Pour la première fois, le budget indique ministère par ministère ce que coûtent les retraites des agents de l’État : à l’Éducation nationale, elles absorbent près d’un tiers des crédits. Les candidats à la présidentielle de 2027, eux, promettent presque tous de supprimer les régimes spéciaux des entreprises publiques, qui sont déjà fermés. Mais aucun n’évoque le régime des fonctionnaires d’État, qui a coûté en 2025 plus de 65 milliards d’euros.
Annexé au projet de loi de finances pour 2027, un document détaille ministère par ministère le poids des contributions que l’État verse au compte d’affectation spéciale Pensions pour la retraite de ses agents. À l’Éducation nationale, 32 % des crédits, soit 28,5 milliards d’euros, partent dans ces pensions. Au ministère de l’Intérieur, ce sont 30 %, et 35 % pour la seule mission Sécurités. Viennent ensuite la Justice à 21 %, l’administration générale et territoriale à 17 %, la Défense à 12 %. Toutes missions confondues, la moyenne s’établit autour de 13 %, et la dépense totale du compte Pensions est prévue à 69,8 milliards pour 2027. Autrement dit, quand un gouvernement annonce des milliards pour l’école, ils ne vont pas tous, loin s’en faut, à l’amélioration du système, des conditions d’enseignement, de la rénovation des bâtiments ou autres urgences : près d’un tiers financent les pensions des agents à la retraite.
Cette nouvelle transparence n’a rien de spontané, c’est l’article 75 du projet de loi de finances qui l’impose. Nous écrivions il y a peu que les retraites des fonctionnaires n’avaient pas de tableau dans le budget. Elles en ont maintenant un.
Qu’en disent les candidats ? Passez en revue leurs positions sur les retraites : dans les débats, le curseur se déplace entre l’âge et la durée, les plus audacieux le poussant jusqu’à une unique promesse, celle d’en finir vraiment avec les régimes spéciaux. Gabriel Attal y tient, insiste, Édouard Philippe aussi, Bruno Retailleau annonce la suppression des « régimes spéciaux restants », Marine Le Pen et Jordan Bardella parlent d’harmonisation, Raphaël Glucksmann de convergence progressive. Seule la gauche de Jean-Luc Mélenchon et de Fabien Roussel assume de les maintenir.
Le consensus est confortable, car ces régimes sont déjà condamnés. Seuls les nouveaux embauchés relèvent, depuis le 1er janvier 2020 à la SNCF et le 1er septembre 2023 à la RATP, du régime général, la clause dite « du grand-père » préservant le régime et les avantages des anciens. Le Conseil d’orientation des retraites en constate la conséquence : les derniers cotisants de la SNCF disparaîtront à la fin de la décennie 2060, mais le régime comptera encore 63 000 retraités en 2070, la subvention publique couvrant alors plus de 94 % de ses ressources. Promettre de supprimer ce qui est fermé depuis six ans et s’éteindra dans un demi-siècle ne coûte rien, et c’est précisément la raison pour laquelle tout le monde le fait.
Les sommes en jeu sont d’ailleurs modestes au regard du reste : le budget 2026 consacre 3,22 milliards d’euros à la SNCF et 885 millions à la RATP. Cherchez en revanche, dans l’inventaire des programmes, une phrase sur le régime des fonctionnaires d’État, sur les catégories actives, sur les bonifications ou sur l’alignement des règles entre public et privé : vous ne la trouverez pas.
Une exception, et une seule. David Lisnard s’attaque à l’architecture plutôt qu’au curseur : il qualifie le système actuel de « pyramide de Ponzi » et défend, lui, un modèle hybride associant répartition et capitalisation, ainsi que bien sûr, sans ambigüité, la fin des régimes spéciaux. C’est à ce jour l’approche la plus ferme du vrai sujet.
Car le vrai régime spécial, c’est celui des fonctionnaires d’État, et il n’a même pas de caisse. L’État employeur verse une contribution assise sur le traitement indiciaire, portée de 78,28 à 82,28 % par un décret du 26 décembre 2025. C’est 126,07 % pour les militaires (qui sont aussi des agents de l’Etat mais avec un statut propre), 37,65 % dans les fonctions publiques territoriale et hospitalière contre 16,67 % dans le secteur privé.
Le régime a versé 65,1 milliards d’euros de pensions en 2025, dont 54,9 milliards (soit 85,9 % de ses ressources) sont venus de la contribution de l’État, comme le montre la Cour des comptes. Quelle part relève d’une vraie cotisation ? Amélie de Montchalin, aujourd’hui Première présidente de la Cour, l’a dit à l’Assemblée en octobre 2025 : sur 52,4 milliards de contributions versées, 11 milliards seulement correspondent à une cotisation calculée au taux du privé. Les 41,5 milliards restants sont une subvention d’équilibre payée par les contribuables, et la Cour a repris ce calcul en septembre 2026.
La dette implicite, elle, est vertigineuse : fin 2025, les engagements de retraite de l’État atteignaient 1 366 milliards d’euros, environ 46 % du PIB. Ils ont reculé de 207 milliards en un an, non par une réforme, mais parce que le taux d’actualisation est passé de 1,38 à 2,21 %. Le montant des pensions que l’Etat paiera aux fonctionnaires retraités n’a, lui, pas été modifié !
D’un côté, un consensus politique pour supprimer des régimes qui coûtent quatre milliards et s’éteignent d’eux-mêmes. De l’autre, un régime qui en coûte soixante-cinq, dont quarante et un de pure subvention, et que pas un programme ne mentionne explicitement. Au même moment, les textes déposés le 1er octobre réclament près de cinq milliards aux retraités du privé.
Toucher au régime des agents de l’État fâcherait beaucoup de monde. Bercy a fait la moitié du chemin en publiant les chiffres. Le courage consisterait à aller jusqu’au bout : des règles identiques pour tous, l’extinction du régime des fonctionnaires et la création d’une vraie caisse de retraite pour les agents de l’État.
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Chaque année, la préparation du budget devient plus problématique. Dans un cercle vicieux la France s’appauvrit au fur et à mesure que l’Etat providence croît et vice versa. Pour le budget 2027 en préparation, l’équation est d’autant plus difficile que le coût annuel de la dette publique bondit : la charge d’intérêt qui représentait 39 Md€ en 2023 pourrait passer à 89 Md€ en 2027 et devrait, en l’état, continuer à augmenter.
Pour faire face à ce choc de dettes, aux autres majorations de dépenses indispensables telles que la Défense et la lutte contre les incendies, pour prendre en compte les hausses chroniques des budgets de la Sécurité sociale et notamment des retraites, les pistes se multiplient mais moins pour réduire les dépenses de l’Etat que pour taxer plus les Français de manière aussi déguisée que possible. Diverses niches fiscales sont sur le gril comme les avantages fiscaux aux familles (réduction du crédit d’impôt sur les services à la personne et de l’abattement du revenu imposable pour charges familiales, suppression de l’abattement « frais de scolarité »…), désindexation de certaines aides sociales, économies sur les médicaments…
Les retraités sont dans le collimateur. La suppression, contestable, de l’abattement de 10% sur les retraites leur coûterait 4,6Md€. Est aussi envisagée la modération de la majoration de retraite dont bénéficient les parents de trois enfants ou plus. Bien entendu, la mesure principale serait la non indexation des retraites, du moins celles qui dépassent un certain seuil de 2 000 ou 3 000 € par mois, impliquant des charges fiscales supplémentaires pour les retraités de respectivement 3 Md€ ou 1,4 Md€.
La nouvelle doxa voudrait que la génération du baby-boom d’après-guerre soit responsable des maux de notre société. Elle bénéficierait de revenus supérieurs à ceux des actifs en faisant peser sur eux des charges insupportables !
Il est vrai que les retraites par répartition coûtent cher : 14,6 % du PIB en France contre 12,3 % en moyenne dans l’UE. Mais selon les dernières données de l’Insee, en 2024 le niveau de vie moyen des actifs en emploi était de 34 580 € et celui des retraités de 30 960 €, soit 89,5% de celui des actifs. Selon d’autres méthodes, dans son rapport 2026 le COR constate : « Au total, le revenu disponible des ménages retraités [revenus annexes tels que loyers ou autres compris] s’élève en moyenne à 2 978 euros mensuels et celui des ménages actifs à 4 263 euros en 2023. Le revenu disponible des ménages retraités représente ainsi 80,2 % du revenu de l’ensemble des ménages (3 715 euros) alors que celui des actifs en représente 114,7 %. »
Le procès en absence de générosité des séniors n’est donc pas légitime. D’autant que les retraites ne sont pas des prestations sociales. Les retraités ont payé des cotisations durant leur vie active pour acquérir le versement de leur pension. Si les retraites coûtent cher, c’est à cause des fausses promesses de la répartition qui deviennent illusoires quand les Français ne font plus de bébés. Ce sont donc peut-être les jeunes, nombreux désormais à refuser de fonder des familles, qui manquent de générosité. Mais il est vrai aussi que si les retraites françaises françaises sont coûteuses, c’est parce que les Français ne travaillent pas suffisamment, notamment les jeunes et les plus de 60 ans. C’est aussi parce que les retraites des fonctionnaires pèsent particulièrement lourd sans que l’Etat veuille l’avouer.
Nous disons depuis longtemps que les retraites de la fonction publique coûtent beaucoup plus cher qu’il n’apparaît dans les rapports du COR. En effet, les prestations de retraites effectivement versées sont équilibrées par une cotisation « imputée » fictive, que l’Etat employeur vire chaque année dans un compte intitulé compte d’affectation spéciale (CAS) « Pensions ». Ces cotisations « employeur » sont calculées à un taux astronomique qui était jusqu’en 2025 de 74,3% des traitements pour les personnels civils de l’Etat et de 126,1 % pour les personnels militaires alors que la cotisation des employeurs dans le privé est de 16,5% ! Le 26 décembre 2025, le jour où personne ne lit le Journal officiel, un décret y a été publié pour porter le taux de cotisation des fonctionnaires civils de l’Etat et des magistrats de 78,28% à 82,28% à effet du 1er janvier 2026 ! Soit une augmentation de plus de 5,1 % supportée par… les contribuables.
Ces sommes représentent donc des cotisations employeurs. Celles que payent les entreprises privées sont considérées, logiquement, comme des prélèvements obligatoires, PO, qui pèsent sur les salariés car à défaut, les entreprises pourraient leur verser un salaire incluant le montant de ces charges. Mais l’Etat considère qu’il n’a pas à prendre en compte ces cotisations au titre des PO. Il en exclut donc des montants considérables à l’encontre de l’avis de la Cour des comptes et de la comptabilisation qu’en fait Eurostat : plus de 54 Md€ en 2026. Ce qui explique un écart de l’ordre de 1,8 % du PIB constaté en 2025 entre le taux de PO indiqué par l’Etat français, soit 43,6 %, et celui que relève l’UE (Eurostat) de l’ordre de 46% (avec également l’exclusion par l’Insee de certains crédits d’impôts).
Nous ne remédierons pas à ces difficultés en montant les jeunes contre les vieux et vice-versa. Nous n’y arriverons ni en cachant certains chiffres, ni en multipliant les mesurettes paramétriques. Il faut engager des réformes systémiques pour évoluer vers une large retraite par capitalisation et, sans attendre, allonger la durée du travail : permettre aux retraités de travailler plus longtemps sans limitation et inciter les jeunes à travailler en poursuivant leurs études plutôt qu’à aller pointer au chômage après la fin de leur période d’apprentissage. En équité, tous devront contribuer au redressement de notre société délabrée par des décennies de socialisme rampant.
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