En novembre dernier, alors que les artistes avaient déjà découvert depuis quelques mois la puissance de l’intelligence artificielle avec MidJourney, le grand public faisait connaissance de ChatGPT et ses surprenantes capacités de dialogue. En quelques semaines, le gros modèle de langage occupait tous les esprits.
Pensez donc : voilà que déboule un outil capable de distribuer des informations de façon facilement digérable, apte à se mettre au même niveau que son interlocuteur, dans un dialogue poli et courtois ! Difficile de faire plus attractif, et, sans surprise, alors que la Chine et les États-Unis – notamment – multiplient les startups, les modèles et les équipes dans la course à l’intelligence artificielle, vite, vite, l’Europe a donc joyeusement décidé de réguler tout ça.
Pendant que les principales puissances économiques et intellectuelles du monde se sont lancées dans une course sans merci à l’amélioration de leurs moteurs et de leurs usages de l’intelligence artificielle, le Vieux Continent, au travers d’un parlement au taquet, s’est immédiatement réjoui il y a quelques jours d’être la première puissance au monde à se doter d’un cadre juridique bien gluant pesant solide pour limiter les abominables dérives possibles de ces outils.
Dans ces dérives, il pourrait être question de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le pistage numérique des citoyens, de son utilisation pour empêcher les citoyens de s’exprimer comme ils le souhaitent, voire de canaliser les informations dans un seul sens, bref, tous ces dévoiements de l’innovation dans lesquels l’Union européenne n’est jamais tombée du tout du tout circulez il n’y a rien à voir.
C’est ainsi que les eurodéputés se sont donc employés à produire un premier brouillon de texte de loi qui, pour suivre avec brio ses précédents succès dans des domaines similaire, s’inspire donc des réglementations existantes en matière de sécurité des produits et imposera des contrôles reposant d’abord sur les entreprises. L’odeur du succès est déjà très forte et les milliers d’amendements en cours de discussion ajouteront nuances et finesse dans un résultat qu’on pressent déjà indispensable à l’avenir européen dans ce domaine ; il suffit pour s’en convaincre de constater que des restrictions et des contraintes seront imposées aux applications à “haut risque”, comme les infrastructures critiques, l’éducation, les ressources humaines, le maintien de l’ordre ou la gestion des migrations.
Devant l’étendue de cette liste qui recouvre de façon commode – c’est une pure coïncidence – les domaines dans lesquels l’État veut absolument avoir la primauté de faire sa propre propagande communication, on comprend qu’à part la recette des saucisses et les collections de timbres, il n’y aura aucun secteur dans lequel l’intelligence artificielle pourra se développer sans qu’interviennent délicatement les fiers législateurs de l’Union européenne et de chacun de ses États membres.
Certes, notons des aspects positifs à ces législations en cours d’élaboration, comme des interdictions qui concernent, de façon presque ironique, les systèmes de “notation citoyenne” ou de surveillance de masse, actuellement utilisés en Chine. Cependant, on ne pourra s’empêcher de rappeler que c’est ce même Parlement européen qui a autorisé, avec la même application, la mise en place d’un “pass vaccinal” en Europe et a imposé des mesures extrêmement drastiques au sein même de son institution, en violation d’à peu près toutes les valeurs qu’il prétend à présent sauvegarder avec son brouillon.
Non, pas de doute à avoir : la direction prise est assurément la bonne, et au bout de la route que l’Union emprunte maintenant en accélérant ne se trouve qu’un succès aussi flamboyant que garanti. À l’instar des États membres de la Vieille Europe dont la France est une fière représentante surtout en matière de numérique, il suffira de se rappeler les précédentes interventions des institutions européennes dans les domaines de l’informatique pour se rassurer.
Ainsi, on se souviendra de l’obligation faite à Microsoft de séparer, au début des années 2000, le butineur internet du système d’exploitation : ce fut une victoire sans conteste d’autant plus qu’elle fut concomitante avec l’arrivée de Firefox et Chrome, des concurrents nettement plus solides et rapides qu’Internet Exploser et qui lui taillaient déjà des croupières phénoménales pendant que les scribouillards européens tançaient vertement le géant du logiciel américain. L’impact des réglementations fut à peu près nul.
De même, le RGPD a été un succès fulgurant qui porte, lui aussi, la marque de fabrique du Machin européen. Grâce à ce règlement transformant l’internet européen en clickodrome de l’enfer, tout le monde valide sans plus réfléchir du tout les abrutissants panneaux qui déboulent à chaque nouveau site visité et qui vendent pourtant à vil prix notre âme numérique aux diables étrangers.
Bien sûr, les performances passées ne préjugent pas des performances des futures législations mais donnent néanmoins une bonne idée de ce à quoi on peut s’attendre, c’est-à-dire un échec mou et gluant.
Déjà, parce que se lancer dans un moratoire (comme le suggéraient Musk et d’autres signataires), des régulations et des contraintes législatives est probablement trop tard : la plupart (pour ne pas dire la totalité) des techniques d’intelligence artificielle sont directement disponibles en sources libres, que les matériels sont achetables et déployables sans licences ou droits spécifiques (et heureusement) et que, du reste, la communauté de l’OpenSource ne se gêne guère pour le faire (il existe déjà de nombreux moteurs plus ou moins proches de GPT3 libres d’accès).
Ensuite, parce que les recherches, totalement indépendantes et finalement assez loin de ces considérations, continuent de plus belle sans attendre l’avis des doctes législateurs perdus dans leurs amendements.
De surcroît, les gains à attendre de l’Intelligence artificielle en matière de surveillance poussée des agaçants citoyens poussera sans le moindre doute les États soit à bâtir les lois en laissant ces aspects soigneusement disponibles pour eux, soit à ignorer superbement les textes comme ils l’ont amplement prouvé les trois dernières années.
En fait, on sent, dans les appels des uns et des autres soit à freiner ces technologies, soit à les réguler plus ou moins fermement, les mêmes pulsions que celles qui animent le Commissaire Breton, pourtant élu par personne, lorsqu’il tente de faire plier Twitter et sa vilaine liberté d’expression un peu trop libre : accepter de laisser l’intelligence artificielle dans les mains du peuple, des sans-dents, c’est permettre à ces derniers des outils qu’on aimerait beaucoup restreindre et limiter, pour en conserver les versions débridées à la seule exclusivité des représentants de l’État, seuls capables de déterminer vraiment ce qui est lisible, audible, pensable.
Selon toute vraisemblance, l’agitation législative autour de ce sujet va très probablement aboutir au mieux à une souris inutile, au pire à une montagne ridiculement handicapante pour tous les projets européens du domaine. L’analyse du texte tel qu’il existe penche pour la montagne, et la catastrophe paralysante qui surviendra si le texte est voté en l’état promet quelques atermoiements humides en Europe, pendant que la concurrence, elle, s’emploiera à fournir un service chaque mois plus stupéfiant.
Bref, encore une fois, l’administration (ici européenne) prouve qu’elle applique à la lettre les principes économiques socialistes de base : si ça bouge, on le taxe. Si ça continue à bouger, on le règlemente. Et quand ça ne bouge plus, on subventionne.
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Que n’a-t-on écrit sur cette pandémie et surtout sur sa gestion par la fine équipe de responsables politiques aux commandes de l’État français ! À en croire les opinions acerbes et de fort durs jugements chez de méchants chroniqueurs, de vilains critiqueurs et de vils polémistes, de nombreuses erreurs furent commises par un gouvernement qui n’a pas été suffisamment à la hauteur.
Cependant, il est parfois nécessaire de rétablir un peu de mesure : tout ne peut pas avoir été raté avec obstination, que diable ! Il y a forcément de nombreux aspects que notre élite au pouvoir a su réussir avec un brio digne de l’ENA ou du nuage opaque d’administrations en charge de trucs et de machins dans ce pays. Forcément.
Et pour établir ces faits indéniables, pour relater correctement les éléments à charge et à décharge dans cette crise, une mission d’information du Parlement sur la crise du Covid-19 a été assez rapidement mandatée pour enquêter sur cette gestion de crise et en tirer les enseignements indispensables pour faire avancer le pays vers une plus grande sérénité future, dans la joie, la bonne humeur et les écouvillons normes NF.
Presqu’un an après le début de ses travaux, cette mission était donc sur le point de rendre les premiers résultats quand, de façon totalement fortuite, elle a été discrètement dissoute entre deux cafés ce qui n’a pas manqué de déclencher un tollé dans l’Hémicycle et, facilement, deux entrefilets dans l’un ou l’autre journal de la presse subventionnée dont la hardiesse à reporter les lacérations démocratiques n’a d’égale que son budget pour les enquêtes de fond sur (au hasard) l’évaporation du régalien ou les détournements de fonds d’associations lucratives sans but à revendications sociétales louches.
La majorité parlementaire a, évidemment, beau jeu de rappeler que cette mission était temporaire, qu’ayant rendu un rapport, elle pouvait donc s’évanouir dans l’inconscient collectif, et que non, que nenni, pas du tout mais enfin que croyez-vous là, non et non cette mission n’a pas été dissoute parce que le seul rapport produit (un beau bébé de plus de 400 pages tout de même) est, essentiellement, une critique à l’acide sulfurique de la gestion véritablement calamiteuse de la crise par notre brochette de bras cassés gouvernementaux fine équipe de responsables politiques affûtés.
Sans forcément éplucher les centaines de pages (pourtant édifiantes) du rapport, la simple lecture des titres de chapitres et de paragraphe en table des matières fait remonter les souvenirs de tous ces mois de printemps 2020 où les responsables politiques se succédaient aux tribunes médiatiques pour expliquer à quel point tout était contrôlé, maîtrisé, planifié et comment la France, éternelle et merveilleuse, allait s’en sortir guillerette, en deux coups de test PCR finement calibré : « préparation inadaptée », « fort tropisme hospitalier », « défaut de vigilance à l’égard des plus vulnérables », les titres se suivent et offrent un joli panorama d’une accumulation difficilement croyable de tous les dysfonctionnements de l’ensemble administratif français.
Le rapport est roboratif. On trouve de joyeuses pépites, comme « la DGS a fait le choix de ne conserver qu’une très faible quantité de masques en stock et a modifié un rapport scientifique a posteriori pour justifier sa décision » (on tripoterait presque le mauvais côté de la légalité, là), « le choix de la réquisition : une méthode contre-productive » (oh, non, sans blague ?!), « des stratégies de soins sans coordination » (c’est ballot vu le nombre d’organismes dont ce serait, a priori, la raison d’être), « embûches administratives » (allons !) et autres « pesanteurs organisationnelles » (vraiment ?!) voire des aveux truculents comme « Santé publique France : une agence contestée et débordée », …
Au passage, la façon dont Agnès Buzyn, alors en poste au tout début de la crise, a débuté sa gestion, est finalement bien moins sévère que ce à quoi on pourrait s’attendre. En page 30 et suivantes, on comprend assez vite que le haut de la pyramide du pouvoir était au courant assez tôt et avait compris, malgré tout, l’importance d’agir…
Malheureusement, l’énorme patapouf étatique, même aiguillonné par la ministre, n’a pas jugé bon de s’inquiéter et lorsqu’il s’est agi de bouger un coup, son inertie naturelle de mammifère obèse l’en a durablement empêché : les petites agitations de Buzyn n’ont abouti à peu près à rien.
Devant ce chapelet de constats abrasifs, la majorité présidentielle n’a pas eu beaucoup de mal à faire passer le rapport pour un brûlot polémique, biaisé et partisan.
Cependant, ce qui est décrit dans ce rapport est corroboré à la fois par les éléments de presse de l’époque (certes, c’était il y a si longtemps, facilement 10 mois, mais il devrait cependant être possible de trouver des traces historiques, des archives, n’est-ce pas !), la mémoire collective et les expériences personnelles de tout un chacun. Un fait, aussi cuisant soit-il, ne peut être qualifié de partisan.
Mais voilà, pour le gouvernement et les députés godillots LREM sagement le doigt sur la couture, la réalité est salement partisane : elle démontre sans le moindre doute possible que les équipes au pouvoir ont été mortellement nulles, le terme « mortellement » étant adapté tant leur incompétence a coûté du temps et donc des vies par l’absence de certaines mesures simples, la protection de nos aînés dans les maisons de retraite étant ce qui saute aux yeux dans le rapport. La dissolution de la mission d’enquête et la placardisation rapide du rapport est donc logique.
Autrement dit, en passant tout cette prose pourtant significative à l’as, LREM veut surtout faire oublier sa gestion calamiteuse en qualifiant les critiques de simple polémique politicienne, ce que le rapport n’est pas.
Pire encore, en voulant étouffer cette commission et ce rapport, LREM évite l’indispensable prise de conscience qui devrait frapper nos dirigeants devant les lourds problèmes du pays que cette crise aura simplement mis en exergue : on peut, on devrait même, s’étendre sur les constats de suradministration, de lourdeurs bureaucratiques multiples, de décisions idiotes, arbitraires et antagonistes des myriades d’agences et autres pustules du monstre étatique qui parasitent et gangrènent la vie normale et productive du pays.
En réalité, ces éléments ne dépendent pas de la politique du gouvernement de clowns à roulettes actuels, et pourraient à eux seuls pousser à de puissantes réformes nécessaires si ces ministres savaient s’élever au-dessus de leur condition de branquignoles improvisateurs. Mais il n’en sera rien : comme une partie du rapport cuit les parties charnues de nos gouvernants, ils jetteront le bébé avec l’eau du bain, bien plus sûrement qu’en tirer profit pour tracer, enfin, une voie de sortie de l’ornière dans laquelle le pays est plongé.
En définitive, la disparition de cette commission et de son rapport dans les limbes du non-débat garantit efficacement que les graves problèmes français, ceux qui se situent bien au-delà de ses gouvernants incompétents, à savoir sa gangrène fulgurante du formulaire Cerfa en triplicatas tamponnés, sa bousculade d’administrations inutiles se marchant les unes sur les autres, cette métastase là ne sera surtout pas ni attaquée, ni guérie.
Ce pays est foutu.
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