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La présidente de la Commission plaide pour une « projection de puissance »…

Par : pierre

Le 9 mars, tous les diplomates de l’Union européenne en poste aux quatre coins de la planète ont été conviés pour une réunion annuelle. L’UE tente ainsi d’imiter les « conférences des ambassadeurs » que certains Etats – la France, par exemple – organisent régulièrement pour leur compte.

L’événement avait bien sûr été planifié avant le déclenchement de la guerre contre l’Iran lancée conjointement par les Etats-Unis et Israël le 28 février. Il était donc intéressant de savoir comment la présidente de la Commission européenne, qui a prononcé le discours d’ouverture, allait intégrer dans sa rhétorique cette agression caractérisée.

Sans surprise, Ursula von der Leyen (photo, ici au centre, en visite en Israël en octobre 2023) a débuté son discours en accablant la victime, Téhéran, et sans énoncer la moindre condamnation, ni même la plus petite réserve, contre Washington et Tel-Aviv. Donald Trump est épargné notamment parce que Bruxelles ne veut surtout pas l’éloigner encore un peu plus de la croisade que l’UE entend poursuivre contre la Russie ; quant à l’Etat hébreux, il bénéficie d’une indulgence de principe, quelles que soient les atrocités qu’il commet et assume.

Dès les premiers instants de son intervention, Mme von der Leyen martèle donc : « disons les choses clairement : aucune larme ne devrait être versée pour le régime iranien qui a infligé la mort et imposé la répression à son propre peuple (…) ce régime a provoqué la dévastation et la déstabilisation de toute la région au moyen de ses auxiliaires armés de missiles et de drones ». Bref, pour l’oratrice, si l’Iran n’existait pas, le Moyen-Orient serait sans doute un paradis de paix et de sérénité.

Certains pourraient s’étonner du silence de la cheffe de la Commission sur la violation aussi brutale du droit international de la part de MM. Trump et Netanyahou. L’UE n’est en effet jamais en reste pour se présenter comme un parangon de vertu, et pour distribuer mauvais points et sanctions à ceux qu’elle juge l’enfreindre.

En réalité, ce 9 mars, au-delà de l’actualité immédiate, Ursula von der Leyen a amorcé un changement de ton que d’aucuns ont interprété comme un virage. Si elle n’a pas mis clairement en cause le sacro-saint « ordre international fondé sur des règles », elle a explicitement assumé un changement de priorités. Faire prévaloir « les intérêts de l’Europe » devient désormais le premier objectif proclamé.

… La suite de l’article est réservée aux abonnés…

Cet article La présidente de la Commission plaide pour une « projection de puissance »… est apparu en premier sur Ruptures.

La présidente de la Commission plaide pour une « projection de puissance »

Par : pierre

Le 9 mars, tous les diplomates de l’Union européenne en poste aux quatre coins de la planète ont été conviés pour une réunion annuelle. L’UE tente ainsi d’imiter les « conférences des ambassadeurs » que certains Etats – la France, par exemple – organisent régulièrement pour leur compte.

L’événement avait bien sûr été planifié avant le déclenchement de la guerre contre l’Iran lancée conjointement par les Etats-Unis et Israël le 28 février. Il était donc intéressant de savoir comment la présidente de la Commission européenne, qui a prononcé le discours d’ouverture, allait intégrer dans sa rhétorique cette agression caractérisée.

Sans surprise, Ursula von der Leyen (photo, ici au centre, en visite en Israël en octobre 2023) a débuté son discours en accablant la victime, Téhéran, et sans énoncer la moindre condamnation, ni même la plus petite réserve, contre Washington et Tel-Aviv. Donald Trump est épargné notamment parce que Bruxelles ne veut surtout pas l’éloigner encore un peu plus de la croisade que l’UE entend poursuivre contre la Russie ; quant à l’Etat hébreux, il bénéficie d’une indulgence de principe, quelles que soient les atrocités qu’il commet et assume.

Dès les premiers instants de son intervention, Mme von der Leyen martèle donc : « disons les choses clairement : aucune larme ne devrait être versée pour le régime iranien qui a infligé la mort et imposé la répression à son propre peuple (…) ce régime a provoqué la dévastation et la déstabilisation de toute la région au moyen de ses auxiliaires armés de missiles et de drones ». Bref, pour l’oratrice, si l’Iran n’existait pas, le Moyen-Orient serait sans doute un paradis de paix et de sérénité.

Certains pourraient s’étonner du silence de la cheffe de la Commission sur la violation aussi brutale du droit international de la part de MM. Trump et Netanyahou. L’UE n’est en effet jamais en reste pour se présenter comme un parangon de vertu, et pour distribuer mauvais points et sanctions à ceux qu’elle juge l’enfreindre.

Ursula von der Leyen a amorcé un changement de ton que d’aucuns ont interprété comme un virage

En réalité, ce 9 mars, au-delà de l’actualité immédiate, Ursula von der Leyen a amorcé un changement de ton que d’aucuns ont interprété comme un virage. Si elle n’a pas mis clairement en cause le sacro-saint « ordre international fondé sur des règles », elle a explicitement assumé un changement de priorités. Faire prévaloir « les intérêts de l’Europe » devient désormais le premier objectif proclamé.

Ainsi, pour la patronne de Bruxelles, « nous défendrons et maintiendrons toujours le système fondé sur des règles (…) mais nous ne pouvons plus compter sur ce système comme le seul moyen de défendre nos intérêts ni partir du principe que ses règles nous protégeront des menaces ».

Et pour ceux qui n’auraient pas entendu le message, elle insiste : « nous devons déterminer si le système que nous avons construit – avec toutes ses tentatives bien intentionnées de consensus et de compromis – est plutôt une aide ou une entrave à notre crédibilité en tant qu’acteur géopolitique ». Admettant que c’est « un message dur à entendre », elle appelle de ses vœux « une politique étrangère plus réaliste et axée sur les intérêts ».

Dès lors, les conséquences politiques s’imposent : « notre objectif est de devenir plus résilients, plus souverains et plus puissants (…) nous devons être prêts à projeter notre puissance de manière plus affirmée ».

En outre, il faut trouver des alliances face à la Chine et aux Etats-Unis : « de l’Asie centrale au cœur de l’Afrique, de l’Amérique latine à l’Asie du Sud-Est, de vastes régions du monde recherchent la stabilité et des partenaires de confiance ».

Ursula von der Leyen indique dès lors trois priorités : la sécurité et la défense, les échanges commerciaux, et la diplomatie.

Au titre de la première priorité, « l’Europe doit être capable de projeter sa puissance – d’exercer ses capacités de dissuasion et de défense et d’accroître son influence ». Et ce, d’autant que « nous ne partons pas de zéro. Nous avons fait plus pour la défense l’année passée que pendant les décennies qui ont précédé. Nous avons amorcé une montée en puissance des dépenses de défense, qui atteindront 800 milliards d’euros d’ici à 2030 ». Inévitablement suit un développement autour du thème « l’Europe se tiendra toujours aux côtés de l’Ukraine ».

Quant à la deuxième priorité, elle implique de développer « les investissements et les échanges commerciaux avec le monde » car ces derniers « ne sont pas qu’une question d’économie, mais une question de pouvoir ». La Commissaire en chef cite dans ce contexte l’initiative « Global Gateway », qui vise à associer capitaux privés et publics pour investir dans des infrastructures logistiques, de transport et de commerce à travers le monde, sur le modèle des « routes de la soie » promues par Pékin. Est ainsi évoqué l’exemple du corridor à travers la Mer Caspienne, reliant l’Europe à l’Asie centrale.

Et de poursuivre : « Ce que je veux dire est très simple : dans cette région, ainsi qu’en Afrique ou au Moyen-Orient, nos investissements signifient que nous disposons de moyens de pression et d’influence ». Voilà au moins qui est clair.

Les querelles n’opposent pas seulement les Vingt-sept pays entre eux, mais mettent aux prises les différentes institutions de l’UE

Qu’un Etat affiche sa volonté de défendre ses intérêts n’a rien de condamnable. Mais dès lors qu’il s’agit de l’Union européenne, un problème fondamental se pose : il n’existe pas d’« intérêts européens », il n’y a en réalité que des intérêts nationaux, souvent différents, parfois divergents voire contradictoires. En outre, les histoires, géographies et économies nationales ont déterminé des cultures politiques qui ne se ressemblent pas, et forgé des intérêts qui sont parfois incompatibles. Les exemples ne manquent pas.

Ainsi, de nombreux gouvernements nationaux se sont ainsi rangés du côté des agresseurs contre l’Iran. Mais, fidèle à une certaine tradition espagnole, à Madrid, le chef du gouvernement de ce pays s’est dissocié de l’aventure guerrière.

Par ailleurs, la plupart des capitales soutiennent Kiev sans états d’âme. Mais le Hongrois Viktor Orban, ainsi que quelques uns de ses homologues d’Europe centrale plaident pour dédiaboliser Moscou.

D’autre part, les positions des chefs d’Etat et de gouvernement sont extrêmement diverses quant à l’adoption finale du traité de libre échange avec le Mercosur (quatre pays latino-américains).

Autre exemple, les attitudes face à un emprunt européen massif ont dessiné un autre clivage particulièrement vif. Enfin, que dire du « couple franco-allemand », longtemps décrit comme le moteur indispensable de l’Europe, et qui hoquette désormais sur de nombreux thèmes, dont le futur avion de combat commun.

Il est à noter que les lignes de fracture varient d’une problématique à l’autre. Ce n’est jamais « les mêmes contre les mêmes ». Cela condamne le concept même d’« intérêts européens ».

En outre, les querelles n’opposent pas seulement les Vingt-sept pays entre eux, mais mettent aux prises les différentes institutions de l’UE. Dernier exemple en date, l’inimitié notoire qui oppose la présidente de la Commission européenne et la cheffe du Service européen d’action extérieure, l’Estonienne Kaja Kallas, qui est également, selon les traités, vice-présidente de la Commission.

Au-delà des rivalités personnelles, le fond de la querelle concerne la responsabilité de la politique extérieure de l’UE. Théoriquement, celle-ci relève du Conseil (les Etats membres). Mais Ursula von der Leyen ambitionne de s’en emparer dans la pratique, une arrogance qui agace de plus en plus dans la bulle bruxelloise.

Du reste, les discours qu’ont prononcés les deux femmes devant les diplomates étaient fort différents. Là où l’Allemande a insisté sur les intérêts géopolitiques, l’Estonienne a dépeint, de manière très idéologique, l’Europe comme une « force mondiale au service du bien ». « Intérêts » d’un côté, injonction morale de l’autre…

Dans les deux cas cependant pointe en arrière-plan, encore plus nettement qu’auparavant, une ambition planétaire impériale, comme en témoigne l’appel répété à une « projection de puissance ». Une arrogance en réalité impuissante, hors-sol, mais qui risque d’éloigner encore plus les peuples de la « merveilleuse aventure européenne ».

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Le fantasme morbide d’une Europe devenant puissance géopolitique est plus improbable que jamais…

Par : pierre

Sur la scène internationale, des développements inimaginables, et souvent tragiques, se succèdent à un rythme effréné. Leur centre de gravité se situe le plus souvent à la Maison Blanche.

De l’enlèvement quasiment mafieux du président vénézuelien à la volonté affichée d’annexer le Groenland, pourtant sous souveraineté du fidèle allié danois, en passant par la menace d’intervenir brutalement pour faire tomber le pouvoir iranien, et par quelques bombardements en Syrie et au Nigéria, Donald Trump « fait le show », comme il l’affectionne.

Dans cet incroyable maelström, un événement – ou plutôt un non-événement – passe inaperçu : l’Union européenne s’avère incapable de prendre position sur un seul des dossiers stratégiques en cours. Ce n’est nullement un problème, au contraire, et encore moins un drame. Sauf naturellement pour la bulle bruxelloise et pour tous ceux qui n’ont cessé de rêver à l’émergence d’une « Europe puissance ».

L’UE n’a jamais fait figure de joueur qui compte. C’est encore plus manifeste aujourd’hui qu’hier, et c’est tant mieux. Le fait que la présidente de la Commission sillonne sans cesse la planète – en Syrie, en Jordanie, au Liban, en Angola, au Paraguay… – n’y change rien

En 2022, quand Moscou a lancé ce qu’il a baptisé son « opération militaire spéciale » en Ukraine, le Conseil européen avait voulu afficher son unité face à la Russie. Cela n’a pas duré. L’adoption de près de vingt paquets successifs de sanctions n’a pas réussi à dissimuler le désaccord grandissant de plusieurs capitales.

Ce fut d’abord le premier ministre hongrois qui l’a affirmé : cette guerre ne devrait pas être alimentée par l’UE au profit de Kiev. Viktor Orban, qui fait traditionnellement figure de « mouton noir » à Bruxelles, a ensuite été rejoint par son homologue slovaque, Robert Fico. Et, à la faveur des élections tchèques d’octobre 2025 qui a vu revenir au pouvoir Andrej Babis, ce dernier a rallié son pays au camp qui prône un apaisement avec Moscou, au grand dam des capitales les plus bellicistes.

Bruxelles a à peine eu le temps de se résigner à cette fronde orientale qu’un nouveau pays a à nouveau fragilisé « l’unité européenne ». Lors du Conseil européen du 18 décembre dernier, la Belgique a fait capoter le projet de « prêt de réparation » que la Commission avait élaboré en faveur de Kiev. Le chef du gouvernement, Bart de Wever, n’a certes pas rallié le camp de la paix par conviction, mais s’est opposé à une mesure qui aurait pu être assimilée à une appropriation des avoirs russes gelés, avec tous les risques juridiques et financières induits.

L’activisme de Washington provoque des réactions disparates au sein des capitales européennes

L’Ukraine n’est pas le seul point de friction. L’activisme de Washington ne cesse de provoquer des réactions disparates voire contradictoires au sein des capitales européennes.

A commencer par la publication, le 5 décembre, de la « stratégie nationale de sécurité » qui définit les priorités planétaires de l’Oncle Sam. L’UE y est humiliée : son statut d’allié historique y est remis en cause, et elle se voit prédire un « déclin civilisationnel » découlant de son abandon, selon le document, des valeurs occidentales – de la place de la famille à la liberté d’expression. Et l’Oncle Sam annonce son intention de soutenir les partis « patriotes » du Vieux continent, c’est-à-dire ceux qui y sont catalogués à l’extrême droite.

Face à ce défi en règle, c’est peu de dire que les capitales européennes ne réagissent pas de la même manière. A Paris comme à Berlin, on se scandalise, mais plus ou moins discrètement car il faut ménager la susceptibilité de Donald Trump dont Emmanuel Macron et Friedrich Merz espèrent plus de soutien dans le dossier ukrainien. Certains au contraire, de Rome à Budapest, jubilent de voire leurs thèses rejointes par la Maison Blanche. Polonais et Baltes maintiennent une fidélité aveugle à l’atlantisme. D’autres encore adoptent un silence gêné.

Avant même la publication du texte des stratèges américains exprimant leur ambition impériale, la reddition humiliante d’Ursula von der Leyen, fin juillet 2025 face à Donald Trump, est restée dans toutes les mémoires, accentuant ainsi les conflits au sein des Vingt-sept : la présidente de la Commission avait accepté 15% de droits de douane US sur la plupart des exportations européennes tout en concédant l’abolition des taxes réciproques.

Tant la culture historique et politique que les intérêts des différents Etats membres sont divergents

Les derniers événements ont illustré de manière caricaturale l’impotence de l’UE. Sur l’Ukraine, plusieurs formats se sont succédé pour soutenir Kiev : le groupe dit « E3 » rassemblant la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni… ce dernier n’étant plus membre de l’Union ; mais aussi la « coalition des volontaires » rassemblant 35 pays, dont le Canada, mais dont plusieurs Etats de l’UE sont absents. Il faudrait aussi citer le groupe qui agglomère l’Italie et l’Espagne au « triangle de Weimar » (France, Allemagne, Pologne). Et la liste n’est pas exhaustive.

Le seul format qui n’est pas apparu est… une déclaration commune des Vingt-sept. Il en va de même en réaction au coup de force perpétré par les forces spéciales états-uniennes à Caracas. L’Italie a salué une « action défensive » tandis que l’Espagne déplorait le viol du droit international. Toute une gamme de positions est apparue entre ces deux visions.

Quant aux menaces d’appropriation du Groenland proférées par Donald Trump, elles ont donné lieu à une déclaration de sept pays (France, Allemagne, Italie, Pologne, Espagne, Royaume-Uni, Danemark) affirmant que le Groenland « appartient à son peuple ». Quelques jours plus tard, huit pays, dont deux n’appartenant pas à l’UE, ont affiché leur intention d’envoyer quelques militaires sur place (Danemark, Finlande, France, Allemagne, Pays-Bas, Suède, Norvège et Royaume-Uni.) et sont désormais menacés de représailles de Washington.

Mais, là aussi, le format UE à vingt-sept Etats membres a disparu. Il semble même que les capitales signataires aient… oublié de solliciter la Commission européenne. Quoiqu’il en soit, un Conseil européen extraordinaire est convoqué pour le 22 janvier. D’ores et déjà l’Italie et la Slovaquie ont exprimé des tonalités non consensuelles.

Faut-il rappeler que la Commission devait favoriser, selon les vœux de sa présidente (photo) exprimés en 2024, l’émergence d’une UE « plus géopolitique ». On en est plus loin que jamais. Et pour cause : tant la culture historique et politique que les intérêts des différents Etats membres sont différents, voire divergents. Les faire entrer dans un moule unique, au seul prétexte de leur proximité géographique, est une aberration.

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Le fantasme morbide d’une Europe devenant puissance géopolitique est plus improbable que jamais

Par : pierre

Sur la scène internationale, des développements inimaginables, et souvent tragiques, se succèdent à un rythme effréné. Leur centre de gravité se situe le plus souvent à la Maison Blanche.

De l’enlèvement quasiment mafieux du président vénézuelien à la volonté affichée d’annexer le Groenland, pourtant sous souveraineté du fidèle allié danois, en passant par la menace d’intervenir brutalement pour faire tomber le pouvoir iranien, et par quelques bombardements en Syrie et au Nigéria, Donald Trump « fait le show », comme il l’affectionne.

Dans cet incroyable maelström, un événement – ou plutôt un non-événement – passe inaperçu : l’Union européenne s’avère incapable de prendre position sur un seul des dossiers stratégiques en cours. Ce n’est nullement un problème, au contraire, et encore moins un drame. Sauf naturellement pour la bulle bruxelloise et pour tous ceux qui n’ont cessé de rêver à l’émergence d’une « Europe puissance ».

L’UE n’a jamais fait figure de joueur qui compte. C’est encore plus manifeste aujourd’hui qu’hier, et c’est tant mieux. Le fait que la présidente de la Commission sillonne sans cesse la planète – en Syrie, en Jordanie, au Liban, en Angola, au Paraguay… – n’y change rien

En 2022, quand Moscou a lancé ce qu’il a baptisé son « opération militaire spéciale » en Ukraine, le Conseil européen avait voulu afficher son unité face à la Russie. Cela n’a pas duré. L’adoption de près de vingt paquets successifs de sanctions n’a pas réussi à dissimuler le désaccord grandissant de plusieurs capitales.

Ce fut d’abord le premier ministre hongrois qui l’a affirmé : cette guerre ne devrait pas être alimentée par l’UE au profit de Kiev. Viktor Orban, qui fait traditionnellement figure de « mouton noir » à Bruxelles, a ensuite été rejoint par son homologue slovaque, Robert Fico. Et, à la faveur des élections tchèques d’octobre 2025 qui a vu revenir au pouvoir Andrej Babis, ce dernier a rallié son pays au camp qui prône un apaisement avec Moscou, au grand dam des capitales les plus bellicistes.

Bruxelles a à peine eu le temps de se résigner à cette fronde orientale qu’un nouveau pays a à nouveau fragilisé « l’unité européenne ». Lors du Conseil européen du 18 décembre dernier, la Belgique a fait capoter le projet de « prêt de réparation » que la Commission avait élaboré en faveur de Kiev. Le chef du gouvernement, Bart de Wever, n’a certes pas rallié le camp de la paix par conviction, mais s’est opposé à une mesure qui aurait pu être assimilée à une appropriation des avoirs russes gelés, avec tous les risques juridiques et financières induits.

L’activisme de Washington provoque des réactions disparates au sein des capitales européennes

L’Ukraine n’est pas le seul point de friction. L’activisme de Washington ne cesse de provoquer des réactions disparates voire contradictoires au sein des capitales européennes.

A commencer par la publication, le 5 décembre, de la « stratégie nationale de sécurité » qui définit les priorités planétaires de l’Oncle Sam. L’UE y est humiliée : son statut d’allié historique y est remis en cause, et elle se voit prédire un « déclin civilisationnel » découlant de son abandon, selon le document, des valeurs occidentales – de la place de la famille à la liberté d’expression. Et l’Oncle Sam annonce son intention de soutenir les partis « patriotes » du Vieux continent, c’est-à-dire ceux qui y sont catalogués à l’extrême droite.

Face à ce défi en règle, c’est peu de dire que les capitales européennes ne réagissent pas de la même manière. A Paris comme à Berlin, on se scandalise, mais plus ou moins discrètement car il faut ménager la susceptibilité de Donald Trump dont Emmanuel Macron et Friedrich Merz espèrent plus de soutien dans le dossier ukrainien. Certains au contraire, de Rome à Budapest, jubilent de voire leurs thèses rejointes par la Maison Blanche. Polonais et Baltes maintiennent une fidélité aveugle à l’atlantisme. D’autres encore adoptent un silence gêné.

Avant même la publication du texte des stratèges américains exprimant leur ambition impériale, la reddition humiliante d’Ursula von der Leyen, fin juillet 2025 face à Donald Trump, est restée dans toutes les mémoires, accentuant ainsi les conflits au sein des Vingt-sept : la présidente de la Commission avait accepté 15% de droits de douane US sur la plupart des exportations européennes tout en concédant l’abolition des taxes réciproques.

Tant la culture historique et politique que les intérêts des différents Etats membres sont divergents

Les derniers événements ont illustré de manière caricaturale l’impotence de l’UE. Sur l’Ukraine, plusieurs formats se sont succédé pour soutenir Kiev : le groupe dit « E3 » rassemblant la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni… ce dernier n’étant plus membre de l’Union ; mais aussi la « coalition des volontaires » rassemblant 35 pays, dont le Canada, mais dont plusieurs Etats de l’UE sont absents. Il faudrait aussi citer le groupe qui agglomère l’Italie et l’Espagne au « triangle de Weimar » (France, Allemagne, Pologne). Et la liste n’est pas exhaustive.

Le seul format qui n’est pas apparu est… une déclaration commune des Vingt-sept. Il en va de même en réaction au coup de force perpétré par les forces spéciales états-uniennes à Caracas. L’Italie a salué une « action défensive » tandis que l’Espagne déplorait le viol du droit international. Toute une gamme de positions est apparue entre ces deux visions.

Quant aux menaces d’appropriation du Groenland proférées par Donald Trump, elles ont donné lieu à une déclaration de sept pays (France, Allemagne, Italie, Pologne, Espagne, Royaume-Uni, Danemark) affirmant que le Groenland « appartient à son peuple ». Quelques jours plus tard, huit pays, dont deux n’appartenant pas à l’UE, ont affiché leur intention d’envoyer quelques militaires sur place (Danemark, Finlande, France, Allemagne, Pays-Bas, Suède, Norvège et Royaume-Uni.) et sont désormais menacés de représailles de Washington.

Mais, là aussi, le format UE à vingt-sept Etats membres a disparu. Il semble même que les capitales signataires aient… oublié de solliciter la Commission européenne. Quoiqu’il en soit, un Conseil européen extraordinaire est convoqué pour le 22 janvier. D’ores et déjà l’Italie et la Slovaquie ont exprimé des tonalités non consensuelles.

Faut-il rappeler que la Commission devait favoriser, selon les vœux de sa présidente (photo) exprimés en 2024, l’émergence d’une UE « plus géopolitique ». On en est plus loin que jamais. Et pour cause : tant la culture historique et politique que les intérêts des différents Etats membres sont différents, voire divergents. Les faire entrer dans un moule unique, au seul prétexte de leur proximité géographique, est une aberration.

Le contre exemple prometteur est la constitution du groupe des « BRICS »

A l’inverse, le contre exemple prometteur est la constitution du groupe des « BRICS ». Formé historiquement du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du sud, et rejoint en 2024 par l’Iran, l’Égypte, l’Éthiopie et les Émirats arabes unis, il rassemble des Etats qui ont en commun l’affirmation stricte de leur souveraineté, le refus des ingérences, de même que la volonté de ne pas mettre en place des structures et institutions contraignantes à la manière des traités européens.

Chaque pays des BRICS reste donc libre de ses choix, qui sont issus de géographies, d’histoires et d’idéologies très diverses – ce qui ne les empêche pas d’organiser des manoeuvres militaires communes, comme ce fut le cas début janvier.

Surtout, ils partagent une priorité qui les rassemble : contester l’emprise et les ambitions hégémoniques de l’Occident sur le monde. Une exigence plus actuelle que jamais, et qui constitue un des rares motifs d’espoir dans la période qui s’ouvre.

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UE : la ridicule mais dangereuse illusion de la puissance

Par : pierre

En l’espace de quelques jours, les dirigeants européens viennent de subir deux humiliations spectaculaires. La première a été infligée à l’Union européenne toute entière par Washington et d’une certaine manière Moscou. La seconde a été subie par Emmanuel Macron, en visite officielle à Pékin du 3 au 5 décembre (photo), et qui comptait bien parler au nom de l’UE sur deux dossiers notamment.

Le président français s’était fixé l’objectif de convaincre le président Xi Jiping de modérer le déséquilibre commercial qu’il accuse la Chine d’alimenter par l’exportation massive de produits vers le Vieux continent. Par ailleurs, le maître de l’Elysée se faisait fort d’obtenir de son hôte qu’il prenne ses distances vis-à-vis de la Russie dans le conflit qui oppose celle-ci à l’Ukraine.

Xi Jiping a répété qu’il ne fournissait pas d’aide à Moscou dans la conduite des opérations militaires. Pour le reste, l’espoir de distendre « l’amitié sans limite » qui s’est renforcée ces dernières années entre la Russie et la Chine a été accueilli par le président chinois avec un sourire très poli, mais discrètement ironique. Quant aux déséquilibres commerciaux, le chef de l’Etat français est évidemment reparti bredouille.

Ce qui frappe, dans cet épisode, est que ce dernier semblait une nouvelle fois convaincu qu’il pourrait faire plier Pékin, ou au moins infléchir sa position. C’est désormais une constante parmi les élites de l’UE : malgré leurs échecs répétés, ils continuent de penser qu’ils peuvent peser sur les dossiers internationaux – et Emmanuel Macron n’est pas le dernier, évidemment, à croire en ses propres pouvoirs et talents. Mais il n’est pas le seul.

Les dirigeants européens persistent à croire qu’ils sont légitimes et suffisamment forts pour influer sur le cours des événements

A l’échelle des Vingt-sept, on pourrait nommer cela l’éternelle illusion de la puissance, malgré l’évidence des rapports de force. C’est ce dont a encore témoigné la séquence diplomatique concernant les négociations en cours visant à mettre fin à la guerre en Ukraine. Les dirigeants européens persistent à croire qu’ils sont à la fois légitimes et suffisamment forts pour influer sur le cours des événements.

Sans remonter à 2022, il faut rappeler un jalon important : la rencontre entre Vladimir Poutine et Donald Trump qui s’était déroulée fin août en Alaska. La convergence entre les deux dirigeants avait alors affolé Bruxelles. Dans les instances européennes, on avait dénoncé une collusion qui pouvait se réaliser « sur le dos de Kiev », et qui marginalisait totalement l’UE alors que cette dernière prétend avoir voix au chapitre dans ce qu’elle considère comme son arrière-cour.

Puis, les mêmes s’étaient un peu rassurés en constatant qu’aucun règlement n’avait ensuite émergé ; et même que Donald Trump avait fait mine d’exprimer sa déception en adoptant des sanctions contre deux groupes pétroliers russes. La surprise fut d’autant plus brutale lorsque, le 21 novembre, un « plan en 28 points » était dévoilé, issu de négociations au plus haut niveau entre le Kremlin et deux envoyés spéciaux de la Maison Blanche.

Nouvelle panique à Bruxelles, qui organise en urgence des consultations tripartites : réunis le 23 novembre à Genève, les représentants ukrainiens, américains et européens annoncent avoir retravaillé le plan pour en expurger les dispositions jugées trop favorables à Moscou et inacceptables pour Kiev. La nouvelle mouture est « plus équilibrée », se réjouit-on alors à Bruxelles, comme à Paris et à Berlin.

Sauf que, le 2 décembre, les émissaires de confiance du président américain – Steve Witkoff et Jared Kushner – retournent à Moscou. Des heures de discussions dans la capitale russe n’aboutissent pas, rapportent les grands médias occidentaux, en tout cas pas à des résultats claironnés. En réalité, à part les négociateurs eux-mêmes, personne ne connaît les résultats des entretiens. Et, manifestement, le fil n’est pas rompu. A peine quinze jours après l’annonce des dernières sanctions américaines, celles-ci sont même partiellement levées.

Surtout, alors que les négociateurs américains avaient promis de tenir les Européens au courant en faisant halte à Bruxelles le 4 décembre, ils annulent finalement cette étape – c’est la seconde humiliation de ces derniers jours – et convoquent, au lieu de cela, les représentants ukrainiens en Floride. Ces derniers sont même sommés de ne rien dévoiler à leurs alliés européens. Et tout porte à croire que les discussions avec les négociateurs américains sont catastrophiques pour Kiev.

Le premier ministre hongrois vient d’être rejoint par un interlocuteur inattendu : son homologue belge

Le point n’est pas ici d’analyser le contenu des négociations – qui est en réalité bien plus large que l’issue du conflit russo-ukrainien – mais plutôt de pointer le contraste entre les prétentions de l’UE à jouer un rôle (en faveur de Kiev), et la réalité : cette dernière est ostensiblement sommée par Washington de se tenir à l’écart de l’essentiel. Et ce, alors même que Bruxelles continue à prétendre que c’est la sécurité du continent européen qui est en jeu – car la propagande occidentale ne cesse de répéter que la Russie s’apprête à attaquer l’Europe si elle gagne en Ukraine.

Un constat se confirme donc : l’intégration européenne contribue chez ses dirigeants à conforter le sentiment – illusoire – de leur puissance collective. Par exemple, les réunions répétées du Conseil européen sont souvent le lieu d’une surenchère belliciste, car peu de participants ont envie de passer pour des « mous ». Ainsi se développe un processus pervers qui transforme la propagande de guerre (la Russie est notre ennemie, elle veut nous attaquer) en conviction que leurs auteurs finissent par croire eux-mêmes.

Il y a certes quelques exceptions. Le premier ministre hongrois ne cesse de clamer son opposition à la logique de guerre, dont il constate qu’elle ne peut rien apporter de bon. Une position de « mouton noir » qui agace au plus haut point la plupart de ses collègues depuis longtemps. Mais il vient d’être rejoint par un interlocuteur inattendu : le premier ministre belge.

Bart De Wever n’est pas soudainement devenu pacifiste. Mais son pays abrite l’institution au sein de laquelle sont détenus l’essentiel des avoirs russes gelés. Et, tout récemment, la Commission européenne a proposé un plan pour que ces avoirs contribuent plus directement à la « réparation » de l’Ukraine.

Jusqu’à présent, seuls les intérêts produits par les capitaux gelés étaient utilisés en faveur de Kiev – ce qui constitue déjà un vol, estime Moscou. Si le projet était mis en œuvre, ce sont les avoirs eux-mêmes – 185 milliards d’euros – qui serviraient de caution à l’emprunt que lanceraient les Vingt-sept. Le montant de cet emprunt serait à son tour prêté à l’Ukraine. Puis cette dernière rembourserait l’UE grâce aux « dommages de guerre » que les dirigeants européens rêvent d’imposer à Moscou.

Sauf que, une nouvelle fois, ceux-ci « prennent leurs désirs pour des réalités » (les anglophones évoquent, quant à eux, du « wishful thinking »). Car les Russes n’ont évidemment pas l’intention de payer un kopek. Conséquence : le prêt à l’Ukraine ne serait jamais remboursé. C’est donc finalement sur la Belgique que retomberait la responsabilité de celui-ci – une somme faramineuse au regard de ce petit pays.

Car il n’y a, à ce stade, que deux scénarios. Soit un plan de paix est signé entre Moscou et Kiev sous le parrainage des Etats-Unis, et il n’y a aucune chance qu’il comporte des réparations à payer par les Russes ; soit la Russie sort vainqueur sans appel sur le terrain militaire, et la conséquence financière est a fortiori la même. Il faut rappeler que les dommages de guerre ont toujours été historiquement à la charge du vaincu.

C’est précisément ce que M. de Wever a fait valoir à ses homologues de l’UE. Il a même ajouté qu’il serait dangereux que Moscou se voie infliger une défaite, ce qui a provoqué un véritable tollé parmi les Vingt-sept. Le prochain Conseil européen, où la question sera à nouveau débattue, est prévu pour le 18 décembre.

En politique internationale, il y a les « idéalistes » et les réalistes

La leçon est en tout cas claire : en politique internationale, il y a les « idéalistes » et les réalistes. Ces derniers agissent sur la base d’une analyse rationnelle des rapports de force, alors que les premiers se plaisent à déclamer des grands principes (qui dissimulent en réalité leurs propres intérêts).

L’UE, qui prétend exister pour défendre des « valeurs », relève évidemment de la première catégorie, et affirme combattre au nom de la justice, de la liberté et de l’Etat de droit. Elle est donc poussée par essence à faire de la surenchère hors sol, c’est-à-dire qui fait peu de cas de la réalité.

Ainsi, le ministre français Bruno Lemaire martelait, péremptoire, en 2022 : « nous allons mettre l’économie russe à genoux ». Si les sanctions ont touché cette dernière, ce sont en réalité les économies européennes qui ont plongé dans des proportions bien plus considérables (notamment du fait de l’envolée du coût de l’énergie).

De même, les dirigeants européens exigent, depuis des mois, que des garanties militaires occidentales, probablement sous forme de troupes stationnées en Ukraine, fassent partie de tout accord de paix, sans sembler comprendre que cette revendication ne peut aboutir, car elle a été d’emblée exclue par Moscou.

Toujours et encore le déni de réalité. Avec en perspective de nouveaux échecs et humiliations, ce qu’on ne regrettera pas.

Mais en prenant le risque d’un engrenage guerrier incontrôlé. Ce qui est plus inquiétant.

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UE : la ridicule mais dangereuse illusion de la puissance…

Par : pierre

En l’espace de quelques jours, les dirigeants européens viennent de subir deux humiliations spectaculaires. La première a été infligée à l’Union européenne toute entière par Washington et d’une certaine manière Moscou. La seconde a été subie par Emmanuel Macron, en visite officielle à Pékin du 3 au 5 décembre (photo), et qui comptait bien parler au nom de l’UE sur deux dossiers notamment.

Le président français s’était fixé l’objectif de convaincre le président Xi Jiping de modérer le déséquilibre commercial qu’il accuse la Chine d’alimenter par l’exportation massive de produits vers le Vieux continent. Par ailleurs, le maître de l’Elysée se faisait fort d’obtenir de son hôte qu’il prenne ses distances vis-à-vis de la Russie dans le conflit qui oppose celle-ci à l’Ukraine.

Xi Jiping a répété qu’il ne fournissait pas d’aide à Moscou dans la conduite des opérations militaires. Pour le reste, l’espoir de distendre « l’amitié sans limite » qui s’est renforcée ces dernières années entre la Russie et la Chine a été accueilli par le président chinois avec un sourire très poli, mais discrètement ironique. Quant aux déséquilibres commerciaux, le chef de l’Etat français est évidemment reparti bredouille.

Ce qui frappe, dans cet épisode, est que ce dernier semblait une nouvelle fois convaincu qu’il pourrait faire plier Pékin, ou au moins infléchir sa position. C’est désormais une constante parmi les élites de l’UE : malgré leurs échecs répétés, ils continuent de penser qu’ils peuvent peser sur les dossiers internationaux – et Emmanuel Macron n’est pas le dernier, évidemment, à croire en ses propres pouvoirs et talents. Mais il n’est pas le seul.

A l’échelle des Vingt-sept, on pourrait nommer cela l’éternelle illusion de la puissance, malgré l’évidence des rapports de force. C’est ce dont a encore témoigné la séquence diplomatique concernant les négociations en cours visant à mettre fin à la guerre en Ukraine. Les dirigeants européens persistent à croire qu’ils sont à la fois légitimes et suffisamment forts pour influer sur le cours des événements.

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L’Europe impuissante ? Heureusement ! (éditorial paru dans l’édition du 27/10/2020)

Par : pierre

C’est leur nouveau totem. Les dirigeants européens veulent une « Europe puissance » qui sache s’imposer dans le monde. A vrai dire, de telles velléités ne sont pas nouvelles. En 2003 déjà, le chef de la diplomatie de l’UE d’alors, Javier Solana, qui fut également secrétaire général de l’OTAN, présentait une « stratégie européenne de sécurité » ayant notamment pour objectif de « répandre la démocratie » à l’échelle du globe. Désormais cependant, l’affaire semble prendre une nouvelle dimension : en inaugurant son mandat à Bruxelles il y a un an, Ursula von der Leyen affirmait vouloir présider une Commission « géopolitique ».

Il y a d’abord l’émergence de la Chine. Pékin est qualifié de « rival systémique ». Josep Borrell, l’actuel Haut représentant de l’UE pour la politique extérieure, illustrait récemment ce concept (Le Monde du 16/10/20) ainsi : « l’Afrique choisira-t-elle un modèle autoritaire à la chinoise ou un modèle démocratique à l’européenne ? ». Qui imposera son modèle – tel semble donc l’enjeu, vu de Bruxelles. Il y a ensuite l’Oncle Sam. Au grand désespoir de ses traditionnels vassaux atlantiques, celui-ci paraît se désintéresser du Vieux continent, voire mener à son encontre des guerres commerciales. Une tendance qui ne devrait pas disparaître même si Donald Trump était battu dans les urnes.

Il y a enfin la Russie, le « suspect habituel », ou plutôt le coupable systématique. Du dossier Crimée à l’affaire Navalny en passant par le vol malaisien MH17, les Vingt-sept ont la réponse : des sanctions, toujours et encore. Quant au conflit meurtrier qui vient de se réactiver entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, Moscou aurait fait preuve, cette fois, de… trop de retenue en ne maîtrisant pas les deux ex-Républiques soviétiques. Heureusement en tout cas que le Kremlin existe : il fournit un adversaire grâce auquel les Vingt-sept parviennent parfois à l’unanimité. Car dans beaucoup d’autres domaines, les dirigeants européens se lamentent de leurs divisions et donc de leur « impuissance ».

Ainsi de l’attitude à adopter face à la Turquie. De la Grèce et de Chypre qui plaident pour la plus grande fermeté jusqu’à la Bulgarie, qui se targue des meilleures relations avec Ankara, il y a tout un nuancier de postures, au sein desquelles Paris et Berlin s’opposent. Autre brillant succès de l’action extérieure de l’UE : celle-ci formait l’armée malienne depuis des années. Avant que les chefs de cette dernière ne renversent le très impopulaire président, au grand dam du parrain européen.

La politique extérieure d’un bloc supranational ne peut être que celle d’un empire : périlleuse pour la paix, et sans égard pour les intérêts nationaux de ses membres

L’impuissance et les échecs de « l’Europe puissance » ne doivent pas étonner. Car si des gouvernements nationaux peuvent défendre un intérêt national (défini par l’histoire, la géographie, l’économie), il n’existe en revanche aucun « intérêt européen » intrinsèque. C’est ce que concède M. Borrell lui-même en pointant la difficulté de définir des positions communes « car l’histoire, la culture, les réflexes identitaires font que nous ne partageons pas la même vision du monde ». Mais c’est pour préciser aussitôt qu’une politique extérieure n’est rien d’autre qu’une « projection d’identité ». Or qu’est-ce que l’« identité » de l’UE, si ce n’est la libre circulation des capitaux, la libre concurrence ? Autrement dit, à l’échelle mondiale, la guerre économique permanente.

L’impuissance et les échecs de « l’Europe puissance » ne doivent pas non plus attrister tous ceux qui sont attachés à l’indépendance, à la souveraineté et aux coopérations – seules bases solides sur lesquelles peut être fondé un ordre international pacifique. Si d’aventure Bruxelles était systématiquement appuyé par des Etats membres unanimes, cela se traduirait par une ingérence agressive accrue, du Moyen-Orient (Syrie, Liban) jusqu’en Amérique latine (Venezuela, Cuba), pour ne prendre que ces exemples.

La politique extérieure d’un bloc supranational ne peut être que celle d’un empire : périlleuse pour des relations internationales pacifiques, et sans égard pour les intérêts nationaux de ses membres. En témoigne l’entretien accordé au Monde (08/10/20) par le président (CDU) de la commission des affaires étrangères du parlement allemand. Norbert Röttgen, qui rêve de succéder à Angela Merkel, enfonce le clou en martelant que « l’Europe doit absolument s’affirmer comme puissance géopolitique ». Reprochant à Emmanuel Macron sa supposée complaisance vis-à-vis de la Russie, il lâche cet aveu : « si chaque pays mène sa politique, l’Europe est en danger ».

Que chaque pays mène sa propre politique ? Manquerait plus que ça !

Pierre Lévy

(Illustration : Ludovic Suttor-Sorel)

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Von der Leyen et Borrell martèlent que l’UE doit « apprendre à parler le langage de la puissance »

Par : pierre

Les deux dirigeants, qui vont entrer en fonction à Bruxelles le 1er décembre, annoncent des intentions martiales, voire impériales (éditorial paru dans l’édition de Ruptures du 28/10/19, et mis à jour)

Ursula Von der Leyen prendra ses fonctions à la tête de la Commission européenne le 1er décembre – en principe. L’ancienne ministre allemande de la Défense n’a pas attendu pour dévoiler son état d’esprit martial.

« Aujourd’hui, le soft power ne suffit plus si nous voulons nous affirmer dans le monde comme Européens » – Ursula Von der Leyen

Dans un discours prononcé à Berlin le 8 novembre, précisément à l’occasion du trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, elle a tenu de mâles paroles, passées hélas trop inaperçues. Pour la future plus haute dirigeante de l’UE, « l’Europe doit apprendre à parler le langage de la puissance ». Et pour que tout soit clair, elle a martelé : « aujourd’hui, le soft power ne suffit plus si nous voulons nous affirmer dans le monde comme Européens ».

Il est vrai qu’elle avait été précédée dans ce registre par le futur Haut représentant pour la politique extérieure et la sécurité de l’UE. Lors de son audition par les eurodéputés, le 7 octobre dernier, Josep Borrell avait déjà préparé le terrain par un tir d’artillerie. A 72 ans, l’actuel chef de la diplomatie espagnole, a une longue carrière derrière lui, commencée au sein du Parti socialiste espagnol (PSOE) et jalonnée de nombreux portefeuilles ministériels (ainsi que de quelques scandales). Il présida également l’europarlement de 2004 à 2007.

Ovation

Il a donc suscité l’enthousiasme de ses anciens collègues – qui l’ont salué en conclusion par une ovation debout – en exposant ses intentions, à commencer par un discours très dur à l’égard de Moscou. Pas question de lever les sanctions, a-t-il notamment martelé. Une profession de foi peu surprenante pour un homme qui avait proclamé, il y a quelques mois, que « la Russie, notre vieil ennemi, est redevenue une menace », ce qui avait provoqué un incident diplomatique avec Moscou.

Pour l’UE, il ne s’agit certes pas d’un virage à 180°. Cependant, l’actuelle titulaire du poste, l’Italienne Federica Mogherini, a régulièrement été soupçonnée de trop d’indulgence vis-à-vis du Kremlin, notamment par les Etats membres de l’Est, désormais ravis de l’inflexion revendiquée par son successeur. Ce dernier a d’ailleurs affirmé son intention (comme bien d’autres avant lui), de modifier les prises de décision en matière de politique extérieure : celles-ci devraient, selon lui, ne plus nécessiter l’unanimité. Une telle évolution est, en l’état, improbable (elle suppose l’accord de toutes les capitales), mais elle en dit long sur les ambitions des dirigeants de l’UE.

Et pas seulement vis-à-vis de la Russie. M. Borrell a en effet martelé que l’Union devait désormais « apprendre à utiliser le langage de la force » afin de s’affirmer comme une puissance dans le monde. Pour cela, il faudrait, a-t-il poursuivi, renforcer les capacités militaires de celle-ci, notamment en sortant du placard les « groupements tactiques ». Ces bataillons multinationaux avaient été créées en 2004 mais n’ont jamais été utilisés. Certes, cette perspective n’est pas réaliste à court terme, pour des raisons de divergences d’intérêts et de stratégies entre Etats membres, mais son énoncé donne le ton. D’autant que M. Borrell n’a pas manqué de signaler qu’on pouvait bien financer tout cela sur le Fonds baptisé « facilité européenne de paix » (bonjour Orwell), soit 10,5 milliards d’euros.

Pour M. Borrell, la crédibilité de l’UE se joue d’abord dans sa capacité à aider l’Ukraine contre l’« expansionnisme russe »

Pour M. Borrell, la crédibilité de l’UE se joue d’abord dans sa capacité à aider l’Ukraine contre l’« expansionnisme russe » ; ainsi que dans les Balkans qualifiés de « priorité pour notre politique extérieure ». Dès lors, le futur chef de la diplomatie européenne a annoncé qu’il comptait effectuer son premier déplacement officiel au Kosovo. Une annonce d’autant plus remarquable que l’Espagne est l’un de seuls pays de l’UE à n’avoir pas reconnu l’indépendance de cette province qui avait fait sécession de la Serbie grâce aux bombardements que l’OTAN – dont les pays européens – mena en 1999. Madrid est en effet réticent aux proclamations d’indépendance, car confronté aux revendications séparatistes catalanes. Mais la tentation de « l’Europe puissance » prime tout… En tout cas, la priorité affichée par le futur Haut Représentant rappelle cette sentence formulée il y a vingt ans par Bernard Kouchner selon laquelle « l’Europe commence à Pristina » (la capitale du Kosovo), manière de signifier que la véritable intégration européenne ne peut se fonder que sur une guerre.

Très en verve, le dirigeant espagnol a également évoqué l’immigration : « la poussée de la jeunesse africaine représente une chance pour l’Europe », a-t-il affirmé. Comprendre : pour les patrons européens. Les mauvais esprits rapprocheront cet appétit pour la mondialisation d’une phrase lâchée il y a un an devant des étudiants. Il se lamentait alors des difficultés d’unir l’Europe, là où les Etats-Unis s’étaient constitués facilement – « il leur a suffi de tuer quatre indiens », avait-il lâché en rigolant… Il s’était excusé par la suite, et fut vite pardonné puisque cette fascinante analyse historique n’émanait pas d’un dirigeant « populiste » ou d’extrême droite.

Précisément, M. Borrell a tenu à déclarer sa haine au « nationalisme », proclamant qu’il détestait les frontières. Cette ultime affirmation n’a rien d’anodin. Car une entité qui ne se reconnaît pas de frontière, cela se nomme précisément : un empire.

Cela méritait bien une ovation.

 

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