La répression meurtrière de la manifestation « des Algériens », commise sous la jeune Ve République, a été couverte puis dissimulée durant plus de trente ans. Il faudra attendre 1998 pour que la réfutation du discours officiel soit entendue. À l'occasion des 65 ans de la tragédie, retour sur la fabrication d'une impunité.
Deux morts. C'est le bilan officiel au lendemain de la manifestation, le 17 octobre 1961, contre le couvre-feu imposé aux seuls « Français musulmans d'Algérie ». Hommes, femmes, enfants, ils sont plus de vingt mille à marcher pacifiquement dans la capitale, à l'appel de la Fédération de France du Front de libération nationale (FLN). La répression qui s'abat sur le cortège est d'une violence terrible : 11 500 manifestants, selon les forces de l'ordre, sont raflés et détenus dans des centres de détention improvisés. D'autres, dont le nombre reste indéterminé, subissent tabassages, matraquages, assassinats par balle, noyades, étranglements et pendaisons. Plusieurs jours après, leurs corps, jetés dans la Seine, sillonnent encore les canaux.
Avec l'arrivée de Maurice Papon à la tête de la préfecture de police en 1958, auréolé de ses faits d'armes dans le Constantinois depuis deux années, au plus dur de la guerre d'Algérie, l'État français parachève le transfert en métropole des méthodes répressives forgées dans les terrains coloniaux. La police, encore constituée de membres déjà en poste sous le régime de Vichy – dont Maurice Papon a été un collaborateur zélé –, a pour mission de contrôler la population algérienne1. Le FLN, qui a importé la lutte d'indépendance en métropole, procède à des sabotages d'infrastructures et à des attaques de policiers – qui font 88 morts2.
En août 1961, le contexte politique est celui d'une fin de conflit : l'Algérie sera bientôt indépendante, mais les négociations patinent. Chaque camp veut s'asseoir à la table en position de force. La préfecture de police veut définitivement démanteler la Fédération de France du FLN, dont les cotisations des travailleurs constituent la principale source de financement de la lutte d'indépendance.
Le climat social, lui, est bouillonnant : la police traque tout ce qui est perçu comme Algérien. Le 2 octobre, lors des obsèques d'un policier, Maurice Papon déclare : « Pour un coup reçu, nous en porterons dix ! » Le soir du 17 octobre, toutes les conditions d'un « massacre au faciès », selon la formule de Fabrice Riceputi3 sont réunies.
Sept victimes seront par la suite identifiées dans les registres de la police judiciaire. En 1998, trente-sept ans après les faits, vingt-cinq autres victimes sont officiellement reconnues. Un bilan bien en deçà des estimations des historiens4 qui évaluent entre cent et trois cents le nombre de victimes de la répression de l'automne 1961.
La censure, massive, déployée dans les médias en ce début de Ve République, permet au récit officiel de s'imposer. L'événement tombe dans l'oubli.
Il est exhumé trente-six ans plus tard, avec un sens du calendrier et du décorum particulièrement affûté : le 16 octobre 1997, à la cour d'assises de la Gironde, à Bordeaux, où se tient le procès Papon5.
Jean-Luc Einaudi y est appelé comme témoin des parties civiles sur la période algérienne de Papon. Cet éducateur avait entrepris à partir de 1987 une enquête fouillée sur la répression de la manifestation, qui l'avait mené jusqu'en Algérie pour récolter des témoignages sur les victimes et le fonctionnement du FLN. Il en a publié les conclusions dans La Bataille de Paris, 17 octobre 1961, aux éditions du Seuil, en 1991. Lui recense 389 morts et disparus.
Lorsqu'il confronte l'ancien préfet, ordonnateur de la répression, à ces chiffres, dans la salle d'audience de la cour d'assises, la contradiction de la version officielle et de son bilan prend une dimension nouvelle. À partir de là, et en réaction, Jean-Luc Einaudi accédera aux premières archives officielles et le massacre sera amplement documenté. Mais la lumière peine à se faire entière.
Aucun procès ne s'est tenu, ni à l'époque ni par la suite. Pas le moindre policier n'a été jugé, encore moins condamné. La dissimulation de cette répression d'État, « la plus violente qu'ait jamais provoquée une manifestation de rue dans l'histoire moderne de l'Europe occidentale », selon les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster6, a depuis été largement documentée7. Elle constitue bel et bien un permis de tuer.
Des photographies de la répression policière le 17 octobre parviennent à circuler malgré la censure, notamment celles du photojournaliste indépendant Élie Kagan, spécialiste des clichés de rues, au cœur des manifestations politiques. Elles furent publiées dans quelques journaux les jours suivants. Mais elles ne suffisent pas à déclencher une réponse judiciaire. Le sommet de l'État, en la personne du général Charles de Gaulle, a besoin d'un appareil policier fort qui lui soit fidèle, alors que l'Organisation armée secrète (OAS) menace son intégrité.
Des enquêtes sur la mort d'un « Nord-Africain » sont pourtant ouvertes, et ce, bien avant le 17 octobre. Des plaintes sont déposées contre des policiers. Des informations judiciaires sont confiées à des juges d'instruction8. Ceux-ci ordonnent alors des investigations à la police judiciaire et à l'Inspection générale des services (IGS, l'ancêtre de l'Inspection générale de la police nationale, IGPN). Mais la police – qui doit enquêter sur la police – ne les mène pas. En février 1962, 147 des 186 commissions rogatoires9 recensées ne sont pas encore exécutées, soit près de 80 % d'entre elles10.
Les informations judiciaires qui arrivent à leur terme débouchent sur des non-lieux. Les enquêtes préliminaires du parquet sont systématiquement classées sans suite, y compris lorsqu'il s'agit de mort brutale et suspecte. C'est le cas de Tahar Maadadi retrouvé noyé dans le canal Saint-Denis, le 26 septembre 1961, alors que « l'autopsie révélera des lésions de violences au niveau de la tête, du cou et de l'abdomen11 ».
Les dossiers instruits révèlent à plusieurs reprises une forte dépendance à l'enquête et au récit des policiers. Lorsque des versions contradictoires existent — celles du FLN, de témoins ou des victimes elles-mêmes —, elles ne conduisent pas à une remise en cause de la version policière.
C'est notamment le cas d'Abdelkader Bennehar, 42 ans, dont le visage représente à lui seul la répression du 17 octobre. Ce soir-là, il est violemment frappé à Nanterre. Élie Kagan prend des clichés de lui ensanglanté, puis le transporte à l'hôpital où il est accueilli d'un tonitruant : « Et un raton, encore un ! »
L'autopsie établit que sa mort le lendemain est consécutive à des fractures multiples du crâne. La version policière laisse quant à elle supposer qu'il a succombé à des coups de feu. L'information judiciaire, dont la commission rogatoire est confiée à l'IGS, aboutit à un non-lieu le 25 février 1963.
Le lendemain de la manifestation, Ahmed Delouche, vieil épicier du bidonville de Nanterre, est abattu dans sa boutique. Monique Hervo, écrivaine, alors travailleuse sociale au bidonville de la Folie, voit deux policiers entrer dans l'épicerie puis entend deux détonations. Cinq jours plus tard, un officier de police avance une hypothèse : l'épicier aurait ouvert son commerce malgré l'interdiction du FLN et aurait refusé de participer aux manifestations. Le rapport conclut qu'il « semblerait donc qu'il s'agisse d'une vengeance du FLN ». La commission rogatoire ne permet pas d'identifier le coupable et aboutit à un non-lieu le 2 novembre 1962. Maurice Papon lui-même présentera ce dossier comme un meurtre attribuable au FLN et dénoncera les plaintes contre la police comme étant « télécommandées par le FLN ».
Attribuer ces morts à des règlements de comptes du FLN est alors fréquent. L'accusation est d'autant plus facile que l'organisation a pratiqué l'élimination d'éléments réfractaires aux consignes collectives. Mais dans l'affaire Delouche comme dans bien d'autres, la version policière vise à opérer un triple déplacement. D'abord, elle fait peser sur les plaignants la charge de la contester et de proposer une autre piste. Ensuite, elle discrédite le mouvement nationaliste, présenté comme criminel et terroriste. Et enfin, elle discrédite la victime auprès de sa propre communauté.
La plupart des rapports de police mettent en avant la non-cotisation au FLN ou une prétendue trahison et pointent la réputation des victimes : condamnation pour vol, outrage à la pudeur, infraction à une interdiction de séjour. Ou encore « dénoncent » un rapport à l'alcool ou une conversion au christianisme. Autant d'éléments qui n'établissent en rien les circonstances de leur mort, mais visent à évacuer la responsabilité policière.
Les témoins n'échappent pas à cette opération. Une patronne de café affirmera que Mouloud Bouaris, 26 ans, retrouvé mort, avait la veille quitté son établissement emmené par cinq policiers. Le rapport de l'IGS mentionnera au sujet de ce témoin de première main qu'« elle se prostitue depuis l'âge de 18 ans et a eu plusieurs “souteneurs nord-africains” ». Il en conclut qu'« elle n'a pas les qualités morales nécessaires pour être le seul témoin à charge ». L'affaire aboutit à un non-lieu le 6 février 1963.
Il arrive toutefois que des policiers reconnaissent les faits. Ils invoquent alors la légitime défense. Le 18 septembre, après minuit, Alloua Belaïd, qui circule à pied à Saint-Denis, tente d'échapper à un contrôle de police. Il court et est abattu de deux balles. Dans son rapport, le commissaire de police de la ville arguera de la « manifeste » légitime défense des policiers, la cible ayant « port[é] la main à sa poche droite ». Pour autant « il n'a pas été trouvé d'arme sur le corps de Belaïd », reconnaîtra le même acte. L'affaire sera classée sans suite par le parquet de Paris.
L'affaire de la mort de Mohand Hamidi, travailleur algérien de 48 ans, est l'une des rares où la police reconnaît sa responsabilité. Elle est le fruit du combat judiciaire mené par son frère, lui-même incarcéré à la prison de Fresnes. Celui-ci porte plainte contre X pour homicide volontaire et se constitue partie civile, défendu par des avocats du collectif de défense du FLN.
Dans ce cas précis, le commissaire de l'IGS reconnaît des violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Un non-lieu sera rendu le 25 janvier 1963 en application de l'amnistie des infractions commises dans le cadre des opérations de maintien de l'ordre. Cette amnistie, négociée dans le cadre des accords d'Évian en 1962, consacre officiellement l'impunité de la police.
Les victimes évoquées ici ont été inhumées au cimetière parisien de Thiais, à la demande de l'administration médico-légale et dans le plus grand secret, comme une grande partie des victimes de la répression de l'automne 1961. Elles sont plus de cent cinquante, dont des dizaines non identifiées, spécifiquement étiquetés « X-FMA » ou « Inconnu NA », des catégories raciales désignant un Français musulman d'Algérie ou un Nord-Africain. Enterrées « comme des chiens », dira Jean-Luc Einaudi lors de son témoignage au procès de Maurice Papon.
Interpellée en 2022 par l'ancienne députée Rachel Keke (La France insoumise), la mairie de Paris, gestionnaire du cimetière, indique que les dépouilles des victimes ont été exhumées en 2019 et 2021 pour des raisons de place ; les ossements ont été transférés à l'ossuaire du cimetière.
Des collectifs et des familles sont en train de s'organiser pour obtenir l'identification des défunts et pour que les restes des victimes soient restitués à leurs proches. Une exigence de vérité et de réparation. Associations et historiens se mobilisent également pour que le cimetière abrite un mémorial, une étape de plus vers une reconnaissance au plus haut niveau de ce crime d'État.
Le 15 octobre 2026, une trentaine de maires appellent à ce que la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 soit officiellement reconnue comme un « crime d'État ». Ils réclament que la date soit une journée nationale d'hommage aux victimes et que les archives relatives à cette période soient totalement ouvertes. Parmi les signataires de cet appel, le maire de Montreuil Patrick Bessac (Parti communiste français), le maire divers gauche d'Aubervilliers Sofienne Karroumi, ou encore Emmanuel Grégoire, maire de Paris (Parti socialiste) ou Édouard Denouel, maire de Bagnolet (Écologiste).
Une commémoration nationale des 65 ans de la tragédie est organisée samedi 17 octobre 2026 à 14 heures au cimetière parisien de Thiais, division 97.
1Lire les travaux d'Emmanuel Blanchard à ce sujet, La Police parisienne et les Algériens (1944-1962), Nouveau monde, 2011.
2« Une guerre dans la guerre : la lutte FLN/MNA en France », Kader Abderrahim, Histoire coloniale.
3Dans Ici, on noya les Algériens, Le Passager clandestin, 2021, réédition en 2024.
4Jim House et MacMaster estiment le bilan des victimes autour de 150. Emmanuel Blanchard à une centaine au moins.
5À l'issue duquel ce dernier est condamné à dix ans de prison pour complicité de crimes contre l'humanité pour la déportation de 1 690 juifs et juives entre 1942 et 1944.
6Dans Les Algériens, la terreur d'État et la mémoire, Gallimard, 2021.
7Notamment dans le documentaire 17 octobre 1961, Dissimulation d'un massacre, Daniel Kupferstein, 2001.
8Jean-Luc Einaudi recense 84 informations judiciaires ouvertes par le parquet de la Seine entre octobre et décembre 1961. Jean-Luc Einaudi, Octobre 1961, Un massacre à Paris, Pluriel, 2011 (annexes).
9Enquête de police diligentée par un juge d'instruction.
10Selon le rapport Géronimi, commandé en 1998 par Élisabeth Guigou, ministre de la Justice. Celui-ci porte sur les archives judiciaires relatives aux violences commises contre les Algériens en 1961.
11Jean-Luc Einaudi, Octobre 1961, Un massacre à Paris, Pluriel, 2011. Les cas étudiés dans cet article sont issus de cet ouvrage.
Instantanés d'une ville pris à sept ans d'intervalle. Alors que ses habitants se racontent, la capitale se montre, dans ses crises et ses résiliences. Ses tourments et ses jaillissements. Récit.
Aux femmes, les rues d'Alger reconnaissantes. De se voir arpenter, recouvrir de leurs pas pressés ou flânant, mais résolus. Non plus guidés par le sens du devoir, mais animés d'une intention nouvelle : le plaisir d'être là.
Cet acquis du Hirak est le premier visible. Si l'on voulait raconter une histoire de la place des femmes dans l'espace public algérois, elle serait faite de va-et-vient entre affirmation et effacement. Aujourd'hui, elle est massive, et ne se soucie plus de disparaître à la tombée du soir. La gentille moquerie qui désignait les femmes comme fonctionnant à l'énergie solaire n'a plus lieu d'être. Celles qui se sont mobilisées dès les premières heures du Hirak se sont approprié l'espace urbain, et l'ont, de toute évidence, gardé.
Les figures féminines sont désormais partout : dans les rues, les commerces, aux terrasses de cafés, sur la promenade du front de mer, entre filles, entre amis, en couple, voyantes, bruyantes. Vivantes.
Cette première image est rapidement complétée par une autre : l'embellissement des grandes artères, aux terrasses arborées et peuplées jusque tard le soir, et les boutiques tout en sobriété chic, avec leur façade en verre du sol au plafond. Ce décor de ville mondiale, répété au gré des quartiers soignés, a des airs d'opération de communication. Faire bonne impression, se montrer globalement attractive aux yeux des visiteurs et de la diaspora en vacances : ceux qui consomment. Et qui retournent chez eux. Une jeune fille en crop-top, cheveux sérieusement lissés, prend la pose au pied de la Grande Poste, offrant à son photographe une déclinaison de moues.
Pour ceux de l'intérieur, le petit air sonne autrement : l'appauvrissement, dû à l'inflation monstre, et la répression sourde, qui s'abat sur toute voix critique, enferment ou poussent à l'exil.
En 2019, année du Hirak, la capitale algérienne a cru être le siège d'une mue existentielle. Il n'en a rien été, celle-ci a été matée. Mais pas effacée. La ville en a gardé des traces, pour qui veut bien les voir.
Une autre catégorie a investi le centre-ville, complète Sofiane*, journaliste : les jeunes de la banlieue algéroise. Descendus de Chéraga, ralliés de Hussein-Dey, de Bouzaréah…, communes au périmètre aux allures de frontières, ils ont gagné un centre-ville dans la bataille perdue du Hirak.
En 2019, en réaction à la cinquième candidature à sa succession d'un président à l'agonie, tous ont convergé vers le cœur d'Alger, et partout dans le pays, dans une unité que l'histoire convoquait. Douché par la répression qui n'a pas tardé, stoppé net par le confinement dû à la pandémie de Covid-19, le mouvement de contestation populaire et pacifique est pour l'heure terminé. La police veille. Avec le concours des agents en civil et celui d'indics variés – du vrai restaurateur à la fausse étudiante dans le quartier de la faculté centrale, en passant par le vendeur de cigarettes ambulant judicieusement stationné ou à l'homme posé en terrasse, un téléphone éteint à l'oreille : la ville est quadrillée.
Les manifestations, interdites. « Trouble à l'ordre public. » Même celles en soutien à la Palestine, déplore-t-on, peu fier, quand je demande ce qu'il en est de cette cause nationale, dont le drapeau est brandi à toute occasion. De fait : dès le 19 octobre 2023, les rues d'Alger étaient noires de plusieurs milliers de personnes dénonçant les crimes d'Israël au onzième jour d'une offensive qui n'avait pas encore montré toute son horreur. Il s'agissait de la première manifestation autorisée depuis le Hirak. Et de la dernière. La solidarité a ensuite pris la forme d'un rassemblement hebdomadaire, le vendredi, au pied de la Grande Poste. Las. Au second, tous se faisaient interpeller au motif qu'il n'avait pas été autorisé. La rue n'est pas un lieu d'expression. La police veille.
Celle en uniforme est ostentatoire. C'est un autre « acquis » du Hirak. Alger la Blanche en est bleuie, dans un camaïeu qui va en se fonçant des hauteurs huppées vers le populaire front de mer. Toujours debout ; aux coins de rue ; marchant, stationnant ; les officiers en arme se plantent dans les escaliers urbains : au pied, au milieu, en haut des marches ; discutant entre eux ; bavardant avec les gens du quartier. Là un homme en bleu soumet à un interrogatoire nourri de bons mots un enfant de 8-10 ans qui les lui rend bien. Ballon aux pieds, ce mini-supporter affiche sur son t-shirt que son cœur bat pour le Mouloudia, tenant du titre du championnat d'Algérie, sauf qu'on se trouve à Bab el-Oued, repeinte aux couleurs — rouge et noir — de l'Union sportive de la médina d'Alger (USMA), grand rival, et, à quelques jours de la finale de la Coupe de la confédération, en ébullition. Un acte de bravoure qui semble épater le fin limier. L'enfant, lui, est d'un flegme…
Des paniers à salade, du même bleu que les uniformes, sont quotidiennement garés dans les rues adjacentes aux grandes artères. La ville est une gigantesque nasse en dormance.
La répression s'exerce sans relâche : commencées pendant le Hirak, les arrestations continuent. Les prisons sont pleines de journalistes et militants, mais aussi de personnes non politisées ayant exprimé ou simplement relayé une critique des autorités sur les réseaux sociaux. Les menaces combinées de l'emprisonnement et de l'interdiction de quitter le territoire sont de puissants bâillons.
« Nous ne sommes pas des martyrs, me dit Sofiane en chassant des cristaux de sucre de la table du café. Nous aussi on veut vivre, circuler… » C'est à cet instant que je comprends qu'il n'est plus journaliste. « Tu te rends compte que, du jour au lendemain, on peut se voir confisquer son passeport ? » L'interdiction de quitter le territoire est l'un des arguments les plus efficaces que les autorités algériennes aient mis en place pour éteindre le jeu social. Les titres de presse nationaux ont vu leur périmètre d'intervention réduit à ce qui est acceptable par le pouvoir. Beaucoup ont fermé ou se sont vidés de leurs journalistes, remplacés par des communicants.
« De toute façon, il n'est plus possible de réaliser un reportage. » Pour écrire un article sur les effets de l'inflation sur les ménages, par exemple, m'expose Sofiane, il se serait rendu dans un marché d'un quartier populaire. Il aurait interviewé une femme qui fait ses courses. Dans la minute, un agent de police l'aurait apostrophé. Sofiane lui aurait dit qu'il est journaliste. Le flic lui aurait demandé sa carte de presse et l'accréditation de son journal, obligatoire pour couvrir tout sujet sur le terrain, et lui aurait intimé de circuler le temps qu'il procède aux vérifications. Ce dispositif exclut a fortiori de travailler avec tout média étranger, dont les accréditations ne sont plus renouvelées ni délivrées par le ministère de la communication qu'au compte-gouttes opaque et aléatoire depuis 2021.
Lui prépare son dossier d'émigration. Il ne pleure pas la mort de sa profession : il la dit « en pause ». « Chaque pays du monde est en proie à ses propres batailles pour préserver ses espaces de démocratie… En France aussi, ils y sont confrontés…, analyse-t-il. Nous, ici, on est dans un moment de fermeture. On ne peut plus écrire. Alors on n'écrit plus. Et ce n'est pas grave. Ça reviendra. On est jeunes. »
D'autres franchissent le cap de l'exil sans dossier. Alors que je dévale un escalier qui raccourcit le serpentin de ruelles d'El-Biar, ce quartier garni de palais mauresques aux allures de folies, à l'ombre de palmiers et d'exubérants bougainvilliers, je me fais rattraper par un jeune homme tout en agilité, qui me demande de lui indiquer l'hôpital Debussy. La discussion est lancée.
« Tu vois, ça ? dit-il en désignant du plat de la main son bas de jogging bleu lâche retenu par une ceinture enroulée autour de la taille, et des pieds nus dans des sandales en plastique, hors saison. Ce sont des habits d'Algérien. Et moi, je ne veux pas les porter toute ma vie. » Dans une darja1 que je devine volontairement pourvue de français pour faciliter ma compréhension, le gaillard au regard vert dans un visage mat se raconte : « Anaya harrag ! Je suis parti par la mer, lance-t-il non pas bravache, mais désabusé. Mais ils m'ont pris. Et me revoici. Mais inch'Allah, je repars bientôt. »
Alors que leur flot avait connu un fléchissement en 2019, où ils étaient 5 000 à rejoindre l'Europe, les harraga, ces émigrés clandestins, qui « brûlent » leur passeport et les frontières, sont de nouveau légion : plus de 54 000 Algériens ont gagné l'Europe par la mer entre 2020 et 2024, en faisant la cinquième nationalité clandestine, d'après l'Organisation internationale pour les migrations. Frontex en dénombre 8 496 de janvier à octobre 2025 sur l'axe Algérie-Espagne.
Eux ont filmé leur traversée aux allures de promenade en mer dans une vidéo rapidement devenue virale : sept gamins en short qui ont rallié Ibiza dans une embarcation de plaisance volée dans les environs d'Alger, en septembre 2025. Le film du succès.
Pour Manel*, la question n'est pas de rester ou partir, mais de concilier aspirations personnelles et champ local des possibles. Grandie à Batna, dans l'est du pays, issue de la classe moyenne-moins, cette jeune trentenaire s'est hissée de son creuset à la force de son intellect. Majore de sa promotion, elle a pu décrocher un poste d'enseignante à la faculté. Elle vit en colocation, dans l'hypercentre d'Alger, avec deux autres jeunes femmes, venues, comme elle, d'autres régions du pays.
Partager un appartement entre femmes – outre l'aspect indéniablement économique dans une capitale en proie à une double crise : du coût de la vie et du logement – est le meilleur alibi pour vivre son émancipation. Seules, elles seraient l'objet d'une suspicion automatique, qui les rendrait vulnérables – la mémoire du pogrom contre elles à Hassi Messaoud2 en 2001 le rappelle. La pression sociétale en fait une échappatoire, toutefois à durée déterminée. Le mari à la clé reste le schéma tout tracé.
Sans le remettre en question, Manel, assise sur un banc en pierre du square Sofia, îlot de verdure entre la Grande Poste et la mer, confie se sentir de plus en plus exigeante sur la question. « Je ne veux pas d'un homme qui me dicte ma conduite. J'ai un travail, des amis, des centres d'intérêt. Il devra partager les miens et m'apporter les siens : la vie à deux, c'est une construction commune. » Quand elle dit cela, elle mesure dans le même temps la distance d'avec le dernier spécimen rencontré : « Un beau gosse, rajel, viril, tu vois ? » Je vois. « Il était dans la sécurité militaire. » Mais elle tique rapidement : « Il voulait me raccompagner chez moi. Voir où j'habite. » Et ça, ce n'est pas bien, lui demandé-je ? « Non. Avant que je comprenne ce qui m'arrive, il serait devenu mon censeur. Il aurait fait de ma vie une ligne droite : du travail à la maison, dans sa voiture. » Qu'a-t-elle fait ? « J'ai bloqué son numéro. Normal. »
Manel est la première à me parler du saroukh, cette « fusée » qui t'emmène haut : une substance bon marché, facile d'accès et d'usage. Hautement addictive, elle provoque lésions neuronales et dommages osseux. Ses classes en sont pleines, me dit l'enseignante.
Cette drogue qui fond sur la ville, c'est de la prégabaline, un médicament antidiabétique et antiépileptique, qui à forte dose est euphorisant. Une étude effectuée par le centre de toxicologie du centre hospitalier universitaire de Bab el-Oued, publiée en novembre 2025, note un usage détourné croissant de la prégabaline en particulier chez les femmes, dans la tranche d'âge 18-25 ans3. Réduite en poudre, elle se sniffe. D'autres modes d'administration existent, jusqu'au plus ritualisé : en fixant son reflet dans un miroir, pour s'observer monter.
Après cette discussion, j'identifierai plusieurs de ses usagers. Notamment une jeune, aux sourcils orange électrique. Avec son teint et ses yeux clairs, l'effet est réussi : c'est une beauté. On ne saura pas si ses cheveux, enserrés dans un foulard noir, sont de la même teinte. Assise au bord de l'eau avec son petit copain, dans le recoin d'une digue de rochers, à Kitani, la plage de Bab el-Oued, elle m'aborde tout en douceur. La discussion en darja dérive sur leur mariage, programmé ou rêvé, je ne saisis pas bien. Mais quand on parle bébé et que je dis à la fille qu'il n'est pas obligatoire, son regard planant et son sourire s'allument.
Je croiserai les amoureux à une autre reprise au cours de mon séjour, ailleurs dans la ville, et nous nous saluerons comme de vieilles connaissances n'en croyant pas leur chance de se revoir.
La gare routière de Caroubier, dans la commune de Hussein-Dey, donne une image dynamique du secteur des transports. L'emplacement des taxis ressemble à une immense foire : ça alpague le voyageur, ça discute tarifs – « Combien tu paies ? », ici c'est le taxi qui pose la question, avant d'ouvrir la portière –, ça crie et ça se bouscule pour être le premier à partir en course, et à revenir dans cet essaim inépuisable d'affaires à faire. Située à proximité d'Alger et de ses 4 millions d'habitants, la gare accueille quotidiennement plusieurs dizaines de milliers de voyageurs, attirés par ses plus de mille dessertes dans le pays entier.
« Avant d'être taxi, j'étais laborantin, dans un labo privé, dans les hauteurs. J'adorais mon métier ! C'est quelque chose de faire un métier par passion ». A ce moment-là, sans que ses mains quittent le volant, le chauffeur se tourne vers moi, guette un assentiment. « J'étais seul, avec ma paillasse, mes tubes à essai, mes solutions… On faisait société », grand sourire vers moi.
Nasser* a été précarisé par le manque de produits et de matériel, à la suite des restrictions à l'import et à l'augmentation des taxes décrétées par le gouvernement algérien en 2018. Celui-ci tentait alors de ramener à l'équilibre une balance des paiements plombée par la facture des importations. Cette mesure a impacté les échanges commerciaux entre l'Algérie et ses partenaires, provoqué des ruptures d'approvisionnement dans certaines filières ainsi que la cessation d'activité des entreprises et commerces les plus directement concernés par les familles de produits interdites.
« On pouvait recevoir un prélèvement un jour, mais manquer de solutions chimiques pour l'analyser. On le conservait au frais, et on attendait que les produits arrivent. Ça pouvait durer des jours. Pendant ce temps, on ne travaillait pas. » Le laboratoire a fini par rompre tous les contrats d'embauche : « Il ne nous payait plus qu'en liquide, de la main à la main. Mais on n'avait plus de couverture sociale. Et à ce moment-là, j'ai eu un enfant. » Leur premier, avec son épouse. Malheureusement, le bébé naît avec une malformation de l'estomac, qui nécessite une intervention immédiate et des soins réguliers. Nasser doit retrouver rapidement une situation. Il se fait embaucher comme chauffeur de taxi à l'hôtel Ibis Aéroport, situé à Bab Ezzouar, dans la banlieue est d'Alger.
Mais un beau jour, il trouve porte close. « L'hôtel avait fermé. Ils sont partis, comme ça, dit-il en faisant claquer ses doigts, sans quitter la route des yeux. On n'a jamais su pourquoi. » « Ils », c'est le groupe Accor, qui s'est désengagé du marché algérien, et a fermé trois établissements en deux mois, en 2025, sans annonce, alimentant toutes les rumeurs. « Il n'y a rien à faire, c'est là-haut que ça se décide », dit-il en pointant le ciel sans pour autant désigner le bon Dieu. Depuis, Nasser le taxi roule et fait son beurre, mais avec une pointe d'amertume : « En Algérie, tu ne fais pas ce que tu veux : tu t'adaptes. »
S'il est une constante, c'est le lien minéral qui lie les Algérois à leur ville. Une fierté de la voir admirée. Car si elle n'est plus tout à fait blanche, en témoignent, pour celles encore debout, les façades d'une Casbah roussies par le sable que le Sirocco charrie – des siècles de couches de sédiments qu'aucun ravalement ne contrarie –, Alger la Bahdja, la Joyeuse, continue de distribuer petits et grands cadeaux et de s'offrir aux sens dans une splendeur non démentie.
* Tous les intervenants dans cet article ont été anonymisés.
1La langue arabe populaire.
2Cette ville pétrolière située à 800 kilomètres d'Alger attire une main-d'œuvre nombreuse, dont des femmes célibataires, divorcées et veuves. Le vendredi 13 juillet 2001 au soir, galvanisée par le prêche d'un imam les accusant de pratiquer la prostitution, une foule d'environ trois cents hommes s'élance dans une quête d'« épuration » de la ville et lynche une centaine de femmes et d'enfants. Les victimes sont mutilées, torturées, violées, enterrées vivantes… Sur une quarantaine d'hommes inculpés par la justice, six sont placés en détention et trois seront condamnés.
3« Profil de consommation de la prégabaline chez la population féminine de la région centre de l'Algérie entre le 01 janvier 2021 et le 31 mai 2025 » in Toxicologie Analytique et Clinique, volume 37, Issue 3, Supplément, novembre 2025).
Omar Alsoumi est cofondateur et porte-parole du collectif français Urgence Palestine, sous le coup d'une menace de dissolution. Dans Enfant de Palestine, en librairie le 28 janvier, il raconte son histoire et celle de sa famille palestinienne, ses engagements, notamment pour l'écologie, et pour les droits de son peuple.
Dans l'extrait que publie Orient XXI, il revient sur la répression qui frappe ceux qui luttent pour la libération de la Palestine. Le 6 mai 2026, il sera jugé pour « apologie du terrorisme ».
Un vendredi soir de la fin mai 2025, en sortant du parking où j'ai garé ma Dacia familiale, ma carte bancaire est rejetée lorsque je veux régler. Je tente avec celle de mon compte joint, idem. Je consulte l'application du Crédit Agricole, elle est inaccessible. Je crois à un piratage de mon compte, mais cela n'explique pas que ma carte bancaire de la Banque Postale soit également rejetée. J'en déduis que c'est l'automate du parking qui est défaillant. Je me rends le lendemain à la première heure à un guichet du Crédit Agricole, où le jeune employé m'informe qu'un problème est survenu sur mon compte. Le directeur de la banque m'indique qu'il s'agit d'un problème relevant du siège, qui ne répondra pas avant le mardi suivant. Je vais à la Banque Postale, où est ouvert notre compte joint. La guichetière se montre beaucoup plus directe. Elle me désigne son écran, sur lequel figure un gros encadré rouge : « Votre client fait l'objet d'une mesure de gel des avoirs, aucune opération ne peut être effectuée. »
J'appelle mon avocate, qui effectue une recherche rapide et me confirme : un décret a été publié dans la nuit. Il stipule :
Les fonds et ressources économiques qui appartiennent à, sont possédés, détenus ou contrôlés par M. Omar SOMI, alias M. Omar AL SOUMI, né le 29 octobre 1981 dans le 14e arrondissement de Paris (75), dirigeant du groupement de fait « Urgence Palestine », ainsi que les fonds et ressources économiques qui appartiennent à, sont possédés, détenus ou contrôlés par des personnes morales ou toute autre entité elles-mêmes détenues ou contrôlées par M. Omar SOMI, alias M. Omar AL SOUMI, ou agissant sciemment pour son compte ou sur instructions de celui-ci, font l'objet d'une mesure de gel des avoirs pour une durée de six mois à compter de la publication du présent extrait au Journal officiel de la République française. La mise à disposition, directe ou indirecte, ou l'utilisation de fonds ou ressources économiques au profit de cette personne et des personnes morales ou de toutes autres entités qu'elle contrôle, détient ou qui agissent sciemment pour son compte ou sur son instruction sont interdites pour une durée de six mois.
Ouf. Ce charabia est long. Je le trouve drôle.
Je suis un peu sonné, mais je prends ces nouvelles avec le sourire. Cet acharnement est stupide et dérisoire. Stupide, car rien ne nous fait peur depuis que nous avons vu, jour après jour, des enfants calcinés dans les bras de leurs parents en pleurs. Comment pourrions-nous encore avoir peur ? Dérisoire, car le gel des avoirs dont il est question concerne mon compte personnel au Crédit Agricole avec un montant créditeur de 0,40 euro, et mon compte joint débiteur en cette fin de mois de père de famille nombreuse. Toutefois, dans la société où nous vivons, ne pas pouvoir utiliser de carte bancaire s'apparente à ne pas posséder de carte d'identité. Un casse-tête et un handicap lourd. Pour percevoir mon salaire, j'ai dû écrire à la direction générale du Trésor afin qu'elle en autorise la réception par ma banque. Tous les mouvements sur mon compte sont bloqués — sauf ceux autorisés expressément par les agents du ministère de l'économie et des finances. Je suis comme sous curatelle. Les voies de recours juridiques sont vaines : la loi est très claire, le ministère de l'intérieur peut sans jugement ni justification geler les avoirs de toute personne ou organisation. Motif : lutte antiterroriste.
Le fait que je fasse partie des dirigeants d'Urgence Palestine suffit à mobiliser une loi antiterroriste pour priver ma famille de ses moyens de subsistance et nous mettre sous des restrictions ultra-sévères.
Dès le début, le ministre de l'intérieur a voulu inscrire la dissolution d'Urgence Palestine dans la lutte contre ce qu'il appelle « l'entrisme des Frères musulmans ». J'ai souvent travaillé avec des personnes proches ou issues de cette mouvance. Je les plains pour toute la violence qu'elles subissent. Torturées à mort en Égypte alors que leur mouvement a gagné les seules élections démocratiques du pays, étranglées en France malgré tous les compromis réalisés. Leurs réseaux sont en total retrait de la mobilisation actuelle, contrairement à 2009, quand nous avons connu les plus importantes manifestations pour la Palestine de l'histoire du pays. Et en l'occurrence, Urgence Palestine, qui accueille cordialement toutes les forces qui partagent sa plateforme politique et ses valeurs, ne compte pas dans ses rangs de représentants de cette tendance parmi d'autres de l'espace social et politique musulman. Ce sont les Émiratis qui dans le monde arabe sont devenus les fers de lance de la lutte contre les Frères musulmans. On ne peut exclure que leur action ait influé sur le candidat potentiel Retailleau. Ce qui est sûr, c'est que le lobby pro-israélien Elnet est à l'initiative du meeting « Pour la République, la France contre l'islamisme ! » durant lequel, quelques semaines avant l'attentat islamophobe de La Grand-Combe1 le ministre de l'intérieur a proclamé : « À bas le voile ! », tandis qu'une autre intervenante appelait à « s'armer physiquement ». Ces propos ne sont-ils pas une incitation à la haine et à la violence contre les musulmanes et les musulmans ? La réponse ne fait pour moi aucun doute.
(…)
5 novembre 2025. Je me suis réveillé vers 5h30, c'est encore un peu tôt pour la prière de l'aube. J'ai regardé d'un œil endormi les nouvelles sur mon téléphone : Zohran Mamdani a gagné les élections à New York. Voilà une nouvelle qui fait plaisir. Je somnole encore quand des coups violents font trembler la maison familiale. Il est 6h09. J'ai tellement de chance, je suis plein de gratitude : j'ai une famille que j'aime, une épouse belle, forte et brillante, des enfants vifs et curieux, nous habitons une maison avec un grand jardin à l'entrée du domaine naturel où nous avons notre ferme. Ma vie est celle d'un grand privilégié. Ce n'est pas parce que je m'ennuie ou que mon esprit est troublé que je milite contre le sionisme et le colonialisme, pour la libération de la Palestine. C'est parce que c'est ainsi que je conçois la responsabilité de notre génération.
Quand la police débarque à la maison, je ne ressens pas une once de peur, mais fais preuve d'une attention lucide autant que faire se peut : protéger notre intimité, veiller à la sécurité de nos enfants, préserver la dignité de notre foyer. Nous étions préparés à ce risque. Nous en avions beaucoup parlé avec mon épouse et les enfants après les vagues répressives du printemps qui annonçaient l'intention du gouvernement de dissoudre Urgence Palestine. Les forces de l'ordre étaient déjà venues à quinze, en mon absence, de nuit, terrorisant ma famille. C'était juste avant que mes comptes ne soient gelés. Perquisitions, gardes à vue, assombrissent depuis longtemps le quotidien de nos luttes antiracistes et anticoloniales, et de plus en plus celui des luttes sociales et écologistes. Près de 500 personnes ont avant moi subi la violence d'être accusés d'apologie du terrorisme par le pouvoir français aligné sur son allié israélien. Dès le 10 octobre 2023, une circulaire du ministre de la justice appelait les procureurs à « une réponse pénale ferme et rapide » à l'apologie du terrorisme, qu'il définissait comme « la tenue publique de propos vantant les attaques [du 7 octobre 2023], en les présentant comme une légitime résistance à Israël ». Nous étions prévenus. Nous avons passé ces deux années de lutte à trouver les mots qui nous permettraient de défendre la légitimité de la résistance anticoloniale sans donner au gouvernement les moyens de nous écraser à bon compte.
Notre collectif Urgence Palestine, fondé après le 7 octobre 2023, n'a pas pris position sur les événements des premiers jours suivant le début de cette bataille du Déluge d'Al-Aqsa. Par-delà les actions militaires de ces jours pleins de brouillard de guerre et de propagande, subsiste une incompréhension entre l'espace occidental et l'espace arabe qu'il convient de lever : ce qu'on appelle la « bataille du Déluge d'Al-Aqsa » dans le monde arabe, c'est l'ensemble de cette période de deux ans. Le Déluge d'Al-Aqsa inclut ces longs mois de guerre génocidaire visant à détruire la résistance palestinienne et sa base sociale, cette lutte farouche de tout un peuple pour déjouer les plans de la machine de guerre coloniale et cette mobilisation sans frontières pour la libération de la Palestine.
Dès les premiers instants de la perquisition, mon jeune fils a pu rejoindre mes filles à l'étage sans être trop exposé à la brutalité des allées et venues de cette brigade armée dans notre foyer. La perquisition n'a pas trop duré, mon téléphone a été saisi avant d'être mis sous scellé. Comme mon ordinateur, et avec lui la version originale du manuscrit de ce livre, balancé dans l'armoire du commissariat en attendant mon jugement.
(…)
Ce matin nous offre un somptueux lever de soleil sur le chemin du cachot. Si on jauge une civilisation à l'aune de ses prisons, alors la France croupit dans un crépuscule délabré et puant. Nous sommes jusqu'à cinq dans une cellule qui compte quatre maigres matelas à même le béton et trois couvertures usagées. Les toilettes débordent d'une nuée pestilentielle, collante et âcre. Ce commissariat est fait pour humilier. Comme la répression vise à faire peur et douter. J'oscille entre gravité et détachement amusé. Ce n'est pas juste et c'est violent ce que ma famille, mes camarades et moi subissons. Cependant, il est dérisoire et ridicule que la France s'en prenne de façon aussi grossière à des personnes qui ne font que défendre le droit d'un peuple à vivre libre sur sa terre. Nous faisons face à une oppression inacceptable. Néanmoins, ce n'est rien par rapport aux sacrifices des résistants qui sont nos références. Nous sommes en France.
En Palestine occupée, dans les geôles coloniales, nos frères et sœurs détenus le sont sans procès, sans avocat, soumis à la torture, aux pires sévices et privations. Le Parlement israélien s'apprête à voter un texte de loi permettant d'infliger la peine de mort aux prisonniers palestiniens. Avant même cela, depuis le 7 octobre 2023, plus de 80 prisonniers sont tombés en martyrs en détention. Chacun a un nom, une histoire, une famille. C'est sans doute d'eux dont il faudrait parler ici. Toutefois, beaucoup ont besoin de figures d'identification plus proches pour se sentir concernés, alors j'essaie de faire le trait d'union entre toutes ces histoires : nous sommes ici de petits résistants élevés par les grands résistants qui sont là-bas. En France, je suis avec des prévenus de droit commun : des personnes qui, selon les cas, ont braqué, cambriolé, conduit en état d'ivresse, trafiqué de la cocaïne ou sont sans papiers. Il y a une femme aussi, dans une cellule solo dans notre aile mixte. Elle a mis un coup de couteau à son compagnon violent.
(…) Une expertise psychiatrique a été exigée avant de m'envoyer au tribunal. Je ne suis pas fou, plutôt mature et raisonnable même, à en croire le médecin d'origine roumaine qui a fui la dictature quelques décennies avant d'être réquisitionné pour m'examiner. Il me parle de Gandhi et de Ceaușescu. Je ne lui parle ni de Macron ni de Retailleau. Je préfère citer Jésus, Issa, le plus illustre des enfants de Palestine. Voilà une heure plutôt plaisante parmi celles passées au trou. Lors des auditions, j'ai choisi de garder le silence. Ce sont les conseils de mon avocate et le fruit de l'expérience accumulée de nos luttes. Quand l'officier de police judiciaire me montre la vidéo d'un extrait tronqué de mon discours lors d'une manifestation de novembre 2024, je n'ai rien à déclarer.
J'aurais tant à dire, à expliquer, à détailler. Mais ce n'est pas le moment, pas le lieu, pas le cadre. Si nous étions à égalité dans un échange sincère, peut-être pourrais-je le lui faire comprendre. Mais ce n'est pas de lui ni de moi dont il est question ici. Nous sommes les acteurs du face-à-face inégal entre un État qui souhaite anéantir la résistance anticoloniale et ce peuple parmi les peuples, en lutte contre la tyrannie et pour la libération. Je m'amuse de cette situation.
Je le regarde en souriant. C'est l'expression d'un enfant de Palestine plein de confiance, empli d'une paix joyeuse et enjouée. Il note à plusieurs reprises sur le procès-verbal de l'audition : « Le prévenu sourit », « Le prévenu fait un large sourire ». C'est là encore un de ces échos entre notre infime résistance et la grandeur de notre héritage. L'officier de police ignore sans doute qu'en 1957, accusée de terrorisme, la résistante algérienne Djamila Bouhired2, à la sentence du juge français qui lui annonce sa condamnation à mort, a répondu par un immense éclat de rire.
Je suis un tout petit, juché sur les épaules de géants. Je ne signe pas le PV, considérant que la mention de ces sourires pourrait être prise pour un affront par le juge — un signe de cette désinvolture que les profs nous reprochaient au collège pour mieux nous punir. Il ne s'agit pas de cela, c'est infiniment plus profond, et peut-être indicible. Au fond, nous savons ce qu'ils ne savent pas, nous avons ce qu'ils n'ont pas. Et nous serions heureux de tout partager si seulement ils renonçaient comme nous à vouloir prendre ce qui nous est confié, mais ne nous appartient pas.
Je vais être jugé pour avoir fait l'apologie de la révolution décoloniale. (…) Lors d'un discours sur un camion dans une manifestation en novembre 2024, j'ai parlé d'amour et de fraternité sans frontières, de notre exigence de droit et de justice. Dans cette manifestation et tant d'autres, j'ai dit que nous étions résolument les héritiers des luttes anticoloniales pour l'indépendance, de celles et ceux qui ont caché les juifs durant la Seconde Guerre mondiale, résisté au nazisme et au fascisme. J'ai fait l'éloge de nos révolutions passées et à venir. En deux années de mobilisation, j'ai parlé dans des dizaines d'événements, manifestations, conférences, débats, interviews. Je n'ai pas su consigner toutes ces phrases, ces arguments, ces faits, témoignages, analyses. Ce qui m'est reproché consiste en une phrase, détachée de tout contexte, suspendue entre les guillemets de l'accusation, entre des articles numéro xy alinéa lambda du Code pénal. En effet, j'ai lancé : « Est-ce qu'on est d'accord pour continuer d'être ce déluge, ce Déluge d'Al-Aqsa, qui partout à travers le monde, inonde les rues, inonde les âmes, inonde les consciences, ce déluge qui déborde, ce déluge qui amène l'eau de la vie et qui fait pousser les graines de la résistance et de la libération ? ». Cette phrase semble remplir les critères de ce que le ministère de la justice français aurait à me reprocher. Pour ma part, je récuse le jugement d'un régime politique complice du génocide de mon peuple, qui continue à livrer des armes et à offrir l'impunité aux criminels de guerre sionistes.
1NDLR. Le 25 avril 2025, Olivier Hadzovic tue de 57 coups de couteau Aboubakar Cissé, un Malien de 22 ans, dans la mosquée de la Grand-Combe dans le Gard. Olivier Hadzovic a signé son acte dans une vidéo à la suite de son crime où il profère des propos islamophobes.
2Résistante algérienne, arrêtée par l'armée française, torturée, elle sera condamnée à mort en 1957, elle sera graciée par le général de Gaulle.
Onze jours après le départ de Zine El-ABidine Ben Ali en Tunisie, plusieurs associations égyptiennes appellent à descendre dans la rue, malgré l'état d'urgence en place depuis 1981. Les manifestants réclament dans un premier temps plus de droits économiques, sociaux et politiques, sous le slogan « Pain, liberté et justice sociale » (‘Aich, horreya, ‘adala egtima'iya). Mais très vite, ils demandent à leur tour la chute du régime de Hosni Moubarak, installé depuis près de 30 ans.
Contrairement à la Tunisie, le départ de la révolution égyptienne n'est pas spontané. La date du 25 janvier est symbolique : c'est la fête de la police, en hommage aux forces de l'ordre qui avaient tenu tête, en 1952, aux troupes d'occupation britanniques. Cinquante-neuf ans plus tard, la police est devenue le symbole de la répression du régime. Sa violence est illustrée par le cas de Khaled Saïd, 28 ans, battu à mort par deux policiers à Alexandrie, en juin 2010. Son comité de défense « Nous sommes tous Khaled Saïd » (Kollena Khaled Saïd) est signataire de l'appel du 25 janvier, ainsi que le mouvement « Kefaya » (Assez), formé en 2004, ou encore le Mouvement des jeunes du 6 avril, constitué après les grèves ouvrières de 2008. Car ce sont autant l'État policier, le clientélisme que la politique économique néolibérale du régime de Moubarak que les manifestants dénoncent.
La vague de révolte touche tout le pays. Au Caire, elle se concentre place Tahrir où les manifestants campent jour et nuit. Les Ultras — supporters de football organisés et habitués aux affrontements avec la police — viennent les soutenir, notamment contre les baltagiya, des bandits à la solde du pouvoir.
Le 11 février 2011, Moubarak, lâché par l'armée qui n'appréciait pas que les proches du président lui disputent l'économie du pays, abandonne son poste. Les manifestants scandent « Le peuple et l'armée ne font qu'un » (Echa'b wel guich, id wahda), tandis que le Conseil suprême des forces armées (CSFA) annonce assurer la transition jusqu'aux prochaines élections législatives et présidentielle. Mais l'État profond reste en place.
La lune de miel sera de courte durée. Les tensions reprennent entre armée et civils qui craignent un régime militaire. En témoignent les événements de Maspero, siège de la télévision officielle, où une foule de manifestants est violemment réprimée le 9 octobre 2011. Le bilan sera de 25 morts et plus de 300 blessés.
Les législatives se tiennent entre fin novembre et mi-janvier 2012. La confrérie des Frères musulmans, clandestine sous Moubarak mais implantée dans la société grâce à son réseau caritatif, fonde le Parti liberté et justice (PLJ). Elle obtient 47 % des suffrages.
Le PLJ présente Mohammed Morsi à la présidentielle de mai 2012. Ce dernier affronte au second tour Ahmad Chafiq, général et dernier premier ministre de Moubarak et l'emporte de justesse avec 51 % des suffrages, grâce à l'appui d'une partie de la gauche et des libéraux.
Mais les Frères musulmans ont du mal à conforter leur assise politique, d'autant qu'ils ne cherchent pas à maintenir les alliances qui ont permis à Mohamed Morsi de gagner. Ils se heurtent aux résistances des militaires et du secteur juridique, ainsi qu'à la majorité des médias qui leur reste hostile. Aux premiers, ils concèdent une large autonomie notamment financière, même si Morsi a limogé en août 2012 le maréchal Tantawi, chef du CSFA, pour nommer à sa place un certain Abdel Fattah Al-Sissi. Avec les magistrats, un bras de fer est engagé, et le président est accusé de vouloir évincer tout contre-pouvoir et de « frériser l'État ».
La crise économique aigüe et les pénuries alimentent le mécontentement de la population. Les manifestations reprennent, avec de violents affrontements entre pro et anti-islamistes. Elles culminent avec l'appel du 30 juin 2013 à destituer Morsi. Si cette manifestation reflète le rejet des islamistes, la manipulation par l'État profond n'y est pas étrangère.
Cette fois, l'armée impose un ultimatum au président élu, sommé de se plier à « la volonté populaire ». Le 1er juillet, Morsi est destitué et arrêté. Une vague de répression terrible s'abat sur ses partisans, notamment place Rabaa Al-Adawiya où plus de 800 de ses partisans sont massacrés le 14 août. La confrérie est dissoute et ses membres sont arrêtés et jugés de manière expéditive. Les peines de morts sont prononcées par centaines.
Sissi est désormais à la tête du pays. L'alliance qui s'était forgée le 30 juin se disloque. Depuis, toute voix dissonante est interdite, qu'elle vienne des journalistes, des militants des droits humains ou des artistes.
La dernière révolte a réussi ce qu'aucune mobilisation précédente n'était parvenue à accomplir depuis l'instauration de la République islamique : convoquer simultanément l'ensemble des strates sociales, géographiques et générationnelles qui, au cours des dernières années et à différents moments, s'étaient mobilisées, mais séparément. Retour en cartes sur les différentes étapes de cette mobilisation, marquée par une répression d'une violence extrême de la part du régime.
Face aux sources limitées d'information, cette analyse repose principalement sur l'exploitation de données issues des réseaux sociaux (Telegram, Instagram, X), ainsi que sur des entretiens et échanges conduits avec des personnes présentes en Iran ou qui en sont récemment revenues.
À la fin de l'année 2025, le toman s'effondre, les prix s'envolent, et le bazar de l'électronique et de la téléphonie de Téhéran se vide (Alaeddin, Charsou Mall et le Grand Bazar). Ces commerçants sont les premiers, le 28 décembre 2025, à baisser le rideau et à descendre protester dans les allées du Bazar. La grève est rapidement suivie par d'autres marchands.
Politiquement, l'identité de ceux qui protestent est importante. Historiquement conservateurs, souvent religieux, les bazaris sont peu enclins à la contestation politique. Ils avaient été le fer de lance de la révolution de 1979. Depuis, ils entretiennent des liens de loyauté structurels avec l'État. Leur mobilisation signifie que l'État n'est plus en mesure d'assurer sa fonction minimale : faire tenir l'économie.

Dès l'après-midi du second jour, le 29 décembre, la contestation passe du Bazar aux rues de Téhéran où des cortèges se forment. Les manifestants scandent « Âzâdi ! » (Liberté) et « Mort au dictateur », faisant glisser la mobilisation vers des revendications politiques. De premières manifestations éclatent en province, à Zanjan (ville turcophone à l'ouest de Téhéran), Qeshm (île du sud de l'Iran) et Hamedan (grande ville de l'Ouest iranien, avec une population turcophone, kurde et persane).
Au troisième jour, la contestation se diffuse dans les grandes villes du pays : Mashhad, Karaj, Yazd, Kermanshah, Shiraz, Ispahan, en particulier dans leurs bazars (fer, textiles, meubles, fruits et légumes). La classe moyenne inférieure des centres-villes, appauvrie par une inflation hors de contrôle, est la première à rejoindre le mouvement. Avec des salaires avoisinant les 90 dollars (77 euros) mensuels, et des prix alimentaires en forte hausse, les ménages les plus modestes ont atteint un point de rupture.
Le 31 décembre, la contestation se diversifie socialement avec l'arrivée d'étudiants, notamment ceux des universités Amir-Kabir et Sharif à Téhéran, de l'université technologique d'Ispahan, de l'université de Yazd et de l'université Khayyam de Mashhad.
À partir du 1er janvier, les villes petites et moyennes (entre 10 000 et 100 000 habitants) rejoignent la contestation. C'est principalement le cas dans les petites villes marginalisées du Zagros, la chaine montagneuse traversant le pays du centre-sud vers l'ouest, qui deviennent des foyers majeurs de mobilisation en raison de la régularité et de l'intensité des manifestations. Ce phénomène est particulièrement visible dans le Lorestan (Lordegan, Kuhdasht, Azna), Ilam (Abdanan), Kermanshah (Eslamabad-e gharb), Fars (Marvdasht, Arsanjan), Chaharmahal et Bakhtyari (Farsan), Hamedan (Nahawand), où l'économie locale repose sur un tissu mélangeant agriculture, industrie et petit commerce. Leur tissu social est souvent religieux et conservateur, traditionnellement en retrait lors de cycles de contestation, comme « Femme, vie, liberté » (FVL), en 2022–2023. Leur entrée inaccoutumée dans les manifestations a été très médiatisée sur les réseaux sociaux et a contribué à inciter d'autres catégories sociales à rejoindre un mouvement de plus en plus politique.
C'est dans ces strates que l'État venait traditionnellement trouver sa base sociale et idéologique lors des élections ou d'évènements nationalistes ou religieux. C'est également là qu'il puise ses forces de sécurité (police, milices, Gardiens de la révolution et armée). Pendant longtemps, il était même prestigieux au Lorestan de compter un membre de sa famille dans les forces de sécurité. Autrement dit, celles-ci présentent un profil socioculturel proche de celui d'une partie des manifestants. Toutefois, par le biais des délocalisations territoriales des unités et de l'encadrement idéologique des troupes par la propagande d'État, elles perdent leurs liens de proximité avec les populations locales et demeurent, en apparence du moins, fortement soudées.
Le basculement de ces populations dépasse les seules questions économiques et traduit donc l'effondrement d'un contrat social tacite dans ces régions : loyauté contre protection, emploi et reconnaissance symbolique. Les régions du Zagros figurent parmi les plus touchées par le chômage. Selon le Centre de statistiques iranien, le taux officiel a atteint 12 % en 2023 — probablement très sous-estimé —, contre 8,1 % au niveau national. Quatre des sept régions les plus touchées se trouvent dans « l'arc zagrossien ».
Les 1er et 2 janvier, des quartiers populaires et de classe moyenne de grandes villes où l'on retrouve employés, étudiants, petits boutiquiers, salariés, chômeurs, ouvriers, deviennent le théâtre de manifestations (quartiers de Tehranpars, Narmak, Naziabad, Sadeghieh à Téhéran, Arak, Rasht, Hamedan). Mais les banlieues populaires de Téhéran, actives dans les manifestations de 2019, ne se sont pas mobilisées en masse. La mobilisation ne se limite pas à la jeunesse. Sur de nombreuses vidéos, en particulier dans les milieux industriels et ruraux, on voit manifester des quinquagénaires et sexagénaires, une génération traditionnellement peu contestataire.
Les 2 et 3 janvier, les funérailles de manifestants agissent de nouveau comme des catalyseurs de contestation, en particulier dans les villes petites et moyennes. Le 4 et 5 janvier, les grèves continuent dans le grand Bazar de Téhéran (tissu, or, électronique), et les manifestations s'étendent dans des villes de la Caspienne (Rasht, Lahijan, Sari). Des syndicats de chauffeurs routiers, de retraités et de commerçants, ainsi que des associations d'écrivains, apportent leur soutien aux manifestations. Qu'ils soient formels ou informels, ces réseaux syndicaux constituent une source d'inquiétude majeure pour l'État, dans la mesure où ils ont déjà été, par le passé, à l'origine de mouvements sociaux et de grèves d'ampleur.
Au onzième jour de la contestation, le mercredi 7 janvier, la répression fait 29 morts et 2 217 arrestations selon l'organisation Human Rights Activists in Iran (HRANA). Malgré cette violence, la mobilisation se poursuit et des actions de sabotage ciblent des symboles du régime : des bases de miliciens, des fondations Khomeiny et les sièges des gouvernorats.
Pendant toute cette période, certaines régions demeurent en retrait de la mobilisation. Si les régions kurdes à majorité chiite et de langue kalhor (provinces d'Ilam et de Kermanshah)1, se mobilisent intensément, le Kurdistan et les zones kurdes de l'Azerbaïdjan occidental, dans le nord-ouest, (majoritairement sunnites, de langue sorani ou kurmandji) restent prudentes et sortent peu, alors qu'elles étaient le cœur du mouvement FVL en 2022-2023.
Les partis kurdes, très bien implantés dans les régions à dominante sunnite, sont divisés sur les stratégies à adopter et l'objectif de la contestation. Ils n'appellent donc pas à des manifestations. À l'inverse, dans les régions kurdes à majorité chiite (Ilam, Kermanshah) l'implantation moins forte des partis kurdes, le branchement aux chaines satellitaires persanophones de la diaspora, la cohabitation d'un sentiment nationaliste kurde et iranien, font que ces populations suivent davantage les dynamiques internes à l'Iran central.
Même constat au Baloutchistan, dans le sud-est du pays, qui ne connaît pas de manifestation massive dans cette première phase. Dans ces deux régions, le traumatisme de la répression de FVL est encore très vif : près de la moitié des 551 morts recensés entre 2022 et 2023 (Iran Human Rights) en étaient originaires.
D'autres espaces, comme l'Azerbaïdjan, dans le nord-ouest du pays, et à la population majoritairement turcophone, se tiennent également à distance de la contestation. Nos entretiens suggèrent que la forte visibilité de slogans monarchistes dans les vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux et les chaines satellitaires agissent comme un repoussoir pour nombre de citoyens kurdes, baloutches, arabes ou azerbaïdjanais. À leurs yeux, l'époque des Pahlavi fut marquée par la répression, les inégalités de développement et de richesse à travers le pays et la population, et le déni des identités culturelles.
Le 8 janvier, la contestation entre dans une seconde phase. Les partis kurdes en exil appellent finalement à une grève générale. Elle est suivie massivement par les commerçants de toutes les régions kurdes et soutenue par d'autres grèves dans le pays, selon l'ONG kurde Hengaw et des vidéos parvenues des rues des bazars locaux. Dans le même temps, des dignitaires religieux baloutches déclarent leur soutien à la contestation, entrainant de nombreux Baloutches dans la rue, le lendemain, après la prière du vendredi.
Dans les grandes villes du pays (Téhéran, Karaj, Mashhad, Hamedan, Shiraz, Ispahan), la vague devient massive et transversale. À Téhéran, par exemple, les manifestations ont lieu des quartiers huppés (Za'feranyeh, Shahrak-e Gharb, Sa'adat Abad), aux quartiers de classe moyenne (Vanak, Narmak, Pounak), en passant par les quartiers populaires (Sattar Khan, Naziabad) et la banlieue ouvrière (Eslamshahr). Les appels de Reza Pahlavi sur les réseaux sociaux et les chaines satellitaires viennent sans doute renforcer ces manifestations. Les slogans monarchistes se multiplient au sein des manifestants, sans que l'on puisse en vérifier la proportion exacte.
La mobilisation dépasse alors, par sa diversité, le mouvement vert de 2009, qui avait rassemblé jusqu'à 3 millions de personnes à son apogée2, mais qui était resté principalement cantonné à Téhéran et aux classes moyennes et supérieures. Elle excède également le mouvement « Femme, Vie, Liberté », lequel s'étendait sur un large spectre socio-spatial mais ne comptait, selon les estimations du renseignement militaire israélien (Aman), qu'environ 43 000 personnes dans la rue à son paroxysme. La mobilisation actuelle se distingue enfin par l'implication importante d'une partie des classes populaires et des classes moyennes appauvries, déjà engagées lors des vagues de contestation de 2017 à 2019.
Dans la nuit du jeudi au vendredi 9 janvier (treizième jour de mobilisation), le mouvement devient plus massif. Il est réprimé avec une grande violence. L'État décide alors d'interrompre les communications internationales et internet. Il déploie également des brouilleurs militaires visant à neutraliser les connexions satellitaires comme Starlink. Cette stratégie entend empêcher la coordination des mobilisations et, surtout, étouffer la circulation des vidéos de mobilisation et des preuves de la répression. Cette coupure totale rend difficile la compréhension des évènements qui suivent.
Les rares témoignages et vidéos parvenus entre le 9 et le 16 janvier, dernier jour de mobilisation, font état d'une intensification rapide et simultanée de la contestation au cours des 9 et 10 janvier, particulièrement à la tombée de la nuit. Ils décrivent également de véritables scènes de massacres : tandis que l'État qualifie les manifestants de « terroristes », des mitrailleuses sont installées dans les villes, les miliciens tirent à hauteur de tête et des snipers sont déployés au sommet des immeubles. Téhéran et Mashhad semblent avoir été particulièrement frappées, alors que les informations en provenance des autres régions restent, à ce stade, lacunaires. La circulation de miliciens bassijis à motos la nuit tombée, et l'usage de la terreur par la répression sanglante, semblent avoir mis un terme aux protestations. Pour le moment, du moins.
Le nombre de manifestants tués identifiés par HRANA atteint les 4 251 au 21 janvier 2026, tandis que 9 049 autres victimes potentielles restent à identifier. L'organisation compte également 26 314 personnes emprisonnées, dont certaines risquent la peine de mort. Par ailleurs, Mai Sato, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits humains en Iran, indique qu'une mission internationale devrait être dépêchée afin d'évaluer si les récents faits peuvent relever de crimes contre l'humanité.
Le retour apparent à un statu quo autoritaire ne doit toutefois pas masquer la profondeur des transformations à l'œuvre. L'effondrement du contrat social dans des régions longtemps considérées comme des bastions de loyauté, la politisation accélérée de catégories traditionnellement conservatrices, et l'extension durable de la contestation à l'ensemble du territoire constituent autant de lignes de fracture qui fragilisent les fondements mêmes du régime. L'évolution des semaines à venir, notamment autour des rituels de deuil et de la cérémonie du quarantième jour — qui ont historiquement servi de catalyseurs à de nouvelles mobilisations —, permettra de déterminer si cette séquence s'inscrit dans une temporalité plus longue de crises cycliques, ou si elle ouvre la voie à une recomposition plus profonde du champ politique iranien.
L'Institut d'études pour la sécurité nationale (INSS), proche des milieux du renseignement israélien, et le média iranien Radio Zamaneh, basé à Amsterdam et plutôt situé à gauche, ont chacun mené des analyses quantitatives des slogans scandés lors des mobilisations. Malgré leurs positionnements idéologiques très différents, leurs résultats convergent largement : entre 54 et 65 % des slogans relèvent d'une opposition frontale au régime et à la figure du Guide Khamenei (« Mort à Khamenei », « Mort à la dictature »), sans qu'un projet politique structuré n'émerge pour autant. Cette configuration ne traduit pas seulement un rejet radical de l'ordre existant, mais révèle aussi une impasse, marquée par la répétition de slogans anciens et par l'absence de propositions politiques alternatives.
Ce vide politique contribue à expliquer la place croissante occupée par les slogans monarchistes, appelant au retour de Reza Pahlavi ou exprimant une nostalgie de l'époque du chah. Ceux-ci représentent entre 20 et 27 % des slogans recensés par les mêmes études (« Reza chah, que ton âme repose en paix », « Pahlavi va revenir », « Vive le roi »), une proportion qui semble s'être accrue au fil des jours. Les entretiens montrent par ailleurs que nombre de manifestants, y compris non monarchistes, reprennent ces slogans par mimétisme, faute d'alternative perçue comme crédible, considérant Reza Pahlavi non comme un horizon politique, mais comme une solution transitoire.
Cette dynamique est renforcée par le rôle central des chaines satellitaires de la diaspora et les déséquilibres médiatiques que cela produit. Deux chaines populaires soutiennent massivement Reza Pahlavi et mènent depuis plus d'une décennie, en particulier durant le mouvement « Femme, Vie, Liberté », une intense activité médiatique visant à le présenter comme l'alternative politique la plus légitime. En surmédiatisant sa figure et en donnant à voir le mouvement comme majoritairement monarchiste, ces médias participent à une forme de prophétie autoréalisatrice : certains Iraniens finissent par y croire et à agir en conséquence, contribuant ainsi à renforcer le mouvement.
Ajoutons à cela les tentatives de récupération politique de la mobilisation par des acteurs extérieurs, en particulier Israël, qui soutient de longue date toute initiative susceptible d'affaiblir le régime iranien. Durant la révolte, plusieurs médias israéliens, citant des sources sécuritaires anonymes, ont affirmé qu'Israël menait des opérations clandestines en Iran. Cette idée a été reprise par l'ancien secrétaire d'État américain Mike Pompeo, qui a déclaré : « Bonne année à tous les Iraniens dans les rues. Et aussi à tous les agents du Mossad qui marchent à leurs côtés. »
Cette situation reflète plus largement le désert politique interne produit par des décennies d'appauvrissement du champ politique iranien : assassinats, emprisonnements, interdictions et exils successifs d'acteurs politiques, d'organisations, de syndicats et d'intellectuels ont empêché tout renouvellement idéologique durable. Il faut rappeler enfin qu'en 2024, près de 13 millions d'électeurs ont encore voté pour le candidat ultraconservateur Saïd Jalili, proche du bureau du Guide. Comment penser, dans ces conditions, une transformation politique qui ne fasse pas l'économie de ces segments sociaux encore loyaux au régime ?
1On différencie quatre groupes de langues kurdes en Iran : le kurmanji, parlé autour de Ouroumyeh, dans l'Azerbaïdjan occidental, le sorani parlé principalement dans la province du Kurdistan et de Kermanshah, le hawrami parlé dans les deux mêmes provinces, mais très minoritaire, et le kalhori, parlé dans les provinces de Kermanshah et de l'Ilam.
2Selon Mohammad Ghalibaf, le maire de Téhéran de l'époque.
Malgré la répression, les manifestations s'étendent en Iran. Mais les scénarios de sortie de crise restent incertains et multiples : une intervention militaire étasunienne, le retour du chah souhaité par Israël, l'effondrement interne qui déboucherait sur un chaos ou l'émergence d'un homme fort à l'intérieur du régime.
Depuis près d'un demi-siècle, on annonce comme imminente la fin de la République islamique. Mais jamais jusque-là n'ont été réunies les forces de contestation, souvent contradictoires, qui avaient créé en 1979 un consensus pour renverser le chah. Malgré la répression toujours violente, les révoltes populaires sont incessantes en Iran, mais dispersées sur le plan géographique ou social. Les groupes sociaux se révoltent, chacun à leur tour, autour de revendications ponctuelles et de slogans, sans vraiment inquiéter le pouvoir en place. En 2019, les banlieues populaires s'étaient insurgées contre la hausse de l'essence ; en 2022, les jeunes femmes contre le port du voile ; depuis le 28 décembre 2025, les petits commerçants et les chefs de famille modestes contre l'hyperinflation.
Cependant, cette dernière révolte est très différente des précédentes. Les revendications économiques sont directement liées au fonctionnement, à la structure politique de la République islamique. Le point de départ se trouve dans le rejet par les factions conservatrices du Parlement du projet de budget de l'année 1405 (débutant le 21 mars 2026), présenté le 23 décembre 2025 par le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian.
Cette crise n'est pas technique (le prix de l'essence), ou légale (changer la loi sur le voile), mais touche au fondement du régime : elle concerne les richesses, la corruption, et donc la légitimité des élites au pouvoir. La solution du conflit actuel dépasse donc l'idéologie, les symboles et les slogans contre le guide Ali Khamenei ou en faveur de Reza Pahlavi, le fils du chah destitué en 1979. C'est une crise politique existentielle qu'on ne peut comprendre qu'en regardant concrètement les rapports de force politiques à l'intérieur du pays.
La République islamique a favorisé la construction d'un système politique où les élites et institutions issues du clergé (fondations religieuses) ou de l'appareil sécuritaire (notamment les Gardiens de la Révolution) ont accaparé les richesses du pays et favorisé une économie libérale profitant à une minorité ultra riche, ce qui scandalise la population. Tout changement politique est indissociable d'une révolution économique qui abolirait ces privilèges qui révoltent les Iraniens.
Or, la gestion ploutocratique du pays trouve ses limites, car la crise économique qui écrase les Iraniens fragilise également l'État et remet en cause sa place de puissance régionale. Ainsi, le régime islamique est clairement identifié comme le point faible pour l'État et la population.
Pour éviter cette faillite de l'État et du régime, le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian avait proposé, le 23 décembre 2025, un projet de budget mettant fin aux taux de change multiples et donc à l'octroi des devises au taux de change préférentiel — le taux de change officiel étant de 280 000 rials par dollar, contre 1 400 000 au marché « libre ». Ce taux préférentiel était appliqué aux achats prioritaires. Ces opérations monopolisées par les personnalités et institutions proches du pouvoir depuis des décennies alimentaient une économie parallèle et une fuite massive des capitaux1. Pour appuyer sa réforme devant le Parlement, le président Pezeshkian a signalé, à titre d'exemple, que cette année, sur 12 milliards de dollars attribués pour les importations de produits alimentaires et de médicaments, 8 milliards auraient été détournés en n'important qu'une partie des marchandises pour s'approprier le reste des fonds.
Ce projet de « moralisation » de l'économie allait de pair avec la ratification par l'Iran, en octobre 2025, des conventions internationales sur la transparence des transactions bancaires, afin de ne plus figurer sur la liste noire du Groupe d'action financière (GAFI) qui bloquait les transactions internationales légales du pays. En décembre, la Banque centrale a déclaré avoir fermé 6 000 comptes suspectés de blanchiment d'argent. Une mesure qui a probablement moins touché les personnalités proches du pouvoir que les petits commerçants achetant du matériel électronique à Dubaï de façon peu légale.
Ces projets de réforme financière et les difficultés évidentes du gouvernement pour les imposer ont confirmé l'incapacité du pouvoir en place à gérer l'économie de façon réaliste. Ils ont aussi provoqué la flambée des cours du dollar et la révolte des commerçants, marginalisés par la corruption des élites et dépassés par l'impossible gestion de l'hyperinflation.
La révolte corporatiste des commerçants de Téhéran s'est vite étendue à leurs collègues des petites villes puis à toutes les catégories sociales qui n'avaient cessé de se révolter depuis des années, confortées par la mobilisation de groupes sociaux jusqu'alors prudents et conservateurs. Pour éviter une confrontation directe avec les commerçants et un mouvement social intérieur plus global, le gouvernement — et même le Guide, l'ayatollah Ali Khamenei — ont déclaré dans un premier temps « comprendre » leurs revendications, afin de tenter de les isoler des « fauteurs de trouble », c'est-à-dire des manifestants porteurs de projets politiques clairement soutenus de l'extérieur, en l'occurrence les partisans de Reza Pahlavi. Mais la répression a unifié le mouvement autour de quelques slogans politiques, contre le régime islamique.
Le mouvement s'est ainsi étendu mais de façon dispersée et spontanée, sans manifestation de masse dans les grandes villes, faute de perspective politique claire, de réseaux ou de leaders s'appuyant sur les forces sociales intérieures. La société reste divisée et attentiste, alors que le Guide décide le 9 janvier d'une répression massive qui pourrait lui être fatale.
À l'évidence, le gouvernement réformateur divisé n'a pas les moyens — ni peut-être la volonté — d'imposer ses réformes. Pour être crédible, il faudrait qu'il désigne et sanctionne les oligarques qui ont accumulé privilèges, pouvoir et capitaux frauduleux et qui forment le cœur de la République islamique. Ce serait le prix à payer pour ceux qui cherchent à sauver une partie du régime islamique. Les réformes ayant échoué, existe-t-il d'autres voies crédibles pour sortir l'Iran de ces crises ?
On identifie souvent la République islamique au « régime des mollahs » et au Gardiens de la révolution, le « bras armé du régime ». Ces qualificatifs ne sauraient occulter les différences de nature, de culture et d'intérêt qui opposent le clergé et les Gardiens de la révolution. La rivalité entre ces deux piliers de la République islamique est une clé importante pour comprendre la longévité et entrevoir les possibles voies de sortie des crises actuelles.
Les Gardiens, dont les vétérans ont poursuivi des études universitaires après la guerre, ont montré leurs compétences en matière de gestion des entreprises (à leur profit) ou de haute technologie. Leurs réussites — usant de tous les moyens, même illégaux — en matière nucléaire, de missiles, de travaux publics ou de gestion de grandes villes et d'entreprises le confirment. Ils savent « gérer » leurs relations avec l'économie internationale, par exemple, en contournant les sanctions économiques étatsuniennes. Et ils cherchent à dépasser l'échec de leurs ambitions régionales après l'effondrement de « l'Axe de la résistance » contre Israël.
Le clergé, formé dans des écoles religieuses, a parfois évolué dans le domaine des idées, mais reste majoritairement enfermé dans un islam traditionnel et patriarcal, en décalage avec la société de l'Iran actuel. En s'impliquant directement dans la gestion de l'État, il a perdu la base sociale, économique et même intellectuelle qui lui avait permis de mobiliser les foules en 1979. En dehors de quelques slogans issus du passé, l'islam est absent des débats politiques, sécuritaires, économiques ou géopolitiques qui secouent l'Iran, un des pays les plus sécularisés du Proche-Orient. Chacun veille cependant à ne pas froisser la religiosité populaire pour obtenir le consentement tacite d'une grande partie de la population attachée à cet héritage.
L'alternance entre « conservateurs » et « réformateurs » qui a longtemps permis le fonctionnement de la République islamique semble avoir atteint ses limites. Le mouvement « Thermidorien » qui avait donné quelques espoirs après la mort de Khomeiny n'a pas eu de suite2. Chez les conservateurs radicaux, représentés notamment par Saïd Jalili, candidat à l'élection présidentielle de 2024, les échecs de « l'Axe de la résistance » et leur vision bigote de l'islam concernant les femmes, ont entraîné une radicalisation de leurs positions. Ils soutiennent le Guide dont le décès ou le départ forcé les priverait d'un soutien irremplaçable. Dans le camp adverse, chez les réformateurs ou chez les islamistes conservateurs « pragmatistes » qui viennent de s'unir dans un nouveau parti, les débats et conflits sont vifs pour trouver une voie acceptable, une transition, vers un changement politique profond et inéluctable, mais qui ne remettrait pas en cause l'indépendance du pays et éviterait une révolution radicale. Néanmoins, ces jeux politiques semblent avoir fait leur temps.
Devant ce blocage politique interne et les divisions de la société, le système de la République islamique trouve ses limites. La répression systématique pourrait même être inefficace en radicalisant l'opposition et en provoquant des critiques au sein même du pouvoir. L'impasse est donc double : les émeutes sont réprimées et n'ont pas de perspective politique précise, tandis que les conservateurs bloquent les réformes budgétaires qui pourraient leur être fatales et que les réformateurs n'ont pas les moyens ou le courage de les imposer.
Ce vide politique explique le succès de Reza Pahlavi, en exil aux États-Unis, mais qui est la seule personnalité politique d'opposition dont le nom soit connu de tous les Iraniens. Son succès médiatique est évident, soutenu par des médias en persan établis à l'étranger qui bénéficient du soutien officiel, médiatique, politique — et peut-être militaire — d'Israël, et dans une moindre mesure des États-Unis qui menacent cependant d'intervenir. Le fils du souverain chassé du pouvoir en 1979 se présente comme l'unique alternative à la République islamique. Son nom est devenu le symbole de toutes les oppositions à la République islamique. Mais au-delà du symbole, rien n'est clair, sinon la perspective d'une répression d'autant plus violente que les protestations sont dispersées, peu coordonnées, sans leader ni organisation structurée à l'intérieur du pays.
Ce paysage politique n'est pas sans rappeler l'année 1978, quand l'armée du chah avait été contrainte d'autoriser les manifestations massives où l'on brandissait le portrait de Rouhollah Khomeiny. Alors en exil et encore peu connu, celui-ci pouvait cependant s'appuyer sur un solide réseau de partisans organisés autour des mosquées. Mais la comparaison a ses limites, car l'Iran actuel a profondément changé. Sa population a acquis une conscience et une solide expérience politique forgée par 45 ans de République islamique. Elle est devenue républicaine et connait aussi le prix des révolutions importées de l'extérieur, notamment dans l'Irak voisin « libéré » par les États-Unis en 20033. La question est moins quand, mais comment se fera un changement politique profond jugé inéluctable, même au sein du régime en place.
Pour répondre dans l'immédiat aux crises intérieures et extérieures qui affaiblissent dramatiquement la population et l'État iranien, c'est en effet à l'intérieur même du pouvoir actuel qu'il faut probablement chercher plus que des forces, une personnalité capable de s'imposer face au clergé et à l'appareil sécuritaire. L'économiste Saïd Leylaz, proche de l'ancien président Mohammed Khatami (1997 à 2005), n'est pas le seul à évoquer publiquement l'émergence au sein du pouvoir actuel d'un « Bonaparte » : un homme fort capable de recueillir un soutien populaire et le silence des dignitaires et factions du régime en place pour imposer les réformes économiques nécessaires à la survie de l'État, des mesures de justice économique et la liberté exigées par les Iraniens4. Cela implique de juger et sanctionner les élites corrompues, de « couper la main des voleurs ». Un changement profond bien plus difficile à réaliser que le départ du Guide suprême.
Un tel scénario rappelle la prise du pouvoir en Arabie saoudite par le prince Mohammed Ben Salman, devenu prince héritier, qui avait retenu prisonniers les personnalités les plus puissantes du royaume. Il peut aussi évoquer l'accession au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, secrétaire général du Parti communiste, qui déclara la fin de l'URSS, ou celle de Deng Xiaoping, successeur de Mao Zedong, qui tourna la page du maoïsme5. L'on peut aussi penser au coup d'État de Napoléon Bonaparte, le 18 Brumaire, qui mit fin à la période révolutionnaire tout en préservant les acquis.
Même si aucune hypothèse n'est exclue après l'enlèvement du président du Venezuela par les États-Unis, le 3 janvier, ou les tentatives de récupération des révoltes par l'opposition royaliste en exil avec le soutien affiché des États-Unis et d'Israël, c'est à l'intérieur du pays que se trouvent les dynamiques d'une transition, d'un changement crédible et durable.
1Bijan Khajehpour, « Will Pezeshkian's “economic surgery” save struggling Iranians ? », Amwaj Media, 7 janvier 2026.
2Fariba Adelkhah, Jean-François Bayart et Olivier Roy, Thermidor en Iran, Éditions Complexe, 1992.
3Bernard Hourcade, Iran, paradoxes d'une nation, CNRS éditions, 2021.
4Said Leylaz, « Tehran's method of governance has reached a dead end », Euronews, 5 janvier 2026.
5Vali Nasr, « Iranians want their own Deng Xiaoping », The Economist, 9 décembre 2025
La répression systématique des manifestations populaires en solidarité avec la Palestine exercée par quatre États occidentaux a amené la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) à y dédier un rapport. Celui-ci pointe une « atteinte à l'état de droit ».
Il est impératif de réaffirmer que la lutte contre l'antisémitisme et contre le terrorisme ne doit pas être manipulée pour réprimer les droits humains, ni pour faire taire les critiques légitimes de la violence d'État ou l'expression de la solidarité internationale1.
Mi-octobre 2025, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) publie un rapport majeur sur un phénomène devenu global : la répression du mouvement de solidarité avec la Palestine. À travers l'étude des États-Unis, du Royaume-Uni, de l'Allemagne et de la France, l'organisation montre comment gouvernements, institutions et médias ont peu à peu réduit au silence les voix dissidentes, criminalisé les soutiens au peuple palestinien et verrouillé le récit sur Gaza.
Fondée sur des sources ouvertes et de nombreux témoignages, l'enquête révèle un tournant inquiétant : le rétrécissement de l'espace civique au sein même de régimes se réclamant de la liberté d'expression. La FIDH, dont René Cassin2 fut l'un des dirigeants historiques, rappelle que c'est l'esprit même de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 qui est aujourd'hui mis à mal. Car derrière la répression de la solidarité avec la Palestine, c'est la possibilité même de contester un ordre politique et de penser librement qui se trouve menacée.
Dans son rapport, la FIDH montre que le contrôle du récit autour de Gaza s'opère à travers trois lignes convergentes : la mise sous surveillance des médias, la répression dans les universités et l'encadrement idéologique du langage.
Plus de 210 journalistes palestiniens tués. C'est le plus lourd bilan jamais enregistré pour la profession dans un conflit, dépassant de loin les pertes de la Seconde guerre mondiale ou du Vietnam. C'est par ce moyen que, depuis 2023, Israël tente d'empêcher la couverture des crimes à Gaza et d'imposer un récit univoque.
À cette violence sur le terrain s'ajoutent les biais médiatiques occidentaux : une vaste étude menée sur plus de 14 000 articles du New York Times, de la BBC et de CNN montre l'humanisation systématique des victimes israéliennes, la présentation abstraite des Palestiniens, le doute constant projeté sur leurs bilans et la fabrication d'un « faux équilibre » malgré l'asymétrie des violences.
La pression est également directe : journalistes sanctionnés par leur direction ou harcelés pour avoir exprimé leur solidarité, recours croissant aux procédures judiciaires en France contre des humoristes, journalistes ou intellectuels, créant un climat d'autocensure. Également en cause, la censure numérique, comme les shadow bans imposés par Meta, qui invisibilise les contenus palestiniens et limite l'accès du public à des sources alternatives. L'ensemble produit un grand flou, qui favorise l'émergence d'un récit dominant illustré par la diffusion virale d'intox, façonnant l'opinion internationale, tandis que les témoins directs sont systématiquement réduits au silence.
Les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne ont adopté des positions publiques en soutien des actions d'Israël en Palestine. Les acteur·rices étatiques de ces quatre pays ont répondu aux manifestations de solidarité en faveur de la Palestine par une répression disproportionnée des droits à la liberté d'expression, de réunion pacifique et d'association.
L'université n'est pas épargnée. Aux États-Unis, des arrestations massives d'étudiants, des sanctions disciplinaires et la répression des recherches critiques sur la Palestine témoignent d'un système structuré de contrôle, renforcé par la dépendance financière des campus et par le diktat de politiques « anti-haine » utilisées pour neutraliser toute critique d'Israël. En France, les épisodes de répression à la Sorbonne ou Sciences-Po et les injonctions à la « réserve institutionnelle » montrent la volonté de dépolitiser l'espace académique et d'y limiter la liberté intellectuelle, pourtant fondement de la vie démocratique.
L'annulation par le Collège de France du colloque « La Palestine et l'Europe » en constitue une illustration supplémentaire, particulièrement inquiétante. Sous la pression d'une controverse médiatique montée de toutes pièces par le magazine Le Point et la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra) puis relayée par le ministère de l'enseignement et de la recherche, la direction a suspendu un événement scientifique réunissant des chercheurs reconnus internationalement. Au-delà du cas particulier, cette décision marque une nouvelle étape dans la fragilisation de l'autonomie universitaire et dans la censure de sujets jugés « sensibles », mettant en péril la liberté académique elle-même.
Yosra Frawes, déléguée FIDH pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord et coordinatrice du rapport, rappelle ainsi : « Ces mesures restreignent la capacité des universités à remplir leur rôle central de production de savoir et de formation de l'opinion critique, transformant les campus en zones de restriction des libertés civiles et politiques, tout en invisibilisant les perspectives subalternes et critiques. »
Enfin, le rapport montre que la bataille se joue dans l'usage de la langue. Un exemple majeur est l'adoption de la définition de l'antisémitisme proposée par l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA). Conçue comme un outil pédagogique, elle est politiquement utilisée pour assimiler critique d'Israël et haine antijuive, brouillant la distinction fondamentale entre analyse politique et racisme.
Cette confusion permet d'interdire des événements, de sanctionner des associations, de criminaliser la campagne Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) ou de disqualifier tout propos abordant le caractère colonial ou racial des politiques israéliennes. Loin de protéger les communautés juives, cette instrumentalisation détourne la lutte contre l'antisémitisme et la transforme en outil de censure politique.
« La critique d'Israël, semblable à celle adressée à tout autre pays, ne peut pas être considérée comme antisémite. » Ce caveat (« mise en garde ») devrait être rappelé dans toute référence officielle et prévaloir sur les exemples, afin d'empêcher toute instrumentalisation de la définition contre l'expression politique légitime.
Pour la coordinatrice du rapport, cette réaction illustre « une stratégie globale de disqualification du langage du droit, où nommer les causes structurelles d'un conflit ou donner les qualifications juridiques adéquates devient un acte suspect ». En combinant censure médiatique, pression universitaire et contrôle sémantique, les démocraties occidentales contribuent à produire « un récit hégémonique où la voix palestinienne devient presque inaudible ». Ce verrouillage du sens prépare le terrain à ce que la FIDH décrit comme l'étape suivante : la criminalisation explicite de la solidarité.
Au nom de la sécurité publique et de la lutte contre le terrorisme, plusieurs pays européens ont progressivement criminalisé la solidarité avec la Palestine. En France comme en Allemagne, les interdictions de manifestations propalestiniennes se sont multipliées depuis octobre 2023.
Ces mesures, pourtant contraires au pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), reposent sur une interprétation abusive du maintien de l'ordre public : aucun risque réel pour la sécurité n'a été démontré, et les autorités invoquent désormais la simple « perturbation » comme motif suffisant pour restreindre le droit de réunion pacifique. La FIDH montre dans son rapport que le principe de proportionnalité est ainsi remplacé par une logique d'exception permanente.
Le discours antiterroriste sert aussi à museler les slogans et symboles politiques. L'expression « From the river to the sea, Palestine will be free » (« Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre ») rattachée à l'histoire anticoloniale palestinienne et au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, a été interdite dans plusieurs pays au motif qu'elle appellerait à la destruction d'Israël. Transformer un mot d'ordre politique en délit d'opinion révèle une dérive plus profonde : la confiscation du sens, l'injonction d'une lecture unique de la solidarité assimilée à la haine, et la restriction de l'espace d'expression des minorités racialisées.
Dans ces quatre pays [États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne et France], des journalistes, des étudiant·es, des universitaires, des artistes, des élu·es et des acteur·rices de la société civile, souvent issu·es de communautés musulmanes, arabes, migrantes ou racialisées, ont été harcelé·es, sanctionné·es ou poursuivi·es en justice au simple motif qu'ils·elles avaient exercé leurs droits.
Le rapport de la FIDH documente par ailleurs le recours croissant aux lois antiterroristes pour poursuivre des militants, journalistes ou élus exprimant leur soutien à la cause palestinienne. Au Royaume-Uni, six militants membres du collectif Palestine Action ont été arrêtés et inculpés sous le régime de ces lois, en septembre 2025, alors qu'ils menaient des actions pacifiques contre des entreprises d'armement.
En France, élus, humoristes, enseignants (Rima Hassan, Blanche Gardin, Guillaume Meurice, Zineb El Rhazoui…) ou simples citoyens ont été inquiétés pour avoir dénoncé les bombardements sur Gaza, évoqué les causes structurelles du conflit ou encore mené des actions civiques. L'appareil juridique et les acteurs de l'État se sont associés dans la répression du mouvement de solidarité. Dans ce contexte, la peur pousse de nombreux témoins à l'anonymat ou à la mise en retrait du champ civil et politique : la liberté d'expression devient un risque, même lorsqu'elle s'exerce dans le cadre de la loi.
Cette criminalisation trouve un terrain fertile dans le climat idéologique français, où la laïcité est instrumentalisée et l'« islamo-gauchisme », brandi comme arme politique. La solidarité avec la Palestine est souvent présentée comme suspecte, voire complice du terrorisme, tandis que l'islamophobie reste minorée comme forme spécifique de racisme. Ces représentations sont d'abord portées par les courants d'extrême droite et identitaires, puis reprises par des partis comme le Rassemblement national, une partie des Républicains et parfois, sous une forme plus euphémisée, par Renaissance. Elles sont largement amplifiées par plusieurs grands médias détenus par de puissants groupes économiques, notamment les chaînes du groupe Bolloré, dont les plateaux d' « analyse » jouent un rôle central dans leur diffusion.
L'objectif est double : discréditer toute prise de position solidaire envers la Palestine et maintenir le débat public dans les éléments de langage dominants, en associant systématiquement ces solidarités à la radicalité ou au terrorisme. Le discours de l'extrême droite érige ainsi la Palestine en ligne de fracture entre les « patriotes » et les « alliés du Hamas ».
La communauté internationale est fortement polarisée sur l'opposition ou le soutien aux Palestinien·nes. Les gouvernements de nombreux États du Nord ont soutenu Israël en dépit de la condamnation des institutions internationales.
Enfin, cette répression prolonge les incohérences de certains des régimes objets du rapport : les gestes diplomatiques symboliques de la France (reconnaissance de l'État palestinien ou appels à la trêve), le maintien ou la reprise, pour ce qui concerne l'Allemagne, de contrats d'armement avec Israël ou l'accueil des responsables israéliens visés par des enquêtes internationales. « Cette incohérence, dit Yosra Frawes, met en lumière une tension profonde : celle d'un État qui se réclame des droits humains tout en réprimant ceux qui les invoquent. »
Les libertés d'opinion, d'expression, de réunion pacifique et d'association constituent pourtant le socle de nos démocraties. Elles sont par ailleurs protégées par le droit international et régional, notamment la Déclaration universelle des droits de l'homme, et permettent aux citoyens de débattre, de défendre des causes et de revendiquer d'autres droits fondamentaux.
À travers le monde, des élans de solidarité citoyenne se sont tout de même multipliés en soutien au peuple palestinien. La Flottille de la liberté pour Gaza ou la Global Sumud Flotilla, entre autres initiatives, ont cherché à pallier l'incapacité des États à lever le blocus illégal et à mettre fin à l'isolement de Gaza. Ces mobilisations révèlent ainsi une demande mondiale de justice, mais également une conscience croissante des violations systématiques du droit international et la nécessité d'une action citoyenne là où les gouvernements restent inactifs ou complices.
La loi fait obligation aux États de non seulement lutter contre la discrimination et la violence, mais aussi de défendre le droit à la liberté d'expression, en particulier lorsque cette expression est gênante, dissidente ou qu'elle remet en cause des intérêts puissants. Tout manquement à cette obligation porte atteinte à l'état de droit et met en évidence la politique de deux poids, deux mesures qui sape la confiance dans le système international des droits humains.
Cette répression de la solidarité avec les Palestiniens illustre une crise profonde de nos démocraties et institutions. Yosra Frawes souligne ainsi que « au-delà de la crise institutionnelle, il s'agit là d'une crise morale et éthique : en interdisant les mots justes et en restreignant la parole critique, pire encore en ignorant ou contestant les décisions des institutions internationales lorsque celles-ci condamnent leurs alliés, les États sapent la portée universelle des droits humains qu'ils prétendent défendre ». Pour la coordinatrice du rapport, « la répression du discours propalestinien ne passe pas par l'abolition des institutions démocratiques, mais par un resserrement progressif de l'espace civique ».
Le présent rapport est un appel urgent au contrôle, à la responsabilité et à la réforme. Les droits et la sécurité de celles et ceux qui s'expriment en faveur de la justice en Palestine et ailleurs dans le monde doivent être défendus et non réprimés.
La montée de ces logiques autoritaires s'inscrit d'ailleurs dans une dynamique plus large, observée aux échelles française, européenne et mondiale, comme l'a documentée un rapport de la Ligue des droits de l'homme avec la FIDH3. Dans ce contexte d'érosion démocratique marquée par la multiplication des restrictions aux libertés publiques, la remise en cause de la légitimité des contre-pouvoirs et la normalisation des dispositifs de contrôle social, le rétrécissement de l'espace civique constitue l'un des symptômes les plus alarmants de l'autoritarisme latent.
1Criminalisation et contrôle du récit : la solidarité avec la Palestine en ligne de mire, Rapport sur les violations des droits à la liberté de réunion, d'association et d'expression dans le cadre de la répression du mouvement de solidarité avec la Palestine, FIDH, octobre 2025.
2NDLR. René Cassin (1887 – 1976) était professeur de droit civil, représentant de la France à la Société des Nations (SDN), résistant, co-rédacteur de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, vice-président du Conseil d'État, président de la Cour européenne des droits de l'homme et prix Nobel de la paix (1968).
3« France : démocratie en décrochage — Entraves à l'exercice des libertés associatives et de la liberté de manifester », septembre 2025.
La retour de l'ambassadeur israélien au Bahreïn, le petit royaume du Golfe, ravive une contestation toujours latente. Malgré la répression, des militants donnent de la voix et s'expriment contre la normalisation avec Israël et pour le retour des libertés dans la monarchie.
« La Palestine est notre cri, Bahreïn est notre douleur », peut-on lire sur un mur. Ici, les graffitis documentent la dissidence, mais aussi la répression : dès leur apparition, les autorités les recouvrent de peinture noire, souvent en pleine nuit. Ce qui n'empêche pas leur réapparition, en nombre. En août 2025, le retour d'un ambassadeur d'Israël à Manama, capitale du Bahreïn, après dix-huit mois d'absence, fait descendre dans la rue les Bahreïniens. Douze personnes sont arrêtées, selon le site Al-Bahreïn Al-Youm.
Pour des questions de sécurité et surtout à la demande de la monarchie qui souhaitait préserver sa stabilité, Israël avait retiré sa représentation diplomatique de l'archipel au lendemain des attaques du Hamas le 7 octobre 2023. L'ambassade avait été inaugurée seulement quelques semaines auparavant, trois années après la signature des accords d'Abraham.
Pour beaucoup de Bahreïniens, la nomination du nouvel ambassadeur, Shmuel Revel, sonne comme une provocation. Comme si la guerre à Gaza, les raids israéliens et l'impunité d'Israël n'avaient rien changé et que le processus de normalisation des relations avec Tel-Aviv pouvait se poursuivre. Dans le village de Diraz, bastion historique de la contestation sur la côte nord-ouest, ainsi que dans la périphérie de Manama, dans les quartiers de Sanabis et d'Abou Saïba, la colère gronde.
Pour l'opposition, la question palestinienne rejoint sa propre lutte contre l'autoritarisme de la famille régnante Al-Khalifa, appartenant à la minorité sunnite du Bahreïn, dans ce pays majoritairement chiite. Depuis le soulèvement issu des « printemps arabes » en 2011, le régime a méthodiquement écrasé toute velléité de changement, impulsée en particulier par la jeunesse chiite, et opéré une transformation des techniques de surveillance.
L'arsenal répressif du pouvoir est bien rodé : arrestations arbitraires, descentes nocturnes dans les quartiers perçus comme hostiles aux Al-Khalifa et censure numérique toujours plus sophistiquée. En 2023, d'après Human Rights Watch, au moins 57 personnes, dont des mineurs, avaient été arrêtées pour avoir participé à des rassemblements en soutien à Gaza ou relayé des images.
Les jeunes organisent des rassemblements éclairs via des canaux numériques pour partager des vidéos de la répression à Gaza. Ils appellent également au boycott des produits israéliens. Comme ailleurs dans les monarchies du Golfe, les enseignes accusées de soutenir la politique de colonisation sont particulièrement ciblées. Sous la pression populaire, le groupe émirien Majid Al Futtaim, détenteur dans plusieurs États de la franchise Carrefour, a choisi de rebaptiser ses magasins HyperMax afin d'apaiser les tensions et de préserver sa position sur le marché moyen-oriental. Malgré les risques, des hashtags en arabe comme #BahreïniensContreLaNormalisation ou #LaPalestineCrieEnNous sont lancés sur les réseaux sociaux.
Loin d'être un phénomène isolé, cette contestation s'inscrit dans une tradition de lutte. Des soulèvements des années 1960, où paysans et ouvriers défiaient l'ordre féodal des Al-Khalifa, aux grèves et manifestations des années 1990, où le peuple réclamait justice sociale et droits politiques, chaque génération a écrit sa propre page. Et nourri l'élan de février 2011, lorsque des milliers de Bahreïniens ont convergé vers le rond-point de la Perle au centre de Manama, dans le sillage des « printemps arabes ». La répression violente de ce mouvement, menée par le Conseil de coopération des États arabes du Golfe, a fait plus de 60 morts et s'est traduite par une vague d'arrestations, plongeant des familles entières dans le deuil ou l'exil.
Entre 1950 et 1954, ses années de naissance et de mort, le magazine Sawt al-Bahrain, a joué un rôle central dans le soutien à la cause palestinienne et dans la formation d'une conscience politique régionale. Fondé par un collectif d'intellectuels nationalistes arabes, dont le syndicaliste Abdel Rahman Mohammed Al-Bakr et le journaliste Ali Sayyar, le périodique était ancré dans une perspective anticoloniale et progressiste. Il publiait également des contributions d'auteurs arabes renommés tels que la poétesse palestinienne Fadwa Touqan dont les textes parlent de justice et de résistance. Ces écrits circulaient largement au sein des milieux éducatifs et intellectuels bahreïniens, participant à une sensibilisation des jeunes générations aux idéaux de solidarité arabe. Parallèlement, dans les écoles, les associations culturelles et les matam (salles de deuil chiites), la question palestinienne devenait un vecteur d'éducation politique et morale, associant la mémoire collective à la lutte contre l'oppression.
Dans les villages et quartiers chiites, la répression systématique a façonné une identité fondée sur la contestation. Les enfants ayant grandi sous le poids des arrestations ont pu façonner leur conscience politique dans les parloirs de prison, devenus des lieux de transmission politique. Les rituels de deuil et de commémorations, organisés dans les villages par les familles, sont également des moments d'apprentissage et de revendication. Cette transmission intergénérationnelle repose sur ce que Luke G. G. Bhatia, maître de conférences en politique internationale à l'université de Manchester, a identifié, dans ses recherches sur le Bahreïn, comme un « capital militant » familial. Celui-ci permet aux jeunes de perpétuer l'engagement politique malgré la répression.
Privés de leurs leaders emprisonnés ou pour certains contraints à l'exil, les Bahreïniens ont déplacé le champ de bataille sur les réseaux sociaux. En 2025, des figures comme le militant pour les droits des prisonniers politiques Ahmed Dawood et son épouse Iman Chaker Al-Mahouzi, tous deux arrêtés, puis incarcérés, incarnent cette mutation vers une mobilisation qui se tient éloignée des organisations1. La diaspora, portée par des voix comme Maryam et Zainab Al-Khawaja, reconnues pour leur défense des droits humains2, ou Sayed Ahmed Alwadaei, directeur depuis Londres de l'organisation Bahrain Institute for Rights and Democracy (BIRD), tente de transformer l'exil en arme de mobilisation transnationale.
Le régime, déjà investi dans le contrôle de la sphère numérique, l'a renforcé en nommant deux hommes clés à sa tête. Le premier est le cheikh Nasser Ben Hamad Al-Khalifa, fils favori du roi Hamad Ben Issa Al-Khalifa et commandant de la garde royale depuis 2011. Le second est son demi-frère ainé, le prince héritier Salman, qui supervise le renseignement numérique. Celui-ci s'opère notamment par la surveillance des messageries en ligne, l'infiltration des groupes militants, et les condamnations de toute parole critique au motif de l'« atteinte à la sécurité nationale ».
Le Bahreïn a doté son appareil sécuritaire d'un arsenal technologique combinant deux approches. D'un côté, le deep packet inspection (DPI) analyse en profondeur le trafic internet, permettant aux autorités de filtrer, bloquer ou surveiller les communications à grande échelle. Contrairement aux logiciels espions, il ne cible pas des individus mais des flux de données, intercepte des échanges et détecte des mots-clés, liens ou applications suspectes. D'après le Citizen Lab, Privacy International et d'autres organisations non gouvernementales (ONG), Bahreïn a intégré ces systèmes au cours des années 2010 pour mater son printemps arabe.
De l'autre, les spywares ou malwares conçus pour l'espionnage. Ils infiltrent smartphones, ordinateurs et tablettes pour en prendre le contrôle total, accéder aux messages, activer caméras et micros, géolocaliser en temps réel. Leur force réside dans leur discrétion. Pegasus, développé par l'entreprise israélienne NSO Group, est le plus connu. Il est utilisé par Bahreïn pour espionner plusieurs opposants en exil. L'enquête du consortium Forbidden Stories avait révélé en 2021 l'espionnage par le pouvoir d'au moins treize personnalités issues de la société civile bahreïnienne, parmi lesquelles des avocats, journalistes ou médecins3.
Depuis les accords d'Abraham signés en septembre 2020, cette surveillance s'appuie aussi sur des technologies importées d'entreprises israéliennes spécialisées dans la cybersécurité et l'espionnage numérique. Dans ce domaine de pointe, le savoir-faire acquis par les Israéliens figure parmi les plus reconnus au monde. La normalisation avec Israël, qui s'inscrit dans une dynamique plus large de rapprochement technologique, renforce les capacités du régime à traquer les voix dissidentes. Le dispositif sécuritaire du régime s'appuie aujourd'hui sur des outils spécialisés, comme Verint Systems, NSO Group, mais aussi XM Cyber, fondé par d'anciens responsables du Mossad, ou encore Cellebrite, expert dans l'extraction et l'analyse de données numériques.
Dans ce marché, la monarchie Al-Khalifa ne se contente pas d'acquérir des outils, elle cherche aussi à accroître son expertise en s'inspirant du savoir-faire technologique israélien. Villages identifiés comme foyers d'opposition, réseaux de télécommunications et institutions publiques sont en permanence surveillés.
Les autorités ne se contentent plus de réprimer, elles anticipent, infiltrent et étouffent la contestation avant même qu'elle ne s'organise, réduisant l'espace de liberté à une poignée de gestes surveillés.
Les Al-Khalifa ont depuis longtemps veillé à s'assurer les faveurs des États-Unis. C'est ainsi que le royaume abrite le commandement général de la cinquième flotte de la marine américaine. L'alliance avec Israël a placé le Bahreïn dans les petits papiers de Donald Trump, tout comme l'annonce au cours de l'été 2025 d'investissements bahreïniens aux États-Unis à hauteur de 17 milliards de dollars (14 milliards d'euros). Les excellentes relations des Al-Khalifa avec les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite offrent une autre assurance. La monarchie sacrifie sa légitimité populaire, déjà érodée par des décennies de déclin économique et de répression.
Sur la question palestinienne comme sur les enjeux de droits humains, deux Bahreïn se font face. D'un côté, un régime qui mise sur les alliances extérieures pour se maintenir. De l'autre, une société civile dominée par la jeunesse chiite qui refuse de voir sa mémoire collective effacée. Les manifestations d'août qui se sont poursuivies des semaines durant ne sont pas un simple sursaut. Tant que les murs de Diraz porteront les couleurs de la Palestine, malgré les couches de peinture noire, le régime saura que la normalisation reste un processus inachevé et profondément contesté.
1NDLR. Iman Chaker Al-Mahouzi a été libérée sous contrôle administratif tandis qu'Ahmed Dawood est toujours en détention et serait accusé de collaboration avec un État étranger.
2NDLR. Toutes les deux sont exilées à Londres. Maryam l'est depuis 2014 et Zainab depuis 2016.
3« Pegasus : La nouvelle arme mondiale pour faire taire les journalistes », Forbidden Stories, 18 juillet 2021.
Actualisation. Le 22 septembre 2025, Alaa Abdel Fattah a enfin été libéré, suite à une grâce présidentielle, après plus de 5 ans de détention.
Alaa Abdel Fattah est en grève de la faim illimitée depuis le 2 avril 2022. À partir du 6 novembre, date de l'ouverture de la COP 27 en Égypte, il entrera également en grève de la soif, ce qui signifie que son décès pourra survenir à tout moment. En décembre 2021 il a été condamné à cinq ans de prison par des juges aux ordres. Militant de la défense des droits humains, il a lutté pour une Égypte démocratique et libre. Ses amis ont regroupé ses principaux textes, pour la plupart écrits en prison.
J'écris sur une génération qui s'est battue sans désespoir et sans espoir, qui a emporté seulement de petites victoires et qui n'a pas été secouée par des défaites majeures parce qu'elles étaient l'ordre naturel des choses. Une génération dont l'ambition était humble comparée à celle qui l'a précédée, mais dont les rêves étaient plus grands.
[…]
Je demande vos prières. Je demande votre solidarité. Je vous demande de continuer là où je me suis arrêté, de vous battre, de rêver, et d'espérer.
Alaa Abdal Fattah fait partie d'une génération de jeunes Égyptiens qui voit le jour dans le sillage du mouvement Kefaya d'opposition à Hosni Moubarak, créé en 2004 et qui regroupe diverses personnalités et forces politiques. Par sa maîtrise des outils informatiques, il prenait la tête des blogueurs égyptiens qui couvraient les manifestations et cherchait à rendre publique une parole alternative à la doxa officielle, et cela dans tous les domaines. Depuis 2006, il a été emprisonné sous chaque président égyptien pour des périodes variables allant de deux mois à plus de cinq ans. Comme des milliers d'autres, au nom de sa génération, il paie au prix fort le fait d'avoir cru un jour dans le rêve révolutionnaire.
Un collectif formé par ses amis et sa famille a, depuis la révolution de 2011, rassemblé patiemment ses textes, rédigés de 2011 à 2014, puis en 2016 et 2017, et enfin entre 2019 et 2021. Ils ont intitulé le recueil You have not yet been defeated, « Vous n'avez pas encore été vaincus ».
Des publications sur Facebook à des tweets, des articles parus dans la presse ou des allocutions devant le parquet, ces écrits marquent tous en quelque sorte la voix de cette génération de militants qui, depuis le milieu des années 2000, a tenté de changer les choses avant que leur révolution ne soit défaite. Ces textes reflètent la grande variété des circonstances de leur écriture. Ceux de 2011, par exemple, pour la majorité publiée dans le journal Al-Shorouq, montrent un engagement dans le principal débat en cours à ce moment, à savoir l'écriture de la Constitution. Ils s'inspirent en grande partie de son expérience sud-africaine — Alaa Abdal résidait en Afrique du Sud avant 2011 ; il a alors abandonné son travail là-bas pour revenir vivre en Égypte — ou encore du rôle de la place Tahrir dans la Révolution et questionnent la transition politique, en comparaison notamment avec la situation tunisienne.
Fin 2011, Alaa est emprisonné alors que le pays est gouverné par le Conseil suprême des forces armées (CSFA) : les autorités dénoncent sa participation aux événements de Maspero.. Son fils Khaled naît alors qu'il est en détention. Son récit : « Avec les martyrs, c'est mieux » représente cette voix alternative qui a tenté tout au long des événements révolutionnaires égyptiens de rapporter, documenter et introduire une histoire par le bas des événements qui ont opposé les Égyptiens aux forces armées.
En 2012 s'ouvre une nouvelle situation : un président doit être élu, et donc une campagne électorale commence, alors que la Constitution n'est pas encore rédigée. Alaa s'engage de nouveau par des textes publiés dans le journal Al-Shourouq, esquissant les scénarios possibles que devrait suivre la transition ou s'interrogeant sur la manière dont la Constitution doit être écrite. Mais, en 2012 également, les événements violents de Port-Saïd1 représentent un autre marqueur chez ces générations militantes révolutionnaires dont Alaa se veut la voix.
Au-delà de l'Égypte, pendant ce temps révolutionnaire, c'est la Palestine qui est toujours dans son esprit. Alaa rappelle ainsi que cette génération de militants a sans doute été largement influencée par la cause palestinienne, notamment la deuxième intifada. Ce fut un événement déterminant de leur engagement en politique. En 2012, douze ans après le déclenchement de l'insurrection, Alaa accomplit son rêve de se rendre à Gaza. À son retour, il livre une série de réflexions sur la normalité, l'enfermement et la division dans cette ville sous embargo.
En 2013, la situation change de nouveau avec la bipolarisation grandissante de la société entre les Frères musulmans et le reste de la société. Elle constitue la toile de fond de la contestation contre les Frères, menée essentiellement sous la houlette de la campagne Tamarrod. Alaa tente dans ses textes de 2013 — surtout après le coup d'État du 30 juin — de rendre hommage aux martyrs de Rabaa, revenant notamment sur le meurtre de Asmaa Al-Biltagui, fille du cadre Frère musulman Muhammad Al-Biltagui. De même propose-t-il un récit des différents événements meurtriers qui ont touché des milliers d'Égyptiens comme l'affaire de la fourgonnette de prisonniers d'Abou Zaabal.
À la fin 2013, et surtout après le massacre de Rabaa, la révolution fait face à la défaite. Après les Frères musulmans, le régime militaire se retourne contre ceux qui un jour ont participé à la Révolution. Une série de tweets et de publications Facebook rapportent les dernières heures de liberté d'Alaa Abdel Fattah, avant que les forces de sécurité l'embarquent au milieu de la nuit au cours d'une arrestation musclée à son domicile.
À partir de 2014, Alaa Abdel Fattah devient véritablement un écrivain en prison. L'ouvrage concentre alors ses textes écrits depuis sa cellule, ainsi que quelques interviews donnés à Democracy Now et Mada Masr dans les brefs moments où il est relâché, en 2014 et 2019. « Graffiti pour deux » est un véritable chef-d'œuvre, coécrit avec Ahmad Douma, de la cellule à côté de la sienne. La communication entre eux s'est faite en criant à travers le mur. Pendant que l'un faisait des vers, l'autre écrivait le récit. C'est encore une fois une parole qui porte sur la génération, sur la révolution, sur l'espoir et le désespoir. On peut se demander si, à partir de ces années-là, commence une véritable littérature carcérale de sa part, alors que ses textes pouvaient être jusque-là publiés dans Al-Shorouq ou Al-Masry al-Youm.
Alors qu'il est emprisonné, la santé de son père se détériore. Isolé dans une cellule individuelle, le militant entame une grève de la faim et la documente. Il la justifie ainsi : « La santé de mon corps n'a pas de valeur tant qu'il est forcé à se soumettre à un pouvoir injuste dans un emprisonnement sans fin qui n'a rien à voir avec le droit ou la justice ». En septembre 2014, Alaa est relâché de prison en attendant son procès, qu'il utilisera comme tribune et au cours duquel il prononcera une allocution dédiée à son père, de qui il a « hérité la prison », avant d'être sanctionné par cinq ans d'emprisonnement et cinq ans de surveillance. Il n'est libéré qu'en mars 2019 pour six mois avant d'être de nouveau emprisonné en septembre 2019. Il passe deux ans en détention provisoire avant d'être de nouveau jugé en décembre 2021 et condamné à nouveau à cinq ans d'emprisonnement sans pouvoir faire appel.
La majorité de ses textes à partir de 2016 sont écrits en prison et sont exclusivement publiés dans Mada Masr. Il étend son spectre de réflexion, et tente de s'engager dans les débats internationaux, sur des thèmes aussi variés que la « gig economy » (économie des « petits boulots ») ou l'ubérisation.
Vient 2017. C'est l'aveu de la défaite, celle d'une génération et d'une révolution. Elle prélude à une suspension de l'écriture : en 2018, nous n'avons aucun texte de Alaa. En 2019, il est libéré bien que soumis à une stricte surveillance (il doit dormir au commissariat de Doqqi entre 18 h et 6 h toutes les nuits). Il se remet à écrire. Ses textes semblent alors chercher à construire un récit, non seulement de la révolution, mais de ce qu'induit le fait d'être prisonnier. L'un d'eux détaille la vie dans une prison, les transferts de prisonniers, des réactions à l'intérieur, à la mort de Mohamed Morsi, le président Frères musulmans déchu. Tout ceci participe d'une réécriture de l'histoire révolutionnaire. Quelque temps après, il se fait de nouveau arrêter dans le cadre des événements du 20 septembre 20192.
Les conditions de son emprisonnement sont cette fois-ci beaucoup plus sévères : il se retrouve enfermé dans une cellule individuelle, sans droit au sport ni à des lectures. Ses publications de 2020 ne peuvent plus dès lors sortir de la prison, mais elles correspondent à ses allocutions qu'il délivre devant le parquet à chaque comparution. Ses avocats s'efforcent de les mémoriser et de les retranscrire.
Ici encore, les écrits de Alaa Abdal Fattah ne peuvent être séparés de la situation politique égyptienne, de sa volonté de conserver toute sa clairvoyance en dépit de l'enfermement et de ses rigueurs infinies, en dépit du sentiment d'échec. L'échec de la révolution met-il fin aux rêves et aux espoirs de ces générations de militants cloués derrière les barreaux ? Il revient dessus dans une interview donnée à Mada Masr lors de sa libération en mars 2019 :
Je disais souvent qu'on était fragiles. Je pense que c'est une défaite abjecte que dans un moment comme 2011-2012, lorsqu'il y avait un soutien populaire large, nous ayons été incapables d'articuler un rêve commun de ce que nous voulions pour l'Égypte. D'accord, nous sommes vaincus, mais au moins, essayons de construire une histoire de ce que nous voulions réussir ensemble. Je ne suis pas sûr que nous ayons eu cela.
On peut aussi se demander si l'expérience carcérale destinée à détruire cette génération pourrait permettre de réinsuffler un rêve commun de ce que pourrait être l'Égypte si, un jour, tous ceux qui ont cru à la révolution sont libérés.
1L'émeute du stade de Port-Saïd se déroule le 1er février 2012 en marge d'un match de championnat d'Égypte de football opposant le club d'Al-Masry, basé à Port-Saïd, à celui d'Al-Ahly SC, basé au Caire. De nombreux supporters locaux prennent d'assaut les tribunes du stade et le terrain après la victoire de leur club. De nombreuses personnes décèdent piétinées dans les bousculades, mais aussi poignardées ou à la suite de chutes des gradins. C'est l'incident le plus meurtrier de l'histoire du football égyptien.
2Manifestation organisée à l'initiative de l'entrepreneur et opposant Mohamed Ali pour « sauver la démocratie et l'économie de l'Égypte » et à la suite de laquelle plus d'un millier de personnes (universitaires, journalistes et militants politiques en particulier) ont été arrêtées.
La poursuite de l'offensive menée par Israël à Gaza et l'intensification de la famine organisée ont provoqué davantage de contestations du rôle joué par l'Égypte, accusée de complicité. Même si elles restent réduites et à portée limitée, les actions se sont multipliées. Ce qui n'entrave pas pour autant la relation entre Le Caire et Tel-Aviv.
« Le gaz appartient à la Palestine ! » Ce slogan, parmi d'autres, a été tonné, le 13 août, par les dizaines de militants et journalistes rassemblés au Caire sur les marches du syndicat des journalistes égyptiens. Ces derniers s'étaient donné rendez-vous à la suite de l'assassinat ciblé par Israël, trois jours auparavant, du journaliste Anas Al-Sharif et de cinq autres confrères gazaouis. Ils protestaient également contre l'annonce, le 7 août, par l'entreprise israélienne NewMed Energy, d'un amendement à son contrat d'exportation de gaz vers l'Égypte, évalué à 35 milliards de dollars (29 milliards d'euros) pour 130 milliards de mètres cubes sur quinze ans.
En 2008, l'Égypte était le principal exportateur de gaz vers Israël. Mais la situation s'est progressivement inversée avec la découverte par Tel-Aviv des champs gaziers de Léviathan et de Tamar 2 dans le bassin Levantin. Elle a aussi été bouleversée par la remise en cause des accords d'exportation après la chute du président Hosni Moubarak en 2011, ainsi que par la forte augmentation de la demande intérieure égyptienne. Bien que la compagnie italienne ENI ait découvert en 2015, au large de l'Égypte, le gigantesque gisement gazier de Zohr — le plus grand de Méditerranée orientale —, cette tendance n'a fait que s'accentuer. Et la guerre à Gaza depuis bientôt deux ans n'y a rien changé. Déjà en février 2024, un accord avait été signé pour augmenter la production et l'exportation de gaz depuis Tamar 2 vers l'Égypte. Des infrastructures terrestres d'exportation sont d'ailleurs en cours d'aménagement. Comme le précise NewMed Energy, un projet de pipeline entre les deux États au niveau du point de passage de Nitzana, dans le désert du Néguev, reste prévu pour 2029, malgré les retards.
Cela ne concerne pas uniquement la dépendance énergétique. Comme le révèle une enquête du média d'investigation Zawia3, les échanges commerciaux entre l'Égypte et Israël se sont aussi accrus depuis le 7 octobre 2023. Le Caire y exporte principalement des matériaux de construction, des matières premières alimentaires et des produits chimiques1. De manière générale, les ports égyptiens ne cessent d'accueillir des marchandises israéliennes — les échanges sont presque quotidiens comme le démontre le suivi en direct de la circulation maritime. Les frontières ne sont pas fermées aux touristes israéliens — preuve en est l'afflux d'Israéliens dans le Sinaï mi-juin, en plein conflit avec l'Iran. L'ambassade israélienne située dans le quartier chic de Ma'adi, dans le sud du Caire, reste également ouverte, malgré le refus égyptien d'accréditer Ori Rothman comme nouvel ambassadeur.
En dépit de certaines menaces rhétoriques en cas d'attaque contre Rafah et d'occupation de l'axe de Philadelphie, les accords de paix de Camp David de 1979 n'ont pas été remis en cause. Par ailleurs, la requête d'un juriste égyptien de les soumettre à référendum est restée lettre morte2. Début 2025, l'Égypte a cependant fermement rejeté le plan de déplacement forcé de Gazaouis sur son territoire proposé par le président étatsunien Donald Trump. Et ce, pour plusieurs raisons pragmatiques de sécurité. D'abord, éviter de s'exposer à davantage de frappes israéliennes, même si des bombardements dans le Sinaï sont déjà avérés. Ensuite, par crainte de nourrir la rébellion irrédentiste et djihadiste du Sinaï. Enfin, par souci de limiter tout renforcement de l'influence des Frères musulmans sur son territoire. Dans le même temps, Israël a lancé une campagne diplomatique et médiatique contre l'Égypte. Il l'accuse de violer les accords de paix en raison d'une militarisation accrue du Sinaï. L'objectif est de mettre Le Caire sous pression et de l'amener à accepter le plan de déportation. En vain.
Le 25 juillet, le jour de sa libération après 41 ans de prison en France, le militant Georges Abdallah, à son arrivée à Beyrouth, a salué les actions collectives et la solidarité ayant permis sa sortie de prison. Il a aussi appelé à la poursuite de la résistance en Palestine et a accusé des « millions d'Arabes assis qui regardent » alors que des enfants meurent de faim. Avant d'ajouter : « Si deux millions d'Égyptiens descendaient dans la rue, le massacre ne continuerait plus, il n'y aurait plus de génocide. »
Depuis l'été 2025, face à l'intensification de la famine organisée par Israël à Gaza — et, en particulier, ses ciblages délibérés dans les centres de distribution alimentaire de la Gaza Humanitarian Foundation (GHF) —, les actions de protestation contre l'Égypte ont augmenté et se sont diversifiées, d'aucuns l'accusant de complicité.
Mi-juin, plus d'un millier de personnes se sont rendues au Caire pour la Marche mondiale vers Gaza. Cette initiative émanait d'une coalition internationale d'associations et visait à rejoindre la frontière. Selon ses propres termes, il s'agissait de « négocier l'ouverture du terminal de Rafah avec les autorités égyptiennes, en collaboration avec les ONG, les diplomates et les organisations humanitaires ». Des centaines de participants ont toutefois été détenus par le régime — certains le sont encore aujourd'hui —, d'autres ont été molestés à Ismaïlia, dans le nord-est du pays. Karim* est arrivé par avion en Égypte avec une dizaine d'autres Tunisiens. Il s'était préparé aux interrogatoires des agents de renseignement à l'aéroport. Il s'estime heureux que son portable n'ait pas été fouillé. Avec sa délégation, ils se sont répartis dans différents hôtels, pour échapper à une surveillance omniprésente. Il décrit un climat de « suspicion généralisée », affirmant qu'avec son groupe ils ont cherché à se rendre à Ismaïlia, mais en ont été dissuadés en raison de la menace d'arrestation. La marche reste, pour lui, un succès étant donné qu'elle a « renforcé des réseaux de solidarité internationale » et qu'elle a mis en lumière « la complicité des autorités égyptiennes dans le génocide en cours ».
Le 25 juillet, le commissariat Al-Maasara, au sud du Caire, a été occupé plusieurs heures par un groupe de jeunes. Indignés par la situation dans l'enclave palestinienne et la répression en Égypte, ils demandaient aux fonctionnaires de police de « lever le siège de Gaza ». L'action a été filmée et largement diffusée sur les réseaux sociaux. Deux hommes, Mohsen Mustafa et Ahmed Wahab, soupçonnés d'y avoir participé, ont depuis été victimes de disparition forcée. Ce type d'actions, avec les risques évidents qu'il charrie, restent très rares depuis le coup d'État militaire de 2013.
C'est également fin juillet qu'un jeune égyptien, Anas Habib, s'est filmé attachant un antivol à la porte de l'ambassade égyptienne de La Haye. Il a ensuite répandu de la farine au sol, pour dénoncer la « fermeture de la frontière ». La vidéo a été aussi largement diffusée. Elle a, depuis, inspiré une myriade d'actions similaires à l'encontre des emprises diplomatiques égyptiennes dans le monde entier, comme à Londres, Copenhague, Bagdad, New York, Istanbul, Dublin, Helsinki, Tunis, Beyrouth, Vienne, Damas et même… Tel-Aviv. Le 21 août, alors qu'ils tentaient d'enchaîner la porte du consulat égyptien à New York, deux jeunes hommes ont été emmenés de force à l'intérieur et violentés par les agents consulaires, avant que la police n'intervienne. Dans un enregistrement audio fuité quelques jours auparavant, le ministre égyptien des affaires étrangères, Badr Abdelatty, avait prévenu que « quiconque s'en prendrait à l'ambassade, nous lui ferons payer » (littéralement : « Nous énucléerons l'œil de son père »). Des paroles et méthodes qui témoignent aussi de la tension actuelle.
Ces initiatives ont pour objectif de mettre à nu les conséquences de la normalisation entre Le Caire et Tel-Aviv. Cependant, elles sont loin de faire l'unanimité dans l'opinion publique qui estime qu'elles devraient se concentrer contre Israël et ses soutiens occidentaux.
Les militants rassemblés devant le syndicat des journalistes égyptiens, mi-août, ont également dénoncé cette normalisation : « On le répète génération après génération, nous ne reconnaîtrons jamais Israël. » Ahmed*, journaliste militant, était parmi eux : « Le régime prétend condamner le génocide alors qu'il arrête quiconque manifeste sa solidarité, cela n'a aucun sens. On ne peut plus tolérer cette hypocrisie, il est temps de changer de paradigme. » À la tête de ce syndicat, Khaled Al-Bashy, journaliste indépendant, reconduit pour un deuxième mandat en mai dernier, a permis d'accentuer la solidarité de cette structure avec la Palestine. Bien qu'il tisse des liens avec d'autres syndicats dans la région, celui-ci apparaît relativement isolé dans le plus peuplé des pays arabes.
La majorité de la société égyptienne est solidaire avec la Palestine, consciente de cette injustice historique et honteuse de la normalisation avec Israël. Cela s'est même traduit par des manifestations dans les rues du Caire, jusqu'à la place Tahrir, fin 2023 — un fait suffisamment inédit pour être souligné, même si elles étaient sous contrôle sécuritaire. Les symboles palestiniens (keffieh, drapeaux) restent valorisés dans l'espace public, et différentes campagnes de boycott économique ont été lancées en Égypte3. Dina*, journaliste égyptienne ayant travaillé sur le sujet, nous le confirme :
Le boycott économique se poursuit de manière continue, surtout de la part des classes populaires, à l'encontre des fast-foods, des boissons — gazeuses et eau minérale —, et même des produits d'hygiène et de soin pour femmes. Des branches d'entreprises internationales ont dû fermer et une pléthore d'alternatives locales ont émergé, malgré, parfois, des hausses de prix.
Mais cette solidarité n'est pas exempte de risques. Pour l'avoir exprimé publiquement, certains manifestants sont toujours en détention aux côtés de 60 000 autres prisonniers politiques, comme l'estiment plusieurs associations de droits humains. D'autres personnalités continuent d'être, encore aujourd'hui, harcelées par les autorités égyptiennes. C'est le cas d'Ahmed Douma, poète et figure de la Révolution. Il a été inculpé le 29 juillet par le parquet de la sûreté de l'État pour « diffusion de fausses informations » en raison de la publication sur X de messages de solidarité avec Gaza. Il avait notamment appelé à une coordination citoyenne pour livrer de la nourriture à l'enclave palestinienne par tous les moyens possibles. Ahmed Douma a déjà passé dix ans en détention, dont sept et demi en isolement, avant d'être libéré en août 2023. Il a pour l'heure été relâché sous caution.
Début août, la journaliste Lina Attalah, cofondatrice et rédactrice en chef d'une des rares voix indépendantes en Égypte, Mada Masr, a elle aussi été convoquée par ce même parquet. Elle est accusée de gérer un média sans licence et de « diffuser de fausses nouvelles à des fins de déstabilisation ». Mada Masr avait en particulier révélé, début 2024, dans une enquête très fouillée, le business des passages vers et depuis Gaza, aux mains du magnat Ibrahim Al-Argany, proche de l'appareil sécuritaire égyptien. Les coûts, exorbitants, pouvaient atteindre jusqu'à 11 000 dollars par Palestinien (environ 9 000 euros)4.
Au-delà de la répression, et témoignant d'une certaine fébrilité, les autorités égyptiennes sont rapidement rentrées dans la bataille narrative. Elles ont accusé notamment les Frères musulmans d'être à l'origine de ces campagnes de dénigrement. Le président Sissi est intervenu personnellement plusieurs fois ces dernières semaines, à l'adresse « de tous les Égyptiens » et a dénoncé un « génocide systématique » à Gaza. Une conférence de presse a également été orchestrée à Rafah début août pour témoigner de la reprise des convois humanitaires. Même les forces armées ont diffusé une vidéo recensant l'ensemble de l'aide fournie aux « frères palestiniens » : 45 125 camions, pour 500 000 tonnes de nourriture et d'aide médicale (dont 70 % d'origine égyptienne), 209 ambulances, 168 opérations de parachutage et l'accueil de 18 560 blessés palestiniens. Elles ont aussi fustigé la destruction et le blocage des points de passage par Israël.
Ces interventions officielles se concentrent sur le volet humanitaire de la situation à Gaza, en occultant toute responsabilité et en se gardant de proposer d'autres horizons politiques. Elles s'inscrivent uniquement dans le cadre conceptuel des accords de paix de Camp David et de la dotation militaire de 1,3 milliard de dollars (1,1 milliard d'euros) transférée chaque année par Washington.
La menace de déstabilisation régionale constitue le credo de la contre-révolution autoritaire dans toute la région. Elle s'appuie sur les conflits en Libye à l'ouest, au Soudan et au Yémen au sud, ainsi qu'en Syrie plus à l'est. Ce discours trouve d'autant plus d'écho que la plupart des Égyptiens restent avant tout préoccupés par leur survie quotidienne dans un pays marqué par une forte dépréciation de la monnaie, une inflation autour de 30 % en 2024, et un taux de pauvreté qui a doublé en vingt ans. C'est peut-être en cela que la Palestine ne résonne plus comme une cause universelle pour tout le monde. Un péché d'indifférence universellement partagé.
Plume littéraire et critique sous tous les régimes de l'Égypte moderne, Sonallah Ibrahim est décédé le 13 août dernier. En 2003, il s'était excusé de devoir refuser un prix de la part du gouvernement Moubarak, qui « opprime son peuple, entretient la corruption et tolère la présence d'un ambassadeur israélien alors qu'Israël tue et viole ». Plus de deux décennies plus tard, ses paroles continuent tristement de résonner.
(*Les prénoms ont été modifiés afin de préserver l'anonymat)
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1« Egypt and Israel : Trade Growth Amidst Political Tension », Zawia3, 25 avril 2025.
2Abdul Karim Salim, « Lawsuit in Egypt demands Sisi put 1979 Israel peace treaty to referendum », The New Arab, 23 avril 2025.
3Mohamed Atef, Rabab Azzam, « The Impact of Boycotting Israeli Products in Egypt », Zawia3, 25 novembre 2023.
4« The Argany peninsula », Mada Masr, 13 février 2024.
Les slogans scandés lors des matchs de football par les groupes de supporteurs ont toujours traduit les souffrances et les aspirations de la jeunesse. À travers leurs banderoles et leurs hymnes, les jeunes Tunisiens expriment leur désillusion face à des politiques qui continuent de les ignorer. Aujourd'hui, ils sont à la pointe du combat pour les libertés publiques.
Enveloppé dans une écharpe noire arborant l'emblème de son groupe, Farès (pseudonyme) parcourt les ruelles étroites du quartier populaire où il a grandi. Sur les visages des passants se lit un mélange de curiosité et de familiarité. Aujourd'hui n'est pas un jour comme les autres : c'est jour de match ! Le cœur vibrant, les supporteurs forment des cortèges vers le stade. Mais derrière l'ambiance bon enfant, tous appréhendent ce qui les attend. Car entrer au stade n'est pas seulement accéder aux gradins. C'est, d'abord, franchir une barrière faite de répression systématique.
Devant la porte du stade olympique de Radès, dans la banlieue sud de Tunis, les regards croisent des policiers en uniforme, armés de matraques afin de « sécuriser » le match. Commence la fouille, vécue davantage comme une humiliation qu'une mesure de sécurité. Les ordres pleuvent : « Enlève tes chaussures ! », « Retire ta casquette ! », « Vide tes poches ! », « Jette la monnaie ! ». Le ton est martial et sans discussion, les visages sont filmés et photographiés sans la moindre explication : « Pourquoi êtes-vous vêtus en noir aujourd'hui ? Où avez-vous mis les fumigènes ? De quelle ville venez-vous ? ». Farès se tient pieds nus sur le sol glacé tel un accusé devant un tribunal.
Il s'agit d'instaurer un rapport de force, sinon de provoquer les supporteurs. Devant le sourire narquois d'un agent, Amin et certains de ses camarades se mordent les lèvres pour réprimer leur colère ; d'autres sourient pour ne pas donner de prétexte aux policiers. Mais une fois la porte franchie, toutes les humiliations se dissipent. Dans les tribunes, la voix est plus forte que les oukases et chaque refrain pour la liberté devient une petite victoire qui se renouvelle à chaque match.
Avant même le coup d'envoi, les gradins se mettent à vibrer. Les chants s'élèvent, le tifo se déploie, pas seulement comme performance artistique ou esthétique, mais comme affirmation collective de résistance. Approché par Nawaat, un des ultras — qui, généralement, refusent de parler aux médias ou communiquent chichement —, témoigne : « Le pouvoir cherche constamment à (nous) imposer de multiples restrictions », à travers ce qu'il appelle « une répression douce » qui se manifeste, selon lui, par une série de mesures restreignant la liberté d'expression.
Les images de la foule sont passées au peigne fin. Le ministère de l'intérieur exige une autorisation préalable des services de sécurité pour introduire tifos et banderoles dans l'enceinte. Officiellement, cette mesure prend pour prétexte le respect de la liberté d'opinion et de création. Mais selon notre interlocuteur, elle sert en réalité à instaurer une censure préalable, l'objectif étant d'empêcher tout message susceptible de ternir l'image du pouvoir ou de soulever des questions taboues sur la manière dont sont gérées les affaires de l'État, par exemple.
Les jours précédant le match, chaque groupe d'ultras œuvre pendant des nuits entières à la confection du tifo, une tâche qui prend des semaines, voire des mois. Celle-ci n'est jamais facile, car leurs moyens sont limités, le temps compté et la crainte d'une interdiction par les autorités constante. Ils savent qu'à tout moment la police peut venir tout stopper et réduire à néant leurs efforts sous prétexte de « rassemblement non autorisé ».
Les groupes d'ultras, qui jouissaient autrefois d'une plus grande liberté d'expression, sentent l'étau se resserrer. C'est pourquoi certains d'entre eux renoncent même au tifo. Dans ce contexte, la « répression douce » évoquée par Farès devient une arme redoutable entre les mains du pouvoir pour semer le stress et la peur. Aussi, de nombreux leaders ultras préfèrent éviter d'exposer des slogans politiques susceptibles de déclencher l'ire du régime. Ils ont le sentiment de devoir se battre en permanence pour préserver leur capacité à s'exprimer librement. Pourtant, au moment où le drapeau géant se dresse dans les tribunes, la fierté d'avoir vaincu la censure balaie toutes les craintes.
Le mouvement ultra tunisien fait face à une escalade répressive menée par le ministère de l'intérieur depuis mars 2018, après la mort du jeune supporteur Omar Laabidi à la suite d'une course-poursuite avec la police près du stade de Radès. Omar s'est noyé dans un ravin boueux, malgré ses supplications adressées aux policiers, leur disant qu'il ne savait pas nager. Le malheureux s'est vu répondre : « Taalem aoum ! » (« Apprends à nager ! »).
Ce crime n'a pas été une simple bavure policière, mais l'étincelle qui a allumé la colère des supporteurs. Il a inspiré la campagne « Taalem aoum ! », à la forte charge symbolique. Progressivement, celle-ci est devenue un creuset de la lutte pour la justice et contre l'impunité de la police. Des acteurs de la société civile l'ont adoptée, exhortant les autorités à faire de chaque 31 mars, date anniversaire de la mort d'Omar, la Journée nationale de la lutte contre les bavures policières. Le mouvement de protestation est sorti des stades pour occuper la rue, créant un engouement sans précédent ainsi qu'une large adhésion de tous les groupes ultras, mais aussi des associations et des syndicats. Cette initiative a rapidement fait des émules à travers toute la Tunisie.

Ces dernières années, le mouvement ultra s'est considérablement développé. Il ne se limite plus aux faubourgs de la capitale, comme à ses débuts, mais s'étend à de nombreuses régions et gouvernorats longtemps délaissés par les politiques de développement.
Gabès, un port du sud-est tunisien, est l'un des lieux où la montée en puissance des ultras les a imposés dans l'arène publique locale. Sortis des enceintes sportives, ils ont investi les débats sur les questions sociales et politiques, jusqu'à devenir une force active dans la défense des droits humains au-delà même de la région.
En tête des préoccupations des Gabésiens : la pollution chimique. Le mouvement ultra s'est pleinement engagé contre la dégradation de l'environnement causée par le Groupe chimique tunisien (GCT), un complexe industriel de transformation du phosphate, source de graves menaces écologiques et sanitaires. Toutefois, plusieurs membres du groupe ultra local ont confié à Nawaat que chaque action de protestation contre les « politiques d'empoisonnement » à Gabès est systématiquement la cible d'une campagne de surveillance et de répression de la part des autorités.

Un ultra témoigne :
Le pouvoir considère Gabès comme un terrain d'essai pour les produits chimiques, sans aucun égard pour la santé des gens et de leurs enfants. Aujourd'hui, nous vivons dans un environnement pollué, sans air pur à respirer ni plages propres où l'on peut passer du bon temps. Gabès est en train de devenir lentement une région empoisonnée. Et si ça continue, on risque d'arriver à un point où la population sera privée des conditions de vie les plus élémentaires.
Pour aplanir les divisions et renforcer leurs rangs face à la répression qui les cible sans distinction à travers tout le pays, les ultras ont lancé une campagne sous le slogan « Pour une mobilisation unifiée » qui appelle à conjuguer la solidarité et l'entraide entre tous les groupes.
De son côté, le ministère de l'intérieur, par la voix de ses porte-parole officiels et officieux dans les médias, fait la promotion du projet « Fan ID » (« Carte du supporteur »). Ce projet conditionne l'accès aux stades à la possession d'une carte d'identité spécifique, ce qui permettra une surveillance policière accrue et un contrôle encore plus rigoureux de n'importe quel fan qui pénètre dans un stade, en particulier dans les virages, bastion des ultras. Ces derniers y voient une menace directe à leur existence, car il porte atteinte à la liberté de mouvement et viole leurs données personnelles. Pour eux, c'est une énième tentative de contrôle des foules à l'intérieur comme à l'extérieur des terrains.
Les ultras sont ainsi passés de la défense d'une cause individuelle à une revendication plus large dont l'enjeu est de protéger les libertés publiques dans les stades. Bien que la carte de supporteur n'ait pas encore été mise en œuvre, les groupes ultras ont d'ores et déjà lancé une contre-campagne « No fan ID » (« Non à la carte du supporteur »), exprimant leur rejet absolu de toute atteinte à leur liberté d'expression.
En outre, les ultras menacent de boycotter les stades pendant la saison 2025-2026 si les autorités maintiennent leur projet et si les directions des clubs viennent à s'y soumettre. Ils ne cessent de rappeler que cette mesure ne conduirait pas seulement à la fermeture ultime des stades aux supporteurs, mais constituerait une nouvelle étape vers la restriction des libertés publiques en Tunisie. En définitive, cette contre-campagne n'est pas seulement une bataille contre une disposition sécuritaire, mais le prolongement d'un combat plus large assumé par les ultras tunisiens contre les politiques répressives qui gagnent des pans entiers de la vie quotidienne.
Si le mouvement « Taalem aoum ! » et les luttes passées ont marqué un tournant dans les relations entre les ultras et le ministère de l'intérieur, « No fan ID » promet un bras de fer qui prend de l'ampleur car elle reflète une prise de conscience croissante en faveur de la défense des droits civils.
Longtemps à l'avant-garde des mouvements de protestation, les ultras restent l'une des rares forces tunisiennes capables de briser l'inertie sociale et la résignation politique. À travers leurs initiatives, ils s'efforcent, avec la voix forte et le visage découvert, d'impulser une nouvelle dynamique dans les tribunes au nom de la lutte contre la soumission et pour les libertés. Plus que jamais convaincus de la nécessité d'un changement politique et d'une participation active aux combats sociétaux.
Les mouvements ultras en Tunisie ne sauraient donc être réduits à de simples groupes de jeunes supporteurs. Il est temps de reconnaître leur combat comme un instrument de lutte contre la répression politique et la marginalisation sociale. Par leurs slogans et leurs chants, ces groupes remettent en cause le discours autoritaire et populiste du pouvoir. Ils redéfinissent la relation entre la jeunesse tunisienne et l'espace public, prouvant que les stades ne sont pas seulement des aires de jeu, mais de véritables arènes où s'expriment les revendications d'une société entière.
Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Orient XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d'exister. L'information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).
Traduit de l'arabe par Moussa Acherchour
Cet article a été publié initialement sur Nawaat

Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.
Les slogans scandés lors des matchs de football par les groupes de supporteurs ont toujours traduit les souffrances et les aspirations de la jeunesse. À travers leurs banderoles et leurs hymnes, les jeunes Tunisiens expriment leur désillusion face à des politiques qui continuent de les ignorer. Aujourd'hui, ils sont à la pointe du combat pour les libertés publiques.
Enveloppé dans une écharpe noire arborant l'emblème de son groupe, Farès (pseudonyme) parcourt les ruelles étroites du quartier populaire où il a grandi. Sur les visages des passants se lit un mélange de curiosité et de familiarité. Aujourd'hui n'est pas un jour comme les autres : c'est jour de match ! Le cœur vibrant, les supporteurs forment des cortèges vers le stade. Mais derrière l'ambiance bon enfant, tous appréhendent ce qui les attend. Car entrer au stade n'est pas seulement accéder aux gradins. C'est, d'abord, franchir une barrière faite de répression systématique.
Devant la porte du stade olympique de Radès, dans la banlieue sud de Tunis, les regards croisent des policiers en uniforme, armés de matraques afin de « sécuriser » le match. Commence la fouille, vécue davantage comme une humiliation qu'une mesure de sécurité. Les ordres pleuvent : « Enlève tes chaussures ! », « Retire ta casquette ! », « Vide tes poches ! », « Jette la monnaie ! ». Le ton est martial et sans discussion, les visages sont filmés et photographiés sans la moindre explication : « Pourquoi êtes-vous vêtus en noir aujourd'hui ? Où avez-vous mis les fumigènes ? De quelle ville venez-vous ? ». Farès se tient pieds nus sur le sol glacé tel un accusé devant un tribunal.
Il s'agit d'instaurer un rapport de force, sinon de provoquer les supporteurs. Devant le sourire narquois d'un agent, Amin et certains de ses camarades se mordent les lèvres pour réprimer leur colère ; d'autres sourient pour ne pas donner de prétexte aux policiers. Mais une fois la porte franchie, toutes les humiliations se dissipent. Dans les tribunes, la voix est plus forte que les oukases et chaque refrain pour la liberté devient une petite victoire qui se renouvelle à chaque match.
Avant même le coup d'envoi, les gradins se mettent à vibrer. Les chants s'élèvent, le tifo se déploie, pas seulement comme performance artistique ou esthétique, mais comme affirmation collective de résistance. Approché par Nawaat, un des ultras — qui, généralement, refusent de parler aux médias ou communiquent chichement —, témoigne : « Le pouvoir cherche constamment à (nous) imposer de multiples restrictions », à travers ce qu'il appelle « une répression douce » qui se manifeste, selon lui, par une série de mesures restreignant la liberté d'expression.
Les images de la foule sont passées au peigne fin. Le ministère de l'intérieur exige une autorisation préalable des services de sécurité pour introduire tifos et banderoles dans l'enceinte. Officiellement, cette mesure prend pour prétexte le respect de la liberté d'opinion et de création. Mais selon notre interlocuteur, elle sert en réalité à instaurer une censure préalable, l'objectif étant d'empêcher tout message susceptible de ternir l'image du pouvoir ou de soulever des questions taboues sur la manière dont sont gérées les affaires de l'État, par exemple.
Les jours précédant le match, chaque groupe d'ultras œuvre pendant des nuits entières à la confection du tifo, une tâche qui prend des semaines, voire des mois. Celle-ci n'est jamais facile, car leurs moyens sont limités, le temps compté et la crainte d'une interdiction par les autorités constante. Ils savent qu'à tout moment la police peut venir tout stopper et réduire à néant leurs efforts sous prétexte de « rassemblement non autorisé ».
Les groupes d'ultras, qui jouissaient autrefois d'une plus grande liberté d'expression, sentent l'étau se resserrer. C'est pourquoi certains d'entre eux renoncent même au tifo. Dans ce contexte, la « répression douce » évoquée par Farès devient une arme redoutable entre les mains du pouvoir pour semer le stress et la peur. Aussi, de nombreux leaders ultras préfèrent éviter d'exposer des slogans politiques susceptibles de déclencher l'ire du régime. Ils ont le sentiment de devoir se battre en permanence pour préserver leur capacité à s'exprimer librement. Pourtant, au moment où le drapeau géant se dresse dans les tribunes, la fierté d'avoir vaincu la censure balaie toutes les craintes.
Le mouvement ultra tunisien fait face à une escalade répressive menée par le ministère de l'intérieur depuis mars 2018, après la mort du jeune supporteur Omar Laabidi à la suite d'une course-poursuite avec la police près du stade de Radès. Omar s'est noyé dans un ravin boueux, malgré ses supplications adressées aux policiers, leur disant qu'il ne savait pas nager. Le malheureux s'est vu répondre : « Taalem aoum ! » (« Apprends à nager ! »).
Ce crime n'a pas été une simple bavure policière, mais l'étincelle qui a allumé la colère des supporteurs. Il a inspiré la campagne « Taalem aoum ! », à la forte charge symbolique. Progressivement, celle-ci est devenue un creuset de la lutte pour la justice et contre l'impunité de la police. Des acteurs de la société civile l'ont adoptée, exhortant les autorités à faire de chaque 31 mars, date anniversaire de la mort d'Omar, la Journée nationale de la lutte contre les bavures policières. Le mouvement de protestation est sorti des stades pour occuper la rue, créant un engouement sans précédent ainsi qu'une large adhésion de tous les groupes ultras, mais aussi des associations et des syndicats. Cette initiative a rapidement fait des émules à travers toute la Tunisie.

Ces dernières années, le mouvement ultra s'est considérablement développé. Il ne se limite plus aux faubourgs de la capitale, comme à ses débuts, mais s'étend à de nombreuses régions et gouvernorats longtemps délaissés par les politiques de développement.
Gabès, un port du sud-est tunisien, est l'un des lieux où la montée en puissance des ultras les a imposés dans l'arène publique locale. Sortis des enceintes sportives, ils ont investi les débats sur les questions sociales et politiques, jusqu'à devenir une force active dans la défense des droits humains au-delà même de la région.
En tête des préoccupations des Gabésiens : la pollution chimique. Le mouvement ultra s'est pleinement engagé contre la dégradation de l'environnement causée par le Groupe chimique tunisien (GCT), un complexe industriel de transformation du phosphate, source de graves menaces écologiques et sanitaires. Toutefois, plusieurs membres du groupe ultra local ont confié à Nawaat que chaque action de protestation contre les « politiques d'empoisonnement » à Gabès est systématiquement la cible d'une campagne de surveillance et de répression de la part des autorités.

Un ultra témoigne :
Le pouvoir considère Gabès comme un terrain d'essai pour les produits chimiques, sans aucun égard pour la santé des gens et de leurs enfants. Aujourd'hui, nous vivons dans un environnement pollué, sans air pur à respirer ni plages propres où l'on peut passer du bon temps. Gabès est en train de devenir lentement une région empoisonnée. Et si ça continue, on risque d'arriver à un point où la population sera privée des conditions de vie les plus élémentaires.
Pour aplanir les divisions et renforcer leurs rangs face à la répression qui les cible sans distinction à travers tout le pays, les ultras ont lancé une campagne sous le slogan « Pour une mobilisation unifiée » qui appelle à conjuguer la solidarité et l'entraide entre tous les groupes.
De son côté, le ministère de l'intérieur, par la voix de ses porte-parole officiels et officieux dans les médias, fait la promotion du projet « Fan ID » (« Carte du supporteur »). Ce projet conditionne l'accès aux stades à la possession d'une carte d'identité spécifique, ce qui permettra une surveillance policière accrue et un contrôle encore plus rigoureux de n'importe quel fan qui pénètre dans un stade, en particulier dans les virages, bastion des ultras. Ces derniers y voient une menace directe à leur existence, car il porte atteinte à la liberté de mouvement et viole leurs données personnelles. Pour eux, c'est une énième tentative de contrôle des foules à l'intérieur comme à l'extérieur des terrains.
Les ultras sont ainsi passés de la défense d'une cause individuelle à une revendication plus large dont l'enjeu est de protéger les libertés publiques dans les stades. Bien que la carte de supporteur n'ait pas encore été mise en œuvre, les groupes ultras ont d'ores et déjà lancé une contre-campagne « No fan ID » (« Non à la carte du supporteur »), exprimant leur rejet absolu de toute atteinte à leur liberté d'expression.
En outre, les ultras menacent de boycotter les stades pendant la saison 2025-2026 si les autorités maintiennent leur projet et si les directions des clubs viennent à s'y soumettre. Ils ne cessent de rappeler que cette mesure ne conduirait pas seulement à la fermeture ultime des stades aux supporteurs, mais constituerait une nouvelle étape vers la restriction des libertés publiques en Tunisie. En définitive, cette contre-campagne n'est pas seulement une bataille contre une disposition sécuritaire, mais le prolongement d'un combat plus large assumé par les ultras tunisiens contre les politiques répressives qui gagnent des pans entiers de la vie quotidienne.
Si le mouvement « Taalem aoum ! » et les luttes passées ont marqué un tournant dans les relations entre les ultras et le ministère de l'intérieur, « No fan ID » promet un bras de fer qui prend de l'ampleur car elle reflète une prise de conscience croissante en faveur de la défense des droits civils.
Longtemps à l'avant-garde des mouvements de protestation, les ultras restent l'une des rares forces tunisiennes capables de briser l'inertie sociale et la résignation politique. À travers leurs initiatives, ils s'efforcent, avec la voix forte et le visage découvert, d'impulser une nouvelle dynamique dans les tribunes au nom de la lutte contre la soumission et pour les libertés. Plus que jamais convaincus de la nécessité d'un changement politique et d'une participation active aux combats sociétaux.
Les mouvements ultras en Tunisie ne sauraient donc être réduits à de simples groupes de jeunes supporteurs. Il est temps de reconnaître leur combat comme un instrument de lutte contre la répression politique et la marginalisation sociale. Par leurs slogans et leurs chants, ces groupes remettent en cause le discours autoritaire et populiste du pouvoir. Ils redéfinissent la relation entre la jeunesse tunisienne et l'espace public, prouvant que les stades ne sont pas seulement des aires de jeu, mais de véritables arènes où s'expriment les revendications d'une société entière.
Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Orient XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d'exister. L'information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).
Traduit de l'arabe par Moussa Acherchour
Cet article a été publié initialement sur Nawaat

Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.
À l'arbitraire de l'emprisonnement, des détenus d'opinion égyptiens répondent par la créativité de leurs écrits et une forme d'habileté à les faire émerger clandestinement de prison. Une littérature séditieuse par essence.
Vous « croupirez en prison jusqu'à la mort ou la folie ». C'est l'avertissement adressé par les autorités égyptiennes à Ahmed Douma et Alaa Abdel Fattah, blogueurs, militants et opposants politiques, arrêtés et emprisonnés à plusieurs reprises entre 2011 et 2019, dans un climat de solide répression. Ils sont rejoints dans la similarité de parcours par un autre prisonnier d'opinion, Khaled Daoud. Le lieu de leur enfermement est aussi celui de leurs écrits, qui irriguent la littérature carcérale.
La révolution du 25 janvier 2011, qui a provoqué la chute de Hosni Moubarak, puis la destitution de Mohammed Morsi par l'armée en 2013 et l'accession à la présidence d'Abdel Fattah Al-Sissi, en 2014, ont été le cadre d'une répression et d'arrestations arbitraires grandissantes.
Le nombre exponentiel de prisonniers politiques et détenus d'opinion — ils sont 60 000 selon Amnesty International — a amené le pouvoir à construire davantage de lieux carcéraux. Avec une quarantaine d'établissements pénitentiaires, près de 400 centres de détention nichés dans des commissariats et plusieurs prisons secrètes gérées par l'armée, l'Égypte est le pays des prisons.
La révolution égyptienne de 2011 a vu émerger des figures. Alaa Abdel Fattah en est une. Arrêté et emprisonné plusieurs fois, sous Hosni Moubarak, Mohammed Morsi et Abdel Fattah Al-Sissi, il est détenu en tout depuis plus de dix ans. En 2021, alors qu'il avait déjà passé deux années en détention provisoire, le tribunal le condamne à cinq ans de prison pour « fausses informations » ; son avocat écope de quatre ans d'enfermement. Initialement prévue pour septembre 2024, sa libération est repoussée à début 2027, le procureur ayant décidé de ne pas comptabiliser la période de détention provisoire déjà purgée. En mars 2025, apprenant que sa mère, Laila Soueif, en grève de la faim depuis le 29 septembre 2024 pour protester contre son maintien en détention, se trouvait dans un état critique, il cesse à son tour de s'alimenter1. You have not yet been defeated (« Vous n'avez pas encore été vaincus », inédit en français), préfacé par l'autrice canadienne Naomi Klein, est l'une des œuvres phares de la littérature carcérale. Constitué de récits, réflexions, tweets, éclats de poésie… griffonnés sur des bouts de papier sortis clandestinement de prison, ce recueil de dix ans d'écrits a été traduit en anglais par un collectif anonyme et publié en 2021 par Fitzcarraldo éditions. Relatant l'euphorie de la place Tahrir, il est aussi le siège de réflexions sur la violence d'État.
Activiste politique et journaliste, Khaled Daoud est placé en détention provisoire en septembre 2019, dans un climat de tensions, alors que la rue réclame la démission du président Al-Sissi. Lui n'y participe pas, mais ses écrits dérangent. Il passera dix-neuf mois en prison et en sera libéré sans qu'aucune charge ne soit retenue.
Détention provisoire, c'est le titre qui aurait dû orner la couverture de son journal de prison une fois publié. Ce projet n'a pu voir le jour à cause des entraves imposées par les autorités. Il y décrit les conditions de détention réservées aux prisonniers d'opinion : limitation de l'exercice physique et restrictions sanitaires sévères.
Daoud aborde l'écriture comme un outil de documentation, portant un regard journalistique sur les événements vécus de l'intérieur, tout en gardant une distance d'observation. Son journal, description minutieuse de la société carcérale, devient un guide détaillé de ce à quoi s'attendre lors d'une détention provisoire en Égypte. Il évoque également les difficultés rencontrées pour obtenir des feuilles et un stylo ou envoyer des lettres à sa famille.
Depuis sa sortie de prison, Khaled Daoud a publié une vingtaine d'articles sur le site Al-Manassa. En réponse à notre question sur la répression de la création culturelle par le régime, Daoud met en regard des avancées en termes de libertés durant les trois années qui ont suivi la révolution de 2011 et les restrictions massives imposées depuis 2014 : « La situation est devenue insoutenable. »
Autre figure de la révolution, Ahmed Douma a passé dix ans en détention, dont sept et demi en isolement. Il est libéré en août 2023 à la suite d'une grâce présidentielle. Dès sa première nuit d'emprisonnement, l'écriture a représenté une bouée de sauvetage, raconte-t-il, lui permettant de résister aux pressions psychologiques.
Dans son premier recueil, Soutak tala'a (« Ta voix est audible »), paru en 2012, Douma écrit des poèmes révolutionnaires qui retracent les étapes de son engagement militant avant la révolution de 2011, aux côtés des mouvements Kifaya2 et du 6 Avril3.
Douma témoigne :
J'ai écrit sept livres en dix ans : des poèmes en arabe dialectal et standard, un recueil de contes, une série d'articles et un projet de roman. L'écriture était mon gagne-pain, mais également le seul moyen de me confronter à moi-même et à la vie. Durant les longues périodes de détention et d'isolement, le détenu perd le contrôle de son esprit et de ses pensées. L'écriture était ma voie de salut. Elle me permettait aussi de documenter et transmettre le récit de mon expérience avec honnêteté et sans défaitisme.
Ahmed Douma a mis au point plusieurs techniques pour faire sortir clandestinement ses textes : écrire sur des sous-vêtements, sur de minuscules morceaux de papier, ou encore utiliser un vieux téléphone portable introduit en cachette. Il enregistrait certains poèmes sous forme de messages vocaux, ou sculptait les mots sur les murs de sa cellule avec les ongles. « Il y a des dizaines d'astuces, dit-il, mais leur divulgation priverait les détenus d'y recourir. » Il raconte avoir échangé avec des trafiquants de drogue sur les méthodes qu'ils utilisaient pour faire entrer leurs marchandises. Il s'avère que « faire entrer de la drogue en prison est plus facile que de faire sortir un poème », relève-t-il.
Parmi les œuvres produites durant sa détention, seules deux ont été publiées : le recueil de poèmes Curly (« Frisé » en anglais) en 2021, et Yochbihou al houtaf. Yochbihou al anin (« Comme une ovation. Comme un gémissement »), en 2022, le noyau de son expérience de la littérature carcérale, considère l'auteur. Il s'agit de nouvelles en prose, proches du langage poétique, que Douma avait d'abord conçues sous forme d'articles journalistiques destinés à une plateforme médiatique pour lui assurer un revenu pendant sa détention. Le projet ayant échoué, il a rassemblé ces textes dans un livre. Curly a été publié par Dar El Maraya, une maison d'édition égyptienne, en 2021, mais rapidement interdit pour « raisons de sécurité ». Il espère trouver un éditeur pour son prochain recueil de poésie, El ward mouch himl el amal (« Les roses ne supportent pas le poids de l'espoir »), commencé en 2021 et poursuivi après sa libération.
Les images de l'ouverture de la prison de Sednaya à la chute de Bachar Al-Assad, en Syrie, en décembre 2024, l'ont incité à écrire le récit complet de son expérience dans les prisons égyptiennes en y intégrant des témoignages de prisonniers issus d'autres régions du monde. Ce projet, intitulé Chibr w qabda (« Un empan et un poing4 »), sera accompagné d'une émission audiovisuelle, actuellement en cours de préparation.
Que le pouvoir cesse son acharnement contre la poésie et la littérature, c'est le vœu d'Ahmed Douma. Aujourd'hui libre, il ne s'agit plus pour lui d'exfiltrer ses textes de prison, mais de relever une tout autre gageure : publier sans entraves.
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Cet article a été publié initialement sur Assafir Al-Arabi
Traduit de l'arabe par Mohammed Rami Abdelmoula

Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.
1NDLR. À la demande de ses filles, Mona et Sanaa, Laila Soueif a mis fin à sa grève de la faim le 13 juillet 2025.
2NDLR. Créé en 2004, Kifaya (« Assez ! ») appelait à la chute du régime de Hosni Moubarak, notamment par des manifestations et des appels à la grève.
3NDLR. Ce mouvement pionnier de la contestation contre Moubarak, dont le nom fait référence à une grève massive d'ouvriers à El-Mahalla el-Koubra (delta du Nil) le 6 avril 2008, sera très impliqué dans les mobilisations de 2011 ayant mené à la chute de l'ancien président.
4NDLR. Ancienne mesure de longueur correspondant à l'intervalle compris entre l'extrémité du pouce et celle du petit doigt dans leur plus grand écart.
Dénoncer un massacre en cours en Palestine, proposer des espaces académiques d'analyse et de discussion critique de la politique menée par l'État israélien a valu à nombre d'enseignants et de chercheurs français des sanctions disciplinaires ou des poursuites judiciaires pour « apologie du terrorisme ». Florilège.
« Tu sais, de nos jours, si l'on n'est pas inculpé pour apologie du terrorisme, c'est que, quelque part, on a raté sa vie. » C'est avec un certain détachement que François Burgat rapporte la boutade de l'un de ses amis. Le politiste, ancien directeur de recherche au CNRS, aujourd'hui retraité, comparaissait le 24 avril devant le tribunal judiciaire d'Aix-en-Provence pour « apologie du terrorisme », sur une plainte de l'Organisation juive européenne (OJE). Cette association, partisane de la politique de Benjamin Nétanyahou, est adepte de l'intimidation judiciaire : depuis le 7 octobre 2023, elle est à l'origine de centaines de plaintes contre des citoyens français.
Le procureur a requis huit mois de prison avec sursis, une amende de 4 000 euros, un bannissement de six mois des réseaux sociaux et une inéligibilité de deux ans. Il est rare que de telles poursuites s'exercent à l'encontre d'un universitaire. « On poursuit un spécialiste du terrorisme pour apologie du terrorisme, la boucle est bouclée », résume son avocat, Rafik Chekkat, qui met en garde contre la portée symbolique d'une potentielle condamnation de François Burgat, qui ouvrirait la porte à la criminalisation de la liberté académique. C'est pour avoir relayé une tribune du Hamas niant les accusations de viols à l'encontre de ses combattants et pour avoir contesté la criminalisation tous azimuts des mouvements de libération de la Palestine que François Burgat est ciblé par l'OJE.
Le professeur a également fait l'objet d'un signalement au procureur par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). En cause, des publications sur les réseaux sociaux. Dans un post sur X le 2 janvier 2024, Burgat affirmait avoir « infiniment plus de respect et de considération pour les dirigeants du Hamas que pour ceux de l'État d'Israël ». Cinq jours plus tard, il postait un texte présenté par ses accusateurs comme un « long panégyrique du Hamas » que François Burgat introduisait en ces termes assumés : « Le contexte où mon respect et mon admiration pour le Hamas se sont affirmés (2006) ». S'ensuivait un extrait de son ouvrage Comprendre l'islam politique (La Découverte, 2016). « Donc ce texte qui a presque dix ans, publié chez un éditeur reconnu et traduit dans quatre ou cinq langues, est utilisé comme un élément d'accusation contre moi », résume-t-il.
Les poursuites pour « apologie du terrorisme » se sont multipliées depuis le 7 octobre 2023, comme exposé dans Orient XXI le 9 mai 2024. La loi Cazeneuve du 13 novembre 2014, qui a extrait l'infraction d'apologie du terrorisme de la loi sur la liberté de la presse de 1881, pour l'inscrire dans le Code pénal, en a durci le régime. Alors qu'elle était initialement conçue pour lutter contre les filières de recrutement du terrorisme, son utilisation aujourd'hui pour réprimer l'expression d'opinions est jugée abusive par ceux-là mêmes qui la défendaient hier. C'est le cas notamment de l'ancien juge antiterroriste Marc Trévidic qui dénonce, dans les colonnes de L'Humanité, le 8 octobre 2024, « un véritable abus » et un « usage totalement dévoyé de la loi » et appelle à « oser faire marche arrière ».
Quand, dans l'écrasante majorité des cas, le motif d'« apologie du terrorisme » n'est pas invocable, le système répressif dispose de larges relais pour restreindre la liberté de parole sur la Palestine dans le milieu universitaire, en prétextant notamment la lutte contre l'antisémitisme. Les exemples sont légion. Les manifestations de soutien public au peuple palestinien sont ciblées, traquées et stigmatisées comme relevant de l'antisémitisme, et leurs auteurs, vilipendés en haut lieu. Ces campagnes aboutissent à un résultat, sans doute escompté : l'autocensure, notamment parmi les enseignants. Étudier et débattre d'idées non consensuelles, voire perçues comme choquantes par certains, n'est-ce pas la vocation du cadre universitaire, qui dispose du savoir comme garde-fou ? Cela ne semble pas être l'avis du gouvernement français actuel, ainsi que le dévoile le blog Yaani, qui recense des mois d'offensive contre les libertés académiques touchant à la question palestinienne et au génocide en cours à Gaza.

Dès le 12 octobre 2023, le président-directeur général du CNRS envoyait un message à l'ensemble des agents pour leur signifier que « dans le contexte de l'actualité dramatique au Proche-Orient », leur liberté d'expression était « encadrée par les règles de droit […] en particulier celles concernant […], l'apologie du terrorisme ». Yaani recense une douzaine de conférences annulées ou interdites par les responsables d'établissements universitaires. Parmi les intervenants ayant essuyé cette censure, on trouve le fondateur d'Orient XXI, Alain Gresh, le directeur de l'IRIS, Pascal Boniface, l'eurodéputée Rima Hassan, Jean-Luc Mélenchon ou l'auteur et militant de l'Union juive française pour la paix (UJFP) Pierre Stambul. Dès le 9 octobre 2023, Sylvie Retailleau, alors ministre de l'enseignement supérieur, adressait un courrier aux présidents d'établissement, les appelant à sanctionner les « actions et propos » relevant de « l'apologie du terrorisme, l'incitation à la haine ou à la violence », les encourageant à y apporter des « sanctions disciplinaires et suites judiciaires appropriées », y compris en les signalant au procureur de la République. Le gouvernement a généreusement élargi la notion d'« incitation à la haine » à toute critique de l'action génocidaire d'Israël à Gaza.
« Un professeur dérape » à Toulouse. C'est le titre d'un article de La Dépêche 31 le 4 septembre 2024. La veille, Benoit Huou, chargé d'enseignement en mathématiques à la Toulouse School of Economics (TSE), décidait d'ouvrir son premier cours de l'année par une adresse à ses deux cents étudiants sur la situation à Gaza et l'émotion qu'elle provoquait en lui. « Tout le monde y passe, les enfants, les vieillards. J'ai 35 ans et je n'ai jamais vécu ça, une telle boucherie », dit l'enseignant avant d'exprimer un sentiment d'impuissance « face à ce carnage » et de dénoncer le « soutien tacite » du gouvernement français aux dirigeants d'extrême droite israéliens. « Malheureusement, ça n'a pas commencé le 7 octobre et c'est totalement malhonnête de dire que le responsable de ce qui se passe actuellement, c'est le Hamas », ajoute-t-il. Et de rappeler qu'« avant le 7 octobre des organisations comme Amnesty International et d'autres dénonçaient déjà la politique d'apartheid » menée par Israël contre le peuple palestinien. Posant la question de l'engagement à l'échelle individuelle, il suggère à ceux qui le souhaitent de participer aux campagnes de boycott et aux manifestations.
Ce que l'enseignant ignore encore, c'est que quelqu'un dans l'amphithéâtre l'a enregistré. Son discours va se retrouver dès le lendemain matin dans un « signalement » sur le compte X anonyme pro-israélien Sword of Salomon qui traque les voix favorables aux Palestiniens, notamment dans le milieu universitaire, en interpellant directement les ministres. Sword of Salomon exige « des mesures disciplinaires, allant jusqu'au licenciement » pour « sanctionner » les propos « dangereux et inacceptables » de Benoît Huou. Il pointe un discours qui « met en danger les étudiants juifs et/ou israéliens, dans une ville [Toulouse] marquée par le massacre d'écoliers juifs, abattus à bout portant pour “venger la Palestine” ». Ce raccourci entre les propos du professeur et l'action criminelle de Mohammed Merah (en 2012) va mettre le feu aux poudres.
En l'espace de quelques heures, Benoît Huou va brutalement sortir de l'anonymat et se retrouver au centre d'une tornade politico-médiatique. Sylvie Retailleau, ministre de l'enseignement, va immédiatement reprendre le post de Sword of Salomon, qualifiant les propos du professeur Huou d'« inadmissibles » et annonçant avoir « demandé à ce que les sanctions qui s'imposent soient prises » à son encontre. Lui emboîtant le pas, le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, « condamne fermement » les propos de l'enseignant qui, selon lui, participent à « importer davantage le conflit et à mettre une cible sur les étudiants juifs dans l'enseignement supérieur ». Reprenant l'argumentaire de Sword of Salomon, il conclut : « Blessés dans notre chair par les attentats de 2012 visant des élèves juifs, nous savons ce vers quoi ces propos peuvent nous conduire. » Carole Delga, présidente de la Région Occitanie, enchaîne : « L'antisémitisme ronge notre pays. Condamnation très ferme de ceux qui utilisent l'université […] comme tribune pour des discours haineux, complotistes et d'apologie du terrorisme. »
Du côté de la direction de l'école, la réaction ne se fait pas attendre. À l'issue de la journée du 4 septembre, le directeur de TSE, Christian Gollier, annonce sur X la suspension à titre conservatoire du chargé d'enseignement en mathématiques. Sword of Salomon jubile. Après un signalement sur la plateforme Pharos, Benoît Huou fait l'objet d'une enquête pour « apologie du terrorisme »… rapidement classée sans suite.
Une fois l'agitation retombée, Benoît Huou nous a accordé son premier entretien avec la presse et revient sur l'enchaînement des faits. Le jour de l'emballement médiatique, le 4 septembre 2024, outre une pluie d'intimidations et menaces anonymes par téléphone, Benoît Huou reçoit par SMS une convocation à une réunion immédiate avec la direction de l'école. Le professeur y apprend sa suspension pour quatre mois pour manquement à son devoir de réserve, et aussi pour le « protéger contre les menaces » dont lui et l'établissement font désormais l'objet. Aucun débat sur le fond n'a lieu avec la direction qu'il sent « un peu embêtée ». Celle-ci décide de lui accorder la protection fonctionnelle des agents, qui peut permettre de payer des frais d'avocat.
Directeur général délégué aux affaires publiques et à la gouvernance de TSE, Joël Echevarria avait lui aussi, dès le 4 septembre, rappelé « l'obligation de neutralité et de réserve des agents publics ». Lors de l'entretien qu'il nous a accordé, il assure que la suspension de Benoît Huou était la « meilleure façon de calmer la situation » dans un contexte où « l'utilisation des réseaux sociaux favorise l'immédiateté, l'hyperréaction et l'escalade verbale », mais dit comprendre qu'elle ait pu être vécue par l'intéressé comme une sanction.
De son côté, la commission disciplinaire de l'école n'émettra qu'un simple « rappel à l'ordre », sans conséquences sur la carrière de l'enseignant non titulaire. Son syndicat, Sud Éducation 31, s'est réjoui de ce verdict même s'il conteste la tenue même de cette commission disciplinaire : « S'émouvoir d'un massacre en cours ne doit pas être réprimé, le soutien à la Palestine ne doit pas être criminalisé. »
Benoît Huou a été réintégré début janvier 2025 : « Je sais que si je recommence, la procédure risque de se passer différemment. On m'a dit que j'avais face à moi un public captif qui n'est pas capable de jugement. » Le professeur revient sur ce qui l'a motivé à évoquer ouvertement le sujet avec ses élèves : « Je pense que je n'aurais pas eu à en parler si on pouvait en parler partout, qu'il n'y avait pas de censure. Je me suis senti le devoir de le faire. Face à ce qu'il se passe à Gaza, il faut réagir et pousser à agir. » Il constate, amer, que sa tutelle ne partage pas sa position :
On m'a dit que je n'avais pas été assez formé sur les questions déontologiques du métier, que je ne suis pas là pour ça : une vision très néolibérale de la fonction. Il semble très important de ne plus du tout parler politique dans les universités, en tout cas en adoptant un point de vue critique de la politique gouvernementale ou toute idée politique allant à l'encontre de l'idéologie dominante.
À l'École normale supérieure (ENS), située rue d'Ulm à Paris, un séminaire « Palestine » est programmé durant toute l'année universitaire 2024-2025. Intitulée « Une approche transdisciplinaire de la Palestine » et soutenue par sept départements de l'école, cette série de rencontres, organisée par les élèves et initialement chapeautée par le département de géographie, a été suspendue le 10 février 2025. Ce jour-là, faute de salle disponible dans les locaux de l'ENS, une conférence, inscrite au programme depuis janvier, doit se tenir au Collège de France, avec en tribune l'universitaire Françoise Vergès, les militants juifs antisionistes Sonia Fayman (Union juive française pour la paix, UJFP) et Maxime Benatouil (collectif juif décolonial Tsedek !) ainsi que le philosophe et économiste Frédéric Lordon autour du thème « Antisémitisme et antisionisme ».
Trois jours avant, l'Union des étudiants juifs de France (UEJF), association pro-israélienne, dénonçait la tenue de cette conférence sur X : « Alors que les étudiants juifs de l'ENS ne se sentent pas en sécurité, l'école donne une tribune aux idées antisémites de Houria Bouteldja1 en invitant ses coauteurs. Ce débat biaisé ne favorise ni la compréhension ni la réconciliation. Il doit être interdit. »
Ainsi soit-il. Le jour même de la conférence, les organisateurs du séminaire apprennent par une affichette collée sur la porte de la salle qu'elle est annulée, sans que la direction de l'École normale ait pris la peine de les avertir ni de leur fournir d'explication. Dans l'urgence, les organisateurs trouvent une autre salle, dans l'enceinte de l'ENS cette fois. La conférence se tient sous haute tension. Des membres de l'UEJF appellent à un rassemblement dans la cour, viennent perturber la séance en prenant en photo les organisateurs sans leur consentement. La situation est si tendue que la sécurité de l'ENS demande d'exfiltrer les conférenciers par une porte de sécurité.
Au lieu de punir les perturbateurs, la direction annonce aux organisateurs le 13 février, par e-mail, la suspension sine die du séminaire, la séance du 10 février n'ayant d'après elle pas obtenu son accord. Le même jour, l'UEJF publie un post Instagram s'en attribuant le mérite. Dans le même post sont exhibées des photos d'une réunion dans le bureau de la direction de l'ENS, entre des membres de l'UEJF, le directeur de l'établissement Frédéric Worms et… le ministre de l'enseignement supérieur Philippe Baptiste.
Catherine Goldstein, directrice de recherche au CNRS dans un laboratoire de mathématiques (Jussieu-Rive Gauche à Paris), devait modérer une séance du même séminaire « Palestine » consacrée à l'« éducide »2 qui devait se tenir le 17 février. Victime de la suspension, la conférence est reportée, sans consulter la modératrice, sans explication de la part de l'établissement. Dans une longue lettre ouverte adressée le 19 mars à la direction de l'ENS pour exprimer son indignation et sa colère, Catherine Goldstein se désole que le « désir de museler des opinions contraires aux siennes » ne soit « malheureusement pas une situation inhabituelle », et fustige la complicité de la direction de l'ENS dans cette censure :
Ce qui est inhabituel en revanche, c'est que parmi les posts affichés sur le site de cette association [l'UEJF] qui m'ont été transmis figuraient en bonne place des photos des étudiants perturbateurs dans le bureau de la direction de l'ENS en présence d'un ministre. J'ai pensé au départ qu'il s'agissait de [les] réprimander pour leur comportement agressif et leur manquement au respect de la liberté académique, mais il semble que ce soit juste le contraire. Je ne peux que m'en étonner.
Dans les jours qui suivent l'annonce de la suspension, à l'instar de Catherine Goldstein, plusieurs enseignants et chercheurs écrivent à la direction pour exprimer leur étonnement. Des élèves organisent un rassemblement dans l'enceinte de l'établissement pour demander des explications et dénoncer des « ingérences politiques » et une « censure académique ». L'équipe organisatrice du séminaire attendra le 17 février pour être reçue par la direction et se voir reprocher d'avoir mis en péril la sécurité de l'école.
Après un mois, le 10 mars, la direction de l'ENS annonce la reprise du séminaire suite à une « réflexion organisée » et la rédaction d'une charte. Contactée, la direction n'a pas souhaité répondre à nos questions. De même que la successeure de la directrice du département de géographie de l'ENS à la tête de la coordination du séminaire « Palestine » ainsi que les services du ministre de l'enseignement supérieur. Il est difficile d'oublier qu'en 2011 l'ENS interdisait déjà une conférence de Stéphane Hessel sur la répression de la campagne de boycott des produits israéliens. L'ancien résistant et rescapé des camps de concentration devait partager la tribune avec plusieurs personnalités, dont Leïla Shahid, représentante de la Palestine à Bruxelles, les pacifistes israéliens Michel Warschawski et Nurit Peled et la députée socialiste Élisabeth Guigou. « L'annonce de ce débat a provoqué le malaise du Conseil représentatif des associations juives de France (CRIF) et de plusieurs associations juives », rapportait Le Monde à l'époque. Côté direction, le prétexte d'une conférence « non autorisée » était déjà l'argument de la censure.
De nombreux professeurs, enseignants et chercheurs ont subi des pressions pour avoir diffusé ou relayé des informations en soutien à Gaza. Spécialiste de la Palestine, l'anthropologue et chercheuse au CNRS Véronique Bontemps a, pendant des mois, refusé toute intervention publique après que le soutien à un texte de ses étudiants de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) solidaire avec la Palestine lui a valu une procédure disciplinaire du CNRS pour « apologie du terrorisme », « incitation à la haine raciale » et « manquement au devoir de réserve ». « Tout ce que je vais pouvoir dire publiquement va être utilisé d'une manière ou d'une autre contre moi », énonce-t-elle.
Jean Gardin (le frère de l'humoriste Blanche Gardin) est maître de conférences en géographie à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne. Dans un forum en ligne regroupant les membres du personnel enseignant et non enseignant (mais pas les étudiants) de l'université et modéré par la présidence de l'établissement, une discussion enflammée a lieu sur la situation à Gaza. L'enseignant y poste, en mai 2024, un tableau de conjugaison du verbe « consentir à un génocide » pour, dit-il, améliorer le niveau des étudiants. Dans les heures qui suivent, son post se retrouve sur le groupe Telegram pro-israélien les « Dragons célestes » (anciennement « Brigade juive »), et il est « doxé » : son identité et son numéro de téléphone portable sont diffusés publiquement dans le but de le harceler.
Le compte X de Sword of Salomon fait lui aussi un « signalement » en interpellant la présidente de l'université. Jean Gardin reçoit pendant des semaines des dizaines d'appels de harcèlement et de menaces. De son côté, au bout de dix jours, la présidente de l'université comptabilisait trois mille e-mails visant à obtenir le licenciement de l'enseignant, lui a-t-elle rapporté. Ces e-mails auraient l'apparence de vrais, mais leur quantité massive questionne. Jean Gardin insiste auprès de la présidence et obtient la protection fonctionnelle. Il porte plainte contre X, ses harceleurs étant anonymes. L'affaire est classée sans suite un an plus tard, en avril 2025, car, lui écrit le procureur de la République, les auteurs n'ont pas été identifiés malgré l'enquête.
Aujourd'hui, il estime que l'université n'a pas été à la hauteur de la situation. Il se dit fatigué et déçu par un certain nombre de collègues, leur attentisme et leur silence. Jean Gardin parle d'un phénomène d'autocensure répandu. « Quand on fait des sciences sociales, c'est difficile de ne pas parler d'une actualité politique de ce genre-là : les logiques de développement séparé, de mur, la question du droit international… » Pourtant, nombreux sont ses collègues qui évitent ce sujet en cours désormais, se désole-t-il.
Chercheuse en langues, littérature et cultures palestiniennes et hébraïques, Sadia Agsous-Bienstein constate elle aussi de nombreux cas d'autocensure dus à des pressions multiples. Mais elle se veut optimiste et prône une forme de résistance par le savoir. À l'EHESS où elle coorganise un séminaire sur la Palestine, la mobilisation des étudiants a obtenu une victoire : une convention signée avec l'université Bir Zeit à Ramallah (Cisjordanie). « On se savait cible de pressions et en danger académique, on a investi sur la production du savoir. C'est une question d'éthique, de justice sociale et de morale », défend-elle.
Une proposition de loi de « lutte contre l'antisémitisme dans l'enseignement supérieur » a été votée en première lecture à l'Assemblée nationale le 7 mai 2025 après avoir été adoptée à l'unanimité par le Sénat le 20 février. Le texte, qui doit désormais passer par une commission mixte paritaire, fait suite à un rapport présenté en juin 2024 par les sénateurs Pierre-Antoine Lévi (Union centriste) et Bernard Fialaire (Rassemblement démocratique et social européen, RDSE) dans lequel la définition de l'antisémitisme est largement assimilée aux expressions du soutien avec le peuple palestinien, collant à la définition opérationnelle de l'Alliance internationale de la mémoire de l'Holocauste (IHRA) qui assimile la critique d'Israël à de l'antisémitisme dans sept des onze « exemples contemporains d'antisémitisme » qu'elle développe. Une aberration dénoncée en 2022 par E. Tendayi Achiume, la rapporteure spéciale des Nations unies sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l'intolérance qui y est associée.
La proposition de loi prévoit en outre l'externalisation des procédures disciplinaires et la création d'une « section disciplinaire commune » aux établissements d'une même région académique, présidée par un membre de la juridiction administrative. Si cet article de la loi est adopté, les procédures disciplinaires, comme celles qui ont visé les professeurs Benoît Huou et Véronique Bontemps, pourraient aboutir à des sanctions bien plus lourdes.
À l'instar de la répression des mobilisations étudiantes aux États-Unis depuis la rentrée, les dirigeants politiques français, notamment chez Les Républicains, n'ont pas attendu la nouvelle loi pour prendre des mesures draconiennes. La présidente de la Région Île-de-France, Valérie Pécresse, a décidé en avril 2024 de couper les subventions et les crédits de fonctionnement à Science-Po après les mobilisations étudiantes pour la Palestine qui ont marqué la vie de l'établissement. Lui emboîtant le pas, Laurent Wauquiez, ancien président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes mais toujours à la manœuvre en tant que « conseiller spécial », a annoncé le 7 mai 2025 la suppression des subventions régionales à l'université Lyon II, en signe de soutien à son « ami », le maître de conférences Fabrice Balanche3, chahuté par des étudiants pour avoir selon eux défendu sur Cnews « l'expulsion de la population palestinienne de Gaza ». Il avait déclaré : « Cela résoudra le problème du Hamas puisqu'il se cache et prolifère au milieu de cette population civile. »
Toujours à Lyon II, le vice-président de l'université, le politiste Willy Beauvallet-Haddad, cible de harcèlement en lien avec ses positions sur la Palestine et le Liban (en particulier une déclaration au moment de la mort du leader du Hezbollah Hassan Nasrallah), a présenté sa démission le 5 mai 2025 après ce qu'il a qualifié de « campagne de dénigrement public ». Sword of Salomon, qui a participé à cette campagne, a exigé des poursuites pénales contre l'enseignant, qui reste maître de conférences à l'université.
Dans le numéro de décembre-janvier de son magazine4, le Snesup, le premier syndicat de l'enseignement supérieur, dénonçait un « net recul de la liberté académique » en France et des « intrusions politiques inadmissibles ». Laissons-lui donc le mot de la fin :
Les enseignants-chercheurs, bien que fonctionnaires, ne sont pas soumis au devoir de neutralité inscrit dans le Code général de la fonction publique, ni au devoir de réserve. Le Code de l'éducation (art. L. 952-2) précise que, dans le cadre de leurs missions d'enseignement et de recherche, les enseignants-chercheurs jouissent d'une “entière” liberté, “sous les réserves que leur imposent […] les principes de tolérance et d'objectivité”. La liberté d'expression est une composante de la liberté académique et, par essence, ne souffre d'aucune autre limite. Pas même celle de neutralité.
1Essayiste, militante décoloniale et antiraciste, anciennement porte-parole des Indigènes de la République, Houria Bouteldja, dans ses travaux et l'expression de ses idées, fait régulièrement l'objet de controverses.
2L'éradication du système éducatif en Palestine.
3Habitué des plateaux de télévision en tant que « spécialiste » de la géographie politique du Proche-Orient, particulièrement de la Syrie, il est l'auteur de travaux contestés par d'autres chercheurs.
4En accès libre à cette adresse : chrome-extension ://efaidnbmnnnibpcajpcglclefindmkaj/https://www.snesup.fr/sites/default/files/2024-12/net-recul-de-la-liberte-academique-en-france-729-pp27-28.pdf
Horizons XXI est une carte blanche laissée aux rédactions d'Orient XXI et Afrique XXI qui revient sur l'actualité ou l'histoire de l'Afrique et des mondes arabe et musulman à travers des entretiens. À retrouver une fois par mois sur le média indépendant Au Poste.
Un an et demi de guerre génocidaire et plus de deux mois de famine à Gaza, pilotés par un gouvernement suprémaciste d'extrême droite, qui vient d'annoncer une opération militaire pour occuper Gaza. En Europe, la même extrême droite, invitée d'ailleurs il n'y a pas si longtemps par Benyamin Nétanyahou à Jérusalem, connaît une montée fulgurante. Entre temps, la France vient de connaître un assassinat raciste, celui d'Aboubakar Cissé, qui ne provoque guère une véritable prise de conscience chez nombre d'éditorialistes, trop occupés à vouloir démontrer l'impertinence du terme « islamophobie ».
Face à cette situation alarmante, la priorité du ministère de l'intérieur de Bruno Retailleau est de s'attaquer à deux organisations : Urgence Palestine, collectif constitué au lendemain du 7 octobre en solidarité avec le peuple palestinien, et La Jeune garde, organisation antifasciste.
Que signifie cette répression ? Quelles conséquences ? Nous en discutons avec Omar Alsoumi, porte-parole d'Urgence Palestine, et Raphaël Arnault, député La France insoumise (LFI), membre fondateur et ancien porte-parole de La Jeune garde.
Dans une Turquie fracturée, l'arrestation du maire d'Istanbul Ekrem İmamoğlu cristallise les tensions politiques, sociales et identitaires. La ville devient le théâtre d'une contestation organisée, sous la bannière d'une opposition structurée. Un désir de justice et de démocratie que la répression menée par le président Recep Tayyip Erdoğan n'a pas entamé.
« Celui qui gagne Istanbul gagne la Turquie », proclamait Recep Tayyip Erdoğan. Ces propos, prononcés alors qu'il était maire d'Istanbul entre 1994 et 1998, résonnent encore comme une vérité fondamentale. La ville, véritable mosaïque de la Turquie, avec ses diverses communautés ethniques et socio-économiques, représente un enjeu stratégique pour les partis politiques1. Elle est non seulement un baromètre électoral, mais aussi une clé du pouvoir central.
Lors de son élection à la mairie en 2019, Ekrem İmamoğlu, membre du Parti républicain du peuple (CHP), crée la surprise. Confirmé à la tête d'Istanbul lors des élections municipales de 2024, il incarne la contestation du pouvoir d'Erdoğan. En cohérence avec la droite ligne entre la mairie d'Istanbul et le palais présidentiel, il annonce le 21 février 2025 sa candidature à la prochaine présidentielle, en 2028. Le 19 mars, dans la foulée de l'annulation de leurs diplômes universitaires2, İmamoğlu et plusieurs personnalités politiques sont arrêtées, ce qui déclenche une flambée de contestations à travers le pays. Le même jour, les rues et les universités d'Istanbul, Ankara et Izmir se remplissent de manifestants. Cette série d'événements culmine le 29 mars avec un meeting à Maltepe, à Istanbul, où près de 2,2 millions de personnes manifestent pour soutenir le leader de l'opposition et appeler à la fin de la répression du soulèvement populaire.
Le juge d'instruction qui a placé Ekrem İmamoğlu en détention provisoire a retenu le motif de « corruption », mais à ce jour, l'acte d'accusation n'a pas encore été rédigé ni de date de procès fixé. Quant au maire par intérim d'Istanbul et au CHP, ils sont soumis à une forme accrue de contrôle et de restriction de leur liberté d'action par le pouvoir central. Plusieurs membres du parti, y compris des maires comme celui de Beşiktaş (un des districts d'Istanbul), sont placés en détention.
La capitale économique et culturelle se trouvait depuis plus de deux décennies sous le contrôle du Parti de la justice et du développement (AKP) dirigé par Erdoğan lorsque Ekrem İmamoğlu remporte la mairie le 31 mars 2019.
En raison d'une requête de l'AKP et du Parti d'action nationaliste (MHP)3 visant à annuler les résultats pour cause d'« irrégularités », un nouveau scrutin est organisé en juin 2019. İmamoğlu remporte l'élection avec une majorité élargie, obtenant 54,21 % des suffrages, soit un écart de plus de 800 000 voix, contre son principal rival, Binali Yıldırım, candidat de l'AKP. Erdoğan, qui a longtemps considéré Istanbul comme son fief, vit cette défaite comme un affront. Avec l'ampleur de l'écart de voix, İmamoğlu apparaît comme une figure incontournable de l'opposition, suscitant l'inquiétude de l'AKP.
Le président turc et l'AKP, bien qu'en position de force, n'hésitent pas à s'appuyer sur des outils institutionnels, notamment le Conseil électoral supérieur (Yüksek Seçim Kurulu, YSK), pour assurer leur emprise. En effet, depuis 2016, la politique de kayyum, qui permet de destituer des élus pour les remplacer par des administrateurs nommés, s'est étendue aux municipalités contrôlées par l'opposition, notamment dans celles que l'AKP a perdues. L'YSK paraît de plus en plus aligné sur les intérêts politiques de l'exécutif, de moins en moins indépendant. Cette pratique a progressivement sapé la légitimité de la plus haute institution judiciaire chargée du bon déroulement des élections. En janvier 2025, bien avant l'arrestation d'Ekrem İmamoğlu, la députée du CHP Aliye Coşar dénonçait déjà une justice instrumentalisée par le pouvoir, affirmant que « la volonté populaire est ignorée ». L'affaire İmamoğlu a renforcé cette perception d'institutions subordonnées au pouvoir exécutif.
L'arrestation d'İmamoğlu, ainsi que l'emprisonnement, depuis 2016, de Selahattin Demirtaş, ancien coprésident du Parti démocratique des peuples (HDP), prokurde, et candidat à la présidence en 2014 et 2018, mettent en lumière un aspect crucial de la politique turque : le musellement de la contestation et la neutralisation de quiconque peut représenter une alternative sérieuse à Erdoğan.
« Le problème kurde serait-il résolu si la Turquie devenait démocratique, ou la Turquie deviendrait-elle démocratique si le problème kurde était résolu ? », s'interroge l'ancien député et défenseur des droits humains Ahmet Faruk Ünsal. La lettre du leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) Abdullah Öcalan, lue le 27 février à Istanbul, vient y répondre : la démocratisation de la Turquie doit progresser de manière parallèle et indissociable avec la résolution de la question kurde. Il devient de plus en plus difficile de maintenir l'ambiguïté d'une « paix avec les Kurdes » tout en poursuivant une forme de confrontation avec la démocratie. L'appel d'Öcalan au désarmement et à la dissolution du PKK semble en suspens dans les dynamiques politiques actuelles. Selon ses déclarations, le PKK pourrait renoncer à la violence en échange de la construction d'une Turquie démocratique, avec des garanties juridiques. Cependant, l'arrestation d'İmamoğlu vient mettre à mal ce processus.
Le référendum constitutionnel de 2017 a modifié la structure politique de la Turquie en introduisant un système présidentiel fort. Cette réforme a donné à Erdoğan un contrôle presque total sur le gouvernement, mais elle limite également le nombre de mandats présidentiels à deux. En théorie, cette modification constitutionnelle empêche Erdoğan de briguer un troisième mandat, à moins qu'une nouvelle révision de la constitution ne soit adoptée. Cette incertitude est source de tensions politiques, notamment au sein de l'opposition.
Dans ce contexte, l'arrestation d'İmamoğlu semble être un coup stratégique visant à affaiblir la principale menace pour Erdoğan, tout en consolidant la légitimité de sa propre candidature pour un troisième mandat. À moins que cette dynamique ne vienne renforcer l'opposition…
La légitimité populaire d'Ekrem İmamoğlu s'est exprimée à travers les bureaux de présélection mis en place dans chaque province par le CHP, le parti d'opposition laïc et nationaliste d'où est issu Ekrem İmamoğlu. Plus de 15 millions de citoyens s'y sont rendus pour le désigner comme candidat du parti à la présidentielle de 2028, un chiffre huit fois supérieur au nombre officiel d'adhérents du CHP. Ce dépassement massif du cadre partisan ne relève pas seulement du symbole : il représente un coût politique réel pour l'AKP.
Les différentes actions menées par le CHP depuis l'arrestation d'İmamoğlu, telles que l'organisation de deux rassemblements hebdomadaires, une campagne de signatures pour réclamer la libération de son candidat, ainsi que les appels au boycott d'entreprises proches du pouvoir lancés depuis le 2 avril, témoignent clairement de la volonté de l'opposition de se structurer. Au lieu de se diviser, elle semble se renforcer, s'unissant autour d'un large consensus démocratique, ainsi que le démontre la rue : des centaines de milliers de manifestants, unis sous les bannières des partis d'opposition de plus en plus nombreuses, bravent la répression policière. « Taksim est partout, la résistance est partout ! », peut-on lire sur les banderoles4.
En face, n'est-on pas en train d'assister à la fragilisation de l'alliance entre l'AKP et le Parti du mouvement nationaliste sur la question kurde ? En effet, le processus défendu par le MHP est à la fois directement et indirectement entravé par l'AKP, dont le contrôle des institutions et l'autoritarisme croissant freinent toute avancée véritable. Après la lutte acharnée qui a opposé le mouvement Gülen à l'AKP en 2013, suivie de la rupture définitive marquée par le coup d'État manqué du 15 juillet 2016, une dynamique similaire pourrait-elle survenir entre le MHP et l'AKP ?
« Vingt-quatre heures peuvent être très longues dans la politique en Turquie », disait Süleyman Demirel, ancien président de la Turquie. Peut-être, qui sait, le jour où « la roue tournera »5 approche-t-il enfin.
1La Turquie, composée de 81 provinces, compte une population totale d'environ 86 millions d'habitants, dont près de 16 millions résident à Istanbul.
2L'article 101 de la Constitution impose un diplôme universitaire pour accéder à la présidence — une exigence qui avait déjà barré la route à Bülent Ecevit en 1989.
3Depuis le 20 février 2018, l'AKP et le MHP forment la coalition « Alliance du peuple » (Cumhur İttifakı), consolidant ainsi leur pouvoir commun et leur influence politique en Turquie.
4En 2013, un important mouvement de contestation se développe autour du parc de Taksim Gezi. Il sera violemment réprimé et les manifestants chassés du parc. Le projet de transformation du parc en centre commercial a néanmoins été abandonné.
5En référence au livre Et tournera la roue écrit depuis sa cellule par Selahattin Demirtaş (Collas, 2019)
Dans un film d'une beauté renversante, serti d'émotion, Alireza Ghasemi et Raha Amirfazli tracent le destin de trois réfugiés d'une famille afghane en Iran, un pays préférant l'hostilité à l'hospitalité, en dépit des discours officiels. Au pays de nos frères illustre avec une lucidité mélancolique l'universalité de la brutalité à l'égard de son voisin.
« Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu », disait Matthieu. Je ne sais pas si ce compagnon du Christ avait raison, car, même avec un cœur pur, on n'est pas toujours heureux. Surtout si, en cet horrible premier quart du XXIe siècle, on est un·e exilé·e, dans un pays hostile. Tel un Afghan en Iran. Or, de l'invasion soviétique en 1979 au retour des talibans en 2021, près des cinq millions d'Afghans se sont réfugiés en Iran. Deux générations, qui sont au cœur du magnifique film des iranien·ne·s Alireza Chasemi et Raha Amirfazli Au pays de nos frères. Auréolé du prix du festival de Sundance 2024, qui consacre le meilleur du cinéma indépendant mondial, il faut absolument aller voir ce film qui sort en salles en France mercredi 2 avril.
Film politique qui vous arrache les tripes, il est aussi d'une beauté renversante, porté par une prise de vue diaphane, blanche, comme le souffle de la mort. On sort en larmes de la projection, mais aussi en colère. Car le film porte sur une navrante plaie universelle, l'hostilité aux exilés et la brutalité qui l'accompagne. Elle est parfois compensée par de simples gestes de solidarité, plus individuels que collectifs. On le constate une fois de plus avec Au pays de nos frères. On pense à ces millions de Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie que Nétanyahou et Trump veulent jeter sur les routes de l'exode vers les pays « frères ». Où, chacun le sait, ils ne seront pas les bienvenus.
Hypocrisie, mensonge, haine, jalousie sont autant de valeurs étrangères aux cœurs purs. Comme ceux des trois personnages principaux d'Au pays de nos frères, trois êtres merveilleux de délicatesse. Mohammad. Leila. Qasem. Ils sont de la même famille de réfugiés afghans, et l'on suit leur destin à trois moments, dans trois lieux différents d'Iran. D'abord un commissariat de police dévasté dans une bourgade de montagne enneigée et morne. La blancheur du paysage donne une lumière singulière au film. Très douce, presque hypnotique. On découvre ensuite une villa brutaliste des années 70 dans une station balnéaire de la bourgeoise iranienne menacée par de beaux chiens sauvages. Et enfin, un atelier de couture centre d'un appartement d'une paisible banlieue de Téhéran.
Je ne fais que poser le décor, car les rebondissements du scénario sont autant de surprises dissimulées qu'il serait dommage de spoiler. Dans la première partie d'un film construit en trois temps, Mohammad, un adolescent malin à la beauté indiscutable, brave la neige. On découvre un beau gosse fort en tout. En blagues, en cours de mécanique, en anglais, en origamis de papier et même en plâtre. Il va se faire repérer à la sortie de son collège par un flic iranien au regard pesant d'un désir sans ambigüité. Le flic traque les sans-papiers afghans pour faire récurer son commissariat pourri et utilise son pouvoir pour anéantir Mohammad.
Dans la seconde partie, on retrouve Leila, très proche de Mohammad au début du film, travaillant avec son mari pour de riches Iraniens, style hipster, buvant de l'alcool et jetant bien plus de nourriture qu'ils n'en mangent. Le portrait de ces profiteurs est féroce, et brossé de façon comique. On se demande bien leur niveau de corruption. Leila s'épuise pour tout faire bien, pour son mari, son fils, ses patrons.
Enfin, Qasem, un oncle de Mohammad. Qasem, aperçu au début du film dans un repas familial, se confronte à l'atroce bureaucratie politico-religieuse chargée du destin des exilés. Les logiques de ces gens de Téhéran sont les mêmes qu'à Washington, Londres ou Paris. Humilier d'abord, flatter ensuite, mentir tout le temps. Qasem ne peut pas, ne veut plus mentir à son épouse, une couturière attentive et aimante.
Le film accompagne les douleurs invisibles de Qasem, Mohammad et Leila. On aimerait donner l'accolade à ces trois personnes, leur envoyer un signal de fraternité. L'universalité du film est telle qu'on peut se croire partout. Remontent dans mon cerveau un souvenir de Calais, les récits des reporters, un autre souvenir de Nice, le procès de Martine, une militante qui accueillait des exilés dans la vallée de la Roya. Elle était poursuivie par le préfet pour délit de solidarité avec les mêmes mots que son homologue iranien. Le pays de nos frères ? C'est aussi la France, et bien d'autres. Un flic fait peur, mais pas un prof, et cela aussi, ça ressemble à la France.
On le comprend tout au long du film, plus que le mensonge, qui semble finalement le ciment principal du régime iranien, c'est la dissimulation qui va sauver ces trois exilé·e·s afghan·e·s de la pire des sanctions à leurs yeux : l'expulsion, la perte des papiers, l'absence d'avenir. Leila, Mohammad et Qasem s'ingénient à dissimuler, à construire des scénarios pour masquer leur terreur d'avoir à reprendre la route de l'exil, à l'envers. Le tour de force d'Au pays de nos frères est de raconter ces dissimulations tout en les cachant.
Bien entendu, le film ne sera visible en Afghanistan et en Iran que par des voies détournées. Raison de plus pour le voir en France. Les deux réalisateur·e·s ne sont plus dans leur pays d'origine, ce qui n'est malheureusement pas très étonnant. L'exil est un mouvement perpétuel, et la rugosité des rapports sociaux et de domination avec les exilés une donne universelle.

Au pays de nos frères,
Un film de Alireza Ghasemi et Raha Amirfazli
Avec Mohammad Hosseini, Hamideh Jafari et Bashir Nikzad.
France, Iran, Pays-Bas
JHR Films, 2024
1h35
Sortie en salles en France le 2 avril 2025
En arrêtant Mahmoud Khalil, étudiant palestinien et résident permanent aux États-Unis, sans mandat ni condamnation, l'administration Trump intensifie la répression des mobilisations pro-palestiniennes sur les campus, suscitant une indignation nationale face à une mesure jugée inconstitutionnelle.
« Mon amour, tout va bien »1. La vidéo de l'arrestation de Mahmoud Khalil, filmée dans la nuit du 8 mars par Noor Abdallah alors que le couple s'apprêtait à rentrer dans leur appartement new-yorkais, est déchirante : on y voit des agents de la police douanière et de contrôle des frontières (Immigration and Customs Enforcement — ICE), en tenue civile, s'approcher et menotter l'étudiant de l'université de Columbia fraîchement diplômé, tandis qu'en fond sonore, les pleurs de sa femme enceinte de huit mois et ses respirations saccadées interrogent son bien-aimé : « Mon amour, comment pourrai-je te contacter ? », lui demande-t-elle, alors que son mari disparaît entre les portes de leur résidence étudiante, escorté vers une voiture banalisée.
Celui qui s'est fait connaître en 2024 en tant que porte-parole des étudiants de Columbia mobilisés pour la cause palestinienne et la fin de la guerre d'Israël à Gaza se trouve depuis lors dans un centre de détention de ICE en Louisiane, à plus de 1 000 kilomètres de New York. Les centres de cet État du sud-est, qui ont fait l'objet il y a quelques mois d'un rapport accablant de l'Union américaine pour les libertés civiles (ACLU), sont réputés dans tout le pays pour leurs conditions inhumaines de détention, possédant tous les éléments pour s'apparenter « à la définition légale de la torture », selon l'ONG américaine2.

Les crimes reprochés à Mahmoud Khalil, détenteur du statut de résident permanent américain, qui justifieraient cette arrestation ? Aucun — à part une accusation vague du président Donald Trump qui soutient que sa présence sur le territoire américain serait « contraire aux intérêts nationaux et de politique étrangère » des États-Unis, et qu'il aurait « mené des activités alignées sur le Hamas ». Sous un photomontage abject en noir et blanc publié sur le compte Instagram du président et de la Maison Blanche, cette accusation est assortie de la mention « Shalom, Mahmoud », tandis que la plume du président précise qu'il s'agit « de la première arrestation d'une longue série ».
Dans un communiqué dicté depuis sa cellule et transmis au journal britannique The Guardian, Mahmoud Khalil a estimé être « un prisonnier politique » dont la détention s'inscrit dans « une stratégie plus large visant à supprimer la dissidence ». Il a aussi précisé que son incarcération est « révélatrice du racisme anti-palestinien dont les administrations Biden et Trump ont fait preuve ces seize derniers mois » et qu'elle était « la conséquence directe de l'exercice de [s]on droit à la liberté d'expression, alors qu'[il] plaidai[t] pour une Palestine libre et la fin du génocide à Gaza, qui a repris de plus belle lundi soir ».3 Le 19 mars, un juge fédéral américain a transféré l'affaire de Mahmoud Khalil au New Jersey, où elle sera supervisée par le juge Michael Farbiarz, nommé par l'administration Biden. .
Dans la communauté estudiantine mobilisée pour la cause palestinienne à Columbia, c'est le choc. Maryam Alwan, étudiante mobilisée pour la Palestine aux côtés de Mahmoud en 2024, explique :
La nuit où [l'arrestation] s'est produite, j'ai eu l'espoir que Mahmoud serait relâché le lendemain matin, une fois qu'ils auraient réalisé qu'il est un résident permanent légal. Mais j'ai dû me rendre à l'évidence : le gouvernement se moque de savoir qu'il enfreint la loi, et c'est effrayant de réaliser que cela pourrait devenir notre nouvelle réalité pour une durée indéterminée.
L'incarcération de Mahmoud Khalil, un résident permanent américain, effectuée sans mandat d'arrêt ni condamnation, inquiète au-delà du campus de Columbia, car elle pose énormément de questions sur sa légalité. Pour Nadia Marzouki, chargée de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et politologue dont les recherches portent notamment sur l'Amérique du Nord, cette arrestation est « juridiquement et constitutionnellement inédite ». En effet, selon la chercheuse :
La Maison Blanche et ICE se basent sur une clause de l'Immigration and Nationality Act (Loi sur l'immigration et la nationalité), qui n'a presque jamais été utilisée et qui stipule que si les activités d'un étranger sont considérées comme hostiles à la politique étrangère par le secrétaire d'État américain, il peut être « déportable ». La clause avait été élaborée en 1952, et visait plus précisément des migrants d'origine juive qu'on soupçonnait d'être des espions pour l'URSS.
Nadia Marzouki développe :
Je suppose que [l'administration Trump] a dégoté cette clause obscure pour donner un vernis de légitimité à une action qui est considérée par tout le monde comme inconstitutionnelle. Ce qui est intéressant avec l'affaire Khalil, c'est que beaucoup d'acteurs politiques ont dénoncé l'arrestation, y compris parmi ceux qui étaient hostiles aux campements et manifestations étudiantes en solidarité avec la Palestine. L'un des exemples les plus parlants étant celui du leader de la minorité démocrate au sénat, Chuck Schumer.
En effet, dans un message publié le 11 mars sur le réseau X, il a fait part de sa « détestation pour bon nombre des opinions et des politiques que Mahmoud Khalil défend et soutient. » Schumer poursuivait cependant :
[néanmoins] M. Khalil est également un résident permanent légal et sa femme, enceinte de huit mois, est une citoyenne américaine. (…) Si l'administration ne peut pas prouver qu'il a violé une quelconque loi pénale pour justifier cette action sévère et qu'elle le fait pour les opinions qu'il a exprimées, alors c'est une erreur, elle viole les protections du premier amendement dont nous bénéficions tous et devrait renoncer à son action erronée.
Beaucoup s'inquiètent du fait que le premier amendement, qui garantit la liberté d'expression et le droit à s'assembler pacifiquement, puisse avoir été violé. Une lettre, postée le 11 mars sur X par la représentante américano-palestinienne Rashida Tlaib et signée par quatorze membres démocrates du Congrès, dénonçait pour sa part « une tentative de criminaliser la protestation politique et une atteinte directe à la liberté d'expression de tous les citoyens de ce pays ».
Quelques jours après l'arrestation, des manifestations conséquentes se sont déroulées dans les rues de New- York et de Los Angeles, pour demander la libération de Mahmoud, et des militants de Jewish Voices For Peace (Voix juives pour la paix) ont occupé la Trump Tower de New York en arborant des t-shirts : « Pas en notre nom ».

Selon le journal britannique The Guardian, la Maison Blanche pourrait être aidée dans sa volonté de répression par des groupes pro-israéliens, tels que Betar US, un groupe d'extrême droite qui a affirmé avoir envoyé « des milliers de noms » d'étudiants et de professeurs qui auraient participé à des manifestations en faveur de la cause palestinienne, le groupe ayant fait mention qu'il possédait une « liste d'expulsion » d'individus possédant selon lui des visas délivrés par l'État américain qui pourraient être révoqués en vue de les expulser4
Une pratique qui a été baptisée « doxxing » (divulgation de données personnelles), et dont Mahmoud Khalil avait à de nombreuses reprises été l'une des cibles phares. Le média Zeteo a d'ailleurs révélé que ce dernier avait adressé un courrier électronique à Columbia la veille de son arrestation, demandant à l'université de le protéger face « à une campagne vicieuse, coordonnée et déshumanisante de doxxing », qui lui aurait valu de faire l'objet de menaces de mort répétées5 .
Pour comprendre exactement les motivations du président américain et de son administration, il faut aussi se tourner vers les campus américains. Pour Nadia Marzouki, l'arrestation de Mahmoud « s'inscrit dans toute une économie d'intimidation des universités, qui sont considérées non seulement comme trop pro-palestiniennes mais aussi comme trop wokes, trop élitistes. On est donc aussi dans un courant anti-intellectualiste et anti-universitaire, mais bien sûr avec un focus plus spécifique sur le Proche-Orient. »
Pour Maryam Iqbal, une étudiante de dix-neuf ans qui avait également été la camarade de lutte de Mahmoud et qui avait été suspendue par Columbia pendant un semestre à cause de sa participation aux mobilisations pro-palestiniennes :
[La Palestine] n'est que le début d'une érosion généralisée des droits de tout le monde. Trump est en train d'utiliser Columbia comme un terrain pour tester jusqu'où peut aller le fascisme américain. Il va continuer à exercer tous les pouvoirs de l'État et à franchir toutes les lignes rouges afin de s'assurer que les autres campus soient effrayés et soient réduits au silence.
Jeudi 13 mars, l'administration présidentielle a par ailleurs exigé la « mise sous tutelle académique » du département d'études proche-orientales et africaines de l'université Columbia, pour une durée d'au moins cinq ans. Une semaine plus tôt, le président annonçait la suppression de 400 millions de dollars (365 millions d'euros) de subventions fédérales, accusant l'établissement d'inaction « face à des actes antisémites ».
Selon Noah, ami de Mahmoud qui a été diplômé de l'école d'affaires internationales de Columbia, c'est également tout un héritage intellectuel palestinien et anticolonial que Trump cherche à saper :
Dans l'histoire de Columbia, certains professeurs ont été des piliers de la pensée anticoloniale et plus particulièrement du mouvement pro-palestinien ; d'Edward Saïd jusqu'à Rashid Khalidi, Lila Abu-Lughod et Joseph Massad. Il y a donc souvent eu une campagne ciblée pour attaquer Columbia, qui est accusée d'avoir généré des étudiants qui apprennent la pensée critique et qui vont au-delà de la propagande américaine sur Israël.
Cet héritage encore vivace a fait des étudiants de l'université américaine, au printemps 2024, la figure de proue du mouvement estudiantin palestinien global. Ce sont eux qui ont été les premiers à initier les encampments qui demandaient la fin du génocide à Gaza et la fin des partenariats et des investissements des universités occidentales avec l'État d'Israël.
Réprimées d'une main de fer partout dans le monde occidental, les manifestations estudiantines pour la Palestine avaient dévoilé les limites posées par les principes fondamentaux de liberté d'expression quand il s'agissait d'affirmer un soutien au peuple palestinien. Depuis l'arrestation de Mahmoud Khalil, Columbia a d'ailleurs soit suspendu, soit renvoyé, soit révoqué les diplômes de plus de vingt étudiants qui avaient manifesté contre la guerre d'Israël à Gaza au printemps dernier. Face aux pressions de l'administration Trump, l'université semble plier, et certains étudiants engagés craignent une répression encore plus accrue que celle de 2024.
1« Habibti, it's fine », sont les mots de Mahmoud Khalil, dans une vidéo publiée par l'Union américaine pour les libertés civiles (American Civil Liberties Union, ACLU) sur Instagram.
2« Abuse of Migrants Rampant at Louisiana ICE centers, Report Finds », ACLU, 26 août 2024.
3Anna Betts, « ‘I am a political prisoner' : Mahmoud Khalil says he's being targeted for political beliefs », The Guardian, 18 mars 2025.
4Anna Betts, « Pro-Israel group says it has ‘deportation list' and has sent ‘thousands' of names to Trump officials », The Guardian, 14 mars 2025.
5Prem Thakker, « SCOOP : Emails Show Mahmoud Khalil Asked Columbia for Protection a Day Before He Was Detained », Zeteo, 10 mars 2025.
Dans cette ville conservatrice, la lutte contre la guerre génocidaire à Gaza se heurte à une répression grandissante. Dans le contexte d'une montée historique de l'extrême droite lors des législatives du 23 février 2025, et où l'État, la police et même certains courants de gauche s'opposent à leur engagement, les militants luttent pour continuer à se mobiliser, souvent au prix de poursuites judiciaires et d'une surveillance de plus en plus accrue.
Sur les rives du lac Aasee, à Münster, se dressent trois sculptures sphériques géantes. Conçues par l'artiste pop Claes Oldenburg et installées en 1977, elles représentent des boules de billard et sont censées transformer l'ensemble de la ville en une table de billard géante. En cette froide journée de juin 2024, ces structures ont un aspect différent. Des affiches, avec des slogans tels que « Arrêtez d'armer Israël », « Mettez fin à l'occupation » et « Le silence, c'est la violence », y sont collées.
Aux alentours, des drapeaux palestiniens sont plantés dans le sol et une bibliothèque est installée. Avec le soleil, les noms des écrivains et poète palestiniens Ghassan Kanafani, Radwa Ashour, Samih Al-Qassim, entre autres, scintillent sur les couvertures des livres.
Sous une tente de fortune, bordée de bancs en bois et équipée d'un écran de projection, une douzaine de personnes sont déjà assises. D'autres les rejoignent. Ce « camp d'un jour pour la Palestine », comme l'appellent ses organisateurs, commémore la Naksa du 5 juin 1967, lorsque davantage de terres palestiniennes — la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem — ont été occupées par Israël. Quelques voitures de police sont garées nonchalamment à proximité. Alors que je prends place, un membre du groupe organisateur Students for Palestine (Étudiants pour la Palestine) commence à expliquer les raisons pour lesquelles toutes les formes de résistance, y compris armée, sont légitimes et nécessaires tant que des injustices graves existent.

Dans cette ville proprette et largement conservatrice de Rhénanie-du-Nord–Westphalie, et sur cette table de billard imaginaire, quelque chose bouge.
Münster est l'une de ces villes qui semblent tout droit sorties d'une carte postale. C'est un centre urbain majoritairement catholique, conservateur et aisé, niché entre de vastes étendues de terres agricoles. La ville compte environ 300 000 habitants, dont 43 098 étudiants de l'université de Münster. Elle accueille 25 800 citoyens étrangers originaires de 155 pays, soit 8,6 % de la population.
Palästina Antikolonial (Palestine anticoloniale) est le plus grand groupe d'activistes politiques pour la Palestine de la ville. Il est créé en 2020, à la suite des déclarations du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou annonçant son intention d'annexer la Cisjordanie. À l'époque, une manifestation organisée dans le centre-ville a lancé le cri « Arrêtez l'accaparement des terres ! » et a fait l'objet d'accusations d'antisémitisme avant même d'avoir commencé. C'est après celle-ci que quelques militants présents ont décidé de fonder le groupe, nous explique Ramez, membre de Palästina Antikolonial.
Dès sa création, le comité général des étudiants de l'université de Münster (AStA) s'est empressé de prendre ses distances avec le groupe après l'opposition de l'Alliance de la jeunesse contre l'antisémitisme à la participation de Palästina Antikolonial aux événements de la journée annuelle d'orientation des étudiants. Un communiqué de l'AstA a déclaré qu'elle avait « observé avec inquiétude » la résurgence de « l'antisémitisme (lié à Israël) et les mythes conspirationnistes dans la société et parmi le corps étudiant », ajoutant : « Conformément à la résolution du StuPa (assemblée étudiante) du 1er août 2019, l'AStA rejette toute coopération avec le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS). […] Depuis sa création en juin 2020, le groupe Palästina Antikolonial a attiré l'attention à plusieurs reprises par son antisémitisme (lié à Israël) et entretient des contacts avec des acteurs du mouvement BDS ». L'une de ces « preuves » d'antisémitisme est la manifestation contre l'annexion de la Cisjordanie.
Ces accusations d'antisémitisme sont réfutées immédiatement par le groupe juif Jüdische Stimme (Voix juive), qui a déclaré : « Nous sommes en profond désaccord avec la caractérisation du groupe Palästina Antikolonial comme antisémite […] Nous rejetons fermement l'utilisation abusive de l'accusation d'antisémitisme pour diffamer la solidarité avec la Palestine ».
C'est donc dans ce climat hostile que le groupe tente de se déployer après le 7 octobre 2023.
Lors de la veillée organisée le soir du 10 novembre 2023, devant la gare centrale, le nombre de policiers présents sur place surpassait celui des manifestants. L'un des agents était spécifiquement là pour traduire les slogans depuis l'arabe. Cet intérêt de la police était révélateur. « C'est presque comme si ces pancartes étaient “accusées” d'antisémitisme ou de “terrorisme” simplement parce qu'elles sont écrites en arabe », commente un manifestant qui était présent.
Finalement, les pancartes sont restées, mais, quelques instants plus tard, la police a violemment chargé les personnes présentes, sans distinction, y compris des familles avec enfants, détruisant pancartes et bougies.

Bien que l'on ne dispose pas de données complètes, quelques chiffres tirés de divers courriers adressés par la police aux activistes du groupe sont indicatifs. À elles seules, les trois manifestations d'octobre et novembre 2023 ont donné lieu à au moins 25 inculpations pénales.
La grande majorité de ces mesures concernaient simplement des déclarations ou des pancartes avec des slogans comme « Du fleuve à la mer », « Israël assassin d'enfants » ou « X nombres d'enfants tués par Israël », que la police a qualifié d'« incitation » ou de « discours de haine ». L'utilisation des termes « nettoyage ethnique » ou de « génocide » était également interdite. Au cours des premières semaines de protestation, dès que le mot « génocide » était prononcé, la police attaquait les cortèges et arrêtait les manifestants.
Les militants estiment qu'entre octobre 2023 et août 2024, au moins 50 poursuites pénales ont été engagées contre eux, dont nombre d'accusations ont été abandonnées. Le groupe Palästina Antikolonial a décidé de mener la bataille juridique et a gagné à chaque fois qu'il est allé au tribunal.
L'attitude de la police de Münster a cependant changé, nous explique Ramez. Ainsi, contrairement à Berlin, les violences physiques contre les cortèges pro-palestiniens tendent à disparaître, au profit d'autres moyens de contrôle et d'intimidation. Des militants ont ainsi reçu une fameuse « enveloppe jaune » dans leur boite aux lettres. Celle-ci indique une inculpation pénale, une obligation de répondre à une convocation policière, ou bien une amende. Les raisons invoquées dans ces courriers sont toujours floues. Mais ils valent au destinataire une inscription au casier judiciaire qui peut affecter divers aspects de sa vie.
En février 2023, des activistes ont perturbé un événement du plus grand musée de Münster, le Musée LWL. Ils exigeaient l'arrêt du génocide à Gaza et de « la culture de l'effacement des voix palestiniennes en Allemagne ». Cette manifestation s'est tenue après qu'une centaine de personnes du monde de l'art et de la culture en Allemagne ont été empêchées de participer à des conférences et autres événements1. Les militants y ont distribué des tracts explicatifs et ont affiché les noms des artistes, écrivains et autres figures culturelles interdites.

Très vite, la police a envahi les lieux. Un journaliste d'un journal local se trouvait à leurs côtés, prenant des photos, provoquant les manifestants et les aidant même à déplacer le cordon de police vers les activistes, ce qui a permis de les coincer. Saad, un journaliste indépendant couvrant l'événement pour la radio autonome Unrest Radio – qui consacre une grande partie de sa plateforme à la couverture de Gaza et à la dénonciation de la complicité de Berlin — a été approché à plusieurs reprises par ce même journaliste qui insistait pour le prendre en photo.
Ce soir-là, au musée, tous les militants ont été obligés de montrer leur carte d'identité et d'indiquer leur lieu de résidence à la police. Ils ont été informés qu'ils recevraient un courrier leur indiquant les conséquences juridiques de leur « activité perturbatrice ». En tant que journaliste, Saad n'a pas été arrêté, mais il a été surpris de recevoir une lettre de la police quelques jours plus tard. « Comment pouvaient-ils connaître mon nom et mon adresse s'ils ne me les avaient pas demandés ce jour-là ? » Il craint que la surveillance policière ne se déploie désormais de manière débridée. Mais la police et le système judiciaire ne sont pas les seuls à limiter et à étouffer les voix palestiniennes.
Lors d'une veillée, un des manifestants, qui parlait de la mort de membres de sa famille à Gaza, a été interrompu par une Allemande. Elle lui reprochait un ton « trop fort et trop émotionnel ». « Pourquoi ne pouvez-vous pas parler d'une voix plus calme ? » lui a-t-elle demandé. Il lui a répondu qu'il exprimait sa colère et son chagrin parce qu'il parlait d'un génocide financé par l'argent des contribuables allemands — son argent à elle. Cette forme de « police » par les citoyens est courante et reflète clairement un sentiment profondément ancré parmi les citoyens.
Une partie de ces réactions provient de contradictions historiques enracinées au sein de la société allemande. Celle-ci n'étant pas étrangère à des concepts tels que la Staatsräson, (Raison d'État) — la sécurité d'Israël étant considérée comme « une raison d'État allemande ». L'écrivaine allemande et juive Deborah Feldman parle d' « une relation transactionnelle » qui « définit la représentation publique des juifs en Allemagne ». Feldman affirme que plus les voix des juifs non affiliés à Israël sont réduites au silence, plus celles « des Allemands dont les complexes de culpabilité liés à la Shoah les poussent à fétichiser la judéité au point de l'incarner de manière obsessionnelle » sont fortes2.

En 2023, le Sénat de la Westfälische Wilhelms-Universität (WWU) de Münster a voté en faveur de la suppression du nom de l'université, Guillaume II (Wilhelm II en allemand), et de son remplacement par celui d'Universität Münster. Cette décision a été prise près de cinq ans après qu'un certain nombre d'étudiants ont suggéré ce changement de nom, afin d'éloigner l'université d'un personnage soupçonné de nazisme, ou à tout le moins de tolérance à son égard.
C'est dans ces mêmes couloirs que naît le groupe Students for Palestine (Étudiants pour la Palestine). Sur son compte Instagram, il est décrit comme un groupe de solidarité internationaliste, « solidaire de la Palestine et militant pour la liberté d'expression et contre le génocide en cours ».
Il a été créé en décembre 2023, à la suite d'un appel à l'action de Waffen der Kritik (Les armes de la critique), un autre groupe étudiant marxiste actif dans plusieurs villes allemandes qui invite les étudiants à s'auto-organiser et à se mobiliser pour « apporter une contribution à la lutte des classes », selon leur Manifeste, et pour « un monde sans exploitation ni oppression ».
J. (pseudonyme), membre de la section Students for Palestine Münster, est arrivée des États-Unis en 2022. Moins d'un an plus tard, elle découvre la dynamique de la répression et de la censure dans le campus. J. n'est pas étrangère au travail militant, mais elle est choquée par les méthodes brutales utilisées dans les institutions universitaires allemandes et au-delà pour étouffer les voix pro-palestiniennes. Elle décrit le climat actuel comme « un glissement vers le fascisme », qui passe inaperçu.
En janvier 2024, Students for Palestine Münster a partagé une lettre ouverte à l'université pour demander au rectorat de « prendre une position publique contre le génocide en cours des Palestiniens à Gaza » et « d'assumer sa responsabilité de solidarité avec le secteur universitaire de Palestine et avec l'ensemble du peuple palestinien face au génocide ». Les doléances portaient sur un cessez-le-feu immédiat, la fourniture sans entrave d'aide à Gaza et la cessation de toute coopération avec les institutions israéliennes, rappelant que Gaza est victime d'un « épistémicide » (l'anéantissement des ressources éducatives et culturelles, des espaces et des individus). La lettre demandait un soutien institutionnel aux étudiants, aux chercheurs et aux enseignants touchés par le génocide. Aucune de ces demandes urgentes n'a été satisfaite. Aucune réponse sérieuse n'a d'ailleurs été reçue.
De nombreux espaces culturels, universitaires et communautaires ferment leurs portes aux événements de solidarité avec la Palestine, évoque Saad. Il énumère une liste de censeurs des voix palestiniennes : l'État, l'institution universitaire et la gauche.
« Oui… Les militants de gauche à Münster », insiste-t-il. Ramez opine du chef et poursuit en faisant une comparaison avec les partis, groupes et espaces de gauche dans divers pays du monde qui s'alignent sur la lutte anticoloniale du peuple palestinien. Il laisse échapper un petit rire frustré : « mais en Allemagne… Beaucoup de groupes de “gauche” ont un discours complètement différent. Ils soutiennent en fait la “raison d'État” et sont complices de l'État allemand. » Son sentiment, ainsi que celui de Saad, se reflètent dans l'expérience de J, qui a « découvert » la gauche allemande. « Vous avez des gens qui sont… [Elle rit] anarchistes — des anarchistes autoproclamés, des gauchistes autoproclamés — des gens qui sont supposés se consacrer à ces idéaux d'égalité et qui veulent travailler à la révolution […] Et dès que vous abordez cette question [de la Palestine] ,il devient tout à fait clair qu'ils sont en fait beaucoup plus proches de l'État que de toute idée de changement réel », explique-t-elle.
Les soi-disant Antideutsche3 sont un exemple vraiment déconcertant de groupe pro-sioniste de « gauche » et « antifasciste ». Leur engagement à soutenir l'État d'Israël est aussi un engagement à soutenir la raison d'État de l'Allemagne, ce qui fait de ce groupe un véritable fouillis de contradictions, le conduisant à soutenir pleinement un État génocidaire et colonisateur contre les colonisés.
La lutte contre la guerre génocidaire est une lutte solitaire, mais aussi très obstinée… « Nous devons mettre au centre Gaza, comme la résistance. Nous devons nous en souvenir », déclare Marieke, une militante de Palästina Antikolonial.
Traduit de l'anglais par Léonard Sompairac
Podcast (en anglais) — Assafir Al-Arabi, Finding Palestine in Münster

Cet article a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.
1NDLR. Du 7 octobre 2023 à janvier 2024, plus de 40 évènements ont été interdits en Allemagne. Le 8 janvier 2024, l'appel de travailleurs culturels internationaux appelant à suspendre toute participation aux institutions, festivals, conférences et expositions en Allemagne, a rassemblé plus de 650 signataires, parmi lesquels l'écrivaine française (et prix Nobel de littérature) Annie Ernaux. Le 4 janvier, une lettre ouverte, signée par 4 000 acteurs culturels de Berlin a aussi été publiée à l'adresse du Sénat culturel de la ville conséquemment à sa décision de n'accorder des subventions qu'à celles et ceux qui s'engagent à respecter une clause contre l'antisémitisme reprenant la définition de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), qui prend en compte l'antisionisme comme forme nouvelle de l'antisémitisme.
2Deborah Feldman, « Germany is a good place to be Jewish. Unless, like me, you're a Jew who criticises Israel' », The Guardian, 13 novembre 2023.
3NDLR. AntiDeutsche se traduit littéralement par Anti-Allemand (ce qui signifie qu'ils s'affichent contre le nationalisme allemand). Apparu dans les années 1990, au moment de la réunification de l'Allemagne, ce mouvement rassemble des « anarchistes de gauche » autoproclamés, qui désavouent le nazisme allemand, mais affichent un soutien inconditionnel à Israël. Ils n'ont pas condamné le génocide à Gaza.
Les employés d'une usine de vêtements dans le delta du Nil, en grève depuis un mois, ont progressivement repris le travail, le jeudi 19 septembre. Ils réclamaient l'application du revenu minimum, instauré ce printemps par le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi. Ils n'ont obtenu qu'une augmentation partielle, mais ils font face à une répression inédite dans un contexte économique irrespirable.
Carrure de lutteur sous son bleu de travail, avant-bras gros comme des tonneaux et voix caverneuse, Hisham El Bana semble tout droit sorti d'un roman d'Émile Zola sur la condition ouvrière. Pourtant rien ne l'y prédestinait. Titulaire d'un master en droit, c'est par défaut qu'il a commencé à travailler en tant que technicien chimique pour l'entreprise Samnoud Textiles, il y a 31 ans. Dans cette usine située dans la région de Gharbiya, au cœur du delta du Nil, il s'occupe de la teinture des vêtements qui seront ensuite écoulés en Égypte, en Turquie ou en Russie.
Grâce à son ancienneté, il figure parmi les ouvriers les mieux rémunérés de l'usine, avec 3 500 livres par mois, soit 64,80 euros. Mais ce revenu ne permet pas de rivaliser avec l'inflation galopante. « Rien qu'en transports pour me rendre à l'usine, je débourse au moins 600 livres (11,1 euros) par mois. À cela s'ajoutent le loyer, les fournitures scolaires des enfants et la nourriture », énumère -t-il. En une année, le prix des denrées de base a au moins triplé : il faut désormais compter 35 livres (0,65 euro) le kilo de tomates, 50 (0,93 euro), celui de bananes et 160 (près de 3 euros) celui de poulet. Dans ces conditions, impossible de subvenir aux besoins de sa famille, même en additionnant à son salaire celui de son épouse.
Une situation insupportable : « Je suis brisé, et je préfère être en prison plutôt que mes trois enfants me voient ainsi », explique-t-il en marge d'une conférence de presse organisée au Caire par plusieurs syndicats. Hisham El Bana parle en connaissance de cause. Il vient de passer 18 jours en détention, dans une cellule de 20 mètres carrés, entassé avec 25 autres détenus, sans lits ni matelas. Son crime ? Avoir lancé le 17 août 2024 un mouvement de grève à Samnoud Textiles pour réclamer la mise en place du salaire minimum de 6 000 livres (111 euros).
Cette mesure avait été décidée par le président Abdel Fattah Al-Sissi en avril 2024, à la suite déjà d'une mobilisation ouvrière1. Les 7 000 employés de l'usine voisine de Malhalla s'étaient alors mis en grève pour exiger que la mesure similaire annoncée pour le secteur public en février soit également appliquée au secteur privé2. Ils avaient obtenu gain de cause, mais cette revalorisation salariale n'est que partiellement mise en place depuis son entrée en vigueur officielle, le 15 mai.
Les prix, eux, continuent de prendre l'ascenseur. En août, le taux d'inflation s'élevait toujours à 26,2 %. Un chiffre stable depuis 5 mois, quand l'annonce de gigantesques investissements de la part des pays du Golfe3, ainsi que de prêts massifs du Fonds monétaire international (FMI) ont permis au gouvernement de dévaluer la livre égyptienne et ainsi faire imploser le marché noir. Mais si les entreprises internationales respirent mieux, la situation des ménages, elle, reste extrêmement compliquée.
À Samnoud Textiles, la grève a donc été largement suivie. Une semaine après le début du mouvement, Hisham El Bana est interpellé. « Un important dispositif policier est venu me chercher chez moi, à trois heures du matin, devant ma famille. J'avais l'impression d'être Ben Laden ! », rigole le gréviste. Huit autres frondeurs, dont des femmes, sont également placés en détention, pour des motifs obscurs. Malek Adli, directeur du Centre égyptien pour les droits sociaux et économiques (ECESR) détaille :
Le droit de grève étant garanti par la Constitution égyptienne, les travailleurs sont visés par des chefs d'accusation détournés : rassemblement illégal, atteinte aux bénéfices de leur entreprise ou encore atteinte à l'économie nationale.
Malgré ces arrestations et le gel de leur salaire, les travailleurs, dont la moitié sont des travailleuses, ont poursuivi le mouvement de grève. Le 31 août, ils décident d'occuper l'usine. Sous leur pression, la direction de l'entreprise propose une augmentation mensuelle de 200 livres (3,70 euros). Ils la refusent. « Normalement, quand il y a une grève, un accord est trouvé et les personnes interpellées sont relâchées, explique Hisham El Bana. Pour la première fois, ce ne fut pas le cas ».
Dans ce bastion du syndicalisme, le ballet des grèves et négociations salariales est une habitude, mais la précarité actuelle a franchi un seuil inédit. « Pour ces travailleurs, et surtout ces travailleuses, c'est une question de vie ou de mort », illustre Eman Ouf, journaliste égyptienne qui a pu se rendre sur place. Elle explique :
La plupart d'entre elles sont soit divorcées, soit avec un mari qui travaille en tant que journalier. Dans les deux cas, elles sont la seule source de revenus stable du foyer, et avec leur salaire actuel, la situation est intenable.
Le tout dans les conditions de travail difficiles : pas de climatisation, pas de ventilation, interdiction de sortir de l'usine, même pour aller s'acheter à manger.
Depuis sa visite dans l'usine, la répression s'est raffermie. Eman Ouf explique :
Désormais, il y a une présence policière accrue dans et autour de l'entreprise, rapporte. Les employées sont terrorisées. Certaines d'entre elles, avec qui j'étais en contact quotidien, ne veulent plus répondre à mes messages, de peur d'être arrêtées. Les dirigeants de l'entreprise cherchent à reconnaître la voix de celles qui se sont exprimées à la radio ou la télévision.
Pourquoi un tel niveau de répression ? Khaled Ghris, responsable du département libertés syndicales à la Confédération syndicale internationale (CSI) arabe, résume :
Ce qui se passe dans les usines de Gharbiya a un impact sur tout le pays. Déjà en 1994, des grèves massives ont été réprimées dans la violence. Et en 2011, l'usine voisine de Malhalla a été l'une des premières étincelles qui ont mené au renversement du président Hosni Moubarak (1981-2011). Depuis, le sort de ces ouvriers est scruté de près et sert de référence pour comprendre l'état des relations entre les autorités et la société.
La grève de Samnoud Textiles s'inscrit dans un contexte de reflux syndical. Selon un décompte de la CSI4, le nombre de syndicats indépendants en Égypte est passé de 1 500 en 2018 à 150 en 2024. En cause, une réforme de la loi sur les syndicats, signée par le président en 2019, qui rend obligatoire la formation d'au moins dix comités, chacun composé d'au moins quinze membres5. Il faut donc au minimum 150 membres pour créer un syndicat. « Ces dispositions visent à réduire le pluralisme syndical et à renforcer le principal syndicat réputé proche du pouvoir, l'Egyptian Trade Union Federation (ETUF). Ainsi, la contestation ouvrière est mesurée », poursuit Khaled Ghris.
Une des spécificités de l'entreprise Samnoud Textiles concerne son statut hybride de public business sector, c'est-à-dire semi-publique. Un peu plus de la moitié des parts sont détenues par la Banque d'investissement nationale (NIB). Selon Khaled Ghris, ce statut hybride permet de « privatiser en deux temps, afin de créer moins de résistance. Il est fort probable que d'ici 5 à 10 ans, l'entreprise soit entièrement aux mains du privé ». Cela s'inscrirait dans le mouvement de privatisation et de ventes que poursuit l'État égyptien, poussé en ce sens par le FMI qui conditionne ses aides financières massives — et vitales — à une « libéralisation » accélérée de l'économie du pays.
En l'occurrence, ce statut hybride pose problème. En effet, la nouvelle loi sur le salaire minimum prévoit un régime d'exception pour le privé, avec la possibilité de ne pas appliquer le nouveau barème salarial. Les entreprises doivent alors déposer une demande auprès du ministère de la planification et prouver qu'elles ne réalisent aucun profit. Depuis l'entrée en vigueur de la loi, 3 300 demandes d'exonérations sont parvenues au ministère, dont celle de Samnoud Textiles.
Or, la ministre de la planification, Rania Al-Mashat, est également membre du conseil d'administration de la Banque nationale d'investissement qui, rappelons-le, possède plus de la moitié des parts de Samnoud Textiles. « En d'autres termes, elle doit à la fois transmettre la demande… et en décider l'issue. Elle est juge et partie », fustige Mahienour Al-Massry, avocate spécialisée dans la défense des droits humains. Contactée à ce sujet, l'entreprise Samnoud Textiles n'a pas répondu à nos questions.
Après un mois de grève, le travail a progressivement repris à Samnoud Textiles, à partir du jeudi 19 septembre en fin de journée. Dans un communiqué, l'entreprise se félicite du retour des opérations, s'engage à réintégrer les ouvriers suspendus et à améliorer les conditions salariales. Elle confirme une augmentation de salaire échelonnée entre 100 et 200 livres (1,85 à 3,70 euros), bien que les employés aient jugé cette hausse insuffisante. À titre de comparaison, dans une autre entreprise textile de la région exportant, elle, vers l'Europe, le directeur (qui souhaite rester anonyme) assure rémunérer ses employés au moins 7 000 livres, soit près de 130 euros.
Samnoud Textiles s'engage également à réintégrer huit grévistes licenciés après leur sortie de garde à vue. Selon les syndicats, ce retour au travail s'est fait sous la pression. Plusieurs ouvriers auraient été menacés de licenciement et d'arrestations, tandis que les forces de l'ordre restent très présentes. Le leader de la contestation, Hisham El Bana, en revanche, ne sera pas réintégré. Quant au verdict du ministère de la planification concernant l'exemption de salaire minimum, il est attendu dans ces prochaines semaines. Selon la décision, il est fort probable que la marmite ouvrière de Gharbiya se remette en ébullition.
1« Egypt raises minimum wage for private sector to EGP 6,000 », Ahram Online, 7 avril 2024.
2Beesan Kassab, « Thousands of workers strike for higher wages at Ghazl al-Mahalla factory » Madamasr, 25 février 2024.
3L'Arabie Saoudite a promis 15 milliards de dollars (13 milliards d'euros) pour un projet touristique en mer Rouge, un autre, sur la côte méditerranéenne, serait financé par les Émirats arabes unis à hauteur de 35 milliards de dollars (31 milliards d'euros).
4« Egypt. Egypt is one of the 10 worst countries in the world for working people », International Trade Union Confederation, sur le site ituc-csi.org.
5« Egypt's Sisi signs amendments to law regulating trade unions », Ahram Online, 6 août 2019.
Malgré la fin officielle de l'état d'urgence en juillet 2018 en Turquie, les mobilisations continuent à être régulièrement interdites, qu'elles soient le fait du parti kurde ou de simples citoyens. Pour dissuader les plus téméraires, les autorités n'hésitent pas à mobiliser le système policier et judiciaire et visent désormais les protestataires de manière arbitraire.
« Cela s'est passé à quatre heures du matin. Plusieurs policiers armés ont frappé à la porte de ma maison. Ils m'ont arrêtée sans me laisser me changer, sans me laisser rassurer ma famille », explique Bilge (pseudonyme), une étudiante de 22 ans.
Sur le moment, je ne savais pas pourquoi ils m'arrêtaient, je pensais que c'était peut-être à cause d'un tweet critiquant le gouvernement. Mais c'était pour avoir participé à une manifestation où ils voulaient disperser les participants et nous ne sommes pas partis. Ils m'ont accusée d'avoir résisté à l'arrestation.
Bilge fait partie des centaines de personnes arrêtées ces derniers mois en Turquie, suivant un schéma défini et de plus en plus courant : la personne visée participe à une manifestation non autorisée par les autorités, au cours de laquelle la police intervient et disperse le rassemblement. Quelques jours ou quelques semaines plus tard, les forces de sécurité font une descente dans plusieurs maisons pour arrêter les manifestants. Certains sont placés en détention provisoire, d'autres sont libérés dans l'attente de leur procès.
Selon plusieurs avocats que nous avons consultés, le dénominateur commun demeure l'arbitraire dans le choix des personnes visées. « Pendant les rassemblements, la police filme les manifestants et analyse ensuite les vidéos. Elle utilise ses unités spéciales et un grand déploiement de force. Les personnes arrêtées sont ensuite mises en détention provisoire, alors que rien n'indique qu'elles risquent de fuir le pays », explique Dilancan Ates, représentante de l'Association des avocats progressistes (ÇHD). « Toutes ces actions font partie d'une tentative d'intimidation et de découragement de l'opposition dans son ensemble, car elles ne s'appuient sur aucune procédure légale », ajoute-t-elle. Ates défend une affaire impliquant des dizaines de personnes détenues à leur domicile après avoir participé à une manifestation.
Le 2 avril 2024, des milliers de personnes ont manifesté dans les rues de plusieurs villes turques parce que les autorités ne reconnaissaient pas le mandat d'Abdullah Zeydan, candidat du parti pro-kurde DEM (Parti de l'égalité des peuples et de la démocratie, ex-HDP), qui avait remporté les élections locales dans la ville de Van. Le 15 mai, la police a arrêté 31 manifestants à leur domicile, principalement dans la ville d'Izmir, et neuf d'entre eux ont été placés en détention provisoire dans l'attente de leur procès pour « résistance à arrestation ». « C'est un acte préventif, et une punition pour qu'ils ne retournent pas à la rue », explique Sena Yazibagli, une autre avocate de l'affaire. « Or, la police envoie des équipes de l'unité antiterroriste à leur domicile, ils se présentent au petit matin avec des masques, dans une grande opération comme s'ils arrêtaient de grands criminels », décrit-elle. Elle ajoute :
La famille d'un détenu m'a dit : « Quelle que soit l'issue du procès, nous avons déjà été punis parce que, lorsque nous rentrerons chez nous, les voisins nous regarderont comme si nous étions des terroristes. » Or, s'ils ne sont pas des terroristes, pourquoi on entre dans leurs maisons de cette manière, en pointant des armes sur eux ?
Ainsi, des dizaines de personnes ont également comparu devant la justice le 3 juillet 2024 pour le procès — toujours en cours — des manifestants du 1er mai à Istanbul. La police avait ce jour-là bloqué le centre-ville pour empêcher les syndicats et les partis politiques de manifester, et avait arrêté 216 personnes. Quelques semaines plus tard, elle avait perquisitionné dans plusieurs maisons et arrêté 65 manifestants, dont la moitié avait été placée en détention provisoire. Le procureur a demandé jusqu'à 13 ans de prison pour chacun d'entre eux, avec le même motif de « résistance à arrestation » entre autres chefs d'accusation. Ates note que de telles peines de prison ont augmenté au cours de la dernière décennie, coïncidant avec une répression croissante de la liberté d'expression et de la critique du gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan.
Dans un rapport sur les détenus de la manifestation du 1er mai, le ÇHD a dénoncé un abus de droit consistant à les maintenir en détention provisoire sans raison impérieuse. La réponse du juge aux demandes de libération était systématique : « Il n'y a pas de nouvelles conclusions qui requièrent la fin de leur détention. »
« Je suis allée protester contre le système et exercer mes droits constitutionnels. Je voulais simplement marcher vers Taksim (centre d'Istanbul). Je ne pense pas avoir commis de crime », a déclaré devant la presse Ayse Beliz Ince, l'une des accusées, après que le juge a ordonné sa remise en liberté le 3 juillet, lors de la première audience du procès.
La Fondation turque des droits humains (TIHV), qui surveille les cas de torture et de violations de droits humains lors des arrestations et des détentions, dénonce à son tour, dans un rapport publié le 17 juin 2024, une violation constante des droits humains au cours des procédures de détention en Turquie, en raison d'un abus ou d'une mauvaise application des lois en vigueur. Les recherches de la fondation mettent en garde contre le fait que, malgré la levée de l'état d'urgence par le gouvernement en juillet 2018, et qui avait été mis en place après la tentative de coup d'État deux ans plus tôt, de nombreuses réglementations liberticides restent en place.
« Il y a un manque total de garanties procédurales pour les détenus : pas d'accès aux médecins ou aux avocats, la personne n'est pas informée du processus de détention, les membres de la famille ou les tiers ne sont pas prévenus non plus, et ne peuvent pas s'adresser aux autorités judiciaires », explique Coskun Üsterci, secrétaire général de TIHV. « La loi n'est pas du tout respectée lors des arrestations en Turquie. Cela conduit à une violation systématique de nombreux droits, y compris la torture », prévient-il. L'organisation a recueilli 528 témoignages de torture en détention en 2023, dont des passages à tabac, des lésions physiques causées par des menottes, arrachage de cheveux, un maintien en position debout pendant des heures ou encore des coups intenses sur un seul point du corps.
Toujours selon la TIHV, des violences sont également commises par les forces de l'ordre lors des manifestations, avec des arrestations (3 679 en 2023, dont 58 mineurs) pouvant impliquer des tortures ou de mauvais traitements. Sena Yazibagli affirme :
Une fois la personne arrêtée, le protocole n'est souvent pas respecté lors de la fouille par la police. Parfois, les détenus sont déshabillés devant d'autres policiers. Il y a parfois des caméras dans les salles où les avocats voient leurs clients pour la première fois, ce qui viole le droit à la confidentialité. Souvent, les avocats ne sont pas autorisés à parler à leurs clients pendant des heures ou des jours.
Ces abus ne concernent pas seulement les manifestants, mais visent également à empêcher la documentation de ces pratiques systématisées, comme l'explique Batikan Erkoç de l'Association d'études sur les médias et le droit (MLSA), qui suit les affaires judiciaires contre la liberté d'expression :
Les journalistes sont aussi souvent traités comme les manifestants. En 2023, nous avons détecté plusieurs cas où des journalistes ont été inculpés et poursuivis pour des manifestations qu'ils sont allés couvrir. La police les maltraite également et confisque leur matériel de travail.
Dilan K., une journaliste travaillant pour un média d'opposition kurde, s'est vu confisquer son appareil photo à deux reprises lorsqu'elle a été arrêtée à son domicile. « Le plus dur, explique-t-elle, c'est qu'ils ont confisqué mes appareils photo. J'ai insisté pour qu'ils gardent juste mes cartes mémoire, que cela m'était égal. Je n'ai pas assez d'économies pour m'acheter de nouveaux appareils », déplore-t-il.
L'avocate Dilancan Ates souligne que malgré l'arbitraire des cas, « il y a un schéma de comportement contre les partis de gauche, les militants liés à la question kurde ou à la communauté LGBTI ». Ces entraves sont souvent le fait des autorités régionales, soit en n'accordant pas d'autorisation pour une manifestation ou la tenue d'un événement, soit en interdisant toute activité dans l'espace public pendant plusieurs jours. « Ces interdictions ne correspondent pas à une décision prise dans le cadre légal, car pour interdire une manifestation, il faut qu'il y ait une menace réelle pour la sécurité publique », explique Ates.
Au cours des six premiers mois de l'année 2024, des manifestations ont été interdites dans plusieurs villes du pays pour un total de 180 jours, selon les données recueillies par le MLSA. Pourtant, selon la constitution turque, tous les citoyens ont le droit d'organiser des rassemblements et des manifestations sans autorisation. Mais les gouvernorats peuvent interdire des événements pour une durée maximale de quinze jours, en vertu d'un article du code administratif provincial. Cette disposition couvre l'interdiction d'événements tels que les marches de fierté en faveur des droits des minorités sexuelles ou la manifestation hebdomadaire des mères du samedi, qui exige des informations sur les dissidents disparus dans les années 1980 et 1990. Un autre exemple est l'interdiction de manifestation pendant quatre jours, imposée par les gouvernorats de douze provinces en mai, près de deux mois après les élections municipales, après qu'un tribunal a condamné une vingtaine de membres du parti pro-kurde DEM à des peines de prison allant de 9 à 42 ans, pour incitation à l'émeute.
« L'intervention de la police ne devrait pas être liée à une autorisation pour pouvoir manifester, car tout le monde a le droit démocratique de protester, de manifester, de défiler… », déclare Me Ates. Elle ajoute :
C'est un droit protégé par la loi, la constitution et la convention européenne des droits humains. La police devrait intervenir lorsqu'une action contraire à la loi est commise pour contenir les appels à la violence, mais ce n'est pas le cas avec les actions policières que nous voyons souvent.
Üsterci, du TIHV, souligne que bien que les gouvernorats utilisent un code administratif provincial pour interdire les manifestations, il ne s'agit pas d'une pratique légale. « Ces interdictions ne sont rien d'autre qu'un état d'urgence permanent et sans nom. Il s'agit d'un abus constant de la loi. »
Arrêté le 17 juillet 2023 après avoir réalisé un graffiti dénonçant le racisme d'État envers les immigrés subsahariens, le jeune artiste Rached Tamboura purge actuellement une peine de deux ans de prison. Il est devenu le symbole d'une répression invisible s'abattant sur la jeunesse du pays, bien au-delà des cercles d'opposants politiques, et qui reprend de plus belle avec l'annonce de la tenue d'une élection présidentielle le 6 octobre 2024.
Dans les rues de la ville de Monastir, ville côtière de la région du Sahel à 160 km au sud de Tunis, les graffitis de Rached Tamboura, 28 ans, ornent les murs, parfois à moitié effacés, trace discrète de cet artiste emprisonné depuis un an. Ses fresques, souvent en hommage aux ultras du club de football de sa ville, témoignent aussi, selon sa sœur Nahla, du fait que Rached « n'avait jamais eu de problème pour taguer les murs avant. Tout le monde le connaissait, il faisait même des peintures murales pour certains cafés ou échoppes de street food dans le centre-ville », explique-t-elle.
« Avant », en référence à la période précédant la nuit du 17 juillet 2023, durant laquelle Rached Tamboura est arrêté chez lui, à cause d'un graffiti représentant le président Kaïs Saïed avec les mots « raciste » et « fasciste » tagués à côté de son visage, sur un mur de la délégation de la ville. Un geste en réaction au communiqué présidentiel du 21 février 2023 évoquant des « hordes de migrants subsahariens » dont la venue en Tunisie « vise à changer l'identité et la démographie du pays ». Des campagnes de répression et une accentuation des contrôles sur les migrants subsahariens dans le pays avaient suivi ce communiqué, menant à des situations d'extrême précarité pour les immigrés expulsés de leurs logements et renvoyés de leur travail du jour au lendemain. Sans compter un déchaînement raciste sur les réseaux sociaux.
Rached a passé six mois en détention avant que le tribunal de Monastir ne le condamne le 4 décembre 2023 à deux ans d'emprisonnement pour « offense au chef de l'État » sur la base de l'article 67 du code pénal. Il est aussi condamné pour avoir « produit et promu de fausses nouvelles dans le but de porter atteinte aux droits d'autrui ou porter préjudice à la sûreté publique ou à la défense nationale ou de semer la terreur parmi la population », selon l'article 24 du décret-loi 54. Un décret tristement célèbre dans le pays, surtout depuis que plusieurs personnalités politiques, activistes, journalistes, syndicalistes et militants de la société civile sont en prison au nom de ce texte. Ces arrestations et ces condamnations se poursuivent jusqu'à aujourd'hui, malgré la mobilisation de la société civile et des journalistes qui ont manifesté les 24 et 27 mai 2024. Le 28 mai, l'activiste Thouraya Ferchichi de la région de Kasserine, dans le centre ouest du pays, a été condamnée à deux mois de prison et 2 000 dinars d'amende (595 euros) sur la base d'une plainte déposée par l'hôpital de la région, suite à une vidéo en direct sur Facebook où elle dénonçait le vol d'une dépouille et son transport dans une charrette. Elle aussi a été condamnée sur la base de l'article 24 du décret-loi 54 et a l'interdiction de donner son témoignage pendant cinq ans. Thouraya a été finalement libérée la première semaine de juillet 2024.
L'association Intersection pour les droits et libertés a répertorié 41 cas de personnes emprisonnées sur la base du décret 54, dont beaucoup d'« anonymes » — c'est-à-dire, de personnes non connues dans la sphère publique —, comme le signale Chaima Jebali, militante de gauche. Des cas qui « sont passés inaperçus », insiste-t-elle. La jeune femme coordonne avec d'autres militants le collectif « Libérez Rached Tamboura » qui s'est mobilisé à plusieurs reprises pour réclamer la remise en liberté de l'artiste.
Chaima explique :
Nous essayons de sensibiliser la population en allant dans les quartiers populaires, dans les universités. Nous avons montré aussi ses dessins dans plusieurs endroits et les supporters de football qui connaissent [Rached] ont aussi diffusé sa photo dans les stades, lors de matchs. Pour nous, le cas de Rached est emblématique de la répression qui touche une partie de la jeunesse et qu'une majorité de la population ne voit pas. Il y a d'autres cas de jeunes similaires à Rached qui ont été emprisonnés, des jeunes de quartiers populaires qui n'ont même pas les moyens de se payer un avocat et d'avoir un procès équitable.
Beaucoup d'arrestations ne sont pas médiatisées, selon l'association Intersection, à la demande de leur famille ou à cause de la stratégie de défense de leurs avocats, pour éviter que cette mise en lumière ne joue contre eux. D'autres cas n'arrivent tout simplement pas jusqu'aux oreilles des associations. Ghaylen Jelassi, chercheur à Intersection, explique pour sa part :
Nous avons suivi certains cas de jeunes qui ont été arrêtés puis libérés ensuite ou après quelques mois et qui veulent souvent oublier ces affaires qui laissent des séquelles psychologiques. C'est pour cela que nous ne publions pas tous les cas. Mais, à travers tous ces cas, on voit que les recours au décret 54, aux articles 67 du code pénal et 86 du code des télécommunications1 contribuent à instaurer un climat de musellement des opinions différentes de celles du pouvoir. Sans oublier que le discours officiel attaque souvent la société civile et favorise cette montée de la vague répressive.
Pourtant, depuis la monopolisation des pouvoirs par Kaïs Saïed, la jeunesse semblait avoir été épargnée par les campagnes d'arrestations qui ont ciblé davantage les opposants politiques, les hommes d'affaires et les journalistes. Et pour cause : élu avec plus de 70 % des voix en 2019, il avait alors bénéficié du soutien des jeunes électeurs qui avaient voté pour lui, séduits par la figure du professeur de droit intègre et atypique, et en quête d'un renouveau politique en rupture avec le système des partis.
Depuis, le pouvoir est marqué par une attitude ambivalente à l'égard de la jeunesse, cherchant à la contrôler tout en craignant de réveiller sa colère. Dans les cris des manifestants du vendredi 24 mai, certains slogans ont rappelé par exemple l'absence de justice pour le cas d'Omar Laabidi. Ce supporter de football est décédé à 19 ans en 2018, après avoir tenté d'échapper à des policiers à la sortie d'un match de football du Club africain. Il avait été poussé à plonger dans un oued où il s'est noyé. L'affaire avait fait scandale, car il avait dit aux policiers qui le poursuivaient ne pas savoir nager et l'un d'eux lui avait répondu : « Tu n'as qu'à apprendre. » Cet échange était ensuite devenu le fer de lance de la campagne réclamant justice pour ce jeune dont le corps a été retrouvé sans vie, après des heures de recherche, le lendemain de la course-poursuite. En novembre 2022, douze policiers avaient été condamnés pour homicide involontaire. Le jugement a entre autres révolté les supporters du Club africain qui ont déployé, le lendemain, une banderole géante avec le mot « involontaire » pour souligner l'impunité des policiers. Le Comité de défense d'Omar Laabidi avait fait appel, voulant que le juge prenne aussi en considération l'accusation de « non-assistance à personne en danger ». L'affaire a depuis été sans cesse reportée dans les tribunaux, jusqu'au 12 juillet 2024, où les policiers mis en cause ont finalement été condamnés à un an de prison avec sursis. Pour les jeunes activistes, ce cas est emblématique du déni de justice et de l'impunité des agresseurs auxquels sont confrontés les jeunes, surtout lorsqu'il s'agit d'affaires impliquant la responsabilité de la police.
Dans ce contexte, les stades de football restent étroitement surveillés pour éviter d'éventuels débordements, et les réseaux sociaux, plus que jamais contrôlés. Une autre affaire, dite « Free Babar » (libérez Babar), a révélé la prudence des autorités face à des risques d'éruption de la jeunesse. Trois étudiants ont été arrêtés en mai 2023 à Nabeul (à 80 km au sud de Tunis) après avoir posté une chanson satirique sur la police reprenant le générique du célèbre personnage éléphanteau Babar. Les jeunes y abordent aussi la question de la loi 52 interdisant la consommation de drogues, notamment celle de fumer du cannabis, et qui est à l'origine de l'emprisonnement de nombreux jeunes dans le pays. Selon les statistiques, près de 30 % des détenus sont emprisonnés sur la base de ce texte. Une phrase dans la chanson évoquant la corruption des policiers leur avait valu une arrestation et un emprisonnement expéditif. Un appel à leur libération sous le hashtag #FreeBabar avait été partagé sur les réseaux sociaux, et l'affaire était même remontée jusqu'au chef de l'État qui avait alors déclaré : « Je ne m'ingère pas dans la justice mais je ne permettrai pas à quiconque de subir une injustice. » Dans la foulée, les jeunes avaient été libérés et avaient bénéficié d'un non-lieu.
Un an plus tard, la situation s'est durcie. Fin mai 2024, le chef de l'État a reçu la ministre de la justice Leila Jaffel après la manifestation de la société civile contre le décret 54. Dans son discours, il a critiqué les slogans des manifestants qu'il a qualifiés « d'agents des milieux coloniaux ». Il a insisté sur le fait que la « liberté d'expression est garantie par la constitution » et qu'il n'accepterait pas qu'une personne soit emprisonnée pour sa pensée ou son opinion.
Or, le cas de Rached Tamboura rappelle tristement que toute forme de liberté d'expression n'est pas garantie. Dans la maison familiale où l'artiste vivait avec sa mère et ses deux sœurs, son atelier de peinture est resté tel quel depuis son arrestation. Sa sœur Nahla y va de temps en temps pour contempler les dessins de son frère, dont certains sont inachevés. Ce dernier n'a pas eu le temps de les finir avant son arrestation. Pour sa famille qui lui rend visite dans la prison de Zaghouan, à 120 kilomètres au nord de Monastir, où il a été transféré début mai 2024, le traumatisme du verdict et l'absence de leur proche pèsent lourds.
Dans l'une de ses lettres qu'il a rédigée depuis sa cellule, Rached Tamboura écrit : « Tout ce que j'ai fait était d'exprimer une opinion face à une oppression dont j'étais témoin. Je l'ai fait parce que j'aime mon pays et que je crois dans les valeurs humanistes et les droits humains. » Il signe avec le dessin d'une machine à coudre en clin d'œil au travail de couturière de sa sœur, qui jusqu'à présent n'arrive pas à réaliser que son frère a été condamné pour un graffiti. « Nous n'aurions jamais pu imaginer que cela puisse atteindre un tel stade, deux ans de prison pour un graffiti, qui en plus a été effacé juste après », déplore Nahla qui n'arrive même pas à faire passer du matériel de dessin pour son frère en prison. « Il essaye de s'adapter et d'accepter son sort mais c'est très dur, les conditions d'hygiène sont très mauvaises, on espère juste qu'il va s'en sortir jusqu'à la fin de sa peine », conclue Nahla. La perspective de la saison estivale, souvent caniculaire en Tunisie, n'est guère rassurante.
L'amendement du décret 54 devrait être examiné avant la fin de la session parlementaire, selon les déclarations de plusieurs députés favorables à l'abrogation de certains articles, mais aucune date n'a pour été le moment fixé. La Tunisie reste scrutée de près par ses partenaires étrangers sur la question des droits humains. Début juin, le vice-président de la commission européenne Josep Borrell a adressé un rapport de dix pages à la commission des droits de l'homme du Parlement européen, cosigné par plusieurs associations, dont le comité pour le respect des libertés et des droits de l'homme en Tunisie (CRLDHT), la Fédération tunisienne pour une citoyenneté des deux rives (FTCR), le Centre libanais pour les droits de l'homme et Euromed Rights. Le dossier, dont se sont chargés des avocats du cabinet de William Bourdon en France, détaille les nombreuses violations des droits humains dans le pays et cite également le cas de Rached Tamboura et des prisonniers politiques. Les signataires en appellent au droit international pour adopter des mesures restrictives contre l'État tunisien. Si cette initiative peut avoir un écho symbolique, difficile de savoir quel en sera l'impact dans le contexte de fin de mandat pour le parlement européen actuel.
1Article qui punit ceux qui nuisent aux tiers ou perturbent leur quiétude à travers les réseaux de télécommunications.
Un étudiant est attaqué en justice pour diffamation par l'université d'Aix-Marseille après avoir tracté sur son campus et des manifestants ont été placés en garde-à-vue pendant près de 48 heures pour une infraction d'entrave à la circulation routière. À Marseille, les soutiens à la Palestine s'inquiètent de l'utilisation de poursuites judiciaires comme instrument de répression politique.
Un détournement de logo de son université sur un tract et François, étudiant en master, recevait une convocation de la police ; ce 6 juin 2024, c'est au commissariat du 7e arrondissement de Marseille qu'il apprenait que la direction d'Aix-Marseille Université avait porté plainte contre lui pour diffamation. Une plainte qui a « surpris » François mais que présageait pourtant une première poursuite disciplinaire lancée début mai : « Pour moi, ce qui se passe, c'est clairement de la répression politique ».
À Marseille, plus largement, manifestants comme juristes s'inquiètent d'une instrumentalisation de poursuites judiciaires à l'encontre des mobilisations en soutien à la Palestine. Après neuf mois d'offensive israélienne sur la bande de Gaza, Amnesty International exhortait début juin la France à « abandonner les réponses répressives aux rassemblements spontanés de solidarité avec la Palestine ».
« Les appels à l'unité et à la neutralité du président Berton résonnent un peu comme un appel à ne surtout parler de rien (...) Si la gouvernance d'AMU choisit le silence, la censure et la répression, ce n'est pas notre choix ». Ce 7 juin 2024, une délégation intersyndicale locale de l'enseignement supérieur allant de la CGT à SUD critiquait la position de l'université Aix-Marseille (AMU) représentée par son président Éric Berton.
Car sur les campus d'AMU, depuis plusieurs semaines, les mobilisations en soutien à la Palestine lient leurs revendications à la critique des partenariats de l'université avec la Direction Générale de l'Armement (DGA). Depuis ce semestre, AMU met en place pour ses étudiants un bonus de 0,5 point sur leur moyenne s'ils sont réservistes et de 0,3 point s'ils assistent à des séminaires assurés par des généraux de l'armée. Une nouvelle disposition qui a provoqué une levée de boucliers parmi certains étudiants comme le Comité de Lutte dont François fait partie.
Mi-mars, alors qu'une motion votée à l'UFR1 de la faculté actait la liberté de tractage et de réunion sur les campus d'AMU, la direction se fendait d'un communiqué de presse pour invalider celle-ci, évoquant des cas de « harcèlement » de la part d'étudiants qui auraient perturbé la tenue du vote. « C'est aberrant, une université est un lieu de débat politique », lâche François « et puis d'un point de vue légal, en quoi la présidence a-t-elle le droit de dire qu'un vote de l'UFR est caduc ? ». Avec d'autres militants du Comité de Lutte, l'étudiant élabore alors un tract sur le campus d'Aix pour « dénoncer la censure sur la question de la Palestine et des liens d'AMU avec l'armée ».
Sur celui-ci le slogan détourné d'Aix-Marseille Université, « Socialement engagée… pour la guerre » accompagné de dessins de bombes autour du logo afin de « dénoncer les liens de l'université avec le complexe militaro-industriel français ». Un agent de sécurité leur demande de quitter les lieux, le règlement intérieur interdisant le tractage sur le campus. « Puis un agent administratif vient me prendre en photo avec le tract. À partir de ce moment-là, Éric Berton construit un dossier politique contre moi et une autre camarade, Odile2, qui apparaît aussi sur la photo ». Le 13 mai, une première poursuite interne est lancée avec la convocation de François et Odile devant le conseil de discipline.
Sur le campus de Saint-Charles à Marseille, pendant ce temps-là, se prépare l'occupation d'un amphithéâtre « en solidarité à Gaza et à la Kanaky ». Le 23 mai, la présidence d'AMU fait appel à la police pour déloger les étudiants occupants. Avant, début juin, le dernier acte des démêlés de la direction avec ses étudiants ; une plainte déposée par AMU contre François pour diffamation, l'université accusant son étudiant d'avoir porté atteinte à sa réputation en détournant son logo.
Deux procédures engagées contre le même étudiant, l'une disciplinaire et l'autre judiciaire, toutes deux lancées par la présidence de l'université. En cas de sanction disciplinaire, François et ses camarades se disent prêts à la contester devant tribunal administratif. « Quant à la plainte pour diffamation déposée contre moi, mon procès, que je considère politique, sera l'occasion de mettre les projecteurs sur les liens de la présidence AMU avec l'armée », avance-t-il.
Mais il n'y a pas qu'à l'université que les soutiens locaux de la Palestine contestent des procédures, selon eux, abusives. Le 30 mai, Marseille connaît son troisième soir de manifestations spontanées après la diffusion sur les réseaux sociaux des images de l'attaque israélienne sur un camp de réfugiés à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza. À 18h, un rassemblement a lieu sur le Vieux-Port puis le cortège s'élance dans les rues du centre-ville, réunissant une centaine de manifestants.
Plus tôt dans la journée, M., un régulier des manifestations en soutien à Gaza, reçoit une convocation des renseignements territoriaux l'invitant à se rendre au commissariat. Il en informe son avocate, Mathilde Lanté : « Alors moi, je les appelle (les renseignements territoriaux, NDLR) et demande le cadre légal de cette audition puisque je ne comprends pas cette convocation. On me répond que ce n'est pas une audition et que M. n'a pas l'obligation de s'y rendre », assure-t-elle. La journée passe, M. se rend au rassemblement en fin d'après-midi. Encadré par plusieurs dizaines de CRS, le cortège commence à se disperser en fin de soirée.
Bastien assiste à la scène :
On a vu arriver deux voitures d'unités de la BAC alors que les manifestants commençaient à partir. Ils étaient 7 ou 8. Ils ont attendu un peu, on avait l'impression que les policiers ciblaient ceux qu'ils voulaient arrêter, comme s'ils attendaient que M. se détache de la foule.
Avant d'interpeller M. et W., un autre manifestant, des agents en civil sortent des menottes puis procèdent à l'interpellation. Une procédure abusive selon Mathilde Lanté :
Ils sont interpellés alors qu'ils quittent la manifestation, puis sont menottés alors que les circonstances ne le permettent pas, le code pénal prévoyant certaines conditions pour qu'on puisse faire usage de cette contrainte-là. On cherche donc à les intimider une première fois.
D'abord placés en garde à vue au commissariat de Noailles sur la Canebière, M. et W. sont ensuite transférés à celui de l'Évêché, en charge des affaires criminelles. « La police nous informe que c'est en raison du caractère sensible de l'affaire », raconte Mathilde Lanté qui évoque une garde à vue « lunaire » de près de 48 heures et dont le seul motif retenu, in fine, sera une simple entrave à la circulation routière à l'encontre de son client. Le premier soir, la police informe son confrère Adrien Mawas que son client W. demande à être représenté par un avocat commis d'office, ce que l'intéressé démentira par la suite.
« On les interpelle pour trois infractions3 pour qu'au final il n'en reste qu'une, et tout le long de cette garde à vue, les décisions changent comme si les ordres étaient discutés en haut lieu », avance Mathilde Lanté qui dénonce en outre une procédure « politique » :
Ce qui est reproché à M., c'est le simple fait d'avoir participé à cette manifestation. Le parquet va utiliser l'infraction d'entrave à la circulation routière, pour punir la participation à une manifestation non déclarée, qui je le rappelle n'est pas un délit, en ce que ça serait une atteinte à une liberté fondamentale qui est la liberté de manifester et à la liberté d'expression. L'objectif est clair : réprimer coûte que coûte pour museler le débat public et les voix qui contestent le discours officiel du gouvernement.
M. assure par ailleurs avoir été victime d'insultes homophobes de la part de plusieurs policiers et entend porter plainte.
Mais les mobilisations en solidarité avec la Palestine, neuf mois après les premières manifestations interdites dans le centre-ville, continuent de s'étendre. Le 4 juin, c'était au tour des étudiants du campus marseillais de l'EHESS de mener une action contestant la politique de la direction de l'école. Dans la cour de la Vieille-Charité, dont le site est aussi un musée ouvert au public, une dizaine d'étudiants déploient leur banderole : « Position intenable, Institution coupable » en référence à la fermeture administrative du campus Condorcet à Paris après l'intervention de la police pour déloger les étudiants qui l'occupaient.
Parmi les revendications de leurs camarades marseillais formulées à la direction « un soutien juridique et matériel pour les étudiant.es poursuivi·es pour "apologie du terrorisme", notamment en couvrant leurs frais d'avocat » ou encore l'inclusion de la question palestinienne à l'occasion du festival « Allez Savoir » porté par l'école à la fin du mois de septembre, et dont le thème sera cette année « Obéir/Désobéir ».
Une direction de l'EHESS qu'Embarek, étudiant en master sciences sociales sur le campus de Marseille, taxe d'hypocrisie. Bien que l'école reste labellisée « de gauche », cette dernière fait selon lui preuve d'un « mutisme inconcevable sur ce qui se passe en Palestine » malgré les pétitions en interne réunissant des centaines d'étudiants et chercheurs dans leur souhait d'obtenir de la direction un appel au cessez-le-feu :
La présidence se cache derrière une pseudo-neutralité académique qui n'existe pas (...) cela s'illustre aussi par le deux poids deux mesures par rapport à la guerre en Ukraine, pour laquelle l'EHESS avait pourtant clairement pris position.
Des revendications partagées, notamment par le MNL13 (Mouvement national lycéen). Le 6 juin, au terme d'une assemblée générale réunie dans un parc, plusieurs dizaines de lycéens appelaient à la création de « Comités Palestine » dans chacun des sept établissements représentés.
En geste d'apaisement, le 29 mai au soir, la mairie de Marseille éteignait ses lumières en « mémoire de toutes les victimes civiles à Gaza » après la diffusion sur les réseaux sociaux des images de l'offensive israélienne sur un camp de réfugiés à Rafah.
Alors que les intentions de vote pour les Européennes prédisent une montée des courants de l'extrême droite sur tout le continent, la question migratoire continue à être agitée comme une menace par un spectre politique de plus en plus large. L'Europe forteresse se barricade davantage, renvoyant à la mort celles et ceux qui fuient les guerres, la répression, les changements climatiques ou la précarité économique. Deux livres déconstruisent cette approche, tant d'un point de vue théorique que de celui du terrain.
C'est la tristement célèbre phrase de Michel Rocard qui sert de fil rouge au petit livre « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». En finir avec une sentence de mort. Lors du grand oral des élections européennes sur BFM TV, Marion Maréchal n'a pas manqué d'y faire référence ; s'adressant à Marie Toussaint, elle lui dit : « Vous aurez tout le temps d'expliquer comment vous allez accueillir toute la misère du monde sur le dos des Français ». Répondant du tac au tac, la tête de liste d'Europe Écologie – les Verts a affirmé quant à elle que c'est « la grandeur de la France d'accueillir une partie de la misère du monde ». Ainsi, les détracteurs les plus audacieux de cette formule mettent jusque-là un point d'honneur à la compléter – « mais on doit y prendre sa part » ; dans tous les cas, il s'agit de reprendre à son compte ou de se contenter de relativiser une sentence — dans les deux sens du terme, comme le montre l'essai — qui n'est guère remise en question. On ne sort pas du piège de ses mots.
À contre-courant du discours dominant sur la politique migratoire française comme européenne, les deux auteurs Pierre Tevanian et Jean-Charles Stevens se donnent pour mission quant à eux de contredire mot par mot — littéralement — cette formule quasi incantatoire, devenue l'alpha et l'oméga de politiques toujours plus répressives.
On peut dire de cet essai qu'il s'agit presque d'un manuel, mettant à disposition des lecteurs et lectrices un arsenal d'arguments rhétoriques, politiques et juridiques pour contrecarrer des affirmations fallacieuses sur ce sujet, qui, à la faveur de la bataille culturelle gagnée par l'extrême droite, ont cessé d'être questionnées. De manière incisive, en s'appuyant à la fois sur l'analyse du discours, les chiffres et les études disponibles (dont certaines publiées par des organismes très officiels comme l'ONU, l'OCDE ou l'Assemblée nationale), c'est tout le discours migratoire de la forteresse Europe qui est ici déconstruit, pierre par pierre. L'essai est ainsi le résultat salutaire de l'analyse d'un philosophe et enseignant français, Pierre Tevanian, dont les écrits témoignent depuis plusieurs années de son engagement antiraciste, et de Jean-Charles Stevens, expert juriste belge, qui a travaillé pendant une dizaine d'années dans plusieurs associations de défense du droit des étrangers.
Comme Louis Witter (lire plus bas le compte-rendu de son livre La Battue), Tevanian et Stevens ont le souci du choix des termes, et adoptent pour désigner les étrangers arrivés sur le sol européen celui de « réfugié », et ce
quel que soit le statut légal des personnes concernées […], pour souligner le motif d'une bonne part des migrations : trouver un refuge, autrement dit une protection contre un péril, une menace, qu'elle soit « politique », « économique » ou (bien souvent) les deux ensembles.
Ce choix politique et le pendant de celui, implicite, de la phrase de l'ancien premier ministre socialiste : en usant de ce « on » ou de ce « nous » trop englobant, les détenteurs de l'autorité politique entraînent avec eux toute une société – française, belge, européenne -, pour l'opposer à un Autre réduit à n'être ni des personnes, ni des individualités fuyant la guerre, la répression, la précarité ou le dérèglement climatique, « mais simplement de « la misère » : une « misère » sans nom, sans sexe, sans visage », qui constituerait par son statut même de réfugié⸱e un fléau à garder loin de ses frontières. Ce faisant, c'est bel et bien une sentence xénophobe qu'il faut d'abord dénoncer et déconstruire en tant que telle.
Mais quelle est l'ampleur de cette « misère du monde » qui risque de dévaler sur le vieux continent, menaçant ainsi le bien-être et le vivre ensemble de ses populations ? Tevanian et Stevens reviennent aux chiffres pour montrer le décalage entre le discours politique catastrophiste et la réalité. Selon ceux du rapport du Haut-commissariat pour les Réfugiés de l'ONU paru en 20211 – et qui se confirment encore dans celui de juin 2023 -, ce sont les pays du Sud qui, à l'échelle mondiale, accueillent le plus grand nombre de réfugié⸱es. Ainsi, le top 10 des pays qui, jusqu'en 2020, comptent sur leur territoire le sixième des réfugiés du monde sont dans l'ordre : la Turquie, la Colombie, le Pakistan, l'Ouganda, l'Allemagne, le Soudan, le Liban, le Bengladesh, l'Éthiopie et l'Iran. Rien d'étonnant quand on sait qu'« une grande majorité des réfugié⸱es (73 %) est accueillie dans un pays voisin du pays d'origine », ce qui exclut de fait les pays européens. On est donc loin d'un « raz-de-marée » ou autres « appels d'air » sans cesse agités par des partis qui vont bien au-delà de l'extrême droite classique. Ce classement montre également que ce ne sont pas les pays les plus riches, qui « peuvent » pourtant « accueillir » les réfugié⸱es, qui portent l'essentiel du « fardeau ». Une capacité qui s'est d'ailleurs avérée de l'ordre du « possible » pour les réfugiés ukrainiens fuyant la guerre.
Mais que signifie déjà « accueillir » ? L'axiome implante dans les esprits de l'existence d'une politique de prise en charge qui comprend déjà tous les réfugié⸱es arrivé.es sur le sol français. Or, ce qui est mis sous silence dans cette dichotomie discursive de l'accueil et de la fermeture des frontières, c'est qu'il s'agit d'abord et avant tout de « laisser tranquille des gens qui arrivent dans ces pays, de ne pas les traquer comme des bandits, de ne pas les enfermer, de ne pas les expulser – de les laisser, déjà, "s'aider eux-mêmes" ». Pourquoi en effet s'acharner à empêcher par la loi ou par l'intervention de forces de l'ordre la solidarité avec les réfugié⸱es et leur intégration professionnelle dans le tissu social, si cet accueil dépasse de fait nos moyens économiques ?
À l'heure où la seule immigration acceptable pour la majorité présidentielle, comme le rappelle la tête de liste aux élections européennes Valérie Hayer, est celle qui concerne les « métiers sous tension », conditionnant la mobilité des individus à une valeur marchande de rentabilité, il n'est pas inutile de rappeler le coût abyssal des politiques migratoires répressives européennes, chiffrées par le sociologue Damien de Blic, comme le rappelle l'ouvrage, à plus de 700 millions d'euros annuels.
Le petit livret de poche de Tévanian et Stevens est un condensé sans fioritures. Chaque paragraphe vient torpiller des phrases répétées comme des mantras par des personnalités dont il devient de plus en plus difficile de distinguer la couleur politique, tant les éléments de langage de l'extrême droite, tabous il y a 20 ans, sont désormais adoptés par ceux-là mêmes qui prétendaient « faire barrage » contre la vague brune. Un essai à mettre entre toutes les mains, à la veille d'un risque de déferlante qui souillera le continent européen.
Dans La Battue – L'État, la police et les étrangers, le photojournaliste Louis Witter met en évidence la chasse que subissent de manière continue les personnes exilées de Calais à Dunkerque. L'auteur explicite d'ailleurs le choix à contre-courant qu'il fait de ce terme, au détriment de celui de « migrants » : « Ce sont des hommes et des femmes qui ont quitté les leurs, qui se sont arrachés à leurs racines. En exil. »
Cette gestion policière porte le nom de « zéro point de fixation », dont le but est de dissuader les exilé⸱es de s'installer et de se regrouper. Depuis 2016 et le démantèlement du plus grand bidonville d'Europe — surnommé « la jungle » de Calais — par le ministre de l'intérieur du gouvernement socialiste, Bernard Cazeneuve, la stratégie des autorités est claire : les effets de la frontière franco-britannique doivent être invisibles. Aucun nouveau bidonville ne doit émerger.
Traques au petit matin, lacérations de tentes, confiscations des effets personnels, interdictions de distributions de nourriture et d'eau sont autant de stratégies mises en place pour assurer ce « zéro point de fixation ». C'est en documentant la régularité des expulsions — toutes les 48 heures — que l'auteur prouve que celles-ci sont le fruit d'une politique pensée et élaborée :
la stratégie du « zéro point de fixation » est entrée dans l'arsenal légitime des gouvernements successifs contre les exilés, de Ouistreham à Dunkerque en passant par Boulogne-sur-Mer et Calais. Son aspect méthodique et rituel a transformé cette stratégie en ligne politique tolérable et admise, du bureau du ministre de l'intérieur à Paris au fourgon de CRS mobilisé le matin »
Empêchés de traverser la Manche (la France sous-traitant la frontière du Royaume-Uni), mais interdits de rester : les autorités n'offrent ainsi comme possibilité à ces exilé⸱es que l'errance perpétuelle ou — volet « humanitaire » oblige — des « propositions d'hébergement, à destination de différentes villes », toutes situées hors de Calais, alors que la France n'a jamais été leur destination. « Humanité et fermeté » comme le martèle les différents politiques, de Bernard Cazeneuve à Gérald Darmanin. Mais Witter constate : « à l'échelle de Calais, 85 % des moyens sont alloués à la fermeté, 15 % seulement à l'humanité. »
À quelques kilomètres à peine du but, face à ces choix qui n'en sont pas, les exilé⸱es multiplient les risques pour atteindre les côtes britanniques. Depuis 2016 le nombre de décès s'est accentué. L'ouvrage commence avec les noms des 300 personnes qui ont perdu la vie à la frontière franco-britannique depuis 1999. Les années 2021-2022 comptabilisent à elles seules 30 de ces décès, dont 27 lors du terrible naufrage du 24 novembre 2021. Pour rappel, les investigations en 2022 sur les conditions de ce naufrage révèlent que les migrant⸱es ont appelé à l'aide à de nombreuses reprises, mais les secours français ont attendu qu'ils passent dans les eaux anglaises, sans leur envoyer de moyens de sauvetage.
Si le « zéro point de fixation » est français, des stratégies semblables sont mises en place dans plusieurs pays de l'Union européenne (UE) ou frontaliers, comme le Maroc, la Tunisie ou la Libye, « pour tenter de contenir l'arrivée d'exilé⸱es sur leurs territoires ou leur éviter de passer vers d'autres territoires européens ». Une des similarités avec la frontière franco-britannique est celle de « l'usage de la police en principale réaction à des situations exceptionnelles, au détriment d'une réponse plus humanitaire ». Louis Witter constate : « la police vient d'abord, la loi ensuite ». La sous-traitance des frontières est aussi devenue une spécialité de l'UE, malgré « les dénonciations par les ONG des mauvais traitements infligés aux exilé⸱es aux portes de l'Europe ». Depuis 2019, le Maroc est devenu la première porte d'entrée vers l'Europe. Les subventions du vieux continent allouées au royaume pour empêcher l'immigration illégale sont en constante augmentation. Aux 270 millions d'euros déjà touchés par le Maroc depuis 2007, l'UE a accordé « 500 millions d'euros supplémentaires […] sur la période 2021-2027 », qui se rajoutent aux « 30 millions d'euros » de l'Espagne.
L'UE est aussi dotée d'une force européenne chargée de contrôler et réprimer les flux migratoires : l'Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, plus connue sous le nom de Frontex. Preuve d'un changement de paradigme concernant la politique migratoire, cette agence se nommait auparavant « Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures ». En 2015, avec l'afflux des réfugiés syriens et irakiens fuyant la guerre, ses mandats sont renforcés et ses pouvoirs élargis. Elle devient aussi une des agences les mieux dotées avec un budget alloué de près de 500 millions d'euros. Comme à Calais, la « fermeté » prime sur l'« humanité ». En 2022, un rapport confidentiel de l'Office européen de lutte contre la fraude faisant état de « graves manquements de la part de Frontex » fuite dans les médias : au lieu d'empêcher les pushbacks (le renvoi d'exilés en pleine mer) en mer Égée, l'agence les a non seulement dissimulés au Parlement européen, mais aussi soutenus. En effet, les avions de Frontex ont été peu à peu retirés du survol des eaux — pour ne pas avoir à intervenir en cas de refoulement —, et les embarcations de la marine grecque servant aux renvois ont été achetés avec des financements européens.
Si Fabrice Leggeri, ex-patron de Frontex, est poussé vers la sortie suite à ce scandale, l'agence va continuer à monter en puissance. D'ici à 2027, elle sera constituée de « 10 000 garde-côtes et gardes-frontières armés », contre 2 100 agents actuellement, et son budget annuel moyen devrait atteindre 900 millions d'euros. Quant à son ancien directeur, il est aujourd'hui en troisième position sur la liste du Rassemblement national pour les élections européennes. CQFD.
En 2019, Amnesty International déclarait dans un rapport que « les politiques migratoires européennes ont mis en danger la vie de milliers de personnes ». Le surinvestissement technologique — drones et capteurs de CO₂, par exemple —, l'utilisation massive de la police et les durcissements des politiques sur l'immigration dans les différents pays de l'Union, montrent surtout « l'incapacité des gouvernements à gérer [les frontières] autrement que par l'outil coercitif ». Au détriment des exilé⸱es, de l'État de droit, de la convention de 1951 sur le statut des réfugiés, de la Convention européenne des droits de l'homme, de notre humanité commune.
Face à ces politiques mortifères, l'ouvrage de Louis Witter rend hommage aux calaisien⸱nes, aux associations locales et plus largement à tous celles et ceux qui, à travers l'Europe, luttent pour faire respecter les droits et la dignité des personnes exilé⸱es.
Calais, ville symbole de ce que le pays peut faire de pire à sa frontière, mais aussi de ce que ses citoyens peuvent faire de meilleur. D'un côté, un État autoritaire et maltraitant, de l'autre, des milliers d'individus prêts à agir au quotidien pour aider des étrangers en demande d'un refuge

« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde » En finir avec une sentence de mort
Pierre Tevanian et Jean-Charles Stevens
Anamosa, Paris, 2022
80 pages, 5 euros

La Battue. L'État, la police et les étrangers, Louis Witter
Seuil, coll. Documents, Paris, 2023
160 pages, 18 euros
Avalanche d'arrestations, à commencer par celle de Saadia Mosbah, figure emblématique de la lutte antiraciste, suivie entre autres de celle de l'avocate Sonia Dahmani en raison d'un commentaire sur un plateau de télévision. Le monde associatif et les intervenants médiatiques critiques du discours présidentiel sont dans le viseur des autorités. Le tout dans une atmosphère de retour à la chasse aux migrants.
Dans une vidéo postée lundi 6 mai sur la page Facebook officielle de la présidence de la République, le président Kaïs Saïed annonce lors d'une réunion du Conseil national de sécurité que les autorités tunisiennes ont repoussé vers « la frontière Est », c'est-à-dire du côté de la Libye, près de 400 migrants subsahariens qui avaient tenté d'entrer en Tunisie par le pays voisin. Ces chiffres lui font réitérer que la Tunisie ne sera pas une terre d'accueil ni de transit pour les migrants en « situation irrégulière ». Une annonce qui advient plus d'un an après un communiqué de la présidence dénonçant la « horde de migrants subsahariens » visant à « modifier la composition démographique et l'identité du pays » et qui avait ouvert les vannes d'une campagne de racisme sans précédent.
Ce discours est prononcé après plusieurs jours de campagnes sécuritaires pour contrôler et arrêter les migrants en situation irrégulière. En cause, de multiples facteurs. Il y a eu la visite le 17 avril de la présidente du conseil italien Giorgia Meloni, la quatrième en moins d'un an pour parler, entre autres, des arrivées de migrants irréguliers à Lampedusa, la Tunisie étant depuis 2018 l'une des principales zones de départs des bateaux.
Sur le plan local, le mécontentement de nombreux habitants s'est amplifié dans la région de Sfax, près des oliveraies après la dégradation de biens agricoles et certaines tensions avec les migrants qui vivent depuis des mois sur place, dans une situation sanitaire et sociale plus que précaire. Durant la campagne sécuritaire de 2023, les migrants subsahariens – parfois même des immigrés en situation régulière — ont été chassés de leurs logements et beaucoup, dont le travail informel a longtemps été toléré par l'État, ont perdu leur emploi, ce qui a rendu leur situation encore plus fragile. Chassés des grandes villes, ils se sont retrouvés dans les zones rurales, comme dans la région de Sfax, où ils ont utilisé des bâches et autres matériels agricoles pour camper et se protéger des intempéries, provoquant ainsi la colère des habitants des oliveraies sur place. La majorité de ces derniers soutiennent d'ailleurs les opérations de police, et une manifestation de plusieurs centaines de personnes a eu lieu à Sfax samedi 4 mai pour réclamer le « départ » des migrants.
Mais cette fois, un autre élément s'est introduit dans le débat autour de la gestion des arrivées dans le pays. Les associations venant en aide aux migrants sont désormais dans le viseur des autorités. La militante tunisienne noire Saadia Mosbah, critique vis-à-vis de la politique migratoire du gouvernement et présidente de l'association de lutte contre les discriminations raciales Mnemty, a été arrêtée le jour du discours présidentiel, ainsi qu'un autre membre de l'association, sur fond de suspicions de « blanchiment d'argent ». Cette figure importante de la lutte antiraciste en Tunisie a contribué à l'élaboration de la loi pénalisant le racisme dans le pays votée en 2018. Elle a également fait partie des mobilisations contre la politique répressive à l'égard des migrants après le communiqué polémique de la présidence en février 2023.
En juillet, lors d'une manifestation pour dénoncer les déportations de migrants subsahariens dans le désert libyen, elle déclare : « Si la leçon d'humanité est de mettre les migrants aux portes du désert avec plus de 50 degrés à l'ombre, on se demande où on va ». Elle critiquait alors les propos tenus par Kaïs Saïed le 10 juin lors d'une visite dans la ville de Sfax où se trouvaient des migrants à la rue, expulsés de leur logement. Il avait en effet déclaré : « Nous sommes capables de donner des leçons d'humanité à ceux qui n'en ont pas », soulignant que la solution à la migration devait être « humaine et collective » et respecter la souveraineté de l'État. Durant l'été 2023, plusieurs milliers de migrants se sont retrouvés déplacés dans le désert libyen et à la frontière algérienne, laissés à l'abandon pendant plusieurs jours, souvent sans eau ni nourriture. Plusieurs dizaines sont morts selon les chiffres des ONG1. La photo d'une mère et de sa fille, Fati Dasso et Marie mortes de déshydratation dans le désert, avait particulièrement choqué. Des expulsions que l'État tunisien n'a jamais officiellement reconnus, remettant même en question la véracité de certains clichés.
Moins d'un an plus tard, en plus de la reprise des évacuations forcées de migrants subsahariens, les membres des associations qui leur viennent en aide sont considérés comme des « traîtres » et des « mercenaires » selon les mots du président, qui a accusé dans son discours — sans les nommer – les organisations qui reçoivent d'importants financements étrangers et « ne devraient pas se substituer à l'État tunisien ». Avant son arrestation, Saadia Mosbah a été la cible de campagnes de haine sur les réseaux sociaux. Elle et son collègue ont été questionnés sur la base de la loi relative à la lutte contre le terrorisme et au blanchiment d'argent. La garde à vue de Saadia Mosbah a été prolongée de cinq jours le samedi 11 mai. Son collègue a quant à lui été libéré.
Le président du Conseil tunisien pour les réfugiés et son vice-président sont également arrêtés le 3 mai après la publication d'un appel d'offres destiné à des hôtels pouvant héberger des personnes en situation irrégulière. Ils ont été placés sous mandat de dépôt et accusés d'associations de malfaiteurs dans le but d'aider des personnes à accéder au territoire tunisien.
L'ex-directrice de la branche tunisienne de l'ONG française Terre d'asile, Cherifa Riahi est également placée en garde à vue, bien qu'elle ait quitté ses fonctions depuis 2022. D'autres associations venant en aide aux migrants ou travaillant sur la question migratoire ont reçu des visites des autorités et ont été questionnées. Depuis plusieurs mois, une grande majorité travaille d'ailleurs sans exposition médiatique afin d'éviter les campagnes de diffamation sur les réseaux sociaux, mais aussi parce que l'aide aux migrants est désormais criminalisée.
Un homme a été arrêté le 7 mai à Thala, au centre-ouest du pays, pour avoir hébergé des migrants en échange d'une compensation financière. Idem à Monastir où la garde nationale a arrêté deux Tunisiens pour les mêmes raisons. Les campagnes sécuritaires se poursuivent, 24 migrants en situation irrégulière ont été arrêtés à Monastir, et 60 à Sousse. Ils font l'objet d'un mandat de dépôt pour « entrée illégale » sur le territoire tunisien et « avoir fait partie d'un rassemblement de nature à troubler l'ordre public ».
Dans ce contexte déjà tendu, durant le week-end du 10 au 12 mai, la répression est montée d'un cran sur le plan politique. L'avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani, sous le coup d'un mandat d'amener pour des propos sarcastiques tenus sur la situation en Tunisie, s'est réfugiée à la Maison de l'avocat à Tunis vendredi soir. Le lendemain, elle y a fait l'objet d'une arrestation musclée par des hommes cagoulés. L'opération a été filmée en direct sur la chaîne France 24, dont le journaliste a ensuite été pris à partie par la police, toujours en direct, et sa caméra cassée. Quelques heures après cette intervention, les journalistes de la radio IFM, Borhen Bsaiess et Mourad Zeghidi ont été également arrêtés et sont actuellement toujours en garde à vue. Ils ont été questionnés sur le contenu de leurs analyses politiques effectuées sur les plateaux de la radio.
Alors que les avocats sont montés au créneau lundi pour dénoncer l'arrestation de leur collègue, appelant à une grève générale de leur secteur, l'étau se resserre sur la profession qui avait déjà protesté et décrété une journée de grève le 2 mai pour dénoncer les pressions grandissantes sur leur profession et le sort de certains de leurs confrères qui se trouvent en prison. Dans la nuit du lundi au mardi, une nouvelle descente a été effectuée à la Maison de l'avocat par les forces de l'ordre qui y ont arrêté maître Mehdi Zagrouba pour le motif d'« outrage à un fonctionnaire ».
Ces coups de filets à l'encontre de la société civile qui aide les migrants, mais aussi contre les robes noires et les journalistes témoignent de la volonté des autorités de contenir un débat de plus en plus sensible, celui de la gestion de la migration, facteur de tensions au sein d'une population en grande majorité encore acquise à Kaïs Saïed.
Au parlement – élu avec 11 % des suffrages et dénoncé comme illégitime par l'opposition -, pendant une séance plénière le mardi 7 mai, certains députés ont par exemple questionné l'efficacité de la gestion sécuritaire de la migration, même si beaucoup soutiennent le président et optent pour la même rhétorique sur la migration irrégulière. « Nous avons vu des files d'attentes devant les guichets de Western Union où les migrants reçoivent des fonds de l'étranger, a déclaré la députée Besma Hammami, nous voyons bien qu'ils sont financés et diligentés par l'extérieur (…). Il y a un plan pour qu'ils s'installent en Tunisie durablement ». Un autre député, Fadhel Ben Torkia, réclame plus de transparence de la part des autorités sur le nombre de migrants en Tunisie :
Pourquoi le gouvernement ne nous répond pas ou ne nous rencontre pas pour parler de ce problème ? (…) on entend parler de 20 000 migrants, voire 60 000, sans jamais avoir de chiffres exacts.
Certains députés ont aussi demandé la publication du contenu de l'accord bilatéral signé en avril, à l'occasion de la visite de Giorgia Meloni2, entre la Tunisie et l'Italie pour lutter contre la migration, de même que la publication des résultats du sommet tripartite entre la Tunisie, la Libye et l'Algérie tenu le 25 avril à Tunis, pendant lequel les chefs d'État ont assuré vouloir coordonner leurs efforts en vue de lutter contre la migration irrégulière.
Ce questionnement sur le déni de communication des autorités par un Parlement dont les pouvoirs demeurent très restreints selon la Constitution montre que la question migratoire suscite également des critiques au sein d'une classe politique habituellement alignée sur la ligne de Kaïs Saïed. L'ancienne députée Leila Hadded, membre du parti nationaliste arabe et du mouvement Echâab, a déclaré à la radio privée IFM le 9 mai3 qu'il fallait s'interroger sur un possible « échec sécuritaire » à contrôler la vague migratoire en Tunisie. « Où sont nos forces de sécurité, notre armée ? Il n'y a aucune réponse qui éclaire les Tunisiens (…). Il faut expliquer pourquoi nous en sommes arrivés là », interpelle-t-elle.
Pour l'historien spécialisé dans la migration et maître de conférences à l'université de Tunis Riadh Ben Khalifa, ces débats montrent bien les problèmes de perception et de représentation de la question migratoire en Tunisie.
Étant donné qu'il n'y a pas de politique migratoire en Tunisie mais plutôt une gestion sécuritaire qui fonctionne au coup par coup, les représentations sont faussées. Par exemple, la question de « l'invasion » des migrants qui est souvent agitée et les différents chiffres sur le nombre de migrants subsahariens faussent la perception. On voit beaucoup de migrants concentrés dans un lieu et notamment dans les zones urbaines, d'où le sentiment d'un très grand nombre.
Sans compter les débats sur les réseaux sociaux qui ne cessent de véhiculer les théories complotistes autour de la migration, des « théories elles-mêmes importées d'Europe, proches de celles du Grand remplacement », précise Riadh Ben Khalifa4.
Alors que les campagnes sécuritaires actuelles donnent cours à l'incurie raciste, les vraies questions peinent à être posées selon Riadh Ben Khalifa, notamment sur le rôle des associations dans la gestion migratoire et les amalgames : « Il faut faire la différence entre celles qui travaillent et qui sont reconnues et celles qui font le jeu des autorités européennes en poussant la Tunisie à devenir une sorte de hotspot pour la migration ». L'enseignant-chercheur ajoute que la Tunisie n'ayant pas de loi relative à la demande d'asile et au statut de réfugié, le gouvernement a confié à des représentations onusiennes le rôle de se charger de cette question. Or, « certaines de ces organisations ont vu leur budget se réduire avec la guerre en Ukraine et assurent de moins en moins leur rôle ».
Alors que vendredi 3 mai au soir, les camps de fortune de migrants installés devant le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) étaient démantelés par les autorités, « le silence de ces organismes était assez assourdissant », se désole Romdhane Ben Amor du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES). Notamment sur le sort des réfugiés soudanais présents parmi les migrants, et éligibles à une demande d'asile. Selon les chiffres du HCR, ils sont de plus en plus nombreux depuis 2023 à arriver en Tunisie en raison de la guerre civile au Soudan. « Aucune solution durable n'a été trouvée pour les Soudanais, et pour nous, il y a une responsabilité partagée entre l'État mais aussi les représentations onusiennes qui ne réagissent pas », constate Romdhane Ben Amor.
L'OIM a communiqué le 9 mai sur les retours volontaires de migrants en situation irrégulière qu'elle facilite avec les autorités tunisiennes, notamment celui de 161 Gambiens ayant accepté une prise en charge d'aide au retour volontaire. La communication était identique l'année passée après les expulsions de leur logement de migrants subsahariens. En 2023, l'OIM a aidé 2 557 migrants à rentrer volontairement depuis la Tunisie vers leur pays d'origine, une augmentation de 45 % par rapport à 2022.
Devant le siège de l'organisme ce 9 mai, alors que des maçons sont en train de repeindre la façade d'une maison en face de l'OIM, dont le mur tagué a servi pendant des mois de support pour les tentes des migrants, plusieurs Subsahariens attendent un rendez-vous. Rachid, la vingtaine, est originaire de Centrafrique. Il dit avoir été arrêté par les autorités après le démantèlement du campement dans la nuit du 3 au 4 mai : « On nous a mis dans des bus et on nous a jetés 3 heures plus tard sur un terrain. On nous a dit "voilà, ici c'est l'Algérie, va-t'en" ».
Certains ont franchi la frontière tandis que lui et un petit groupe se sont cachés le temps que les autorités partent. Ils ont ensuite repris à pied le chemin de Tunis en suivant les lumières des villages et les rails de train, tout cela « pendant la nuit, car en journée, on essaye de dormir et d'éviter de se faire repérer », raconte-t-il. Son cheminement de trois jours vers la capitale explique en partie les vidéos qui ont circulé sur les réseaux sociaux, des images de migrants éparpillés dans le nord-ouest du pays et passant à travers champs. Un périple que Rachid ne veut pas réitérer. Après un parcours migratoire très difficile, les derniers évènements l'ont convaincu de quitter le pays définitivement :
Moi je suis revenu à Tunis parce que je veux faire un retour volontaire et d'ailleurs, cela fait plusieurs mois que je l'ai demandé. Mais en attendant, je n'ai nulle part où dormir ni aller, et cela fait des mois que ça dure. Je n'ai pas eu de soucis avec la population tunisienne, toutefois j'ai compris que ça ne sert à rien de rester ici. Je n'arrive pas à me stabiliser dans un travail malgré tous les petits boulots que j'ai faits. J'ai même passé un mois en prison. C'est devenu trop difficile.
1« Au moins 25 corps découverts : le sort terrible des migrants abandonnés dans le désert tunisien », France Inter, 8 août 2023.
2NDLR. Les autorités tunisiennes n'ont publié aucun communiqué officiel à la suite de cette visite.
3« Leila Hadded sur la migration : jusqu'à quand va durer cette hémorragie ! », Business News, Tunis, 9 mai 2024.
4NDLR. En février 2023, Éric Zemmour n'a pas manqué de saluer sur Twitter le communiqué de la présidence sur les migrants subsahariens.
Du jamais-vu depuis les années 1970 : malgré les accusations d'antisémitisme et la répression, les étudiants américains se mobilisent en masse, y compris au sein de la communauté juive. Ils réclament notamment l'arrêt des financements de leurs universités par les marchands d'armes servant à massacrer les Palestiniens. Les manifestations sont si importantes que Joe Biden a dû menacer Tel-Aviv de suspendre certaines de ses livraisons d'armes.
Shany Littman, journaliste israélienne, s'inquiète : « Où sont les étudiants protestataires israéliens contre la guerre à Gaza ? » Alors que les campus américains s'enflamment, dans les universités israéliennes, c'est le « calme plat »1. En période de préparation des examens, on ne quitte la bibliothèque que pour se sustenter à une terrasse au soleil. Les assassinats massifs de Gazaouis n'intéressent pas les étudiants. Enfin si, note-t-elle : depuis le 7 octobre, la seule manifestation sur un campus a été menée par Im Tirtzou (« si vous le voulez » en hébreu), un mouvement colonial venu exiger l'expulsion des universités de professeurs non conformes à ses vues, en particulier Nadera Shalhoub-Kevorkian, spécialiste des violences familiales et l'une des rares enseignantes palestiniennes de l'université de Jérusalem.
Constatant que les professeurs israéliens se soucient du risque croissant de boycott à leur encontre réclamé par les étudiants américains, Littman estime qu'ils feraient mieux de s'inquiéter de ce qui se passe à Gaza et de se mobiliser « comme à Columbia et à Yale ». Sinon, pourquoi l'académie « ne resterait-elle pas identifiée au gouvernement israélien et à ses politiques destructrices ? », s'interroge-t-elle.
La mobilisation contre Israël sur les campus états-uniens est inédite depuis celle contre la guerre du Vietnam des années 1970 — à cette différence près qu'à l'époque, des jeunes américains étaient mobilisés et risquaient donc de rentrer morts ou blessés. Cette contestation surgit sur un fond strictement politique : comme l'écrivait il y a plus de vingt ans l'historien anglo-américain Tony Judt, Israël apparait aux manifestants étudiants comme « un anachronisme »2, un État d'un autre temps, à la fois ethniciste et colonial, l'un des derniers de la planète. C'est pour ce motif qu'ils s'insurgent contre ce qu'il advient à Gaza.
Ceux qui manifestent exigent une « gestion éthique » des avoirs des universités, en particularité des plus riches. Ainsi, la dotation dont disposait Columbia en 2023 atteignait 13,64 milliards de dollars (12,66 milliards d'euros). Or une partie non négligeable de cet argent est investi dans des portefeuilles d'actions incluant des sociétés de fabrication d'armes et d'autres fournitures qui participent à la colonisation israélienne. Un financement qui a souvent pour contrepartie la présence des dirigeants d'entreprise dans les conseils d'administration des universités privées. Larry Fink, PDG de BlackRock, le plus grand gestionnaire d'actifs au monde, siège à celui de l'Université de New York (NYU). Tout comme des dirigeants de sociétés d'armements dans de nombreuses universités.
Résultat : le 17 avril 2024, le comité consultatif de la responsabilité des investisseurs de Yale (ACIR) a annoncé qu'il ne recommanderait pas à ses administrateurs de se priver des fonds des fabricants d'armes américains parce que, selon lui, cette industrie n'a pas « atteint le seuil de ‘‘préjudice social grave”, condition préalable au désinvestissement ». À Gaza, a-t-il estimé, les armes fournies à Israël soutiennent « des utilisations socialement nécessaires, telles que l'application de la loi et la sécurité nationale »3. Un cas parmi d'autres.
Le mouvement engagé concerne donc autant les grandes industries américaines que les universités. En premier lieu parce que les groupes du « secteur militaro-industriel », comme Boeing, Raytheon, Northrop Grumann, Lockheed Martin ou General Dynamics figurent parmi les grands donateurs des universités et les fournisseurs d'emplois de leurs laboratoires. Ces institutions académiques se trouvent ainsi directement intéressées à la poursuite de la livraison gratuite d'armes au pouvoir israélien (pour 4,2 milliards de dollars annuels, soit 3,89 milliards d'euros). L'un des premiers rassemblements étudiants en appui à la cause palestinienne qui a eu lieu le 22 avril à NYU s'est focalisé sur deux exigences : la rupture du rapport financier de l'université avec les fabricants d'armes utilisées par Israël à Gaza, et la fermeture de son campus ouvert à Tel-Aviv, en raison des liens avec la colonisation des territoires palestiniens.
Les références les plus souvent utilisées par les étudiants sont la ségrégation raciale aux États-Unis, abolie en 1965, la guerre du Vietnam, perdue en 1975, et l'apartheid sud-africain, aboli en 1990. Autant de situations où l'alliance du colonialisme et du suprémacisme racial a été vaincue. L'État d'Israël leur apparait comme une manifestation tardive, incongrue et inadmissible d'un suprémacisme ethnique là aussi ancré dans un colonialisme initial.
Ces manifestations s'insèrent dans un mouvement de distanciation de la jeunesse vis-à-vis de ce pays qui a commencé dès les années 2000, et dans lequel les jeunes juifs ont joué un rôle important. Cette distanciation n'a fait que croître, le long de deux grandes lignes de force. L'une, politique et minoritaire, est radicalement hostile au caractère colonial de l'État israélien. L'autre, plus communautaire, souligne la volonté de vivre en tant qu'« Américains juifs », sans interférence d'Israël ni soumission à son égard. Les deux apparaissaient aux dirigeants de Tel-Aviv comme une menace pour le sionisme, qui a toujours ambitionné d'être l'unique représentant de la totalité des juifs du monde.
Le phénomène le plus marquant chez les jeunes juifs américains est l'accroissement exponentiel du nombre des adhérents aux organisations antisionistes ou non sionistes qu'a suscité la guerre à Gaza. Une association comme Jewish Voice for Peace, fondée en 1966 et antisioniste assumée, n'avait que très peu d'adhérents et une audience très limitée. La moyenne d'âge de ses adhérents était élevée. Depuis quelques années, elle a vu poindre de jeunes adhérents, et des milliers depuis la guerre à Gaza.
Le cas de la revue Jewish Currents est encore plus spectaculaire. La lettre hebdomadaire de son journal en ligne dirigé par Peter Beinart, un universitaire issu du sionisme qui a publiquement rompu avec cette idéologie en juillet 2020, disposait de 34 000 abonnés à l'automne dernier. En sept mois, leur nombre est passé à 300 000.
Beinart a publié le 28 avril un article en défense des étudiants américains. Son titre dit tout de son contenu : « Les manifestations sur les campus ne sont pas parfaites, mais nous en avons désespérément besoin »4. Il y déplore l'ignorance ou l'outrance de certains manifestants qui s'aventurent sur des terrains fleurant l'antisémitisme, mais il dénonce la menace, beaucoup plus grave à ses yeux, des tentatives permanentes de réduire toute critique de la guerre menée par Israël à une résurgence de l'antisémitisme. Il note en particulier qu'elles émanent souvent de cercles juifs qui, par ailleurs, n'ont aucune réticence à s'acoquiner avec des suprémacistes blancs affichés. Ainsi Beinart écrit :
Le cœur du mouvement en cours est l'exigence de mettre fin à la complicité de l'université et du gouvernement américain avec le système d'oppression d'Israël, qui aujourd'hui culmine dans cet effroyable carnage de la population de Gaza. Cette complicité doit cesser.
Dans la phase qui a suivi le massacre du 7 octobre 2023, la quasi-totalité des grands médias américains a basculé dans une rhétorique très favorable à la guerre. Pourtant depuis, certes à des degrés divers, leur regard a évolué au fil des crimes bien plus effroyables encore commis par l'armée israélienne. Lorsque le mouvement en défense des Palestiniens a pris son essor sur les campus, la réaction de ces mêmes médias, là encore, a été globalement très hostile. L'idée systématiquement promue par les partisans de Tel-Aviv selon laquelle les mobilisations étudiantes incarnent une poussée violente d'antisémitisme a été amplement relayée. Le simple usage du mot « intifada » en est devenu une preuve, par exemple.
Avec le temps, cet argumentaire s'est lentement désagrégé. Le vénérable magazine The New Republic (fondé en 1914) dénonçait récemment « une couverture honteuse par les médias des manifestations contre la guerre dans les universités »5.
La répression de toute activité en solidarité avec les Palestiniens a commencé dès les lendemains des bombardements de Gaza, rappellent huit étudiants de la faculté de droit de l'université Yale6 dans l'hebdomadaire The Nation. Ils affirment que plusieurs grands cabinets d'avocats américains ont exclu de leurs offres d'emploi les candidats ayant exprimé des vues pro-palestiniennes. À Berkeley, le recteur de la faculté de droit a voulu interdire tout débat public sur la question palestinienne tant que la totalité de son université n'aurait pas accepté la légitimité du projet politique sioniste. Dans des établissements de premier plan tels que Yale, Columbia, Brandeis, Rutgers ou Harvard, des mesures interdisant l'expression du soutien aux Palestiniens ont été imposées. À Columbia, le 9 novembre 2023, la participation de Jewish Voices for Peace et de l'association Students for Justice in Palestine a mené à l'annulation d'un débat. Ces interdits se sont multipliés. Les étudiants écrivent :
Si la liberté d'expression doit avoir un sens sur les campus, elle doit inévitablement englober ce qui est controversé, inconfortable et dérangeant. Mais nous assistons à une micro gestion administrative de la liberté d'expression.
Le correspondant du quotidien britannique The Guardian a signalé le 10 mai que des chercheurs californiens ont constaté la présence parmi les agresseurs des étudiants manifestant en faveur du combat palestinien sur les campus de l'université de Californie, des militants notoirement connus comme des suprémacistes blancs.
Cependant, on assiste désormais à un net recul de la capacité des soutiens d'Israël à faire taire tout débat sur le sort de Gaza. L'argumentaire assimilant la défense de la cause palestinienne à une forme d'antisémitisme est de plus en plus inopérant, perçu comme une misérable feuille de vigne visant à masquer les crimes israéliens massifs en cours. D'ores et déjà, diverses universités ont passé des accords avec les manifestants afin d'autoriser leurs activités sur les campus.
Dans les années 2015-2019, Benyamin Nétanyahou avait créé un ministère des affaires stratégiques doté de moyens financiers conséquents, qui avait pour objectif quasi unique de combattre le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) sur les campus américains. Avec l'aide d'associations locales (souvent liées aux milieux coloniaux israéliens en Cisjordanie), ce ministère a mené la bataille. Elle s'est achevée par une débâcle. Au lieu de disparaître, BDS n'a fait que se renforcer. Aujourd'hui, son poids et celui d'une flopée d'associations estudiantines anticolonialistes — dont celles des étudiants juifs se réclamant de l'antisionisme, du post-sionisme ou de l'a-sionisme — ont crû de manière spectaculaire, tant en nombre d'adhérents que de campus touchés, passant en dix ans de quelques dizaines à plusieurs centaines actuellement.
Cette guerre contribue à accroitre fortement la critique et la prise de distance des milieux universitaires, tant à l'égard de la politique que du type d'État qu'Israël représente. Dernier exemple en date : le campement des scientifiques contre le génocide au Massachussetts Institute of Technology (MIT), le plus important institut de recherche scientifique des États-Unis, a demandé à son université de mettre un terme à l'investissement du ministère israélien de la défense (11 millions de dollars, soit 10,21 millions d'euros) dans ses « recherches liées à la guerre », arguant que l'institut « ne reçoit de financement d'aucune autre armée étrangère ». Le groupe rappelle que le MIT avait mis fin à sa collaboration universitaire avec un institut technologique russe juste après l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022.
Que fait Nétanyahou pour combattre ce qu'il considère comme des « manifestations d'antisémitisme » ? Il constitue une équipe de travail (task force) dirigée par le ministre des affaires étrangères Eli Cohen, elle aussi dotée de moyens conséquents, pour mener un « plan d'action » de « lutte contre l'antisémitisme » sur les campus américains. On y retrouve les mêmes partenaires locaux qu'il y a dix ans, notamment Israel on Campus Coalition, Amcha, Canary Mission, The David Project et d'autres.
Selon ynetnews, le site d'informations du quotidien Yedioth Ahronoth, le plus diffusé en Israël, il s'agit de mener des « opérations politiques et psychologiques » pour « infliger des conséquences économiques et professionnelles aux étudiants antisémites et obliger les universités à les éloigner des campus ». Par « étudiants antisémites », il faut évidemment entendre hostiles à la politique coloniale israélienne.
Un chapitre intitulé « L'axe économique » expose les pressions financières permettant d'amener les responsables universitaires à résipiscence et à briser la carrière des étudiants ou des enseignants récalcitrants. Ce « plan d'action » est très similaire à celui qui a échoué en 2015-2019. Son avenir n'apparait pas plus prometteur. D'après ynetnews, il serait spécifié qu'il « ne doit pas porter la signature d'Israël », et évoque la nécessité de « prendre des mesures légales en dehors de la loi contre les activités et les organisations qui représentent une menace pour les étudiants juifs et israéliens sur les campus ». Le sens de l'expression « mesures légales en dehors de la loi » n'est pas explicité.
Apparaissant de plus en plus comme une tentative d'éluder le débat sur l'avenir de la Palestine, la répression du mouvement estudiantin a causé plus de dégâts que de bénéfices aux soutiens israéliens. Un sondage de la chaîne CNN du 27 avril indiquait que 81 % des Américains de moins de 35 ans désapprouvent la manière dont Joe Biden a soutenu la guerre contre Gaza. L'image de l'État d'Israël se ternit un peu plus chaque jour, aux États-Unis comme ailleurs. Le 7 mai 2024, dans le quotidien El País, l'Espagnole Diana Morant déclarait : « En tant que ministre des universités, je ne peux qu'exprimer ma fierté de voir les étudiants manifester leur pensée critique, l'exercer et la transmettre à la société . »
La journaliste israélienne Dahlia Scheindlin pose la question suivante en titre de son article dans le quotidien Haaretz, le 2 mai : « Israël devient désormais un État paria international. Les Israéliens s'en préoccupent-ils ? ».
1Shany Littman, « Where are Israel's students protesters against the Gaza War ? », Haaretz, 2 mai 2024.
2Tony Judt, « Israel : The Alternative », The New York Review of Books, 23 octobre 2003.
3Columbia Law Students for Palestine, « From the Encampments : Student Reflections on protests for Palestine », LPE Project, 2 mai 2024.
4Peter Beinart, « The campus protests aren't perfect. And we need them desperately », Jewish Prospects, 28 avril 2024.
5Alex Shepard, « The Media's shameful coverage of the College antiwar protests », The New Republic, 30 avril 2024.
6Alaa Hajyahia, « The Student Crackdown didn't start last week. Months of repression got us here », The Nation, 1er mai 2024.
Depuis le 25 juillet 2021, la liberté de la presse est en recul dans le pays. Pressions exercées sur les journalistes critiques envers le pouvoir, recours à de nouveaux décrets juridiques pour les criminaliser, absence de communication avec les autorités… Autant de problèmes touchant ceux qui se sont battus depuis treize ans pour préserver la liberté d'expression acquise avec la révolution de 2011.
« Vous n'êtes pas sur la liste, vous n'êtes donc pas autorisés à entrer. » Cette phrase n'est pas lancée par un vigile à l'entrée d'une soirée VIP, mais par un représentant de la communication du nouveau Conseil national des régions et des districts. Il s'adresse à des journalistes tunisiens et étrangers venus couvrir, le vendredi 19 avril 2024, la séance inaugurale de cette seconde chambre parlementaire élue quelques mois auparavant au suffrage indirect.
« Seuls quelques médias, souvent étatiques et triés sur le volet, sont autorisés à couvrir cette première session », déplore Mourad Zeghidi, journaliste à la radio privée IFM et chroniqueur télé, qui a tenté d'envoyer une équipe. « C'est inadmissible, sachant qu'on nous a déjà refusé l'accès à la première séance plénière du nouveau parlement en mars 2023 », ajoute-t-il. L'année passée, le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) et la profession avaient protesté devant le parlement qui a finalement ouvert ses portes pour les séances plénières suivantes.
Un an plus tard, la déconvenue et l'accoutumance à ce genre de procédés ont pris le dessus, à force d'encaisser les refus de certains officiels. Dans le cas du conseil des régions, des journalistes étrangers ont passé une demi-journée à tenter de joindre les attachés de presse de cette seconde chambre afin de s'inscrire sur la fameuse liste des professionnels autorisés, sans succès. Un manque de communication que Mourad Zeghidi peine à expliquer :
Nous avons un mal fou à contacter les autorités de manière générale pour avoir leur point de vue. Par exemple, nous avons tenté d'avoir une réponse du ministère de l'industrie sur sa décision de sortir le phosphogypse à Gabès de la liste des produits dangereux alors qu'il ne l'est pas. Nous n'avons eu aucune réponse. Ni refus, ni retour.
Le journaliste ne sait plus sur quel pied danser « car on arrive quand même à poursuivre notre travail sur d'autres aspects. Par exemple, nous avons fait une émission sur les prisonniers politiques méconnus et victimes de détention prolongée dans diverses affaires, dont celle du complot contre la sûreté de l'État1, sans subir de représailles », admet-t-il. Le 24 avril, la juge d'instruction au pôle judiciaire antiterroriste a pourtant réitéré l'interdiction pour les médias de parler des développements dans cette affaire, malgré la clôture de l'instruction le 12 avril. Une proscription similaire avait déjà été émise par communiqué en 2023 sans plus d'explications.
Les lignes de la censure sont sans cesse troublées, et les interdictions de couvrir tel ou tel évènement, rarement justifiées. Très peu de médias ont pu par exemple avoir accès à la centaine de blessés palestiniens rapatriés par la Tunisie depuis les bombardements sur Gaza à la suite de l'attaque du Hamas le 7 octobre 2023. Si les médias ont pu couvrir de loin leur arrivée à l'aéroport de Tunis 18 décembre 2023, depuis, c'est le black-out total. « Cette décision d'interdire l'accès est assez inexplicable. Lors des différentes guerres en Libye après 2011, nous avons toujours pu avoir accès aux blessés libyens de différents camps qui venaient se faire soigner dans des cliniques tunisiennes », fait remarquer le journaliste Bassam Bounenni. Les raisons invoquées sont diverses et variées : risques d'infiltration ou d'exposition traumatisante pour les blessés, peur d'une instrumentalisation de la question palestinienne par les journalistes, absence de vis-à-vis pour demander des autorisations… Des motifs non officiels qui s'échangent entre les journalistes, faute d'avoir plus d'explication de la part des autorités. La seule interview qui ait circulé est celle d'une blessée palestinienne mineure, donnée à la radio nationale en avril, et encadrée par la porte-parole du Croissant-Rouge et l'accompagnateur de la jeune fille en studio.
Autre sujet peu médiatisé, le sort des migrants subsahariens dans les campements de fortune au cœur des oliveraies d'El-Amra et Jebiniana dans le sud-est du pays, non loin de Sfax. Cette situation est le résultat d'une politique sécuritaire musclée menée depuis février 2023 après un communiqué de la présidence dénonçant l'arrivée de « hordes de migrants subsahariens dans le pays », dont le but serait de « changer la démographie de la Tunisie ». Depuis, les contrôles se sont renforcés sur les personnes en situation irrégulière, et beaucoup de migrants ont perdu travail et logement. Les migrants subsahariens qui arrivent en Tunisie par voie terrestre via l'Algérie et la Libye se dirigent désormais directement vers les oliveraies, en attendant de pouvoir payer un départ vers les côtes italiennes. « Leur parcours migratoire à Sfax et dans ces oliveraies est resté très peu traité par les médias. Cela a favorisé la montée de l'hostilité envers ces migrants », explique Bassam Bounenni. Par peur de déplaire au pouvoir, d'être arrêtés sur place ou faute de moyens, peu de médias tunisiens vont sur le terrain pour couvrir ce sujet qui reste sensible. Les débats se font souvent sur les plateaux radio et télévisés, non sans dérapages racistes.
Entre autocensure, manque de communication avec les autorités et sous-médiatisation de certains sujets, difficile de mesurer le baromètre de la liberté d'informer en Tunisie. « Concrètement, on continue de travailler. Mais il y a quand même des journalistes qui se demandent à chaque fois quand viendra leur tour d'avoir des problèmes », résume Mourad Zeghidi en plaisantant à moitié. La radio pour laquelle il travaille n'est pas en reste. Le 24 avril, une journaliste d'IFM, Khouloud Mabrouk, a été convoquée et interrogée par une équipe de la garde nationale, à propos d'une interview faite avec un ancien ministre, Mabrouk Korchid, et l'avocat Samir Dilou, membre du comité de défense des prisonniers dans l'affaire du complot contre la sûreté de l'État. Si elle a été maintenue en liberté, une enquête a néanmoins été ouverte. Le 31 mars, c'est l'avocate et chroniqueuse de la même radio, Sonia Dahmani, qui a fait l'objet d'une enquête en raison de déclarations pouvant nuire à la sécurité publique et relever de la diffamation, sur la base du décret 54. Ce décret a été promulgué en 2022, officiellement pour contrôler la cybercriminalité et la diffusion de fausses informations via les réseaux sociaux. Cependant dans les faits, il sert à réprimer les journalistes et les voix critiques sur les réseaux sociaux. Sonia Dahmani a également été convoquée en janvier 2024 pour d'autres déclarations, sur la base de ce même décret. Les deux affaires font suite à des questionnements émis à l'antenne sur le travail du gouvernement.
Le 10 janvier, un autre journaliste de la chaîne, Zied El-Heni est libéré après dix jours de prison. Accusé de diffamation pour avoir traité la ministre du commerce de « cazi » — mot familier en arabe tunisien pour signifier « cassos » —, il a été condamné à six mois de prison avec sursis. Mais depuis sa libération, il a dû cesser sa collaboration avec la radio IFM sur la base d'un commun accord.
Actuellement, le journaliste de la radio CAP FM, Mohamed Boughalleb purge une peine de six mois de prison ferme. Il a été condamné pour avoir « porté atteinte à l'honneur » d'une fonctionnaire du ministère des affaires religieuses, après avoir questionné des déplacements à l'étranger a priori injustifiés avec le ministre aux frais de l'institution. Ces affaires témoignent d'une « régression » pour la liberté de la presse, selon un communiqué de Reporters sans frontières sur la détention du journaliste qui dénonce une peine disproportionnée par rapport aux faits reprochés. « La tendance à recourir à l'emprisonnement est une menace clairement adressée à ceux qui assument pleinement leur rôle de journalistes », peut-on lire dans le communiqué.
Une autre nouvelle tendance émerge aussi dans ces procès qui condamnent à la hâte les journalistes. Les plaintes émanent souvent de ministres ou d'instances officielles. C'est notamment le cas du journaliste Haythem El-Mekki, chroniqueur satirique connu de la radio Mosaïque FM, convoqué devant le tribunal de Sfax après une plainte à son encontre déposée par l'hôpital de Sfax pour « diffusion de photos sans autorisation afin de semer le trouble ».
« Je ne comprends pas que l'on me reproche d'avoir parlé d'un problème qui était de notoriété publique, à savoir la saturation de la morgue de l'hôpital de Sfax à cause des naufrages des embarcations de migrants », s'indigne Mekki qui n'a même pas diffusé de photo à ce sujet. Il ajoute que le tweet posté n'est pas celui pour lequel il a été accusé, et que la capture d'écran figurant dans le dossier d'accusation provient d'un compte non vérifié.
Malgré mon interrogatoire détaillé avec la brigade sur le sujet, je suis quand même convoqué devant le juge. Je n'aurais jamais pensé qu'un hôpital puisse déposer une telle plainte.
Son audience est fixée au 16 mai. Pour lui, il s'agit d'une forme de « harcèlement » qu'il lie à une deuxième convocation par la justice l'année passée avec deux de ses collègues de la radio, dans le cadre d'une autre affaire. Haythem Mekki avait pourtant diminué son temps d'antenne après l'emprisonnement du directeur de Mosaïque FM Noureddine Boutar, libéré sous caution après trois mois de détention dans le cadre d'une affaire de blanchiment d'argent et de complot contre la sûreté de l'État. Aujourd'hui, malgré une exposition médiatique réduite, il estime ne pas être à l'abri de ces procès de complaisance.
Je ne pense pas que ça soit des affaires directement commanditées d'en-haut, mais plutôt des entités qui veulent régler des comptes ou se faire bien voir du pouvoir. Et l'ambiance répressive actuelle leur permet d'agir.
Les lignes rouges sont tellement floutées que le journaliste Bassem Bounenni estime qu'il n'y a pas de « logique ou de rationalité dans la censure, et c'est ce qui est d'autant plus inquiétant ».
Dans les faits, selon les rapports de plusieurs ONG, le décret 54 est souvent utilisé pour criminaliser les déclarations des journalistes alors qu'il existe les décrets 115 et 116 depuis 2011 permettant de réguler la profession. Les bloggers ou internautes qui critiquent le pouvoir sur les réseaux sociaux sont également ciblés par le décret 54. Le nombre de cas reste difficile à recenser, selon Salsabil Chellali, directrice du bureau de Human Rights Watch à Tunis. « Nous n'avons pas le détail de toutes les affaires qui tombent sous le décret 54. Nous ne pouvons donc répertorier que celles qui sont communiquées par les avocats ou dénoncées par les victimes et les médias. Et certaines personnes préfèrent ne pas rendre leur affaire publique », explique-t-elle. L'ONG a noté quatre condamnations sur la base de ce décret ainsi que 9 journalistes poursuivis et faisant l'objet d'enquêtes. En tout, 28 personnes sont concernées par ce décret, selon les chiffres de Human Rights Watch. Le Syndicat des journalistes tunisiens en a répertorié 40.
Selon Salsabil Chellali, ces chiffres pourraient être revus à la hausse à l'approche de l'élection présidentielle dont on ne connaît pas encore la date mais qui est censée avoir lieu d'ici le mois d'octobre.
Le décret 54 est un outil de dissuasion. Il pose l'idée de lignes rouges à ne pas franchir pour la presse, sans que l'on sache réellement quelles sont ces lignes rouges. La crainte est de voir durant la période électorale de plus en plus d'instances gouvernementales recourir à ce décret pour empêcher tout débat, et faire taire les voix critiques.
Hors du champ journalistique, l'opposante à Kaïs Saïed et présidente du Parti destourien libre Abir Moussi est actuellement en prison sans procès depuis six mois sur la base du même décret. Elle a été visée par une plainte émanant de l'Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) en janvier 2024 pour des propos tenus en 2023 sur les élections. L'opposant Jaouhar Ben Mbarek, en détention sans procès depuis plus d'un an dans l'affaire dite du complot contre la sûreté de l'État, a été condamné à six mois de prison ferme en février 2024 dans le cadre d'une plainte également déposée par l'ISIE, après avoir qualifié les élections législatives de 2022 de « mascarade » et de « coup putschiste ».
1Depuis le 11 février 2023, plusieurs opposants politiques ont été arrêtés et placés en détention préventive, accusés d'avoir fomenté un complot contre la sûreté de l'État. Huit détenus sont dans l'attente d'un procès jusqu'à aujourd'hui. Leur comité de défense et les ONG de défense des droits humains dénoncent des dossiers vides et une affaire d'acharnement politique visant à éliminer l'opposition.
Alors que la Jordanie est intervenue pour protéger Israël contre les drones et les missiles iraniens, dans la nuit du 14 avril, des défilés quotidiens de soutien à Gaza ont marqué la seconde moitié du mois de ramadan à Amman et les étudiants de toutes les universités s'apprêtent à se mobiliser ce mardi 30 avril. Les manifestants, durement réprimés, dénoncent l'ambivalence de la position des autorités qui tentent de reprendre la main.
Le ciel d'Amman la tranquille s'est embrasé. Dans la nuit du 14 avril 2024,les habitants de la capitale jordanienne ont été témoins d'un spectacle inhabituel, dans cette cité réputée pour son calme. Des dizaines de drones et de missiles iraniens sont venus rompre la torpeur de la ville, avant d'être interceptés par les forces armées jordaniennes, sous les yeux ébahis des citadins.
Après une journée de balbutiements, les autorités jordaniennes ont reconnu leur responsabilité dans la défense d'Israël, par la voix du ministre des affaires étrangères, Ayman Safadi, interrogé par CNN, le 15 avril.
Les projectiles qui violent notre espace aérien constituent une menace pour la Jordanie, et nous avons fait ce qu'il fallait pour neutraliser cette menace. Et permettez-moi d'être très clair : nous ferons la même chose, quelle que soit la provenance de ces drones, d'Israël, d'Iran ou de n'importe où ailleurs. Notre priorité est de protéger la Jordanie1.
Cet épisode se déroule dans un contexte déjà tendu pour la monarchie hachémite, qui abrite des bases militaires britanniques, françaises et états-uniennes notamment. Déjà fin janvier, l'attaque mortelle d'un avant-poste américain dans le nord-est du pays par une milice Kataeb Hezbollah irakienne soutenue par l'Iran avait fait craindre une escalade régionale.
L'embarras des autorités à reconnaitre leur rôle dans cette nuit de tension souligne l'ambiguïté de la position de la monarchie sur la guerre à Gaza entre d'un côté, le soutien affiché aux Gazaouis et de l'autre, le respect de l'accord de paix avec Israël2. Oscillant entre circonspection, déception et compréhension, la rue jordanienne est relativement divisée sur l'action des forces armées dans la nuit du 14 avril.
Selon Abdel Rahman, un coiffeur dans la trentaine, « la Jordanie a défendu son territoire cette nuit-là ». Même son de cloche chez Leila qui se présente comme une jeune web-designeuse : « un geste logique pour tout pays qui se sent menacé ». De nombreux témoignages soulignent l'impuissance de la Jordanie, embarquée dans un conflit qui la dépasse. Pieds et poings liés aux décisions de ses alliés américains et israéliens, Amman n'aurait pas son mot à dire.
Pourtant un discours critique vis-à-vis de cette interception semble l'emporter. Aux yeux de Mohamed, chauffeur de taxi en âge d'être retraité, le gouvernement a agi tel un « traitre » en défendant Israël, oubliant ainsi ses obligations morales de soutien aux Palestiniens. Tout comme ce fringant travailleur du secteur banquier, Chérif, qui considère : « La Jordanie a fait une erreur en tentant de stopper les frappes iraniennes. Nous aurions dû laisser Israéliens et Iraniens se battre, car tous deux méritent d'être frappés ». Abondant dans le sens de ses concitoyens, Farah dénonce l'hypocrisie des autorités qui, « sous couvert de défendre le territoire national, protègent Israël ».
Cette polémique vient s'inscrire dans un contexte de mobilisations populaires quotidiennes en faveur de Gaza et d'appels au cessez-le-feu. Parallèlement, les manifestants n'épargnent pas le pouvoir et exigent une position plus ferme à l'égard d'Israël. Les manifestations du ramadan mettent en évidence les contradictions de la position jordanienne. Les protestataires rassemblés au niveau de la mosquée Al-Kabouti, non loin de l'ambassade israélienne, scandent :
Ô lâches gouvernements arabes ! Au nom des sans-voix, nous protestons contre le pont terrestre. Le pont terrestre est une trahison. Nous aussi, nous sommes aux côtés de Gaza. Nous sommes assiégés.
Des informations, démenties par le gouvernement, font état de l'établissement d'un corridor à travers la Jordanie et par lequel les pays arabes du Golfe contourneraient le blocus des Houthis à l'encontre des navires israéliens en acheminant par camions des produits vers Israël.
Depuis le 18 mars et le début du siège de l'hôpital Al-Shifa par l'armée israélienne, des rassemblements organisés par le Forum national pour la solidarité avec la résistance et le mouvement Ataharrak contre la normalisation, rassemblent entre 3 000 et 5 000 personnes tous les soirs dans le quartier de Rabbié, au centre de la capitale.
Ces derniers condamnent le génocide en cours à Gaza, et appellent au cessez-le-feu que rend encore plus urgent la perspective d'une offensive israélienne sur Rafah. D'autant que la population jordanienne est composée en grande majorité de réfugiés palestiniens (entre 60 et 70 %), arrivés au lendemain de la Nakba puis dans la foulée de la guerre de 1967. Bien qu'intégrés à la population et disposant de documents d'identité jordaniens, à l'inverse des réfugiés palestiniens établis au Liban ou en Syrie, ils n'en oublient pas pour autant leurs racines, comme en témoigne la présence de nombreux keffieh et autres drapeaux palestiniens dans le cortège.
Outre un cessez-le-feu, les manifestants réclament la fermeture définitive de l'ambassade israélienne à Amman. Bien que celle-ci ait été vidée de son personnel en octobre 2023, et que l'ambassadeur jordanien en Israël ait été rappelé le mois suivant en guise de protestation, des rumeurs de reprise de l'activité du complexe diplomatique israélien font craindre ce que les manifestants perçoivent comme une énième trahison du royaume hachémite à l'égard de la cause palestinienne.
Ce n'est pas la seule demande, comme nous l'explique Ahmed3 : « Nous demandons la fermeture du pont terrestre qui passe par la Jordanie pour alimenter les sionistes en marchandises ». Autres exigences : « Mettre fin à la normalisation avec Tel-Aviv, annuler le traité de paix avec Israël et l'accord sur le gaz, et enfin stopper les exportations de légumes jordaniens vers ce pays ».
De même, les manifestants rejettent catégoriquement tout éventuel élargissement des accords énergétiques entre les deux pays. En 2023, la Jordanie, frappée par un stress hydrique inquiétant, a formellement demandé à son voisin de lui fournir de l'eau en échange d'énergie. Toutefois, le ministre des affaires étrangères déclarait le 16 novembre 2023 : « Nous ne signerons pas cet accord. Pouvez-vous imaginer un ministre jordanien assis à côté d'un ministre israélien pour signer un accord eau contre électricité, alors qu'Israël continue de tuer des enfants à Gaza4 ».
La réévaluation des relations de la monarchie avec les États-Unis, à la lumière de son indéfectible soutien à Israël, fait également partie des demandes des manifestants. Les deux pays sont liés par des traités qui assurent à la Jordanie le versement annuel d'une aide économique et militaire de 1,45 milliard de dollars jusqu'en 2029.
Bien que pacifiques, les manifestations se terminent souvent par une répression violente. Selon une stratégie assez classique d'encerclement, les forces de l'ordre forment un cordon qui entoure les militants, puis les poussent en dehors de la place Al-Kalouti afin d'écourter les rassemblements.
Parallèlement, les autorités ont procédé à de nombreuses arrestations de journalistes, de manifestants et de personnalités politiques. Le Centre d'études sur les droits humains d'Amman (ACHRS) dénombre pas moins de 116 arrestations depuis le 18 mars 2024. Dans un communiqué publié le 3 avril, il dénonce :
la répression des manifestations pacifiques, exhortant le gouvernement à autoriser des rassemblements sûrs, légitimes et pacifiques, conformément aux droits civils des citoyens tels que garantis par la Constitution, ainsi que par le droit humanitaire international5.
Reporters sans frontières a également fait état de « pressions croissantes envers les journalistes couvrant les manifestations contre la guerre à Gaza ».
Dans une interview télévisée à la chaine étatique Al-Mamlaka, Ayman Safadi a tenté de se dépêtrer des contradictions.
Entre le droit constitutionnel de manifester pacifiquement et le devoir constitutionnel du gouvernement et des institutions de l'État de faire respecter la loi, il y a de la place pour une complémentarité entre les positions officielles et populaires.
En marge des manifestations, de nombreux militants ont été arrêtés en vertu des dispositions de la récente « loi cyber » en application depuis septembre 2023. Cette dernière criminalise de nombreuses activités en ligne et limite fortement la liberté d'expression, au nom de l'unité nationale. C'est sur son fondement que près d'un millier d'individus ont été arrêtés depuis le 7 octobre, pour des publications critiquant la politique du gouvernement vis-à-vis d'Israël ou encensant le Hamas. Parmi eux, deux membres du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) en Jordanie.
Les symboles palestiniens ont progressivement été bannis des rassemblements, à commencer par le drapeau suivi, quelques jours plus tard par... le keffieh.
Les autorités jordaniennes ont blâmé l'appel de Khaled Mechaal, membre du bureau politique du Hamas en exil, fin mars, à descendre dans la rue, notamment en Jordanie, en Égypte, en Algérie et au Maroc, pour protester contre l'occupation israélienne. Elles ont accusé « les dirigeants du mouvement islamique à Amman de se coordonner avec les dirigeants du Hamas à l'étranger afin d'entraîner le public jordanien dans la guerre à Gaza ». Une enquête officielle a été ouverte sur ce que les autorités qualifient « d'appels exhortant le public jordanien à s'engager dans une escalade contre son propre gouvernement ».
De leur côté, les protestataires continuent à s'époumoner et à dresser les louanges du mouvement islamique. « Que la voix d'Amman se fasse entendre », « Nous faisons partie du déluge6. Que chaque traître et collaborateur l'entende », ou encore « Avec le Hamas pour la libération », entend-t-on dans les manifestations. Le pouvoir craint une instrumentalisation de ces mouvements par la population palestinienne et leur détournement à des fins idéologiques. Par ailleurs, la commission des affaires étrangères de la chambre basse du Parlement a publié une note dans laquelle elle rejette « toute tentative menée par un petit groupe infiltré, qui cherche à saboter et à saper l'unité nationale ».
Ces mises en garde font écho aux déclarations du porte-parole de la milice irakienne pro-Iran Kataeb Hezbollah qui, après l'attaque israélienne contre le consulat iranien en Syrie, a menacé d'armer 12 000 combattants jordaniens pour combattre Israël. Cette menace a été suivie par des déclarations d'éminents dirigeants du Hamas soulignant l'importance des manifestations en Jordanie. Abou Hamza, porte-parole du mouvement du Djihad islamique palestinien, a également dédié un message de soutien aux manifestants d'Al-Kalouti.
La couverture médiatique des manifestations constitue une caisse de résonance des lignes de fracture régionale. Des médias tels que Sky News Arabia ou Al-Arabiya ont abordé les manifestations en donnant la parole à de nombreux invités critiquant les rassemblements, présentant ceux-ci comme des manœuvres de l'Iran qui aurait conspiré avec les Frères musulmans et le Hamas pour semer la confusion au sein du royaume hachémite.
Dans la même veine, un membre du Conseil national palestinien, Oussama Al-Ali, affilié au Fatah, a qualifié les manifestants Jordaniens de « vaches arriérées », alimentant ainsi le narratif hostile au Hamas, à l'Iran et aux Frères musulmans.
L'accent mis sur la thèse de la tentative de déstabilisation jordanienne marque un changement de ton eu égard à la couverture antérieure des grands médias du Golfe, qui étaient plus hésitants à critiquer le Hamas jusqu'à récemment.
Le soutien aux Palestiniens de Gaza est une question extrêmement sensible dans le pays, en raison de l'émotion qu'elle véhicule au sein de la population jordanienne et de l'attention médiatique qu'elle génère. Dès lors, une répression excessivement violente des manifestations parait difficilement envisageable. D'où la nécessité d'alimenter la thèse d'une tentative de déstabilisation par des forces extérieures, Hamas et Iran en tête. La sempiternelle menace à l'unité nationale devient donc une véritable raison d'État.
Ces manifestations soulignent néanmoins les contradictions et ambiguïtés de la position jordanienne dans le conflit en cours. La monarchie hachémite est certes engoncée dans une équation manifestement insoluble, entre la nature intrinsèquement pro-palestinienne de son opinion d'une part, et ses impératifs stratégiques et économiques d'autre part. Mais la hausse des tensions régionales expose le royaume au risque de se retrouver du mauvais côté de l'Histoire.
La monarchie hachémite marche sur des œufs, et le ministre des affaires étrangères a tenté le 15 avril 2024, tant bien que mal, de réconcilier les souhaits populaires et les nécessités du pouvoir.
La position officielle et la position populaire concernant la question palestinienne sont les mêmes, et il n'y a aucune différence entre les deux. Le peuple exprime sa colère face aux crimes commis contre les Palestiniens à travers des manifestations, et le gouvernement l'exprime à travers des actions et des efforts politiques et diplomatiques7.
À cet égard, l'attaque iranienne de la nuit du 14 avril, apparaît comme une aubaine pour le régime jordanien. Elle donne corps à ladite « menace » iranienne de déstabilisation de la région et donc du royaume, servant ainsi de prétexte à la répression des manifestations.
1« Jordan warns Iran against airspace violations », CNN, 15 avril 2024.
2L'accord de Wadi Araba qui établit la paix entre le royaume hachémite et son voisin Israélien a été signé en 1994, ainsi que l'alliance militaire avec les États-Unis.
3Son prénom a été modifié.
4« Jordan says it won't sign energy and water exchange deal with Israel », Al-Jazeera, 16 novembre 2023.
5« Repression of Pro-Palestinian Protests in Jordan », Centre d'études sur les droits humains d'Amman (ACHRS), 1-5 avril 2024.
6En référence à l'opération du 7 octobre, Déluge d'Al-Aqsa.
7Post du 15 avril 2024 sur X.
Résistant marocain, dirigeant politique et opposant historique à la monarchie autoritaire, Mohamed Bensaid Aït Idder est mort le 6 février 2024, à l'âge de 99 ans. À ses obsèques, le roi Mohamed VI s'est fait représenter par son frère cadet.
Mohamed Bensaid Aït Idder nait vers 1925 dans la région du Souss, dans le sud-ouest du Maroc, non loin de l'enclave espagnole de Sidi Ifni. Il suit des études coraniques et religieuses traditionnelles dans sa région natale, puis émigre à Marrakech pour compléter ses études secondaires, avant de s'inscrire à la célèbre médersa Ben Youssef (école coranique d'enseignement supérieur), à la fin des années 1940.
Dès la vingtaine, il commence à s'intéresser à la politique grâce à la lecture assidue de revues et journaux en provenance du Proche-Orient arabe. Mais la flamme militante nait en lui sous l'effet des informations diffusées par le service arabe de la BBC et le journal Al-Alam, l'organe de presse du parti de l'Istiqlal, à propos des massacres perpétrés en Palestine en 1948. Durant les années 1950, il fonde un groupe de résistants qui se transforme, un peu plus tard, en l'aile-sud de l'Armée de libération marocaine (ALM).
J'ai entendu parler de Mohamed Bensaid Aït Idder pour la première fois aux abords de mes seize ans. Je garde l'image d'un résistant anticolonialiste qui n'a jamais plié l'échine devant un quelconque pouvoir. À commencer par celui du roi Hassan II, au summum de sa gloire nationale et de sa manie répressive durant les années 1970-1980. Il m'a dit une fois, au début des années 2000 à Casablanca, alors que nous parlions de réconciliation nationale, que le président François Mitterrand avait raison de traiter Hassan II d'« inutilement cruel ».
Nous avions aussi évoqué sa première arrestation quelques années après l'accession du Maroc à l'indépendance : « Ils nous ont torturés comme des forcenés, alors qu'ils avaient toutes les informations sur notre groupe et sur moi personnellement ». « Ils » , ce sont les agents de la sécurité politique créée par Hassan II, avant même qu'il ne monte sur le trône alaouite en 1961. Ils espionnaient, intimidaient, torturaient, et parfois tuaient les opposants. Ils étaient organisés en groupes mobiles qui ressemblaient aux escadrons de la mort des dictatures d'Amérique latine.
Bensaid a ajouté :
Ils nous torturaient juste pour nous faire souffrir un maximum. Afin qu'on perde notre dignité. Ils nous suspendaient en l'air horizontalement avant de nous battre jusqu'au sang. Leur objectif semblait être de nous briser la colonne vertébrale, au sens physique comme moral… Oui, il y a en chaque humain une sorte d'échine morale ; une fois cassée, la personne peut se transformer en un être dénué de dignité. Un être prêt à se mettre au service du plus fort ou du plus offrant.
L'affaire de sa vie, ce sont les quatre décennies de son opposition à Hassan II dont il n'appréciait ni la personne ni les politiques. Il soulignait les « accointances » de ce dernier avec les puissances néocoloniales. Mais jamais il n'a prononcé le mot « trahison » à propos du roi, sans doute par respect pour le monarchisme, majoritaire chez les Marocains.
Il m'a néanmoins certifié un jour de 2008 à Rabat, lors d'une conversation à l'Institut royal pour la recherche sur l'histoire du Maroc, qu'il y avait bien eu coalition sur le terrain entre l'armée marocaine officielle et l'armée française, lors de la guerre de libération du Sahara occidental menée par l'ALM dont il faisait partie du commandement.
Un aventureux homme [wahed lasgaâ, ce fut son expression] de mes combattants eut l'idée de surprendre l'armée (officielle) la main dans le sac. Il met aux arrêts l'officier, le chauffeur et les soldats d'un camion militaire sur une route isolée. Il les interroge sans me demander mon avis. Il ressort de leurs déclarations que le camion, plein de provisions, se dirige vers Foum Lahcen afin d'y ravitailler le poste militaire français assiégé par l'Armée de libération.
Il ajoute que Mohamed V ne devait pas être au courant des agissements de son fils, car « il ne contrôlait pas les services »1.
Le système de sacralisation officielle faisant de Hassan II un roi-dieu l'insupportait. L'arrogance méprisante de celui-ci l'agaçait. De fait, le monarque, « à la différence de son prédécesseur et de son successeur, cultivait un mépris pour les Marocains » quel que soit leur rang, les opposants comme ceux qui faisaient allégeance, les serviteurs vénaux ou les fiers patriotes. Selon Bensaid, une telle attitude réduit en esclavage le peuple marocain. C'est sur ce fonds d'incompatibilité comportementale qu'ont eu lieu plusieurs clashs directs et indirects entre le roi et le résistant. Je n'en citerai que deux.
Le premier incident, qui en dit long sur le caractère d'homme libre de Bensaid, se déroula durant les années 1980. Le résistant a accepté de faire partie d'une délégation de dirigeants nationaux chargés de défendre la position officielle du Maroc sur le Sahara occidental auprès de l'Organisation de l'unité africaine (Union africaine aujourd'hui). De retour d'Addis-Abeba, Hassan II les reçoit en grande pompe dans son palais de Fès. Le temps passant, les données partielles fournies par certaines archives sont devenues accessibles, et cela me permet de penser que le roi voulait ainsi montrer au peuple que Bensaid était rentré dans le rang. C'est pourtant le contraire qui s'est produit - une grande déception pour Hassan II.
Le roi a donc accueilli lesdits leaders nationaux qui se présentaient devant lui en file comme de coutume. Le monarque était tout sourire, il semblait jouir de ces moments de protocole marquant l'humiliation des grands de la nation. L'un après l'autre, ceux-ci se plient plus ou moins en deux pour embrasser la main royale tendue, sans réserve aucune. Mais lorsque le tour de Bensaid arrive, il salue oralement Hassan II sans s'incliner, se donnant tout de même une contenance en posant la main sur son épaule. Le monarque manque de s'étouffer de colère, et il le fait savoir à Bensaid par le biais du ministre de l'intérieur, Driss Basri.
Quelques années plus tard, en préparation d'une réception au palais, le même Basri dira à Bensaid sur un ton grave que Hassan II exige de lui qu'il se plie au protocole. Aït Idder refuse à nouveau, tout en esquissant une légère inclinaison. Un modus vivendi est finalement trouvé entre les deux hommes.
Il est vrai que les deux dirigeants se détestent. Le roi n'appelle jamais Bensaid par son vrai nom, plutôt par un qualificatif faisant référence à sa région de naissance, Chtouka-Aït Baha. Il faisait de même avec d'autres opposants notoires comme Mohammed Fqih Basri, qu'il affublait du surnom Demnati (de Demnate, petite ville du Haut Atlas). Ce n'était point une manie royale. Il s'agissait dans son esprit de remettre à leur place les dirigeants nationaux qui lui tenaient tête : « Ce ne sont que des locaux », semblait signifier le roi. Dans le même esprit, Hassan II aurait transmis son souhait de voir le fondateur de l'Union socialiste des forces populaires (USFP) Abderrahim Bouabid se présenter aux législatives de 1977 dans sa région natale, au nord de Rabat. Le leader socialiste optera au contraire pour le lointain sud-ouest, profondément amazigh (berbère). Toutefois, le ministère de l'intérieur veillait au grain. Et les desiderata du roi étant des ordres, le leader sera recalé. Il ne fera pas partie des élus de l'USFP, bien qu'il en soit le plus populaire.
La seconde anecdote remonte à janvier 1996. Mohamed Bensaid Aït Idder propose à la rédaction du journal critique Anoual dont il est le responsable politique de publier, en extraits successifs, la totalité de mon livre sorti quelques années plus tôt à Paris, La Monarchie marocaine et la lutte pour le pouvoir (L'Harmattan, 1992). Cette publication doit avoir lieu durant le ramadan de la même année, car les lecteurs sont plus nombreux pendant le mois sacré. Or, non seulement l'ouvrage est interdit au Maroc, mais, de nature universitaire, il est perçu par le palais comme irrévérencieux. La rédaction d'Anoual fait part de ses craintes de saisie à Bensaid, qui ne bronche pas. Dès la parution des premières pages, le ministère de l'intérieur menace la rédaction, qui persiste cependant. Basri contacte alors Bensaid par téléphone afin que le journal cesse ses publications. Puis il le rencontre en personne et lui déclare en substance : le roi t'intime l'ordre d'arrêter la publication pour laisser cicatriser les blessures entre le palais et le mouvement national. Sa réponse est sans appel : il n'en est pas question, car il n'y a aucun mal à publier un livre qui évoque des évènements vieux de plusieurs décennies. Le roi ordonne la saisie du journal. C'est chose faite à la publication du septième extrait.
Bensaid m'a relaté cette histoire, qu'il appelait le « clash du livre », en 2001. Quelques années plus tard, en 2008, il rédigera en arabe un témoignage manuscrit (publié ci-dessous) sur l'incident.

Révolutionnaire et monarchiste, Amazigh et nationaliste arabe, militant de la marocanité du Sahara occidental et ami des Algériens, fervent musulman et adepte de la gauche radicale, premier financier de son parti et perpétuel désargenté, éprouvé dès sa jeunesse par des problèmes de santé, Mohamed Bensaid Aït Idder s'est éteint le 6 février 2024, centenaire.
1L'expression en arabe qu'utilise Bensaid est « rijal lmaham sirriya » dont la signification littérale est « les hommes des missions secrètes », qu'on peut traduire par « services ».
En juin 1981, la répression des émeutes du pain fait des centaines de morts à Casablanca. Avec des figurines d'argile et une maquette construite par son père, la réalisatrice Asmae El Moudir reconstitue dans sa propre famille cette sombre page de l'histoire marocaine. La mère de tous les mensonges imprégné de colère et de magie, sort en France ce 28 février 2024. Un film soutenu par Orient XXI.
Une vieille femme marocaine sourde à qui sa petite-fille installe un appareil auditif ouvre le film. De caractère acariâtre, on comprend vite qu'elle règne d'autorité sur sa maisonnée. « Quand ma grand-mère parle, tout le monde a peur », dit la petite-fille, qui elle non plus n'a pas sa langue dans sa poche. Sourde, la vieille femme refuse toute contradiction et n'aime pas les photos. Il n'y en a pas à la maison « parce que c'est péché ». La seule photo qu'elle tolère est un portrait d'Hassan II, son roi préféré, mort en 1999, et qui faisait régner la terreur dans son pays comme elle-même sur sa famille.
Dès les premières minutes du film, on devine un secret de famille que la vieille femme veut cacher à sa petite-fille, trop curieuse. Il existe peut-être, pourtant le vrai secret est plus vaste, plus terrible aussi. Ce n'est pas celui d'une famille, mais d'un pays tout entier, d'un régime. Sourde, la grand-mère devient soudain muette. Est-ce la peur, la honte ou l'indifférence qui sont responsables de ce silence ? La recherche de vérité de sa petite-fille, la réalisatrice du film Asmae El Moudir, l'exaspère, et elle fera tout pour l'empêcher.
Casablanca, Maroc, juin 1981. Sous le règne d'Hassan II, le pays connait une grande misère. La sécheresse est rude depuis quelques années et les pauvres ont faim. Le régime décide malgré tout d'augmenter le prix de la farine, et par conséquent du pain. Les syndicats protestent, en vain. Les 20 et 21 juin, des milliers de personnes descendent dans la rue, provoquant de véritables émeutes. La répression est féroce : plus de 600 morts, selon les bilans officieux. Un massacre, une boucherie, pire encore. Car non seulement la police et l'armée tuent sans discernement, mais font disparaitre les corps des victimes pour empêcher que les enterrements ne deviennent à leur tour des manifestations. Les maisons sont brutalement perquisitionnées afin d'enlever les cadavres aux familles. Ce sera le cas chez des proches voisins des El Moudir. Pour eux, pas de deuil. Et à la peur de la répression s'ajoutera la honte de ne pas pouvoir honorer ses morts. « Je ne veux plus me souvenir de tout cela, je veux oublier », dit l'un des personnages à propos de son séjour en prison, où des dizaines de personnes arrêtées sont mortes à côté de lui, dans sa cellule. Dans une scène bouleversante, il en fait le récit, puis s'effondre.
Depuis, ce moment tragique des « années de plomb » marocaines est tombé dans l'oubli. Ce n'est que 25 ans plus tard que les fosses communes seront exhumées. Née en 1990, la réalisatrice Asmae El Moudir n'a rien connu de ces émeutes. Comment alors raconter une histoire invisible, presque sans traces ? Elle parvient cependant à en tirer un film, La mère de tous les mensonges, qui sort en salles ce 28 février. Astucieux et inventif, ce documentaire ancre la réussite actuelle du cinéma indépendant marocain, qui n'a pas peur des sujets forts, ni des mises en scène novatrices.
La mère de tous les mensonges porte sur les secrets de l'histoire que l'on dissimule à ses descendants, même — et peut-être surtout — si l'on en a été acteurs. Histoire familiale et histoire nationale se confondent d'abord autour d'une photo et d'un lieu. L'image est celle d'une adolescente, Fatima, 12 ans, qui habitait le quartier de la famille El Moudir. Elle a été tuée par les forces de l'ordre le 20 juin 1981 et son corps n'a jamais été retrouvé. L'endroit est la rue du quartier populaire de Casablanca où Fatima a grandi, celle-là même de la demeure des El Moudir. Le père de la réalisatrice, un ancien maçon aux rêves enfantins de footballeur, va mettre son obstination d'artisan – on ne peut s'empêcher de penser ici au couturier maniaque du Bleu du caftan de Maryam Touzani - au service de sa fille, et construire une vaste maquette en plâtre de la rue et de leur maison, incroyablement réaliste, qu'il peuple de figurines d'argile peintes et habillées avec un extraordinaire souci du détail.
Car ce qui anime la réalisatrice et bouscule sans ménagements sa famille, surtout sa grand-mère taiseuse bien que fort bavarde, c'est de saisir, à travers la reconstitution de son quartier, ce qui s'est réellement passé en juin 1981. Elle tente de comprendre comment, pour ces gens ordinaires de Casablanca, l'oubli est à la fois une forme de négation et une souffrance sécrète. Elle ne cesse de poser des questions, de tanner son père, sa mère, sa grand-mère et ses autres proches pour obtenir des bribes de paroles, saisir des nuances psychologiques, faire sortir des vérités cachées derrière « tous les mensonges », à commencer par ceux de sa grand-mère.
C'est là la force du film : faire d'un simple (mais surprenant) décor le théâtre de tant de colères refoulées. Chaque personnage, chaque maison, chaque bribe d'histoire est décortiquée avec un soin maniaque par la réalisatrice. Rien n'est laissé au hasard dans ce dispositif exceptionnel, artificiel, et pourtant incroyablement humain. D'autres maquettes complètent et amplifient la profondeur de ce très subtil jeu de pistes cinématographique : la prison, le cimetière, le jardin d'enfants...
Avec La mère de tous les mensonges, Asmae El Moudir réalise un film exceptionnel et bouleversant. Elle montre que, malgré les milliards de dollars dépensés par les tycoons des plateformes mondialisées pour lisser les goûts et les images, le cinéma est depuis les frères Lumière un art du bricolage obstiné sur pellicule, un jeu de clair-obscur qui aime la lumière. La réalisatrice donne d'ailleurs à voir de nombreux détails de l'élaboration de son dispositif, film dans le film où les figurines, en particulier celle de la grand-mère, ont toute leur importance dans des scènes sublimes de franchise et d'intelligence. Les variantes dans les éclairages et la large palette des prises de vue de la maquette offrent à La Mère de tous les mensonges les allures d'un conte de fées, fait d'éblouissements et de malice. La s'hour (« magie » en arabe marocain) qui irradie au Maroc est l'un des fils rouges de ce film, profondément marocain par sa pudeur comme par ses hardiesses, mais aussi totalement universel par les thèmes qu'il porte, en particulier la peur.
Ce documentaire éclaire aussi d'un nouveau jour l'histoire politique et sociale du Maroc. En dévoilant les mensonges par oubli, il donne une nouvelle lumière à cette tarte à la crème des temps modernes qu'est le devoir de mémoire.

La mère de tous les mensonges
Film d'Asmae El Moudir
2023
1h37
Sortie en France le 28 février 2024
SÉANCE EN PARTENARIAT AVEC ORIENT XXI
Le mardi 5 mars à 20h à Paris au Grand Action
suivie d'une discussion avec Jean Stern.
Prix spécial pour les lecteurs et lectrices d'Orient XXI : 6,50 euros.