De quoi 2020 sera-t-il fait en géopolitique ? Confirmation de la résurrection russe, montée en puissance chinoise et effacement américain pourraient dessiner la politique internationale.
Par Michel Raimbaud, ancien ambassadeur, auteur de Tempête sur le Grand Moyen-Orient (ed. Ellipses, 2017) et Les guerres de Syrie (ed. Glyphe, 2019)
L’exercice de prospective politique est devenu l’un des rites de l’an neuf. S’il promet plus de tempêtes que d’embellies, c’est que la vie commune de milliards d’êtres humains encadrée par deux centaines d’Etats n’est pas un fleuve tranquille. L’avenir n’est pas une science exacte.
Depuis la fin d’un XXème siècle ponctué par des épisodes « messianistes » de courte durée bien qu’ils aient eu l’éternité pour horizon (colonisation, épidémie des reichs, guerre froide, puis moment unipolaire américain), il est légitime de ne plus croire que l’histoire aurait un « sens », comme le professait le marxisme, ou une « fin », comme le fanfaronnait en 1992 Francis Fukuyama, chantre du libéralisme.
S’il n’y a en elle ni fatalité ni éternité, ce qu’elle a d’erratique est polarisé par des constantes naturelles : c’est ce que nous rappelle la géopolitique, politique de la géographie. Née avant 1900 en de brumeux pays avides d’espace vital, reprise par les « empires de la Mer » au temps du colonialisme et des expansionnismes, cette discipline permet de comprendre pourquoi, au-delà des avatars et séismes, l’Histoire continue, en quête de repères et d’équilibre.
En un temps que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître, les devins avides de « prédictions » faisaient de la géopolitique sans le savoir. Mais l’époque où Geneviève Tabouis présentait les dernières nouvelles de demain sur Radio Luxembourg étant révolue, qui oserait dire aujourd’hui de quoi sera fait 2020 ? Mieux vaudra donc ne pas voir des oracles dans ces premières nouvelles de demain. L’exercice – au vu du bilan 2019, entrevoir les évolutions pour 2020 – rappellera le pensum imposé jadis aux bizuts entrant en faculté : « Etant donné le clair de lune, tirer le clair de l’autre »…
Il est presque minuit, Docteur Folamour. Début février, l’aiguille de l’« Horloge de l’Apocalypse » se trouverait, d’après le Bulletin des Scientifiques Nucléaires américains (qui ne sont pas astrologues), à 100 secondes du minuit de la guerre nucléaire, record d’imminence depuis la création de ce joujou en 1947. La situation ne semble pas inquiéter nos sorciers qui pérorent dans les hautes sphères.
Pas besoin d’être expert pour constater la ruine du droit international. Et après examen des tenants et aboutissants, on y verra un travail de sape programmé, inspiré par le « chaos créateur » de Leo Strauss, recette permettant à l’Empire de neutraliser à moindre coût les obstacles à son hégémonie.
Fustiger l’OTAN « en état de mort cérébrale », comme le fait le porte-voix élyséen de l’école complexiste, est d’un bel effet, mais escamote les responsabilités du « monde civilisé » dans l’effondrement de la vie internationale. Ce qu’il faut bien appeler un naufrage intellectuel et moral se décline de façon multiforme : échec et faillite de l’ONU et de sa charte, fin de la légalité et loi de la jungle, falsification des mots et détournement des concepts, abandon des us et coutumes de la diplomatie, de la courtoisie et du protocole… Autant de marches vers les enfers, là où s’abîme l’Occident, aveuglé par une imposture qui a viré au gangstérisme.
Pourtant, la nature ayant horreur du vide, un nouvel ordre est en gestation. Le bloc eurasien en pleine ascension le veut multipolaire, tandis que l’Empire Atlantique freine des quatre fers.
La géopolitique considère que le monde est structuré en trois « zones », (1) le Heartland russo-sibérien qui constitue le Pivot du monde habité, (2) le Rimland qui tel un glacis ceinture ce « Pivot » de l’Atlantique au Pacifique, (3) la zone des Territoires et Iles Périphériques ou offshore, qui génère des « Empires de la Mer », où le choix du grand large va de soi. C’est le messianisme de ces « peuples élus » qui leur fait voir le « Pivot » comme une terre promise, objet de leurs convoitises. Dans ce schéma, le Rimland (Europe Occidentale, Chine, le monde arabo-musulman) constitue tantôt un glacis, tantôt une proie. La théorie permet de saisir les ressorts des expansionnismes et d’éclairer les conflits.
Empire de la Mer malgré leur masse continentale, les Etats-Unis ont un avantage fondamental : loin du cœur du monde (Heartland), ils ne connaissent pas les affres de la guerre. Ils contrôlent les mers, l’espace et le cyberespace, le système financier mondial via le dollar. Ils peuvent envahir sans risquer de l’être. Depuis 1945, une langue invasive aidant, ils ont acquis la mainmise de l’espace médiatique et investissent le domaine « chrétien » par le biais des évangéliques, baptistes et autres chrétiens sionistes.
Toutefois cette puissance est en déclin, ce qui apparaît dans les chiffres, mais aussi dans le recours grandissant à la menace, aux sanctions, aux actions clandestines. S’y ajoutent le statut menacé du dollar, l’érosion de la crédibilité et la perte du magistère moral…. Au sein de l’Etat profond, on est tétanisé.
La Russie a vécu avec Poutine une vraie résurrection.
Depuis vingt ans, la Russie a vécu avec Poutine une vraie résurrection, effaçant l’humiliation subie à la chute de l’URSS et la décennie Eltsine. Elle doit ce retour au dossier qui lui a permis de s’imposer. Par son soutien à la Syrie, elle a contribué à stopper le rouleau compresseur des « révolutions arabes » pilotées par l’Occident et l’islamisme extrémiste. Même si les Occidentaux répugnent à l’admettre, Moscou est le pôle de référence.
La Chine est déjà numéro un de l’économie mondiale, devançant les Etats-Unis en parité de pouvoir d’achat. Elle est en tête pour son palmarès commercial et industriel : après avoir été l’atelier du monde, elle en est devenue « l’usine », en attendant d’en être le banquier. Sa puissance militaire s’accroît rapidement, son budget de défense étant au deuxième rang derrière les Etats-Unis. L’essor de la marine est spectaculaire, visant à sécuriser son environnement (Mer de Chine) et asseoir sa capacité de projection (Méditerranée, voire Arctique).
S’y ajoute le défi sans précédent lancé à l’arrogante Amérique par un Iran sous sanctions, troisième pôle de cette Eurasie qui s’affirme militairement. En témoignent les premières manœuvres maritimes communes organisées en janvier 2020 entre les trois « menaces ».
Le retour aux vieilles méthodes (coups d’Etat, ingérences, pressions, sanctions, menaces) témoigne de la colère de Washington.
Les Arabo-musulmans ne sont pas seuls à chercher à Moscou et Pékin des contrepoids. Par le biais des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), l’Eurasie étend sa zone d’influence. Si l’Afrique du Sud est restée « un cas » sur le continent noir, l’Amérique Latine secoue le joug : le Brésil de Lula et Dilma Roussef avait entraîné dans son sillage le Venezuela chaviste, la Bolivie de Morales, l’Argentine de Mme Kirschner, rompant la singularité de Cuba. Le retour aux vieilles méthodes (coups d’Etat, ingérences, pressions, sanctions, menaces) témoigne de la colère de Washington face aux intrusions de Moscou.
En Asie, on est sensible aux sirènes russes ou aux effluves des Routes de la Soie. L’Inde, membre des BRICS et de l’Organisation de Coopération de Shanghai, montre la voie : l’Indonésie, les deux Corées (la bonne qui aime l’Amérique et la méchante qui brave Trump, et dont Pékin est le protecteur), et d’autres, y compris la Thaïlande et ses voisins indochinois, sont alléchés. Le Japon lui-même desserrerait bien l’étreinte de son ex-vainqueur.
Sur le vieux continent, les « occidentalistes » font la loi. Ils se disent effarouchés par l’arrivée du soudard, mais ils ne s’indignent pas de ses turpitudes, lui reprochant son langage : ne réclame-t-il pas grossièrement le paiement de l’effort de défense. La dégradation est tangible. L’imputer à Trump ? Sa politique est au final celle de ses prédécesseurs.
Devenu réalité au 31 janvier 2020, le Brexit a traumatisé les chefs de l’UE, mais « l’évènement européen sans doute le plus important depuis la chute du Mur de Berlin » ne bouleversera pas l’équilibre. Voilà un grand Ex qui s’alignera encore davantage sur Washington, mais ni plus ni moins que ses anciens partenaires. Aucun n’est prêt à se démarquer d’un mauvais suzerain sur les dossiers qui fâchent, la Syrie, le bras de fer avec l’Iran (traité nucléaire, Soleimani), la « transaction du siècle », Erdogan, le terrorisme. La France encore moins que ses rivaux allemands, de plus en plus dominateurs.
Un Amerixit serait-il impensable au sein du camp atlantique?
Théorisé par les neocons israélo-étatsuniens, le Grand Moyen-Orient est au départ un ensemble d’Etats musulmans entre Levant et Asie Centrale, à amadouer ou à détruire. George W. Bush et ses acolytes avaient décrété qu’il fallait les « démocratiser », c’est-à-dire les rendre israélo-compatibles en les bombardant. La technique : exciter les oppositions contre les « régimes » en soutenant discrètement les islamistes, fussent-ils terroristes. On ne rappellera pas ici le bilan des « printemps arabes ».
Le clan des heureux élus s’est avéré extensible au gré des lubies et des lobbies : la frontière génétique imaginée par le colonisateur entre monde arabe et Afrique « noire » a été oubliée, le terrorisme et « l’Etat islamique » envahissant le Sahel (à partir de la Libye ou de zones sanctuarisées), avant de rayonner en direction du Sud. L’Amérique s’y implante à la place de la France. La Russie y fait des incursions (Mali, RCA), investissant par ailleurs les positions moyen-orientales de l’Empire (Arabie, Emirats Arabes Unis, Irak, Egypte…) et les appendices que sont la Turquie et Israël.
Le « pivotement » de l’Amérique vers l’Asie ne signifie pas qu’elle se désintéresse du Moyen-Orient : dans sa translation, c’est la « ceinture verte musulmane » qu’elle côtoiera sur toute son extension.
Pour le Céleste Empire, pays d’adoption des Ouigours parfois irrédentistes et/ou djihadistes, les Routes de la Soie constituent une riposte au « projet » de Bush. A l’horizon 2049, centenaire de la Chine Populaire, Pékin aura tissé son paradigme multipolaire de nations souveraines/partenaires, reliées par un labyrinthe de ceintures et de routes interconnectées. La vision de Xi Jinping repose sur une étroite coordination entre Moscou et Pékin et implique une planification stratégique à long terme, Poutine dit « communication ». N’en déplaise aux occidentalistes, la « nouvelle ère », fondée sur un partage des rôles, n’est pas une chimère. Les investissements prévus sont gigantesques, par centaines de milliards.
Aux BRICS la tâche de réorganiser le monde.
Le projet russe de Grande Eurasie (Union économique eurasienne, Organisation de Coopération de Shanghai, Banque asiatique d’investissement) est comme un miroir des nouvelles Routes de la Soie. De l’Iran à la frontière mongole, le Grand Moyen-Orient vu de Moscou est une partie de « l’étranger proche » et pour la Russie, avec ses 20 millions de musulmans, il est urgent de recomposer l’Asie Centrale. Aux BRICS la tâche de réorganiser le monde.
Le « cœur » de l’Axe de la Résistance (Iran – Irak – Syrie – Liban) est stratégique. La simple idée d’un corridor offrant à la République Islamique un débouché sur la Méditerranée donne des sueurs froides à Israël et à l’Amérique. Intégré aux Routes de la Soie et à la grande Eurasie, il sera intouchable. Si la question des pipelines est centrale dans cette région flottant sur une nappe de gaz, la libre circulation des personnes et des marchandises ne l’est pas moins.
Comme le Venezuela où, selon le journaliste Jeffrey Sachs, « au nom de la pression maximale, les sanctions américaines sont délibérément conçues pour détruire l’économie », l’Iran, l’Irak, la Syrie et le Liban sont des cibles par excellence des guerres économiques invisibles. Celles-ci, enclenchées à la chaîne par les Etats-Unis, ont un effet terrifiant. Prenant la forme de sanctions, d’embargos, cachées par l’omerta, sans coup de feu, elles coûtent moins cher que des interventions militaires directes et permettent de contourner les vétos russo-chinois. Elles empêchent surtout toute vie normale.
Dans l’inventaire des dégâts, on notera la chute brutale de la croissance et la « contraction » des économies visées (de 14% en deux ans pour l’Iran), suite aux difficultés d’accès aux produits de base et matières premières. Autres conséquences : l’effondrement du niveau de vie et la glissade vers la grande pauvreté, la flambée des prix. Partout, les désastres socio-économiques (famine, malnutrition, surmortalité, misère) aggravent les crises sanitaires (ruptures concernant les médicaments et le matériel médical, infrastructures détruites).
Les sanctions financières affectent les banques, mais aussi la vie quotidienne. Dès 2011, les Etats-Unis et l’Europe ont mis en place un régime de sanctions particulièrement sévères contre le peuple syrien, « bloquant l’accès à de nombreuses ressources vitales »…« l’un des régimes de sanctions les plus vastes et compliqués jamais imposés ». La loi César « sur la protection des civils syriens » (sic) inscrite au budget 2020 impose, au nom des Droits de l’Homme, « des sanctions contre les secteurs liés à l’Etat et contre les gouvernements qui soutiennent la reconstruction et l’armée syrienne ». Le prétexte ? « Ouvrir un nouveau front contre l’influence de l’Iran en Syrie ».
Thomas Nagy, de l’Université George Washington, citant la Defense Intelligence Agency (DIA), évoque « un plan de génocide commis contre les Irakiens (…) permettant de liquider une part importante de la population irakienne ». Dennis Halliday, coordinateur démissionnaire de l’ONU, accuse en septembre 1998 « le système onusien aux ordres de Washington et de l’Occident depuis la chute de l’URSS, qui a « imposé des sanctions génocidaires contre les innocents ». C’est le prix à payer pour la « démocratisation », dira la sublime Albright….
Gavé par neuf années de « printemps », le monde arabe est en piètre condition : la plupart des Etats sont brisés, livrés au chaos et à la sédition. Certains comme la Libye, le Yémen, l’Irak, l’Afghanistan risquent de rester un moment sous le feu des bombardements, des destructions, au gré des ingérences, des terroristes, des luttes inextricables. Le « monde civilisé » regarde avec commisération ce spectacle qu’il a mis en scène.
D’autres Etats, passés entre les balles, se retrouvent sous le feu des forces « populaires » qui veulent « la chute du régime », « le retrait des militaires », la dévolution immédiate du pouvoir, sans concessions et d’ailleurs sans programme. Derrière le tumulte, s’agitent à nouveau ONG, forces du changement, sociétés civiles, le tout saupoudré d’égéries et de diplomates occidentaux. On devine la main de l’étranger, comme en 2011. Et lorsqu’une issue se dégage, elle donne souvent sur la Maison-Blanche et sur Tel-Aviv, on allait dire sur Jérusalem. La recette est partout de normaliser avec Israël (le Soudan), condition sine qua non pour plaire aux régimes du Golfe qui regardent maintenant l’Etat hébreu avec les yeux de Jared Kuschner.
La Syrie, cœur battant du monde arabe, a pu tenir neuf années face à l’alliance entre l’Empire israélo-atlantique et les forces du takfirisme et du terrorisme. Elle a fait barrage à la vague des « révolutions », le payant au prix fort. Appartenant au camp des résistants et dotée de puissants alliés, elle est potentiellement victorieuse, un renversement de situation étant improbable. Mais elle doit faire face aux manigances néo-ottomanes d’Erdogan et aux crimes de ses terroristes déguisés en enfants de choeur, supporter les caprices des Kurdes tout en encaissant les insultes et inepties de Le Drian.
Entre Erdogan, Netanyahou, Ben Salman et Trump, l’échiquier du Moyen Orient est bien loti en rois, en fous et en pions
Désarticulé, le monde arabe est prié d’applaudir à la « transaction du siècle » qui liquide la cause sacrée du peuple palestinien pour une poignée de milliards de dollars, à payer par les Arabes. Rares sont les protestataires : la Syrie, dont la Palestine est une terre perdue, l’Iran droit dans son soutien, le Hezbollah, et la Turquie qui s’érige en défenseur de l’Islam face à la Saoudie.
Le terrorisme est toujours vivant, AlQaida en Syrie, ici et là Da’esh made in USA, et les innombrables groupes qui sévissent au Proche-Orient, en Libye, au Sahel, sous l’égide des Wahhabites (Arabie, Emirats) et/ou des Frères Musulmans (Turquie, Qatar).
Entre Erdogan, Netanyahou, Ben Salman et Trump, en 2020, l’échiquier du Moyen Orient est bien loti en rois, en fous et en pions.
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La question kurde illustre les méfaits des politiques occidentales depuis des siècles au Moyen-Orient. Aujourd’hui, seule la Russie démontre une capacité et une volonté réelles de stabilisation dans cette région.
Par Robert Charvin, agrégé des Facultés de Droit, Professeur émérite à l’Université de Nice – Sophia – Antipolis
Jusqu’à quand serons-nous l’os devant les pattes du chien ? Djegerkhwin, poète kurde
Les puissances occidentales ont une tradition pluriséculaire : celle de se croire tout permis partout dans le monde, tout en donnant des leçons de morale et de droit à l’univers. Les peuples ont pour fonction de servir les intérêts de ces puissances dans la logique des rapports marchands que le capitalisme impose. L’Occident intervient au mépris de leur souveraineté soit en prétendant abusivement les protéger soit en les déclarant dangereux pour l’ordre international.
Ces puissantes-pirates, depuis pratiquement le XVI° siècle, façonnent et manipulent les frontières, les règles du droit international et concluent des traités qu’elles violent dès lors qu’ils les dérangent. Sans scrupule, elles proclament très haut des principes qui ne sont cependant respectés que de manière sélective : les droits de l’homme ici, les bombes « sécuritaires » là ! Les peuples palestinien, irakien, libyen, yéménite, syrien, etc. en savent quelque chose ces dernières années.
Ces ingérences, souvent violentes, qui perturbent les relations internationales sont prétendument légitimées par l’appartenance à une « civilisation supérieure » travaillant au Bien Commun : la seule réalité, ce sont les rapports de force favorables à l’Occident qui se nourrit des richesses des autres. Une banalité, si ce n’est que cet impérialisme ordinaire se drape dans un moralisme arrogant et mystificateur.
Le peuple kurde, comme bien d’autres, notamment au Moyen-Orient, est aujourd’hui victime de cet impérialisme, qui depuis plus d’un siècle multiplie à son égard des actes de répression, des trahisons et impose des tractations de toute nature, pour des raisons économiques (le pétrole) et stratégiques (zone « pivot de l’Asie ») qui dépassent ce peuple.
Les Kurdes sont simultanément la proie d’une Turquie, aujourd’hui néofasciste, partenaire privilégié des États-Unis au sein de l’OTAN, chargée de faire le sale travail – un sale travail qui s’avère néanmoins rentable pour le parti islamiste d’Erdogan en difficulté électorale.
La France et l’Union européenne, se refusant à prendre des mesures concrètes, se satisfont de déclaration sans portée, larguant leurs alliés contre Daech alors que les Français et les Anglais sont les responsables du drame kurde et de l’inexistence d’un Kurdistan indépendant depuis la Première Guerre mondiale.
Les grands médias occidentaux se gardent de remettre en mémoire une histoire peu glorieuse pour ne pleurer que sur les effets d’une politique dont les racines sont passées sous silence. Le gouvernement français, comme les Turcs et les Américains, dénonce le PKK « terroriste », comme l’ont été tous les mouvements de libération dans le passé et plus particulièrement les indépendantistes kurdes trop « remuants ». Ces mouvements ne sont appréciés que lorsqu’ils servent de supplétifs aux Occidentaux comme les harkis d’hier !
Les discrètes protestations de la France vis-à-vis de la Turquie ne mentionnent pas la violation de l’intégrité du territoire syrien
Les discrètes protestations de la France et de l’Union européenne vis-à-vis de la Turquie, après que celle-ci a bombardé les Kurdes, en octobre 2019, relèvent de la complaisance : elles ne mentionnent ni la violation de l’intégrité du territoire syrien par ce pilier de l’OTAN qu’est la Turquie ; ni la tentative d’annexion de fait d’une zone destinée à parquer les Kurdes et les réfugiés que le régime d’Erdogan veut expulser de Turquie, malgré les milliards d’euros versés pour les accueillir !
Le gouvernement français, qui se déclare quasiment impuissant malgré sa « bonne volonté », a pourtant fait preuve ces dernières années de « combativité » à l’encontre de la Libye (créant un chaos généralisé et ouvrant la porte aux Islamistes dans toute la région), de la Syrie (préférant les Salafistes au régime de Damas trop proche de la Russie), à l’égard, par ailleurs, du Venezuela et même de la Russie (en s’associant aux sanctions économiques décidées par les États-Unis). Le régime Macron sait se faire complice de l’Arabie Saoudite qui massacre les Yéménites et parfaitement servile au sein de l’OTAN, alliance pour « la liberté », en recommandant modestement à la Turquie « d’agir avec retenue » !
On ne peut s’en remettre aux grands médias occidentaux pour comprendre la situation : leurs « éditorialistes » qui passent en boucle ne font que légitimer la politique officielle. Il est nécessaire de revenir aux racines historiques de la question kurde, des multiples répressions subies par ce peuple sans État, au cœur d’une région déchirée par les ingérences et les mises sous tutelle multiformes des puissances occidentales.
Il est indispensable aussi de prendre conscience de la nocivité, pour la paix et le développement, d’un Occident malade de son hostilité chronique à la Russie, ravivée par la reprise progressive de sa place de grande puissance.
En 1918, l’Empire Ottoman, allié de l’Allemagne vaincue, est sanctionné : il est démembré par les vainqueurs français et anglais en application d’une série de traités (Sèvres, Lausanne, Paris, etc.). Il s’agit avant tout de récupérer le pétrole (qui commence à être exploité depuis 1907) et le blé de la région.
De nouvelles frontières sont tracées unilatéralement pour le seul intérêt de la France et de l’Angleterre. Ces frontières « fabriquent » dans un esprit colonial l’Irak (pour le compte des Anglais) et la Syrie (pour celui des Français). L’État du Kurdistan est prévu (traité de Sèvres) dans un délai d’une année avec l’appui de la Société des nations (SDN), au nom de la « protection » des populations kurdes jugées maltraitées par les Turcs, qui s’étaient servis d’elles depuis le XV° siècle. Mais l’engagement ne sera pas tenu, pétrole oblige – notamment à Mossoul. Le pétrole kurde va permettre notamment de financer le mandat britannique sur l’Irak !
De plus, les intérêts stratégiques occidentaux nécessitent un certain contrôle sur la Turquie – ces intérêts stratégiques étant jugés plus importants que les préoccupations « humanitaires » en faveur des Kurdes, pauvres et inorganisés. Les populations kurdes sont donc arbitrairement placées sous des tutelles différentes : celle de l’ex-empire ottoman (ou plus précisément ce qu’il en reste), de l’Irak, de la Syrie et de l’Iran. Le Kurdistan est mort-né.
Un siècle plus tard, malgré de multiples révoltes et tractations, suivies de fréquentes répressions sanglantes, les 30 à 40 millions de Kurdes, privés d’un État national, sont toujours soumis à des administrations qui leur sont étrangères, plus ou moins intolérantes, dans l’indifférence d’un Occident qui n’est « pro-kurde » que lorsque cela sert ses intérêts – par exemple, pour condamner l’Irak de Saddam Hussein qu’il voulait éliminer en 1991. Par contre, il soutient la Turquie lorsqu’il s’agit de réprimer le PKK trop « socialiste » !
La question kurde est une illustration des sacrifices imposés à un peuple par les impérialismes antagonistes et par les multinationales du pétrole
Ce chaos entretenu par les puissances impériales est facilité par les divisions qui opposent les Kurdes entre eux, isolés de la vie internationale, placés dans des conditions différentes dans divers pays où ils se trouvent et qui sont en conflit sur les stratégies à adopter. La question kurde est une illustration des sacrifices imposés à un peuple par les impérialismes antagonistes et par les multinationales du pétrole, par-delà les discours sur l’Humanitaire et les droits de l’homme.
Rien de nouveau dans ces années 2000 où le monde arabe a subi tous les interventionnismes, depuis les « révolutions » d’un « Printemps » largement sponsorisé et la destruction de la Libye jusqu’à celle du Yémen, via celle de l’Irak, de la Syrie, au nom d’une guerre contre Daech menée dans la plus grande ambiguïté.
Aujourd’hui, les populations kurdes de Syrie sont protégées par l’armée syrienne régulière et par les Russes, présents sur le terrain, contre une agression de la Turquie, facilitée par les États-Unis de Trump. Tout cela dans la même confusion destructrice qui règne depuis des siècles dans la région.
Alors que les États-Unis n’ont cessé d’intervenir à travers le monde en déstabilisant tous les États qui leur résistent, c’est la Russie qui subit un procès permanent, comme si elle était la source des violences et des menaces pour la paix.
Le paradoxe est grand. Si les autorités russes sont légitimement préoccupées de l’intérêt national (ce qui n’était pas le cas durant l’intermède Elstine, très apprécié par l’Occident), elles manifestent à la fois un respect (devenu très rare) des obligations juridiques internationales et une prudence diplomatique exceptionnelle, tout en reprenant sa place de grande puissance. Ce qui ne lui est pas pardonné !
Cette attitude anti-russe est traditionnelle en Europe de l’Ouest. Elle n’a été que renforcée durant la période soviétique pour se poursuivre vis-à-vis de la Fédération de Russie du Président Poutine. La Russie est une concurrente dans tous les domaines et cette concurrence est très mal supportée, comme celle de la Chine. Le monde des affaires et ses auxiliaires politiques n’apprécient pas les économies nationales qu’ils ne maîtrisent pas.
Les Euraméricains ne supportent pas l’influence russe en Syrie et plus généralement au Moyen-Orient. Ils ne supportent pas la diplomatie tous azimuts de la Russie qui considère devoir négocier avec tous les acteurs, quels qu’ils soient, y compris avec une Turquie qui prend quelques distances avec son tuteur américain et l’OTAN.
La Russie est hostile à tout affrontement armé (si ce n’est contre les Islamistes qui ont fait la preuve de leur extrême nuisance pour tous). Elle prend toutes les initiatives pour favoriser un règlement politique de la crise Turquie-Kurdes-Syrie, en particulier, avec le « processus d’Astana » réunissant depuis 2017 Turcs, Iraniens et Russes. Elle facilite les discussions entre les Kurdes et Dama mais aussi entre les Syriens et les Turcs, alors que ces contacts sont très difficiles à établir. La Russie agit ainsi bien dans l’esprit du Chapitre VI de la Charte des Nations Unies recommandant prioritairement la négociation et la conciliation.
Ce trait de la diplomatie russe se vérifie dans d’autres domaines. La Russie s’efforce d’établir des liens de coopération commerciale avec tous les États, sans discrimination politique ce qui favorise plus que tout le maintien de relations pacifiques, menacées au contraire par les politiques d’embargo et de sanctions pratiquées de plus en plus souvent par les Occidentaux.
Elle n’oublie pas les Kurdes, leur assurant une certaine protection en assistant l’armée syrienne face à l’offensive turque dans la zone frontière turco-syrienne. Le communiqué russo-turc de Sotchi, du 22 octobre 2019, stoppe l’intervention armée turque, tout en satisfaisant les intérêts du moment des deux parties et en évitant un affrontement généralisé. Quant aux Kurdes, comme tous les peuples, il est évident qu’ils doivent compter avant tout sur eux-mêmes pour conquérir leur souveraineté. En s’organisant, en combattant, c’est-à-dire en témoignant par tous les moyens de leur volonté et de leur unité.
La Russie est la seule grande puissance à tenter encore de se conformer à la légalité internationale et à la Charte des Nations Unies
Quoique puissent en dire les grands médias occidentaux et les politiciens (de droite ou de gauche), qui tous s’inscrivent dans la mouvance « atlantique », le constat peut être fait que la Russie est la seule grande puissance à tenter encore de se conformer à la légalité internationale et à la Charte des Nations Unies, alors que les Occidentaux n’en tiennent pratiquement plus compte. Ces derniers récusent le principe de l’égale souveraineté des États, contournent l’ONU, inventent artificiellement de pseudo-normes coutumières, sous couvert de « morale » et de soi-disant « valeurs » humanitaires universelles. Ce qui ne les empêche pas de violer plus qu’hier encore les droits de l’homme, par exemple, le droit d’asile et les droits des migrants dont 30 000 sont morts en Méditerranée.
La Russie s’affirme pour que soit respectée l’intégrité territoriale de la Syrie. Elle favorise depuis des mois tous les dialogues, alors que les Occidentaux ne cessent de prononcer des anathèmes contre tous ceux qui ne s’alignent pas sur eux, dans une incohérence diplomatique qui résulte des contradictions d’intérêts.
Pour ceux qui sont solidaires des populations kurdes et partisans du non-recours à la force armée dans les contentieux internationaux, le réalisme doit l’emporter : la Russie, qui a certes ses propres intérêts, est néanmoins la seule puissance à pouvoir se porter garante de la sécurité des Kurdes, de leur réserver un avenir et de favoriser la paix.
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Cet article Les vertus de la diplomatie russe : l’exemple kurde est apparu en premier sur Ruptures.
En Syrie, la diplomatie française persévère dans l’erreur, en niant l’Etat légal, présidé par Bachar El Assad, et en collant au « camp occidental ». Résultat : elle ne pèse plus dans le jeu diplomatique et risque d’engendrer bien des rancœurs sur le terrain.
Par Michel Raimbaud, ancien ambassadeur, auteur de Tempête sur le Grand Moyen-Orient (ed. Ellipses, 2017) et Les guerres de Syrie (ed. Glyphe, 2019)
Par un beau dimanche d’automne, le 13 octobre dernier, le Président à la pensée complexe et sans complexe que le suffrage a donné à la France convoquait un Conseil de défense rassemblant tout le beau linge régalien du gouvernement pour « étudier la situation dans le Nord syrien », dans un contexte particulièrement compliqué. Le communiqué publié le lendemain matin aux aurores, qui condamnait fermement « l’attaque unilatérale de la Turquie » du 9 octobre, allait faire illusion le temps d’un éclair.
Ceux qui pouvaient encore espérer un réveil au pays des Lumières, voire une inflexion vers une meilleure perception des réalités du terrain, allaient avoir courte joie : la fin de phrase du communiqué précisait qu’il s’agissait de condamner l’attaque « contre les Kurdes ». De l’Etat syrien il n’était en revanche pas question. Ouf ! Les chantres de la « révolution syrienne » contre le pouvoir légal en place à Damas et les supporters des « terroristes modérés » pouvaient se rendormir. Par définition, la France éternelle, celle d’aujourd’hui, ne change jamais de position, surtout quand elle a tout faux… Par définition, elle a raison, fermez le ban, et circulez…
Les esprits chagrins diront qu’il eût été sage et décent – on n’ose dire fair play – de préciser que, selon les normes du droit international (ou ce qu’il en reste) et les fondamentaux de la Charte des Nations-Unies, l’attaque turque constituait avant tout une agression, une de plus, contre la Syrie. Mais c’eût été trop en demander à la diplomatie d’un membre permanent du Conseil de Sécurité, par définition gardien de ces principes, qui s’est néanmoins distingué depuis neuf ans par son mépris du droit et son agressivité envers des Etats qui ne l’avaient pas agressé : la Libye d’abord, la Syrie ensuite, déterrant la hache de guerre peu après avoir convié leurs leaders à fumer le calumet de la paix à l’Elysée.
Tant d’Etats sont aujourd’hui coutumiers de telles hypocrisies et de tels retournements, qu’une infraction de plus ou de moins n’a guère d’importance : on ne compte pas quand on aime, mais on ne compte pas non plus quand la victime des entorses au droit est haïe et honnie par la « communauté internationale » bien-pensante, lorsqu’est en cause le « régime de Bachar », consacré depuis la seconde guerre d’Irak ennemi public numéro un.
Il faut dire que le monde n’est plus ce qu’il était et la diplomatie non plus depuis un certain temps déjà. Un séisme étant passé par là. Il y a trente ans, le monde change de base, suite à l’autodestruction de l’URSS, divine surprise. Il s’agit, comme le dit Poutine, de « la plus grande catastrophe géopolitique du XXème siècle » et le début d’un calvaire pour qui refuse d’adhérer au camp américain triomphant, comme ce sera le cas pour la Syrie.
L’occidentalisme, unissant nostalgiques de la colonisation et revanchards de l’impérialisme, prend son essor sous la bannière du néo-conservatisme, alliant néolibéralisme, parlementarisme et messianisme de « peuple élu ». Les tabous étant tombés, on pourra sans trop de gêne ressortir les concepts d’espace vital, de vocation à la maîtrise du monde, de Kriegspiel sur le « grand échiquier mondial ». La géopolitique, création allemande et anglo-saxonne, taboue depuis les années 30, fait son retour et permet de redessiner le cadre géographique des pulsions hégémonistes de l’Amérique et de ses séides : l’empire atlantique face au bloc eurasien, avec une ceinture verte arabo-musulmane théâtre et enjeu de la confrontation. Clé stratégique du Moyen-Orient, la Syrie n’a qu’à bien se tenir.
Initié en 1990/1991, le moment unipolaire américain va s’avérer propice à l’exacerbation de cet occidentalo-centrisme revisité, justifiant l’écrasement des peuples et la destruction des Etats au nom de principes comme le droit d’ingérence, le devoir d’intervention, la responsabilité de protéger, nouvelles versions de feue « la mission civilisatrice ». C’est ainsi que les neocons parviendront à mobiliser autour de leurs thèses les classes politiques, médiatiques et intellectuelles des pays d’Occident.
Dur, dur d’être civilisés au milieu de tant de sauvages et d’être bons face à tant de méchants
Les experts eux-mêmes, qui se piquaient d’avoir mis au rencart les idées simplistes, se replieront sur les idées reçues d’une pensée unique, afin de ne pas passer à côté du grand vent de l’Histoire. Clichés, préjugés, approximations constitueront plus que jamais le carburant essentiel de l’analyse et de la réflexion sur le conflit syrien dans nos sphères pensantes, l’information étant systématiquement instrumentalisée et remplacée par un storytelling qui dit bien ce qu’il veut dire. Chaque épisode de ce récit est lancé sur le marché, livré en pâture à l’opinion, relayé le surlendemain par un autre « faux drapeau », de façon à déboussoler et décerveler les citoyens. Le but n’est pas de les informer mais de les désinformer alors qu’ils sont déjà bien conditionnés. L’Occident, en éternel sanglot sous le poids de son « fardeau », devant dire le droit et remettre dans le droit chemin la vile multitude des Etats « préoccupants » qui polluent son environnement, est en quête d’une doctrine rassurante et d’une actualité émouvante et/ou effrayante. Dur, dur d’être civilisés au milieu de tant de sauvages et d’être bons face à tant de méchants.
C’est dans ce contexte « unipolaire » et ce climat d’escroquerie intellectuelle, en l’absence de toute opposition réelle et structurée pendant une vingtaine d’années, que l’Amérique et ses alliés ont systématiquement dévoyé et dévasté le droit international, transformant le Conseil de Sécurité en théâtre de l’arrogance et faisant prévaloir partout la loi de la jungle. La Syrie sera une victime privilégiée de cette logique. Les principes onusiens – souveraineté et égalité des Etats, non-ingérence, obligation de négocier en cas de conflit et interdiction de recours ou de menace de recours à la force, droit des peuples à l’autodétermination et droit pour les Etats de choisir leur régime politique à l’abri de toute ingérence – sont désormais systématiquement ignorés et bafoués par les Occidentaux.
Le langage et les usages diplomatiques ont été abandonnés au profit de comportements déviants, qui étaient naguère le monopole des mauvais garçons. La stigmatisation des Etats préoccupants ou voyous est déterminée par le vocabulaire employé à leur encontre, sans beaucoup de rapport avec la réalité.
On se souviendra des propos inconvenants tenus à l’encontre de « Bachar » par de distingués ministres. Les pays atlantiques, qui se présentent comme de « grandes démocraties », sont ainsi dirigés par des « gouvernements », tandis que les adversaires sont des « régimes » chargés de toutes les tares, souvent même qualifiés d’Etats voyous, menaçants, répressifs et massacreurs. On affectionne les appellations qui prêtent à confusion, comme cette force de mercenaires terroristes désignée comme « armée nationale syrienne » qui sévit dans le Nord syrien sous patronage turc mais qui n’a rien à voir avec l’armée régulière.
Les pays de « l’Orient compliqué » ont particulièrement souffert de cette dérive grossière, tandis que les atlantistes ont sacralisé les idées simplistes, leurs certitudes et leurs préjugés. La France a donné l’exemple. Entrée de justesse au Conseil de Sécurité en 1945 comme membre permanent, elle avait longtemps vu dans le multilatéralisme et l’adhésion à la légalité onusienne les piliers de sa légitimité. Son retour au « bercail occidental » s’est soldé par un alignement de plus en plus aveugle sur les positions anglo-saxonnes, notamment depuis la seconde guerre d’Irak, se traduisant par une implication inspirée par Washington dans le dossier syro-libanais.
Traduisant sans doute une certaine résurgence des pulsions coloniales, l’acharnement de la France a été, dès le départ de la guerre de Syrie, d’une rare intensité, décuplé par la hargne que l’on sait contre Bachar Al Assad. Tandis que les dirigeants successifs s’enferraient dans un interventionnisme forcené et se raidissaient devant leur échec contre le « régime de Damas », après avoir misé successivement sur tous les « mauvais chevaux », le déni de Paris face à la résilience victorieuse de la Syrie légale, le refus d’admettre les réalités et les évolutions ainsi qu’une approche souvent injurieuse ont eu pour résultat d’écarter la France du dossier syrien et des autres dossiers de la région. A force d’ostraciser voire d’ignorer le « régime de Damas » et son existence même alors qu’il est en passe de reprendre le contrôle de l’ensemble du territoire national, bénéficiant, qu’on le veuille ou non, d’un vaste soutien populaire, la Syrie, elle, ne manque pas une occasion de dénoncer les agressions et la présence illégale des forces du « régime » français, du « régime d’Erdogan » et consorts.
L’attitude française témoigne du mépris des dirigeants pour un Etat qui a tenu le coup, pendant près de neuf ans, face à plus de cent pays
L’attitude française, à l’instar de celle des Occidentaux, témoigne de cette obstination et du mépris des dirigeants français pour un Etat qui a tenu le coup, pendant près de neuf ans, face à plus de cent pays et se trouve au cœur d’une alliance puissante incluant la Russie, l’Iran, le Hezbollah, l’Irak et la Chine. Manifestement, l’arrogance du gouvernement de M. Macron le conduit à « snober » systématiquement ces Etats, ne prenant en compte que « les autres », à savoir l’envahisseur turc, les Kurdes lorsqu’ils sont séparatistes, l’Armée Libre Syrienne, les forces de l’opposition « anti-régime » pour désigner des groupes issus de Da’esh ou Al Qaida ou autres entités classifiées terroristes par l’ONU, les forces américaines ou occidentales stationnées illégalement, la soi-disant « coalition internationale » dirigée par Washington… Bref, toutes les forces hostiles à la Syrie légale.
Il est clair que cette volonté de passer sous silence la présence et le rôle déterminant de l’armée nationale, de l’Etat, des autorités, vise à démontrer que la Syrie serait non seulement un Etat voyou qui viole régulièrement la légalité internationale (sic), détient des armes de destruction massive (re-sic) et utilise le terrorisme pour terroriser les populations civiles (re-re-sic), selon la définition d’Avraham Shlaïm, un Israélien professeur à Oxford. Elle serait également, en suivant ces raisonnements biaisés, un Etat failli qui ne remplit pas son rôle de protection vis-à-vis de ses populations. L’accord passé le 14 octobre sous le patronage russe entre le gouvernement central et les Unités de Protection du Peuple (kurdes), faisant de celles-ci des auxiliaires de l’armée régulière sous tutelle de Damas face aux Turcs et rebattant les cartes dans le Nord syrien, a reçu un accueil « réservé », traité au mieux comme un nouvel épisode banal. Cela témoigne pour le moins d’une méconnaissance des rapports de force assez stupéfiante.
De façon étonnante, la classe politique, tous « partis de gouvernement » confondus, les médias nationaux du mainstream et la masse des intellectuels ont soutenu les gouvernements dans cette position désastreuse et déshonorante, qui restera une tache dans notre histoire. Et il ne semble pas proche le jour où cette monumentale erreur pourra être réparée. Beaucoup de Français auront la mémoire courte et oublieront avec le temps ces tristes épisodes. Les peuples opprimés, eux, ont une mémoire, une mémoire longue.
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Prochaine tribune (à paraître le 12 novembre) :
Election présidentielle en Tunisie : les raisons d’un choix inattendu,
par Pierre Vermeren, Professeur en histoire du Maghreb à Paris 1
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Un débat diffusé par la première chaîne d’outre-Rhin a mis en lumière la colère impuissante de la classe politique allemande contre le recul de l’Occident en Syrie, et accusé Donald Trump de tous les maux.
Par Rainer Rupp, ancien agent de renseignement du camp socialiste au plus haut sommet de l’OTAN, condamné et incarcéré par la justice allemande en 1993, aujourd’hui spécialiste des questions géostratégiques
« La marche triomphale d’Erdogan – l’Europe va-t-elle continuer à être une spectatrice impuissante ? » – tel était le titre d’un débat télévisé récemment diffusé sur la première chaîne publique allemande. Bien souvent, dans ce type d’émission, les responsables politiques invités échangent entre eux des platitudes sans importance. Rien de tel cette fois-ci.
Tout au contraire : ce fut un déballage de colère impuissante et d’aveu hargneux d’un échec de tout le camp occidental dans l’affaire syrienne. Comme si les politiciens présents se rendaient compte que ce qui se passe aujourd’hui au Moyen-Orient constituait le début de la fin de la domination occidentale qui y prévalait.
Wolfgang Ischinger, ancien ambassadeur allemand à Washington, et actuel organisateur de l’annuelle Conférence sur la Sécurité de Munich, s’est lamenté : « nous, Européens, nous nous sommes reposés sur les Etats-Unis, en escomptant que ceux-ci allaient régler tout cela au mieux ; nous, Allemands, avons essayé de leur sous-traiter notre sécurité dans la région. Tout cela finit manifestement mal, et du point de vue de l’Union européenne, le pire est encore à venir ».
Et de poursuivre, amer devant cette humiliation de l’ensemble du camp impérialiste : « en 2011 et 2012, nous – la République fédérale, les pays européens et les Etats-Unis – avons dit qu’Assad devait dégager. Et maintenant, c’est dur à avaler, nous devons nous faire à l’idée qu’Assad est toujours en selle, et que nous n’en viendrons pas à bout. La Realpolitik va nous contraindre à accepter cette réalité ».
Cela entraînera-t-il une reconnaissance diplomatique du pouvoir en place ? « Accepter la réalité signifie admettre que le régime Assad, soutenu par la Russie et d’autres, que nous avons combattu durement depuis huit ans, est toujours là ». Et l’ancien diplomate de lâcher : « nous devrons continuer à vivre avec les massacres de masse, car je ne vois plus aucun moyen, plus aucun moyen militaire, de faire quoi que ce soit » pour changer la réalité en Syrie.
Pour sa part, la dirigeante présente du parti Die Linke, Sevim Dagdelen, responsable des questions internationales pour ce groupe parlementaire, n’a pas vraiment contredit ce point de vue : « en 2011, les Américains ont dit qu’ils voulaient réduire l’influence de la Russie et de l’Iran dans la région, et pour cela ils ont estimé qu’il fallait faire tomber Assad. Les Européens se sont placés dans ce sillage. Et maintenant, nous mesurons le désastre, puisqu’on a atteint exactement l’inverse de ce que l’on voulait empêcher, à savoir que Moscou et Téhéran sont les grands gagnants, pas seulement militaires, mais aussi diplomatiques ».
Ces derniers – qui refusaient la stratégie de déstabilisation d’un pays, une stratégie qui viole le droit international, mais qui ont aidé un gouvernement, à sa demande, à résister à celle-ci – sont donc « hélas les gagnants », si l’on en croit cette dirigeante de « gauche ». Il faut croire que cette dernière aurait préféré la victoire des puissances occidentales ainsi que des terroristes armés et financés par celles-ci.
Quant au président de la Commission des affaires étrangères du Bundestag, Norbert Röttgen (CDU), il a concentré ses critiques contre Donald Trump, Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine : au premier, il reproche le retrait des forces américaines du Nord-Est de la Syrie, et son initiative ayant abouti au cessez-le-feu de cinq jours entre les Kurdes du Rojava et la Turquie ; au deuxième, l’invasion des secteurs kurdes en Syrie ; et au troisième, l’accord signé avec son homologue turc le 22 octobre à Sotchi en vue d’une solution politique au conflit frontalier.
« Je suis un fervent partisan de la relation transatlantique » – Norbert Röttgen président de la Commission des affaires étrangères du Bundestag
Mais bien sûr, fidèle vassal de l’« Etat profond » américain, M. Röttgen s’est empressé d’emballer sa critique de la Maison-Blanche dans une profession de foi vantant les « valeurs » des USA : « je suis un fervent partisan de la relation transatlantique, les liens avec les Américains sont non seulement politiquement indispensables, ils sont aussi de l’ordre de l’émotion ». S’étant ainsi assuré qu’aucun malentendu ne subsiste sur ses sentiments profonds, il a ensuite pu affirmer que le cessez-le-feu sur lequel le vice-président Pence et le président Erdogan s’étaient mis d’accord constituait « un point bas historique de la diplomatie américaine, politiquement, moralement, et juridiquement ».
Et d’ajouter : « le plus honteux, dans ce document, c’est qu’il reprend complètement les thèses d’Erdogan (…) j’ai été et je reste scandalisé par cet accord, qui représente, pour la Turquie, un alibi offert sur un plateau par Donald Trump ». Applaudissements nourris dans le studio…
Tant M. Röttgen que M. Ischinger se sont efforcés de convaincre les téléspectateurs que le méchant Trump, qui a trahi de sang froid les pauvres Kurdes et ouvert généreusement la voie aux Turcs et aux Russes, ne devait surtout pas être confondu avec les Américains raisonnables et responsables avec qui ils sont « en contact permanent » (bonjour l’Etat profond…).
Le premier a ainsi affirmé que la décision de retrait des forces américaines a été prise à l’encontre de l’avis et des conseils du Pentagone et du Secrétaire d’Etat, et donc « que nous ne devrions jamais commettre l’erreur de confondre le président et le pays (…) Les dirigeants américains avec qui je parle sont bien plus raisonnables ».
En outre, tous les intervenants se sont succédé pour émouvoir le public en reprenant la fable des Kurdes trahis, ces derniers s’étant sacrifiés en combattant pour l’Occident contre l’Etat islamique (EI).
Les combattants kurdes ont chassé l’EI de leur région natale pour récupérer cette dernière, pas pour faire plaisir à l’Occident
Pourtant, outre que les combattants du Rojava kurde ne sont pas, eux non plus, des anges, ladite fable prend des libertés avec la réalité.
Premièrement, les combattants kurdes ont chassé l’EI de leur région natale pour récupérer cette dernière, pas pour faire plaisir à l’Occident.
Deuxièmement, ils se sont joints ensuite aux forces américaines (qui les ont financés et armés) pour pénétrer sur 350 kilomètres de profondeur dans un territoire peuplé majoritairement d’Arabes pour officiellement « libérer » les puits de pétrole de l’EI – en réalité pour les exploiter pour leur compte.
Troisièmement, les milices kurdes du Rojava se sont faites les complices des Etats-Unis dans le viol par ceux-ci de la légalité internationale. En effet, grâce à elles, le Pentagone a réussi à empêcher que le propriétaire légitime des gisements d’or noir à l’Est de l’Euphrate – le peuple syrien – puisse reprendre possession de ses ressources grâce à l’armée gouvernementale syrienne.
Quatrièmement enfin, les combattants kurdes ont pris pied, comme propriétaires souverains, dans les territoires arabes syriens.
Dans ce contexte se sont multipliés les cris scandalisés qui dénoncent l’« agression turque » qui a déjà coûté la vie a des centaines de victimes, et provoqué la fuite de centaines de milliers de civils.
L’invasion turque constitue incontestablement un viol du droit international. Mais beaucoup de ceux qui la dénoncent aujourd’hui sont bien mal placés pour s’indigner. Que disaient de nombreux responsables politiques et leurs amis des grands médias quand fut déclenchée la guerre américaine contre l’Irak – une attaque contre la légalité internationale d’une tout autre échelle ? Que disaient-ils lorsque fut planifiée et décidée par Londres et Paris, avec le soutien de Washington, l’agression contre la Libye ?
Ces invasions, comme une série d’autres fomentées par l’Occident, ont provoqué la fuite de millions de réfugiés, coûté la vie à un million de civils – que ce soit par les armes, la faim (embargos), ou les maladies ? Et que disent les responsables politiques qui affichent aujourd’hui leur indignation, quand l’Arabie saoudite mène une guerre meurtrière et criminelle avec l’aide des puissances occidentales, en particulier grâce aux armements vendus par les firmes allemandes et françaises ?
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Prochaine tribune : Pour la renationalisation des Aéroports de Paris,
par Benoît Martin, Secrétaire général de la CGT-Paris
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