C’est un monument hérité de la guerre froide. La Conférence de Munich sur la sécurité réunit pour quarante-huit heures le gotha politique, stratégique et militaire occidental et un peu au-delà. Chaque année depuis 1963, de nombreux chefs d’Etat et de gouvernement, ministres, diplomates, officiers de haut rang, géopolitologues et journalistes convergent vers la capitale bavaroise.
L’institution (de droit privé) est un peu à la géopolitique ce que Davos est à l’économie mondialisée. Mais en moins médiatique, du moins à l’origine. Car la Conférence de Munich a connu deux moments charnières restés dans toutes les mémoires.
Le premier remonte à 2007. Cette année là, le président russe est invité à s’exprimer devant les élites occidentales rassemblées. Et il pétrifie littéralement l’assistance : il dénonce l’expansion vers l’Est de l’OTAN, et explique sans fard que son pays ne peut être indifférent aux menaces que cela fait peser selon lui sur la Russie – et sur le monde. Bref, il cible directement l’ambition hégémonique de ses « partenaires occidentaux ».
Personne à Munich ne s’attendait alors à un tel discours. Pour beaucoup d’analystes, la véritable rupture entre Moscou et les chancelleries occidentales remontent à cet événement.
Le second séisme n’est vieux que d’un an. Et il n’est provoqué ni par la Russie, ni par la Chine, mais provient du cœur même de l’empire, sous la forme d’un discours choc du vice-président américain.
En février 2025 donc, James David Vance s’en prend violemment à l’Union européenne. Pour lui, celle-ci est menacée non par Moscou ou par Pékin, mais par ses dirigeants eux-mêmes, accusés de piétiner les valeurs occidentales, comme la liberté absolue de parole, et de bafouer la voix de leurs peuples dès lors que ceux-ci votent pour des « populistes ». Et il pointe le risque de « déclin civilisationnel ».
Un an après ce qui a été vécu comme un véritable tremblement de terre, l’édition 2026 de la Conférence, qui se déroulait du 13 au 15 février, allait donc donner la mesure du fossé qui s’est ouvert entre les deux rives de l’Atlantique. D’autant qu’en 2025, les répliques n’ont pas manqué, sous forme de coups de boutoir assénés par Donald Trump.
Il y eut ainsi la réception du président ukrainien à la Maison Blanche, qui tourna à une véritable humiliation de ce dernier, au grand dam des dirigeants européens. Puis, l’annonce de droits de douane gigantesques envisagés à l’encontre de l’UE – entre autres – qui aboutit finalement à un diktat « négocié », conclu en juillet, sur les produits exportés du Vieux continent. Le président américain rencontra ensuite son homologue russe en Alaska, pour des conversations que les Européens considérèrent comme une trahison de l’Ukraine – et d’eux-mêmes. Enfin, l’annonce que Washington entendait s’approprier le Groenland (aujourd’hui sous souveraineté danoise) acheva d’affoler Bruxelles et les dirigeants de l’UE.
Face à cette attitude américaine jugée comme hostile voire provocatrice, ces derniers se sentent trahis par le père, ou le grand frère, plus précisément l’Oncle Sam, dont la prépondérance avait toujours été admise voire réclamée par ses vassaux, mais moyennant tout de même un ton plus amical et un semblant de respect.
Selon les capitales, les réactions varient selon un vaste nuancier : de ceux dont la soumission à Washington est irréversiblement inscrite dans leurs gênes jusqu’aux partisans d’une certaine prise de distance.
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Cet article Désarroi des dirigeants européens face à l’Oncle Sam… est apparu en premier sur Ruptures.
C’est un monument hérité de la guerre froide. La Conférence de Munich sur la sécurité réunit pour quarante-huit heures le gotha politique, stratégique et militaire occidental et un peu au-delà. Chaque année depuis 1963, de nombreux chefs d’Etat et de gouvernement, ministres, diplomates, officiers de haut rang, géopolitologues et journalistes convergent vers la capitale bavaroise.
L’institution (de droit privé) est un peu à la géopolitique ce que Davos est à l’économie mondialisée. Mais en moins médiatique, du moins à l’origine. Car la Conférence de Munich a connu deux moments charnières restés dans toutes les mémoires.
Le premier remonte à 2007. Cette année là, le président russe est invité à s’exprimer devant les élites occidentales rassemblées. Et il pétrifie littéralement l’assistance : il dénonce l’expansion vers l’Est de l’OTAN, et explique sans fard que son pays ne peut être indifférent aux menaces que cela fait peser selon lui sur la Russie – et sur le monde. Bref, il cible directement l’ambition hégémonique de ses « partenaires occidentaux ».
Personne à Munich ne s’attendait alors à un tel discours. Pour beaucoup d’analystes, la véritable rupture entre Moscou et les chancelleries occidentales remontent à cet événement.
Le second séisme n’est vieux que d’un an. Et il n’est provoqué ni par la Russie, ni par la Chine, mais provient du cœur même de l’empire, sous la forme d’un discours choc du vice-président américain.
En février 2025 donc, James David Vance s’en prend violemment à l’Union européenne. Pour lui, celle-ci est menacée non par Moscou ou par Pékin, mais par ses dirigeants eux-mêmes, accusés de piétiner les valeurs occidentales, comme la liberté absolue de parole, et de bafouer la voix de leurs peuples dès lors que ceux-ci votent pour des « populistes ». Et il pointe le risque de « déclin civilisationnel ».
Un an après ce qui a été vécu comme un véritable tremblement de terre, l’édition 2026 de la Conférence, qui se déroulait du 13 au 15 février, allait donc donner la mesure du fossé qui s’est ouvert entre les deux rives de l’Atlantique. D’autant qu’en 2025, les répliques n’ont pas manqué, sous forme de coups de boutoir assénés par Donald Trump.
Il y eut ainsi la réception du président ukrainien à la Maison Blanche, qui tourna à une véritable humiliation de ce dernier, au grand dam des dirigeants européens. Puis, l’annonce de droits de douane gigantesques envisagés à l’encontre de l’UE – entre autres – qui aboutit finalement à un diktat « négocié », conclu en juillet, sur les produits exportés du Vieux continent. Le président américain rencontra ensuite son homologue russe en Alaska, pour des conversations que les Européens considérèrent comme une trahison de l’Ukraine – et d’eux-mêmes. Enfin, l’annonce que Washington entendait s’approprier le Groenland (aujourd’hui sous souveraineté danoise) acheva d’affoler Bruxelles et les dirigeants de l’UE.
Le maître de l’Elysée a plaidé pour l’émergence d’une puissance géopolitique européenne
Face à cette attitude américaine jugée comme hostile voire provocatrice, ces derniers se sentent trahis par le père, ou le grand frère, plus précisément l’Oncle Sam, dont la prépondérance avait toujours été admise voire réclamée par ses vassaux, mais moyennant tout de même un ton plus amical et un semblant de respect.
Selon les capitales, les réactions varient selon un vaste nuancier : de ceux dont la soumission à Washington est irréversiblement inscrite dans leurs gênes jusqu’aux partisans d’une certaine prise de distance.
Deux interventions étaient particulièrement attendues. Dont celle d’Emmanuel Macron, figure de proue de la seconde catégorie. Le président français s’est senti conforté par la nouvelle donne dans ses thèmes favoris, qu’il serine depuis 2017. Il a donc à nouveau exhorté ses pairs à promouvoir la « souveraineté européenne » (un oxymore, puisqu’il n’existe pas de peuple européen) et l’« autonomie stratégique ».
Il s’est lancé dans une tirade lyrique appelant à « être fier » de l’Europe : « c’est terrible de ne pas croire en nous-mêmes ». Et a fustigé Washington en affirmant : « tout le monde devrait s’inspirer de nous au lieu de nous critiquer sans cesse et d’essayer de nous diviser ».
Le maître de l’Elysée a martelé : « même si ce n’est pas dans notre ADN, (…) nous devons accélérer et mettre en place tous les éléments d’une puissance géopolitique (européenne) en matière de défense, de technologie et de réduction des risques vis-à-vis de toutes les grandes puissances afin d’être plus indépendants ».
Le chancelier allemand a pris ses distances avec Paris
La tonalité du chancelier allemand était différente. Friedrich Merz, qui n’était pas encore au pouvoir en février 2025, avait à l’époque brièvement plaidé pour une Europe prenant sa totale indépendance. Un an plus tard, il a certes reconnu qu’un « fossé s’est creusé entre l’Europe et les Etats-Unis », et pointé son opposition à l’idéologie trumpienne : « la guerre culturelle menée par le mouvement MAGA n’est pas la nôtre. Chez nous, la liberté d’expression s’arrête lorsqu’elle porte atteinte à la dignité humaine et à la constitution ». Il s’est également opposé à la fermeture des frontières, et a vanté le libre échange.
Mais il a finalement pris ses distances avec Paris : « je ne suis pas convaincu par les appels trop instinctifs à l’Europe pour qu’elle abandonne les Etats-Unis comme partenaire. (… Cela) sous-estime le potentiel que notre partenariat avec les Etats-Unis continue d’avoir, malgré toutes les difficultés ».
Pour lui, « la priorité absolue est de renforcer l’Europe au sein de l’OTAN », et de « refonder »un partenariat transatlantique, quels que soient les désaccords, et ce, « tant que nous ne sommes pas en mesure d’assurer notre sécurité par nos propres moyens ».
Sur ce dernier point, il a confirmé que Berlin comptait investir des « centaines de milliards d’euros » dans le réarmement allemand, pour faire de la Bundeswehr « l’armée conventionnelle la plus puissante du continent », notamment en respectant l’objectif des 5% du PIB consacré à la défense. Ce qui implique des « sacrifices, pas un jour, mais maintenant ».
Pour la plus grande joie de Washington. Et des grands groupes industriels d’armement allemands. Mais pas d’Emmanuel Macron, qui ne cesse de plaider pour l’européanisation de la production d’armements, là où son homologue allemand prêche surtout pour l’industrie de son pays.
Ce désaccord s’ajoute aux sujets de friction entre les deux principales puissances de l’UE (projet d’avion de combat commun, emprunt communautaire, « préférence européenne », Mercosur…). Par ailleurs, le chancelier a confié avoir « lancé des discussions confidentielles avec le président français au sujet de la dissuasion nucléaire européenne ». Un sujet explosif, sur lequel l’Elysée devrait revenir dans quelques semaines.
Quoi qu’il en soit, M. Merz a estimé qu’« à l’ère de la rivalité entre grandes puissances, même les Etats-Unis ne seront pas assez puissants pour faire cavalier seul ». Et affirmé que l’OTAN demeure un atout stratégique pour l’Europe et pour les Etats-Unis. Conclusion : « réparons et ravivons ensemble la confiance transatlantique ».
A vrai dire, les discussions sur le « renforcement du pilier européen de l’OTAN » sont un serpent de mer depuis deux ou trois décennies. Le nouveau, c’est que Washington plaide pour que les Européens s’orientent dans cette direction, pour mieux se concentrer sur l’Asie, et notamment la Chine.
Le Secrétaire d’Etat américain a affirmé vouloir « fonder un nouveau siècle occidental »
C’est ce qu’a confirmé le Secrétaire d’Etat, Marco Rubio, qui représentait cette année l’administration Trump. Plus diplomate que le vice-président l’année dernière, il s’est efforcé d’employer un ton aimable vis-à-vis de l’Europe, dont il a vanté les racines civilisationnelles communes avec les USA.
Ce qui n’allait pas sans arrogance vis-à-vis du reste du monde : « c’est en Europe que tout a commencé », a osé M. Rubio – mais peut-être le « tout » désignait-il seulement la guerre froide. Une hypothèse confortée par un autre passage de son discours où il a affirmé vouloir « fonder un nouveau siècle occidental »…
Pour autant, le fond ne différait guère du discours de M. Vance, et de son exigence d’alignement idéologique sur le trumpisme. Avec ce que cela comporte de bouleversements dans le nouvel ordre international, comme le redoutent les organisateurs européens de la Conférence.
Significativement, ceux-ci avaient laissé paraître leur effroi en intitulant cette 62ème édition « Un ordre en voie de destruction », et en l’illustrant par une image d’éléphant (symbole du Parti républicain américain) peu regardant sur les dégâts de son passage (photo).
MM. Vance et Rubio se sont distingués par une différence de ton, mais partagent la même approche « idéologique et sociétale »
Si l’on s’intéresse aux équilibres politiques au sein du pouvoir américain, MM. Vance et Rubio, peut-être futurs rivaux présidentiels, se sont distingués par une différence de ton, mais partagent la même approche, que l’on pourrait qualifier d’« idéologique et sociétale ». En revanche, le locataire du bureau ovale et son clan donnent plutôt la priorité à une démarche « stratégique et business ».
La meilleure illustration de cet état d’esprit en avait été donnée par le gendre du président. En 2017, face à un diplomate allemand de haut rang qui vantait l’amitié indéfectible entre les deux pays, Jared Kushner aurait répondu : « nous sommes des hommes d’affaires ; dans le monde des affaires, un jour on est amis, le lendemain, on ne l’est plus ».
Une phrase qui illustre ce qui provoque l’immense désarroi des élites du Vieux continent. Celles-ci acceptaient leur vassalité en échange d’avoir leur place dans une alliance visant l’hégémonie occidentale sur le monde.
Mais le monde a changé. Les dirigeants américains ont fait évoluer leurs priorités. Leurs collègues européens se retrouvent orphelins. Et ces derniers – France et Allemagne en tête – semblent plus divisés que jamais sur la place de l’UE.
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Le 28 août, Emmanuel Macron a prononcé son discours annuel devant les ambassadeurs de France réunis à Paris. C’est l’occasion traditionnelle pour le chef de l’Etat de définir ou de préciser les grandes orientations du pays en matière de politique étrangère.
Cette intervention a été peu commentée, hormis le passage concernant l’Afrique, actualité oblige. Il est pourtant intéressant d’analyser les glissements de langage et de posture à propos de l’Union européenne. Bien sûr, l’hôte de l’Elysée, qui avait initialement pris ses fonctions au son de l’« hymne européen », poursuit les grands discours enthousiastes en faveur de toujours plus d’intégration européenne.
Il multiplie les expressions telles que « agir en Européens », « travailler en Européens », et ne manque pas de répéter « notre Europe ». Il en appelle toujours à la « souveraineté européenne » (un oxymore qu’il avait inventé en 2017) ; mais il ajoute désormais « et française ». Surtout, au-delà des louanges de principe, force est de constater que la plupart des domaines qu’il cite recouvrent des problèmes, concentrent ses critiques, ou constituent des contradictions entre les Vingt-sept Etats membres, voire des blocages.
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Le 28 août, Emmanuel Macron a prononcé son discours annuel devant les ambassadeurs de France réunis à Paris. C’est l’occasion traditionnelle pour le chef de l’Etat de définir ou de préciser les grandes orientations du pays en matière de politique étrangère.
Cette intervention a été peu commentée, hormis le passage concernant l’Afrique, actualité oblige. Il est pourtant intéressant d’analyser les glissements de langage et de posture à propos de l’Union européenne. Bien sûr, l’hôte de l’Elysée, qui avait initialement pris ses fonctions au son de l’« hymne européen », poursuit les grands discours enthousiastes en faveur de toujours plus d’intégration européenne.
Il multiplie les expressions telles que « agir en Européens », « travailler en Européens », et ne manque pas de répéter « notre Europe ». Il en appelle toujours à la « souveraineté européenne » (un oxymore qu’il avait inventé en 2017) ; mais il ajoute désormais « et française ». Surtout, au-delà des louanges de principe, force est de constater que la plupart des domaines qu’il cite recouvrent des problèmes, concentrent ses critiques, ou constituent des contradictions entre les Vingt-sept Etats membres, voire des blocages.
Berlin en prend implicitement pour son grade
A commencer par le domaine militaire, où il réaffirme que « une plus grande défense européenne au sein de l’OTAN n’est pas l’ennemi ou le problème de l’OTAN, au contraire ». Une critique à peine voilée de toutes les capitales, à l’Est notamment, qui ne jurent que par l’Alliance atlantique et l’étroite soumission aux Américains.
Berlin, soupçonné de traîner les pieds en matière de coopération avec Paris en matière de futurs chars et avions, en prend implicitement pour son grade : « nous sommes intraitables sur le caractère stratégique de ces partenariats décidés ici même en juillet 2017 avec la chancelière Merkel » tonne le président.
S’agissant de l’avenir institutionnel de l’Union européenne, il renoue avec la vieille dialectique entre « approfondissement » et « élargissement », un serpent de mer qui jalonne l’histoire de l’UE depuis des décennies. D’un côté, il faut « en Européens, penser à la fois plus d’intégration de nos politiques en matière de défense, en matière de climat, en matière technologique, en matière d’économie ; le cœur de l’Europe a besoin d’être plus intégré ». Mais de l’autre, « nous sommes engagés sur une voie d’élargissement, en particulier à l’égard des Balkans occidentaux » (et de l’Ukraine).
Dès lors, « le risque serait de répliquer ce que nous avons déjà fait, c’est-à-dire de penser l’élargissement sans l’intégration. Je peux témoigner qu’une Europe à 27, c’est assez compliqué à faire évoluer sur les sujets essentiels. Une Europe à 32 ou 35 ne sera pas plus simple, pour le moins ». Conclusion, il faut une « Europe à plusieurs vitesses », autrement dit à géométrie variable. Cette perspective supposerait en réalité un bouleversement institutionnel que de nombreux pays membres rejettent absolument.
Les frictions ne sont pas moins grandes en matière de politique énergétique
Les frictions ne sont pas moins grandes en matière de politique énergétique, où, assène le président, « nous n’avons pas fini le travail » – c’est un euphémisme. Là encore Berlin est visé, qui défend des positions inverses de Paris tant en matière nucléaire que sur la réforme du marché de l’électricité.
Emmanuel Macron martèle aussi la nécessité « d’avoir des politiques industrielles assumées », une attaque contre les capitales les plus favorables aux seules lois du marché et de la concurrence internationale.
Même sévérité en ce qui concerne la politique commerciale de l’UE : « Ce n’est pas possible de demander à nos industriels et nos agriculteurs de respecter des normes et de négocier des accords commerciaux avec des puissances qui ne les respectent pas pour importer ce qu’on a interdit de produire chez nous ». De même, « quand les États-Unis et la Chine décident que les technologies vertes supposent de ne pas respecter les règles de l’OMC », il ne faudrait pas hésiter à faire la même chose, exhorte Emmanuel Macron. Enfin, « l’Europe a tendance à sur-réglementer et à sous-investir » se lamente-t-il, visant notamment la Commission. Et d’avouer que « les réglementations européennes que nous avons accumulées ces dernières années sont parfois un élément de fragilité par rapport aux autres grandes puissances ».
Le moins qu’on puisse dire est que de tels propos ne sont guère consensuels dans les couloirs de Bruxelles ou parmi les Etats membres. Il en va de même dans un tout autre dossier : les flux migratoires : « Qu’est-ce qu’on veut en termes d’immigration ? D’abord, nous voulons contrôler nos frontières, celles de Schengen, et au sein de Schengen, nos frontières intérieures quand il y a des risques qui le justifient ».
De tels propos, contraires au dogme de la libre circulation, auraient été condamnés par Emmanuel Macron lui-même il y a quelques années. Il faut, précise-t-il, « une politique européenne de visas et aussi une politique française ». Car, explicite le président, que certains Etats membres font preuve de laxisme en matière d’entrée dans la zone Schengen. Le dossier reste plus que jamais explosif pour ces prochains mois.
Le président français aurait-il changé de camp ?
Rapports avec l’OTAN, politique énergétique, politique industrielle, politique commerciale, politique migratoire… décidément, la liste des griefs, des attaques et des propositions conflictuelles est longue. Le président français aurait-il changé de camp ?
Certainement pas. Mais l’exercice du pouvoir l’a confronté aux réalités. D’une part, les histoires des Etats membres sont différentes, et les intérêts parfois contradictoires. Ensuite, le monde change : la Chine rivalise avec les Etats-Unis, ceux-ci ne font aucun cadeau à leurs alliés, et des nouvelles puissances émergent – en témoigne l’élargissement des BRICS.
Enfin et surtout, « l’idée européenne » n’est pas née d’un soutien populaire, et jouit de moins en moins de ce dernier. Ce n’est pas un hasard si les partis politiques qui ont une réputation (pas forcément justifiée) d’être eurosceptique ont le vent en poupe dans de nombreux pays.
« On ferait quoi si un coup d’État comme ça se passait en Bulgarie ou en Roumanie ? »
Une dernière remarque du dirigeant français mérite d’être notée. A propos du coup d’Etat récent au Niger, il n’a pas digéré les commentaires notamment « des autres capitales » de l’UE. Certains pays ont en effet pris des distances avec le soutien de Paris à une éventuelle intervention militaire de la Cedeao (désormais peu probable). Réaction d’Emmanuel Macron : « on ferait quoi si un coup d’État comme ça se passait en Bulgarie ou en Roumanie ? ». Il faudrait évidemment ramener l’« ordre » sous-entend clairement le président.
Ce qui a au moins le mérite d’éclairer une dimension méconnue de l’UE, qui a décidément l’ingérence dans son ADN. Sur ce plan au moins, Emmanuel Macron reste un inconditionnel de l’Europe…
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Un chef d’œuvre. S’il existait un concours de langue de bois pétrie d’écriture automatique, les Vingt-sept, réunis le 8 mai à Porto, eussent sans conteste remporté le Grand Prix. Leur texte conclusif porte aux nues la future « transformation en vue d’une reprise équitable, durable et résiliente (…) collective, inclusive, rapide et fondée sur la cohésion (qui) renforcera la compétitivité, la résilience, la dimension sociale et le rôle de l’Europe sur la scène mondiale ». Le tout afin de « réaliser une convergence sociale et économique ascendante ». Et les chefs d’Etat et de gouvernement d’asséner : « nous sommes déterminés à continuer d’approfondir la mise en œuvre du socle européen des droits sociaux ». Pour les distraits, ledit socle avait été solennellement adopté en novembre 2017 dans la ville suédoise de Göteborg.
A l’époque, Emmanuel Macron, alors fraîchement élu, affirmait que le modèle social français devait s’inspire de la Suède pour « réduire la conflictualité » entre partenaires sociaux. Quatre ans plus tard, le maître de l’Elysée, à l’unisson de Bruxelles, n’en démord pas : « les partenaires sociaux (doivent être) associés à la construction de l’Europe sociale de demain ». Le 29 avril, afin de préparer le sommet de Porto, il réunissait tous les leaders syndicaux et patronaux français, sans qu’un seul manque à l’appel.
S’il n’y avait la réalité des millions d’ouvriers, d’employés, de chômeurs, de jeunes plongés dans les difficultés ou l’angoisse du lendemain, la réapparition régulière de l’arlésienne « Europe sociale » serait cocasse. En 1997 déjà, les socialistes européens, qui accédaient aux responsabilités au Royaume-Uni, en France et bientôt en Allemagne, tenaient leur congrès à Malmö avec un mot d’ordre : « l’Europe sera sociale ou ne sera pas ». On connaît la suite.
L’Europe sociale est une imposture. D’abord parce que l’intégration européenne a été conçue d’emblée dans l’intérêt des oligarchies économiques en vue de déconnecter les peuples de leur souveraineté politique. Ensuite parce que tout syndicaliste sait – ou devrait savoir – qu’aucune avancée pour le monde du travail n’a jamais été conquise que par la lutte, et certainement pas octroyée d’en haut.
Autre récent trait de génie eurocratique visant à « créer du consensus » : la conférence sur l’avenir de l’UE, solennellement lancée le 9 mai à Strasbourg. Une initiative « historique » et « sans précédent » visant à « renforcer la connexion avec nos citoyens », s’est extasiée Dubravka Suica, commissaire à la démocratie et à la démographie (sic !). Et quand il s’agit de fantasmer sur son propre futur, l’Union met en place une usine à gaz dont elle a le secret : une assemblée plénière de 108 députés nationaux, de 108 eurodéputés, de 54 représentants des Etats, de délégués de la Commission, du comité des régions, du comité économique et social, des partenaires sociaux, des ONG. Plus 108 simples citoyens. La plénière sera dotée de panels, d’une plateforme informatique, d’un comité exécutif, d’une présidence tricéphale… Le tout devant aboutir au premier semestre 2022, c’est-à-dire sous présidence française (et juste avant le scrutin présidentiel).
Ces pathétiques gesticulations soulignent en creux le désarroi des élites face à la désaffection populaire quant à leur projet d’intégration européenne
Emmanuel Macron se targue d’avoir été l’initiateur de ce coup de génie (comme déjà en 2018, lors d’un grand débat à l’échelle de l’UE dont nul ne se souvient), et prévoit une préparation hexagonale dudit débat : à l’automne, des conventions régionales devraient réunir des citoyens tirés au sort. Exactement comme lors de ladite « convention citoyenne sur le climat ». A l’époque, la question était de savoir « comment » (et non « si » il fallait) réduire les émissions de CO2. De manière analogue, il s’agira désormais de savoir comment il faut embellir l’UE – et certainement pas s’il faut remettre en cause son existence même.
Ces pathétiques gesticulations sont réjouissantes : elles soulignent en creux le désarroi des élites face à la désaffection populaire quant à leur projet d’intégration européenne. Ce que Michel Barnier souligne à sa manière : l’ancien négociateur européen en chef du Brexit bat actuellement la campagne en mettant en garde contre l’idée que la sortie du Royaume-Uni serait un accident. Selon lui, s’il est trop tard pour ce pays, il est encore temps d’éviter une tentation de sortie dans d’autres Etats, à condition de prendre cette « menace », en France en particulier, au sérieux.
Pour sa part, celui qui entra à l’Elysée en 2017 en héraut de l’Europe exhorte désormais à « résister au défaitisme ambiant ».
Quel aveu…
Pierre Lévy
Cet article Fulgurances eurocratiques (éditorial paru dans l’édition du 28 mai) est apparu en premier sur Ruptures.
Février 2019, Munich. La 55ème édition de la Conférence annuelle sur la Sécurité a laissé beaucoup de participants occidentaux désemparés. Jamais les tensions entre alliés de part et d’autre de l’Atlantique n’avaient paru aussi fortes.
Il y a d’abord la guerre commerciale que le président américain entend mener contre l’Europe, contre l’Allemagne en particulier. Ensuite, sur le plan diplomatico-militaire, les défenseurs d’une « autonomie stratégique » du « pilier européen » au sein de l’Alliance atlantique se sont une nouvelle fois confrontés aux partisans d’un monopole de l’OTAN. Autre empoignade : Washington voudrait contraindre Paris, Berlin et Londres à dénoncer l’accord nucléaire signé en 2015 avec Téhéran. Par ailleurs, le bras de fer se poursuit entre dirigeants américains et allemands sur le doublement du gazoduc Nord Stream qui fournit du gaz russe à l’économie d’outre-Rhin. Enfin, les Etats-Unis jettent aux orties le traité signé avec Moscou en 1987 interdisant les missiles à moyenne portée en Europe. Les dirigeants européens reprennent certes l’argument américain accusant la Russie de violer ledit accord, mais trouvent tout de même saumâtre d’être mis devant le fait accompli alors même qu’il s’agit de la sécurité du Vieux continent.
A Munich, Angela Merkel a choisi un ton peu diplomatique pour mettre en cause la politique de la Maison-Blanche. Pour sa part, le vice-président Michael Pence a affiché une ostensible arrogance : « aujourd’hui, l’Amérique est plus forte qu’elle ne l’a jamais été, et est redevenue le leader mondial ». Le caractère de Donald Trump, provocateur et imprévisible, donne à ces contradictions une virulence inédite. Les responsables européens vivent dans la frayeur du prochain Tweet présidentiel.
Qui plus est, les oppositions ne se situent pas seulement entre les deux rives de l’Atlantique, mais au sein même de chaque camp. Plusieurs pays orientaux de l’UE, par exemple, se rangent plus volontiers dans le camp de Washington que dans celui de Bruxelles. A l’inverse, Joseph Biden, le prédécesseur démocrate de M. Pence, également présent dans la capitale bavaroise, a rêvé d’organiser avec l’UE « le monde des cinquante prochaines années ».
Entre les deux rives de l’Atlantique, il y n’y a pas de contradiction idéologique, mais bien choc des intérêts
En réalité, entre Occidentaux, les contradictions ne sont pas idéologiques. Tous accusent Moscou d’être la cause des malheurs du monde (du reste, sans la Russie, comment pourrait-on justifier l’OTAN ?). Tous redoutent l’émergence de la Chine. Tous communient dans le culte du marché et de la gouvernance globale faisant fi des souverainetés des Etats. Tous s’inscrivent dans une logique de domination mondiale incluant le « droit d’ingérence » (aujourd’hui brandi contre Caracas). En revanche, il y a bel et bien choc des intérêts dans de nombreux domaines. Dans deux en particulier : les marchés d’armements, et l’énergie.
Les marchands de canons européens veulent accroître leur part du gâteau sonnant et trébuchant face à leurs homologues américains peu enclins à laisser mettre en cause leur suprématie. C’est à cette aune qu’il faut comprendre les affrontements en matière d’« Europe de la Défense ». Les projets et marchés des systèmes d’armes du futur se chiffrent en milliers de milliards de dollars.
Le secteur de l’énergie n’est pas moins considérable, d’autant qu’il joue un rôle crucial dans les dépendances de demain. Ce n’est peut-être pas un hasard si se trouvent aujourd’hui dans l’œil du cyclone l’Iran et le Venezuela, membres fondateurs de l’OPEP ; si le gazoduc Nord Stream II oppose si violemment Washington et Berlin ; si les dirigeants américains et européens s’écharpent à propos du combat contre le réchauffement climatique (une « bataille » pour laquelle les élites européennes mobilisent des milliers d’« idiots utiles ») : alors que l’Oncle Sam a atteint l’autosuffisance pétrolo-gazière, c’est loin d’être le cas pour le Vieux continent dont les dirigeants souhaitent donc réduire leur dépendance aux hydrocarbures.
En toile de fond, un dernier facteur torture les chefs de l’Union européenne et les médias qui leur sont fidèles : la « montée des populismes », terme convenu qui recouvre les insurrections populaires latentes ou tâtonnantes contre la régression sociale et la mise en cause toujours plus drastique des souverainetés (Brexit, Gilets jaunes, tsunami électoral italien…). De fait, si les dirigeants européens voient des rivaux à Washington, leurs véritables ennemis n’avaient pas été invités à Munich – mais étaient dans toutes les têtes.
Les peuples.
Cet article Refroidissement climatique sur l’Atlantique (éditorial paru dans l’édition du 26/02/19) est apparu en premier sur Ruptures.