du 7 octobre 2023], en les présentant comme une légitime résistance à Israël ». Nous étions prévenus. Nous avons passé ces deux années de lutte à trouver les mots qui nous permettraient de défendre la légitimité de la résistance anticoloniale sans donner au gouvernement les moyens de nous écraser à bon compte.

Notre collectif Urgence Palestine, fondé après le 7 octobre 2023, n'a pas pris position sur les événements des premiers jours suivant le début de cette bataille du Déluge d'Al-Aqsa. Par-delà les actions militaires de ces jours pleins de brouillard de guerre et de propagande, subsiste une incompréhension entre l'espace occidental et l'espace arabe qu'il convient de lever : ce qu'on appelle la « bataille du Déluge d'Al-Aqsa » dans le monde arabe, c'est l'ensemble de cette période de deux ans. Le Déluge d'Al-Aqsa inclut ces longs mois de guerre génocidaire visant à détruire la résistance palestinienne et sa base sociale, cette lutte farouche de tout un peuple pour déjouer les plans de la machine de guerre coloniale et cette mobilisation sans frontières pour la libération de la Palestine.

Dès les premiers instants de la perquisition, mon jeune fils a pu rejoindre mes filles à l'étage sans être trop exposé à la brutalité des allées et venues de cette brigade armée dans notre foyer. La perquisition n'a pas trop duré, mon téléphone a été saisi avant d'être mis sous scellé. Comme mon ordinateur, et avec lui la version originale du manuscrit de ce livre, balancé dans l'armoire du commissariat en attendant mon jugement.

(…)

Ce matin nous offre un somptueux lever de soleil sur le chemin du cachot. Si on jauge une civilisation à l'aune de ses prisons, alors la France croupit dans un crépuscule délabré et puant. Nous sommes jusqu'à cinq dans une cellule qui compte quatre maigres matelas à même le béton et trois couvertures usagées. Les toilettes débordent d'une nuée pestilentielle, collante et âcre. Ce commissariat est fait pour humilier. Comme la répression vise à faire peur et douter. J'oscille entre gravité et détachement amusé. Ce n'est pas juste et c'est violent ce que ma famille, mes camarades et moi subissons. Cependant, il est dérisoire et ridicule que la France s'en prenne de façon aussi grossière à des personnes qui ne font que défendre le droit d'un peuple à vivre libre sur sa terre. Nous faisons face à une oppression inacceptable. Néanmoins, ce n'est rien par rapport aux sacrifices des résistants qui sont nos références. Nous sommes en France.

En Palestine occupée, dans les geôles coloniales, nos frères et sœurs détenus le sont sans procès, sans avocat, soumis à la torture, aux pires sévices et privations. Le Parlement israélien s'apprête à voter un texte de loi permettant d'infliger la peine de mort aux prisonniers palestiniens. Avant même cela, depuis le 7 octobre 2023, plus de 80 prisonniers sont tombés en martyrs en détention. Chacun a un nom, une histoire, une famille. C'est sans doute d'eux dont il faudrait parler ici. Toutefois, beaucoup ont besoin de figures d'identification plus proches pour se sentir concernés, alors j'essaie de faire le trait d'union entre toutes ces histoires : nous sommes ici de petits résistants élevés par les grands résistants qui sont là-bas. En France, je suis avec des prévenus de droit commun : des personnes qui, selon les cas, ont braqué, cambriolé, conduit en état d'ivresse, trafiqué de la cocaïne ou sont sans papiers. Il y a une femme aussi, dans une cellule solo dans notre aile mixte. Elle a mis un coup de couteau à son compagnon violent.

« Je préfère citer Jésus »

(…) Une expertise psychiatrique a été exigée avant de m'envoyer au tribunal. Je ne suis pas fou, plutôt mature et raisonnable même, à en croire le médecin d'origine roumaine qui a fui la dictature quelques décennies avant d'être réquisitionné pour m'examiner. Il me parle de Gandhi et de Ceaușescu. Je ne lui parle ni de Macron ni de Retailleau. Je préfère citer Jésus, Issa, le plus illustre des enfants de Palestine. Voilà une heure plutôt plaisante parmi celles passées au trou. Lors des auditions, j'ai choisi de garder le silence. Ce sont les conseils de mon avocate et le fruit de l'expérience accumulée de nos luttes. Quand l'officier de police judiciaire me montre la vidéo d'un extrait tronqué de mon discours lors d'une manifestation de novembre 2024, je n'ai rien à déclarer.

J'aurais tant à dire, à expliquer, à détailler. Mais ce n'est pas le moment, pas le lieu, pas le cadre. Si nous étions à égalité dans un échange sincère, peut-être pourrais-je le lui faire comprendre. Mais ce n'est pas de lui ni de moi dont il est question ici. Nous sommes les acteurs du face-à-face inégal entre un État qui souhaite anéantir la résistance anticoloniale et ce peuple parmi les peuples, en lutte contre la tyrannie et pour la libération. Je m'amuse de cette situation.

Je le regarde en souriant. C'est l'expression d'un enfant de Palestine plein de confiance, empli d'une paix joyeuse et enjouée. Il note à plusieurs reprises sur le procès-verbal de l'audition : « Le prévenu sourit », « Le prévenu fait un large sourire ». C'est là encore un de ces échos entre notre infime résistance et la grandeur de notre héritage. L'officier de police ignore sans doute qu'en 1957, accusée de terrorisme, la résistante algérienne Djamila Bouhired2, à la sentence du juge français qui lui annonce sa condamnation à mort, a répondu par un immense éclat de rire.

Je suis un tout petit, juché sur les épaules de géants. Je ne signe pas le PV, considérant que la mention de ces sourires pourrait être prise pour un affront par le juge — un signe de cette désinvolture que les profs nous reprochaient au collège pour mieux nous punir. Il ne s'agit pas de cela, c'est infiniment plus profond, et peut-être indicible. Au fond, nous savons ce qu'ils ne savent pas, nous avons ce qu'ils n'ont pas. Et nous serions heureux de tout partager si seulement ils renonçaient comme nous à vouloir prendre ce qui nous est confié, mais ne nous appartient pas.

Je vais être jugé pour avoir fait l'apologie de la révolution décoloniale. (…) Lors d'un discours sur un camion dans une manifestation en novembre 2024, j'ai parlé d'amour et de fraternité sans frontières, de notre exigence de droit et de justice. Dans cette manifestation et tant d'autres, j'ai dit que nous étions résolument les héritiers des luttes anticoloniales pour l'indépendance, de celles et ceux qui ont caché les juifs durant la Seconde Guerre mondiale, résisté au nazisme et au fascisme. J'ai fait l'éloge de nos révolutions passées et à venir. En deux années de mobilisation, j'ai parlé dans des dizaines d'événements, manifestations, conférences, débats, interviews. Je n'ai pas su consigner toutes ces phrases, ces arguments, ces faits, témoignages, analyses. Ce qui m'est reproché consiste en une phrase, détachée de tout contexte, suspendue entre les guillemets de l'accusation, entre des articles numéro xy alinéa lambda du Code pénal. En effet, j'ai lancé : « Est-ce qu'on est d'accord pour continuer d'être ce déluge, ce Déluge d'Al-Aqsa, qui partout à travers le monde, inonde les rues, inonde les âmes, inonde les consciences, ce déluge qui déborde, ce déluge qui amène l'eau de la vie et qui fait pousser les graines de la résistance et de la libération ? ». Cette phrase semble remplir les critères de ce que le ministère de la justice français aurait à me reprocher. Pour ma part, je récuse le jugement d'un régime politique complice du génocide de mon peuple, qui continue à livrer des armes et à offrir l'impunité aux criminels de guerre sionistes.


1NDLR. Le 25 avril 2025, Olivier Hadzovic tue de 57 coups de couteau Aboubakar Cissé, un Malien de 22 ans, dans la mosquée de la Grand-Combe dans le Gard. Olivier Hadzovic a signé son acte dans une vidéo à la suite de son crime où il profère des propos islamophobes.

2Résistante algérienne, arrêtée par l'armée française, torturée, elle sera condamnée à mort en 1957, elle sera graciée par le général de Gaulle.

Égypte. La révolution perdue du 25 janvier 2011

L'image présente une composition graphique avec plusieurs chars d'assaut stylisés, de couleur verte, entourant une scène centrale. Deux silhouettes humaines portent une pancarte sur laquelle est inscrit le mot

Onze jours après le départ de Zine El-ABidine Ben Ali en Tunisie, plusieurs associations égyptiennes appellent à descendre dans la rue, malgré l'état d'urgence en place depuis 1981. Les manifestants réclament dans un premier temps plus de droits économiques, sociaux et politiques, sous le slogan « Pain, liberté et justice sociale » (‘Aich, horreya, ‘adala egtima'iya). Mais très vite, ils demandent à leur tour la chute du régime de Hosni Moubarak, installé depuis près de 30 ans.

Une date symbolique

Contrairement à la Tunisie, le départ de la révolution égyptienne n'est pas spontané. La date du 25 janvier est symbolique : c'est la fête de la police, en hommage aux forces de l'ordre qui avaient tenu tête, en 1952, aux troupes d'occupation britanniques. Cinquante-neuf ans plus tard, la police est devenue le symbole de la répression du régime. Sa violence est illustrée par le cas de Khaled Saïd, 28 ans, battu à mort par deux policiers à Alexandrie, en juin 2010. Son comité de défense « Nous sommes tous Khaled Saïd » (Kollena Khaled Saïd) est signataire de l'appel du 25 janvier, ainsi que le mouvement « Kefaya » (Assez), formé en 2004, ou encore le Mouvement des jeunes du 6 avril, constitué après les grèves ouvrières de 2008. Car ce sont autant l'État policier, le clientélisme que la politique économique néolibérale du régime de Moubarak que les manifestants dénoncent.

La vague de révolte touche tout le pays. Au Caire, elle se concentre place Tahrir où les manifestants campent jour et nuit. Les Ultras — supporters de football organisés et habitués aux affrontements avec la police — viennent les soutenir, notamment contre les baltagiya, des bandits à la solde du pouvoir.

« Le peuple et l'armée ne font qu'un »

Le 11 février 2011, Moubarak, lâché par l'armée qui n'appréciait pas que les proches du président lui disputent l'économie du pays, abandonne son poste. Les manifestants scandent « Le peuple et l'armée ne font qu'un » (Echa'b wel guich, id wahda), tandis que le Conseil suprême des forces armées (CSFA) annonce assurer la transition jusqu'aux prochaines élections législatives et présidentielle. Mais l'État profond reste en place.

La lune de miel sera de courte durée. Les tensions reprennent entre armée et civils qui craignent un régime militaire. En témoignent les événements de Maspero, siège de la télévision officielle, où une foule de manifestants est violemment réprimée le 9 octobre 2011. Le bilan sera de 25 morts et plus de 300 blessés.

Les législatives se tiennent entre fin novembre et mi-janvier 2012. La confrérie des Frères musulmans, clandestine sous Moubarak mais implantée dans la société grâce à son réseau caritatif, fonde le Parti liberté et justice (PLJ). Elle obtient 47 % des suffrages.

Le premier président civil… et islamiste

Le PLJ présente Mohammed Morsi à la présidentielle de mai 2012. Ce dernier affronte au second tour Ahmad Chafiq, général et dernier premier ministre de Moubarak et l'emporte de justesse avec 51 % des suffrages, grâce à l'appui d'une partie de la gauche et des libéraux.

Mais les Frères musulmans ont du mal à conforter leur assise politique, d'autant qu'ils ne cherchent pas à maintenir les alliances qui ont permis à Mohamed Morsi de gagner. Ils se heurtent aux résistances des militaires et du secteur juridique, ainsi qu'à la majorité des médias qui leur reste hostile. Aux premiers, ils concèdent une large autonomie notamment financière, même si Morsi a limogé en août 2012 le maréchal Tantawi, chef du CSFA, pour nommer à sa place un certain Abdel Fattah Al-Sissi. Avec les magistrats, un bras de fer est engagé, et le président est accusé de vouloir évincer tout contre-pouvoir et de « frériser l'État ».

La crise économique aigüe et les pénuries alimentent le mécontentement de la population. Les manifestations reprennent, avec de violents affrontements entre pro et anti-islamistes. Elles culminent avec l'appel du 30 juin 2013 à destituer Morsi. Si cette manifestation reflète le rejet des islamistes, la manipulation par l'État profond n'y est pas étrangère.

Retour à la case militaire

Cette fois, l'armée impose un ultimatum au président élu, sommé de se plier à « la volonté populaire ». Le 1er juillet, Morsi est destitué et arrêté. Une vague de répression terrible s'abat sur ses partisans, notamment place Rabaa Al-Adawiya où plus de 800 de ses partisans sont massacrés le 14 août. La confrérie est dissoute et ses membres sont arrêtés et jugés de manière expéditive. Les peines de morts sont prononcées par centaines.

Sissi est désormais à la tête du pays. L'alliance qui s'était forgée le 30 juin se disloque. Depuis, toute voix dissonante est interdite, qu'elle vienne des journalistes, des militants des droits humains ou des artistes.

Iran. Cartographie d'un soulèvement

Manifestation avec des flammes et de la fumée, foule en arrière-plan.

La dernière révolte a réussi ce qu'aucune mobilisation précédente n'était parvenue à accomplir depuis l'instauration de la République islamique : convoquer simultanément l'ensemble des strates sociales, géographiques et générationnelles qui, au cours des dernières années et à différents moments, s'étaient mobilisées, mais séparément. Retour en cartes sur les différentes étapes de cette mobilisation, marquée par une répression d'une violence extrême de la part du régime.

Face aux sources limitées d'information, cette analyse repose principalement sur l'exploitation de données issues des réseaux sociaux (Telegram, Instagram, X), ainsi que sur des entretiens et échanges conduits avec des personnes présentes en Iran ou qui en sont récemment revenues.

À la fin de l'année 2025, le toman s'effondre, les prix s'envolent, et le bazar de l'électronique et de la téléphonie de Téhéran se vide (Alaeddin, Charsou Mall et le Grand Bazar). Ces commerçants sont les premiers, le 28 décembre 2025, à baisser le rideau et à descendre protester dans les allées du Bazar. La grève est rapidement suivie par d'autres marchands.

Politiquement, l'identité de ceux qui protestent est importante. Historiquement conservateurs, souvent religieux, les bazaris sont peu enclins à la contestation politique. Ils avaient été le fer de lance de la révolution de 1979. Depuis, ils entretiennent des liens de loyauté structurels avec l'État. Leur mobilisation signifie que l'État n'est plus en mesure d'assurer sa fonction minimale : faire tenir l'économie.

Carte colorée de l
Carte des provinces de l'Iran
France diplomatie

La contestation se généralise

Dès l'après-midi du second jour, le 29 décembre, la contestation passe du Bazar aux rues de Téhéran où des cortèges se forment. Les manifestants scandent « Âzâdi ! » (Liberté) et « Mort au dictateur », faisant glisser la mobilisation vers des revendications politiques. De premières manifestations éclatent en province, à Zanjan (ville turcophone à l'ouest de Téhéran), Qeshm (île du sud de l'Iran) et Hamedan (grande ville de l'Ouest iranien, avec une population turcophone, kurde et persane).

Au troisième jour, la contestation se diffuse dans les grandes villes du pays : Mashhad, Karaj, Yazd, Kermanshah, Shiraz, Ispahan, en particulier dans leurs bazars (fer, textiles, meubles, fruits et légumes). La classe moyenne inférieure des centres-villes, appauvrie par une inflation hors de contrôle, est la première à rejoindre le mouvement. Avec des salaires avoisinant les 90 dollars (77 euros) mensuels, et des prix alimentaires en forte hausse, les ménages les plus modestes ont atteint un point de rupture.

Le 31 décembre, la contestation se diversifie socialement avec l'arrivée d'étudiants, notamment ceux des universités Amir-Kabir et Sharif à Téhéran, de l'université technologique d'Ispahan, de l'université de Yazd et de l'université Khayyam de Mashhad.

À partir du 1er janvier, les villes petites et moyennes (entre 10 000 et 100 000 habitants) rejoignent la contestation. C'est principalement le cas dans les petites villes marginalisées du Zagros, la chaine montagneuse traversant le pays du centre-sud vers l'ouest, qui deviennent des foyers majeurs de mobilisation en raison de la régularité et de l'intensité des manifestations. Ce phénomène est particulièrement visible dans le Lorestan (Lordegan, Kuhdasht, Azna), Ilam (Abdanan), Kermanshah (Eslamabad-e gharb), Fars (Marvdasht, Arsanjan), Chaharmahal et Bakhtyari (Farsan), Hamedan (Nahawand), où l'économie locale repose sur un tissu mélangeant agriculture, industrie et petit commerce. Leur tissu social est souvent religieux et conservateur, traditionnellement en retrait lors de cycles de contestation, comme « Femme, vie, liberté » (FVL), en 2022–2023. Leur entrée inaccoutumée dans les manifestations a été très médiatisée sur les réseaux sociaux et a contribué à inciter d'autres catégories sociales à rejoindre un mouvement de plus en plus politique.

Effondrement du contrat social

C'est dans ces strates que l'État venait traditionnellement trouver sa base sociale et idéologique lors des élections ou d'évènements nationalistes ou religieux. C'est également là qu'il puise ses forces de sécurité (police, milices, Gardiens de la révolution et armée). Pendant longtemps, il était même prestigieux au Lorestan de compter un membre de sa famille dans les forces de sécurité. Autrement dit, celles-ci présentent un profil socioculturel proche de celui d'une partie des manifestants. Toutefois, par le biais des délocalisations territoriales des unités et de l'encadrement idéologique des troupes par la propagande d'État, elles perdent leurs liens de proximité avec les populations locales et demeurent, en apparence du moins, fortement soudées.

Le basculement de ces populations dépasse les seules questions économiques et traduit donc l'effondrement d'un contrat social tacite dans ces régions : loyauté contre protection, emploi et reconnaissance symbolique. Les régions du Zagros figurent parmi les plus touchées par le chômage. Selon le Centre de statistiques iranien, le taux officiel a atteint 12 % en 2023 — probablement très sous-estimé —, contre 8,1 % au niveau national. Quatre des sept régions les plus touchées se trouvent dans «  l'arc zagrossien  ».

Mobilisation des classes moyennes

Les 1er et 2 janvier, des quartiers populaires et de classe moyenne de grandes villes où l'on retrouve employés, étudiants, petits boutiquiers, salariés, chômeurs, ouvriers, deviennent le théâtre de manifestations (quartiers de Tehranpars, Narmak, Naziabad, Sadeghieh à Téhéran, Arak, Rasht, Hamedan). Mais les banlieues populaires de Téhéran, actives dans les manifestations de 2019, ne se sont pas mobilisées en masse. La mobilisation ne se limite pas à la jeunesse. Sur de nombreuses vidéos, en particulier dans les milieux industriels et ruraux, on voit manifester des quinquagénaires et sexagénaires, une génération traditionnellement peu contestataire.

Les 2 et 3 janvier, les funérailles de manifestants agissent de nouveau comme des catalyseurs de contestation, en particulier dans les villes petites et moyennes. Le 4 et 5 janvier, les grèves continuent dans le grand Bazar de Téhéran (tissu, or, électronique), et les manifestations s'étendent dans des villes de la Caspienne (Rasht, Lahijan, Sari). Des syndicats de chauffeurs routiers, de retraités et de commerçants, ainsi que des associations d'écrivains, apportent leur soutien aux manifestations. Qu'ils soient formels ou informels, ces réseaux syndicaux constituent une source d'inquiétude majeure pour l'État, dans la mesure où ils ont déjà été, par le passé, à l'origine de mouvements sociaux et de grèves d'ampleur.

Au onzième jour de la contestation, le mercredi 7 janvier, la répression fait 29 morts et 2 217 arrestations selon l'organisation Human Rights Activists in Iran (HRANA). Malgré cette violence, la mobilisation se poursuit et des actions de sabotage ciblent des symboles du régime : des bases de miliciens, des fondations Khomeiny et les sièges des gouvernorats.

Iran. Cartographie d'un soulèvement — Du Bazar de Téhéran aux provinces.

Le retrait relatif des périphéries ethniques et religieuses

Pendant toute cette période, certaines régions demeurent en retrait de la mobilisation. Si les régions kurdes à majorité chiite et de langue kalhor (provinces d'Ilam et de Kermanshah)1, se mobilisent intensément, le Kurdistan et les zones kurdes de l'Azerbaïdjan occidental, dans le nord-ouest, (majoritairement sunnites, de langue sorani ou kurmandji) restent prudentes et sortent peu, alors qu'elles étaient le cœur du mouvement FVL en 2022-2023.

Les partis kurdes, très bien implantés dans les régions à dominante sunnite, sont divisés sur les stratégies à adopter et l'objectif de la contestation. Ils n'appellent donc pas à des manifestations. À l'inverse, dans les régions kurdes à majorité chiite (Ilam, Kermanshah) l'implantation moins forte des partis kurdes, le branchement aux chaines satellitaires persanophones de la diaspora, la cohabitation d'un sentiment nationaliste kurde et iranien, font que ces populations suivent davantage les dynamiques internes à l'Iran central.

Même constat au Baloutchistan, dans le sud-est du pays, qui ne connaît pas de manifestation massive dans cette première phase. Dans ces deux régions, le traumatisme de la répression de FVL est encore très vif : près de la moitié des 551 morts recensés entre 2022 et 2023 (Iran Human Rights) en étaient originaires.

D'autres espaces, comme l'Azerbaïdjan, dans le nord-ouest du pays, et à la population majoritairement turcophone, se tiennent également à distance de la contestation. Nos entretiens suggèrent que la forte visibilité de slogans monarchistes dans les vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux et les chaines satellitaires agissent comme un repoussoir pour nombre de citoyens kurdes, baloutches, arabes ou azerbaïdjanais. À leurs yeux, l'époque des Pahlavi fut marquée par la répression, les inégalités de développement et de richesse à travers le pays et la population, et le déni des identités culturelles.

Iran. Cartographie d'un soulèvement. Comparatif avec Femme, vie, liberté (2022–2023).

Une répression totale

Le 8 janvier, la contestation entre dans une seconde phase. Les partis kurdes en exil appellent finalement à une grève générale. Elle est suivie massivement par les commerçants de toutes les régions kurdes et soutenue par d'autres grèves dans le pays, selon l'ONG kurde Hengaw et des vidéos parvenues des rues des bazars locaux. Dans le même temps, des dignitaires religieux baloutches déclarent leur soutien à la contestation, entrainant de nombreux Baloutches dans la rue, le lendemain, après la prière du vendredi.

Dans les grandes villes du pays (Téhéran, Karaj, Mashhad, Hamedan, Shiraz, Ispahan), la vague devient massive et transversale. À Téhéran, par exemple, les manifestations ont lieu des quartiers huppés (Za'feranyeh, Shahrak-e Gharb, Sa'adat Abad), aux quartiers de classe moyenne (Vanak, Narmak, Pounak), en passant par les quartiers populaires (Sattar Khan, Naziabad) et la banlieue ouvrière (Eslamshahr). Les appels de Reza Pahlavi sur les réseaux sociaux et les chaines satellitaires viennent sans doute renforcer ces manifestations. Les slogans monarchistes se multiplient au sein des manifestants, sans que l'on puisse en vérifier la proportion exacte.

La mobilisation dépasse alors, par sa diversité, le mouvement vert de 2009, qui avait rassemblé jusqu'à 3 millions de personnes à son apogée2, mais qui était resté principalement cantonné à Téhéran et aux classes moyennes et supérieures. Elle excède également le mouvement « Femme, Vie, Liberté », lequel s'étendait sur un large spectre socio-spatial mais ne comptait, selon les estimations du renseignement militaire israélien (Aman), qu'environ 43 000 personnes dans la rue à son paroxysme. La mobilisation actuelle se distingue enfin par l'implication importante d'une partie des classes populaires et des classes moyennes appauvries, déjà engagées lors des vagues de contestation de 2017 à 2019.

Iran. Cartographie d'un soulèvement — Du Bazar aux différents quartiers de Téhéran.

Dans la nuit du jeudi au vendredi 9 janvier (treizième jour de mobilisation), le mouvement devient plus massif. Il est réprimé avec une grande violence. L'État décide alors d'interrompre les communications internationales et internet. Il déploie également des brouilleurs militaires visant à neutraliser les connexions satellitaires comme Starlink. Cette stratégie entend empêcher la coordination des mobilisations et, surtout, étouffer la circulation des vidéos de mobilisation et des preuves de la répression. Cette coupure totale rend difficile la compréhension des évènements qui suivent.

Les rares témoignages et vidéos parvenus entre le 9 et le 16 janvier, dernier jour de mobilisation, font état d'une intensification rapide et simultanée de la contestation au cours des 9 et 10 janvier, particulièrement à la tombée de la nuit. Ils décrivent également de véritables scènes de massacres : tandis que l'État qualifie les manifestants de « terroristes », des mitrailleuses sont installées dans les villes, les miliciens tirent à hauteur de tête et des snipers sont déployés au sommet des immeubles. Téhéran et Mashhad semblent avoir été particulièrement frappées, alors que les informations en provenance des autres régions restent, à ce stade, lacunaires. La circulation de miliciens bassijis à motos la nuit tombée, et l'usage de la terreur par la répression sanglante, semblent avoir mis un terme aux protestations. Pour le moment, du moins.

Le nombre de manifestants tués identifiés par HRANA atteint les 4 251 au 21 janvier 2026, tandis que 9 049 autres victimes potentielles restent à identifier. L'organisation compte également 26 314 personnes emprisonnées, dont certaines risquent la peine de mort. Par ailleurs, Mai Sato, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits humains en Iran, indique qu'une mission internationale devrait être dépêchée afin d'évaluer si les récents faits peuvent relever de crimes contre l'humanité.

Le retour apparent à un statu quo autoritaire ne doit toutefois pas masquer la profondeur des transformations à l'œuvre. L'effondrement du contrat social dans des régions longtemps considérées comme des bastions de loyauté, la politisation accélérée de catégories traditionnellement conservatrices, et l'extension durable de la contestation à l'ensemble du territoire constituent autant de lignes de fracture qui fragilisent les fondements mêmes du régime. L'évolution des semaines à venir, notamment autour des rituels de deuil et de la cérémonie du quarantième jour — qui ont historiquement servi de catalyseurs à de nouvelles mobilisations —, permettra de déterminer si cette séquence s'inscrit dans une temporalité plus longue de crises cycliques, ou si elle ouvre la voie à une recomposition plus profonde du champ politique iranien.

Entre vide politique et récupérations extérieures

L'Institut d'études pour la sécurité nationale (INSS), proche des milieux du renseignement israélien, et le média iranien Radio Zamaneh, basé à Amsterdam et plutôt situé à gauche, ont chacun mené des analyses quantitatives des slogans scandés lors des mobilisations. Malgré leurs positionnements idéologiques très différents, leurs résultats convergent largement : entre 54 et 65 % des slogans relèvent d'une opposition frontale au régime et à la figure du Guide Khamenei (« Mort à Khamenei », « Mort à la dictature »), sans qu'un projet politique structuré n'émerge pour autant. Cette configuration ne traduit pas seulement un rejet radical de l'ordre existant, mais révèle aussi une impasse, marquée par la répétition de slogans anciens et par l'absence de propositions politiques alternatives.

Ce vide politique contribue à expliquer la place croissante occupée par les slogans monarchistes, appelant au retour de Reza Pahlavi ou exprimant une nostalgie de l'époque du chah. Ceux-ci représentent entre 20 et 27 % des slogans recensés par les mêmes études (« Reza chah, que ton âme repose en paix », « Pahlavi va revenir », « Vive le roi »), une proportion qui semble s'être accrue au fil des jours. Les entretiens montrent par ailleurs que nombre de manifestants, y compris non monarchistes, reprennent ces slogans par mimétisme, faute d'alternative perçue comme crédible, considérant Reza Pahlavi non comme un horizon politique, mais comme une solution transitoire.

Cette dynamique est renforcée par le rôle central des chaines satellitaires de la diaspora et les déséquilibres médiatiques que cela produit. Deux chaines populaires soutiennent massivement Reza Pahlavi et mènent depuis plus d'une décennie, en particulier durant le mouvement « Femme, Vie, Liberté », une intense activité médiatique visant à le présenter comme l'alternative politique la plus légitime. En surmédiatisant sa figure et en donnant à voir le mouvement comme majoritairement monarchiste, ces médias participent à une forme de prophétie autoréalisatrice : certains Iraniens finissent par y croire et à agir en conséquence, contribuant ainsi à renforcer le mouvement.

Ajoutons à cela les tentatives de récupération politique de la mobilisation par des acteurs extérieurs, en particulier Israël, qui soutient de longue date toute initiative susceptible d'affaiblir le régime iranien. Durant la révolte, plusieurs médias israéliens, citant des sources sécuritaires anonymes, ont affirmé qu'Israël menait des opérations clandestines en Iran. Cette idée a été reprise par l'ancien secrétaire d'État américain Mike Pompeo, qui a déclaré : « Bonne année à tous les Iraniens dans les rues. Et aussi à tous les agents du Mossad qui marchent à leurs côtés. »

Cette situation reflète plus largement le désert politique interne produit par des décennies d'appauvrissement du champ politique iranien : assassinats, emprisonnements, interdictions et exils successifs d'acteurs politiques, d'organisations, de syndicats et d'intellectuels ont empêché tout renouvellement idéologique durable. Il faut rappeler enfin qu'en 2024, près de 13 millions d'électeurs ont encore voté pour le candidat ultraconservateur Saïd Jalili, proche du bureau du Guide. Comment penser, dans ces conditions, une transformation politique qui ne fasse pas l'économie de ces segments sociaux encore loyaux au régime ?


1On différencie quatre groupes de langues kurdes en Iran : le kurmanji, parlé autour de Ouroumyeh, dans l'Azerbaïdjan occidental, le sorani parlé principalement dans la province du Kurdistan et de Kermanshah, le hawrami parlé dans les deux mêmes provinces, mais très minoritaire, et le kalhori, parlé dans les provinces de Kermanshah et de l'Ilam.

2Selon Mohammad Ghalibaf, le maire de Téhéran de l'époque.

L'inévitable transition en Iran

Un homme dans un caddie, entouré d'une foule en mouvement dans une rue animée.

Malgré la répression, les manifestations s'étendent en Iran. Mais les scénarios de sortie de crise restent incertains et multiples : une intervention militaire étasunienne, le retour du chah souhaité par Israël, l'effondrement interne qui déboucherait sur un chaos ou l'émergence d'un homme fort à l'intérieur du régime.

Depuis près d'un demi-siècle, on annonce comme imminente la fin de la République islamique. Mais jamais jusque-là n'ont été réunies les forces de contestation, souvent contradictoires, qui avaient créé en 1979 un consensus pour renverser le chah. Malgré la répression toujours violente, les révoltes populaires sont incessantes en Iran, mais dispersées sur le plan géographique ou social. Les groupes sociaux se révoltent, chacun à leur tour, autour de revendications ponctuelles et de slogans, sans vraiment inquiéter le pouvoir en place. En 2019, les banlieues populaires s'étaient insurgées contre la hausse de l'essence ; en 2022, les jeunes femmes contre le port du voile ; depuis le 28 décembre 2025, les petits commerçants et les chefs de famille modestes contre l'hyperinflation.

Cependant, cette dernière révolte est très différente des précédentes. Les revendications économiques sont directement liées au fonctionnement, à la structure politique de la République islamique. Le point de départ se trouve dans le rejet par les factions conservatrices du Parlement du projet de budget de l'année 1405 (débutant le 21 mars 2026), présenté le 23 décembre 2025 par le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian.

Cette crise n'est pas technique (le prix de l'essence), ou légale (changer la loi sur le voile), mais touche au fondement du régime : elle concerne les richesses, la corruption, et donc la légitimité des élites au pouvoir. La solution du conflit actuel dépasse donc l'idéologie, les symboles et les slogans contre le guide Ali Khamenei ou en faveur de Reza Pahlavi, le fils du chah destitué en 1979. C'est une crise politique existentielle qu'on ne peut comprendre qu'en regardant concrètement les rapports de force politiques à l'intérieur du pays.

Un double taux de change du dollar

La République islamique a favorisé la construction d'un système politique où les élites et institutions issues du clergé (fondations religieuses) ou de l'appareil sécuritaire (notamment les Gardiens de la Révolution) ont accaparé les richesses du pays et favorisé une économie libérale profitant à une minorité ultra riche, ce qui scandalise la population. Tout changement politique est indissociable d'une révolution économique qui abolirait ces privilèges qui révoltent les Iraniens.

Or, la gestion ploutocratique du pays trouve ses limites, car la crise économique qui écrase les Iraniens fragilise également l'État et remet en cause sa place de puissance régionale. Ainsi, le régime islamique est clairement identifié comme le point faible pour l'État et la population.

Pour éviter cette faillite de l'État et du régime, le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian avait proposé, le 23 décembre 2025, un projet de budget mettant fin aux taux de change multiples et donc à l'octroi des devises au taux de change préférentiel — le taux de change officiel étant de 280 000 rials par dollar, contre 1 400 000 au marché « libre ». Ce taux préférentiel était appliqué aux achats prioritaires. Ces opérations monopolisées par les personnalités et institutions proches du pouvoir depuis des décennies alimentaient une économie parallèle et une fuite massive des capitaux1. Pour appuyer sa réforme devant le Parlement, le président Pezeshkian a signalé, à titre d'exemple, que cette année, sur 12 milliards de dollars attribués pour les importations de produits alimentaires et de médicaments, 8 milliards auraient été détournés en n'important qu'une partie des marchandises pour s'approprier le reste des fonds.

Ce projet de « moralisation » de l'économie allait de pair avec la ratification par l'Iran, en octobre 2025, des conventions internationales sur la transparence des transactions bancaires, afin de ne plus figurer sur la liste noire du Groupe d'action financière (GAFI) qui bloquait les transactions internationales légales du pays. En décembre, la Banque centrale a déclaré avoir fermé 6 000 comptes suspectés de blanchiment d'argent. Une mesure qui a probablement moins touché les personnalités proches du pouvoir que les petits commerçants achetant du matériel électronique à Dubaï de façon peu légale.

Ces projets de réforme financière et les difficultés évidentes du gouvernement pour les imposer ont confirmé l'incapacité du pouvoir en place à gérer l'économie de façon réaliste. Ils ont aussi provoqué la flambée des cours du dollar et la révolte des commerçants, marginalisés par la corruption des élites et dépassés par l'impossible gestion de l'hyperinflation.

La révolte corporatiste des commerçants de Téhéran s'est vite étendue à leurs collègues des petites villes puis à toutes les catégories sociales qui n'avaient cessé de se révolter depuis des années, confortées par la mobilisation de groupes sociaux jusqu'alors prudents et conservateurs. Pour éviter une confrontation directe avec les commerçants et un mouvement social intérieur plus global, le gouvernement — et même le Guide, l'ayatollah Ali Khamenei — ont déclaré dans un premier temps « comprendre » leurs revendications, afin de tenter de les isoler des « fauteurs de trouble », c'est-à-dire des manifestants porteurs de projets politiques clairement soutenus de l'extérieur, en l'occurrence les partisans de Reza Pahlavi. Mais la répression a unifié le mouvement autour de quelques slogans politiques, contre le régime islamique.

Le mouvement s'est ainsi étendu mais de façon dispersée et spontanée, sans manifestation de masse dans les grandes villes, faute de perspective politique claire, de réseaux ou de leaders s'appuyant sur les forces sociales intérieures. La société reste divisée et attentiste, alors que le Guide décide le 9 janvier d'une répression massive qui pourrait lui être fatale.

À l'évidence, le gouvernement réformateur divisé n'a pas les moyens — ni peut-être la volonté — d'imposer ses réformes. Pour être crédible, il faudrait qu'il désigne et sanctionne les oligarques qui ont accumulé privilèges, pouvoir et capitaux frauduleux et qui forment le cœur de la République islamique. Ce serait le prix à payer pour ceux qui cherchent à sauver une partie du régime islamique. Les réformes ayant échoué, existe-t-il d'autres voies crédibles pour sortir l'Iran de ces crises ?

Divisions et impasses politiques

On identifie souvent la République islamique au « régime des mollahs » et au Gardiens de la révolution, le « bras armé du régime ». Ces qualificatifs ne sauraient occulter les différences de nature, de culture et d'intérêt qui opposent le clergé et les Gardiens de la révolution. La rivalité entre ces deux piliers de la République islamique est une clé importante pour comprendre la longévité et entrevoir les possibles voies de sortie des crises actuelles.

Les Gardiens, dont les vétérans ont poursuivi des études universitaires après la guerre, ont montré leurs compétences en matière de gestion des entreprises (à leur profit) ou de haute technologie. Leurs réussites — usant de tous les moyens, même illégaux — en matière nucléaire, de missiles, de travaux publics ou de gestion de grandes villes et d'entreprises le confirment. Ils savent « gérer » leurs relations avec l'économie internationale, par exemple, en contournant les sanctions économiques étatsuniennes. Et ils cherchent à dépasser l'échec de leurs ambitions régionales après l'effondrement de « l'Axe de la résistance » contre Israël.

Le clergé, formé dans des écoles religieuses, a parfois évolué dans le domaine des idées, mais reste majoritairement enfermé dans un islam traditionnel et patriarcal, en décalage avec la société de l'Iran actuel. En s'impliquant directement dans la gestion de l'État, il a perdu la base sociale, économique et même intellectuelle qui lui avait permis de mobiliser les foules en 1979. En dehors de quelques slogans issus du passé, l'islam est absent des débats politiques, sécuritaires, économiques ou géopolitiques qui secouent l'Iran, un des pays les plus sécularisés du Proche-Orient. Chacun veille cependant à ne pas froisser la religiosité populaire pour obtenir le consentement tacite d'une grande partie de la population attachée à cet héritage.

L'alternance entre « conservateurs » et « réformateurs » qui a longtemps permis le fonctionnement de la République islamique semble avoir atteint ses limites. Le mouvement « Thermidorien » qui avait donné quelques espoirs après la mort de Khomeiny n'a pas eu de suite2. Chez les conservateurs radicaux, représentés notamment par Saïd Jalili, candidat à l'élection présidentielle de 2024, les échecs de « l'Axe de la résistance » et leur vision bigote de l'islam concernant les femmes, ont entraîné une radicalisation de leurs positions. Ils soutiennent le Guide dont le décès ou le départ forcé les priverait d'un soutien irremplaçable. Dans le camp adverse, chez les réformateurs ou chez les islamistes conservateurs « pragmatistes » qui viennent de s'unir dans un nouveau parti, les débats et conflits sont vifs pour trouver une voie acceptable, une transition, vers un changement politique profond et inéluctable, mais qui ne remettrait pas en cause l'indépendance du pays et éviterait une révolution radicale. Néanmoins, ces jeux politiques semblent avoir fait leur temps.

Devant ce blocage politique interne et les divisions de la société, le système de la République islamique trouve ses limites. La répression systématique pourrait même être inefficace en radicalisant l'opposition et en provoquant des critiques au sein même du pouvoir. L'impasse est donc double : les émeutes sont réprimées et n'ont pas de perspective politique précise, tandis que les conservateurs bloquent les réformes budgétaires qui pourraient leur être fatales et que les réformateurs n'ont pas les moyens ou le courage de les imposer.

Ce vide politique explique le succès de Reza Pahlavi, en exil aux États-Unis, mais qui est la seule personnalité politique d'opposition dont le nom soit connu de tous les Iraniens. Son succès médiatique est évident, soutenu par des médias en persan établis à l'étranger qui bénéficient du soutien officiel, médiatique, politique — et peut-être militaire — d'Israël, et dans une moindre mesure des États-Unis qui menacent cependant d'intervenir. Le fils du souverain chassé du pouvoir en 1979 se présente comme l'unique alternative à la République islamique. Son nom est devenu le symbole de toutes les oppositions à la République islamique. Mais au-delà du symbole, rien n'est clair, sinon la perspective d'une répression d'autant plus violente que les protestations sont dispersées, peu coordonnées, sans leader ni organisation structurée à l'intérieur du pays.

Ce paysage politique n'est pas sans rappeler l'année 1978, quand l'armée du chah avait été contrainte d'autoriser les manifestations massives où l'on brandissait le portrait de Rouhollah Khomeiny. Alors en exil et encore peu connu, celui-ci pouvait cependant s'appuyer sur un solide réseau de partisans organisés autour des mosquées. Mais la comparaison a ses limites, car l'Iran actuel a profondément changé. Sa population a acquis une conscience et une solide expérience politique forgée par 45 ans de République islamique. Elle est devenue républicaine et connait aussi le prix des révolutions importées de l'extérieur, notamment dans l'Irak voisin « libéré » par les États-Unis en 20033. La question est moins quand, mais comment se fera un changement politique profond jugé inéluctable, même au sein du régime en place.

Vers une rupture à l'intérieur du régime ?

Pour répondre dans l'immédiat aux crises intérieures et extérieures qui affaiblissent dramatiquement la population et l'État iranien, c'est en effet à l'intérieur même du pouvoir actuel qu'il faut probablement chercher plus que des forces, une personnalité capable de s'imposer face au clergé et à l'appareil sécuritaire. L'économiste Saïd Leylaz, proche de l'ancien président Mohammed Khatami (1997 à 2005), n'est pas le seul à évoquer publiquement l'émergence au sein du pouvoir actuel d'un « Bonaparte » : un homme fort capable de recueillir un soutien populaire et le silence des dignitaires et factions du régime en place pour imposer les réformes économiques nécessaires à la survie de l'État, des mesures de justice économique et la liberté exigées par les Iraniens4. Cela implique de juger et sanctionner les élites corrompues, de « couper la main des voleurs ». Un changement profond bien plus difficile à réaliser que le départ du Guide suprême.

Un tel scénario rappelle la prise du pouvoir en Arabie saoudite par le prince Mohammed Ben Salman, devenu prince héritier, qui avait retenu prisonniers les personnalités les plus puissantes du royaume. Il peut aussi évoquer l'accession au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, secrétaire général du Parti communiste, qui déclara la fin de l'URSS, ou celle de Deng Xiaoping, successeur de Mao Zedong, qui tourna la page du maoïsme5. L'on peut aussi penser au coup d'État de Napoléon Bonaparte, le 18 Brumaire, qui mit fin à la période révolutionnaire tout en préservant les acquis.

Même si aucune hypothèse n'est exclue après l'enlèvement du président du Venezuela par les États-Unis, le 3 janvier, ou les tentatives de récupération des révoltes par l'opposition royaliste en exil avec le soutien affiché des États-Unis et d'Israël, c'est à l'intérieur du pays que se trouvent les dynamiques d'une transition, d'un changement crédible et durable.


1Bijan Khajehpour, «  Will Pezeshkian's “economic surgery” save struggling Iranians  ?  », Amwaj Media, 7 janvier 2026.

2Fariba Adelkhah, Jean-François Bayart et Olivier Roy, Thermidor en Iran, Éditions Complexe, 1992.

3Bernard Hourcade, Iran, paradoxes d'une nation, CNRS éditions, 2021.

4Said Leylaz, «  Tehran's method of governance has reached a dead end  », Euronews, 5 janvier 2026.

5Vali Nasr, «  Iranians want their own Deng Xiaoping  », The Economist, 9 décembre 2025

Solidarité avec Gaza. Le resserrement autoritaire des démocraties

Manifestation avec des drapeaux palestiniens, policiers en tenue anti-émeute, ambiance tendue.

La répression systématique des manifestations populaires en solidarité avec la Palestine exercée par quatre États occidentaux a amené la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) à y dédier un rapport. Celui-ci pointe une « atteinte à l'état de droit ».


Il est impératif de réaffirmer que la lutte contre l'antisémitisme et contre le terrorisme ne doit pas être manipulée pour réprimer les droits humains, ni pour faire taire les critiques légitimes de la violence d'État ou l'expression de la solidarité internationale1.

Mi-octobre 2025, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) publie un rapport majeur sur un phénomène devenu global : la répression du mouvement de solidarité avec la Palestine. À travers l'étude des États-Unis, du Royaume-Uni, de l'Allemagne et de la France, l'organisation montre comment gouvernements, institutions et médias ont peu à peu réduit au silence les voix dissidentes, criminalisé les soutiens au peuple palestinien et verrouillé le récit sur Gaza.

Fondée sur des sources ouvertes et de nombreux témoignages, l'enquête révèle un tournant inquiétant : le rétrécissement de l'espace civique au sein même de régimes se réclamant de la liberté d'expression. La FIDH, dont René Cassin2 fut l'un des dirigeants historiques, rappelle que c'est l'esprit même de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 qui est aujourd'hui mis à mal. Car derrière la répression de la solidarité avec la Palestine, c'est la possibilité même de contester un ordre politique et de penser librement qui se trouve menacée.

Dans son rapport, la FIDH montre que le contrôle du récit autour de Gaza s'opère à travers trois lignes convergentes : la mise sous surveillance des médias, la répression dans les universités et l'encadrement idéologique du langage.

Le contrôle du récit

Plus de 210 journalistes palestiniens tués. C'est le plus lourd bilan jamais enregistré pour la profession dans un conflit, dépassant de loin les pertes de la Seconde guerre mondiale ou du Vietnam. C'est par ce moyen que, depuis 2023, Israël tente d'empêcher la couverture des crimes à Gaza et d'imposer un récit univoque.

À cette violence sur le terrain s'ajoutent les biais médiatiques occidentaux : une vaste étude menée sur plus de 14 000 articles du New York Times, de la BBC et de CNN montre l'humanisation systématique des victimes israéliennes, la présentation abstraite des Palestiniens, le doute constant projeté sur leurs bilans et la fabrication d'un « faux équilibre » malgré l'asymétrie des violences.

La pression est également directe : journalistes sanctionnés par leur direction ou harcelés pour avoir exprimé leur solidarité, recours croissant aux procédures judiciaires en France contre des humoristes, journalistes ou intellectuels, créant un climat d'autocensure. Également en cause, la censure numérique, comme les shadow bans imposés par Meta, qui invisibilise les contenus palestiniens et limite l'accès du public à des sources alternatives. L'ensemble produit un grand flou, qui favorise l'émergence d'un récit dominant illustré par la diffusion virale d'intox, façonnant l'opinion internationale, tandis que les témoins directs sont systématiquement réduits au silence.


Les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne ont adopté des positions publiques en soutien des actions d'Israël en Palestine. Les acteurrices étatiques de ces quatre pays ont répondu aux manifestations de solidarité en faveur de la Palestine par une répression disproportionnée des droits à la liberté d'expression, de réunion pacifique et d'association.

L'université n'est pas épargnée. Aux États-Unis, des arrestations massives d'étudiants, des sanctions disciplinaires et la répression des recherches critiques sur la Palestine témoignent d'un système structuré de contrôle, renforcé par la dépendance financière des campus et par le diktat de politiques « anti-haine » utilisées pour neutraliser toute critique d'Israël. En France, les épisodes de répression à la Sorbonne ou Sciences-Po et les injonctions à la « réserve institutionnelle » montrent la volonté de dépolitiser l'espace académique et d'y limiter la liberté intellectuelle, pourtant fondement de la vie démocratique.

L'annulation par le Collège de France du colloque « La Palestine et l'Europe » en constitue une illustration supplémentaire, particulièrement inquiétante. Sous la pression d'une controverse médiatique montée de toutes pièces par le magazine Le Point et la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra) puis relayée par le ministère de l'enseignement et de la recherche, la direction a suspendu un événement scientifique réunissant des chercheurs reconnus internationalement. Au-delà du cas particulier, cette décision marque une nouvelle étape dans la fragilisation de l'autonomie universitaire et dans la censure de sujets jugés « sensibles », mettant en péril la liberté académique elle-même.

Yosra Frawes, déléguée FIDH pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord et coordinatrice du rapport, rappelle ainsi : « Ces mesures restreignent la capacité des universités à remplir leur rôle central de production de savoir et de formation de l'opinion critique, transformant les campus en zones de restriction des libertés civiles et politiques, tout en invisibilisant les perspectives subalternes et critiques. »

Enfin, le rapport montre que la bataille se joue dans l'usage de la langue. Un exemple majeur est l'adoption de la définition de l'antisémitisme proposée par l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA). Conçue comme un outil pédagogique, elle est politiquement utilisée pour assimiler critique d'Israël et haine antijuive, brouillant la distinction fondamentale entre analyse politique et racisme.

Cette confusion permet d'interdire des événements, de sanctionner des associations, de criminaliser la campagne Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) ou de disqualifier tout propos abordant le caractère colonial ou racial des politiques israéliennes. Loin de protéger les communautés juives, cette instrumentalisation détourne la lutte contre l'antisémitisme et la transforme en outil de censure politique.


« La critique d'Israël, semblable à celle adressée à tout autre pays, ne peut pas être considérée comme antisémite. » Ce caveat (« mise en garde ») devrait être rappelé dans toute référence officielle et prévaloir sur les exemples, afin d'empêcher toute instrumentalisation de la définition contre l'expression politique légitime.

Pour la coordinatrice du rapport, cette réaction illustre « une stratégie globale de disqualification du langage du droit, où nommer les causes structurelles d'un conflit ou donner les qualifications juridiques adéquates devient un acte suspect ». En combinant censure médiatique, pression universitaire et contrôle sémantique, les démocraties occidentales contribuent à produire « un récit hégémonique où la voix palestinienne devient presque inaudible ». Ce verrouillage du sens prépare le terrain à ce que la FIDH décrit comme l'étape suivante : la criminalisation explicite de la solidarité.

Répression de la solidarité

Au nom de la sécurité publique et de la lutte contre le terrorisme, plusieurs pays européens ont progressivement criminalisé la solidarité avec la Palestine. En France comme en Allemagne, les interdictions de manifestations propalestiniennes se sont multipliées depuis octobre 2023.

Ces mesures, pourtant contraires au pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), reposent sur une interprétation abusive du maintien de l'ordre public : aucun risque réel pour la sécurité n'a été démontré, et les autorités invoquent désormais la simple « perturbation » comme motif suffisant pour restreindre le droit de réunion pacifique. La FIDH montre dans son rapport que le principe de proportionnalité est ainsi remplacé par une logique d'exception permanente.

Le discours antiterroriste sert aussi à museler les slogans et symboles politiques. L'expression « From the river to the sea, Palestine will be free » (« Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre ») rattachée à l'histoire anticoloniale palestinienne et au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, a été interdite dans plusieurs pays au motif qu'elle appellerait à la destruction d'Israël. Transformer un mot d'ordre politique en délit d'opinion révèle une dérive plus profonde : la confiscation du sens, l'injonction d'une lecture unique de la solidarité assimilée à la haine, et la restriction de l'espace d'expression des minorités racialisées.


Dans ces quatre pays [États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne et France], des journalistes, des étudiantes, des universitaires, des artistes, des élues et des acteurrices de la société civile, souvent issues de communautés musulmanes, arabes, migrantes ou racialisées, ont été harcelées, sanctionnées ou poursuivies en justice au simple motif qu'ilselles avaient exercé leurs droits.

Le rapport de la FIDH documente par ailleurs le recours croissant aux lois antiterroristes pour poursuivre des militants, journalistes ou élus exprimant leur soutien à la cause palestinienne. Au Royaume-Uni, six militants membres du collectif Palestine Action ont été arrêtés et inculpés sous le régime de ces lois, en septembre 2025, alors qu'ils menaient des actions pacifiques contre des entreprises d'armement.

En France, élus, humoristes, enseignants (Rima Hassan, Blanche Gardin, Guillaume Meurice, Zineb El Rhazoui…) ou simples citoyens ont été inquiétés pour avoir dénoncé les bombardements sur Gaza, évoqué les causes structurelles du conflit ou encore mené des actions civiques. L'appareil juridique et les acteurs de l'État se sont associés dans la répression du mouvement de solidarité. Dans ce contexte, la peur pousse de nombreux témoins à l'anonymat ou à la mise en retrait du champ civil et politique : la liberté d'expression devient un risque, même lorsqu'elle s'exerce dans le cadre de la loi.

Cette criminalisation trouve un terrain fertile dans le climat idéologique français, où la laïcité est instrumentalisée et l'« islamo-gauchisme », brandi comme arme politique. La solidarité avec la Palestine est souvent présentée comme suspecte, voire complice du terrorisme, tandis que l'islamophobie reste minorée comme forme spécifique de racisme. Ces représentations sont d'abord portées par les courants d'extrême droite et identitaires, puis reprises par des partis comme le Rassemblement national, une partie des Républicains et parfois, sous une forme plus euphémisée, par Renaissance. Elles sont largement amplifiées par plusieurs grands médias détenus par de puissants groupes économiques, notamment les chaînes du groupe Bolloré, dont les plateaux d' « analyse » jouent un rôle central dans leur diffusion.

L'objectif est double : discréditer toute prise de position solidaire envers la Palestine et maintenir le débat public dans les éléments de langage dominants, en associant systématiquement ces solidarités à la radicalité ou au terrorisme. Le discours de l'extrême droite érige ainsi la Palestine en ligne de fracture entre les « patriotes » et les « alliés du Hamas ».


La communauté internationale est fortement polarisée sur l'opposition ou le soutien aux Palestiniennes. Les gouvernements de nombreux États du Nord ont soutenu Israël en dépit de la condamnation des institutions internationales.

Enfin, cette répression prolonge les incohérences de certains des régimes objets du rapport : les gestes diplomatiques symboliques de la France (reconnaissance de l'État palestinien ou appels à la trêve), le maintien ou la reprise, pour ce qui concerne l'Allemagne, de contrats d'armement avec Israël ou l'accueil des responsables israéliens visés par des enquêtes internationales. « Cette incohérence, dit Yosra Frawes, met en lumière une tension profonde : celle d'un État qui se réclame des droits humains tout en réprimant ceux qui les invoquent. »

Une demande mondiale de justice

Les libertés d'opinion, d'expression, de réunion pacifique et d'association constituent pourtant le socle de nos démocraties. Elles sont par ailleurs protégées par le droit international et régional, notamment la Déclaration universelle des droits de l'homme, et permettent aux citoyens de débattre, de défendre des causes et de revendiquer d'autres droits fondamentaux.

À travers le monde, des élans de solidarité citoyenne se sont tout de même multipliés en soutien au peuple palestinien. La Flottille de la liberté pour Gaza ou la Global Sumud Flotilla, entre autres initiatives, ont cherché à pallier l'incapacité des États à lever le blocus illégal et à mettre fin à l'isolement de Gaza. Ces mobilisations révèlent ainsi une demande mondiale de justice, mais également une conscience croissante des violations systématiques du droit international et la nécessité d'une action citoyenne là où les gouvernements restent inactifs ou complices.


La loi fait obligation aux États de non seulement lutter contre la discrimination et la violence, mais aussi de défendre le droit à la liberté d'expression, en particulier lorsque cette expression est gênante, dissidente ou qu'elle remet en cause des intérêts puissants. Tout manquement à cette obligation porte atteinte à l'état de droit et met en évidence la politique de deux poids, deux mesures qui sape la confiance dans le système international des droits humains.

Cette répression de la solidarité avec les Palestiniens illustre une crise profonde de nos démocraties et institutions. Yosra Frawes souligne ainsi que « au-delà de la crise institutionnelle, il s'agit là d'une crise morale et éthique : en interdisant les mots justes et en restreignant la parole critique, pire encore en ignorant ou contestant les décisions des institutions internationales lorsque celles-ci condamnent leurs alliés, les États sapent la portée universelle des droits humains qu'ils prétendent défendre ». Pour la coordinatrice du rapport, « la répression du discours propalestinien ne passe pas par l'abolition des institutions démocratiques, mais par un resserrement progressif de l'espace civique ».


Le présent rapport est un appel urgent au contrôle, à la responsabilité et à la réforme. Les droits et la sécurité de celles et ceux qui s'expriment en faveur de la justice en Palestine et ailleurs dans le monde doivent être défendus et non réprimés.

La montée de ces logiques autoritaires s'inscrit d'ailleurs dans une dynamique plus large, observée aux échelles française, européenne et mondiale, comme l'a documentée un rapport de la Ligue des droits de l'homme avec la FIDH3. Dans ce contexte d'érosion démocratique marquée par la multiplication des restrictions aux libertés publiques, la remise en cause de la légitimité des contre-pouvoirs et la normalisation des dispositifs de contrôle social, le rétrécissement de l'espace civique constitue l'un des symptômes les plus alarmants de l'autoritarisme latent.


1Criminalisation et contrôle du récit : la solidarité avec la Palestine en ligne de mire, Rapport sur les violations des droits à la liberté de réunion, d'association et d'expression dans le cadre de la répression du mouvement de solidarité avec la Palestine, FIDH, octobre 2025.

2NDLR. René Cassin (1887 – 1976) était professeur de droit civil, représentant de la France à la Société des Nations (SDN), résistant, co-rédacteur de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, vice-président du Conseil d'État, président de la Cour européenne des droits de l'homme et prix Nobel de la paix (1968).

3«  France : démocratie en décrochage — Entraves à l'exercice des libertés associatives et de la liberté de manifester  », septembre 2025.

Bahreïn. La Palestine, levier du mécontentement populaire

Deux hommes en costume discutent assis dans un salon élégant, drapeaux visibles.

La retour de l'ambassadeur israélien au Bahreïn, le petit royaume du Golfe, ravive une contestation toujours latente. Malgré la répression, des militants donnent de la voix et s'expriment contre la normalisation avec Israël et pour le retour des libertés dans la monarchie.

« La Palestine est notre cri, Bahreïn est notre douleur », peut-on lire sur un mur. Ici, les graffitis documentent la dissidence, mais aussi la répression : dès leur apparition, les autorités les recouvrent de peinture noire, souvent en pleine nuit. Ce qui n'empêche pas leur réapparition, en nombre. En août 2025, le retour d'un ambassadeur d'Israël à Manama, capitale du Bahreïn, après dix-huit mois d'absence, fait descendre dans la rue les Bahreïniens. Douze personnes sont arrêtées, selon le site Al-Bahreïn Al-Youm.

Pour des questions de sécurité et surtout à la demande de la monarchie qui souhaitait préserver sa stabilité, Israël avait retiré sa représentation diplomatique de l'archipel au lendemain des attaques du Hamas le 7 octobre 2023. L'ambassade avait été inaugurée seulement quelques semaines auparavant, trois années après la signature des accords d'Abraham.

Pour beaucoup de Bahreïniens, la nomination du nouvel ambassadeur, Shmuel Revel, sonne comme une provocation. Comme si la guerre à Gaza, les raids israéliens et l'impunité d'Israël n'avaient rien changé et que le processus de normalisation des relations avec Tel-Aviv pouvait se poursuivre. Dans le village de Diraz, bastion historique de la contestation sur la côte nord-ouest, ainsi que dans la périphérie de Manama, dans les quartiers de Sanabis et d'Abou Saïba, la colère gronde.

Drapeaux palestiniens et banderoles antirégime

Pour l'opposition, la question palestinienne rejoint sa propre lutte contre l'autoritarisme de la famille régnante Al-Khalifa, appartenant à la minorité sunnite du Bahreïn, dans ce pays majoritairement chiite. Depuis le soulèvement issu des « printemps arabes » en 2011, le régime a méthodiquement écrasé toute velléité de changement, impulsée en particulier par la jeunesse chiite, et opéré une transformation des techniques de surveillance.

L'arsenal répressif du pouvoir est bien rodé : arrestations arbitraires, descentes nocturnes dans les quartiers perçus comme hostiles aux Al-Khalifa et censure numérique toujours plus sophistiquée. En 2023, d'après Human Rights Watch, au moins 57 personnes, dont des mineurs, avaient été arrêtées pour avoir participé à des rassemblements en soutien à Gaza ou relayé des images.

Les jeunes organisent des rassemblements éclairs via des canaux numériques pour partager des vidéos de la répression à Gaza. Ils appellent également au boycott des produits israéliens. Comme ailleurs dans les monarchies du Golfe, les enseignes accusées de soutenir la politique de colonisation sont particulièrement ciblées. Sous la pression populaire, le groupe émirien Majid Al Futtaim, détenteur dans plusieurs États de la franchise Carrefour, a choisi de rebaptiser ses magasins HyperMax afin d'apaiser les tensions et de préserver sa position sur le marché moyen-oriental. Malgré les risques, des hashtags en arabe comme #BahreïniensContreLaNormalisation ou #LaPalestineCrieEnNous sont lancés sur les réseaux sociaux.

Loin d'être un phénomène isolé, cette contestation s'inscrit dans une tradition de lutte. Des soulèvements des années 1960, où paysans et ouvriers défiaient l'ordre féodal des Al-Khalifa, aux grèves et manifestations des années 1990, où le peuple réclamait justice sociale et droits politiques, chaque génération a écrit sa propre page. Et nourri l'élan de février 2011, lorsque des milliers de Bahreïniens ont convergé vers le rond-point de la Perle au centre de Manama, dans le sillage des « printemps arabes ». La répression violente de ce mouvement, menée par le Conseil de coopération des États arabes du Golfe, a fait plus de 60 morts et s'est traduite par une vague d'arrestations, plongeant des familles entières dans le deuil ou l'exil.

Entre 1950 et 1954, ses années de naissance et de mort, le magazine Sawt al-Bahrain, a joué un rôle central dans le soutien à la cause palestinienne et dans la formation d'une conscience politique régionale. Fondé par un collectif d'intellectuels nationalistes arabes, dont le syndicaliste Abdel Rahman Mohammed Al-Bakr et le journaliste Ali Sayyar, le périodique était ancré dans une perspective anticoloniale et progressiste. Il publiait également des contributions d'auteurs arabes renommés tels que la poétesse palestinienne Fadwa Touqan dont les textes parlent de justice et de résistance. Ces écrits circulaient largement au sein des milieux éducatifs et intellectuels bahreïniens, participant à une sensibilisation des jeunes générations aux idéaux de solidarité arabe. Parallèlement, dans les écoles, les associations culturelles et les matam (salles de deuil chiites), la question palestinienne devenait un vecteur d'éducation politique et morale, associant la mémoire collective à la lutte contre l'oppression.

Dans les villages et quartiers chiites, la répression systématique a façonné une identité fondée sur la contestation. Les enfants ayant grandi sous le poids des arrestations ont pu façonner leur conscience politique dans les parloirs de prison, devenus des lieux de transmission politique. Les rituels de deuil et de commémorations, organisés dans les villages par les familles, sont également des moments d'apprentissage et de revendication. Cette transmission intergénérationnelle repose sur ce que Luke G. G. Bhatia, maître de conférences en politique internationale à l'université de Manchester, a identifié, dans ses recherches sur le Bahreïn, comme un « capital militant » familial. Celui-ci permet aux jeunes de perpétuer l'engagement politique malgré la répression.

Privés de leurs leaders emprisonnés ou pour certains contraints à l'exil, les Bahreïniens ont déplacé le champ de bataille sur les réseaux sociaux. En 2025, des figures comme le militant pour les droits des prisonniers politiques Ahmed Dawood et son épouse Iman Chaker Al-Mahouzi, tous deux arrêtés, puis incarcérés, incarnent cette mutation vers une mobilisation qui se tient éloignée des organisations1. La diaspora, portée par des voix comme Maryam et Zainab Al-Khawaja, reconnues pour leur défense des droits humains2, ou Sayed Ahmed Alwadaei, directeur depuis Londres de l'organisation Bahrain Institute for Rights and Democracy (BIRD), tente de transformer l'exil en arme de mobilisation transnationale.

Arsenal technologique

Le régime, déjà investi dans le contrôle de la sphère numérique, l'a renforcé en nommant deux hommes clés à sa tête. Le premier est le cheikh Nasser Ben Hamad Al-Khalifa, fils favori du roi Hamad Ben Issa Al-Khalifa et commandant de la garde royale depuis 2011. Le second est son demi-frère ainé, le prince héritier Salman, qui supervise le renseignement numérique. Celui-ci s'opère notamment par la surveillance des messageries en ligne, l'infiltration des groupes militants, et les condamnations de toute parole critique au motif de l'« atteinte à la sécurité nationale ».

Le Bahreïn a doté son appareil sécuritaire d'un arsenal technologique combinant deux approches. D'un côté, le deep packet inspection (DPI) analyse en profondeur le trafic internet, permettant aux autorités de filtrer, bloquer ou surveiller les communications à grande échelle. Contrairement aux logiciels espions, il ne cible pas des individus mais des flux de données, intercepte des échanges et détecte des mots-clés, liens ou applications suspectes. D'après le Citizen Lab, Privacy International et d'autres organisations non gouvernementales (ONG), Bahreïn a intégré ces systèmes au cours des années 2010 pour mater son printemps arabe.

De l'autre, les spywares ou malwares conçus pour l'espionnage. Ils infiltrent smartphones, ordinateurs et tablettes pour en prendre le contrôle total, accéder aux messages, activer caméras et micros, géolocaliser en temps réel. Leur force réside dans leur discrétion. Pegasus, développé par l'entreprise israélienne NSO Group, est le plus connu. Il est utilisé par Bahreïn pour espionner plusieurs opposants en exil. L'enquête du consortium Forbidden Stories avait révélé en 2021 l'espionnage par le pouvoir d'au moins treize personnalités issues de la société civile bahreïnienne, parmi lesquelles des avocats, journalistes ou médecins3.

Des accords qui ouvrent les vannes du cybercontrôle

Depuis les accords d'Abraham signés en septembre 2020, cette surveillance s'appuie aussi sur des technologies importées d'entreprises israéliennes spécialisées dans la cybersécurité et l'espionnage numérique. Dans ce domaine de pointe, le savoir-faire acquis par les Israéliens figure parmi les plus reconnus au monde. La normalisation avec Israël, qui s'inscrit dans une dynamique plus large de rapprochement technologique, renforce les capacités du régime à traquer les voix dissidentes. Le dispositif sécuritaire du régime s'appuie aujourd'hui sur des outils spécialisés, comme Verint Systems, NSO Group, mais aussi XM Cyber, fondé par d'anciens responsables du Mossad, ou encore Cellebrite, expert dans l'extraction et l'analyse de données numériques.

Dans ce marché, la monarchie Al-Khalifa ne se contente pas d'acquérir des outils, elle cherche aussi à accroître son expertise en s'inspirant du savoir-faire technologique israélien. Villages identifiés comme foyers d'opposition, réseaux de télécommunications et institutions publiques sont en permanence surveillés.

Les autorités ne se contentent plus de réprimer, elles anticipent, infiltrent et étouffent la contestation avant même qu'elle ne s'organise, réduisant l'espace de liberté à une poignée de gestes surveillés.

Les Al-Khalifa ont depuis longtemps veillé à s'assurer les faveurs des États-Unis. C'est ainsi que le royaume abrite le commandement général de la cinquième flotte de la marine américaine. L'alliance avec Israël a placé le Bahreïn dans les petits papiers de Donald Trump, tout comme l'annonce au cours de l'été 2025 d'investissements bahreïniens aux États-Unis à hauteur de 17 milliards de dollars (14 milliards d'euros). Les excellentes relations des Al-Khalifa avec les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite offrent une autre assurance. La monarchie sacrifie sa légitimité populaire, déjà érodée par des décennies de déclin économique et de répression.

Sur la question palestinienne comme sur les enjeux de droits humains, deux Bahreïn se font face. D'un côté, un régime qui mise sur les alliances extérieures pour se maintenir. De l'autre, une société civile dominée par la jeunesse chiite qui refuse de voir sa mémoire collective effacée. Les manifestations d'août qui se sont poursuivies des semaines durant ne sont pas un simple sursaut. Tant que les murs de Diraz porteront les couleurs de la Palestine, malgré les couches de peinture noire, le régime saura que la normalisation reste un processus inachevé et profondément contesté.


1NDLR. Iman Chaker Al-Mahouzi a été libérée sous contrôle administratif tandis qu'Ahmed Dawood est toujours en détention et serait accusé de collaboration avec un État étranger.

2NDLR. Toutes les deux sont exilées à Londres. Maryam l'est depuis 2014 et Zainab depuis 2016.

3«  Pegasus : La nouvelle arme mondiale pour faire taire les journalistes  », Forbidden Stories, 18 juillet 2021.

Égypte. Alaa Abdel Fattah : « Vous n'avez pas encore été vaincus »

L'image montre une scène de manifestation urbaine, avec des gens dans une rue animée. Au premier plan, plusieurs manifestants marchent, certains levant les bras en l'air. À l'arrière-plan, un tank est visible, portant des inscriptions. La scène est en noir et blanc, ce qui intensifie l'atmosphère dramatique et chargée d'émotion. Les bâtiments environnants et les arbres ajoutent à l'environnement urbain. L'ensemble dégage un sentiment de tension et de mouvement.

Actualisation. Le 22 septembre 2025, Alaa Abdel Fattah a enfin été libéré, suite à une grâce présidentielle, après plus de 5 ans de détention.

Alaa Abdel Fattah est en grève de la faim illimitée depuis le 2 avril 2022. À partir du 6 novembre, date de l'ouverture de la COP 27 en Égypte, il entrera également en grève de la soif, ce qui signifie que son décès pourra survenir à tout moment. En décembre 2021 il a été condamné à cinq ans de prison par des juges aux ordres. Militant de la défense des droits humains, il a lutté pour une Égypte démocratique et libre. Ses amis ont regroupé ses principaux textes, pour la plupart écrits en prison.

J'écris sur une génération qui s'est battue sans désespoir et sans espoir, qui a emporté seulement de petites victoires et qui n'a pas été secouée par des défaites majeures parce qu'elles étaient l'ordre naturel des choses. Une génération dont l'ambition était humble comparée à celle qui l'a précédée, mais dont les rêves étaient plus grands.
[…]
Je demande vos prières. Je demande votre solidarité. Je vous demande de continuer là où je me suis arrêté, de vous battre, de rêver, et d'espérer.

Alaa Abdal Fattah fait partie d'une génération de jeunes Égyptiens qui voit le jour dans le sillage du mouvement Kefaya d'opposition à Hosni Moubarak, créé en 2004 et qui regroupe diverses personnalités et forces politiques. Par sa maîtrise des outils informatiques, il prenait la tête des blogueurs égyptiens qui couvraient les manifestations et cherchait à rendre publique une parole alternative à la doxa officielle, et cela dans tous les domaines. Depuis 2006, il a été emprisonné sous chaque président égyptien pour des périodes variables allant de deux mois à plus de cinq ans. Comme des milliers d'autres, au nom de sa génération, il paie au prix fort le fait d'avoir cru un jour dans le rêve révolutionnaire.

Un collectif formé par ses amis et sa famille a, depuis la révolution de 2011, rassemblé patiemment ses textes, rédigés de 2011 à 2014, puis en 2016 et 2017, et enfin entre 2019 et 2021. Ils ont intitulé le recueil You have not yet been defeated, « Vous n'avez pas encore été vaincus ».

Des publications sur Facebook à des tweets, des articles parus dans la presse ou des allocutions devant le parquet, ces écrits marquent tous en quelque sorte la voix de cette génération de militants qui, depuis le milieu des années 2000, a tenté de changer les choses avant que leur révolution ne soit défaite. Ces textes reflètent la grande variété des circonstances de leur écriture. Ceux de 2011, par exemple, pour la majorité publiée dans le journal Al-Shorouq, montrent un engagement dans le principal débat en cours à ce moment, à savoir l'écriture de la Constitution. Ils s'inspirent en grande partie de son expérience sud-africaine — Alaa Abdal résidait en Afrique du Sud avant 2011 ; il a alors abandonné son travail là-bas pour revenir vivre en Égypte — ou encore du rôle de la place Tahrir dans la Révolution et questionnent la transition politique, en comparaison notamment avec la situation tunisienne.

Fin 2011, Alaa est emprisonné alors que le pays est gouverné par le Conseil suprême des forces armées (CSFA) : les autorités dénoncent sa participation aux événements de Maspero.. Son fils Khaled naît alors qu'il est en détention. Son récit : « Avec les martyrs, c'est mieux » représente cette voix alternative qui a tenté tout au long des événements révolutionnaires égyptiens de rapporter, documenter et introduire une histoire par le bas des événements qui ont opposé les Égyptiens aux forces armées.

En 2012 s'ouvre une nouvelle situation : un président doit être élu, et donc une campagne électorale commence, alors que la Constitution n'est pas encore rédigée. Alaa s'engage de nouveau par des textes publiés dans le journal Al-Shourouq, esquissant les scénarios possibles que devrait suivre la transition ou s'interrogeant sur la manière dont la Constitution doit être écrite. Mais, en 2012 également, les événements violents de Port-Saïd1 représentent un autre marqueur chez ces générations militantes révolutionnaires dont Alaa se veut la voix.

La Palestine toujours présente

Au-delà de l'Égypte, pendant ce temps révolutionnaire, c'est la Palestine qui est toujours dans son esprit. Alaa rappelle ainsi que cette génération de militants a sans doute été largement influencée par la cause palestinienne, notamment la deuxième intifada. Ce fut un événement déterminant de leur engagement en politique. En 2012, douze ans après le déclenchement de l'insurrection, Alaa accomplit son rêve de se rendre à Gaza. À son retour, il livre une série de réflexions sur la normalité, l'enfermement et la division dans cette ville sous embargo.

En 2013, la situation change de nouveau avec la bipolarisation grandissante de la société entre les Frères musulmans et le reste de la société. Elle constitue la toile de fond de la contestation contre les Frères, menée essentiellement sous la houlette de la campagne Tamarrod. Alaa tente dans ses textes de 2013 — surtout après le coup d'État du 30 juin — de rendre hommage aux martyrs de Rabaa, revenant notamment sur le meurtre de Asmaa Al-Biltagui, fille du cadre Frère musulman Muhammad Al-Biltagui. De même propose-t-il un récit des différents événements meurtriers qui ont touché des milliers d'Égyptiens comme l'affaire de la fourgonnette de prisonniers d'Abou Zaabal.

À la fin 2013, et surtout après le massacre de Rabaa, la révolution fait face à la défaite. Après les Frères musulmans, le régime militaire se retourne contre ceux qui un jour ont participé à la Révolution. Une série de tweets et de publications Facebook rapportent les dernières heures de liberté d'Alaa Abdel Fattah, avant que les forces de sécurité l'embarquent au milieu de la nuit au cours d'une arrestation musclée à son domicile.

À partir de 2014, Alaa Abdel Fattah devient véritablement un écrivain en prison. L'ouvrage concentre alors ses textes écrits depuis sa cellule, ainsi que quelques interviews donnés à Democracy Now et Mada Masr dans les brefs moments où il est relâché, en 2014 et 2019. « Graffiti pour deux » est un véritable chef-d'œuvre, coécrit avec Ahmad Douma, de la cellule à côté de la sienne. La communication entre eux s'est faite en criant à travers le mur. Pendant que l'un faisait des vers, l'autre écrivait le récit. C'est encore une fois une parole qui porte sur la génération, sur la révolution, sur l'espoir et le désespoir. On peut se demander si, à partir de ces années-là, commence une véritable littérature carcérale de sa part, alors que ses textes pouvaient être jusque-là publiés dans Al-Shorouq ou Al-Masry al-Youm.

La prison comme héritage paternel

Alors qu'il est emprisonné, la santé de son père se détériore. Isolé dans une cellule individuelle, le militant entame une grève de la faim et la documente. Il la justifie ainsi : « La santé de mon corps n'a pas de valeur tant qu'il est forcé à se soumettre à un pouvoir injuste dans un emprisonnement sans fin qui n'a rien à voir avec le droit ou la justice ». En septembre 2014, Alaa est relâché de prison en attendant son procès, qu'il utilisera comme tribune et au cours duquel il prononcera une allocution dédiée à son père, de qui il a « hérité la prison », avant d'être sanctionné par cinq ans d'emprisonnement et cinq ans de surveillance. Il n'est libéré qu'en mars 2019 pour six mois avant d'être de nouveau emprisonné en septembre 2019. Il passe deux ans en détention provisoire avant d'être de nouveau jugé en décembre 2021 et condamné à nouveau à cinq ans d'emprisonnement sans pouvoir faire appel.

La majorité de ses textes à partir de 2016 sont écrits en prison et sont exclusivement publiés dans Mada Masr. Il étend son spectre de réflexion, et tente de s'engager dans les débats internationaux, sur des thèmes aussi variés que la « gig economy » (économie des « petits boulots ») ou l'ubérisation.

Vient 2017. C'est l'aveu de la défaite, celle d'une génération et d'une révolution. Elle prélude à une suspension de l'écriture : en 2018, nous n'avons aucun texte de Alaa. En 2019, il est libéré bien que soumis à une stricte surveillance (il doit dormir au commissariat de Doqqi entre 18 h et 6 h toutes les nuits). Il se remet à écrire. Ses textes semblent alors chercher à construire un récit, non seulement de la révolution, mais de ce qu'induit le fait d'être prisonnier. L'un d'eux détaille la vie dans une prison, les transferts de prisonniers, des réactions à l'intérieur, à la mort de Mohamed Morsi, le président Frères musulmans déchu. Tout ceci participe d'une réécriture de l'histoire révolutionnaire. Quelque temps après, il se fait de nouveau arrêter dans le cadre des événements du 20 septembre 20192.

Les conditions de son emprisonnement sont cette fois-ci beaucoup plus sévères : il se retrouve enfermé dans une cellule individuelle, sans droit au sport ni à des lectures. Ses publications de 2020 ne peuvent plus dès lors sortir de la prison, mais elles correspondent à ses allocutions qu'il délivre devant le parquet à chaque comparution. Ses avocats s'efforcent de les mémoriser et de les retranscrire.

Ici encore, les écrits de Alaa Abdal Fattah ne peuvent être séparés de la situation politique égyptienne, de sa volonté de conserver toute sa clairvoyance en dépit de l'enfermement et de ses rigueurs infinies, en dépit du sentiment d'échec. L'échec de la révolution met-il fin aux rêves et aux espoirs de ces générations de militants cloués derrière les barreaux ? Il revient dessus dans une interview donnée à Mada Masr lors de sa libération en mars 2019 :

Je disais souvent qu'on était fragiles. Je pense que c'est une défaite abjecte que dans un moment comme 2011-2012, lorsqu'il y avait un soutien populaire large, nous ayons été incapables d'articuler un rêve commun de ce que nous voulions pour l'Égypte. D'accord, nous sommes vaincus, mais au moins, essayons de construire une histoire de ce que nous voulions réussir ensemble. Je ne suis pas sûr que nous ayons eu cela.

On peut aussi se demander si l'expérience carcérale destinée à détruire cette génération pourrait permettre de réinsuffler un rêve commun de ce que pourrait être l'Égypte si, un jour, tous ceux qui ont cru à la révolution sont libérés.


1L'émeute du stade de Port-Saïd se déroule le 1er février 2012 en marge d'un match de championnat d'Égypte de football opposant le club d'Al-Masry, basé à Port-Saïd, à celui d'Al-Ahly SC, basé au Caire. De nombreux supporters locaux prennent d'assaut les tribunes du stade et le terrain après la victoire de leur club. De nombreuses personnes décèdent piétinées dans les bousculades, mais aussi poignardées ou à la suite de chutes des gradins. C'est l'incident le plus meurtrier de l'histoire du football égyptien.

2Manifestation organisée à l'initiative de l'entrepreneur et opposant Mohamed Ali pour «  sauver la démocratie et l'économie de l'Égypte  » et à la suite de laquelle plus d'un millier de personnes (universitaires, journalistes et militants politiques en particulier) ont été arrêtées.

Gaza. La zone de pondération

Visages aux expressions saisies dans des couleurs vives, évoquant une émotion forte.

Toute critique de la guerre menée par Israël contre Gaza est canalisée, édulcorée et rendue inoffensive, enfermée dans un cadre médiatique et politique, qui banalise la catastrophe en cours et empêche d'appeler les choses par leur nom.

Depuis peu, une brèche est venue lézarder le « dôme de fer »1 symbolique sur lequel venait ricocher toute prise de position ferme en faveur de Gaza et contre ses tortionnaires. Aucun des verrous qui font tenir l'édifice n'a sauté, mais force est de constater que, l'un après l'autre, ils se desserrent et que les lignes bougent. Reconnaissons au journal Le Monde un courage louable, bien que tardif. Il a fallu attendre ces tout derniers mois pour observer ce virage éditorial. La famine de masse a ceci d'effroyable qu'elle s'imprime partout sur les visages et les corps, produisant un effet de vérité qu'il n'est plus possible d'ignorer : on réalise soudain qu'une catastrophe humanitaire se déroule sous nos yeux…

Ne reste plus qu'à nommer clairement les coupables pour mieux les combattre. Ce qui, dans le paysage médiatique de 2025, n'est assurément pas une mince affaire. Comme le rappellent Serge Halimi et Pierre Rimbert dans un article du Monde Diplomatique, mener à bien un authentique travail de journaliste est devenu une gageure lorsqu'on se heurte continuellement au « lobby pro-israélien »2. Celui-ci forme un bloc compact, belliqueux et très efficace dès qu'il s'agit de museler toute voix dissidente ou d'invisibiliser les inconscients qui auraient l'audace de ranger le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou bien en vue dans la liste des exterminateurs.

Certains ont pu se réjouir qu'Emmanuel Macron soit le seul président occidental à se rendre aux portes de Gaza, en avril 2025, pour dénoncer le blocage des points de passage humanitaires et appeler au cessez-le-feu immédiat. Ce sont les mêmes qui, quelques mois plus tard, l'applaudiront pour avoir annoncé en grande pompe la reconnaissance de l'État de Palestine. Après les pires compromissions avec le régime de Nétanyahou, Macron consent finalement à ce geste symbolique pour reprendre pied sur une scène internationale où depuis bien longtemps il a perdu toute influence et toute crédibilité. Certes, d'autres pays devraient emboîter le pas à la France, sous la pression d'opinions publiques ulcérées et devant l'évidence d'un désastre que plus rien ne peut dissimuler. Cet appel d'air ne doit pas être méprisé. De là à parler d'une victoire ? Y a-t-il encore un sens à reconnaître l'existence d'un État sur un territoire éventré où survit une population parquée et promise à l'hécatombe ? La décision tardive et hasardeuse du président français n'offre-t-elle pas un prétexte idéal aux autorités israéliennes, Bezalel Smotrich et Yariv Levin en tête, pour accélérer la destruction de Gaza et procéder au plus vite à l'annexion pure et simple de la Cisjordanie ?

Pendant ce temps, la députée Caroline Yadan et la ministre macroniste en sursis Aurore Bergé s'efforcent de promulguer une énième loi scélérate qui, sous couvert de lutter contre « les formes renouvelées de l'antisémitisme », vise à criminaliser toute critique sérieuse de la politique génocidaire du gouvernement israélien. Un levier supplémentaire parmi tant d'autres pour renforcer le régime de terreur méthodiquement mis en place pour lier les langues et obturer l'espace politique.

Un régime de terreur

Ce que j'appelle ici « terreur », c'est l'installation progressive, mais autoritaire et brutale, d'un régime d'exception qui exclut a priori toute possibilité de dénoncer le « Gazacide » dont parle le journaliste palestinien Rami Abou Jamous et de combattre pied à pied les thuriféraires de Nétanyahou. Il ne s'agit pas ici d'une terreur qui, comme c'est le cas à Gaza, détruit et soumet les corps à la famine et à la mort, mais d'une terreur qui empêche de formuler toute inquiétude distinctement, qui proscrit dans tout l'espace public l'existence d'un véritable débat contradictoire, avec ce que cela implique d'ouverture aux nuances de l'argumentation, à la nécessaire contextualisation des faits, sans parler de l'historicisation salutaire des événements en cours.

La terreur, c'est la disparition d'un socle commun dans le prolongement duquel il serait possible d'entrevoir un horizon de justice. Tous ceux qui n'ont pas vu ou voulu voir ce sol s'émietter et se dérober sous leurs pas en ont fait l'amère expérience : se croyant libres de débattre et de hausser le ton, ils ont vite découvert qu'un certain nombre de référents étaient par avance exclus des jeux de langage autorisés, qu'il n'y avait pas de « génocide », de « famine » planifiée par l'armée israélienne, encore moins de « camps de concentration » programmés. Si l'on voulait parler malgré tout, il fallait se résoudre à slalomer en terrain miné.

Les prescriptions autoritaires destinées à vous clouer le bec sont désormais bien connues et repérables par tout un chacun. Leur puissance, certes, s'émousse peu à peu, mais elles font toujours recette sur les plateaux télé comme dans la vie publique. Vous engagez votre parole sur une ligne critique de la politique d'Israël, vous devrez inévitablement traverser un certain nombre de sas de neutralisation. Préalable à toute tentative pour rendre justice à l'insondable souffrance des Gazaouis, il vous faudra d'abord reconnaître, en prenant le ton solennel de circonstance, que le tort subi par Israël le jour du 7 octobre 2023 est incommensurable. Il ne s'agit évidemment pas de partager un écœurement légitime devant les exactions du Hamas, ou d'exprimer une compassion sincère pour les victimes israéliennes et les otages. Il s'agit de s'assurer qu'avant toute chose, vous resterez pétrifiés devant la date sacralisée du 7 octobre, et que vous reconnaîtrez par-là, implicitement, le droit d'Israël à châtier les coupables, dans les proportions qu'elle estime justes et appropriées.

Puisqu'Israël a subi, le 7 octobre 2023, le coup le plus terrible de son histoire récente, vous voilà maintenant sommé de reconnaître qu'il est, et a toujours été, menacé dans son existence même. Ce qui lui donne évidemment le droit de protéger ses frontières, extensibles à volonté, pour tenir en respect les États hostiles et barbares qui l'entourent, États qui, par leur simple présence, mettent en péril son intégrité. Et tant pis, si cette politique ultra-agressive déstabilise toute la région qu'elle transforme en poudrière. Et tant pis si elle s'intègre explicitement dans le projet millénariste du « Grand Israël », terre promise qui inclurait la Jordanie, le Liban, et la Syrie, comme l'appelle de ses vœux Smotrich, l'une des figures les plus radicales de l'État génocidaire.

Raphaël Enthoven, le Meyer Habib de la philosophie

Au besoin, une troisième opération de filtrage vous attend : un tour de passe-passe plus pernicieux encore que les précédents qui vous contraindra à reconnaître que le Hamas occupe toujours la bande de Gaza. Et c'est un fait, le Hamas est toujours là… Mais dans le débat truqué que bien imprudemment vous avez accepté, ce simple fait justifie qu'un voile de suspicion recouvre immédiatement toute information et toute image en provenance de l'enclave. Par conséquent, vous serez obligé de l'admettre : la famine n'est absolument pas utilisée par Nétanyahou comme une arme de guerre. C'est un spectacle propagandiste mis en scène par les hommes du Hamas, reconvertis pour l'occasion en maîtres du montage hollywoodien et de la superproduction misérabiliste. Devenu avec le temps, le Meyer Habib de la philosophie, le propagandiste Raphaël Enthoven assène même le 15 août sur X qu'« Il n'y a AUCUN journaliste à Gaza. Uniquement des tueurs, des combattants ou des preneurs d'otages avec une carte de presse ». Il lui faudra un mois pour s'excuser. Évidemment, Enthoven ne peut ignorer qu'Israël seul décide qui a le droit de raconter ce qu'il voit ou qui est condamné à disparaître. Mais ce tweet tout en nuances avait sans doute vocation à assassiner une seconde fois Anas Al-Sharif, journaliste d'Al-Jazira, ciblé et tué cinq jours plus tôt par un bombardement israélien.

Parvenu en ce point ultime, il n'y a tout simplement plus de débat. Ne vous faites plus prier, avouez-le : en frappant ses voisins et en nettoyant Gaza, Israël ne fait que combattre à notre place la barbarie islamiste ! C'est le chancelier allemand Friederich Merz qui l'assure, Israël fait « le sale boulot », le grand ménage qui alimente les fantasmes inavoués de l'Occident3. Israël ne prend pas de gants, il n'a que faire des timides scrupules de la vieille Europe. Et sa brutalité, bien loin d'entrer en contradiction avec les valeurs de l'Occident, est devenue le moyen le plus légitime de les faire respecter. « La seule démocratie du Proche-Orient » porte la lumière au cœur de l'obscurantisme moyenâgeux.

Comme chacun sait, quiconque a pu refuser de franchir l'un ou l'autre de ces sas et, partant, de se soumettre intégralement à ce régime de terreur savamment déployé est devenu, sans autre forme de procès, un « antisémite ».

Une nouvelle « zone d'intérêt »

Cédez à la terreur et vous voilà adoubés, accueillis à bras ouverts dans un tout autre espace de discussion : la zone de pondération. Tout différend s'efface alors comme par magie. Plus d'injonction et d'aboiement au moindre signe suspect de gazaphilie. Vous avez désormais voix au chapitre avec en toile de fond un idéal de consensus qui guide tous les intervenants. On vous écoute, on vous comprend, on consent même à verser quelques larmes sur le sort des enfants gazaouis amaigris dont on diffuse les images entre deux étapes du tour de France. On accepte même, soyons fous, d'élever la voix contre l'incorrigible « Bibi » qui parfois, c'est vrai, pousse le bouchon un peu loin…

La zone de pondération, c'est un peu la Zone d'intérêt du film de Jonathan Glazer, ce petit univers coquet dans lequel se retranchent Rudolf Höss, le commandant d'Auschwitz et sa petite famille. Les enfants jouent, on cuisine, la vie domestique s'y installe avec une liberté et une placidité improbable, alors que l'extermination industrielle bat son plein à quelques encablures. Entouré de larges haies et de murs épais, notre adorable jardinet se porte bien et l'on peut deviser à tête reposée. En ce sens, ce que j'appelle « zone de pondération », est la survivance incongrue d'un espace feutré et apaisé, celui de l'égalité de parole, des critiques qui atteignent leurs cibles, des idées régulatrices qui réunissent malgré les désaccords énonciateurs et destinataires. Un espace donc où l'on simule le débat et la vie démocratiques aux portes d'un univers de brutalité intégrale que nous avons choisi de ne pas voir et de ne pas montrer.

Cet univers possède sa logique propre, celle de guerre bien sûr, mais surtout celle de l'extermination. Si la guerre a pu un temps apparaître comme la continuation de la politique par d'autres moyens, selon la formule bien connue du général prussien Carl von Clausewitz (1780-1831), l'extermination implique une rupture brutale avec tout état de raison. C'est un saut sans retour dans une logique folle d'agression pure et généralisée. Parvenu en ce point, on peut tout dire, tout se permettre. Comme « Bibi » le farceur qui promet de la glace Ben & Jerry's4 aux futurs pensionnaires palestiniens du camp de concentration bientôt installé sur les ruines de Rafah5. Ou comme le facétieux ministre israélien du patrimoine, Amichai Eliyahu, qui propose au moment du dessert de larguer une bombe atomique à Gaza pour en finir une bonne fois pour toutes avec la question palestinienne6. Sans oublier Itamar Ben-Gvir, Israël Katz et les autres qui rêvent éveillés de déporter massivement les derniers Gazaouis pour faire de l'enclave une station balnéaire, une marina où le président étatsunien Donald Trump lui-même se voit déjà trôner, triomphant, cocktail à la main, sous une pluie de dollars.

Pendant ce temps-là, laissons donc aux Européens tout le loisir de papoter vainement en « zone de pondération ». Rien d'essentiel ne peut s'y formuler, on s'en est assuré. Des experts disserteront des heures durant sur les nuances juridiques du mot « génocide », jusqu'à se noyer dans l'abstraction et oublier le génocide bien réel qui se déroule sous nos yeux. On multipliera les analogies, Arménie, Rwanda. On veillera bien sûr à distribuer la parole de manière équitable. On vantera les vertus de la patience. Mais s'agit-il bien de prendre son temps pour mieux comprendre ce qui se passe ou de gagner du temps pour que rien ne change ? Même les intervenants les plus coriaces, comme le député Aymeric Caron face au grand inquisiteur Jean-Jacques Bourdin sur Sud Radio le 25 mai, finissent, de guerre lasse, par brandir les valeurs morales bafouées, le droit international piétiné. Or, ces valeurs et ce droit sont invoqués pour plaider en faveur d'un peuple qui par avance échappe à leur champ d'application. Notre universalisme s'arrête aux portes de Gaza. La disparition des Palestiniens n'est pas, comme le dirait Judith Butler, soumise au deuil7. Le Palestinien qui meurt n'est pas digne d'être pleuré. Aux otages israéliens, les noms propres scandés solennellement, les portraits et les larmes des familles ; aux « animaux humains » de la bande de Gaza, les chiffres rapidement égrénés, la froide récapitulation des faits, comme pour soulager sa conscience et s'acquitter d'une vilaine besogne.

L'heure de la guérilla

Tant que nous accepterons de nous cantonner à la « zone de pondération », le Palestinien restera ce mort-vivant sans droit — l'homo sacer dont parle le philosophe Giorgio Agamben — celui qui n'a pas de nom et dont le meurtre ne sera jamais un crime8. Il restera l'irreprésentable au sein du champ de la représentation, l'autre radical, forclos même lorsqu'il est visible. Nous devrons nous résoudre à l'abandonner dans son face-à-face interminable avec l'ennemi israélien.

L'heure a déjà sonné de s'engager dans une guérilla contre toute loi scélérate qui viserait à prolonger le statu quo, octroyant à Israël le temps nécessaire pour achever ses basses œuvres. Peu à peu, les conditions se réunissent pour faire bouger les lignes et arracher l'UE à son goût immodéré pour la torpeur diplomatique et l'attentisme coupable. Un dispositif permanent de harcèlement juridique se met en place. De plus en plus d'ONG portent plainte et assignent au tribunal des soldats israéliens soupçonnés de crimes de guerre. Amnesty International s'attaque à l'entité Gaza Humanitarian Foundation (GHF), pilier du dispositif israélien déployé pour rassembler et affamer les réfugiés gazaouis, sous prétexte de sécuriser la distribution d'aide alimentaire. C'est également au tour de certaines entreprises (Carrefour) et même de banques (BNP Paribas) d'être attaquées pour complicité de génocide.

Face à un horizon figé et alors même qu'une profonde mélancolie nous étreint, il faut imaginer l'improbable, l'événement anodin ou fracassant qui portera l'accroc décisif dans le tissu des faits imposés, et restaurera le possible lors même qu'on le croit évaporé. Et nous ne cesserons pas, pour paraphraser le poète Mahmoud Darwich, d'écrire notre silence, de « faire exploser ce silence plein de toutes ces voix », celles de tous ceux qui, dans les décombres, trompent la mort et la tiennent obstinément en respect.


1Référence au système de défense antiaérien israélien réputé très efficace.

2Serge Halimi et Pierre Rimbert, «  Le lobby pro-Israël en France  », Le Monde Diplomatique, août 2025.

3NDLR. Interrogé le 17 juin 2025 par la chaîne publique allemande ZDF, le chancelier a assuré que l'État israélien faisait «  le sale boulot  » de l'Occident en bombardant les sites nucléaires iraniens.

4NDLR. Ben Cohen, 74 ans, cofondateur de la marque Ben & Jerry's et partisan de Bernie Sanders, a interrompu une audition au Congrès le 14 mai 2025 pour dénoncer le soutien des États-Unis à Israël.

5Mera Aladam, «  Netanyahu 'backs Gaza concentration camp' plan, reportedly says 'feed them Ben & Jerry's'  », Middle East Eyes, 9 juillet 2025.

6Michael Bachner, «  Amichaï Eliyahu : “Atomiser Gaza est une option”  ; Netanyahu le suspend des réunions  », Times of Israel, 5 novembre 2023.

7Judith Butler, «  The Compass of mourning  », London review of books, volume 45, n° 20, 19 octobre 2023.

8Le concept d'Homo sacer (Homme sacré/maudit) renvoie au droit romain et désigne une personne qui peut être tuée sans que ce meurtre ne soit considéré comme un homicide. Dans Le Pouvoir souverain et la vie nue (1997, Seuil), Agamben transpose l'idée à l'époque contemporaine. Pour le philosophe italien, l'Homo sacer moderne est l'interné en camp de concentration, objet de l'arbitraire et de l'état d'exception, sans droits.

Égypte – Israël. Répression des voix contre la normalisation

Par : Adel Kamel
Manifestation intense avec des personnes interpellées par des agents de sécurité.

La poursuite de l'offensive menée par Israël à Gaza et l'intensification de la famine organisée ont provoqué davantage de contestations du rôle joué par l'Égypte, accusée de complicité. Même si elles restent réduites et à portée limitée, les actions se sont multipliées. Ce qui n'entrave pas pour autant la relation entre Le Caire et Tel-Aviv.

« Le gaz appartient à la Palestine ! » Ce slogan, parmi d'autres, a été tonné, le 13 août, par les dizaines de militants et journalistes rassemblés au Caire sur les marches du syndicat des journalistes égyptiens. Ces derniers s'étaient donné rendez-vous à la suite de l'assassinat ciblé par Israël, trois jours auparavant, du journaliste Anas Al-Sharif et de cinq autres confrères gazaouis. Ils protestaient également contre l'annonce, le 7 août, par l'entreprise israélienne NewMed Energy, d'un amendement à son contrat d'exportation de gaz vers l'Égypte, évalué à 35 milliards de dollars (29 milliards d'euros) pour 130 milliards de mètres cubes sur quinze ans.

En 2008, l'Égypte était le principal exportateur de gaz vers Israël. Mais la situation s'est progressivement inversée avec la découverte par Tel-Aviv des champs gaziers de Léviathan et de Tamar 2 dans le bassin Levantin. Elle a aussi été bouleversée par la remise en cause des accords d'exportation après la chute du président Hosni Moubarak en 2011, ainsi que par la forte augmentation de la demande intérieure égyptienne. Bien que la compagnie italienne ENI ait découvert en 2015, au large de l'Égypte, le gigantesque gisement gazier de Zohr — le plus grand de Méditerranée orientale —, cette tendance n'a fait que s'accentuer. Et la guerre à Gaza depuis bientôt deux ans n'y a rien changé. Déjà en février 2024, un accord avait été signé pour augmenter la production et l'exportation de gaz depuis Tamar 2 vers l'Égypte. Des infrastructures terrestres d'exportation sont d'ailleurs en cours d'aménagement. Comme le précise NewMed Energy, un projet de pipeline entre les deux États au niveau du point de passage de Nitzana, dans le désert du Néguev, reste prévu pour 2029, malgré les retards.

Cela ne concerne pas uniquement la dépendance énergétique. Comme le révèle une enquête du média d'investigation Zawia3, les échanges commerciaux entre l'Égypte et Israël se sont aussi accrus depuis le 7 octobre 2023. Le Caire y exporte principalement des matériaux de construction, des matières premières alimentaires et des produits chimiques1. De manière générale, les ports égyptiens ne cessent d'accueillir des marchandises israéliennes — les échanges sont presque quotidiens comme le démontre le suivi en direct de la circulation maritime. Les frontières ne sont pas fermées aux touristes israéliens — preuve en est l'afflux d'Israéliens dans le Sinaï mi-juin, en plein conflit avec l'Iran. L'ambassade israélienne située dans le quartier chic de Ma'adi, dans le sud du Caire, reste également ouverte, malgré le refus égyptien d'accréditer Ori Rothman comme nouvel ambassadeur.

Maintien des accords de Camp David

En dépit de certaines menaces rhétoriques en cas d'attaque contre Rafah et d'occupation de l'axe de Philadelphie, les accords de paix de Camp David de 1979 n'ont pas été remis en cause. Par ailleurs, la requête d'un juriste égyptien de les soumettre à référendum est restée lettre morte2. Début 2025, l'Égypte a cependant fermement rejeté le plan de déplacement forcé de Gazaouis sur son territoire proposé par le président étatsunien Donald Trump. Et ce, pour plusieurs raisons pragmatiques de sécurité. D'abord, éviter de s'exposer à davantage de frappes israéliennes, même si des bombardements dans le Sinaï sont déjà avérés. Ensuite, par crainte de nourrir la rébellion irrédentiste et djihadiste du Sinaï. Enfin, par souci de limiter tout renforcement de l'influence des Frères musulmans sur son territoire. Dans le même temps, Israël a lancé une campagne diplomatique et médiatique contre l'Égypte. Il l'accuse de violer les accords de paix en raison d'une militarisation accrue du Sinaï. L'objectif est de mettre Le Caire sous pression et de l'amener à accepter le plan de déportation. En vain.

Le 25 juillet, le jour de sa libération après 41 ans de prison en France, le militant Georges Abdallah, à son arrivée à Beyrouth, a salué les actions collectives et la solidarité ayant permis sa sortie de prison. Il a aussi appelé à la poursuite de la résistance en Palestine et a accusé des « millions d'Arabes assis qui regardent » alors que des enfants meurent de faim. Avant d'ajouter : « Si deux millions d'Égyptiens descendaient dans la rue, le massacre ne continuerait plus, il n'y aurait plus de génocide. »

Multiplication des actions

Depuis l'été 2025, face à l'intensification de la famine organisée par Israël à Gaza — et, en particulier, ses ciblages délibérés dans les centres de distribution alimentaire de la Gaza Humanitarian Foundation (GHF) —, les actions de protestation contre l'Égypte ont augmenté et se sont diversifiées, d'aucuns l'accusant de complicité.

Mi-juin, plus d'un millier de personnes se sont rendues au Caire pour la Marche mondiale vers Gaza. Cette initiative émanait d'une coalition internationale d'associations et visait à rejoindre la frontière. Selon ses propres termes, il s'agissait de « négocier l'ouverture du terminal de Rafah avec les autorités égyptiennes, en collaboration avec les ONG, les diplomates et les organisations humanitaires ». Des centaines de participants ont toutefois été détenus par le régime — certains le sont encore aujourd'hui —, d'autres ont été molestés à Ismaïlia, dans le nord-est du pays. Karim* est arrivé par avion en Égypte avec une dizaine d'autres Tunisiens. Il s'était préparé aux interrogatoires des agents de renseignement à l'aéroport. Il s'estime heureux que son portable n'ait pas été fouillé. Avec sa délégation, ils se sont répartis dans différents hôtels, pour échapper à une surveillance omniprésente. Il décrit un climat de « suspicion généralisée », affirmant qu'avec son groupe ils ont cherché à se rendre à Ismaïlia, mais en ont été dissuadés en raison de la menace d'arrestation. La marche reste, pour lui, un succès étant donné qu'elle a « renforcé des réseaux de solidarité internationale » et qu'elle a mis en lumière « la complicité des autorités égyptiennes dans le génocide en cours ».

Le 25 juillet, le commissariat Al-Maasara, au sud du Caire, a été occupé plusieurs heures par un groupe de jeunes. Indignés par la situation dans l'enclave palestinienne et la répression en Égypte, ils demandaient aux fonctionnaires de police de « lever le siège de Gaza ». L'action a été filmée et largement diffusée sur les réseaux sociaux. Deux hommes, Mohsen Mustafa et Ahmed Wahab, soupçonnés d'y avoir participé, ont depuis été victimes de disparition forcée. Ce type d'actions, avec les risques évidents qu'il charrie, restent très rares depuis le coup d'État militaire de 2013.

C'est également fin juillet qu'un jeune égyptien, Anas Habib, s'est filmé attachant un antivol à la porte de l'ambassade égyptienne de La Haye. Il a ensuite répandu de la farine au sol, pour dénoncer la « fermeture de la frontière ». La vidéo a été aussi largement diffusée. Elle a, depuis, inspiré une myriade d'actions similaires à l'encontre des emprises diplomatiques égyptiennes dans le monde entier, comme à Londres, Copenhague, Bagdad, New York, Istanbul, Dublin, Helsinki, Tunis, Beyrouth, Vienne, Damas et même… Tel-Aviv. Le 21 août, alors qu'ils tentaient d'enchaîner la porte du consulat égyptien à New York, deux jeunes hommes ont été emmenés de force à l'intérieur et violentés par les agents consulaires, avant que la police n'intervienne. Dans un enregistrement audio fuité quelques jours auparavant, le ministre égyptien des affaires étrangères, Badr Abdelatty, avait prévenu que « quiconque s'en prendrait à l'ambassade, nous lui ferons payer » (littéralement : « Nous énucléerons l'œil de son père »). Des paroles et méthodes qui témoignent aussi de la tension actuelle.

Ces initiatives ont pour objectif de mettre à nu les conséquences de la normalisation entre Le Caire et Tel-Aviv. Cependant, elles sont loin de faire l'unanimité dans l'opinion publique qui estime qu'elles devraient se concentrer contre Israël et ses soutiens occidentaux.

Les militants rassemblés devant le syndicat des journalistes égyptiens, mi-août, ont également dénoncé cette normalisation : « On le répète génération après génération, nous ne reconnaîtrons jamais Israël. » Ahmed*, journaliste militant, était parmi eux : « Le régime prétend condamner le génocide alors qu'il arrête quiconque manifeste sa solidarité, cela n'a aucun sens. On ne peut plus tolérer cette hypocrisie, il est temps de changer de paradigme. » À la tête de ce syndicat, Khaled Al-Bashy, journaliste indépendant, reconduit pour un deuxième mandat en mai dernier, a permis d'accentuer la solidarité de cette structure avec la Palestine. Bien qu'il tisse des liens avec d'autres syndicats dans la région, celui-ci apparaît relativement isolé dans le plus peuplé des pays arabes.

Une solidarité risquée

La majorité de la société égyptienne est solidaire avec la Palestine, consciente de cette injustice historique et honteuse de la normalisation avec Israël. Cela s'est même traduit par des manifestations dans les rues du Caire, jusqu'à la place Tahrir, fin 2023 — un fait suffisamment inédit pour être souligné, même si elles étaient sous contrôle sécuritaire. Les symboles palestiniens (keffieh, drapeaux) restent valorisés dans l'espace public, et différentes campagnes de boycott économique ont été lancées en Égypte3. Dina*, journaliste égyptienne ayant travaillé sur le sujet, nous le confirme :

Le boycott économique se poursuit de manière continue, surtout de la part des classes populaires, à l'encontre des fast-foods, des boissons — gazeuses et eau minérale —, et même des produits d'hygiène et de soin pour femmes. Des branches d'entreprises internationales ont dû fermer et une pléthore d'alternatives locales ont émergé, malgré, parfois, des hausses de prix.

Mais cette solidarité n'est pas exempte de risques. Pour l'avoir exprimé publiquement, certains manifestants sont toujours en détention aux côtés de 60 000 autres prisonniers politiques, comme l'estiment plusieurs associations de droits humains. D'autres personnalités continuent d'être, encore aujourd'hui, harcelées par les autorités égyptiennes. C'est le cas d'Ahmed Douma, poète et figure de la Révolution. Il a été inculpé le 29 juillet par le parquet de la sûreté de l'État pour « diffusion de fausses informations » en raison de la publication sur X de messages de solidarité avec Gaza. Il avait notamment appelé à une coordination citoyenne pour livrer de la nourriture à l'enclave palestinienne par tous les moyens possibles. Ahmed Douma a déjà passé dix ans en détention, dont sept et demi en isolement, avant d'être libéré en août 2023. Il a pour l'heure été relâché sous caution.

Début août, la journaliste Lina Attalah, cofondatrice et rédactrice en chef d'une des rares voix indépendantes en Égypte, Mada Masr, a elle aussi été convoquée par ce même parquet. Elle est accusée de gérer un média sans licence et de « diffuser de fausses nouvelles à des fins de déstabilisation ». Mada Masr avait en particulier révélé, début 2024, dans une enquête très fouillée, le business des passages vers et depuis Gaza, aux mains du magnat Ibrahim Al-Argany, proche de l'appareil sécuritaire égyptien. Les coûts, exorbitants, pouvaient atteindre jusqu'à 11 000 dollars par Palestinien (environ 9 000 euros)4.

Une bataille narrative

Au-delà de la répression, et témoignant d'une certaine fébrilité, les autorités égyptiennes sont rapidement rentrées dans la bataille narrative. Elles ont accusé notamment les Frères musulmans d'être à l'origine de ces campagnes de dénigrement. Le président Sissi est intervenu personnellement plusieurs fois ces dernières semaines, à l'adresse « de tous les Égyptiens » et a dénoncé un « génocide systématique » à Gaza. Une conférence de presse a également été orchestrée à Rafah début août pour témoigner de la reprise des convois humanitaires. Même les forces armées ont diffusé une vidéo recensant l'ensemble de l'aide fournie aux « frères palestiniens » : 45 125 camions, pour 500 000 tonnes de nourriture et d'aide médicale (dont 70 % d'origine égyptienne), 209 ambulances, 168 opérations de parachutage et l'accueil de 18 560 blessés palestiniens. Elles ont aussi fustigé la destruction et le blocage des points de passage par Israël.

Ces interventions officielles se concentrent sur le volet humanitaire de la situation à Gaza, en occultant toute responsabilité et en se gardant de proposer d'autres horizons politiques. Elles s'inscrivent uniquement dans le cadre conceptuel des accords de paix de Camp David et de la dotation militaire de 1,3 milliard de dollars (1,1 milliard d'euros) transférée chaque année par Washington.

La menace de déstabilisation régionale constitue le credo de la contre-révolution autoritaire dans toute la région. Elle s'appuie sur les conflits en Libye à l'ouest, au Soudan et au Yémen au sud, ainsi qu'en Syrie plus à l'est. Ce discours trouve d'autant plus d'écho que la plupart des Égyptiens restent avant tout préoccupés par leur survie quotidienne dans un pays marqué par une forte dépréciation de la monnaie, une inflation autour de 30 % en 2024, et un taux de pauvreté qui a doublé en vingt ans. C'est peut-être en cela que la Palestine ne résonne plus comme une cause universelle pour tout le monde. Un péché d'indifférence universellement partagé.

Plume littéraire et critique sous tous les régimes de l'Égypte moderne, Sonallah Ibrahim est décédé le 13 août dernier. En 2003, il s'était excusé de devoir refuser un prix de la part du gouvernement Moubarak, qui « opprime son peuple, entretient la corruption et tolère la présence d'un ambassadeur israélien alors qu'Israël tue et viole ». Plus de deux décennies plus tard, ses paroles continuent tristement de résonner.

(*Les prénoms ont été modifiés afin de préserver l'anonymat)

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1«  Egypt and Israel : Trade Growth Amidst Political Tension  », Zawia3, 25 avril 2025.

2Abdul Karim Salim, «  Lawsuit in Egypt demands Sisi put 1979 Israel peace treaty to referendum  », The New Arab, 23 avril 2025.

3Mohamed Atef, Rabab Azzam, «  The Impact of Boycotting Israeli Products in Egypt  », Zawia3, 25 novembre 2023.

4«  The Argany peninsula  », Mada Masr, 13 février 2024.

Tunisie. Dans les stades, la résistance des ultras

Stade plein de supporters en noir avec une grande banderole en arabe. Énergie et passion.

Les slogans scandés lors des matchs de football par les groupes de supporteurs ont toujours traduit les souffrances et les aspirations de la jeunesse. À travers leurs banderoles et leurs hymnes, les jeunes Tunisiens expriment leur désillusion face à des politiques qui continuent de les ignorer. Aujourd'hui, ils sont à la pointe du combat pour les libertés publiques.

Enveloppé dans une écharpe noire arborant l'emblème de son groupe, Farès (pseudonyme) parcourt les ruelles étroites du quartier populaire où il a grandi. Sur les visages des passants se lit un mélange de curiosité et de familiarité. Aujourd'hui n'est pas un jour comme les autres : c'est jour de match ! Le cœur vibrant, les supporteurs forment des cortèges vers le stade. Mais derrière l'ambiance bon enfant, tous appréhendent ce qui les attend. Car entrer au stade n'est pas seulement accéder aux gradins. C'est, d'abord, franchir une barrière faite de répression systématique.

Devant la porte du stade olympique de Radès, dans la banlieue sud de Tunis, les regards croisent des policiers en uniforme, armés de matraques afin de « sécuriser » le match. Commence la fouille, vécue davantage comme une humiliation qu'une mesure de sécurité. Les ordres pleuvent : « Enlève tes chaussures ! », « Retire ta casquette ! », « Vide tes poches ! », « Jette la monnaie ! ». Le ton est martial et sans discussion, les visages sont filmés et photographiés sans la moindre explication : « Pourquoi êtes-vous vêtus en noir aujourd'hui ? Où avez-vous mis les fumigènes ? De quelle ville venez-vous ? ». Farès se tient pieds nus sur le sol glacé tel un accusé devant un tribunal.

« Répression douce »

Il s'agit d'instaurer un rapport de force, sinon de provoquer les supporteurs. Devant le sourire narquois d'un agent, Amin et certains de ses camarades se mordent les lèvres pour réprimer leur colère ; d'autres sourient pour ne pas donner de prétexte aux policiers. Mais une fois la porte franchie, toutes les humiliations se dissipent. Dans les tribunes, la voix est plus forte que les oukases et chaque refrain pour la liberté devient une petite victoire qui se renouvelle à chaque match.

Avant même le coup d'envoi, les gradins se mettent à vibrer. Les chants s'élèvent, le tifo se déploie, pas seulement comme performance artistique ou esthétique, mais comme affirmation collective de résistance. Approché par Nawaat, un des ultras — qui, généralement, refusent de parler aux médias ou communiquent chichement —, témoigne : « Le pouvoir cherche constamment à (nous) imposer de multiples restrictions », à travers ce qu'il appelle « une répression douce » qui se manifeste, selon lui, par une série de mesures restreignant la liberté d'expression.

Les images de la foule sont passées au peigne fin. Le ministère de l'intérieur exige une autorisation préalable des services de sécurité pour introduire tifos et banderoles dans l'enceinte. Officiellement, cette mesure prend pour prétexte le respect de la liberté d'opinion et de création. Mais selon notre interlocuteur, elle sert en réalité à instaurer une censure préalable, l'objectif étant d'empêcher tout message susceptible de ternir l'image du pouvoir ou de soulever des questions taboues sur la manière dont sont gérées les affaires de l'État, par exemple.

Les jours précédant le match, chaque groupe d'ultras œuvre pendant des nuits entières à la confection du tifo, une tâche qui prend des semaines, voire des mois. Celle-ci n'est jamais facile, car leurs moyens sont limités, le temps compté et la crainte d'une interdiction par les autorités constante. Ils savent qu'à tout moment la police peut venir tout stopper et réduire à néant leurs efforts sous prétexte de « rassemblement non autorisé ».

« Apprends à nager ! »

Les groupes d'ultras, qui jouissaient autrefois d'une plus grande liberté d'expression, sentent l'étau se resserrer. C'est pourquoi certains d'entre eux renoncent même au tifo. Dans ce contexte, la « répression douce » évoquée par Farès devient une arme redoutable entre les mains du pouvoir pour semer le stress et la peur. Aussi, de nombreux leaders ultras préfèrent éviter d'exposer des slogans politiques susceptibles de déclencher l'ire du régime. Ils ont le sentiment de devoir se battre en permanence pour préserver leur capacité à s'exprimer librement. Pourtant, au moment où le drapeau géant se dresse dans les tribunes, la fierté d'avoir vaincu la censure balaie toutes les craintes.

Le mouvement ultra tunisien fait face à une escalade répressive menée par le ministère de l'intérieur depuis mars 2018, après la mort du jeune supporteur Omar Laabidi à la suite d'une course-poursuite avec la police près du stade de Radès. Omar s'est noyé dans un ravin boueux, malgré ses supplications adressées aux policiers, leur disant qu'il ne savait pas nager. Le malheureux s'est vu répondre : « Taalem aoum ! » (« Apprends à nager ! »).

Ce crime n'a pas été une simple bavure policière, mais l'étincelle qui a allumé la colère des supporteurs. Il a inspiré la campagne « Taalem aoum ! », à la forte charge symbolique. Progressivement, celle-ci est devenue un creuset de la lutte pour la justice et contre l'impunité de la police. Des acteurs de la société civile l'ont adoptée, exhortant les autorités à faire de chaque 31 mars, date anniversaire de la mort d'Omar, la Journée nationale de la lutte contre les bavures policières. Le mouvement de protestation est sorti des stades pour occuper la rue, créant un engouement sans précédent ainsi qu'une large adhésion de tous les groupes ultras, mais aussi des associations et des syndicats. Cette initiative a rapidement fait des émules à travers toute la Tunisie.

Une foule passionnée avec des drapeaux et une banderole "NORTH VANDALS".
The Curva Nord group at Rades Olympic Stadium brandishes portraits of Omar Laâbidi, known as the martyr of stadiums — North Vandals.
North Vandals

Ces dernières années, le mouvement ultra s'est considérablement développé. Il ne se limite plus aux faubourgs de la capitale, comme à ses débuts, mais s'étend à de nombreuses régions et gouvernorats longtemps délaissés par les politiques de développement.

À Gabès, les ultras portent l'étendard de la lutte sociale

Gabès, un port du sud-est tunisien, est l'un des lieux où la montée en puissance des ultras les a imposés dans l'arène publique locale. Sortis des enceintes sportives, ils ont investi les débats sur les questions sociales et politiques, jusqu'à devenir une force active dans la défense des droits humains au-delà même de la région.

En tête des préoccupations des Gabésiens : la pollution chimique. Le mouvement ultra s'est pleinement engagé contre la dégradation de l'environnement causée par le Groupe chimique tunisien (GCT), un complexe industriel de transformation du phosphate, source de graves menaces écologiques et sanitaires. Toutefois, plusieurs membres du groupe ultra local ont confié à Nawaat que chaque action de protestation contre les « politiques d'empoisonnement » à Gabès est systématiquement la cible d'une campagne de surveillance et de répression de la part des autorités.

Des manifestants en tenues blanches avec des drapeaux et des pancartes.
December 2024, Gabes - The Ultras group Eagles 09 in full force for a demonstration organized outside stadiums to denounce the region's environmental disaster - Eagles 09 (Gabes)
DR

Un ultra témoigne :

Le pouvoir considère Gabès comme un terrain d'essai pour les produits chimiques, sans aucun égard pour la santé des gens et de leurs enfants. Aujourd'hui, nous vivons dans un environnement pollué, sans air pur à respirer ni plages propres où l'on peut passer du bon temps. Gabès est en train de devenir lentement une région empoisonnée. Et si ça continue, on risque d'arriver à un point où la population sera privée des conditions de vie les plus élémentaires.

Pour aplanir les divisions et renforcer leurs rangs face à la répression qui les cible sans distinction à travers tout le pays, les ultras ont lancé une campagne sous le slogan « Pour une mobilisation unifiée » qui appelle à conjuguer la solidarité et l'entraide entre tous les groupes.

La carte de supporteur, un projet liberticide

De son côté, le ministère de l'intérieur, par la voix de ses porte-parole officiels et officieux dans les médias, fait la promotion du projet « Fan ID » (« Carte du supporteur »). Ce projet conditionne l'accès aux stades à la possession d'une carte d'identité spécifique, ce qui permettra une surveillance policière accrue et un contrôle encore plus rigoureux de n'importe quel fan qui pénètre dans un stade, en particulier dans les virages, bastion des ultras. Ces derniers y voient une menace directe à leur existence, car il porte atteinte à la liberté de mouvement et viole leurs données personnelles. Pour eux, c'est une énième tentative de contrôle des foules à l'intérieur comme à l'extérieur des terrains.

Les ultras sont ainsi passés de la défense d'une cause individuelle à une revendication plus large dont l'enjeu est de protéger les libertés publiques dans les stades. Bien que la carte de supporteur n'ait pas encore été mise en œuvre, les groupes ultras ont d'ores et déjà lancé une contre-campagne « No fan ID » (« Non à la carte du supporteur »), exprimant leur rejet absolu de toute atteinte à leur liberté d'expression.

En outre, les ultras menacent de boycotter les stades pendant la saison 2025-2026 si les autorités maintiennent leur projet et si les directions des clubs viennent à s'y soumettre. Ils ne cessent de rappeler que cette mesure ne conduirait pas seulement à la fermeture ultime des stades aux supporteurs, mais constituerait une nouvelle étape vers la restriction des libertés publiques en Tunisie. En définitive, cette contre-campagne n'est pas seulement une bataille contre une disposition sécuritaire, mais le prolongement d'un combat plus large assumé par les ultras tunisiens contre les politiques répressives qui gagnent des pans entiers de la vie quotidienne.

Bras de fer

Si le mouvement « Taalem aoum ! » et les luttes passées ont marqué un tournant dans les relations entre les ultras et le ministère de l'intérieur, « No fan ID » promet un bras de fer qui prend de l'ampleur car elle reflète une prise de conscience croissante en faveur de la défense des droits civils.

Longtemps à l'avant-garde des mouvements de protestation, les ultras restent l'une des rares forces tunisiennes capables de briser l'inertie sociale et la résignation politique. À travers leurs initiatives, ils s'efforcent, avec la voix forte et le visage découvert, d'impulser une nouvelle dynamique dans les tribunes au nom de la lutte contre la soumission et pour les libertés. Plus que jamais convaincus de la nécessité d'un changement politique et d'une participation active aux combats sociétaux.

Les mouvements ultras en Tunisie ne sauraient donc être réduits à de simples groupes de jeunes supporteurs. Il est temps de reconnaître leur combat comme un instrument de lutte contre la répression politique et la marginalisation sociale. Par leurs slogans et leurs chants, ces groupes remettent en cause le discours autoritaire et populiste du pouvoir. Ils redéfinissent la relation entre la jeunesse tunisienne et l'espace public, prouvant que les stades ne sont pas seulement des aires de jeu, mais de véritables arènes où s'expriment les revendications d'une société entière.

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Traduit de l'arabe par Moussa Acherchour
Cet article a été publié initialement sur Nawaat

L

Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.

Tunisie. Dans les stades, la résistance des ultras

Stade plein de supporters en noir avec une grande banderole en arabe. Énergie et passion.

Les slogans scandés lors des matchs de football par les groupes de supporteurs ont toujours traduit les souffrances et les aspirations de la jeunesse. À travers leurs banderoles et leurs hymnes, les jeunes Tunisiens expriment leur désillusion face à des politiques qui continuent de les ignorer. Aujourd'hui, ils sont à la pointe du combat pour les libertés publiques.

Enveloppé dans une écharpe noire arborant l'emblème de son groupe, Farès (pseudonyme) parcourt les ruelles étroites du quartier populaire où il a grandi. Sur les visages des passants se lit un mélange de curiosité et de familiarité. Aujourd'hui n'est pas un jour comme les autres : c'est jour de match ! Le cœur vibrant, les supporteurs forment des cortèges vers le stade. Mais derrière l'ambiance bon enfant, tous appréhendent ce qui les attend. Car entrer au stade n'est pas seulement accéder aux gradins. C'est, d'abord, franchir une barrière faite de répression systématique.

Devant la porte du stade olympique de Radès, dans la banlieue sud de Tunis, les regards croisent des policiers en uniforme, armés de matraques afin de « sécuriser » le match. Commence la fouille, vécue davantage comme une humiliation qu'une mesure de sécurité. Les ordres pleuvent : « Enlève tes chaussures ! », « Retire ta casquette ! », « Vide tes poches ! », « Jette la monnaie ! ». Le ton est martial et sans discussion, les visages sont filmés et photographiés sans la moindre explication : « Pourquoi êtes-vous vêtus en noir aujourd'hui ? Où avez-vous mis les fumigènes ? De quelle ville venez-vous ? ». Farès se tient pieds nus sur le sol glacé tel un accusé devant un tribunal.

« Répression douce »

Il s'agit d'instaurer un rapport de force, sinon de provoquer les supporteurs. Devant le sourire narquois d'un agent, Amin et certains de ses camarades se mordent les lèvres pour réprimer leur colère ; d'autres sourient pour ne pas donner de prétexte aux policiers. Mais une fois la porte franchie, toutes les humiliations se dissipent. Dans les tribunes, la voix est plus forte que les oukases et chaque refrain pour la liberté devient une petite victoire qui se renouvelle à chaque match.

Avant même le coup d'envoi, les gradins se mettent à vibrer. Les chants s'élèvent, le tifo se déploie, pas seulement comme performance artistique ou esthétique, mais comme affirmation collective de résistance. Approché par Nawaat, un des ultras — qui, généralement, refusent de parler aux médias ou communiquent chichement —, témoigne : « Le pouvoir cherche constamment à (nous) imposer de multiples restrictions », à travers ce qu'il appelle « une répression douce » qui se manifeste, selon lui, par une série de mesures restreignant la liberté d'expression.

Les images de la foule sont passées au peigne fin. Le ministère de l'intérieur exige une autorisation préalable des services de sécurité pour introduire tifos et banderoles dans l'enceinte. Officiellement, cette mesure prend pour prétexte le respect de la liberté d'opinion et de création. Mais selon notre interlocuteur, elle sert en réalité à instaurer une censure préalable, l'objectif étant d'empêcher tout message susceptible de ternir l'image du pouvoir ou de soulever des questions taboues sur la manière dont sont gérées les affaires de l'État, par exemple.

Les jours précédant le match, chaque groupe d'ultras œuvre pendant des nuits entières à la confection du tifo, une tâche qui prend des semaines, voire des mois. Celle-ci n'est jamais facile, car leurs moyens sont limités, le temps compté et la crainte d'une interdiction par les autorités constante. Ils savent qu'à tout moment la police peut venir tout stopper et réduire à néant leurs efforts sous prétexte de « rassemblement non autorisé ».

« Apprends à nager ! »

Les groupes d'ultras, qui jouissaient autrefois d'une plus grande liberté d'expression, sentent l'étau se resserrer. C'est pourquoi certains d'entre eux renoncent même au tifo. Dans ce contexte, la « répression douce » évoquée par Farès devient une arme redoutable entre les mains du pouvoir pour semer le stress et la peur. Aussi, de nombreux leaders ultras préfèrent éviter d'exposer des slogans politiques susceptibles de déclencher l'ire du régime. Ils ont le sentiment de devoir se battre en permanence pour préserver leur capacité à s'exprimer librement. Pourtant, au moment où le drapeau géant se dresse dans les tribunes, la fierté d'avoir vaincu la censure balaie toutes les craintes.

Le mouvement ultra tunisien fait face à une escalade répressive menée par le ministère de l'intérieur depuis mars 2018, après la mort du jeune supporteur Omar Laabidi à la suite d'une course-poursuite avec la police près du stade de Radès. Omar s'est noyé dans un ravin boueux, malgré ses supplications adressées aux policiers, leur disant qu'il ne savait pas nager. Le malheureux s'est vu répondre : « Taalem aoum ! » (« Apprends à nager ! »).

Ce crime n'a pas été une simple bavure policière, mais l'étincelle qui a allumé la colère des supporteurs. Il a inspiré la campagne « Taalem aoum ! », à la forte charge symbolique. Progressivement, celle-ci est devenue un creuset de la lutte pour la justice et contre l'impunité de la police. Des acteurs de la société civile l'ont adoptée, exhortant les autorités à faire de chaque 31 mars, date anniversaire de la mort d'Omar, la Journée nationale de la lutte contre les bavures policières. Le mouvement de protestation est sorti des stades pour occuper la rue, créant un engouement sans précédent ainsi qu'une large adhésion de tous les groupes ultras, mais aussi des associations et des syndicats. Cette initiative a rapidement fait des émules à travers toute la Tunisie.

Une foule passionnée avec des drapeaux et une banderole "NORTH VANDALS".
L'ambiance dans la Curva Nord au stade de Radès, où sont déployés des portraits d'Omar Laabidi.
North Vandals

Ces dernières années, le mouvement ultra s'est considérablement développé. Il ne se limite plus aux faubourgs de la capitale, comme à ses débuts, mais s'étend à de nombreuses régions et gouvernorats longtemps délaissés par les politiques de développement.

À Gabès, les ultras portent l'étendard de la lutte sociale

Gabès, un port du sud-est tunisien, est l'un des lieux où la montée en puissance des ultras les a imposés dans l'arène publique locale. Sortis des enceintes sportives, ils ont investi les débats sur les questions sociales et politiques, jusqu'à devenir une force active dans la défense des droits humains au-delà même de la région.

En tête des préoccupations des Gabésiens : la pollution chimique. Le mouvement ultra s'est pleinement engagé contre la dégradation de l'environnement causée par le Groupe chimique tunisien (GCT), un complexe industriel de transformation du phosphate, source de graves menaces écologiques et sanitaires. Toutefois, plusieurs membres du groupe ultra local ont confié à Nawaat que chaque action de protestation contre les « politiques d'empoisonnement » à Gabès est systématiquement la cible d'une campagne de surveillance et de répression de la part des autorités.

Des manifestants en tenues blanches avec des drapeaux et des pancartes.
Gabès, décembre 2024. Les ultras Eagles 09 présents en force dans une manifestation hors des stades pour dénoncer le désastre environnemental dans la région.
DR

Un ultra témoigne :

Le pouvoir considère Gabès comme un terrain d'essai pour les produits chimiques, sans aucun égard pour la santé des gens et de leurs enfants. Aujourd'hui, nous vivons dans un environnement pollué, sans air pur à respirer ni plages propres où l'on peut passer du bon temps. Gabès est en train de devenir lentement une région empoisonnée. Et si ça continue, on risque d'arriver à un point où la population sera privée des conditions de vie les plus élémentaires.

Pour aplanir les divisions et renforcer leurs rangs face à la répression qui les cible sans distinction à travers tout le pays, les ultras ont lancé une campagne sous le slogan « Pour une mobilisation unifiée » qui appelle à conjuguer la solidarité et l'entraide entre tous les groupes.

La carte de supporteur, un projet liberticide

De son côté, le ministère de l'intérieur, par la voix de ses porte-parole officiels et officieux dans les médias, fait la promotion du projet « Fan ID » (« Carte du supporteur »). Ce projet conditionne l'accès aux stades à la possession d'une carte d'identité spécifique, ce qui permettra une surveillance policière accrue et un contrôle encore plus rigoureux de n'importe quel fan qui pénètre dans un stade, en particulier dans les virages, bastion des ultras. Ces derniers y voient une menace directe à leur existence, car il porte atteinte à la liberté de mouvement et viole leurs données personnelles. Pour eux, c'est une énième tentative de contrôle des foules à l'intérieur comme à l'extérieur des terrains.

Les ultras sont ainsi passés de la défense d'une cause individuelle à une revendication plus large dont l'enjeu est de protéger les libertés publiques dans les stades. Bien que la carte de supporteur n'ait pas encore été mise en œuvre, les groupes ultras ont d'ores et déjà lancé une contre-campagne « No fan ID » (« Non à la carte du supporteur »), exprimant leur rejet absolu de toute atteinte à leur liberté d'expression.

En outre, les ultras menacent de boycotter les stades pendant la saison 2025-2026 si les autorités maintiennent leur projet et si les directions des clubs viennent à s'y soumettre. Ils ne cessent de rappeler que cette mesure ne conduirait pas seulement à la fermeture ultime des stades aux supporteurs, mais constituerait une nouvelle étape vers la restriction des libertés publiques en Tunisie. En définitive, cette contre-campagne n'est pas seulement une bataille contre une disposition sécuritaire, mais le prolongement d'un combat plus large assumé par les ultras tunisiens contre les politiques répressives qui gagnent des pans entiers de la vie quotidienne.

Bras de fer

Si le mouvement « Taalem aoum ! » et les luttes passées ont marqué un tournant dans les relations entre les ultras et le ministère de l'intérieur, « No fan ID » promet un bras de fer qui prend de l'ampleur car elle reflète une prise de conscience croissante en faveur de la défense des droits civils.

Longtemps à l'avant-garde des mouvements de protestation, les ultras restent l'une des rares forces tunisiennes capables de briser l'inertie sociale et la résignation politique. À travers leurs initiatives, ils s'efforcent, avec la voix forte et le visage découvert, d'impulser une nouvelle dynamique dans les tribunes au nom de la lutte contre la soumission et pour les libertés. Plus que jamais convaincus de la nécessité d'un changement politique et d'une participation active aux combats sociétaux.

Les mouvements ultras en Tunisie ne sauraient donc être réduits à de simples groupes de jeunes supporteurs. Il est temps de reconnaître leur combat comme un instrument de lutte contre la répression politique et la marginalisation sociale. Par leurs slogans et leurs chants, ces groupes remettent en cause le discours autoritaire et populiste du pouvoir. Ils redéfinissent la relation entre la jeunesse tunisienne et l'espace public, prouvant que les stades ne sont pas seulement des aires de jeu, mais de véritables arènes où s'expriment les revendications d'une société entière.

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Traduit de l'arabe par Moussa Acherchour
Cet article a été publié initialement sur Nawaat

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Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.

Journalistes tués à Gaza, légitimation des médias français

Des hommes entourent un corps recouvert, en deuil, avec une veste de presse à côté.

Anas Al-Sharif avait 28 ans. Marié, père de deux enfants — une petite fille, Sham, connue de tous ceux qui le suivaient sur ses réseaux sociaux, tellement il en était dingue, et Salah, son petit dernier.

Anas est mort. Ce reporter de la chaîne Al-Jazira, devenu son principal correspondant à Gaza après l'évacuation de Wael Al-Dahdouh, a été tué par l'armée israélienne le dimanche 10 août 2025. Quatre de ses collègues — Mohammed Qreiqaa, Ibrahim Dhahir, Moamen Aaliwa et leur chauffeur Mohammed Noufal — ainsi qu'un autre journaliste pigiste, Mohammed Al-Khaldi, sont également morts dans le bombardement par Israël de la tente des journalistes qui se trouvait à côté de l'hôpital Al-Shifa.

Ce sont là les informations qui auraient dû faire la Une, lundi matin, de toute la presse et de tous les médias audiovisuels français. Cela, et le rappel incessant, qui devrait faire l'ouverture de chaque journal télévisé, de chaque article : Israël interdit aux journalistes du monde entier d'accéder à Gaza et tue nos confrères et nos consœurs sur place qui nous permettent de savoir ce qui s'y passe.

Mais ça, c'est la théorie.

La place du narratif israélien

« Un terroriste dit Israël, un assassinat selon la chaîne qatarie. » Balle au centre. C'est ainsi que l'on annonce ces meurtres dans le journal de la première matinale de France (France Inter). Même son de cloche sur France Info. Dans le journal de 20 heures de France 2, on tend carrément le micro à Olivier Rafowicz, le porte-parole de l'armée israélienne. Un an et dix mois après le début de la guerre génocidaire contre Gaza, et alors que le chef du gouvernement israélien, Benyamin Nétanyahou, est sous le coup d'un mandat d'arrêt international émis par la Cour pénale internationale (CPI), alors que des procès sont intentés contre des soldats israéliens porteurs d'une double nationalité dans leur deuxième pays, le narratif israélien, lui, a toujours sa place dans les médias français. Et la solidarité d'une profession connue pour son corporatisme s'arrête à la frontière arabe du Proche-Orient. Le décompte macabre quant à lui devient absurde et presque irréel : depuis le mois d'avril, on parle de « plus de 200 journalistes tués ». Que de noms, depuis, se sont rajoutés à la liste.

À la faveur de la guerre à Gaza, Israël a pu passer du déni à la revendication. Il n'y a pas si longtemps, quand son armée ciblait et tuait des journalistes, Tel-Aviv se contentait de s'en laver les mains, de feindre l'incompréhension puis, finalement, promettre l'ouverture d'une enquête. C'est ce qui s'est passé au moment du meurtre d'une autre correspondante de la chaîne Al-Jazira, Shirin Abou Akleh. Et la stratégie a fait ses preuves : elle permet de faire passer pour hystériques les accusations palestiniennes « sans preuve » puis d'affirmer, quand les faits sont trop évidents, qu'on a ouvert une enquête, assez longue pour que tout le monde oublie l'affaire.

Or, à Gaza, a fortiori depuis le 8 octobre 2023, Israël revendique ses assassinats. Il suffit d'affirmer — comme pour les hôpitaux, les écoles, les universités, les milliers d'enfants tués — l'existence d'un lien avec le Hamas. Comme le rappelle le journaliste israélien Yuval Abraham sur son compte X :

Après le 7 octobre, un groupe appelé « cellule de légitimation » a été mis en place au sein du renseignement militaire israélien (Aman). Il était composé d'agents du renseignement chargés de rechercher des informations permettant de donner une « légitimité » aux actions de l'armée à Gaza — tirs ratés du Hamas, utilisation de boucliers humains, exploitation de la population civile. La principale mission de cette cellule consistait à trouver des journalistes gazaouis qui pourraient être présentés dans les médias comme des membres du Hamas déguisés.

Menacé par l'armée israélienne

Et ça marche. Quelques heures à peine après son assassinat, des photos d'Anas Al-Sharif — notamment un selfie pris avec des dirigeants du Hamas, dont Yahya Al-Sinouar — ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux. Dans un fil WhatsApp qui regroupe plusieurs dizaines de journalistes, principalement français, les photos sont partagées : avez-vous vu ces clichés ? Qu'en pensez-vous ?

Les images sont relayées en toute neutralité. On n'affirme rien, on pose la question. La sacro-sainte objectivité journalistique est respectée. On souhaite simplement comprendre, être au plus près de la vérité. Pourtant de nombreux.ses correspondantes au Proche-Orient conservent des clichés d'eux et elles avec un « dictateur » ou un « terroriste » dont iels ne sont pas fieres. Il y a quelques mois, on a même vu une journaliste française, Laurence Ferrari, poser tout sourire avec un criminel de guerre recherché par la justice internationale : Benyamin Nétanyahou.

Anas Al-Sharif se savait en danger. Avant d'être tué, il a été menacé plus d'une fois, sa maison bombardée, son père tué en décembre 2023. Le 24 juillet 2025, le porte-parole en arabe de l'armée israélienne, Avichay Adraee, a publié sur les réseaux sociaux une vidéo l'accusant directement d'être membre des brigades Azzedine Al-Qassam, la branche armée du Hamas, selon « des documents trouvés à Gaza ». Le journaliste a dénoncé ces accusations, a demandé à ses confrères et consœurs à travers le monde de relayer son message. Le Committee to protect journalists (Comité pour la protection des journalistes, CPJ) a tiré la sonnette d'alarme1. Anas Al-Sharif a également affirmé, à plusieurs reprises, sa non-affiliation à aucune organisation politique. Alors que toute sa profession et tous ses compatriotes sont ciblés par une guerre génocidaire, il fallait encore montrer patte blanche. Mais cela n'a pas suffi.

Pas d'innocents à Gaza

Le problème dans la manière dont nombre de journalistes français couvrent la mort d'Anas Al-Sharif ne réside pas dans le fait de vouloir en savoir plus sur lui ; le problème, c'est le sous-texte : au fond, Anas Al-Sharif n'était peut-être pas complètement innocent. À partir de là, son sort peut être soumis au bon vouloir de l'armée israélienne. Et de tous ceux qui pensent qu'il n'y a pas d'innocents à Gaza.

Si les rédactions ne jugent toujours pas indécent de relayer le narratif israélien, alors que toutes les organisations de droit international qualifient ce qui se passe à Gaza de génocide, c'est parce que cette séquence acte le paroxysme d'une idée profondément implantée dans les esprits par « la guerre contre le terrorisme », elle-même héritage d'une logique coloniale : nous nous battons contre des barbares, il ne faut jamais l'oublier. Que l'on soit journaliste pour une chaîne qatarie, que l'on se soit pris en photo avec un dirigeant du Hamas, qu'on ait pris sa carte au parti pour obtenir plus facilement un poste dans l'administration à Gaza, que l'on soit un responsable politique ou un combattant des Brigades Al-Qassam : peu importe. Si l'on n'a pas l'âme immaculée, nullement entachée par le poison du terrorisme, on peut être une cible légitime. Et des journalistes biberonnés aux droits humains et au politiquement correct, qui s'indigneront à juste titre qu'un journaliste soit tué en Ukraine sans relayer la propagande russe, trouveront le moyen de rendre le crime acceptable. A contrario, un Israélien, même soutien du gouvernement d'extrême droite de Benyamin Nétanyahou, même s'il défile en criant « Mort aux Arabes », même s'il bloque l'accès de l'aide humanitaire à Gaza, même s'il a servi l'armée durant ce génocide, demeure à jamais innocent. Et l'on peut l'interviewer sans état d'âme.

« Israël, selon cette vision occidentale politico-médiatique, ne tue pas, même si les Palestiniens meurent. C'est dans ce paradoxe intenable que nous vivons depuis le 7 octobre », écrit la journaliste Hassina Mechaï2. Cette logique précède en réalité cette date, mais elle est, depuis, clairement revendiquée. Israël « se défend », « riposte », anticipe des actes terroristes, ou en lien avec des groupes terroristes, ou potentiellement terroristes, ou soupçonnés de terrorisme. Ceux qui en meurent sont — peut-être, probablement, vraisemblablement — coupables. Comme le sont tous les Arabes.

Anas Al-Sharif et cinq autres journalistes ont été tués par l'armée israélienne le dimanche 10 août 2025. Les journalistes qui ne dénoncent pas ce crime en ces termes en sont directement complices.

Un homme souriant tient un bébé, assis avec une petite fille dans un environnement en débris.
Anas Al-Sharif avec sa fille Sham et Salah, son petit dernier.

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1«  CPJ calls for Anas al-Sharif's protection in face of Israeli smears  », CPJ, 24 juillet 2025.

2«  Sur la question palestinienne : l'inconditionnelle innocence occidentale  », Le Club Mediapart, 14 janvier 2024.

Georges est revenu, Ziad est parti ! Une certaine histoire de la gauche libanaise

Deux hommes sur fond de drapeau libanais et symbole du communisme.

Le 25 juillet 2025, Georges Ibrahim Abdallah, enfin libéré, rentre dans son Liban natal où il est accueilli en héros. Le lendemain matin, Ziad Rahbani, musicien, homme de théâtre et de radio, fils du couple légendaire Fairouz et Assi Rahbani, rend son dernier souffle dans un hôpital du quartier Hamra, à Beyrouth. La gauche libanaise – et arabe – passe de l'euphorie aux larmes. Portraits.

Il a fallu deux jours seulement pour que les médias libanais évoquent un mot passé de mode : la gauche. Deux spectres de Marx attirent leur attention. Le premier, Georges Ibrahim Abdallah, ancien militant des Factions armées révolutionnaires libanaises (FARL), est revenu de la prison française de Lannemezan le 25 juillet 2025 pour prendre la direction de son village natal de Qobeyat, dans le nord du Liban, après une longue incarcération de quatre décennies. Le second, le musicien et homme de théâtre Ziad Rahbani, a été membre du Parti communiste libanais (PCL). Fils de la diva libanaise Fairouz et du compositeur Assi Rahbani (1923-1986), génie musical hors-norme à l'ironie mordante, il s'en est allé le lendemain du retour de Georges Ibrahim Abdallah. La maladie l'a emporté à l'hôpital Khoury, dans le quartier de Hamra, à Beyrouth, laissant le pays sous le choc.

À 24 heures d'intervalle seulement, dans des registres et des répertoires d'action différents, Georges Ibrahim Abdallah et Ziad Rahbani racontent tous deux une certaine histoire de la gauche libanaise, entre plume et fusil : l'un guévariste, l'autre tenant plus d'une figure à la Bertolt Brecht, mais tous deux mus par une même passion anticoloniale, farouchement solidaires des Palestiniens dans leur Liban natal. Ce sont également deux assignés chrétiens au registre de l'état civil libanais, dans un pays figé dans les règles rigides du confessionnalisme politique, Georges Ibrahim Abdallah étant maronite, et Ziad Rahbani grec-orthodoxe. Mais cette assignation confessionnelle ne les a nullement empêchés de soutenir une résistance, même « islamique », au Liban. Le départ du premier et le retour du second sont concentrés en un très court moment historique. Hasard ou destinée, il eût été difficile de ne pas les relier.

À l'ombre du FPLP

Dans cette résonance entre Georges et Ziad, il y a d'abord la Palestine et la gauche, ou la gauche parce que la Palestine. Né en avril 1951, Georges Ibrahim Abdallah, instituteur de métier, est d'abord socialisé politiquement dans les rangs du Parti syrien national social (PSNS)1, une formation laïque se réclamant de l'unification d'une « grande Syrie » et du refus des anciennes frontières de la période du mandat français. Le PSNS est en effet, à cette époque, particulièrement bien implanté dans les terres chrétiennes du Nord-Liban. Abdallah s'engage dans la seconde moitié des années 1970, comme tant de Libanais alors, dans les rangs d'une formation palestinienne marxiste, nationaliste et léniniste : Le Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP) de Georges Habache (1926-2008).

C'est encore l'époque — les années 1970 — où le narratif socialement émancipateur de la gauche libanaise se marie aisément avec l'aspiration à la libération nationale palestinienne. Le vieux PCL fondé en 1924, le Parti socialiste progressiste (PSP) de Kamal Joumblatt (1917-1977) ou la toute jeune Organisation d'action communiste au Liban (OACL) née à la fin des années 1960, sont les alliées de l'Organisation pour la libération de la Palestine (OLP), dans le cadre de la guerre civile (1975-1990). C'est aussi le temps d'une véritable « Internationale de la Palestine »2 : des milliers de combattants de gauche radicale et de mouvements de libération nationale, venus d'Europe occidentale, d'Asie, d'Afrique du Sud, d'Amérique latine et de l'ensemble des pays arabes partent au Liban, dans les camps de réfugiés palestiniens, pour se former au métier des armes. Ils adhèrent à des formations politiques palestiniennes : le FPLP ou le Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP) — dans un versant décolonial marxisant —, mais aussi au Fatah de Yasser Arafat (1929-2004), le président de l'OLP.

Blessé en 1978, lors de la première invasion israélienne du Sud-Liban, Georges Ibrahim Abdallah devient par la suite l'un des fondateurs des FARL, petite organisation marxiste proche du FPLP, frappant israéliens et américains à l'étranger. Elles revendiquent une série d'attentats ciblés en France dans la première moitié des années 1980, dont les assassinats de l'attaché militaire étatsunien à Paris, Charles R. Ray (18 novembre 1982), et de Yacov Barsimantov, deuxième conseiller de l'ambassade israélienne et agent de liaison du Mossad (3 avril 1982).

Depuis, l'histoire des FARL se dévoile au fur et à mesure des années, mais avec parcimonie : l'organisation clandestine protège les siens et les siennes des représailles israéliennes au Liban. Disparue du paysage politique d'après-guerre civile libanaise au début des années 1990, l'organisation émet pourtant de rares communiqués rendant hommage à leurs disparus ces dernières années. C'est ainsi que le public libanais apprend, en décembre 2016, le décès de Jacqueline Esber, « camarade Rima » de son nom de guerre, compagne de route de Georges Ibrahim Abdallah. Née en 1959 dans le village de Gibrayel, non loin de celui de la famille Abdallah, membre des FARL, c'est elle qui abat Yacov Barsimantov à Paris au mois d'avril 1982. Nul ne sait comment elle revient au Liban, échappant aux services de police français, ni comment elle défie pendant plusieurs décennies de semi-clandestinité au Liban l'œil furibond des services israéliens.

Quant à Georges Ibrahim Abdallah, la suite de l'histoire est connue, de son arrestation à Lyon en octobre 1984 pour usage de « vrai-faux papiers » algériens à sa condamnation trois ans plus tard à une peine de perpétuité pour complicité d'assassinat. Une implacable campagne médiatique française – de droite comme de gauche – avait alors imputé à tort au « clan Abdallah » (Georges et ses frères) la série d'attentats commis en France de 1985 à 1986 par le Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes et du Proche-Orient (CSPPA). Libérable depuis 1999, Georges Ibrahim Abdallah a toujours vu ses demandes de mise en liberté déboutées, devenant le plus ancien prisonnier politique d'Europe occidentale, jusqu'au 17 juillet 2025, date à laquelle la Cour d'appel de Paris autorise sa libération conditionnelle à compter du 25 juillet. Il retourne ce jour-là au Liban.

Le tournant de Tal El-Zaatar

L'histoire palestinienne de Ziad Rahbani est moins connue, ou plutôt, elle est souvent tue. Le musicien, le compositeur, l'homme de théâtre, le « fils de Fairouz et Assi Rahbani », celui qui a inventé un style musical absolument inimitable, empruntant tout autant au jazz qu'à la musique orientale : tout cela fut allègrement célébré à sa mort dans un consensus de façade, au-delà des clivages politiques et des appartenances confessionnelles. Et pourtant, rien de moins consensuel au Liban que d'avoir croisé les rangs du FPLP – la même organisation marxiste-léniniste à laquelle appartint Georges Ibrahim Abdallah.

En 2012, Ziad Al-Rahbani est sur le plateau de la chaîne d'information panarabe Al-Mayadeen. Interviewé par son directeur Ghassan Ben Jeddou, le musicien se rappelle les premiers moments du massacre de Tal El-Zaatar, à l'été 1976. Camp de réfugiés palestiniens niché dans l'est chrétien de Beyrouth, il est assiégé par les milices maronites des Kataeb (les Phalanges) de Bachir Gemayel (1947-1982), des Gardiens du Cèdre de Etienne Saqr et des Tigres du Parti national libéral (PNL) de l'ancien président de la République Camille Chamoun (1900-1987), tous assistés par l'armée syrienne qui s'est alors retournée contre les Palestiniens. Le jeune Ziad, âgé d'une vingtaine d'années, assiste aux bombardements du haut de la maison familiale de Rabieh, dans les hauteurs de Beyrouth. Il se remémore également les visites de dirigeants des Kataeb (Karim Pakradouni, Michel Samaha) et de représentants des services syriens (Ali Douba, Nazi Jamil, Ali Al-Madani) au domicile familial, les soirées se terminant parfois par des danses sur les tables, alors que le massacre est voisin. Il enregistre alors discrètement les conversations, et rapporte la teneur des discussions secrètes au FPLP. Le massacre de Tal El-Zaatar le décide à fuir l'est chrétien, pour rejoindre Beyrouth ouest, en une forme de rupture politique et familiale.

Fairouz - Wahdon
La chanson « Wahdon » (Seuls) est un texte du poète libanais Talal Haydar, mis en musique par Ziad Rahbani pour sa mère Fairouz. La chanson s'inspire d'un fait réel : le poète avait l'habitude de prendre son café sur le balcon de sa maison qui donnait sur une forêt. En 1974, tous les matins, trois jeunes hommes passaient, le saluaient et s'engouffraient dans la forêt. Ils y passaient la journée, et le soir, ils repassaient devant chez lui et le saluaient à nouveau. Un jour, ils passent le matin, le saluent, mais ne rentrent pas le soir. Haydar s'inquiète. Il découvre ensuite, dans les journaux, les visages familiers des trois jeunes hommes : il s'agissait de trois combattants — palestinien, syrien et irakien — du FPLP - Commandement général, qui avaient fait une opération à Kiryat Shmona, dans le nord d'Israël, préparée pendant plusieurs jours dans la forêt. La chanson « Wahdon » leur rend hommage.

S'ensuit une collaboration riche de plusieurs années avec l'organisation palestinienne – et avec son jumeau libanais, le Parti d'action socialiste arabe (PASA)3. Il compose plusieurs chansons pour le FPLP, sans jamais les signer, et travaille avec son département cinématographique. Il compose ainsi la bande originale de l'adaptation filmée de Retour à Haïfa, nouvelle de l'écrivain, intellectuel et ancien porte-parole du FPLP Ghassan Kanafani (1936-1972), assassiné par le Mossad à Beyrouth. Le film sort en 1982, sous la direction du réalisateur irakien Kassem Hawal.

Les pas de Ziad se rapprochent alors du PCL dont il devient membre. La formation marxiste est alors au cœur de la résistance armée à l'occupation israélienne du Sud-Liban, à la suite de l'offensive meurtrière de l'été 1982. Elle a lancé, avec d'autres formations de gauche et nationalistes, le Jammoul (Jabhat al-Mouqawama al-Ouataniya al-Loubnaniya, Front de la résistance nationale libanaise), qui harcèle les troupes israéliennes depuis septembre 1982.

En 1984, Ziad Rahbani compose l'hymne du PCL, à l'occasion du soixantième anniversaire de la fondation du Parti. Dès lors, la faucille et le marteau ne quitteront plus son cou sur les plateaux télévisés. Il collabore régulièrement avec les grands médias du PCL – la radio Sawt el-chaab (La voix du peuple) et le journal Al-Nidaa (L'Appel) — et participe de l'univers culturel du PCL aux côtés d'artistes communistes, comme Khaled El-Haber ou Sami Hawat.

Khaled El Haber - Sobhi El Jeez
« Mon camarade Sobhi El Jiz », chanson écrite et composée par Ziad Rahbani, ici interprétée par le chanteur communiste Khaled El-Haber et chantée également par Fairouz. Sa dernière phrase « On marche et on continue le chemin » est devenue un slogan renvoyant à l'univers de Ziad Rahbani.

Avec ce dernier, il signe en 1985 l'album Ana Mouch Kafer (Je ne suis pas mécréant). L'étincelle révolutionnaire ne s'éteint pas avec le temps : lorsque le journaliste et écrivain Joseph Samaha, ancien membre de l'Organisation d'action communiste au Liban (OACL), lance le quotidien de gauche Al-Akhbar (les Nouvelles) à l'été 2006, Ziad lui offre immédiatement une chronique régulière intitulée… Mal ‘amal ? (Que faire ?), en référence à l'ouvrage de Vladimir Lénine.

Ana Moush Kafer (2008 Remastered) - YouTube
« Ana Mouch Kafer », chanson de l'album éponyme de Ziad Rahbani, interprétée par Sami Hawat.

Mélancolie révolutionnaire

Le 28 juillet 2025, devant les portes de l'hôpital Al-Khoury, à l'occasion de la levée du corps de Ziad Rahbani, c'est ce même quotidien qui est distribué gratuitement à une foule dense venue saluer l'artiste une dernière fois. Sa Une affiche une carte de la Palestine sur un fond sérigraphié d'une photo du musicien, en mode Andy Warhol, avec pour seul slogan :« Al-wadeh dawman ! » (Toujours clair !), pour signifier qu'il n'a jamais dévié de ses convictions. Deux jours plus tôt, le journal consacrait toutes ses premières pages à Georges Ibrahim Abdallah, sous le titre : « Il ne s'est pas rendu…. Et il est revenu libre ».

Un collage coloré d
La Une du quotidien Al-Akhbar du lundi 28 juillet 2025.

Le quotidien Al-Akhbar n'est pas le seul à établir un lien de continuité dans le temps entre les figures de Georges Ibrahim Abdallah et de Ziad Rahbani. C'est peu ou prou la même foule, les mêmes acteurs, les mêmes visages connus et inconnus qui se sont retrouvés le vendredi pour le retour de Georges Ibrahim Abdallah à l'aéroport international de Beyrouth, et le lundi pour le départ de Ziad Rahbani vers sa dernière demeure. La manifestation d'une gauche quelque peu mélancolique a suivi le corbillard sur une rue Hamra4 qui a porté, en tant que véritable artère artistique, journalistique et culturelle des années 1960 et 1970, tout ce que la gauche intellectuelle libanaise a pu rêver. Drapeaux rouges du PCL ou blancs de l'ancien Front de la résistance nationale libanaise (Jammoul), faucilles et marteaux, mais aussi les quatre couleurs de la Palestine, ont marqué les deux journées du 25 et du 28 juillet 2025.

Un dernier lien n'a échappé à personne : la présence remarquée du Hezbollah au deux évènements. Le député du Parti de Dieu Ibrahim Al-Moussawi a accueilli Georges Ibrahim Abdallah dans le salon d'honneur de l'aéroport de Beyrouth, aux-côtés du président du bureau politique du Hezbollah, Mahmoud Qomati, du secrétaire-général du PCL Hanna Gharib et du député nassérien de Saïda, Oussama Saad. La formation islamique chiite a également organisé un accueil populaire dans la banlieue sud de Beyrouth, lorsque le convoi de l'ancien prisonnier a pris la route de la montagne libanaise : un communiste de confession chrétienne aura été célébré comme un héros de la résistance nationale à Israël. Trois jours plus tard, c'est le même Ibrahim Al-Moussawi qui, aux côtés d'un autre député hezbollahi, Ali Fayyad, marche sur la rue Hamra derrière le cercueil d'un artiste plus sûrement athée que croyant. Sans doute mécréant, le musicien de gauche n'a jamais caché sa sympathie pour la formation chiite dans le cadre des guerres répétées avec Israël.

Le public libanais se souvient encore de la photo de l'artiste lors d'un Festival de la victoire organisé peu après la fin de la guerre des 33 jours entre Israël et le Hezbollah, en juillet et août 2006 : sur sa casquette vissée sur la tête, il était écrit « Nasr min-Allah » (une victoire de Dieu), formule jouant sur le nom de famille de l'ancien secrétaire général de l'organisation, Hassan Nasrallah, assassiné par Israël en septembre 2024. Avec le soulèvement de 2011 en Syrie et l'entrée progressive dans une longue guerre civile, les gauches libanaises et arabes se divisent sur le sujet, entre partisans de la révolte contre l'ancien président Bachar Al-Assad et sympathisants d'un « axe de la résistance » à Israël emmené par le Hezbollah, mais auquel appartenait aussi le régime syrien5. Ziad Rahbani n'échappe pas à la polémique, accusé par certains d'être trop complaisant avec la formation chiite libanaise et ses alliés régionaux.

Priorisant l'opposition à Israël – puissance toujours occupante au Sud-Liban-, la gauche incarnée par des figures aussi diverses que Georges Ibrahim Abdallah et Ziad Rahbani est enfin moins animée par les soucis sociétaux des nouveaux mouvements sociaux libanais des années 2010 que par une contradiction principale entre « l'impérialisme et ses ennemis », en une profonde continuité avec les années 1960 et 1970 – le tout dans un contexte de guerre israélienne de moyenne intensité sur le Liban depuis la dernière cessation officielle des hostilités de novembre 2024, et de guerre génocidaire sur la bande de Gaza.

Georges est revenu, Ziad est parti. Mais l'effet de résonance entre le retour de l'un et le départ de l'autre a cependant une limite : le « Liban officiel ». Georges Ibrahim Abdallah a certes eu droit à un chaleureux accueil populaire à la sortie de l'aéroport de Beyrouth, mêlant vieilles et jeunes générations militantes, et les principaux médias ont couvert en direct le retour du militant au pays natal. Mais ni la présidence de la République, ni le premier ministre n'ont envoyé de délégations pour accueillir l'ancien prisonnier de Lannemezan – même si son convoi de retour à Qobeyat a été, pour des raisons de sécurité, officiellement accompagné par la Sûreté de l'État (Amn Al-dawla). La crainte d'une colère des États-Unis, déjà échaudés par la décision de la justice française, était bien trop grande. Le vieux militant imperturbable âgé de 74 ans accueille désormais sans discontinuer, du haut des montagnes de Qobeyat, un nombre incalculable de délégations politiques, syndicales et religieuses sympathisantes – dont de nombreux jeunes — semblant dire : ce n'est qu'un début, continuons le combat.

Pour Ziad Rahbani, il n'y a eu au contraire aucun ostracisme : les funérailles et l'enterrement organisés dans le village chrétien de Bikfaya, au nord de Beyrouth, ont attiré tout le Liban officiel : ministres et anciens ministres, parlementaires de tous bords politiques, hommes d'affaire, et tout ce que le Liban peut comprendre d'un monde du show-business connecté aux élites confessionnelles libanaises. L'ancien compositeur communiste et irrévérencieux aura réalisé à son insu une inédite union nationale, parfois feinte. Sans doute s'agissait-il aussi de se réunir à Bikfaya autour de la seule figure consensuelle encore vivante au Liban, icône nationale et mère du défunt, Fairouz, pour donner la fugace illusion d'une communion patriotique à l'heure d'une profonde scission interne quant à l'avenir du pays et à l'avenir des armes du Hezbollah.

Ziad est enfin déjà sujet à récupération commerciale : l'entreprise Virgin a ainsi appelé la population à participer à un marathon en son hommage samedi 1er août à 6h30 du matin, au départ de Zeytouna Bay – petit port de plaisance beyrouthin privatisé pour bateaux de luxe – dans un pays frappé chaque semaine par les bombardements israéliens.

Nul ne sait encore qui gagnera la bataille : des anciens rêves anticapitalistes, anticoloniaux et anti-confessionnels de Ziad Rahbani, ou des rouleaux compresseurs du capital, toujours apte à récupérer les morts pour créer du vif marchand.


1Nicolas Dot-Pouillard. «  Sur les frontières : le Parti syrien national social entre idéologie unitaire et États-Nations  », in Pierre-Jean Luizard et Anne-Marie Bozzo Vers un nouveau Moyen-Orient  ? États arabes en crise entre logiques de division et sociétés civiles, Roma Tre-Press, pp.209-227, 2016.

2Nicolas Dot-Pouillard et Pierre Tonachella, «  Ci-gît l'Internationale palestinienne  », Le Monde diplomatique, août 2022.

3Assaad Aboukhalil, «  The Cult of Ziad Rahbani  », Jadaliyya, 10 octobre 2012.

4Nicolas Dot-Pouillard, «  Boire à Hamrah. Une jeunesse nostalgique à Beyrouth  ?  » dans Jeunesses arabes. Du Maroc au Yémen : loisirs, cultures et politiques, La Découverte, pp.340, 2013.

5Nicolas Dot-Pouillard, «  La crise syrienne déchire les gauches arabes  », Le Monde diplomatique, août 2012.

Égypte. « En prison, il est plus facile de faire entrer de la drogue que de faire sortir un poème »

Deux hommes se tiennent derrière des barreaux, l'un visible et l'autre en arrière-plan.

À l'arbitraire de l'emprisonnement, des détenus d'opinion égyptiens répondent par la créativité de leurs écrits et une forme d'habileté à les faire émerger clandestinement de prison. Une littérature séditieuse par essence.

Vous « croupirez en prison jusqu'à la mort ou la folie ». C'est l'avertissement adressé par les autorités égyptiennes à Ahmed Douma et Alaa Abdel Fattah, blogueurs, militants et opposants politiques, arrêtés et emprisonnés à plusieurs reprises entre 2011 et 2019, dans un climat de solide répression. Ils sont rejoints dans la similarité de parcours par un autre prisonnier d'opinion, Khaled Daoud. Le lieu de leur enfermement est aussi celui de leurs écrits, qui irriguent la littérature carcérale.

La révolution du 25 janvier 2011, qui a provoqué la chute de Hosni Moubarak, puis la destitution de Mohammed Morsi par l'armée en 2013 et l'accession à la présidence d'Abdel Fattah Al-Sissi, en 2014, ont été le cadre d'une répression et d'arrestations arbitraires grandissantes.

Le nombre exponentiel de prisonniers politiques et détenus d'opinion — ils sont 60 000 selon Amnesty International — a amené le pouvoir à construire davantage de lieux carcéraux. Avec une quarantaine d'établissements pénitentiaires, près de 400 centres de détention nichés dans des commissariats et plusieurs prisons secrètes gérées par l'armée, l'Égypte est le pays des prisons.

Alaa Abdel Fattah, l'invaincu

La révolution égyptienne de 2011 a vu émerger des figures. Alaa Abdel Fattah en est une. Arrêté et emprisonné plusieurs fois, sous Hosni Moubarak, Mohammed Morsi et Abdel Fattah Al-Sissi, il est détenu en tout depuis plus de dix ans. En 2021, alors qu'il avait déjà passé deux années en détention provisoire, le tribunal le condamne à cinq ans de prison pour « fausses informations » ; son avocat écope de quatre ans d'enfermement. Initialement prévue pour septembre 2024, sa libération est repoussée à début 2027, le procureur ayant décidé de ne pas comptabiliser la période de détention provisoire déjà purgée. En mars 2025, apprenant que sa mère, Laila Soueif, en grève de la faim depuis le 29 septembre 2024 pour protester contre son maintien en détention, se trouvait dans un état critique, il cesse à son tour de s'alimenter1. You have not yet been defeated (« Vous n'avez pas encore été vaincus », inédit en français), préfacé par l'autrice canadienne Naomi Klein, est l'une des œuvres phares de la littérature carcérale. Constitué de récits, réflexions, tweets, éclats de poésie… griffonnés sur des bouts de papier sortis clandestinement de prison, ce recueil de dix ans d'écrits a été traduit en anglais par un collectif anonyme et publié en 2021 par Fitzcarraldo éditions. Relatant l'euphorie de la place Tahrir, il est aussi le siège de réflexions sur la violence d'État.

Khaled Daoud, en « détention provisoire »

Activiste politique et journaliste, Khaled Daoud est placé en détention provisoire en septembre 2019, dans un climat de tensions, alors que la rue réclame la démission du président Al-Sissi. Lui n'y participe pas, mais ses écrits dérangent. Il passera dix-neuf mois en prison et en sera libéré sans qu'aucune charge ne soit retenue.

Détention provisoire, c'est le titre qui aurait dû orner la couverture de son journal de prison une fois publié. Ce projet n'a pu voir le jour à cause des entraves imposées par les autorités. Il y décrit les conditions de détention réservées aux prisonniers d'opinion : limitation de l'exercice physique et restrictions sanitaires sévères.

Daoud aborde l'écriture comme un outil de documentation, portant un regard journalistique sur les événements vécus de l'intérieur, tout en gardant une distance d'observation. Son journal, description minutieuse de la société carcérale, devient un guide détaillé de ce à quoi s'attendre lors d'une détention provisoire en Égypte. Il évoque également les difficultés rencontrées pour obtenir des feuilles et un stylo ou envoyer des lettres à sa famille.

Depuis sa sortie de prison, Khaled Daoud a publié une vingtaine d'articles sur le site Al-Manassa. En réponse à notre question sur la répression de la création culturelle par le régime, Daoud met en regard des avancées en termes de libertés durant les trois années qui ont suivi la révolution de 2011 et les restrictions massives imposées depuis 2014 : « La situation est devenue insoutenable. »

Ahmed Douma, « Comme une ovation. Comme un gémissement »

Autre figure de la révolution, Ahmed Douma a passé dix ans en détention, dont sept et demi en isolement. Il est libéré en août 2023 à la suite d'une grâce présidentielle. Dès sa première nuit d'emprisonnement, l'écriture a représenté une bouée de sauvetage, raconte-t-il, lui permettant de résister aux pressions psychologiques.

Dans son premier recueil, Soutak tala'a (« Ta voix est audible »), paru en 2012, Douma écrit des poèmes révolutionnaires qui retracent les étapes de son engagement militant avant la révolution de 2011, aux côtés des mouvements Kifaya2 et du 6 Avril3.

Douma témoigne :

J'ai écrit sept livres en dix ans : des poèmes en arabe dialectal et standard, un recueil de contes, une série d'articles et un projet de roman. L'écriture était mon gagne-pain, mais également le seul moyen de me confronter à moi-même et à la vie. Durant les longues périodes de détention et d'isolement, le détenu perd le contrôle de son esprit et de ses pensées. L'écriture était ma voie de salut. Elle me permettait aussi de documenter et transmettre le récit de mon expérience avec honnêteté et sans défaitisme.

Ahmed Douma a mis au point plusieurs techniques pour faire sortir clandestinement ses textes : écrire sur des sous-vêtements, sur de minuscules morceaux de papier, ou encore utiliser un vieux téléphone portable introduit en cachette. Il enregistrait certains poèmes sous forme de messages vocaux, ou sculptait les mots sur les murs de sa cellule avec les ongles. « Il y a des dizaines d'astuces, dit-il, mais leur divulgation priverait les détenus d'y recourir. » Il raconte avoir échangé avec des trafiquants de drogue sur les méthodes qu'ils utilisaient pour faire entrer leurs marchandises. Il s'avère que « faire entrer de la drogue en prison est plus facile que de faire sortir un poème », relève-t-il.

Parmi les œuvres produites durant sa détention, seules deux ont été publiées : le recueil de poèmes Curly (« Frisé » en anglais) en 2021, et Yochbihou al houtaf. Yochbihou al anin (« Comme une ovation. Comme un gémissement »), en 2022, le noyau de son expérience de la littérature carcérale, considère l'auteur. Il s'agit de nouvelles en prose, proches du langage poétique, que Douma avait d'abord conçues sous forme d'articles journalistiques destinés à une plateforme médiatique pour lui assurer un revenu pendant sa détention. Le projet ayant échoué, il a rassemblé ces textes dans un livre. Curly a été publié par Dar El Maraya, une maison d'édition égyptienne, en 2021, mais rapidement interdit pour « raisons de sécurité ». Il espère trouver un éditeur pour son prochain recueil de poésie, El ward mouch himl el amal (« Les roses ne supportent pas le poids de l'espoir »), commencé en 2021 et poursuivi après sa libération.

Les images de l'ouverture de la prison de Sednaya à la chute de Bachar Al-Assad, en Syrie, en décembre 2024, l'ont incité à écrire le récit complet de son expérience dans les prisons égyptiennes en y intégrant des témoignages de prisonniers issus d'autres régions du monde. Ce projet, intitulé Chibr w qabda (« Un empan et un poing4 »), sera accompagné d'une émission audiovisuelle, actuellement en cours de préparation.

Que le pouvoir cesse son acharnement contre la poésie et la littérature, c'est le vœu d'Ahmed Douma. Aujourd'hui libre, il ne s'agit plus pour lui d'exfiltrer ses textes de prison, mais de relever une tout autre gageure : publier sans entraves.

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Cet article a été publié initialement sur Assafir Al-Arabi
Traduit de l'arabe par Mohammed Rami Abdelmoula

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Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.


1NDLR. À la demande de ses filles, Mona et Sanaa, Laila Soueif a mis fin à sa grève de la faim le 13 juillet 2025.

2NDLR. Créé en 2004, Kifaya («  Assez  !  ») appelait à la chute du régime de Hosni Moubarak, notamment par des manifestations et des appels à la grève.

3NDLR. Ce mouvement pionnier de la contestation contre Moubarak, dont le nom fait référence à une grève massive d'ouvriers à El-Mahalla el-Koubra (delta du Nil) le 6 avril 2008, sera très impliqué dans les mobilisations de 2011 ayant mené à la chute de l'ancien président.

4NDLR. Ancienne mesure de longueur correspondant à l'intervalle compris entre l'extrémité du pouce et celle du petit doigt dans leur plus grand écart.

Kneecap, au nom de la Palestine

Un artiste en concert, masqué, devant une foule enthousiaste, avec des drapeaux irlandais et palestiniens.

La solidarité sans filtre du groupe de punk rap nord-irlandais avec la Palestine scandalise et effraye nombre de programmateurs musicaux et de festivals. Elle permet de mettre, sur le devant de la scène, la bataille culturelle mondialisée qui se joue autour du génocide à Gaza.

Les drapeaux palestiniens au bord des routes, jusque dans les lieux les plus reculés, sont une singularité du paysage irlandais. Leur usure causée par la pluie et le vent indique qu'ils ont été plantés depuis un certain temps, et que personne ne s'empressera de les enlever. La fraternité entre l'Irlande et la Palestine est connue pour leur communauté de destin : la colonisation britannique.

Le battage récent autour de Kneecap, groupe de punk rap qui a sorti le gaélique de la musique traditionnelle et de la pop, remet cette solidarité au cœur d'une guerre culturelle et politique.

Le trio, originaire de Belfast-Ouest (quartier à majorité catholique) et de Derry, fervent défenseur de la cause palestinienne, participe activement à tous les « Gigs for Gaza », ces concerts organisés en soutien à Gaza. Lors de la plupart de leurs shows, Liam Óg Ó hAnnaidh, Naoise Ó Cairealláin et JJ Ó Dochartaigh — connus sur scène sous les noms de Mo Chara, Móglaí Bap et DJ Próvaí — invitent le public à scander avec eux le slogan : « Free, Free Palestine ».

Tirant son nom du « kneecapping » — cette méthode punitive qui consiste à tirer dans les rotules, utilisée par les paramilitaires en Irlande du Nord et par l'armée israélienne contre les Palestiniens lors de la « marche du retour » en 2018 à Gaza —, le groupe cultive l'art de la provocation. Un film récent, sobrement intitulé Kneecap, interprété par les membres du groupe et retraçant (très) librement leurs débuts — faits de drogues, de rap et d'indépendantisme — ajoute une pierre de plus à la légende qu'ils se construisent. Le long-métrage a déjà reçu le prix du public au Festival du cinéma américain de Sundance, après avoir raflé sept British Independent Film Awards (BIFA), dont celui du meilleur film britannique indépendant.

Bande-annonce de Kneecap (2024) réalisé par Rich Peppiatt

Le quotidien britannique de centre-gauche The Guardian les chouchoute et les qualifie de « groupe parmi les plus controversés en Grande-Bretagne et en Irlande depuis les Sex Pistols », tandis que le tabloïd conservateur The Daily Mail, les appelle les « “Anti-British” rappers » (rappeurs « anti-britanniques »). Le trio, dont un des tubes reprend le slogan républicain « Brits out »1, assume pleinement ces attaques et répond :

Ils n'apprécient pas que nous nous opposions à la domination britannique, que nous ne croyions pas que l'Angleterre serve qui que ce soit en Irlande. Que nous disions que les classes ouvrières des deux côtés de la communauté méritent mieux, des financements publics, des services de santé mentale appropriés, méritent de célébrer la musique et l'art et méritent la liberté d'exprimer notre culture.2

Annulations en Europe et révocation de visas américains

Avec Kneecap, les mots sont des balles. Au Coachella Valley Music and Arts Festival, en Californie, ils ont clamé sur scène :

Fuck Israël. Les Palestiniens n'ont nulle part où aller. C'est là qu'ils vivent, bordel ! Et on les bombarde depuis le ciel ! […] Israël commet un génocide contre le peuple palestinien, rendu possible par le gouvernement américain, qui arme et finance Israël.

Sur l'écran géant de la scène, on pouvait lire : « Israël commet un génocide contre le peuple palestinien. »

Un scandale est né. Le producteur américain du groupe, la société Independent Artist Group (IAG), s'est désengagé suite à la controverse, entraînant l'invalidation de leurs visas de travail. En Europe, sous la pression de groupes pro-israéliens, plusieurs festivals de musique ont revu leur programmation. En Allemagne, le Hurricane Festival et le Southside Festival ont déprogrammé leurs concerts prévus en juin. Les membres du groupe n'en font pas un drame à ce stade :

Nous sommes en train de déposer une nouvelle demande de visa [d'entrée aux États-Unis]. J'espère que ça marchera. Mais si ça ne marche pas, je pourrai vaquer à mes occupations sans avoir à me soucier de mon prochain repas ou d'un bombardement de ma famille. Visa révoqué, je pourrai m'en remettre.3

Le groupe est désormais habitué. Ce n'est pas la première fois qu'il se retrouve au cœur d'une polémique pour ses prises de position. Le 18 juin, Mo Chara comparaissait devant le tribunal de première instance de Westminster à Londres pour « apologie du terrorisme ». Il était accusé d'avoir déployé un drapeau du Hezbollah lors d'un concert londonien le 21 novembre 2024, au moment de l'offensive terrestre israélienne contre le Liban. L'audience a été reportée au 20 août pour vice de forme.

À la sortie du tribunal, devant une foule de fans et de curieux, Mo Chara a entonné son slogan favori « Free Free Palestine ». Le public suit. Pour les fans, « il défend l'Irlande et la Palestine en même temps, c'est normal ». Il n'y a aucun autre endroit au monde où le sort de la Palestine est spontanément associé au destin local et avec autant de conviction. Et où un groupe musical remet la question de cette solidarité sur le tapis avec un savoir-faire inédit, où la provocation ne compromet pas le message politique. En mai 2025, ils ont reversé leurs recettes du Wide Awake Festival à Médecins Sans Frontières.

« Ce qui n'est pas correct, c'est d'armer un putain de génocide »

Rebelote à Glastonbury le 28 juin dernier. Avant l'ouverture du festival, soutenu par des députés conservateurs, le premier ministre travailliste Keir Starmer avait appelé à l'annulation du concert et à la censure du groupe : « Ils ne devraient pas être autorisés à jouer sur scène, a-t-il argué, ce n'est pas correct. » La BBC, partenaire du festival, a ensuite déprogrammé la retransmission du concert en direct. Réponse lapidaire de Kneecap : « Tu sais quoi, Keir, ce qui n'est pas correct c'est d'armer un putain de génocide. »

Quand on les accuse de tirades outrancières, ils rétorquent :

Si vous pensez qu'un groupe satirique, qui singe des personnages sur scène, est plus scandaleux que le meurtre de Palestiniens innocents, alors vous devriez vous poser des questions.4

En attendant le début du concert, la foule de Glastonbury agitait des dizaines de drapeaux palestiniens géants. Sur un écran, un montage reprenait les nombreux appels à censurer le groupe pour chauffer le public. Et lançait un rendez-vous : « Venez nombreux au procès du 20 août à Londres. » Sur la scène, Kneecap truffe ses prises de parole de « Fuck Keir Starmer ». « Fuck the Daily Mail »… « Jamais vu autant de monde à un concert », commente Móglaí Bap, « la foule est bourrée de “Fenian bastards” » (« salauds de nationalistes irlandais », l'insulte est affective).

Sur d'autres scènes de Glastonbury, des artistes prennent parti pour les Gazaouis, au premier rang desquels le duo punk Bob Vylan, qui a déclenché un énorme scandale en exhortant les fans à chanter « Death, death to the IDF » (« Mort, mort à l'armée d'Israël »). Le groupe est lui aussi privé de visas américains et fait face à plusieurs annulations en Europe, notamment en France, où leur concert prévu au Kave Fest, dans l'Eure, a été déprogrammé.

Non loin de là, sur une scène dédiée aux débats dans l'enceinte du festival, Gary Lineker, l'ancien international de foot anglais et défenseur de la cause palestinienne, évoque ses démêlés avec la BBC. Présentateur vedette de « Match of the Day », l'émission de foot culte de la chaîne publique britannique, il a dû quitter cette dernière après avoir été accusé d'antisémitisme : « J'ai été traumatisé par les images des enfants à Gaza », s'est-il défendu, « je veux prêter ma voix à ceux qui n'en ont pas… ».

La Palestine, catalyseur d'une bataille culturelle globale

Au cours de la dernière décennie, Israël est devenu un point de convergence pour l'extrême droite mondiale. Il est perçu par celle-ci comme le fer de lance de la croisade civilisationnelle contre la supposée « barbarie » arabe ou musulmane. L'adhésion à Israël s'accompagne souvent, pour les droites radicales, d'un programme autoritaire — destruction des acquis démocratiques, contrôle des médias, suppression du pluralisme.

Inversement, la Palestine devient nœud et point ralliement global de l'opinion publique démocratique, antiraciste et anticoloniale. Ce qui se passe au Proche-Orient marque dorénavant une ligne de faille géostratégique et militaire et nourrit en même temps un front culturel lui aussi planétaire. Les millions de jeunes qui rejoignent les manifestations pour Gaza ou la Palestine, partout dans le monde, dans les métropoles, mais aussi dans des petites villes et des banlieues éloignées, témoignent de cette nouvelle géographie culturelle du monde contemporain.

Dans cette guerre de tranchées, Kneecap a choisi de s'afficher avec le cran et l'art de la provocation qu'on lui connaît désormais. Comme aucun autre acteur culturel aujourd'hui, à cause de leur héritage anticolonial, social et politique, Kneecap affiche les tropes de nouvelles batailles culturelles et idéologiques. Il le fait sur une scène musicale et culturelle, en dehors des logiques de parti, organisationnelles et associatives. Et de manière folle et échevelée. La dérision et l'hilarité, l'obscénité anti-bourgeoise, l'esprit tapageur et anarchisant acquièrent avec Kneecap une vitalité positive. Les ambiguïtés affichées par ce groupe de bouffons héritiers du républicanisme irlandais ne sont jamais fortuites, elles ont valeur de paradoxe électrique et subversif.

Quelques minutes après le concert de Kneecap à Glastonbury, Alexis Petridis, critique musical du Guardian, écrivait :

La notoriété actuelle de Kneecap sera-t-elle un bref éclair, un phénomène durable, ou au contraire les conduira-t-elle à leur perte ? Cela reste à voir. Pour l'instant, devant ce public, ils triomphent5

Mais si Kneecap doit tomber, ce ne sera pas à cause de son manque de convictions. Wait and see.

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Kneecap jouera en France :

  • Le 17 août 2025, à 15h, à Charleville-Mézières, dans le cadre du festival Cabaret vert
  • Le 24 août 2025, à 13h, à Saint-Cloud, dans le cadre du festival Rock en seine

1NDLR. «  Get your brits out  » (Sortez vos britanniques) (2019) est aussi un jeu de mot avec l'expression Get your tits out, qui signifie de façon vulgaire «  Montre tes seins  ». La chanson se moque ouvertement d'importantes figures politiques du Democratic Unionist Party (DUP), le parti loyaliste d'Irlande du Nord.

2Post de Kneecap sur le compte X du groupe, publié le 29 novembre 2024.

3Shaad D'Souza, «  “We just want to stop people being murdered” : Kneecap on Palestine, protest and provocation  », The Guardian, 27 juin 2025.

4op. cit.

5Alexis Petridis, «  Kneecap at Glastonbury review – sunkissed good vibes are banished by rap trio's feral, furious flows  », The Guardian, 28 juin 2025.

Gaza. Ceux qui ont épaulé le génocide

Des corps enveloppés de bleu sont placés dans une fosse, entourés de personnes en deuil.

Dans son dernier ouvrage, Pascal Boniface, fondateur et directeur de l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), démontre combien l'impuissance du droit international à arrêter la guerre contre Gaza tient à la complicité des pays et des politiques occidentaux et à la complaisance des médias mainstream, notamment en France.

Premier rappel salutaire dans le livre de Pascal Boniface, Permis de tuer, le fait que tout n'a pas commencé le 7 octobre 2023. Depuis 1967, « la colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est est illégale. L'annexion de Jérusalem-Est est illégale. Le blocus de Gaza est illégal ». La guerre à Gaza est le dernier exemple en date de cette violation par Israël du droit international au prétexte récurrent que son existence est en jeu.

Même si la décision de la chambre préliminaire de la Cour pénale internationale (CPI) de délivrer un mandat d'arrêt contre Benyamin Nétanyahou et Yoav Gallant, son ex-ministre de la Défense, a pu donner l'impression que la justice internationale s'emparait du dossier, depuis rien n'a changé. Les crimes de guerre comme les crimes contre l'humanité se sont poursuivis et intensifiés ; un génocide est en cours.

Cette incapacité à agir efficacement pour mettre un terme aux massacres se reflète à l'ONU où, avertit Boniface, « les choses sont simples. Dans la grande majorité des cas, les résolutions obligatoires qui exigent quelque chose d'Israël sont bloquées par un veto des États-Unis. »

« Amnesty International, Human Rights Watch… Quand l'humanitaire fait le jeu du Hamas »

Aux côtés des juridictions internationales, des ONG humanitaires se sont employées à dénoncer « un piège mortel » pour les Palestiniens1. Un constat qui, très rapidement, après le déclenchement de la guerre par Israël, est devenu une évidence dès lors que les morts et blessés se sont accumulés et que, progressivement, la famine s'est installée. Une réalité que les médias ont mis des mois à accepter, et encore de manière timide et sans jamais remettre en cause le récit qu'ils avaient propagé depuis le 7 octobre 2023. Mais il y a encore Franc-Tireur qui, dans son édition du 24 janvier 2024, a débusqué les vrais coupables : « ONG au service du pire : Amnesty International, Human Rights Watch… Quand l'humanitaire fait le jeu du Hamas. »

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Cette partialité dans la prise en compte de la « destruction directe de la population palestinienne » (Amnesty International) s'examine au trébuchet de ce que pèse la guerre russo-ukrainienne dans les discours de la plupart des politiciens et des médias où l'agresseur est, à juste titre, vilipendé. A contrario, les massacres perpétrés par l'armée israélienne sont le plus souvent minorés ou justifiés en recourant à l'argument qui voudrait que dans chaque hôpital rasé, dans chaque école bombardée, dans chaque maison détruite, se sont réfugiés des « terroristes » du Hamas. Ce que, le 18 janvier 2024, s'est évertué à justifier Isaac Herzog, le président d'Israël, au Forum de Davos : « Sous chaque matelas de n'importe quelle maison à Gaza, il y a une roquette. »

Cette approche du conflit repose sur ce que Pascal Boniface appelle « un biais médiatique occidentaliste ». Il est illustré par le positionnement d'Israël, membre revendiqué de l'Occident depuis sa fondation en 1948, choix confirmé par les assertions sans ambiguïté de son actuel premier ministre : « Nous faisons partie de la culture européenne… L'Europe se termine en Israël2 », ou bien encore, en décembre 2024, lors de ses vœux aux communautés chrétiennes en Israël : « Israël mène le monde dans le combat contre les forces du mal et de la tyrannie… ».

Un occidentalo-centrisme guerrier

Une phraséologie qui, en Occident, nourrit inévitablement l'islamophobie et le fameux « concept » d'islamo-gauchisme. Une façon, nous dit Pascal Boniface, d'assimiler l'islam à une menace terroriste, interdisant de critiquer Israël « comme un pays qui occupe une terre qui n'est pas la sienne et réprime dans le sang un peuple qui ne veut pas se soumettre, mais devient la pointe avancée de la guerre contre le terrorisme ».

Le 6 octobre 2024, Pascal Praud, le présentateur vedette de CNews, propriété du milliardaire catholique intégriste Vincent Bolloré, ce laboratoire de la désinformation, a relayé cette logique dans le JDD (propriété du même milliardaire) : « Le 7 octobre a changé ma vie. Je devinais depuis quelque temps : le monde arabo-musulman a déclaré la guerre à l'Occident. Israël est un rempart. » Un occidentalo-centrisme guerrier qui s'accompagne de l'inévitable rappel à l'Holocauste convoqué pour culpabiliser les opposants au conflit et clore toute discussion sur les agissements meurtriers d'Israël.

Pascal Boniface cite un expert de cette rhétorique en la personne d'Alain Finkielkraut, qui, le 24 octobre 2024, dans l'émission Le Club Idée du FigaroTV, lance :

Quoi qu'on pense de la riposte israélienne, le mot génocide est fou, ignoble. Il permet de nazifier les Juifs, de leur faire perdre leur crédit victimaire et ainsi de les faire basculer dans le camp des bourreaux.

Pas sûr que les 6 millions de juifs assassinés lors de la Seconde guerre mondiale envisageaient leur martyre sous forme de « crédit victimaire » dont pourrait se réclamer Israël.

Dans un chapitre bienvenu, l'essayiste s'attarde sur le rôle néfaste du lobby pro-israélien. Il dénonce son implication dans la politique intérieure française :

Le lobby pro-israélien s'est montré hyper efficace pour affaiblir le soutien diplomatique de la France à la cause palestinienne, influencer la classe politique française en faveur du gouvernement israélien, créer une solidarité entre des personnes ayant les mêmes appréciations du conflit, et limiter au maximum la capacité d'expression de ceux qui ne pensent pas comme eux.

Institution agissante du lobby, le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) mène le combat de l'assimilation entre antisionisme et antisémitisme. Il trouve des alliés dans la droite, parfois à gauche et dans la macronie à l'exemple d'Aurore Bergé, actuelle ministre déléguée chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, qui, le 13 février 2025, lors des Assises contre l'antisémitisme a déclaré : « L'antisionisme, la haine décomplexée d'Israël sont les nouveaux visages de l'antisémitisme. »

Un maccarthysme rampant

Boniface donne à comprendre ce combat comme étant d'abord celui de Nétanyahou qui « a réussi à imposer ce slogan creux dans le débat français, qui sert d'arme de dissuasion massive à toute critique de la politique israélienne à l'égard des Palestiniens et des territoires occupés ».

Chercheur, il fait aussi état de ce maccarthysme rampant qui sévit dans les médias refusant de l'inviter ou de ces campagnes de dénigrement dont il est l'objet ou bien encore de son éviction de la manifestation — qu'il a créée — « Les Géopolitiques de Nantes » par la maire socialiste, Johanna Rolland. « La ville de Nantes, écrit-il, est l'une des rares grandes métropoles à n'avoir toujours pas entamé en 2024 d'action de coopération décentralisée avec une collectivité palestinienne. » Ceci expliquant sans doute cela.

L'auteur veut espérer que « l'histoire sera sévère pour ceux qui sont restés muets face à l'indicible ». Lui ne fait pas partie des adeptes de la cécité volontaire, ni des repentis de la 25e heure, ceux qui s'aperçoivent avec retard que leur « soutien inconditionnel à Israël » les a précipités dans un abîme d'insalubrité morale.

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Couverture de livre avec fond coloré et titre en gras sur le conflit à Gaza.

Permis de tuer Gaza : Génocide, négationnisme et Hasbara
Pascal Boniface
Éditions Max Milo, 2025
283 pages
21,90 euros


1Le 1er juin 2025, le chef de l'agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), Philippe Lazzarin, a indiqué sur X que la distribution d'aide humanitaire à Gaza était devenue un «  piège mortel  »

2Pascal Boniface citant Sophie Bessis dans La civilisation judéo-chrétienne, anatomie d'une imposture, Les Liens qui libèrent, 2025.

Soutien à la Palestine. Les universités bâillonnées

Silhouette noire d'une personne en posture détendue, assise et penchée.

Dénoncer un massacre en cours en Palestine, proposer des espaces académiques d'analyse et de discussion critique de la politique menée par l'État israélien a valu à nombre d'enseignants et de chercheurs français des sanctions disciplinaires ou des poursuites judiciaires pour « apologie du terrorisme ». Florilège.

« Tu sais, de nos jours, si l'on n'est pas inculpé pour apologie du terrorisme, c'est que, quelque part, on a raté sa vie. » C'est avec un certain détachement que François Burgat rapporte la boutade de l'un de ses amis. Le politiste, ancien directeur de recherche au CNRS, aujourd'hui retraité, comparaissait le 24 avril devant le tribunal judiciaire d'Aix-en-Provence pour « apologie du terrorisme », sur une plainte de l'Organisation juive européenne (OJE). Cette association, partisane de la politique de Benjamin Nétanyahou, est adepte de l'intimidation judiciaire : depuis le 7 octobre 2023, elle est à l'origine de centaines de plaintes contre des citoyens français.

Le procureur a requis huit mois de prison avec sursis, une amende de 4 000 euros, un bannissement de six mois des réseaux sociaux et une inéligibilité de deux ans. Il est rare que de telles poursuites s'exercent à l'encontre d'un universitaire. « On poursuit un spécialiste du terrorisme pour apologie du terrorisme, la boucle est bouclée », résume son avocat, Rafik Chekkat, qui met en garde contre la portée symbolique d'une potentielle condamnation de François Burgat, qui ouvrirait la porte à la criminalisation de la liberté académique. C'est pour avoir relayé une tribune du Hamas niant les accusations de viols à l'encontre de ses combattants et pour avoir contesté la criminalisation tous azimuts des mouvements de libération de la Palestine que François Burgat est ciblé par l'OJE.

Le professeur a également fait l'objet d'un signalement au procureur par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). En cause, des publications sur les réseaux sociaux. Dans un post sur X le 2 janvier 2024, Burgat affirmait avoir « infiniment plus de respect et de considération pour les dirigeants du Hamas que pour ceux de l'État d'Israël ». Cinq jours plus tard, il postait un texte présenté par ses accusateurs comme un « long panégyrique du Hamas » que François Burgat introduisait en ces termes assumés : « Le contexte où mon respect et mon admiration pour le Hamas se sont affirmés (2006) ». S'ensuivait un extrait de son ouvrage Comprendre l'islam politique (La Découverte, 2016). « Donc ce texte qui a presque dix ans, publié chez un éditeur reconnu et traduit dans quatre ou cinq langues, est utilisé comme un élément d'accusation contre moi », résume-t-il.

Le dévoiement de la loi antiterroriste

Les poursuites pour « apologie du terrorisme » se sont multipliées depuis le 7 octobre 2023, comme exposé dans Orient XXI le 9 mai 2024. La loi Cazeneuve du 13 novembre 2014, qui a extrait l'infraction d'apologie du terrorisme de la loi sur la liberté de la presse de 1881, pour l'inscrire dans le Code pénal, en a durci le régime. Alors qu'elle était initialement conçue pour lutter contre les filières de recrutement du terrorisme, son utilisation aujourd'hui pour réprimer l'expression d'opinions est jugée abusive par ceux-là mêmes qui la défendaient hier. C'est le cas notamment de l'ancien juge antiterroriste Marc Trévidic qui dénonce, dans les colonnes de L'Humanité, le 8 octobre 2024, « un véritable abus » et un « usage totalement dévoyé de la loi » et appelle à « oser faire marche arrière ».

Quand, dans l'écrasante majorité des cas, le motif d'« apologie du terrorisme » n'est pas invocable, le système répressif dispose de larges relais pour restreindre la liberté de parole sur la Palestine dans le milieu universitaire, en prétextant notamment la lutte contre l'antisémitisme. Les exemples sont légion. Les manifestations de soutien public au peuple palestinien sont ciblées, traquées et stigmatisées comme relevant de l'antisémitisme, et leurs auteurs, vilipendés en haut lieu. Ces campagnes aboutissent à un résultat, sans doute escompté : l'autocensure, notamment parmi les enseignants. Étudier et débattre d'idées non consensuelles, voire perçues comme choquantes par certains, n'est-ce pas la vocation du cadre universitaire, qui dispose du savoir comme garde-fou ? Cela ne semble pas être l'avis du gouvernement français actuel, ainsi que le dévoile le blog Yaani, qui recense des mois d'offensive contre les libertés académiques touchant à la question palestinienne et au génocide en cours à Gaza.

Alerte sur les atteintes aux libertés académiques en France, lien avec Gaza.
Cliquez sur l'image pour accéder au fil X de Yaani

Dès le 12 octobre 2023, le président-directeur général du CNRS envoyait un message à l'ensemble des agents pour leur signifier que « dans le contexte de l'actualité dramatique au Proche-Orient », leur liberté d'expression était « encadrée par les règles de droit […] en particulier celles concernant […], l'apologie du terrorisme ». Yaani recense une douzaine de conférences annulées ou interdites par les responsables d'établissements universitaires. Parmi les intervenants ayant essuyé cette censure, on trouve le fondateur d'Orient XXI, Alain Gresh, le directeur de l'IRIS, Pascal Boniface, l'eurodéputée Rima Hassan, Jean-Luc Mélenchon ou l'auteur et militant de l'Union juive française pour la paix (UJFP) Pierre Stambul. Dès le 9 octobre 2023, Sylvie Retailleau, alors ministre de l'enseignement supérieur, adressait un courrier aux présidents d'établissement, les appelant à sanctionner les « actions et propos » relevant de « l'apologie du terrorisme, l'incitation à la haine ou à la violence », les encourageant à y apporter des « sanctions disciplinaires et suites judiciaires appropriées », y compris en les signalant au procureur de la République. Le gouvernement a généreusement élargi la notion d'« incitation à la haine » à toute critique de l'action génocidaire d'Israël à Gaza.

Tornade politico-médiatique

« Un professeur dérape » à Toulouse. C'est le titre d'un article de La Dépêche 31 le 4 septembre 2024. La veille, Benoit Huou, chargé d'enseignement en mathématiques à la Toulouse School of Economics (TSE), décidait d'ouvrir son premier cours de l'année par une adresse à ses deux cents étudiants sur la situation à Gaza et l'émotion qu'elle provoquait en lui. « Tout le monde y passe, les enfants, les vieillards. J'ai 35 ans et je n'ai jamais vécu ça, une telle boucherie », dit l'enseignant avant d'exprimer un sentiment d'impuissance « face à ce carnage » et de dénoncer le « soutien tacite » du gouvernement français aux dirigeants d'extrême droite israéliens. « Malheureusement, ça n'a pas commencé le 7 octobre et c'est totalement malhonnête de dire que le responsable de ce qui se passe actuellement, c'est le Hamas », ajoute-t-il. Et de rappeler qu'« avant le 7 octobre des organisations comme Amnesty International et d'autres dénonçaient déjà la politique d'apartheid » menée par Israël contre le peuple palestinien. Posant la question de l'engagement à l'échelle individuelle, il suggère à ceux qui le souhaitent de participer aux campagnes de boycott et aux manifestations.

Ce que l'enseignant ignore encore, c'est que quelqu'un dans l'amphithéâtre l'a enregistré. Son discours va se retrouver dès le lendemain matin dans un « signalement » sur le compte X anonyme pro-israélien Sword of Salomon qui traque les voix favorables aux Palestiniens, notamment dans le milieu universitaire, en interpellant directement les ministres. Sword of Salomon exige « des mesures disciplinaires, allant jusqu'au licenciement » pour « sanctionner » les propos « dangereux et inacceptables » de Benoît Huou. Il pointe un discours qui « met en danger les étudiants juifs et/ou israéliens, dans une ville [Toulouse] marquée par le massacre d'écoliers juifs, abattus à bout portant pour “venger la Palestine” ». Ce raccourci entre les propos du professeur et l'action criminelle de Mohammed Merah (en 2012) va mettre le feu aux poudres.

En l'espace de quelques heures, Benoît Huou va brutalement sortir de l'anonymat et se retrouver au centre d'une tornade politico-médiatique. Sylvie Retailleau, ministre de l'enseignement, va immédiatement reprendre le post de Sword of Salomon, qualifiant les propos du professeur Huou d'« inadmissibles » et annonçant avoir « demandé à ce que les sanctions qui s'imposent soient prises » à son encontre. Lui emboîtant le pas, le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, « condamne fermement » les propos de l'enseignant qui, selon lui, participent à « importer davantage le conflit et à mettre une cible sur les étudiants juifs dans l'enseignement supérieur ». Reprenant l'argumentaire de Sword of Salomon, il conclut : « Blessés dans notre chair par les attentats de 2012 visant des élèves juifs, nous savons ce vers quoi ces propos peuvent nous conduire. » Carole Delga, présidente de la Région Occitanie, enchaîne : « L'antisémitisme ronge notre pays. Condamnation très ferme de ceux qui utilisent l'université […] comme tribune pour des discours haineux, complotistes et d'apologie du terrorisme. »

Du côté de la direction de l'école, la réaction ne se fait pas attendre. À l'issue de la journée du 4 septembre, le directeur de TSE, Christian Gollier, annonce sur X la suspension à titre conservatoire du chargé d'enseignement en mathématiques. Sword of Salomon jubile. Après un signalement sur la plateforme Pharos, Benoît Huou fait l'objet d'une enquête pour « apologie du terrorisme »… rapidement classée sans suite.

« S'émouvoir d'un massacre en cours ne doit pas être réprimé »

Une fois l'agitation retombée, Benoît Huou nous a accordé son premier entretien avec la presse et revient sur l'enchaînement des faits. Le jour de l'emballement médiatique, le 4 septembre 2024, outre une pluie d'intimidations et menaces anonymes par téléphone, Benoît Huou reçoit par SMS une convocation à une réunion immédiate avec la direction de l'école. Le professeur y apprend sa suspension pour quatre mois pour manquement à son devoir de réserve, et aussi pour le « protéger contre les menaces » dont lui et l'établissement font désormais l'objet. Aucun débat sur le fond n'a lieu avec la direction qu'il sent « un peu embêtée ». Celle-ci décide de lui accorder la protection fonctionnelle des agents, qui peut permettre de payer des frais d'avocat.

Directeur général délégué aux affaires publiques et à la gouvernance de TSE, Joël Echevarria avait lui aussi, dès le 4 septembre, rappelé « l'obligation de neutralité et de réserve des agents publics ». Lors de l'entretien qu'il nous a accordé, il assure que la suspension de Benoît Huou était la « meilleure façon de calmer la situation » dans un contexte où « l'utilisation des réseaux sociaux favorise l'immédiateté, l'hyperréaction et l'escalade verbale », mais dit comprendre qu'elle ait pu être vécue par l'intéressé comme une sanction.

De son côté, la commission disciplinaire de l'école n'émettra qu'un simple « rappel à l'ordre », sans conséquences sur la carrière de l'enseignant non titulaire. Son syndicat, Sud Éducation 31, s'est réjoui de ce verdict même s'il conteste la tenue même de cette commission disciplinaire : « S'émouvoir d'un massacre en cours ne doit pas être réprimé, le soutien à la Palestine ne doit pas être criminalisé. »

Benoît Huou a été réintégré début janvier 2025 : « Je sais que si je recommence, la procédure risque de se passer différemment. On m'a dit que j'avais face à moi un public captif qui n'est pas capable de jugement. » Le professeur revient sur ce qui l'a motivé à évoquer ouvertement le sujet avec ses élèves : « Je pense que je n'aurais pas eu à en parler si on pouvait en parler partout, qu'il n'y avait pas de censure. Je me suis senti le devoir de le faire. Face à ce qu'il se passe à Gaza, il faut réagir et pousser à agir. » Il constate, amer, que sa tutelle ne partage pas sa position :

On m'a dit que je n'avais pas été assez formé sur les questions déontologiques du métier, que je ne suis pas là pour ça : une vision très néolibérale de la fonction. Il semble très important de ne plus du tout parler politique dans les universités, en tout cas en adoptant un point de vue critique de la politique gouvernementale ou toute idée politique allant à l'encontre de l'idéologie dominante.

Suspension d'un Séminaire Palestine

À l'École normale supérieure (ENS), située rue d'Ulm à Paris, un séminaire « Palestine » est programmé durant toute l'année universitaire 2024-2025. Intitulée « Une approche transdisciplinaire de la Palestine » et soutenue par sept départements de l'école, cette série de rencontres, organisée par les élèves et initialement chapeautée par le département de géographie, a été suspendue le 10 février 2025. Ce jour-là, faute de salle disponible dans les locaux de l'ENS, une conférence, inscrite au programme depuis janvier, doit se tenir au Collège de France, avec en tribune l'universitaire Françoise Vergès, les militants juifs antisionistes Sonia Fayman (Union juive française pour la paix, UJFP) et Maxime Benatouil (collectif juif décolonial Tsedek !) ainsi que le philosophe et économiste Frédéric Lordon autour du thème « Antisémitisme et antisionisme ».

Trois jours avant, l'Union des étudiants juifs de France (UEJF), association pro-israélienne, dénonçait la tenue de cette conférence sur X : « Alors que les étudiants juifs de l'ENS ne se sentent pas en sécurité, l'école donne une tribune aux idées antisémites de Houria Bouteldja1 en invitant ses coauteurs. Ce débat biaisé ne favorise ni la compréhension ni la réconciliation. Il doit être interdit. »

Ainsi soit-il. Le jour même de la conférence, les organisateurs du séminaire apprennent par une affichette collée sur la porte de la salle qu'elle est annulée, sans que la direction de l'École normale ait pris la peine de les avertir ni de leur fournir d'explication. Dans l'urgence, les organisateurs trouvent une autre salle, dans l'enceinte de l'ENS cette fois. La conférence se tient sous haute tension. Des membres de l'UEJF appellent à un rassemblement dans la cour, viennent perturber la séance en prenant en photo les organisateurs sans leur consentement. La situation est si tendue que la sécurité de l'ENS demande d'exfiltrer les conférenciers par une porte de sécurité.

Au lieu de punir les perturbateurs, la direction annonce aux organisateurs le 13 février, par e-mail, la suspension sine die du séminaire, la séance du 10 février n'ayant d'après elle pas obtenu son accord. Le même jour, l'UEJF publie un post Instagram s'en attribuant le mérite. Dans le même post sont exhibées des photos d'une réunion dans le bureau de la direction de l'ENS, entre des membres de l'UEJF, le directeur de l'établissement Frédéric Worms et… le ministre de l'enseignement supérieur Philippe Baptiste.

« Ingérences politiques » et « censure académique »

Catherine Goldstein, directrice de recherche au CNRS dans un laboratoire de mathématiques (Jussieu-Rive Gauche à Paris), devait modérer une séance du même séminaire « Palestine » consacrée à l'« éducide »2 qui devait se tenir le 17 février. Victime de la suspension, la conférence est reportée, sans consulter la modératrice, sans explication de la part de l'établissement. Dans une longue lettre ouverte adressée le 19 mars à la direction de l'ENS pour exprimer son indignation et sa colère, Catherine Goldstein se désole que le « désir de museler des opinions contraires aux siennes » ne soit « malheureusement pas une situation inhabituelle », et fustige la complicité de la direction de l'ENS dans cette censure :

Ce qui est inhabituel en revanche, c'est que parmi les posts affichés sur le site de cette association [l'UEJF] qui m'ont été transmis figuraient en bonne place des photos des étudiants perturbateurs dans le bureau de la direction de l'ENS en présence d'un ministre. J'ai pensé au départ qu'il s'agissait de [les] réprimander pour leur comportement agressif et leur manquement au respect de la liberté académique, mais il semble que ce soit juste le contraire. Je ne peux que m'en étonner.

Dans les jours qui suivent l'annonce de la suspension, à l'instar de Catherine Goldstein, plusieurs enseignants et chercheurs écrivent à la direction pour exprimer leur étonnement. Des élèves organisent un rassemblement dans l'enceinte de l'établissement pour demander des explications et dénoncer des « ingérences politiques » et une « censure académique ». L'équipe organisatrice du séminaire attendra le 17 février pour être reçue par la direction et se voir reprocher d'avoir mis en péril la sécurité de l'école.

Après un mois, le 10 mars, la direction de l'ENS annonce la reprise du séminaire suite à une « réflexion organisée » et la rédaction d'une charte. Contactée, la direction n'a pas souhaité répondre à nos questions. De même que la successeure de la directrice du département de géographie de l'ENS à la tête de la coordination du séminaire « Palestine » ainsi que les services du ministre de l'enseignement supérieur. Il est difficile d'oublier qu'en 2011 l'ENS interdisait déjà une conférence de Stéphane Hessel sur la répression de la campagne de boycott des produits israéliens. L'ancien résistant et rescapé des camps de concentration devait partager la tribune avec plusieurs personnalités, dont Leïla Shahid, représentante de la Palestine à Bruxelles, les pacifistes israéliens Michel Warschawski et Nurit Peled et la députée socialiste Élisabeth Guigou. « L'annonce de ce débat a provoqué le malaise du Conseil représentatif des associations juives de France (CRIF) et de plusieurs associations juives », rapportait Le Monde à l'époque. Côté direction, le prétexte d'une conférence « non autorisée » était déjà l'argument de la censure.

Pressions, « doxing » et intimidations

De nombreux professeurs, enseignants et chercheurs ont subi des pressions pour avoir diffusé ou relayé des informations en soutien à Gaza. Spécialiste de la Palestine, l'anthropologue et chercheuse au CNRS Véronique Bontemps a, pendant des mois, refusé toute intervention publique après que le soutien à un texte de ses étudiants de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) solidaire avec la Palestine lui a valu une procédure disciplinaire du CNRS pour « apologie du terrorisme », « incitation à la haine raciale » et « manquement au devoir de réserve ». « Tout ce que je vais pouvoir dire publiquement va être utilisé d'une manière ou d'une autre contre moi », énonce-t-elle.

Jean Gardin (le frère de l'humoriste Blanche Gardin) est maître de conférences en géographie à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne. Dans un forum en ligne regroupant les membres du personnel enseignant et non enseignant (mais pas les étudiants) de l'université et modéré par la présidence de l'établissement, une discussion enflammée a lieu sur la situation à Gaza. L'enseignant y poste, en mai 2024, un tableau de conjugaison du verbe « consentir à un génocide » pour, dit-il, améliorer le niveau des étudiants. Dans les heures qui suivent, son post se retrouve sur le groupe Telegram pro-israélien les « Dragons célestes » (anciennement « Brigade juive »), et il est « doxé » : son identité et son numéro de téléphone portable sont diffusés publiquement dans le but de le harceler.

Le compte X de Sword of Salomon fait lui aussi un « signalement » en interpellant la présidente de l'université. Jean Gardin reçoit pendant des semaines des dizaines d'appels de harcèlement et de menaces. De son côté, au bout de dix jours, la présidente de l'université comptabilisait trois mille e-mails visant à obtenir le licenciement de l'enseignant, lui a-t-elle rapporté. Ces e-mails auraient l'apparence de vrais, mais leur quantité massive questionne. Jean Gardin insiste auprès de la présidence et obtient la protection fonctionnelle. Il porte plainte contre X, ses harceleurs étant anonymes. L'affaire est classée sans suite un an plus tard, en avril 2025, car, lui écrit le procureur de la République, les auteurs n'ont pas été identifiés malgré l'enquête.

Aujourd'hui, il estime que l'université n'a pas été à la hauteur de la situation. Il se dit fatigué et déçu par un certain nombre de collègues, leur attentisme et leur silence. Jean Gardin parle d'un phénomène d'autocensure répandu. « Quand on fait des sciences sociales, c'est difficile de ne pas parler d'une actualité politique de ce genre-là : les logiques de développement séparé, de mur, la question du droit international… » Pourtant, nombreux sont ses collègues qui évitent ce sujet en cours désormais, se désole-t-il.

Chercheuse en langues, littérature et cultures palestiniennes et hébraïques, Sadia Agsous-Bienstein constate elle aussi de nombreux cas d'autocensure dus à des pressions multiples. Mais elle se veut optimiste et prône une forme de résistance par le savoir. À l'EHESS où elle coorganise un séminaire sur la Palestine, la mobilisation des étudiants a obtenu une victoire : une convention signée avec l'université Bir Zeit à Ramallah (Cisjordanie). « On se savait cible de pressions et en danger académique, on a investi sur la production du savoir. C'est une question d'éthique, de justice sociale et de morale », défend-elle.

Le musèlement des libertés académiques

Une proposition de loi de « lutte contre l'antisémitisme dans l'enseignement supérieur » a été votée en première lecture à l'Assemblée nationale le 7 mai 2025 après avoir été adoptée à l'unanimité par le Sénat le 20 février. Le texte, qui doit désormais passer par une commission mixte paritaire, fait suite à un rapport présenté en juin 2024 par les sénateurs Pierre-Antoine Lévi (Union centriste) et Bernard Fialaire (Rassemblement démocratique et social européen, RDSE) dans lequel la définition de l'antisémitisme est largement assimilée aux expressions du soutien avec le peuple palestinien, collant à la définition opérationnelle de l'Alliance internationale de la mémoire de l'Holocauste (IHRA) qui assimile la critique d'Israël à de l'antisémitisme dans sept des onze « exemples contemporains d'antisémitisme » qu'elle développe. Une aberration dénoncée en 2022 par E. Tendayi Achiume, la rapporteure spéciale des Nations unies sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l'intolérance qui y est associée.

La proposition de loi prévoit en outre l'externalisation des procédures disciplinaires et la création d'une « section disciplinaire commune » aux établissements d'une même région académique, présidée par un membre de la juridiction administrative. Si cet article de la loi est adopté, les procédures disciplinaires, comme celles qui ont visé les professeurs Benoît Huou et Véronique Bontemps, pourraient aboutir à des sanctions bien plus lourdes.

À l'instar de la répression des mobilisations étudiantes aux États-Unis depuis la rentrée, les dirigeants politiques français, notamment chez Les Républicains, n'ont pas attendu la nouvelle loi pour prendre des mesures draconiennes. La présidente de la Région Île-de-France, Valérie Pécresse, a décidé en avril 2024 de couper les subventions et les crédits de fonctionnement à Science-Po après les mobilisations étudiantes pour la Palestine qui ont marqué la vie de l'établissement. Lui emboîtant le pas, Laurent Wauquiez, ancien président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes mais toujours à la manœuvre en tant que « conseiller spécial », a annoncé le 7 mai 2025 la suppression des subventions régionales à l'université Lyon II, en signe de soutien à son « ami », le maître de conférences Fabrice Balanche3, chahuté par des étudiants pour avoir selon eux défendu sur Cnews « l'expulsion de la population palestinienne de Gaza ». Il avait déclaré : « Cela résoudra le problème du Hamas puisqu'il se cache et prolifère au milieu de cette population civile. »

Toujours à Lyon II, le vice-président de l'université, le politiste Willy Beauvallet-Haddad, cible de harcèlement en lien avec ses positions sur la Palestine et le Liban (en particulier une déclaration au moment de la mort du leader du Hezbollah Hassan Nasrallah), a présenté sa démission le 5 mai 2025 après ce qu'il a qualifié de « campagne de dénigrement public ». Sword of Salomon, qui a participé à cette campagne, a exigé des poursuites pénales contre l'enseignant, qui reste maître de conférences à l'université.

Dans le numéro de décembre-janvier de son magazine4, le Snesup, le premier syndicat de l'enseignement supérieur, dénonçait un « net recul de la liberté académique » en France et des « intrusions politiques inadmissibles ». Laissons-lui donc le mot de la fin :

Les enseignants-chercheurs, bien que fonctionnaires, ne sont pas soumis au devoir de neutralité inscrit dans le Code général de la fonction publique, ni au devoir de réserve. Le Code de l'éducation (art. L. 952-2) précise que, dans le cadre de leurs missions d'enseignement et de recherche, les enseignants-chercheurs jouissent d'une “entière” liberté, “sous les réserves que leur imposent […] les principes de tolérance et d'objectivité”. La liberté d'expression est une composante de la liberté académique et, par essence, ne souffre d'aucune autre limite. Pas même celle de neutralité.


1Essayiste, militante décoloniale et antiraciste, anciennement porte-parole des Indigènes de la République, Houria Bouteldja, dans ses travaux et l'expression de ses idées, fait régulièrement l'objet de controverses.

2L'éradication du système éducatif en Palestine.

3Habitué des plateaux de télévision en tant que «  spécialiste  » de la géographie politique du Proche-Orient, particulièrement de la Syrie, il est l'auteur de travaux contestés par d'autres chercheurs.

4En accès libre à cette adresse : chrome-extension ://efaidnbmnnnibpcajpcglclefindmkaj/https://www.snesup.fr/sites/default/files/2024-12/net-recul-de-la-liberte-academique-en-france-729-pp27-28.pdf

Débat croisé entre Urgence Palestine et La Jeune garde

Des personnes engagées, appel à l'action pour la Palestine et la justice sociale.

Horizons XXI est une carte blanche laissée aux rédactions d'Orient XXI et Afrique XXI qui revient sur l'actualité ou l'histoire de l'Afrique et des mondes arabe et musulman à travers des entretiens. À retrouver une fois par mois sur le média indépendant Au Poste.

Horizons XXI. Urgence Palestine et La Jeune garde : débat croisé Avec Omar Alsoumi et Raphaël Arnault

Un an et demi de guerre génocidaire et plus de deux mois de famine à Gaza, pilotés par un gouvernement suprémaciste d'extrême droite, qui vient d'annoncer une opération militaire pour occuper Gaza. En Europe, la même extrême droite, invitée d'ailleurs il n'y a pas si longtemps par Benyamin Nétanyahou à Jérusalem, connaît une montée fulgurante. Entre temps, la France vient de connaître un assassinat raciste, celui d'Aboubakar Cissé, qui ne provoque guère une véritable prise de conscience chez nombre d'éditorialistes, trop occupés à vouloir démontrer l'impertinence du terme « islamophobie ».

Face à cette situation alarmante, la priorité du ministère de l'intérieur de Bruno Retailleau est de s'attaquer à deux organisations : Urgence Palestine, collectif constitué au lendemain du 7 octobre en solidarité avec le peuple palestinien, et La Jeune garde, organisation antifasciste.

Que signifie cette répression ? Quelles conséquences ? Nous en discutons avec Omar Alsoumi, porte-parole d'Urgence Palestine, et Raphaël Arnault, député La France insoumise (LFI), membre fondateur et ancien porte-parole de La Jeune garde.

Déclaration de soutien au chercheur François Burgat

Homme âgé avec cheveux gris, souriant, portant un costume sobre sur fond flou.

Le magazine en ligne indépendant Jadaliyya, créé par l'Arab Studies Institute (Institut des études arabes, ASI), a publié une tribune exprimant son soutien à l'islamologue français François Burgat, actuellement poursuivi pour apologie du terrorisme. Nous en proposons ici la traduction.

Nous soussignés exprimons notre solidarité avec notre collègue François Burgat, éminent universitaire jugé pour apologie du terrorisme en France. Son premier rendez-vous au tribunal a eu lieu le 24 avril 2025, quelques jours après que le président français Emmanuel Macron, en réaction à la guerre de l'administration Trump contre la liberté académique, a appelé les chercheurs internationaux à « choisir la France ».

François Burgat, spécialiste du Proche-Orient de renommée internationale, est accusé par la police française de faire l'éloge du Hamas dans une série de tweets, dont certains sont des réimpressions littérales de résultats qu'il a publiés il y a des années dans un ouvrage académique1. Le 24 avril 2025, le procureur du tribunal judiciaire d'Aix-en-Provence a requis une peine de huit mois de prison avec sursis, une amende de 4 000 euros, une inéligibilité de deux ans et une interdiction d'accès aux médias sociaux. Le tribunal rendra sa décision le 28 mai 2025. Nous exprimons notre soutien à François Burgat ainsi qu'à toutes les personnes visées par une répression sans précédent contre les discours pro-palestiniens en France. Nous notons également que le fait de juger un chercheur en sciences sociales pour avoir parlé de son expertise n'augure rien de bon pour les chercheurs qui pourraient « choisir la France » pour échapper aux foudres de l'administration américaine.

La colère de la Maison Blanche à l'égard des universités trouve son origine dans une vague de protestations d'étudiants pro-palestiniens contre la guerre menée actuellement par Israël contre la bande de Gaza. Par l'intermédiaire de son groupe de travail sur la lutte contre l'antisémitisme, le président américain a accusé Harvard, Columbia et d'autres établissements d'enseignement supérieur de violer les droits civils des étudiants juifs. Cette initiative a ouvert la voie à une campagne punitive contre la science et les scientifiques, accusés d'être trop libéraux ou trop « wokes » par les dirigeants américains actuels. Combinées aux détentions arbitraires d'étudiants étrangers pro-palestiniens, les fortes réductions — ou les menaces de réduction — des financements fédéraux alloués à la recherche ont semé le trouble dans le milieu universitaire américain et au-delà. Les études sur le Proche-Orient et la Palestine-Israël ont été les premiers signes avant-coureurs de cette crise dans le monde académique étatsunien.

En France, des centaines de personnes poursuivies

« La France s'engage pour faire rempart face aux attaques que subissent les libertés académiques dans le monde », a déclaré l'Agence nationale de la recherche (ANR) le 18 avril 2025. Pourtant, le territoire français, où l'exécutif s'est attaqué à plusieurs reprises à la liberté académique et à la liberté d'expression, semble faire exception à cette position de principe. Le 9 octobre 2023, la ministre français de l'enseignement supérieur a pressé les présidents d'université de signaler toute apologie du terrorisme aux procureurs. Le lendemain, le ministre de la justice a demandé à tous les procureurs d'engager « fermement et rapidement » des poursuites contre « la tenue publique de propos vantant les attaques [du 7 octobre], en les présentant comme une légitime résistance à Israël, ou la diffusion publique de message incitant à porter un jugement favorable sur le Hamas ou le Djihad islamique, en raison des attaques qu'ils ont organisées ». En conséquence, des centaines d'accusations d'apologie du terrorisme ont été déposées contre des étudiants, des militants, des universitaires et d'autres citoyens, dont 626 entre le 7 octobre 2023 et le 30 janvier 2024 seulement2.

Avant 2014, l'apologie du terrorisme était considérée comme un abus de la liberté d'expression et était incluse dans la loi sur la presse, ce qui rendait les poursuites ou la répression plus difficiles d'un point de vue procédural. La loi antiterroriste du 13 novembre 2014 a rendu les poursuites plus rapides et plus faciles, a étendu le délai de prescription de trois mois à trois ans, a permis aux forces de police de garder les suspects en détention et a puni l'apologie du terrorisme — ainsi que l'incitation au terrorisme — par de longues peines de prison (jusqu'à sept ans) et de lourdes amendes (jusqu'à 100 000 euros). Le fait que la loi de 2014 soit désormais utilisée pour réprimer les opinions politiques, et en particulier celles qui sont favorables aux Palestiniens, aurait choqué même son auteur, l'ancien ministre français de l'intérieur.

Nous trouvons très préoccupant qu'un chercheur en sciences sociales qui a passé la majeure partie de sa carrière à étudier les mécanismes de la radicalisation islamiste soit poursuivi pour apologie du terrorisme. Nous pensons que cette dangereuse restriction des libertés académiques fondamentales menace le monde universitaire français dans son ensemble. En plus de décourager les chercheurs étrangers qui pourraient « choisir la France », elle pourrait également faire fuir les scientifiques qui, travaillant actuellement en France, pourraient trouver d'autres environnements académiques moins pénalisants. Nous craignons surtout que, si la droite dure remporte la prochaine élection présidentielle française, le passage absurde de la lutte contre l'antisémitisme au financement de la science, qui a commencé aux États-Unis par une attaque en règle contre les études sur le Proche-Orient, ne se produise également ici. Si tel est le cas, il faudra plus qu'une courtisanerie présidentielle pour attirer les universitaires étrangers dans un pays où « un seul mot de soutien à la Palestine peut vous conduire en prison »3.

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1François Burgat, «  Comprendre l'islam politique  », La Découverte, 2016.

2Christophe Ayad, «  Le conflit Israël-Hamas s'invite dans les tribunaux français : de plus en plus de procédures pour “apologie du terrorisme”  », Le Monde, 2 mars 2024.

3Élisabeth Fleury, «  “Un simple tag en soutien à la Palestine vous fait encourir la prison”, dénonce Marc Trévidic, l'ex-juge antiterroriste  », L'Humanité, 8 octobre 2024.

Turquie. Istanbul secouée par une imposante contestation

Un manifestant, masqué, lit un livre, face à des policiers en tenue anti-émeute.

Dans une Turquie fracturée, l'arrestation du maire d'Istanbul Ekrem İmamoğlu cristallise les tensions politiques, sociales et identitaires. La ville devient le théâtre d'une contestation organisée, sous la bannière d'une opposition structurée. Un désir de justice et de démocratie que la répression menée par le président Recep Tayyip Erdoğan n'a pas entamé.

« Celui qui gagne Istanbul gagne la Turquie », proclamait Recep Tayyip Erdoğan. Ces propos, prononcés alors qu'il était maire d'Istanbul entre 1994 et 1998, résonnent encore comme une vérité fondamentale. La ville, véritable mosaïque de la Turquie, avec ses diverses communautés ethniques et socio-économiques, représente un enjeu stratégique pour les partis politiques1. Elle est non seulement un baromètre électoral, mais aussi une clé du pouvoir central.

Lors de son élection à la mairie en 2019, Ekrem İmamoğlu, membre du Parti républicain du peuple (CHP), crée la surprise. Confirmé à la tête d'Istanbul lors des élections municipales de 2024, il incarne la contestation du pouvoir d'Erdoğan. En cohérence avec la droite ligne entre la mairie d'Istanbul et le palais présidentiel, il annonce le 21 février 2025 sa candidature à la prochaine présidentielle, en 2028. Le 19 mars, dans la foulée de l'annulation de leurs diplômes universitaires2, İmamoğlu et plusieurs personnalités politiques sont arrêtées, ce qui déclenche une flambée de contestations à travers le pays. Le même jour, les rues et les universités d'Istanbul, Ankara et Izmir se remplissent de manifestants. Cette série d'événements culmine le 29 mars avec un meeting à Maltepe, à Istanbul, où près de 2,2 millions de personnes manifestent pour soutenir le leader de l'opposition et appeler à la fin de la répression du soulèvement populaire.

Le juge d'instruction qui a placé Ekrem İmamoğlu en détention provisoire a retenu le motif de « corruption », mais à ce jour, l'acte d'accusation n'a pas encore été rédigé ni de date de procès fixé. Quant au maire par intérim d'Istanbul et au CHP, ils sont soumis à une forme accrue de contrôle et de restriction de leur liberté d'action par le pouvoir central. Plusieurs membres du parti, y compris des maires comme celui de Beşiktaş (un des districts d'Istanbul), sont placés en détention.

Des institutions subordonnées au pouvoir exécutif

La capitale économique et culturelle se trouvait depuis plus de deux décennies sous le contrôle du Parti de la justice et du développement (AKP) dirigé par Erdoğan lorsque Ekrem İmamoğlu remporte la mairie le 31 mars 2019.

En raison d'une requête de l'AKP et du Parti d'action nationaliste (MHP)3 visant à annuler les résultats pour cause d'« irrégularités », un nouveau scrutin est organisé en juin 2019. İmamoğlu remporte l'élection avec une majorité élargie, obtenant 54,21 % des suffrages, soit un écart de plus de 800 000 voix, contre son principal rival, Binali Yıldırım, candidat de l'AKP. Erdoğan, qui a longtemps considéré Istanbul comme son fief, vit cette défaite comme un affront. Avec l'ampleur de l'écart de voix, İmamoğlu apparaît comme une figure incontournable de l'opposition, suscitant l'inquiétude de l'AKP.

Le président turc et l'AKP, bien qu'en position de force, n'hésitent pas à s'appuyer sur des outils institutionnels, notamment le Conseil électoral supérieur (Yüksek Seçim Kurulu, YSK), pour assurer leur emprise. En effet, depuis 2016, la politique de kayyum, qui permet de destituer des élus pour les remplacer par des administrateurs nommés, s'est étendue aux municipalités contrôlées par l'opposition, notamment dans celles que l'AKP a perdues. L'YSK paraît de plus en plus aligné sur les intérêts politiques de l'exécutif, de moins en moins indépendant. Cette pratique a progressivement sapé la légitimité de la plus haute institution judiciaire chargée du bon déroulement des élections. En janvier 2025, bien avant l'arrestation d'Ekrem İmamoğlu, la députée du CHP Aliye Coşar dénonçait déjà une justice instrumentalisée par le pouvoir, affirmant que « la volonté populaire est ignorée ». L'affaire İmamoğlu a renforcé cette perception d'institutions subordonnées au pouvoir exécutif.

L'arrestation d'İmamoğlu, ainsi que l'emprisonnement, depuis 2016, de Selahattin Demirtaş, ancien coprésident du Parti démocratique des peuples (HDP), prokurde, et candidat à la présidence en 2014 et 2018, mettent en lumière un aspect crucial de la politique turque : le musellement de la contestation et la neutralisation de quiconque peut représenter une alternative sérieuse à Erdoğan.

Question kurde, question démocratique

« Le problème kurde serait-il résolu si la Turquie devenait démocratique, ou la Turquie deviendrait-elle démocratique si le problème kurde était résolu ? », s'interroge l'ancien député et défenseur des droits humains Ahmet Faruk Ünsal. La lettre du leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) Abdullah Öcalan, lue le 27 février à Istanbul, vient y répondre : la démocratisation de la Turquie doit progresser de manière parallèle et indissociable avec la résolution de la question kurde. Il devient de plus en plus difficile de maintenir l'ambiguïté d'une « paix avec les Kurdes » tout en poursuivant une forme de confrontation avec la démocratie. L'appel d'Öcalan au désarmement et à la dissolution du PKK semble en suspens dans les dynamiques politiques actuelles. Selon ses déclarations, le PKK pourrait renoncer à la violence en échange de la construction d'une Turquie démocratique, avec des garanties juridiques. Cependant, l'arrestation d'İmamoğlu vient mettre à mal ce processus.

Le référendum constitutionnel de 2017 a modifié la structure politique de la Turquie en introduisant un système présidentiel fort. Cette réforme a donné à Erdoğan un contrôle presque total sur le gouvernement, mais elle limite également le nombre de mandats présidentiels à deux. En théorie, cette modification constitutionnelle empêche Erdoğan de briguer un troisième mandat, à moins qu'une nouvelle révision de la constitution ne soit adoptée. Cette incertitude est source de tensions politiques, notamment au sein de l'opposition.

Dans ce contexte, l'arrestation d'İmamoğlu semble être un coup stratégique visant à affaiblir la principale menace pour Erdoğan, tout en consolidant la légitimité de sa propre candidature pour un troisième mandat. À moins que cette dynamique ne vienne renforcer l'opposition…

La roue de l'histoire ?

La légitimité populaire d'Ekrem İmamoğlu s'est exprimée à travers les bureaux de présélection mis en place dans chaque province par le CHP, le parti d'opposition laïc et nationaliste d'où est issu Ekrem İmamoğlu. Plus de 15 millions de citoyens s'y sont rendus pour le désigner comme candidat du parti à la présidentielle de 2028, un chiffre huit fois supérieur au nombre officiel d'adhérents du CHP. Ce dépassement massif du cadre partisan ne relève pas seulement du symbole : il représente un coût politique réel pour l'AKP.

Les différentes actions menées par le CHP depuis l'arrestation d'İmamoğlu, telles que l'organisation de deux rassemblements hebdomadaires, une campagne de signatures pour réclamer la libération de son candidat, ainsi que les appels au boycott d'entreprises proches du pouvoir lancés depuis le 2 avril, témoignent clairement de la volonté de l'opposition de se structurer. Au lieu de se diviser, elle semble se renforcer, s'unissant autour d'un large consensus démocratique, ainsi que le démontre la rue : des centaines de milliers de manifestants, unis sous les bannières des partis d'opposition de plus en plus nombreuses, bravent la répression policière. « Taksim est partout, la résistance est partout ! », peut-on lire sur les banderoles4.

En face, n'est-on pas en train d'assister à la fragilisation de l'alliance entre l'AKP et le Parti du mouvement nationaliste sur la question kurde ? En effet, le processus défendu par le MHP est à la fois directement et indirectement entravé par l'AKP, dont le contrôle des institutions et l'autoritarisme croissant freinent toute avancée véritable. Après la lutte acharnée qui a opposé le mouvement Gülen à l'AKP en 2013, suivie de la rupture définitive marquée par le coup d'État manqué du 15 juillet 2016, une dynamique similaire pourrait-elle survenir entre le MHP et l'AKP ?

« Vingt-quatre heures peuvent être très longues dans la politique en Turquie », disait Süleyman Demirel, ancien président de la Turquie. Peut-être, qui sait, le jour où « la roue tournera »5 approche-t-il enfin.


1La Turquie, composée de 81 provinces, compte une population totale d'environ 86 millions d'habitants, dont près de 16 millions résident à Istanbul.

2L'article 101 de la Constitution impose un diplôme universitaire pour accéder à la présidence — une exigence qui avait déjà barré la route à Bülent Ecevit en 1989.

3Depuis le 20 février 2018, l'AKP et le MHP forment la coalition «  Alliance du peuple  » (Cumhur İttifakı), consolidant ainsi leur pouvoir commun et leur influence politique en Turquie.

4En 2013, un important mouvement de contestation se développe autour du parc de Taksim Gezi. Il sera violemment réprimé et les manifestants chassés du parc. Le projet de transformation du parc en centre commercial a néanmoins été abandonné.

5En référence au livre Et tournera la roue écrit depuis sa cellule par Selahattin Demirtaş (Collas, 2019)

Iran. « Au pays de nos frères », les secrets des exilés afghans

Par : Jean Stern
L'image montre une scène froide et enneigée avec une foule de personnes, des flocons de neige tombant. Au centre, un jeune homme se retourne, son visage est légèrement visible. Les autres autour de lui sont flous et vêtus de manteaux sombres, créant une atmosphère de tension et d'incertitude.

Dans un film d'une beauté renversante, serti d'émotion, Alireza Ghasemi et Raha Amirfazli tracent le destin de trois réfugiés d'une famille afghane en Iran, un pays préférant l'hostilité à l'hospitalité, en dépit des discours officiels. Au pays de nos frères illustre avec une lucidité mélancolique l'universalité de la brutalité à l'égard de son voisin.

« Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu », disait Matthieu. Je ne sais pas si ce compagnon du Christ avait raison, car, même avec un cœur pur, on n'est pas toujours heureux. Surtout si, en cet horrible premier quart du XXIe siècle, on est une exilée, dans un pays hostile. Tel un Afghan en Iran. Or, de l'invasion soviétique en 1979 au retour des talibans en 2021, près des cinq millions d'Afghans se sont réfugiés en Iran. Deux générations, qui sont au cœur du magnifique film des iraniennes Alireza Chasemi et Raha Amirfazli Au pays de nos frères. Auréolé du prix du festival de Sundance 2024, qui consacre le meilleur du cinéma indépendant mondial, il faut absolument aller voir ce film qui sort en salles en France mercredi 2 avril.

Film politique qui vous arrache les tripes, il est aussi d'une beauté renversante, porté par une prise de vue diaphane, blanche, comme le souffle de la mort. On sort en larmes de la projection, mais aussi en colère. Car le film porte sur une navrante plaie universelle, l'hostilité aux exilés et la brutalité qui l'accompagne. Elle est parfois compensée par de simples gestes de solidarité, plus individuels que collectifs. On le constate une fois de plus avec Au pays de nos frères. On pense à ces millions de Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie que Nétanyahou et Trump veulent jeter sur les routes de l'exode vers les pays « frères ». Où, chacun le sait, ils ne seront pas les bienvenus.

« Trois cœurs purs »

Hypocrisie, mensonge, haine, jalousie sont autant de valeurs étrangères aux cœurs purs. Comme ceux des trois personnages principaux d'Au pays de nos frères, trois êtres merveilleux de délicatesse. Mohammad. Leila. Qasem. Ils sont de la même famille de réfugiés afghans, et l'on suit leur destin à trois moments, dans trois lieux différents d'Iran. D'abord un commissariat de police dévasté dans une bourgade de montagne enneigée et morne. La blancheur du paysage donne une lumière singulière au film. Très douce, presque hypnotique. On découvre ensuite une villa brutaliste des années 70 dans une station balnéaire de la bourgeoise iranienne menacée par de beaux chiens sauvages. Et enfin, un atelier de couture centre d'un appartement d'une paisible banlieue de Téhéran.

Au Pays de nos frères - Bande annonce

Je ne fais que poser le décor, car les rebondissements du scénario sont autant de surprises dissimulées qu'il serait dommage de spoiler. Dans la première partie d'un film construit en trois temps, Mohammad, un adolescent malin à la beauté indiscutable, brave la neige. On découvre un beau gosse fort en tout. En blagues, en cours de mécanique, en anglais, en origamis de papier et même en plâtre. Il va se faire repérer à la sortie de son collège par un flic iranien au regard pesant d'un désir sans ambigüité. Le flic traque les sans-papiers afghans pour faire récurer son commissariat pourri et utilise son pouvoir pour anéantir Mohammad.

Dans la seconde partie, on retrouve Leila, très proche de Mohammad au début du film, travaillant avec son mari pour de riches Iraniens, style hipster, buvant de l'alcool et jetant bien plus de nourriture qu'ils n'en mangent. Le portrait de ces profiteurs est féroce, et brossé de façon comique. On se demande bien leur niveau de corruption. Leila s'épuise pour tout faire bien, pour son mari, son fils, ses patrons.

Enfin, Qasem, un oncle de Mohammad. Qasem, aperçu au début du film dans un repas familial, se confronte à l'atroce bureaucratie politico-religieuse chargée du destin des exilés. Les logiques de ces gens de Téhéran sont les mêmes qu'à Washington, Londres ou Paris. Humilier d'abord, flatter ensuite, mentir tout le temps. Qasem ne peut pas, ne veut plus mentir à son épouse, une couturière attentive et aimante.

Le film accompagne les douleurs invisibles de Qasem, Mohammad et Leila. On aimerait donner l'accolade à ces trois personnes, leur envoyer un signal de fraternité. L'universalité du film est telle qu'on peut se croire partout. Remontent dans mon cerveau un souvenir de Calais, les récits des reporters, un autre souvenir de Nice, le procès de Martine, une militante qui accueillait des exilés dans la vallée de la Roya. Elle était poursuivie par le préfet pour délit de solidarité avec les mêmes mots que son homologue iranien. Le pays de nos frères ? C'est aussi la France, et bien d'autres. Un flic fait peur, mais pas un prof, et cela aussi, ça ressemble à la France.

« La force de la dissimulation »

On le comprend tout au long du film, plus que le mensonge, qui semble finalement le ciment principal du régime iranien, c'est la dissimulation qui va sauver ces trois exilées afghanes de la pire des sanctions à leurs yeux : l'expulsion, la perte des papiers, l'absence d'avenir. Leila, Mohammad et Qasem s'ingénient à dissimuler, à construire des scénarios pour masquer leur terreur d'avoir à reprendre la route de l'exil, à l'envers. Le tour de force d'Au pays de nos frères est de raconter ces dissimulations tout en les cachant.

Bien entendu, le film ne sera visible en Afghanistan et en Iran que par des voies détournées. Raison de plus pour le voir en France. Les deux réalisateures ne sont plus dans leur pays d'origine, ce qui n'est malheureusement pas très étonnant. L'exil est un mouvement perpétuel, et la rugosité des rapports sociaux et de domination avec les exilés une donne universelle.

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Au pays de nos frères,
Un film de Alireza Ghasemi et Raha Amirfazli
Avec Mohammad Hosseini, Hamideh Jafari et Bashir Nikzad.
France, Iran, Pays-Bas
JHR Films, 2024
1h35
Sortie en salles en France le 2 avril 2025

États-Unis. Mahmoud Khalil, étudiant palestinien et prisonnier d'opinion

Des manifestants se rassemblent dans une ville, tenant des panneaux avec des slogans, notamment pour la libération de Mahmoud Khalil et des revendications pour les droits des étudiants. En arrière-plan, on peut voir des bâtiments et des personnes utilisant des caméras. L'ambiance est déterminée et engagée.

En arrêtant Mahmoud Khalil, étudiant palestinien et résident permanent aux États-Unis, sans mandat ni condamnation, l'administration Trump intensifie la répression des mobilisations pro-palestiniennes sur les campus, suscitant une indignation nationale face à une mesure jugée inconstitutionnelle.

« Mon amour, tout va bien »1. La vidéo de l'arrestation de Mahmoud Khalil, filmée dans la nuit du 8 mars par Noor Abdallah alors que le couple s'apprêtait à rentrer dans leur appartement new-yorkais, est déchirante : on y voit des agents de la police douanière et de contrôle des frontières (Immigration and Customs Enforcement — ICE), en tenue civile, s'approcher et menotter l'étudiant de l'université de Columbia fraîchement diplômé, tandis qu'en fond sonore, les pleurs de sa femme enceinte de huit mois et ses respirations saccadées interrogent son bien-aimé : « Mon amour, comment pourrai-je te contacter ? », lui demande-t-elle, alors que son mari disparaît entre les portes de leur résidence étudiante, escorté vers une voiture banalisée.

Celui qui s'est fait connaître en 2024 en tant que porte-parole des étudiants de Columbia mobilisés pour la cause palestinienne et la fin de la guerre d'Israël à Gaza se trouve depuis lors dans un centre de détention de ICE en Louisiane, à plus de 1 000 kilomètres de New York. Les centres de cet État du sud-est, qui ont fait l'objet il y a quelques mois d'un rapport accablant de l'Union américaine pour les libertés civiles (ACLU), sont réputés dans tout le pays pour leurs conditions inhumaines de détention, possédant tous les éléments pour s'apparenter « à la définition légale de la torture », selon l'ONG américaine2.

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Le 8 mars 2025. Extrait de la vidéo de l'arrestation de Mahmoud Khalil publiée sur le compte instagram de l'ACLU

Les crimes reprochés à Mahmoud Khalil, détenteur du statut de résident permanent américain, qui justifieraient cette arrestation ? Aucun — à part une accusation vague du président Donald Trump qui soutient que sa présence sur le territoire américain serait « contraire aux intérêts nationaux et de politique étrangère » des États-Unis, et qu'il aurait « mené des activités alignées sur le Hamas ». Sous un photomontage abject en noir et blanc publié sur le compte Instagram du président et de la Maison Blanche, cette accusation est assortie de la mention « Shalom, Mahmoud », tandis que la plume du président précise qu'il s'agit « de la première arrestation d'une longue série ».

Dans un communiqué dicté depuis sa cellule et transmis au journal britannique The Guardian, Mahmoud Khalil a estimé être « un prisonnier politique » dont la détention s'inscrit dans « une stratégie plus large visant à supprimer la dissidence ». Il a aussi précisé que son incarcération est « révélatrice du racisme anti-palestinien dont les administrations Biden et Trump ont fait preuve ces seize derniers mois » et qu'elle était « la conséquence directe de l'exercice de [s]on droit à la liberté d'expression, alors qu'[il] plaidai[t] pour une Palestine libre et la fin du génocide à Gaza, qui a repris de plus belle lundi soir ».3 Le 19 mars, un juge fédéral américain a transféré l'affaire de Mahmoud Khalil au New Jersey, où elle sera supervisée par le juge Michael Farbiarz, nommé par l'administration Biden. .

« Juridiquement et constitutionnellement inédit »

Dans la communauté estudiantine mobilisée pour la cause palestinienne à Columbia, c'est le choc. Maryam Alwan, étudiante mobilisée pour la Palestine aux côtés de Mahmoud en 2024, explique :

 La nuit où [l'arrestation] s'est produite, j'ai eu l'espoir que Mahmoud serait relâché le lendemain matin, une fois qu'ils auraient réalisé qu'il est un résident permanent légal. Mais j'ai dû me rendre à l'évidence : le gouvernement se moque de savoir qu'il enfreint la loi, et c'est effrayant de réaliser que cela pourrait devenir notre nouvelle réalité pour une durée indéterminée.

L'incarcération de Mahmoud Khalil, un résident permanent américain, effectuée sans mandat d'arrêt ni condamnation, inquiète au-delà du campus de Columbia, car elle pose énormément de questions sur sa légalité. Pour Nadia Marzouki, chargée de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et politologue dont les recherches portent notamment sur l'Amérique du Nord, cette arrestation est « juridiquement et constitutionnellement inédite ». En effet, selon la chercheuse :

La Maison Blanche et ICE se basent sur une clause de l'Immigration and Nationality Act (Loi sur l'immigration et la nationalité), qui n'a presque jamais été utilisée et qui stipule que si les activités d'un étranger sont considérées comme hostiles à la politique étrangère par le secrétaire d'État américain, il peut être « déportable ». La clause avait été élaborée en 1952, et visait plus précisément des migrants d'origine juive qu'on soupçonnait d'être des espions pour l'URSS.

Nadia Marzouki développe :

 Je suppose que [l'administration Trump] a dégoté cette clause obscure pour donner un vernis de légitimité à une action qui est considérée par tout le monde comme inconstitutionnelle. Ce qui est intéressant avec l'affaire Khalil, c'est que beaucoup d'acteurs politiques ont dénoncé l'arrestation, y compris parmi ceux qui étaient hostiles aux campements et manifestations étudiantes en solidarité avec la Palestine. L'un des exemples les plus parlants étant celui du leader de la minorité démocrate au sénat, Chuck Schumer.

En effet, dans un message publié le 11 mars sur le réseau X, il a fait part de sa « détestation pour bon nombre des opinions et des politiques que Mahmoud Khalil défend et soutient. » Schumer poursuivait cependant :

 [néanmoins] M. Khalil est également un résident permanent légal et sa femme, enceinte de huit mois, est une citoyenne américaine. (…) Si l'administration ne peut pas prouver qu'il a violé une quelconque loi pénale pour justifier cette action sévère et qu'elle le fait pour les opinions qu'il a exprimées, alors c'est une erreur, elle viole les protections du premier amendement dont nous bénéficions tous et devrait renoncer à son action erronée. 

Beaucoup s'inquiètent du fait que le premier amendement, qui garantit la liberté d'expression et le droit à s'assembler pacifiquement, puisse avoir été violé. Une lettre, postée le 11 mars sur X par la représentante américano-palestinienne Rashida Tlaib et signée par quatorze membres démocrates du Congrès, dénonçait pour sa part « une tentative de criminaliser la protestation politique et une atteinte directe à la liberté d'expression de tous les citoyens de ce pays ».

Quelques jours après l'arrestation, des manifestations conséquentes se sont déroulées dans les rues de New- York et de Los Angeles, pour demander la libération de Mahmoud, et des militants de Jewish Voices For Peace (Voix juives pour la paix) ont occupé la Trump Tower de New York en arborant des t-shirts : « Pas en notre nom ».

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New York, le 13 mars 2025. Des militants de Jewish Voices For Peace (Voix juives pour la paix) occupent la Trump Tower pour réclamer la libération de Mahmoud Khalil.
Jewish Voices For Peace / Facebook

Selon le journal britannique The Guardian, la Maison Blanche pourrait être aidée dans sa volonté de répression par des groupes pro-israéliens, tels que Betar US, un groupe d'extrême droite qui a affirmé avoir envoyé « des milliers de noms » d'étudiants et de professeurs qui auraient participé à des manifestations en faveur de la cause palestinienne, le groupe ayant fait mention qu'il possédait une « liste d'expulsion » d'individus possédant selon lui des visas délivrés par l'État américain qui pourraient être révoqués en vue de les expulser4

Une pratique qui a été baptisée « doxxing » (divulgation de données personnelles), et dont Mahmoud Khalil avait à de nombreuses reprises été l'une des cibles phares. Le média Zeteo a d'ailleurs révélé que ce dernier avait adressé un courrier électronique à Columbia la veille de son arrestation, demandant à l'université de le protéger face « à une campagne vicieuse, coordonnée et déshumanisante de doxxing », qui lui aurait valu de faire l'objet de menaces de mort répétées5 .

Columbia dans le viseur de l'administration Trump

Pour comprendre exactement les motivations du président américain et de son administration, il faut aussi se tourner vers les campus américains. Pour Nadia Marzouki, l'arrestation de Mahmoud « s'inscrit dans toute une économie d'intimidation des universités, qui sont considérées non seulement comme trop pro-palestiniennes mais aussi comme trop wokes, trop élitistes. On est donc aussi dans un courant anti-intellectualiste et anti-universitaire, mais bien sûr avec un focus plus spécifique sur le Proche-Orient. »

Pour Maryam Iqbal, une étudiante de dix-neuf ans qui avait également été la camarade de lutte de Mahmoud et qui avait été suspendue par Columbia pendant un semestre à cause de sa participation aux mobilisations pro-palestiniennes :

[La Palestine] n'est que le début d'une érosion généralisée des droits de tout le monde. Trump est en train d'utiliser Columbia comme un terrain pour tester jusqu'où peut aller le fascisme américain. Il va continuer à exercer tous les pouvoirs de l'État et à franchir toutes les lignes rouges afin de s'assurer que les autres campus soient effrayés et soient réduits au silence.

Jeudi 13 mars, l'administration présidentielle a par ailleurs exigé la « mise sous tutelle académique » du département d'études proche-orientales et africaines de l'université Columbia, pour une durée d'au moins cinq ans. Une semaine plus tôt, le président annonçait la suppression de 400 millions de dollars (365 millions d'euros) de subventions fédérales, accusant l'établissement d'inaction « face à des actes antisémites ». 

Selon Noah, ami de Mahmoud qui a été diplômé de l'école d'affaires internationales de Columbia, c'est également tout un héritage intellectuel palestinien et anticolonial que Trump cherche à saper :

 Dans l'histoire de Columbia, certains professeurs ont été des piliers de la pensée anticoloniale et plus particulièrement du mouvement pro-palestinien ; d'Edward Saïd jusqu'à Rashid Khalidi, Lila Abu-Lughod et Joseph Massad. Il y a donc souvent eu une campagne ciblée pour attaquer Columbia, qui est accusée d'avoir généré des étudiants qui apprennent la pensée critique et qui vont au-delà de la propagande américaine sur Israël.

Cet héritage encore vivace a fait des étudiants de l'université américaine, au printemps 2024, la figure de proue du mouvement estudiantin palestinien global. Ce sont eux qui ont été les premiers à initier les encampments qui demandaient la fin du génocide à Gaza et la fin des partenariats et des investissements des universités occidentales avec l'État d'Israël.

Réprimées d'une main de fer partout dans le monde occidental, les manifestations estudiantines pour la Palestine avaient dévoilé les limites posées par les principes fondamentaux de liberté d'expression quand il s'agissait d'affirmer un soutien au peuple palestinien. Depuis l'arrestation de Mahmoud Khalil, Columbia a d'ailleurs soit suspendu, soit renvoyé, soit révoqué les diplômes de plus de vingt étudiants qui avaient manifesté contre la guerre d'Israël à Gaza au printemps dernier. Face aux pressions de l'administration Trump, l'université semble plier, et certains étudiants engagés craignent une répression encore plus accrue que celle de 2024.


1«  Habibti, it's fine  », sont les mots de Mahmoud Khalil, dans une vidéo publiée par l'Union américaine pour les libertés civiles (American Civil Liberties Union, ACLU) sur Instagram.

2«  Abuse of Migrants Rampant at Louisiana ICE centers, Report Finds  », ACLU, 26 août 2024.

3Anna Betts, «  ‘I am a political prisoner' : Mahmoud Khalil says he's being targeted for political beliefs  », The Guardian, 18 mars 2025.

4Anna Betts, «  Pro-Israel group says it has ‘deportation list' and has sent ‘thousands' of names to Trump officials  », The Guardian, 14 mars 2025.

5Prem Thakker, «  SCOOP : Emails Show Mahmoud Khalil Asked Columbia for Protection a Day Before He Was Detained  », Zeteo, 10 mars 2025.

Turquie. Interdiction de territoire pour le journaliste Chris Den Hond

L'image montre un homme avec des cheveux gris et des lunettes. Il porte un t-shirt noir et semble en train de parler, avec un fond flou qui suggère un environnement de discussion ou d'interview.

Le vidéo-journaliste belge Chris Den Hond, membre du comité de rédaction d'Orient XXI, s'est vu interdire l'entrée sur le territoire turc le dimanche 16 mars 2025.

« Vous figurez sur une liste noire et serez banni de la Turquie pour 10 ans », lui a déclaré la police turque à l'aéroport d'Istanbul. Chris Den Hond était parti pour réaliser des vidéo-reportages autour du Nouvel An kurde Newroz avec des militants de droits humains, des maires kurdes élus destitués par le pouvoir en place et des délégations européennes.

« C'est ce que je fais depuis 30 ans. Pas sans problèmes, mais c'est la première fois qu'on m'interdit l'entrée en Turquie. » Selon lui, la Turquie a établi une liste noire de journalistes et de parlementaires qui, fin janvier 2025, ont célébré à Kobané (nord-est de la Syrie) le 10e anniversaire de la victoire contre l'Organisation de l'État islamique (OEI).

« Après la récente déclaration de paix d'Öcalan et l'accord entre Mazlum Abdi et Ahmed Al Charaa en Syrie, l'État turc devrait plutôt faire un pas pour trouver une solution politique, en Syrie comme en Turquie », commente Chris Den Hond. Interdire des journalistes de faire leur travail va dans la direction opposée.

Allemagne. À Münster, la solidarité avec la Palestine réprimée

L'image montre un groupe de manifestants rassemblés dans une rue, tenant une grande banderole sur laquelle il est écrit

Dans cette ville conservatrice, la lutte contre la guerre génocidaire à Gaza se heurte à une répression grandissante. Dans le contexte d'une montée historique de l'extrême droite lors des législatives du 23 février 2025, et où l'État, la police et même certains courants de gauche s'opposent à leur engagement, les militants luttent pour continuer à se mobiliser, souvent au prix de poursuites judiciaires et d'une surveillance de plus en plus accrue.

Sur les rives du lac Aasee, à Münster, se dressent trois sculptures sphériques géantes. Conçues par l'artiste pop Claes Oldenburg et installées en 1977, elles représentent des boules de billard et sont censées transformer l'ensemble de la ville en une table de billard géante. En cette froide journée de juin 2024, ces structures ont un aspect différent. Des affiches, avec des slogans tels que « Arrêtez d'armer Israël », « Mettez fin à l'occupation » et « Le silence, c'est la violence », y sont collées. 

Aux alentours, des drapeaux palestiniens sont plantés dans le sol et une bibliothèque est installée. Avec le soleil, les noms des écrivains et poète palestiniens Ghassan Kanafani, Radwa Ashour, Samih Al-Qassim, entre autres, scintillent sur les couvertures des livres. 

Sous une tente de fortune, bordée de bancs en bois et équipée d'un écran de projection, une douzaine de personnes sont déjà assises. D'autres les rejoignent. Ce « camp d'un jour pour la Palestine », comme l'appellent ses organisateurs, commémore la Naksa du 5 juin 1967, lorsque davantage de terres palestiniennes — la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem — ont été occupées par Israël. Quelques voitures de police sont garées nonchalamment à proximité. Alors que je prends place, un membre du groupe organisateur Students for Palestine (Étudiants pour la Palestine) commence à expliquer les raisons pour lesquelles toutes les formes de résistance, y compris armée, sont légitimes et nécessaires tant que des injustices graves existent.

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Münster, le 5 juin 2024. L'une des sculptures avec une affiche de «  Students for Palestine  »,

Dans cette ville proprette et largement conservatrice de Rhénanie-du-Nord–Westphalie, et sur cette table de billard imaginaire, quelque chose bouge.

Münster est l'une de ces villes qui semblent tout droit sorties d'une carte postale. C'est un centre urbain majoritairement catholique, conservateur et aisé, niché entre de vastes étendues de terres agricoles. La ville compte environ 300 000 habitants, dont 43 098 étudiants de l'université de Münster. Elle accueille 25 800 citoyens étrangers originaires de 155 pays, soit 8,6 % de la population.

Le cas de « Palästina Antikolonial »

Palästina Antikolonial (Palestine anticoloniale) est le plus grand groupe d'activistes politiques pour la Palestine de la ville. Il est créé en 2020, à la suite des déclarations du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou annonçant son intention d'annexer la Cisjordanie. À l'époque, une manifestation organisée dans le centre-ville a lancé le cri « Arrêtez l'accaparement des terres ! » et a fait l'objet d'accusations d'antisémitisme avant même d'avoir commencé. C'est après celle-ci que quelques militants présents ont décidé de fonder le groupe, nous explique Ramez, membre de Palästina Antikolonial.

Dès sa création, le comité général des étudiants de l'université de Münster (AStA) s'est empressé de prendre ses distances avec le groupe après l'opposition de l'Alliance de la jeunesse contre l'antisémitisme à la participation de Palästina Antikolonial aux événements de la journée annuelle d'orientation des étudiants. Un communiqué de l'AstA a déclaré qu'elle avait « observé avec inquiétude » la résurgence de « l'antisémitisme (lié à Israël) et les mythes conspirationnistes dans la société et parmi le corps étudiant », ajoutant : « Conformément à la résolution du StuPa (assemblée étudiante) du 1er août 2019, l'AStA rejette toute coopération avec le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS). […] Depuis sa création en juin 2020, le groupe Palästina Antikolonial a attiré l'attention à plusieurs reprises par son antisémitisme (lié à Israël) et entretient des contacts avec des acteurs du mouvement BDS ». L'une de ces « preuves » d'antisémitisme est la manifestation contre l'annexion de la Cisjordanie.

Ces accusations d'antisémitisme sont réfutées immédiatement par le groupe juif Jüdische Stimme (Voix juive), qui a déclaré : « Nous sommes en profond désaccord avec la caractérisation du groupe Palästina Antikolonial comme antisémite […] Nous rejetons fermement l'utilisation abusive de l'accusation d'antisémitisme pour diffamer la solidarité avec la Palestine ».

C'est donc dans ce climat hostile que le groupe tente de se déployer après le 7 octobre 2023.

Des policiers partout

Lors de la veillée organisée le soir du 10 novembre 2023, devant la gare centrale, le nombre de policiers présents sur place surpassait celui des manifestants. L'un des agents était spécifiquement là pour traduire les slogans depuis l'arabe. Cet intérêt de la police était révélateur. « C'est presque comme si ces pancartes étaient “accusées” d'antisémitisme ou de “terrorisme” simplement parce qu'elles sont écrites en arabe », commente un manifestant qui était présent.

Finalement, les pancartes sont restées, mais, quelques instants plus tard, la police a violemment chargé les personnes présentes, sans distinction, y compris des familles avec enfants, détruisant pancartes et bougies.

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Münster, le 10 novembre 2023. Des bougies pour les victimes du génocide à Gaza, vandalisées par la police lors d'une veillée.

Bien que l'on ne dispose pas de données complètes, quelques chiffres tirés de divers courriers adressés par la police aux activistes du groupe sont indicatifs. À elles seules, les trois manifestations d'octobre et novembre 2023 ont donné lieu à au moins 25 inculpations pénales.

La grande majorité de ces mesures concernaient simplement des déclarations ou des pancartes avec des slogans comme « Du fleuve à la mer », « Israël assassin d'enfants » ou « X nombres d'enfants tués par Israël », que la police a qualifié d'« incitation » ou de « discours de haine ». L'utilisation des termes « nettoyage ethnique » ou de « génocide » était également interdite. Au cours des premières semaines de protestation, dès que le mot « génocide » était prononcé, la police attaquait les cortèges et arrêtait les manifestants.

Les militants estiment qu'entre octobre 2023 et août 2024, au moins 50 poursuites pénales ont été engagées contre eux, dont nombre d'accusations ont été abandonnées. Le groupe Palästina Antikolonial a décidé de mener la bataille juridique et a gagné à chaque fois qu'il est allé au tribunal.

Le système judiciaire comme arme d'intimidation

L'attitude de la police de Münster a cependant changé, nous explique Ramez. Ainsi, contrairement à Berlin, les violences physiques contre les cortèges pro-palestiniens tendent à disparaître, au profit d'autres moyens de contrôle et d'intimidation. Des militants ont ainsi reçu une fameuse « enveloppe jaune » dans leur boite aux lettres. Celle-ci indique une inculpation pénale, une obligation de répondre à une convocation policière, ou bien une amende. Les raisons invoquées dans ces courriers sont toujours floues. Mais ils valent au destinataire une inscription au casier judiciaire qui peut affecter divers aspects de sa vie.

En février 2023, des activistes ont perturbé un événement du plus grand musée de Münster, le Musée LWL. Ils exigeaient l'arrêt du génocide à Gaza et de « la culture de l'effacement des voix palestiniennes en Allemagne ». Cette manifestation s'est tenue après qu'une centaine de personnes du monde de l'art et de la culture en Allemagne ont été empêchées de participer à des conférences et autres événements1. Les militants y ont distribué des tracts explicatifs et ont affiché les noms des artistes, écrivains et autres figures culturelles interdites.

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Münster, le 9 février 2024. Des activistes perturbent un événement au Musée LWL.

Très vite, la police a envahi les lieux. Un journaliste d'un journal local se trouvait à leurs côtés, prenant des photos, provoquant les manifestants et les aidant même à déplacer le cordon de police vers les activistes, ce qui a permis de les coincer. Saad, un journaliste indépendant couvrant l'événement pour la radio autonome Unrest Radio – qui consacre une grande partie de sa plateforme à la couverture de Gaza et à la dénonciation de la complicité de Berlin — a été approché à plusieurs reprises par ce même journaliste qui insistait pour le prendre en photo.

Ce soir-là, au musée, tous les militants ont été obligés de montrer leur carte d'identité et d'indiquer leur lieu de résidence à la police. Ils ont été informés qu'ils recevraient un courrier leur indiquant les conséquences juridiques de leur « activité perturbatrice ». En tant que journaliste, Saad n'a pas été arrêté, mais il a été surpris de recevoir une lettre de la police quelques jours plus tard. « Comment pouvaient-ils connaître mon nom et mon adresse s'ils ne me les avaient pas demandés ce jour-là ? » Il craint que la surveillance policière ne se déploie désormais de manière débridée. Mais la police et le système judiciaire ne sont pas les seuls à limiter et à étouffer les voix palestiniennes.

La société, entre dissonance et dissidence

Lors d'une veillée, un des manifestants, qui parlait de la mort de membres de sa famille à Gaza, a été interrompu par une Allemande. Elle lui reprochait un ton « trop fort et trop émotionnel ». « Pourquoi ne pouvez-vous pas parler d'une voix plus calme ? » lui a-t-elle demandé. Il lui a répondu qu'il exprimait sa colère et son chagrin parce qu'il parlait d'un génocide financé par l'argent des contribuables allemands — son argent à elle. Cette forme de « police » par les citoyens est courante et reflète clairement un sentiment profondément ancré parmi les citoyens.

Une partie de ces réactions provient de contradictions historiques enracinées au sein de la société allemande. Celle-ci n'étant pas étrangère à des concepts tels que la Staatsräson, (Raison d'État) — la sécurité d'Israël étant considérée comme « une raison d'État allemande ». L'écrivaine allemande et juive Deborah Feldman parle d' « une relation transactionnelle » qui « définit la représentation publique des juifs en Allemagne ». Feldman affirme que plus les voix des juifs non affiliés à Israël sont réduites au silence, plus celles « des Allemands dont les complexes de culpabilité liés à la Shoah les poussent à fétichiser la judéité au point de l'incarner de manière obsessionnelle » sont fortes2.

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Miniature d'un podcast d'Unrest radio consacré «  aux vieux fantôme et nouvelles ombres  » en Allemagne.

L'engagement de « Students for Palestine »

En 2023, le Sénat de la Westfälische Wilhelms-Universität (WWU) de Münster a voté en faveur de la suppression du nom de l'université, Guillaume II (Wilhelm II en allemand), et de son remplacement par celui d'Universität Münster. Cette décision a été prise près de cinq ans après qu'un certain nombre d'étudiants ont suggéré ce changement de nom, afin d'éloigner l'université d'un personnage soupçonné de nazisme, ou à tout le moins de tolérance à son égard.

C'est dans ces mêmes couloirs que naît le groupe Students for Palestine (Étudiants pour la Palestine). Sur son compte Instagram, il est décrit comme un groupe de solidarité internationaliste, « solidaire de la Palestine et militant pour la liberté d'expression et contre le génocide en cours ».

Il a été créé en décembre 2023, à la suite d'un appel à l'action de Waffen der Kritik (Les armes de la critique), un autre groupe étudiant marxiste actif dans plusieurs villes allemandes qui invite les étudiants à s'auto-organiser et à se mobiliser pour « apporter une contribution à la lutte des classes », selon leur Manifeste, et pour « un monde sans exploitation ni oppression ».

J. (pseudonyme), membre de la section Students for Palestine Münster, est arrivée des États-Unis en 2022. Moins d'un an plus tard, elle découvre la dynamique de la répression et de la censure dans le campus. J. n'est pas étrangère au travail militant, mais elle est choquée par les méthodes brutales utilisées dans les institutions universitaires allemandes et au-delà pour étouffer les voix pro-palestiniennes. Elle décrit le climat actuel comme « un glissement vers le fascisme », qui passe inaperçu.

En janvier 2024, Students for Palestine Münster a partagé une lettre ouverte à l'université pour demander au rectorat de « prendre une position publique contre le génocide en cours des Palestiniens à Gaza » et « d'assumer sa responsabilité de solidarité avec le secteur universitaire de Palestine et avec l'ensemble du peuple palestinien face au génocide ». Les doléances portaient sur un cessez-le-feu immédiat, la fourniture sans entrave d'aide à Gaza et la cessation de toute coopération avec les institutions israéliennes, rappelant que Gaza est victime d'un « épistémicide » (l'anéantissement des ressources éducatives et culturelles, des espaces et des individus). La lettre demandait un soutien institutionnel aux étudiants, aux chercheurs et aux enseignants touchés par le génocide. Aucune de ces demandes urgentes n'a été satisfaite. Aucune réponse sérieuse n'a d'ailleurs été reçue.

Où est la « gauche » ?

De nombreux espaces culturels, universitaires et communautaires ferment leurs portes aux événements de solidarité avec la Palestine, évoque Saad. Il énumère une liste de censeurs des voix palestiniennes : l'État, l'institution universitaire et la gauche.

« Oui… Les militants de gauche à Münster », insiste-t-il. Ramez opine du chef et poursuit en faisant une comparaison avec les partis, groupes et espaces de gauche dans divers pays du monde qui s'alignent sur la lutte anticoloniale du peuple palestinien. Il laisse échapper un petit rire frustré : « mais en Allemagne… Beaucoup de groupes de “gauche” ont un discours complètement différent. Ils soutiennent en fait la “raison d'État” et sont complices de l'État allemand. » Son sentiment, ainsi que celui de Saad, se reflètent dans l'expérience de J, qui a « découvert » la gauche allemande. « Vous avez des gens qui sont… [Elle rit] anarchistes — des anarchistes autoproclamés, des gauchistes autoproclamés — des gens qui sont supposés se consacrer à ces idéaux d'égalité et qui veulent travailler à la révolution […] Et dès que vous abordez cette question [de la Palestine] ,il devient tout à fait clair qu'ils sont en fait beaucoup plus proches de l'État que de toute idée de changement réel », explique-t-elle.

Les soi-disant Antideutsche3 sont un exemple vraiment déconcertant de groupe pro-sioniste de « gauche » et « antifasciste ». Leur engagement à soutenir l'État d'Israël est aussi un engagement à soutenir la raison d'État de l'Allemagne, ce qui fait de ce groupe un véritable fouillis de contradictions, le conduisant à soutenir pleinement un État génocidaire et colonisateur contre les colonisés.

La lutte contre la guerre génocidaire est une lutte solitaire, mais aussi très obstinée… « Nous devons mettre au centre Gaza, comme la résistance. Nous devons nous en souvenir », déclare Marieke, une militante de Palästina Antikolonial.

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Traduit de l'anglais par Léonard Sompairac
Podcast (en anglais) — Assafir Al-Arabi, Finding Palestine in Münster

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Cet article a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.


1NDLR. Du 7 octobre 2023 à janvier 2024, plus de 40 évènements ont été interdits en Allemagne. Le 8 janvier 2024, l'appel de travailleurs culturels internationaux appelant à suspendre toute participation aux institutions, festivals, conférences et expositions en Allemagne, a rassemblé plus de 650 signataires, parmi lesquels l'écrivaine française (et prix Nobel de littérature) Annie Ernaux. Le 4 janvier, une lettre ouverte, signée par 4 000 acteurs culturels de Berlin a aussi été publiée à l'adresse du Sénat culturel de la ville conséquemment à sa décision de n'accorder des subventions qu'à celles et ceux qui s'engagent à respecter une clause contre l'antisémitisme reprenant la définition de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), qui prend en compte l'antisionisme comme forme nouvelle de l'antisémitisme.

2Deborah Feldman, «  Germany is a good place to be Jewish. Unless, like me, you're a Jew who criticises Israel'  », The Guardian, 13 novembre 2023.

3NDLR. AntiDeutsche se traduit littéralement par Anti-Allemand (ce qui signifie qu'ils s'affichent contre le nationalisme allemand). Apparu dans les années 1990, au moment de la réunification de l'Allemagne, ce mouvement rassemble des «  anarchistes de gauche  » autoproclamés, qui désavouent le nazisme allemand, mais affichent un soutien inconditionnel à Israël. Ils n'ont pas condamné le génocide à Gaza.

Syrie. Arrestation du journaliste français Sylvain Mercadier par l'armée israélienne

L'image montre un homme assis sur une chaise en bois dans un environnement extérieur. Il a des cheveux bouclés et porte une chemise sombre sur un t-shirt. Il est assis dans un cadre paisible, avec des plantes vertes autour de lui et une terrasse visible en arrière-plan. L'ambiance semble détendue et agréable.

Ce 8 janvier 2024, Sylvain Mercadier, journaliste indépendant et collaborateur d'Orient XXI, a été arrêté en Syrie près de Al-Hamidiyeh alors qu'il faisait un reportage sur l'avancée de l'armée israélienne au-delà de la partie du Golan déjà occupée par Israël depuis 1967 puis annexée. Il a été libéré en fin d'après-midi.

Sylvain Mercadier et Mohammad Fayad, l'avocat syrien qui l'accompagnait, ont été interpellés ce matin par l'armée israélienne. Bien que le journaliste portait un gilet pare-balles « Press » et qu'il ait excipé de son activité professionnelle, l'arrestation des deux hommes a été brutale. Ils ont été frappés, menottés et embarqués dans une voiture, les yeux bandés, après avoir été traités de « mercenaires ».

Sylvain Mercadier a écrit de nombreux articles sur le Proche-Orient, notamment pour Orient XXI. En se rendant dans cette région de la Syrie en pleine transformation politique, il est inadmissible qu'il ait été arrêté alors qu'il ne faisait que poursuivre ce légitime travail d'information.

Fort heureusement, nous venons d'apprendre qu'ils ont été libérés.

L'armée israélienne vient aussi de pénétrer dans trois villages de la région syrienne de Kuneitra — près du lieu où les deux hommes ont été faits prisonniers — avec des bulldozers, des tanks Merkava et des soldats pour, selon la rhétorique coutumière d'Israël, « détruire des dépôts d'armes ».

Cette dernière information concernant une nouvelle avancée de l'armée israélienne en territoire syrien suffit à démontrer la nécessité que la presse puisse travailler en toute liberté, ici ou à Gaza, où les autorités de Tel-Aviv l'interdisent.

Charlie. « Je n'ai pas vu le ver dans le fruit »

L'image représente une sculpture où plusieurs figures humaines, toutes de couleur blanche, sont assises sur des bancs. Les personnages sont stylisés avec des traits simples et géométriques, portant des lunettes, et semblent avoir des expressions neutres ou pensive. Ils sont agencés en un groupe de dix, disposés en plusieurs rangées, créant une impression d'unité et de contemplation. Les sculptures semblent évoquer des thèmes tels que la solitude, la réflexion ou la condition humaine.

« Nous avons été follement Charlie. Et nous voici aujourd'hui devant une mutation imprévisible que nous sommes tentés d'appeler, pour l'instant, le charlisme. » C'est l'histoire de ce virage que Daniel Schneidermann raconte dans son livre, Le Charlisme (Le Seuil), en librairie le 10 janvier 2025, et dont nous publions des bonnes feuilles.

En 1992, Charlie est racheté à la chandelle par… un chansonnier gratteur de guitare et coureur de cabarets, nommé Philippe Val, on y reviendra. Racheté contre la volonté de Choron, qui envoie paître les repreneurs, mais avec quelques‑uns de ses historiques, notamment les poutres maîtresses Cabu, Wolinski et Cavanna. Et à l'abri des regards, sous les radars, sous le mien en particulier, sans en changer l'enseigne, une armurerie va remplacer un primeur bio.

Le grand virage

La mutation du joyeux foutoir originel vers le pseudo‑Charlie islamo‑obsédé s'est déroulée par étapes. L'élimination par persistance rétinienne est une technique courante de l'industrie de la presse. Hier Charlie, aujourd'hui les proies de Bolloré, Europe 1 et Paris Match, marques prestigieuses rachetées, évidées, et ainsi remises sur le marché. L'épais recueil des 1 000 Unes de Charlie, édité en 2011, est en ce sens édifiant. Jusqu'en 2001, le Charlie de Philippe Val ignore quasiment l'islamisme. Ses premiers barbus sont algériens : quelques rares allusions à la guerre civile algérienne, barbus contre généraux, méchants contre méchants, ou aux talibans de Kaboul, et c'est tout. La quasi‑totalité des caricatures de couverture prend alors pour cible les dirigeants politiques français, Chirac, Jospin, Pasqua, etc. Aucune trace de la future obsession.

C'est après le 11 septembre 2001 que Ben Laden et son turban rejoignent en fanfare les politiques français, et qu'apparaissent dans les pages et à la Une les premiers turbans, avant‑garde d'une riche collection. S'amorce alors le grand virage qui va voir Charlie se ranger définitivement aux avant‑postes du camp des civilisés contre le danger barbare.

La cible ? Des adolescentes françaises

Dans les caricatures de l'hebdo, le camp des barbares est facilement reconnaissable. De Kaboul à Téhéran, l'oppresseur masculin porte le turban et la kalachnikov. D'Alger à Creil, l'opprimée féminine porte le voile, par obligation bien entendu. Deuxième poussée en 2004, avec la loi sur le port du voile, interdisant le port de « signes religieux ostensibles » à l'école, où Charlie se révèle résolument anti‑voile. Dans le dernier numéro de 2003, « l'homme de l'année 2003 » est une jeune femme voilée, au regard triste. Virage. Pour la première fois, les cibles des caricatures ne sont pas des politiques français, dignitaires ou combattants islamistes étrangers, mais des adolescentes françaises. La « petite conne » musulmane est appelée à un grand avenir dans les pages du journal.

Jusqu'au 7 janvier 2015, précisément, où les frères Kouachi lui signifient cette fois une interdiction définitive de vivre. Et, bien entendu, nous enrôlent tous, résolus ou réticents, flambards ou hésitants, et moi le premier, sous la bannière « Je suis Charlie », sous laquelle je vais défiler le 11 janvier, juste deux rangs derrière Rachida Dati.

Avance rapide. L'histoire est déjà connue, documentée, inutile de traîner. La substitution du Charlie de Cavanna par le Charlie de Val est un crime parfait, avec coupable, complices fiers ou honteux, témoins contradictoires, comme toujours les témoins. Et en victimes collatérales, cocus de l'histoire : les orphelins du premier Charlie. Votre serviteur.

Ce chef‑d'œuvre, et la dissimulation du corps, c'est l'auteur qui en parle le mieux. Lisons donc la déposition de Philippe Val.

Le premier Charlie, résume‑t‑il fin 2015 dans C'était Charlie (Grasset), traitait peu le reste du monde, et pratiquement toujours par la dérision. Il avait un art, souvent irrésistible, du survol. Il n'avait d'engagements que par défaut. Sa posture, qui consistait à se foutre de la gueule de tout le monde et de n'aimer personne, lui évitait de s'engager dans des débats qui auraient rendu la rédaction houleuse, laquelle finissait par tomber d'accord sur ce qui provoquait l'éclat de rire le plus énorme.

Val est arrivé comme Zorro

Savourons bien le coup de pied dans le corps de la victime : en refusant de s'engager, le premier Charlie « évitait » les problèmes. Une bande de trouillards, au fond. Talentueux et rigolos, mais trouillards.

Val encore :

Le second Charlie, sans rien céder sur l'humour au risque du scandale, non seulement traite l'international, mais ouvre des débats sur de nombreux terrains. La défense des animaux, la dénonciation des médecins charlatans et autres homéopathes, sont présentes dans le premier comme dans le second Charlie. Mais […] la différence des deux époques se voit par exemple dans le traitement du génocide khmer. Dans le premier Charlie, qui en est contemporain, il est traité en quelques dessins. Dans le second, vingt ans plus tard, on déclenche une violente polémique sur plusieurs semaines, notamment contre Noam Chomsky, et ses propos négationnistes. Chaque événement important dans le monde fait l'objet, dans le second Charlie, au moins d'analyses et de traitements nombreux, et bien souvent de reportages sur place, ce que ne faisait jamais l'ancien Charlie.

En résumé, Val est arrivé, comme Zorro, pour ferrailler contre le « négationnisme » d'un Chomsky. Toujours flanqué de Cabu et Cavanna, survivants alibis du premier Charlie, ingrédients indispensables à la supercherie de la persistance rétinienne. Sans Cabu et Cavanna, pas d'illusion possible. Comment Philippe Val les a‑t‑il enrôlés ? De Cabu, il fait un actionnaire du nouveau journal.

Propose‑t‑il aussi des actions à Cavanna ? Il l'affirme. Cavanna assure ne pas s'en souvenir. Témoignant lui‑même à la fin de sa vie, Cavanna se flagelle pour son aveuglement.

Dans les toutes dernières pages de son témoignage-fouillis, Lune de miel, (Gallimard, 2011) où se mêlent descriptions cliniques de sa maladie de Parkinson et souvenirs de captivité en Allemagne, Cavanna, comme dans un rapide testament, expédié pour la forme, sans accorder davantage de place qu'il ne convient à la triste conclusion, aborde le Charlie de Val.

J'y ai cru. Les années fastes étaient revenues. Les gens étaient là, sauf les morts : Fournier, Reiser, puis Gébé. Choron avait refusé. Delfeil de Ton aussi. Je n'ai rien vu. Je n'ai pas vu le ver dans le fruit. Je n'ai pas vu que notre journal était devenu un marchepied pour ambitieux visant très haut. Quand Val vira Siné pour “antisémitisme”, je n'ai pas vu que c'était là le coup d'envoi d'une manœuvre minutieusement orchestrée qui, se déroulant suivant le plan prévu, devait amener Val dans les parages du pouvoir…

Et dans les débats internes :

mes interventions ne rencontraient que nez baissés et regards fuyants. Cabu est allé jusqu'à m'accuser de tuer le journal. Après cinquante ans de travail commun en toute identité de vues, de durs combats, d'amitié profonde — ou que je croyais telle…

La civilisation contre la barbarie

On peut le dire autrement. Ce que l'ex‑chansonnier gauchiste et antimilitariste Philippe Val apporte dans ses bagages en créant le second Charlie, c'est d'abord l'esprit de sérieux. Fini de rire. Fini en tout cas de rire gratuitement. Les conférences de rédaction se prolongent en interminables monologues, où pontifie le directeur. À l'oral comme à l'écrit, Val est une logorrhée. Il remplit l'espace sonore au kilomètre, et en boucle. Ne se lasse jamais de persuader. Et bombarde de citations irréfutables. À nous Spinoza, Platon, Socrate, Montaigne, Molière, Proust, Gainsbourg, Brassens… Les journalistes Olivier Cyran et Mona Chollet, le dessinateur Lefred‑Thouron, et quelques autres, sont renvoyés ou incités au départ. Et les licenciés vont compter parmi les critiques les plus sévères de la dérive islamophobe du journal.

« L'idée qu'un jour le canard s'exposerait à pareil soupçon ne m'a jamais effleuré », écrira Cyran en 2013 sur le site de gauche radicale Article 11, dans une adresse aux journalistes de Charlie :

À peine avais‑je pris mes cliques et mes claques, lassé par la conduite despotique et l'affairisme ascensionnel du patron, que les tours jumelles s'effondrèrent et que Caroline Fourest débarqua dans votre rédaction. Cette double catastrophe mit en branle un processus de reformatage idéologique qui allait faire fuir vos anciens lecteurs1.

On l'aura compris. Dans ses bagages, Philippe Val apporte une invitée inattendue : la guerre de la civilisation contre la barbarie. La branche armée du futur charlisme est fondée.

À lire aussi dans Orient XXI

« Le choc Charlie-Hebdo », dossier, 19 janvier 2015.

« Comment la France est devenue une cible "légitime" pour les groupes djihadistes », par Alain Gresh et Jean-Pierre Sereni, 17 décembre 2015.

« On ne peut rien dire sur l'islam », par Julien Lacassagne, 27 décembre 2018.

« Islam, débat à une voix », dossier, 5 novembre 2020.

« L'affaire El Rhazoui ou la fracture identitaire du Printemps républicain », par Sophie Boutière-Damahi, 27 novembre 2024.

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Daniel Schneidermann
Le Charlisme. Raconté à ceux qui ont jadis aimé Charlie
Seuil
10 janvier 2025
144 pages
18 euros


1Olivier Cyran, «  « Charlie Hebdo », pas raciste  ? Si vous le dites…  », Article 11, 5 décembre 2013.

Édition et presse. Gaza, symbole d'un tour de vis idéologique

Par : Jean Stern
L'image présente une composition en noir et blanc, caractérisée par des formes stylisées et des silhouettes. On y voit des figures humaines et des éléments du quotidien, comme des chaussures et des bâtiments, qui semblent être disposés de manière désordonnée. Les formes abstraites et les gestes dynamiques des personnages créent une impression de mouvement et de tension. Le contraste entre le noir et le blanc accentue les contours et les détails, tandis que le fond minimaliste permet de se concentrer sur les éléments principaux de la scène.

Exclusif. Le jour de son arrivée en septembre aux éditions du Seuil, Coralie Piton, la patronne venue de McKinsey, voit d'un mauvais œil la sortie du Livre noir de Gaza, coordonné par Agnès Levallois. Et à Marianne, la directrice Natacha Polony, considérée comme critique de la guerre israélienne à Gaza, vient d'être débarquée. Signes de plus d'une menace sur les libertés éditoriales des milliardaires catholiques et réactionnaires. Et, bien entendu, pro-israéliens.

C'est l'histoire d'une tentative d'effacement d'un livre, mais aussi le signe d'une défaite qui s'annonce si l'on n'y prend pas garde. À Paris, des manœuvres capitalistiques bouleversent l'édition et la presse depuis quelques années, qu'on pourrait résumer par « à droite toute ». Leitmotiv des patrons : que les universitaires, journalistes et éditeurs (évidemment woke) dégagent le terrain. Et arrêtent de bassiner avec la Palestine ces nouveaux amis d'Israël, au nom d'une tragique farce : la civilisation judéo-chrétienne qui se défendrait à Gaza.

Que les éditions du Seuil, place-forte littéraire de la gauche culturelle en France, soit le cadre de cet effacement en dit long sur les percées des nouveaux réacs sur le front des idées. Après avoir été la propriété de la famille Wertheimer, actionnaire de Chanel, plus encline aux garden-partys qu'aux joutes culturelles, cette maison est contrôlée depuis 2017 par la famille conservatrice franco-belge Montagne, qui possède les géants de la bande dessinée Dargaud et Dupuis, mais aussi Fleurus, l'hebdomadaire catholique Famille Chrétienne et quelques petits éditeurs traditionalistes.

Mai 2024. Hugues Jallon, PDG des éditions du Seuil, est débarqué. Les Montagne lui reprochent des résultats financiers en baisse et des erreurs de management. La baisse touche tout le secteur de l'édition qui s'est mal remis de la fin de l'engouement pour les livres pendant les années covid. Jallon a des convictions de gauche, qu'il n'a jamais cachées. Cela n'avait pas empêché son embauche en 2018 par les Montagne. Cet ancien patron de La Découverte, lui-même auteur, est un professionnel respecté. Mais depuis, les temps ont changé.

Parmi les projets lancés par Hugues Jallon avant son limogeage : Le livre noir de Gaza1. Il est confié à Agnès Levallois, une spécialiste du Proche-Orient, vice-présidente de l'Institut de recherche et d'études Méditerranée Moyen-Orient (Iremmo) et enseignante à Sciences Po. L'objectif de l'ouvrage est simple : traduire en français et éclairer des rapports d'ONG sur la situation à Gaza depuis un an. La préface est confiée à Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières (MSF) et spectateur à la fois avisé et engagé.

Malgré le départ d'Hugues Jallon, le processus de fabrication du livre suit son cours. La date de sortie du Livre noir est fixée au 4 octobre 2024. Début juillet, Coralie Piton est nommée à la tête des éditions du Seuil. Ancienne de la Fnac et de Canal+, elle a commencé sa carrière comme consultante chez McKinsey, le cabinet de conseil préféré des ultralibéraux. Il aida notamment Emmanuel Macron dans sa première campagne présidentielle. Il en fut dûment récompensé par des commandes de ministères macronisés après 2017, comme le révéla la presse début 2022. Plusieurs enquêtes judiciaires sont en cours à ce sujet.

Le « resserrement » du débat d'idées

Une ancienne de McKinsey à la personnalité glacée, selon le mot d'une salariée, contre un rêveur de gauche un peu bordélique, « cela ne pouvait pas s'inventer, mais, pour beaucoup, on a compris que la messe était dite », confie un salarié du Seuil. Vincent Montagne, le patron de Média Participations, qui contrôle le Seuil, est à la manœuvre. Il préside également le Syndicat national de l'édition (SNE), et « ne jure que par les résultats », dit un proche. Il complète en parlant de sa méfiance pour « les extrêmes », comprenez de gauche.

Coralie Piton arrive au Seuil début septembre. Immédiatement, au cours de différentes réunions avec les équipes, elle fait part de ses « interrogations » et de son « embarras » quant à la sortie du Livre noir de Gaza. « Beaucoup de choses me gênent personnellement », dit-elle. Il semble que la préface de Rony Brauman soit « problématique » à ses yeux. « Pourtant, il ne s'agit pas d'un brûlot militant, mais d'un livre de documentation », déplore une salariée du Seuil. Il est trop tard pour censurer, « le livre est alors déjà dans les camions de livraison », ironise un troisième salarié. Il ajoute : « cela serait abusif de parler de censure, mais il s'agit d'un sérieux warning. L'inquiétude est moins sur ce livre que pour les projets qui vont suivre ». « Il s'agit d'une bêtise plus que d'une volonté politique », tempère une autre salariée.

L'histoire n'est alors pas rendue publique. En interne, beaucoup s'inquiètent désormais de la nomination d'une femme « qui ne connaît pas notre métier et se demande s'il faut soutenir un livre publié par la maison ». « Elle a compris qu'elle devait s'écraser, car le pôle commercial défendait le Livre noir », poursuit un salarié. D'ailleurs, pour protéger un lancement qui s'annonce prometteur, Agnès Levallois n'est pas mise au courant des « inquiétudes » de Coralie Piton par ses éditeurs. Elle va défendre le livre dans de nombreux médias et rencontres. Elle est « tombée de l'armoire » quand elle a appris ce qui s'était joué début septembre. Agnès Levallois souligne le soutien constant des équipes du Seuil à un ouvrage qui s'est très bien vendu depuis deux mois, témoin de l'intérêt du public pour Gaza, a contrario de la doxa ambiante.

Mais Agnès Levallois n'est pas totalement surprise. Elle constate le « resserrement » du débat d'idées en France. Le 7 novembre, elle devait participer à une rencontre sur le Liban, organisé par la vénérable Association Neuilly Liban en compagnie de Joseph Maïla, professeur à l'ESSEC, et Karim Emile Bitar, professeur à l'École normale supérieure (ENS). Cette réunion devait être présentée par le journaliste du Monde Benjamin Barthe dans une salle municipale de la ville, après accord du maire, Jean-Christophe Fromentin. Mais, face à une campagne locale de dénigrement et de menaces menée notamment par le Crif et le rabbin, Neuilly prend peur, ce qui est amusant à écrire, et ne veut plus prêter sa salle. La veille de sa tenue, la rencontre est annulée… Quant à Benjamin Barthe, il fait l'objet de campagnes diffamatoires depuis des mois, dont la très réactionnaire Eugénie Bastié se fait le relais dans un article du Figarovox le 17 décembre.

Cela marque un climat, tout comme la tentative maladroite d'envoyer un ouvrage aux oubliettes. Depuis la rentrée de septembre, on ne compte plus les réunions interdites par les préfets — celles de Salah Hammouri, l'auteur de Prisonnier de Jérusalem (édition Libertalia, 2023), en particulier. Partout, des pressions, des menaces, de la surveillance policière. Du 13 au 16 décembre, l'association Histoires de se rencontrer au cinéma organisait au Mas d'Azil, un superbe village d'Ariège à l'esprit rebelle et culturel, une rétrospective du cinéaste Eyal Sivan en présence de la philosophe Marie-José Mondzain et de l'auteur de ces lignes. Salle et rencontres pleines, de longs échanges d'idées et de perspectives dans une ambiance chaleureuse. Alentour, des gendarmes se tenaient en faction dans leurs breaks bleus, observant sans discrétion les participantes et relevant les plaques d'immatriculation des voitures pendant les séances.

Alliance entre ultra-laïcs islamophobes et riches réactionnaires catholiques

Accompagnant ce climat étouffant, se trame une alliance naissante entre les riches catholiques réacs — les familles Bolloré, Montagne, Stérin notamment — et les soutiens financiers de courants politiques ultra-laïcs et islamophobes, Daniel Kretinsky en particulier.

Ce milliardaire tchèque s'est bâti en France, en moins de dix ans, un empire économique et médiatique d'une puissance inédite, de l'énergie à la grande distribution. Il s'est allié à Denis Olivennes, son homme dans les médias. Ce dernier, aux commandes de nombreux magazines, dirige en coulisses Libération, à qui Kretinsky va à nouveau avancer 15 millions d'euros. Mais il est aussi le patron de Franc-Tireur, l'hebdo de Caroline Fourest et Raphaël Enthoven. On retrouvera les mêmes, et bien d'autres, à « Réels Tv », le projet de télé qu'Olivennes pilote et entend consacrer à la lutte contre « la désinformation ». Ce chaud partisan d'Israël, qui a commencé sa carrière politico-médiatique au Parti socialiste, a en horreur tout ce qui ressemble à un syndicaliste ou à un militant de gauche. Cela promet…

Entre la chorale de Denis Olivennes et les chœurs de Vincent Bolloré, c'est la même gamme qui est chantée, les mêmes obsessions racistes, la même vision biaisée de la France, tandis que la gauche a perdu la voix.

C'est encore brumeux, mais suffisamment précis pour déclencher divers levers de bouclier. D'abord quand tous ces gens se sont alliés au début de l'automne pour reprendre l'École supérieure de journalisme (ESJ-Paris). Puis fin novembre, à l'intérieur du groupe Bayard. Les salariées se sont mis en grève contre l'embauche à un poste dirigeant d'Alban du Rostu, l'ancien bras droit du « jeune » (50 ans) milliardaire Pierre-Édouard Stérin.

Les salariées de Bayard ont obtenu, le 2 décembre, le renoncement à son entrée dans leur groupe marqué par le christianisme social et la culture populaire. On peut se réjouir avec l'intersyndicale de Bayard (CFDT, CFTC, CFE-CGC-CSN, CGT, SNJ) d'une « victoire sur toute la ligne ». Mais Alban du Rostu est jeune, désormais connu, et il se dit qu'il échange avec Jordan Bardella. Il ne devrait pas connaître un long passage par la case chômage. D'autant qu'il est soutenu par Denis Olivennes.

Olivennes (qui est aussi un ami de Vincent Montagne du Seuil) aime bien être le nouvel ami d'Alban du Rostu. Dans un tweet, il le juge « sympa, pro, pas sectaire ». Il a essayé de fourguer à Stérin l'hebdomadaire Marianne, à la ligne politique erratique. Et il vient de débarquer sa directrice, Natacha Polony, ce 19 décembre. Polony disait partout dans Paris ces dernières semaines que ses ennuis ont commencé quand elle s'est affrontée à Bernard-Henri Lévy, dit BHL, le 24 mars 2024, sur le plateau de Léa Salamé, à propos de Gaza. Caroline Fourest, l'amie de Denis Olivennes et de BHL (Paris est un village), elle aussi très pro-israélienne, menait campagne contre Polony, qui l'avait virée de Marianne. L'extrême droite « pas sectaire » n'a pas réussi à récupérer l'hebdomadaire après un niet de la rédaction. Mais Olivennes veut venger l'affront à BHL, un autre de ses amis.

Tout en annonçant une sévère cure d'austérité pour Marianne, avec réduction de la rédaction et de la pagination, il nomme à sa tête un Bolloré-boy, le vieux roublard de la télé Frédéric Taddéi, qui était ces derniers temps à Europe 1. Il a aussi collaboré à Cnews, dont il a d'ailleurs été viré. L'homme traine la sulfureuse réputation d'aimer ouvrir ses micros à des complotistes et à des antisémites, comme Dieudonné ou Marc-Édouard Nabe. Mais, ce n'est pas forcément pour déplaire aux amis réactionnaires d'Olivennes, qui montre avec ce petit coup de force que ce déontologue autoproclamé assume aussi le tordu. Avec Taddeï à Marianne, ce titre tombe dans l'escarcelle des nouveaux réacs, sans dépenser un sou. Kretinsky reste propriétaire et Olivennes patron. Pauvres confrères, qui vont connaître des heures noires.

Une guerre idéologique

Côté réac encore plus engagé que Taddeï, Alban du Rostu est une des têtes pensantes de cette extrême droite identitaire. Il a conçu pour Stérin le projet Pericles, dévoilé cet été par l'Humanité. Il suffit de décliner l'acronyme Pericles — Patriotes, enracinés, résistants, identitaires, chrétiens, libéraux, européens, souverainistes — pour comprendre de quoi il s'agit : mettre le pays sous cloche identitaire, « remporter des victoires idéologiques », et se débarrasser de ces Français qui osent les mariages mixtes et manifestent pour la Palestine.

Ces gens sont des tyrans en mots. Pour le moment, ils s'affairent avec Jordan Bardella et Marine Le Pen. Mais leur projet de purification est terrifiant, et ils le préparent en se débarrassant de ces affreux « islamo-gauchistes » qui selon eux pullulent. Hugues Jallon est le premier d'une liste, Natacha Polony est une cousine éloignée, mais elle n'a pas manqué de courage sur Gaza. Le mot purification n'est pas trop fort : des listes de noms d'avocats et de journalistes à purger circulent déjà sur des sites identitaires.

Le redressement « spirituel » de la France qu'appelle de leurs vœux les catholiques réactionnaires et leurs alliés les libéraux islamophobes est ainsi en marche. Flics partout, libertés nulle part est moins un slogan libertaire qu'un programme politique. Un de leurs objectifs communs : ne plus entendre parler de cette sale guerre livrée à Gaza. Mais aussi de ces libertés qui s'éteignent l'une après l'autre au pays des droits de l'homme.

C'est une guerre idéologique qui se livre en France. Elle ne fait que commencer sur les fronts éditoriaux. Julia Cagé, experte des médias et présidente de la Société des lecteurs du Monde, constate, non sans inquiétude que « le laissez-faire face à Bolloré, pour piétiner l'idée de liberté éditoriale, dans les médias et l'édition, a été le libérateur de tout ». Des « pro-business semblant sans idéologie » s'alignent, un par un, derrière Bolloré et Bardella. Leurs partisans s'échinent à nous faire croire que la France est livrée, avec France Inter, Le Monde, Médiapart et bien d'autres titres, à la croisade woke (et pro-palestinienne), alors qu'en réalité ils mettent la main sur d'énormes pactoles médiatiques et éditoriaux. « Stérin se cache à peine », ajoute d'ailleurs Julia Cagé. Olivennes non plus. Inutile de continuer à s'aveugler : les nouveaux réacs sont en train de marquer de nombreux points.

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Le Livre noir de Gaza
Réunis et présentés par Agnès Levallois
Préface de Rony Brauman
Seuil, octobre 2024
272 pages
21 euros


1Qui cite entre autres témoignages Le journal de bord de Gaza, depuis publié par Orient XXI dans sa collection chez Libertalia.

Israël. La chasse aux « mauvais juifs » est ouverte

L'image montre une scène de tension en milieu urbain, avec deux policiers à cheval qui surveillent la situation. En bas, on aperçoit des manifestants, dont certains semblent se protéger ou être en détresse. Un drapeau israélien est visible au sol, ajoutant une dimension politique à la scène. L'éclairage des policiers et l'atmosphère générale suggèrent un climat de conflit ou de protestation.

Lois et décrets ministériels s'accumulent à grande vitesse contre les Palestiniens. Comme dans tout système d'apartheid, il existe très officiellement des lois pour eux et d'autres pour les Israéliens. Mais ces décisions s'étendent désormais aux Juifs israéliens. Celles et ceux qui s'opposent aux massacres et à la guerre peuvent être accusés de trahison. Sont visés des journalistes et des journaux comme Haaretz, des réalisateurs, des dirigeants d'ONG, des militants pacifistes...

Le 10 octobre 2024, le film Lyd devait être projeté à Jaffa, ancienne ville portuaire rattachée à Tel-Aviv, habitée à la fois par des Juifs et des Palestiniens. Lyd est le nom arabe de la ville de Lod, connue pour abriter le principal aéroport israélien. Mi-documentaire et mi-fiction uchronique, le film dépeint la Nakba de 1947 à 1949 et imagine la vie à Lyd si cette expulsion massive n'avait pas eu lieu. Lod a connu, en juillet 1948, un massacre perpétré dans la mosquée Dahamshe où, selon les sources, entre 95 et 250 Palestiniens qui s'y étaient réfugiés périrent sous les tirs d'obus tirés par des chars israéliens. Sorti en juillet 2023, Lyd, co-réalisé par Rami Younis, un journaliste palestinien citoyen israélien né à Lod et la documentariste américaine Sarah Ema Friedland, a été diffusé dans plusieurs festivals aux États-Unis.

Des films interdits de projection

Mais, ce 10 octobre, le film n'a pas été projeté. Le matin même, la police a informé son diffuseur, Mahmoud Abou Arisha, patron du cinéma Al Saraya, que c'était interdit. Le ministre de la culture, Miki Zohar, avait requis l'intervention policière en arguant d'un « risque sérieux et immédiat pour l'ordre public ». Lui-même avait été alerté par un militant connu d'extrême droite. Inutile de préciser que ni ce dernier, ni le ministre, ni le policier n'avaient vu le film. Une pétition a été présentée par quatorze associations artistiques israéliennes pour annuler cette interdiction, faisant valoir que « le rôle de la police est de protéger la liberté d'expression, pas ceux qui veulent l'abolir ». Réponse du ministre de la police, Itamar Ben Gvir : « Les gens de gauche qui hurlent suite à l'annulation de la projection de Lyd doivent comprendre qu'une loi est une loi et un ordre, un ordre. »

Lyd n'est pas le premier à être interdit de diffusion en Israël ces derniers temps. En août 2024, Jenin Jenin 2, du cinéaste et acteur Mohammad Bakri, Palestinien citoyen israélien, avait subi le même sort. Et en octobre, ce fut au tour du film 1948 — Remember, Remember Not (1948 — Se souvenir, Ne pas se souvenir), de l'Israélienne Neta Shoshani.

Mais l'accumulation de ces décisions sur un temps court est symptomatique d'une évolution notoire : la poussée de la censure dans une atmosphère générale où l'aspiration à un « État fort » et autoritaire ne cesse de croître. Habitués depuis longtemps, les Palestiniens d'Israël en sont les premières victimes. Ainsi, le 7 novembre, le parlement a voté une loi permettant que « l'expulsion d'un terroriste » puisse être accompagnée de celle de ses proches, parents, enfants, frères ou sœurs. La décision, de facto, ne concerne que les Palestiniens citoyens israéliens, car Israël n'a jamais eu besoin de législation pour expulser de leur terre des Palestiniens occupés. Ce nouveau dispositif s'ajoute à la liste toujours plus longue des lois suprémacistes séparant juridiquement le traitement des citoyens israéliens, selon qu'ils sont juifs ou palestiniens.

Parallèlement — et c'est une nouveauté — s'installe une ambiance de chasse aux « traîtres juifs ». Le parlement connaissait depuis plus d'une décennie une poussée d'autoritarisme, incarné par la détermination de la droite d'abolir les prérogatives de la Cour suprême pour la soumettre au bon vouloir du seul exécutif. On assiste désormais à un flot de votes sur des projets de loi, des décrets et décisions portant sur la restriction de la liberté d'expression et d'action qui ne concerne plus uniquement la population palestinienne1. Elle vise désormais également toute parole jugée « offensante » envers Israël et sa politique.

Ainsi, une loi a été adoptée en octobre 2024 permettant de priver de son emploi tout enseignant qui aurait manifesté « de la sympathie pour une organisation terroriste ». Lorsque l'on sait qu'est jugée « terroriste » toute manifestation de soutien à la cause palestinienne, quelle qu'en soit la forme, on imagine la pression sur des enseignants en histoire, par exemple, qui oseraient s'éloigner de la version « officielle » sur l'expulsion des Palestiniens en 1948, selon laquelle « Israël n'a expulsé aucun Arabe. Ils sont partis volontairement ». Un autre projet de loi, encore en débat, parmi plusieurs du même acabit, prévoit une amende équivalente à 3 000 euros et une année d'emprisonnement pour quiconque brandirait un drapeau palestinien dans une institution publique. Ce dernier cible clairement les étudiants.

Les menaces qui pèsent sur le journal Haaretz, à la fois « quotidien de référence », mais aussi pôle principal de résistance dans la société à la politique coloniale menée par Benyamin Nétanyahou, sont l'incarnation de cette campagne contre le droit d'expression.

Haaretz, « soutien du terrorisme »

Ainsi, le 24 novembre 2024, le gouvernement a approuvé une proposition du ministre de la communication, Shlomo Karhi, qui enjoint toute administration publique et tout organisme bénéficiant d'un soutien financier de l'État de cesser de faire de la publicité dans ce journal ou d'y abonner ses personnels. Nétanyahou a fait savoir son soutien à cette proposition. Le gouvernement l'a justifiée au motif que « de nombreux éditoriaux (…) ont porté atteinte à la légitimité de l'État d'Israël ». Il accuse le propriétaire de Haaretz, Amos Schoken, de « soutien au terrorisme ». En fait, lors d'une conférence donnée à Londres quelques jours plus tôt, le 27 octobre, devant une audience essentiellement juive, ce dernier — qui revendique son sionisme — avait vilipendé le « cruel régime d'apartheid imposé à la population palestinienne » et évoqué les « combattants palestiniens de la liberté, qu'Israël appelle des terroristes ». Il reviendra sur ces propos peu après, précisant qu'il juge « le recours à la terreur illégitime », sans pour autant renier les termes de « combattants de la liberté ».

Le gouvernement s'est emparé de l'affaire pour commencer d'instruire ce qui ressemble à un procès en trahison des Israéliens dénonçant le colonialisme de leur État. Sans attendre le vote de la proposition de loi, le ministre de l'intérieur, Moshé Arbel, a immédiatement suspendu tous les abonnements des employés de son ministère à Haaretz. Le ministre de la justice, Yariv Levin, a proposé l'adoption d'une loi visant tout Israélien sans exclusive qui appellerait à boycotter l'État d'Israël ou ses dirigeants à être condamné à dix ans de prison, et à vingt ans en temps de guerre. Le directeur de la rédaction du journal, Aluf Benn, a réagi :

Nétanyahou veut un pouvoir israélien sans justice indépendante, où la police et les agences de sécurité sont transformées en milices privées [à son service], et bien entendu sans médias critiques et libres (…) Il ne nous effraie pas, et nous ne capitulerons pas.2

Benn a l'expérience de ce type de pressions. Il y a plus d'un an, le ministre Karhi avait déjà proposé au gouvernement d'imposer un boycott du journal dans tout l'appareil d'État : « armée, police, prisons, ministères et entreprises publiques »3. Mais depuis le 7 octobre 2023, la ferveur patriotique qui a envahi la société israélienne permet à l'agenda de l'extrême droite coloniale de se positionner publiquement avec une confiance accrue.

« Le nouveau chef de la Défense l'a décidé : l'apartheid est officiel »

Selon de nombreux témoignages, la réélection de Donald Trump a rendu Nétanyahou et son extrême droite « euphoriques »4. L'idée de parvenir à changer radicalement le rapport des forces dans la région au bénéfice d'Israël s'accompagne d'un sentiment de pouvoir parallèlement installer dans le pays un régime qui impose définitivement sa domination. Un exemple stupéfiant : une des premières décisions du nouveau ministre de la Défense, Israël Katz, a consisté à mettre fin à la possibilité d'incarcérer un colon juif sous le statut dit des « détentions administratives », qui permet d'emprisonner quiconque pour « menace à la sécurité » sans notification du délit supposé, sans jugement, et sans limite de temps. Actuellement, on estime à plus de 3 000 le nombre de ces détenus palestiniens détenus sans inculpation (sans compter le nombre inconnu de Gazaouis incarcérés). Le ministre de la Défense a décidé que, désormais, les citoyens juifs, eux, seraient exemptés en totalité de la détention administrative. On en comptait 16 au moment où il a pris sa décision — tous des colons extrémistes du type de ceux qui se déchaînent actuellement en Cisjordanie contre la population palestinienne — ; ils sont libres ipso facto. Des règles pour les uns, d'autres pour les autres. « Le nouveau chef de la Défense l'a décidé : l'apartheid est officiel », a titré Haaretz, le 24 novembre. Les colons, eux, sablent le champagne.

Étant parvenu à limoger son principal concurrent politique, l'ex-ministre de la défense Yoav Gallant — fameux auteur, au lendemain du 7 octobre, de la déclaration sur les « animaux humains » palestiniens — Nétanyahou s'entoure désormais de complices conjoncturels ou d'affidés inconditionnels. Ben Gvir a déjà transformé la police en une milice armée à sa botte. Dans le viseur de l'extrême droite figurent désormais la procureur générale de l'État, Gali Baharav-Miara, et le chef du Shin Beit (le service de sécurité intérieure), Ronen Bar, jugés tous deux insuffisamment fiables.

Un « État fort » sans comptes à rendre

Quant à Herzi Halevi, le chef d'état-major, son temps semble compté : non pour avoir mené la monstrueuse guerre à Gaza, mais pour avoir soutenu une négociation qui a pourtant mené à la libération d'otages israéliens et, surtout, pour avoir radicalement récusé tout retour à une occupation militaire à Gaza. Par ailleurs, si Nétanyahou veut sortir indemne des commissions d'enquête à venir concernant les responsabilités dans le fiasco sécuritaire du 7 octobre 2023, il est important pour lui de faire porter exclusivement la faute des attentats du Hamas à l'état-major. Pour la juriste israélienne Yaël Berda, professeure de droit à l'université hébraïque de Jérusalem :

Nous y sommes. Le coup d'État autoritaire est advenu. (…) Si vous ne soutenez pas l'État, alors il se retourne contre vous. Ce tournant autoritaire ne laisse de place ni au désaccord ni au débat5.

Cet « État fort » qui se met en place est, évidemment, amoureux de Trump : une communication de fausses nouvelles (fake news) doit alimenter la maîtrise absolue d'une « information alternative ». C'est pourquoi l'une des priorités de Nétanyahou et de ses acolytes messianistes est d'empêcher la diffusion d'informations sérieuses sur ce qui est advenu et advient quotidiennement à Gaza et au Liban. Celles-ci proviennent le plus souvent du travail réalisé par des médias locaux et des ONG israéliennes. Malgré la pression exercée par un appareil de propagande massif (la célèbre « hasbara ») et les nombreux obstacles opposés par les gouvernants, dont l'impossibilité pour les journalistes d'entrer à Gaza, ces derniers continuent de fournir autant d'informations vérifiées que possible sur les guerres en cours.

Si de plus en plus d'Israéliens quittent leur pays ces temps-ci — les chiffres exacts de ces départs restent inconnus —, ce n'est pas tant à cause des crimes massifs commis dans les Territoires palestiniens occupés (TPO) qu'en raison du sentiment, dans certains secteurs de l'opinion, d'une érosion galopante de la « démocratie » dont les Juifs israéliens ont bénéficié depuis la création de leur État. De ce point de vue, l'adoption par le parlement de la loi sur « Israël État-nation du peuple juif », en 2018, a constitué un tournant majeur en officialisant le suprémacisme juif comme pilier central de l'État. La frange la plus raciste, coloniale et messianique de l'opinion a commencé alors d'imposer plus radicalement un agenda qu'elle promouvait depuis longtemps. Son poids s'est accru bien plus encore, initialement dans une atmosphère de panique devant le fiasco sécuritaire du 7 octobre, puis de plus en plus encouragé par les « succès » de la campagne de destruction de Gaza, perçue comme une revanche légitime. Le sentiment paradoxal mêlant peur, surpuissance et immunité qui s'est alors installé ne pouvait qu'alimenter fortement le rejet des « traîtres de l'intérieur », ces rares Juifs israéliens hostiles à la dérive suprémaciste qui s'est emparée de l'immense majorité de la population. La voie ouverte vers l'État fort n'est que la conséquence naturelle de cette évolution.


1Le terme «  Nakba  » avait déjà été retiré des livres scolaires d'histoire distribués aux jeunes Palestiniens citoyens israéliens en 2009, par exemple.

2Aluf Benn, «  Netanyahu's governement wants to shut us down  », Haaretz, 26 novembre 2024.

3Jonathan Lis, «  Israeli Government imposes sanctions on Haaretz, cuts all ties and pulls advertising  », Haaretz, 24 novembre 2024.

4Neri Zilber, «  Benjamin Netanyahu's allies call for purge as Israeli PM's power grows  », Financial Times, Londres, 24 novembre 2024.

5Alona Ferber, «  We are there : two stories of Israeli authoritarianism  », Prospect Magazine, Londres, 4 novembre 2024.

En Égypte, la lutte des travailleurs du textile pour un salaire décent

L'image montre un groupe de femmes, vraisemblablement en train de discuter ou de manifester. Elles portent des vêtements traditionnels et des foulards. Le fond est dominé par une teinte orange, ce qui crée un contraste avec les silhouettes des femmes. Leur expression semble sérieuse, et l'ensemble de l'image évoque une atmosphère de solidarité ou de revendication.

Les employés d'une usine de vêtements dans le delta du Nil, en grève depuis un mois, ont progressivement repris le travail, le jeudi 19 septembre. Ils réclamaient l'application du revenu minimum, instauré ce printemps par le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi. Ils n'ont obtenu qu'une augmentation partielle, mais ils font face à une répression inédite dans un contexte économique irrespirable.

Carrure de lutteur sous son bleu de travail, avant-bras gros comme des tonneaux et voix caverneuse, Hisham El Bana semble tout droit sorti d'un roman d'Émile Zola sur la condition ouvrière. Pourtant rien ne l'y prédestinait. Titulaire d'un master en droit, c'est par défaut qu'il a commencé à travailler en tant que technicien chimique pour l'entreprise Samnoud Textiles, il y a 31 ans. Dans cette usine située dans la région de Gharbiya, au cœur du delta du Nil, il s'occupe de la teinture des vêtements qui seront ensuite écoulés en Égypte, en Turquie ou en Russie.

Grâce à son ancienneté, il figure parmi les ouvriers les mieux rémunérés de l'usine, avec 3 500 livres par mois, soit 64,80 euros. Mais ce revenu ne permet pas de rivaliser avec l'inflation galopante. « Rien qu'en transports pour me rendre à l'usine, je débourse au moins 600 livres (11,1 euros) par mois. À cela s'ajoutent le loyer, les fournitures scolaires des enfants et la nourriture », énumère -t-il. En une année, le prix des denrées de base a au moins triplé : il faut désormais compter 35 livres (0,65 euro) le kilo de tomates, 50 (0,93 euro), celui de bananes et 160 (près de 3 euros) celui de poulet. Dans ces conditions, impossible de subvenir aux besoins de sa famille, même en additionnant à son salaire celui de son épouse.

Une situation insupportable : « Je suis brisé, et je préfère être en prison plutôt que mes trois enfants me voient ainsi », explique-t-il en marge d'une conférence de presse organisée au Caire par plusieurs syndicats. Hisham El Bana parle en connaissance de cause. Il vient de passer 18 jours en détention, dans une cellule de 20 mètres carrés, entassé avec 25 autres détenus, sans lits ni matelas. Son crime ? Avoir lancé le 17 août 2024 un mouvement de grève à Samnoud Textiles pour réclamer la mise en place du salaire minimum de 6 000 livres (111 euros).

« J'avais l'impression d'être Ben Laden ! »

Cette mesure avait été décidée par le président Abdel Fattah Al-Sissi en avril 2024, à la suite déjà d'une mobilisation ouvrière1. Les 7 000 employés de l'usine voisine de Malhalla s'étaient alors mis en grève pour exiger que la mesure similaire annoncée pour le secteur public en février soit également appliquée au secteur privé2. Ils avaient obtenu gain de cause, mais cette revalorisation salariale n'est que partiellement mise en place depuis son entrée en vigueur officielle, le 15 mai.

Les prix, eux, continuent de prendre l'ascenseur. En août, le taux d'inflation s'élevait toujours à 26,2 %. Un chiffre stable depuis 5 mois, quand l'annonce de gigantesques investissements de la part des pays du Golfe3, ainsi que de prêts massifs du Fonds monétaire international (FMI) ont permis au gouvernement de dévaluer la livre égyptienne et ainsi faire imploser le marché noir. Mais si les entreprises internationales respirent mieux, la situation des ménages, elle, reste extrêmement compliquée.

À Samnoud Textiles, la grève a donc été largement suivie. Une semaine après le début du mouvement, Hisham El Bana est interpellé. « Un important dispositif policier est venu me chercher chez moi, à trois heures du matin, devant ma famille. J'avais l'impression d'être Ben Laden ! », rigole le gréviste. Huit autres frondeurs, dont des femmes, sont également placés en détention, pour des motifs obscurs. Malek Adli, directeur du Centre égyptien pour les droits sociaux et économiques (ECESR) détaille :

Le droit de grève étant garanti par la Constitution égyptienne, les travailleurs sont visés par des chefs d'accusation détournés : rassemblement illégal, atteinte aux bénéfices de leur entreprise ou encore atteinte à l'économie nationale.

Malgré ces arrestations et le gel de leur salaire, les travailleurs, dont la moitié sont des travailleuses, ont poursuivi le mouvement de grève. Le 31 août, ils décident d'occuper l'usine. Sous leur pression, la direction de l'entreprise propose une augmentation mensuelle de 200 livres (3,70 euros). Ils la refusent. « Normalement, quand il y a une grève, un accord est trouvé et les personnes interpellées sont relâchées, explique Hisham El Bana. Pour la première fois, ce ne fut pas le cas ».

Répression inédite

Dans ce bastion du syndicalisme, le ballet des grèves et négociations salariales est une habitude, mais la précarité actuelle a franchi un seuil inédit. « Pour ces travailleurs, et surtout ces travailleuses, c'est une question de vie ou de mort », illustre Eman Ouf, journaliste égyptienne qui a pu se rendre sur place. Elle explique :

La plupart d'entre elles sont soit divorcées, soit avec un mari qui travaille en tant que journalier. Dans les deux cas, elles sont la seule source de revenus stable du foyer, et avec leur salaire actuel, la situation est intenable.

Le tout dans les conditions de travail difficiles : pas de climatisation, pas de ventilation, interdiction de sortir de l'usine, même pour aller s'acheter à manger.

Depuis sa visite dans l'usine, la répression s'est raffermie. Eman Ouf explique :

Désormais, il y a une présence policière accrue dans et autour de l'entreprise, rapporte. Les employées sont terrorisées. Certaines d'entre elles, avec qui j'étais en contact quotidien, ne veulent plus répondre à mes messages, de peur d'être arrêtées. Les dirigeants de l'entreprise cherchent à reconnaître la voix de celles qui se sont exprimées à la radio ou la télévision.

Pourquoi un tel niveau de répression ? Khaled Ghris, responsable du département libertés syndicales à la Confédération syndicale internationale (CSI) arabe, résume :

Ce qui se passe dans les usines de Gharbiya a un impact sur tout le pays. Déjà en 1994, des grèves massives ont été réprimées dans la violence. Et en 2011, l'usine voisine de Malhalla a été l'une des premières étincelles qui ont mené au renversement du président Hosni Moubarak (1981-2011). Depuis, le sort de ces ouvriers est scruté de près et sert de référence pour comprendre l'état des relations entre les autorités et la société.

La grève de Samnoud Textiles s'inscrit dans un contexte de reflux syndical. Selon un décompte de la CSI4, le nombre de syndicats indépendants en Égypte est passé de 1 500 en 2018 à 150 en 2024. En cause, une réforme de la loi sur les syndicats, signée par le président en 2019, qui rend obligatoire la formation d'au moins dix comités, chacun composé d'au moins quinze membres5. Il faut donc au minimum 150 membres pour créer un syndicat. « Ces dispositions visent à réduire le pluralisme syndical et à renforcer le principal syndicat réputé proche du pouvoir, l'Egyptian Trade Union Federation (ETUF). Ainsi, la contestation ouvrière est mesurée », poursuit Khaled Ghris.

Entreprise semi-publique

Une des spécificités de l'entreprise Samnoud Textiles concerne son statut hybride de public business sector, c'est-à-dire semi-publique. Un peu plus de la moitié des parts sont détenues par la Banque d'investissement nationale (NIB). Selon Khaled Ghris, ce statut hybride permet de « privatiser en deux temps, afin de créer moins de résistance. Il est fort probable que d'ici 5 à 10 ans, l'entreprise soit entièrement aux mains du privé ». Cela s'inscrirait dans le mouvement de privatisation et de ventes que poursuit l'État égyptien, poussé en ce sens par le FMI qui conditionne ses aides financières massives — et vitales — à une « libéralisation » accélérée de l'économie du pays.

En l'occurrence, ce statut hybride pose problème. En effet, la nouvelle loi sur le salaire minimum prévoit un régime d'exception pour le privé, avec la possibilité de ne pas appliquer le nouveau barème salarial. Les entreprises doivent alors déposer une demande auprès du ministère de la planification et prouver qu'elles ne réalisent aucun profit. Depuis l'entrée en vigueur de la loi, 3 300 demandes d'exonérations sont parvenues au ministère, dont celle de Samnoud Textiles.

Or, la ministre de la planification, Rania Al-Mashat, est également membre du conseil d'administration de la Banque nationale d'investissement qui, rappelons-le, possède plus de la moitié des parts de Samnoud Textiles. « En d'autres termes, elle doit à la fois transmettre la demande… et en décider l'issue. Elle est juge et partie », fustige Mahienour Al-Massry, avocate spécialisée dans la défense des droits humains. Contactée à ce sujet, l'entreprise Samnoud Textiles n'a pas répondu à nos questions.

Reprise progressive du travail

Après un mois de grève, le travail a progressivement repris à Samnoud Textiles, à partir du jeudi 19 septembre en fin de journée. Dans un communiqué, l'entreprise se félicite du retour des opérations, s'engage à réintégrer les ouvriers suspendus et à améliorer les conditions salariales. Elle confirme une augmentation de salaire échelonnée entre 100 et 200 livres (1,85 à 3,70 euros), bien que les employés aient jugé cette hausse insuffisante. À titre de comparaison, dans une autre entreprise textile de la région exportant, elle, vers l'Europe, le directeur (qui souhaite rester anonyme) assure rémunérer ses employés au moins 7 000 livres, soit près de 130 euros.

Samnoud Textiles s'engage également à réintégrer huit grévistes licenciés après leur sortie de garde à vue. Selon les syndicats, ce retour au travail s'est fait sous la pression. Plusieurs ouvriers auraient été menacés de licenciement et d'arrestations, tandis que les forces de l'ordre restent très présentes. Le leader de la contestation, Hisham El Bana, en revanche, ne sera pas réintégré. Quant au verdict du ministère de la planification concernant l'exemption de salaire minimum, il est attendu dans ces prochaines semaines. Selon la décision, il est fort probable que la marmite ouvrière de Gharbiya se remette en ébullition.


1« Egypt raises minimum wage for private sector to EGP 6,000 », Ahram Online, 7 avril 2024.

2Beesan Kassab, « Thousands of workers strike for higher wages at Ghazl al-Mahalla factory » Madamasr, 25 février 2024.

3L'Arabie Saoudite a promis 15 milliards de dollars (13 milliards d'euros) pour un projet touristique en mer Rouge, un autre, sur la côte méditerranéenne, serait financé par les Émirats arabes unis à hauteur de 35 milliards de dollars (31 milliards d'euros).

4« Egypt. Egypt is one of the 10 worst countries in the world for working people », International Trade Union Confederation, sur le site ituc-csi.org.

5« Egypt's Sisi signs amendments to law regulating trade unions », Ahram Online, 6 août 2019.

Rencontre avec la journaliste palestinienne d'Israël Hanin Majadli

L'image montre une scène intérieure où plusieurs personnes sont assises à des tables. Une femme se tient debout au premier plan, tenant un microphone, probablement en train de parler ou de présenter quelque chose. Elle porte des vêtements noirs et semble engagée dans une conversation dynamique. À sa gauche, une autre femme sourit, tandis qu'à sa droite, une femme avec des lunettes apporte une expression de concentration. À l'arrière-plan, on peut voir des clients assis, créant une atmosphère animée. Les grandes fenêtres laissent entrer la lumière et montrent une vue partielle de l'extérieur.
Rencontre avec Hanin Majadli, journaliste palestinienne

Hanin Majadli est une journaliste palestinienne d'Israël, vivant à Haïfa, autrice d'un éditorial hebdomadaire dans le journal Haaretz. Profitant de son passage à Paris, Orient XXI et le blog Yaani ont organisé une rencontre avec elle au Lieu Dit à Paris, le mercredi 18 septembre 2024.

Au cours de cette rencontre animée par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI, la journaliste a parlé de sa propre expérience, de la situation des Palestiniens de l'intérieur avant et après le 7 octobre 2023, de l'évolution de la société et de la gauche libérale israéliennes. Elle a également répondu aux questions du public.

Hanin Majadli s'est exprimée en arabe. Ses propos ont été traduits le plus fidèlement possible.

Maroc. « L'ouverture politique demande la liberté d'expression »

Désolé, je ne peux pas identifier les personnes dans l'image. Cependant, je peux vous proposer une description générale. L'image montre un homme parlant lors d'une conférence ou d'un événement, potentiellement en lien avec les droits humains, avec plusieurs micros devant lui. Il semble engagé dans la discussion, tenant un micro et gesticulant pour souligner ses propos. Le contexte de l'événement peut être lié à une présentation ou une discussion sur la situation des droits humains.

Fondée en 1979 par un groupe de militants de gauche, l'Association marocaine des droits humains (AMDH) est aujourd'hui l'ONG la plus importante du Maroc grâce à un important réseau de militants implantés à travers le pays, ce qui ne l'empêche pas d'être dans le collimateur des autorités. Couvrant autant le volet politique que social des droits humains, l'AMDH dénonce, à travers la voix de son président Aziz Ghali, élu depuis 2019, la cohabitation de deux Maroc. Il prévient également contre l'illusion d'une ouverture politique suite à la libération de nombre de journalistes. Entretien.

Omar Brouksy. – Le 8 septembre 2024, soit un an jour pour jour après le tremblement de terre qui a ravagé la région d'Al-Haouz (2 960 morts et 6 125 blessés), dans le Haut-Atlas marocain, des pluies torrentielles ont causé la mort de 18 personnes, sans compter les disparus, et détruit plusieurs habitations. À l'heure où l'on parle, aucun responsable politique ne s'est déplacé dans la région. Grâce à son réseau de militants locaux, l'Association marocaine des droits humains (AMDH) suit de près la situation. Quels sont les éléments dont vous disposez ?

Aziz Ghali. — L'un de nos principaux constats est que la plupart des maisons détruites par les inondations ont été construites au bord des oueds, ce qui a sans doute aggravé la situation. D'un côté, les gens n'ont pas les moyens de construire dans les montagnes parce qu'il n'y a pas d'infrastructure routière, ce qui aggrave le problème de l'enclavement. Certaines habitations sont construites dans le lit même des oueds qui sont asséchés depuis des années par le manque de pluie.

Mais ce qui se passe aujourd'hui avec les inondations confirme ce que nous avons déjà dit concernant le tremblement de terre du 8 septembre 2023. On s'attendait à ce que l'État prenne des mesures concrètes, mobilise tous les moyens pour faire face de la manière la plus efficace qui soit. Mais un an après, les mêmes problèmes ont resurgi lors des inondations du sud : les gens sont toujours livrés à eux-mêmes, les secours sont conduits essentiellement par les habitants. Les seuls ponts qui ont résisté aux inondations sont ceux qui ont été construits à l'époque coloniale, car ce qui a été construit récemment n'obéit même pas aux normes de solidité et de sécurité, ce qui montre l'ampleur de la corruption et le manque de suivi dans la réalisation des projets structurants. Il s'agit en somme d'une absence quasi totale de l'État.

O. B. – Pourquoi l'État n'a pas encore déclaré ces régions « zones sinistrées » ?

A. G. — L'État ne veut pas assumer la responsabilité juridique d'une telle décision, car cela engagerait des dépenses et des indemnisations, à l'instar de ce qui devait être fait pour le tremblement de terre. Quand l'État déclare une zone « sinistrée », il doit mobiliser des moyens appropriés pour répondre aux besoins urgents de la population sinistrée. Pour éviter cela, il ne fait rien.

O. B. – La marginalisation de ces régions par l'État est-elle volontaire, délibérée, ou est-ce simplement par manque de moyens ?

A. G. — Nous sommes encore gouvernés par la théorie colonialiste du « Maroc utile » et du « Maroc inutile », chère au maréchal Lyautey (1854-1934). L'État investit dans les régions qui lui paraissent « rentables », mais dans « l'autre Maroc », la marginalisation est délibérée pour qu'on ne sache pas ce qui s'y passe. La région de Tata, au sud du Maroc, la plus affectée par les inondations, ou encore celle d'Imider, sont très riches en métaux précieux, l'or et l'argent notamment. Ces mines sont exploitées par le groupe Managem, contrôlé par la famille royale, mais les habitants de ces régions vivent encore à l'âge de pierre. Les statistiques dont nous disposons à ce sujet sont souvent très difficiles à obtenir, comme s'il y avait un rideau de fumée pour que rien ne nous parvienne. Lorsque nous avons visité la mine d'Imini, près d'Errachidia [sud du pays], nous avons constaté à quel point elle était isolée du monde extérieur. Il y a juste la mine et un petit « village ouvrier », sans plus ; pas de routes et, surtout, une quasi-absence d'infrastructures sanitaires.

Qu'il s'agisse de ces régions ou celle de Al-Haouz, qui a été lourdement frappée par le tremblement de terre, on constate que la seule infrastructure sanitaire existante se limite souvent à un dispensaire où se trouve un infirmier, et qui n'est présent que le jour du marché hebdomadaire. Pendant les autres jours, il doit faire d'autres marchés, donc d'autres régions. Sans parler des écoles… D'où la question de savoir si on a besoin de dépenser 30 millions d'euros pour organiser un mondial1. Est-ce qu'on a besoin du plus grand stade du monde ? Quelles sont nos priorités ?

Une maison sur cinquante reconstruite

O. B. – Un an après le tremblement de terre qui a frappé la région d'El-Haouz dans le Haut-Atlas, la majorité des maisons détruites n'a pas été reconstruite, et beaucoup d'habitants vivent encore sous les tentes…

A. G. — Nous suivons de près ce qui s'y passe grâce à nos militants sur place. Nous allons publier dans les jours qui viennent un rapport sur le tremblement de terre, un an après. À ce niveau-là aussi, la situation est catastrophique. Avec les dernières pluies, la vie sous les tentes devient insoutenable. Même les indemnisations se font de manière inégalitaire et irrationnelle, sans prendre en considération la réalité sociale et familiale. Par exemple, dans beaucoup de familles, le grand-père, le père et les enfants vivent tous dans un même lieu, mais seul le grand-père perçoit l'indemnisation.

Concernant la reconstruction, les chiffres sont affligeants : sur les 50 000 maisons détruites selon les chiffres officiels, seul un millier a été reconstruit. Le reste de la population vit encore sous des tentes. L'État avait pourtant collecté 120 milliards de dirhams (12 milliards d'euros) grâce à la solidarité et la générosité des Marocains à l'intérieur du pays et à l'étranger, une somme qui devait être utilisée pour reconstruire et réparer ce que le tremblement avait détruit.

O. B. – Et où est passé cet argent ?

A. G. — Justement, la question est là. Ce n'est donc pas un problème d'argent. L'État a, semble-t-il, d'autres priorités… Prenons l'exemple de Talat N'Yaaqoub, près de Marrakech, une région très touchée par le tremblement de terre et que j'ai visitée récemment. Le seul dispensaire qui desservait la région a été détruit par le tremblement de terre. Il n'a toujours pas été reconstruit. Pourquoi ? Mystère. Chaque fois qu'il y a une catastrophe naturelle, on découvre un « autre Maroc », comme si l'on découvrait une autre planète.

Au Rif, rien n'a changé depuis le Hirak

O. B. — Le 30 juillet, le roi Mohamed VI a gracié les trois journalistes Omar Radi, Soulaimane Raissouni et Taoufik Bouachrine, et mis un terme aux poursuites contre l'historien Mâati Monjib et les journalistes Hicham Mansouri et Samad Aït Aïcha. Pourquoi les militants rifains, qui n'ont jamais appelé à la violence, n'ont pas bénéficié de cette grâce ?

A. G. — Il n'y a pas que les militants rifains. Il y a aussi les militants sahraouis arrêtés et condamnés à la suite des événements de Gdeim-Izik en 2010, et les cybermilitants arrêtés pour avoir dénoncé la normalisation du Maroc avec l'État génocidaire d'Israël, ainsi que le groupe d'Abdelkader Belliraj, condamné en 2009 à la prison à vie pour « atteinte à la sûreté de l'État » et « constitution de groupe terroriste »2. En tout, l'AMDH a dénombré 97 prisonniers politiques et d'opinion aujourd'hui au Maroc.

Concernant la libération des journalistes, elle a été obtenue après une longue campagne de soutien et de pression de la part des organisations de défense des droits humains et des médias indépendants. Elle intervient un an après le rapport du Parlement européen relatif à ce qu'on appelle le Qatargate et le Marocgate3.

Le fait que les militants rifains n'aient pas bénéficié de cette mesure est lié, je pense, à la situation actuelle dans le Rif (nord du pays), qui n'a connu aucun changement depuis leur arrestation en 2017. Le risque de nouveaux troubles reste donc présent. Qu'est-ce qui a changé par exemple à Al-Hoceima, la plus grande ville du Rif et épicentre du Hirak de 2017 ? Rien. Il y a un hôpital, mais il est vide, et les grands projets dont parlait le régime, comme le projet « Manarat Al-Moutawassit » (Phares de la Méditerranée), n'ont pas été réalisés. Bref, les conditions de la contestation sont encore là. L'autre explication est celle qui consiste à pousser les familles des militants rifains à demander la grâce royale. C'est une vieille stratégie d'usure du régime, pour qu'il ne paraisse pas comme ayant cédé face à la détermination des leaders rifains.

O. B. — La libération des journalistes ne traduit-elle pas plutôt une volonté du régime d'amorcer une ouverture politique ?

A. G. — Je ne le pense pas, car l'ouverture politique demande beaucoup de conditions. La première est la liberté d'expression. C'est le véritable thermomètre pour mesurer la volonté ou non d'amorcer une ouverture politique. Qui dévoile les scandales politiques et financiers ? Qui informe sur les injustices et les inégalités sociales ? C'est la presse. À la fin des années 1990, lorsqu'on a commencé à parler d'ouverture politique avec l'ancien roi Hassan II, il y avait une presse forte et indépendante, comme Le Journal, Assahifa, Demain, etc. Ces médias avaient accompagné ce processus d'ouverture. Aujourd'hui, il n'y a plus rien, et même le contexte politique et social n'est pas favorable à une véritable liberté d'expression. À un moment, on disait qu'on n'a plus de presse indépendante, mais au moins on a des plumes indépendantes. Aujourd'hui, même ces plumes n'existent plus. Elles ont soit quitté le pays, soit changé de métier. À cela s'ajoute le rôle de la justice. Là aussi, sans réforme et sans une véritable séparation des pouvoirs, on ne peut pas parler d'ouverture politique. Même l'actuelle constitution, avec toutes ses limites, n'est pas appliquée de manière efficiente.

Je vous donne un exemple : la question amazighe. L'actuelle constitution considère pour la première fois la langue amazighe comme une langue officielle, à côté de l'arabe. Mais est-ce que cet acquis s'est traduit sur le terrain ? La réponse est non. Est-ce que la justice s'est adaptée à cette réforme constitutionnelle ? Dans les tribunaux et au cours des procès, seule la langue arabe est adoptée, que ce soit dans les plaidoiries ou dans les débats. Or, une grande partie de nos concitoyens berbérophones ne comprennent pas un seul mot d'arabe. Dans certaines régions, le médecin travaille comme un vétérinaire. Il n'a aucun rapport avec le malade. Pourquoi ? Parce que le médecin est francophone et arabophone, alors que le malade est berbérophone. Sans parler de l'enseignement de l'amazigh qui est quasiment bloqué.


1NDLR. La coupe du monde de football masculin de 2030 se déroulera entre le Maroc, l'Espagne et le Portugal.

2En 2016, le Groupe de travail de l'ONU a indiqué que l'arrestation et la détention de Belliraj sont arbitraires, et que le royaume du Maroc a « l'obligation d'y mettre un terme et d'accorder à la victime une réparation appropriée ».

3Les eurodéputés Antonio Panzeri et Andrea Cozzolino, ainsi que leur ancien assistant Francesco Giorgi, sont suspectés d'avoir secrètement œuvré en faveur du Maroc au sein du Parlement européen, avec la complicité d'Abderrahim Atmoun, actuellement ambassadeur du royaume chérifien en Pologne, et Mohamed Belharache, un officier du service de renseignement extérieur marocain, la DGED.

En Turquie, un « état d'urgence permanent »

L'image montre une scène de manifestation où une foule de personnes se trouve face à des policiers en tenue anti-émeute. Les manifestants semblent discuter ou protester, tandis que les policiers forment une ligne serrée. L'atmosphère est tendue, et une partie de la foule semble concentrée sur un point, indiquant une interaction ou un affrontement verbal. Les casques des policiers et leur équipement renforcent l'impression de confrontation.

Malgré la fin officielle de l'état d'urgence en juillet 2018 en Turquie, les mobilisations continuent à être régulièrement interdites, qu'elles soient le fait du parti kurde ou de simples citoyens. Pour dissuader les plus téméraires, les autorités n'hésitent pas à mobiliser le système policier et judiciaire et visent désormais les protestataires de manière arbitraire.

« Cela s'est passé à quatre heures du matin. Plusieurs policiers armés ont frappé à la porte de ma maison. Ils m'ont arrêtée sans me laisser me changer, sans me laisser rassurer ma famille », explique Bilge (pseudonyme), une étudiante de 22 ans.

Sur le moment, je ne savais pas pourquoi ils m'arrêtaient, je pensais que c'était peut-être à cause d'un tweet critiquant le gouvernement. Mais c'était pour avoir participé à une manifestation où ils voulaient disperser les participants et nous ne sommes pas partis. Ils m'ont accusée d'avoir résisté à l'arrestation.

Bilge fait partie des centaines de personnes arrêtées ces derniers mois en Turquie, suivant un schéma défini et de plus en plus courant : la personne visée participe à une manifestation non autorisée par les autorités, au cours de laquelle la police intervient et disperse le rassemblement. Quelques jours ou quelques semaines plus tard, les forces de sécurité font une descente dans plusieurs maisons pour arrêter les manifestants. Certains sont placés en détention provisoire, d'autres sont libérés dans l'attente de leur procès.

Selon plusieurs avocats que nous avons consultés, le dénominateur commun demeure l'arbitraire dans le choix des personnes visées. « Pendant les rassemblements, la police filme les manifestants et analyse ensuite les vidéos. Elle utilise ses unités spéciales et un grand déploiement de force. Les personnes arrêtées sont ensuite mises en détention provisoire, alors que rien n'indique qu'elles risquent de fuir le pays », explique Dilancan Ates, représentante de l'Association des avocats progressistes (ÇHD). « Toutes ces actions font partie d'une tentative d'intimidation et de découragement de l'opposition dans son ensemble, car elles ne s'appuient sur aucune procédure légale », ajoute-t-elle. Ates défend une affaire impliquant des dizaines de personnes détenues à leur domicile après avoir participé à une manifestation.

« Comme s'ils arrêtaient de grands criminels »

Le 2 avril 2024, des milliers de personnes ont manifesté dans les rues de plusieurs villes turques parce que les autorités ne reconnaissaient pas le mandat d'Abdullah Zeydan, candidat du parti pro-kurde DEM (Parti de l'égalité des peuples et de la démocratie, ex-HDP), qui avait remporté les élections locales dans la ville de Van. Le 15 mai, la police a arrêté 31 manifestants à leur domicile, principalement dans la ville d'Izmir, et neuf d'entre eux ont été placés en détention provisoire dans l'attente de leur procès pour « résistance à arrestation ». « C'est un acte préventif, et une punition pour qu'ils ne retournent pas à la rue », explique Sena Yazibagli, une autre avocate de l'affaire. « Or, la police envoie des équipes de l'unité antiterroriste à leur domicile, ils se présentent au petit matin avec des masques, dans une grande opération comme s'ils arrêtaient de grands criminels », décrit-elle. Elle ajoute :

La famille d'un détenu m'a dit : « Quelle que soit l'issue du procès, nous avons déjà été punis parce que, lorsque nous rentrerons chez nous, les voisins nous regarderont comme si nous étions des terroristes. » Or, s'ils ne sont pas des terroristes, pourquoi on entre dans leurs maisons de cette manière, en pointant des armes sur eux ?

Ainsi, des dizaines de personnes ont également comparu devant la justice le 3 juillet 2024 pour le procès — toujours en cours — des manifestants du 1er mai à Istanbul. La police avait ce jour-là bloqué le centre-ville pour empêcher les syndicats et les partis politiques de manifester, et avait arrêté 216 personnes. Quelques semaines plus tard, elle avait perquisitionné dans plusieurs maisons et arrêté 65 manifestants, dont la moitié avait été placée en détention provisoire. Le procureur a demandé jusqu'à 13 ans de prison pour chacun d'entre eux, avec le même motif de « résistance à arrestation » entre autres chefs d'accusation. Ates note que de telles peines de prison ont augmenté au cours de la dernière décennie, coïncidant avec une répression croissante de la liberté d'expression et de la critique du gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan.

Dans un rapport sur les détenus de la manifestation du 1er mai, le ÇHD a dénoncé un abus de droit consistant à les maintenir en détention provisoire sans raison impérieuse. La réponse du juge aux demandes de libération était systématique : « Il n'y a pas de nouvelles conclusions qui requièrent la fin de leur détention. »

« Je suis allée protester contre le système et exercer mes droits constitutionnels. Je voulais simplement marcher vers Taksim (centre d'Istanbul). Je ne pense pas avoir commis de crime », a déclaré devant la presse Ayse Beliz Ince, l'une des accusées, après que le juge a ordonné sa remise en liberté le 3 juillet, lors de la première audience du procès.

Violation des procédures… et torture

La Fondation turque des droits humains (TIHV), qui surveille les cas de torture et de violations de droits humains lors des arrestations et des détentions, dénonce à son tour, dans un rapport publié le 17 juin 2024, une violation constante des droits humains au cours des procédures de détention en Turquie, en raison d'un abus ou d'une mauvaise application des lois en vigueur. Les recherches de la fondation mettent en garde contre le fait que, malgré la levée de l'état d'urgence par le gouvernement en juillet 2018, et qui avait été mis en place après la tentative de coup d'État deux ans plus tôt, de nombreuses réglementations liberticides restent en place.

« Il y a un manque total de garanties procédurales pour les détenus : pas d'accès aux médecins ou aux avocats, la personne n'est pas informée du processus de détention, les membres de la famille ou les tiers ne sont pas prévenus non plus, et ne peuvent pas s'adresser aux autorités judiciaires », explique Coskun Üsterci, secrétaire général de TIHV. « La loi n'est pas du tout respectée lors des arrestations en Turquie. Cela conduit à une violation systématique de nombreux droits, y compris la torture », prévient-il. L'organisation a recueilli 528 témoignages de torture en détention en 2023, dont des passages à tabac, des lésions physiques causées par des menottes, arrachage de cheveux, un maintien en position debout pendant des heures ou encore des coups intenses sur un seul point du corps.

Toujours selon la TIHV, des violences sont également commises par les forces de l'ordre lors des manifestations, avec des arrestations (3 679 en 2023, dont 58 mineurs) pouvant impliquer des tortures ou de mauvais traitements. Sena Yazibagli affirme :

Une fois la personne arrêtée, le protocole n'est souvent pas respecté lors de la fouille par la police. Parfois, les détenus sont déshabillés devant d'autres policiers. Il y a parfois des caméras dans les salles où les avocats voient leurs clients pour la première fois, ce qui viole le droit à la confidentialité. Souvent, les avocats ne sont pas autorisés à parler à leurs clients pendant des heures ou des jours.

Un schéma de répression

Ces abus ne concernent pas seulement les manifestants, mais visent également à empêcher la documentation de ces pratiques systématisées, comme l'explique Batikan Erkoç de l'Association d'études sur les médias et le droit (MLSA), qui suit les affaires judiciaires contre la liberté d'expression :

Les journalistes sont aussi souvent traités comme les manifestants. En 2023, nous avons détecté plusieurs cas où des journalistes ont été inculpés et poursuivis pour des manifestations qu'ils sont allés couvrir. La police les maltraite également et confisque leur matériel de travail.

Dilan K., une journaliste travaillant pour un média d'opposition kurde, s'est vu confisquer son appareil photo à deux reprises lorsqu'elle a été arrêtée à son domicile. « Le plus dur, explique-t-elle, c'est qu'ils ont confisqué mes appareils photo. J'ai insisté pour qu'ils gardent juste mes cartes mémoire, que cela m'était égal. Je n'ai pas assez d'économies pour m'acheter de nouveaux appareils », déplore-t-il.

L'avocate Dilancan Ates souligne que malgré l'arbitraire des cas, « il y a un schéma de comportement contre les partis de gauche, les militants liés à la question kurde ou à la communauté LGBTI ». Ces entraves sont souvent le fait des autorités régionales, soit en n'accordant pas d'autorisation pour une manifestation ou la tenue d'un événement, soit en interdisant toute activité dans l'espace public pendant plusieurs jours. « Ces interdictions ne correspondent pas à une décision prise dans le cadre légal, car pour interdire une manifestation, il faut qu'il y ait une menace réelle pour la sécurité publique », explique Ates.

Au cours des six premiers mois de l'année 2024, des manifestations ont été interdites dans plusieurs villes du pays pour un total de 180 jours, selon les données recueillies par le MLSA. Pourtant, selon la constitution turque, tous les citoyens ont le droit d'organiser des rassemblements et des manifestations sans autorisation. Mais les gouvernorats peuvent interdire des événements pour une durée maximale de quinze jours, en vertu d'un article du code administratif provincial. Cette disposition couvre l'interdiction d'événements tels que les marches de fierté en faveur des droits des minorités sexuelles ou la manifestation hebdomadaire des mères du samedi, qui exige des informations sur les dissidents disparus dans les années 1980 et 1990. Un autre exemple est l'interdiction de manifestation pendant quatre jours, imposée par les gouvernorats de douze provinces en mai, près de deux mois après les élections municipales, après qu'un tribunal a condamné une vingtaine de membres du parti pro-kurde DEM à des peines de prison allant de 9 à 42 ans, pour incitation à l'émeute.

« L'intervention de la police ne devrait pas être liée à une autorisation pour pouvoir manifester, car tout le monde a le droit démocratique de protester, de manifester, de défiler… », déclare Me Ates. Elle ajoute :

C'est un droit protégé par la loi, la constitution et la convention européenne des droits humains. La police devrait intervenir lorsqu'une action contraire à la loi est commise pour contenir les appels à la violence, mais ce n'est pas le cas avec les actions policières que nous voyons souvent.

Üsterci, du TIHV, souligne que bien que les gouvernorats utilisent un code administratif provincial pour interdire les manifestations, il ne s'agit pas d'une pratique légale. « Ces interdictions ne sont rien d'autre qu'un état d'urgence permanent et sans nom. Il s'agit d'un abus constant de la loi. »

France. Pessac, cas d'école de l'acharnement islamophobe de l'État

L'image montre un groupe de personnes dans un couloir apparemment nimbé d'une ambiance professionnelle. Deux hommes au premier plan interagissent, l'un tenant un téléphone et l'autre un dossier vert. L'environnement semble être celui d'un bâtiment public ou d'un tribunal, avec des panneaux indiquant les salles d'audience. Les visages des personnes sont engagés dans une conversation, ce qui suggère un échange collaboratif ou une discussion importante.

Au nom de la sécurité des Jeux olympiques et de la lutte contre l'antisémitisme, le ministère de l'intérieur s'est lancé dans une vague de contrôles administratifs, d'assignations à résidence et d'expulsions, bouleversant la vie de centaines de personnes, dont certaines n'ont jamais été condamnées. Parmi elles se trouvent plusieurs religieux musulmans dont les propos rétrogrades peuvent déplaire ; mais ils n'ont jamais été sanctionnés par la justice. Le président de la mosquée de Pessac, Abdourahmane Ridouane, a été quant à lui arrêté. Menacé d'expulsion après des années de harcèlement, son casier judiciaire est vide.

En plein génocide à Gaza, et alors que les sondages annoncent l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir avec les élections législatives anticipées, le ministre de l'intérieur Gérald Darmanin décide d'instrumentaliser la question légitime de la sécurité pendant les Jeux olympiques (JO). Cinq mille cent musulmans sont placés sous surveillance1, 848 perquisitions sont menées et 559 assignations à résidence sont mises en place2.

Abdourahmane Ridouane, ressortissant nigérien vivant en France depuis plus de 35 ans, président de la mosquée de Pessac (Gironde)3, fait partie des personnes ciblées. L'État engage une procédure d'expulsion à son encontre, alors même que son casier judiciaire est parfaitement vierge. Son titre de séjour n'est pas renouvelé. Le 21 mai il est soumis à une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance. Il est assigné à résidence avec obligation de pointer au commissariat tous les jours, sous peine d'emprisonnement. Le 4 août, le ministère prononce son expulsion du territoire français « en urgence absolue », et ce malgré l'avis négatif de la Commission d'expulsion. Quatre jours plus tard, Abdourahmane Ridouane est interpellé et placé en centre de rétention administrative (CRA) dans l'attente de son expulsion vers le Niger.

Parmi les accusations, une citation de de Gaulle

Les autorités l'accusent d'afficher « de manière constante, un mépris virulent vis-à-vis de l'État décrit comme raciste, islamophobe et colonialiste » et de véhiculer « une idéologie hostile aux valeurs et institutions de la République » à travers des publications qui « participent à la diffusion de messages à teneur antisémite et haineuse à l'encontre d'Israël et des Juifs ».

Le ministère pointe également la « publication de messages présentant le Hamas comme un mouvement de résistance ». Parmi ces messages se trouve une citation du général de Gaulle assurant qu'Israël a suscité contre lui « une résistance, qu'à son tour il qualifie de terroriste ». On y découvre aussi une déclaration définissant « le peuple palestinien [comme] des combattants, des résistants, dont fait partie le Hamas », prononcée lors d'un rassemblement de l'association Comité Action Palestine. Un autre message saluant la mémoire d'Ismaïl Haniyeh, chef du bureau politique du Hamas, qualifié de mouvement de « résistance », est également mis en cause.

Plus encore, le ministère reproche « de nombreuses ambiguïtés [car Ridouane] use d'une langue très soignée, emploie régulièrement les termes de "martyr", de "champ de bataille", ou de "bourreau" ».

Au nom de l'augmentation des actes antisémites depuis octobre 2023, l'État estime que ces propos « sont de nature à attiser les tensions traversant la société française ». Ridouane « pourrait inciter ses auditeurs au passage à des actes de violence physique ou verbale », à travers l'emploi volontaire d'« un vocabulaire guerrier ».

Un acharnement sans relâche

La mosquée de Pessac représente un triste cas d'école en raison du harcèlement raciste et de l'acharnement administratif qu'elle subit. Depuis 2015, des tags islamophobes ont été retrouvés sur les murs de la mosquée à plus de sept reprises4. Des plaintes ont été déposées, en vain.

En octobre 2020, à la suite de l'assassinat de Samuel Paty, des perquisitions sont menées au siège de la mosquée et au domicile de son président, mais aucune poursuite ne sera engagée5.

En 2022, elle avait fait l'objet d'une tentative de fermeture par la préfecture, dans le cadre de la politique dite d'« entrave systématique » mise en place par le gouvernement en février 2018 et qui a conduit à la fermeture abusive de plus de 1 200 établissements musulmans6. Les autorités lui reprochaient de promouvoir un « islam radical » et une « idéologie salafiste ».7 La procédure échouera par deux fois devant les tribunaux, notamment devant le Conseil d'État qui mettra un point final à cette offensive le 26 avril 2022. Selon la plus haute juridiction administrative, la fermeture portait une « atteinte grave et manifestement illégale à la liberté de culte ».

Mais cette pression constante a récemment atteint un seuil critique inédit, l'État décidant d'évincer Ridouane en l'incluant dans son programme d'épuration du territoire des « extrémistes religieux ». Depuis l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron en 2017, 734 musulmans ont ainsi été expulsés, accusés de porter des convictions politiques et religieuses dangereusement antirépublicaines. De nombreux imams étrangers en ont fait les frais. Mmadi Ahmada en 2018, Hassan Iquioussen en 2022 ou Mahjoub Mahjoubi en 2024 ne sont que quelques exemples de ce maccarthysme islamophobe capable de punir la citation d'une sourate coranique par l'expulsion8.

Assujettir, museler, prévenir

Ainsi, l'expulsion d'Abdourahmane Ridouane n'est pas un épiphénomène. Elle s'inscrit dans les rouages d'un système né bien avant le 7 octobre 2023 et dont l'activité persécutoire se maintient malgré la crise politique actuelle. Le pouvoir fait flèche de tout bois et trouve dans l'actualité politique de nouvelles justifications, que cela soit la sécurité des JO ou la lutte contre l'antisémitisme — toutes deux légitimes. Mais les attaques du 7 octobre, volontairement décontextualisées, sont instrumentalisées afin de museler toute parole pro-palestinienne exprimée par des musulmans, transformés en « ennemis intérieurs » dont la prétendue ambiguïté discursive cache nécessairement un projet mortifère.

Cela permet à l'État de garantir le succès d'offensives administratives dont une partie avait été déboutée par le passé. Ridouane et la mosquée de Pessac eux-mêmes n'avaient jamais perdu devant les tribunaux. Cette période semble désormais révolue. Confondant à dessein le soutien à la résistance palestinienne avec l'antisémitisme et l'appel à la violence, le pouvoir réussit à catalyser une réaction punitive désormais quasiment systématiquement validée par le pouvoir judiciaire. Bafouant les droits de la défense, le ministère de l'intérieur a même exigé que des poursuites disciplinaires et pénales soient engagées contre l'avocat de Ridouane, maître Sefen Guez Guez, injustement accusé d'avoir entravé l'exécution de l'arrêté d'expulsion — ce qui a suscité une protestation du Syndicat des avocats de France9.

Ici comme souvent, une mesure administrative vient punir un musulman dont on présume la dangerosité future du fait de ses convictions. Cette démarche préventive, typique de la législation antiterroriste et islamophobe, est souvent qualifiée de « pré-crime » en référence à l'œuvre de Philip K. Dick Minority Report10. Abdourahmane Ridouane se considère comme un prisonnier politique entre les mains d'une police administrative prédictive.

Pourtant, on aurait tort de penser que ce type de répression demeurera circonscrit aux seuls membres de la communauté musulmane. L'autoritarisme républicain et néolibéral va se développer. L'avertissement énoncé par l'auteur américain reste d'actualité :

Oui, soyez très vigilant, recommanda-t-il au jeune Witwer. La même chose pourrait très bien vous arriver, et à tout moment !


1Christophe Cornevin et Jean Chichizola, « Perquisitions, signalements au moindre prétexte, mises à l'écart des sites… À l'approche des JO, Darmanin déploie un dispositif pour ”entraver” les islamistes », Le Figaro, 7 mai 2024

2« Paris 2024 : 155 personnes considérées comme très "dangereuses" ou pouvant passer à l'acte sont "maintenues à distance" grâce à des mesures administratives », France Info TV, 17 août 2024

3Président de l'association qui dirige la mosquée, Abdourahmane Ridouane est donc le représentant légal et administratif du lieu de culte et non son représentant religieux

4Margaux Bégards, « La mosquée de Pessac de nouveau visée par des tags racistes », Rue 89 Bordeaux, 26 mai 2024.

5Nicolas Gosselin, « Gironde : la descente de police à la mosquée de Pessac n'a rien donné, aucune arme trouvée », Actu Bordeaux, 26 octobre 2020.

6« Les cellules départementales de lutte contre l'islamisme et le repli communautaire (Clir) », Secrétariat général du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation, avril 2024

7« Procédure d'expulsion : l'acharnement des pouvoirs publics contre la mosquée de Pessac et son président », Collectif contre l'islamophobie en Europe (CCIE), 27 mai 2024.

8Juliette Paquiet, « Imam expulsé : qui ont été les derniers imams étrangers contraints de quitter la France ? » La Croix, 23 février 2024.

9« Pourtant démissionnaire, le ministre de l'intérieur demande des poursuites contre un avocat ! S'agit-il vraiment d'une affaire courante ? », Syndicat des avocats de France, 2 septembre 2024.

10Philip K. Dick, Minority Report, Citadel, 2016 (1re publication 1956).

« Nous avons relancé la Maison de la presse »

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre son appartement de la ville de Gaza avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans et demi, sous la pression de l'armée israélienne. Réfugié depuis à Rafah, Rami et les siens ont dû reprendre la route de leur exil interne, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.

Mercredi 24 juillet 2024.

J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer : depuis quelques jours, nous avons relancé la Maison de la presse, ou la Press House - Palestine. Nous l'avions créée en 2013. C'était une idée de Omar Shaaban, Bilal Jadallah et moi. Le but de cette institution était de soutenir le travail journalistique, surtout celui des indépendants. Notre initiative partait d'un constat : la majorité des médias palestiniens, en Cisjordanie comme à Gaza, sont dirigés par les factions politiques, ce qui oblige les nouveaux diplômés à travailler pour des médias partisans, ou directement pour des partis, même s'ils n'ont eux-mêmes pas d'appartenance politique. L'idée était donc de soutenir ces jeunes diplômés, leur donner plus de liberté, leur donner de l'expérience. On organisait des formations, des stages. Des journalistes étrangers, français ou suisses entre autres, venaient donner des cours de journalisme, d'investigation, de tournage audiovisuel. C'était vraiment une très belle initiative. On a bien travaillé et la Maison de la presse était devenue un lieu très connu à Gaza, et même en Cisjordanie.

Tous les jeunes diplômés ou presque venaient suivre des cours, écouter des conférences, participer à des ateliers. Nous militions pour la liberté d'expression, dans un pays où il est difficile pour les journalistes d'exercer leur métier, soit à cause des Israéliens, soit à cause des autorités locales.

Bilal, c'était mon partenaire

Le vrai patron de la Maison de la presse, c'était Bilal. C'est vraiment grâce à lui qu'on a eu autant de succès. Bilal Jadallah était un ami que je considérais comme un frère. Nous nous étions rencontrés pendant la guerre de 2009. Malheureusement, il a été tué le 19 novembre 2023. Il était à Gaza-ville et il voulait revenir vers le sud.

Au rond-point Salaheddine, lui et son beau-frère sont descendus de leur voiture pour demander leur chemin, car à partir de là il fallait continuer à pied. Un obus de char a explosé juste à côté d'eux. Bilal a été tué sur le coup par un éclat, son beau-frère a été grièvement blessé, il est mort deux semaines plus tard. Bilal, c'était mon partenaire. On a exercé le métier de « fixeur » ensemble, de journaliste aussi, et on a fondé la Maison de la presse ensemble. Il y avait entre nous une amitié très forte. On a vécu ensemble des aventures pendant les guerres de 2009, de 2012, de 2014. Il ne travaillait pas sur le terrain avec moi, mais nous étions associés.

Nous étions l'opposé l'un de l'autre. J'avais tendance à faire profil bas, pas lui. Il s'énervait rapidement, j'avais tendance à garder mon calme. Il avait des ambitions politiques, pas moi. Même dans le travail, on n'avait pas les mêmes perspectives, on ne voyait pas les choses de la même façon. Mais il m'a toujours considéré comme son conseiller. Dans les pires moments, quand il fallait prendre des décisions importantes, il m'en parlait. Quand je voyais un appel de Bilal tôt le matin ou en fin de journée, je savais qu'il cherchait un conseil pour régler un problème.

Il m'avait tiré d'affaire

Revenons à la Maison de la presse. Bilal y passait toutes ses journées, il y passait plus de temps qu'avec sa famille et ses amis. Grâce à lui, en plus des jeunes diplômés, tous les journalistes, les intellectuels, et même des ambassadeurs, des consuls et des chefs de délégation passaient nous voir.

Nous avions été mis sur les rails grâce à la délégation suisse qui nous avait tout de suite soutenus, suivis par les Norvégiens, les Canadiens et les Français. Il y a eu un effet boule de neige : tout le monde voulait soutenir les journalistes via la Maison de la presse, grâce au travail de Bilal. Non seulement c'était un bon directeur, mais il avait de très bons contacts avec les autorités locales. Nous avions ainsi plus de marge de manœuvre que d'autres personnes isolées politiquement. Bilal a réglé beaucoup de situations difficiles, des arrestations de journalistes par exemple. Il ne l'a pas fait officiellement, en tant que directeur de la Maison de la presse, mais à titre personnel. Moi aussi, quand j'ai eu des difficultés avec les autorités locales et avec le Hamas, il m'avait tiré d'affaire.

Il avait aussi de très bonnes relations en Cisjordanie. C'était important parce qu'en tant qu'association à but non lucratif, nous dépendions du gouvernement de l'Autorité palestinienne, même si c'était le Hamas qui gouvernait à Gaza. Quand on avait un problème, c'était toujours Bilal qui le réglait, que ce soit à Gaza ou en Cisjordanie. Il travaillait beaucoup, il était brillant et tout le monde le connaissait. Durant les derniers mois avant la guerre, quand la Maison de la presse était de plus en plus un lieu de rencontre pour les diplomates, aussi bien que pour les journalistes, il a été tenté de tirer parti de sa notoriété, car il commençait à avoir des ambitions plus politiques que journalistiques. Il voulait faire autre chose que le journalisme. Mais l'obus tiré par le char a mis fin à ses ambitions et à ses rêves.

Nous avons perdu beaucoup de collègues

Aujourd'hui, et à la demande du conseil d'administration, c'est moi qui ai pris la direction de la Maison de la presse. Ce n'était pas du tout mon objectif, je n'aime pas être mis en avant. Mais j'y suis obligé, car il y a beaucoup de questions administratives en suspens : il y a des employés qui n'ont pas perçu leur salaire, des personnes qui ont rendu des services et qui n'ont pas été payées, etc. Tout passait par Bilal, les relations avec la banque, avec l'administration, la signature. On a eu beaucoup de difficultés pour régler tout cela après sa mort. Finalement on s'est mis d'accord pour que je prenne temporairement la direction de l'association, jusqu'à la fin de la guerre.

Le problème, c'est que tous nos projets arrivaient à échéance fin décembre 2023. Avec le début de la guerre en octobre 2023, il n'y avait plus de projets pour 2024. En outre, notre local de Gaza-ville a été détruit en février 2024. Entre temps, Bilal a été tué. Nous avons perdu d'autres collègues très brillants : Ahmad Ftima, qui était le passe-partout de la Maison de la presse, touché directement par un missile de drone. Son fils de cinq ans a été grièvement blessé mais il a survécu. Mohamed Ajaja, responsable des projets administratifs et des demandes de financement. Il a été tué avec sa femme et tous ses enfants dans le bombardement de leur maison. Ces drames nous ont paralysés pendant un bon moment. Maintenant, on a repris le travail, grâce à la Délégation canadienne en Cisjordanie, qui a financé la location d'un nouveau local, l'électricité et une connexion internet grâce à l'énergie solaire. Trouver un local, de l'électricité et une connexion sont autant de défis aujourd'hui pour un journaliste.

Pour tout cela, les prix sont devenus exorbitants. Dans notre local de Gaza-ville, on avait 24 panneaux solaires qui fournissaient 5 kW. Ils nous avaient coûté environ 12 000 dollars (environ 11 000 euros), et on avait de l'électricité 24 heures sur 24. Aujourd'hui, nous avons seulement deux panneaux solaires et des batteries ; tout est d'occasion car plus rien de neuf n'entre dans la bande de Gaza, et le tout nous a coûté… 15 000 dollars (près de 14 000 euros). Pareil pour la ligne internet : à cause des bombardements, l'infrastructure de la compagnie de télécommunication et d'internet a été détruite.

J'espère être à la hauteur

On a d'abord cherché un endroit où on pouvait avoir une connexion. Dès qu'on l'a trouvé, on a commencé à travailler. On va reprendre les projets. Les jeunes journalistes sont très contents de retrouver la plateforme qui va les accompagner, ainsi qu'une source d'électricité et de connexion internet, en plus des cours, des stages etc.

Une ONG française, Supernova, va nous soutenir dès le mois prochain, pour mettre en place des cours et des stages pour les nouveaux diplômés, surtout dans les camps de déplacés. La majorité des jeunes, aujourd'hui, n'ont pas de travail. Ils n'ont rien à faire, et il n'y a plus d'enseignement. Or, comme on le voit avec les réseaux sociaux, la majorité des gens ont des portables et filment ce qui se passe à Gaza, mais de façon aléatoire. Nous avons donc eu l'idée de donner des cours à tous ces jeunes qui sont dans des camps, pour leur apprendre à mieux se servir de leurs téléphones portables. On ne va pas dire qu'ils vont devenir des journalistes, mais au moins on va leur apprendre les bases du métier, pour qu'ils utilisent les images de façon un peu plus professionnelle.

La Maison de la presse manquait à tous. Pendant les guerres précédentes, elle avait toujours gardé ses portes ouvertes. Sur notre site internet, on pouvait voir des centaines de journalistes, locaux ou étrangers, qui nous rendaient visite, et à qui on fournissait tout ce dont ils avaient besoin. Mais dans cette guerre-ci, notre soutien a bien manqué, surtout aux jeunes journalistes palestiniens indépendants qui ont peu de moyens. Avant la guerre, nous avions pu fournir environ 85 gilets pare-balles aux journalistes qui ne travaillent pas pour les grands médias ni pour les grandes boîtes de production.

La Maison de la presse a aidé plusieurs de ces jeunes à monter leur propre boîte, certains sont maintenant très connus, et nous en sommes fiers. Et moi je suis fier de faire partie de cette association, et d'avoir été un frère pour Bilal. J'ai voulu partager cette histoire avec vous, après hésitation, parce que je craignais que les mots ne rendent pas vraiment justice à Bilal, ni à la tristesse qu'a engendrée sa perte. Mais je voulais lui rendre hommage, parler de lui, même avec des mots simples qui ne traduisent pas complètement la tristesse que je ressens, ni mon admiration pour tout ce qu'il a fait. Voilà. J'espère être à la hauteur pendant cette période temporaire, j'espère que la Maison de la presse va continuer jusqu'au bout, parce que c'est un peu notre enfant à tous, mais surtout celui de Bilal. Et j'espère qu'on va préserver son héritage.

Tunisie. Rached Tamboura, ou la banalité de la répression

Arrêté le 17 juillet 2023 après avoir réalisé un graffiti dénonçant le racisme d'État envers les immigrés subsahariens, le jeune artiste Rached Tamboura purge actuellement une peine de deux ans de prison. Il est devenu le symbole d'une répression invisible s'abattant sur la jeunesse du pays, bien au-delà des cercles d'opposants politiques, et qui reprend de plus belle avec l'annonce de la tenue d'une élection présidentielle le 6 octobre 2024.

Dans les rues de la ville de Monastir, ville côtière de la région du Sahel à 160 km au sud de Tunis, les graffitis de Rached Tamboura, 28 ans, ornent les murs, parfois à moitié effacés, trace discrète de cet artiste emprisonné depuis un an. Ses fresques, souvent en hommage aux ultras du club de football de sa ville, témoignent aussi, selon sa sœur Nahla, du fait que Rached « n'avait jamais eu de problème pour taguer les murs avant. Tout le monde le connaissait, il faisait même des peintures murales pour certains cafés ou échoppes de street food dans le centre-ville », explique-t-elle.

« Avant », en référence à la période précédant la nuit du 17 juillet 2023, durant laquelle Rached Tamboura est arrêté chez lui, à cause d'un graffiti représentant le président Kaïs Saïed avec les mots « raciste » et « fasciste » tagués à côté de son visage, sur un mur de la délégation de la ville. Un geste en réaction au communiqué présidentiel du 21 février 2023 évoquant des « hordes de migrants subsahariens » dont la venue en Tunisie « vise à changer l'identité et la démographie du pays ». Des campagnes de répression et une accentuation des contrôles sur les migrants subsahariens dans le pays avaient suivi ce communiqué, menant à des situations d'extrême précarité pour les immigrés expulsés de leurs logements et renvoyés de leur travail du jour au lendemain. Sans compter un déchaînement raciste sur les réseaux sociaux.

Des cas passés inaperçus

Rached a passé six mois en détention avant que le tribunal de Monastir ne le condamne le 4 décembre 2023 à deux ans d'emprisonnement pour « offense au chef de l'État » sur la base de l'article 67 du code pénal. Il est aussi condamné pour avoir « produit et promu de fausses nouvelles dans le but de porter atteinte aux droits d'autrui ou porter préjudice à la sûreté publique ou à la défense nationale ou de semer la terreur parmi la population », selon l'article 24 du décret-loi 54. Un décret tristement célèbre dans le pays, surtout depuis que plusieurs personnalités politiques, activistes, journalistes, syndicalistes et militants de la société civile sont en prison au nom de ce texte. Ces arrestations et ces condamnations se poursuivent jusqu'à aujourd'hui, malgré la mobilisation de la société civile et des journalistes qui ont manifesté les 24 et 27 mai 2024. Le 28 mai, l'activiste Thouraya Ferchichi de la région de Kasserine, dans le centre ouest du pays, a été condamnée à deux mois de prison et 2 000 dinars d'amende (595 euros) sur la base d'une plainte déposée par l'hôpital de la région, suite à une vidéo en direct sur Facebook où elle dénonçait le vol d'une dépouille et son transport dans une charrette. Elle aussi a été condamnée sur la base de l'article 24 du décret-loi 54 et a l'interdiction de donner son témoignage pendant cinq ans. Thouraya a été finalement libérée la première semaine de juillet 2024.

L'association Intersection pour les droits et libertés a répertorié 41 cas de personnes emprisonnées sur la base du décret 54, dont beaucoup d'« anonymes » — c'est-à-dire, de personnes non connues dans la sphère publique —, comme le signale Chaima Jebali, militante de gauche. Des cas qui « sont passés inaperçus », insiste-t-elle. La jeune femme coordonne avec d'autres militants le collectif « Libérez Rached Tamboura » qui s'est mobilisé à plusieurs reprises pour réclamer la remise en liberté de l'artiste.

Chaima explique :

Nous essayons de sensibiliser la population en allant dans les quartiers populaires, dans les universités. Nous avons montré aussi ses dessins dans plusieurs endroits et les supporters de football qui connaissent [Rached] ont aussi diffusé sa photo dans les stades, lors de matchs. Pour nous, le cas de Rached est emblématique de la répression qui touche une partie de la jeunesse et qu'une majorité de la population ne voit pas. Il y a d'autres cas de jeunes similaires à Rached qui ont été emprisonnés, des jeunes de quartiers populaires qui n'ont même pas les moyens de se payer un avocat et d'avoir un procès équitable.

Beaucoup d'arrestations ne sont pas médiatisées, selon l'association Intersection, à la demande de leur famille ou à cause de la stratégie de défense de leurs avocats, pour éviter que cette mise en lumière ne joue contre eux. D'autres cas n'arrivent tout simplement pas jusqu'aux oreilles des associations. Ghaylen Jelassi, chercheur à Intersection, explique pour sa part :

Nous avons suivi certains cas de jeunes qui ont été arrêtés puis libérés ensuite ou après quelques mois et qui veulent souvent oublier ces affaires qui laissent des séquelles psychologiques. C'est pour cela que nous ne publions pas tous les cas. Mais, à travers tous ces cas, on voit que les recours au décret 54, aux articles 67 du code pénal et 86 du code des télécommunications1 contribuent à instaurer un climat de musellement des opinions différentes de celles du pouvoir. Sans oublier que le discours officiel attaque souvent la société civile et favorise cette montée de la vague répressive.

Peur d'une jeunesse inflammable

Pourtant, depuis la monopolisation des pouvoirs par Kaïs Saïed, la jeunesse semblait avoir été épargnée par les campagnes d'arrestations qui ont ciblé davantage les opposants politiques, les hommes d'affaires et les journalistes. Et pour cause : élu avec plus de 70 % des voix en 2019, il avait alors bénéficié du soutien des jeunes électeurs qui avaient voté pour lui, séduits par la figure du professeur de droit intègre et atypique, et en quête d'un renouveau politique en rupture avec le système des partis.

Depuis, le pouvoir est marqué par une attitude ambivalente à l'égard de la jeunesse, cherchant à la contrôler tout en craignant de réveiller sa colère. Dans les cris des manifestants du vendredi 24 mai, certains slogans ont rappelé par exemple l'absence de justice pour le cas d'Omar Laabidi. Ce supporter de football est décédé à 19 ans en 2018, après avoir tenté d'échapper à des policiers à la sortie d'un match de football du Club africain. Il avait été poussé à plonger dans un oued où il s'est noyé. L'affaire avait fait scandale, car il avait dit aux policiers qui le poursuivaient ne pas savoir nager et l'un d'eux lui avait répondu : « Tu n'as qu'à apprendre. » Cet échange était ensuite devenu le fer de lance de la campagne réclamant justice pour ce jeune dont le corps a été retrouvé sans vie, après des heures de recherche, le lendemain de la course-poursuite. En novembre 2022, douze policiers avaient été condamnés pour homicide involontaire. Le jugement a entre autres révolté les supporters du Club africain qui ont déployé, le lendemain, une banderole géante avec le mot « involontaire » pour souligner l'impunité des policiers. Le Comité de défense d'Omar Laabidi avait fait appel, voulant que le juge prenne aussi en considération l'accusation de « non-assistance à personne en danger ». L'affaire a depuis été sans cesse reportée dans les tribunaux, jusqu'au 12 juillet 2024, où les policiers mis en cause ont finalement été condamnés à un an de prison avec sursis. Pour les jeunes activistes, ce cas est emblématique du déni de justice et de l'impunité des agresseurs auxquels sont confrontés les jeunes, surtout lorsqu'il s'agit d'affaires impliquant la responsabilité de la police.

Dans ce contexte, les stades de football restent étroitement surveillés pour éviter d'éventuels débordements, et les réseaux sociaux, plus que jamais contrôlés. Une autre affaire, dite « Free Babar » (libérez Babar), a révélé la prudence des autorités face à des risques d'éruption de la jeunesse. Trois étudiants ont été arrêtés en mai 2023 à Nabeul (à 80 km au sud de Tunis) après avoir posté une chanson satirique sur la police reprenant le générique du célèbre personnage éléphanteau Babar. Les jeunes y abordent aussi la question de la loi 52 interdisant la consommation de drogues, notamment celle de fumer du cannabis, et qui est à l'origine de l'emprisonnement de nombreux jeunes dans le pays. Selon les statistiques, près de 30 % des détenus sont emprisonnés sur la base de ce texte. Une phrase dans la chanson évoquant la corruption des policiers leur avait valu une arrestation et un emprisonnement expéditif. Un appel à leur libération sous le hashtag #FreeBabar avait été partagé sur les réseaux sociaux, et l'affaire était même remontée jusqu'au chef de l'État qui avait alors déclaré : « Je ne m'ingère pas dans la justice mais je ne permettrai pas à quiconque de subir une injustice. » Dans la foulée, les jeunes avaient été libérés et avaient bénéficié d'un non-lieu.

« Je l'ai fait parce que j'aime mon pays »

Un an plus tard, la situation s'est durcie. Fin mai 2024, le chef de l'État a reçu la ministre de la justice Leila Jaffel après la manifestation de la société civile contre le décret 54. Dans son discours, il a critiqué les slogans des manifestants qu'il a qualifiés « d'agents des milieux coloniaux ». Il a insisté sur le fait que la « liberté d'expression est garantie par la constitution » et qu'il n'accepterait pas qu'une personne soit emprisonnée pour sa pensée ou son opinion.

Or, le cas de Rached Tamboura rappelle tristement que toute forme de liberté d'expression n'est pas garantie. Dans la maison familiale où l'artiste vivait avec sa mère et ses deux sœurs, son atelier de peinture est resté tel quel depuis son arrestation. Sa sœur Nahla y va de temps en temps pour contempler les dessins de son frère, dont certains sont inachevés. Ce dernier n'a pas eu le temps de les finir avant son arrestation. Pour sa famille qui lui rend visite dans la prison de Zaghouan, à 120 kilomètres au nord de Monastir, où il a été transféré début mai 2024, le traumatisme du verdict et l'absence de leur proche pèsent lourds.

Dans l'une de ses lettres qu'il a rédigée depuis sa cellule, Rached Tamboura écrit : « Tout ce que j'ai fait était d'exprimer une opinion face à une oppression dont j'étais témoin. Je l'ai fait parce que j'aime mon pays et que je crois dans les valeurs humanistes et les droits humains. » Il signe avec le dessin d'une machine à coudre en clin d'œil au travail de couturière de sa sœur, qui jusqu'à présent n'arrive pas à réaliser que son frère a été condamné pour un graffiti. « Nous n'aurions jamais pu imaginer que cela puisse atteindre un tel stade, deux ans de prison pour un graffiti, qui en plus a été effacé juste après », déplore Nahla qui n'arrive même pas à faire passer du matériel de dessin pour son frère en prison. « Il essaye de s'adapter et d'accepter son sort mais c'est très dur, les conditions d'hygiène sont très mauvaises, on espère juste qu'il va s'en sortir jusqu'à la fin de sa peine », conclue Nahla. La perspective de la saison estivale, souvent caniculaire en Tunisie, n'est guère rassurante.

L'amendement du décret 54 devrait être examiné avant la fin de la session parlementaire, selon les déclarations de plusieurs députés favorables à l'abrogation de certains articles, mais aucune date n'a pour été le moment fixé. La Tunisie reste scrutée de près par ses partenaires étrangers sur la question des droits humains. Début juin, le vice-président de la commission européenne Josep Borrell a adressé un rapport de dix pages à la commission des droits de l'homme du Parlement européen, cosigné par plusieurs associations, dont le comité pour le respect des libertés et des droits de l'homme en Tunisie (CRLDHT), la Fédération tunisienne pour une citoyenneté des deux rives (FTCR), le Centre libanais pour les droits de l'homme et Euromed Rights. Le dossier, dont se sont chargés des avocats du cabinet de William Bourdon en France, détaille les nombreuses violations des droits humains dans le pays et cite également le cas de Rached Tamboura et des prisonniers politiques. Les signataires en appellent au droit international pour adopter des mesures restrictives contre l'État tunisien. Si cette initiative peut avoir un écho symbolique, difficile de savoir quel en sera l'impact dans le contexte de fin de mandat pour le parlement européen actuel.


1Article qui punit ceux qui nuisent aux tiers ou perturbent leur quiétude à travers les réseaux de télécommunications.

À Marseille, escalade répressive contre les soutiens à la Palestine

Un étudiant est attaqué en justice pour diffamation par l'université d'Aix-Marseille après avoir tracté sur son campus et des manifestants ont été placés en garde-à-vue pendant près de 48 heures pour une infraction d'entrave à la circulation routière. À Marseille, les soutiens à la Palestine s'inquiètent de l'utilisation de poursuites judiciaires comme instrument de répression politique.

Un détournement de logo de son université sur un tract et François, étudiant en master, recevait une convocation de la police ; ce 6 juin 2024, c'est au commissariat du 7e arrondissement de Marseille qu'il apprenait que la direction d'Aix-Marseille Université avait porté plainte contre lui pour diffamation. Une plainte qui a « surpris » François mais que présageait pourtant une première poursuite disciplinaire lancée début mai : « Pour moi, ce qui se passe, c'est clairement de la répression politique ».

À Marseille, plus largement, manifestants comme juristes s'inquiètent d'une instrumentalisation de poursuites judiciaires à l'encontre des mobilisations en soutien à la Palestine. Après neuf mois d'offensive israélienne sur la bande de Gaza, Amnesty International exhortait début juin la France à « abandonner les réponses répressives aux rassemblements spontanés de solidarité avec la Palestine ».

Des poursuites judiciaires à l'université

« Les appels à l'unité et à la neutralité du président Berton résonnent un peu comme un appel à ne surtout parler de rien (...) Si la gouvernance d'AMU choisit le silence, la censure et la répression, ce n'est pas notre choix ». Ce 7 juin 2024, une délégation intersyndicale locale de l'enseignement supérieur allant de la CGT à SUD critiquait la position de l'université Aix-Marseille (AMU) représentée par son président Éric Berton.

Car sur les campus d'AMU, depuis plusieurs semaines, les mobilisations en soutien à la Palestine lient leurs revendications à la critique des partenariats de l'université avec la Direction Générale de l'Armement (DGA). Depuis ce semestre, AMU met en place pour ses étudiants un bonus de 0,5 point sur leur moyenne s'ils sont réservistes et de 0,3 point s'ils assistent à des séminaires assurés par des généraux de l'armée. Une nouvelle disposition qui a provoqué une levée de boucliers parmi certains étudiants comme le Comité de Lutte dont François fait partie.

Mi-mars, alors qu'une motion votée à l'UFR1 de la faculté actait la liberté de tractage et de réunion sur les campus d'AMU, la direction se fendait d'un communiqué de presse pour invalider celle-ci, évoquant des cas de « harcèlement » de la part d'étudiants qui auraient perturbé la tenue du vote. « C'est aberrant, une université est un lieu de débat politique », lâche François « et puis d'un point de vue légal, en quoi la présidence a-t-elle le droit de dire qu'un vote de l'UFR est caduc ? ». Avec d'autres militants du Comité de Lutte, l'étudiant élabore alors un tract sur le campus d'Aix pour « dénoncer la censure sur la question de la Palestine et des liens d'AMU avec l'armée ».

Sur celui-ci le slogan détourné d'Aix-Marseille Université, « Socialement engagée… pour la guerre » accompagné de dessins de bombes autour du logo afin de « dénoncer les liens de l'université avec le complexe militaro-industriel français ». Un agent de sécurité leur demande de quitter les lieux, le règlement intérieur interdisant le tractage sur le campus. « Puis un agent administratif vient me prendre en photo avec le tract. À partir de ce moment-là, Éric Berton construit un dossier politique contre moi et une autre camarade, Odile2, qui apparaît aussi sur la photo ». Le 13 mai, une première poursuite interne est lancée avec la convocation de François et Odile devant le conseil de discipline.

Sur le campus de Saint-Charles à Marseille, pendant ce temps-là, se prépare l'occupation d'un amphithéâtre « en solidarité à Gaza et à la Kanaky ». Le 23 mai, la présidence d'AMU fait appel à la police pour déloger les étudiants occupants. Avant, début juin, le dernier acte des démêlés de la direction avec ses étudiants ; une plainte déposée par AMU contre François pour diffamation, l'université accusant son étudiant d'avoir porté atteinte à sa réputation en détournant son logo.

Deux procédures engagées contre le même étudiant, l'une disciplinaire et l'autre judiciaire, toutes deux lancées par la présidence de l'université. En cas de sanction disciplinaire, François et ses camarades se disent prêts à la contester devant tribunal administratif. « Quant à la plainte pour diffamation déposée contre moi, mon procès, que je considère politique, sera l'occasion de mettre les projecteurs sur les liens de la présidence AMU avec l'armée », avance-t-il.

Gardes à vue aux motifs flous

Mais il n'y a pas qu'à l'université que les soutiens locaux de la Palestine contestent des procédures, selon eux, abusives. Le 30 mai, Marseille connaît son troisième soir de manifestations spontanées après la diffusion sur les réseaux sociaux des images de l'attaque israélienne sur un camp de réfugiés à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza. À 18h, un rassemblement a lieu sur le Vieux-Port puis le cortège s'élance dans les rues du centre-ville, réunissant une centaine de manifestants.

Plus tôt dans la journée, M., un régulier des manifestations en soutien à Gaza, reçoit une convocation des renseignements territoriaux l'invitant à se rendre au commissariat. Il en informe son avocate, Mathilde Lanté : « Alors moi, je les appelle (les renseignements territoriaux, NDLR) et demande le cadre légal de cette audition puisque je ne comprends pas cette convocation. On me répond que ce n'est pas une audition et que M. n'a pas l'obligation de s'y rendre », assure-t-elle. La journée passe, M. se rend au rassemblement en fin d'après-midi. Encadré par plusieurs dizaines de CRS, le cortège commence à se disperser en fin de soirée.

Bastien assiste à la scène :

On a vu arriver deux voitures d'unités de la BAC alors que les manifestants commençaient à partir. Ils étaient 7 ou 8. Ils ont attendu un peu, on avait l'impression que les policiers ciblaient ceux qu'ils voulaient arrêter, comme s'ils attendaient que M. se détache de la foule.

Avant d'interpeller M. et W., un autre manifestant, des agents en civil sortent des menottes puis procèdent à l'interpellation. Une procédure abusive selon Mathilde Lanté :

Ils sont interpellés alors qu'ils quittent la manifestation, puis sont menottés alors que les circonstances ne le permettent pas, le code pénal prévoyant certaines conditions pour qu'on puisse faire usage de cette contrainte-là. On cherche donc à les intimider une première fois.

D'abord placés en garde à vue au commissariat de Noailles sur la Canebière, M. et W. sont ensuite transférés à celui de l'Évêché, en charge des affaires criminelles. « La police nous informe que c'est en raison du caractère sensible de l'affaire », raconte Mathilde Lanté qui évoque une garde à vue « lunaire » de près de 48 heures et dont le seul motif retenu, in fine, sera une simple entrave à la circulation routière à l'encontre de son client. Le premier soir, la police informe son confrère Adrien Mawas que son client W. demande à être représenté par un avocat commis d'office, ce que l'intéressé démentira par la suite.

« On les interpelle pour trois infractions3 pour qu'au final il n'en reste qu'une, et tout le long de cette garde à vue, les décisions changent comme si les ordres étaient discutés en haut lieu », avance Mathilde Lanté qui dénonce en outre une procédure « politique » :

Ce qui est reproché à M., c'est le simple fait d'avoir participé à cette manifestation. Le parquet va utiliser l'infraction d'entrave à la circulation routière, pour punir la participation à une manifestation non déclarée, qui je le rappelle n'est pas un délit, en ce que ça serait une atteinte à une liberté fondamentale qui est la liberté de manifester et à la liberté d'expression. L'objectif est clair : réprimer coûte que coûte pour museler le débat public et les voix qui contestent le discours officiel du gouvernement.

M. assure par ailleurs avoir été victime d'insultes homophobes de la part de plusieurs policiers et entend porter plainte.

Une dynamique qui s'étend malgré tout

Mais les mobilisations en solidarité avec la Palestine, neuf mois après les premières manifestations interdites dans le centre-ville, continuent de s'étendre. Le 4 juin, c'était au tour des étudiants du campus marseillais de l'EHESS de mener une action contestant la politique de la direction de l'école. Dans la cour de la Vieille-Charité, dont le site est aussi un musée ouvert au public, une dizaine d'étudiants déploient leur banderole : « Position intenable, Institution coupable » en référence à la fermeture administrative du campus Condorcet à Paris après l'intervention de la police pour déloger les étudiants qui l'occupaient.

Parmi les revendications de leurs camarades marseillais formulées à la direction « un soutien juridique et matériel pour les étudiant.es poursuivies pour "apologie du terrorisme", notamment en couvrant leurs frais d'avocat » ou encore l'inclusion de la question palestinienne à l'occasion du festival « Allez Savoir » porté par l'école à la fin du mois de septembre, et dont le thème sera cette année « Obéir/Désobéir ».

Une direction de l'EHESS qu'Embarek, étudiant en master sciences sociales sur le campus de Marseille, taxe d'hypocrisie. Bien que l'école reste labellisée « de gauche », cette dernière fait selon lui preuve d'un « mutisme inconcevable sur ce qui se passe en Palestine » malgré les pétitions en interne réunissant des centaines d'étudiants et chercheurs dans leur souhait d'obtenir de la direction un appel au cessez-le-feu :

La présidence se cache derrière une pseudo-neutralité académique qui n'existe pas (...) cela s'illustre aussi par le deux poids deux mesures par rapport à la guerre en Ukraine, pour laquelle l'EHESS avait pourtant clairement pris position.

Des revendications partagées, notamment par le MNL13 (Mouvement national lycéen). Le 6 juin, au terme d'une assemblée générale réunie dans un parc, plusieurs dizaines de lycéens appelaient à la création de « Comités Palestine » dans chacun des sept établissements représentés.

En geste d'apaisement, le 29 mai au soir, la mairie de Marseille éteignait ses lumières en « mémoire de toutes les victimes civiles à Gaza » après la diffusion sur les réseaux sociaux des images de l'offensive israélienne sur un camp de réfugiés à Rafah.


1Unité de formation de de recherche.

2Le prénom a été modifié.

3Participation à une manifestation non déclarée, dissimulation du visage et entrave à la circulation routière.

Pour un front commun des médias contre l'extrême droite

Jamais depuis la Libération, l'extrême droite, en France, ne s'est trouvée si près de la victoire. Elle porte un projet de démolition sociale, de repli chauvin, de discrimination raciste, sexiste, homophobe, de guerre aux minorités, de basculement liberticide et de régression écologique.

Dans sa stratégie de conquête du pouvoir, elle a fait des médias un terrain privilégié, avec la prise de contrôle de titres, de chaînes de télévision, de radios par des milliardaires au service de son projet. Par ce maillage, elle impose dans le débat public ses fausses nouvelles et ses obsessions contraires aux droits fondamentaux. Le Rassemblement national annonce déjà la couleur pour l'audiovisuel public, voué, s'il l'emportait, à la privatisation.

La liberté de la presse est dans sa ligne de mire. Partout en Europe, dans le monde, où l'extrême droite gouverne, celle-ci est violemment attaquée : interdiction de publication, destruction du secret des sources, multiplication des procédures baillons, censure, pressions et intimidations, assèchement des aides publiques à la presse. En France, le terrain en a malheureusement été méthodiquement préparé par l'exécutif sous la présidence d'Emmanuel Macron, qui n'a eu de cesse de restreindre les protections et les droits des journalistes, par les atteintes au secret des sources et la primauté du secret des affaires, la loi sur la sécurité globale, la fusion programmée de l'audiovisuel public, et le laisser-faire en matière de concentration capitalistique des médias aux mains de grands industriels, au détriment du pluralisme et de l'indépendance.

Le combat contre l'extrême droite et son projet est au cœur de nos engagements éditoriaux. Dans notre diversité, nous entendons prendre toute notre part à l'indispensable rassemblement politique, social, populaire, au service de la justice sociale et écologique, de l'émancipation humaine et de l'extension des droits et libertés pour lui barrer la route du pouvoir. L'enjeu est de préserver la possibilité même d'une presse indépendante du pouvoir politique, pluraliste, avec des journalistes exerçant leur métier en toute liberté. Sans presse libre, pas de démocratie.

C'est pourquoi nous appelons, par nos initiatives éditoriales, et sans jamais renoncer à notre regard critique, à soutenir la mobilisation sociale et citoyenne en cours, qui fait écho à la dynamique antifasciste de Front populaire de 1936 dans sa capacité à déborder les cadres partisans. Nous considérons qu'elle seule est à même d'empêcher le RN d'accéder au pouvoir le 7 juillet. La lutte contre l'extrême droite nous requiert tous et toutes, et nous, en premier lieu, comme acteurs de la société civile.

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Élections européennes. Autopsie de l'épouvantail migratoire

Alors que les intentions de vote pour les Européennes prédisent une montée des courants de l'extrême droite sur tout le continent, la question migratoire continue à être agitée comme une menace par un spectre politique de plus en plus large. L'Europe forteresse se barricade davantage, renvoyant à la mort celles et ceux qui fuient les guerres, la répression, les changements climatiques ou la précarité économique. Deux livres déconstruisent cette approche, tant d'un point de vue théorique que de celui du terrain.

C'est la tristement célèbre phrase de Michel Rocard qui sert de fil rouge au petit livre « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». En finir avec une sentence de mort. Lors du grand oral des élections européennes sur BFM TV, Marion Maréchal n'a pas manqué d'y faire référence ; s'adressant à Marie Toussaint, elle lui dit : « Vous aurez tout le temps d'expliquer comment vous allez accueillir toute la misère du monde sur le dos des Français ». Répondant du tac au tac, la tête de liste d'Europe Écologie – les Verts a affirmé quant à elle que c'est « la grandeur de la France d'accueillir une partie de la misère du monde ». Ainsi, les détracteurs les plus audacieux de cette formule mettent jusque-là un point d'honneur à la compléter – « mais on doit y prendre sa part » ; dans tous les cas, il s'agit de reprendre à son compte ou de se contenter de relativiser une sentence — dans les deux sens du terme, comme le montre l'essai — qui n'est guère remise en question. On ne sort pas du piège de ses mots.

À contre-courant du discours dominant sur la politique migratoire française comme européenne, les deux auteurs Pierre Tevanian et Jean-Charles Stevens se donnent pour mission quant à eux de contredire mot par mot — littéralement — cette formule quasi incantatoire, devenue l'alpha et l'oméga de politiques toujours plus répressives.

On peut dire de cet essai qu'il s'agit presque d'un manuel, mettant à disposition des lecteurs et lectrices un arsenal d'arguments rhétoriques, politiques et juridiques pour contrecarrer des affirmations fallacieuses sur ce sujet, qui, à la faveur de la bataille culturelle gagnée par l'extrême droite, ont cessé d'être questionnées. De manière incisive, en s'appuyant à la fois sur l'analyse du discours, les chiffres et les études disponibles (dont certaines publiées par des organismes très officiels comme l'ONU, l'OCDE ou l'Assemblée nationale), c'est tout le discours migratoire de la forteresse Europe qui est ici déconstruit, pierre par pierre. L'essai est ainsi le résultat salutaire de l'analyse d'un philosophe et enseignant français, Pierre Tevanian, dont les écrits témoignent depuis plusieurs années de son engagement antiraciste, et de Jean-Charles Stevens, expert juriste belge, qui a travaillé pendant une dizaine d'années dans plusieurs associations de défense du droit des étrangers.

De qui parle-t-on ?

Comme Louis Witter (lire plus bas le compte-rendu de son livre La Battue), Tevanian et Stevens ont le souci du choix des termes, et adoptent pour désigner les étrangers arrivés sur le sol européen celui de « réfugié », et ce

quel que soit le statut légal des personnes concernées […], pour souligner le motif d'une bonne part des migrations : trouver un refuge, autrement dit une protection contre un péril, une menace, qu'elle soit « politique », « économique » ou (bien souvent) les deux ensembles.

Ce choix politique et le pendant de celui, implicite, de la phrase de l'ancien premier ministre socialiste : en usant de ce « on » ou de ce « nous » trop englobant, les détenteurs de l'autorité politique entraînent avec eux toute une société – française, belge, européenne -, pour l'opposer à un Autre réduit à n'être ni des personnes, ni des individualités fuyant la guerre, la répression, la précarité ou le dérèglement climatique, « mais simplement de « la misère » : une « misère » sans nom, sans sexe, sans visage », qui constituerait par son statut même de réfugié⸱e un fléau à garder loin de ses frontières. Ce faisant, c'est bel et bien une sentence xénophobe qu'il faut d'abord dénoncer et déconstruire en tant que telle.

Mais quelle est l'ampleur de cette « misère du monde » qui risque de dévaler sur le vieux continent, menaçant ainsi le bien-être et le vivre ensemble de ses populations ? Tevanian et Stevens reviennent aux chiffres pour montrer le décalage entre le discours politique catastrophiste et la réalité. Selon ceux du rapport du Haut-commissariat pour les Réfugiés de l'ONU paru en 20211 – et qui se confirment encore dans celui de juin 2023 -, ce sont les pays du Sud qui, à l'échelle mondiale, accueillent le plus grand nombre de réfugié⸱es. Ainsi, le top 10 des pays qui, jusqu'en 2020, comptent sur leur territoire le sixième des réfugiés du monde sont dans l'ordre : la Turquie, la Colombie, le Pakistan, l'Ouganda, l'Allemagne, le Soudan, le Liban, le Bengladesh, l'Éthiopie et l'Iran. Rien d'étonnant quand on sait qu'« une grande majorité des réfugié⸱es (73 %) est accueillie dans un pays voisin du pays d'origine », ce qui exclut de fait les pays européens. On est donc loin d'un « raz-de-marée » ou autres « appels d'air » sans cesse agités par des partis qui vont bien au-delà de l'extrême droite classique. Ce classement montre également que ce ne sont pas les pays les plus riches, qui « peuvent » pourtant « accueillir » les réfugié⸱es, qui portent l'essentiel du « fardeau ». Une capacité qui s'est d'ailleurs avérée de l'ordre du « possible » pour les réfugiés ukrainiens fuyant la guerre.

Entre répression et rentabilité

Mais que signifie déjà « accueillir » ? L'axiome implante dans les esprits de l'existence d'une politique de prise en charge qui comprend déjà tous les réfugié⸱es arrivé.es sur le sol français. Or, ce qui est mis sous silence dans cette dichotomie discursive de l'accueil et de la fermeture des frontières, c'est qu'il s'agit d'abord et avant tout de « laisser tranquille des gens qui arrivent dans ces pays, de ne pas les traquer comme des bandits, de ne pas les enfermer, de ne pas les expulser – de les laisser, déjà, "s'aider eux-mêmes" ». Pourquoi en effet s'acharner à empêcher par la loi ou par l'intervention de forces de l'ordre la solidarité avec les réfugié⸱es et leur intégration professionnelle dans le tissu social, si cet accueil dépasse de fait nos moyens économiques ?

À l'heure où la seule immigration acceptable pour la majorité présidentielle, comme le rappelle la tête de liste aux élections européennes Valérie Hayer, est celle qui concerne les « métiers sous tension », conditionnant la mobilité des individus à une valeur marchande de rentabilité, il n'est pas inutile de rappeler le coût abyssal des politiques migratoires répressives européennes, chiffrées par le sociologue Damien de Blic, comme le rappelle l'ouvrage, à plus de 700 millions d'euros annuels.

Le petit livret de poche de Tévanian et Stevens est un condensé sans fioritures. Chaque paragraphe vient torpiller des phrases répétées comme des mantras par des personnalités dont il devient de plus en plus difficile de distinguer la couleur politique, tant les éléments de langage de l'extrême droite, tabous il y a 20 ans, sont désormais adoptés par ceux-là mêmes qui prétendaient « faire barrage » contre la vague brune. Un essai à mettre entre toutes les mains, à la veille d'un risque de déferlante qui souillera le continent européen.

« zéro point de fixation »

Dans La Battue – L'État, la police et les étrangers, le photojournaliste Louis Witter met en évidence la chasse que subissent de manière continue les personnes exilées de Calais à Dunkerque. L'auteur explicite d'ailleurs le choix à contre-courant qu'il fait de ce terme, au détriment de celui de « migrants » : « Ce sont des hommes et des femmes qui ont quitté les leurs, qui se sont arrachés à leurs racines. En exil. »

Cette gestion policière porte le nom de « zéro point de fixation », dont le but est de dissuader les exilé⸱es de s'installer et de se regrouper. Depuis 2016 et le démantèlement du plus grand bidonville d'Europe — surnommé « la jungle » de Calais — par le ministre de l'intérieur du gouvernement socialiste, Bernard Cazeneuve, la stratégie des autorités est claire : les effets de la frontière franco-britannique doivent être invisibles. Aucun nouveau bidonville ne doit émerger.

Traques au petit matin, lacérations de tentes, confiscations des effets personnels, interdictions de distributions de nourriture et d'eau sont autant de stratégies mises en place pour assurer ce « zéro point de fixation ». C'est en documentant la régularité des expulsions — toutes les 48 heures — que l'auteur prouve que celles-ci sont le fruit d'une politique pensée et élaborée :

la stratégie du « zéro point de fixation » est entrée dans l'arsenal légitime des gouvernements successifs contre les exilés, de Ouistreham à Dunkerque en passant par Boulogne-sur-Mer et Calais. Son aspect méthodique et rituel a transformé cette stratégie en ligne politique tolérable et admise, du bureau du ministre de l'intérieur à Paris au fourgon de CRS mobilisé le matin »

Des choix qui n'en sont pas

Empêchés de traverser la Manche (la France sous-traitant la frontière du Royaume-Uni), mais interdits de rester : les autorités n'offrent ainsi comme possibilité à ces exilé⸱es que l'errance perpétuelle ou — volet « humanitaire » oblige — des « propositions d'hébergement, à destination de différentes villes », toutes situées hors de Calais, alors que la France n'a jamais été leur destination. « Humanité et fermeté » comme le martèle les différents politiques, de Bernard Cazeneuve à Gérald Darmanin. Mais Witter constate : « à l'échelle de Calais, 85 % des moyens sont alloués à la fermeté, 15 % seulement à l'humanité. »

À quelques kilomètres à peine du but, face à ces choix qui n'en sont pas, les exilé⸱es multiplient les risques pour atteindre les côtes britanniques. Depuis 2016 le nombre de décès s'est accentué. L'ouvrage commence avec les noms des 300 personnes qui ont perdu la vie à la frontière franco-britannique depuis 1999. Les années 2021-2022 comptabilisent à elles seules 30 de ces décès, dont 27 lors du terrible naufrage du 24 novembre 2021. Pour rappel, les investigations en 2022 sur les conditions de ce naufrage révèlent que les migrant⸱es ont appelé à l'aide à de nombreuses reprises, mais les secours français ont attendu qu'ils passent dans les eaux anglaises, sans leur envoyer de moyens de sauvetage.

En France comme en Europe

Si le « zéro point de fixation » est français, des stratégies semblables sont mises en place dans plusieurs pays de l'Union européenne (UE) ou frontaliers, comme le Maroc, la Tunisie ou la Libye, « pour tenter de contenir l'arrivée d'exilé⸱es sur leurs territoires ou leur éviter de passer vers d'autres territoires européens ». Une des similarités avec la frontière franco-britannique est celle de « l'usage de la police en principale réaction à des situations exceptionnelles, au détriment d'une réponse plus humanitaire ». Louis Witter constate : « la police vient d'abord, la loi ensuite ». La sous-traitance des frontières est aussi devenue une spécialité de l'UE, malgré « les dénonciations par les ONG des mauvais traitements infligés aux exilé⸱es aux portes de l'Europe ». Depuis 2019, le Maroc est devenu la première porte d'entrée vers l'Europe. Les subventions du vieux continent allouées au royaume pour empêcher l'immigration illégale sont en constante augmentation. Aux 270 millions d'euros déjà touchés par le Maroc depuis 2007, l'UE a accordé « 500 millions d'euros supplémentaires […] sur la période 2021-2027 », qui se rajoutent aux « 30 millions d'euros » de l'Espagne.

L'UE est aussi dotée d'une force européenne chargée de contrôler et réprimer les flux migratoires : l'Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, plus connue sous le nom de Frontex. Preuve d'un changement de paradigme concernant la politique migratoire, cette agence se nommait auparavant « Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures ». En 2015, avec l'afflux des réfugiés syriens et irakiens fuyant la guerre, ses mandats sont renforcés et ses pouvoirs élargis. Elle devient aussi une des agences les mieux dotées avec un budget alloué de près de 500 millions d'euros. Comme à Calais, la « fermeté » prime sur l'« humanité ». En 2022, un rapport confidentiel de l'Office européen de lutte contre la fraude faisant état de « graves manquements de la part de Frontex » fuite dans les médias : au lieu d'empêcher les pushbacks (le renvoi d'exilés en pleine mer) en mer Égée, l'agence les a non seulement dissimulés au Parlement européen, mais aussi soutenus. En effet, les avions de Frontex ont été peu à peu retirés du survol des eaux — pour ne pas avoir à intervenir en cas de refoulement —, et les embarcations de la marine grecque servant aux renvois ont été achetés avec des financements européens.

Si Fabrice Leggeri, ex-patron de Frontex, est poussé vers la sortie suite à ce scandale, l'agence va continuer à monter en puissance. D'ici à 2027, elle sera constituée de « 10 000 garde-côtes et gardes-frontières armés », contre 2 100 agents actuellement, et son budget annuel moyen devrait atteindre 900 millions d'euros. Quant à son ancien directeur, il est aujourd'hui en troisième position sur la liste du Rassemblement national pour les élections européennes. CQFD.

Des politiques mortifères

En 2019, Amnesty International déclarait dans un rapport que « les politiques migratoires européennes ont mis en danger la vie de milliers de personnes ». Le surinvestissement technologique — drones et capteurs de CO₂, par exemple —, l'utilisation massive de la police et les durcissements des politiques sur l'immigration dans les différents pays de l'Union, montrent surtout « l'incapacité des gouvernements à gérer [les frontières] autrement que par l'outil coercitif ». Au détriment des exilé⸱es, de l'État de droit, de la convention de 1951 sur le statut des réfugiés, de la Convention européenne des droits de l'homme, de notre humanité commune.

Face à ces politiques mortifères, l'ouvrage de Louis Witter rend hommage aux calaisien⸱nes, aux associations locales et plus largement à tous celles et ceux qui, à travers l'Europe, luttent pour faire respecter les droits et la dignité des personnes exilé⸱es.

Calais, ville symbole de ce que le pays peut faire de pire à sa frontière, mais aussi de ce que ses citoyens peuvent faire de meilleur. D'un côté, un État autoritaire et maltraitant, de l'autre, des milliers d'individus prêts à agir au quotidien pour aider des étrangers en demande d'un refuge

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« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde » En finir avec une sentence de mort
Pierre Tevanian et Jean-Charles Stevens
Anamosa, Paris, 2022
80 pages, 5 euros

La Battue. L'État, la police et les étrangers, Louis Witter
Seuil, coll. Documents, Paris, 2023
160 pages, 18 euros


Tunisie. Haro sur les migrants subsahariens et leurs soutiens

Avalanche d'arrestations, à commencer par celle de Saadia Mosbah, figure emblématique de la lutte antiraciste, suivie entre autres de celle de l'avocate Sonia Dahmani en raison d'un commentaire sur un plateau de télévision. Le monde associatif et les intervenants médiatiques critiques du discours présidentiel sont dans le viseur des autorités. Le tout dans une atmosphère de retour à la chasse aux migrants.

Dans une vidéo postée lundi 6 mai sur la page Facebook officielle de la présidence de la République, le président Kaïs Saïed annonce lors d'une réunion du Conseil national de sécurité que les autorités tunisiennes ont repoussé vers « la frontière Est », c'est-à-dire du côté de la Libye, près de 400 migrants subsahariens qui avaient tenté d'entrer en Tunisie par le pays voisin. Ces chiffres lui font réitérer que la Tunisie ne sera pas une terre d'accueil ni de transit pour les migrants en « situation irrégulière ». Une annonce qui advient plus d'un an après un communiqué de la présidence dénonçant la « horde de migrants subsahariens » visant à « modifier la composition démographique et l'identité du pays » et qui avait ouvert les vannes d'une campagne de racisme sans précédent.

Ce discours est prononcé après plusieurs jours de campagnes sécuritaires pour contrôler et arrêter les migrants en situation irrégulière. En cause, de multiples facteurs. Il y a eu la visite le 17 avril de la présidente du conseil italien Giorgia Meloni, la quatrième en moins d'un an pour parler, entre autres, des arrivées de migrants irréguliers à Lampedusa, la Tunisie étant depuis 2018 l'une des principales zones de départs des bateaux.

Sur le plan local, le mécontentement de nombreux habitants s'est amplifié dans la région de Sfax, près des oliveraies après la dégradation de biens agricoles et certaines tensions avec les migrants qui vivent depuis des mois sur place, dans une situation sanitaire et sociale plus que précaire. Durant la campagne sécuritaire de 2023, les migrants subsahariens – parfois même des immigrés en situation régulière — ont été chassés de leurs logements et beaucoup, dont le travail informel a longtemps été toléré par l'État, ont perdu leur emploi, ce qui a rendu leur situation encore plus fragile. Chassés des grandes villes, ils se sont retrouvés dans les zones rurales, comme dans la région de Sfax, où ils ont utilisé des bâches et autres matériels agricoles pour camper et se protéger des intempéries, provoquant ainsi la colère des habitants des oliveraies sur place. La majorité de ces derniers soutiennent d'ailleurs les opérations de police, et une manifestation de plusieurs centaines de personnes a eu lieu à Sfax samedi 4 mai pour réclamer le « départ » des migrants.

Une aide criminalisée

Mais cette fois, un autre élément s'est introduit dans le débat autour de la gestion des arrivées dans le pays. Les associations venant en aide aux migrants sont désormais dans le viseur des autorités. La militante tunisienne noire Saadia Mosbah, critique vis-à-vis de la politique migratoire du gouvernement et présidente de l'association de lutte contre les discriminations raciales Mnemty, a été arrêtée le jour du discours présidentiel, ainsi qu'un autre membre de l'association, sur fond de suspicions de « blanchiment d'argent ». Cette figure importante de la lutte antiraciste en Tunisie a contribué à l'élaboration de la loi pénalisant le racisme dans le pays votée en 2018. Elle a également fait partie des mobilisations contre la politique répressive à l'égard des migrants après le communiqué polémique de la présidence en février 2023.

En juillet, lors d'une manifestation pour dénoncer les déportations de migrants subsahariens dans le désert libyen, elle déclare : « Si la leçon d'humanité est de mettre les migrants aux portes du désert avec plus de 50 degrés à l'ombre, on se demande où on va ». Elle critiquait alors les propos tenus par Kaïs Saïed le 10 juin lors d'une visite dans la ville de Sfax où se trouvaient des migrants à la rue, expulsés de leur logement. Il avait en effet déclaré : « Nous sommes capables de donner des leçons d'humanité à ceux qui n'en ont pas », soulignant que la solution à la migration devait être « humaine et collective » et respecter la souveraineté de l'État. Durant l'été 2023, plusieurs milliers de migrants se sont retrouvés déplacés dans le désert libyen et à la frontière algérienne, laissés à l'abandon pendant plusieurs jours, souvent sans eau ni nourriture. Plusieurs dizaines sont morts selon les chiffres des ONG1. La photo d'une mère et de sa fille, Fati Dasso et Marie mortes de déshydratation dans le désert, avait particulièrement choqué. Des expulsions que l'État tunisien n'a jamais officiellement reconnus, remettant même en question la véracité de certains clichés.

Moins d'un an plus tard, en plus de la reprise des évacuations forcées de migrants subsahariens, les membres des associations qui leur viennent en aide sont considérés comme des « traîtres » et des « mercenaires » selon les mots du président, qui a accusé dans son discours — sans les nommer – les organisations qui reçoivent d'importants financements étrangers et « ne devraient pas se substituer à l'État tunisien ». Avant son arrestation, Saadia Mosbah a été la cible de campagnes de haine sur les réseaux sociaux. Elle et son collègue ont été questionnés sur la base de la loi relative à la lutte contre le terrorisme et au blanchiment d'argent. La garde à vue de Saadia Mosbah a été prolongée de cinq jours le samedi 11 mai. Son collègue a quant à lui été libéré.

Des hommes cagoulés pour une arrestation musclée

Le président du Conseil tunisien pour les réfugiés et son vice-président sont également arrêtés le 3 mai après la publication d'un appel d'offres destiné à des hôtels pouvant héberger des personnes en situation irrégulière. Ils ont été placés sous mandat de dépôt et accusés d'associations de malfaiteurs dans le but d'aider des personnes à accéder au territoire tunisien.

L'ex-directrice de la branche tunisienne de l'ONG française Terre d'asile, Cherifa Riahi est également placée en garde à vue, bien qu'elle ait quitté ses fonctions depuis 2022. D'autres associations venant en aide aux migrants ou travaillant sur la question migratoire ont reçu des visites des autorités et ont été questionnées. Depuis plusieurs mois, une grande majorité travaille d'ailleurs sans exposition médiatique afin d'éviter les campagnes de diffamation sur les réseaux sociaux, mais aussi parce que l'aide aux migrants est désormais criminalisée.

Un homme a été arrêté le 7 mai à Thala, au centre-ouest du pays, pour avoir hébergé des migrants en échange d'une compensation financière. Idem à Monastir où la garde nationale a arrêté deux Tunisiens pour les mêmes raisons. Les campagnes sécuritaires se poursuivent, 24 migrants en situation irrégulière ont été arrêtés à Monastir, et 60 à Sousse. Ils font l'objet d'un mandat de dépôt pour « entrée illégale » sur le territoire tunisien et « avoir fait partie d'un rassemblement de nature à troubler l'ordre public ».

Dans ce contexte déjà tendu, durant le week-end du 10 au 12 mai, la répression est montée d'un cran sur le plan politique. L'avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani, sous le coup d'un mandat d'amener pour des propos sarcastiques tenus sur la situation en Tunisie, s'est réfugiée à la Maison de l'avocat à Tunis vendredi soir. Le lendemain, elle y a fait l'objet d'une arrestation musclée par des hommes cagoulés. L'opération a été filmée en direct sur la chaîne France 24, dont le journaliste a ensuite été pris à partie par la police, toujours en direct, et sa caméra cassée. Quelques heures après cette intervention, les journalistes de la radio IFM, Borhen Bsaiess et Mourad Zeghidi ont été également arrêtés et sont actuellement toujours en garde à vue. Ils ont été questionnés sur le contenu de leurs analyses politiques effectuées sur les plateaux de la radio.

Alors que les avocats sont montés au créneau lundi pour dénoncer l'arrestation de leur collègue, appelant à une grève générale de leur secteur, l'étau se resserre sur la profession qui avait déjà protesté et décrété une journée de grève le 2 mai pour dénoncer les pressions grandissantes sur leur profession et le sort de certains de leurs confrères qui se trouvent en prison. Dans la nuit du lundi au mardi, une nouvelle descente a été effectuée à la Maison de l'avocat par les forces de l'ordre qui y ont arrêté maître Mehdi Zagrouba pour le motif d'« outrage à un fonctionnaire ».

Interrogations au parlement

Ces coups de filets à l'encontre de la société civile qui aide les migrants, mais aussi contre les robes noires et les journalistes témoignent de la volonté des autorités de contenir un débat de plus en plus sensible, celui de la gestion de la migration, facteur de tensions au sein d'une population en grande majorité encore acquise à Kaïs Saïed.

Au parlement – élu avec 11 % des suffrages et dénoncé comme illégitime par l'opposition -, pendant une séance plénière le mardi 7 mai, certains députés ont par exemple questionné l'efficacité de la gestion sécuritaire de la migration, même si beaucoup soutiennent le président et optent pour la même rhétorique sur la migration irrégulière. « Nous avons vu des files d'attentes devant les guichets de Western Union où les migrants reçoivent des fonds de l'étranger, a déclaré la députée Besma Hammami, nous voyons bien qu'ils sont financés et diligentés par l'extérieur (…). Il y a un plan pour qu'ils s'installent en Tunisie durablement ». Un autre député, Fadhel Ben Torkia, réclame plus de transparence de la part des autorités sur le nombre de migrants en Tunisie :

Pourquoi le gouvernement ne nous répond pas ou ne nous rencontre pas pour parler de ce problème ? (…) on entend parler de 20 000 migrants, voire 60 000, sans jamais avoir de chiffres exacts.

Certains députés ont aussi demandé la publication du contenu de l'accord bilatéral signé en avril, à l'occasion de la visite de Giorgia Meloni2, entre la Tunisie et l'Italie pour lutter contre la migration, de même que la publication des résultats du sommet tripartite entre la Tunisie, la Libye et l'Algérie tenu le 25 avril à Tunis, pendant lequel les chefs d'État ont assuré vouloir coordonner leurs efforts en vue de lutter contre la migration irrégulière.

Ce questionnement sur le déni de communication des autorités par un Parlement dont les pouvoirs demeurent très restreints selon la Constitution montre que la question migratoire suscite également des critiques au sein d'une classe politique habituellement alignée sur la ligne de Kaïs Saïed. L'ancienne députée Leila Hadded, membre du parti nationaliste arabe et du mouvement Echâab, a déclaré à la radio privée IFM le 9 mai3 qu'il fallait s'interroger sur un possible « échec sécuritaire » à contrôler la vague migratoire en Tunisie. « Où sont nos forces de sécurité, notre armée ? Il n'y a aucune réponse qui éclaire les Tunisiens (…). Il faut expliquer pourquoi nous en sommes arrivés là », interpelle-t-elle.

Importation de la théorie du Grand remplacement

Pour l'historien spécialisé dans la migration et maître de conférences à l'université de Tunis Riadh Ben Khalifa, ces débats montrent bien les problèmes de perception et de représentation de la question migratoire en Tunisie.

Étant donné qu'il n'y a pas de politique migratoire en Tunisie mais plutôt une gestion sécuritaire qui fonctionne au coup par coup, les représentations sont faussées. Par exemple, la question de « l'invasion » des migrants qui est souvent agitée et les différents chiffres sur le nombre de migrants subsahariens faussent la perception. On voit beaucoup de migrants concentrés dans un lieu et notamment dans les zones urbaines, d'où le sentiment d'un très grand nombre.

Sans compter les débats sur les réseaux sociaux qui ne cessent de véhiculer les théories complotistes autour de la migration, des « théories elles-mêmes importées d'Europe, proches de celles du Grand remplacement », précise Riadh Ben Khalifa4.

Alors que les campagnes sécuritaires actuelles donnent cours à l'incurie raciste, les vraies questions peinent à être posées selon Riadh Ben Khalifa, notamment sur le rôle des associations dans la gestion migratoire et les amalgames : « Il faut faire la différence entre celles qui travaillent et qui sont reconnues et celles qui font le jeu des autorités européennes en poussant la Tunisie à devenir une sorte de hotspot pour la migration ». L'enseignant-chercheur ajoute que la Tunisie n'ayant pas de loi relative à la demande d'asile et au statut de réfugié, le gouvernement a confié à des représentations onusiennes le rôle de se charger de cette question. Or, « certaines de ces organisations ont vu leur budget se réduire avec la guerre en Ukraine et assurent de moins en moins leur rôle ».

« Ici c'est l'Algérie, va-t'en »

Alors que vendredi 3 mai au soir, les camps de fortune de migrants installés devant le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) étaient démantelés par les autorités, « le silence de ces organismes était assez assourdissant », se désole Romdhane Ben Amor du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES). Notamment sur le sort des réfugiés soudanais présents parmi les migrants, et éligibles à une demande d'asile. Selon les chiffres du HCR, ils sont de plus en plus nombreux depuis 2023 à arriver en Tunisie en raison de la guerre civile au Soudan. « Aucune solution durable n'a été trouvée pour les Soudanais, et pour nous, il y a une responsabilité partagée entre l'État mais aussi les représentations onusiennes qui ne réagissent pas », constate Romdhane Ben Amor.

L'OIM a communiqué le 9 mai sur les retours volontaires de migrants en situation irrégulière qu'elle facilite avec les autorités tunisiennes, notamment celui de 161 Gambiens ayant accepté une prise en charge d'aide au retour volontaire. La communication était identique l'année passée après les expulsions de leur logement de migrants subsahariens. En 2023, l'OIM a aidé 2 557 migrants à rentrer volontairement depuis la Tunisie vers leur pays d'origine, une augmentation de 45 % par rapport à 2022.

Devant le siège de l'organisme ce 9 mai, alors que des maçons sont en train de repeindre la façade d'une maison en face de l'OIM, dont le mur tagué a servi pendant des mois de support pour les tentes des migrants, plusieurs Subsahariens attendent un rendez-vous. Rachid, la vingtaine, est originaire de Centrafrique. Il dit avoir été arrêté par les autorités après le démantèlement du campement dans la nuit du 3 au 4 mai : « On nous a mis dans des bus et on nous a jetés 3 heures plus tard sur un terrain. On nous a dit "voilà, ici c'est l'Algérie, va-t'en" ».

Certains ont franchi la frontière tandis que lui et un petit groupe se sont cachés le temps que les autorités partent. Ils ont ensuite repris à pied le chemin de Tunis en suivant les lumières des villages et les rails de train, tout cela « pendant la nuit, car en journée, on essaye de dormir et d'éviter de se faire repérer », raconte-t-il. Son cheminement de trois jours vers la capitale explique en partie les vidéos qui ont circulé sur les réseaux sociaux, des images de migrants éparpillés dans le nord-ouest du pays et passant à travers champs. Un périple que Rachid ne veut pas réitérer. Après un parcours migratoire très difficile, les derniers évènements l'ont convaincu de quitter le pays définitivement :

Moi je suis revenu à Tunis parce que je veux faire un retour volontaire et d'ailleurs, cela fait plusieurs mois que je l'ai demandé. Mais en attendant, je n'ai nulle part où dormir ni aller, et cela fait des mois que ça dure. Je n'ai pas eu de soucis avec la population tunisienne, toutefois j'ai compris que ça ne sert à rien de rester ici. Je n'arrive pas à me stabiliser dans un travail malgré tous les petits boulots que j'ai faits. J'ai même passé un mois en prison. C'est devenu trop difficile.


1« Au moins 25 corps découverts : le sort terrible des migrants abandonnés dans le désert tunisien », France Inter, 8 août 2023.

2NDLR. Les autorités tunisiennes n'ont publié aucun communiqué officiel à la suite de cette visite.

3« Leila Hadded sur la migration : jusqu'à quand va durer cette hémorragie ! », Business News, Tunis, 9 mai 2024.

4NDLR. En février 2023, Éric Zemmour n'a pas manqué de saluer sur Twitter le communiqué de la présidence sur les migrants subsahariens.

États-Unis. Les étudiants bousculent la complicité des universités avec Israël

Du jamais-vu depuis les années 1970 : malgré les accusations d'antisémitisme et la répression, les étudiants américains se mobilisent en masse, y compris au sein de la communauté juive. Ils réclament notamment l'arrêt des financements de leurs universités par les marchands d'armes servant à massacrer les Palestiniens. Les manifestations sont si importantes que Joe Biden a dû menacer Tel-Aviv de suspendre certaines de ses livraisons d'armes.

Shany Littman, journaliste israélienne, s'inquiète : « Où sont les étudiants protestataires israéliens contre la guerre à Gaza ? » Alors que les campus américains s'enflamment, dans les universités israéliennes, c'est le « calme plat »1. En période de préparation des examens, on ne quitte la bibliothèque que pour se sustenter à une terrasse au soleil. Les assassinats massifs de Gazaouis n'intéressent pas les étudiants. Enfin si, note-t-elle : depuis le 7 octobre, la seule manifestation sur un campus a été menée par Im Tirtzou (« si vous le voulez » en hébreu), un mouvement colonial venu exiger l'expulsion des universités de professeurs non conformes à ses vues, en particulier Nadera Shalhoub-Kevorkian, spécialiste des violences familiales et l'une des rares enseignantes palestiniennes de l'université de Jérusalem.

Constatant que les professeurs israéliens se soucient du risque croissant de boycott à leur encontre réclamé par les étudiants américains, Littman estime qu'ils feraient mieux de s'inquiéter de ce qui se passe à Gaza et de se mobiliser « comme à Columbia et à Yale ». Sinon, pourquoi l'académie « ne resterait-elle pas identifiée au gouvernement israélien et à ses politiques destructrices ? », s'interroge-t-elle.

Les grandes industries américaines

La mobilisation contre Israël sur les campus états-uniens est inédite depuis celle contre la guerre du Vietnam des années 1970 — à cette différence près qu'à l'époque, des jeunes américains étaient mobilisés et risquaient donc de rentrer morts ou blessés. Cette contestation surgit sur un fond strictement politique : comme l'écrivait il y a plus de vingt ans l'historien anglo-américain Tony Judt, Israël apparait aux manifestants étudiants comme « un anachronisme »2, un État d'un autre temps, à la fois ethniciste et colonial, l'un des derniers de la planète. C'est pour ce motif qu'ils s'insurgent contre ce qu'il advient à Gaza.

Ceux qui manifestent exigent une « gestion éthique » des avoirs des universités, en particularité des plus riches. Ainsi, la dotation dont disposait Columbia en 2023 atteignait 13,64 milliards de dollars (12,66 milliards d'euros). Or une partie non négligeable de cet argent est investi dans des portefeuilles d'actions incluant des sociétés de fabrication d'armes et d'autres fournitures qui participent à la colonisation israélienne. Un financement qui a souvent pour contrepartie la présence des dirigeants d'entreprise dans les conseils d'administration des universités privées. Larry Fink, PDG de BlackRock, le plus grand gestionnaire d'actifs au monde, siège à celui de l'Université de New York (NYU). Tout comme des dirigeants de sociétés d'armements dans de nombreuses universités.

Résultat : le 17 avril 2024, le comité consultatif de la responsabilité des investisseurs de Yale (ACIR) a annoncé qu'il ne recommanderait pas à ses administrateurs de se priver des fonds des fabricants d'armes américains parce que, selon lui, cette industrie n'a pas « atteint le seuil de ‘‘préjudice social grave”, condition préalable au désinvestissement ». À Gaza, a-t-il estimé, les armes fournies à Israël soutiennent « des utilisations socialement nécessaires, telles que l'application de la loi et la sécurité nationale »3. Un cas parmi d'autres.

Le mouvement engagé concerne donc autant les grandes industries américaines que les universités. En premier lieu parce que les groupes du « secteur militaro-industriel », comme Boeing, Raytheon, Northrop Grumann, Lockheed Martin ou General Dynamics figurent parmi les grands donateurs des universités et les fournisseurs d'emplois de leurs laboratoires. Ces institutions académiques se trouvent ainsi directement intéressées à la poursuite de la livraison gratuite d'armes au pouvoir israélien (pour 4,2 milliards de dollars annuels, soit 3,89 milliards d'euros). L'un des premiers rassemblements étudiants en appui à la cause palestinienne qui a eu lieu le 22 avril à NYU s'est focalisé sur deux exigences : la rupture du rapport financier de l'université avec les fabricants d'armes utilisées par Israël à Gaza, et la fermeture de son campus ouvert à Tel-Aviv, en raison des liens avec la colonisation des territoires palestiniens.

Être « Américains juifs » sans interférence d'Israël

Les références les plus souvent utilisées par les étudiants sont la ségrégation raciale aux États-Unis, abolie en 1965, la guerre du Vietnam, perdue en 1975, et l'apartheid sud-africain, aboli en 1990. Autant de situations où l'alliance du colonialisme et du suprémacisme racial a été vaincue. L'État d'Israël leur apparait comme une manifestation tardive, incongrue et inadmissible d'un suprémacisme ethnique là aussi ancré dans un colonialisme initial.

Ces manifestations s'insèrent dans un mouvement de distanciation de la jeunesse vis-à-vis de ce pays qui a commencé dès les années 2000, et dans lequel les jeunes juifs ont joué un rôle important. Cette distanciation n'a fait que croître, le long de deux grandes lignes de force. L'une, politique et minoritaire, est radicalement hostile au caractère colonial de l'État israélien. L'autre, plus communautaire, souligne la volonté de vivre en tant qu'« Américains juifs », sans interférence d'Israël ni soumission à son égard. Les deux apparaissaient aux dirigeants de Tel-Aviv comme une menace pour le sionisme, qui a toujours ambitionné d'être l'unique représentant de la totalité des juifs du monde.

Le phénomène le plus marquant chez les jeunes juifs américains est l'accroissement exponentiel du nombre des adhérents aux organisations antisionistes ou non sionistes qu'a suscité la guerre à Gaza. Une association comme Jewish Voice for Peace, fondée en 1966 et antisioniste assumée, n'avait que très peu d'adhérents et une audience très limitée. La moyenne d'âge de ses adhérents était élevée. Depuis quelques années, elle a vu poindre de jeunes adhérents, et des milliers depuis la guerre à Gaza.

Le cas de la revue Jewish Currents est encore plus spectaculaire. La lettre hebdomadaire de son journal en ligne dirigé par Peter Beinart, un universitaire issu du sionisme qui a publiquement rompu avec cette idéologie en juillet 2020, disposait de 34 000 abonnés à l'automne dernier. En sept mois, leur nombre est passé à 300 000.

Beinart a publié le 28 avril un article en défense des étudiants américains. Son titre dit tout de son contenu : « Les manifestations sur les campus ne sont pas parfaites, mais nous en avons désespérément besoin »4. Il y déplore l'ignorance ou l'outrance de certains manifestants qui s'aventurent sur des terrains fleurant l'antisémitisme, mais il dénonce la menace, beaucoup plus grave à ses yeux, des tentatives permanentes de réduire toute critique de la guerre menée par Israël à une résurgence de l'antisémitisme. Il note en particulier qu'elles émanent souvent de cercles juifs qui, par ailleurs, n'ont aucune réticence à s'acoquiner avec des suprémacistes blancs affichés. Ainsi Beinart écrit :

Le cœur du mouvement en cours est l'exigence de mettre fin à la complicité de l'université et du gouvernement américain avec le système d'oppression d'Israël, qui aujourd'hui culmine dans cet effroyable carnage de la population de Gaza. Cette complicité doit cesser.

Hier hostiles, les médias évoluent

Dans la phase qui a suivi le massacre du 7 octobre 2023, la quasi-totalité des grands médias américains a basculé dans une rhétorique très favorable à la guerre. Pourtant depuis, certes à des degrés divers, leur regard a évolué au fil des crimes bien plus effroyables encore commis par l'armée israélienne. Lorsque le mouvement en défense des Palestiniens a pris son essor sur les campus, la réaction de ces mêmes médias, là encore, a été globalement très hostile. L'idée systématiquement promue par les partisans de Tel-Aviv selon laquelle les mobilisations étudiantes incarnent une poussée violente d'antisémitisme a été amplement relayée. Le simple usage du mot « intifada » en est devenu une preuve, par exemple.

Avec le temps, cet argumentaire s'est lentement désagrégé. Le vénérable magazine The New Republic (fondé en 1914) dénonçait récemment « une couverture honteuse par les médias des manifestations contre la guerre dans les universités »5.

La répression de toute activité en solidarité avec les Palestiniens a commencé dès les lendemains des bombardements de Gaza, rappellent huit étudiants de la faculté de droit de l'université Yale6 dans l'hebdomadaire The Nation. Ils affirment que plusieurs grands cabinets d'avocats américains ont exclu de leurs offres d'emploi les candidats ayant exprimé des vues pro-palestiniennes. À Berkeley, le recteur de la faculté de droit a voulu interdire tout débat public sur la question palestinienne tant que la totalité de son université n'aurait pas accepté la légitimité du projet politique sioniste. Dans des établissements de premier plan tels que Yale, Columbia, Brandeis, Rutgers ou Harvard, des mesures interdisant l'expression du soutien aux Palestiniens ont été imposées. À Columbia, le 9 novembre 2023, la participation de Jewish Voices for Peace et de l'association Students for Justice in Palestine a mené à l'annulation d'un débat. Ces interdits se sont multipliés. Les étudiants écrivent :

Si la liberté d'expression doit avoir un sens sur les campus, elle doit inévitablement englober ce qui est controversé, inconfortable et dérangeant. Mais nous assistons à une micro gestion administrative de la liberté d'expression.

Le correspondant du quotidien britannique The Guardian a signalé le 10 mai que des chercheurs californiens ont constaté la présence parmi les agresseurs des étudiants manifestant en faveur du combat palestinien sur les campus de l'université de Californie, des militants notoirement connus comme des suprémacistes blancs.

Cependant, on assiste désormais à un net recul de la capacité des soutiens d'Israël à faire taire tout débat sur le sort de Gaza. L'argumentaire assimilant la défense de la cause palestinienne à une forme d'antisémitisme est de plus en plus inopérant, perçu comme une misérable feuille de vigne visant à masquer les crimes israéliens massifs en cours. D'ores et déjà, diverses universités ont passé des accords avec les manifestants afin d'autoriser leurs activités sur les campus.

Des « mesures légales en dehors de la loi »

Dans les années 2015-2019, Benyamin Nétanyahou avait créé un ministère des affaires stratégiques doté de moyens financiers conséquents, qui avait pour objectif quasi unique de combattre le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) sur les campus américains. Avec l'aide d'associations locales (souvent liées aux milieux coloniaux israéliens en Cisjordanie), ce ministère a mené la bataille. Elle s'est achevée par une débâcle. Au lieu de disparaître, BDS n'a fait que se renforcer. Aujourd'hui, son poids et celui d'une flopée d'associations estudiantines anticolonialistes — dont celles des étudiants juifs se réclamant de l'antisionisme, du post-sionisme ou de l'a-sionisme — ont crû de manière spectaculaire, tant en nombre d'adhérents que de campus touchés, passant en dix ans de quelques dizaines à plusieurs centaines actuellement.

Cette guerre contribue à accroitre fortement la critique et la prise de distance des milieux universitaires, tant à l'égard de la politique que du type d'État qu'Israël représente. Dernier exemple en date : le campement des scientifiques contre le génocide au Massachussetts Institute of Technology (MIT), le plus important institut de recherche scientifique des États-Unis, a demandé à son université de mettre un terme à l'investissement du ministère israélien de la défense (11 millions de dollars, soit 10,21 millions d'euros) dans ses « recherches liées à la guerre », arguant que l'institut « ne reçoit de financement d'aucune autre armée étrangère ». Le groupe rappelle que le MIT avait mis fin à sa collaboration universitaire avec un institut technologique russe juste après l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022.

Que fait Nétanyahou pour combattre ce qu'il considère comme des « manifestations d'antisémitisme » ? Il constitue une équipe de travail (task force) dirigée par le ministre des affaires étrangères Eli Cohen, elle aussi dotée de moyens conséquents, pour mener un « plan d'action » de « lutte contre l'antisémitisme » sur les campus américains. On y retrouve les mêmes partenaires locaux qu'il y a dix ans, notamment Israel on Campus Coalition, Amcha, Canary Mission, The David Project et d'autres.

Selon ynetnews, le site d'informations du quotidien Yedioth Ahronoth, le plus diffusé en Israël, il s'agit de mener des « opérations politiques et psychologiques » pour « infliger des conséquences économiques et professionnelles aux étudiants antisémites et obliger les universités à les éloigner des campus ». Par « étudiants antisémites », il faut évidemment entendre hostiles à la politique coloniale israélienne.

Un chapitre intitulé « L'axe économique » expose les pressions financières permettant d'amener les responsables universitaires à résipiscence et à briser la carrière des étudiants ou des enseignants récalcitrants. Ce « plan d'action » est très similaire à celui qui a échoué en 2015-2019. Son avenir n'apparait pas plus prometteur. D'après ynetnews, il serait spécifié qu'il « ne doit pas porter la signature d'Israël », et évoque la nécessité de « prendre des mesures légales en dehors de la loi contre les activités et les organisations qui représentent une menace pour les étudiants juifs et israéliens sur les campus ». Le sens de l'expression « mesures légales en dehors de la loi » n'est pas explicité.

Apparaissant de plus en plus comme une tentative d'éluder le débat sur l'avenir de la Palestine, la répression du mouvement estudiantin a causé plus de dégâts que de bénéfices aux soutiens israéliens. Un sondage de la chaîne CNN du 27 avril indiquait que 81 % des Américains de moins de 35 ans désapprouvent la manière dont Joe Biden a soutenu la guerre contre Gaza. L'image de l'État d'Israël se ternit un peu plus chaque jour, aux États-Unis comme ailleurs. Le 7 mai 2024, dans le quotidien El País, l'Espagnole Diana Morant déclarait : « En tant que ministre des universités, je ne peux qu'exprimer ma fierté de voir les étudiants manifester leur pensée critique, l'exercer et la transmettre à la société . »

La journaliste israélienne Dahlia Scheindlin pose la question suivante en titre de son article dans le quotidien Haaretz, le 2 mai : « Israël devient désormais un État paria international. Les Israéliens s'en préoccupent-ils ? ».


1Shany Littman, « Where are Israel's students protesters against the Gaza War ? », Haaretz, 2 mai 2024.

2Tony Judt, « Israel : The Alternative », The New York Review of Books, 23 octobre 2003.

3Columbia Law Students for Palestine, « From the Encampments : Student Reflections on protests for Palestine », LPE Project, 2 mai 2024.

4Peter Beinart, « The campus protests aren't perfect. And we need them desperately », Jewish Prospects, 28 avril 2024.

5Alex Shepard, « The Media's shameful coverage of the College antiwar protests », The New Republic, 30 avril 2024.

6Alaa Hajyahia, « The Student Crackdown didn't start last week. Months of repression got us here », The Nation, 1er mai 2024.

« Apologie du terrorisme ». Les pères fouettards des tribunaux jouent à faire peur

Soutenues bruyamment par les ministres de la justice, de l'intérieur et de l'enseignement supérieur, des centaines de procédures-bâillons ont été lancées en France pour des propos ou des écrits considérés comme soutenant le terrorisme. Ces procédures sont dans la plupart des cas en suspens, mais menacent des centaines de personnes. Et au-delà, l'expression de la solidarité avec les Palestiniens.

« Maintenant [Israël] organise, sur les territoires qu'il a pris, l'occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsion et s'y manifeste contre lui la résistance qu'à son tour il qualifie de terrorisme », disait Charles de Gaulle, alors président de la République, en 1967. S'il tenait ces propos aujourd'hui, le général pourrait être poursuivi pour apologie du terrorisme.

Le nombre de procédures ouvertes pour ce délit en France explose depuis le 7 octobre 2023. Au 30 janvier 2024, Le Monde1 rapporte que 626 sont en cours dont 278 à la suite de saisines du pôle national de lutte contre la haine en ligne. Des poursuites sont alors engagées à l'encontre de 80 personnes. Interrogé sur la mise à jour de ces données, le ministère de la justice n'a pas répondu. Notre enquête permet toutefois d'affirmer que des dizaines de nouvelles convocations ont été émises depuis le 30 janvier.

Simples citoyens, influenceurs, sportifs de haut niveau, étudiants, militants associatifs ou syndicaux, responsables politiques, élus locaux ou députés, les convocations pleuvent, comme celle du militant Anasse Kazib, de la journaliste Sihame Assbague, de la candidate aux élections européennes Rima Hassan ou de la cheffe des députés Insoumis Mathilde Panot.

Si parmi les personnes inquiétées, certaines ont qualifié les attaques du Hamas et du Djihad islamique d'« actes de résistance », peu ont explicitement glorifié le massacre du 7 octobre 2023 ou se sont réjouies de la mort de civils israéliens. « L'apologie du terrorisme consiste à présenter ou à commenter favorablement des actes terroristes », peut-on lire sur service-public.fr, le site officiel de l'administration française. Une définition vague où s'engouffrent des largesses d'interprétation. C'est ainsi que la simple évocation du colonialisme brutal pratiqué par Israël sur les terres palestiniennes pour contextualiser les circonstances des attaques du 7 octobre 2023 est jugée comme de l'apologie. Pour l'avocate Dominique Cochain :

L'explication de la cause à effet est souvent considérée comme de l'apologie. C'est comme si tout avait pris naissance le 7 octobre 2023, et que les décennies d'occupation et de crimes israéliens qui ont précédé n'avaient pas d'existence. Le 7 octobre est présenté comme le jour zéro. Quand des personnes tendent à expliquer que cet évènement n'a pas surgi comme ça, ex nihilo, on vient leur dire : puisque vous prétendez que le 7 octobre est peut-être la conséquence de quelque chose, quelque part vous l'excusez. Expliquer serait excuser. C'est complètement ubuesque.

« Les horreurs de l'occupation illégale se sont accumulées. Depuis samedi [7 octobre], elles reçoivent les réponses qu'elles ont provoquées », peut-on lire sur un tract de la CGT du Nord diffusé le 10 octobre 2023. En raison de ces écrits, Jean-Paul Delescaut, secrétaire local du syndicat et responsable pénal de cette publication, est condamné pour apologie du terrorisme le 18 avril 2024 à un an de prison avec sursis, et à verser 5 000 euros à l'Organisation juive européenne (OJE), l'une des plus lourdes peines prononcées à ce jour. Le syndicaliste a fait appel de la décision.

28 mars 2024. Rassemblement de la CGT du Nord devant le tribunal correctionnel de Lille en soutien au secrétaire général Jean-Paul Delescaut, poursuivi pour « apologie du terrorisme ».
28 mars 2024. Rassemblement de la CGT du Nord devant le tribunal correctionnel de Lille en soutien au secrétaire général Jean-Paul Delescaut, poursuivi pour « apologie du terrorisme ».
CGT

Des interrogatoires très orientés

Nadia2 milite pour la Palestine depuis longtemps. Le 7 octobre 2023, elle publie sur Facebook un post où elle écrit que « tout acte commis après 75 ans de colonisation, de spoliation, d'exaction, est un acte de résistance ». Le 10 octobre, elle publie un extrait (avec guillemets) d'un article du Point dans lequel l'hebdomadaire rapportait des propos du porte-parole des Brigades Ezzedine Al-Qassam, prévenant que ce qui arrivera à la population palestinienne de Gaza arrivera forcément aux otages israéliens.

Quelques semaines après, Nadia reçoit un appel d'un homme se présentant comme un agent EDF. Il lui demande si elle est chez elle pour venir relever les compteurs. En raccrochant, Nadia, trouvant l'appel suspect, rappelle l'opérateur qui confirme ses doutes : elle n'a pas été contactée par EDF.

Quelques minutes plus tard, nouvel appel. Cette fois, un policier lui demande de venir immédiatement au commissariat. Nadia s'exécute. Les policiers organisent alors un convoi de trois voitures pour aller perquisitionner son domicile. Ils prennent en photo ses objets privés : tapis de prière, Coran, livres, et saisissent son matériel informatique. Elle est ensuite placée en garde à vue et déférée au parquet antiterroriste où elle est enfermée en cellule pour la nuit. « J'ai cru que c'était des toilettes, c'était insalubre, j'ai vomi toute la nuit », confie-t-elle. « Est-ce que vous vous rendez compte qu'en partageant ce que vous partagez vous applaudissez le pogrom juif du 7 octobre sachant qu'il y a eu des bébés décapités, des femmes violées ? », lui demande un agent lors de son interrogatoire reprenant à son compte de fausses informations. Il la questionne en outre sur sa pratique de la religion, ses habitudes, sa vie privée. Des questions qu'elle qualifie de « très orientées » et « très personnelles ».

Sur les conseils de Me Cochain, son avocate, Nadia n'ébruite pas l'affaire. Lors de son procès, la procureure requiert seulement 300 euros d'amende et prononce ces mots : « Je voudrais que Madame sache que ce n'est pas son militantisme pour la Palestine qui est aujourd'hui jugé, surtout au vu de la terreur qui se déroule là-bas ». Nadia ne s'y attendait pas. Elle obtient une relaxe du tribunal. Aucun appel n'est interjeté. Durant la procédure, Nadia a appris par la même occasion qu'elle était surveillée par la Direction départementale de la sécurité publique (DDSP). Ayant un casier judiciaire vierge, elle ne voit pas d'autre raison que son engagement pour la Palestine comme motif de cette surveillance.

Lourde peine à Montpellier

Mohamed Makni n'a pas eu la même chance que Nadia. Âgé de 73 ans, cet élu socialiste d'Échirolles avait relayé sans le commenter un article d'un ancien ministre tunisien qui qualifiait d'« actes de résistance » les attaques du 7 octobre. Malgré sa condamnation des exactions du Hamas sur les civils, Mohamed Makni est exclu du Parti socialiste en Isère et ses délégations communales lui sont retirées. Poursuivi par le parquet de Grenoble, il est condamné le 26 mars par le tribunal correctionnel à quatre mois de prison avec sursis. Durant leurs plaidoiries, les parties civiles n'hésitent pas à véhiculer les fausses nouvelles diffusées par les autorités israéliennes concernant le 7 octobre. L'avocat du Conseil représentatif des institutions juives de France Grenoble-Isère (Crif Grenoble-Isère), Maître Éric Hattab, déclare par exemple : « il n'y a aucun débat. Éventrer une femme, lui enlever son bébé [...], ce sont des actes de terrorisme »3.

La plus lourde peine connue prononcée à ce jour l'a été contre Abdel, un quadragénaire de Montpellier, sans emploi et souffrant de dépression. Ce militant a été condamné à un an de prison avec sursis, une inéligibilité de trois ans, 3 000 euros de dommages et intérêts à verser au Crif, à l'association Avocats sans frontières France (ASF France) et trois autres associations parties civiles, le tout assorti d'une inscription au fichier des auteurs d'infractions terroristes (FIJAIT) qui implique, pour une durée de dix ans, de déclarer l'adresse de son domicile tous les trois mois, ainsi que tout changement d'adresse et tout déplacement à l'étranger au moins 15 jours avant le départ. En cas de non-respect de ces obligations, le montpelliérain s'expose à une peine de deux ans de prison supplémentaire et 30 000 euros d'amende.

Lors d'un rassemblement, il avait qualifié l'attaque du 7 octobre d'acte « héroïque » et de « résistance ». Au tribunal, l'homme avait expliqué que ses propos avaient été sortis de leur contexte dans l'extrait vidéo mis en avant sur les réseaux sociaux, à la source de ses ennuis judiciaires. Selon la journaliste Sihame Assbague, présente lors de l'audience le 8 février, Abdel s'est expliqué sur l'usage de l'adjectif « héroïque » pour parler du 7 octobre : il ne faisait pas référence aux tueries de civils mais à des scènes comme celle de la démolition des checkpoints à l'entrée de Gaza. « Il faut se mettre dans la tête d'un Palestinien sous blocus depuis 17 ans », avait-il expliqué.

Abdel n'a pas convaincu le tribunal. Désigner l'attaque comme un « "acte de résistance" revient à émettre un jugement favorable », caractérisant le délit d'apologie du terrorisme, a expliqué la présidente en rendant sa décision.

L'affaire Warda Anwar

Les poursuites pour apologie du terrorisme ont conduit à des situations absurdes. « Si on vous pose une question sur un fait qui n'a pas existé et que vous dites qu'il n'a pas existé, on va vous dire que c'est de l'apologie du terrorisme », résume l'avocate Dominique Cochain en référence à l'affaire de Warda Anwar. Dans une vidéo, cette instagrameuse avait commenté début novembre une fausse information diffusée par les sphères pro-israéliennes, selon laquelle un bébé avait été placé dans un four par des combattants du Hamas. « À chaque fois que je tombe sur l'histoire du bébé qui a été mis dans le four, je me demande s'ils ont mis du sel, du poivre (...), du thym, à quoi ils l'ont fait revenir ? », plaisantait dans sa vidéo la trentenaire. Un enfant, hors champ, abonde dans le même sens disant qu'ils ont sûrement « mis du ketchup sur le bébé rôti ».

Jugée en comparution immédiate, Warda Anwar a été condamnée à une peine de dix mois de prison assortie d'un sursis probatoire pendant 24 mois, à verser 1 000 euros d'amende et 500 euros de frais de procédure à chacune des six associations constituées partie civile, mais aussi à suivre un « stage de citoyenneté » pour s'imprégner des « valeurs de la République ». Lors de son procès, elle a reconnu avoir été « maladroite ». Elle a assuré avoir voulu dénoncer une « propagande » et une « manipulation des médias ». Quand l'une des juges, rapporte l'hebdomadaire Marianne, a demandé à Warda si elle regrettait cette vidéo, après un long silence, la jeune femme a répondu :

Je regrette surtout qu'on n'ait pas eu l'intelligence de la voir comme je voulais le dire. Je ne pense pas avoir fait quelque chose de mal. J'ai été maladroite vu le contexte très tendu, mais je n'avais pas l'intention de faire du mal à qui que ce soit.

L'avocat de l'influenceuse a fait appel de la décision.

Des quatre cas que nous venons d'exposer, seule Nadia a bénéficié d'une relaxe. Elle est aussi la seule dont le procès s'est déroulé sans constitution de partie civile car passé sous les radars médiatiques. Cette discrétion a-t-elle permis au tribunal de se prononcer dans une certaine sérénité ? C'était en tout cas la stratégie adoptée par la défense de l'intéressée. Et elle a fonctionné.

Dans l'affaire de Warda, le député (apparenté Les Républicains) Meyer Habib, proche du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, est venu tenter de se constituer partie civile. Ainsi, précise l'avocate Dominique Cochain :

Quand on rend public un procès, comme celui de l'influenceuse, cela attire des tas de personnes qui viennent plaider avec des avocats et veulent se constituer partie civile, mais qui en fait n'ont rien à faire là. Ils occupent l'espace et tentent d'influencer. Meyer Habib est venu, il a fait son speech, il a eu sa tribune même s'il n'était pas recevable à se porter partie civile.

Dans cette affaire, Meyer Habib ne pouvait se prévaloir d'aucun « préjudice personnel », a estimé le tribunal qui a rejeté sa demande de constitution de partie civile.

Des procédures en suspens

Ceux qui ont comparu ont vu leur sort fixé rapidement. Toutefois à ce jour, une grande partie des procédures pour apologie du terrorisme reste en suspens. Pour l'avocate Elsa Marcel :

C'est une sorte de troisième voie. Les gens sont convoqués puis n'ont plus de nouvelles. C'est une manière de maintenir une épée de Damoclès sur les personnes en ouvrant une enquête et en laissant le doute planer sur le fait de savoir si le parquet va finir par poursuivre ou abandonner.

Son engagement pour la Palestine a coûté cher à Émilie Gomis. L'ancienne basketteuse de l'équipe de France, ambassadrice des Jeux olympiques de Paris, a « pris la première vague », selon ses mots. Dans la nuit du 9 au 10 octobre 2023, vers 23 heures, elle relaye en story (post éphémère) sur Instagram l'image d'une carte de France avec le drapeau tricolore se couvrant progressivement du drapeau israélien au fil des ans. L'illustration est accompagnée d'une question : « Que feriez-vous dans cette situation ? »

Émilie Gomis lors d
Émilie Gomis lors d'une manifestation en soutien aux Palestiniens de Gaza.

Vers 9 heures du matin, avertie par des messages du mécontentement du cabinet d'Emmanuel Macron, Émilie Gomis supprime son post qui ne sera resté que 10 heures en ligne. Elle poursuit ensuite ses activités d'ambassadrice des JO durant cinquante et un jours, sans qu'il ne se passe rien. Tout bascule le 30 novembre quand le compte pro-israélien Sword of Salomon qui se vante de faire des « signalements » sur X, publie une capture d'écran de la story supprimée et enclenche le rouleau compresseur qui va conduire à la démission forcée de l'athlète de haut niveau de son poste pour Paris 2024.

Rapidement, le Crif reprend le « signalement » et demande, publiquement et en privé, à la ministre des sports Amélie Oudéa-Castéra qu'Émilie Gomis « soit démise de ses fonctions d'ambassadrice de Paris 2024 ». La machine est lancée mais en coulisses, silence radio. « Je voyais ma vie sur les réseaux sociaux. On a voulu me discréditer, m'humilier, on voulait m'éteindre sans que je ne comprenne ce qui m'était reproché », nous confie-t-elle. Émilie Gomis refuse de démissionner sans être entendue. Elle a dû attendre jusqu'au 10 janvier pour avoir la possibilité d'échanger avec sa hiérarchie (et notamment la ministre des sports) lors d'une réunion en visioconférence où on lui a fermement signifié qu'elle devait démissionner pour « manquement à son devoir de réserve ».

Pour couronner le tout, le Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme (BNVCA) porte plainte contre l'athlète pour apologie du terrorisme. Elle est convoquée au commissariat le 8 février pour être entendue par la police judiciaire. À sa sortie, elle dénonce un « acharnement ». Rencontrée plusieurs semaines plus tard, elle nous assure ne rien regretter de son engagement pour la Palestine. « Prenez-moi tout ce que vous donnez, ce qui compte pour moi, c'est ce qu'on ne peut pas me retirer : ma dignité, mes convictions », lance-t-elle souriante. À cette heure, aucune procédure n'est enclenchée contre Émilie Gomis. Elle est toujours en suspens.

À l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), pour des propos publiés début octobre, les convocations ont commencé à tomber en février et mars, « en même temps que beaucoup d'autres convocations » en France, confie Sarah4. « On a vérifié la date, les procédures ont été lancées le 30 janvier contre des centaines d'individus, de militants et d'organisations politiques », assure-t-elle.

Sur le campus parisien, ils sont six membres du syndicat Solidaires à avoir été convoqués pour un tract diffusé le 8 octobre 2023, dans lequel l'attaque de la veille était qualifiée d'« acte de résistance ». « Toute condamnation de la mort de civils israéliens, sans prise en compte des milliers de Palestiniens assassinés par l'État colonial et des effets d'une occupation longue d'un demi-siècle est vaine et insupportable », pouvait-on lire dans le texte.

Les étudiants syndiqués sont inquiétés plus de quatre mois après la publication de ce libelle. Ils ne s'y attendaient pas : « C'est assez dur parce que même si on n'a rien à se reprocher, qu'on est confiants, quand on voit les condamnations qui tombent, on est quand même assez conscients de l'acharnement dont on peut être la cible », confie Sarah. Pour l'instant, pas de nouvelles d'un potentiel procès :

On ne connaît à peu près rien de la procédure parce que l'enquête est encore en cours. On sait juste que le motif pour lequel on a été convoqués à des auditions libres, c'était apologie du terrorisme en ligne et que le service responsable de la convocation, c'est le groupe de lutte antiterroriste, le GLAT.

Dès le 10 octobre, le président de l'EHESS, Romain Huret, annonce avoir fait un signalement Pharos contre le communiqué et envisage des mesures disciplinaires contre les étudiants. Contacté, il n'a pas répondu à notre sollicitation. Comme le rappelle Mediapart, ce genre de signalements a été encouragé par la ministre de l'enseignement supérieur, Sylvie Retailleau, qui, le 9 octobre, avait adressé un courrier aux présidents d'université et directeurs d'instituts de recherche les enjoignant de signaler aux procureurs toute « apologie du terrorisme » et « incitation à la haine, à la violence et à la discrimination »5.

Les consignes musclées de Dupond-Moretti

Dans une circulaire du 10 octobre adressée aux procureurs, le ministre de la justice Éric Dupond-Moretti encourage les poursuites en insistant sur le fait que « les propos qui tendent à inciter autrui à porter un jugement favorable sur une infraction qualifiée de terroriste ou sur son auteur, même prononcés dans le cadre d'un débat d'intérêt général et se revendiquant comme participant d'un discours de nature politique » sont constitutifs de l'apologie du terrorisme visée par l'article 421-2-5 du code pénal. Et le ministre ajoute :

La tenue publique de propos vantant les attaques (…) en les présentant comme une légitime résistance à Israël, ou la diffusion publique de message incitant à porter un jugement favorable sur le Hamas ou le Djihad islamique (…) devront ainsi faire l'objet de poursuites.

Cette circulaire est pourtant contradictoire avec une réforme menée par Christiane Taubira quand elle était garde des sceaux. Il s'agissait alors « d'interdire que soient données des instructions de manière trop ciblées au parquet qui n'est pas un organe indépendant et qui obéit au ministère de la justice », rappelle Maître Cochain. Pourtant le ministère « continue de le faire en donnant des instructions qui ciblent précisément et exclusivement les individus qui critiquent la politique israélienne », développe l'avocate. De son point de vue, la circulaire Dupond-Moretti s'inscrit

dans la continuité des circulaires qui ont été pondues des années durant sur l'appel au boycott d'Israël. En résumé, si vous voyez passer des appels au boycott de produits japonais, chinois, anglais, vous ne poursuivez pas mais pour le boycott des produits israéliens, vous poursuivez. Et là c'est un peu dans la même veine.

Cette circulaire a encouragé les procureurs à ouvrir des procédures et à entamer des poursuites « là où ils ne le feraient pas habituellement », abonde Arié Alimi, avocat de Jean-Paul Delescaut. Maître Alimi ajoute :

En plus, les critères retenus par cette circulaire sont plus larges que l'appréciation traditionnelle de l'apologie du terrorisme par les juridictions. En gros, on a dit aux procureurs : vous pouvez y aller même lorsqu'on est limite, voire lorsqu'on n'y est pas. Ouvrez les procédures, même si on ne poursuit pas, ça va calmer les esprits. On est dans le père Fouettard.

Le ministre de l'intérieur Gérald Darmanin a également multiplié les saisies du procureur au dernier trimestre 2023, notamment contre le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) ou la députée LFI Danièle Obono. Selon les informations de Mediapart, entre le 7 octobre et le 31 décembre 2023, le pôle national de lutte contre la haine en ligne du parquet de Paris a reçu 385 signalements de ministres, députés, toutes personnes pouvant le faire, en lien exclusivement avec le conflit au Proche-Orient.

Du délit de presse à la loi Cazeneuve

Les poursuites pour apologie du terrorisme s'inscrivent dans le cadre de la loi Cazeneuve du 13 novembre 2014 qui a extrait l'infraction d'apologie du terrorisme de la loi sur la liberté de la presse du 29 juin 1881 pour l'inscrire dans le code pénal et en durcir le régime. La peine encourue, initialement de cinq ans d'emprisonnement, est portée à sept ans et 100 000 euros d'amende lorsque les propos visés sont tenus sur Internet. Le délai de prescription est en outre allongé d'un à trois ans. Il est aujourd'hui de six ans, après l'entrée en vigueur d'une loi en 2017 allongeant les délais de prescription en matière pénale.

Depuis la loi séparatisme de 2021, il est également possible d'inscrire le condamné pour apologie du terrorisme au fichier judiciaire des auteurs d'infractions terroristes FIJAIT. Une telle condamnation peut aussi justifier le retrait du statut de réfugié. La loi Cazeneuve de 2014 a par ailleurs permis de faciliter le placement en garde à vue et la comparution immédiate, ce qui a multiplié de manière spectaculaire le nombre d'affaires, passant de moins d'une condamnation par an à des centaines depuis 2015, selon Mediapart6.

La politique des gouvernements français successifs a cependant suscité de nombreuses inquiétudes. Défenseur des droits, Jacques Toubon fustige en 2017 une loi dont la mise en œuvre conduit à un « fiasco judiciaire » qui plonge dans « un flou incompatible avec la liberté d'expression et d'information »7. L'ancien garde des sceaux, issu de la droite, met alors en garde contre une « sorte de “ciblage” d'une partie de la population ». En 2022, saisie par l'ancien membre du groupe Action directe, Jean-Marc Rouillan, la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) condamne la France, estimant que cette loi sur l'apologie du terrorisme porte une atteinte excessive à la liberté d'expression, « l'une des conditions essentielles » du progrès et de l'épanouissement de chacun dans une société démocratique, y compris si les idées « heurtent, choquent, inquiètent »8. Amnesty International ne dit pas autre chose : « Le délit d'apologie du terrorisme est trop souvent utilisé pour réduire au silence les expressions pacifiques de solidarité avec les Palestiniens et Palestiniennes » tout en créant un « effet dissuasif ».

Selon Maître Cochain, « l'apologie du terrorisme » pourrait connaître le même sort que l'appel au boycott des produits israéliens. Le 11 juin 2020, la France a été condamnée par la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) qui affirmait que l'appel au boycott relevait de la liberté d'expression et devait donc être protégé. « Il pourrait en être de même concernant bon nombre d'accusations d'apologie du terrorisme qui ont, en réalité, pour but de porter atteinte à la liberté d'expression en instrumentalisant la loi », estime l'avocate.

30 avril 2024. Rima Hassan, candidate LFI aux européennes, s
30 avril 2024. Rima Hassan, candidate LFI aux européennes, s'exprime lors du rassemblement de La France insoumise « contre la criminalisation des voix de la paix », porte de Clichy à Paris, en réaction à sa convocation devant la police, et celle de Mathilde Panot, présidente du groupe parlementaire LFI, pour « apologie du terrorisme ».
LFI

Le rôle déterminant des parties civiles

Derrière les poursuites pour apologie du terrorisme, il y a des organisations pro-israéliennes qui portent plainte où se constituent partie civile comme le Crif, le Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme (BNVCA), des organisations locales communautaires ou l'Organisation juive européenne (OJE). Cette dernière, particulièrement active sur ces dossiers, est à l'origine des poursuites contre des dizaines de personnalités dont l'humoriste Guillaume Meurice (affaire classée sans suite), le footballeur Youcef Atal (condamné à huit mois avec sursis), Jean-Luc Mélenchon, les députées insoumises Mathilde Panot et Danièle Obono, ou la juriste franco-palestinienne Rima Hassan. Comme le note Check News, cette organisation « regroupe principalement des avocats » et sa présidente Muriel Ouaknine Melki a des liens étroits avec les services de renseignement israéliens. Sollicitée, l'OJE n'a pas répondu à nos questions.

Certaines organisations, comme Jeunesse française juive (JFJ) qui se félicite d'avoir fait condamner Jean-Paul Delescaut de la CGT et poursuit plusieurs dizaines de personnalités pour apologie du terrorisme, ont été créées le 7 octobre 2023. N'ayant pas cinq années d'existence, JFJ n'a pas la possibilité de se constituer partie civile mais peut déposer plainte, et ne s'en prive pas. « Notre démarche est d'inciter la justice française à se positionner clairement quant aux propos faisant l'apologie du terrorisme », nous assure Raphaël Attia-Pariente, porte-parole de la JFJ. Il revendique « des centaines d'adhérents bénévoles » et assure que la volonté de JFJ « n'est pas de censurer qui que ce soit ». « Avoir de la sympathie pour les souffrances avérées et incontestables du peuple palestinien n'est pas un crime », développe Raphaël Attia-Pariente.

Selon lui,

À l'évidence, la France vit actuellement une vague d'antisémitisme comme rarement dans son histoire. La violence qui touche les juifs français nous semble être la conséquence directe des discours qui diabolisent Israël. Par conséquent, l'antisionisme fanatique devient de facto un problème français.

Des professionnels sous pression

Outre les procédures judiciaires, les pressions professionnelles ne sont pas en reste concernant ceux qui critiquent Israël en France. Le sort de plusieurs avocats en exercice est actuellement examiné par la commission de déontologie en vue d'une saisie (ou pas) de la commission disciplinaire. Cela fait suite à des plaintes ordinales, autrement dit la saisie de l'Ordre des avocats par un confrère contre un confrère. Sont pointés les devoirs déontologiques de modération, de retenue et de délicatesse de la fonction.

L'un des avocats concernés ayant requis l'anonymat avoue être inquiété pour des publications sur les réseaux sociaux critiquant Israël de manière véhémente :

Avec ce qui se passe en Palestine, c'est la première fois où je me suis dit qu'on ne peut pas laisser l'espace médiatique être occupé par les pro-israéliens. Je trouve qu'Israël est un État qui se comporte comme un voyou depuis des décennies dans une impunité absolument totale et je ne vois pas pourquoi moi, je n'aurais pas le droit de parler.

L'anthropologue Véronique Bontemps est chercheuse au CNRS dans une unité en partie sous tutelle de l'École des hautes études en sciences sociales. À l'EHESS, elle est référente d'un séminaire de recherche sur les sociétés palestiniennes depuis plus de dix ans. Le 8 octobre, alors qu'elle est, selon ses mots, « très secouée par les attaques de la veille et par l'incertitude dans laquelle nous étions plongés », les étudiants de la section Solidaires demandent à Véronique de diffuser sur une liste d'e-mails interne à l'école le fameux communiqué qui leur vaudra leur convocation au poste. La chercheuse lit le communiqué en diagonale et le diffuse.

Immédiatement, elle reçoit des messages incendiaires de collègues qu'elle ne connaît pas personnellement et qui vont jusqu'à lui dire qu'elle a de la sympathie pour Daech, qu'elle est médiocre, qu'ils ont honte d'appartenir à la même institution qu'elle, etc. En relisant le communiqué à tête reposée, Véronique estime que le ton n'était pas approprié et qu'elle n'aurait pas écrit les choses de la même manière. Elle maintient que l'histoire n'a pas commencé le 7 octobre mais envoie un message disant qu'elle n'est pas l'auteure de ce communiqué et qu'elle condamne la mort de tous les civils.

En décembre, la direction du CNRS lance une procédure disciplinaire à son encontre pour « apologie du terrorisme », « incitation à la haine raciale » et « manquement au devoir de réserve ». Après une longue attente, elle apprend en février qu'elle a écopé d'un avertissement de la part du CNRS pour le manquement à son devoir de réserve. Cette affaire a eu pour conséquence que Véronique Bontemps, éminente spécialiste de la Palestine, a refusé toutes les interventions auxquelles elle a été conviée après le 7 octobre :

Tout a été fait pour m'intimider, et ça a fonctionné. Je me suis dit que quoi que je dise, quelqu'un allait déformer mes propos et m'attaquer encore.

Rami Selmi est un médecin franco-palestinien, originaire de Gaza. Radiologue à Marseille, il pratique en France depuis 2006. Le 22 janvier 2024, il est convoqué par le conseil départemental de l'Ordre des médecins après une lettre envoyée par l'Observatoire juif de France adressée deux mois plus tôt. Dans les annexes envoyées avec la lettre figurent des captures d'écran de la page Facebook de Rami Selmi, où il écrivait : « Luttons contre le génocide du peuple palestinien commis par Israël », ou encore des photos de cadavres d'enfants victimes de cette guerre, rapporte La Marseillaise9. « Je ne comprends toujours pas ce qu'on me reproche », livre Rami au média local, disant qu'il se serait plutôt attendu à un soutien de la part du conseil de l'Ordre des médecins car sa famille a subi de lourdes pertes humaines dans cette guerre. « J'attendais aussi que ce conseil apporte son soutien aux médecins palestiniens et aux soignants victimes de l'armée israélienne sur place », a-t-il ajouté.

Et l'apologie des crimes israéliens ?

De très nombreux commentateurs pro-israéliens ont tenu des propos insultants ou minimisant la souffrance infligée aux Palestiniens, pour la plupart des habitués des plateaux télés comme Meyer Habib (qualifiant le peuple palestinien de « cancer »), Caroline Fourest, Céline Pina ou le twittos Raphaël Enthoven. Quelles marges de manœuvres les organisations sensibles à la cause palestinienne ont-elles sur le plan juridique pour dénoncer des apologies de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité ou de génocide ? Pour Maître Marcel,

Le crime de guerre, le génocide, il faut qu'ils soient reconnus d'un point de vue juridique pour en dénoncer l'apologie. C'est toute la différence avec l'apologie du terrorisme qui est vraiment très pratique de ce point de vue.

Ceux qui considèrent qu'il y aurait un deux poids deux mesures sont ainsi confrontés au fait que le Hamas est désigné comme organisation terroriste par l'Union européenne tandis qu'Israël, non. Le droit international a été construit par les puissances occidentales de telle sorte qu'on ne puisse évidemment pas poursuivre aussi facilement Israël pour des crimes de guerre commis sur les Palestiniens qu'un citoyen en France affirmant que le Hamas, c'est de la résistance.


1Christophe Ayad, « Le conflit Israël-Hamas s'invite dans les tribunaux français : de plus en plus de procédures pour apologie du terrorisme », Le Monde, 2 mars 2024.

2Le prénom a été changé.

3Laurent Gallien, « Quatre mois de prison avec sursis requis pour apologie de terrorisme à l'encontre d'un élu d'Échirolles », France Bleu Isère, 20 février 2024.

4Le prénom a été changé.

5Mathieu Dejean, Lucie Delaporte, Mathilde Goanec, Dan Israel et Manuel Magrez, « Apologie du terrorisme : Mathilde Panot convoquée, dernière d'une longue liste », Mediapart, 23 avril 2024.

6op.cit.

7Jean-Baptiste Jacquin, « Jacques Toubon : le projet de loi antiterroriste est “une pilule empoisonnée” », Le Monde, 23 juin 2017.

8Jean-Baptiste Jacquin, « Affaire Jean-Marc Rouillan : la CEDH condamne la France pour violation de la liberté d'expression », Le Monde, 23 juin 2022.

9Philippe Amsellem, « Je ne comprends pas ce qu'on me reproche », La Marseillaise, 22 janvier 2024.

Correspondante en Palestine. « Le but est de nous garder hors-jeu »

Cent trois journalistes palestiniens tués à Gaza, interdiction d'Al-Jazira : Israël est loin d'être un paradis pour les voix critiques, comme le prouve la baisse de sa note au classement Reporters sans frontières de la liberté de la presse. De son côté, le discours dominant dans les médias européens exclut souvent les Palestiniens du champ politique. Comment écrit-on sur la Palestine quand on est à Jérusalem ? Observations d'une reporter française après cinq ans sur place.

Depuis plus de sept mois, les journalistes qui travaillent sur Gaza sont privés d'accès au terrain. L'État israélien interdit aux médias étrangers de se rendre dans l'enclave palestinienne, toujours considérée par l'Organisation des Nations unies (ONU) comme un territoire occupé par Israël, même après le retrait unilatéral décidé en 2005 par le premier ministre de l'époque, Ariel Sharon.

Quiconque s'est déjà rendu à Gaza n'a de doute sur la réalité de cette occupation. On ne voyait pas de soldats ni de colons israéliens au coin des routes, cependant Israël contrôlait les cieux. En permanence, résonnait le bourdonnement des drones, encore plus obsédant la nuit lorsqu'ils volaient à basse altitude. Les pêcheurs gazaouis qui tentaient de s'aventurer au-delà du périmètre autorisé par l'armée – sans cesse modifié – se faisaient tirer dessus par la marine israélienne. Et les agriculteurs risquaient de se prendre une balle s'ils s'aventuraient trop près de la barrière séparant Gaza du territoire israélien. Depuis le 9 octobre, l'enclave est coupée du monde par Israël qui laisse entrer une infime partie de l'aide humanitaire, bien trop insuffisante.

À Erez, une fouille minutieuse et souvent humiliante

Avant octobre 2023, les journalistes étaient parmi les rares à pouvoir visiter Gaza, sous blocus israélien depuis 2007. Non sans difficulté, il fallait obtenir une carte de presse israélienne, délivrée par le bureau gouvernemental de presse, qui convoquait parfois les reporters dont il n'appréciait pas beaucoup le travail pour une « discussion », avant la remise en main propre du précieux sésame. Il fallait aussi obtenir un permis auprès du Hamas. Un reportage réalisé un peu trop près du grillage séparant Gaza d'Israël sans avoir demandé d'autorisation préalable m'a valu quelques invitations à prendre un café au ministère de l'intérieur à Gaza. Dans l'enclave palestinienne, nous devions être systématiquement accompagnés d'un fixer : un journaliste gazaoui qui nous ouvrait les portes et son carnet d'adresses.

Aller à Gaza était donc coûteux. On s'y rendait en général plusieurs jours, pour une série de reportages. Le terminal d'Erez, point de passage entre Israël et Gaza, n'était ouvert qu'en semaine jusqu'à 15 heures, et fermait pendant les fêtes juives. Au retour, les journalistes subissaient une fouille minutieuse et souvent humiliante : depuis leurs bureaux vitrés en hauteur, des soldats israéliens nous donnaient des ordres par interphone. En bas, avec nous, les employés du checkpoint étaient tous arabes.

Les Palestiniens étaient encore plus malmenés. Nombre d'entre eux étaient de surcroît malades, car c'était l'un des rares motifs justifiant d'obtenir un permis de sortie par Erez. J'ai ainsi vu de mes propres yeux une vieille femme en chaise roulante obligée de passer un tourniquet debout, soutenue par les employés du terminal. Après avoir passé le contrôle, nos affaires nous étaient rendues éparpillées. Certains retrouvaient du matériel cassé ou s'étaient fait voler des produits de beauté.

Une couverture désincarnée

Ce n'est pas la première fois qu'Israël bombarde à huis-clos. Depuis mon arrivée à Jérusalem en 2018, dès qu'une opération militaire dure plus de quelques heures, Erez se retrouve fermé. Mais ce qui est inédit, en revanche, c'est la durée. Sept mois. Ma dernière visite à Gaza remonte à juin 2023. Pour une fois, j'avais un peu de temps. Je réalisais un reportage sur la coopération culturelle et, contrairement à mes dernières visites en mai 2021 et août 2022, l'enclave vivait une période d'accalmie relative.

De nouveaux restaurants et cafés avaient ouvert sur la corniche. À l'hôtel Deira, des étudiantes fêtaient leur diplôme de master, dansant et riant sur des tubes égyptiens à la mode, face à la mer. Le matin, les coups de sifflet des maîtres-nageurs résonnaient sur les plages. Ils envoyaient des troupes de petits garçons en short et maillot de corps, affronter les vaguelettes de la Méditerranée. Depuis un an, la mer était propre, grâce à des travaux sur les infrastructures, financés par les bailleurs internationaux. Des souvenirs qui contrastent violemment avec les images parvenant de Gaza aujourd'hui. Désormais seuls sur le terrain, les journalistes palestiniens accomplissent une minutieuse documentation dans des conditions dantesques, payant parfois de leur vie ce travail essentiel.

Une partie de moi ne réalise pas l'ampleur des dévastations. La distance rend certaines réalités moins tangibles. C'est le but : nous garder hors-jeu. Qu'on ne sente pas, qu'on ne vive pas dans notre chair l'horreur des massacres israéliens à Gaza. Malgré tous les efforts déployés, notre écriture reste désincarnée. Il y a des événements qu'on ne voit pas. Depuis des mois, on est submergé de récits terribles et on manque de temps pour tout confirmer et documenter. Parfois, les informations sont vérifiées plus tard, alors que la machine médiatique est déjà passée à autre chose. D'autres fois il est impossible, en quelques minutes au téléphone, d'aborder certains sujets. Quel parent raconterait à une inconnue au bout du fil ce qu'il ressent après avoir enterré le corps déchiqueté de son enfant ? Un ami gazaoui sorti de l'enclave me confiait le mois dernier : « Ce que je vois dans les médias ne reflète pas le dixième de ce que nous avons vécu. »

Les bombes israéliennes hors champ

Cette distance crée un déséquilibre. Après le 7 octobre, des envoyés spéciaux du monde entier ont été dépêchés en Israël pour couvrir les crimes du Hamas et des combattants palestiniens dans les kibboutz. Pendant de longues heures, ils ont interviewé les rescapés, photographié les lieux, les mémoires. À Tel-Aviv, ils ont enchaîné les directs sous le feu des roquettes palestiniennes. Les bombes israéliennes, même lorsqu'elles anéantissent une famille entière en quelques secondes sont restées, elles, majoritairement hors champ, faute de journalistes étrangers sur place. La fumée des explosions, le bruit, la peur dans l'enclave palestinienne n'ont pas saturé les écrans occidentaux.

Ceux du monde arabe, en revanche, si. Car les images existent : nos consœurs et confrères palestiniens réalisent un travail remarquable. Les images sont, pour beaucoup, atroces. Elles alimentent une grande partie de nos articles. Ces journalistes sont nos yeux et nos oreilles sur place, les seuls témoins des massacres en cours. Leur courage est immense et ils devraient être davantage sollicités par les médias occidentaux. Le discrédit que certains cherchent à attacher à leur travail, sous le seul prétexte qu'ils sont Gazaouis, devrait être dénoncé avec force.

Car les Palestiniens documentent avec précision leur propre histoire. Pourtant souvent, elle n'est exposée que lorsque d'autres, non-Palestiniens, s'en emparent pour l'analyser. Ainsi, les récits de la Nakba (la catastrophe), l'exode de 900 000 Palestiniens avant et après la création d'Israël en 1948, ont émergé notamment après le travail des « nouveaux historiens » israéliens qui, dans les années 1980, ont exhumé des archives israéliennes et britanniques documentant cette période. Depuis longtemps, les Palestiniens avaient déjà compilé les récits des réfugiés, sans rencontrer le même écho.

Une analyse clé en main

De même, pour documenter ce qui se passe en Israël et dans les territoires palestiniens occupés, les médias occidentaux s'appuient beaucoup sur des sources israéliennes : sécuritaires, politiques ou médiatiques. En Israël, la presse écrite est relativement libre bien que très orientée, à l'exception de quelques publications, notamment le quotidien Haaretz. Les journaux israéliens sont facilement accessibles : une partie sont traduits en anglais. L'équivalent côté palestinien n'existe pas. En anglais, la chaîne qatarie Al-Jazeera est la plus exhaustive. Aujourd'hui, sa couverture de Gaza est unique, avec des reporters presque partout et une large variété de sources. Elle n'est pas locale, mais elle est née de la volonté de placer la question palestinienne au centre de sa couverture. Sa présence en Israël est mise en cause : le 1er avril dernier, le parlement israélien a voté une loi permettant d'interdire la diffusion en Israël de médias étrangers portant atteinte à la sécurité de l'État, ce que le gouvernement israélien vient de faire pour Al-Jazeera. Les autres médias sont en arabe, comme Arab 48, le journal en ligne des Palestiniens citoyens d'Israël, l'un des rares à couvrir l'actualité israélienne et palestinienne avec des analyses et des actualités factuelles.

De manière générale, trouver des informations côté israélien est relativement facile : les numéros de téléphone des responsables et porte-paroles gouvernementaux sont accessibles sur un site internet référencé. Le bureau gouvernemental de presse publie des extraits de discours des responsables politiques et organise des tours thématiques en Israël ainsi que dans les colonies. D'autres organismes proposent des visites de terrain aux journalistes étrangers et des visioconférences en anglais avec des chercheurs, professeurs ou anciens responsables de l'armée.

Dans l'urgence médiatique, lorsque l'article est à rendre dans deux heures, recueillir une analyse « clé en main » sur une actualité qui vient de tomber est évidemment bien pratique. À mon arrivée dans le pays, l'un des premiers courriers électroniques reçus émanait de l'organisation Israel Project1qui n'existe plus aujourd'hui. À l'époque, ce lobby mettait en contact les journalistes avec toutes sortes d'experts et responsables politiques. Israel Project organisait des soirées « whisky et sufganiyot » (beignets dégustés lors de la fête juive de Hanoukka), en plus de visites dans le pays. À une période, celles-ci se faisaient en hélicoptère pour « comprendre la géographie d'Israël », pays pourtant bien plus petit que la France.

La chronique des morts palestiniennes dans l'indifférence du monde

Avant le 7 octobre, la communauté internationale avait embrassé la marginalisation de la question palestinienne orchestrée par Israël. Les manifestations monstres qui secouaient le pays depuis le début de l'année 2023 intéressaient bien davantage les rédactions. Peu de médias parlaient de la répression féroce de l'armée israélienne en Cisjordanie, depuis une série d'attentats en Israël au printemps 2022 et l'émergence de poches de résistance dans différentes villes comme Naplouse ou Jénine. En juin 2023, au cours de quelques semaines, j'avais couvert l'assassinat d'un petit garçon de deux ans et demi, Mohamed Tamimi, par un sniper israélien devant chez lui, à Nabi Saleh, dans le centre de la Cisjordanie. Un jeune Palestinien, Omar Jabara, avait également été tué d'une balle dans la poitrine par la police israélienne alors qu'il tentait de défendre son village, Turmus Ayya, aux alentours de Ramallah, contre une attaque de colons particulièrement violente. Mon travail consistait à tenir la chronique des morts palestiniennes, dans l'indifférence du monde. Cumulés, le nombre de personnes tuées atteignait des niveaux inégalés depuis des années. Cependant au jour le jour, certains passaient sous les radars, et l'effet de masse était effacé.

Probablement l'un des plus scrutés, le récit médiatique sur la Palestine est façonné par des poncifs qui brouillent la réalité sur le terrain. Après quelques semaines à Jérusalem et quelques lectures, il apparait vite évident que décrire la situation comme un « conflit entre deux parties » est totalement inopérant. Il s'agit bien d'une situation coloniale, avec un État colon et un peuple colonisé, privé de son droit à l'autodétermination. Que signifie donc le concept de « coexistence » au sein même de la société israélienne, alors qu'ONG israéliennes et internationales ont documenté une situation d'apartheid ?

Ces dernières semaines, le récit autour de Gaza tend à se cristalliser autour de la question humanitaire. On invite des travailleurs d'ONG à répondre à l'armée israélienne en plateau plutôt que de laisser la parole aux Palestiniens. Ces derniers sont des abstractions, ils sont dépolitisés. Rapporter leurs voix, les replacer au centre du récit et leur donner une importance vaut d'être taxé de militante. Une manière de décrédibiliser le travail effectué, présenté comme forcément partial et hors du cadre de « l'objectivité journalistique ».

Un travail sous pression

Lorsqu'on se trouve sur le terrain, certains biais deviennent évidents. Ainsi, depuis des décennies, dans le récit médiatique dominant, les Palestiniens « meurent » ou « périssent » quand les Israéliens sont « tués ». En 2021, alors que des foules de jeunes hommes prenaient la rue, parfois violemment, pour affirmer leur identité palestinienne tout en étant détenteurs d'un passeport israélien, ils étaient partout décrits comme des « Arabes israéliens ». Eux se percevaient comme « Palestiniens citoyens d'Israël ». C'est donc ainsi que je l'ai écrit dans mes articles, parce que cette désignation contient une revendication identitaire — celle d'être Palestinien. Perçue par Israël comme une menace, elle a déclenché une avalanche de réactions indignées à mon encontre, dont une série de tweets d'un représentant des autorités israéliennes. Pourtant, qui sont ces 20 % d'Israéliens, s'ils ne sont pas les descendants de Palestiniens restés sur leurs terres au moment de la Nakba, et ayant de cette façon obtenu la citoyenneté israélienne ?

Dans une tour du sud de Jérusalem, une armada d'employés du bureau gouvernemental de presse israélien épluchent soigneusement les productions des médias internationaux sur Israël, en langue originale. Puis, un de leurs représentants vient se plaindre de l'utilisation de tel ou tel terme, dénonce un « manque d'éthique journalistique » ou remet en question des informations, parfois sur X (ex-Twitter), parfois directement par email, sans toujours mettre l'auteur en copie mais en s'adressant directement à sa hiérarchie. En 2018, l'ambassadrice d'Israël en France avait demandé par écrit à la direction de France Télévisions d'annuler la diffusion d'un reportage d'Envoyé spécial consacré aux milliers de manifestants blessés par les balles des snipers israéliens le long de la barrière séparant Israël de la bande de Gaza lors de la « marche du retour ». La chaîne publique n'avait néanmoins pas cédé.

Des sites internet effectuent également ce travail de surveillance, en publiant des articles à charge contre des reportages ou des analyses. Aux États-Unis, les plus puissants sont Canary Mission ou Camera. En France, à une échelle bien plus modeste, le site internet InfoEquitable du journaliste de France Télévisions Clément Weill-Raynal décortique les productions de médias francophones. Ces pressions ne sont pas sans conséquence. Certaines rédactions cèdent, modifient ou s'abstiendront la prochaine fois. Inconsciemment aussi, parfois, s'insinue l'autocensure.

La pression s'est étendue aux organisations humanitaires et aux universitaires. Souvent, sous un article à propos de Gaza posté sur internet, certains écrivent : « Et les otages ? » Une assignation à la symétrie, comme si les souffrances des Palestiniens devaient être ramenées à celles des Israéliens, constamment. Cette question fait écho à une autre, que m'ont posée beaucoup d'Israéliens depuis cinq ans : « Pourquoi vous n'écrivez pas sur le génocide ouïgour ou le Soudan ? » Comme si les crimes commis ailleurs dédouanaient les crimes commis ici. « J'ai choisi de travailler à Jérusalem, c'est de cet endroit dont je parle », leur répondais-je.


1Lire Alain Gresh, « Propagande et désinformation à l'israélienne I », Nouvelles d'Orient, 13 janvier 2010.

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