15 et 16 octobre, Bruxelles, réunion du Conseil européen : affrontements sous-jacents mais ambiance feutrée d’entre soi. 17 octobre, Paris et plusieurs centaines d’autres villes en France : convergence des colères (malgré les casseurs) face à des décisions financières et budgétaires conspuées. Deux mondes aux antipodes.
Dans le second cas, des centaines de milliers de manifestants – lycéens et étudiants poursuivant leur mobilisation en cours, mais aussi salariés du privé, enseignants, fonctionnaires, pompiers, de même que des agriculteurs et de nombreux anciens « Gilets jaunes » – ont battu le pavé ou occupé des ronds-points pour crier leur ras le bol face à un avenir bouché et un présent insupportable (pouvoir d’achat, prix des carburants…). Des manifestations où fleurissaient nombre de drapeaux français et de Marseillaises, manière, sans doute, d’exprimer le peu d’appétit pour une soumission face à Bruxelles.
Car les chefs d’Etat et de gouvernement réunis dans la capitale des institutions européennes avaient à leur ordre du jour des thèmes ou des décisions qui influent de près ou de loin sur le sort des peuples. En vrac, selon le compte-rendu officiel : « compétitivité, Ukraine, République de Moldavie, prochain cadre financier pluriannuel, Moyen-Orient, défense et sécurité européennes, migrations, élargissement »… Entre autres.
Le dossier le plus brûlant était l’élaboration du budget communautaire pour la période 2028-2034
Deux sujets ont particulièrement retenu l’attention des observateurs du sommet. Le dossier le plus brûlant et le plus disputé était l’élaboration du budget communautaire pour la période 2028-2034. L’affrontement sur le « Cadre financier pluriannuel » (CFP) est en réalité un grand classique qui revient tous les sept ans.
Recettes et dépenses de l’UE en dépendent, et cela met aux prises traditionnellement d’un côté les pays qui souhaitent préserver notamment la politique agricole commune et les fonds régionaux (censés organiser des transferts de richesses au profit des régions les moins développées) ; et de l’autre les Etats – baptisés « frugaux » ou « radins » par leurs adversaires – qui se fixent comme priorité la baisse de ces dépenses qu’ils jugent appartenir au passé.
Le premier groupe rassemble plus d’une quinzaine de pays, en particulier ceux qui touchent des subventions européennes dont le montant dépasse ce qu’ils versent au pot commun ; le second est mené par l’Allemagne, flanquée des Pays-Bas, de l’Autriche, de la Suède, du Danemark et de la Finlande. Ces derniers sont des « contributeurs nets », c’est-à-dire qu’ils versent au pot commun bien plus qu’ils ne reçoivent de celui-ci.
Les pays des deux camps se rejoignent en revanche sur l’exigence de financer deux grands nouveaux domaines : la « compétitivité » (crédits distribués essentiellement aux grandes entreprises pour faire face à la concurrence mondiale dans les nouvelles technologies) ; et la « défense », c’est-à-dire en réalité l’effort de préparation à la guerre.
Pour prendre en compte les desideratas de financement des uns et des autres, la Commission européenne avait initialement proposé un cadre global de 1 826 milliards d’euros sur les sept années commençant en 2028. Le précédent CFP, qui court sur les années 2021-2027, s’élevait, lui, à 1 074 milliards. Autrement dit, Bruxelles a suggéré un quasi doublement de cette somme.
Cela a provoqué un tollé chez les « frugaux ». Alors que ces derniers insistent pour voir diminuer leur cotisation – calculée au prorata du PIB de chaque Etat membre – la perspective que celle-ci augmente a fait figure de casus belli. Une proposition de compromis, pour un montant de 1 686 milliards a été mise sur la table par l’Irlande, qui préside, pour le présent semestre, le Conseil de l’UE. Compromis qui a été immédiatement rejeté par les deux camps, l’un le trouvant totalement insuffisant, l’autre bien trop élevé.
Le président du Conseil européen a exhorté : hâtons-nous de conclure avant la fin de cette année – autrement dit avant que les électeurs n’aient voté
A ce stade, les positions semblent donc irréconciliables. La France, pour sa part, fait partie des contributeurs nets (elle arrive deuxième dans les versements à Bruxelles derrière l’Allemagne) ; mais elle est également le plus gros bénéficiaire de la politique agricole commune, ce qui conduit le président français à afficher une volonté de compromis.
Dans le projet de budget national que son gouvernement vient de présenter au Parlement, la contribution française (brute) à l’UE s’élève à 30,9 milliards d’euros. Elle était de 28,8 milliards en 2026 et de 23 milliards en 2025. Lors de l’accession d’Emmanuel Macron à l’Elysée, en 2017, elle s’élevait à 16 milliards d’euros – soit un quasi-doublement sous son règne…
Paris est l’une des capitales qui plaident pour mettre en place des « ressources propres », c’est-à-dire des taxes prélevées directement au profit du budget communautaire, nouvelles recettes qui viendraient donc s’ajouter aux cotisations des Etats membres. Cette suggestion avait déjà été évoquée en 2020, lorsque les Vingt-sept avaient souscrit, auprès des marchés financiers, un gigantesque emprunt commun de 750 milliards d’euros – il s’agissait alors de relancer l’économie suite à la crise causée par le Covid.
Aucun consensus n’avait cependant émergé à l’époque sur des nouvelles ressources (sauf une modeste taxe sur les plastics), si bien que les premières échéances de remboursement se rapprochent, sans financement spécifique. Elles vont donc probablement venir alourdir les charges du CFP à venir. Aucun accord ne se dessine non plus présentement sur de nouvelles recettes en faveur de ce dernier.
Bref, à ce jour, les négociations à Vingt-sept semblent bel et bien bloquées. Une impasse qui n’est pas inhabituelle à plus d’un an de l’échéance, mais qui effraye cependant les responsables européens. Car ceux-ci pointent un élément aggravant qui n’était pas présent lors des précédents bras de fer : plusieurs pays importants vont faire face à des échéances électorales dans les douze mois qui viennent. C’est le cas de l’Espagne, de la France, de l’Italie, de la Pologne, de la Grèce.
Dans plusieurs d’entre eux, des forces politiques classées populistes ou d’extrême droite affichent leur intention de remettre en cause les contributions nationales aux finances communautaires. Et en Allemagne, des élections régionales où l’AfD pourrait bien confirmer ses succès récents pourraient encore affaiblir la position du chancelier, déjà très impopulaire.
D’où l’injonction adressée par le président du Conseil européen, le Portugais Antonio Costa (photo, à droite, bavardant avec Ursula von der Leyen), aux chefs d’Etat et de gouvernement : hâtons-nous de conclure avant la fin de cette année – autrement dit avant que les électeurs n’aient voté ! – sinon, ce sera sans doute trop tard. Pour sa part, le locataire de l’Elysée a martelé : « il n’y aura pas d’espace politique à partir de janvier ».
Pour l’heure, ces incantations sont cependant restées sans effet. Et il est peu probable que le Conseil extraordinaire, prévu pour le 26 novembre, soit en mesure de faire converger les positions des uns et des autres.
Le président ukrainien a réclamé une nouvelle rallonge de 70 milliards supplémentaires pour boucler son budget 2027
Les chefs d’Etat et de gouvernement ont en revanche tenté d’afficher un consensus sur un deuxième point à l’ordre du jour : le soutien à Kiev. Ils ont mis en scène l’accueil enthousiaste qu’ils ont réservé à Volodymyr Zelensky, venu à Bruxelles se réconforter après que le président américain eut ostensiblement lâché l’Ukraine et se fut tourné vers Moscou. Ils ont réaffirmé, selon le communiqué, « le soutien ferme et indéfectible de l’UE à l’Ukraine et à son peuple », et ont convenu d’un vingt-et-unième paquet de sanctions contre Moscou.
Mais après avoir salué ses hôtes – qui par une chaleureuse accolade, qui par une plus sobre poignée de main – le dirigeant ukrainien n’a pas tardé à réclamer à nouveau une rallonge de 70 milliards supplémentaires pour boucler son budget 2027, après qu’il a déjà engrangé une promesse de 90 milliards qui lui seront versés ces deux prochaines années (dont les deux tiers pour son effort de guerre), et qu’il a encaissé plus de 220 milliards de l’UE et de ses Etats membres depuis 2022.
Mais, là encore, les Vingt-sept ne s’accordent pas sur le financement de cette monumentale générosité. Le chancelier allemand, enthousiaste soutien de Kiev, ne veut pas entendre parler d’un nouvel emprunt commun, et relance l’idée de saisir les actifs russes gelés en 2022.
Une piste qui a déjà été plusieurs fois rejetée par la Belgique, et que la France ne soutient pas. Décidément, de quelque côté qu’on se tourne, les consensus européens font désormais figure de mission impossible…
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15 et 16 octobre, Bruxelles, réunion du Conseil européen : affrontements sous-jacents mais ambiance feutrée d’entre soi. 17 octobre, Paris et plusieurs centaines d’autres villes en France : convergence des colères (malgré les casseurs) face à des décisions financières et budgétaires conspuées. Deux mondes aux antipodes.
Dans le second cas, des centaines de milliers de manifestants – lycéens et étudiants poursuivant leur mobilisation en cours, mais aussi salariés du privé, enseignants, fonctionnaires, pompiers, de même que des agriculteurs et de nombreux anciens « Gilets jaunes » – ont battu le pavé ou occupé des ronds-points pour crier leur ras le bol face à un avenir bouché et un présent insupportable (pouvoir d’achat, prix des carburants…). Des manifestations où fleurissaient nombre de drapeaux français et de Marseillaises, manière, sans doute, d’exprimer le peu d’appétit pour une soumission face à Bruxelles.
Car les chefs d’Etat et de gouvernement réunis dans la capitale des institutions européennes avaient à leur ordre du jour des thèmes ou des décisions qui influent de près ou de loin sur le sort des peuples. En vrac, selon le compte-rendu officiel : « compétitivité, Ukraine, République de Moldavie, prochain cadre financier pluriannuel, Moyen-Orient, défense et sécurité européennes, migrations, élargissement »… Entre autres.
Deux sujets ont particulièrement retenu l’attention des observateurs du sommet. Le dossier le plus brûlant et le plus disputé était l’élaboration du budget communautaire pour la période 2028-2034. L’affrontement sur le « Cadre financier pluriannuel » (CFP) est en réalité un grand classique qui revient tous les sept ans.
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L’événement n’était nullement inattendu. Il n’en constitue pas moins un véritable coup de tonnerre, d’abord dans les relations entre Berlin et Paris, et plus globalement concernant ce que Bruxelles nomme « l’Europe de la défense ». Le 8 juin, les deux capitales ont officiellement annoncé l’abandon du projet commun d’avion de combat.
Ce dernier était le cœur du dénommé SCAF – Système de combat aérien du futur – censé être opérationnel à l’horizon 2040… et coûter 100 milliards d’euros. Ce très ambitieux projet comprenait également un ensemble de modules d’armes aériennes interconnectées (tels que des drones) et de coordination.
Le chasseur lui-même, la pièce maîtresse de l’ensemble, était conçu pour l’interception et le combat aérien ; il était ainsi couramment désigné comme un aéronef militaire « de sixième génération ».
Le lancement politique du projet remonte à 2017 lors d’un Conseil des ministres franco-allemand co-présidé par Emmanuel Macron et Angela Merkel. Sa conception et sa réalisation fut alors confiée à un binôme technologique et industriel : le Français Dassault Aviation et l’Allemand Airbus Defence and Space (la partie allemande du groupe Airbus) auquel l’Espagne s’est jointe en 2019.
Très vite cependant, querelles et rivalités se sont fait jour au sein de l’alliance. La firme Dassault Aviation, qui avait conçu et construit seule l’actuel avion de combat tricolore Rafale, ne cachait pas sa volonté d’être le pilote du développement, considérant qu’elle seule avait les compétences et l’expérience pour ce faire.
La direction de l’entreprise – un fleuron de l’industrie française – redoutait en outre que lesdites compétences ne soient pillées par son partenaire. Et faisait par ailleurs valoir que l’Allemagne restait toujours et encore liée techniquement et commercialement à l’Oncle Sam. En 2022, Berlin avait par exemple commandé 35 appareils F-35 américains (et n’exclut pas désormais de doubler cette commande).
Airbus de son côté n’entendait pas rester le partenaire junior du projet et dénonçait le soutien constant de l’Etat français à Dassault, accusé d’arrogance nationaliste. Depuis des mois déjà, l’affrontement se cristallisait donc sur le mode de gouvernance du projet.
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L’événement n’était nullement inattendu. Il n’en constitue pas moins un véritable coup de tonnerre, d’abord dans les relations entre Berlin et Paris, et plus globalement concernant ce que Bruxelles nomme « l’Europe de la défense ». Le 8 juin, les deux capitales ont officiellement annoncé l’abandon du projet commun d’avion de combat.
Ce dernier était le cœur du dénommé SCAF – Système de combat aérien du futur – censé être opérationnel à l’horizon 2040… et coûter 100 milliards d’euros. Ce très ambitieux projet comprenait également un ensemble de modules d’armes aériennes interconnectées (tels que des drones) et de coordination.
Le chasseur lui-même, la pièce maîtresse de l’ensemble, était conçu pour l’interception et le combat aérien ; il était ainsi couramment désigné comme un aéronef militaire « de sixième génération ».
Le lancement politique du projet remonte à 2017 lors d’un Conseil des ministres franco-allemand co-présidé par Emmanuel Macron et Angela Merkel. Sa conception et sa réalisation fut alors confiée à un binôme technologique et industriel : le Français Dassault Aviation et l’Allemand Airbus Defence and Space (la partie allemande du groupe Airbus) auquel l’Espagne s’est jointe en 2019.
Très vite cependant, querelles et rivalités se sont fait jour au sein de l’alliance. La firme Dassault Aviation, qui avait conçu et construit seule l’actuel avion de combat tricolore Rafale, ne cachait pas sa volonté d’être le pilote du développement, considérant qu’elle seule avait les compétences et l’expérience pour ce faire.
La direction de l’entreprise – un fleuron de l’industrie française – redoutait en outre que lesdites compétences ne soient pillées par son partenaire. Et faisait par ailleurs valoir que l’Allemagne restait toujours et encore liée techniquement et commercialement à l’Oncle Sam. En 2022, Berlin avait par exemple commandé 35 appareils F-35 américains (et n’exclut pas désormais de doubler cette commande).
Airbus de son côté n’entendait pas rester le partenaire junior du projet et dénonçait le soutien constant de l’Etat français à Dassault, accusé d’arrogance nationaliste. Depuis des mois déjà, l’affrontement se cristallisait donc sur le mode de gouvernance du projet.
Une autre piste envisagée par Berlin serait de s’insérer dans un projet italo-anglo-japonais
Dans les deux capitales, on tente désormais de minimiser la rupture en faisant valoir que les projets périphériques, tels que les systèmes de communication, restent d’actualité et feront l’objet de développements communs par les deux parties.
D’autres projets hors SCAF – aléatoires et bien plus modestes – sont dans les cartons, comme un système de satellites pour détecter des tirs de missiles longue portée ; ou bien la définition d’une « approche » pour le développement et l’acquisition de capacités de bombardements dits de grande profondeur. Ces pistes de consolation pourraient être évoquées lors du prochain conseil des ministres franco-allemand début juillet
Quoi qu’il en soit, l’incertitude demeure sur l’« avion du futur » lui-même qui pourrait ainsi être différent des deux côtés du Rhin, tout en bénéficiant d’un environnement commun de drones et de communication.
Côté français, Dassault affirme être capable de concevoir son futur appareil puis de le fabriquer seul. Côté allemand, on envisage d’intégrer des alliances déjà existantes. Un partenariat avec le Suédois Saab (qui fabrique l’actuel chasseur Gripen) est envisagé. On apprend même que des discussions préliminaires avaient été engagées depuis six mois, mais discrètement pour ne pas être accusé d’avoir anticipé l’échec du tandem franco-allemand.
Une autre piste envisagée par Berlin serait de s’insérer dans un projet italo-anglo-japonais baptisé Global Combat Air Program. Une dernière hypothèse n’est pas écartée, celle d’un consortium purement allemand qui serait conduit par Airbus et associerait des firmes germaniques de pointe parmi lesquelles Diehl Defence, Liebherr, MBDA ou MTU Aero Engines.
Les partisans de l’intégration européenne se seraient volontiers passés de cette démonstration
La plupart des médias ont insisté sur une cause pour expliquer le divorce : la rivalité technologique et industrielle entre Dassault et Airbus. Si celle-ci est bien réelle, elle ne doit pas cacher l’essentiel : les divergences entre les gouvernements des deux côtés du Rhin. Du reste, là où le président français ne cessait de vanter le SCAF, le chancelier allemand paraissait plus réservé. Il semble même que l’annonce de Friedrich Merz ait pris de court son homologue français.
En témoignent le communiqué publié par Berlin puis celui rendu public à Paris le jour où était annoncée la rupture. Le texte de la chancellerie notait ainsi : « le président Macron et le chancelier fédéral sont parvenus à la conclusion commune que les entreprises ne parviennent pas à s’entendre sur la construction d’un avion de combat commun ». Ce à quoi l’Elysée répondait : « les autorités allemandes ont estimé qu’il n’était pas possible de presser davantage les entreprises concernées ».
En réalité, le chancelier allemand n’a pas pris une décision solitaire. L’opposition au projet d’avion de combat commun était répandue au sein de la classe dirigeante allemande, tant au sein des chrétiens-démocrates de M. Merz que de ses partenaires de gouvernement sociaux-démocrates. Boris Pistorius, le ministre de la Défense issu de leurs rangs, était notoirement opposé à cette coopération avec la France. Celui-ci s’est cru obligé de préciser qu’il fallait « faire la part des choses entre la raison et le cœur ». Autrement dit entre une coopération avec des partenaires potentiellement non européens et le romantique couple franco-allemand.
L’explication est à trouver du côté d’un constat simple : ledit couple avait prévalu en 2017 pour des raisons idéologiques (privilégier le franco-allemand, tandem censé entraîner l’Union européenne) , alors même que les besoins de défense des deux pays sont foncièrement différents.
Les militaires français soulignent ainsi leur besoin d’un appareil capable de transporter et de larguer des missiles nucléaires, une contrainte qui ne concerne pas leurs collègues allemands. En outre, la France possède un porte-avion, ce qui impose des aéronefs plus légers capables d’apponter sur ce dernier – une contrainte qui n’existe pas pour l’Allemagne.
En revanche, les dirigeants allemands visent plutôt des appareils à très long rayon d’action. Cette dissymétrie des besoins – reconnue publiquement dès février dernier par Friedrich Merz lui-même – constitue en réalité un nouvel indice de l’absurdité de solutions uniques entre des pays dont les caractéristiques et la doctrine militaire divergent. Encore ne s’agit-il, dans ce cas, que des rapports entre les deux grands voisins fondateurs de l’UE. Si l’on étend le raisonnement à l’ensemble des Vingt-sept, il est clair que l’intégration – ici dans le domaine militaire – relève de l’absurdité.
Il est probable que les partisans de l’intégration européenne se seraient volontiers passés de cette démonstration, a fortiori dès lors qu’elle a pris la forme d’un « crash » spectaculaire. D’autant qu’une déconvenue analogue pourrait bien survenir le moment venu : le projet de char franco-allemand (MGCS, acronyme anglais pour « système principal de combat terrestre ») pourrait bien subir le même sort.
C’est donc l’inquiétude, teintée d’amertume, qui caractérise le communiqué de l’Elysée où l’on peut lire : « la France reste d’avis que la coopération franco-allemande est nécessaire tant pour nos deux pays que pour nos partenaires européens ».
De fait, la « souveraineté européenne » – un oxymore chéri par Emmanuel Macron – ressort plus que jamais en lambeaux de la déflagration et des projets alternatifs (le cas échéant hors UE) auxquels cette dernière va sans doute donner naissance.
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Hasard du calendrier, c’est la République de Chypre qui assume, ce présent semestre, la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne. C’est donc dans l’île de la Méditerranée orientale que le Conseil européen a tenu une réunion informelle, les 23 et 24 avril.
A quelques centaines de kilomètres à peine, donc, du Liban, et même de l’Iran. Cependant, malgré cette proximité géographique de la zone attaquée, les 28 février et 2 mars, par les forces américano-israéliennes, l’UE est évidemment sans influence sur les graves événements en cours.
Il ne pouvait – et heureusement – en être autrement : les vingt-sept Etats membres sont loin d’avoir les mêmes relations, la même histoire, et donc les mêmes intérêts vis-à-vis du Moyen-orient.
Mais pour sauver la face, les dirigeants européens avaient invité, lors du déjeuner du second jour du sommet, les présidents égyptien, libanais, syrien, ainsi que les dirigeants du Conseil de coopération du Golfe ; et ont multiplié à cette occasion les platitudes sans conséquence, quitte à prendre leurs désirs pour des réalités.
« Nous sommes aux côtés de nos partenaires régionaux au Moyen-Orient » a ainsi affirmé le président du Conseil européen, le Portugais Antonio Costa (photo, debout). Qui a poursuivi, grandiloquent : « l’UE ne fait pas partie du conflit, mais nous ferons partie de la solution ». Nul ne sait comment, d’autant que ni Washington, ni Tel-Aviv, pas plus que Téhéran n’accorde d’importance à ce que déclare Bruxelles.
Les dirigeants des Vingt-sept se sont officiellement « félicités des récents cessez-le-feu entre les Etats-Unis et l’Iran, ainsi qu’entre Israël et le Liban, et ont exhorté toutes les parties à s’engager de bonne foi pour parvenir à la paix ». M. Costa a également rappelé qu’une coalition de plus de cinquante pays (sous direction franco-britannique) « prépare une mission défensive visant à rétablir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz », mais seulement « dès que les conditions de sécurité nécessaires seront réunies ».
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Cet article Les tensions affleurent à nouveau au sein du Conseil européen, réuni à Chypre… est apparu en premier sur Ruptures.
Hasard du calendrier, c’est la République de Chypre qui assume, ce présent semestre, la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne. C’est donc dans l’île de la Méditerranée orientale que le Conseil européen a tenu une réunion informelle, les 23 et 24 avril.
A quelques centaines de kilomètres à peine, donc, du Liban, et même de l’Iran. Cependant, malgré cette proximité géographique de la zone attaquée, les 28 février et 2 mars, par les forces américano-israéliennes, l’UE est évidemment sans influence sur les graves événements en cours.
Il ne pouvait – et heureusement – en être autrement : les vingt-sept Etats membres sont loin d’avoir les mêmes relations, la même histoire, et donc les mêmes intérêts vis-à-vis du Moyen-orient.
Mais pour sauver la face, les dirigeants européens avaient invité, lors du déjeuner du second jour du sommet, les présidents égyptien, libanais, syrien, ainsi que les dirigeants du Conseil de coopération du Golfe ; et ont multiplié à cette occasion les platitudes sans conséquence, quitte à prendre leurs désirs pour des réalités.
« Nous sommes aux côtés de nos partenaires régionaux au Moyen-Orient » a ainsi affirmé le président du Conseil européen, le Portugais Antonio Costa (photo, debout). Qui a poursuivi, grandiloquent : « l’UE ne fait pas partie du conflit, mais nous ferons partie de la solution ». Nul ne sait comment, d’autant que ni Washington, ni Tel-Aviv, pas plus que Téhéran n’accorde d’importance à ce que déclare Bruxelles.
Les dirigeants des Vingt-sept se sont officiellement « félicités des récents cessez-le-feu entre les Etats-Unis et l’Iran, ainsi qu’entre Israël et le Liban, et ont exhorté toutes les parties à s’engager de bonne foi pour parvenir à la paix ». M. Costa a également rappelé qu’une coalition de plus de cinquante pays (sous direction franco-britannique) « prépare une mission défensive visant à rétablir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz », mais seulement « dès que les conditions de sécurité nécessaires seront réunies ».
Selon M. Costa, « nous continuerons aussi longtemps que nécessaire [à aider Kiev] quoi qu’il en coûte »
Le Conseil européen s’est voulu en revanche plus offensif sur l’Ukraine. « Aujourd’hui est un grand jour pour l’Europe et l’Ukraine », n’a pas hésité à marteler la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, aux côtés du président ukrainien, tout sourire. Volodymyr Zelensky avait accepté l’invitation du Conseil européen pour fêter le double déblocage acté par ce sommet : l’adoption définitive du vingtième paquet de sanctions contre Moscou, et du « prêt » de 90 milliards d’euros accordé à Kiev.
De nombreux médias ont rapporté de manière inexacte les causes de ce déblocage, en affirmant que c’était la défaite électorale du premier ministre hongrois, le 12 avril, qui avait finalement ouvert la voie. Il est vrai que Viktor Orban s’opposait à ces mesures.
Mais ce dernier, pour expliquer son refus, avait mis en avant l’arrêt des livraisons de pétrole russe à son pays (de même qu’à la Slovaquie et à la République tchèque), arrêt consécutif au bombardement d’un oléoduc sur le territoire ukrainien. Le président Zelensky avait alors indiqué que les réparations seraient complexes et dangereuses. En réalité, il attendait l’échéance électorale hongroise : dès l’instant où c’est l’adversaire de M. Orban, le pro-UE Peter Magyar qui l’a emporté, Kiev n’a mis que quelques jours à rétablir le fonctionnement du tuyau endommagé.
Cette condition étant remplie, le chef du gouvernement hongrois a levé son veto. Même s’il n’a pas fait le déplacement de Chypre, Viktor Orban est en fonction jusqu’à ce que son adversaire ait été investi.
Le train supplémentaire de sanctions visant la Russie cible en particulier sa dite « flotte fantôme » accusée de transporter illégalement le pétrole. En réalité, personne n’imagine un instant que ces nouvelles restrictions pourraient peser sur l’issue du conflit. Elles traduisent plutôt la frustration européenne de ne pas voir tourner celui-ci à l’avantage de Kiev.
En revanche, l’autre mesure est plus significative, ne serait-ce que par son ampleur : l’UE va emprunter sur les marchés des capitaux 90 milliards d’euros qu’elle allouera à l’Ukraine pour moitié en 2026, pour moitié en 2027. Cette somme faramineuse sera utilisée pour deux tiers en fabrication et achat d’armes par Kiev, et pour un tiers afin de renflouer le budget ukrainien. Si l’on divise ce montant par le nombre d’habitants de l’Union européenne, soit 450 millions, cela correspond à une cotisation de 200 euros par personne – bébés compris.
A titre de comparaison, le budget total pour l’aide au développement, prévu pour le cadre financier communautaire 2021-2027, se monte à 79,5 milliards d’euros en cumulant les versements de l’UE à tous les pays en développement du monde, et cela, sur sept années !
Encore ne s’agit-il là que du capital, à quoi il faut ajouter les intérêts que l’Union européenne prendra à sa charge. Enfin et surtout, personne ne pense raisonnablement que ce « prêt » à Kiev soit un jour remboursé. Officiellement, il devrait l’être quand la Russie aura réglé à son voisin des « dommages de guerre », un horizon parfaitement improbable. D’ailleurs, Bruxelles, si pointilleux d’habitude, n’a prévu ni contraintes ni calendrier.
A noter que les 90 milliards d’euros s’ajoutent aux 190 milliards transférés à Kiev depuis 2022. Et comme l’a proclamé M. Costa, « nous continuerons aussi longtemps que nécessaire et quoi qu’il en coûte ». « Quoi qu’il en coûte » est décidément l’expression la plus appropriée…
Plusieurs dirigeants présents à Chypre ont multiplié les mises en garde quant à l’adhésion de l’Ukraine
La question ukrainienne est explosive dans une autre de ses dimensions : le projet d’adhésion à l’UE. Dans l’esprit du président ukrainien, le changement de pouvoir en Hongrie serait de nature à débloquer cette perspective. En réalité, il se confirme que l’opposition de Budapest était bien pratique pour de nombreux Etats membres qui évitaient ainsi d’émettre publiquement leurs réserves, mais n’en pensaient pas moins.
Cette fois, plusieurs dirigeants présents à Chypre ont multiplié les mises en garde quant à cette accession. En substance : l’Ukraine a beau être un pays chéri, il ne pourra y avoir de « raccourci » aux procédures d’adhésion, pas plus que de « passe-droit ». Même pour des pays qui ne sont pas en guerre, les procédures peuvent en effet durer une ou deux décennies.
Dans le cas de l’Ukraine, tant sa situation géopolitique que son poids démographique et économique (en particulier agricole) transformeraient une adhésion en déflagration fatale pour l’UE. Les propositions, ici ou là, pour inventer des formes d’adhésion partielle sont condamnées d’avance.
La déclaration commune de la présidente de la Commission, du président du Conseil et du chef de l’Etat ukrainien appelant à accélérer le pas vers l’adhésion – voir, selon M. Zelensky, de fixer l’échéance à 2027 – ne sont dès lors que des coups d’épée dans l’eau. Mais le sujet restera toxique entre les Vingt-sept dans la prochaine période.
Une autre querelle a affleuré lors du sommet : l’élaboration du budget communautaire pour la période 2028-2034
Une autre querelle a affleuré lors du sommet : l’élaboration du budget communautaire pour la période 2028-2034, également appelé Cadre financier pluriannuel. Les affrontements autour de ce sujet réapparaissent régulièrement tous les sept ans.
Cette fois, les contradictions risquent d’être plus tendues que jamais. La Commission prépare en effet une réforme qui dynamiterait les grands postes traditionnels, par exemple en regroupant les aides régionales et agricoles.
A travers de premiers échanges lors de ce Conseil européen se sont fait jour les contradictions entre les capitales qui souhaiteraient faire grimper les dépenses, comme Paris, et les pays dits « frugaux » qui, à l’instar de Berlin, refusent de relever les recettes, essentiellement les cotisations des Etats membres.
Le dossier est un casse-tête, puisque les dirigeants européens voudraient tout à la fois maintenir les postes actuels, mais aussi en introduire de nouveaux, tels que la « transition écologique », et surtout les dépenses militaires. Antonio Costa a bien évoqué la mise en place de nouvelles « ressources propres » (c’est-à-dire des impôts européens qui viendraient s’ajoutent aux versements nationaux), mais le sujet a toujours été de la dynamite.
Les chefs d’Etat et de gouvernement ont abordé ladite clause de défense mutuelle
Enfin, les chefs d’Etat et de gouvernement ont abordé un point particulier, ladite clause de défense mutuelle. Celle-ci fait l’objet de l’article 42-7 du traité de Lisbonne et prévoit une solidarité potentiellement militaire au cas où l’un des pays membres serait attaqué.
Certains plaident pour prévoir et détailler une procédure permettant son déclenchement. Mais d’autres affirment au contraire que cette clause doit relever des seuls Etats et exclure donc des mécanismes plus intégrés, où la Commission, par exemple, aurait son mot à dire. Les mêmes affirment que déterminer à l’avance les règles (unanimité ou majorité) introduirait une complexité inextricable.
D’autres, enfin, plaident pour ne pas faire de l’ombre à l’OTAN qui, selon eux et malgré son ébranlement actuel, reste le cadre prioritaire de la défense collective.
Les ambassadeurs des Vingt-sept chargés de ces questions auprès de Bruxelles seront conviés, en mai, à des jeux de guerre simulant une « attaque hybride ». Un mois plus tard, ce seront les ministres de la défense eux-mêmes qui devraient être invités à un exercice similaire.
Décidément, il semble que Bruxelles aime jouer avec les allumettes. En espérant que ces entraînements ne soient pas auto-réalisateurs…
Cet article Les tensions affleurent à nouveau au sein du Conseil européen, réuni à Chypre est apparu en premier sur Ruptures.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que le premier ministre hongrois irrite la majorité de ses collègues au sein du Conseil européen. Depuis son retour au pouvoir en 2010, Viktor Orban (photo) a vu se multiplier les griefs qui lui sont adressés : violations de l’« Etat de droit », népotisme, mise en cause de la liberté de la presse, affaiblissement de l’indépendance de la justice… La Hongrie est présentement sous le coup de plusieurs procédures de sanctions européennes, entraînant notamment la suspension de certaines subventions.
Surtout, la colère de Bruxelles a monté de plusieurs crans depuis le début de la guerre en Ukraine. Car Budapest ne s’inscrit pas dans la ligne dominante de l’Union européenne : la diplomatie hongroise n’attribue pas à Moscou l’entière responsabilité du conflit, et dénonce l’attitude belliqueuse de l’UE. Elle plaide pour une désescalade vis-à-vis de la Russie et refuse le principe d’un soutien économique, militaire et logistique à Kiev.
Jusqu’à présent cependant, le chef du gouvernement hongrois a toujours choisi le compromis avec Bruxelles, évitant soigneusement toute attitude de blocage. Il a ainsi fini par approuver les dix-neuf paquets de sanctions successifs depuis 2022, paquets qui nécessitaient l’unanimité des Vingt-sept pour entrer en vigueur.
De même, en décembre 2023, il s’était tactiquement éloigné quelques minutes de la salle du Conseil, ce qui avait permis d’adopter le principe du lancement des négociations d’adhésion de l’Ukraine à l’UE. Au point que dans les couloirs de la Commission, on se rassurait en affirmant que, finalement, M. Orban « aboie, mais ne mord pas ».
Cette fois cependant, ce dernier a franchi une nouvelle étape : à l’heure où ces lignes sont écrites, il n’a pas levé son opposition à l’adoption du vingtième paquet de sanctions contre Moscou ; en outre, il bloque l’attribution du « prêt » européen (qui se transformera de fait en don) de 90 milliards d’euros à l’Ukraine, alors que ce pays risque d’être à court de liquidités budgétaires dans quelques semaines.
Un compromis finira probablement par être trouvé sur ces deux dossiers, mais sans doute pas avant le Conseil européen du 19 mars, voire les élections hongroises du 12 avril. Dès lors, la plupart des dirigeants européens sont furieux. « Je suis stupéfait par la position hongroise », a tempêté le ministre allemand Johann Wadephul. Son collègue polonais, Radek Sikorski, a accusé la Hongrie d’avoir « enfreint le principe de solidarité européenne auquel nous sommes liés par le traité de Lisbonne… c’est assez choquant ».
Le président du Conseil européen, António Costa, a de son côté, adressé une lettre à M. Orban, affirmant que « tout manquement à cet engagement (de prêt) constitue une violation du principe de coopération loyale ». Pour sa part, la cheffe de la politique extérieure de l’UE, Kaja Kallas, a dû admettre : « nous ne sommes pas parvenus à un accord sur le vingtième paquet de sanctions ; c’est un revers et un message que nous ne voulions pas envoyer aujourd’hui, mais le travail se poursuit ».
Car Bruxelles comptait bien annoncer les nouvelles sanctions pour le 24 février, date anniversaire de l’entrée des troupes russes en Ukraine. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, flanquée du président du Conseil, qui avaient prévu de se rendre à Kiev ce jour anniversaire, sont donc arrivés les mains vides dans la capitale ukrainienne. Ils ont dû se contenter de réaffirmer solennellement le soutien inconditionnel au pouvoir de Kiev. Il est vrai que le soutien financier européen cumulé depuis février 2022 s’approche des 200 milliards d’euros (soit près de 450 euros par habitant de l’UE, bébés compris…).
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Cet article Viktor Orban joue avec les nerfs de Bruxelles… est apparu en premier sur Ruptures.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que le premier ministre hongrois irrite la majorité de ses collègues au sein du Conseil européen. Depuis son retour au pouvoir en 2010, Viktor Orban (photo) a vu se multiplier les griefs qui lui sont adressés : violations de l’« Etat de droit », népotisme, mise en cause de la liberté de la presse, affaiblissement de l’indépendance de la justice… La Hongrie est présentement sous le coup de plusieurs procédures de sanctions européennes, entraînant notamment la suspension de certaines subventions.
Surtout, la colère de Bruxelles a monté de plusieurs crans depuis le début de la guerre en Ukraine. Car Budapest ne s’inscrit pas dans la ligne dominante de l’Union européenne : la diplomatie hongroise n’attribue pas à Moscou l’entière responsabilité du conflit, et dénonce l’attitude belliqueuse de l’UE. Elle plaide pour une désescalade vis-à-vis de la Russie et refuse le principe d’un soutien économique, militaire et logistique à Kiev.
Jusqu’à présent cependant, le chef du gouvernement hongrois a toujours choisi le compromis avec Bruxelles, évitant soigneusement toute attitude de blocage. Il a ainsi fini par approuver les dix-neuf paquets de sanctions successifs depuis 2022, paquets qui nécessitaient l’unanimité des Vingt-sept pour entrer en vigueur.
De même, en décembre 2023, il s’était tactiquement éloigné quelques minutes de la salle du Conseil, ce qui avait permis d’adopter le principe du lancement des négociations d’adhésion de l’Ukraine à l’UE. Au point que dans les couloirs de la Commission, on se rassurait en affirmant que, finalement, M. Orban « aboie, mais ne mord pas ».
Cette fois cependant, ce dernier a franchi une nouvelle étape : à l’heure où ces lignes sont écrites, il n’a pas levé son opposition à l’adoption du vingtième paquet de sanctions contre Moscou ; en outre, il bloque l’attribution du « prêt » européen (qui se transformera de fait en don) de 90 milliards d’euros à l’Ukraine, alors que ce pays risque d’être à court de liquidités budgétaires dans quelques semaines.
Un compromis finira probablement par être trouvé sur ces deux dossiers, mais sans doute pas avant le Conseil européen du 19 mars, voire les élections hongroises du 12 avril. Dès lors, la plupart des dirigeants européens sont furieux. « Je suis stupéfait par la position hongroise », a tempêté le ministre allemand Johann Wadephul. Son collègue polonais, Radek Sikorski, a accusé la Hongrie d’avoir « enfreint le principe de solidarité européenne auquel nous sommes liés par le traité de Lisbonne… c’est assez choquant ».
Le président du Conseil européen, António Costa, a de son côté, adressé une lettre à M. Orban, affirmant que « tout manquement à cet engagement (de prêt) constitue une violation du principe de coopération loyale ». Pour sa part, la cheffe de la politique extérieure de l’UE, Kaja Kallas, a dû admettre : « nous ne sommes pas parvenus à un accord sur le vingtième paquet de sanctions ; c’est un revers et un message que nous ne voulions pas envoyer aujourd’hui, mais le travail se poursuit ».
Un changement de majorité à Budapest serait accueilli avec enthousiasme tant à Bruxelles qu’à Kiev
Car Bruxelles comptait bien annoncer les nouvelles sanctions pour le 24 février, date anniversaire de l’entrée des troupes russes en Ukraine. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, flanquée du président du Conseil, qui avaient prévu de se rendre à Kiev ce jour anniversaire, sont donc arrivés les mains vides dans la capitale ukrainienne. Ils ont dû se contenter de réaffirmer solennellement le soutien inconditionnel au pouvoir de Kiev. Il est vrai que le soutien financier européen cumulé depuis février 2022 s’approche des 200 milliards d’euros (soit près de 450 euros par habitant de l’UE, bébés compris…).
Les dirigeants européens sont d’autant plus exaspérés qu’ils pensaient que la route était dégagée pour le nouveau financement promis au président ukrainien. Le 18 décembre dernier en effet, le Conseil (où siègent les chefs d’Etat et de gouvernement des Vingt-sept) en avait adopté le principe. La Hongrie, mais aussi la Slovaquie et la République tchèque – qui partagent l’état d’esprit de Budapest – avaient donné leur feu vert en échange de la promesse de ne pas être sollicitées pour financer le prêt sollicité par Volodymyr Zelensky.
Entre temps cependant, la donne a changé, a estimé Viktor Orban, qui a pointé la mauvaise volonté des dirigeants ukrainiens à réparer la section de l’oléoduc bombardée sur leur territoire. Conséquence : la Hongrie et la Slovaquie, qui achètent toujours du pétrole russe, par dérogation au boycott décidé par l’UE, ont vu cette source se tarir (ces deux pays avaient fait valoir lors des premiers paquets de sanctions que leur situation géographique ne leur permettait pas de se procurer d’hydrocarbures par voie maritime et dépendaient donc exclusivement de livraisons terrestres).
Le chef de la diplomatie hongroise a martelé qu’il n’était pas question de céder tant que ces livraisons n’étaient pas reprises. D’autant, a accusé son premier ministre, que ledit blocage a été organisé conjointement par Kiev, la Commission européenne, et l’opposition hongroise avec l’objectif de faire grimper le prix des carburants et donc le mécontentement populaire, à quelques semaines d’élections cruciales. Plusieurs sondages donne le FIDESZ, le parti de Viktor Orban, battu.
L’accusation formulée par M. Orban n’est pas invraisemblable, tant un changement de majorité à Budapest serait accueilli avec enthousiasme tant à Bruxelles qu’à Kiev. L’hypothèse est confortée par le cafouillage des arguments ukrainiens. Ainsi, le ministre des affaires étrangères ukrainien a récemment affirmé que « les travaux de réparation et de stabilisation (de l’oléoduc Droujba) se poursuivent ». A peu près au même moment, le président Zelensky déclarait que la réparation de l’oléoduc était dangereuse, car la Russie ciblerait les travailleurs ukrainiens. « Alors pourquoi le réparer ? » s’interrogeait à voix haute le président.
De son côté, le premier ministre slovaque s’est rangé du côté de son collègue hongrois, affirmant même que, techniquement, l’oléoduc était opérationnel, mais paralysé par la volonté politique de Kiev. Sans menacer directement de bloquer le paquet de sanctions ni le prêt européen, Robert Fico a en revanche annoncé que son pays allait cesser les livraisons de secours d’électricité à Kiev.
Le premier ministre hongrois considère que sa fermeté affichée face à Bruxelles peut contribuer à lui sauver électoralement la mise
C’est sans doute pour enlever aux deux pays ce qu’elle considère comme un prétexte que Mme von der Leyen, dans son discours du 24 février à Kiev, a insisté pour que l’Ukraine procède aux réparations. Elle avait aussi un autre message peu agréable à faire passer au président ukrainien. Car, lors de la cérémonie commune, Volodymyr Zelensky a demandé que l’UE s’engage à accueillir son pays en tant que nouveau membre… dès 2027.
La présidente de la Commission est certes une ardente partisane de l’adhésion de l’Ukraine – qui n’aura en réalité jamais lieu – mais un délai aussi rapproché est évidemment absurde, lorsqu’on sait que les précédents processus d’adhésion ont duré plus de dix ans, encore s’agissait-il de petits pays, et pas en guerre.
Dès lors, la cheffe de l’exécutif bruxellois a dû contrarier en direct et publiquement son ami ukrainien : « la date que vous fixez est votre référence, celle que vous souhaitez respecter », a-t-elle déclaré, avant de poursuivre : « de notre côté, il n’est pas possible de fixer des dates ». Parallèlement, des querelles sont en cours à Bruxelles sur l’éventualité de proposer à Kiev une adhésion « partielle » – ce qui créerait un statut d’adhérent de seconde classe, et minerait tout l’édifice communautaire.
Quoi qu’il en soit, le gouvernement de Viktor Orban, soutenu par ses homologues slovaque et tchèque, reste plus que jamais un obstacle à la poursuite de l’intégration européenne. Ce qui conforte l’hypothèse selon laquelle Bruxelles s’efforce en sous-main de contribuer à sa défaite lors des élections du 12 avril.
Symétriquement, et comme l’en accusent ses adversaires, il n’est pas improbable que le premier ministre hongrois considère que sa fermeté pour l’instant affichée face à Bruxelles puisse contribuer à lui sauver électoralement la mise. Qu’il se présente comme « candidat de la paix », et qu’il juge ce thème porteur, confirme en tout cas que les électeurs hongrois – comme ceux de nombreux pays européens – sont sensibles à cet argument, plutôt qu’aux déclarations belliqueuses d’une Union européenne qui affirme vouloir s’opposer à Moscou et faire ainsi durer le conflit encore et encore.
Le « droit de veto » permet à chaque Etat membre de se protéger face à une perte de souveraineté
Parallèlement, de nombreux dirigeants européens, notamment à Berlin et à Paris, plaident pour abolir la règle de l’unanimité qui prévaut en matière de politique extérieure de l’UE (un des seuls domaines où elle subsiste encore, avec la fiscalité).
Ce n’est certes pas nouveau, mais ils militent désormais de plus belle pour que disparaisse ce qu’ils nomment le « droit de veto » d’un ou plusieurs pays. Car la dissidence de la Hongrie leur semble désormais insupportable.
L’usage du terme « veto » évoque la connotation négative de blocage. En réalité, ce qui se joue est la possibilité pour chaque Etat membre, même petit, de se protéger face à une perte de souveraineté qui pourrait s’avérer catastrophique pour ses intérêts nationaux.
Le problème, pour les partisans de l’intégration, est que cette unanimité est inscrite dans les traités, et qu’elle ne pourrait être abolie… qu’à l’unanimité. Autant dire que cet objectif est pour l’heure inatteignable. Et qu’il risque de l’être de plus en plus, confronté au rejet populaire grandissant quant aux perspectives (improbables) d’une Europe fédérale.
Cet article Viktor Orban joue avec les nerfs de Bruxelles est apparu en premier sur Ruptures.
Sur la scène internationale, des développements inimaginables, et souvent tragiques, se succèdent à un rythme effréné. Leur centre de gravité se situe le plus souvent à la Maison Blanche.
De l’enlèvement quasiment mafieux du président vénézuelien à la volonté affichée d’annexer le Groenland, pourtant sous souveraineté du fidèle allié danois, en passant par la menace d’intervenir brutalement pour faire tomber le pouvoir iranien, et par quelques bombardements en Syrie et au Nigéria, Donald Trump « fait le show », comme il l’affectionne.
Dans cet incroyable maelström, un événement – ou plutôt un non-événement – passe inaperçu : l’Union européenne s’avère incapable de prendre position sur un seul des dossiers stratégiques en cours. Ce n’est nullement un problème, au contraire, et encore moins un drame. Sauf naturellement pour la bulle bruxelloise et pour tous ceux qui n’ont cessé de rêver à l’émergence d’une « Europe puissance ».
L’UE n’a jamais fait figure de joueur qui compte. C’est encore plus manifeste aujourd’hui qu’hier, et c’est tant mieux. Le fait que la présidente de la Commission sillonne sans cesse la planète – en Syrie, en Jordanie, au Liban, en Angola, au Paraguay… – n’y change rien
En 2022, quand Moscou a lancé ce qu’il a baptisé son « opération militaire spéciale » en Ukraine, le Conseil européen avait voulu afficher son unité face à la Russie. Cela n’a pas duré. L’adoption de près de vingt paquets successifs de sanctions n’a pas réussi à dissimuler le désaccord grandissant de plusieurs capitales.
Ce fut d’abord le premier ministre hongrois qui l’a affirmé : cette guerre ne devrait pas être alimentée par l’UE au profit de Kiev. Viktor Orban, qui fait traditionnellement figure de « mouton noir » à Bruxelles, a ensuite été rejoint par son homologue slovaque, Robert Fico. Et, à la faveur des élections tchèques d’octobre 2025 qui a vu revenir au pouvoir Andrej Babis, ce dernier a rallié son pays au camp qui prône un apaisement avec Moscou, au grand dam des capitales les plus bellicistes.
Bruxelles a à peine eu le temps de se résigner à cette fronde orientale qu’un nouveau pays a à nouveau fragilisé « l’unité européenne ». Lors du Conseil européen du 18 décembre dernier, la Belgique a fait capoter le projet de « prêt de réparation » que la Commission avait élaboré en faveur de Kiev. Le chef du gouvernement, Bart de Wever, n’a certes pas rallié le camp de la paix par conviction, mais s’est opposé à une mesure qui aurait pu être assimilée à une appropriation des avoirs russes gelés, avec tous les risques juridiques et financières induits.
L’activisme de Washington provoque des réactions disparates au sein des capitales européennes
L’Ukraine n’est pas le seul point de friction. L’activisme de Washington ne cesse de provoquer des réactions disparates voire contradictoires au sein des capitales européennes.
A commencer par la publication, le 5 décembre, de la « stratégie nationale de sécurité » qui définit les priorités planétaires de l’Oncle Sam. L’UE y est humiliée : son statut d’allié historique y est remis en cause, et elle se voit prédire un « déclin civilisationnel » découlant de son abandon, selon le document, des valeurs occidentales – de la place de la famille à la liberté d’expression. Et l’Oncle Sam annonce son intention de soutenir les partis « patriotes » du Vieux continent, c’est-à-dire ceux qui y sont catalogués à l’extrême droite.
Face à ce défi en règle, c’est peu de dire que les capitales européennes ne réagissent pas de la même manière. A Paris comme à Berlin, on se scandalise, mais plus ou moins discrètement car il faut ménager la susceptibilité de Donald Trump dont Emmanuel Macron et Friedrich Merz espèrent plus de soutien dans le dossier ukrainien. Certains au contraire, de Rome à Budapest, jubilent de voire leurs thèses rejointes par la Maison Blanche. Polonais et Baltes maintiennent une fidélité aveugle à l’atlantisme. D’autres encore adoptent un silence gêné.
Avant même la publication du texte des stratèges américains exprimant leur ambition impériale, la reddition humiliante d’Ursula von der Leyen, fin juillet 2025 face à Donald Trump, est restée dans toutes les mémoires, accentuant ainsi les conflits au sein des Vingt-sept : la présidente de la Commission avait accepté 15% de droits de douane US sur la plupart des exportations européennes tout en concédant l’abolition des taxes réciproques.
Tant la culture historique et politique que les intérêts des différents Etats membres sont divergents
Les derniers événements ont illustré de manière caricaturale l’impotence de l’UE. Sur l’Ukraine, plusieurs formats se sont succédé pour soutenir Kiev : le groupe dit « E3 » rassemblant la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni… ce dernier n’étant plus membre de l’Union ; mais aussi la « coalition des volontaires » rassemblant 35 pays, dont le Canada, mais dont plusieurs Etats de l’UE sont absents. Il faudrait aussi citer le groupe qui agglomère l’Italie et l’Espagne au « triangle de Weimar » (France, Allemagne, Pologne). Et la liste n’est pas exhaustive.
Le seul format qui n’est pas apparu est… une déclaration commune des Vingt-sept. Il en va de même en réaction au coup de force perpétré par les forces spéciales états-uniennes à Caracas. L’Italie a salué une « action défensive » tandis que l’Espagne déplorait le viol du droit international. Toute une gamme de positions est apparue entre ces deux visions.
Quant aux menaces d’appropriation du Groenland proférées par Donald Trump, elles ont donné lieu à une déclaration de sept pays (France, Allemagne, Italie, Pologne, Espagne, Royaume-Uni, Danemark) affirmant que le Groenland « appartient à son peuple ». Quelques jours plus tard, huit pays, dont deux n’appartenant pas à l’UE, ont affiché leur intention d’envoyer quelques militaires sur place (Danemark, Finlande, France, Allemagne, Pays-Bas, Suède, Norvège et Royaume-Uni.) et sont désormais menacés de représailles de Washington.
Mais, là aussi, le format UE à vingt-sept Etats membres a disparu. Il semble même que les capitales signataires aient… oublié de solliciter la Commission européenne. Quoiqu’il en soit, un Conseil européen extraordinaire est convoqué pour le 22 janvier. D’ores et déjà l’Italie et la Slovaquie ont exprimé des tonalités non consensuelles.
Faut-il rappeler que la Commission devait favoriser, selon les vœux de sa présidente (photo) exprimés en 2024, l’émergence d’une UE « plus géopolitique ». On en est plus loin que jamais. Et pour cause : tant la culture historique et politique que les intérêts des différents Etats membres sont différents, voire divergents. Les faire entrer dans un moule unique, au seul prétexte de leur proximité géographique, est une aberration.
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Cet article Le fantasme morbide d’une Europe devenant puissance géopolitique est plus improbable que jamais… est apparu en premier sur Ruptures.
Sur la scène internationale, des développements inimaginables, et souvent tragiques, se succèdent à un rythme effréné. Leur centre de gravité se situe le plus souvent à la Maison Blanche.
De l’enlèvement quasiment mafieux du président vénézuelien à la volonté affichée d’annexer le Groenland, pourtant sous souveraineté du fidèle allié danois, en passant par la menace d’intervenir brutalement pour faire tomber le pouvoir iranien, et par quelques bombardements en Syrie et au Nigéria, Donald Trump « fait le show », comme il l’affectionne.
Dans cet incroyable maelström, un événement – ou plutôt un non-événement – passe inaperçu : l’Union européenne s’avère incapable de prendre position sur un seul des dossiers stratégiques en cours. Ce n’est nullement un problème, au contraire, et encore moins un drame. Sauf naturellement pour la bulle bruxelloise et pour tous ceux qui n’ont cessé de rêver à l’émergence d’une « Europe puissance ».
L’UE n’a jamais fait figure de joueur qui compte. C’est encore plus manifeste aujourd’hui qu’hier, et c’est tant mieux. Le fait que la présidente de la Commission sillonne sans cesse la planète – en Syrie, en Jordanie, au Liban, en Angola, au Paraguay… – n’y change rien
En 2022, quand Moscou a lancé ce qu’il a baptisé son « opération militaire spéciale » en Ukraine, le Conseil européen avait voulu afficher son unité face à la Russie. Cela n’a pas duré. L’adoption de près de vingt paquets successifs de sanctions n’a pas réussi à dissimuler le désaccord grandissant de plusieurs capitales.
Ce fut d’abord le premier ministre hongrois qui l’a affirmé : cette guerre ne devrait pas être alimentée par l’UE au profit de Kiev. Viktor Orban, qui fait traditionnellement figure de « mouton noir » à Bruxelles, a ensuite été rejoint par son homologue slovaque, Robert Fico. Et, à la faveur des élections tchèques d’octobre 2025 qui a vu revenir au pouvoir Andrej Babis, ce dernier a rallié son pays au camp qui prône un apaisement avec Moscou, au grand dam des capitales les plus bellicistes.
Bruxelles a à peine eu le temps de se résigner à cette fronde orientale qu’un nouveau pays a à nouveau fragilisé « l’unité européenne ». Lors du Conseil européen du 18 décembre dernier, la Belgique a fait capoter le projet de « prêt de réparation » que la Commission avait élaboré en faveur de Kiev. Le chef du gouvernement, Bart de Wever, n’a certes pas rallié le camp de la paix par conviction, mais s’est opposé à une mesure qui aurait pu être assimilée à une appropriation des avoirs russes gelés, avec tous les risques juridiques et financières induits.
L’activisme de Washington provoque des réactions disparates au sein des capitales européennes
L’Ukraine n’est pas le seul point de friction. L’activisme de Washington ne cesse de provoquer des réactions disparates voire contradictoires au sein des capitales européennes.
A commencer par la publication, le 5 décembre, de la « stratégie nationale de sécurité » qui définit les priorités planétaires de l’Oncle Sam. L’UE y est humiliée : son statut d’allié historique y est remis en cause, et elle se voit prédire un « déclin civilisationnel » découlant de son abandon, selon le document, des valeurs occidentales – de la place de la famille à la liberté d’expression. Et l’Oncle Sam annonce son intention de soutenir les partis « patriotes » du Vieux continent, c’est-à-dire ceux qui y sont catalogués à l’extrême droite.
Face à ce défi en règle, c’est peu de dire que les capitales européennes ne réagissent pas de la même manière. A Paris comme à Berlin, on se scandalise, mais plus ou moins discrètement car il faut ménager la susceptibilité de Donald Trump dont Emmanuel Macron et Friedrich Merz espèrent plus de soutien dans le dossier ukrainien. Certains au contraire, de Rome à Budapest, jubilent de voire leurs thèses rejointes par la Maison Blanche. Polonais et Baltes maintiennent une fidélité aveugle à l’atlantisme. D’autres encore adoptent un silence gêné.
Avant même la publication du texte des stratèges américains exprimant leur ambition impériale, la reddition humiliante d’Ursula von der Leyen, fin juillet 2025 face à Donald Trump, est restée dans toutes les mémoires, accentuant ainsi les conflits au sein des Vingt-sept : la présidente de la Commission avait accepté 15% de droits de douane US sur la plupart des exportations européennes tout en concédant l’abolition des taxes réciproques.
Tant la culture historique et politique que les intérêts des différents Etats membres sont divergents
Les derniers événements ont illustré de manière caricaturale l’impotence de l’UE. Sur l’Ukraine, plusieurs formats se sont succédé pour soutenir Kiev : le groupe dit « E3 » rassemblant la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni… ce dernier n’étant plus membre de l’Union ; mais aussi la « coalition des volontaires » rassemblant 35 pays, dont le Canada, mais dont plusieurs Etats de l’UE sont absents. Il faudrait aussi citer le groupe qui agglomère l’Italie et l’Espagne au « triangle de Weimar » (France, Allemagne, Pologne). Et la liste n’est pas exhaustive.
Le seul format qui n’est pas apparu est… une déclaration commune des Vingt-sept. Il en va de même en réaction au coup de force perpétré par les forces spéciales états-uniennes à Caracas. L’Italie a salué une « action défensive » tandis que l’Espagne déplorait le viol du droit international. Toute une gamme de positions est apparue entre ces deux visions.
Quant aux menaces d’appropriation du Groenland proférées par Donald Trump, elles ont donné lieu à une déclaration de sept pays (France, Allemagne, Italie, Pologne, Espagne, Royaume-Uni, Danemark) affirmant que le Groenland « appartient à son peuple ». Quelques jours plus tard, huit pays, dont deux n’appartenant pas à l’UE, ont affiché leur intention d’envoyer quelques militaires sur place (Danemark, Finlande, France, Allemagne, Pays-Bas, Suède, Norvège et Royaume-Uni.) et sont désormais menacés de représailles de Washington.
Mais, là aussi, le format UE à vingt-sept Etats membres a disparu. Il semble même que les capitales signataires aient… oublié de solliciter la Commission européenne. Quoiqu’il en soit, un Conseil européen extraordinaire est convoqué pour le 22 janvier. D’ores et déjà l’Italie et la Slovaquie ont exprimé des tonalités non consensuelles.
Faut-il rappeler que la Commission devait favoriser, selon les vœux de sa présidente (photo) exprimés en 2024, l’émergence d’une UE « plus géopolitique ». On en est plus loin que jamais. Et pour cause : tant la culture historique et politique que les intérêts des différents Etats membres sont différents, voire divergents. Les faire entrer dans un moule unique, au seul prétexte de leur proximité géographique, est une aberration.
Le contre exemple prometteur est la constitution du groupe des « BRICS »
A l’inverse, le contre exemple prometteur est la constitution du groupe des « BRICS ». Formé historiquement du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du sud, et rejoint en 2024 par l’Iran, l’Égypte, l’Éthiopie et les Émirats arabes unis, il rassemble des Etats qui ont en commun l’affirmation stricte de leur souveraineté, le refus des ingérences, de même que la volonté de ne pas mettre en place des structures et institutions contraignantes à la manière des traités européens.
Chaque pays des BRICS reste donc libre de ses choix, qui sont issus de géographies, d’histoires et d’idéologies très diverses – ce qui ne les empêche pas d’organiser des manoeuvres militaires communes, comme ce fut le cas début janvier.
Surtout, ils partagent une priorité qui les rassemble : contester l’emprise et les ambitions hégémoniques de l’Occident sur le monde. Une exigence plus actuelle que jamais, et qui constitue un des rares motifs d’espoir dans la période qui s’ouvre.
Cet article Le fantasme morbide d’une Europe devenant puissance géopolitique est plus improbable que jamais est apparu en premier sur Ruptures.
Le 18 décembre a constitué un jour noir pour l’Union européenne. Et ce, de l’aveu même de plusieurs analystes favorables à celle-ci. A cette date s’est en effet déroulé un Conseil européen – les chefs d’Etat et de gouvernement des Vingt-sept – annoncé comme devant être « crucial », « déterminant », « décisif pour l’Europe ». Il le fut en effet, mais pas dans le sens espéré par les partisans de l’intégration.
Ces derniers affirmaient que deux dossiers, notamment, devaient permettre à l’UE de démontrer sa crédibilité et de concrétiser son rôle dans le monde. Le Monde avertissait, peu avant le sommet que le dossier des avoirs russes« est non seulement un enjeu de justice, mais c’est aussi pour l’UE la dernière chance de peser sur le cours de cette guerre. A elle de ne pas la gâcher ». Pour sa part, Libération notait : « un échec signerait l’abandon de toute ambition géopolitique ».
L’échec fut flagrant. Il a fait particulièrement deux victimes : le chancelier allemand, Friedrich Merz ; et sa compatriote Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne.
L’un et l’autre s’étaient impliqués dans les deux dossiers clés qui étaient au centre de toutes les attentions : le traité commercial avec le Mercosur, et le « prêt de réparation » qui devait bénéficier à Kiev par un complexe mécanisme utilisant les avoirs russes gelés comme garantie. Les divisions des Vingt-sept ont finalement abouti à un double et « humiliant revers politique », a estimé le site spécialisé Euractiv.
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Cet article Les divisions au sommet du 18 décembre sonnent le glas des illusions géopolitiques de l’UE… est apparu en premier sur Ruptures.
Le 18 décembre a constitué un jour noir pour l’Union européenne. Et ce, de l’aveu même de plusieurs analystes favorables à celle-ci. A cette date s’est en effet déroulé un Conseil européen – les chefs d’Etat et de gouvernement des Vingt-sept – annoncé comme devant être « crucial », « déterminant », « décisif pour l’Europe ». Il le fut en effet, mais pas dans le sens espéré par les partisans de l’intégration.
Ces derniers affirmaient que deux dossiers, notamment, devaient permettre à l’UE de démontrer sa crédibilité et de concrétiser son rôle dans le monde. Le Monde avertissait, peu avant le sommet, que le dossier des avoirs russes « est non seulement un enjeu de justice, mais c’est aussi pour l’UE la dernière chance de peser sur le cours de cette guerre. A elle de ne pas la gâcher ». Pour sa part, Libération notait : « un échec signerait l’abandon de toute ambition géopolitique ».
L’échec fut flagrant. Il a fait particulièrement deux victimes : le chancelier allemand, Friedrich Merz ; et sa compatriote Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne.
L’un et l’autre s’étaient impliqués dans les deux dossiers clés qui étaient au centre de toutes les attentions : le traité commercial avec le Mercosur, et le « prêt de réparation » qui devait bénéficier à Kiev par un complexe mécanisme utilisant les avoirs russes gelés comme garantie. Les divisions des Vingt-sept ont finalement abouti à un double et « humiliant revers politique », a estimé le site spécialisé Euractiv.
La minorité des opposants au traité avec le Mercosur a été rejointe par l’Italie
Le premier des deux dossiers avait donc trait à la signature de l’accord de libre échange avec quatre pays d’Amérique latine (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay qui constituent ensemble le Mercosur). Les premières négociations en vue d’un tel traité remontent en réalité à… 1999, puis ont été l’objet d’innombrables rebondissements (lire l’analyse détaillée de ce projet).
La Commission européenne a le monopole des négociations en matière de commerce international, les Etats membres ne pouvant, en bout de course, qu’approuver – ou non – la version finale. Mme von der Leyen avait cru, il y a un an tout juste, pouvoir signer le texte juste conclu entre le Mercosur et Bruxelles. Elle en fut finalement empêchée par l’opposition de plusieurs Etats membres, dont la France. A l’époque, le président français avait en outre peu apprécié d’avoir failli être mis devant le fait accompli.
Le sujet n’était pas officiellement à l’ordre du jour du sommet du 18 décembre, car il relève formellement de la décision du Conseil de l’UE (les ministres). Mais une incertitude régnait sur le rapport de force entre pays membres favorables, au premier rang desquels l’Allemagne et l’Espagne, et ceux qui y sont officiellement réticents, comme la France, mais aussi la Pologne, l’Autriche et la Hongrie. Une coalition trop petite pour mettre en échec un accord qui doit être approuvé à la majorité qualifiée.
Mais cette minorité fut rejointe, au moment même du sommet, par l’Italie, ce qui signifiait que Mme von der Leyen ne disposait plus du soutien suffisant. Elle fut donc contrainte d’annuler in extremis son vol pour le Brésil, où elle comptait bien signer le traité avec les pays sud américains le 20 décembre. Officiellement, il ne s’agit que d’un report de quelques semaines – certains, à Bruxelles, évoquent même la date du 12 janvier. Mais rien n’indique que les désaccords entre les Vingt-sept puissent être réglés d’ici là.
Les agriculteurs pointent une concurrence déloyale qui serait mortifère pour la survie de nombre d’entre eux
Le projet abolit notamment les droits de douane pour des quotas de produits et de services. Pour simplifier, Berlin compte ainsi doper ses exportations industrielles (automobile, sidérurgie). En retour, l’agro-négoce sud-américain verrait s’ouvrir en grand le marché européen des produits agricoles (viande bovine et porcine, volailles, maïs, soja, lait en poudre…).
Les agriculteurs français, de même que de plusieurs pays européens, pointent une concurrence déloyale qui serait mortifère pour la survie de nombre d’entre eux. D’importantes manifestations paysannes s’étaient multipliées fin 2024, avec pour conséquence une quasi-unanimité des partis politiques de l’Hexagone opposés à l’accord. Emmanuel Macron n’eut alors donc d’autre choix que de porter cette opposition.
Il y a quelques semaines cependant, il amorçait un demi-tour, faisant valoir que Bruxelles avait promis des garanties : mécanismes d’alerte en cas de déséquilibre soudain du marché, clauses « miroirs » imposant au Mercosur certaines contraintes sanitaires et environnementales que doivent respecter les agriculteurs du Vieux continent, renforcement des contrôles douaniers portant sur le respect des normes.
Il est cependant vite apparu que ces « garanties » étaient en réalité des rustines très partielles. « Le compte n’y est pas », a estimé le président français dans un nouveau retournement. Il est vrai qu’il doit faire face à nouveau aux colères du monde agricole, et à une situation politique très sensible. Une capitulation de sa part en décembre aurait été explosive. Le ralliement providentiel de Rome à cette opposition lui permet donc de sauver la face… provisoirement.
Ce nouveau contretemps a particulièrement agacé le chancelier allemand, qui ne cache pas son ambition de devenir le nouvel « homme fort de l’Europe », et qui avait multiplié les déclarations dramatiques sur le thème « c’est maintenant ou jamais ». Il a dû finalement se rallier à la remarque du président du Conseil européen : Antonio Costa a fait valoir que pour un traité envisagé depuis un quart de siècle, quelques semaines de retard n’étaient pas une catastrophe.
Friedrich Merz avait engagé beaucoup de son capital politique sur le dossier des avoirs russes gelés
C’est en tout cas un camouflet, d’autant que Friedrich Merz avait aussi engagé beaucoup de son capital politique sur l’autre dossier, celui des avoirs russes gelés. La plupart des dirigeants européens s’accordent sur le principe du renflouement financier de l’Ukraine. Kiev est financièrement exsangue et ne doit sa survie qu’aux transferts massifs de fonds (aides économiques et militaires) assurés jusqu’à présent par l’Occident.
Mais Washington a désormais décidé de stopper sa perfusion. Et les fonds européens alloués arrivent à échéance dans les prochaines semaines. Pour Bruxelles, il est impensable de ne pas poursuivre le financement – cela reviendrait, selon les eurocrates, à « donner la victoire à la Russie ». Mais en pleine période d’austérité imposée aux peuples des Etats membres, ouvrir les vannes budgétaires au profit de Kiev est périlleux.
D’où l’idée formulée dès septembre de cette année par Ursula von der Leyen : utiliser les avoirs russes gelés hébergés par l’institution financière Euroclear pour servir de garantie à un emprunt que l’UE souscrirait auprès de celle-ci ; puis transférer le montant à Kiev via un prêt, que l’Ukraine rembourserait dès qu’elle aurait perçu les « réparations de guerre » que les Européens exigent de la Russie.
Evidemment, personne n’est dupe : Moscou n’a aucune intention de verser un kopek. Dès lors, les avoirs gelés seraient saisissables, ce qui constitue un vol manifeste, rappelle la Russie, qui a d’ores et déjà lancé de premières procédures judiciaires à cet égard.
La Belgique serait en première ligne des exigences de remboursement si les recours aboutissent, puisqu’Euroclear, domiciliée à Bruxelles, est une société de droit belge. D’où l’opposition acharnée du premier ministre belge, qui redoute que son pays, au PIB modeste, se voie réclamer des dizaines de milliards d’euros de compensation.
Deux Conseils européens successifs n’ont pas suffi à rassurer Bart de Wever (photo, de face), les juristes internationaux pointant les risques juridiques et financiers – sans même évoquer les « risques de réputation » vis-à-vis des investisseurs internationaux constatant que l’UE n’hésite pas à confisquer des avoirs étrangers hébergés sur son sol.
Le chef du gouvernement belge avait d’autant plus de raisons de s’inquiéter que la plupart des ses vingt-six homologues, à qui il a demandé d’endosser une garantie solidaire, ont évité de s’engager clairement et concrètement.
Mette Frederiksen, qui dirige le gouvernement danois, a proposé de passer outre l’opposition de la Belgique. Mais ce passage en force, qui aurait été politiquement explosif, n’a pas suscité l’enthousiasme. Sur ce dossier également, Emmanuel Macron et la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, se sont rejoints en s’abstenant de soutenir le schéma proposé par Mme von der Leyen et repris par M. Merz.
Les discussions au sein du Conseil ont été très tendues, et se sont prolongées très tard dans la nuit. A quatre heures du matin, il fallut se rendre à l’évidence : le « prêt de réparation » adossé aux avoirs russes ne pouvait être adopté.
Le chancelier allemand, ainsi que ses collègues des pays nordiques et baltes, ont donc dû se résoudre à un plan alternatif qu’ils avaient toujours refusé jusque là. Celui-ci prévoit que l’UE va elle-même emprunter sur les marchés, et garantira cet emprunt sur le budget communautaire – un mécanisme comparable à ce qui avait eu lieu pour soutenir l’économie dans la période post-Covid.
Le montant de cet emprunt sera à son tour prêté à Kiev (à taux zéro), pour 2026 et 2027, pour un montant de 90 milliards d’euros. Ce qui revient, dans ce cas de manière directe, à faire financer par les contribuables des Etats membres la perfusion financière en faveur de l’Ukraine. Car, évidemment, ledit emprunt devra être, le moment venu, remboursé par les Vingt-sept.
Ou plutôt par vingt-quatre d’entre eux. Car trois pays – la Hongrie, la Slovaquie, et la République tchèque – ont obtenu d’être dispensés de ce remboursement. En échange, ils ont accepté de ne pas s’opposer à ce « plan B », car dans ce cas, l’unanimité était requise.
Le premier ministre hongrois, qui a longtemps fait figure de mouton noir isolé, s’est félicité que s’élargisse ainsi le camp des gouvernements qui refusent désormais de financer l’effort de guerre ukrainien. Viktor Orban a en outre confirmé que les trois pays allaient contester la décision prise six jours plus tôt : selon une douteuse procédure d’exception, les ministres des Vingt-sept avaient alors décrété de rendre permanent le gel des avoirs russes détenus par Euroclear (240 milliards), ce qui est l’étape précédant la mobilisation de ceux-ci à titre de garantie.
Pour sa part, le chancelier allemand, après avoir longtemps clamé qu’il refuserait tout emprunt commun, a été contraint d’avaler son chapeau. Sinon, il précipitait l’Ukraine dans une situation de banqueroute, ce qui était encore plus inenvisageable politiquement.
Sur chacun des dossiers, Paris et Berlin se sont retrouvés en opposition
Dans ces conditions, on comprend que les partisans de l’intégration européenne s’alarment des résultats de ce sommet. En particulier, la division de l’UE sur le financement de la guerre est plus notoire que jamais. Ce qui réduit à néant les illusions que celle-ci puisse jouer un rôle mondial.
Circonstance aggravante : sur chacun des dossiers, Paris et Berlin se sont retrouvés en opposition. Et ce, alors même que l’arrivée de Friedrich Merz à la tête de l’Allemagne devait relancer le « moteur franco-allemand » décrit comme en panne du temps d’Olaf Scholz.
Cette relance apparaît de moins en moins d’actualité. Encore moins avec l’existence de deux aspirants pour le trône d’empereur de l’UE…
Cet article Les divisions au sommet du 18 décembre sonnent le glas des illusions géopolitiques de l’UE est apparu en premier sur Ruptures.
En l’espace de quelques jours, les dirigeants européens viennent de subir deux humiliations spectaculaires. La première a été infligée à l’Union européenne toute entière par Washington et d’une certaine manière Moscou. La seconde a été subie par Emmanuel Macron, en visite officielle à Pékin du 3 au 5 décembre (photo), et qui comptait bien parler au nom de l’UE sur deux dossiers notamment.
Le président français s’était fixé l’objectif de convaincre le président Xi Jiping de modérer le déséquilibre commercial qu’il accuse la Chine d’alimenter par l’exportation massive de produits vers le Vieux continent. Par ailleurs, le maître de l’Elysée se faisait fort d’obtenir de son hôte qu’il prenne ses distances vis-à-vis de la Russie dans le conflit qui oppose celle-ci à l’Ukraine.
Xi Jiping a répété qu’il ne fournissait pas d’aide à Moscou dans la conduite des opérations militaires. Pour le reste, l’espoir de distendre « l’amitié sans limite » qui s’est renforcée ces dernières années entre la Russie et la Chine a été accueilli par le président chinois avec un sourire très poli, mais discrètement ironique. Quant aux déséquilibres commerciaux, le chef de l’Etat français est évidemment reparti bredouille.
Ce qui frappe, dans cet épisode, est que ce dernier semblait une nouvelle fois convaincu qu’il pourrait faire plier Pékin, ou au moins infléchir sa position. C’est désormais une constante parmi les élites de l’UE : malgré leurs échecs répétés, ils continuent de penser qu’ils peuvent peser sur les dossiers internationaux – et Emmanuel Macron n’est pas le dernier, évidemment, à croire en ses propres pouvoirs et talents. Mais il n’est pas le seul.
Les dirigeants européens persistent à croire qu’ils sont légitimes et suffisamment forts pour influer sur le cours des événements
A l’échelle des Vingt-sept, on pourrait nommer cela l’éternelle illusion de la puissance, malgré l’évidence des rapports de force. C’est ce dont a encore témoigné la séquence diplomatique concernant les négociations en cours visant à mettre fin à la guerre en Ukraine. Les dirigeants européens persistent à croire qu’ils sont à la fois légitimes et suffisamment forts pour influer sur le cours des événements.
Sans remonter à 2022, il faut rappeler un jalon important : la rencontre entre Vladimir Poutine et Donald Trump qui s’était déroulée fin août en Alaska. La convergence entre les deux dirigeants avait alors affolé Bruxelles. Dans les instances européennes, on avait dénoncé une collusion qui pouvait se réaliser « sur le dos de Kiev », et qui marginalisait totalement l’UE alors que cette dernière prétend avoir voix au chapitre dans ce qu’elle considère comme son arrière-cour.
Puis, les mêmes s’étaient un peu rassurés en constatant qu’aucun règlement n’avait ensuite émergé ; et même que Donald Trump avait fait mine d’exprimer sa déception en adoptant des sanctions contre deux groupes pétroliers russes. La surprise fut d’autant plus brutale lorsque, le 21 novembre, un « plan en 28 points » était dévoilé, issu de négociations au plus haut niveau entre le Kremlin et deux envoyés spéciaux de la Maison Blanche.
Nouvelle panique à Bruxelles, qui organise en urgence des consultations tripartites : réunis le 23 novembre à Genève, les représentants ukrainiens, américains et européens annoncent avoir retravaillé le plan pour en expurger les dispositions jugées trop favorables à Moscou et inacceptables pour Kiev. La nouvelle mouture est « plus équilibrée », se réjouit-on alors à Bruxelles, comme à Paris et à Berlin.
Sauf que, le 2 décembre, les émissaires de confiance du président américain – Steve Witkoff et Jared Kushner – retournent à Moscou. Des heures de discussions dans la capitale russe n’aboutissent pas, rapportent les grands médias occidentaux, en tout cas pas à des résultats claironnés. En réalité, à part les négociateurs eux-mêmes, personne ne connaît les résultats des entretiens. Et, manifestement, le fil n’est pas rompu. A peine quinze jours après l’annonce des dernières sanctions américaines, celles-ci sont même partiellement levées.
Surtout, alors que les négociateurs américains avaient promis de tenir les Européens au courant en faisant halte à Bruxelles le 4 décembre, ils annulent finalement cette étape – c’est la seconde humiliation de ces derniers jours – et convoquent, au lieu de cela, les représentants ukrainiens en Floride. Ces derniers sont même sommés de ne rien dévoiler à leurs alliés européens. Et tout porte à croire que les discussions avec les négociateurs américains sont catastrophiques pour Kiev.
Le premier ministre hongrois vient d’être rejoint par un interlocuteur inattendu : son homologue belge
Le point n’est pas ici d’analyser le contenu des négociations – qui est en réalité bien plus large que l’issue du conflit russo-ukrainien – mais plutôt de pointer le contraste entre les prétentions de l’UE à jouer un rôle (en faveur de Kiev), et la réalité : cette dernière est ostensiblement sommée par Washington de se tenir à l’écart de l’essentiel. Et ce, alors même que Bruxelles continue à prétendre que c’est la sécurité du continent européen qui est en jeu – car la propagande occidentale ne cesse de répéter que la Russie s’apprête à attaquer l’Europe si elle gagne en Ukraine.
Un constat se confirme donc : l’intégration européenne contribue chez ses dirigeants à conforter le sentiment – illusoire – de leur puissance collective. Par exemple, les réunions répétées du Conseil européen sont souvent le lieu d’une surenchère belliciste, car peu de participants ont envie de passer pour des « mous ». Ainsi se développe un processus pervers qui transforme la propagande de guerre (la Russie est notre ennemie, elle veut nous attaquer) en conviction que leurs auteurs finissent par croire eux-mêmes.
Il y a certes quelques exceptions. Le premier ministre hongrois ne cesse de clamer son opposition à la logique de guerre, dont il constate qu’elle ne peut rien apporter de bon. Une position de « mouton noir » qui agace au plus haut point la plupart de ses collègues depuis longtemps. Mais il vient d’être rejoint par un interlocuteur inattendu : le premier ministre belge.
Bart De Wever n’est pas soudainement devenu pacifiste. Mais son pays abrite l’institution au sein de laquelle sont détenus l’essentiel des avoirs russes gelés. Et, tout récemment, la Commission européenne a proposé un plan pour que ces avoirs contribuent plus directement à la « réparation » de l’Ukraine.
Jusqu’à présent, seuls les intérêts produits par les capitaux gelés étaient utilisés en faveur de Kiev – ce qui constitue déjà un vol, estime Moscou. Si le projet était mis en œuvre, ce sont les avoirs eux-mêmes – 185 milliards d’euros – qui serviraient de caution à l’emprunt que lanceraient les Vingt-sept. Le montant de cet emprunt serait à son tour prêté à l’Ukraine. Puis cette dernière rembourserait l’UE grâce aux « dommages de guerre » que les dirigeants européens rêvent d’imposer à Moscou.
Sauf que, une nouvelle fois, ceux-ci « prennent leurs désirs pour des réalités » (les anglophones évoquent, quant à eux, du « wishful thinking »). Car les Russes n’ont évidemment pas l’intention de payer un kopek. Conséquence : le prêt à l’Ukraine ne serait jamais remboursé. C’est donc finalement sur la Belgique que retomberait la responsabilité de celui-ci – une somme faramineuse au regard de ce petit pays.
Car il n’y a, à ce stade, que deux scénarios. Soit un plan de paix est signé entre Moscou et Kiev sous le parrainage des Etats-Unis, et il n’y a aucune chance qu’il comporte des réparations à payer par les Russes ; soit la Russie sort vainqueur sans appel sur le terrain militaire, et la conséquence financière est a fortiori la même. Il faut rappeler que les dommages de guerre ont toujours été historiquement à la charge du vaincu.
C’est précisément ce que M. de Wever a fait valoir à ses homologues de l’UE. Il a même ajouté qu’il serait dangereux que Moscou se voie infliger une défaite, ce qui a provoqué un véritable tollé parmi les Vingt-sept. Le prochain Conseil européen, où la question sera à nouveau débattue, est prévu pour le 18 décembre.
En politique internationale, il y a les « idéalistes » et les réalistes
La leçon est en tout cas claire : en politique internationale, il y a les « idéalistes » et les réalistes. Ces derniers agissent sur la base d’une analyse rationnelle des rapports de force, alors que les premiers se plaisent à déclamer des grands principes (qui dissimulent en réalité leurs propres intérêts).
L’UE, qui prétend exister pour défendre des « valeurs », relève évidemment de la première catégorie, et affirme combattre au nom de la justice, de la liberté et de l’Etat de droit. Elle est donc poussée par essence à faire de la surenchère hors sol, c’est-à-dire qui fait peu de cas de la réalité.
Ainsi, le ministre français Bruno Lemaire martelait, péremptoire, en 2022 : « nous allons mettre l’économie russe à genoux ». Si les sanctions ont touché cette dernière, ce sont en réalité les économies européennes qui ont plongé dans des proportions bien plus considérables (notamment du fait de l’envolée du coût de l’énergie).
De même, les dirigeants européens exigent, depuis des mois, que des garanties militaires occidentales, probablement sous forme de troupes stationnées en Ukraine, fassent partie de tout accord de paix, sans sembler comprendre que cette revendication ne peut aboutir, car elle a été d’emblée exclue par Moscou.
Toujours et encore le déni de réalité. Avec en perspective de nouveaux échecs et humiliations, ce qu’on ne regrettera pas.
Mais en prenant le risque d’un engrenage guerrier incontrôlé. Ce qui est plus inquiétant.
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En l’espace de quelques jours, les dirigeants européens viennent de subir deux humiliations spectaculaires. La première a été infligée à l’Union européenne toute entière par Washington et d’une certaine manière Moscou. La seconde a été subie par Emmanuel Macron, en visite officielle à Pékin du 3 au 5 décembre (photo), et qui comptait bien parler au nom de l’UE sur deux dossiers notamment.
Le président français s’était fixé l’objectif de convaincre le président Xi Jiping de modérer le déséquilibre commercial qu’il accuse la Chine d’alimenter par l’exportation massive de produits vers le Vieux continent. Par ailleurs, le maître de l’Elysée se faisait fort d’obtenir de son hôte qu’il prenne ses distances vis-à-vis de la Russie dans le conflit qui oppose celle-ci à l’Ukraine.
Xi Jiping a répété qu’il ne fournissait pas d’aide à Moscou dans la conduite des opérations militaires. Pour le reste, l’espoir de distendre « l’amitié sans limite » qui s’est renforcée ces dernières années entre la Russie et la Chine a été accueilli par le président chinois avec un sourire très poli, mais discrètement ironique. Quant aux déséquilibres commerciaux, le chef de l’Etat français est évidemment reparti bredouille.
Ce qui frappe, dans cet épisode, est que ce dernier semblait une nouvelle fois convaincu qu’il pourrait faire plier Pékin, ou au moins infléchir sa position. C’est désormais une constante parmi les élites de l’UE : malgré leurs échecs répétés, ils continuent de penser qu’ils peuvent peser sur les dossiers internationaux – et Emmanuel Macron n’est pas le dernier, évidemment, à croire en ses propres pouvoirs et talents. Mais il n’est pas le seul.
A l’échelle des Vingt-sept, on pourrait nommer cela l’éternelle illusion de la puissance, malgré l’évidence des rapports de force. C’est ce dont a encore témoigné la séquence diplomatique concernant les négociations en cours visant à mettre fin à la guerre en Ukraine. Les dirigeants européens persistent à croire qu’ils sont à la fois légitimes et suffisamment forts pour influer sur le cours des événements.
… La suite de l’article est réservée aux abonnés…
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Le 27 novembre, l’Assemblée nationale a adopté à la quasi-unanimité – fait rarissime – une résolution qui appelle le gouvernement à refuser le traité de libre échange que l’Union européenne s’apprête à signer avec le Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay). Plus précisément, 244 députés ont voté en faveur du texte proposé par LFI, un seul a voté contre, le reste des élus (essentiellement des macronistes) s’étant abstenu.
Mais malgré le vote massif de la représentation nationale, la résolution n’est pas contraignante pour le gouvernement français, qui peut passer outre. En revanche, l’accord négocié par Bruxelles peut s’imposer à ce même gouvernement si la France est minoritaire parmi les Etats membres. Autrement dit, la voix des députés nationaux élus est consultative ; celle de l’UE, décisionnaire.
Le projet de traité est un accord complexe, mais son objectif est clair : il s’agit d’éliminer, ou de réduire fortement, les droits de douane sur les échanges – marchandises et services – entre les deux blocs. Ceux-ci représentent ensemble 800 millions de consommateurs, se délecte ainsi à l’avance la Commission européenne.
Les grandes firmes agro-alimentaires du Mercosur pourraient ainsi exporter notamment beaucoup plus de viande bovine et porcine, de volailles, de lait en poudre, de maïs et de soja vers l’Europe ; et les industriels du Vieux continent espèrent écouler vers le Mercosur leurs produits des secteurs automobile, métallurgique, chimique, pharmaceutique…
Compte tenu de la puissance de l’agro-négoce sud-américain, qui pratique notamment la culture et l’élevage extensifs à grande échelle, de nombreux paysans des différents Etats de l’UE verraient cette concurrence menacer leur existence même. D’autant que les firmes du Mercosur sont loin d’être soumises aux mêmes règles et contraintes – sanitaires et environnementales – que celles qui prévalent sur le Vieux continent.
D’où le slogan qui s’était répandu lors des grandes mobilisations paysannes de l’hiver 2023-2024 : « n’importons pas ce que l’on interdit en France ». A l’époque, les manifestations ne s’étaient pas cantonnées à la France ; elles avaient essaimé dans une douzaine de pays.
Et elles avaient repris dans l’hexagone en novembre 2024, ce qui explique qu’une large partie de la classe politique française soit réticente à la perspective du traité, même les élus proches du pouvoir actuel qui redoutent toujours la colère du monde rural.
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Le 27 novembre, l’Assemblée nationale a adopté à la quasi-unanimité – fait rarissime – une résolution qui appelle le gouvernement à refuser le traité de libre échange que l’Union européenne s’apprête à signer avec le Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay). Plus précisément, 244 députés ont voté en faveur du texte proposé par LFI, un seul a voté contre, le reste des élus (essentiellement des macronistes) s’étant abstenu.
Mais malgré le vote massif de la représentation nationale, la résolution n’est pas contraignante pour le gouvernement français, qui peut passer outre. En revanche, l’accord négocié par Bruxelles peut s’imposer à ce même gouvernement si la France est minoritaire parmi les Etats membres. Autrement dit, la voix des députés nationaux élus est consultative ; celle de l’UE, décisionnaire.
Le projet de traité est un accord complexe, mais son objectif est clair : il s’agit d’éliminer, ou de réduire fortement, les droits de douane sur les échanges – marchandises et services – entre les deux blocs. Ceux-ci représentent ensemble 800 millions de consommateurs, se délecte ainsi à l’avance la Commission européenne.
Les grandes firmes agro-alimentaires du Mercosur pourraient ainsi exporter notamment beaucoup plus de viande bovine et porcine, de volailles, de lait en poudre, de maïs et de soja vers l’Europe ; et les industriels du Vieux continent espèrent écouler vers le Mercosur leurs produits des secteurs automobile, métallurgique, chimique, pharmaceutique…
Compte tenu de la puissance de l’agro-négoce sud-américain, qui pratique notamment la culture et l’élevage extensifs à grande échelle, de nombreux paysans des différents Etats de l’UE verraient cette concurrence menacer leur existence même. D’autant que les firmes du Mercosur sont loin d’être soumises aux mêmes règles et contraintes – sanitaires et environnementales – que celles qui prévalent sur le Vieux continent.
D’où le slogan qui s’était répandu lors des grandes mobilisations paysannes de l’hiver 2023-2024 : « n’importons pas ce que l’on interdit en France ». A l’époque, les manifestations ne s’étaient pas cantonnées à la France ; elles avaient essaimé dans une douzaine de pays.
Et elles avaient repris dans l’hexagone en novembre 2024, ce qui explique qu’une large partie de la classe politique française soit réticente à la perspective du traité, même les élus proches du pouvoir actuel qui redoutent toujours la colère du monde rural.
Berlin espère des débouchés importants pour ses grands groupes industriels
Pour comprendre l’origine du dossier, il faut remonter à 1999, année où les premières négociations avaient été lancées par Bruxelles avec le Mercosur. Elles avaient ensuite été interrompues puis relancées de nombreuses fois, signe que le dossier est sensible et explosif. Finalement, un accord de principe a été signé en 2019.
Cependant, l’arrivée au pouvoir à Brasilia de Jair Bolsonaro a de nouveau suspendu le processus en 2020. Mais la Commission européenne, qui détient l’exclusivité du pouvoir de négociation au nom des vingt-sept Etats membres, a poursuivi les pourparlers dans la plus totale opacité.
Au point qu’elles ont failli aboutir à une signature formelle il y a un an tout juste. Finalement, les réticences conjuguées de la France, de l’Autriche, de la Grèce, de l’Irlande, des Pays-Bas, de la Pologne et de la Grèce ont différé cette conclusion.
Mais le camp des opposants – qui ont comme point commun un secteur agricole significatif – n’a cessé de s’affaiblir. Car, en face, celui des supporters du projet – l’Allemagne et l’Espagne, notamment – accentue sa pression. Berlin, en particulier, espère des débouchés importants pour ses grands groupes industriels, notamment automobiles.
L’Allemagne trouve évidemment un relais puissant en la personne d’Ursula von der Leyen. La présidente de la Commission, issue du même parti que le chancelier (la CDU, chrétiens-démocrates), met en particulier en avant la nécessité d’autant plus urgente de trouver de nouveaux débouchés que le marché nord-américain tend à se fermer sous le poids des droits de douane qu’utilise massivement Donald Trump.
En outre, conséquence indirecte de cette politique de la Maison Blanche, les exportations chinoises vers les Etats-Unis se restreignent, et se réorientent donc… notamment vers l’Europe.
Ces circonstances renforcent le tropisme libre échangiste, de toute façon présent dans l’ADN de l’intégration européenne, comme en témoignent les accords entrés en vigueur notamment avec le Canada (CETA, 2017), le Japon (2019) ou la Nouvelle-Zélande (2024). Pas plus tard qu’en septembre dernier, un accord a été signé avec l’Indonésie. Et Bruxelles rêve de conclure avec l’Inde d’ici la fin de l’année.
Des facteurs géopolitiques entrent par ailleurs en ligne de compte. La cheffe de la diplomatie européenne, l’Estonienne Kaja Kallas, martelait ainsi l’année dernière : « si nous ne concluons pas un accord avec le Mercosur, c’est la Chine qui le fera ». Déjà, entre 1999 et 2024, la proportion des exportations du secteur agroalimentaire brésilien vers l’UE est tombée de 41% à 13%. C’est désormais la Chine, avec 33% des exportations du secteur, qui représente le premier marché pour l’agro-industrie de Brasilia.
Enfin, l’Amérique du sud est riche en matières premières, dont certaines terres rares stratégiques, pour lesquelles l’UE cherche à sécuriser son approvisionnement en diversifiant ses fournisseurs.
Emmanuel Macron a amorcé, mi-octobre, un virage à 180°
Et maintenant ? Après tous les retards et reports successifs, Mme von der Leyen fait le forcing pour une signature d’ici la fin de l’année. Le sommet du Mercosur, prévu le 20 décembre pourrait en fournir l’occasion – c’est en tout cas ce dont rêve Bruxelles. Des étapes préalables devront cependant être franchies.
D’une part, l’europarlement doit approuver le projet à une majorité simple. Le vote pourrait se tenir le 16 décembre, mais l’issue ne semble pas acquise. Ensuite et probablement dans la foulée, les Etats membres devront se prononcer à la majorité qualifiée : il faudra que 15 pays au moins (et à condition qu’ils représentent plus de 65% de la population des Vingt-sept) donnent leur feu vert.
Les dirigeants français ont bien senti que le camp des opposants s’était affaibli. Le soutien de l’Irlande, de l’Autriche, de la Hongrie et de la Pologne ne suffira pas. Dès lors, Emmanuel Macron, qui veut à tout prix éviter de se retrouver dans une configuration minoritaire et battue (et qui est par ailleurs un partisan de principe du libre échange), a amorcé, mi-octobre, un virage à 180°, faisant valoir qu’à certaines conditions, le projet d’accord avec le Mercosur serait acceptable.
Il s’est notamment prévalu de « mesures de sauvegarde » proposées début septembre par la Commission, puis validées le 19 novembre par les Etats membres : pour certaines productions – viande bovine, riz, volaille, œufs, sucre… – une procédure d’urgence pourrait suspendre les importations si celles-ci déséquilibraient le marché européen. Mais rien n’assure que les dirigeants du Mercosur acceptent cette clause de dernière minute.
Surtout, le président français affirme militer pour des mécanismes appelé « clauses miroirs » : toutes les précautions et restrictions que s’imposent l’UE devraient être transposées aux produits importés du Brésil, d’Argentine et des deux autres pays.
Par exemple, la ministre française de l’agriculture a demandé que les pesticides interdits dans l’UE soient également prohibés dans les productions issues des pays du Mercosur. Elle voudrait aussi que ces derniers s’engagent à ne pas administrer d’antibiotiques aux bovins dont la viande serait exportée en Europe.
Mais rien n’indique qu’une majorité d’Etats membres de l’UE rejoignent cette exigence ; ni que, si c’était le cas, le Mercosur accepte d’y souscrire. Et quand bien même ces conditions seraient remplies, les connaisseurs du secteur rappellent que les moyens douaniers font largement défaut pour vérifier que ces engagements soient respectés le moment venu.
Les prochains jours seront décisifs
Les prochains jours seront donc décisifs pour déterminer si survient un compromis, et lequel. Les agriculteurs français sont en première ligne, mais ils ne sont pas seuls à scruter les évolutions en cours.
Quelle que soit l’issue à court terme, un constat se confirme une nouvelle fois : le commerce international relève de la compétence exclusive de la Commission, qui négocie seule au nom des Vingt-sept. Mais ceux-ci se caractérisent par des paramètres très différents d’un pays à l’autre (poids de l’industrie, de l’agriculture, des services, du commerce extérieur dans l’économie nationale, notamment).
Imposer une politique unique à tous les Etats membres entraîne donc nécessairement que les intérêts d’un certain nombre – et même en réalité de la plupart – d’entre eux seront bafoués. Au profit exclusif des dogmatiques européens du libre échange, et de l’agro-business sud-américain. Et au détriment des petits paysans des deux côtés de l’Atlantique…
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C’est un peu un rituel. Chaque fin d’année, la Commission européenne publie un rapport sur l’état d’avancement des pays candidats à l’adhésion à l’UE. Le 4 novembre, la présidente de l’exécutif bruxellois a présenté le document 2025.
Et Ursula von der Leyen a bien sûr saisi l’occasion pour réaffirmer : « nous sommes plus que jamais déterminés à faire de l’élargissement de l’UE une réalité. Car une UE plus large signifie une Europe plus forte et plus influente sur la scène internationale ». Déjà, l’année dernière, elle avait martelé sur un ton lyrique : « l’élargissement répond à l’appel de l’histoire, il est l’horizon naturel de notre UE »…
Cela fait en effet des années – plus de dix ans pour certains – que des Etats ont obtenu le statut officiel de candidat, voire ont entamé un processus de « négociations » avec Bruxelles. Par « négociations », il faut en réalité entendre l’examen approfondi des législations nationales, et la mise aux normes communautaires de celles-ci, de manière unilatérale.
Les dirigeants de l’UE considèrent depuis longtemps que certains pays relèvent « naturellement » de sa zone d’influence, ce qui justifie de les « arrimer » au bloc, terme plus poli qu’« annexer ». En outre, depuis 2022 plus particulièrement, le discours bruxellois affirme ouvertement qu’il s’agit de pallier le « risque » de voir la Russie garder un pied dans les Balkans.
Mais plus les discours se font volontaristes et prétendent voir se rapprocher l’horizon de l’adhésion (du moins pour certains), plus cet horizon devient improbable, car confronté à des contradictions insurmontables.
… La suite de l’article est réservée aux abonnés…
Cet article Élargissement de l’UE : les rêves impossibles de la Commission… est apparu en premier sur Ruptures.
C’est un peu un rituel. Chaque fin d’année, la Commission européenne publie un rapport sur l’état d’avancement des pays candidats à l’adhésion à l’UE. Le 4 novembre, la présidente de l’exécutif bruxellois a présenté le document 2025.
Et Ursula von der Leyen a bien sûr saisi l’occasion pour réaffirmer : « nous sommes plus que jamais déterminés à faire de l’élargissement de l’UE une réalité. Car une UE plus large signifie une Europe plus forte et plus influente sur la scène internationale ». Déjà, l’année dernière, elle avait martelé sur un ton lyrique : « l’élargissement répond à l’appel de l’histoire, il est l’horizon naturel de notre UE »…
Cela fait en effet des années – plus de dix ans pour certains – que des Etats ont obtenu le statut officiel de candidat, voire ont entamé un processus de « négociations » avec Bruxelles. Par « négociations », il faut en réalité entendre l’examen approfondi des législations nationales, et la mise aux normes communautaires de celles-ci, de manière unilatérale.
Les dirigeants de l’UE considèrent depuis longtemps que certains pays relèvent « naturellement » de sa zone d’influence, ce qui justifie de les « arrimer » au bloc, terme plus poli qu’« annexer ». En outre, depuis 2022 plus particulièrement, le discours bruxellois affirme ouvertement qu’il s’agit de pallier le « risque » de voir la Russie garder un pied dans les Balkans.
Mais plus les discours se font volontaristes et prétendent voir se rapprocher l’horizon de l’adhésion (du moins pour certains), plus cet horizon devient improbable, car confronté à des contradictions insurmontables.
La Hongrie s’oppose ouvertement à l’adhésion de l’Ukraine, de nombreux Etats membres partagent discrètement cette position
Pour mémoire, les pays concernés sont une dizaine. Il y a la Turquie, théoriquement toujours candidate, mais pour laquelle le processus est gelé depuis des années, Bruxelles arguant de la violation ouverte et répétée des libertés publiques. La place géopolitique autonome qu’a acquise Ankara contribue également à rendre improbable son intégration.
La Géorgie est un cas particulier. L’année dernière, elle gagnait son statut de candidat. Mais, notamment depuis les élections d’octobre 2024, tout a changé. Son gouvernement est accusé d’avoir basculé en faveur de Moscou. Elle est donc mise au piquet pour une durée indéterminée.
L’Ukraine – et la Moldavie dont la candidature a été jumelée à celle de Kiev – est aussi un cas à part. La plupart des dirigeants européens affirment publiquement que ce « pays martyr » doit être accueilli, mais aucune perspective réaliste ne se dessine : le pays est en guerre, sa taille démographique et économique déséquilibrerait totalement les paramètres financiers de l’UE. Sa concurrence agricole – notamment – a déjà donné un premier aperçu du tsunami qui résulterait d’une adhésion.
Kiev est ostensiblement félicité pour avoir lancé des réformes renforçant « l’Etat de droit ». Pas de chance : au moment même où le rapport était rendu public, un énorme scandale de corruption d’Etat (défense, énergie) éclatait, éclaboussant directement des très proches du président Zelensky.
Dès lors, si, officiellement, seule la Hongrie s’oppose à l’adhésion de l’Ukraine, en réalité, de nombreux Etats membres partagent discrètement cette position.
Parmi les pays des Balkans, la Bosnie-Herzégovine est loin du compte. Sa fragmentation en entités autonomes et sa gouvernance dysfonctionnelle sous la tutelle d’un haut-représentant extérieur ne sont pas compatibles avec les canons européens.
Pour sa part, le Kosovo, dont l’existence juridique n’est pas reconnue par cinq Etats membres, n’a même pas le statut de candidat. Quant à la Macédoine, elle est toujours engluée dans un conflit historique avec la Bulgarie qui bloque son rapprochement.
Enfin, la Serbie suscite également l’agacement de la Commission qui lui reproche explicitement de ne pas adopter la politique de l’Union européenne face à la Russie. De fait, le président serbe, Aleksandar Vucic, tente d’établir un équilibre précaire dans ses relations avec Moscou d’un côté, Bruxelles de l’autre. Mais pour l’UE, il faut choisir son camp…
Restent les deux chouchous de Bruxelles : l’Albanie (2,4 millions d’habitants), et le Monténégro (600 000). A la Commission, on fait mine de croire que le mariage avec ces deux « bons élèves » pourrait être conclu en 2028.
Le premier obstacle tient à la « gouvernabilité » d’une UE à trente ou à trente-cinq
En réalité, ce sont les mécanismes mêmes de l’élargissement qui rendent ce dernier improbable. Le premier obstacle tient à la « gouvernabilité » d’une UE à trente ou à trente-cinq.
Car celle-ci, avec ses vingt-sept membres, est déjà confrontée à des querelles et contradictions internes qui paralysent de plus en plus fréquemment son fonctionnement. Ajouter des nouveaux adhérents ne ferait que démultiplier le problème, tout particulièrement dans les domaines où l’unanimité est requise : fiscalité, politique extérieure.
Certains, dont Berlin, militent depuis longtemps pour abolir cette « contrainte ». Mais pour ce faire, il faut… l’unanimité. Ce qui est hors de portée.
Aveu que l’obstacle est bien réel, de nombreuses propositions pour le surmonter ont émergé dans certaines capitales ou certains cercles de réflexion. Est ainsi évoquée une intégration progressive, où les nouveaux arrivants n’auraient pas tout de suite les prérogatives des membres actuels. Un statut de seconde classe qui durerait jusqu’à la réforme des institutions communautaires.
Il n’y a guère de chances que cette perspective soit acceptée par les pays concernés. Pas plus que ne serait viable l’invention d’un statut de « membre associé », une idée qui est mentionnée dans l’accord qui fonde l’actuelle coalition gouvernementale allemande (CDU-SPD). Mais qui laisse entier le reproche d’une « Europe à deux vitesses ».
Les écarts de rémunération « pourraient faire baisser les niveaux de salaire dans l’Union »
Ces questions institutionnelles ne constituent pas le seul obstacle. L’année dernière, une étude détaillée de deux chercheurs, Hans Kribbe et Luuk van Middelaar, pourtant très favorables au principe de l’élargissement, en énumérait plusieurs autres.
A commencer par le budget de l’UE. Soit celui-ci est très considérablement augmenté, par le relèvement des contributions des membres actuels – une piste totalement irréaliste dans le contexte d’austérité croissante des finances publiques ; soit le même gâteau est partagé en des parts plus nombreuses et donc plus petites. Comme les pays candidats ont un PIB par habitant considérablement inférieur à moyenne de l’UE, les bénéficiaires nets actuels (ceux qui touchent de Bruxelles plus que la contribution qu’ils versent, bien souvent les pays de l’Est), deviendraient contributeurs nets.
Les experts pointaient un autre domaine problématique : « sur certains marchés, comme celui de l’agriculture, l’afflux de marchandises, de cultures et de produits moins chers pourrait frapper les économies locales, entraînant la fermeture d’entreprises et d’exploitations agricoles ». En outre, les écarts de rémunération « pourraient aussi, à court terme, faire baisser les niveaux de salaire dans l’Union, avoir un effet corrosif sur les conditions de travail et alimenter le mécontentement sociétal et politique ».
Les auteurs du rapport rappelaient que la flambée de l’immigration intra-européenne vers le Royaume-Uni, alors membre de l’UE, avait contribué au résultat du référendum de 2016 favorable au Brexit. Ils auraient pu aussi citer les milliers de délocalisations industrielles vers les pays entrants, et les centaines de milliers d’emplois ainsi perdus à l’Ouest.
Comment faire avaler la pilule aux peuples des Etats membres actuels ?
Tout cela conduit à un dernier défi, probablement le plus critique : comment faire avaler la pilule aux peuples des Etats membres actuels ? Les deux experts notaient par exemple que le double Non, français et néerlandais, au projet de traité constitutionnel européen de 2005 avait suivi l’élargissement de 2004.
Et il faut rappeler que toute nouvelle adhésion d’un pays requiert la ratification unanime des vingt-sept pays. En France, cela passerait par un vote de 60% des parlementaires réunis en congrès, ou par un référendum…
Depuis la parution de l’étude des deux chercheurs, tout semble confirmer leurs mises en garde. Les eurocrates ont ainsi pris connaissance avec consternation d’un sondage « eurobaromètre » publié en septembre, selon lequel seulement 49 % des Allemands, et même 43 % des Français, soutiendraient l’élargissement – et la masse des sondés ignorant tout de cette perspective n’est même pas prise en compte…
On comprend dès lors le cri d’alarme des auteurs en octobre 2024, qui n’a manifestement rien perdu de son actualité : « l’Union commence à peine à s’attaquer aux défis, aux coûts, aux risques et aux inconvénients qu’une UE élargie pourrait entraîner, sans parler de la réaction populaire potentielle non seulement contre l’une ou l’autre des adhésions, mais aussi contre l’Union elle-même ».
On ne saurait être plus clair.
Cet article Élargissement de l’UE : les rêves impossibles de la Commission est apparu en premier sur Ruptures.
C’était, paraît-il, un événement « très attendu ». C’est en tout cas ainsi que la présentatrice du journal télévisé d’Arte a commenté, sans rire, la prise de parole d’Ursula von der Leyen devant le parlement européen, le 10 septembre. Il s’agissait du traditionnel « Discours sur l’état de l’Union » (« SOTEU » pour les intimes, selon l’acronyme anglais).
Cette habitude, jadis instituée par la Commission européenne, était en fait née par imitation directe de la pratique en vogue outre-Atlantique, où le président des Etats-Unis s’adresse annuellement aux membres du Congrès. C’était l’époque où d’aucuns rêvaient encore des « Etats-Unis d’Europe », et où Washington représentait un modèle incontesté.
La prestation de la présidente de la Commission européenne devant l’hémicycle de Strasbourg fut en réalité, comme toujours, un non-événement, sauf pour la petite bulle bruxelloise. Sans surprise, il y fut question d’« indépendance de l’Europe », de compétitivité, de « technologies numériques et propres », d’intelligence artificielle, de « start-up innovantes » et de « gigafactories », de l’association entre financements publics européens et privés, de l’achèvement du marché unique, de batteries électriques et d’objectifs climatiques.
Le tout accompagné d’une pincée de « lutte contre la pauvreté », et même de la promesse de « donner plus de pouvoir aux travailleurs »… Mme von der Leyen a en outre consacré de longues minutes à justifier l’accord conclu fin juillet avec Donald Trump sur les droits de douane. « Capitulation » serait un terme plus juste qu’« accord », puisque la Maison-Blanche a fait avaliser la taxation à 15% d’une grande partie des exportations européennes, tandis que les marchandises américaines seront quasiment exonérées de droits. Même de nombreux inconditionnels de Bruxelles reconnaissent et déplorent cette humiliation.
La cheffe de l’exécutif bruxellois a consacré le début de son intervention à l’actualité internationale, plus particulièrement à l’Ukraine et à Gaza. On s’en doute, les deux dossiers ont été traités de manière fort différente. Dans le premier cas ont été magnifiées « la liberté et l’indépendance (pour lesquelles) le peuple ukrainien se bat aujourd’hui », avec des témoignages qui se voulaient poignants face à la « la pluie de bombes russes ».
Dans la foulée de cette description terrifiante suivait logiquement l’évocation de l’action de l’UE pour tenter de tenir la dragée haute à la Russie. Avec, en particulier, la préparation du dix-neuvième train de sanctions contre Moscou – les dix-huit paquets précédents, décidés depuis 2022, étaient censés mettre l’économie russe à genoux, et, ce faisant, contraindre le Kremlin à capituler…
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Cet article Guerres en cours : l’abyssal deux poids – deux mesures d’Ursula von der Leyen… est apparu en premier sur Ruptures.
C’était, paraît-il, un événement « très attendu ». C’est en tout cas ainsi que la présentatrice du journal télévisé d’Arte a commenté, sans rire, la prise de parole d’Ursula von der Leyen devant le parlement européen, le 10 septembre. Il s’agissait du traditionnel « Discours sur l’état de l’Union » (« SOTEU » pour les intimes, selon l’acronyme anglais).
Cette habitude, jadis instituée par la Commission européenne, était en fait née par imitation directe de la pratique en vogue outre-Atlantique, où le président des Etats-Unis s’adresse annuellement aux membres du Congrès. C’était l’époque où d’aucuns rêvaient encore des « Etats-Unis d’Europe », et où Washington représentait un modèle incontesté.
La prestation de la présidente de la Commission européenne devant l’hémicycle de Strasbourg fut en réalité, comme toujours, un non-événement, sauf pour la petite bulle bruxelloise. Sans surprise, il y fut question d’« indépendance de l’Europe », de compétitivité, de « technologies numériques et propres », d’intelligence artificielle, de « start-up innovantes » et de « gigafactories », de l’association entre financements publics européens et privés, de l’achèvement du marché unique, de batteries électriques et d’objectifs climatiques.
Le tout accompagné d’une pincée de « lutte contre la pauvreté », et même de la promesse de « donner plus de pouvoir aux travailleurs »… Mme von der Leyen a en outre consacré de longues minutes à justifier l’accord conclu fin juillet avec Donald Trump sur les droits de douane. « Capitulation » serait un terme plus juste qu’« accord », puisque la Maison-Blanche a fait avaliser la taxation à 15% d’une grande partie des exportations européennes, tandis que les marchandises américaines seront quasiment exonérées de droits. Même de nombreux inconditionnels de Bruxelles reconnaissent et déplorent cette humiliation.
Derrière le soutien à Kiev se profile une UE « prête à la guerre » à l’horizon 2030
La cheffe de l’exécutif bruxellois a consacré le début de son intervention à l’actualité internationale, plus particulièrement à l’Ukraine et à Gaza. On s’en doute, les deux dossiers ont été traités de manière fort différente. Dans le premier cas ont été magnifiées « la liberté et l’indépendance (pour lesquelles) le peuple ukrainien se bat aujourd’hui », avec des témoignages qui se voulaient poignants face à la « la pluie de bombes russes ».
Dans la foulée de cette description terrifiante suivait logiquement l’évocation de l’action de l’UE pour tenter de tenir la dragée haute à la Russie. Avec, en particulier, la préparation du dix-neuvième train de sanctions contre Moscou – les dix-huit paquets précédents, décidés depuis 2022, étaient censés mettre l’économie russe à genoux, et, ce faisant, contraindre le Kremlin à capituler…
La présidente de la Commission a en outre rappelé que « 170 milliards d’euros d’aide militaire et financière ont été versés à ce jour » par l’UE à Kiev. Et de marteler aussitôt : « il en faudra davantage ». Au programme : le renforcement de l’armée ukrainienne et la coopération avec l’industrie militaire du pays, entre autres.
Derrière ce soutien se profile la mise en place d’une « posture de défense européenne forte et crédible » notamment via le programme qui prévoit une UE « prête à la guerre » à l’horizon 2030. Ce programme pourrait bénéficier d’investissements comptant jusqu’à 800 milliards d’euros. Car, selon Mme von der Leyen, « l’économie de guerre de Poutine ne s’arrêtera pas même si la guerre prend fin ».
En termes géopolitiques, Israël est traditionnellement vu comme la pointe avancée de l’Occident dans cette région du monde
Si, face à la Russie, l’UE apparaît plus belliqueuse que jamais (pour la plus grande joie des marchands de canons), il en va tout autrement dès lors qu’il s’agit d’Israël ; de la poursuite de ce qui apparaît de plus en plus clairement pour l’ONU comme un génocide à Gaza ; et plus généralement de l’arrogance sans limite des autorités de ce pays face à tout le Moyen-Orient.
Faut-il préciser que Bruxelles ne prévoit pas d’attribuer 170 milliards à la résistance palestinienne, pas plus que de décréter un dix-neuvième paquet de sanctions contre Tel Aviv ? Des sanctions étaient jusqu’à présent impensables, d’autant qu’un certain nombre d’Etats membres, dont l’Allemagne, ont institué l’« amitié » avec l’Etat hébreu au rang de « raison d’Etat ». En termes géopolitiques, ce pays est traditionnellement vu comme la pointe avancée de l’Occident dans cette région du monde.
Cependant, la barbarie sans cesse croissante d’Israël a atteint un tel niveau qu’elle a mis mal à l’aise ses traditionnels et indéfectibles alliés. Au point que le discours de Mme von der Leyen a dû en tenir compte. Cette dernière a été contrainte d’admettre que « ce qui se passe à Gaza a bouleversé la conscience du monde entier ». « La famine provoquée par l’homme ne peut en aucun cas être une arme de guerre » a ajouté la présidente, précisant que « cela s’inscrit également dans le cadre d’un changement plus systématique observé ces derniers mois, qui est tout simplement inacceptable ».
Elle a même convenu que « pour de nombreux citoyens, l’incapacité de l’Europe à s’accorder sur une ligne de conduite commune est tout aussi douloureuse ». Et rappelé : « nous avons proposé de suspendre une partie de notre financement Horizon (le programme de coopération scientifique) mais cette proposition est bloquée faute de majorité ».
Parmi les mesures envisagées figurent la suspension de l’aide bilatérale de la Commission, la proposition de « sanctions à l’encontre des ministres extrémistes » et « une suspension partielle de l’accord d’association sur les questions commerciales », ce qui pourrait avoir pour conséquence de relever certains droits de douane. Mais pas question d’interrompre la coopération académique, ni celle des subventions scientifiques dans ce cadre…
On notera en outre que Benyamin Netanyahou n’est pas considéré comme ministre extrémiste, et que la « suspension » envisagée de l’accord d’association est « partielle »… En outre, les rétorsions sont évoquées, mais rien n’indique à ce jour qu’elles entreront effectivement en vigueur.
En Palestine, il s’agit ni plus ni moins de l’élimination d’un peuple et de son histoire
Rien à voir, donc, avec l’affrontement annoncé face à la Russie. Un contraste d’autant plus flagrant que les deux conflits sont d’échelle et de nature différentes. Si toutes les guerres – leurs victimes et leurs destructions – méritent de heurter la conscience humaine, on peut cependant pointer que les conséquences dans les deux cas de figure sont bien différentes.
Selon l’ONU, le nombre de victimes civiles ukrainiennes s’établit à un peu près de 14 000 – 14 000 de trop, évidemment – pour un pays de 45 millions d’habitants. Dans la bande de Gaza, ce sont plus de 64 000 hommes, femmes et enfants qui ont été tués par les seuls bombardements, pour une population de deux millions de Gazaouis concentrée dans une prison à ciel ouvert dont tous les accès sont maintenus bloqués et à laquelle les journalistes non locaux sont interdits d’accès. Les reporters locaux sont, eux, ciblés tout particulièrement.
Surtout, dans un cas, il s’agit d’une opération politico-militaire (dont on peut certes contester le bien fondé). Dans l’autre, il s’agit ni plus ni moins de l’élimination d’un peuple et de son histoire : annihilation systématique des établissements scolaires (et du patrimoine culturel), de tout le système de santé incluant les soignants eux-mêmes, des infrastructures d’eau, d’énergie, et des capacités de production agricole. Et de l’utilisation quasi-assumée de l’arme de la famine et de l’absence de soins (fléaux dont le nombre de victimes vient s’ajouter au chiffre précédent) contre ce qu’un ex-ministre de la défense avait qualifié d’« animaux humains ».
La toute récente offensive de l’armée israélienne dans la ville de Gaza, et son lot de destructions et de déplacements forcés et sans fin, a encore fait franchir un degré dans l’horreur. Face à cette situation apocalyptique, les prudentes protestations de Bruxelles ne font que souligner un deux poids – deux mesures qui n’avait jamais atteint un tel niveau.
Cet article Guerres en cours : l’abyssal deux poids – deux mesures d’Ursula von der Leyen est apparu en premier sur Ruptures.
Vivons-nous une période historique ? On ne le saura que plus tard. Ce qui est sûr, c’est qu’en matière de relations internationales, les événements s’accélèrent à une vitesse à peine croyable. Ce qui était improbable il y a deux semaines est survenu la semaine dernière. Ce qui était inconcevable la semaine dernière s’est produit cette semaine. Et ce que nous n’imaginons pas cette semaine pourrait bien arriver demain.
La prudence conseille donc d’attendre quelques jours pour analyser froidement les séismes géopolitiques en cours. Ce peut être en revanche l’occasion de revenir sur un événement majeur qu’on a presque déjà oublié alors qu’il n’est vieux que de quelques semaines : le gel, décidé par Donald Trump, de l’activité de l’USAID.
Cet organisme – l’Agence des États-Unis pour le développement international – avait été créé en 1961 avec pour objectif proclamé de financer, partout dans le monde, le développement économique, l’action humanitaire, le progrès sanitaire et la réduction de la pauvreté, ainsi que de contribuer… à la promotion de la démocratie.
L’agence avait d’emblée été placée sous la supervision du président des Etats-Unis, du département d’État et du Conseil de sécurité nationale. Autant d’autorités parfaitement désintéressées, seulement préoccupées du bien public mondial… En 2003 cependant, son dirigeant d’alors demandait aux contractants financés par l’USAID de mieux promouvoir l’image de l’action du gouvernement américain. L’agence disposait à ce moment d’un budget annuel d’une dizaine de milliards de dollars.
Une force de frappe financière qui ne va cesser d’augmenter. En 2024, celle-ci a atteint le montant astronomique de 44 milliards, avant qu’en février 2025, le locataire de la Maison-Blanche ne suspende ses activités afin de procéder à un réexamen de tous les projets en cours, pour des raisons tout à la fois financières et idéologiques.
Nul doute que des milliers d’intervenants soient sincèrement désespérés devant l’interruption brutale de leur action face à des populations en détresse, confrontées à la sous-alimentation ou aux épidémies. Mais c’est l’affolement des ONG censées constituer les « sociétés civiles », et la panique des médias « indépendants » privés des subsides de l’Oncle Sam, qui devraient retenir l’attention.
Car depuis des décennies, Washington œuvrait, via l’USAID, à promouvoir… la liberté de la presse. On pourrait se dire que cette admirable sollicitude aurait dû être d’abord employée aux Etats-Unis même. Car depuis des années, la presse écrite, notamment les quotidiens locaux, y subissent une véritable hécatombe : ils disparaissent, faute d’argent, les uns après les autres.
Mais les autorités américaines successives étaient manifestement préoccupées par des champs d’action plus prioritaires à leurs yeux, particulièrement en Europe de l’Est et dans l’« espace post-soviétique ». Et c’est bel et bien de ce côté que les protestations paniquées se multiplient, ce qui révèle l’ampleur de la générosité américaine récente et plus ancienne.
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Cet article USAID : « influence douce », ou « guerre hybride » ?… est apparu en premier sur Ruptures.
Vivons-nous une période historique ? On ne le saura que plus tard. Ce qui est sûr, c’est qu’en matière de relations internationales, les événements s’accélèrent à une vitesse à peine croyable. Ce qui était improbable il y a deux semaines est survenu la semaine dernière. Ce qui était inconcevable la semaine dernière s’est produit cette semaine. Et ce que nous n’imaginons pas cette semaine pourrait bien arriver demain.
La prudence conseille donc d’attendre quelques jours pour analyser froidement les séismes géopolitiques en cours. Ce peut être en revanche l’occasion de revenir sur un événement majeur qu’on a presque déjà oublié alors qu’il n’est vieux que de quelques semaines : le gel, décidé par Donald Trump, de l’activité de l’USAID.
Cet organisme – l’Agence des États-Unis pour le développement international – avait été créé en 1961 avec pour objectif proclamé de financer, partout dans le monde, le développement économique, l’action humanitaire, le progrès sanitaire et la réduction de la pauvreté, ainsi que de contribuer… à la promotion de la démocratie.
L’agence avait d’emblée été placée sous la supervision du président des Etats-Unis, du département d’État et du Conseil de sécurité nationale. Autant d’autorités parfaitement désintéressées, seulement préoccupées du bien public mondial… En 2003 cependant, son dirigeant d’alors demandait aux contractants financés par l’USAID de mieux promouvoir l’image de l’action du gouvernement américain. L’agence disposait à ce moment d’un budget annuel d’une dizaine de milliards de dollars.
Une force de frappe financière qui ne va cesser d’augmenter. En 2024, celle-ci a atteint le montant astronomique de 44 milliards, avant qu’en février 2025, le locataire de la Maison-Blanche ne suspende ses activités afin de procéder à un réexamen de tous les projets en cours, pour des raisons tout à la fois financières et idéologiques.
Nul doute que des milliers d’intervenants soient sincèrement désespérés devant l’interruption brutale de leur action face à des populations en détresse, confrontées à la sous-alimentation ou aux épidémies. Mais c’est l’affolement des ONG censées constituer les « sociétés civiles », et la panique des médias « indépendants » privés des subsides de l’Oncle Sam, qui devraient retenir l’attention.
Car depuis des décennies, Washington oeuvrait, via l’USAID, à promouvoir… la liberté de la presse. On pourrait se dire que cette admirable sollicitude aurait dû être d’abord employée aux Etats-Unis même. Car depuis des années, la presse écrite, notamment les quotidiens locaux, y subissent une véritable hécatombe : ils disparaissent, faute d’argent, les uns après les autres.
Mais les autorités américaines successives étaient manifestement préoccupées par des champs d’action plus prioritaires à leurs yeux, particulièrement en Europe de l’Est et dans l’« espace post-soviétique ». Et c’est bel et bien de ce côté que les protestations paniquées se multiplient, ce qui révèle l’ampleur de la générosité américaine récente et plus ancienne.
RSF a affirmé que la décision de Donald Trump « plonge le journalisme mondial dans le chaos »
L’ONG Reporters sans frontières (RSF) n’a pas hésité à affirmer que la décision de Donald Trump « plonge le journalisme mondial dans le chaos ». Pas moins. Et pour appuyer son cri d’alarme, RSF rappelle que l’USAID a, en 2023, « financé la formation et soutenu 6 200 journalistes, aidé 707 médias non étatiques et soutenu 279 organisations de la société civile œuvrant pour le renforcement des médias indépendants ». En outre, ces chiffres n’incluent pas les fonds alloués directement par le département d’Etat et le Congrès.
On a bien lu : pour RSF, la générosité américaine visait « le renforcement de médias indépendants ». L’ONG ne voit manifestement aucune contradiction dans les termes.
Cela vaut par exemple pour les médias hongrois qui s’opposent au premier ministre Viktor Orban et l’accusent d’être trop proche de Moscou. Ces journaux et sites pro-UE devaient se partager cette année 430 000 euros. Privés de ces subventions, la plupart de ces derniers, risquent, de leur propre aveu, de devoir mettre la clé sous la porte. Ce qui donne la mesure de leur… indépendance.
Même inquiétude en Géorgie de la part des « organisations de la société civile », qui redoutent de se retrouver sans le sou, alors qu’elles entendaient bien combattre le gouvernement récemment reconduit à Tbilissi, lui aussi taxé d’être « pro-russe ».
Ce dernier avait, l’année dernière, fait adopter une loi obligeant les groupes et journaux recevant des subsides de l’étranger à rendre public ce financement ; cette obligation avait fait scandale parmi les gouvernements et les grands médias occidentaux qui avaient dénoncé une atteinte aux libertés publiques. Avec le recul, on comprend leur indignation…
En Arménie, la configuration est différente. Les autorités d’Erevan ne cachent pas leur volonté de s’éloigner de Moscou pour se rapprocher de l’Occident. Pure coïncidence, le gouvernement de ce pays venait d’obtenir que des fonds de l’USAID soient consacrés au renforcement de la « société civile », avec, là aussi, des ONG pro-UE en heureuses bénéficiaires.
Le cas de l’Ukraine est évidemment particulier. Mais dans ce pays également, une large partie de la presse – on évoque les trois quarts des médias – est sous perfusion financière occidentale, surtout américaine. Le gel de l’activité de l’USAID va probablement avoir des conséquences à court terme. Mais il est surtout intéressant de rappeler que les injections sonnantes et trébuchantes en faveur des ONG ne datent pas d’hier.
La générosité géopolitique remonte aux années 1990. Elle a suivi l’éclatement de l’URSS, lorsque les stratèges euro-atlantiques ont commencé à saliver à la perspective de faire passer des morceaux entiers de cette dernière dans la zone d’influence occidentale.
Et si l’argent américain a afflué vers des ONG et des médias « indépendants » ukrainiens, des fonds de l’UE leur ont également été distribués. Des myriades de groupes et d’associations ont ainsi été nourries pour assurer la vitalité de la « société civile »… et préparer le terrain à des retournements politiques, tels ceux de 2004 (« révolution orange ») puis 2013.
Les fonds de Bruxelles ont été octroyés de manière certes discrète, mais non confidentielle. La même prodigalité a été par ailleurs organisée en faveur des pro-occidentaux en Biélorussie, mais finalement avec moins de succès. La liste n’est pas exhaustive.
On ose à peine imaginer la réaction si Moscou mettait en place un organisme finançant des organes d’information français
Ce qu’il y a de remarquable, c’est la réaction outrée de plusieurs grands médias français : non contre ces prises d’influence notamment sur la presse, mais contre l’interruption de ces dernières. Grief ? La décision de la Maison Blanche priverait l’Amérique de son « soft power » dont la légitimité va de soi.
En revanche, on ose à peine imaginer la réaction des mêmes si Moscou mettait en place un organisme finançant officiellement des organes d’information français, dont la survie dépendrait ainsi de son bon vouloir.
Il n’est pas certain que cette démarche serait placidement accueillie comme un tranquille exercice de « soft power ». Serait au contraire dénoncée avec hystérie une nouvelle attaque de « guerre hybride ».
Mais les deux termes recouvrent-ils des réalités si différentes ? Ou bien n’y aurait-il juste qu’un léger problème de traduction ?
Cet article USAID : « influence douce » ou « guerre hybride » ? est apparu en premier sur Ruptures.
Jamais, sans doute, les premières semaines du mandat d’un président américain n’auront provoqué une onde de choc aussi considérable dans le monde entier. Déclarations, décrets, provocations se succèdent à un rythme effréné : ambitions affichées sur le Panama, sur le Groenland, sur le Canada ; projets de « nettoyage » et prise de possession de Gaza ; quasi-fermeture de l’USAID ; droits de douane tous azimuts. Et cela ne pourrait bien être que le début.
L’Union européenne n’est pas épargnée. La plupart de ses dirigeants plongent dans la sidération, l’effroi, le désespoir. Chacun savait bien que l’hypothèse d’un retour de Donald Trump à la maison Blanche pouvait déclencher le chaos. Mais à ce point, aucun d’entre eux ne l’avait imaginé.
En France, en Allemagne et dans d’autres pays européens, les médias « mainstream » font chorus. Analyses d’experts, tribunes dans la presse écrite, « talk-shows » télévisés se multiplient. Avec notamment un refrain : comment le chef du monde occidental, notre grand frère, peut-il nous traiter aussi mal ? Avec autant de désinvolture ! Et ce – circonstance aggravante – au moment même ou l’Alliance atlantique devrait plus que jamais se serrer les coudes face à Moscou qui progresse sur le front ukrainien et menace le Vieux Continent. Un leitmotiv qui taraude les classes dirigeantes occidentales.
Dans cet océan apocalyptique, ces dernières semblent se raccrocher à une pensée magique : les mauvaises manières de Washington pourraient provoquer un sursaut en faveur de l’unité européenne, et relancer un processus d’intégration jusqu’à présent en panne, voire en régression. En réalité, pour l’heure, aucun signe concret en ce sens ne se dessine. Quelques capitales, comme Budapest ou Rome, voire Bratislava et peut-être bientôt Vienne et Prague, affichent au contraire une dissidence renforcée vis-à-vis de Bruxelles.
Mais la machine à propagande européenne s’est remise en marche à pleine puissance : face aux Etats-Unis sur qui il devient difficile de compter, voire qui s’apprêtent à faire preuve d’agressivité – en particulier commerciale – il deviendrait de plus en plus urgent de promouvoir une « souveraineté européenne », un oxymore promu depuis des années par Emmanuel Macron, et donc de renforcer l’intégration de l’UE.
Hasard du calendrier, cela tombe juste au cinquième anniversaire du Brexit. Ce qui a donné l’occasion aux commentateurs officiels de multiplier analyses et reportages censés montrer à quel point la situation économique du Royaume-Uni s’est dégradée – une contre-vérité si on la compare à de nombreux pays de l’Union européenne – et surtout à quel point les Britanniques regretteraient leur choix. Cette affirmation est particulièrement contestable, surtout si on se souvient que les instituts de sondage qui donnent cette indication sont ceux-là même qui avaient prévu une défaite du Brexit lors du référendum de juin 2016.
Quoiqu’il en soit, l’apparente évidence serinée depuis des décennies selon laquelle « ensemble, on est plus forts » revient en force dans la propagande pro-UE. La formule à l’apparence du bon sens. Elle est en réalité dangereuse et fausse.
… La suite de l’article est réservée aux abonnés…
Cet article Les dirigeants de l’UE continuent à ânonner que « l’union fait la force »… est apparu en premier sur Ruptures.
Jamais, sans doute, les premières semaines du mandat d’un président américain n’auront provoqué une onde de choc aussi considérable dans le monde entier. Déclarations, décrets, provocations se succèdent à un rythme effréné : ambitions affichées sur le Panama, sur le Groenland, sur le Canada ; projets de « nettoyage » et prise de possession de Gaza ; quasi-fermeture de l’USAID ; droits de douane tous azimuts. Et cela ne pourrait bien être que le début.
L’Union européenne n’est pas épargnée. La plupart de ses dirigeants plongent dans la sidération, l’effroi, le désespoir. Chacun savait bien que l’hypothèse d’un retour de Donald Trump à la maison Blanche pouvait déclencher le chaos. Mais à ce point, aucun d’entre eux ne l’avait imaginé.
En France, en Allemagne et dans d’autres pays européens, les médias « mainstream » font chorus. Analyses d’experts, tribunes dans la presse écrite, « talk-shows » télévisés se multiplient. Avec notamment un refrain : comment le chef du monde occidental, notre grand frère, peut-il nous traiter aussi mal ? Avec autant de désinvolture ! Et ce – circonstance aggravante – au moment même ou l’Alliance atlantique devrait plus que jamais se serrer les coudes face à Moscou qui progresse sur le front ukrainien et menace le Vieux Continent. Un leitmotiv qui taraude les classes dirigeantes occidentales.
Dans cet océan apocalyptique, ces dernières semblent se raccrocher à une pensée magique : les mauvaises manières de Washington pourraient provoquer un sursaut en faveur de l’unité européenne, et relancer un processus d’intégration jusqu’à présent en panne, voire en régression. En réalité, pour l’heure, aucun signe concret en ce sens ne se dessine. Quelques capitales, comme Budapest ou Rome, voire Bratislava et peut-être bientôt Vienne et Prague, affichent au contraire une dissidence renforcée vis-à-vis de Bruxelles.
Mais la machine à propagande européenne s’est remise en marche à pleine puissance : face aux Etats-Unis sur qui il devient difficile de compter, voire qui s’apprêtent à faire preuve d’agressivité – en particulier commerciale – il deviendrait de plus en plus urgent de promouvoir une « souveraineté européenne », un oxymore promu depuis des années par Emmanuel Macron, et donc de renforcer l’intégration de l’UE.
Hasard du calendrier, cela tombe juste au cinquième anniversaire du Brexit. Ce qui a donné l’occasion aux commentateurs officiels de multiplier analyses et reportages censés montrer à quel point la situation économique du Royaume-Uni s’est dégradée – une contre-vérité si on la compare à de nombreux pays de l’Union européenne – et surtout à quel point les Britanniques regretteraient leur choix. Cette affirmation est particulièrement contestable, surtout si on se souvient que les instituts de sondage qui donnent cette indication sont ceux-là même qui avaient prévu une défaite du Brexit lors du référendum de juin 2016.
L’apparente évidence selon laquelle « ensemble, on est plus forts » est dangereuse et fausse
Quoiqu’il en soit, l’apparente évidence serinée depuis des décennies selon laquelle « ensemble, on est plus forts » revient en force dans la propagande pro-UE. La formule à l’apparence du bon sens. Elle est en réalité dangereuse et fausse.
Dangereuse parce qu’au nom de la puissance et de l’efficacité, elle fait l’impasse sur la liberté de chaque pays de décider de ses propres choix politiques. En effet, le principe même de l’intégration est de fixer un cadre de plus en plus étroit en dehors duquel toute décision est interdite.
Cela vaut sur le plan économique : le libéralisme, le marché et la concurrence doivent rester la règle ; cela vaut aussi pour le commerce international (Bruxelles à le monopole des accords commerciaux avec des pays tiers) ; également pour la monnaie (la BCE est « indépendante » et décide seule de la politique monétaire) ; on pourrait de même évoquer la politique fiscale, la politique migratoire.
Certes, plusieurs de ces cadres sont en train d’imploser sous la pression des contradictions objectives entre Etats membres. Mais les règles, et les sanctions, demeurent.
Pour autant, certains pourraient soutenir que l’efficacité et de la puissance collective valent bien, après tout, le sacrifice de la souveraineté nationale, autrement dit la liberté pour chaque peuple de choisir les orientations qu’il préfère. C’est la situation qui prévaut déjà depuis des années : en France notamment, les électeurs votent, les majorités se succèdent, alternent, voire disparaissent, et les grands choix restent analogues à des détails près. Ce qui aboutit à une crise majeure de la démocratie.
Mais est-ce au moins efficace ? Le moins qu’on puisse dire est que les résultats ne plaident pas en ce sens. Après plusieurs décennies de monnaie unique, de pacte de stabilité, de gouvernance économique commune, de surveillance budgétaire bruxelloise, et de « réformes structurelles » tournées contre les conquêtes sociales (marché du travail, retraites…), l’Union européenne est une des zones du monde où la croissance est la plus catastrophique, et où l’industrie se délite. Au point que ses dirigeants eux-mêmes agitent le spectre d’une lente agonie.
Dans un autre domaine, la déréglementation imposée à tous les Etats membres a introduit la concurrence dans les services publics notamment dans les Télécoms, les transports ferroviaires, l’énergie… Dans ce dernier domaine en particulier, les dégâts sont immenses, et les usagers en paient la facture.
Par ailleurs, les mouvements de révolte parmi les agriculteurs de différents pays qu’a suscités la signature récente du traité de libre échange avec le Mercosur illustrent à quel point le pouvoir exclusif de négociation dont dispose la Commission européenne est néfaste.
En réalité, les intérêts (de même que les configurations économiques et les cultures politiques) des différents Etats sont divers, parfois même divergents ou contradictoires. Vouloir faire rentrer « tout le monde dans le même moule » se fait nécessairement au détriment du plus grand nombre. L’union ne fait pas la force, mais la faiblesse.
Il y a à cet égard un contre-exemple parfait : la Suisse. Ce petit pays a jusqu’à présent refusé d’adhérer à l’UE (malgré les efforts d’une partie de sa classe dirigeante et de Bruxelles) et défend sa souveraineté. Ses performances économiques ont de quoi faire pâlir d’envie la plupart de ses voisins. La préservation de sa liberté de manœuvre y contribue sans doute pour beaucoup.
Une liberté de manœuvre qui vaut aussi en diplomatie – là où le cadre européen handicape la mise en œuvre de politiques étrangères nationales indépendantes. Du reste, les Vingt-sept n’ont même pas pu adopter une position commune face aux provocations du président Trump sur le sort des Palestiniens.
Le problème n’est pas cette incapacité communautaire, mais l’interdiction que tel ou tel pays s’engage dans une voie originale. Paris serait ainsi dans l’impossibilité de renouer avec « la politique arabe de la France » qui pointait la responsabilité écrasante d’Israël, et qui fut lancée sous la présidence du Général de Gaulle, puis abandonnée depuis bien longtemps.
Les prochaines semaines devraient confirmer à quel point il est peu probable que l’UE trouve la voie de l’unité. Mais il n’est jamais inutile de rappeler à quels dégâts supplémentaires pourrait conduire cette hypothétique unité…
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Le premier ministre hongrois ne cesse d’alimenter les cauchemars de la plupart de ses collègues européens. Non seulement il tient des propos à contre-courant des orientations de l’Union européenne, en particulier sur l’Ukraine, mais il bloque des décisions cruciales, notamment en ce qui concerne le financement de l’engagement militaire de l’UE.
Viktor Orban a toujours affirmé que la paix devrait passer par des négociations plutôt que par l’escalade guerrière face à Moscou. Peu après que son pays eut endossé, pour six mois (donc jusqu’à décembre), la présidence tournante du Conseil de l’UE, il s’était rendu dans la capitale russe en juillet pour parler avec Vladimir Poutine.
Mais, aux yeux de Bruxelles, il y a pire que les paroles : la Hongrie refuse que soient débloquées les sommes destinées au transfert d’armements, d’équipements et de formation à destination de Kiev. Le dossier est complexe comme toujours avec les mécanismes communautaires.
En principe, les traités n’autorisent pas l’UE à financer sur le budget général les opérations extérieures à caractère militaire. Depuis longtemps, celle-ci trouve donc des expédients pour contourner l’interdiction – notamment pour l’« aide » à certains régimes africains ou les incursions dans les Balkans. Mais les ambitions européennes en matière d’interventions extérieures se sont amplifiées.
En 2021, les Vingt-sept décident donc de créer une structure spécifique de financement qu’ils baptisent « Facilité européenne pour la paix » (FEP). Un nom typiquement orwellien, puisqu’il s’agit de financer la guerre. Officiellement, la FEP « est un instrument qui a pour objectifs d’accroître la capacité de l’Union à prévenir les conflits, à consolider et préserver la paix et à renforcer la sécurité et la stabilité internationales ».
Son financement est assuré par les contributions des États membres sur la base d’une clé de répartition en fonction du revenu national brut. Au moment de son lancement, le plafond a été fixé à 5,7 milliards d’euros. Celui-ci n’a pas tardé à être relevé : de 2,3 milliards d’euros en mars 2023, puis de 4,1 milliards d’euros en juin 2023.
Un nouveau relèvement, de 5 milliards d’euros, a eu lieu en mars 2024, destiné à créer un fonds d’assistance spécifique à l’Ukraine, pour plus de « flexibilité ». Il s’est accompagné d’une réforme des structures et procédures de la FEP, réforme dont l’accouchement a été difficile.
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Cet article Viktor Orban bloque certains financements militaires en faveur de Kiev… est apparu en premier sur Ruptures.
Le premier ministre hongrois ne cesse d’alimenter les cauchemars de la plupart de ses collègues européens. Non seulement il tient des propos à contre-courant des orientations de l’Union européenne, en particulier sur l’Ukraine, mais il bloque des décisions cruciales, notamment en ce qui concerne le financement de l’engagement militaire de l’UE.
Viktor Orban a toujours affirmé que la paix devrait passer par des négociations plutôt que par l’escalade guerrière face à Moscou. Peu après que son pays eut endossé, pour six mois (donc jusqu’à fin décembre), la présidence tournante du Conseil de l’UE, il s’était rendu dans la capitale russe en juillet pour parler avec Vladimir Poutine.
Mais, aux yeux de Bruxelles, il y a pire que les paroles : la Hongrie refuse que soient débloquées les sommes destinées au transfert d’armements, d’équipements et de formation à destination de Kiev. Le dossier est complexe comme toujours avec les mécanismes communautaires.
En principe, les traités n’autorisent pas l’UE à financer sur le budget général les opérations extérieures à caractère militaire. Depuis longtemps, celle-ci trouve donc des expédients pour contourner l’interdiction – notamment pour l’« aide » à certains régimes africains ou les incursions dans les Balkans. Mais les ambitions européennes en matière d’interventions extérieures se sont amplifiées.
En 2021, les Vingt-sept décident donc de créer une structure spécifique de financement qu’ils baptisent « Facilité européenne pour la paix » (FEP). Un nom typiquement orwellien, puisqu’il s’agit de financer la guerre. Officiellement, la FEP « est un instrument qui a pour objectifs d’accroître la capacité de l’Union à prévenir les conflits, à consolider et préserver la paix et à renforcer la sécurité et la stabilité internationales ».
Son financement est assuré par les contributions des États membres sur la base d’une clé de répartition en fonction du revenu national brut. Au moment de son lancement, le plafond a été fixé à 5,7 milliards d’euros. Celui-ci n’a pas tardé à être relevé : de 2,3 milliards d’euros en mars 2023, puis de 4,1 milliards d’euros en juin 2023.
Un nouveau relèvement, de 5 milliards d’euros, a eu lieu en mars 2024, destiné à créer un fonds d’assistance spécifique à l’Ukraine, pour plus de « flexibilité ». Il s’est accompagné d’une réforme des structures et procédures de la FEP, réforme dont l’accouchement a été difficile.
Paris et Berlin (dont les contributions cumulées atteignent 43% du total) s’étaient en effet affrontés sur le calcul de leur quote-part. La France insistait en outre pour que les commandes de matériels militaires reviennent avant tout à des firmes européennes, alors que d’autres Etats membres, dont l’Allemagne, donnaient la priorité à l’urgence et plaidaient pour que les acquisitions puissent être effectuées auprès de fournisseurs d’Etats tiers. En clair : des marchands de canons américains.
le Fonds était aussi conçu pour payer les acquisitions communes de munitions, d’armes, de missiles et de drones
Dès lors que le compromis était conclu, espérait Bruxelles, le Fonds pour l’Ukraine allait permettre de rembourser les équipements et munitions aux Etats membres qui avaient pioché dans leurs stocks pour alimenter l’armée ukrainienne et fournir à celle-ci des formations. En outre, le Fonds était aussi conçu pour payer les acquisitions communes de munitions, d’armes, de missiles et de drones.
Le chef de la politique extérieure de l’UE, Josep Borrell, se félicitait alors que Budapest, après avoir traîné les pieds, ait finalement donné son accord de principe, sous réserve de ne pas être contraint de verser au pot.
Un soulagement qui n’a pas duré : en mai 2024, le ministre hongrois opposait son veto à plusieurs procédures techniques permettant le remboursement par le Fonds des montants dépensés par les pays membres. Les décisions concernant la FEP (et donc sa partie ukrainienne spécifique) se prennent à l’unanimité.
Le Conseil tenu le 27 mai fut particulièrement houleux. « Je crois que le ministre hongrois a compris l’exaspération de ses collègues » a commenté un participant. Mais Péter Szijjarto n’a pas cédé. Après la réunion, il déclarait ainsi : « nous continuons à insister sur la nécessité de faire la paix, d’arrêter les tueries insensées et d’empêcher l’escalade de cette guerre, c’est pourquoi nous n’avons pas contribué et ne contribuerons pas au déblocage des fonds supplémentaires pour financer des livraisons d’armes à l’Ukraine ».
Evidemment, à Bruxelles, on s’est immédiatement attelé à inventer une voie pour contourner le veto hongrois. En octobre, les services de M. Borrell pensaient avoir trouvé une solution. Selon celle-ci, les vingt-six autres Etats membres verseraient des contributions volontaires ; puis un montage complexe permettrait de transférer 5 milliards vers le Fonds pour l’Ukraine, et 1,6 milliard vers la FEP proprement dite.
Des obstacles subsistent cependant. En particulier en ce qui concerne les procédures internes de chaque Etat membre pour approuver les versements « volontaires ». Un problème juridique, mais surtout politique, comme viennent de le confirmer les doutes exprimés par la France.
Du côté de l’Elysée, on évoque à nouveau l’envoi de militaires, ou de mercenaires sous contrat, en Ukraine
Paris pourrait bien s’opposer à la proposition de contournement, en faisant notamment valoir que celle-ci créerait un précédent pour des dossiers ultérieurs, moins prioritaires que l’Ukraine. Surtout, le gouvernement de Michel Barnier, privé de soutien parlementaire, vient de tomber. Nul ne sait dans quelles conditions aura lieu le futur débat budgétaire.
Venir devant l’Assemblée nationale en proposant des dépenses « volontaires » pour contribuer à aider Kiev, et donc à poursuivre la guerre, semble pour l’heure hors de propos. Bien sûr, une majorité de députés approuve le principe de l’aide militaire.
Mais le sentiment populaire est bien moins enthousiaste ; il pourrait bien être, dans l’actuel contexte politique, de plus en plus réticent, comme c’est le cas dans de nombreux Etats membres, dont l’Allemagne. La performance spectaculaire d’un candidat anti-guerre, lors du premier tour du scrutin présidentiel roumain, le 24 novembre, a de quoi effrayer à Bruxelles, à Berlin, et à Paris.
Viktor Orban, lui, peut se réjouir. Il reste le mouton noir au sein du Conseil européen, mais voit ainsi sa ligne confortée dans plusieurs pays. Certains pensent en outre qu’il se rêve en intermédiaire entre Vladimir Poutine, avec qui il entretient de bonnes relations, et Donald Trump, auprès de qui il dispose de puissants réseaux.
Reste une question : jusqu’à quand les dirigeants européens alimenteront-ils la fuite en avant guerrière ? Du côté de l’Elysée, on évoque à nouveau l’envoi de militaires, ou de mercenaires sous contrat, en Ukraine. Ce qui ne requiert aucune approbation parlementaire…
Cet article Viktor Orban bloque certains financements militaires en faveur de Kiev est apparu en premier sur Ruptures.
Il est toujours bon d’avoir des amis à Bruxelles. Le nouveau premier ministre français n’en manque pas, lui qui a exercé deux mandats en tant que commissaire européen, dont le second comme vice-président de la Commission, sans compter la mission dont il est particulièrement fier, la négociation avec Londres des conditions du Brexit.
A peine nommé le 5 septembre par Emmanuel Macron, Michel Barnier a donc ouvert son épais carnet d’adresses pour appuyer son souhait de voir reportée de quelques semaines une échéance imposée à la France. Car théoriquement, Paris devait transmettre à l’exécutif européen le 20 septembre son plan visant à remettre les finances publiques françaises sur le droit chemin. Avec six autres pays, la France est en effet visée par une « procédure de déficit excessif » déclenchée fin juillet.
Nul doute, donc, que M. Barnier obtiendra de ses anciens collègues un délai de grâce en faisant valoir qu’il vient à peine d’entrer en fonction et que son gouvernement n’est pas encore formé.
A l’évidence, le travail sur les recettes et les dépenses de l’Etat constituera la priorité la plus cruciale pour le nouveau cabinet. A court, moyen, et long termes. Car si Bruxelles se montre flexible sur la date butoir, il n’en ira pas de même quant à la nature et à l’ampleur des mesures visant à revenir aux critères budgétaires imposés.
A court terme, le déficit public prévu pour 2024 se trouve sur la pente de 5,6% du Produit intérieur brut (PIB), selon la direction du Trésor, soit 0,5% de plus que prévu en début d’année. Aux 10 milliards de coupes dans les dépenses annoncés en février devraient s’ajouter au moins 16 milliards pour que la « dérive des comptes publics » ne s’aggrave pas, selon les conjoncturistes favorables à l’austérité.
En outre, l’élaboration du budget 2025 devrait s’avérer un casse-tête. Le projet doit être transmis au Parlement le 1er octobre. On évoque de nouvelles restrictions à hauteur de 30 milliards d’euros – un niveau intenable socialement, dans un pays où la dégradation des services publics s’est accélérée ces dernières années ; et complexe politiquement, puisque l’Assemblée nationale élue le 7 juillet dernier est plus éclatée que jamais, donc peu susceptible de voir une majorité se dégager en faveur de mesures forcément impopulaires.
A long terme enfin, le président s’est engagé à revenir en deçà des 3% de déficit (une obligation européenne) à l’horizon de la fin de son quinquennat, c’est-à-dire en 2027. C’est précisément cette feuille de route qu’attend Bruxelles. Car les pays de la zone euro sont tenus de respecter à nouveau le Pacte de stabilité.
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Cet article Pour le futur gouvernement Barnier, l’intenable équation budgétaire… est apparu en premier sur Ruptures.
Il est toujours bon d’avoir des amis à Bruxelles. Le nouveau premier ministre français n’en manque pas, lui qui a exercé deux mandats en tant que commissaire européen, dont le second comme vice-président de la Commission, sans compter la mission dont il est particulièrement fier, la négociation avec Londres des conditions du Brexit.
A peine nommé le 5 septembre par Emmanuel Macron, Michel Barnier a donc ouvert son épais carnet d’adresses pour appuyer son souhait de voir reportée de quelques semaines une échéance imposée à la France. Car théoriquement, Paris devait transmettre à l’exécutif européen le 20 septembre son plan visant à remettre les finances publiques françaises sur le droit chemin. Avec six autres pays, la France est en effet visée par une « procédure de déficit excessif » déclenchée fin juillet.
Nul doute, donc, que M. Barnier obtiendra de ses anciens collègues un délai de grâce en faisant valoir qu’il vient à peine d’entrer en fonction et que son gouvernement n’est pas encore formé.
A l’évidence, le travail sur les recettes et les dépenses de l’Etat constituera la priorité la plus cruciale pour le nouveau cabinet. A court, moyen, et long termes. Car si Bruxelles se montre flexible sur la date butoir, il n’en ira pas de même quant à la nature et à l’ampleur des mesures visant à revenir aux critères budgétaires imposés.
A court terme, le déficit public prévu pour 2024 se trouve sur la pente de 5,6% du Produit intérieur brut (PIB), selon la direction du Trésor, soit 0,5% de plus que prévu en début d’année. Aux 10 milliards de coupes dans les dépenses annoncés en février devraient s’ajouter au moins 16 milliards pour que la « dérive des comptes publics » ne s’aggrave pas, selon les conjoncturistes favorables à l’austérité.
En outre, l’élaboration du budget 2025 devrait s’avérer un casse-tête. Le projet doit être transmis au Parlement le 1er octobre. On évoque de nouvelles restrictions à hauteur de 30 milliards d’euros – un niveau intenable socialement, dans un pays où la dégradation des services publics s’est accélérée ces dernières années ; et complexe politiquement, puisque l’Assemblée nationale élue le 7 juillet dernier est plus éclatée que jamais, donc peu susceptible de voir une majorité se dégager en faveur de mesures forcément impopulaires.
A long terme enfin, le président s’est engagé à revenir en deçà des 3% de déficit (une obligation européenne) à l’horizon de la fin de son quinquennat, c’est-à-dire en 2027. C’est précisément cette feuille de route qu’attend Bruxelles. Car les pays de la zone euro sont tenus de respecter à nouveau le Pacte de stabilité.
Le PIB français devrait baisser au dernier trimestre, ce qui va plomber la croissance pour 2024 vers un rachitique 1%
Ce dernier avait été suspendu pendant la période Covid, puis réformé au sortir de celle-ci. La nouvelle version laisse plus de délais aux Etats membres pour revenir dans les clous, mais en échange de la mise en œuvre de « réformes structurelles » (retraites, marché du travail,…) ; elle prévoit également des sanctions plus faciles à imposer par Bruxelles. Pour la France, l’amende, 0,1% du PIB par an, avoisinerait 2,6 milliards d’euros. Ce qui confirme que le Pacte de stabilité n’a rien de facultatif contrairement à ce que laisse entendre le programme du « Nouveau front populaire » (gauche) qui affirme vouloir refuser de s’y plier, sans pour autant envisager de quitter l’Union européenne…
Si l’on accepte ce cadre contraint (que ni M. Macron, ni M. Barnier ne remettent évidemment en cause), deux pistes se présentent : des hausses d’impôts ou des baisses de dépenses, voire une combinaison des deux. La première piste est contraire à la ligne que le président a annoncé vouloir tenir depuis son entrée à l’Elysée ; pas question en particulier, pour ce dernier, d’effleurer les grandes fortunes – qui ont globalement plus que doublé depuis 2017, ni de déplaire au monde des affaires, banques et multinationales. Restent les coupes budgétaires, dont la répétition, année après année, saigne le pays à blanc.
On pourrait miser sur la croissance, autrement dit produire plus de richesses, ce qui apporterait de l’oxygène budgétaire (recettes sociales et fiscales en hausse). L’objectif, revendiqué de longue date par le président, est louable. Mais dans les faits, la politique de ce dernier, fidèle aux dogmes de l’Union européenne, aboutit au résultat inverse : là où il faudrait massivement investir dans le travail (salaires, qualifications, protection sociale…), Emmanuel Macron s’accroche à ce que les économistes libéraux nomment « la politique de l’offre », autrement dit les mille et uns cadeaux aux grandes entreprises – allègements fiscaux, subventions, déréglementations – en feignant de croire que celles-ci vont investir en retour.
Ce qui n’est nullement le cas. Au contraire, ces largesses se transforment bien souvent en dividendes improductifs, voire en rachat d’actions.
Et la croissance stagne, ou même plonge. Le PIB français devrait baisser au dernier trimestre, ce qui va plomber la croissance pour 2024 vers un rachitique 1%, au mieux. L’Allemagne, quant à elle, devrait même se retrouver en récession cette année. Et au sein du reste de la zone euro, les perspectives ne sont guère plus brillantes : à peine 0,8% prévu cette année (contre 3% attendus aux Etats-Unis).
« Nous allons mettre l’économie russe à genoux » avait fièrement annoncé Bruno Le Maire en mars 2022
Outre les règles et dogmes mortifères de l’union monétaire, qui sont des facteurs structurels, de nombreuses raisons conjoncturelles expliquent ce fiasco. Parmi celles-ci figure le coût de l’énergie. Ce dernier a joué un grand rôle dans l’inflation qui a suivi la période Covid. Et a notamment poussé de nombreuses multinationales à délocaliser, ou à prévoir de le faire, certaines de leurs productions vers des pays où les prix du pétrole et du gaz sont beaucoup plus cléments. En particulier vers les Etats-Unis, où ils sont deux à trois fois moindres que sur le Vieux continent.
Aucun hasard à cela. Dès le début de la guerre en Ukraine, les dirigeants européens ont proclamé haut et fort leur volonté de punir la Russie à travers des vagues de sanctions. Ils ont ainsi décidé de boycotter totalement le pétrole et largement le gaz russes. Et comme il a bien fallu se fournir ailleurs, les cours mondiaux des hydrocarbures ont fait des bonds.
Washington a poussé d’autant plus vivement les Vingt-sept à stopper leurs approvisionnements russes que les Etats-Unis ne se fournissaient pas en hydrocarbures de ce pays, n’en dépendaient donc nullement, et se retrouvaient même désormais en heureux exportateurs de gaz naturel vers leurs amis européens – à prix majorés.
Autrement dit, les sanctions européennes contre Moscou ont largement contribué au désastre économique des pays de l’UE, tout en enrichissant l’Oncle Sam…
Quant au Kremlin, il peut se prévaloir d’une production plutôt en surchauffe car dynamisée notamment par le secteur de l’armement, et se réjouir d’avoir trouvé de nouveaux clients, à l’Est et au Sud, pour ses hydrocarbures naguère exportés vers l’UE.
« Nous allons mettre l’économie russe à genoux » avait fièrement annoncé, en mars 2022, le ministre français de l’économie. Deux ans et demi plus tard, Bruno Le Maire (à gauche sur la photo en 2009, lorsqu’il succéda à Michel Barnier, au centre, comme ministre de l’agriculture) fait partie du gouvernement sanctionné par les électeurs en juin dernier. Il cherche désormais un emploi, et devrait décrocher un poste d’enseignant à Lausanne.
Les Suisses n’avaient pas mérité cela…
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Le président ukrainien, invité le 10 juillet au sommet de l’OTAN à Washington, s’y est vu promettre de nouveaux monceaux de systèmes d’armes. Mais, comme prévu, il n’a pu obtenir aucun engagement concret d’adhésion à l’Alliance atlantique. Volodymyr Zelensky pourra-t-il se consoler avec son « chemin » vers l’UE ? Rien n’est moins sûr.
Le 25 juin ont été officiellement lancées les « négociations » d’adhésion à l’Union européenne de l’Ukraine d’une part, de la Moldavie d’autre part. Deux « conférences intergouvernementales » ont marqué le début formel du processus. Dans le vacarme déclenché par les élections françaises, l’événement est passé quelque peu inaperçu.
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Cet article L’impossible adhésion de l’Ukraine à l’UE… est apparu en premier sur Ruptures.
Le président ukrainien, invité le 10 juillet au sommet de l’OTAN à Washington, s’y est vu promettre de nouveaux monceaux de systèmes d’armes. Mais, comme prévu, il n’a pu obtenir aucun engagement concret d’adhésion à l’Alliance atlantique. Volodymyr Zelensky pourra-t-il se consoler avec son « chemin » vers l’UE ? Rien n’est moins sûr.
Le 25 juin ont été officiellement lancées les « négociations » d’adhésion à l’Union européenne de l’Ukraine d’une part, de la Moldavie d’autre part. Deux « conférences intergouvernementales » ont marqué le début formel du processus. Dans le vacarme déclenché par les élections françaises, l’événement est passé quelque peu inaperçu.
A Kiev, la vice-première ministre a martelé que cela allait donner « aux citoyens ukrainiens la force de continuer à résister à l’invasion russe ». Et a ajouté, sans beaucoup de modestie : « le principal acteur qui a rendu sa grandeur à l’Europe c’est l’Ukraine ». Pour sa part, le président du Conseil européen, Charles Michel, a salué « un moment de fierté pour les deux nations et une étape stratégique pour l’UE ».
La demande d’adhésion de l’Ukraine avait été formulée par le président Zelensky le 28 février 2022, quelques jours après l’entrée des troupes russes. Le 17 juin, la Commission européenne recommandait aux Vingt-sept d’accorder à Kiev le statut de pays-candidat. Une semaine plus tard, les chefs d’Etat et de gouvernement des Vingt-sept donnaient leur feu vert à l’unanimité.
Le 8 novembre 2023, la Commission recommandait au Conseil d’ouvrir les négociations, considérant, contre toute évidence, que les conditions préalables posées dix-huit mois plus tôt (« Etat de droit », corruption, droits des minorités…) étaient globalement satisfaites. Le sommet du 14 décembre approuvait alors cette décision à l’unanimité. Seul le premier ministre hongrois y était ouvertement opposé, mais, dans une chorégraphie prévue à l’avance, il quittait opportunément la salle au moment du vote, évitant ainsi de bloquer le processus qui requiert l’unanimité.
Le président ukrainien s’était alors écrié : « c’est une victoire pour l’Ukraine, une victoire pour toute l’Europe, une victoire qui motive, inspire et renforce ». De son côté, la Maison-Blanche avait salué « une décision historique »…
Kiev et Chisinau (la capitale moldave) franchissaient ainsi en un temps record les étapes initiales dans lesquelles sont ensablés certains autres pays (notamment des Balkans) depuis des années.
Le démarrage formel des pourparlers constitue un tournant : les vrais problèmes vont commencer
Cependant, le démarrage formel des pourparlers constitue un tournant : jusqu’à présent, les décisions successives étaient de nature essentiellement politiques dont le but était d’afficher le soutien sans faille à « l’Ukraine agressée ». Désormais le processus passe de la lumière (politique) à l’ombre (technique) : il s’agit de rentrer dans le vif du sujet. Les vrais problèmes vont commencer. Tout indique que le processus n’arrivera jamais à son terme car il soulève d’insolubles contradictions.
Il faut tout d’abord préciser que le terme « négociations » est en réalité impropre : Bruxelles ne « négocie » pas avec le candidat, mais il s’assure que toute la législation de celui-ci est parfaitement alignée sur l’« acquis communautaire ». Plus précisément, les juristes européens balayent l’ensemble du droit et des normes de l’Etat voulant intégrer le club. Cela peut prendre un an ou deux. Puis sont repérées les milliers de mises aux normes exigées, celles-ci étant réparties en trente-cinq chapitres (libre circulation des biens, libre circulation des capitaux, politique de la concurrence, énergie, fiscalité, justice, liberté et sécurité, politique étrangère, de sécurité et de défense, institutions…).
Chaque chapitre doit être ouvert, puis refermé, à l’unanimité des Vingt-sept – soit soixante-dix occasions de veto d’un Etat membre. Une dizaine d’années peut donc être nécessaire. A condition qu’il n’y ait pas de blocage politique. Par exemple, les pourparlers avec la Turquie ont été lancés en 2005, et sont aujourd’hui de facto abandonnés.
Les dirigeants européens sont confrontés à deux injonctions contradictoires
Dans le cas de l’Ukraine, les difficultés s’annoncent plus complexes encore. D’abord, évidemment parce qu’il s’agit d’un pays en guerre. Or la perspective d’adhésion de Kiev suppose une victoire militaire – et cette perspective ne se dessine pas sur le terrain.
Ensuite et surtout parce que les dirigeants européens sont confrontés à deux injonctions contradictoires. C’est ce que souligne une étude détaillée de deux chercheurs issus d’un think tank financé par Bruxelles. Dans cette note parue en octobre dernier, Hans Kribbe et Luuk van Middelaar estiment ainsi que l’UE est « devant le dilemme d’un objectif à la fois nécessaire et impossible à atteindre ».
« Nécessaire » ? Aux yeux des dirigeants européens, la guerre en Ukraine a accéléré la volonté d’« arrimer » plus étroitement les Etats qu’ils considèrent comme faisant partie de leur zone d’influence. La présidente de la Commission a ainsi déclaré : « l’élargissement répond à l’appel de l’histoire, il est l’horizon naturel de notre UE ». (Repousser sans cesse l’horizon des frontières, n’est-ce pas précisément ce qui définit un empire ?)
Les ambitions de l’élargissement sont géopolitiques. Mme von der Leyen ne s’en cache guère : l’élargissement constitue un « investissement pour notre sécurité » et une façon de « stabiliser notre voisinage ». Ce que l’étude des chercheurs précise sans fard : « maintenir d’autres acteurs, tels que la Russie ou la Chine, à l’écart de cette région potentiellement instable est devenu une priorité absolue ».
L’étude se penche sur les contradictions explosives que le processus va inévitablement provoquer
Mais une fois la « nécessité » expliquée, l’étude se penche sur les contradictions explosives que le processus va inévitablement provoquer. Elle répartit ces « défis incroyablement difficiles dans les années à venir » en plusieurs domaines.
Tout d’abord « la prise de décisions et les institutions ». Surgit ainsi la question de la « gouvernabilité », déjà complexe à vingt-sept, qui deviendrait quasi-impossible à trente-cinq ou plus. Dès lors, il faudrait que l’UE se réforme, en particulier qu’elle abolisse la règle de l’unanimité dans les derniers domaines où elle subsiste encore, comme la fiscalité et la politique extérieure. Berlin milite fortement pour cela, mais de nombreux petits pays s’y opposent. Problème : pour réformer les traités (comme pour accepter un nouveau membre), il faut… l’unanimité.
Le deuxième domaine concerne le budget de l’UE. Soit celui-ci est très considérablement augmenté, par le relèvement des contributions des membres actuels – une piste totalement irréaliste ; soit le même gâteau est partagé en des parts plus nombreuses et donc plus petites. Comme les pays candidats ont en gros un PIB par habitant inférieur à la moitié de la moyenne de l’UE, les bénéficiaires nets actuels (ceux qui touchent de Bruxelles plus que la contribution qu’ils versent, bien souvent les pays de l’Est), deviendraient contributeurs nets. Cela vaut pour les subventions régionales (un tiers du budget communautaire) comme pour l’agriculture (un autre tiers).
« À elle seule, l’Ukraine possède plus de 40 millions d’hectares de terres agricoles, estiment les auteurs, soit plus que l’ensemble du territoire italien, et deviendrait l’un des principaux bénéficiaires des fonds de la PAC », évidemment au détriment des membres actuels, ce qui promet des bras de fer explosifs. Tout cela sans compter les centaines de milliards que nécessitera la reconstruction, selon Kiev.
Dans le troisième domaine, intitulé « marché unique, libre circulation et emploi », les experts relèvent que « sur certains marchés, comme celui de l’agriculture, l’afflux de marchandises, de cultures et de produits moins chers pourrait également frapper les économies locales, entraînant la fermeture d’entreprises et d’exploitations agricoles ». Déjà, rappellent les auteurs, « la décision d’ouvrir le marché unique aux céréales ukrainiennes a provoqué de vives tensions avec la Pologne et d’autres pays d’Europe de l’Est ».
Ce n’est pas tout : les écarts de prix de la main d’œuvre « pourraient aussi, à court terme, faire baisser les niveaux de salaire dans l’Union, avoir un effet corrosif sur les conditions de travail et alimenter le mécontentement sociétal et politique ».
Les auteurs rappellent que la flambée de l’immigration intra-européenne vers le Royaume-Uni, alors membre de l’UE, avait contribué au résultat du référendum de 2016 favorable au Brexit. Ils auraient pu aussi citer les milliers de délocalisations industrielles vers les pays entrants, et les centaines de milliers d’emplois ainsi perdus à l’Ouest.
Enfin, le dernier domaine recouvre la « sécurité extérieure ». Après avoir noté que « le centre de gravité territorial de l’Union continuera à se déplacer vers l’est, de l’Atlantique vers la mer Noire », les auteurs pointent la probabilité selon laquelle « la dépendance à l’égard des États-Unis en matière de sécurité augmentera ».
En résumé, les dirigeants européens ne peuvent résister à leur envie de « ruée vers l’Est » du fait de leurs ambitions géopolitiques, tout particulièrement face à la Russie. Mais s’engager sur cette voie provoquera à coup sûr des tensions fatales au sein des Vingt-sept.
Un défi supplémentaire, et pas des moindres, les attend : « trouver des moyens de rallier leurs propres électeurs ». Les auteurs rappellent en effet que le double Non, français et néerlandais, au projet de traité constitutionnel européen de 2005 suivait l’élargissement de 2004.
Les auteurs évoquent à cet égard « la réaction populaire potentielle non seulement contre l’une ou l’autre des adhésions, mais aussi contre l’Union elle-même ».
Quand bien même Kiev franchirait en quelques années toutes les étapes des négociations avec Bruxelles, la ratification finale par les Etats membres est hors de portée
L’étude est parue plusieurs mois avant les élections européennes et les élections législatives françaises. Elle prend aujourd’hui une valeur prémonitoire. Même si les motivations des électeurs français du Rassemblement National sont multiples, le rejet d’une « Europe géopolitique » (c’est-à-dire belliqueuse) qui s’élargirait aux frais des intérêts nationaux et sociaux, a pesé dans leur choix.
Et cela vaut pour les succès des forces classées « populistes » ou d’extrême droite dans plusieurs autres pays, dont l’AfD en Allemagne. Même si ces partis ont renoncé (ou n’ont jamais adhéré) à la critique radicale de l’UE, nombreux sont leurs électeurs qui n’en pensent pas moins.
Dans ces conditions, quand bien même Kiev franchirait en quelques années toutes les étapes des négociations avec Bruxelles, la ratification finale par les Etats membres est, et restera, hors de portée.
A supposer que l’UE n’ait pas explosé avant.
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Le spectre d’un échec occidental en Ukraine a plané sur les chefs d’Etat et de gouvernement des Vingt-sept réunis à Bruxelles les 21 et 22 mars. Au point que ce Conseil européen de printemps a été presque exclusivement consacré à la guerre et aux dossiers qui y sont liés.
« La Russie ne doit pas l’emporter » affirme la déclaration finale dès son premier paragraphe. Cette proclamation pourrait sembler banale de la part de l’UE. Pourtant, il y a quelques mois encore, les dirigeants européens ne jugeaient pas utile de la marteler, tant la victoire de Kiev, massivement soutenu par les Occidentaux, semblait aller de soi.
Désormais, l’ambiance a radicalement changé. L’armée russe avance, notamment sur le front du Donbass. Et les forces ukrainiennes paraissent chaque jour en plus mauvaise posture. Quelques jours avant le sommet, Emmanuel Macron résumait l’état d’esprit de la plupart de ses collègues : « si on laisse l’Ukraine seule, si on la laisse perdre cette guerre, la Russie menacera à coup sûr la Moldavie, la Roumanie, la Pologne ». Le président du Conseil européen, le Belge Charles Michel, enchérissait peu après, dans le quotidien français Libération : « si nous n’apportons pas suffisamment d’aide à l’Ukraine pour arrêter la Russie, nous serons les suivants ».
Dans ces conditions, le sommet a pris des allures de conseil de guerre, sans cependant réussir à effacer les divergences et contradictions entre Etats membres. A propos notamment de cette question particulièrement sensible en période de restriction budgétaire : où trouver l’argent ?
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Le spectre d’un échec occidental en Ukraine a plané sur les chefs d’Etat et de gouvernement des Vingt-sept réunis à Bruxelles les 21 et 22 mars. Au point que ce Conseil européen de printemps a été presque exclusivement consacré à la guerre et aux dossiers qui y sont liés.
« La Russie ne doit pas l’emporter » affirme la déclaration finale dès son premier paragraphe. Cette proclamation pourrait sembler banale de la part de l’UE. Pourtant, il y a quelques mois encore, les dirigeants européens ne jugeaient pas utile de la marteler, tant la victoire de Kiev, massivement soutenu par les Occidentaux, semblait aller de soi.
Désormais, l’ambiance a radicalement changé. L’armée russe avance, notamment sur le front du Donbass. Et les forces ukrainiennes paraissent chaque jour en plus mauvaise posture. Quelques jours avant le sommet, Emmanuel Macron résumait l’état d’esprit de la plupart de ses collègues : « si on laisse l’Ukraine seule, si on la laisse perdre cette guerre, la Russie menacera à coup sûr la Moldavie, la Roumanie, la Pologne ». Le président du Conseil européen, le Belge Charles Michel, enchérissait peu après, dans le quotidien français Libération : « si nous n’apportons pas suffisamment d’aide à l’Ukraine pour arrêter la Russie, nous serons les suivants ».
Dans ces conditions, le sommet a pris des allures de conseil de guerre, sans cependant réussir à effacer les divergences et contradictions entre Etats membres. A propos notamment de cette question particulièrement sensible en période de restriction budgétaire : où trouver l’argent ?
Pris ensemble, les gouvernements nationaux et l’UE elle-même ont déjà dépensé 31 milliards d’euros en soutien militaire (c’est-à-dire en plus des financements civils en faveur de Kiev). A Bruxelles, on prévoit une rallonge de 20 milliards d’ici décembre 2024. Le pot global européen baptisé « Facilité européenne pour la paix », finançant les soutiens militaires de l’UE partout dans le monde, vient d’être réformé et abondé de 5 milliards fléchés vers l’Ukraine.
Mais, au regard des masses d’armes, de munitions, d’équipements et de systèmes militaires que les stratèges européens jugent nécessaires à Kiev, et qu’ils souhaitent produire eux-mêmes ou acquérir à l’extérieur, cela ne suffit pas.
Les Vingt-sept vont réquisitionner les intérêts des avoirs russes
Une première piste, proposée par la Commission européenne fin février, a été validée : les Vingt-sept vont réquisitionner les intérêts des avoirs russes déposés dans des institutions européennes et qui ont été gelés en mars 2022. Ces dépôts, évalués à 200 milliards de dollars, ont généré 4,7 milliards d’euros de produits financiers, sur lesquels Bruxelles va mettre la main.
Une fois retirées les taxes belges, 90% de cette manne sera utilisée pour les besoins militaires de Kiev. Le reste financera la « reconstruction de l’Ukraine », ce qui était l’idée initiale. Cette clause permet aux Etats « neutres » (hors OTAN, comme l’Autriche ou l’Irlande) de ne pas violer leur constitution qui interdit la fourniture d’armes à des pays en guerre.
Il est à noter que certains gouvernements « ultras » préconisaient de s’approprier non seulement les intérêts, mais aussi les avoirs russes eux-mêmes. Cette suggestion n’a pas été suivie : pour la plupart des experts, elle aurait constitué un vol encore plus manifeste au regard du droit, avec de possibles fuites d’investisseurs internationaux, effrayés par des procédures aussi arbitraires dont ils pourraient un jour être victimes.
Deuxième piste : « la Banque européenne d’investissement est invitée à adapter sa politique de prêt à l’industrie de la défense » indiquent les conclusions du sommet. Ladite BEI, selon ses statuts, ne peut que financer des investissements dans les infrastructures civiles, par exemple en faveur du climat et de l’environnement. Les Vingt-sept, qui sont les actionnaires de cette institution, vont s’atteler à changer ces restrictions, et élargir la liste des produits à double usage (civil et militaire). Mais les dirigeants de la banque et certaines capitales ont mis en garde : techniquement, l’affaire est complexe. Mais la mobilisation de la BEI incitera le secteur privé (les fonds de pension, par exemple) à investir dans le secteur militaire, répliquent les partisans de cette voie.
La troisième piste divise fortement les Vingt-sept. Elle avait été suggérée par la cheffe du gouvernement estonien, puis immédiatement reprise par le président français. L’idée serait de lancer un nouvel emprunt commun auprès des marchés financiers, à l’image de ce qui avait été réalisé en 2020 afin de financer le « plan de relance post-Covid » pour un montant de 750 milliards d’euros. Cette fois, on évoque la somme de 100 milliards d’euros, à hauteur des ambitions de la « stratégie pour l’industrie de défense européenne » préparée par la Commission.
Bruxelles rêve également faire de l’UE une puissance militaire avec ses capacités de production communes
Car Bruxelles ne veut pas seulement soutenir Kiev, mais rêve également faire de l’UE une puissance militaire avec ses capacités de production communes. Sauf que, dans ce contexte, les oppositions au sein des Vingt-sept apparaissent sur plusieurs plans. A commencer par les éternelles divergences entre pays réputés « dépensiers » et donc tentés par le financement à crédit ; et ceux qualifiés de « pingres » pour leur attachement de principe à l’équilibre budgétaire.
Dans ce dernier camp, la Finlande et la Suède, d’autant plus belliqueuses qu’elles viennent d’adhérer à l’OTAN, pourraient assouplir leurs réticences traditionnelles. Ces gouvernements justifieraient cette entorse à leur « rigueur budgétaire » par l’état de guerre face à une Russie jugée au moins aussi dangereuse que le virus de 2020.
En revanche, ni Berlin, ni La Haye ne sont sur le point de valider un nouveau recours à de la dette commune. Cependant, les partisans de cette piste ne désespèrent pas ; ils font valoir que le processus n’en est qu’à ses débuts, et que l’idée fera son chemin. Surtout, les capitales les plus favorables à une Europe plus intégrée voient la guerre comme un occasion de faire avancer une Europe fédérale via la « solidarité budgétaire ».
Cette perspective et ces arguments ne font qu’aviver les contradictions au sein des Vingt-sept, à un moment où l’accélération de l’intégration européenne est moins populaire que jamais – ce qui risque de se voir lors des élections européennes de juin prochain.
A cela s’ajoute les réticences de certains gouvernements à confier plus de pouvoirs à la Commission en matière de décisions portant sur les industries nationales de défense. Berlin affirme que pour des transferts militaires vers Kiev, Bruxelles n’est nullement un intermédiaire nécessaire – même si le sujet divise la coalition tripartite au pouvoir.
Pour certains produits agricoles ukrainiens, les importations vers l’Europe « ont été multipliées par cinq ou dix », déstabilisant les marchés
Plusieurs autres sujets, également liés à l’Ukraine ont également fait apparaître les divisions au sein du Conseil. Ainsi, lors de la réunion, le président ukrainien, invité à s’exprimer en téléconférence (photo), n’a pas manqué de sermonner les participants à propos des restrictions nouvellement imposées aux produits agricoles de son pays.
Ces importations avaient été dispensées de droits de douane vers l’UE par une mesure de « solidarité » avec Kiev prise en juin 2022. S’en est suivie une déstabilisation des marchés, notamment en Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie, Roumanie : céréales, volailles, œufs, sucre et fruits et légumes y ont afflué en masse, submergeant les producteurs locaux. Même les pays de l’Ouest, comme la France, en ont subi les contrecoups. Ce fut un des grands thèmes des manifestations d’agriculteurs qui ont touché près d’une vingtaine des pays de l’Union. Pour certains produits agricoles ukrainiens, a rappelé le Emmanuel Macron, les importations vers l’Europe « ont été multipliées par cinq ou dix » depuis le début de la guerre.
Certains gouvernements – même les plus pro-Kiev, comme Varsovie – ont donc décidé de restrictions unilatérales d’importations, inquiétudes électorales obligent. Un jeu s’est ensuite développé entre les pays, la Commission et l’europarlement pour déterminer des seuils de rétablissement des droits de douane selon les produits, et pour fixer des années de référence. Le Conseil n’a pas tranché, les décisions sont encore à venir, et seront probablement changeantes. Volodymyr Zelensky s’est dès lors plaint d’« érosion de la solidarité », et ce, alors même qu’en matière de céréales notamment, la production est réalisée par d’immenses exploitations (souvent possédées par des grands groupes occidentaux), à très bas coûts.
La probabilité que les négociations aboutissent à des adhésions effectives est quasi-nulle
Par ailleurs, les Vingt-sept ont validé le principe de l’ouverture des négociations d’adhésion à l’UE de la Bosnie-Herzégovine. Ce pays est très loin de remplir les critères requis pour intégrer le club européen, mais certaines capitales considèrent qu’il y a urgence à arrimer les pays des Balkans à l’UE pour les préserver de la supposée influence russe, et qu’il serait dangereux de découpler ce processus d’adhésion concernant la Bosnie de celui proposé à l’Ukraine et à la Moldavie.
Pour ces deux pays, les négociations ont officiellement été déclarées ouvertes en février ; la Commission a depuis lors établi un « cadre de négociations », une sorte de feuille de route, qui doit encore être approuvé à l’unanimité par les Vingt-sept. Certains pays, comme la France, freinent officieusement, craignant des retombées électorales en juin : la perspective de voir arriver des pays très pauvres, et notoirement corrompus, est très impopulaire. Les discussions proprement dites pourraient bien ne pas démarrer ce semestre, et sans doute pas non plus au second, sous présidence tournante hongroise.
Quant à la Bosnie, le Conseil vient donc de demander à la Commission d’élaborer un cadre de négociation – soit un cran derrière Kiev et Chisinau dans la procédure.
En réalité, ces décisions sont surtout symboliques. Non seulement lesdites négociations, au grand dam de Kiev notamment, devraient durer une décennie ; mais leur probabilité d’aboutir à des adhésions effectives est quasi-nulle. En effet, les plus lucides des dirigeants européens savent que cela signifierait l’éclatement de l’UE qui serait confrontée à une hétérogénéité sans précédent.
A bien plus court terme, le Conseil a, quoi qu’il en soit, appelé à faire passer l’UE en mode « économie de guerre ». Les peuples risquent d’en être les grands perdants.
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Le 1er février, plus d’un millier de tracteurs convergeaient vers Bruxelles en provenance de différents pays de l’UE. Les agriculteurs voulaient ainsi prolonger la mobilisation qui s’est développée dans une dizaine de pays ces dernières semaines, notamment en Allemagne et en France.
La Commission a été contrainte d’annoncer des concessions notamment la mise au frigo de certaines dispositions du « Pacte vert », la diminution de la paperasserie bureaucratique, ou bien la suspension du processus devant aboutir à un traité de libre échange avec le Mercosur (quatre pays d’Amérique du sud).
Pour autant, le mouvement ne semble pas terminé. Des manifestations sont apparues ces jours-ci dans de nouveaux pays, comme l’Espagne et l’Italie. Car au-delà des revendications à court terme, les exploitants agricoles, notamment les petits et les moyens, ont un objectif fondamental : pouvoir vivre de leur travail plutôt que de subventions, et cela grâce à des prix rémunérateurs protégés de l’intenable concurrence mondiale.
Les organisateurs de la manifestation à Bruxelles n’avaient pas choisi la date au hasard. Les vingt-sept chefs d’Etat et de gouvernement avaient en effet prévu ce jour-là un sommet extraordinaire. C’était donc l’occasion de se faire entendre au plus haut niveau, même si l’ordre du jour du Conseil, en l’occurrence le déblocage de dizaine de milliards d’euros en faveur de Kiev, n’avait que peu de rapport avec les revendications du monde rural.
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Le 1er février, plus d’un millier de tracteurs convergeaient vers Bruxelles en provenance de différents pays de l’UE. Les agriculteurs voulaient ainsi prolonger la mobilisation qui s’est développée dans une dizaine de pays ces dernières semaines, notamment en Allemagne et en France.
La Commission a été contrainte d’annoncer des concessions notamment la mise au frigo de certaines dispositions du « Pacte vert », la diminution de la paperasserie bureaucratique, ou bien la suspension du processus devant aboutir à un traité de libre échange avec le Mercosur (quatre pays d’Amérique du sud).
Pour autant, le mouvement ne semble pas terminé. Des manifestations sont apparues ces jours-ci dans de nouveaux pays, comme l’Espagne et l’Italie. Car au-delà des revendications à court terme, les exploitants agricoles, notamment les petits et les moyens, ont un objectif fondamental : pouvoir vivre de leur travail plutôt que de subventions, et cela grâce à des prix rémunérateurs protégés de l’intenable concurrence mondiale.
Les organisateurs de la manifestation à Bruxelles n’avaient pas choisi la date au hasard. Les vingt-sept chefs d’Etat et de gouvernement avaient en effet prévu ce jour-là un sommet extraordinaire. C’était donc l’occasion de se faire entendre au plus haut niveau, même si l’ordre du jour du Conseil, en l’occurrence le déblocage de dizaine de milliards d’euros en faveur de Kiev, n’avait que peu de rapport avec les revendications du monde rural.
Quoique. Parmi les exigences paysannes figure la remise en place de barrières douanières sur les exportations agricoles ukrainiennes. Les énormes quantités de céréales, mais aussi de fruits et légumes et de viande, constituent une concurrence particulièrement déloyale pour les pays en première ligne (Pologne, Roumanie, Hongrie…) puisque les exploitants ukrainiens ne sont soumis à aucune des règles et contraintes (notamment sanitaires et phytosanitaires) qui prévalent dans l’UE. Mais les pays de l’ouest tels que la France sont également victimes de cette situation, comme en témoigne la hausse considérable des achats de volaille par les grands industriels et les centrales d’achat.
Finalement, les Vingt-sept envisagent de réintroduire quelques protections face à l’afflux de produits ukrainiens, une concession qui n’aurait jamais vu le jour sans la colère des agriculteurs. Bruxelles avait en effet retiré ces droits de douane l’année dernière pour afficher sa « solidarité sans faille » avec le gouvernement de Kiev. Les conséquences désastreuses pour les paysans de l’UE étaient pourtant prévisibles (ce qui donne une idée des effets cataclysmiques si un jour l’Ukraine adhérait en bonne et due forme à l’Union).
Le 1er février, le point unique à l’ordre du jour était le transfert vers l’Ukraine de 50 milliards d’euros
On sait que l’activisme pro-Kiev des dirigeants européens est sans limite : sanctions anti-russes, fourniture d’armes, d’équipements et munitions… Le 1er février, le point unique à l’ordre du jour était le transfert vers l’Ukraine de 50 milliards d’euros (33 milliards de prêts à taux réduit, et même 17 milliards de dons purs et simples). Cette perfusion financière considérable, programmée sur quatre ans, vise en fait à maintenir la tête hors de l’eau au régime de Kiev, dont l’économie est exsangue – et le restera. Elle s’inscrit dans la modification en cours du budget pluriannuel (2021-2027) de l’UE.
Cette dernière, selon les chiffres de la Commission, a déjà déversé 85 milliards sur ce pays depuis 2022 hors aide militaire proprement dite… L’objectif géopolitique est d’abord de tenir face à la Russie. Mais aussi d’envoyer un message de fierté et d’encouragement au président américain : celui-ci bataille face à la chambre des représentants, dominée par les amis de Donald Trump, qui bloque pour l’instant les transferts financiers de Washington vers Kiev.
Mais les dirigeants européens avaient un problème : lors de leur précédent sommet, le 14 décembre dernier, la modification du budget pluriannuel, et donc le déblocage des fonds promis à l’Ukraine, s’était heurté à l’opposition du premier ministre hongrois, alors que l’unanimité était nécessaire. Viktor Orban avait certes fini par accepter tacitement le démarrage des négociations d’adhésion avec l’Ukraine, mais était resté ferme contre le versement des milliards.
Il avait ainsi semé la consternation et la fureur parmi ses pairs, qui l’accusent régulièrement d’être une « marionnette » de Moscou. Ainsi, en fin d’année dernière, le dirigeant hongrois avait osé serrer la main de Vladimir Poutine face aux caméras. « La Hongrie n’a jamais voulu affronter la Russie » avait-il alors déclaré en précisant que son pays « a toujours poursuivi l’objectif de construire et de développer la meilleure forme de communication » avec Moscou.
Pour les dirigeants européens, cette déclaration iconoclaste constitue un crime supplémentaire de celui qui est devenu, au fil des ans, la bête noire de Bruxelles. Une procédure est du reste en cours depuis des années contre la Hongrie accusée par la Commission et l’europarlement de violer l’« Etat de droit ». Conséquence : Budapest, qui, comme chaque Etat membre, est normalement destinataire de fonds bruxellois (notamment du plan de relance communautaire), attend toujours. Ou plutôt attendait.
Selon une méthode bruxelloise bien connue, quand on échoue une fois, on essaye à nouveau jusqu’à obtenir la « bonne » réponse
Car la veille du sommet du 14 décembre, la Commission avait fait un geste (à la fureur des ultras) en débloquant 10 milliards sur les 30 promis. Et ce, dans l’espoir que Viktor Orban assouplirait sa position. Ce qui fut donc le cas pour la perspective des négociations d’adhésion, mais pas pour les subsides en faveur de Kiev.
Mais, selon une méthode bruxelloise bien connue, quand on échoue une fois, on essaye à nouveau jusqu’à obtenir la « bonne » réponse. D’où le sommet de rattrapage du 1er février. Quelques jours avant la tenue de celui-ci, les conjectures allaient donc bon train : le dirigeant hongrois allait-il persister dans son veto ? Les pressions sur Budapest se sont alors multipliées. L’ambassadeur américain dans la capitale hongroise les a ouvertement soutenues.
Le Financial Times dévoila même un document selon lequel le Conseil allait annoncer que la Hongrie, si elle ne se soumettait pas, pourrait dire adieu pour longtemps à l’argent européen. But avoué de la note théoriquement confidentielle et de sa révélation opportune : saboter l’économie hongroise en effrayant les marchés financiers. Le pays serait alors privé d’investissements, donc oumis à des déficits croissants et à la chute de sa monnaie (la Hongrie n’a pas adopté l’euro). Le Conseil a mollement démenti, indiquant qu’il ne s’agissait que d’un document de travail…
La manœuvre aura-t-elle été efficace ? Alors que les diplomates et journalistes prévoyaient un sommet à rallonge et d’interminables bras de fer, le président du Conseil annonçait, un quart d’heure seulement après l’ouverture de la réunion, qu’un accord était trouvé au sein des Vingt-sept : le paquet de 50 milliards était validé, avec même la perspective d’un premier virement de 4,5 milliards début mars.
En échange, M. Orban obtenait trois concessions : la Commission devra établir un rapport annuel sur l’utilisation des fonds par Kiev ; un point sera fait dans deux ans si les Vingt-sept le demandent ; et, s’agissant des fonds communautaires gelés devant revenir à la Hongrie, le pays sera traité de manière « juste et équitable », confirmation implicite que, jusqu’à présent, le blocage de ces fonds constituait bien un pur moyen de pression politique.
Qu’un accord ait finalement pu être trouvé en quelques minutes laisse à penser que le « deal » et sa dramaturgie avaient été préparés en amont. Sans doute pour y mettre une dernière main, une réunion le matin même avait mis en présence en petit comité les dirigeants de trois pays (Allemagne, France, Italie), les chefs du Conseil et de la Commission, et M. Orban. Quoiqu’il en soit, au vu de ces maigres contreparties obtenues par ce dernier, ses nombreux adversaires n’ont pas tardé à triompher, arguant qu’il avait capitulé en rase campagne.
Est-ce si simple ? Bien sûr, les pressions n’ont pas été sans effet sur la conclusion – provisoire – de l’affrontement. Mais il serait erroné de décrire le dirigeant hongrois comme un adversaire de l’Union européenne, ou bien comme un fidèle du président russe, même s’il refuse toujours que son pays expédie ou laisse transiter des armes vers l’Ukraine.
Il fait plutôt figure de fin tacticien, défenseur de ce qu’il estime être les intérêts hongrois. Et il a toujours su ne pas prendre le risque d’un affrontement massif avec Bruxelles dans lequel le rapport de force ne pourrait pas être en faveur d’un pays de 10 millions d’habitants face au reste du bloc. Ainsi, il a laissé passer les douze paquets de sanctions visant Moscou, dont l’adoption requiert l’unanimité.
Mais il a su aussi imposer ses propres « lignes rouges » : le pays importe toujours ses hydrocarbures de Russie, et empêche a fortiori que des sanctions européennes touchent sa coopération avec Moscou dans le domaine de l’énergie nucléaire. Cela devrait être encore le cas pour le treizième paquet, imminent.
Et en lâchant du lest sur le bras de fer des 50 milliards, M. Orban reste dans le jeu pour tenter d’influer sur les prochaines décisions. C’est ce que ses nombreux adversaires européens nomment son « pouvoir de nuisance ». Ces derniers enragent face à cette épée de Damoclès, et n’osent même plus discuter de questions stratégiques à Vingt-sept, de peur, affirment-ils, que les secrets des Européens soient transmis à Vladimir Poutine.
Viktor Orban peut défendre une position moins va-t-en guerre que ses pairs parce qu’il s’appuie sur une aspiration pacifiste
Pour l’heure, deux éléments méritent d’être soulignés après cet épisode. D’une part, la confirmation que les dirigeants de l’UE n’hésitent à exercer aucune pression pour tenter de faire rentrer un pays dans le rang. Ce qui est nouveau, c’est qu’ils s’en vantent.
D’autre part et surtout, Viktor Orban peut défendre une position moins va-t-en guerre que ses pairs parce qu’il s’appuie sur une aspiration pacifiste de son peuple, une aspiration qui est partagée dans d’autre pays. Cela vaut particulièrement en Slovaquie, voire en Autriche, où les gouvernements ne sont pas les plus russophobes. Cela vaut également en Italie ou en Bulgarie, malgré le tropisme ultra-atlantistes des gouvernants actuels.
En dernière analyse, c’est bien l’état d’esprit des peuples qui sera de plus en plus déterminant. D’où la nervosité bruxelloise.
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Ce devait être un Conseil européen crucial, explosif et à rallonge. Ce fut un sommet des faux semblants. Les chefs d’Etat et de gouvernement des Vingt-sept, réunis les 14 et 15 décembre, avaient à leur menu deux dossiers, en particulier, qui promettaient des affrontements sérieux. Au point que plusieurs participants avaient confié qu’ils s’étaient munis de nombreux chemises ou corsage pour tenir plusieurs jours – jusqu’à Noël avaient même plaisanté l’un d’entre eux.
Finalement, la réunion s’est achevée dans les délais initialement prévus. Les deux points controversés – l’un et l’autre concernant particulièrement l’Ukraine – ont finalement été traités dès la première journée, avec un point commun : les décisions (ou non décisions) pourront être inversées début 2024…
Le premier dossier concernait l’élargissement de l’UE. Le Conseil européen a ainsi donné son feu vert au lancement des négociations d’adhésion avec l’Ukraine, la Moldavie, mais aussi avec la Bosnie-Herzégovine. Les deux premiers pays s’étaient vu accorder le statut officiel de pays candidat en juin dernier (le troisième l’avait déjà).
Il y a cependant un « mais » : les discussions ne pourront être réellement lancées que quand les « recommandations » que leur avait fixées la Commission européenne en novembre seront remplies (il reste « du travail » à faire, selon Bruxelles, notamment sur les lois anti-corruption à mettre en place), et que les Vingt-sept l’auront formellement constaté, à l’unanimité, au premier trimestre 2024. Autant dire que les feux verts accordés sous les projecteurs médiatiques sont plus symboliques que réels.
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Ce devait être un Conseil européen crucial, explosif et à rallonge. Ce fut un sommet des faux-semblants. Les chefs d’Etat et de gouvernement des Vingt-sept, réunis les 14 et 15 décembre, avaient à leur menu deux dossiers, en particulier, qui promettaient des affrontements sérieux. Au point que plusieurs participants avaient confié qu’ils s’étaient munis de nombreux chemises ou corsage pour tenir plusieurs jours – jusqu’à Noël avaient même plaisanté l’un d’entre eux.
Finalement, la réunion s’est achevée dans les délais initialement prévus. Les deux points controversés – l’un et l’autre concernant particulièrement l’Ukraine – ont finalement été traités dès la première journée, avec un point commun : les décisions (ou non décisions) pourront être inversées début 2024…
Élargissement : les feux verts accordés sous les projecteurs médiatiques sont plus symboliques que réels
Le premier dossier concernait l’élargissement de l’UE. Le Conseil européen a ainsi donné son feu vert au lancement des négociations d’adhésion avec l’Ukraine, la Moldavie, mais aussi avec la Bosnie-Herzégovine. Les deux premiers pays s’étaient vu accorder le statut officiel de pays candidat en juin dernier (le troisième l’avait déjà).
Il y a cependant un « mais » : les discussions ne pourront être réellement lancées que quand les « recommandations » que leur avait fixées la Commission européenne en novembre seront remplies (il reste « du travail » à faire, selon Bruxelles, notamment sur les lois anti-corruption à mettre en place), et que les Vingt-sept l’auront formellement constaté, à l’unanimité, au premier trimestre 2024. Autant dire que les feux verts accordés sous les projecteurs médiatiques sont plus symboliques que réels.
Cela n’a pas empêché les uns et les autres de pousser des cris de joie. A commencer par le président ukrainien (photo, en vidéo lors du Conseil) qui s’est écrié : « c’est une victoire pour l’Ukraine, une victoire pour toute l’Europe, une victoire qui motive, inspire et renforce ». Le président du Conseil européen, Charles Michel (photo, à droite), s’est réjoui d’un « signal politique très fort », tandis que la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, qualifiait la décision de « stratégique » (le plus haut compliment dans le jargon bruxellois).
La plupart des participants se sont exprimés à l’unisson. « Une décision historique » a salué de loin la Maison-Blanche, l’Oncle Sam considérant manifestement qu’il est un peu chez lui à Bruxelles.
Viktor Orban a accusé ses collègues de piétiner délibérément leurs propres règles
Comme attendu, la seule fausse note publique est venue du premier ministre hongrois. Viktor Orban a qualifié la décision d’« insensée ». Il a accusé ses collègues de piétiner délibérément leurs propres règles, à savoir l’ouverture de négociations sur la seule base du « mérite », autrement dit en examinant si les conditions requises sont remplies. Au lieu de cela, les participants n’ont pas caché vouloir, par cette décision, envoyer un « message à Moscou », à savoir : l’Ukraine appartient à la sphère occidentale.
Deux types de raisons peuvent expliquer ce cavalier seul de Budapest. D’une part, de nombreux observateurs estiment qu’il s’agit de négocier le versement des 22 milliards que Bruxelles doit à la Hongrie, mais qui ont été gelés par la Commission tant que le gouvernement de ce pays viole « l’état de droit » (notamment en matière d’indépendance de la justice). Du reste, Bruxelles avait débloqué partiellement (10 milliards) quelques jours avant le sommet, espérant ainsi assouplir la position hongroise – une concession dénoncée par de nombreux eurodéputés, qualifiant cette concession de « pot de vin » accordé à M. Orban.
D’autre part, ce dernier est bien conscient des conséquences économiques et sociales catastrophiques qu’une adhésion de pays particulièrement pauvres aurait pour l’UE en général, pour les pays d’Europe centrale en particulier.
Du reste, les cadeaux déjà offerts à l’Ukraine provoquent en ce moment même la révolte des chauffeurs routiers polonais, qui, victimes de cette concurrence nouvelle, bloquent de nombreux poins de passage aux frontières. Quant à la politique agricole commune, elle « s’effondrerait si nous (la) laissions telle qu’elle est et que nous élargissions l’UE à l’Ukraine, à la Moldavie et aux pays des Balkans occidentaux », a estimé le ministre allemand de l’agriculture.
Plusieurs capitales se réjouissent discrètement du veto hongrois
Ce qui explique que plusieurs capitales ne sont en réalité guère enthousiastes à l’idée que l’adhésion de l’Ukraine se réalise un jour. Elles préfèrent prétendre officiellement le contraire… mais se réjouissent discrètement du veto hongrois.
« Veto » ? De fait, le feu vert à l’ouverture des négociations d’adhésion nécessite l’unanimité des Vingt-sept. Mais à Bruxelles, on ne manque pas d’imagination. Au moment où la décision devait être prise, Viktor Orban a opportunément quitté la salle de réunion, dans un scénario évidemment préparé à l’avance. Résultat : aucun vote contre n’a été enregistré, et le Conseil a pu ainsi offrir son cadeau tant attendu à Volodymyr Zelensky.
De son côté, le dirigeant hongrois peut clamer qu’il n’a pas perdu la face, ni participé à une décision qu’il réprouve. Budapest a en outre rappelé qu’il y aurait « 75 occasions » de stopper le processus si celui-ci démarre, en plus de l’évaluation (à l’unanimité) des conditions préalables début 2024…
Budapest a refusé le « paquet budgétaire », au grand dam des autres pays
Viktor Orban, encore lui, a été plus carré dans le deuxième dossier « chaud » : l’augmentation du budget pluriannuel de l’UE en cours (2021-2027). Le choc économique provoqué par le Covid, puis surtout le soutien économique et militaire à Kiev ont vidé les caisses bruxelloises plus vite que prévu. Faut-il dès lors les renflouer, et dans quels domaines prioritaires ? Ou bien faut-il opérer des « redéploiements », c’est-à-dire des coupes dans certains domaines budgétaires ?
Le premier point de vue est soutenu par les pays du sud, dont l’Italie, mais aussi par la France. Et, classiquement, les pays dits « frugaux » – les Nordiques, les Pays-Bas, l’Autriche, menés par l’Allemagne – sont dans le camp d’en face. Cependant, la plupart d’entre eux font une exception pour l’Ukraine : celle-ci doit, selon eux, recevoir les 50 milliards d’aide (17 milliards de dons, 33 milliards de prêts préférentiels) qui lui ont été promis.
Dans ce contexte, vingt-six pays avaient fini par trouver un compromis : plutôt que les 100 milliards initialement proposés par la Commission, le supplément budgétaire s’élèverait à 73 milliards qui seraient alloués à la protection des frontières, à la politique migratoire, à la recherche technologique, à l’industrie d’armement, et… aux remboursements de l’emprunt commun de 750 milliards souscrit en 2020, dont le coût devient bien plus élevé que prévu.
Le compromis comprenait donc les 50 milliards de soutien « macroéconomique » à Kiev (qui viendraient s’ajouter aux 85 milliards déjà versés par l’UE et ses Etats membres depuis février 2022). Concrètement, il s’agit d’assurer par exemple une partie des salaires des fonctionnaires, et éviter ainsi que l’Etat ukrainien – notoirement corrompu – se retrouve en faillite.
C’est ce « paquet budgétaire » que Viktor Orban a refusé, au grand dam de ses collègues. Une phrase laconique figure donc dans les conclusions : « le Conseil européen reviendra sur cette question au début de l’année prochaine ». Et, dans les coulisses, on prévoit un « plan B » pour financer l’Ukraine si la Hongrie maintient son refus. A condition bien sûr que d’autres capitales ne rejoignent pas Budapest d’ici là.
L’enfer subi par les Gazaouis ne trouve aucun écho dans les conclusions des Vingt-sept
Le sommet a également attribué le statut de pays candidat à la Géorgie. Et a traité d’autres points qui figuraient à son menu : politiques migratoires, « sécurité et défense », perspectives de réformes institutionnelles, relations avec la Turquie (les négociations d’adhésion avec Ankara ont été ouvertes en… 2005 et sont au point mort).
Mais les conclusions commencent par plus de trois pages pour « condamner résolument la guerre menée par la Russie et (affirmer la) solidarité inébranlable avec l’Ukraine et sa population ». Elles confirment un douzième paquet de sanctions contre Moscou et abordent la perspective de mettre la main sur les intérêts des avoirs russes gelés.
En revanche, elles se contentent d’indiquer : « le Conseil européen a tenu un débat stratégique approfondi sur le Proche-Orient ». L’enfer subi par les Gazaouis ne trouve aucun écho dans le texte.
Bilan du sommet : les deux points qui s’annonçaient explosifs restent entiers. La perfusion pour Kiev a été bloquée, mais demeure sur la table des Vingt-sept pour début 2024. Quant aux négociations d’adhésion, elles sont officiellement ouvertes, mais ne commenceront pas avant un nouvel examen.
En outre, le Conseil a omis un détail : l’adhésion proprement dite supposerait que l’Ukraine gagne la guerre – seule hypothèse que l’UE envisage. Mais cela n’est pas exactement ce qui se dessine sur le terrain.
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Rarement l’inquiétude aura été aussi grande à Bruxelles avant un Conseil européen. Les chefs d’Etat et de gouvernement, qui se réuniront les 14 et 15 décembre, ont un ordre du jour explosif.
Deux dossiers, en particulier, sont particulièrement controversés au sein des Vingt-sept : la perspective d’adhésion de l’Ukraine à l’UE, et l’alourdissement du budget communautaire. Un dossier distinct, l’abondement de 20 milliards du fonds (hors budget) finançant l’aide militaire à Kiev a très peu de chance d’être approuvé. Sur chacun de ses points, le feu vert doit être donné à l’unanimité.
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Rarement l’inquiétude aura été aussi grande à Bruxelles avant un Conseil européen. Les chefs d’Etat et de gouvernement, qui se réuniront les 14 et 15 décembre, ont un ordre du jour explosif.
Deux dossiers, en particulier, sont particulièrement controversés au sein des Vingt-sept : la perspective d’adhésion de l’Ukraine à l’UE, et l’alourdissement du budget communautaire. Un dossier distinct, l’abondement de 20 milliards du fonds (hors budget) finançant l’aide militaire à Kiev a très peu de chance d’être approuvé. Sur chacun de ses points, le feu vert doit être donné à l’unanimité.
Premier point d’affrontement prévisible, l’élargissement de l’Union à l’Ukraine, mais aussi à la Moldavie et aux pays des Balkans, fait théoriquement l’objet d’un consensus sur le principe. En juin dernier, Kiev et Chisinau s’étaient vu reconnaître le statut de candidat officiel. Les dirigeants européens souhaitaient, par ce cadeau symbolique, affirmer une nouvelle fois leur soutien politique face à l’« agresseur russe ».
Mais derrière la façade, personne n’est dupe. Dès lors qu’il faut lancer concrètement l’étape suivante, en l’occurrence l’ouverture effective des « négociations » avec les pays candidats (en réalité l’alignement unilatéral de ceux-ci sur les règles communautaires – un processus qui dure de nombreuses années), les oppositions entre les Vingt-sept surgissent.
Il y a ceux qui sont des partisans inconditionnels des adhésions au plus tôt, quoiqu’il en coûte, même s’il faut tordre le droit de l’UE et même si les sept conditions préalables posées en juin à l’Ukraine (lutte contre la corruption, respect de l’« état de droit », « désoligarchisation »,…) ne sont pas remplies. Les Etats baltes se rangent dans cette catégorie, convaincus que c’est le seul moyen d’éviter que la Russie ne les envahisse puis ne déferle sur toute l’Europe…
Mais il y a aussi ceux qui mesurent l’écart de richesses abyssal qui sépare les candidats des membres actuels, et imaginent – à juste titre – les bouleversements budgétaires que subirait l’Union. En particulier, les pays qui reçoivent aujourd’hui de Bruxelles plus de fonds qu’ils n’en versent verraient cette situation s’inverser.
Les actuels pays de l’Est craignent d’être concurrencés par les nouveaux arrivants qui produisent à moindre coût
C’est notamment le cas pour les actuels pays de l’Est de l’UE. Ces derniers – Pologne, Slovaquie, Bulgarie, Roumanie,… – craignent aussi d’être concurrencés dans divers domaines par les nouveaux arrivants qui produisent à moindre coût (une concurrence dont ils avaient bénéficié au détriment de l’Ouest lors de leur propre adhésion en 2004/2007). Compte tenu des cadeaux déjà faits à l’Ukraine (accès aux marchés) plusieurs secteurs sont déjà frappés, comme les transports et l’agriculture.
De leur côté, les partisans les plus zélés de l’intégration européenne redoutent (lucidement) qu’en passant de vingt-sept à près de trente-cinq membres, les processus de décisions soient de plus en plus bloqués. Pour éviter cela, le président français plaide pour une Europe « à plusieurs vitesses ». Les structures et modes de fonctionnement actuels devraient, à son sens, être réformés avant toute nouvelle adhésion.
Sans forcément le formuler de la même manière, Berlin partage cette inquiétude. Quant à l’Autriche, elle clame que l’Ukraine ne doit pas faire oublier l’adhésion des pays des Balkans qui attendent depuis des années…
Et puis enfin, il y a le premier ministre hongrois. Viktor Orban (photo, à droite) a écrit le 4 décembre au président du Conseil européen, Charles Michel (photo, à gauche), pour demander que ce sujet soit retiré de l’ordre du jour, de même que le projet de 50 milliards (sur trois ans) d’aide budgétaire à Kiev. Sinon, a menacé la bête noire de Bruxelles, « le manque évident de consensus conduirait inévitablement à un échec ». Son ministre des affaires étrangères a enfoncé le clou : « qui peut sérieusement affirmer que l’Ukraine est prête pour les négociations d’adhésion ? ».
Certes, le dirigeant hongrois – souvent dénoncé comme « pro-russe » par ses collègues – est un habitué des déclarations fracassantes mais finit par plier, non sans avoir obtenu des concessions mineures. Il pourrait cette fois encore vouloir menacer avant de négocier le déblocage des 22 milliards que Bruxelles a gelés en rétorsion aux « atteintes à l’état de droit » en Hongrie.
Sauf que cette fois, un déblocage partiel a déjà été obtenu. Et que le parti de M. Orban voit monter dans le pays un parti concurrent qui reflète l’état d’esprit d’une population de plus en plus hostile à la guerre et à l’Ukraine.
Surtout, les observateurs notent que la rébellion hongroise pourrait être en réalité bienvenue pour certaines capitales qui n’osent publiquement s’opposer à l’entrée de l’Ukraine, mais qui n’en pensent pas moins. C’est le cas de la France et de l’Allemagne, pour les raisons déjà citées, mais aussi des Pays-Bas et de la Slovaquie, où les électeurs ont plébiscité des partis hostiles au soutien à Kiev.
L’énorme contribution financière à la guerre en Ukraine et la crise du Covid ont vidé les caisses plus vite que prévu
Viktor Orban fait aussi partie des nombreux dirigeants opposés à la proposition que la Commission a formulée en juin : augmenter de 98 milliards le budget pluriannuel (2021-2027) de l’UE. C’est le second point explosif.
En effet, l’énorme contribution financière à la guerre en Ukraine et la crise du Covid ont vidé les caisses plus vite que prévu. Bruxelles a ensuite diminué ses ambitions : il est question d’une augmentation de « seulement » 73 milliards… dont 50 milliards pour renflouer l’économie ukrainienne.
Mais, à part ce domaine, les différents Etats membres sont en désaccord sur les postes budgétaires à abonder : climat, sécurité, frontières, recherche… D’autres proposent de faire prioritairement des économies.
C’est le cas des Etats traditionnellement baptisés « radins », comme les Nordiques, l’Autriche et les Pays-Bas. Dans ce dernier cas, c’est le chef du gouvernement sortant qui représentera son pays, mais il devra obtenir un mandat des nouveaux députés. Or Geert Wilders, le vainqueur de l’élection du 22 novembre, a affiché son refus de toute dépense européenne supplémentaire – un sentiment validé largement par les électeurs.
La position de Berlin pèsera plus encore. Et ce, dans un contexte ou le gouvernement « feu tricolore » vient d’être brutalement fragilisé par la décision du tribunal constitutionnel. Les juges de Karlsruhe ont interdit d’alimenter le budget annuel par des fonds spéciaux pluriannuels, a fortiori quand l’objet de ces derniers est modifié en cours de route. Conséquence immédiate : il faut trouver d’urgence 17 milliards pour le budget fédéral 2024… ce qui n’incite pas vraiment à laisser augmenter les versements à Bruxelles.
Conséquence indirecte : ceux qui espéraient, notamment à Paris, à Rome ou à Madrid, lancer un nouveau fonds commun après les 750 milliards empruntés en 2020 (et qu’il va bientôt falloir commencer à rembourser) doivent abandonner cet espoir. Et renoncer ainsi à vanter une UE qui deviendrait « plus fédérale ».
Quoiqu’il en soit, Olaf Scholz a bien l’intention de bloquer tout « laxisme budgétaire ». Il a cependant, comme la plupart de ses collègues, affiché sa volonté de sauvegarder les 50 milliards promis à Kiev.
Mais Viktor Orban s’y oppose. Selon lui, « il n’y aura pas de solution à la guerre entre la Russie et l’Ukraine sur le champ de bataille. Au lieu de financer la guerre, nous devrions enfin consacrer les ressources de l’Europe à faire la paix ». Le Hongrois a proposé que chaque pays soit libre de financer, ou non, l’économie ukrainienne…
Au nom de l’« unité européenne à préserver face à Poutine », le Conseil européen va-t-il, au dernier moment, trouver un compromis byzantin, typique de l’Union européenne ? Si tel est le cas, il reporterait à plus tard les contradictions sans les résoudre sur le fond.
A l’inverse, l’absence d’accord constituerait un fiasco monumental qui ébranlerait un peu plus les fondements de l’UE, au moment même où différentes élections expriment, selon la terminologie des grands médias, une montée du « populisme » sur les dossiers les plus chers à Bruxelles : Ukraine, budget, mais aussi immigration et climat.
Ce que traduit à sa manière le chef du groupe libéral de l’europarlement, le macroniste Stéphane Séjourné, quand il appelle ses troupes à « passer de proeuropéens convaincus à proeuropéens convaincants ».
Quel aveu !
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L’élargissement n’aura pas lieu. Cette prédiction peut apparaître paradoxale alors que la Commission a publié, le 8 novembre, ses recommandations concernant les perspectives d’adhésion à l’UE de six pays des Balkans, ainsi que de l’Ukraine et de la Moldavie.
Dans son état des lieux annuel, Bruxelles propose d’ouvrir les « négociations » avec ces deux derniers pays, auxquels avait été accordé le statut de candidat officiel en juin dernier. La même proposition est faite à la Bosnie. Pour les pays ayant déjà démarré la phase des pourparlers, la Commission prévoit de débloquer six milliards d’euros pour accélérer les processus de « réformes » internes.
Bruxelles suggère aussi de faire franchir à la Géorgie le cran précédent, l’attribution du statut de candidat. Toutes ces recommandations sont assorties de conditions, qui seront évaluées en mars 2024. D’ici là, c’est le Conseil européen (les chefs d’Etat et de gouvernement des Vingt-sept) qui devra donner son feu vert lors du sommet des 14 et 15 décembre prochains.
Lors des précédentes vagues d’adhésions, lesdites « négociations » (en fait, une revue générale pour aligner les législations des pays candidats sur les obligations européennes) avaient tous pris de nombreuses années ; il s’agissait pourtant de pays plus proches des normes de l’UE. Cette fois, le processus s’annonce plus complexe encore. Son aboutissement semble en réalité improbable selon plusieurs experts de l’Union européenne.
C’est par exemple le cas d’une étude de deux chercheurs publiée quelques jours avant le Conseil européen du 6 octobre à Grenade, un sommet censé donner un coup de fouet au processus. Les deux auteurs, Hans Kribbe et Luuk van Middelaar, travaillent pour un « think tank » Bruxellois, et sont naturellement à ce titre des partisans de l’intégration européenne. Leur analyse n’en est que plus intéressante.
Les dirigeants de l’UE sont « devant le dilemme d’un objectif à la fois nécessaire et impossible à atteindre »
Dans leur conclusion, les deux auteurs estiment ainsi que les dirigeants de l’UE sont « devant le dilemme d’un objectif à la fois nécessaire et impossible à atteindre ». Chacun des deux termes mérite ici d’être précisé.
« Nécessaire » ? Aux yeux des dirigeants européens, la guerre en Ukraine a accéléré la volonté d’« arrimer » plus étroitement (un verbe plus poli qu’« annexer ») les Etats qu’ils considèrent comme faisant partie de leur zone d’influence. Usant d’un lyrisme quasiment messianique, la présidente de la Commission a ainsi déclaré : « l’élargissement répond à l’appel de l’histoire, il est l’horizon naturel de notre UE ». Repousser sans cesse l’horizon des frontières, n’est-ce pas précisément ce qui définit un empire ? Pour l’ancienne ministre allemande de la défense, « nos voisins doivent choisir » entre « la démocratie » et « un régime autoritaire », autrement dit entre le bien et le mal, entre l’UE et la Russie.
Car plus prosaïquement, les ambitions de l’élargissement sont géopolitiques. Mme von der Leyen (photo) ne s’en cache guère : l’élargissement constitue un « investissement pour notre sécurité » et une façon de « stabiliser notre voisinage ». Ce que l’étude des chercheurs précise sans fard : « maintenir d’autres acteurs géopolitiques, tels que la Russie ou la Chine, à l’écart de cette région potentiellement instable est devenu une priorité absolue ».
Des « défis incroyablement difficiles dans les années à venir »…
Mais une fois la « nécessité » expliquée, l’étude se penche sur les contradictions explosives que le processus va inévitablement provoquer. Ils répartissent ces « défis incroyablement difficiles dans les années à venir » (ce sont leurs propres termes) en cinq domaines.
Tout d’abord « la prise de décisions et les institutions ». Surgit ainsi la question de la « gouvernabilité », déjà complexe à vingt-sept, qui deviendrait quasi-impossible à trente-cinq ou plus. Dès lors, il faudrait que l’UE se réforme, en particulier qu’elle abolisse la règle de l’unanimité dans les derniers domaines où elle subsiste encore, comme la fiscalité et la politique extérieure. Berlin milite fortement pour cela, mais de nombreux petits pays s’y opposent. Problème : pour réformer les traités (comme pour accepter un nouveau membre), il faut… l’unanimité.
Le deuxième domaine concerne le budget de l’UE. Soit celui-ci est très considérablement augmenté, par le relèvement des contributions des membres actuels – une piste totalement irréaliste ; soit le même gâteau est partagé en des parts plus nombreuses et donc plus petites. Comme les pays candidats ont en gros un PIB par habitant inférieur à la moitié de la moyenne de l’UE, les bénéficiaires nets actuels (ceux qui touchent de Bruxelles plus que la contribution qu’ils versent, bien souvent les pays de l’Est), deviendraient contributeurs nets. Cela vaut pour les subventions régionales (un tiers du budget communautaire) comme pour l’agriculture (un autre tiers).
« À elle seule, l’Ukraine possède plus de 40 millions d’hectares de terres agricoles, estiment les auteurs, soit plus que l’ensemble du territoire italien, et deviendrait l’un des principaux bénéficiaires des fonds de la PAC », évidemment au détriment des membres actuels, ce qui promet des bras de fer explosifs. Tout cela s’ajoute aux centaines de milliards que nécessitera la reconstruction, selon Kiev – sans même évoquer l’issue de la guerre.
Dans le troisième domaine, intitulé « marché unique, libre circulation et emploi », les experts relèvent que « sur certains marchés, comme celui de l’agriculture, l’afflux de marchandises, de cultures et de produits moins chers pourrait également frapper les économies locales, entraînant la fermeture d’entreprises et d’exploitations agricoles ». Dès aujourd’hui, rappellent les auteurs, « la décision d’ouvrir le marché unique aux céréales ukrainiennes a déjà provoqué de vives tensions avec la Pologne et d’autres pays d’Europe de l’Est ».
Ce n’est pas tout : les écarts de main d’œuvre « pourraient aussi, à court terme, faire baisser les niveaux de salaire dans l’Union, avoir un effet corrosif sur les conditions de travail et alimenter le mécontentement sociétal et politique ».
Les auteurs rappellent que la flambée de l’immigration intra-européenne vers le Royaume-Uni, alors membre de l’UE, avait contribué au résultat du référendum de 2016 favorable au Brexit. Ils auraient pu aussi citer les milliers de délocalisations industrielles vers les pays entrants, et les centaines de milliers d’emplois ainsi perdus à l’Ouest.
Dans le quatrième domaine, « Etat de droit et démocratie », le rapport pointe la difficulté d’exiger des candidats une réglementation exemplaire, alors que Bruxelles estime que plusieurs membres actuels (Pologne, Hongrie) bafouent les critères requis…
Enfin, le dernier domaine recouvre la « sécurité extérieure ». Après avoir noté que « le centre de gravité territorial de l’Union continuera à se déplacer vers l’est, de l’Atlantique vers la mer Noire », les auteurs pointent la probabilité selon laquelle « la dépendance à l’égard des États-Unis en matière de sécurité augmentera ».
En résumé, les dirigeants européens ne peuvent résister à leur envie de « ruée vers l’Est » du fait de leurs ambitions géopolitiques, tout particulièrement face à la Russie. Mais s’engager sur cette voie provoquera à coup sûr des tensions fatales au sein des Vingt-sept.
Un défi supplémentaire, et pas des moindres, les attend : « trouver des moyens de rallier leurs propres électeurs ». Les auteurs rappellent en effet que le double Non, français et néerlandais, au projet de traité constitutionnel européen de 2005 suivait l’élargissement de 2004.
Les auteurs évoquent « la réaction populaire potentielle non seulement contre l’une ou l’autre des adhésions, mais aussi contre l’Union elle-même »
D’où ce cri d’alarme : « l’Union commence à peine à s’attaquer aux défis, aux coûts, aux risques et aux inconvénients qu’une UE élargie pourrait entraîner, sans parler de la réaction populaire potentielle non seulement contre l’une ou l’autre des adhésions, mais aussi contre l’Union elle-même ».
Sauf à faire exploser l’UE, on peut donc penser qu’il y aura, le moment venu, des dirigeants réalistes qui gèleront le processus.
Hélas !
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L’élargissement n’aura pas lieu. Cette prédiction peut apparaître paradoxale alors que la Commission a publié, le 8 novembre, ses recommandations concernant les perspectives d’adhésion à l’UE de six pays des Balkans, ainsi que de l’Ukraine et de la Moldavie.
Dans son état des lieux annuel, Bruxelles propose d’ouvrir les « négociations » avec ces deux derniers pays, auxquels avait été accordé le statut de candidat officiel en juin dernier. La même proposition est faite à la Bosnie. Pour les pays ayant déjà démarré la phase des pourparlers, la Commission prévoit de débloquer six milliards d’euros pour accélérer les processus de « réformes » internes.
Bruxelles suggère aussi de faire franchir à la Géorgie le cran précédent, l’attribution du statut de candidat. Toutes ces recommandations sont assorties de conditions, qui seront évaluées en mars 2024. D’ici là, c’est le Conseil européen (les chefs d’Etat et de gouvernement des Vingt-sept) qui devra donner son feu vert lors du sommet des 14 et 15 décembre prochains.
Lors des précédentes vagues d’adhésions, lesdites « négociations » (en fait, une revue générale pour aligner les législations des pays candidats sur les obligations européennes) avaient tous pris de nombreuses années ; il s’agissait pourtant de pays plus proches des normes de l’UE. Cette fois, le processus s’annonce plus complexe encore. Son aboutissement semble en réalité improbable selon plusieurs experts de l’Union européenne.
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« Nous allons mettre l’économie de la Russie à genoux » avait fanfaronné le ministre français de l’économie, quelques jours après l’entrée des troupes russes en Ukraine. Bruno Le Maire se réjouissait à l’avance de l’efficacité redoutable des sanctions que l’Union européenne s’apprêtait à prendre contre Moscou.
Dix-huit mois plus tard, peut-on faire un premier bilan ? Certes, les onze paquets successifs de « mesures restrictives » pilotées par Bruxelles n’ont pas été sans conséquences sur les prix, la croissance et la monnaie russes. Au moins dans un premier temps. Mais de nombreuses études montrent – que ce soit pour le déplorer ou pour s’en réjouir – qu’on est loin, très loin des espoirs de M. Le Maire et de ses collègues. Et plus le temps passe, plus apparaissent des signes que lesdites sanctions sont contre-productives au regard des objectifs occidentaux.
Le cas des exportations russes de pétrole est à cet égard très significatif.
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« Nous allons mettre l’économie de la Russie à genoux » avait fanfaronné le ministre français de l’économie, quelques jours après l’entrée des troupes russes en Ukraine. Bruno Le Maire se réjouissait à l’avance de l’efficacité redoutable des sanctions que l’Union européenne s’apprêtait à prendre contre Moscou.
Dix-huit mois plus tard, peut-on faire un premier bilan ? Certes, les onze paquets successifs de « mesures restrictives » pilotées par Bruxelles n’ont pas été sans conséquences sur les prix, la croissance et la monnaie russes. Au moins dans un premier temps. Mais de nombreuses études montrent – que ce soit pour le déplorer ou pour s’en réjouir – qu’on est loin, très loin des espoirs de M. Le Maire et de ses collègues. Et plus le temps passe, plus apparaissent des signes que lesdites sanctions sont contre-productives au regard des objectifs occidentaux.
Le cas des exportations russes de pétrole est à cet égard très significatif. Parallèlement aux mesures décrétées par l’UE, le G7 (incluant donc les Etats-Unis) avait ordonné, en décembre 2022 un plafonnement des prix auquel la Russie pouvait vendre son or noir, en l’occurrence 60 dollars le baril. Les grandes compagnies occidentales de transport maritime et d’assurance qui auraient contribué aux exportations russes au-dessus de ce prix peuvent être traînées devant les tribunaux.
On notera au passage que le G7 a évité d’édicter une interdiction pure et simple. Et pour cause : la disparition du pétrole vendu par la Russie, deuxième producteur planétaire, aurait déclenché l’apocalypse sur l’économie mondiale.
Surtout, contrairement au ministre français, les experts du monde pétrolier se doutaient bien que Moscou parviendrait à contourner l’interdiction. Il semble cependant qu’ils aient été surpris de la vitesse à laquelle la Russie y est parvenue.
New Dehli ne se prive pas de raffiner le brut russe, puis de ré-exporter ouvertement le carburant vers les pays européens
Outre la multiplication de livraisons discrètes, celle-ci a augmenté considérablement ses ventes officielles de brut à la Chine, et surtout à l’Inde. Ces pays n’appliquent pas le boycott que se sont auto-infligés les pays de l’UE, tout en respectant théoriquement le prix plafond. Mais les milieux pétroliers sont sûrs que, parallèlement, les compagnies russes surfacturent des services annexes, en accord avec leurs clients, de manière à ce que la Russie encaisse finalement les revenus correspondant aux cours actuels (qui s’établit début octobre à 90 dollars le baril pour le brut de type ‘Oural’).
Ainsi, avant la guerre, pour 100 barils importés par l’Inde, deux seulement provenaient de Russie. Cette part est désormais… de 40 barils. Comble de l’ironie : New Dehli ne se prive pas de raffiner le brut, puis de ré-exporter ouvertement le carburant vers les pays européens. Ce « blanchiment » de l’or noir se fait évidemment au détriment du prix payé à la pompe.
Beaucoup de connaisseurs du monde du pétrole estiment même que la Russie n’a jamais gagné autant d’argent par ce commerce. Pour sa part, le Financial Times signalait mi-septembre que cette situation avait multiplié le nombre de tankers passant par la route polaire à destination de l’Asie (plutôt que par l’itinéraire plus long via le canal de Suez), et que cela augmentait le risque de marée noire dans des régions sensibles.
D’ores et déjà, la Russie effectue une part croissante de ses échanges commerciaux en yuans, au détriment du billet vert
Mais il y a un aspect encore plus paradoxal dont Washington pourrait à moyen terme se mordre les doigts. C’est une étude publiée fin septembre par la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) qui a attiré l’attention sur les conséquences négatives pour le dollar de cette évolution du marché pétrolier.
D’ores et déjà, la Russie effectue une part croissante de ses échanges commerciaux en yuans, au détriment du billet vert. Selon la banque centrale de ce pays, en juillet de cette année, la monnaie chinoise était utilisée pour 25 % des exportations russes, et même pour 34 % des importations.
Cette évolution pourrait s’accélérer. Pour le chef économiste de la BERD, cela « peut réduire l’attractivité du dollar comme monnaie de référence dans le commerce mondial ».
Qu’à cela ne tienne. Les Occidentaux rêvent de trouver la parade en se lançant dans la surenchère. On évoque des « sanctions secondaires » qui viseraient les entreprises, notamment européennes, qui seraient client final du pétrole russe.
Mais qui peut croire que cette fuite en avant hâterait la fin de la guerre ? En revanche, elle plomberait encore un peu plus les économies européennes, déjà handicapées par les conséquences des sanctions précédentes.
Ce qui ne chagrinerait pas forcément l’Oncle Sam…
Cet article Le dollar pourrait souffrir des sanctions contre Moscou est apparu en premier sur Ruptures.
A la veille du sommet de l’OTAN des 11 et 12 juillet, les Occidentaux sont divisés sur l’adhésion de l’Ukraine à l’Alliance atlantique, mais aussi à l’UE. Dans ce dernier cas, les différences se sont fait jour lors du Conseil européen des 29 et 30 juin sur cette question, mais des querelles se sont surtout confirmées sur plusieurs autres dossiers, dont les politiques migratoires.
Heureusement qu’il y a l’Ukraine : au moins les Vingt-sept ont-ils ainsi un dossier pour lequel ils peuvent se réjouir d’un consensus… En réalité, cette affirmation n’a jamais été complètement exacte. Car la Hongrie a toujours fait entendre sa différence face à l’agressivité anti-russe caricaturale dont l’UE fait preuve depuis – au moins – février 2022.
Certes, Budapest a entériné les onze paquets de sanctions successifs visant Moscou. Mais le premier ministre, Viktor Orban, prône plutôt une désescalade, et a freiné ou limité un certain nombre de mesures restrictives que ses vingt-six partenaires auraient voulu imposer. Ce qui n’a pas manqué d’agacer au plus haut point certains de ceux-ci. Globalement cependant, l’UE pouvait se vanter de son « unité » face à l’« agresseur » désigné.
Après le Conseil européen des 29 et 30 juin (au déjeuner duquel s’est joint le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg – photo), cette unité sur ce dossier et sur ces conséquences est apparue fragilisée. Certes, dans leur déclaration finale, les chefs d’Etat et de gouvernement ont affirmé que « l’Union européenne continuera de fournir un soutien financier, économique, humanitaire, militaire et diplomatique fort à l’Ukraine (…) aussi longtemps qu’il le faudra ».
Mais concrètement, en matière d’accélération de l’aide militaire, les dirigeants européens sont restés dans le vague. Et pour cause : nombre d’outils et d’instruments ont déjà été mis en œuvre. Outre les aides financières, les programmes d’achats communs d’armes, de fabrication de munitions, d’aides aux industries de défense sont déjà lancés. Le chef de la diplomatie de l’UE, Josep Borrell, a précisé que 24 000 soldats ukrainiens avaient déjà été formés par des instructeurs européens, et qu’il convenait d’amplifier cet effort. Et les Vingt-sept ont entériné une hausse du plafond de 3,5 milliards pour leur budget militaire officieux (« Facilité européenne pour la paix »).
Ursula von der Leyen a évoqué le chiffre faramineux de 50 milliards supplémentaires pour Kiev dans le cadre du budget communautaire pluriannuel
Pour sa part, la présidente de la Commission européenne a préconisé un doublement à long terme du financement militaire fourni à Kiev. Ursula von der Leyen a même évoqué le chiffre faramineux de 50 milliards supplémentaires dans le cadre du budget communautaire pluriannuel 2024-2027 en voie de révision. « Insuffisant », ont d’ailleurs immédiatement réagi la Pologne et les Etats baltes. « Absurde » a martelé, à l’inverse, Viktor Orban, de la part d’une UE « en faillite », et qui n’a pas de contrôle sur l’utilisation des aides militaires déjà versées à Kiev.
Mais c’est sur la stratégie à long terme que les divergences se sont discrètement révélées. Quels « engagements de sécurité » fournit-on à Kiev après la phase active des combats ? Ledit concept d’« engagements de sécurité » avait été lancé par le président français le 31 mai lors d’un discours à Bratislava. Ce dernier avait alors surpris en proposant d’accélérer l’intégration de l’Ukraine à l’UE et à l’OTAN, l’inverse de la position traditionnelle française. L’année dernière encore, Emmanuel Macron estimait que l’adhésion à la première prendrait des décennies…
Ce changement de discours pourrait bien être tactique, le but étant de faire pression pour imposer des réformes institutionnelles internes de l’UE aujourd’hui bloquées. Quoiqu’il en soit, le maître de l’Elysée a mis mal à l’aise certains pays qui restent attachés (dans une petite mesure) à leur neutralité militaire. L’Autriche, l’Irlande, mais aussi Chypre et Malte ont ainsi fait inscrire dans les conclusions communes que lesdits engagements de sécurité en faveur de Kiev devraient être proposés « sans préjudice du caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains États membres ».
Paradoxalement, les ultra-atlantistes comme Varsovie ou les Baltes n’ont pas non plus montré d’enthousiasme face aux suggestions macroniennes, considérant que les « garanties de sécurité » devaient être offertes aux dirigeants ukrainiens dans le cadre prioritaire de l’OTAN. Un sommet de l’Alliance se tient du reste les 11 et 12 juillet à Vilnius ; cette réunion devrait être houleuse (en coulisses) d’autant que Washington, qui avait milité en 2008 pour une adhésion rapide de l’Ukraine à l’OTAN, a aujourd’hui inversé sa position – sans doute pour éviter de donner raison à Moscou qui n’a cessé de dénoncer ce chiffon rouge.
Emmanuel Macron a pris de court même Berlin, non associé à cette volte-face française, ce qui ne fait qu’alourdir encore un peu plus le contentieux entre les deux capitales. D’autant qu’en perspective se profile un autre enjeu plus global : comment faire face au choc considérable que représenterait l’élargissement de l’UE à une dizaines de pays supplémentaires. Car l’Ukraine n’est pas la seule candidate : pas question d’oublier la Moldavie voisine, ni les pays des Balkans, dont certains ont le statut de pays candidat depuis plus de dix ans. Surtout, les faire encore attendre serait laisser la place libre à l’influence russe, ne cesse de proclamer Bruxelles.
D’un autre côté, aucun de ces pays ne répondent, et de loin, aux normes européennes. L’Ukraine, par exemple, s’était vu imposer sept conditions, en juin 2022, avant que ne débute les « négociations » d’adhésion. Seules deux d’entre elles sont jugées remplies aujourd’hui – et certainement pas celle qui concernait la corruption.
Et ces Etats candidats sont particulièrement pauvres. Leur faire de la place priverait près d’une vingtaine de pays membres actuels de leur état de bénéficiaires nets de subventions communautaires, puisque le budget n’est pas extensible. Un véritable tremblement de terre si un jour cette perspective se concrétisait.
C’est sur le dossier des migrations que la querelle la plus explicite a éclaté le 29 juin
Si les fissures entre les Vingt-sept sont ainsi discrètement apparues dans le domaine géopolitique, les divergences entre eux se sont confirmées, lors du sommet du 30 juin, sur d’autres dossiers. Les positions des uns et des autres sont juxtaposées dans les conclusions. Il faut ainsi être ferme avec Pékin… mais la Chine doit rester un partenaire commercial majeur. Il faut soutenir une « politique industrielle » commune volontariste… mais préserver le règne prioritaire de la concurrence.
Et dans les mois qui viennent, les affrontements risquent d’être rudes (y compris entre Paris et Berlin) sur la réforme de la « gouvernance économique », en particulier du Pacte de stabilité. Sans même évoquer les contradictions émergentes découlant des objectifs radicaux du « Pacte vert » (environnement et climat).
Mais, pour l’heure, c’est sur le dossier des migrations que la querelle la plus explicite a éclaté le 29 juin. Début juin, les ministres des Vingt-sept s’étaient mis d’accord sur un mécanisme de « solidarité obligatoire », une procédure imposant aux pays non riverains de la Méditerranée d’accueillir des quotas de réfugiés – ou bien de payer des pénalités.
La Pologne et la Hongrie, farouchement opposées à ce principe, n’avaient pu empêcher le lancement du processus législatif. Lors du sommet, les premiers ministres de ces deux pays ont bloqué l’adoption de conclusions communes, Viktor Orban refusant que l’UE impose une politique migratoire. Mateusz Morawiecki, son collègue polonais, annonçait de son côté un référendum sur cette question dans son propre pays, en même temps que les élections générales prévues cet automne.
A l’évidence, les mois qui viennent s’annoncent difficiles pour les partisans de l’intégration européenne.
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A la veille du sommet de l’OTAN des 11 et 12 juillet, les Occidentaux sont divisés sur l’adhésion de l’Ukraine à l’Alliance atlantique, mais aussi à l’UE. Dans ce dernier cas, les différences se sont fait jour lors du Conseil européen des 29 et 30 juin sur ce dossier, mais des querelles se sont surtout confirmées sur plusieurs autres thèmes, dont les politiques migratoires.
Heureusement qu’il y a l’Ukraine : au moins les Vingt-sept ont-ils ainsi un dossier pour lequel ils peuvent se réjouir d’un consensus… En réalité, cette affirmation n’a jamais été complètement exacte. Car la Hongrie a toujours fait entendre sa différence face à l’agressivité anti-russe caricaturale dont l’UE fait preuve depuis – au moins – février 2022.
Certes, Budapest a entériné les onze paquets de sanctions successifs visant Moscou. Mais le premier ministre, Viktor Orban, prône plutôt une désescalade, et a freiné ou limité un certain nombre de mesures restrictives que ses vingt-six partenaires auraient voulu imposer. Ce qui n’a pas manqué d’agacer au plus haut point certains de ceux-ci. Globalement cependant, l’UE pouvait se vanter de son « unité » face à l’« agresseur » désigné.
Après le Conseil européen des 29 et 30 juin (au déjeuner duquel s’est joint le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg – photo), cette unité sur ce dossier et sur ces conséquences est apparue fragilisée.
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Depuis seize mois, les dirigeants occidentaux n’ont cessé d’augmenter leur aide à Kiev, financière et militaire. Les livraisons d’armes, de munition et d’équipement semblent sans limite, et leur coût donne le tournis. Si Washington est, de loin, le premier fournisseur, l’UE ne veut pas être en reste.
Caroline Galactéros, géopolitologue et fondatrice de Géopragma, affirme depuis le début du conflit que le rapport de force ne laisse aucune chance au président ukrainien, et pointe le déni médias occidentaux – alors qu’aux Etats-Unis même, les experts sont bien plus lucides : plus la guerre dure, plus l’Ukraine devra faire des concessions à Moscou.
Pour sa part, Pierre Lévy, rédacteur en chef de Ruptures, pointe les contradictions qui se font jour au sein même des Vingt-sept, notamment sur les perspectives d’intégrer l’Ukraine, la Moldavie, mais aussi les pays des Balkans au sein de l’UE.
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Dans la seconde partie (réservée aux abonnés), les deux débatteurs échangent leurs vues sur l’émergence du « sud global » (de la Chine à l’Inde et à l’Afrique du Sud, du Brésil au Mexique jusqu’à l’Iran et à l’Arabie saoudite), un ensemble certes non homogène, mais uni par le refus croissant de l’hégémonie occidentale. Une émergence accélérée par le présent conflit.
Cet article Caroline Galacteros : « L’Ukraine ne peut pas gagner la guerre » (vidéo) est apparu en premier sur Ruptures.
Les Occidentaux livrent massivement des armes et des munitions à Kiev. Derrière les Etats-Unis, l’Union européenne a déjà fourni pour des dizaines de milliards d’euros d’équipements.
Certains pays de l’est font de la surenchère (et profitent de l’occasion pour se faire renouveler leurs propres matériels), mais personne ne veut être en reste – France y compris.
Au fait, est-ce vraiment notre guerre ? Et qui paye, pour quels objectifs, avec quelle conséquences, et quels risques ? A Bruxelles, on se félicite des progrès de l’Europe militaire. Mais jusqu’à quand va-t-on jouer avec le feu ?
Cette fois, l’émission co-produite par Le Média pour Tous et Ruptures prend la forme d’un débat contradictoire entre François Poulet-Mathis, journaliste favorable à l’intégration européenne, et Pierre Lévy, qui s’y oppose.
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NB : Mi-mai, le prochain invité sera le journaliste Jean-Michel Quatrepoint, spécialiste de la politique industrielle. Il y sera notamment question des dégâts causés par les dogmes européens, notamment en matière de désindustrialisation de la France. Jean-Michel Quatrepoint a consacré sa carrière à enquêter sur ces dossiers – dont Alstom. Il sera également question de la Chine…
Cet article Faut-il armer l’Ukraine ? Enfin un débat contradictoire… (vidéo) est apparu en premier sur Ruptures.
La deuxième émission co-réalisée par Le Média pour Tous et Ruptures est désormais en ligne. Ce débat accueille David Cayla (à gauche), économiste hétérodoxe, auteur, et maître de conférence à l’université d’Angers
Dans une première partie, l’invité débat avec Pierre Lévy du rôle de l’Union européenne dans la volonté des gouvernements nationaux – en France en particulier – d’imposer des réformes des retraites. Dans la seconde partie (accessible seulement aux abonnés), l’échange porte sur la fin possible du néolibéralisme – sujet du dernier ouvrage de David Cayla – et des rapports entre les marchés financiers et Bruxelles.
Visionner la première partie en accès libre
NB : Fin avril, le prochain invité sera le journaliste François Poulet-Mathis. Il s’agira cette fois d’un débat contradictoire avec Pierre Lévy, portant en particulier sur les livraisons d’armes à l’Ukraine, et plus généralement sur la place et les contradictions de l’UE dans ce conflit.
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Le Conseil constitutionnel va-t-il valider, totalement ou partiellement, la réforme des retraites ? Va-t-il donner son feu vert à une « référendum d’initiative partagée » portant sur ce thème ? On connaîtra ses décisions vendredi 14 avril, le lendemain d’une nouvelle journée d’action qui pourrait rassembler encore beaucoup de monde, même si la tendance récente était plutôt à la décrue du nombre de manifestants…
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Cet article Les deux handicaps du mouvement populaire est apparu en premier sur Ruptures.
Le Conseil constitutionnel va-t-il valider, totalement ou partiellement, la réforme des retraites ? Va-t-il donner son feu vert à une « référendum d’initiative partagée » portant sur ce thème ? On connaîtra ses décisions vendredi 14 avril, le lendemain d’une nouvelle journée d’action qui pourrait rassembler encore beaucoup de monde, même si la tendance récente était plutôt à la décrue du nombre de manifestants.
En outre, les dirigeants syndicaux ne manquent pas de le souligner : les sondages affirment que le texte gouvernemental se heurte à l’hostilité d’une partie considérable de la population, évaluée à plus de 70%. Et ce, alors que la loi reculant de deux ans l’âge de la retraite a été formellement adoptée le 16 mars grâce à l’utilisation de l’article 49-3 de la constitution qui permet à l’exécutif d’imposer son projet sans vote de l’Assemblée nationale, pour peu que celle-ci n’adopte pas une motion de censure dans la foulée.
Ce passage en force a renforcé la colère populaire et la participation aux manifestations. De nombreux commentateurs – y compris ceux proches du pouvoir – s’interrogent sur la durée de la crise politique qui se profile : le premier ministre, Elisabeth Borne, dépourvue d’une majorité absolue à l’Assemblée, va-t-elle pouvoir rester en place ? Et comment peut se poursuivre le second mandat du président de la République lui-même, qui ne s’achève que dans quatre ans ?
Il est toujours hasardeux de prédire avec certitude l’avenir d’un mouvement social, et sa capacité à obtenir gain de cause. Il faut donc rester prudent. Mais deux facteurs de fond laissent à penser que le chef de l’Etat pourrait bien réussir à imposer sa réforme.
Le premier tient à la nature de la mobilisation. Bien sûr, les manifestations sont massives ; bien sûr, l’« opinion publique » reste très largement opposée au recul social majeur qui consiste à imposer de travailler deux années de plus ; bien sûr, certains secteurs sont particulièrement mobilisés – c’est le cas pour les transports, les raffineries ou bien le ramassage des ordures. Cela a provoqué des conséquences spectaculaires.
Mais tous ces éléments ne sont pas forcément déterminants dans le rapport de forces, comparés à ce qui serait décisif pour faire échec au projet contesté : une grève massive qui s’étendrait à des milliers d’entreprises, d’usines, de bureaux – ce qui est très loin d’être le cas. Les références en la matière restent 1936 (le Front populaire) ou mai-juin 1968.
Même en 1995, mouvement souvent cité en exemple, la grève longue et massive des cheminots et d’autres services publics avait certes suspendu la suppression de régimes spéciaux des retraites, mais n’avait nullement empêché une réforme radicale de la Sécurité sociale. C’est aussi de cette année là que date l’expression « grève par procuration ».
Applaudir, répondre à un sondeur, même manifester, cela n’a jamais pu remplacer une mobilisation de masse dans les entreprises.
Le même phénomène renaît aujourd’hui : des millions de citoyens sympathisent avec les grévistes de quelques secteurs particuliers, mais leur disent en substance : continuez, votre combat est le nôtre, on vous soutient. Ce n’est probablement pas ainsi que le rapport de force pourra basculer. Applaudir, répondre à un sondeur, même manifester, cela n’a jamais pu remplacer une mobilisation de masse dans les entreprises.
Le second facteur est l’aveuglement quant aux responsabilités réelles de la réforme, qui est à chercher du côté de Bruxelles – ce qui ne disculpe en rien le président français, co-auteur des orientations décidées au niveau européen. L’aveuglement ? Ou, pire, la cécité volontaire de ceux qui cherchent à tout prix à épargner l’Union européenne dans l’espoir (absurde) que celle-ci devienne « plus sociale ».
Certes, il n’y a pas de directive de l’UE qui impose un âge unifié de la retraite dans tous les pays membres. Mais il y a bien une pression multiforme pour tirer ce dernier, partout, vers le haut. L’Espagne en est un exemple, ou, malgré des « mesures de justice » compensatoires mises en avant par le gouvernement « de gauche » dans sa récente réforme, l’âge de départ s’établit à 66 ans, et passera à 67.
Le Conseil de l’UE avait recommandé à la France, le 12 juillet 2022, de réformer le système de pensions. Puis la Commission européenne avait laissé filtrer, avant la présentation de la réforme par Emmanuel Macron, une certaine impatience : « jusqu’à présent, aucune mesure concrète n’a encore été précisée ».
En outre, le président français ambitionne d’être un leader majeur de l’Union, mais a besoin pour ce faire d’être crédible vis-à-vis de ses homologues, notamment face à Berlin. Il veut donc apparaître comme un réformateur zélé.
Dans les conclusions du sommet européen de 2002, à Barcelone, figure la consigne de « chercher à augmenter d’environ cinq ans l’âge moyen effectif auquel cesse, dans l’Union européenne, l’activité professionnelle ».
Et pour qui aurait encore des doutes sur le lieu du crime et les auteurs de ce dernier, il faut rappeler le Conseil européen de Barcelone qui date de… mars 2002. Dans les conclusions de ce sommet figure en toutes lettres la consigne de « chercher d’ici à 2010 à augmenter progressivement d’environ cinq ans l’âge moyen effectif auquel cesse, dans l’Union européenne, l’activité professionnelle ».
A l’époque, le président Jacques Chirac (droite) et le premier ministre Lionel Jospin (socialiste) avaient avalisé cette rédaction. Au point que le pourtant très pro-UE François Bayrou (centriste aujourd’hui associé à la majorité d’Emmanuel Macron) avait vivement réagi : « Jacques Chirac et Lionel Jospin ont signé une décision capitale sur l’allongement de la durée de cotisation pour les retraites en Europe. Qui en a débattu ? Qui en a dit un mot ? Quel citoyen, quel député, quel parlementaire a été invité à la préparation de cette décision capitale ? Personne ».
Au Parlement français, aucune force politique n’évoque la perspective de se libérer du carcan de l’UE
Aujourd’hui, l’engagement de Barcelone continue d’orienter les politiques actuelles, au nom de la gestion « rigoureuse » des finances publiques… et à la plus grande satisfaction des « marchés » financiers.
Mais au Parlement français, aucune force politique n’évoque la perspective de se libérer du carcan de l’UE : ni les députés macronistes bien sûr, ni ceux de la droite classique, ni ceux de la gauche traditionnelle – mais pas plus ceux souvent étiquetés à l’extrême gauche ou à l’extrême droite.
Tant que ce déni perdurera, le mouvement social, aussi puissant soit-il, souffrira d’un handicap limitant fortement ses chances de succès.
Pierre Lévy
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L’édition de Ruptures n°119 est sortie des presses le 27 octobre
Au sommaire :
– l’éditorial qui revient sur la soudaine fortune du terme « sobriété », synonyme post-moderne d’austérité, au moment où le chef de la diplomatie de l’UE décrit cette dernière comme un jardin merveilleux, menacé d’invasion par le reste du monde
– un éclairage sur la flambée des prix de l’énergie, qui pourrait provoquer une désindustrialisation en Europe, et qui résulte des sanctions anti-russes et contre-sanctions, des taxes climatiques, mais aussi de la libéralisation qui prend désormais Bruxelles à son propre piège
– une analyse des contradictions d’intérêts entre les Vingt-sept, dont les divisions sont apparues au grand jour lors du Conseil des 20 et 21 octobre, notamment à propos du plafonnement du prix du gaz, ainsi que d’un nouveau fonds de solidarité – même Paris et Berlin s’écharpent
– un point sur la réunion inaugurale, le 6 octobre, de la « Communauté politique européenne » qui rassemble membres et non-membres de l’UE, le sommet de Prague s’étant transformé en forum anti-Poutine
– une analyse détaillée des élections du 25 septembre en Italie, à l’issue desquelles la « post-fasciste » Giorgia Meloni a pris la tête d’un gouvernement qui a immédiatement donné des gages à Bruxelles et à l’OTAN – pas vraiment ce qu’espéraient les électeurs
– une analyse du scrutin bulgare du 2 octobre, le quatrième en dix-huit mois ; mais cette fois, la question vitale de l’énergie a dominé la campagne, ce qui a permis aux forces pro-russes de progresser dans un pays de plus en plus polarisé
– et, bien sûr, comme chaque mois, les brèves
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