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À partir d’avant-hierOrient XXI

De l'Iran à Gaza, la guerre sans fin d'Israël

Par : Adam Shatz
Des soldats en uniforme observant des ruines de bâtiments en arrière-plan.

C'est une nouvelle étape qui s'est ouverte au Proche-Orient, avec l'attaque israélo-étatsunienne contre l'Iran. Même si les hostilités ont cessé, le plan du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou se confirme : anéantir Gaza, étendre le théâtre des conflits, engager son pays dans une guerre sans fin pour l'hégémonie régionale.

Le 18 juin 2025, sixième jour de l'attaque israélienne contre l'Iran, dans une interview accordée au New York Times, le général David Petraeus prodigua au président étatsunien Donald Trump une série de conseils que celui-ci ne lui avait pas demandés : le président devait lancer un ultimatum à l'ayatollah Ali Khamenei et lui ordonner de démanteler le programme d'enrichissement d'uranium de Téhéran sous peine d'encourir « la destruction totale de son pays, de son régime et de son peuple ». Si Khamenei refusait « cela renforcerait notre légitimité, et nous serions en quelque sorte “obligés” de les réduire en cendres »1. On n'a guère entendu de commentaires sur ces propos de Petraeus, l'ancien commandant en chef des troupes étatsuniennes en Irak et en Afghanistan, qui recommandait en substance de faire subir à un pays de 90 millions d'habitants le même traitement que Gaza : les menaces d'hécatombe proférées par des responsables étatsuniens contre des dirigeants étrangers et leurs peuples ne choquent plus personne et ne suscitent aucune condamnation ; elles font désormais simplement partie du « débat » sur les modalités de la gestion de l'empire.

Comme l'arme atomique à Hiroshima

Le 22 juin, l'armée de l'air étatsunienne a largué des bombes anti-bunker GBU-57 sur les sites d'enrichissement d'uranium de Fordow et de Natanz et lancé des missiles Tomahawk sur un centre de recherche nucléaire proche d'Ispahan. On aurait pu croire que Trump suivait les conseils de Petraeus, mais il s'est bientôt empressé de crier victoire, alléguant que les frappes étatsuniennes avaient détruit les capacités nucléaires de l'Iran — selon un rapport préliminaire classifié des services de renseignement, le programme nucléaire iranien n'aurait été retardé que de quelques mois —, avant de convaincre les belligérants d'accepter un cessez-le-feu.

Les frappes israéliennes ont causé d'importants dégâts dans des quartiers résidentiels et près d'un millier d'Iraniens auraient été tués. Mais malgré les menaces de Benyamin Nétanyahou, Khamenei n'a pas été assassiné, et Washington n'a pas réduit l'Iran en cendres. Ce qui n'a pas empêché Trump, lors de la visite du premier ministre israélien à la Maison Blanche le 6 juillet, de comparer son action à l'utilisation de l'arme atomique par le président Harry Truman à Hiroshima (« elle a évité beaucoup de combats inutiles, et mon action a aussi évité beaucoup de combats inutiles »).2 Pendant ce temps, à Gaza, famine et massacres continuaient de plus belle, mais tant qu'Israël et l'Iran étaient en guerre, les souffrances des Palestiniens ne faisaient plus la une.

Dans le style surréaliste qui caractérise la politique étrangère de Trump, les trois parties en conflit pouvaient chacune revendiquer la victoire. Nétanyahou vantait les succès de l'armée de l'air israélienne, qui avait éliminé les principaux dirigeants des Gardiens de la révolution par des frappes éclair aussi dévastatrices que la destruction de l'aviation égyptienne dès les premières heures de la guerre de juin 1967. Khamenei se félicitait du fait que son régime ait survécu et que les missiles balistiques iraniens aient pénétré jusqu'au cœur du territoire israélien, frappant cinq bases militaires, causant des dégâts considérables à Haïfa et à Tel-Aviv et se soldant par la mort de 28 civils, dont les membres d'une famille palestinienne qui habitait l'un des nombreux villages arabes dépourvus d'abri anti-aériens. Trump, enfin, pouvait se présenter à la fois comme un grand chef militaire et un artisan de paix, ralliant à sa cause des néoconservateurs hostiles à son administration tels que William Kristol, tout en rassurant sa base sur le fait qu'il n'était pas en train de fomenter une nouvelle guerre coûteuse au Proche-Orient.

Lors de sa rencontre avec Trump, Nétanyahou révéla qu'il avait proposé la candidature du président étatsunien au prix Nobel de la paix. De son côté, le président iranien Massoud Pezechkian, dans une interview avec Tucker Carlson, fit preuve d'une curieuse mansuétude (visiblement très calculée) envers l'homme qui venait de bombarder son pays : « Trump est tout à fait capable de guider le Proche-Orient vers un avenir de paix et de prospérité », a-t-il déclaré sans la moindre trace d'amertume3. L'important était que l'occupant de la Maison Blanche empêche Israël d'entraîner toute la région dans un « abîme » de guerres sans fin.

Tout cela aurait pu être évité

Depuis le cessez-le-feu, le régime de Téhéran a lancé une purge contre les traîtres présumés, dont quelques-uns ont été pendus, et expulsé des centaines de milliers de réfugiés afghans. Israël contrôle l'espace aérien iranien et peut y déployer à volonté ses avions de combat et ses drones, comme il le fait régulièrement au-dessus du Liban et de la Syrie. Tout cela aurait pu être évité. Il y a dix ans, le Conseil de sécurité des Nations unies, l'Union européenne et l'Iran avaient conclu un accord, le Plan d'action global commun (JCPOA), visant à garantir que le programme nucléaire iranien serait destiné à des fins pacifiques. Mais trois ans plus tard, l'administration Trump a dénoncé cet accord, alors même qu'il semblait bien fonctionner et qu'il n'y avait aucune preuve que l'Iran l'ait violé — une décision vivement applaudie par Israël et ses partisans. Dans la foulée, Téhéran a aussitôt commencé à enrichir de plus grandes quantités d'uranium à Fordow et dans ses autres installations nucléaires.

Pourtant, au moment où Israël a lancé son attaque-surprise le 13 juin, l'Iran était toujours en pourparlers avec les États-Unis, et la directrice du renseignement national de Trump, Tulsi Gabbard, avait elle-même déclaré devant le Congrès en mars 2025 que l'Iran n'était pas en train de construire une arme nucléaire. (Démentie publiquement par son chef, qui l'accusa carrément de ne pas savoir de quoi elle parlait, elle a changé son discours après l'entrée en guerre des États-Unis.)

Il est tentant d'interpréter la décision de Trump de bombarder l'Iran en termes psychologiques, une explication qu'il a lui-même encouragée. « Peut-être que j'attaquerai, peut-être que je n'attaquerai pas, déclarait-il le 18 juin à des journalistes qui l'interrogeaient à ce sujet. En fait, personne ne sait ce que je vais faire. » Il est possible qu'il ait souhaité avant tout éviter de donner une impression de faiblesse, même si cela l'amenait à un conflit frontal avec ceux de ses partisans qui sont très hostiles aux interventions militaires outre-mer, comme Tucker Carlson et Steve Bannon. Peut-être aussi ne voulait-il pas laisser Israël pilonner l'Iran sans en tirer lui-même le moindre profit symbolique.

Un blanc-seing à Tel-Aviv

Mais les motivations personnelles de Trump importent moins que ce fait incontournable : Washington a donné son plein aval à l'hégémonie régionale d'Israël. Depuis la guerre de 1967, les États-Unis ont régulièrement joué le rôle de protecteur de cet État en lui apportant une aide financière et militaire considérable et un soutien inébranlable au Conseil de sécurité de l'ONU, y bloquant toute résolution condamnant les crimes de guerre israéliens. En 2003, Washington a envahi l'Irak sans aucune justification militaire raisonnable, mais sous les applaudissements des faucons israéliens, dont Nétanyahou.
Pourtant, jusqu'à présent, la Maison Blanche n'avait jamais laissé aucune force militaire étatsunienne participer à une offensive israélienne.

En réussissant à entraîner les États-Unis dans sa guerre, Nétanyahou a certainement obtenu l'un des plus grands triomphes de sa carrière. Il a néanmoins dû se contenter d'une brève offensive. Lorsque Trump a fait savoir sans ambigüité qu'il exigeait qu'Israël cesse ses bombardements, le premier ministre israélien a été obligé d'obtempérer. Sous un président démocrate, les États-Unis n'auraient peut-être pas participé à la guerre, mais ils auraient sans doute été incapables d'empêcher les combats de se prolonger, tout en manifestant hypocritement leur « préoccupation » pour le nombre des victimes. Reste qu'un précédent a été créé : on a désormais un nouvel ordre régional fondé sur la domination incontestée d'un petit État qui continue de mener en toute impunité une campagne de nettoyage ethnique et de violence génocidaire sous l'égide d'un dirigeant faisant l'objet d'un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale.

Restaurer une image d'invincibilité

La guerre avec l'Iran est bien plus qu'une tentative d'empêcher les mollahs de se doter de l'arme nucléaire (si tant est que ce soit là le but recherché) ; elle est l'aboutissement des efforts d'Israël pour restaurer son image d'invincibilité, brisée le 7 octobre 2023, pour régler ses comptes avec ses ennemis et pour s'imposer comme le pouvoir dominant de la région.

Pour l'instant, Israël est grisé par un sentiment d'omnipotence qu'il n'avait pas connu depuis 1967, lorsqu'il avait multiplié par trois la surface des territoires sous son contrôle et s'était laissé emporter par une vague de messianisme. Les principales victimes de son agressivité sont les populations de Gaza et de Cisjordanie, mais Israël semble également poursuivre un plan à long terme visant à affaiblir, voire à rendre totalement impuissants, les autres États de la région : personne ne doit plus être en mesure de le défier. Nombre de dirigeants étatsuniens et européens sont bien conscients de l'instabilité et de la précarité d'un tel ordre régional, mais ils préfèrent rester discrets par crainte d'être accusés de sympathie pour le Hamas ou d'antisémitisme. La plupart des démocrates qui ont critiqué Trump pour avoir lancé une guerre sans l'accord du Congrès se sont néanmoins bien gardés de condamner l'attaque unilatérale d'Israël.

Le nouvel ordre ne s'est pas construit en douze jours. L'offensive contre l'Iran est le dernier épisode d'une lutte pour la suprématie qui a débuté le 7 octobre 2023, lorsque le Hamas et d'autres groupes armés en provenance de Gaza ont pénétré dans le sud d'Israël et tué plus d'un millier de personnes, dont environ deux tiers de civils. Certains des stratèges militaires israéliens les plus influents voulaient en profiter pour frapper aussitôt le Hezbollah au Liban, perçu comme le bouclier de l'Iran contre les attaques israéliennes. Lorsqu'en septembre 2024 Israël assassina une série de dirigeants de cette organisation, dont son secrétaire général Hassan Nasrallah, l'Iran perdit ce qu'un religieux chiite libanais avait une fois décrit comme son « poumon » au Proche-Orient arabe. Deux mois plus tard, Téhéran perdit un autre allié arabe clé avec la chute de la dictature de Bachar Al-Assad sous les coups d'une insurrection islamiste sunnite menée par Ahmed Al-Charaa, un ancien djihadiste qualifié depuis par Trump de personnage « attrayant » et de « vrai dur »4. Symptôme révélateur des véritables priorités de Nétanyahou, la décision d'attaquer l'Iran aurait été prise lors d'une réunion censée discuter du sort des otages encore en vie à Gaza, qui seraient au nombre de vingt.

Pour le premier ministre israélien, l'Iran était une cible irrésistible en tant que menace nucléaire supposée et régime honni par l'opinion publique juive israélienne du fait de son soutien aux organisations militantes palestiniennes. En attaquant ce symbole du mal, Nétanyahou pensait parvenir à détourner l'attention des horreurs de Gaza et du sort des otages tout en continuant à résister aux pressions en faveur d'un cessez-le-feu et en évitant des poursuites judiciaires pour corruption (dont Trump a récemment exigé l'abandon). Non seulement le régime iranien est faible sur le plan militaire, mais il est également largement détesté par la population pour ses pratiques oppressives et sa corruption. Dans les rangs du pouvoir iranien, du régime, la ferveur du chiisme révolutionnaire a depuis longtemps cédé la place au cynisme ; les Gardiens de la révolution se livrent à la contrebande d'alcool et les bassidjis ferment les yeux lorsque les femmes enlèvent leur hijab. L'administration du pays est également infestée d'espions : l'offensive israélienne n'aurait pas été si facile et si rapide sans l'aide d'un réseau d'agents secrets et d'informateurs.

Le conflit entre l'Iran et Israël a toujours eu quelque chose d'un peu déconcertant. Ces deux pays ne sont pas voisins et il n'existe entre eux aucun différend territorial. Dans une région dominée par les Arabes, ils représentent tous deux des ethnies minoritaires et leurs cultures religieuses respectives se nourrissent de la mémoire d'antiques persécutions ; tous deux cultivent un sentiment de solitude et de vulnérabilité existentielle, propageant une image d'eux-mêmes qui étonne et scandalise souvent des voisins bien plus vulnérables qu'eux. Lorsque le shah était à la tête de l'Iran, les deux nations étaient alliées. Mais au cours de ses dernières années au pouvoir, l'héritier de la dynastie Pahlavi s'inquiétait de plus en plus de l'expansionnisme et de l'arrogance d'Israël, allant même jusqu'à mettre en garde le public étatsunien contre l'influence du lobby sioniste.

« La route vers Jérusalem passe par Kerbala »

Après la révolution, l'ayatollah Khomeini embrassa la cause palestinienne avec une ferveur sans égale dans le monde arabe, espérant ainsi transcender l'identité perse et chiite de son pays et gagner le soutien des peuples de la région à son idéologie anti-impérialiste. Pendant la guerre avec l'Irak (1980-1988), il mettait en avant l'idée que « la route vers Jérusalem passe par Kerbala », comme si la bataille contre Saddam Hussein était la première étape de la libération de la Palestine. Inversement, les Israéliens proclamaient que la voie vers la Pax Israeliana passait par un changement de régime à Téhéran. Nétanyahou est depuis longtemps un fervent partisan de la confrontation militaire avec la République islamique et, dans un message vidéo diffusé au début de l'offensive israélienne, il a lancé un appel explicite au peuple iranien : « En atteignant notre objectif, nous vous ouvrons également la voie de la liberté.5 »

Au début de la guerre, il y eut certes des Iraniens pour se réjouir de la mort de plusieurs responsables importants du régime dans des attaques ciblées, mais ils n'ont pas été nombreux à adhérer à la version israélienne de leur « libération », d'autant plus que les frappes contre l'Iran se faisaient de plus en plus chaotiques et aveugles. L'avant-dernier jour du conflit, les bombes israéliennes ont ciblé la prison d'Evin, symbole de tyrannie et d'oppression tant sous le régime du shah que sous celui de la République islamique. Soixante-dix-neuf personnes ont trouvé la mort dans cette attaque, dont des prisonniers et des membres de leur famille venus leur rendre visite. Beaucoup d'Iraniens étaient furieux que leur soi-disant « libérateur » ait ainsi massacré certaines des personnes qui avaient le plus souffert de la répression des mollahs.

Le régime, un rempart contre les puissances étrangères

L'un des effets immédiats de l'offensive conjointe israélo-étatsunienne a été de renforcer un discours que, hier encore, beaucoup d'Iraniens percevaient comme de la propagande grotesque : l'idée que, quels que soient ses défauts, le régime était un rempart contre les puissances étrangères désireuses de transformer leur pays en une nouvelle Libye, une nouvelle Syrie, un nouvel Irak ou, pire encore, un nouveau Gaza, en y fomentant un changement de régime ou des conflits ethniques. C'est ce sentiment diffus qu'a exprimé un dissident iranien, Sadegh Zibakalam, en déclarant que « même si nous faisons partie de l'opposition, nous ne pouvons rester indifférents à une invasion de notre patrie ». Le régime a su habilement exploiter ces sentiments nationalistes qui se nourrissent de la mémoire collective des complots étrangers, notamment le coup d'État de 1953 contre le premier ministre Mohammed Mossadegh, orchestré par la CIA et les Britanniques.

Lorsque Khamenei a fait sa première apparition publique depuis le début de la guerre à l'occasion d'une cérémonie pour la fête chiite d'Achoura, c'est une chanson patriotique sur la grandeur de l'Iran qui a été interprétée à sa demande à la place de l'hymne religieux habituel. Et depuis l'offensive israélienne, la décision de Téhéran de ne plus coopérer avec l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) bénéficie d'un soutien populaire considérable. Malgré le triomphalisme de Trump, la « guerre des douze jours », loin d'avoir mis fin à la quête de l'arme nucléaire par l'Iran, risque fort de l'accélérer.

Ce qui n'empêche probablement pas Israël de préférer une telle situation à un accord diplomatique qui permettrait à Téhéran d'enrichir de l'uranium dans le cadre d'un programme nucléaire civil, mettant fin aux sanctions et entraînant la réintégration de l'Iran dans l'ordre international. Israël a en effet toujours privilégié l'affirmation unilatérale de sa puissance militaire sur la diplomatie, et son contrôle désormais total sur l'espace aérien de l'Iran, de l'Irak, du Liban et de la Syrie lui garantit une marge de manœuvre presque illimitée.

Régionalisation de la stratégie de Tel-Aviv

Robert Malley, l'un des négociateurs d'Obama dans le cadre du JCPOA, m'a expliqué que « l'issue la plus probable du conflit sera une situation sans guerre ni paix, avec davantage de frappes unilatérales ». La République islamique fera le gros dos et privilégiera la préservation du régime tout en espérant obtenir un jour un accord plus favorable, tandis qu'Israël frappera l'Iran dès qu'il percevra la moindre menace. « C'est la régionalisation de la stratégie dite “tondre la pelouse” telle qu'elle est pratiquée à Gaza et au Liban », explique Malley. Et dans le cas de la Syrie, où Israël a mené des frappes répétées, construit neuf bases militaires et expulsé des centaines de personnes de leurs foyers pour consolider ses positions :

cela va au-delà d'un simple passage à la tondeuse — cela revient à raser tout ce qui dépasse. Non seulement il n'y a aucune preuve d'intentions agressives de la part de Damas, mais le gouvernement d'Al-Charaa a émis des signaux très clairs de sa volonté de conciliation. Rien n'y fait : Israël a continué à attaquer sous prétexte de neutraliser de prétendues caches d'armes et occupe plusieurs zones du sud de la Syrie. Tout cela, ils le font simplement parce qu'ils peuvent se le permettre et que Damas n'est pas en mesure de réagir.

L'extension de la stratégie de la tondeuse au niveau régional pourrait toutefois finir par coûter cher à Israël au niveau diplomatique. Avant le 7 octobre 2023, tout semblait indiquer qu'on allait vers une normalisation de ses relations avec les pays du Golfe. Mais la dévastation de Gaza a suscité la colère de la jeunesse arabe, et les gouvernements de la région, qui voyaient hier en Israël un contrepoids utile aux ambitions de l'Iran, ont désormais le sentiment que son agressivité et son aventurisme n'ont pas de limites. Comme l'explique Mohammed Baharoon, directeur du Public Policy Research Center de Dubaï, « aujourd'hui, le fou armé, c'est Israël, pas l'Iran »6. Les raids brutaux israéliens en Syrie et l'insistance d'Israël à conserver le plateau du Golan n'incitent guère Al-Charaa à coopérer. Le Liban n'est pas non plus pressé de signer un accord qui serait automatiquement rejeté par le Hezbollah, une organisation qui dispose toujours d'une importante base électorale et d'un arsenal affaibli mais non négligeable. Du côté de l'Arabie saoudite, Mohammed Ben Salmane (MBS) — qui souhaite faire de son royaume le leader du monde arabe — n'est pas prêt à prendre le risque de s'aliéner la jeunesse saoudienne, horrifiée par les massacres à Gaza, en normalisant ses relations avec Tel-Aviv. D'autant que, comme le souligne Malley, « il peut obtenir d'Israël une grande partie de ce dont il a besoin en matière de renseignement et de coopération sécuritaire sans payer le prix qu'impliquerait une telle normalisation ».

Le scénario le plus probable est que MBS continuera à se concentrer sur l'amélioration de ses relations avec l'Iran. Le hard power, la puissance militaire brute, ne peut pas résoudre tous les problèmes en l'absence de soft power, d'entregent diplomatique et de légitimité politique. Mais les exigences de la diplomatie ne semblent guère préoccuper Nétanyahou et l'establishment politique israélien, pas plus que l'effondrement de la réputation morale de leur pays suite à la destruction gratuite de Gaza. Ils se contentent de balayer les critiques d'un revers de main : le monde a toujours été contre nous. En réalité, Israël continue à bénéficier du soutien de tous les occupants de la Maison Blanche et de la plupart des pays occidentaux, malgré quelques inflexions récentes.

Les Palestiniens à l'abandon

La guerre de douze jours n'a fait qu'accentuer le sentiment douloureux d'abandon ressenti par les Palestiniens. Pendant un certain temps, on a pu croire que la position de l'Europe sur la guerre menée par Israël à Gaza était en train d'évoluer. Lorsqu'en mars 2025, Israël a rompu unilatéralement le cessez-le-feu, les responsables européens qui s'étaient tus jusque-là ont commencé à s'exprimer — ce même en Allemagne, pays pourtant peu enclin à critiquer Tel-Aviv. Une série d'initiatives diplomatiques ont été envisagées, notamment une conférence de l'ONU sur un État palestinien présidée par la France et l'Arabie saoudite. Et puis Israël a attaqué l'Iran. « En un clin d'œil, m'a confié Mohammed Shehada, un analyste palestinien basé à Copenhague, tout a été suspendu. Ma boîte mail a été inondée d'annonces d'événements annulés. Les gens semblaient presque ravis de ne plus avoir à parler de Gaza. » Shehada est issu d'une grande famille de Gaza qui, depuis la guerre, a perdu un nombre considérable de membres. Un seul homme politique européen lui a exprimé son regret que Gaza passe de nouveau aux oubliettes : un Norvégien. Ce n'est qu'après l'entrée en guerre de Washington que ses contacts ont émis quelques remarques critiques, l'un deux admettant toutefois que « si les États-Unis avaient attaqué l'Iran en premier, nous l'aurions condamné. Mais comme c'est Israël, c'est beaucoup plus difficile. »

La destruction de Gaza n'en finit pas — il est presque obscène de parler de « guerre » pour qualifier un conflit aussi déséquilibré. La majorité de ses habitants ont été contraints de se réfugier au sud, dans une bande de terre qui représente environ 15 % du territoire. L'eau potable est rare, le lait en poudre introuvable, les eaux usées envahissent les rues et le bourdonnement incessant des drones qui tournent au-dessus des têtes des Gazaouis est insupportable. Pendant la guerre avec l'Iran, l'armée israélienne a tué des centaines de civils qui faisaient la queue pour obtenir l'aide alimentaire distribuée par la Gaza Humanitarian Foundation (GHF), un organisme basé aux États-Unis, soutenu (et sans doute financé) par Israël et employant des mercenaires. Les points de distribution de la GHF jouxtent des zones militaires et, pour y accéder, il faut effectuer de long et difficiles trajets rendus encore plus pénibles par la faim.

Risquer sa vie pour se nourrir

Comme l'explique Shehada, « les gens ont désormais parfaitement compris que pour obtenir de la nourriture, il faut littéralement risquer sa vie ». Ce type de massacres, qui aurait fait scandale il y a dix ans, est désormais monnaie courante. Le 30 juin, l'armée israélienne a tué 41 personnes au café Al-Baqa, un établissement très fréquenté au bord d'une plage du nord de Gaza. Elle a assassiné plus de 70 professionnels de santé au cours des mois de juin et juillet, dont le chirurgien Marwan Al-Sultan, directeur de l'hôpital indonésien, dernière infrastructure médicale encore en activité dans le nord de Gaza (et qui a fermé ses portes en mai dernier).

D'après les autorités sanitaires locales, la guerre aurait fait plus de 62 000 morts jusqu'à présent, dont près de 19 000 enfants. Afin de discréditer le ministère de la santé de Gaza, Israël prétend qu'il est « contrôlé par le Hamas », mais, comme l'observent une série d'experts en santé publique d'autres pays, ses chiffres sont sans doute largement sous-estimés, car ils n'incluent pas les personnes disparues sous les décombres, ni les décès indirects dus à la maladie, à la malnutrition ou au manque de soins. En outre, les Palestiniens se sont bien rendu compte que les frappes israéliennes contre Gaza étaient beaucoup plus systématiques et indiscriminées qu'en Iran ou même au Liban, ce qui témoigne du mépris dans lequel ils sont tenus.

L'historien français Jean-Pierre Filiu s'est rendu à Gaza avec Médecins sans frontières (MSF) du 19 décembre 2024 au 21 janvier 2025 et a publié un récit poignant de son séjour7. « J'ai beau avoir fréquenté par le passé quelques théâtre de guerre, de l'Ukraine à l'Afghanistan, en passant par la Syrie, l'Irak et la Somalie, écrit-il, je n'ai jamais, au grand jamais, rien expérimenté de similaire. » Déjà harcelés par la faim et le désespoir, les habitants de Gaza doivent en outre payer des prix astronomiques du fait de l'essor des bandes criminelles encouragées par les autorités israéliennes, qui fournissent des kalachnikovs au clan de Yasser Abou Shebab, un natif de Rafah impliqué dans des réseaux de contrebande et dont on dit qu'il a des liens avec l'État islamique.

« À Gaza, nous avons activé des factions qui s'opposent au Hamas, a expliqué Nétanyahou. Qu'y a-t-il de mal à cela ? » (En réalité, les agissements d'Abou Shebab semblent avoir favorisé un regain de soutien au Hamas, qui était pourtant tombé en disgrâce auprès des Gazaouis ces derniers temps.) Outre les expulsions, les meurtres, la famine et l'humiliation, cette promotion de la délinquance par Israël évoque la « zone grise » jadis décrite par Primo Levi, un régime de non-droit dans lequel les membres d'un groupe persécuté sont enrôlés pour surveiller, brutaliser et, parfois, assassiner les membres de leur propre communauté. Cette situation est devenue une caractéristique fondamentale de la domination israélienne à Gaza.

Dans Les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits, publié en 2013, Gilbert Achcar, un universitaire marxiste d'origine libanaise, écrivait à propos de la Nakba de 1948 : « On ne saurait dire à bon droit que le “déracinement” des Palestiniens […] soit d'une ampleur et d'une horreur exceptionnelles. » Comparée à la brutalité de l'armée française en Algérie, « l'armée israélienne fait pâle figure ». Mais dans son nouveau livre, Gaza, génocide annoncé (La Dispute, 2025), Achcar reconnait qu'il lui serait aujourd'hui impossible d'écrire ces mêmes lignes sur les actions israéliennes. La catastrophe de ces deux dernières années dépasse de loin celle de la Nakba et mérite selon lui d'être désigné d'un terme arabe encore plus fort : Karitha (le désastre).

« De victoire en victoire jusqu'à la mort »

Les conséquences de la Karitha se font déjà sentir bien au-delà de Gaza : en Cisjordanie, où militaires et colons israéliens ont mené une campagne intense d'expulsions et d'assassinats (plus d'un millier de Palestiniens de Cisjordanie ont été tués depuis le 7 octobre 2023) ; à l'intérieur même d'Israël, où les citoyens palestiniens sont soumis à un régime de plus en plus agressif d'ostracisme et d'intimidation ; dans l'ensemble de la région, où Israël s'est imposé comme une nouvelle Sparte ; et dans le reste du monde, où l'incapacité des puissances occidentales à condamner les actions d'Israël — et encore moins à y mettre fin — détruit la crédibilité de l'ordre fondé sur le droit qu'elles prétendent défendre.

Au lendemain de la guerre de 1967, l'essayiste marxiste juif Isaac Deutscher avait évoqué une expression allemande, « Man kann sich totsiegen », qu'on pourrait traduire comme « de victoire en victoire jusqu'à la mort »8. Une formule qui décrit tout aussi bien les guerres actuelles d'Israël, et ce pour des raisons similaires. Comme me l'a expliqué Yezid Sayigh, un analyste palestinien basé à Beyrouth :

À moins qu'Israël ne décide d'expulser de force des centaines de milliers, voire des millions de Palestiniens vers l'Égypte ou la Jordanie, il ne pourra pas surmonter le principal obstacle à la colonisation totale, à savoir le fait que les Palestiniens sont toujours là, à Gaza comme en Cisjordanie. Autrement dit, Israël s'est engagé dans une voie pour laquelle il n'a d'autre solution qu'une “solution finale”, et les solutions finales ne sont pas faciles à mettre en œuvre. Je ne pense pas qu'Israël sera capable d'aller aussi loin qu'Hitler dans ce sens, mais nous sommes plus proches d'une telle situation que nous ne l'avons jamais été et, en Cisjordanie, les colons commencent à jouer le rôle de gauleiters9 d'un nouvel ordre d'une brutalité sans précédent.

Toujours selon Sayigh, « dans un monde où la droite et l'extrême droite ont partout le vent en poupe », Israël s'en tire plus facilement face aux critiques grâce au nombre croissant d'admirateurs de son modèle d'ethno-nationalisme, de discrimination raciale et de pure violence qu'on trouve aussi bien en Occident, qu'en Amérique latine ou en Inde. « Israël ne rencontre pas non plus beaucoup d'opposition », ajoute Sayigh, de la part de forces « centristes » et libérales qui ont favorisé la mise en place de « cadres juridiques très restrictifs contre toute forme de dissidence et de protestation publiques, non seulement à propos de la Palestine, mais aussi contre la militarisation de la police et les empiètements croissants de l'exécutif sur le système judiciaire ».

L'alibi fallacieux de l'antisémitisme

Il est facile de tourner en dérision les absurdités racistes et les contorsions linguistiques de l'administration Trump lorsqu'elle ouvre les bras aux fermiers blancs d'Afrique du Sud en tant que soi-disant « réfugiés » fuyant un « génocide » anti-blanc (alors même que Washington continue à financer une guerre génocidaire au Proche-Orient) ; ou lorsque, le 8 juin 2025, le vice-directeur de cabinet de la Maison Blanche, Stephen Miller, remarquant la présence de « d'une grande quantité de drapeaux étrangers » lors d'une manifestation contre les expulsions à Los Angeles, qualifie la métropole californienne de « territoire occupé ». Mais en matière d'abus de langage, ni la Maison Blanche ni l'extrême droite n'ont le monopole des manipulations du mot « antisémitisme ».

Comme l'écrit l'historien britannique Mark Mazower dans un essai à paraître aux éditions La Découverte en septembre 2025, Antisémitisme : métamorphoses et controverses, au lendemain du 7 octobre 2023, « personne ne voulait être traité d'antisémite, et pourtant, si l'on en croyait les experts, les antisémites étaient partout. À leurs yeux, Manhattan, c'était Berlin à la veille de la Nuit de Cristal ». Au cours des dernières années, aucun autre mot n'a autant contribué à favoriser les attaques contre la liberté académique et intellectuelle, les actes de répression, les arrestations et les expulsions. À propos des manifestations de solidarité avec la Palestine dans le sillage du 7 octobre 2023, Ross Barkan écrit :

Ce qui est frappant dans cette conjoncture, écrit Ross, c'est à quel point les choses ont changé depuis les manifestations de Black Lives Matter en 2020. En à peine plus de trois ans, les institutions les plus influentes du champ universitaire, du monde des arts et de la finance multinationale sont passées d'une complaisance totale envers le zèle activiste des jeunes protestataires à une tentative féroce de les réduire au silence. La différence, bien entendu, c'est la cause que ces jeunes militants embrassent10.

Au début du XXe siècle et jusque dans les années 1950, le combat contre l'antisémitisme était une cause progressiste qui voyait la gauche et le mouvement pour les droits civiques alliés à d'autres mouvements luttant contre l'ethno-nationalisme et la discrimination raciale. Aujourd'hui, aux États-Unis mais aussi dans certains pays d'Europe occidentale, il est en passe d'être annexé par une droite autoritaire qui entend démanteler la démocratie pour faire prévaloir son nationalisme ethnique. Rien d'étonnant à ce que les plus grands admirateurs d'Israël soient Trump, le Fidesz de Viktor Orbán en Hongrie et le Rassemblement national en France. L'anti-antisémitisme sert désormais les mêmes objectifs que l'antisémitisme (et l'anticommunisme) hier.

Trump et ses alliés continuent à cultiver des liens étroits avec de véritables antisémites — le néonazi Nick Fuentes, le rappeur Kanye West, l'influenceur masculiniste Andrew Tate et autres figures de l'alt-right — tandis que des responsables juifs tels que Jonathan Greenblatt, directeur de l'Anti-Defamation League, ne voient aucune raison de s'inquiéter lorsqu'Elon Musk fait le salut hitlérien, de même qu'ils applaudissent la tentative d'expulsion d'activistes étudiants de Columbia University tels que Mahmoud Khalil ou Mohsen Mahdawi. Les organisations juives traditionnellement proches d'Israël sont devenus les auxiliaires incontournables d'un mouvement qui vise à priver de leur citoyenneté, puis à expulser, les protestataires nés à l'étranger, souvent sur la base d'accusations fallacieuses d'antisémitisme.

La question palestinienne remplace la question juive

La question palestinienne occupe désormais aux États-Unis une place presque aussi importante que la question juive en Europe du temps où les démocraties du Vieux Continent étaient confrontées à la menace du fascisme. Tout comme la question juive, elle est intimement mêlée à d'autres objets de préoccupation : antiracisme, liberté intellectuelle, citoyenneté, droit de réunion, cosmopolitisme, justice sociale, opposition à l'autoritarisme de droite et au néolibéralisme. L'illustration la plus frappante de cette importance croissante est la victoire de Zohran Mamdani aux primaires démocrates pour la mairie de New York. Mamdani est un progressiste musulman de 33 ans qui a mené une campagne brillante en mettant l'accent sur les besoins des secteurs populaires, pour qui le coût de la vie dans la métropole est devenu inabordable. En faisant cause commune avec Brad Lander, un progressiste juif11, il a engrangé 56 % des voix au second tour, dont une partie importante de la communauté juive, emportant une victoire décisive contre l'ancien gouverneur de New York Andrew Cuomo. Ce dernier était soutenu par la majeure partie de l'establishment new-yorkais malgré les accusations de harcèlement sexuel qui pèsent sur sa carrière politique.

Non seulement la machine électorale démocrate et le New York Times, qui a publié une série de pseudo-reportages purement diffamatoires sur Mamdani, détestent ce dernier en raison de ses convictions socialistes, mais ils sont particulièrement hostiles à son opposition à l'occupation israélienne et à ses critiques de la guerre à Gaza. Dans les dernières semaines de la campagne et depuis lors, Mamdani s'est vu qualifié d'antisémite, de djihadiste et de partisan des attentats du 11— Septembre simplement parce qu'il parle d'« apartheid » et de « génocide » en Palestine et parce qu'il refuse de dire qu'il soutient le « droit d'Israël à exister en tant qu'État juif ». Il a déclaré soutenir son droit à exister en tant qu'« État faisant respecter l'égalité des droits », une position qui, du point de vue des sionistes conservateurs, équivaut à appeler à jeter les Juifs à la mer.

Pour Andy Ogles, un législateur républicain représentant le Tennessee au Congrès, « Zohran “little Muhammad” Mamdani est un antisémite, un socialiste, un communiste qui va détruire la grande ville de New-York. Il doit être EXPULSÉ. » Trump, qui a lui aussi couvert le candidat progressiste d'insultes sur les réseaux sociaux, a déclaré vouloir enquêter sur le cas Mamdani. Le Betar, une organisation sioniste d'extrême-droite qui a fourni à l'administration Trump une liste d'étudiants pro-palestiniens à expulser, a exhorté les juifs à évacuer immédiatement la ville en cas de victoire du candidat musulman. Face à ces attaques, l'establishment démocrate modéré s'est déclaré aux abonnés absents, et certains de ses membres se sont même fait l'écho des calomnies républicaines. Mais Mamdani a tenu bon, soutenu par une équipe composée de militants de gauche comprenant à la fois des Juifs et des musulmans. Il occupait même la deuxième position dans les préférences des électeurs démocrates juifs, une évolution encourageante qui montre que, pour une bonne partie des juifs new-yorkais, l'antisionisme de Mamdani n'est pas un problème.

Il pourrait même en fait être un atout, car, comme l'écrivait récemment Peter Beinart, directeur de la revue progressiste juive Jewish Currents, le soutien à Israël est devenu « un symbole de la pusillanimité et de la faible crédibilité des élites du parti [démocrate]  ». Selon l'institut de sondages Gallup, seul un démocrate sur trois a une opinion favorable d'Israël. Alors que les dirigeants du parti — notamment le sénateur Chuck Schumer et le député de New York Hakeem Jeffries, qui ont tous deux initialement hésité à défendre Mamdani contre les accusations d'antisémitisme et n'ont toujours pas apporté leur soutien à sa candidature à la mairie — s'opposent à tout conditionnement de l'aide militaire étatsunienne à Israël, près de la moitié des électeurs démocrates estiment qu'elle devrait être fortement réduite.

On observe une dynamique similaire au Royaume-Uni, où une vigoureuses campagne de solidarité avec la Palestine exerce une pression croissante sur le gouvernement travailliste. Là aussi, la répression des voix dissidentes et des protestataires s'est intensifiée. Le réseau militant Palestine Action a été classé comme organisation terroriste et le duo musical Bob Vylan fait l'objet d'une enquête pénale pour avoir entonné sur scène le slogan « Mort à l'armée israélienne » lors du festival de Glastonbury fin juin. De son côté, le gouvernement britannique continue de fournir à Israël des pièces détachées pour les avions F35 qui bombardent Gaza.

Au-delà du désespoir ?

Quant à la population de Gaza, de Cisjordanie et de Jérusalem-Est, sans parler des citoyens palestiniens d'Israël, près de deux ans après le début du conflit, on ne sait toujours pas si les immenses sacrifices consentis pendant la guerre les rapprocheront de leur libération ou de la création d'un État palestinien. Pour Gilbert Achcar l'attaque du 7 octobre 2023 a été « la plus grave erreur de calcul de l'histoire de la lutte anticoloniale ». On peut affirmer sans risque de se tromper qu'au moins dans un avenir prévisible, elle a fait reculer la lutte palestinienne, même si celle-ci se trouvait dans une impasse totale avant le 7 octobre 2023 avec notamment la perspective d'un accord entre Tel-Aviv et Riyad.

L'opération « Déluge d'Al-Aqsa » a uni les juifs israéliens dans une vaste coalition belliciste au lieu de semer la division en leur rangs ; elle a joué en faveur d'Israël et de son énorme puissance militaire, et lui a donné un prétexte non seulement pour raser Gaza et étendre ses opérations en Cisjordanie, mais aussi pour neutraliser l'Axe de la résistance, à savoir le Hezbollah, les Houthis et l'Iran. Certes, selon Yitzhak Brik, général de division à la retraite, la branche militaire du Hamas à Gaza a recruté plus de combattants qu'Israël n'en a tués depuis le 7 octobre 2023, retrouvant ainsi son potentiel d'avant la guerre. Le simple fait d'avoir survécu permet au Hamas de crier victoire. Néanmoins, malgré tous les efforts de ses dirigeants pour présenter les conséquences de la guerre sous un jour favorable, il est difficile de faire passer le génocide de son propre peuple pour une victoire, quand bien même on a au moins réussi à attirer ainsi l'attention du monde entier.

Le massacre du 7 octobre 2023 a toutefois mis à nu l'illusion selon laquelle Israël pouvait continuer à asservir les Palestiniens sans provoquer de réaction. Cette illusion était au cœur d'un « processus de paix » qui n'en a jamais fini de commencer. Dans leur ouvrage sur l'échec de ce processus, Tomorrow Is Yesterday, (« Demain, c'est hier ») Robert Malley et Hussein Agha12, qui ont travaillé sur la question respectivement pour le gouvernement étatsunien et pour les négociateurs palestiniens, décrivent la guerre de Gaza comme « une formidable revanche du passé ». Ce « retour du passé », écrivent-ils, a été « un camouflet pour les espoirs que beaucoup ont nourri », y compris les auteurs de ce triste constat. Mais selon eux, « la question n'est pas tant de savoir pourquoi les choses se sont passées ainsi, mais pourquoi tant de gens ont persisté si longtemps à croire qu'il pouvait en être autrement ».

Les erreurs des diplomates

Négligeant les cicatrices laissées par 1948 au profit de la question apparemment plus « gérable » des frontières de 1967, « les diplomates ont multiplié les efforts pour faire prononcer aux dirigeants palestiniens et israéliens les mots magiques qu'ils attendaient d'eux, les encensant ou les excommuniant ensuite en fonction de leurs propos à ce sujet ». On a proclamé haut et fort les vertus du processus de paix et le caractère inévitable d'une solution à deux États sur la base des frontières de 1967, un peu de la même manière qu'on a exalté les vertus et le caractère inévitable de la « démocratie libérale » après 1989. Ce dogme de la « fin de l'histoire » n'offrait pas d'autre option. Pendant ce temps, tous ceux qui refusaient de prononcer les mots magiques — les islamistes palestiniens, mais aussi les colons et les juifs religieux — envisageaient un tout autre avenir, qui ressemblait davantage à leur passé préféré.

Pour les juifs israéliens, l'attaque du Hamas n'était pas seulement choquante, elle était incompréhensible ; elle évoquait un retour à la violence de la révolte arabe de 1936-1939 et des affrontements intercommunautaires sous le mandat britannique. Mais, comme l'écrivait Walter Benjamin, « lorsque l'on s'étonne que les événements que nous sommes en train de vivre soient “encore” possibles aujourd'hui […] on n'avance guère vers la connaissance — si ce n'est à la connaissance du fait que la vision de l'histoire qui a suscité cet étonnement est intenable »13. Au lieu de remettre en question leur vision de l'Histoire, la plupart des juifs israéliens se sont réfugiés dans la certitude immémoriale et fataliste que le 7 octobre 2023 était un pogrom, une répétition des persécutions subies par leurs ancêtres en Europe.

L'étape suivante, la déshumanisation des Palestiniens de Gaza, a été facile à franchir, car elle était une conséquence logique du racisme anti-arabe inculqué aux Israéliens dès leur plus jeune âge. En témoigne par exemple ce post du comédien israélien Gil Kopatz : « Si vous nourrissez les requins, ils finiront par vous manger. Si vous nourrissez les Gazaouis, ils finiront par vous manger. Je suis favorable à l'extinction des requins et à l'extermination des Gazaouis. […] Ce n'est pas un génocide, c'est un pesticide14. » Selon un sondage commandité par l'université Penn State, plus de 80 % des Juifs israéliens sont désormais favorables à l'expulsion des Gazaouis. Pas question d'exprimer la moindre compassion pour les Palestiniens, sauf chez une frange marginale d'activistes radicaux. Lorsque le député Ayman Odeh a publié un tweet célébrant un récent échange de prisonniers, il a été dénoncé pour avoir mis apparemment sur le même plan le sort des Palestiniens emprisonnés et celui des otages juifs : « Ta présence pollue la Knesset », lui a déclaré un collègue parlementaire.

La dérive autoritaire et de plus en plus fasciste de la politique israélienne, qui date de bien avant octobre 2023, est certainement effrayante, mais pas surprenante. Ce qui est surprenant, ou du moins remarquable, c'est que la guerre de Gaza ait suscité si peu de réflexion chez les décideurs politiques occidentaux, qui continuent de s'accrocher à l'idée d'une solution à deux États et à l'illusion qu'un dirigeant israélien pourrait être un jour persuadé de soutenir la création d'un État palestinien. « La guerre de Gaza offre une occasion d'engager une réflexion profonde, lucide et honnête, écrivent Malley et Agha, car c'est bien à ce moment-là que tout a dérapé ». En lieu de quoi, « le monde d'après le 7 octobre est construit sur des mensonges », ceux de Washington étant « les plus ahurissants parce que les moins nécessaires ». Et le principal mensonge des États-Unis est celui qui prétend qu'ils font tout leur possible pour protéger la population de Gaza contre les armes qu'eux-mêmes livrent à Israël.

Dans de nombreuses capitales du Proche-Orient, on a senti plus de soulagement que de désespoir à l'idée de prendre congé de Biden — ou de Biden/Obama, comme le percevaient souvent les dirigeants arabes. […] Ce qu'ils reprochaient aux administrations démocrates, c'était l'ineptie de leurs prétentions morales, la vacuité de leurs expressions d'empathie et l'absence de courage dans la défense de leurs convictions : si vous ne comptez pas lever un seul doigt pour les Palestiniens, ayez du moins la décence de ne pas faire semblant de vous en préoccuper. Au moins, avec Trump, on savait à quoi s'en tenir.

Et Trump leur a réservé quelques surprises agréables : il a levé les sanctions contre la Syrie, négocié directement avec le Hamas et même envisagé d'éliminer certaines sanctions contre Téhéran. Lorsque le président étatsunien décrit Israël et l'Iran comme deux pays « qui se battent si violemment et depuis si longtemps qu'ils ne savent plus ce qu'ils font », cette brutale vérité est sans doute appréciée par certains acteurs régionaux. « Le fait que Trump ne se sente pas redevable à l'establishment diplomatique traditionnel signifie que ses instincts ne sont pas inhibés par la toile d'araignée de réflexes poussiéreux qui ont obscurci la pensée des diverses administrations démocrates et républicaines, m'a confié Malley. Reste qu'à ces croyances vétustes, il n'a pas substitué une pensée innovante, mais des impulsions personnelles capricieuses ».

Le modèle irlandais de négociations

Que faudrait-il pour que des négociations entre Juifs israéliens et Arabes palestiniens aboutissent ? Pour Malley et Agha elles devraient inclure « les puissantes factions qui estiment que ce qui a été discuté jusqu'à présent est contraire à leurs convictions les plus profondes », à savoir les intransigeants des deux camps, islamistes palestiniens, colons juifs et ultra-orthodoxes. Mieux vaut s'engager dans une conversation sans but prédéfini, sans horizon clair ni quête a priori d'une « solution ». Dans un tel processus, ces factions pourraient même finir par trouver un moyen de coexister sur le même territoire sans renoncer à leurs aspirations ultimes, comme l'ont fait les catholiques et les protestants d'Irlande du Nord depuis l'accord du Vendredi saint en avril 1998.

Et que faudrait-il pour que de telles discussions aient lieu ? Les Israéliens, qui sont plus isolés mais aussi plus puissants que jamais, n'y sont évidemment pas favorables. Comme l'écrivait dans Haaretz Michael Sfard, avocat et défenseur des droits humains, depuis la guerre avec l'Iran, les juifs israéliens « s'enivrent de slogans triomphalistes et baignent dans un état d'exaltation militariste15 ». La fin des souffrances des Gazaouis ou la création d'un État palestinien sont les derniers de leurs soucis. Depuis le 7 octobre 2023, nous ne pourrons plus jamais faire confiance aux Palestiniens, affirment-ils. Les Palestiniens, de leur côté, ont encore moins de raisons de faire confiance aux Israéliens après le génocide qu'ils ont perpétré à Gaza, sans parler de la campagne de plus en plus violente de colonisation de la Cisjordanie, qui a chassé des dizaines d'habitants arabes de leurs foyers — le plus grand déplacement de population depuis 1967.

Quand bien même les deux parties accepteraient de s'asseoir à la même table, qui servirait de médiateur ? L'asymétrie entre les belligérants est largement en faveur d'Israël, et, dans les processus de négociation, les États-Unis ont toujours agi en tant que défenseurs de l'État juif. Malley et Agha en sont bien conscients. Malgré sa tonalité généralement sombre et sans concession, les conclusions de leur livre semblent toutefois encore trop optimistes. Qu'est-ce qui pourrait pousser des ennemis aussi acharnés à se parler, surtout après le génocide de Gaza ? Et en supposant qu'ils soient prêts à le faire, qu'est-ce que cela changerait ? Les circonstances ne semblent guère favorables, c'est le moins qu'on puisse dire.

Pourtant, certaines réalités de base sont en train de changer, et avec elles l'équilibre des forces. Le régime d'occupation, d'apartheid, de nettoyage ethnique et, désormais, de génocide, pratiqué par Israël a érodé son capital moral. Même le chancelier Friedrich Merz, chrétien-démocrate et partisan d'une ligne d'alignement sur Israël, a annoncé le 8 août 2025 que le gouvernement allemand suspendait les exportations d'« équipements militaires pouvant être utilisés dans la bande de Gaza », une mesure appuyée par les deux tiers de la population. L'opposition à ce régime est de plus en plus forte dans le monde, et elle a commencé à se faire entendre à travers une nouvelle génération de militants et de politiciens progressistes. Face à la vue des enfants affamés à Gaza, et la continuation sans fin de la guerre meurtrière d'Israël, le président Emmanuel Macron, suivi par le premier ministre britannique Keir Starmer, ont déclaré leur intention de reconnaître la Palestine comme un État.

Reste qu'il est extrêmement difficile d'imaginer le démantèlement du système d'apartheid israélien, ou bien l'émergence, dans un avenir proche, d'une force capable de défier sérieusement l'hégémonie d'Israël. Dans un monde qui se caractérise par la montée de l'autoritarisme et de l'ethno-nationalisme et l'effondrement des règles de droit, l'État dirigé par Nétanyahou, féroce et sans pitié, fait figure de pionnier plutôt que de cas isolé.

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Traduit de l'anglais par Marc Saint-Upéry.
Cet article a été initialement publié par la London Review of Book.


1Elisabeth Bumiller, «  Iran and the Specter of Iraq : ‘We Bought All the Happy Talk'  », The New York Times, 18 juin 2025.

2Larissa Howie, «  Trump compares himself to Truman after Iran attack  », MSN, juin 2025.

3«  Tucker Carlson interviewe le président iranien Mosoud Pezeshkian  », YouTube, 8 juillet 2025.

4«  Trump praises Syrian leader as « attractive, tough guy »  », vidéo Guardian News, 15 mai 2025.

5«  Prime Minister Benjamin Netanyahu Addresses the Iranian People  », 13 juin 2025.

6Cité dans Vivian Nereim, «  In Attacking Iran, Israel Further Alienates Would-Be Arab Allies  », The New York Times, 18 juin 2025.

7Jean Pierre-Filiu, Un historien à Gaza, Les Arènes, Paris, 2025.

8The Non-Jewish Jew : And Other Essays, Verso, 2017.

9NDLR. Chef de district, dans l'Allemagne hitlérienne.

10Ross Barkan, Fascism or Genocide : How a Decade of Political Disorder Broke American Politics, Verso, Londres/New York, 2025.

11NdT : Les deux candidats se sont soutenus mutuellement dans le cadre du système de vote préférentiel adopté lors des primaires démocrates.

12Hussein Agha et Robert Malley, Tomorrow Is Yesterday : Life, Death, and the Pursuit of Peace in Israel/Palestine, Farrar, Straus and Giroux, New York, 2025.

13Walter Benjamin, Œuvres, III, Thèse VIII, Gallimard

14«  Israeli writer says aiding Gaza is like « feeding sharks »  », Middle East Eye, 25 avril 2025.

15«  No War With Iran Will Erase Israel's Crimes in Gaza. Don't Get Distracted  », 16 juin 2025.

Musique. Anouar Brahem, en présence de l'absence

Par : Adam Shatz
L'image montre un homme assis, tourné légèrement sur le côté. Il porte des lunettes et un pull noir. Dans ses bras, il tient un instrument de musique en forme de luth. L'arrière-plan est flou avec des rangées de sièges.

Anouar Brahem, compositeur tunisien et maître du oud, sort aujourd'hui 28 mars son 12e album, After The Last Sky (Après le dernier ciel), dont le titre évoque un vers du poète palestinien Mahmoud Darwich. Huit ans après son dernier album Blue Maqams, cet opus est profondément marqué par la tragédie de Gaza. Orient XXI publie ici la traduction de son texte de présentation, signé de l'auteur et critique musical Adam Shatz.

En préparant la musique de cet album, la tragédie de Gaza a occupé une place importante dans mon esprit. Après avoir lu les précédents écrits de l'auteur Adam Shatz sur le sujet, je l'ai invité à rédiger cet essai.

En 1991, Anouar Brahem sortait son premier album chez ECM, Barzakh, enregistré par un trio composé de Brahem au oud, Béchir Selmi au violon et Lassad Hosni aux percussions. « Barzakh » — qui signifie « séparation » ou « barrière » en arabe — est un mot riche en significations. Dans la théologie islamique, il désigne l'étape intermédiaire entre la mort et la résurrection, lorsque l'esprit est séparé du corps. Mais dans le soufisme et d'autres formes de mysticisme avec lesquelles Brahem ressent une affinité, le barzakh est un pont entre le monde matériel et le monde spirituel : un espace de transition, un tremplin vers le devenir, la transformation et la transcendance. Anouar Brahem a œuvré tout au long de sa carrière dans cet espace de métamorphose. Imprégné des traditions musicales du monde arabe, il ne s'y cantonne pas pour autant. Il professe un art de l'entre-deux, de la liminalité, plutôt qu'un style relevant de la « fusion », et les musiciens qui l'interprètent à ses côtés, tout en provenant de genres très divers, partagent tous le même esprit de complicité et d'aventure, ainsi qu'une certaine attirance pour l'inconnu.

After the Last Sky, le douzième album de Brahem chez ECM, présente de nombreux traits caractéristiques de son œuvre : élégance des articulations et de la structure, sensibilité au silence qui hante l'espace entre les notes, un effort constant de dépassement et de découverte, une oscillation entre mélancolie et extase. Une œuvre d'une beauté sans compromis, à la fois refuge et protestation contre un monde qui ne cesse de s'enlaidir, chaque jour plus bruyant et violent. Comme sur son précédent album, Blue Maqams, Brahem est accompagné par le contrebassiste Dave Holland et le pianiste Django Bates, improvisateurs d'une grande souplesse, possédant chacun plusieurs décennies d'expérience dans le jazz le plus en pointe. Mais le trio intègre cette fois une nouvelle voix, issue du monde de la musique classique européenne : la violoncelliste Anja Lechner, qui insuffle à After the Last Sky un lyrisme aérien. La musique de Brahem et de son quatuor reflète les personnalités distinctes de ses membres et les traditions qui les ont formés, et cette nouvelle incarnation du barzakh est l'espace de leur rencontre.

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Anouar Brahem, Anja Lechner, Django Bates, Dave Holland
© Caterina Di Perri / ECM Records

« Un point de rupture »

Mais le lieu de rencontre est plus empreint de tristesse, plus troublé cette fois- ci, car la mort semble plus présente que la promesse de résurrection. Brahem a terminé la composition des pièces réunies sur After the Last Sky au cours de l'été 2023, mais lorsqu'il a enregistré l'album en mai 2024, la bande de Gaza avait été soumise à l'une des offensives militaires les plus impitoyables de l'histoire moderne. Face à cette tragédie, les nations de l'Occident « civilisé » ont détourné le regard ou même facilité le massacre. Horrifié par cette indifférence à la souffrance des Palestiniens, saisi par un sentiment d'angoisse et d'urgence oppressant, devenu incapable de « percevoir le monde sans le filtre de cette tragédie », Brahem en est alors arrivé à ce qu'il appelle « un point de rupture ». Dans les mois qui ont précédé la session d'enregistrement, son esprit a été incapable de se détourner du sort du peuple de Gaza et de la Palestine, hanté par une question qui continue à le tourmenter : « Comment une telle indifférence est-elle possible ? »

En choisissant des titres de composition qui évoquent l'expérience palestinienne, Brahem n'était pas mu par une visée didactique ou propagandiste : ce seraient là des objectifs totalement étrangers à sa sensibilité délicate et elliptique. Mais il ne pouvait pas non plus laisser croire que sa musique n'était pas affectée par la colère, la tristesse et le chagrin que Gaza a provoqués en lui. Il est trop tôt pour dire si l'on se souviendra de ce « quatuor pour la fin du temps » comme préfigurant la fin de Gaza, ou plutôt la fin tant attendue de la souffrance de Gaza. Mais on peut être certain que cet album portera à jamais l'empreinte de ses origines. « La musique se souvient de nous », écrit Jeremy Eichler dans Time's Echo, son étude poignante sur la musique composée au lendemain de la Shoah.

La musique reflète les êtres et les sociétés qui la créent, elle capture quelque chose d'essentiel qui la renvoie à l'époque de sa naissance. La mémoire est hantée par les cadences, les révélations, les opacités et le pathos tragique de la musique.

Gaza, une image centrale au milieu de la cacophonie

Le matin où j'ai entendu pour la première fois After the Last Sky, je venais d'écouter une interview du journaliste gazaoui Rami Abou Jamous, qui vit et travaille sous une tente en plastique dans la ville côtière de Deir Al-Balah. Il expliquait que les choses pouvaient être pires : « Avoir une tente est pratiquement un luxe à Gaza par les temps qui courent. » Abou Jamous et sa famille ont été déplacés de force à deux reprises depuis le début de la guerre, d'abord chassés de leur quartier du nord de Gaza, complètement détruit par l'armée israélienne dans les heures qui ont suivi leur exode, puis expulsés de leur refuge temporaire à Rafah, au sud de la bande de Gaza, lorsque le même scénario s'y est répété. Lorsque leur tente a été inondée à l'automne 2024, son fils, qui adore la pluie, a commencé à jouer sous le déluge, et Abou Jamous s'est mis à jouer avec lui « pour qu'il ne se rende pas compte pas que nous étions inondés ».

Chaque matin, s'il a accès à Internet, il publie deux messages sur son groupe WhatsApp, « Gaza. Life » : « Salut les amis » et « Toujours en vie ». Telle est la « vie ordinaire » des habitants de Gaza depuis le 7 octobre 2023, date à laquelle Israël a répondu à l'attaque meurtrière du Hamas en lançant une offensive d'une brutalité dévastatrice qui allait bientôt atteindre les dimensions d'une campagne génocidaire. Avant le 7 octobre, il était presque impossible pour les habitants de Gaza de quitter leur territoire assiégé : un blocus punitif de 17 ans en avait fait la plus grande « prison à ciel ouvert » du monde. Depuis le 7 octobre, c'est l'un des plus grands cimetières de la planète.

Selon les chiffres officiels, plus de 44 000 personnes sont décédées1, dont une majorité de femmes et d'enfants, et des dizaines de milliers d'autres gisent sans doute sous les décombres. Gaza aujourd'hui, c'est aussi la résurgence de la polio, la malnutrition généralisée, le spectre de la famine, une épidémie d'amputations, une génération d'orphelins. Nul lieu n'y est en sûreté : ni les hôpitaux (la plupart sont détruits ou fonctionnent à peine), ni les écoles (plus de 200 établissements scolaires ont été touchés par des frappes aériennes), ni les mosquées, ni même les camps de toile. Les habitants de Gaza savent qu'à chaque fois qu'ils lèvent les yeux vers les avions de guerre israéliens qui tournoient au-dessus d'eux, ce sera peut-être la dernière fois qu'ils contemplent le ciel.

Dans le livre éponyme de l'album de Brahem, After the Last Sky (Après le dernier ciel — 1986), Edward Saïd évoquait l'histoire palestinienne en termes musicaux, comme un « contrepoint (voire une cacophonie) de drames multiples, presque désespérés », dépourvus d'« une image centrale (exode, holocauste, longue marche) [...] Pas de centre, ici. Un espace atonal. » Mais au cours de l'année qui vient de s'écouler, ce contrepoint de tragédies qui rythme l'existence des Palestiniens depuis la perte de leur patrie en 1948 a fini par trouver un « centre » : la destruction barbare et sans pitié de Gaza.

Début octobre 2024, dix jours avant d'être calciné par une frappe israélienne alors qu'il avait trouvé refuge dans un hôpital de Deir Al-Blah (la même localité qui accueille la tente d'Abou Jamous et de sa famille), Shaaban Al-Dalou, un étudiant en ingénierie âgé de 19 ans, postait un message Instagram à propos d'un ami qui venait de succomber à une autre frappe israélienne visant une mosquée : « Je n'ai jamais rien ressenti de plus terrifiant que l'idée de l'absence que laisse un mort. L'esprit humain, avec toutes ses cellules cérébrales et sa capacité d'absorption et de création, est impuissant face à cette absence. »

Projeter ses propres émotions

After the Last Sky a été créé dans l'ombre de cet effacement : c'est ce que le poète palestinien Mahmoud Darwich appelle « la présence de l'absence ». La formule de Darwich cherchait à appréhender la présence spectrale des Palestiniens, de leur histoire et de leur culture en Israël. Aujourd'hui, le mot « absence » évoque inévitablement la destruction physique de Gaza et de ses habitants. J'ai passé de nombreuses heures avec Darwich à Paris et à Ramallah au cours de ses dernières années. Il me semble que son esprit, tout aussi empreint d'humanité que porteur de radicalité, mais aussi celui de son ami et camarade Edward Saïd, imprègne l'album de Brahem, dont le titre fait écho à une question posée par Darwich dans l'un de ses poèmes : « Où les oiseaux doivent-ils voler après le dernier ciel ? » Une interrogation qui a pris encore plus de force depuis Gaza.

Il est déjà difficile d'assimiler l'absence évoquée par Shaaban et Darwich. Plus difficile encore d'imaginer le « jour d'après » Gaza, ou le « jour d'après » le Liban, de nouveau ravagé par les bombardements israéliens ; difficile, en fait, d'imaginer un quelconque « jour d'après » au lendemain des incessantes guerres d'Israël, qui promettent des tourments sans fin pour ses voisins et, plus que tout, pour les Palestiniens.

On se demandera quel est le rapport entre ces réflexions et After the Last Sky, une œuvre de musique purement instrumentale. La grandeur de la musique, nous enseignent les formalisées, c'est justement son caractère virginal, sa nature non référentielle, transcendant la politique et l'histoire. Permettez-moi de les rassurer : After the Last Sky est bien une œuvre de pure musique. Et s'il est vrai que les compositions de Brahem sont nées de son horreur face à la catastrophe de Gaza, leur auteur et interprète ne cherche pas à imposer sa propre interprétation de son œuvre aux auditeurs, comme il me l'a confié :

La musique, et en particulier la musique instrumentale, est par nature un langage abstrait qui ne transmet pas d'idées explicites. Elle s'adresse davantage aux émotions, aux sensations, et la façon dont elle est perçue varie d'une personne à l'autre. Ce qui peut évoquer la tristesse chez l'un suscitera la nostalgie chez un autre... J'invite les auditeurs à projeter leurs propres émotions, souvenirs ou imagination sans essayer pour ma part de les « orienter ».

After the Last Sky n'est donc en aucun cas une œuvre d'art didactique, encore moins un hymne « protestataire ». On peut choisir d'ignorer les titres des morceaux, avec leurs allusions aux orangeraies et aux oliviers de Palestine et à leurs chantres littéraires, Darwich et Saïd. On peut vouloir écouter After the Last Sky comme une œuvre sophistiquée de musique de chambre pour oud, piano, contrebasse et violoncelle — ce qu'elle est certainement. Mais comme pour « Alabama », la puissante élégie de John Coltrane en mémoire des quatre fillettes tuées lors de l'attentat à la bombe contre une église noire commis par des racistes blancs en 1963, ou comme le « Quatuor pour la fin du temps » composé par Olivier Messiaen dans un camp de prisonniers de guerre en Allemagne, l'écoute de l'album de Brahem ne peut que gagner à s'accompagner de la conscience des évènements qui ont présidé à sa création.

« Entre l'intime et l'universel »

Brahem est certes tunisien, mais il est loin d'être étranger à la tragédie du peuple palestinien. Né en 1957, un an après l'indépendance de la Tunisie, il explique avoir « grandi dans un pays qui a connu la colonisation, ce qui a naturellement éveillé mon intérêt pour les situations d'occupation et, en particulier, pour la cause palestinienne ». En 1982, après avoir été chassée du Liban par les forces israéliennes, l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) avait trouvé refuge à Tunis (un refuge précaire : en 1985, Israël bombardait le siège de l'organisation palestinienne ; trois ans plus tard, il assassinait l'un de ses dirigeants les plus respectés, Khalil Al-Wazir, connu sous le nom d'Abou Jihad.).

Pendant sa jeunesse, Brahem se lie d'amitié avec des intellectuels, des artistes et des musiciens palestiniens résidant à Tunis, approfondissant sa connaissance de la question palestinienne. Il lit les travaux des « nouveaux historiens » israéliens, qui démontent les mythes fondateurs de l'État juif, il étudie la « dynamique de la domination culturelle » mise en lumière par Saïd dans L'Orientalisme et découvre la poésie de Darwich, qui le marque si profondément qu'il lui rendra hommage avec The Astounding Eyes of Rita2.

Ce que Brahem trouve de particulièrement émouvant et suggestif dans la poésie de Darwich, c'est (selon ses propres termes) la façon dont elle évolue « entre l'intime et l'universel ». Cette description vaut tout aussi bien pour la musique du compositeur tunisien. Son rapport à la tradition arabe relève d'une allégeance poétique, pas d'une observance littérale : malgré sa formidable connaissance des maqamat, le complexe système modal d'organisation des échelles mélodiques sur lequel repose la musique arabe, il est rare que les improvisations de Brahem se fondent directement sur l'art du maqâm. Si elle convoque les traditions arabes, son œuvre trouve aussi son inspiration dans la musique classique européenne, le jazz, le tango et d'autres styles. À l'instar de l'« épopée lyrique » de Darwich, le langage musical de Brahem est élégiaque et sensuel, évitant la rhétorique déclamatoire au profit du chuchotement discret et de la nuance subtile.

S'il est l'héritier de musiciens arabes comme Mounir Bachir, « l'émir du oud » irakien, il a aussi beaucoup en commun avec l'esprit libertaire des jazzmen qui ont subverti les frontières de la géographie musicale et cherché leur inspiration dans des genres non occidentaux, comme Don Cherry et Charlie Haden. Écouter la musique de Brahem, c'est faire l'expérience de ce que Haden appelait la « closeness », cette forme de proximité intime qui s'exprime au niveau sonore lorsque des musiciens sont sur la même longueur d'onde et forgent entre eux une relation qui ne cesse de s'approfondir.

L'inconnu, territoire préféré

Sur After the Last Sky, cette proximité — un dialogue fragile et constamment renouvelé qui naît de la confiance et du projet partagé — semble particulièrement pertinente, peut-être parce qu'elle est l'antithèse de la logique de violence, de séparation et de destruction à laquelle l'album de Brahem tente d'offrir une réponse (même si cette réponse est indirecte). Écoutez la façon dont Django Bates reproduit au piano le phrasé de Brahem dans « Never Forget », ou la sourde vibration du violoncelle d'Anja Lechner sous les notes de piano de Bates et la ligne de basse de Dave Holland dans « Endless Wandering », ou encore la pulsation de Holland, semblable à des battements de cœur en accompagnement de Brahem dans « The Sweet Oranges of Jaffa ».

Parmi les nombreux plaisirs qu'offre l'écoute de cet album, il faut mentionner les configurations changeantes des quatre instruments, qui s'aventurent dans ce que Brahem décrit comme son territoire préféré : « l'inconnu ». La musique y est pleine de surprises subtiles — la plus exquise étant peut-être la présence du violoncelle de Lechner. C'est la première fois que Brahem fait appel à un violoncelliste sur l'un de ses albums, et l'on peut considérer que Lechner — une artiste d'ECM avec laquelle le compositeur tunisien espérait depuis longtemps pouvoir travailler un jour — est, à part égale, la voix maîtresse de l'album.

After the Last Sky comporte des moments de dissonance saisissants — le morceau le plus long, « Endless Wandering », est une évocation tumultueuse de l'errance des Palestiniens expulsés de leur patrie —, mais Brahem opère essentiellement dans le registre lyrique et mélodieux qui caractérise toute son œuvre.

Célébrer la vie dans une atmosphère de deuil

Y aurait-il quelque chose de suspect, voire de répréhensible sur le plan éthique, dans le fait de créer un art d'une beauté aussi séduisante et désarmante au lendemain d'une telle catastrophe ? On connait la fameuse affirmation du philosophe juif allemand Theodor W. Adorno selon laquelle, après Auschwitz, il n'était plus possible d'écrire de la poésie. Mais en 1962, Adorno fut amené à réviser cette maxime draconienne. C'est précisément parce que « le monde a survécu à son propre déclin », expliquait-il alors, qu'il a « besoin de l'art en tant qu'écriture inconsciente de son histoire ». L'album d'Anouar Brahem n'est pas simplement une chronique de la destruction de Gaza ; par son existence même, il constitue un réquisitoire contre « l'ordre fondé sur des règles » qui a permis cette barbarie.

Une grande partie de la musique de cet album est imprégnée d'une atmosphère de deuil, et il pourrait difficilement en être autrement. « Le langage du désespoir est poétiquement plus fort que celui de l'espoir », écrit Darwich, car il rapproche l'artiste « de Dieu, de l'essence des choses, du premier verbe poétique », d'une « solitude presque absolue sur la terre de l'exil ».

Mais After the Last Sky est aussi une célébration des vies que les Palestiniens continuent obstinément à vouloir se construire dans les conditions les plus impitoyables. À l'écoute de « Dancing under the Meteorites », un morceau au rythme haletant et aux allures de tango que Lechner ponctue d'attaques sul ponticello aux effets envoûtants, on perçoit un écho de l'esprit de résilience et de résistance de la Palestine. C'est cette même éthique du soumoud qui fait qu'un père continue à jouer avec son fils dans leur domicile provisoire inondé, ou qu'il persiste à vouloir rester sur sa terre alors même qu'elle est dévastée par l'une des armées les plus puissantes du monde, avec le soutien (et les armes) de la plus grande superpuissance du monde.

La question palestinienne, écrit Darwich, est « à la fois un appel et une promesse de liberté ». C'est cet appel et cette promesse dont After the Last Sky se fait l'écho, un écho auxquels des millions de personnes à travers le monde ont répondu en manifestant pour la Palestine au cours de l'année passée, bien conscients que leur avenir, l'avenir de l'humanité, est inextricablement lié au sort de Gaza et de la Palestine. « Réduire ce conflit à une simple opposition entre juifs et musulmans m'est insupportable », m'a confié Brahem. « Les véritables barrières ne sont ni religieuses ni culturelles, mais révèlent plutôt la séparation croissante entre ceux qui dénoncent l'injustice et ceux qui choisissent de rester indifférents. » Cette barrière qui s'oppose à la cruauté et qui préfère détourner le regard (ou trouver des justifications à l'injustifiable) ne concerne pas seulement le thème Israël/Palestine ; elle se dresse dans tous les pays, et même dans tous les cœurs.

En écoutant cette œuvre profondément émouvante où se mêlent l'acte de mémoire, l'hommage et le défi, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à un classique d'ECM, The Ballad of the Fallen, la suite musicale composée en 1982 par Charlie Haden et son Liberation Music Orchestra en hommage aux peuples d'Amérique centrale et pour protester contre le soutien de Washington aux escadrons de la mort du Salvador et du Guatemala. L'album de Brahem est lui aussi une ballade dédiée à « ceux qui sont tombés », un témoignage en faveur d'un peuple opprimé qu'on ne saurait confondre ni avec un requiem, ni encore moins avec un acte de reddition, mais dans lequel on peut voir plutôt un nouvel exemple de « liberation music », un art musical au service de l'émancipation. Après le dernier ciel, après les ruines de Gaza, Brahem et son quatuor tentent d'imaginer un avenir de liberté palestinienne — entrevoyant le jour où, comme l'écrit Darwich, « notre sang plantera son olivier ».

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Traduit de l'anglais par Marc Saint-Upéry.

L

Anouar Brahem
After The Last Sky
Anouar Brahem : oud ; Dave Holland : contrebasse ; Django Bates : piano ; Anja Lechner : violoncelle
Sortie le 28 mars 2025
ECM / Universal Music
18,90 euros

Suite à la parution de l'album, le quartet d'Anouar Brahem débutera une grande tournée européenne avec des concerts au Rocher de Palmer à Cenon (18 avril), à la Cité de la Musique de Paris (25 et 26 avril), à l'Auditorium Maurice Ravel de Lyon (29 avril), au Bozar à Bruxelles (30 avril)


1NDLR. Le chiffre officiel dépasse aujourd'hui les 50 000 morts.

2La composition de The Astounding Eyes of Rita a été interrompue par la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah au Liban, qui a fait plus d'un millier de morts, dont de nombreux civils, et a dévasté de grandes parties du pays. «  Je ne pouvais continuer à faire de la musique comme si de rien n'était  ».

Alors dès le lendemain de la réouverture de l'aéroport de Beyrouth, Brahem s'est envolé pour le Liban afin d'interviewer certains de ses principaux intellectuels, artistes et journalistes. Avec sa propre musique en bande sonore, le documentaire tourné par Brahem et sorti en 2007, Mots d'après la guerre, a acquis une nouvelle pertinence depuis le début de la dernière guerre d'Israël contre le Liban.

Israël dans l'abîme de Gaza

Par : Adam Shatz

Huit mois après le 7 octobre, Adam Shatz, rédacteur en chef pour les États-Unis de la London Review of Books, revient sur les défis que pose l'analyse de la guerre en cours. Sur l'enfermement d'Israël, appuyé par les États-Unis, dans une bulle occidentale et mortifère. Sur les mobilisations étudiantes à travers le monde et les dilemmes qu'elles suscitent parmi les juifs à travers le monde. Sur la question de l'antisémitisme. Sur les défis qui attendent le mouvement national palestinien.

Lorsqu'Ariel Sharon a évacué plus de 8 000 colons juifs de la bande de Gaza en 2005, son principal objectif était de consolider la colonisation israélienne de la Cisjordanie, où la population de colons juifs a immédiatement commencé à augmenter. Mais ce « désengagement » avait un autre objectif : permettre à l'armée de l'air israélienne de bombarder Gaza à volonté, ce qu'elle ne pouvait pas faire lorsque des colons israéliens y vivaient. En quelque sorte, les Palestiniens de Cisjordanie ont une chance tristement paradoxale : ils sont encerclés par des colons déterminés à leur voler leurs terres, mais la présence juive sur leur territoire leur a épargné les bombardements massifs et la dévastation auxquels Israël soumet la population de Gaza plusieurs fois par décennie.

Le gouvernement israélien désigne ces épisodes de punition collective par la formule « tondre la pelouse ». Au cours des 15 dernières années, il a lancé cinq offensives dans la bande de Gaza. Les quatre premières ont été brutales et cruelles, comme le sont toujours les contre-insurrections coloniales, tuant des milliers de civils en représailles aux tirs de roquettes et aux prises d'otages du Hamas. Mais la dernière en date, l'opération « Glaive de fer », lancée le 7 octobre en réponse au raid meurtrier du Hamas dans le sud d'Israël, diffère des précédentes non seulement en degré, mais aussi en nature. Au cours des huit derniers mois, Israël a tué plus de 36 000 Palestiniens. Un nombre incalculable d'entre eux gisent encore sous les décombres et d'autres mourront de faim et de maladie. Quatre-vingt mille Palestiniens ont été blessés, dont beaucoup sont mutilés à vie. Les enfants désormais orphelins de leurs parents, voire privés de toute leur famille, constituent un nouveau sous-groupe de la population de Gaza.

Israël a détruit les infrastructures résidentielles de Gaza, ses hôpitaux et toutes ses universités. La plupart de ses 2,3 millions d'habitants ont été déplacés, certains à plusieurs reprises ; beaucoup ont fui vers des zones « sûres » pour y être de nouveau bombardés. Personne n'a été épargné : on compte un nombre record de travailleurs humanitaires, de journalistes et de médecins parmi les victimes. Alors que la famine gagne du terrain, Israël ne cesse de créer des obstacles à l'acheminement et à la distribution de nourriture, tout en continuant à proclamer que son armée est « la plus morale » du monde. Les images de Gaza — largement disponibles sur TikTok, que les partisans d'Israël aux États-Unis ont tenté d'interdire, et sur Al-Jazira, dont le bureau de Jérusalem a été fermé par le gouvernement israélien — nous racontent une tout autre histoire, celle de Palestiniens affamés, assassinés devant des camions d'aide alimentaire dans l'avenue Al-Rashid en février, de familles réfugiées dans des tentes à Rafah, incinérées lors de frappes aériennes israéliennes, de femmes et d'enfants qui subsistent avec 245 calories par jour. C'est là ce que le premier ministre Benyamin Nétanyahou décrit comme « la victoire de la civilisation judéo-chrétienne sur la barbarie ».

L'opération militaire à Gaza a modifié la forme et peut-être même le sens de la lutte pour la Palestine. Il apparaît désormais absurde, voire insultant de parler de « conflit » entre deux peuples, après que l'un d'eux a massacré l'autre dans des proportions aussi stupéfiantes. L'ampleur des destructions se reflète dans la terminologie employée : « domicide » pour la destruction du parc immobilier ; « scholasticide » pour celle du système éducatif, y compris de ses enseignants (95 professeurs d'université ont été tués) ; « écocide » pour la dévastation des terres agricoles et des milieux naturels de Gaza. Sara Roy, éminente spécialiste de Gaza et fille de survivants de la Shoah, décrit ce processus comme un « éconocide », à savoir « la destruction en bloc d'une économie et de ses éléments constitutifs », « prolongement logique », écrit-elle, du « dé-développement » délibéré de l'économie de Gaza par Israël depuis 1967.

Et si on parlait de génocide ?

Si l'on reprend toutefois la définition d'une convention des Nations unies datant de 1948, il existe un terme plus ancien pour désigner les « actes commis dans l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Ce terme est celui de génocide, et parmi les juristes internationaux et les experts en droits humains, il y a un consensus croissant sur le fait qu'Israël a commis un génocide — ou au moins des actes de génocide — à Gaza. Ce n'est pas seulement l'avis d'une série d'organismes internationaux, mais aussi d'experts qui ont généralement fait preuve de retenue, voire de la plus grande prudence, lorsque la responsabilité d'Israël est engagée, notamment Aryeh Neier, l'un des fondateurs de Human Rights Watch.

L'accusation de génocide n'est pas nouvelle dans la bouche des Palestiniens. Je me souviens de l'avoir entendue à Beyrouth en 2002, lors de l'assaut israélien contre le camp de réfugiés de Jénine, et de m'être fait la réflexion suivante : « Non, c'est juste un siège brutal et impitoyable. » Cet usage du mot « génocide » me semblait alors typique de l'inflation rhétorique qui caractérise le débat politique au Proche-Orient, un symptôme de la sordide concurrence des victimes entre Israéliens et Palestiniens. Pour leur plus grande infortune, les Palestiniens partaient avec un handicap de départ en raison de l'histoire de leurs oppresseurs : la destruction des juifs d'Europe conférait au jeune État israélien un capital moral qui le légitimait auprès des puissances occidentales. La revendication palestinienne de la notion de génocide semblait être une tentative de redresser la balance émotionnelle, ce que des mots tels qu'« occupation », voire « apartheid » ne suffiraient jamais à faire.

Mais cette fois, les choses sont différentes. Pas seulement en raison du massacre délibéré de milliers de femmes et d'enfants, mais aussi parce que l'ampleur de la dévastation a rendu la vie impossible aux survivants des bombardements israéliens. La guerre a certes été provoquée par l'attaque sans précédent du Hamas, mais le désir d'infliger des souffrances à Gaza, et pas seulement au Hamas, ne date pas du 7 octobre. Voici ce qu'en disait Gilad Sharon, le fils d'Ariel Sharon, en 2012 :

Nous devons raser des quartiers entiers de Gaza. Raser toute la bande de Gaza. Les Américains ne se sont pas arrêtés à Hiroshima — les Japonais ne se rendaient pas assez vite, alors ils ont aussi frappé Nagasaki. Il ne doit plus rien rester à Gaza, plus d'électricité, plus d'essence, plus aucun véhicule en circulation.

Des propos qui sonnent aujourd'hui comme une prophétie.

La violence exterministe est presque toujours précédée par d'autres formes de persécution qui visent à rendre la vie impossible aux victimes : pillage, refus du droit de vote, ghettoïsation, nettoyage ethnique et déshumanisation raciste. Or, tous ces aspects sont caractéristiques des relations d'Israël avec le peuple palestinien depuis la création même de l'État israélien. Ce qui fait basculer la persécution dans le massacre de masse, c'est généralement la guerre, en particulier lorsque celle-ci est définie comme une bataille existentielle pour la survie. Nous avons vu que c'est bien le cas à Gaza, comme en témoignent les déclarations des dirigeants israéliens (Yoav Gallant, ministre de la défense : « Nous combattons des animaux humains et nous agissons en conséquence » ; Isaac Herzog, président : « C'est toute une nation qui est responsable. »). Loin de dissimuler leurs intentions, ces derniers en ont fourni une description fort précise. Il en va de même avec les selfies jubilatoires pris par les soldats israéliens au milieu des ruines : on voit bien que pour certains d'entre eux au moins, la destruction de Gaza est une source de plaisir.

« La vie nue », une existence menacée

Si les méthodes d'Israël ressemblent davantage à celles des Français en Algérie ou du régime de Bachar Al-Assad en Syrie qu'à celles des nazis à Treblinka ou des génocidaires hutus au Rwanda, cela ne veut pas dire qu'elles ne constituent pas un génocide. Pas plus que le fait qu'Israël n'ait annihilé « qu'une partie » de la population de Gaza. Car quel est le sort des survivants ? La « vie nue », pour reprendre le concept du philosophe italien Giorgio Agamben : une existence menacée par la faim et le dénuement, à la merci de la prochaine frappe aérienne (ou d'un « accident tragique », selon la description que Benyamin Nétanyahou faisait de la mort de 45 civils calcinés par les frappes israéliennes à Rafah). Pour les partisans d'Israël, tout cela n'atteint pas les dimensions de la Shoah. Mais se convaincre que la meilleure façon d'honorer la mémoire des morts d'Auschwitz est de tolérer le massacre des Palestiniens afin que les juifs israéliens puissent se sentir à nouveau en sécurité n'est-il pas l'une des plus grandes perversions morales de notre époque ?

En Israël, cette croyance s'apparente à un article de foi. Nétanyahou est peut-être méprisé par la moitié de la population, mais sa guerre contre Gaza ne l'est pas et, selon des sondages récents, une majorité substantielle d'Israéliens pensent que sa riposte est appropriée, voire qu'elle n'est pas allée assez loin. Incapables de porter leur regard au-delà des atrocités du 7 octobre, ou refusant même d'y voir plus loin, la plupart des juifs d'Israël considèrent comme pleinement justifiée la poursuite de la guerre jusqu'à la destruction du Hamas, même — ou surtout — si cela signifie la destruction totale de Gaza. Pour eux, le comportement d'Israël — l'étouffement de Gaza, la colonisation de la Cisjordanie, les pratiques d'apartheid, les constantes provocations autour de la mosquée d'Al-Aqsa, le refus persistant de l'autodétermination palestinienne — n'a aucun lien avec la fureur qui s'est exprimée le 7 octobre. Non, insistent-ils, les juifs sont une fois de plus la cible de l'antisémitisme, les victimes d'« Amalek », la nation ennemie des Hébreux aux temps bibliques. Le fait que les Israéliens ne puissent pas voir, ou qu'ils refusent de voir, où est leur part de responsabilité dans le chemin qui mène au 7 octobre témoigne des terreurs ancestrales qui les hantent, ravivées par les massacres. Mais cela révèle aussi à quel point ils habitent ce que Jean Daniel appelait « la prison juive ».

L'ambition initiale du sionisme était de transformer les juifs en acteurs historiques : souverains, légitimes, arborant fièrement leur pouvoir et sujets de leurs propres actions. Mais la tendance des juifs israéliens à se considérer comme d'éternelles victimes, legs de la diaspora, s'est avérée plus forte que l'idéologie sioniste, et les dirigeants d'Israël ont fait de ce réflexe conditionné une puissante armure protectrice et une source de cohésion. Rien de surprenant, donc, à ce que les Israéliens aient interprété le 7 octobre comme un prolongement de la Shoah, ou à ce que leurs dirigeants aient encouragé cette interprétation : tous adhèrent à une lecture théologique de l'histoire fondée sur la répétition mythique. Dans ce schéma, toute violence à l'encontre des juifs, quel que soit le contexte, s'inscrit dans un continuum éternel de persécution ; il devient dès lors impossible de faire la distinction entre la violence à l'encontre des juifs en tant que juifs, et la violence à l'encontre des juifs en rapport avec les pratiques de l'État israélien (ironiquement, cette vision de l'histoire minimise l'exceptionnalité du massacre industrialisé de la Shoah en en faisant simplement un vaste pogrom). En pratique, cela signifie que quiconque critique Israël pour sa politique d'avant le 7 octobre, ou pour le massacre de Gaza, peut être qualifié d'antisémite, d'ami du Hamas, de l'Iran et du Hezbollah : Amalek, encore une fois.

L'expulsion, une condition de la sécurité ?

Mais cela veut dire aussi que, sur un champ de bataille où un nombre croissant de combattants en uniforme sont des colons extrémistes, presque tout est justifié. Il n'est pas rare d'entendre des juifs israéliens défendre le meurtre d'enfants palestiniens sous prétexte que ceux-ci deviendront immanquablement un jour des terroristes (un raisonnement tout à fait similaire à celui de certains Palestiniens qui expliquent que tuer un enfant juif israélien, c'est éliminer un futur soldat de l'armée israélienne). Reste à savoir combien d'enfants palestiniens doivent mourir avant que les Israéliens ne se sentent en sécurité — ou bien si les juifs israéliens considèrent l'expulsion de la population arabe comme une condition nécessaire à leur sécurité.

L'idée sioniste du « transfert » — version euphémisée de cette expulsion — est plus ancienne qu'Israël. Elle était chère à la fois à David Ben Gourion et à son rival Vladimir Jabotinsky, le sioniste « révisionniste » qui était le mentor du père de Nétanyahou, et elle a directement alimenté les nettoyages ethniques de la guerre d'indépendance. Mais jusqu'aux années 1980, lorsque les « nouveaux historiens israéliens » ont commencé à déconstruire les mythes de 1948, Israël a vigoureusement nié avoir commis de tels actes : les Palestiniens étaient simplement partis, il avaient « fui », incités à le faire par les armées d'invasion arabes. Lorsque leur expulsion violente et la destruction de leurs villages étaient évoquées, comme dans le roman Kirbet Khizeh de Smilansky Yizhar (1949), ou le récit Face aux forêts d'Avraham B. Yehoshua (1963), c'était avec une certaine angoisse coupable, et comme pour se justifier. Mais, comme le souligne le journaliste français Sylvain Cypel, membre du comité de rédaction d'Orient XXI, dans son livre L'État d'Israël contre les Juifs (La Découverte, Paris, 2024), la honte secrète qui sous-tendait ce déni s'est aujourd'hui évaporée. La Nakba, ce que les Palestiniens décrivent comme la « catastrophe » de 1948, est désormais défendue effrontément en Israël comme une nécessité, et considérée comme un projet inachevé, voire un acte héroïque. Le ministre des finances Bezalel Smotrich et le ministre de la sécurité nationale Itamar Ben-Gvir sont tous deux des défenseurs inconditionnels du transfert. Ce à quoi nous assistons à Gaza est bien plus que le chapitre le plus meurtrier de l'histoire israélo-palestinienne : c'est l'aboutissement des expulsions de 1948 et la transformation d'Israël, un État qui servit jadis de refuge aux survivants des camps de la mort, en nation coupable de génocide.

Un État nationaliste réactionnaire

« Il y a des décennies où il ne se passe rien, écrit Lénine, et des semaines pendant lesquelles s'écoulent des décennies. » Les huit derniers mois ont vu une accélération extraordinaire de la longue guerre d'Israël contre les Palestiniens. L'histoire du sionisme aurait-elle pu suivre un autre cours ? Nétanyahou est un homme vain à l'imagination limitée, motivé en grande partie par son appétit de pouvoir et son désir d'éviter une condamnation pour fraude et corruption (son procès avance par intermittence depuis le début de l'année 2020). Mais il est aussi le premier ministre israélien ayant servi le plus longtemps, et son idéologie expansionniste et raciste fait aujourd'hui partie du sens commun national en Israël. N'ayant jamais cessé d'être une ethnocratie fondée sur le privilège de sa population juive, Israël est devenu sous son égide un État nationaliste réactionnaire, un pays qui appartient désormais officiellement et exclusivement à ses citoyens juifs. Ou encore, pour reprendre les termes de la loi sur l'État-nation de 2018, qui consacre la suprématie juive : « Le droit d'exercer l'autodétermination nationale dans l'État d'Israël appartient exclusivement au peuple juif ». Rien d'étonnant, dès lors, à ce que les Palestiniens et leurs partisans proclament que « la Palestine sera libre du fleuve à la mer ». Ce que nombre de sionistes interprètent comme un appel au nettoyage ethnique ou au génocide est, pour la plupart des Palestiniens, un appel à la fin de la suprématie juive sur la totalité du territoire de la Palestine historique — à la fin d'une situation de totale absence de liberté.

Rien d'étonnant, non plus, à ce que pour les étudiants progressistes aux États-Unis, le mot « sioniste » ne serve plus qu'à désigner ceux qui s'opposent à l'égalité des droits et à la liberté pour les Palestiniens — ou même à ceux qui, tout en prétendant approuver l'idée d'un État palestinien, continuent à estimer que, du fait de la persécution de leurs ancêtres en Europe, les aspirations des juifs israéliens doivent prévaloir sur celle des autochtones arabes. Mais, comme le rappelle Shlomo Sand dans son livre Deux peuples pour un État ? (Seuil, Paris, 2024), il existait un autre sionisme dissident, un « sionisme culturel » qui prônait la création d'un État binational fondé sur la coopération entre juifs et Arabes, et qui comptait parmi ses membres Ahad Ha'am, Judah Magnes, Martin Buber et Hannah Arendt. En 1907, le sioniste culturel Yitzhak Epstein reprochait ainsi au mouvement sioniste d'avoir « oubli[é] une chose : tout un peuple existe dans notre séduisant pays ; il y est ancré depuis des centaines d'années, et n'a jamais eu l'intention d'en partir. » Epstein et ses alliés, qui fondèrent en 1925 Brit Shalom, l'Alliance pour la paix, imaginaient Sion comme un foyer de renaissance culturelle et spirituelle. Ils voulaient alerter l'opinion sur le fait que toute tentative de création d'un État exclusivement juif transformerait le sionisme en un mouvement colonial classique et entraînerait une guerre permanente avec les Arabes palestiniens. Après les émeutes arabes de 1929, le secrétaire de Brit Shalom, Hans Kohn, dénonça le mouvement sioniste officiel pour avoir « adopt[é] la posture des innocents agressés » et évité « le moindre débat avec le peuple vivant dans ce pays » : « Nous nous sommes exclusivement reposés sur la force de la puissance britannique. Nous nous sommes fixé des objectifs qui allaient nécessairement dégénérer en conflit. »

Citoyens de l'Occident blanc

Mais cette évolution ne devait rien au hasard : le conflit avec les Arabes était essentiel pour le courant sioniste dominant. Les partisans du « sionisme musclé », comme l'explique l'historien Amnon Raz-Krakotzkin, estimaient que la création d'un État juif en Palestine permettrait aux juifs non seulement de mettre en œuvre la « négation de l'exil », mais aussi, paradoxalement, de se réinventer en tant que citoyens de l'Occident blanc — « rempart de l'Europe contre l'Asie », pour reprendre la formule de Theodor Herzl. La vision de Brit Shalom, à savoir un horizon de réconciliation et de coopération avec la population autochtone, était impensable pour la plupart des sionistes, qui considéraient les Arabes de Palestine comme des occupants illégitimes de la terre sacrée des Hébreux. À quoi David Ben Gourion ajoutait que « nous ne voulons pas que les Israéliens se transforment en Arabes. Il est de notre devoir de lutter contre la mentalité levantine qui détruit les individus et les sociétés ». En 1933, Brit Shalom disparut ; un an plus tard, Kohn quitta la Palestine en désespoir de cause, convaincu que le mouvement sioniste était lancé sur une trajectoire de collision avec les Palestiniens et tout l'environnement régional.

Le mouvement de Ben Gourion était hostile à ceux qui, comme Kohn et Arendt, sympathisaient avec l'idée d'un refuge culturel juif en Palestine, mais rejetaient la vision maximaliste, excluante et purement territoriale de l'État associée à la création d'Israël en 1948. Les critiques juifs d'Israël, qui avaient leurs racines dans le sionisme culturel de Magnes et Buber, ou bien parfois dans l'idéologie antisioniste du Bund, furent vilipendés comme des hérétiques et des traîtres. Dans Our Palestine Question : Israel and American Jewish Dissent, 1947-1978,1 Geoffrey Levin montre comment les critiques juifs étatsuniens d'Israël furent chassés des institutions juives dans les décennies qui ont suivi la formation de l'État. Au lendemain de la guerre de 1948, la presse juive des États-Unis avait amplement couvert, le plus souvent avec sympathie, le sort des réfugiés palestiniens : Israël n'avait pas encore déclaré qu'il n'en réadmettrait pas un seul sur son territoire. « La question des réfugiés arabes est une question morale qui va au-delà de la diplomatie, écrivait en 1950 William Zukerman, rédacteur en chef de la Jewish Newsletter. Le pays que l'on appelle aujourd'hui Israël n'appartient pas moins aux réfugiés arabes qu'à n'importe quel Israélien. Ils ont vécu sur cette terre et y ont travaillé […] depuis mille deux cents ans. […] Le fait qu'ils aient fui dans la panique n'est pas une excuse pour les priver de leurs demeures. » Sous la pression des autorités israéliennes, Zukerman perdit son emploi de correspondant à New York pour le Jewish Chronicle, basé à Londres. Arthur Lourie, le consul général d'Israël à New York, se réjouit alors de son licenciement, y voyant « une véritable MITZVAH », un commandement biblique.

Zukerman n'était pas le seul dans son cas. En 1953, le rabbin réformateur américain Morris Lazaron récita une prière d'expiation dans le camp de réfugiés de Chatila à Beyrouth : « Nous avons péché », déclarait-il, et d'appeler au rapatriement immédiat de cent mille réfugiés. Pour Lazaron, en tant que membres de la « tribu des pieds nomades », les juifs devaient se tenir aux côtés des réfugiés de Palestine. Le principal expert étatsunien des réfugiés palestiniens, Don Peretz, travaillait pour l'American Jewish Committee (AJC). Après la guerre de 1948, il avait collaboré avec un groupe de Quakers qui distribuait de la nourriture et des vêtements aux Palestiniens déplacés vivant sous régime militaire en Israël. Horrifié de découvrir « une attitude envers les Arabes qui ressemble à celle des racistes américains », Peretz rédigea alors une brochure sur les réfugiés pour l'AJC. Esther Herlitz, consul d'Israël à New York, recommanda à l'ambassade « de penser à lui préparer une tombe » sur le campus de l'établissement juif de Pennsylvanie où il enseignait. Peretz n'était pas un radical : il voulait simplement créer ce qu'il appelait « une plate-forme à partir de laquelle formuler non seulement des éloges envers Israël, mais aussi exprimer un souci critique à l'égard de nombreux problèmes auxquels le nouvel État est confronté », et en particulier le « problème des réfugiés arabes, la condition de la minorité arabe d'Israël ». En lieu de quoi, il se heurtait à un « environnement émotionnel » qui rendait « la formation d'une atmosphère propice au libre débat aussi difficile que l'est aujourd'hui toute discussion sur les relations interraciales dans le Sud [des États-Unis]  ».

Une dangereuse équation

Parmi les épisodes les plus éclairants relatés dans le livre de Levin figure la campagne visant à salir la réputation de Fayez Sayegh, principal porte-parole du peuple palestinien aux États-Unis dans les années 1950 et au début des années 1960. Originaire de Tibériade, « Sayegh comprenait parfaitement que tout flirt avec les antisémites ne pouvait que ternir la cause arabe », écrit Levin, et prenait donc bien soin de rester à l'écart des néonazis et autres activistes judéophobes qui se présentaient à sa porte. Il s'associa à un rabbin antisioniste, Elmer Berger, du Conseil américain pour le judaïsme, qui s'était déjà imposé comme critique du sionisme dans un livre publié en 1951, A Partisan History of Judaism. Berger y accusait le mouvement d'avoir adopté « la logique hitlérienne de séparatisme » et d'avoir trahi le message universaliste du judaïsme. Décrit par un militant pro-israélien comme « l'un des polémistes les plus compétents que le judaïsme américain ait jamais eu à affronter », Sayegh était considéré comme particulièrement dangereux parce qu'il ne pouvait pas facilement être dépeint comme un antisémite. Dans leurs efforts pour combattre cet allié arabe d'un rabbin éminent, quoique controversé, et qui n'avait jamais succombé à la rhétorique judéophobe, les activistes sionistes furent contraints d'inventer une nouvelle accusation : l'antisionisme était lui-même une forme d'antisémitisme. L'Anti-Defamation League2 allait développer cet argument dans un livre publié en 1974, mais, comme le montre Levin, il était déjà en circulation vingt ans plus tôt.

Sayegh finit par s'installer à Beyrouth, où il rejoignit les rangs de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP). Dans le sillage de la guerre de juin 1967, la communauté juive étatsunienne subit ce que Norman Podhoretz a appelé une « sionisation complète ». Comme l'affirme Joshua Leifer dans son nouveau livre, Tablets Shattered,3 l'establishment juif est devenu de plus en plus « particulariste, et sa rhétorique s'est faite toujours plus agressive dans sa défense de l'intérêt étroit des juifs ». Ledit establishment continue d'exercer une influence indéniable sur les cercles du pouvoir et les institutions universitaires aux États-Unis : en témoigne par exemple l'éviction de l'afro-américaine Claudine Gay, présidente de Harvard, orchestrée par le milliardaire sioniste Bill Ackman4. Comme l'écrit Leifer, l'adhésion inconditionnelle au sionisme a « engendré une myopie morale » au sujet de l'oppression des Palestiniens par Israël. Au refus de certains secteurs d'extrême gauche de reconnaître que le Hamas a commis des atrocités le 7 octobre répond en miroir le négationnisme des juifs étatsuniens qui affirment qu'il n'y a aucune pénurie de nourriture à Gaza et que la famine dont sont censés souffrir les Palestiniens n'est qu'une forme de théâtre politique.

Cette myopie morale a toujours été combattue par une minorité de juifs aux États-Unis. Il y a eu des vagues successives de résistance, provoquées par des épisodes antérieurs de brutalité israélienne : la guerre du Liban, la première Intifada, la deuxième Intifada. Mais la vague la plus importante est sans doute le mouvement de protestation actuel organisé par une génération de jeunes juifs pour lesquels l'identification avec un État ouvertement autoritaire et raciste dirigé par un proche allié de Donald Trump est impossible à digérer. Comme l'écrivait Peter Beinart5 en 2010, l'establishment juif a demandé aux juifs étatsuniens de « laisser leur libéralisme à la porte du sionisme », et a fini par réaliser que « de nombreux jeunes juifs avaient fait le contraire » et abandonné le sionisme pour être fidèle à leur libéralisme.

Le dilemme décrit par M. Beinart est ancien. En 1967, le célèbre journaliste progressiste I.F. Stone le décrivait comme suit :

Israël engendre une sorte de schizophrénie morale dans la communauté juive internationale. Hors d'Israël, le bien-être de la communauté juive dépend de la préservation de sociétés laïques, non raciales et pluralistes. Mais dans l'État juif, elle se retrouve à défendre une société dans laquelle les mariages mixtes ne peuvent être légalisés, les non-juifs ont un statut inférieur à celui des juifs, et dont l'idéal national a un contenu racial et excluant. Partout ailleurs, pour assurer leur sécurité et leur existence même, les juifs doivent lutter contre les mêmes principes et les mêmes pratiques qu'ils sont amenés à défendre en Israël.

Un nationalisme diasporique juif

Pour beaucoup de jeunes juifs étatsuniens progressistes, cette contradiction s'est révélée intolérable, d'où le nombre étonnamment élevé d'étudiants juifs parmi les protestataires des campus.

Ces jeunes essayent également de développer ce que Leifer appelle « de nouvelles expressions de l'identité et de la communauté juives [...] sans aucun lien avec le militarisme israélien ». Certains, comme Leifer, expriment une affinité pour le judaïsme traditionnel, voire pour sa version orthodoxe, du fait de sa distance par rapport au libéralisme laxiste du judaïsme étatsunien, même lorsque les juifs libéraux déplorent les violations des droits humains commises par Israël. Les plus radicaux d'entre eux embrassent une sorte de « nationalisme diasporique soft », reniant tout lien avec Israël, proclamant leur soutien au mouvement Boycott désinvestissement sanctions (BDS) et adoptant les symboles de la lutte palestinienne. Leifer est troublé par le fait que certains juifs se sont refusés à critiquer les attentats du 7 octobre. Il les accuse d'être « insensibles à la vie d'autres juifs simplement parce que leurs ancêtres se sont réfugiés dans le jeune État juif en armes au lieu d'émigrer aux États-Unis ».

Cette réaction apathique aux événements du 7 octobre — que des critiques comme Leifer trouvent si perturbante, en particulier lorsqu'elle est le fait de juifs de gauche — ne reflète peut-être pas tant une insensibilité foncière qu'un acte conscient de désaffiliation, nourri par la honte et par le refus de la complicité avec un État qui exige la loyauté des juifs du monde entier — ainsi qu'une répudiation de la prétention sioniste de voir dans les juifs un peuple unique et unifié doté d'un destin commun. Le livre de Leifer est une critique de la prison juive, mais rédigée depuis l'intérieur : « renoncer » à Israël, insiste-t-il, est impossible parce que l'État israélien accueillera bientôt la majorité des juifs du monde, ce qui constitue selon lui « une révolution des conditions fondamentales de l'existence juive ». Ceux qui privilégient leur appartenance à une communauté laïque plus large cherchent à se libérer complètement de la prison, au risque d'être excommuniés en tant que « non-juifs ». Pour ces auteurs et ces activistes, dont beaucoup sont rassemblés autour de la revue Jewish Currents et de l'organisation militante Jewish Voice for Peace, la fidélité aux principes du judaïsme éthique exige qu'ils adoptent ce que Krakotzkin appelle « la perspective des expulsés ». Or, depuis 1948, ces derniers sont les Palestiniens et non les juifs.

« Le peuple palestinien n'a pas ses Einstein, ses Chagall, ses Freud ou ses Rubinstein — du moins le monde ne les connait pas —, capables de nous protéger sous la glorieuse aura de leurs accomplissements, écrivait Edward Saïd en 1986. Nous n'avons pas de Shoah qui puisse nous faire bénéficier de la compassion de l'humanité. Nous sommes totalement “autres”, une contradiction, une faille dans la géométrie de l'exode et de la migration. » Les Palestiniens continuent à être perçus comme des « autres » dans le calcul moral de Washington et des puissances occidentales, sans le soutien desquelles Israël n'aurait pas pu mener son offensive contre Gaza. Mais ils peuvent désormais invoquer leur propre génocide, et même si cette tragédie ne leur offre pas encore de protection, elle a largement contribué à éroder le capital moral d'Israël, déjà bien entamé. Le droit des Palestiniens à la terre et à la justice, déjà bien ancré dans la conscience des peuples du Sud global, a fait une percée extraordinaire dans celle de l'Occident libéral et aussi dans celle du judaïsme étatsunien, en grande partie grâce à Saïd lui-même et à d'autres auteurs et activistes palestiniens.

Une cause associée au droit international

L'émergence d'un mouvement mondial d'opposition à la guerre d'Israël à Gaza et de défense des droits des Palestiniens est, à tout le moins, le signe qu'Israël a perdu le conflit sur le plan moral aux yeux des personnes douées de conscience. Alors que la cause palestinienne est associée au droit international, à la solidarité entre les peuples opprimés et à la préservation d'un ordre mondial fondé sur des règles équitables, l'attrait d'Israël est largement confiné aux juifs religieux, à l'extrême droite, aux nationalistes blancs et aux politiciens démocrates d'un certain âge, tels que Joe Biden — qui croit voir dans les manifestations en faveur de Gaza une « résurgence féroce » de l'antisémitisme aux États-Unis — ou Nancy Pelosi — qui y perçoit la main de Moscou. Lorsque le fondateur des Proud Boys6, Gavin McInnes, et le président républicain de la Chambre des représentants, Mike Johnson, ont visité le campus new-yorkais de Columbia, soi-disant pour défendre les étudiants juifs contre les manifestants « antisémites » (parmi lesquels on comptait en fait des juifs organisant des séders — les repas de Pessa'h, la Pâque juive — au nom de la libération de la Palestine), on aurait pu penser qu'il s'agissait d'un acte commémoratif en l'hommage des émeutiers du 6 janvier 2021 au Capitole. Prétendant être isolés dans un océan de sympathie pour la Palestine, les partisans juifs d'Israël, tout comme l'État israélien lui-même, ont de puissants alliés à Washington, au sein du gouvernement comme dans les conseils d'administration des universités.

La brutalité militarisée des réactions aux campements de solidarité de Columbia, de l'Université de Los Angeles et d'autres campus, ainsi que les ripostes furibondes des autorités britanniques, allemandes et françaises aux manifestations de Londres, Paris et Berlin, témoignent en fait de l'influence croissante du mouvement. Comme disait Régis Debray, « la révolution révolutionne la contre-révolution ». L'évacuation de ces campements par la police a rappelé que la rhétorique des safe spaces — généralement associée à l'hypersensibilité du « wokisme » — peut facilement se prêter à une récupération par la droite, ce qui est inquiétant pour tous ceux qui se soucient de la liberté d'expression et de réunion. Le projet de loi sur l'antisémitisme récemment adopté par la Chambre des représentants aux États-Unis menace de se traduire par la censure de tout discours propalestinien sur les campus américains, dans la mesure où les administrations universitaires pourraient être tenues pour responsables de ne pas appliquer la définition de l'antisémitisme de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste, qui fait l'amalgame entre antisionisme et antisémitisme.

Un « maccarthysme philosémite »

À l'instar des mesures anti-BDS adoptées par plus de trente États, la loi sur la sensibilisation à l'antisémitisme est l'expression de ce que la philosophe Susan Neiman, commentant la répression du soutien aux droits des Palestiniens en Allemagne, définit comme un « maccarthysme philosémite ». Il est en outre presque certain qu'elle entraînera une recrudescence de l'antisémitisme, puisqu'elle traite les étudiants juifs comme une minorité privilégiée dont l'insécurité ressentie exige une protection juridique spéciale. L'assentiment des politiciens démocrates et le fait que la menace de l'antisémitisme soit instrumentalisée par la droite chrétienne évangélique, qui fait par ailleurs cause commune avec le nationalisme blanc et les vrais antisémites, ne fait qu'ajouter au caractère surréaliste de ce débat aux États-Unis.

Lorsqu'un membre de la police municipale a enlevé un drapeau palestinien qui flottait sur le City College de New York et l'a remplacé par un drapeau étatsunien, le maire afro-américain de la ville Eric Adams a déclaré : « Je n'ai pas honte d'être fier d'être Américain. [...] Pas question de céder sur notre mode de vie. » Il s'agissait bien entendu d'une expression ridicule de xénophobie — et on imagine mal Adams, ou tout autre politicien étatsunien, faire une remarque similaire à propos d'activistes brandissant le drapeau ukrainien (la police de New York a filmé le nettoyage du campus de Columbia et en a fait une vidéo promotionnelle, comme s'il s'agissait d'un raid antiterroriste). Mais elle témoigne de la forme de racisme banalisé, souvent teinté de préjugés anti-arabes et islamophobes, dont les Palestiniens sont depuis longtemps l'objet. Edward Saïd fut jadis surnommé le « professeur de terrorisme », et le département d'études du Moyen-Orient de Columbia de « Birzeit sur Hudson ». Bari Weiss, ancienne éditorialiste du New York Times qui se considère comme une « guerrière de la liberté d'expression », s'était fait les dents lors de ses études à Columbia en essayant de faire licencier plusieurs membres du département susmentionné. La campagne contre les universitaires palestiniens, qui a contribué à jeter les bases intellectuelles de l'attaque contre les campements de solidarité, est fort symptomatique. Arafat se trompait lorsqu'il disait que la meilleure arme des Palestiniens était le ventre des femmes palestiniennes : leur meilleure arme est bien plutôt la documentation et la diffusion des connaissances sur ce qu'Israël a fait et continue de faire au peuple palestinien. Ce qui explique le saccage par l'armée israélienne du Centre de recherche sur la Palestine de Beyrouth lors de l'invasion du Liban en 1982 et les attaques contre les enseignants susceptibles de faire la lumière sur une histoire que certains préféreraient occulter.

« Qu'est-ce que l'antisémitisme s'il n'est pas accompagné d'oppression ? »

Y a-t-il eu des dérapages antisémites dans certains discours prononcés sur les campus étatsuniens ? Certains partisans juifs d'Israël ont-ils été malmenés, physiquement ou verbalement ? Oui, même si on ne sait rien sur l'ampleur réelle de ce harcèlement, qui reste controversée. Comme l'écrit Shaul Magid dans The Necessity of Exile : Essays from a Distance,7 la question se pose aussi de savoir si tous ces incidents méritent d'être regroupés « sous la seule étiquette de l'antisémitisme ». « Qu'est-ce que l'antisémitisme s'il n'est plus accompagné d'oppression ? », s'interroge Magid. Qu'est-ce qui constitue de l'antisémitisme lorsque ce sont en fait des juifs qui sont les oppresseurs ? »

Beaucoup d'attention a été portée à la vulnérabilité accrue des juifs, mais la vulnérabilité des étudiants palestiniens, arabes et musulmans n'a guère fait l'objet de discussions, et encore moins d'une commission universitaire ou d'un projet de loi censé y remédier. Contrairement aux juifs, les étudiants palestiniens, arabes et musulmans doivent sans cesse prouver leur droit de fréquenter les campus. Les Palestiniens, surtout s'ils participent à des manifestations, risquent constamment d'être considérés comme des « intrus », des infiltrés venus d'un pays étranger. En novembre 2023, trois étudiants palestiniens qui rendaient visite à des membres de leur famille dans le Vermont se sont fait tirer dessus par un fanatique raciste ; l'un d'entre eux restera paralysé à vie. Joe Biden n'a pas pris la peine de réagir à cette agression ou à d'autres attaques contre les musulmans ni de déclarer que « se taire, c'est être complice », comme il l'avait fait à propos de l'antisémitisme.

C'est de fait le refus du silence, le refus de la complicité, qui a poussé les étudiants de toutes origines dans la rue, mettant ainsi leur avenir beaucoup plus en péril que lors des manifestations de 2020 contre les meurtres de Noirs par la police. Pour l'élite libérale, l'opposition au racisme anti-noir est acceptable — elle est même une obligation et un signe de vertu ; celle contre les guerres d'Israël ne l'est pas. Ils ont bravé l'exposition publique de leurs données personnelles, le mépris de l'administration de leur propre université, les violences policières et, dans certains cas, l'expulsion. Plusieurs cabinets d'avocats de premier plan ont annoncé qu'ils n'embaucheraient pas d'étudiants ayant participé aux campements de solidarité.

L'establishment politique et les médias dominants n'ont pas caché leur mépris envers les étudiants, que certains libéraux ont dénigré en les traitant de « privilégiés ». En réalité, nombre d'entre eux, en particulier dans les universités publiques, venaient de milieux populaires et sans ressources. D'aucuns ont affirmé que la vraie cible de ces manifestations était l'Amérique, et pas le Proche-Orient (l'un n'empêche pas l'autre). On a également accusé les protestataires de créer une ambiance de stress et d'insécurité contre les juifs à travers leurs dénonciations ritualisées du sionisme, de faire de la démagogie, de vouloir mettre en scène leur propre 1968 imaginaire, d'ignorer les atrocités du Hamas ou même de les justifier, de propager une vision romantique de la lutte armée en appelant à « mondialiser l'intifada », d'être possédés par une ferveur manichéenne qui les rendait aveugles aux complexités d'une guerre impliquant de nombreux acteurs, et pas seulement Israël et Gaza.

Il y a, bien sûr, une part de vérité dans ces critiques. Comme jadis l'appel à « définancer la police » pendant les manifestations antiracistes, le slogan « du fleuve à la mer » peut séduire par son absolutisme, mais il est aussi porteur de dangereuses ambiguïtés qui alimentent les critiques de droite en quête de preuves que les protestataires en appellent à un « génocide » contre les juifs. Comme toujours, le mouvement a son côté théâtral, donnant à certains étudiants l'illusion de participer à un drame similaire à celui de Gaza, comme si l'évacuation expéditive d'un campement de solidarité (baptisé « zone libérée ») était comparable à la destruction violente d'un camp de réfugiés. Mais ces attaques contre les protestataires — contestant leurs « privilèges », leur hostilité supposée envers les juifs ou leur fanatisme idéologique — offrent une image complètement déformée d'un ample mouvement mobilisant à la fois des Palestiniens et des juifs, des Afro-Américains et des Hispaniques, des chrétiens et des athées.

La comparaison grotesque de Nétanyahou

Quels que soient leurs défauts, les étudiants ont attiré l'attention sur des questions qui semblent échapper à leurs détracteurs : l'obscénité de la guerre d'Israël contre Gaza, la complicité d'un gouvernement (le leur) qui arme l'armée israélienne et rend possible ce massacre, l'hypocrisie d'une puissance américaine qui prétend défendre les droits humains et un ordre international fondé sur des règles équitables tout en donnant carte blanche à Israël, et la nécessité urgente d'un cessez-le-feu. Ils ne se sont pas laissé intimider par la comparaison grotesque faite par Nétanyahou entre leur mouvement et les mobilisations antijuives des années 1930 dans les universités allemandes (où personne n'organisait de séders). Si Donald Trump gagne, on les en rendra responsables, tout comme on le reprochera aux électeurs arabes et musulmans qui ne peuvent se résoudre à voter pour un président ayant armé Nétanyahou, mais ils ont le mérite d'avoir fait croître le soutien en faveur d'un cessez-le-feu et d'avoir contribué à modifier le discours sur la Palestine.

La destruction de Gaza sera aussi formatrice pour eux que les luttes contre la guerre du Vietnam, l'apartheid en Afrique du Sud et la guerre en Irak l'ont été pour les générations précédentes. Lorsqu'ils penseront à un enfant assassiné par un État génocidaire, ce ne sera pas Anne Frank, mais Hind Rajab, la fillette de six ans tuée par des tirs de chars israéliens alors qu'elle était assise dans une voiture et implorait de l'aide, entourée des cadavres de ses proches. Lorsqu'ils scandent « Nous sommes tous des Palestiniens », ils sont animés par le même sentiment de solidarité que celui qui poussait les étudiants français de 1968 à scander « Nous sommes tous des juifs allemands » suite à l'expulsion du leader étudiant Daniel Cohn-Bendit. Il y a là un faisceau d'émotions dont aucun groupe de victimes ne peut rester à jamais le bénéficiaire privilégié, pas même les descendants des juifs d'Europe ayant péri dans les camps de la mort.

Comme l'explique l'historien Enzo Traverso, depuis les années 1970, c'est une version particulière de la mémoire la Shoah, centrée sur la souffrance juive et la fondation « miraculeuse » d'Israël, qui tient lieu de « religion civile » en Occident. Les peuples du Sud n'ont jamais sacrifié à ce culte, notamment parce qu'il est associé à une défense automatique de l'État d'Israël, qu'on décrit en Allemagne sous le nom de Staatsräson (raison d'État). Pour beaucoup de juifs imprégnés du récit sioniste de la souffrance juive et de la rédemption israélienne, et encouragés à penser que la tragédie de 1939 est à nouveau au coin de la rue, le fait que ce soit les Palestiniens, et non les Israéliens, qui soient aujourd'hui perçus par la plupart des gens comme des victimes de l'oppression et de la persécution et comme des réfugiés apatrides, est un véritable choc. Leur réaction naturelle est d'essayer de ramener la discussion à la Shoah ou aux événements du 7 octobre. On ne peut se contenter d'ignorer leurs anxiétés. Mais, comme l'écrivait James Baldwin à la fin des années 1960 « nous n'avons pas envie [...] d'entendre un juif américain nous affirmer que sa souffrance est aussi grande que celle des Noirs américains. Ce n'est pas vrai, et le ton même avec lequel cela est affirmé est la preuve que ce n'est pas vrai. »

La crise du mouvement national palestinien

Reste à savoir si ces mobilisations peuvent contribuer à mettre fin à la guerre à Gaza, à l'occupation et à la matrice de répression et de contrôle qui affecte tous les Palestiniens, y compris ceux qui sont citoyens d'Israël et constituent un cinquième de la population de ce pays. Alors que la justice de la cause palestinienne n'a jamais bénéficié d'une reconnaissance aussi ample et universelle, et que le mouvement BDS (vilipendé comme « antisémite » et « terroriste » par les défenseurs d'Israël) n'a jamais été aussi populaire, le mouvement national palestinien lui-même végète dans un désarroi presque complet. L'Autorité palestinienne n'a d'autorité que le nom, faisant pratiquement office de gendarme d'Israël, honnie et moquée par ceux qui vivent sous sa juridiction. Elle s'est avérée incapable de protéger les Palestiniens de Cisjordanie contre la vague d'attaques perpétrées par les colons et d'agressions de l'armée qui s'est soldé par la mort de 500 d'entre eux au cours des huit derniers mois et a entraîné le vol de plus de 15 000 hectares de terres. À l'intérieur d'Israël, les Palestiniens font l'objet d'une surveillance intense, risquent en permanence d'être accusés de trahison et sont à la merci des bandes criminelles qui tyrannisent de plus en plus les villes arabes.

L'avenir de Gaza est encore plus sombre, même en cas de trêve ou de cessez-le-feu durables. Le projet « Gaza 2035 », diffusé par l'équipe de Benjamin Nétanyahou, envisage d'en faire une zone de libre-échange du type de celles qui existent dans les pays du Golfe. Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, a en vue de mirifiques projets immobiliers en bord de mer et la droite israélienne est bien décidée à rétablir les colonies. Quant aux survivants de l'offensive israélienne, le politologue Nathan Brown prédit qu'ils vivront dans un « super-camp » où, comme il l'écrit dans un recueil d'essais sur la guerre en cours, « la loi et l'ordre [...] seront probablement gérés — à supposer qu'ils le soient — par des comités de camp et des gangs autoproclamés ». Et d'ajouter : « Plus qu'à un lendemain de conflit, cela risque de ressembler à un long crépuscule de ruine et de désespoir . »8

Ruine et désespoir sont bien entendu des conditions idéales pour que fleurisse le « terrorisme » qu'Israël prétend combattre. Et il serait facile pour les survivants de Gaza de succomber à cette tentation, d'autant plus qu'on ne leur a offert aucun espoir d'une vie meilleure, et encore moins d'un État ; ils doivent se contenter de sermons sur les bonnes raisons de transformer la bande en nouveau Dubaï au lieu de construire des tunnels.

Un exemple emblématique d'une lutte contre l'agression

Au cours des huit derniers mois, la Palestine est devenue pour la gauche étudiante étatsunienne et britannique ce que l'Ukraine est pour les libéraux : l'exemple emblématique d'une lutte contre l'agression à l'état pur. Mais tout comme les admirateurs de Zelensky ignorent les tendances autoritaires du nationalisme ukrainien, les partisans de la Palestine ont tendance à refuser de voir la brutalité du Hamas, non seulement envers les juifs israéliens, mais aussi à l'encontre de ses détracteurs palestiniens. Comme l'écrivait Isaac Deutscher, si « le nationalisme des exploités et des opprimés » ne peut pas être « mis sur le même plan moral et politique que le nationalisme des conquérants et des oppresseurs », il « ne doit pas pour autant échapper à toute critique ».

Dans son livre The Hundred Years' War on Palestine (2020), l'historien palestinien américain Rashid Khalidi raconte que lorsque le chercheur et militant pakistanais Eqbal Ahmad visita les bases de l'OLP dans le sud du Liban, « il en revint avec une critique qui déconcerta ceux qui l'avaient consulté à ce propos. Bien qu'en principe partisan de la lutte armée contre les régimes coloniaux tels que celui de l'Algérie [...], il se demandait si la lutte armée était la meilleure solution pour combattre contre l'adversaire spécifique de l'OLP, Israël ». Pour Ahmad, « le recours à la force ne faisait que raffermir un sentiment préexistant et omniprésent de victimisation chez les Israéliens, tout en unifiant la société israélienne, en consolidant les tendances les plus extrémistes du sionisme et en renforçant le soutien que lui apportaient divers acteurs extérieurs ». Il ne niait pas le droit des Palestiniens à s'engager dans la résistance armée, mais il pensait que celle-ci devait être pratiquée intelligemment, afin de créer des divisions parmi les juifs israéliens, car c'est avec eux qu'une solution émancipatrice basée sur la coexistence, la reconnaissance mutuelle et la justice devrait finalement un jour être négociée9.

Aujourd'hui, il est difficile d'imaginer le type d'alliance entre Palestiniens et juifs israéliens progressistes qui a pu sporadiquement émerger pendant la première Intifada. Il existe toujours des groupes qui promeuvent une action commune entre Palestiniens et Israéliens, mais ils sont de moins en moins nombreux et se heurtent à de graves difficultés. Les partisans d'un binationalisme tel que celui esquissé par des personnalités aussi diverses que Judah Magness, Edward Saïd, Tony Judt ou Azmi Bishara ont pratiquement disparu. On peut néanmoins se demander comment Eqbal Ahmad aurait perçu l'attaque spectaculaire du Hamas le 7 octobre, un raid audacieux contre des bases israéliennes qui s'est transformé en sordide massacre de civils habitant des kibboutz ou participant à une rave. L'impact à court terme de cette action est indéniable : l'opération Déluge d'Al-Aqsa a remis la question palestinienne à l'ordre du jour international, saboté la normalisation des relations entre Israël et l'Arabie Saoudite, brisé le mythe d'une occupation à bon marché et celui de l'invincibilité d'Israël. Mais ses architectes, Yahya Sinouar et Mohamed Deif, n'avaient apparemment aucun plan pour protéger la population de Gaza des conséquences de leur action. Tout comme Nétanyahou, qu'ils côtoient depuis peu sur la liste des personnes recherchées par la Cour pénale internationale, ce sont des tacticiens implacables capables de déclencher une violence apocalyptique, mais passablement dénués de vision stratégique. « Demain, tout aura changé », promettait Deif dans son communiqué du 7 octobre. Il avait raison. Mais ce changement — une fois passé l'ivresse initiale d'avoir franchi victorieusement les murs de la prison — se mesure aussi à l'étendue des ruines de Gaza.

Toujours plus sourd aux critiques

Huit mois après le 7 octobre, la Palestine reste à la merci de la fureur vengeresse d'un État israélien toujours plus attaché à son projet de colonisation et toujours plus sourd aux critiques internationales. Le peuple de Gaza est transformé en étranger sur sa propre terre ou en masse impuissante de survivants, dans l'attente de la prochaine livraison de rations alimentaires. La « start-up nation » israélienne met à profit son expertise en matière de technologie de surveillance pour conclure des accords lucratifs avec les dictatures arabes et former à la contre-insurrection les délégations de police qui viennent la visiter, mais son militarisme instinctif ne laisse place à aucune initiative innovatrice. Israël est incapable d'imaginer un avenir partagé avec ses voisins, ou même avec ses propres citoyens palestiniens, dans lequel il n'aurait plus à s'appuyer sur la force.

Le « Mur de fer » jadis prôné par Jabotinsky n'est pas simplement une stratégie de défense : c'est la zone de confort dans laquelle évolue l'État israélien. La politique de tension de Nétanyahou avec l'Iran et le Hezbollah n'est pas seulement une manœuvre de ce dernier pour rester au pouvoir, mais un prolongement typique de la politique de « défense active » de Moshe Dayan. La violence ne cessera pas tant que les États-Unis n'interrompront pas leurs livraisons d'armes et ne forceront pas la main à Israël, ce qui n'est pas près d'arriver : il est prévu que Nétanyahou s'adresse au Congrès étatsunien le 24 juillet, suite à une invitation bipartisane qui lui suggère obséquieusement de venir y partager sa « vision de la défense de la démocratie, de la lutte contre le terrorisme et de l'instauration d'une paix juste et durable dans la région ». L'appel au cessez-le-feu lancé par Joe Biden s'est heurté à un nouveau refus humiliant de la part de Nétanyahou, qui sait fort bien que la Maison-Blanche n'est pas prête à suspendre son aide militaire ni à faire respecter les soi-disant « lignes rouges » qu'elle a tracées. Mais le mouvement des campements de solidarité et la dissidence de plus en plus ouverte d'une série de personnalités démocrates progressistes, de Rashida Tlaib à Bernie Sanders, préfigurent un avenir dans lequel Washington ne pourra plus soutenir les crimes d'Israël en poursuivant son approvisionnement en armes ou en leur offrant une couverture diplomatique. Reste à savoir si, en attendant ce jour, les Palestiniens auront la force de protéger leurs terres face aux colons fanatiques et aux experts du nettoyage ethnique qui se sont emparés de l'État israélien.

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Article paru initialement dans la London Review of Books, vol. 46, n° 12, 20 juin 2024. Traduit de l'anglais par Marc Saint-Upéry.


1Geoffrey Levin, Our Palestine Question : Israel and American Jewish Dissent, 1948-1978, Yale University Press, New Haven (CT), 2023.

2NdT. L'Anti-Defamation League (ADL) est une organisation non gouvernementale étatsunienne fondée par le B'nai Brith, la plus ancienne organisation communautaire juive de l'époque moderne, et dont le but premier est de défendre les juifs contre toute forme d'antisémitisme et de discrimination. Dans la pratique, au cours des dernières décennies, elle s'est beaucoup mobilisée dans la défense inconditionnelle d'Israël au côté de l'AIPAC, l'American Israel Public Affairs Committee.

3Joshua Leifer, Tablets Shattered : The End of an American Jewish Century and the Future of Jewish Life, Dutton, New York, 2024.

4NdT. Accusée de ne pas avoir suffisamment condamné et censuré les protestations soi-disant « antisémites » contre l'offensive israélienne à Gaza sur le campus de Harvard, Claudine Gay a été obligée de démissionner de son poste en janvier 2024.

5NdT. Peter Beinart est un journaliste anciennement sioniste et faucon démocrate convaincu qui est devenu de plus en plus critique de l'état d'Israël et de la politique moyen-orientale de Washington depuis la fin des années 2000. Dans cette citation, Beinart entend « libéralisme » au sens étatsunien, qui décrit des positions plus ou moins progressistes.

6NdT. Les Proud Boys sont une organisation néofasciste et exclusivement masculine qui soutient Donald Trump, promeut notamment le suprémacisme blanc et les « valeurs de l'Occident » et a participé à l'assaut du Capitole en janvier 2021.

7Shaul Magid, The Necessity of Exile : Essays from a Distance, Ayin Press, New York, 2023.

8Jamie Stern-Weiner (dir.), Deluge : Gaza and Israel from Crisis to Cataclysm, OR Books, New York, 2024.

9Rashid Khalidi, The Hundred Years' War on Palestine : A History of Settler Colonialism and Resistance, 1917—2017, Metropolitan Books, New York, 2020

Frantz Fanon, un psychiatre militant

Par : Adam Shatz

À la fin de l'année 1957, et après un bref passage à l'hôpital de la Manouba, Frantz Fanon prend ses quartiers dans les services psychiatriques de l'hôpital Charles Nicolle dans le centre de Tunis. Le pays d'Habib Bourguiba était devenu, depuis son indépendance en mars 1956, la base arrière du Front de libération nationale (FLN) algérien. La proximité de Fanon avec cette organisation et notamment avec sa branche armée, l'Armée de libération nationale (ALN), l'amène à en soigner les soldats. Les traumatismes dont témoignent combattants et réfugiés algériens en Tunisie ne sont pas sans faire écho à l'actualité de la guerre génocidaire menée par Israël à Gaza. Orient XXI publie les bonnes feuilles de la nouvelle biographie du médecin martiniquais Frantz Fanon. Une vie en révolutions, signée Adam Shatz, en librairie le 21 mars.

Le rôle de Frantz Fanon au sein du Front de libération nationale (FLN) algérien ressemblait à celui du médecin britannique W. H. R. Rivers, qui pendant la première guerre mondiale soigna les soldats souffrant d'obusite, le stress post-traumatique typique des hommes des tranchées, comme le poète Siegfried Sassoon. Il est possible qu'après la mort d'Abane Ramdane, le psychiatre martiniquais ait pu y trouver une certaine forme de consolation. Il avait toujours considéré la médecine comme une pratique politique, et il pouvait désormais utiliser son expertise pour rétablir la santé des combattants et servir ainsi la lutte pour l'indépendance. Son travail avec les soldats de l'ALN l'amenait de plus en plus dans l'orbite de l'armée des frontières, qui n'était plus une bande de guérilleros mais une organisation très professionnelle, composée d'anciens maquisards passés en Tunisie et au Maroc et, de plus en plus, de déserteurs musulmans de l'armée française1.

Fanon finit par développer un attachement non dénué de romantisme pour ces combattants, qu'il vénérait comme des « paysans- guerriers-philosophes »2. Lors d'une visite effectuée en 1959 à la base Ben M'hidi (baptisée du nom du dirigeant assassiné Larbi Ben M'hidi), à Oujda, au Maroc, il fit la connaissance de l'énigmatique commandant de l'ALN, le colonel Houari Boumediène, l'un des plus proches alliés de Boussouf. Né Mohammed Ben Brahim Boukherouba, Boumediène (son nom de guerre) était le fils d'un pauvre cultivateur de blé à Clauzel, un village des environs de Guelma, dans l'est du pays. Il aurait étudié à Al-Azhar, l'université islamique du Caire ; il ne s'exprimait qu'en arabe, mais comprenait le français. Grand et maigre mais doté d'une présence redoutable, avec ses cheveux brun-roux et ses yeux verts, il semblait modeste, n'élevait jamais la voix et ne souriait presque jamais (« Pourquoi devrais-je sourire parce qu'un photographe prend la peine de me photographier ? » disait-il.) Il appréciait le travail de Fanon et s'était pris d'affection pour lui.

Sur la base de ces visites à l'armée des frontières, Fanon en vint à nouer une alliance avec l'état-major, à savoir la même direction extérieure du FLN qui avait éliminé Abane et mis fin à la primauté du politique sur le militaire dans le mouvement. Mais il reçut quelque chose de précieux en retour : un accès privilégié aux combattants de l'ALN qui lui ouvrait une fenêtre exceptionnelle sur l'expérience vécue et les troubles psychologiques des insurgés anticoloniaux. Les hommes qu'il avait pour charge de soigner étaient jeunes, parfois encore adolescents, et pour la plupart issus de milieux ruraux. Ils lui parlaient souvent de membres de leur famille qui avaient été tués, torturés ou violés par des soldats français. Certains exprimaient parfois des sentiments de culpabilité et de honte à propos des violences qu'ils avaient eux-mêmes commises contre des civils européens. Ils souffraient de divers symptômes psychologiques et physiques : impuissance, fatigue, dépression mélancolique, anxiété aiguë, agitation et hallucinations. Pour Fanon, on l'a vu, leurs troubles étaient dus à « l'atmosphère sanglante, impitoyable, la généralisation de pratiques inhumaines, l'impression tenace qu'ont les gens d'assister à une véritable apocalypse. »3

Frantz Fanon et son équipe dans l'hôpital Charles Nicolle à Tunis, 1958.
Wikimedia Commons

Il comptait aussi parmi ses patients des réfugiés algériens vivant dans des camps en Tunisie et au Maroc, à proximité de la frontière algérienne (ils étaient environ 300 000 dans ces deux pays, subsistant dans une extrême pauvreté). Les réfugiés, observait Fanon, vivent dans « une atmosphère d'insécurité permanente », craignant « les fréquentes invasions des troupes françaises appliquant “le droit de suite et de poursuite” ». Incontinence, insomnie et tendances sadiques étaient fréquentes chez les enfants. Quant aux femmes, elles étaient souvent sujettes à des psychoses puerpérales (troubles mentaux consécutifs à l'accouchement) pouvant aller de « grosses dépressions immobiles avec tentatives multiples de suicide » à « une agressivité délirante contre les Français qui veulent tuer l'enfant à naître ou nouvellement né ». Le traitement de ces maux s'avérait extrêmement difficile : « La situation des malades guéries entretient et nourrit ces nœuds pathologiques. »

Ce travail avec les combattants et les réfugiés ramenait Fanon aux écrits du psychanalyste hongrois Sándor Ferenczi sur les traumatismes de guerre. « Il n'est pas besoin d'être blessé par balle pour souffrir dans son corps comme dans son cerveau de l'existence de la guerre », observait-il. Certains des traumatismes psychologiques les plus graves qu'il diagnostiquait concernaient des combattants qui n'avaient jamais été blessés. L'un de ses patients était un membre du FLN souffrant d'impuissance et de dépression parce que sa femme avait été violée par des soldats qui étaient venus perquisitionner chez lui. D'abord furieux de ce qu'il percevait avant tout comme une atteinte à son honneur, il avait fini par comprendre que son épouse avait été ainsi outragée pour avoir refusé de révéler où lui-même se trouvait et fut saisi par la honte de ne pas l'avoir protégée. Bien qu'il ait décidé de la reprendre après la guerre, il n'en ressentait pas moins un profond malaise, « comme si tout ce qui venait de ma femme était pourri ».

Un autre soldat algérien âgé de 19 ans et dont la mère venait de mourir racontait à Fanon que ses rêves étaient hantés par une femme « obsédante, persécutrice même », une épouse de colon qu'il connaissait « très bien » parce qu'il l'avait tuée de ses propres mains. Il avait tenté de se suicider à deux reprises, entendait des voix et parlait « de son sang répandu, de ses artères qui se vident ». Fanon crut d'abord qu'il s'agissait d'un « complexe de culpabilité inconscient après la mort de la mère », à l'instar de ce que raconte Freud dans son essai de 1917 sur le deuil, Deuil et Mélancolie. Mais la culpabilité du soldat était réelle. Quelques mois après avoir rejoint le FLN, il avait appris qu'un soldat français avait abattu sa mère et que deux de ses sœurs avaient été emmenées à la caserne, où elles seraient sans doute torturées, peut-être même violées. Peu de temps après, il participait à un raid dans une grande ferme dont le gérant, « actif colonialiste », avait assassiné deux civils algériens. L'homme était absent. « Je sais que vous venez pour mon mari », lui avait dit sa femme en suppliant les Algériens de ne pas la tuer. Mais pendant qu'elle parlait, le soldat ne cessait de penser à sa propre mère et, avant même de réaliser ce qu'il faisait, il l'avait poignardée à mort. « Ensuite, cette femme est venue chaque soir me réclamer mon sang, poursuivait l'homme. Et le sang de ma mère où est-il ? » Dans ses notes, Fanon écrit que chaque fois que l'homme « pense à sa mère, en double ahurissant surgit cette femme éventrée. Aussi peu scientifique que cela puisse sembler, nous pensons que seul le temps pourra apporter quelque amélioration dans la personnalité disloquée du jeune homme ».

Ces études de cas seront rapportées dans l'un des écrits les plus puissants de Fanon, « Guerre coloniale et troubles mentaux », qui constitue le dernier chapitre des Damnés de la terre. Par leur sensibilité aux détails concrets et à l'ambiguïté psychologique, par leurs portraits d'hommes et de femmes dans des temps obscurs, ils nous laissent entrevoir quel excellent auteur de fiction il aurait pu devenir. Ce sont les récits d'un médecin de campagne à la Tchekhov, mais avec aussi quelque chose de la brutale incertitude des récits de guerre d'Isaac Babel dans Cavalerie rouge. Nous ne savons pas si ces malades seront jamais guéris un jour, et encore moins libérés, lorsque la liberté de l'Algérie sera instaurée, mais nous avons de bonnes raisons d'en douter.

Après la guerre, la mémoire sauvage des violences, des viols et des tortures – de la barbarie subie et infligée – fournira aux romanciers algériens leur matière première, alors même que les dirigeants algériens tenteront d'oublier cette histoire honteuse en la purgeant de la mythologie officielle de la révolution : ne devait rester que la légende d'un peuple vertueux uni contre l'occupant. Fanon fut l'un des premiers à briser les tabous et à mettre en lumière ce qu'il appelait l'« héritage humain de la France en Algérie ». Malgré toutes ses proclamations utopiques sur l'avenir d'une nation algérienne décolonisée – ou ses affirmations sur les effets désintoxiquants de la violence anticoloniale –, il n'escomptait guère que les dommages psychologiques de la guerre soient faciles à réparer. « Nos actes ne cessent jamais de nous poursuivre, écrivait-il. Leur arrangement, leur mise en ordre, leur motivation peuvent parfaitement a posteriori se trouver profondément modifiés. Ce n'est pas l'un des moindres pièges que nous tend l'Histoire et ses multiples déterminations. Mais pouvons-nous échapper au vertige ? Qui oserait prétendre que le vertige ne hante pas toute existence ? »

En tant que porte-parole du FLN, Fanon se faisait un devoir de présenter une image héroïque de la révolution algérienne. Mais, en tant que médecin, il pansait les blessures psychiques des soldats algériens, témoignant de l'horreur que les légendes nationalistes veulent nous faire oublier. Faire les deux choses à la fois était un véritable numéro de funambule.

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Adam Shatz
Frantz Fanon. Une vie en révolutions
Paris, La Découverte, 21 mars 2024
512 pages
28 euros


1Pendant la guerre d'indépendance, les Algériens ont été plus nombreux à combattre dans les rangs de la France, que ce soit directement dans les troupes régulières françaises ou dans des unités auxiliaires appelées harka, qu'aux côtés de l'ALN.

2Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie, Gallimard, coll. Folio, 2009, p.490.

3Les citations de ce paragraphe et des cinq suivants sont tirées de Frantz Fanon, « Guerre coloniale et troubles mentaux », Les Damnés de la terre, pp.623-672. L'analyse de Fanon concernant les traumatismes résultants de la guerre d'Algérie était également prémonitoire. À l'époque, les médecins français rejetaient les témoignages de détresse psychologique parmi les anciens combattants de la guerre d'Algérie en décrivant par exemple un patient comme « bavard, vantard, content de lui [et ses récits] difficilement contrôlables ». (Voir Raphaëlle Branche, Papa, qu'as-tu fait en Algérie ?, La Découverte, 2020, p.314.) Selon un article du Monde publié en 2000, 350 000 vétérans souffriraient du syndrome de stress post-traumatique.

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