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À partir d’avant-hierOrient XXI

Europe. Elnet, au service du business israélien de la guerre

À l'heure du réarmement tous azimuts en Europe et en France, l'industrie militaire israélienne s'impose comme un partenaire privilégié grâce à un intermédiaire de choix : Elnet. Ce lobby mobilise son réseau d'élus et de décideurs pour rapprocher les États européens des industriels israéliens. Et la guerre génocidaire menée à Gaza devient un argument de vente.

« La commission de la défense du Bundestag s'est rendue [en Israël en 2022] où lui a été présenté le système Arrow 3 et a fait part de l'intérêt de l'Allemagne pour son acquisition », fanfaronnait le directeur exécutif d'Elnet Israël dans la newsletter de son organisation en août 2023. Fier d'annoncer un « tournant dans les relations entre l'Europe et Israël », Emmanuel Navon revendiquait le rôle déterminant d'Elnet dans la conclusion du « plus gros contrat de défense dans l'histoire d'Israël ».

Quelques semaines plus tard, l'Allemagne annonçait officiellement avoir signé un contrat avec Israel Aerospace Industries (IAI) afin de se doter, pour 3,5 milliards de dollars (3 milliards d'euros), du système antimissile développé dans le sillon du « Dôme de fer », le système de défense aérienne israélien. En décembre 2025, le président-directeur général d'IAI, Boaz Levy, se réjouissait d'avoir pu prouver aux Allemands l'efficacité de son système de défense grâce à la guerre génocidaire menée à Gaza : « Ils l'ont signé environ une semaine avant le 7 octobre [2023]. À l'époque, ils savaient déjà qu'ils choisissaient le meilleur système du monde ; aujourd'hui, ils le savent avec certitude parce qu'il a fait ses preuves sur le champ de bataille en Israël », a-t-il déclaré au média israélien CTech le 4 décembre 2025. Selon l'agence de presse économique Bloomberg, l'Allemagne lorgne déjà sur le prochain système de défense d'IAI, Arrow 4, toujours en développement en Israël1.

Fondé à Bruxelles en 2007, Elnet, le réseau d'influence favorable aux intérêts d'Israël, s'est fait connaître pour son entregent politique au sein des parlements d'Europe, voire de certains exécutifs en France ou en Allemagne. Implantée aussi en Italie, au Royaume-Uni, en Pologne et auprès des institutions européennes et de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) à Bruxelles, l'organisation non gouvernementale (ONG) encourage un soutien inconditionnel aux politiques coloniales et génocidaires de l'État sioniste en Palestine.

Si son travail de plaidoyer politique est de plus en plus documenté, notamment auprès de députés ou de sénateurs2, Elnet assure aussi la promotion des industries militaires et sécuritaires israéliennes.

Des exposés sécuritaires sur Gaza jusqu'aux poignées de mains dans les salons feutrés des parlements d'Europe, la stratégie d'influence d'Elnet ne repose pas sur d'obscures manipulations par une puissance de l'ombre. Elle témoigne d'une vision partagée et assumée de l'économie politique occidentale. Contactés, les branches française, allemande, européenne et israélienne d'Elnet n'ont pas répondu aux questions d'Orient XXI.

En France, une antériorité ancienne

Une ancienne responsable d'Elnet France, sous couvert d'anonymat, se souvient qu'après avoir été recrutée, au début des années 2010, elle se voit rapidement chargée du « dialogue stratégique », une mission officieuse mais centrale d'Elnet consistant à organiser des rencontres entre des décideurs politiques et militaires français et israéliens. Dès cette époque, l'ONG multiplie les contacts avec de hauts cadres militaires français.

Le général français Christophe Gomart, ancien patron du renseignement militaire (2013-2017) et élu pour Les Républicains au Parlement européen, participe en octobre 2024 à un séjour en Israël organisé par Elnet ; il était notamment accompagné de Manuel Valls, alors ministre des outre-mer, et de Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l'Europe. À son retour, le général rencontre dans le cadre de son activité parlementaire la multinationale missilière européenne MBDA. Cette entreprise, détenue à 37,5 % par Airbus, avait annoncé en 2023 la conclusion d'un accord avec IAI pour fournir l'Allemagne en missiles intercepteurs Arrow 3. Des missiles largués par Israël en 2023 et 2024 sur des écoles et des camps de réfugiés à Gaza étaient équipés d'ailerons produits par MBDA, selon une enquête du Guardian, de Disclose et de Follow the money publiée le 17 juillet 2025. Au Parlement européen, Christophe Gomart est à la fois membre de la délégation pour les relations avec Israël et vice-président de la commission sécurité et défense. Contacté par Orient XXI, il n'a pas répondu à nos questions.

Les séjours organisés en Israël par Elnet permettent de valoriser les technologies militaires et sécuritaires israéliennes, certifiées « combat proven » (« éprouvées au combat ») sur les Palestiniens, et servent à renforcer les liens avec des ministres « sensibilisés » aux intérêts d'Israël. Parmi les personnalités politiques qui y ont pris part ces trois dernières années figurent Aurore Bergé, actuellement chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, Annie Genevard, à l'agriculture, ou Françoise Gatel, à la ruralité, la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet ou la secrétaire du groupe d'amitié France-Israël et députée de la 8e circonscription des Français de l'étranger Caroline Yadan, ainsi que de nombreux députés macronistes ou des Républicains.

Les « délégations défense » d'Elnet

Pour favoriser les intérêts israéliens, Elnet ne convie pas que des personnalités politiques en Israël. Certaines délégations sont spécialement destinées aux « experts militaires », en particulier d'anciens généraux et colonels des armées européennes ainsi que des membres des ministères de la défense de pays de l'Union européenne (UE). Dans une vidéo promotionnelle de l'ONG publiée le 30 mars 2025, son directeur exécutif adjoint, Yossi Abravanel, explique qu'envoyer des experts militaires en Israël est « une nouvelle façon de défendre Israël [et] d'influencer ces personnes en Europe ». « Son efficacité a désormais été prouvée et nous continuerons à le faire », conclut-il en commentant l'impact de la première délégation militaire envoyée par Elnet en Israël en 2024.

L'une de ces « délégations défense » organisées en Israël en septembre 2024, a réuni de hauts responsables de la défense et des stratèges militaires, des journalistes et des « conseillers » du Royaume-Uni, des États-Unis, de la France, du Canada, de l'Australie et de la Roumanie. On y trouvait notamment le général Bernard de Courrèges d'Ustou, chef du cabinet militaire auprès du premier ministre entre 2010 et 2014 – soit de François Fillon, Jean-Marc Ayrault puis Manuel Valls. De hauts cadres de l'OTAN, comme le général Sir John Chalmers McColl ou l'ancien commandant des forces britanniques en Afghanistan, le colonel Richard Kemp, étaient aussi du voyage.

Invités à visiter la base militaire de Nahal Oz, le poste-frontière de Kerem Shalom – à l'entrée de Gaza –, les participants ont rencontré des représentants de l'armée israélienne, de même que, dans un second temps, Benjamin Nétanyahou, le ministre de la défense d'alors, Yoav Gallant, le directeur des affaires politiques militaires Dror Shalom ou le président de la commission des affaires étrangères et de la défense Yuli Edelstein3.

Embarquement pour un voyage « stratégique » en Israël

Au cours de ces séjours, les visiteurs assistent à une série de démonstrations opérationnelles in situ et de présentations technologiques. Une délégation « Joint Military Experts », organisée du 23 au 27 février 2025, a réuni vingt-sept hauts responsables de la défense – stratèges militaires, anciens généraux et experts en sécurité et conseillers – en provenance de France, du Royaume-Uni, d'Allemagne, d'Italie, de République tchèque, de Lituanie, d'Estonie et des États-Unis.

Le compte-rendu d'Elnet indique que la délégation s'est vu exposer des « briefings de sécurité » par de hauts officiers de l'armée israélienne, avant la visite d'un poste d'observation surplombant Gaza, « où un nouvel exposé de sécurité leur a été présenté par des forces de Tsahal en poste dans la région », puis du poste-frontière d'Erez. Les délégués se sont rendus à la base aérienne de Hatzerim, où ils ont été accueillis par son commandant, le général Amichaï Levin, avant d'assister à « une présentation de l'un des avions de combat les plus sophistiqués de l'armée de l'air israélienne », écrit Elnet. L'objectif ? « Mieux comprendre » la gestion militaire israélienne de ce qu'Elnet – reprenant le discours gouvernemental israélien – qualifie de « menaces sur plusieurs fronts orchestrées par l'Iran ».

La délégation des « experts militaires conjoints » a multiplié les rencontres avec les responsables militaro-politiques israéliens de haut rang, comme le chef du département stratégique de l'armée israélienne, le général Eliezer Toledano, ou le général Elad Goren, responsable des « efforts humanitaires et civils » du Coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires (Cogat), l'organisme militaire israélien chargé d'administrer les affaires civiles à Gaza et dans les autres territoires occupés. Ses membres ont également eu droit à des « briefings » du commandant du bureau politico-militaire du ministère de la défense, le général Dror Shalom, et d'un responsable militaire chargé de la « recherche et du développement en matière de défense », le général Daniel Gold.

Autre volet de ce séjour, la sécurité intérieure. Visitant une base de la police des frontières israélienne, la délégation a été accueillie par le porte-parole de la police nationale israélienne, le superintendant Micky Rosenfeld, et le commandant de Yamas4, l'unité des forces spéciales infiltrées de la police. Là encore, Elnet souligne la fonction promotionnelle de l'excursion : « Ils ont pu découvrir les méthodes d'infiltration de cette unité d'élite, notamment l'utilisation de véhicules spéciaux et buggies camouflés, les techniques de tir de précision en milieu urbain et l'emploi de drones. »

Personnels experts, matériel et méthodes, toutes les « technologies de défense avancées d'Israël » sont ainsi valorisées aux yeux des participants qui complètent leur immersion dans cette démonstration militaire et sécuritaire grandeur nature par une visite de navires de guerre : « une perspective directe sur les moyens de pointe employés pour sécuriser le pays », résume Elnet.

Membres de cette délégation, le général Roland Gilles, ancien directeur de la gendarmerie française et ancien ambassadeur de France à Sarajevo, a en retour publié, dans Le Tarn libre, un article élogieux à l'égard de l'armée israélienne, alors que le contrôleur général des armées françaises, Daniel Hervouët, lui aussi du voyage, partage régulièrement son admiration pour Nétanyahou et les interventions d'Elnet sur Linkedin. En juillet 2025, il s'est réjoui que « l'industrie de défense israélienne remporte un énorme marché en Europe », grâce à la vente à la Roumanie de systèmes antiaériens de la société Rafael5 – celle qui développe le « Dôme de fer » d'Israël. Contactés par Orient XXI, ni Roland Gilles ni Daniel Hervouët n'ont répondu à nos questions.

Un « forum » à la frontière du politique, de l'économique et du militaire

Pour remporter des marchés en Europe (voir encadré), les entreprises et institutions israéliennes peuvent compter sur un large réseau bâti par Elnet, depuis Bruxelles, au fil du temps : douze déclinaisons du « Forum de dialogue stratégique » (FDS), qui consiste en l'organisation de réunions suivies avec des « experts », des conseillers politiques, de hauts cadres militaires en exercice ou à la retraite, des chercheurs, des diplomates, des journalistes ou encore des élus.

Ces forums – le plus mondain étant la « Elnet's International Policy Conference » (EIPC), dont cinq éditions se sont tenues à Paris entre 2018 et 2025 – réunissent des centaines de participants, dont des dizaines de décideurs politiques, journalistes, militaires et spécialistes en défense et sécurité d'Europe, d'Israël, des États-Unis et des pays arabes.

Dans la foulée de la signature des accords d'Abraham en 2020, Elnet a créé l' « Europe-Middle East Forum », où sont invités des représentants des Émirats arabes unis, du Soudan et du Maroc, pays signataires de ces accords de coopération et de normalisation avec Israël.

Chez Elnet, les frontières entre les champs politique, économique et militaire sont aussi fines qu'en Israël : le FDS a été présidé par le général israélien à la retraite Amos Yadlin jusqu'en janvier 2025 et se trouve désormais chapeauté par Zohar Palti, ancien directeur du bureau politico-militaire du ministère israélien de la défense et de la division antiterroriste du Mossad.

Le nouveau directeur exécutif d'Elnet Europe (ELN), Róbert Ondrejcsák, nommé en mars 2025, connaît lui aussi de très près les sphères militaro-sécuritaires. Ancien ambassadeur de Slovaquie au Royaume-Uni de 2020 à 2025, il a surtout occupé à deux reprises le poste de secrétaire d'État au ministère de la défense slovaque entre 2010 et 2020. Il a aussi dirigé plusieurs structures spécialisées en sécurité et défense, comme le think tank slovaque Centre for European and North Atlantic Affairs (Cenaa), et le Stratpol, un institut de politique stratégique qu'il a fondé en 2016 et qui a piloté des projets de réformes politiques dans le domaine de la sécurité, notamment en Ukraine et en Géorgie.

Infiltration israélienne dans la guerre en Ukraine et la course à l'armement en Europe

Un peu plus d'un an après l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, Elnet lance la troisième International Policy Conference (EIPC) à Paris du 8 au 10 mai 2023, sous le thème : « Normalisation au Moyen-Orient et guerre en Ukraine ». Parmi les participants : de hauts cadres chargés des affaires militaires de l'OTAN et d'anciens chefs des services du renseignement militaire israélien, l'Aman. Une conférence sur la guerre en Ukraine et une table ronde intitulée « Les nouveaux défis de la sécurité européenne : Israël comme partenaire clé » sont animées par l'ancien général israélien Amos Yadlin, alors président du FDS. Dans son compte-rendu publié à la suite de la conférence, Elnet salue en particulier le fait que les pays européens aient « pris des mesures importantes pour augmenter leurs budgets et investir dans la modernisation de leurs systèmes », en précisant qu'« Israël, avec ses technologies de pointe, est un partenaire de choix pour des collaborations qui répondent aux besoins stratégiques européens ».

Pour mettre en scène l'efficacité de son influence auprès de grands décideurs, l'organisation cite le secrétaire général adjoint de l'OTAN pour le renseignement et la sécurité, David M. Cattler, vantant les mérites d'une collaboration fructueuse dans la défense, « domaine clé dans lequel Israël est leader et peut apporter une contribution importante aux autres États ».

En 2023, Elnet a organisé la première réunion du FDS Roumanie-Israël. Ouverte par l'ambassadeur d'Israël en Roumanie, celle-ci a permis à une délégation d'Elnet de rencontrer de hauts responsables des ministères roumains des affaires étrangères et de la défense ainsi que des députés roumains conviés par Pavel Popescu, qui participait, un an plus tôt, à un voyage en Israël avec Elnet, alors qu'il présidait la commission de défense, de l'ordre public et de la sécurité nationale au Parlement roumain. Selon le compte-rendu de ce FDS rédigé par Elnet, la rencontre, jugée « très importante », aurait « porté sur les opportunités de partenariat entre la Roumanie et Israël dans les domaines de la défense, de la technologie et du tourisme ». Deux ans plus tard, la Roumanie achetait des missiles antiaériens à Rafael pour plus de 2 milliards d'euros.

L'Allemagne et la France, pays clés du rapprochement d'Israël avec l'Europe

En Allemagne, ce même mélange des genres politique, économique et militaire prévaut. Le « conseil consultatif » de la branche allemande d'Elnet intègre d'anciennes députées et ministres fédérales, comme Karin Prien de l'Union chrétienne-démocrate d'Allemagne (CDU, droite chrétienne), ministre fédérale de l'éducation, de la famille, des seniors, des femmes et de la jeunesse ; Kerstin Müller, ancienne présidente du groupe parlementaire des Verts au Bundestag ; et Brigitte Zypries (Parti social-démocrate, SPD), ancienne ministre allemande de la justice et des affaires économiques. La structure a aussi recruté le général Wolf-Jürgen Stahl, président de l'Académie fédérale de politique de sécurité allemande (BAKS). Elnet travaille, d'ailleurs, directement avec la BAKS via le « Forum stratégique Allemagne-Israël ».

Le 10 juillet 2025, Elnet a officialisé un nouveau partenariat avec l'Allemagne : l'Initiative de sécurité et de défense (ISD). Ce programme est soutenu par des entreprises israéliennes comme le mastodonte de l'industrie militaire israélienne Elbit Systems ou IAI, mais aussi par le fabricant allemand de mines et de lance-roquettes Dynamite Nobel Defence, ou encore l'entreprise aéronautique Lufthansa Technik. Concrètement, ce réseau permet aux armées et aux entreprises des deux pays d'échanger sur leur savoir-faire et d'accorder « la dynamique d'innovation d'Israël » et « la performance industrielle de l'Allemagne ».

En février 2025, Elbit Systems avait vendu une technologie de « lancement précis et universel (PULS) » pour 55 millions d'euros au groupe industriel de défense européen KNDS et à la firme allemande Diehl Defence. Puis, en octobre 2025, l'entreprise israélienne Rafael signait un contrat de 2,3 milliards de dollars (1,9 milliards d'euros) avec l'Allemagne pour des missiles antichars Spike.

Dans la foulée de la livraison en Allemagne du système de défense Arrow 3, le directeur exécutif d'Elnet Allemagne, Carsten Ovens, avait déjà plaidé pour la création d'un centre technologique germano-israélien en matière de défense, « articulé entre l'armée allemande et les organismes d'acquisition, ainsi qu'avec les start-up et les industries des deux nations ». Le travail de lobbyisme d'Elnet s'est poursuivi jusqu'aux couloirs du Parlement allemand. Le 5 décembre 2025, Elnet a organisé un petit déjeuner au Bundestag, durant lequel l'ancien chef de l'armée de l'air israélienne, Amikam Norkin, a défendu devant des députés la nécessité de créer le « centre technologique de défense germano-israélien ».

Du côté de la France, le FDS France-Israël a pour « partenaires » plusieurs directions et services du ministère de la défense, donnant même naissance à des « mini-dialogues stratégiques France-Israël » sur la « situation en Syrie » au moins jusqu'en 2020.

En 2021, Elnet France chaperonne la visite d'une délégation israélienne d'experts, de militaires, d'anciens et de futurs ministres – dont Yoav Gallant, actuellement sous mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale pour crime de guerre et crimes contre l'humanité commis à Gaza – au salon parisien Milipol sur « la sécurité intérieure des États ».

« Pour nous, l'objectif est toujours de pouvoir créer des rapprochements entre Israël et les pays européens, de pouvoir envisager des partenariats dans le domaine de la sécurité », expliquait le responsable de cette délégation le 24 octobre 2021, Benjamin Touati, dans une interview au média francophone israélien Qualita. Ces « rapprochements » ne se font pourtant pas dans le cadre du salon : conduits par Elnet, les Israéliens ont passé moins de temps à Milipol que dans les couloirs du Sénat, du Quai d'Orsay ou du ministère des armées – un après-midi sur trois jours de séjour, laissant suffisamment de temps aux délégués pour dîner avec le général Christophe Abad, gouverneur militaire de Paris, et rencontrer de nombreux chercheurs, « experts » et conseillers politiques, et même le ministre de l'intérieur, Gérald Darmanin. Orient XXI a contacté Gérald Darmanin et Christophe Abad ; aucun des deux ne nous a répondu.

Un « halo de sympathie » s'étend sur Nice

Les « dialogues stratégiques » peuvent aussi se décliner au niveau local. Entre 2015 et 2019, à Jérusalem, Tel-Aviv ou Nice, Elnet a réuni annuellement des experts, des politiques et de grandes entreprises françaises et israéliennes du secteur de la cybersécurité dans des « conférences » baptisées « Smart and safe city », grâce au soutien financier de l'État israélien et des partenariats conclus avec la ville de Nice.

En 2017, le fondateur et président-directeur général de l'entreprise israélienne Reporty Homeland Security (rebaptisée Carbyne en 2018), Amir Elichai, figure parmi les participants de la conférence organisée à Nice les 22 et 23 mars 2017 – au programme, quatre thèmes : terrorisme, cybersécurité, radicalisation et révolution digitale. Un an plus tard, Nice expérimentait une interface, issue de cette entreprise, permettant aux habitants de dénoncer des « incivilités » depuis leur smartphone. L'année suivante, des Niçois étaient surveillés par le logiciel de reconnaissance faciale de l'entreprise Any Vision, utilisé depuis la fin des années 2010 par l'armée israélienne sur les Palestiniens en Cisjordanie. Ces partenariats s'inscrivent dans « une vision commune sur la lutte implacable à mener contre le terrorisme au niveau international », expliquait sur X le président de la métropole Nice Côte d'Azur Christian Estrosi après s'être entretenu avec Benjamin Nétanyahou lors d'un voyage en Israël organisé par Elnet en décembre 2016. Le cabinet de Christian Estrosi n'a pas répondu aux questions d'Orient XXI.

Selon le député français Aurélien Saintoul (La France insoumise, LFI), Elnet cherche à produire un « halo de sympathie » favorisant les intérêts israéliens. Arnaud Saint-Martin, un autre député (LFI) membre de la commission défense, décrit les décideurs publics comme étant « lourdement exposés au lobbying » et par ailleurs « très prévenants vis-à-vis de ces lobbys ». Sur ce type de marchés, de tels rapprochements peuvent favoriser l'obtention d'informations décisives pour remporter des contrats, comme le pointe le journaliste Jean Stern dans une série d'enquêtes sur l'influence d'Elnet publiée dans Orient XXI.

Alimentant la synergie des fables impérialistes de la « guerre des civilisations » et de la « guerre contre le terrorisme », Elnet réussit ce tour de force de mêler soft et hard power : gagner des soutiens idéologiques à la cause d'Israël, en invoquant des menaces permanentes et existentielles… combattues au moyen d'une technologie militaro-sécuritaire et d'armement de pointe proposés à la vente.

Les ventes de technologies militaires israéliennes en plein essor en Europe

Israël exporte des armes et des technologies militaires vers de nombreux États européens – notamment la France, l'Allemagne, la Finlande, la Slovaquie, les Pays-Bas, le Danemark, la Roumanie, la Grèce, Chypre, l'Italie, la République tchèque, la Pologne, l'Espagne, la Lituanie ou encore le Royaume-Uni.

En France, le programme « Scorpion », lancé en 2014 pour renouveler les véhicules de l'armée de terre, associe des industriels français et l'israélien Elbit Systems. Cette année-là, l'entreprise israélienne a aussi obtenu un contrat pour fournir un système infrarouge antimissile destiné aux Airbus vendus à l'armée allemande. À partir de 2017, elle a également équipé de viseurs Targo II des avions Rafale de l'entreprise française Dassault destinés au Qatar et à l'Inde. Le constructeur israélien de robots de combats Roboteam a, quant à lui, fourni quatre robots « Probot » pour l'opération Barkhane au Mali en 2021.

En parallèle, les technologies israéliennes irriguent la sécurité intérieure. Rien qu'en France, entre 2012 et 2024, la police et la gendarmerie, mais aussi près de deux cents municipalités ont acquis des technologies israéliennes de surveillance.

L'externalisation du contrôle des frontières européennes profite également à l'industrie israélienne. L'agence Frontex a recours à des drones développés par Elbit et IAI pour des missions de surveillance en Méditerranée. Ces deux entreprises figurent dans plusieurs projets de recherche européens, comme Oparus (architecture de drones pour la surveillance des frontières), Idetect4all (détection d' » intrus » autour d'infrastructures critiques) ou ResponDrone (plateforme multi-drones), auxquels s'est récemment ajouté UnderSec, consacré à la « sécurisation d'infrastructures maritimes », impliquant notamment Rafael et le ministère israélien de la défense.

Entre 1996 et 2021, Israël a bénéficié d'un financement de 2,5 milliards d'euros de fonds européens pour près de 5 000 projets européens dédiés à la recherche et à l'innovation car, dans ce domaine comme dans d'autres, l'État colonial bénéficie d'un statut de quasi-membre de l'UE. Ses entreprises peuvent profiter de programmes européens de financements, comme le grand projet de « sécurisation » des gazoducs européens impliquant Elbit Systems. Depuis 2021, parmi les 921 projets du programme « Horizon Europe »6, 231 sont portés par des sociétés israéliennes, comme Elbit, IAI ou Rafael, des universités, des instituts de recherche ainsi que des ministères israéliens, dont celui de la défense, financés à hauteur de plus d'un milliard d'euros par l'UE.

« Israël a battu un record historique en matière d'exportations dans le domaine de la défense », a déclaré le ministre de la défense israélien, Israël Katz, en juin 2025. En effet, depuis deux ans, l'accélération du processus génocidaire a largement bénéficié aux industries militaro-sécuritaires israéliennes, dont les exportations ont augmenté de 13 %7. Le Vieux Continent constitue désormais le principal client des vendeurs d'armes et de technologies militaires israéliens, remplaçant les dictatures d'Amérique latine et l'Afrique du Sud qui tenaient cette place jusqu'à la fin des années 1980.


1«  Israel to Close $4.2 Billion Missile Defense Deal With Germany  », Bloomberg, 3 décembre 2025.

2Sarah Benichou, Simon Mauvieux et Mathieu Rigouste, «  Le Sénat abrite un colloque financé par Israël  », Mediapart, 9 novembre 2025.

3NDLR. Le Likoud a limogé Yuli Edelstein de son poste en juillet 2025 après qu'il eut voté en faveur d'un projet de loi opposé aux partis ultra-orthodoxes sur la question de la conscription.

4NDLR. Yamas, parfois écrit Yamam, est une unité spéciale de la police israélienne, rattachée aux gardes-frontières (Magav), mais directement soumise au Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien.

5NDLR. Acronyme hébraïque de «  Autorité pour le développement de l'armement  », Rafael est l'autorité israélienne pour le développement d'armes et de technologie militaire.

6Maxime Vaudano, «  EU-Israel Scientific Collaborations Face Criticism Over Potential Military Use  », Le Monde, 31 mai 2025.

7Hagai Amit, «  Europe Discusses Boycotting Israel While Rushing to Buy More Israeli Weapons  », Haaretz, 5 juin 2025.

Gaza. Le conseil de sécurité de l'ONU contre le droit international

Deux hommes en costume discutent assis dans un bureau au mobilier élégant.

La tentative d'effacer le droit applicable en Palestine se prolonge dans la résolution 2803 du Conseil de sécurité. Adoptée le 17 novembre 2025 par 13 voix favorables, en dépit des abstentions russe et chinoise, ce texte est contraire au droit international. En conséquence, les États membres des Nations unies ne devraient participer ni à la « force internationale » ni au « conseil de paix » prévus par l'organe politique de l'ONU.

En 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) a considéré qu'Israël, ayant violé des normes impératives de droit international (normes dites de jus cogens1), devait, sans négociation, se retirer du territoire palestinien occupé, démanteler les colonies, et réparer tous les dommages causés par son occupation illicite. La CIJ a aussi rappelé que tous les États devaient prendre des mesures aux fins de forcer Israël à ce retrait et de prévenir le génocide de Gaza. Le retrait d'Israël, attendu pour septembre 2025 selon la résolution de l'Assemblée générale du 18 septembre 2024, ne s'est pas produit, et rares sont les États ayant adopté le comportement qui était exigé d'eux face au génocide de Gaza.

À l'inverse, une initiative diplomatique franco-saoudienne a cherché à convaincre de revenir aux méthodes éculées de la négociation, en soutenant l'émergence d'un État de Palestine diminué : c'était la déclaration de New York, endossée par l'Assemblée générale le 10 septembre 2025. En marge de cette Assemblée générale, le président états-unien présentait son plan pour Gaza. La première étape, la seule acceptée par les groupes combattants palestiniens, a conduit à un cessez-le-feu — non respecté par Israël —, à la libération des Israéliens détenus à Gaza et de plusieurs centaines de prisonniers palestiniens détenus par Israël. Ces derniers, comme les dépouilles des Palestiniens restituées, ont confirmé l'infliction de sévices particulièrement choquants.

Alors que le plan Trump était approuvé par de nombreux États lors de la conférence de Charm El-Cheikh du 13 octobre 2025, les États arabes ou musulmans sollicités pour participer à la force internationale envisagée demandaient qu'un mandat de l'ONU vienne autoriser cette participation. C'est pourquoi les États-Unis ont saisi le Conseil de sécurité de leur plan, alors même qu'ils avaient, pendant plus de deux ans, empêché cet organe de réagir au génocide de Gaza, en utilisant leur veto de manière récurrente.

Le Conseil de sécurité ne dit pas le droit

Est-ce à dire que la résolution 2803 où le Conseil « fait sien » le plan Trump, qui y est annexé, efface et remplace le droit international applicable ? En réalité, le Conseil de sécurité n'a pas pour fonction de dire le droit international. Selon la Charte des Nations unies, il est responsable du maintien de la paix et de la sécurité internationale (article 24) et exerce ses pouvoirs selon les chapitres VI et VII. Sur la base du chapitre VII, il peut décider de mesures s'imposant aux États et, le cas échéant, autoriser l'emploi de la force pour réagir à une situation de crise grave. Il agit par des résolutions spécifiques, dans des situations données, dans l'objectif de maintenir ou de restaurer la paix. Il ne légifère pas plus qu'il ne tranche, en droit, des différends. De plus, le Conseil ne peut pas adopter n'importe quelle décision, dans n'importe quelle situation, et il doit « agir conformément aux buts et principes des Nations unies » (article 24 §2).

La question du contrôle du Conseil de sécurité, c'est-à-dire du contrôle de la légalité de ses résolutions, a été au centre de l'attention internationale, notamment à partir des résolutions adoptées contre la Libye à la suite de l'attentat de Lockerbie en 19882. Elle a été discutée devant des juges variés s'agissant de la situation dans l'ex-Yougoslavie (Tribunal pénal pour l'ex-Yougoslavie), de la lutte contre le terrorisme (Cour de justice de l'Union européenne), de l'intervention en Irak de 2003 (Cour européenne des droits de l'homme). S'il reste difficile de faire contrôler cette légalité, les juristes savent que ce n'est pas impossible. Dans un monde idéal, l'Assemblée générale pourrait par exemple saisir la CIJ afin qu'elle examine la conformité de la résolution 2803 à son propre avis de 2024. Mais l'année 2025 nous a appris qu'il ne fallait pas trop attendre de l'Assemblée générale.

Mettre en évidence l'absence de respect des normes impératives du droit international par le Conseil de sécurité est simple : s'agissant de la Palestine, ce droit vient tout juste d'être rappelé par l'organe judiciaire principal des Nations Unies qu'est la CIJ. C'est également utile : les États ne sont nullement tenus de contribuer au plan d'occupation de Gaza soutenu par le Conseil de sécurité, la résolution ne faisant que les y « autoriser » ou le leur « demander ». Ils pourraient vouloir éviter de contribuer directement à la violation de ces normes impératives par l'envoi de contingents à Gaza. Cette illicéité imprégnerait aussi toute l'activité économique espérée par Trump et ses proches : les contrats et accords passés en ce sens devraient être considérés comme nuls, et les entreprises y contribuant devraient être boycottées. Au Conseil de sécurité, la Russie a explicitement évoqué cette illicéité et mis en garde les États ayant voté pour le texte3.

Une force d'occupation

La résolution autorise tout d'abord les États à déployer des contingents à Gaza. Ceci, en soi, n'est pas inédit, le Conseil ayant régulièrement, depuis 1991 et la première intervention états-unienne en Irak, recouru à ce procédé d'autorisation d'emploi de la force donnée à des États. Soulignons que ce procédé n'est pas celui des opérations de maintien de la paix, où des casques bleus sont déployés, sous l'autorité de l'ONU, sans avoir pour mandat de recourir à la force. Ici, il n'est pas question d'une opération de maintien de la paix, et c'est bien ce qui semble avoir dissuadé nombre d'États de participer directement à la « force internationale de stabilisation » autorisée par le Conseil. De quoi est-il donc question ?

Il s'agit principalement de réaliser ce que l'armée israélienne n'a pu accomplir : assurer « la démilitarisation de la bande de Gaza, y compris en procédant à la destruction des infrastructures militaires, terroristes et offensives et en empêchant qu'elles soient rebâties, ainsi qu'en veillant à la mise hors service définitive des armes des groupes armés non étatiques ». Il est question de désarmer les groupes palestiniens combattants donc et, selon les termes du plan Trump annexé à la résolution, de « déradicaliser Gaza ». Cette mission, qui exige l'emploi de la force dès lors que les groupes palestiniens n'ont pas accepté de rendre les armes, doit être réalisée « en consultation étroite » avec l'Égypte et Israël. La force internationale de stabilisation doit en conséquence être considérée comme une force d'occupation associée à Israël. Or, on l'a dit, le contrôle du territoire palestinien par Israël a été tenu pour gravement illicite par la CIJ, car portant atteinte au droit impératif du peuple palestinien à disposer de lui-même. Contrairement à ce qu'a demandé la même CIJ, la résolution permettrait à Israël de ne pas se retirer.

Une occupation qui ne dit pas son nom

Le contrôle de Gaza est nécessaire pour mettre en place une sorte de gouvernement (« une administration transitoire »), sous l'autorité d'un Conseil de paix, qui serait selon nous, mieux dénommé « conseil d'occupation et de spoliation ». C'est le deuxième aspect essentiel de la résolution. Ce conseil aurait pour vocation d'« œuvrer à la reconstruction de Gaza et à l'exécution des programmes de relèvement économique ». À cette fin, le Conseil de sécurité dote l'instance d'une « personnalité juridique internationale » lui permettant de conclure tous accords ou contrats. La Banque mondiale, une institution dominée par les États-Unis, est invitée à faciliter les financements du programme. Dans le langage non euphémisé du document Trump annexé à la résolution, le plan de relèvement économique

sera élaboré par un groupe d'experts ayant contribué à la naissance de villes prodigieuses parmi les plus modernes et prospères du Proche-Orient. Nombre de projets d'investissement intéressants et d'idées de développement prometteuses émanant de groupes internationaux animés de bonnes intentions seront examinés, le but étant d'élaborer un cadre régissant à la fois les questions de sécurité et les questions de gouvernance qui soit à même d'attirer et de faciliter des investissements générateurs d'emploi, de débouchés et d'espoir pour la future Gaza.

Afin de réaliser ce plan, correspondant globalement à celui de la « Riviera » annoncé par Trump au début de l'année 2025, le conseil pourra « accomplir toute tâche jugée nécessaire ». Si la résolution n'évoque jamais la question de l'exploitation des ressources naturelles, notamment maritimes, le blanc-seing donné permet de conclure des contrats à cette fin. Ce projet est contraire au droit du peuple palestinien de disposer de lui-même dans ses dimensions économiques, incluant ses choix propres de développement et la souveraineté permanente sur ses ressources naturelles. Les Palestiniens sont relégués à un « comité à caractère technocratique et apolitique … chargé d'expédier les affaires courantes du territoire »…

Certes, l'administration est dite « transitoire », mais les perspectives d'autodétermination que la résolution a dû intégrer sont plus que distantes, et encore conditionnées. Ainsi, le conseil œuvrera jusqu'à ce que l'Autorité palestinienne ait « scrupuleusement exécuté son programme de réformes et que la reconstruction de Gaza ait progressé ». Alors, seulement, « les conditions seront peut-être (sic) réunies pour que s'ouvre un chemin crédible vers l'autodétermination palestinienne et la création d'un État souverain ». Qui en décidera ? Washington instaurerait alors un « dialogue entre Israël et les Palestiniens pour qu'ils conviennent d'un horizon politique au service d'une coexistence pacifique et prospère ». L'horizon envisagé est lointain, flou, contraint et, à vrai dire, inaccessible. La référence à un État palestinien est une parfaite illusion. Si le blanc-seing est accordé par le Conseil de sécurité jusqu'en décembre 2027, sans contrôle de l'ONU (points 8 et 10 de la résolution), le système pourrait être prolongé.

Nouveau mandat sur la Palestine ?

Nombre de commentateurs ont analysé cette résolution comme autorisant un « nouveau mandat » sur Gaza. Mais, au moins, le régime des mandats institué par la Société des Nations, ou le régime des territoires non autonomes de l'ONU4, prévoyaient, en théorie du moins, une administration dans l'intérêt des populations locales. Ici, le pouvoir est attribué nommément à un président états-unien qui ne masque pas ses intérêts personnels et dont le gendre, Jared Kushner, a été présenté comme le principal investisseur à Gaza par un autre homme d'affaires, l'envoyé spécial de Trump, Steve Witkoff. Certes, la résolution affirme que ce sont des « États membres » qui siégeront au conseil. Mais le plan Trump annexé est beaucoup plus clair : le conseil « sera dirigé et présidé par le président Donald J. Trump », les autres membres « y compris des chefs d'État, seront annoncés ultérieurement, l'ancien premier ministre Tony Blair en faisant partie ». Le pouvoir est donc donné à un groupe de personnes entendant tirer des profits personnels de l'opération, et ceci est inédit. L'intérêt du peuple palestinien n'est, par ailleurs, jamais mentionné dans la résolution, le « relèvement économique » ne semblant pas le concerner, tandis qu'aucune redistribution des profits attendus n'est envisagée. Le plan Trump évoque quant à lui « une gouvernance moderne et efficace à même de servir la population de Gaza »… et « d'attirer les investissements ».

Par-delà l'occupation prolongée, le dispositif permet donc la spoliation du peuple palestinien, au profit d'une élite impérialiste états-unienne décomplexée. Ainsi, les accords et contrats conclus par le conseil d'occupation pourront être considérés comme invalides : un traité contraire au jus cogens doit être tenu pour nul selon le droit international (article 53 de la Convention de Vienne de 1969 sur le droit des traités). Les accords qui seraient adoptés par l'Union européenne pourraient, par exemple, être contestés devant ses juridictions, comme le furent ceux conclus avec le Maroc pour l'exploitation des ressources du Sahara occidental. La grande majorité des groupes palestiniens et des ONG palestiniennes a d'ailleurs ouvertement dénoncé la résolution 2803 ; seul le Fatah de Mahmoud Abbas, dont la représentativité est largement contestée, l'a acceptée.

L'oubli du génocide

Pour exercer ses pouvoirs relevant du chapitre VII de la Charte des Nations unies, le Conseil de sécurité doit qualifier une situation de crise grave (menace contre la paix, rupture de la paix, acte d'agression selon l'article 39). Comment la résolution 2803 appréhende-t-elle la situation à Gaza ? Alors même que nous sommes en présence d'un génocide qui se prolonge, rien n'en transparait dans le préambule de la résolution. Il est simplement indiqué que « la situation dans la bande de Gaza menace la paix régionale et la sécurité des États voisins »… Or, dans des résolutions antérieures adoptées en situation génocidaire, et autorisant les États à employer la force, le Conseil se réfère normalement à la situation humanitaire. Il n'en est rien ici. Il ne s'agit évidemment pas, comme précédemment, d'un mandat visant à « protéger les civils en danger »5.

Ainsi, le Conseil de sécurité confère à ceux qui ont détruit Gaza, le pouvoir de « stabiliser », désarmer, et développer cet espace. Le principe de responsabilité pour génocide est totalement éludé. La résolution permet la poursuite du génocide, sans même insister sur la situation de la population de Gaza, sauf à exiger sa « déradicalisation » ; à cet égard, elle est également contraire à la norme impérative de jus cogens interdisant le génocide. Elle pourrait permettre d'en effacer certaines preuves.

Le peuple palestinien de Gaza y est décrit comme un ensemble de « personnes », « libres de s'en aller et libres de revenir » ou comme des « habitants » encouragés à rester, auxquels sera « offerte » la « possibilité de reconstruire Gaza en mieux » (plan Trump, point 12 ; résolution point 4 b.4.) car Gaza sera « rebâtie pour le bien de ses habitants » (plan Trump, point 2). Dans « la nouvelle Gaza », les Palestiniens ne sont pas un peuple, tout au plus une population, ils ne sont pas acteurs. Mais ils ne sont pas non plus victimes d'un génocide, même s'ils « n'ont que trop souffert » (plan Trump, point 2).

La résolution du Conseil de sécurité comprend, il est vrai, un volet humanitaire ; ses termes sont toutefois très inquiétants. Car si le Conseil « souligne qu'il importe d'assurer une reprise complète de l'aide humanitaire (…) par l'entremise des organisations coopérant à cette fin, dont l'Organisation des Nations unies », cette reprise peut être conditionnée. Ainsi, elle est assurée « en concertation avec le Conseil de paix » et ne devra pas « être détournée pas des groupes armés ». Cette dernière formule renvoie aux accusations israéliennes contre le Hamas plus qu'à l'accaparement de l'aide par les milices soutenues par Israël. Ainsi, la fin du siège n'est pas exigée. Donald Trump pourra parfaitement relayer les exigences d'Israël : le droit à l'assistance, et l'exigence de permettre intégralement le passage de l'aide humanitaire, rappelés par la CIJ en 2024 et 2025 ne sont pas garantis.

Pressions et chantage

Il faut finalement insister sur les conditions d'adoption de la résolution et du plan Trump qu'elle fait sien. Le Conseil de sécurité affirme d'emblée que « les parties » ont accepté ce plan. Or, cette affirmation est fausse : il est bien connu que les groupes armés palestiniens auxquels le plan a été présenté ne l'ont pas soutenu dans son intégralité. L'acceptation, inexistante, ne peut donc justifier le caractère exorbitant de la résolution. Pire, il est aussi connu que le plan Trump, pour sa première phase, a été accepté sous les menaces habituelles du président états-unien : « Un enfer comme personne n'en a jamais vu s'abattra sur le Hamas », a-t-il ainsi déclaré6. Or, un accord conclu sous la contrainte immédiate n'est pas valide en droit international (Convention de Vienne sur le droit des traités, articles 51 et 52 : la contrainte est une autre cause de nullité des traités) ; c'est probablement pourquoi le Conseil de sécurité doit déformer le réel en insistant sur « l'accord des parties ».

Les conditions d'adoption de la résolution elles-mêmes sont stupéfiantes, par-delà les promesses probablement faites, par-delà les pressions exercées sur certains des États ayant voté la résolution, tel l'Algérie. Les représentants des États-Unis aux Nations unies ont fait échec au texte alternatif présenté par la Russie en menaçant la population palestinienne. Le représentant Mike Waltz affirma explicitement que « voter contre ce projet de résolution, c'est voter pour la reprise de la guerre ». Au regard de l'implication des États-Unis dans le génocide de Gaza, il s'agit d'une menace grave, la résolution étant d'ailleurs cyniquement présentée comme le moyen de sauver les enfants de Gaza. Quelle valeur peut avoir un texte adopté sous la menace de génocide ?


1NDLR. Du latin «  droit contraignant  », concerne des principes de droits réputés universels devant constituer les bases des normes impératives de droit international.

2NDLR. Le 21 décembre 1988, un Boeing 747 du vol 103 de la Pan Am Airways reliant Londres à New York explose en plein vol et retombe sur la ville écossaise de Lockerbie. L'attentat fait 270 victimes. En 2003, le défunt président libyen Mouammar Kadhafi accepte d'assumer la responsabilité de l'attaque tout en affirmant ne pas en être à l'origine, et verse des indemnités aux familles des victimes.

3Par exemple, pour le représentant russe, la résolution «  n'est pas sans rappeler les pratiques coloniales et le mandat sur la Palestine (..) qui ne tenaient absolument pas compte des opinions des Palestiniens  »… Il conclut que les membres du Conseil «  ne pourront pas dire que nous ne les avons pas prévenus  », procès-verbal de la séance d'adoption de la résolution, doc. S/PV.10046, pp. 17 et 18. La position de la Chine est similaire.

4Article 22 du Pacte de la Société des Nations : «  le bien-être et le développement de ces peuples forment une mission sacrée de civilisation…  ». Bien sûr, le mandat sur la Palestine (1922) est spécifique en ce qu'il intègre la déclaration Balfour. Pour une analyse critique, voir notamment Rashid Khalidi, The hundred years' war on Palestine, Profile Books Ltd, 2020, not. pp. 34-39. … L'article 73 de la Charte des Nations Unies prévoit aussi, s'agissant des «  territoires non autonomes  », «  la primauté des intérêts des habitants de ces territoires  ».

5Voir par exemple la résolution 929 (1994) autorisant le déploiement «  force Turquoise  ». Elle considère que «  l'ampleur de la crise humanitaire au Rwanda constitue une menace à la paix et à la sécurité dans la région  » (préambule) et définit le mandat de la force comme «  visant à contribuer, de manière impartiale, à la sécurité et à la protection des personnes déplacées, des réfugiés et des civils en danger au Rwanda  » (point 2).

6Callum Sutherland, Time, 3 octobre 2025.

L'Arabie saoudite, nouveau pôle d'influence aux États-Unis

Deux hommes souriants, l'un en costume, l'autre en tenue traditionnelle, posent ensemble.

Sans parvenir à détrôner Israël, l'Arabie saoudite, mais aussi les Émirats arabes unis et le Qatar ont acquis un nouveau poids auprès de Donald Trump. Les motivations du président américain relèvent à la fois de la géo-économie et de ses intérêts personnels. Mais qui peut encore se fier à ses engagements ?

La première visite à l'étranger du président Donald Trump au cours de son deuxième mandat (hormis celle consacrée aux obsèques du pape François à Rome) s'est déroulée du 13 au 16 mai 2025 dans les trois pays les plus actifs diplomatiquement du monde arabe : l'Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis. Elle s'est accompagnée d'une moisson de contrats signés ou promis (acquisition d'armements et d'avions civils) et d'annonces d'investissements vertigineux liés à la technologie et notamment à l'intelligence artificielle (IA), qui sont évalués à plus de deux mille milliards de dollars via les fonds souverains du Golfe et les grandes compagnies publiques liées aux industries minières, d'hydrocarbures ou de défense.

Ces monarchies, et plus particulièrement l'Arabie saoudite, sont apparues comme un pôle d'influence capable d'infléchir en partie les orientations de la politique étatsunienne. Cependant, le caractère transactionnel de la diplomatie trumpienne et sa méthode erratique incitent à tempérer les premières déclarations enthousiastes sur le succès éclatant de cette visite pour les monarques du Golfe et notamment pour le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS).

Une chose est sûre, l'alchimie entre le président étatsunien et MBS fonctionne parfaitement. Le discours élogieux prononcé par Donald Trump sur le « miracle de la modernité selon une méthode arabe réalisé en huit ans en Arabie saoudite par MBS », avec les Émirats arabes unis comme modèle référent, se voulait un vibrant hommage à « l'avenir radieux qui s'offre aux pays du Golfe, car forgé sur le business et le commerce et non par le chaos », allusion transparente à l'Iran1.

Les perspectives d'un accord avec Téhéran

Le slogan America First du MAGA (« Make America Great Again ») de Trump résonnait avec le Saudi First de la Vision 2030 de MBS. Comme le souligne Yasmine Farouk, directrice Golfe Péninsule arabique à l'International Crisis Group2, le président Trump a traité le royaume comme un partenaire stratégique en lui conférant le statut de leader régional du Proche-Orient et non plus seulement comme un État ami ou simplement client comme les États du Golfe avaient coutume d'être considérés.

Les annonces politiques du président Trump de poursuivre les négociations avec Téhéran pour parvenir à un nouvel accord nucléaire et celle, plus surprenante, de la levée des sanctions économiques contre la Syrie, ajoutée à sa rencontre avec le président syrien Ahmed Al-Charaa à Riyad, ont constitué un réel succès diplomatique pour Riyad, et un revers pour Israël. C'est le résultat d'un travail de lobbying de la diplomatie saoudienne en étroite concertation avec Ankara pour convaincre le président Trump d'œuvrer à la stabilisation de la région enfoncée dans le profond chaos engendré par la dévastation de Gaza depuis le 8 octobre 20233. En coordination avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan et l'émir du Qatar, le prince héritier saoudien engrange un succès diplomatique certain qui lui confère une légitimité de leader régional conduisant une diplomatie de détente au contraire du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou.

Revirement saoudien

L'autre gain substantiel pour MBS est d'avoir convaincu Trump que ce contexte dramatique ne pouvait pas déboucher sur une normalisation avec Israël. Désormais, le président étatsunien ne conditionne plus, contrairement à son prédécesseur Joe Biden, le renforcement des relations bilatérales de défense et une coopération sur le nucléaire civil à la normalisation des relations entre Riyad et Tel-Aviv.

De même, en dépit des déclarations contradictoires, le président Trump a maintenu le cap des négociations avec Téhéran, prenant en compte les vives préoccupations de ses interlocuteurs du Golfe sur les risques de déflagration dans la région en cas de conflit ouvert entre Israël et l'Iran. Riyad a activement défendu l'idée de voir signé un nouvel accord sur le nucléaire, contrairement à sa position antérieure d'hostilité au Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) signé en 2015. Cette position avait contribué à encourager la politique de sanctions maximales à l'encontre de Téhéran, décidée lors du premier mandat Trump et à la dénonciation de l'accord en mai 2018.

Preuve du revirement saoudien radical sur la question nucléaire iranienne, Khaled Ben Salman, ministre de la défense saoudien et frère cadet de MBS, a remis en mains propres au Guide iranien une lettre, le 17 avril 2025, témoignant du soutien de Riyad pour la réalisation d'un accord permanent sur ce dossier. Cet entrain est aussi largement motivé pour des raisons intérieures. Riyad souhaite en effet développer son propre programme nucléaire et enrichir l'uranium, dont il dispose à foison, à des fins civiles.

De son côté, Téhéran reste très attentif à la décision du président Trump de lever les sanctions contre la Syrie, et en particulier à leur matérialisation concrète. Les Iraniens n'hésitent plus à faire miroiter aux négociateurs étatsuniens, via la médiation d'Oman, les opportunités d'investissements qui s'offriraient aux sociétés étatsuniennes en cas d'accord sur le nucléaire.

Un échec sur la Palestine

En revanche, sur la question palestinienne, la visite du président Trump n'a rien changé et a même constitué, en particulier pour Doha, un échec dans ses efforts constants pour obtenir du gouvernement Nétanyahou un cessez-le-feu à Gaza. De fait, l'insistance de Donald Trump à maintenir son idée de déportation des Palestiniens de Gaza afin de prendre le contrôle de ce territoire pour en faire une « riviera », montre les limites de l'influence politique des États de la région.

Si la relation de Trump avec le premier ministre israélien s'est détériorée, rien n'indique une inflexion majeure de la politique des États-Unis quant au projet du gouvernement israélien en Palestine. Ainsi, le redéploiement de la présence militaire étatsunienne dans la région depuis les attaques du 7 octobre 2023, qui est passée d'environ 34 000 à près de 50 000 hommes à la fin de 2024, semble moins motivé par une planification à long terme que par un soutien indéfectible à Israël et aux menaces perçues en provenance de l'Iran et à l'instabilité en mer Rouge4.

Toutefois, Riyad tentera de capitaliser sur le plan diplomatique lors de la réunion des Nations unies consacrée à la solution à deux États que le prince héritier coprésidera à New York, le 17 juin, avec le président français Emmanuel Macron. Ce dernier pourrait y annoncer, aux côtés du Royaume-Uni et du Canada (voire de nouveaux pays membres de l'UE), la reconnaissance de l'État palestinien, isolant un peu plus Israël.

La Tech, véritable moteur de la visite

Plutôt que d'inscrire le discours de Trump à Riyad dans la lignée du discours du Caire de Barack Obama5 prononcé le 4 juin 2009, celui du président Trump s'inscrit dans le sillage des propos et de la visite d'État de trois jours du président chinois Xi Jinping à Riyad (du 8 au 10 décembre 2022). Tout comme celle de Xi, la visite de Trump a d'abord eu vocation à consolider la relation bilatérale, en traitant le royaume comme un partenaire incontournable de la compétition géoéconomique qui oppose les deux puissances globales.

Contrer la présence technologique et commerciale chinoise au sein des monarchies du Golfe a constitué un axe majeur de cette visite présidentielle étatsunienne comme en témoigne la présence de tous les géants étatsuniens de la Tech à Riyad, Doha ou Abou Dhabi. Les EAU ont ainsi conclu un accord pour héberger le deuxième plus grand centre de données du monde, avec l'achat des semi-conducteurs ultra performants de la compagnie Nvidia. C'est dans le cadre de ce projet colossal d'investissements sur dix ans, d'un montant de mille milliards et 400 millions de dollars que cheikh Tahnoun, à la tête de la compagnie G42 et conseiller à la sécurité nationale auprès de son frère, Mohammed Ben Zayed (MBZ), président des EAU, a fait le choix d'opter pour la Tech étatsunienne. Sa compagnie avait été contrainte par le président Biden de restreindre sa coopération avec la Chine dans le domaine de l'IA.

Cependant, une partie des congressistes étatsuniens demeure sceptique sur la fiabilité émiratie concernant sa prise de distance avec Pékin ou concernant sa diplomatie militarisée et agressive au Soudan6 que Washington réprouve. Elle pourrait peser sur le débat et exiger des mesures concrètes pour s'assurer que l'accès émirati à 500 000 puces de pointe conçues par la multinationale étatsunienne Nvidia dès 2026 ne profite pas à la Chine - ce qui est d'ailleurs un engagement de Donald Trump.

L'ombre de la Chine

Pour sa part, MBS a réitéré son objectif d'investir 600 milliards dans des partenariats avec les États-Unis. Outre l'industrie d'armements, c'est l'IA qui est le centre de son attention que cela soit dans les secteurs d'infrastructure, de la santé, la sécurité ou les coopérations scientifiques. Comme le fait remarquer Jonathan Fulton7 bon connaisseur des relations Chine-Golfe et États-Unis-Golfe, même en ramenant cette somme au chiffre vérifié de 283 milliards, ce montant éclipse largement les contrats d'une valeur de 50 milliards obtenus lors de la visite triomphale d'État du président Xi Jinping à Riyad en 2022. L'annonce de mégacontrats d'armements estimés à 142 milliards de dollars contre le montant record de 121 milliards atteint sous les deux mandats Obama donne un aperçu de la volonté saoudienne de prioriser le partenariat sécuritaire avec les États-Unis.

Pour les monarchies du Golfe, et notamment les EAU et l'Arabie saoudite, qui se livrent une âpre concurrence pour devenir les hubs de l'inter connectivité et de la Tech au croisement des continents africain, européen et asiatique ; l'industrie de l'IA est la clé de voûte de l'ère post-énergie fossile. De fait, ces pays sont jusqu'à présent parvenus à ménager leur coopération avec Pékin, en refusant de faire un choix entre les deux puissances globales. Mais cette visite a été l'occasion pour ces trois monarchies du Golfe d'exprimer leur préférence pour la Tech et la sécurité que leur procure le partenaire étatsunien.

Cependant, avec l'avance prise par l'implantation des entreprises chinoises dans le secteur de l'IA et leurs chaines d'approvisionnement dans la région, la Chine continuera à être un partenaire important sur le long terme. La diplomatie active de Pékin œuvre à renforcer les relations commerciales Sud-Sud dans le cadre de divers sommets multilatéraux (BRICS8, Organisation de coopération de Shanghai— OCS9, ou ASEAN (Association des nations du Sud-Est asiatique en français10)—CCG— Chine11) et de visites bilatérales en Asie du Sud et dans le Golfe, parallèlement au chaos suscité par la guerre des droits de douane lancée par le président Trump.

Durant la visite de Trump, un forum des investissements saoudo-étatsuniens s'est également tenu où il a été question d'édifier l'autre pierre angulaire du renforcement de la coopération bilatérale autour de l'industrie minière stratégique et des terres rares que le royaume possède en quantité. Cette coopération relève d'un impératif de sécurité nationale pour Washington et le royaume offre l'occasion aux États-Unis de réduire sa dépendance vis-à-vis de la Chine dans ce domaine stratégique.

Ainsi, l'Arabie saoudite, qui ambitionne dans le cadre de son programme Vision 2030 de devenir un hub mondial de traitement des minerais, offre aux États-Unis la possibilité de diversifier ses chaines d'approvisionnements. Elle a ainsi rehaussé sa cote en tant que partenaire stratégique clé. Riyad est même parvenu à s'inscrire d'ores et déjà comme partenaire économique de premier plan dans l'ère post pétrolière, alors même que durant le premier mandat Trump, âge d'or du pétrole de schiste, Riyad et Washington étaient devenus des concurrents.

Le second mandat ouvre la voie à une coopération dense, mais la pression du président Trump à maintenir bas les cours du prix du pétrole (autour de 65 dollars) alors que Riyad a construit son budget autour d'un prix moyen de 80 dollars, pourrait contrarier le rythme ambitieux des réformes économiques prévues dans le cadre de la Vision 2030.

Des difficultés à se fier à Donald Trump

Pourtant, il paraît difficile de conclure au lendemain de cette visite que l'influence régionale de Riyad puisse opérer de manière pérenne en raison du caractère transactionnel et personnel des relations qui lient le président Trump à ce jeune monarque et à ses deux homologues qatari et émirati. De même, il n'est pas certain que cette visite, présentée comme destinée à réparer et à renforcer une relation dégradée avec l'Arabie saoudite et le Golfe sous l'administration Biden, ne connaisse de revers, tant le président Trump s'est illustré par de nombreux revirements notamment sur les tarifs douaniers même avec ses alliés les plus proches (pays de l'UE, Grande-Bretagne, Canada où même le Japon).

Cependant, comme les dirigeants du Golfe l'avaient pressenti, le président Trump du fait de son imprévisibilité risque de s'avérer un interlocuteur beaucoup plus difficile à manœuvrer que son prédécesseur par le premier ministre israélien12. Ce qui pourrait le contraindre à revoir à la baisse sa stratégie de guerre sans fin au Proche-Orient.

L'épisode de la négociation menée avec le Hamas et avec l'aide de Doha pour libérer l'otage israélo-étatsunien ou encore l'accord conclu avec les Houthis, avec la médiation omanaise, pour mettre fin aux frappes en mer Rouge sans concertation avec Tel-Aviv, conforte cette intuition des dirigeants du Golfe. C'est l'une des raisons pour lesquelles, outre les relations personnelles et d'affaires qui les lient, les dirigeants du Golfe, MBS en tête, ont affiché leur préférence de voir Donald Trump accéder à la présidence en dépit de son parti pris pro-israélien.

La montée en puissance des monarchies du Golfe dans l'économie mondialisée se combine avec une nouvelle géopolitique de la finance et de l'aide extérieure, au moment où précisément le président Trump retire les programmes de l'US Aid ce qui ouvre de nouvelles possibilités aux États du Golfe. Ces derniers ont donc intérêt à maintenir le cap de la diversification de leurs partenariats commerciaux et industriels dans un monde plus multipolaire où la compétition fait rage sur la meilleure façon de réguler l'économie mondiale.


1«  Trump et le tournant de Riyad  », texte intégral du discours traduit en français, Le Grand continent, 15 mai 2025.

2«  Regional response : How Gulf monarchies leveraged Trump's visit  », European Council on Foreign Relations, 21 mai 2025.

3Anthony Samarani, «  MBS-Erdoğan : la tentation d'un grand rapprochement face à Israël  », L'Orient-Le-Jour, 18 mai 2025.

4Safia Karasick Southey, «  Deterrence or creep  ? US forces quietly surge back to Middle East  », Responsible Statecraft, 24 avril 2025.

5Intitulé «  un nouveau départ  », il visait à refonder les relations de Washington avec le monde musulman, notamment après le désastre de l'intervention étatsunienne en Irak.

6Jean-Pierre Filiu, «  La stratégie séparatiste des Émirats arabes unis  », Le Monde, 11 mai 2025.

7«  Trump in the Gulf, commentary on HK's Chief Executive Lee's Gulf trip, PRC delegation to Morocco, more US sanctions on Iranian oil to China  », The China-MENA Newsletter, 16 mai 2025.

8Les BRICS se composent des dix États suivants : Afrique du Sud, Brésil, Chine, Égypte, Émirats arabes unis, Éthiopie, Inde, Indonésie, Iran, Russie. L'Arabie saoudite préfère, quant à elle, maintenir son adhésion sans l'officialiser.

9Ses membres sont la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan, l'Inde, le Pakistan, l'Iran et Bélarus.

10Ses membres sont les Philippines, l'Indonésie, la Malaisie, Singapour, la Thaïlande, le Brunei, le Viêtnam, le Laos, le Myanmar et le Cambodge.

11«  The Inaugural ASEAN-GCC-China Summit : Economic Aspirations Amid Strategic Ambiguity  », China Global South Project, 23 mai 2025.

12Fatiha Dazi-Héni, «  Riyad et l'administration Trump 2  », Institut de recherche stratégique de l'école militaire (IRSEM), 18 mars 2025.

Au cœur du déversoir d'armes américaines à Israël

L'image montre trois hommes dans un cadre formel. À gauche, un homme tend la main pour saluer un autre homme à droite, qui semble être le Premier ministre israélien. Au centre, un homme observe la scène. Le fond présente une carte de la région méditerranéenne, ce qui suggère un contexte diplomatique ou de négociations. Les hommes sont habillés de façon professionnelle, ce qui renforce l'atmosphère sérieuse de la rencontre.

Malgré les critiques et les objections de nombreux diplomates et responsables intermédiaires du département d'État, l'administration du président Joe Biden n'a cessé d'alimenter Israël en armes, se faisant complice du massacre de la population gazaouie. Le site d'investigation ProPublica a enquêté sur les mécanismes de cette complicité, le poids du lobby militaro-industriel et les vains efforts des fonctionnaires états-uniens qui auraient souhaité y mettre fin.

Fin janvier 2024, alors que le nombre de morts à Gaza atteignait 25 000 et que des milliers de Palestiniens fuyaient leurs villes rasées par les bombardements à la recherche d'un lieu sûr, l'armée israélienne a demandé 3 000 bombes supplémentaires au gouvernement américain. L'ambassadeur des États-Unis en Israël, Jack Lew, ainsi que d'autres fonctionnaires de l'ambassade de Jérusalem ont envoyé un câble à Washington pour que le département d'État approuve cette vente. D'après eux, il n'y avait aucun risque que les Israéliens fassent un mauvais usage de ces armes.

Un aveuglement volontaire

Le câble en question ne mentionnait pas les réserves exprimées publiquement par l'administration de Joe Biden sur le nombre croissant de victimes civiles à Gaza. Il ne parlait pas plus, non plus, des rapports bien documentés selon lesquels Israël avait largué des bombes de 900 kilos sur des zones densément peuplées détruisant des immeubles d'habitation et tuant des centaines de Palestiniens, dont un grand nombre d'enfants. L'ambassadeur Jack Lew était au fait de ces tragédies. Des membres de sa propre équipe avaient signalé à plusieurs reprises ces attaques. Plusieurs domiciles d'employés palestiniens de l'ambassade avaient eux-mêmes été la cible de frappes aériennes israéliennes.

Pourtant, Lew et ses subordonnés immédiats ont soutenu qu'on pouvait faire confiance à Israël en ce qui concerne cette nouvelle livraison de bombes guidées GBU-39, de petit diamètre et censément plus précises. L'armée de l'air israélienne, affirmaient-ils, avait depuis des décennies su démontrer qu'elle était capable d'éviter de tuer des civils lorsqu'elle utilisait cette bombe de fabrication américaine et avait « fait la preuve de sa capacité et de sa volonté de l'utiliser d'une manière qui minimise les dommages collatéraux ».

Alors même que cette demande était en cours d'examen, les actions des Israéliens ont démontré la fausseté de ces affirmations. Dans les mois qui ont suivi, l'armée israélienne a largué à plusieurs reprises des GBU-39 déjà en sa possession sur des abris et des camps de réfugiés. Puis, au début du mois d'août, elle a bombardé une école et une mosquée où s'abritaient des civils. Au moins 93 personnes sont mortes. Les corps des enfants étaient tellement mutilés que leurs parents avaient du mal à les identifier. Les experts ont pu identifier des éclats de bombes GBU-39 dans les décombres.

8 décembre 2006. Impact d
8 décembre 2006. Impact d'une GBU-39 lors d'un test.
USAF / wikimédia

Dans les mois précédents et au cours des mois suivants, plusieurs fonctionnaires du département d'État ont insisté pour suspendre totalement ou partiellement les ventes d'armes à Israël, conformément à la législation qui interdit d'armer les pays qui enfreignent régulièrement les lois de la guerre protégeant les civils. Les responsables politiques du département d'État ont rejeté ces appels à plusieurs reprises. Depuis plusieurs années, nombre de fonctionnaires ont tenté en vain de suspendre ou de soumettre à des conditions contraignantes les ventes d'armes à Israël en raison d'allégations crédibles selon lesquelles ce pays aurait violé les droits humains des Palestiniens en utilisant des armes fabriquées aux États-Unis.

Le 31 janvier 2024, le lendemain du jour où l'ambassade avait envoyé son câble, le secrétaire d'État Antony Blinken organisa au siège du département d'État une réunion pendant laquelle il répondit aux questions de ses subordonnés sur Gaza. D'après une transcription des propos tenus pendant cette réunion, il y aurait déclaré que les souffrances des civils étaient « absolument déchirantes, bouleversantes ». « Mais nous devons juger en connaissance de cause », expliqua aussi Blinken à propos des efforts déployés par le département d'État pour minimiser les dommages. « Nous partons du principe que, le 7 octobre, Israël avait le droit de se défendre et, a fortiori, le droit de faire en sorte que le 7 octobre ne se reproduise plus jamais. » Le blanc-seing de l'ambassade à Jérusalem et les déclarations de Blinken reflètent ce que de nombreux fonctionnaires du département d'État considèrent comme leur mission depuis près d'un an. Un ancien membre du personnel de l'ambassade la décrit ainsi : tacitement, il s'agit de « protéger Israël de toute remise en cause » et de faciliter les livraisons d'armes, quelles que soient les violations des droits humains. « Nous sommes incapables d'admettre qu'il y a un problème », explique ce diplomate.

Le département d'État contre les droits humains

Selon Mike Casey, un autre diplomate ayant été lui aussi en poste à Jérusalem, l'ambassade états-unienne a même toujours refusé d'accepter de la section Proche-Orient du département d'État des fonds destinés à enquêter sur les problèmes de droits humains en Israël : cela reviendrait à insinuer que ces problèmes existent, ce à quoi les fonctionnaires de l'ambassade se refusent. « Dans la plupart des pays, un de nos objectifs est de lutter contre les violations des droits humains, ajoute Casey, mais ce n'est pas le cas avec Israël. »

Dans un article antérieur1 ProPublica a expliqué comment les deux principaux organismes du gouvernement états-unien en matière d'aide humanitaire — l'Agence américaine pour le développement international (USAID) et le Bureau des réfugiés du département d'État — en étaient arrivés au printemps 2024 à la conclusion qu'Israël avait délibérément bloqué les livraisons de nourriture et de médicaments à Gaza, en conséquence de quoi les ventes d'armes devaient être interrompues. Mais Blinken a alors rejeté ces conclusions et, quelques semaines plus tard, déclaré devant le Congrès que le département d'État n'avait pas trouvé d'indices qu'Israël ait bloqué l'aide humanitaire.

Les faits révélés par ProPublica permettent de comprendre de l'intérieur comment et pourquoi les responsables les plus haut placés du gouvernement des États-Unis n'ont jamais cessé d'approuver les ventes d'armes de Washington à Israël. Cet article s'appuie sur une multitude de câbles, de courriels, de mémos, de comptes-rendus de réunions et d'autres documents internes au département d'État, ainsi que sur des entretiens avec des fonctionnaires et d'anciens fonctionnaires de cette administration.

Ces documents et ces entretiens montrent également que les pressions exercées pour que les livraisons d'armes ne soient pas interrompues proviennent entre autres du secteur des industries d'armement. Les lobbyistes travaillant pour ces entreprises interviennent régulièrement en coulisse pour essayer de convaincre les législateurs et les fonctionnaires du département d'État d'approuver les livraisons à Israël et à d'autres alliés controversés des États-Unis, notamment l'Arabie saoudite.

D'après les experts avec lesquels ProPublica s'est entretenu, le blanc-seing systématique accordé par l'administration Biden à l'armée israélienne n'a fait qu'encourager les Israéliens. Alors qu'Israël et l'Iran échangent des tirs de missiles, le risque d'une guerre régionale n'a jamais été aussi grand depuis des décennies et le coût de l'impéritie de Washington est plus manifeste que jamais.

Pour Daniel Levy, qui a occupé dans les années 1990 une série de postes importants en tant que fonctionnaire et conseiller du gouvernement états-unien, « il y a eu une réaffirmation rapide et sans équivoque de l'impunité [d'Israël] ». Avant d'entrer dans la fonction publique aux États-Unis, Levy avait servi sous les drapeaux en Israël ; il est l'un des fondateurs du groupe de pression J Street2 et préside le think tank US/Middle-East Project. Levy est convaincu que Washington a pratiquement renoncé à demander des comptes à Israël pour sa conduite à Gaza, et que les Israéliens sont au contraire « certains d'avoir carte blanche ».

En réponse à une série de questions détaillées, un porte-parole du département d'État a envoyé a ProPublica une déclaration affirmant que, quel que soit le pays bénéficiaire, y compris Israël, les livraisons d'armes états-uniennes « sont effectuées en consultation » avec d'autres organismes et administrations relevant du département d'État et avec les ambassades concernées :

Nous attendons de tout pays bénéficiaire de matériel de sécurité américain qu'il en fasse usage en pleine conformité avec le droit humanitaire international, et nous mettons en œuvre une série de procédures permettant de vérifier cette conformité.

Toujours d'après le même porte-parole, l'ambassadeur Jack Lew s'emploie activement à garantir que « toutes les mesures possibles soient prises pour minimiser l'impact du conflit sur les civils », tout en travaillant sur un accord de cessez-le-feu pour assurer « la libération des otages, soulager les souffrances des Palestiniens à Gaza et mettre fin au conflit ».

« Votre article est tendancieux »

ProPublica a également envoyé une série de questions aux représentants du gouvernement israélien, dont un des porte-paroles nous a répondu comme suit :

Votre article est tendancieux et tend à présenter comme inappropriés les contacts légitimes et routiniers entre Israël et son ambassade à Washington et des fonctionnaires du département d'État. Votre objectif semble être de jeter le doute sur la coopération en matière de sécurité entre deux nations amies qui sont de proches alliés.

Les ventes d'armes sont un pilier de la politique étrangère des États-Unis au Proche-Orient. Israël a reçu de Washington à cet effet plus d'aide financière que n'importe quel autre pays et dépense la majeure partie de l'argent des contribuables états-uniens pour acheter des armes et des équipements fabriqués par des entreprises américaines. Bien qu'Israël dispose de sa propre industrie d'armement, son offensive à Gaza dépend fortement des avions à réaction, des bombes et d'autres armes fabriquées aux États-Unis. Depuis octobre 2023, Washington lui a livré plus de 50 000 tonnes d'armement, une contribution « cruciale pour le maintien des capacités opérationnelles de l'armée israélienne pendant la guerre en cours », comme l'admettent les autorités militaires israéliennes. Les défenses anti-aériennes qui protègent les villes israéliennes — connues sous le nom de « Dôme de fer » — dépendent également en grande partie du soutien des États-Unis.

Rien n'indique qu'aucun des deux partis, républicains ou démocrates, soit prêt à entériner une réduction des livraisons d'armes américaines. C'est au début des années 1970 que les États-Unis ont commencé à vendre des quantités importantes d'armes à Israël et rien n'indique que cela va changer quel que soit le vainqueur de la présidentielle du 5 novembre. Les États-Unis versent au gouvernement israélien environ 3,8 milliards de dollars par an (3,4 milliards d'euros), et bien plus en temps de guerre. Le Congrès et le pouvoir exécutif ont imposé des garde-fous juridiques sur la manière dont Israël et d'autres pays peuvent utiliser les armes qu'ils achètent avec l'argent des contribuables américains. Le département d'État est censé auditer et approuver la plupart de ces contrats militaires et est tenu d'exclure tout pays responsable de violations avérées ou potentielles du droit humanitaire international. C'est le cas, par exemple si l'armée de ce pays prend pour cible des civils ou bloque les livraisons de nourriture à des réfugiés. Le département d'État est également censé refuser de livrer des équipements et des armes financés par les États-Unis à toute unité militaire accusée de manière crédible d'avoir commis des violations flagrantes des droits humains, telles que la torture.

Des procédures régulièrement violées

La procédure fonctionne comme suit : une équipe ad hoc de l'ambassade des États-Unis dans le pays demandeur — qui dépend du département d'État — rédige un câble dit d'« évaluation-pays » afin de juger de l'aptitude dudit pays à demander qu'on lui livre des armes. Ce n'est là que le début d'un long et complexe processus, mais il s'agit d'une étape cruciale en raison du niveau d'expertise locale possédé par le personnel des ambassades.

Dans un deuxième temps, l'essentiel de l'audit est effectué par le Bureau des affaires politico-militaires du département d'État, qui s'occupe des livraisons d'armes avec la collaboration consultative d'autres organismes gouvernementaux. En ce qui concerne Israël et les alliés de l'OTAN, si le montant de cette livraison est de plus de 100 millions de dollars (91 millions d'euros) pour les armes ou de plus 25 millions de dollars (22 millions d'euros) pour les autres équipements, l'approbation finale du Congrès est requise. Si les législateurs tentent de bloquer une livraison, ce qui est rare, le président peut leur opposer son veto.

Pendant des années, Josh Paul, fonctionnaire de carrière au Bureau des affaires politico-militaires, a audité les ventes d'armes à Israël et à d'autres pays du Proche-Orient. Au fil du temps, il est devenu l'un des experts les plus compétents du département d'État en la matière. Même avant la guerre de Gaza, Paul s'était inquiété du comportement d'Israël. À plusieurs reprises, il avait déclaré estimer que le respect de la législation en vigueur mettait le gouvernement états-unien dans l'obligation de suspendre certaines livraisons d'armes. En mai 2021, il a ainsi refusé d'approuver la vente d'avions de combat à l'armée de l'air israélienne. « À l'heure où l'armée de l'air israélienne bombarde des immeubles civils à Gaza, écrivait-il alors dans un courriel, je ne peux pas donner mon approbation à cette transaction. » Au mois de février 2022, il a de même refusé d'approuver une autre livraison après la publication d'un rapport d'Amnesty International accusant les autorités israéliennes de pratiquer une politique d'apartheid.

Dans les deux cas, explique-t-il à ProPublica, ses supérieurs immédiats ont approuvé les ventes d'armes malgré ses objections. « Je n'ai aucun espoir de pouvoir faire bouger la politique du département d'État dans ce domaine pendant le mandat de cette administration », écrivait-il à l'époque à un sous-secrétaire d'État adjoint.

En décembre 2021, Josh Paul a fait circuler à l'intention d'une série de diplomates de haut rang un mémorandum contenant des recommandations visant à renforcer le processus d'audit des ventes d'armes, notamment en prenant en compte l'avis des organisations de défense des droits humains. Il signalait que la nouvelle politique de livraison d'armements de l'administration Biden — qui interdisait toute vente d'armes s'il apparaissait « plus probable qu'improbable » que le destinataire les utilise pour attaquer intentionnellement des infrastructures civiles ou commettre d'autres crimes — risquait fort d'être « édulcorée » dans la pratique. « Dans le cas d'Israël et de l'Arabie saoudite, il n'y a aucun doute que la vente de munitions guidées de précision risque fort de se traduire par d'importants dommages occasionnés aux civils », indiquait le mémo de Josh Paul.

En signe de protestation contre les livraisons d'armes à Israël, Josh Paul a démissionné en octobre 2023, moins de deux semaines après l'attaque du Hamas. Son départ constituait la première dissension publique majeure au sein de l'administration Biden depuis le début de la guerre.

Pas moins de six mémos critiques ignorés

D'autres experts travaillant pour le gouvernement ont eux aussi commencé à s'inquiéter des violations des droits humains commises par les Israéliens. Les diplomates et analystes suivant le Proche-Orient ont remis à leurs supérieurs hiérarchiques pas moins de six mémos critiquant la décision de Washington de continuer à armer Israël. Dans un mémorandum datant de novembre 2024 et qui n'a jamais été rendu public, un groupe d'experts appartenant à plusieurs branches de l'administration a déclaré ne pas avoir été consulté à l'occasion des décisions politiques concernant des livraisons d'armes immédiatement postérieures aux 7 octobre. En outre, aucun processus de contrôle efficace n'a été mis en place pour évaluer les répercussions de ces ventes. Ce mémo ne semble pas avoir plus d'impact que les recommandations et les messages précédents. Au début de la guerre, le personnel du département d'État a dû faire des heures supplémentaires, souvent le soir et pendant les week-ends, pour traiter les demandes israéliennes de nouvelles livraisons d'armes. Certains fonctionnaires du département d'État estiment que ces efforts témoignent d'un favoritisme excessif à l'égard d'Israël.

En janvier, l'ambassadeur Jack Lew approuvait la demande de livraison à Israël de 3 000 bombes de précision GBU-39, cofinancée par des fonds états-uniens et israéliens. Lew est une figure importante dans les milieux démocrates et a prêté ses services à plusieurs administrations. Il a été chef de cabinet du président Barack Obama, avant de devenir son secrétaire au Trésor. Il a également occupé des postes de direction au sein de Citigroup et d'un important fonds d'investissement. Le contre-amiral Frank Schlereth, attaché militaire en Israël, est l'un des cosignataires du câble envoyé par Jack Lew. Outre les assurances concernant l'éthique de l'armée israélienne, ce message mentionne les liens étroits entre cette dernière et l'armée américaine : les équipages israéliens fréquentent des écoles d'entraînement aux États-Unis et s'y familiarisent avec la question des dommages collatéraux ; ils utilisent des systèmes informatiques de fabrication américaine pour planifier leurs missions et « prévoir les effets de leurs munitions sur les cibles visées ».

Au début de la guerre, Israël a utilisé des bombes américaines non guidées qui pouvaient peser jusqu'à 900 kilos et se caractérisaient, selon les critiques de nombreux experts, par leur imprécision. Mais à l'époque où l'ambassade américaine à Jérusalem menait son évaluation, Amnesty International a rendu publics des éléments prouvant que les Israéliens avaient également largué sur des civils des bombes GBU-39, beaucoup plus précises et fabriquées par Boeing. Quelques mois avant le 7 octobre, une attaque menée en mai 2023 avait fait 10 morts parmi les civils palestiniens. Une frappe ayant eu lieu au début du mois de janvier 2024 avait elle aussi provoqué la mort de 18 civils, dont 10 enfants. Les enquêteurs d'Amnesty International ont trouvé des fragments de GBU-39 sur les deux sites concernés.

Une colère sans précédent dans le monde arabe

À la même époque, les experts du département d'État se sont employés à dresser la liste des effets de la guerre à Gaza sur la crédibilité des États-Unis dans la région. Hala Rharrit, diplomate de carrière basée au Proche-Orient, décrivait par ses courriels les dommages collatéraux des frappes aériennes à Gaza, incluant souvent des images insoutenables des morts et blessés palestiniens et des photos de fragments de bombes américaines dans les décombres. « Les médias arabes ne cessent de diffuser d'innombrables images et vidéos dépeignant des massacres et illustrant la famine à Gaza et insistent sur le fait qu'Israël commet des crimes de guerre et un génocide et doit rendre des comptes », indiquait-elle début janvier 2024 dans un courriel illustré par la photo du cadavre d'un enfant en bas âge. « Ces images illustrant le carnage, en particulier celles qui dépeignent régulièrement des enfants morts ou blessés, traumatisent le monde arabe et y provoquent une colère sans précédent. » Hala Rharrit, qui a démissionné en signe de protestation, a déclaré à ProPublica que ces images auraient dû, à elles seules, susciter une enquête du gouvernement états-unien et être prises en compte dans l'examen des demandes de livraisons d'armes faites par les Israéliens. D'après elle, le département d'État avait « délibérément violé les lois en vigueur » en n'agissant pas sur la base des informations qu'elle-même et d'autres personnes avaient rassemblées : « Ils ne peuvent pas dire qu'ils ne savaient pas. »

Le câble envoyé par Jack Lew en janvier 2024 ne mentionne pas le nombre de morts à Gaza ni les incidents liés au largage de bombes GBU-39 sur des civils. Washington espérait que des bombes de plus petite taille permettraient d'éviter des morts inutiles, mais pour les experts en droit de la guerre la taille d'une bombe n'a guère d'importance si elle finit par tuer plus de civils que ne le justifie l'objectif militaire. D'après le lieutenant-colonel Rachel E. VanLandingham, officier à la retraite des services juridiques de l'armée de l'air, avant toute opération, les autorités militaires israéliennes sont légalement responsables de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour évaluer les risques encourus par les civils et pour éviter de bombarder sans discernement des zones densément peuplées telles que les camps de réfugiés et autres abris. Pour VanLandingham : « il semble extrêmement plausible que les Israéliens aient tout simplement ignoré ces risques. Cela a de quoi nous préoccuper sérieusement et indique une violation du droit de la guerre. »

« C'est un business »

Des fonctionnaires en poste tant à Jérusalem qu'à Washington nous ont signalé qu'à plusieurs reprises, des préoccupations similaires avaient été communiquées à l'ambassadeur Jack Lew, mais que ce dernier tendait instinctivement à défendre Israël. Dans un autre câble obtenu par ProPublica, Lew expliquait à Anthony Blinken et à d'autres hauts responsables de Washington qu'« Israël mérit[ait] toute notre confiance en tant que bénéficiaire de matériel de défense » et que les évaluations de son équipe concernant d'autres ventes d'armes par le passé confirmaient que « les pratiques avérées d'Israël en matière de droits humains rendaient cette livraison légitime ».

Lew allait encore plus loin en affirmant dans son câble que le système de choix de cibles de l'armée israélienne était si « complet et sophistiqué » que, selon l'estimation de l'attaché militaire Frank Schlereth, il « est conforme à nos propres normes et même souvent plus rigoureux ». Deux fonctionnaires du département d'État ont confié à ProPublica que Lew et Schlereth avaient émis des propos similaires lors de réunions internes.

Au début de la guerre, des diplomates en poste à Jérusalem ont également rapporté qu'outre les nombreux autres incidents impliquant des civils, Israël avait largué des bombes sur les domiciles de membres du personnel de l'ambassade. Quant à savoir pourquoi les câbles envoyés par Jack Lew sont muets sur ce type d'incidents, voilà ce que nous en a dit un fonctionnaire : « L'explication la plus charitable que je peux trouver est qu'ils n'ont peut-être pas eu le temps ou l'envie de mener à bien une évaluation critique des réponses des Israéliens. »

Au consulat d'Israël à New York, les responsables des achats d'armes occupent deux étages et traitent des centaines de contrats chaque année. Un fonctionnaire israélien y ayant travaillé nous a déclaré qu'il s'efforçait d'acheter autant d'armes que possible et que ses partenaires états-uniens faisaient des efforts tous aussi intenses pour lui en vendre : « C'est un business. »

ProPublica a aussi pu constater que, dans les coulisses, lorsque les fonctionnaires du gouvernement mettent trop de temps à traiter un dossier, les lobbyistes représentant les puissantes entreprises du secteur interviennent pour faire pression et faire accélérer la procédure. Certains de ces lobbyistes avaient eux-mêmes occupé précédemment des postes importants dans les services concernés du département d'État. Ces dernières années, au moins six hauts fonctionnaires du Bureau des affaires politico-militaires ont quitté leur poste pour rejoindre des cabinets de lobbying et des entreprises d'armement. Jessica Lewis, secrétaire adjointe du Bureau, a démissionné en juillet pour être embauchée par le cabinet Brownstein Hyatt Farber Schreck, la plus grosse firme de lobbying de Washington en termes de chiffre d'affaires, qui défend entre autres les intérêts de l'industrie d'armements et ceux de divers pays, dont l'Arabie saoudite.

Le poids du lobby militaro-industriel

Paul Kelly, principal responsable des relations avec le Congrès au sein du département d'État entre 2001 et 2005, soit pendant les invasions de l'Irak et de l'Afghanistan, nous a déclaré que, très souvent, les représentants du secteur privé « insistent discrètement » pour faire accélérer la procédure de soumission des dossiers de livraison d'armes aux législateurs. « Cela ne se traduisait pas par des pots-de-vin ou des menaces, mais ils me disaient : “Bon, alors, quand est-ce que vous allez approuver la vente et l'envoyer au Congrès ?”. »

Trois autres fonctionnaires du département d'État travaillant ou ayant travaillé sur ce type de dossiers nous ont déclaré que la situation n'avait guère changé depuis l'époque de Kelly et que les entreprises qui tirent profit des guerres à Gaza et en Ukraine appelaient fréquemment leurs services ou leur envoyaient des courriels. Ce type de pression s'exerce également sur les législateurs dès le moment où ils sont informés des dossiers en cours. Ils sont dès lors assaillis de coups de téléphone et de demandes de réunion, nous a confié un fonctionnaire familier de ce type de communications.

Dans certains cas, ce type de lobbying est susceptible de dériver vers un terrain plutôt douteux sur le plan juridique. En 2017, l'administration Trump avait signé un contrat d'armement de 350 milliards de dollars (320 milliards d'euros) avec l'Arabie saoudite. Cette vente s'inscrivait dans le prolongement de la politique de Barack Obama avant que ce dernier ne suspende certaines livraisons en raison de préoccupations humanitaires. Pendant des années, les Saoudiens et leurs alliés ont utilisé des jets et des bombes de fabrication américaine pour attaquer les milices houthistes au Yémen, tuant des milliers de civils dans la foulée.

Au mois de février suivant, le département d'État examinait la possibilité d'approuver la vente à l'Arabie saoudite de missiles à guidage de précision fabriqués par Raytheon. Un vice-président de cette entreprise, Tom Kelly — par ailleurs ancien secrétaire adjoint du Bureau des affaires politico-militaires du département d'État —, envoya alors un courriel à un de ses anciens subordonnés, Josh Paul, pour lui demander de participer à une réunion avec un représentant de Raytheon. Ladite réunion aurait pour but de « discuter de la stratégie » à mettre en œuvre afin de faciliter la vente en question

Josh Paul lui répondit qu'une telle réunion risquait d'être illégale :

Comme vous l'avez sans doute retenu de votre période de travail dans nos services, la législation anti-lobbying nous interdit de coordonner des stratégies législatives avec des organisations extérieures au département d'État. Par ailleurs, je pense que les obstacles potentiels au succès de ce dossier sont relativement évidents.

Paul faisait par là allusion à une série d'articles de presse parus à l'époque et faisant état des très nombreuses victimes civiles au Yémen. « Pas de soucis, répondit Kelly. Je suis sûr qu'on aura l'occasion de se revoir. » Tom Kelly et Raytheon n'ont pas répondu à nos demandes de commentaires. Le département d'État a finalement approuvé la vente.

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Traduit de l'anglais par Marc Saint Upery
L'article est paru sur le site ProPublica le 4 octobre 2024


1Brett Murphy, « Israel Deliberately Blocked Humanitarian Aid to Gaza, Two Government Bodies Concluded. Antony Blinken Rejected Them. », ProPublica, 24 septembre 2024.

2NdT : J Street est une organisation à but non lucratif fondée en 2008, favorable à une solution diplomatique du conflit israélo-palestinien et à un changement de cap de la politique américaine privilégiant les solutions diplomatiques par rapport aux solutions militaires et le dialogue plutôt que l'affrontement. Tout en affirmant ses convictions sionistes, elle prétend offrir une alternative progressiste modérée aux lobbies liés à la droite sioniste et inconditionnels d'Israël et de la colonisation tels que l'AIPAC (American Israel Public Affairs Committee).

La Libye, plaque tournante d'un trafic d'armes en plein essor

En Libye, les années 2020 ont vu l'émergence d'un environnement favorable aux affaires, avec une diversification des sources d'approvisionnement et une demande intérieure portée par les milices. Malgré les efforts de la communauté internationale pour freiner le phénomène, les conflits ravivés ces derniers mois aux frontières du pays confortent la Libye dans sa place de plateforme régionale.

C'est une bien curieuse indiscrétion que les militaires russes ont commise à Tobrouk, grande ville de l'est libyen, ce dimanche 14 avril 2024. Sur des images publiées par le média libyen Fawasel1 en fin de journée, une dizaine de camions militaires KamAZ progressent le long de la jetée vers les entrepôts du port de la ville, leur cargaison recouverte de grandes bâches vertes.

Peu de doutes subsistent sur la nature des éléments transportés, également visibles sur la vidéo. Bâchés eux aussi, l'allure et les dimensions des deux petits chariots trahissent la présence de mortiers lourds. La source anonyme qui a fourni ces images à Fawasel a aussi précisé qu'il s'agissait de « la cinquième livraison d'équipement militaire à Tobrouk en quarante-cinq jours ». Une dernière livraison a même été observée par imagerie satellite en source ouverte aux alentours du 20 avril, sans qu'aucune image ne fuite sur les réseaux sociaux cette fois-ci.

Depuis 2018 au moins, le soutien de Moscou au maréchal Khalifa Haftar nourrit en partie le monopole de ce dernier sur l'est du pays, face au gouvernement de l'ouest basé à Tripoli et reconnu par l'Organisation des Nations unies (ONU). Néanmoins, « c'est la première fois que les Russes font délivrer de l'équipement militaire d'une manière aussi massive et aussi provocatrice », relève Jalel Harchaoui, chercheur associé au RUSI et spécialiste de la Libye.

La provocation est de taille, puisque ces livraisons violent frontalement l'embargo sur les armes voté par l'ONU en 2011. En mars 2021, il avait d'ailleurs été qualifié de « totalement inefficace » par le groupe d'experts de l'ONU sur la Libye. Selon Harchaoui, la Libye peut désormais être considérée comme « un espace qui agit telle une véritable plateforme, une plaque tournante du trafic d'armes ».

Des importations difficiles à juguler

Ces dernières années, la communauté internationale a pourtant multiplié les efforts pour appliquer l'embargo sur les armes. En mars 2020, l'Union européenne (UE) a ainsi lancé l'opération Irini, en Méditerranée centrale. « Vingt-trois pays sur les vingt-sept États membres y contribuent, c'est-à-dire que tout le monde y voit un intérêt stratégique », explique l'amiral français Guillaume Fontarensky, commandant adjoint de l'opération.

Les navires déployés patrouillent entre la Sicile et la Crète, au large des côtes libyennes. Ils sont guidés depuis le quartier général de l'opération Irini, établi dans une base de l'armée italienne à Rome. « Ici, nous avons en permanence des militaires qui suivent l'évolution de la situation, et réagissent en cas de besoin », souligne l'amiral Guillaume Fontarensky. À l'aide de sources ouvertes et de moyens techniques propres, ces opérateurs scrutent la mer à la recherche de cargos suspects.

« Concrètement, ce que l'opération a intercepté en quatre ans, ce sont surtout les gros colis, note l'amiral Fontarensky, car ils sont bien plus visibles que des munitions ou des armes de poing ». En juillet puis en octobre 2022 par exemple, 146 véhicules blindés, comme des pickups modifiés et des BATT-UMG (véhicules blindés) ont ainsi été saisis sur des bateaux de transports marchands. Il s'agit de l'une des plus grosses prises de l'opération Irini à ce jour.

Malgré ces succès, les militaires sont confrontés à plusieurs obstacles, telle que l'absence de collaboration des autorités libyennes. « Il n'y a pas de situation politique stable, avec une administration unifiée, et un corps de garde-côte identifié par exemple, poursuit l'amiral, nous aurions tout intérêt à faire du développement capacitaire auprès des Libyens ».

Autre difficulté : la multiplication des acteurs extérieurs qui cherchent à envoyer des armes en Libye. Pour les interceptions de 2022, le premier navire a été dérouté après avoir franchi le canal de Suez, tandis que le second avait été identifié quelques mois plus tôt pour avoir livré à Benghazi des blindés légers fabriqués aux Émirats arabes unis. « Il est clair que le pays est exposé à de multiples influences, qui engendrent de multiples instabilités », reconnaît l'amiral Fontarensky. Certains pays comme la Turquie et plus récemment la Russie n'hésitent pas à faire escorter certains cargos pour la Libye par des bâtiments militaires, dans une logique dissuasive.

Des réseaux d'approvisionnement tentaculaires

« Il y a d'abord les acteurs qui disposent d'une vision stratégique en Libye », indique Jalel Harchaoui. Les saisies de l'opération Irini en 2022 pointent du doigt le rôle croissant joué par les Émirats dans l'approvisionnement du marché libyen. À l'instar de la Russie, cette monarchie du Golfe soutient activement le maréchal Haftar depuis plusieurs années. Entre 2013 et 2022, le groupe d'experts de l'ONU2 a relevé des dizaines de violations de l'embargo, concernant parfois de l'armement lourd : hélicoptères Mi-24, drones Wing Loong, ou système de défense antiaérien Pantsir.

L'épisode des livraisons de matériel russe à Tobrouk révèle aussi l'importance que le port en eaux profondes de l'est libyen pourrait prendre pour le Kremlin. « Il faut s'attendre à d'autres livraisons de ce type », avertit le chercheur. Déjà impliquée dans la livraison d'armement lourd en Libye, la Russie déploie désormais sa nouvelle organisation militaire sur le continent, l'Africa Corps. Ses hommes ont remplacé le groupe Wagner en Libye, et s'installent aujourd'hui dans des pays frontaliers comme le Niger. « Réaliser de grosses livraisons maritimes en quelques heures représentera un atout à l'échelle quasi-continentale », remarque Harchaoui.

La Turquie a également été pointée du doigt par le député européen Özlem Demirel au Parlement européen le 23 juin 20203 pour ses violations régulières de l'embargo, en forçant le passage en Méditerranée centrale afin de livrer des armes lourdes à ses alliés de l'ouest libyen. Harchaoui souligne aussi le rôle joué par de « petits acteurs sans idéologie » telle que la Syrie de Bachar Al-Assad, dont l'objectif « est simplement de vendre des armes ». Le chercheur rappelle enfin l'importance des filières liées au crime organisé « qui n'ont pas de préférence pour l'ouest ou l'est ».

Des acteurs mafieux établis des Pays-Bas à l'Inde, en passant par la Turquie. « C'est un marché mûr, avec une vraie diversité de provenance », résume le chercheur. Il ajoute que ce type d'acteurs s'adonne bien plus rarement à la livraison d'armement lourd : « En dehors de livraisons spéciales, il s'agit surtout d'armes légères, comme des pistolets et des fusils ».

Un marché domestique foisonnant et dérégulé

Une fois en Libye, ces armes nourrissent d'abord la demande intérieure. Si la guerre entre l'est et l'ouest a pris fin en octobre 2020, le contrôle du territoire reste fragmenté entre une multitude de groupes armés. « En Libye, l'État est constitué de milices, qui sont les seuls organes à projeter sa puissance », précise Jalel Harchaoui. Selon lui, l'effacement des « acteurs purement idéologiques » tels que les groupes djihadistes s'est fait au profit des milices qui ont eu « le talent de comprendre la logique de l'argent » en associant leur mandat paramilitaire à des activités criminelles.

Un rapport publié en mars 2024 par le Small Arms Survey4 se penche par exemple sur le cas de la ville côtière de Zawiya, à 40 km à l'ouest de Tripoli. Sur les quatre milices présentes à Zawiya, « trois sont profondément impliquées dans l'économie illicite ». Dans ce contexte, peu de freins sont posés aux échanges d'armes à feu à l'intérieur de la Libye. « Si vous êtes une milice qui a de l'argent, vous pouvez vous armer facilement », affirme Jalel Harchaoui.

Il n'est même pas nécessaire de se rendre en Libye pour percevoir la facilité avec laquelle les armes s'échangent. Sur les réseaux sociaux, de nombreuses pages et groupes, parfois publics, proposent de mettre en relation acheteurs et vendeurs. Sur l'un de ces canaux, ouvert par des miliciens d'un groupe armée de Zintan (à l'ouest), de nouvelles annonces sont postées chaque jour. Grenades, fusils d'assaut, mitrailleuses lourdes, mais aussi mortiers, lance-roquettes et canons antiaériens : tout ou presque est mis en vente. En février 2024, une annonce proposait même un lanceur de missiles antichar Milan, développé par le groupe franco-allemand Euromissile.

La plupart des membres ne prennent même pas la peine de rendre leurs comptes anonymes. Les profils donnent à voir de jeunes hommes en treillis, originaires de l'ouest comme de l'est. Ils communiquent avec clarté sur la provenance des armes. « On les a ramenées de Tchéquie », assure un vendeur en envoyant la vidéo de kalachnikovs qu'il met en vente à 3800 dinars (740 euros). « Tout est en place, elles marchent bien. On fait les deux à 6000 dinars », signale l'annonce datée du 12 avril 2024.

Nouveaux conflits, nouveaux clients

La stabilisation relative du paysage politique libyen a un effet pervers. « Puisqu'en ce moment il n'y a pas de guerre en Libye, les groupes armés n'achètent pas de manière euphorique, et les armes peuvent sortir », alerte Jalel Harchaoui. De plus, les nouveaux conflits qui ont éclaté aux portes de la Libye ces derniers mois remobilisent les filières du trafic d'armes régional.

C'est le cas du Soudan par exemple, où la guerre civile fait rage depuis avril 2023 entre l'armée et les rebelles des Forces de soutien rapise (FSR). « La Libye est en train de devenir l'une des plus importantes plateformes pour les FSR », avance Hager Ali, chercheuse au German Institute for Global and Area Studies et spécialiste du Soudan5. Officieusement soutenus par les Émirats arabes unis, les FSR bénéficient de livraisons « de munitions, de carburant, de matériel médical et logistique depuis le mois d'avril 2023 », effectuées par les hommes du maréchal Haftar. « Il y a différentes routes de trafic entre la Libye et le Soudan », poursuit la chercheuse qui met également en exergue le rôle de « certains axes passant par le Tchad ». L'objectif des Émirats est de brouiller les pistes : « Plus il y a de pays de transit pour l'envoi d'armes, plus il est difficile de les retracer jusqu'à leur expéditeur ».

Dans les pays du Sahel, l'arrivée des juntes au pouvoir a provoqué un regain des tensions au niveau régional. Pour le Mali par exemple, un rapport publié en janvier 2024 par Small Arms Survey établit que « du matériel utilisé par les groupes extrémistes est arrivé par de récents flux illicites provenant de Libye ». Des armes essentiellement légères, comme des obus serbes, des mitrailleuses chinoises ou encore des grenades jordaniennes. Si le Mali avait déjà bénéficié de flux d'armes libyens dans les années 2010, le rapport précise que « ces convois étaient devenus peu fréquents aux alentours de 2017 ». Contactés, les auteurs du rapport estiment probable que les armes libyennes soient également achetées par des acteurs extrémistes au Burkina Faso ou au Niger, d'autant plus que ce dernier partage une frontière avec la Libye et constitue un lieu de passage pour les trafiquants.

« C'est encore plus facile si ce sont des grenades »

« Il n'y a plus le côté "déversement chaotique" d'armes comme en 2013-2014 », reprend Harchaoui. « Aujourd'hui, la Libye est un endroit où vous pouvez faire votre shopping. Un supermarché dont les limites restent purement économiques ».

Adam6, la trentaine, a rejoint la Libye il y a quelques mois. Entre 2018 et 2023, le jeune homme combattait pour un groupe de rebelles anglophones au Cameroun. « Ma dernière mission était sanglante. On a arrêté mes parents, donc je me suis enfui du pays », souffle-t-il. Adam garde des liens avec les indépendantistes anglophones. Selon le jeune homme, « il est tout à fait possible d'envoyer des armes par la Libye puis le Niger, mais ça coûte de l'argent ». Sur de telles distances, Adam précise cependant qu'il est possible de transporter que des armes légères, « des fusils, des pistolets… C'est encore plus facile si ce sont des grenades ». Pour une rébellion aux ressources financières limitées, le calcul est vite fait, et les anglophones « préfèrent acheminer les armes depuis le Nigeria », un pays voisin.

Adam reconnaît toutefois plusieurs avantages au marché libyen. « Ici, les policiers ne vérifient pas vraiment les véhicules, ils se soucient surtout de l'argent qu'ils vont toucher », livre l'ex combattant. Le jeune homme dit trouver « dommage qu'il n'y ait pas plus de livraisons venant de la Libye », louant la qualité du matériel disponible sur place. « Certains fusils que je vois ici sont de très bonne qualité… Des armes russes, turques, françaises ».


1Fawasel media est diffusé via les réseaux sociaux Facebook, Twitter, Instagram, YouTube.

2« Final report of the Panel of Experts established pursuant to resolution 1973 (2011) concerning Libya », United Nations Security Council, 2022.

3Özlem Demirel, « Secret arms shipments from Turkey to Libya », European Parliament, 23 juin 2020.

4Wolfram Lacher, « A political economy of Zawiya. Armed Groups and Society in a Western Libyan City », Small Arms Survey, 2024.

5Hager Ali, « The War in Sudan : How Weapons and Networks Shattered a Power Struggle », GIGA Focus Middle East, n°2, 2024.

6Le prénom a été changé.

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