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États-Unis : à mesure que le lac Powell s'assèche, la boue progresse

« Ne restez pas derrière moi », lance Cari Johnson. Elle tente de grimper une pente abrupte surplombant le fleuve Colorado, dans le reculé Cataract Canyon, dans l’Utah, en s’aidant d’une petite binette. « Le sol est complètement meuble ».

Son avertissement est fondé. La terre s’effrite sous la professeure de géologie de l’université de l’Utah tandis qu’elle pose un pied sur la marche qu’elle vient de créer. « Celui-ci va tomber », crie-t-elle alors qu’un bloc d’argile de la taille d’un ballon de basket commence à rouler dans un nuage de fine poussière.

Cette pente n’est pas constituée du grès durci qui forme les immenses falaises du canyon désertique environnant. Cari Johnson étudie un composite instable digne du monstre de Frankenstein, composé de sable meuble, de limon fin, de pierres, d’argilite et d’argile. Poser un pied sur ce mélange s’apparente à faire la traversée d’un glacier ; un faux pas sur cette surface en apparence stable peut conduire à une catastrophe, à une chute dans des ravines profondes et des crevasses cachées.

La dangerosité de ce matériau s’explique par le fait qu’il y a 10 ans, se trouvait, à cet endroit même, le fond du lac Powell, le deuxième plus grand réservoir des États-Unis. Cela fait plus d’un demi-siècle, depuis la construction du barrage Glen Canyon, que l’immense lac a submergé des parties du Cataract Canyon, transformant ce dernier en un gigantesque bassin de décantation pour les 18 millions de tonnes de sédiments environ que le fleuve déplace chaque année. En septembre 2026, le réservoir a atteint son niveau le plus bas depuis 2023, avec un mètre d’eau de moins qu’un an auparavant. Si son niveau venait à diminuer d’encore neuf mètres, le barrage cesserait de produire de l’hydroélectricité. Les rampes de lancement de nombreux bateaux n’atteignent pas le bord de l’eau dans ce lieu très apprécié l’été. Et sur les parois du canyon, les traces laissées par l’eau aujourd’hui évaporée n’ont jamais été aussi larges.

Le lac manque tellement d’eau que le fleuve Colorado coule désormais dans des passages rectilignes par lesquels il n’a pas fait de méandres depuis les années 1960. Mais il ne suit pas exactement le même chemin qu’à l’époque. Au lieu de s’écouler sur la roche mère, il creuse à travers un énorme banc de boue, parfois jusqu’à 30 mètres de profondeur. Cette zone pourrait facilement être surnommée « Mudtopia » (de « mud », qui signifie boue en français, et d’« utopie »). Le fleuve coule au-dessus de rapides de boue, brassant les eaux vives avec de l’argile durcie. De véritables « mudbergs » ou icebergs de boue surgissent à la surface et endommagent facilement les hélices des plaisanciers inattentifs. Des volcans de boue, qui ressemblent à une réplique de trois mètres de large du Mauna Loa à Hawaï, crachent du méthane produit par la végétation en décomposition ensevelie sous les strates en quantités suffisamment importantes pour pouvoir les transformer en lance-flammes. Un énorme glacier de boue, qui s’est formé dans le delta du réservoir, se rapproche lentement et dangereusement du barrage.

Et puis il y a des éboulements de terrain, des avalanches de boue si vous préférez. L’un d’eux commence à se produire sous les pieds de Cari Johnson. Les plateaux de sédiments montant plus haut à mesure que le fleuve entaille son nouveau sillon boueux, la gravité finit par l’emporter et les sédiments sont renvoyés dans l’eau. Tous les éboulements ne sont pas sans gravité. En 2024, l’un d’eux est tombé dans le fleuve, l’endiguant temporairement, et créant de nouveaux et dangereux rapides boueux. En 2023, l’éboulement surnommé « Space Slump » (l’éboulement de l’espace) a été suffisamment conséquent pour que les nouveaux contours du fleuve soient visibles sur les images satellites.

Depuis 2017 environ, la zone attire les casse-cous et les scientifiques, qui viennent y étudier ce monde nouvellement révélé. Mais alors que le fleuve retrouve son ancien lit, la boue qu’il déplace pose problème. Les sédiments pourraient obstruer les infrastructures hydroélectriques du barrage, tandis que l’accumulation de boue sur son fond limite les capacités de stockage du réservoir. Le lac Powell a ainsi déjà perdu près de 7 % de sa capacité totale de stockage pour cette raison, soit plus de 2 milliards de mètres cubes d’eau. Cela représente environ neuf fois la quantité d’eau que le Nevada puise dans le fleuve chaque année. Ces pertes de stockage pourraient s’accélérer encore davantage si le niveau du réservoir demeurait critiquement bas et si une superficie plus importante de son ancien fond devait se recouvrir de boue, explique Cari Johnson.

Alors que ces importants éboulements de terrain surchargent le fleuve Colorado avec encore plus de sédiments qu’il n’en transporte naturellement, la question est de savoir où toute cette matière finit par se trouver. Comme le barrage empêche son passage, « elle s’accumule », poursuit la géologue.

C’est pour cette raison qu’un consortium de kayakistes et de scientifiques, dont Cari Johnson, a entrepris de suivre et de surveiller ce paysage changeant. La disparition des volumes d’eau dédiés à l’irrigation et à la consommation humaines n’est pas leur seule crainte. « Nous essayons de faire la lumière sur l’aspect sédimentaire de cette histoire », déclare la géologue. « C’est quelque chose qui est facilement ignoré », ajoute-t-elle. Elle souhaite étudier ce paysage pour aider les scientifiques à apporter des réponses aux questions souvent politiques qui entourent la gestion du fleuve Colorado. C’est aussi l’occasion d’observer des processus géologiques qui se jouent généralement sur des millénaires.

Comprendre tout cela est une tâche monumentale. « Vous devez vraiment aller sur le terrain », lance Cari Johnson alors qu’elle s’approche du sommet d’une pente de neuf mètres. Quelques instants plus tard, un autre éboulement se produit.

L’effort scientifique actuel consistant à étudier les coulées de boue trouve son origine dans un lieu inédit : un atelier de soudage situé à Moab, dans l’Utah. Ouvert en 2012 par Mike DeHoff, un kayakiste de longue date, Eddyline Welding est devenu une adresse incontournable pour les locaux souhaitant construire des cadres de rame sur mesure ou réparer leur chariot de mise à l’eau. « Cet atelier de soudage, c’est l’équivalent pour les kayakistes de la lumière pour les insectes », compare Meg Flynn, épouse de Mike DeHoff, collaboratrice et documentaliste. Les aventuriers qui se rendaient à l’atelier parlaient des changements rapides, parfois effrayants, qui survenaient dans le Cataract Canyon et comparaient leurs observations.

Le Cataract Canyon est réputé difficile et intimidant parmi les kayakistes, mais la baisse du niveau de l’eau dans le réservoir a révélé sa nature complexe. « C’est à la fois un musée d’art, de science, un terrain de jeu et un sanctuaire », explique Meg Flynn.

Dans un premier temps, la documentaliste et son mari ont compilé un guide pratique du paysage en constante évolution. Les cartes du Cataract Canyon n’étaient plus à jour : des éboulements de terrain avaient remodelé le lit du fleuve et des rapides s’étaient formés. Le dernier en date, Gypsum Canyon, n’était qu’une vaguelette en 2022. Vous y trouverez désormais des eaux vives, le fleuve ayant creusé dans la roche couverte de boue. Les guides qui n’ont que quelques années ne le mentionnent pas.

Ce qui a commencé comme de la simple curiosité s’est transformé en obsession. En 2019, le couple et quelques amis kayakistes ont officialisé leurs efforts avec la création du projet Returning Rapids. Le groupe s’est fixé pour objectif de documenter les changements qui se produisent dans la zone de transition entre le fleuve Colorado et le lac Powell, en s’appuyant sur la rephotographie, les images d’archives, les cartes du fleuve et les observations sur le terrain faites avec les scientifiques. Les membres du projet emmènent régulièrement des groupes de scientifiques et des experts politiques sur le fleuve Colorado et le San Juan, autre affluent qui se déverse dans le lac Powell. « Je suis toujours impressionnée par la manière dont ils lisent le fleuve », confie Cari Johnson. « Ils signalent des changements géomorphologiques que je ne remarquerais même pas ». Tous les ans, ils publient un rapport contenant leurs conclusions dressées lors de leurs excursions, qu’ils remettent aux décideurs du Service des parcs nationaux ou d’autres agences fédérales chargées de la supervision du fleuve et du réservoir.

Mike DeHoff et les membres du projet Returning Rapids ne sont plus seulement des guides de rivière. Ils essaient « d’aider à trancher le nœud gordien qu’est la gestion du fleuve Colorado », estime Mike DeHoff.

Un peu plus tôt dans la journée, l’équipe de Returning Rapids a mis à l’eau deux petits bateaux à moteur métalliques depuis une rampe située à proximité de Hite, dans l’Utah, d’où nous pouvions voir une marina laissée à l’abandon, conséquence de la diminution du niveau de l’eau dans le réservoir.

Les embarcations ont viré en amont le long du fleuve Colorado, avant de s’enfoncer dans le Cataract Canyon, envoyant de petites vagues s’écraser contre les plateaux de sédiments qui bordent le fleuve. Des morceaux de boue sont tombés dans l’eau sous l’effet de l’impact.

Pour prendre des mesures dans un tel environnement, il faut de la patience et un capitaine réfléchi. Depuis le minuscule bateau, Cari Johnson fixe une GoPro à l’extrémité d’une perche de peinture télescopique. Elle la déploie ensuite à quatre mètres de hauteur, juste à côté du plateau sédimentaire. Le bateau zigzague parallèlement à la corniche qui s’effondre, faisant osciller la caméra tandis qu’elle prend des milliers de photographies. La géologue importe ensuite les clichés dans un modèle qui lui donne une idée de la hauteur et du volume du plateau. Avec suffisamment de ces images, les scientifiques pourraient prédire le moment et la manière dont les sédiments avancent dans le réservoir et où la nouvelle boue va s’accumuler, explique-t-elle.

Plus tard, au niveau d’un seuil nouvellement exposé, Cari Johnson descend du bateau et grimpe sur un banc de gravier au milieu du fleuve pour effectuer un prélèvement. Lorsque le fleuve sculpte suffisamment la boue, il peut atteindre la roche mère et former subitement une cascade, un obstacle dangereux pour n’importe quel bateau. À l’aide de sa binette en métal, la géologue fend une portion de roche pour essayer de comprendre la vitesse à laquelle elle pourrait s’éroder si le débit du fleuve venait à augmenter.

Ces recherches peuvent servir à la gestion du réservoir et assurer la protection des plaisanciers. Il est également fascinant de voir qu’une cascade peut se former en temps réel, souligne Cari Johnson. Elle qui fait carrière dans l’étude des couches rocheuses du temps profond de la Terre constate que la plupart des dépôts sédimentaires du lac Powell se sont formés en un clin d’œil à l’échelle géologique, en environ 60 ans. Ils sont remontés ici, dans la zone de transition entre le fleuve Colorado et le lac, principalement en raison de décisions humaines et de la construction d’infrastructures, et non simplement sous l’effet de forces naturelles. L’étude du déplacement des sédiments dans les réservoirs pourrait donner un aperçu de la manière dont les eaux doivent être gérées partout dans le monde, explique la géologue, la rareté de la ressource en eau et le changement climatique mettant les infrastructures humaines à l’épreuve.

« Je vois tout ce système comme la meilleure expérience à laquelle je participerais », déclare la géologue. « Et je dis “la meilleure” dans le sens où elle est passionnante, pas forcément parce que c’était une bonne chose à faire ».

Le fleuve Colorado a besoin de sédiments. Ces derniers forment des plages dans le Grand Canyon, créent des habitats et transportent des nutriments en aval. Une partie des sédiments désormais piégés dans le lac Powell aurait voyagé jusqu’au golfe de Californie, au Mexique. « C’est un sous-produit que nous ne gérons pas », souligne Mike DeHoff, au sujet des montagnes de boue devant lesquelles nous passons.

Ceci soulève une question qu’il devient de plus en plus difficile d’éviter avec la baisse du niveau du lac Powell : comment serait-il possible de mieux gérer toute cette boue ? Une option serait de continuer à utiliser le barrage du Glen Canyon comme piège géant à sédiments, même si le réservoir situé derrière lui perd en volume. Mais pour Mike DeHoff, cela consisterait à reproduire l’erreur à l’origine du problème. « Même malgré la disparition du lac Powell, certaines personnes pourraient choisir de faire du barrage Glen Canyon un immense butoir à boue », déclare-t-il.

Mike DeHoff préfère une approche plus simple, tout du moins en principe : gérer le Colorado comme un fleuve, et non pas comme un système de plomberie, pour « laisser passer les sédiments » en contournant le barrage Glen Canyon. « Mais cela ne fonctionne que si vous vidangez le lac Powell », remarque Anne Castle, ancienne représentante fédérale à la Commission fluviale du Haut-Colorado.

Cette dernière a participé à deux excursions du projet Returning Rapids dans le Cataract Canyon. Selon elle, le barrage Glen Canyon n’a pas été pensé pour la situation dans laquelle se trouve actuellement le lac. Avec l’augmentation des températures, le volume d’eau issue de la fonte des neiges qui alimente le cours supérieur du fleuve diminue, et les officiels devraient sérieusement se demander si la poursuite de l’exploitation du lac Powell est judicieuse. Le fermer signifierait supprimer une source de production hydroélectrique et un lieu de stockage en eau potable qui alimente des dizaines de millions de personnes. La capacité de stockage du lac constitue un élément clé des accords sur l’eau de longue date parmi les États américains qui dépendent du fleuve Colorado. Mais « la situation à laquelle nous sommes désormais confrontés nécessite que nous réexaminions certaines de nos hypothèses ainsi que la manière dont nous pouvons utiliser au mieux les infrastructures avec le fleuve que nous avons aujourd’hui », conclut Anne Castle.

L’administration fédérale actuelle n’est pas prête à réfléchir à l’avenir. Elle a récemment publié un nouveau plan de gestion du fleuve Colorado et s’intéresse essentiellement à conserver autant d’eau que possible dans le lac Powell. Les représentants fédéraux n’ont pas procédé à d’importantes libérations d’eau du barrage Glen Canyon depuis 2023, lesquelles sont destinées à reconstruire les plages asséchées du Grand Canyon.

Si l’accumulation de neige continue de chuter dans le cours supérieur du fleuve comme les modèles climatiques le prédisent, de plus grandes quantités de boue seront exposées et finiront dans le réservoir. L’avenir du fleuve dépendra partiellement de la quantité d’eau issue de la fonte des neiges et de la façon dont le Colorado est géré. Après un été qui a battu tous les records de chaleur et de sécheresse, tous les regards sont braqués sur l’hiver à venir et ce qu’il apportera. Le « super El Niño » fait espérer une renaissance du lac Powell. Mais les volumes d’eau nécessaires pour le remplir ne pourraient être atteints en un seul hiver arrosé et demanderaient des années de changement durable.

Une année sèche suffirait à durcir davantage encore la position des décisionnaires et à conduire à des choix difficiles en matière de répartition et d’utilisation de la ressource en eau rare de la région. « D’une façon ou d’une autre, je pense que le fleuve va gagner », confie Mike DeHoff. « Et nous serons au premier rang pour voir ce qui se passera ».

Lorsque Cari Johnson atteint finalement la crête des sédiments du lac Powell, elle est enfoncée dans la boue jusqu’aux chevilles. Son visage et ses mains sont recouverts de fins sédiments, provenant de l’érosion des Rocheuses, transportés ici par un fleuve avant d’être piégés par un réservoir et un barrage.

La géologue a commencé à se dire dernièrement que cette étrange anomalie sédimentaire dans l’histoire de la Terre finirait par apparaître dans les registres géologiques. Si dans 10 millions d’années, un géologue tombait sur une couche de sédiments du lac Powell, saurait-il ce qu’il s’est passé ? Pourrait-il savoir avec exactitude ce qu’il a sous les yeux ?

« J’ai devant moi une nouvelle échelle des temps géologiques », constate Cari Johnson avant de conclure « Je n’en reviens pas. C’est en quelque sorte la pierre de Rosette. Nous avons beaucoup d’enseignements à en tirer ».

Ces femmes autochtones protègent l’Amazonie péruvienne

Un éclair rouge surgit au bout de la route. Cela fait déjà plusieurs heures que nous conduisons à travers l’Amazonie péruvienne, si bien que je pense que mes yeux fatigués me jouent des tours. Mais alors que nous continuons d’avancer le long de ce chemin de terre flanqué de champs d’ananas dans lesquels s’activent des travailleurs portant des chapeaux de paille, une femme apparaît, sa robe pourpre semblable à une flamme. Nous nous approchons, et je remarque une cascade de colliers sur sa poitrine. Autour de la taille, elle porte une ceinture ornée de coquilles d’escargot accrochées à la verticale comme un rideau de perles, qui cliquette et tinte tandis qu’elle ouvre les bras pour nous accueillir. « Bienvenue dans la forêt de Nuwas », dit-elle en espagnol.

Notre hôte est Margarita Cumbia Sawao. C’est une ancienne du peuple local des Awajún, chez qui les femmes sont devenues les gardiennes de cette zone autrefois menacée de la forêt tropicale. Avec d’autres groupes de femmes autochtones de la région de San Martín (située principalement dans la Haute-Amazonie péruvienne), elles œuvrent pour la préservation des connaissances ancestrales de leurs peuples. Ces dernières années, certains de ces groupes ont commencé à accueillir des touristes du monde entier, avec lesquels ils partagent leurs coutumes et leurs traditions. À Nuwas, les invités sont invités à découvrir le mode de vie des Awajún, autrefois menacé par l’agriculture intensive et l’implantation illégale de colonies par des Péruviens originaires des Andes ayant immigré dans la région.

Margarita me mène à travers l’entrée de la forêt de Nuwas. Tout autour de nous, des rangées de palmiers et d’arbustes luxuriants de couleur vert émeraude se balancent sous l’effet de la brise tropicale. C’est ici que Margarita et les autres femmes Awajún font pousser leurs plantes autochtones, dont la plupart ont des vertus médicinales. Je peux sentir l’origan et la citronnelle dans l’air, qui servent à soigner les maux d’estomac et les rhumes.

Mon hôte m’explique qu’elle a quitté son village Awajún situé un peu plus au nord pour venir vivre ici il y a 40 ans. « Nous avons de la famille à qui nous rendions visite qui habitait là. La communauté voulait que d’autres familles Awajún s’installent ici pour obtenir le titre de propriété de la terre », se rappelle-t-elle, ses boucles d’oreilles en plumes de toucan s’agitant tandis qu’elle parle. « Il n’y avait rien à l’époque, juste la forêt ». Margarita et deux autres femmes ont demandé au chef de la communauté si elles pouvaient utiliser un carré de terre isolé pour cultiver des plantes médicinales. « Il nous a répondu : “De quoi parlez-vous ? Pourquoi voulez-vous cultiver sur des terres aussi éloignées de votre maison ?” Mais nous avons persisté ».

Les femmes se sont mises au travail, plantant cette parcelle sauvage de la forêt. « Nous avons toutes travaillé très dur. C’était beaucoup de travail », se souvient Margarita. Désormais, 26 familles vivent ici et les femmes sont à la tête de la communauté, préservant les connaissances ancestrales de leur peuple en faisant pousser des plantes médicinales autrefois utilisées pour soigner tous les maux, de la typhoïde aux infections cutanées.

Margarita me montre une plante haute et dégarnie, parsemée de fleurs cylindriques bien fermées. Elle me dit que cette orchidée vanille, qui ne fleurit qu’un seul jour par an et doit être pollinisée à la main, est vénérée au sein de la communauté. Elle est souvent mélangée dans un thé contre la grippe. Les femmes Awajún se parfument avec avant de se rendre à des soirées ; une façon de signaler aux hommes qu’elles « sont prêtes », confie Margarita tout en me lançant un clin d’œil entendu. « Si un homme trahit sa femme et revient en sentant la vanille d’une autre femme, elle sait ce qu’il a fait », ajoute-t-elle.

 

DES VOIES SACRÉES

Nous remontons à bord de notre van pour nous enfoncer davantage encore dans la forêt, les champs ouverts laissant place à des fourrés sauvages et noueux tandis que nous cahotons sur la route. Nous parvenons à une clairière où cinq femmes Awajún vêtues de la tenue traditionnelle montent la garde, telles une rangée de lanternes rouges et rayonnantes. « Bienvenue », lance Nivia Cumbia avec un grand sourire. Comme Margarita, elle porte une multitude de colliers. Elle nous explique qu’ils sont fabriqués à partir de graines récupérées dans la forêt de Nuwas. Nivia en place un sur ma tête ; il est composé de graines rouges et noires de huayruro (Ormosia coccinea), qui symbolisent la protection spirituelle et la chance. Elle peint ensuite des points d’une teinture à base de roucou, une plante locale, sur chacune de mes joues. Ce geste est traditionnel des rassemblements Awajún ; le nombre de points signale l’état matrimonial de la personne qui les porte.

Nous suivons les femmes sur un sentier qui suit une route sacrée traversant la forêt de Nuwas. Le tintement des perles de leurs colliers se fait entendre à chacun de leurs pas. Nous finissons par atteindre un arbre majestueux, dont la canopée bien fournie s’élève à 50 mètres au-dessus du sol. C’est le tsaik, l’« arbre de la vie » des Awajún. Nivia m’ordonne de placer mes bras autour de son immense tronc strié. « Inspire et libère-toi de ce qui te préoccupe », me dit-elle. Les Awajún pensent que le tsaik emporte les énergies négatives. C’est pourquoi toute personne qui visite la forêt doit s'en défaire avant de pénétrer dans celle-ci. « Il résout tout », déclare Nivia. « Si vous avez des problèmes de couple, il les résoudra ».

Nous continuons à descendre le sentier en évitant les lianes emmêlées qui bloquent le chemin. L’air est chargé en humidité et l’odeur du bois brûlé provenant d’un feu lointain nous parvient aux narines. La végétation explose depuis la ligne d’arbres qui bordent notre itinéraire, s’élevant jusqu’au ciel comme des fortifications. Nous faisons une pause pour rendre hommage au guampoo, dont les gigantesques racines en contrefort semblent prêtes à nous engloutir. Nivia frappe sur l’une d’elles, produisant un son creux et fort qui transperce le calme. « Cet arbre abrite les esprits de la forêt. Lorsqu’il produit ce son, nous savons que les esprits sont heureux », explique-t-elle.

Nous reprenons notre chemin et parvenons à une cabane au toit de chaume construite à partir de jonc sauvage tressé, devant laquelle nous attendent plusieurs femmes Awajún. Leur visage s’illumine et elles nous font de grands sourires alors que nous nous approchons. Elles nous invitent à l’intérieur, où elles ont disposé moult fruits frais cueillis dans la forêt. Je ne connais pas la plupart d’entre eux. Nivia ouvre une cabosse de cacao et me fait goûter ses graines charnues et caoutchouteuses. Il existe de nombreuses variétés de cacao dans la forêt de Nuwas et les femmes Awajún possèdent et dirigent une fabrique de chocolat non loin de là. Je goûte ensuite l’aguaje, un fruit riche en vitamines et savoureux dont j’enlève la peau fibreuse pour révéler une chair orangée, ainsi que le cocona, un agrume orange-jaune qui ressemble à une tomate et est utilisé contre le diabète. « Vous pouvez trouver tout ce dont vous avez besoin dans la forêt », précise Nivia.

Avant de partir, nous sommes invités à nous rendre devant la cabane pour que les Awajún puissent nous dire au revoir avec une danse traditionnelle. Accompagnée du lent battement d’un tambour tantui, fabriqué à partir du tronc creux d’un arbre, l’une des femmes chante une chanson d’amour qui raconte l’histoire d’une épouse se languissant de son mari absent. Nous regardons le reste du groupe danser et tournoyer en cercle, le cliquetis constant de leur tenue produisant un rythme de percussions. Un peu plus tôt, Nivia m’avait expliqué que ce bruit imitait le son d’une cascade. En fermant les yeux, j’ai l’impression d’entendre les cascades déferler dans la forêt tropicale.

 

LES GARDIENNES DU SAVOIR

Le lendemain, nous quittons notre base située à Moyobamba, porte d’entrée régionale de cette partie de l’Amazonie péruvienne, pour nous rendre à Chazuta, une petite ville dans les contreforts des Andes. Le voyage se révèle par moment dangereux : les routes en lacets nous mènent au travers de la jungle épaisse, où nous sommes entourés de falaises recouvertes de végétation qui s’élèvent depuis les berges brumeuses en contrebas. En approchant des basses terres, les montagnes laissent place aux terres agricoles et le río Huallaga, dont les eaux scintillent sous le soleil matinal, se laisse entrevoir entre les arbres.

Un panneau, semblable à une urne, nous accueille à Chazuta. La ville est un centre régional de poterie traditionnelle grâce à la population autochtone locale, qui a transmis ses techniques ancestrales. C’est aussi une véritable ruche : des marchands vendent à la criée des seaux remplis de poissons-chats sauvages de l’Amazone ; des taxis motos à trois roues foncent dans les rues étroites ; des pêcheurs descendent la rivière à bord de bateaux en bois au moteur pétaradant. Les maisons basses, aux couleurs vert, bleu et rose vives, affichent des cours poussiéreuses où jouent les enfants et s’aventurent les chiens des rues.

Nous nous arrêtons devant un long bâtiment surmonté d’un toit de chaume. Une femme portant une jupe fluide rose poudrée, des fleurs couleur corail dans les cheveux, nous attend devant. Il s’agit de Consuelo Ríos, membre de Yana Rumi, un collectif d’artisanes de Chazuta qui cherchent à préserver l’héritage artisanal de la ville. « Hola », dit-elle en ouvrant le portillon qui mène à un jardin planté de palmiers et à un studio ouvert et traversé par la brise. Les murs sont enduits de torchis jaune canari et de grands vases en terre, tournés à la main par les femmes, décorent le moindre recoin.

Installée autour d’une table sur laquelle se trouvent des bols remplis de fruits tropicaux, la famille de Consuelo nous salue. Sa sœur, ses deux tantes, sa nièce et sa grand-mère sont également membres du collectif. Elles portent la même tenue que Consuelo. L’insigne floral géométrique brodé à la main qui orne leur blouse est le symbole de la famille, me confient-elles. Un emblème similaire de couleur blanche, rouge et noire, les couleurs de leurs céramiques, décore le mur. C’est la grand-mère de Consuelo qui a créé le motif originel en s’inspirant de fleurs sauvages qu’elle trouvait dans l’Amazonie, que la mère et la sœur de Consuelo ont ensuite peinte.

S’il est connu pour la poterie, le collectif Yana Rumi produit aussi toutes sortes d’artisanat traditionnel. Il est né en 2019, avec le désir de rassembler les nombreux artisans qui travaillent à Chazuta afin de mieux préserver leurs techniques ancestrales. Le collectif comptait quelques hommes parmi ses membres à ses débuts. « Mais ils sont tous partis », explique Consuelo. « C’était un travail trop difficile pour eux ».

Les femmes retournent à leur poste et reprennent leur travail là où elles l’avaient laissé, tissant des paniers en fibre de feuille de palmier et filetant du coton brut à l’aide d’un fuseau manuel. Assise sur un métier à tisser traditionnel, l’une des tantes de Consuelo rabat des fils de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel à l’aide d’une ancienne technique amazonienne pour former des motifs complexes et entremêlés.

Je suis Consuelo à l’autre bout du studio, où les étagères débordent d’outils et le sol est recouvert de sacs géants en chanvre. Ces derniers sont remplis de shaño, une poudre obtenue en écrasant des morceaux de poterie cuite, qui est ensuite mélangée à de l’argile pour la rendre plus granuleuse et facile à manipuler. Consuelo me montre comment elle la fabrique en utilisant un gigantesque maray, une meule qui lui a été transmise par sa grand-mère. Assise sur le sol, elle balance la meule d’avant en arrière sur les éclats de poterie et les réduit ainsi en poussière.

Une fois que cela est fait, la poussière est mélangée à de l’argile. Avec les pieds, comme le veut la tradition. Consuelo me convainc de l’aider. J’enlève mes chaussures et je plonge mes pieds dans l’immense auge où l’argile sèche après avoir été prélevée sur les berges du coin. « C’est thérapeutique », dit-elle, tandis que sa sœur lance une compilation de musique pandilla, un genre de danse frénétique originaire de l’Amazonie. « Baile! », m’ordonne la jeune femme. Nous nous mettons alors à piétiner et à nous dandiner tout en incorporant le shaño dans la terre humide.

Sous mes orteils, l’argile devient lisse et souple. Consuelo en prélève une partie et nous mène jusqu’à sa table de travail, où la poterie prend forme. « Il faut d’abord l’étaler pour retirer l’air qu’elle contient », dit-elle en abattant une poignée de terre humide sur la table avant de l’aplatir avec sa paume. Nous suivons son exemple en appuyant sur l’argile froide jusqu’à ce qu’elle forme un cercle plat. Elle nous montre ensuite comment façonner la matière brute en un récipient en formant de longs colombins et en les empilant les uns sur les autres sur la base. « Ça doit ressembler à des intestins », décrit-elle. Puis, elle nous montre comment lisser chaque strie. Et nous voilà avec un petit bol prêt à aller au four.

Mais nous n’allons pas cuire nos objets aujourd’hui. Le processus traditionnel, connu sous le nom de shuntu, prend jusqu’à 13 heures et nécessite une quantité colossale de bois pour alimenter le four ouvert chauffé à blanc. Les femmes l’allument à deux ou trois heures du matin, alimentant sans cesse le four à poterie avec du bois ramassé dans la forêt. Je m’approche de l’énorme four à pierre. Des flammes s’échappent de la petite ouverture tandis que la tante de Consuelo y met des bûches. Une fois que les récipients ont durci, ils sont décorés avec des teintures naturelles fabriquées à partir de matériaux provenant de la forêt tropicale. La terre blanche est mélangée à de la terre jaune pour obtenir des pigments plus légers, tandis que le noir est obtenu à partir de yana rumi, une pierre locale qui a donné son nom au collectif et qui est utilisée de longue date pour donner aux objets leur aspect brillant si reconnaissable.

Consuelo saisit une tinaja (une cruche traditionnelle) qui a été cuite et dont l’argile grisâtre est devenue terracotta au cours du processus. Elle est décorée des mêmes motifs floraux géométriques qui ornent les blouses des femmes, lesquels ont été dessinés avec des pinceaux fins en cheveux humains. Autour du bord, Consuelo a également peint trois lignes, un autre signe distinctif de Yana Rumi, qui représente les trois générations présentes au sein du collectif.

Le soleil se couche désormais, inondant la poterie, les femmes affairées à leur travail, les fleurs sur le mur, d’une lumière dorée. En regardant la famille de Consuelo s’agiter dans le studio, créant de précieux trésors à partir des matières brutes de la forêt, je sens que nous ne sommes pas seules dans la pièce. L’esprit de leurs ancêtres, guidant les mains de leurs descendantes qui perpétuent leur héritage, est là, avec nous.

"ESOD" : 1,7 million d'animaux tués chaque année, une politique jugée inefficace

Dans le département de l'Ain, une dizaine d'élevages de volailles déclarent chaque année environ 5 000 euros de pertes attribuées au renard roux (Vulpes vulpes). Environ 5 000 renards y sont abattus chaque année, dans tout le département et pendant les douze mois de l'année.

Frédéric Jiguet, ornithologue et professeur au Muséum national d'Histoire naturelle, revient souvent sur ce cas. « Si ces destructions concernaient les quelques individus qui occasionnent des dégâts, là où ils ont lieu et au moment des dégâts, le système pourrait être fonctionnel », explique-t-il. « Mais comme elles sont autorisées pendant trois ans, tous les mois de l'année, il y a une déconnexion de fait. On peut supposer qu'on a tué 4 990 renards qui ne mangent pas de poules, et on n'est pas certain d'avoir éliminé les dix voleurs de poules. »

Il existe en effet un classement des « espèces susceptibles d'occasionner des dégâts » (ESOD). Il autorise tout détenteur d'un permis de chasse à piéger ou abattre certaines espèces sauvages toute l'année, y compris hors de la saison de chasse et sans limite de nombre. Le 21 août 2026, le gouvernement a publié la liste des ESOD pour trois ans : belette d'Europe (Mustela nivalis), fouine (Martes foina), martre des Pins (Martes martes), renard roux, corbeau freux (Corvus frugilegus), corneille noire (Corvus corone), pie bavarde (Pica pica), geai des chênes (Garrulus glandarius) et étourneau sansonnet (Sturnus vulgaris).

 

UNE POLITIQUE VIEILLE DE PLUSIEURS SIÈCLES

L'abattage organisé d'animaux jugés indésirables est une tradition ancienne en France. La louveterie, ce corps de piégeurs assermentés encore chargé aujourd'hui d'une partie de ces opérations, remonte à Charlemagne. Elle a été supprimée puis rétablie par Napoléon, comme le rappelle Martin Plancke, écologue et chargé de mission scientifique à la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB), qui a coordonné les deux synthèses de la fondation sur le sujet.

Ces espèces étaient officiellement des « nuisibles » jusqu'en 2016, date à laquelle la loi pour la reconquête de la biodiversité a changé le terme, pour signifier qu'une espèce n'est pas nuisible en soi mais peut causer des dommages dans certaines circonstances. Les modalités de destruction, elles, sont les mêmes.

« Ce qui marque beaucoup le changement, c'est d'avoir intégré la notion de susceptibilité, très permissive pour les argumentaires en faveur du classement », analyse l'écologue. « Il y a une forme de critère qui se veut objectif, mais qui scientifiquement ne l'est pas. »

Le classement des ESOD se décide département par département, à partir de dossiers réunissant les tableaux de chasse des quatre années précédentes et les déclarations de dégâts. Deux repères y jouent un rôle décisif. Le premier est financier : le préjudice attribué à l'espèce doit dépasser 10 000 euros sur trois ans. Le second sert à établir que l'espèce est abondante, et c'est le nombre d'animaux tués l'année précédente qui en atteste, à partir de 500 individus. « Le classement ne traite pas de la dynamique des populations des espèces, mais de la pression de piégeage », résume Martin Plancke.

Quant aux déclarations, remplies par des particuliers ou des professionnels, la synthèse de la FRB relève qu'elles ne font l'objet d'aucune vérification. L'écologue en a consulté plusieurs centaines. « Vous pouvez avoir un prix de la poule qui change drastiquement, de 100 euros à 20 euros puis à 200 euros l'individu [...] J'ai observé que la simple présence d'un renard dans un jardin était considérée comme un dégât [...] Vous avez des doublons, cinq fois la même déclaration avec exactement la même écriture. »

 

CE QUE DIT LA SCIENCE

Le dispositif repose sur l’idée selon laquelle tuer ces animaux réduit les dommages qu'ils causent. En 2023, la FRB a passé en revue la littérature scientifique mondiale sur la question, à la demande et avec le financement de la Ligue pour la protection des oiseaux et de l'ASPAS. Près de mille articles examinés, quarante-sept retenus, puis trente et une études conservées après élimination des travaux qui présentaient des faiblesses méthodologiques.

Vingt-deux d'entre elles, soit 70 %, ne détectent aucun effet mesurable des destructions sur la prédation exercée par ces espèces. Neuf en trouvent un. Aucune ne conclut que les destructions aggravent la situation.

Ces neuf cas favorables sont des opérations coordonnées, menées sur de petites surfaces et concentrées sur la période de reproduction, très différentes du piégeage réparti sur un département entier toute l'année. « C'était extrêmement spécifique à un contexte particulier », observe Martin Plancke, qui cite une année pluvieuse où l'abondance d'insectes avait à elle seule amélioré la reproduction des oiseaux étudiés.

Toutefois, aucune de ces études ne porte sur les dégâts agricoles ni sur les biens des particuliers, alors que ce sont les motifs les plus souvent invoqués en France. Il ne s'agit donc pas d'une preuve d'inefficacité, mais d'un manque de données. En outre, la moitié des travaux retenus viennent du Royaume-Uni, ce qui rend la transposition délicate.

L'étude parue en mars 2026 dans la revue Biological Conservation, dirigée par Frédéric Jiguet, considère le problème par son coût. Sur sept années de données nationales, ses auteurs évaluent la dépense entre 103 et 123 millions d'euros par an, contre 8 à 23 millions de dégâts déclarés, l'estimation haute intégrant le temps très largement bénévole des piégeurs et des chasseurs.

 

CE QUE CHACUNE DE CES ESPÈCES APPORTE

La procédure de classement ne prend pas en compte ce que ces animaux font dans les milieux où ils vivent, un point sur lequel le comité scientifique de la FRB s'est accordé.

Le geai des chênes en est l'exemple le mieux documenté. Les glands représentent 70 % de son alimentation. L'oiseau les enfouit à l'automne pour les manger plus tard, oublie une partie de ses cachettes, et les glands germent, souvent à bonne distance de l'arbre d'origine. « C'est une espèce qu'on pourrait définir comme ingénieur écologique, parce qu'il repeuple littéralement des forêts de chênes », estime Martin Plancke. « En tapant sur le geai, vous tapez sur la possibilité d'avoir des renouvellements de feuillus. »

Le renard, lui, se nourrit surtout de petits rongeurs. Les campagnols des champs (Microtus arvalis) et espèces voisines représentent entre 60 et 75 % de son régime selon les études européennes. « En détruisant des renards, vous détruisez des auxiliaires de culture », poursuit l'écologue. « Si vous gardez des renards sur votre territoire, vous avez moins de campagnols, donc vous utilisez moins de rodenticides. »

Corvidés et petits carnivores consomment par ailleurs des cadavres, ce qui limite la persistance de bactéries et de virus dans le milieu, et prélèvent en priorité les individus malades ou porteurs de parasites, moins aptes à fuir. « Vous ne restez pas dans le circuit vivant et vous ne dispersez pas votre virus au sein de la population », explique Martin Plancke, qui cite pour exemple les enjeux de grippe aviaire.

Certaines relations sont plus étroites encore. La pie bavarde est la seule espèce chez laquelle le coucou geai, oiseau parasite considéré comme vulnérable en Provence-Alpes-Côte d'Azur, peut se reproduire en France. Elle est classée dans cinq des six départements de la région.

 

DES PERTES RÉELLES, D'AUTRES RÉPONSES

Un poulailler vidé en une nuit, des semis déterrés au printemps, des combles endommagés par une fouine : les dommages existent, dans un monde agricole déjà fragilisé, et ils ne donnent lieu à aucune indemnisation, contrairement à ceux causés par le sanglier ou le cerf.

« Il y a une vraie situation de crise pour les agriculteurs et les agricultrices concernés par ces dégâts récurrents, et il n'y a pas d'indemnisation », souligne Martin Plancke. La FNSEA, qui a relu la synthèse de la fondation, y défend un dispositif fondé sur des problématiques locales bien réelles et signale la mise au point d'un outil de déclaration géolocalisé, plus facile à contrôler. Les louvetiers, eux, ont refusé de participer à ces travaux, qu'ils estimaient orientés.

Plusieurs méthodes sans mise à mort sont documentées, avec des niveaux de preuve inégaux. Restaurer les haies, les jachères et les bandes fleuries suffit lorsque les prédateurs sont peu nombreux, en diversifiant les proies disponibles. Poser des clôtures autour des zones sensibles fonctionne également. Des enrobages de semences au goût désagréable, censés apprendre aux corvidés à laisser les semis tranquilles, sont encore à l'étude.

Le programme Careli, mené dans l'est de la France, a comparé deux zones voisines, l'une où le renard était protégé, l'autre où il pouvait être chassé. « Là où le renard n'était pas chassé, il n'y avait pas plus de dégâts », rapporte l'écologue. « Au contraire, les endroits où il y avait de la protection ont eu une réduction énorme des dégâts sur la volaille. » L'expérimentation reste locale.

La Fondation pour la recherche sur la biodiversité propose de conditionner une indemnisation à la mise en place de ces protections. « Vous protégez bien vos semis, votre poulailler, et si vous avez malgré tout de la prédation, ça veut dire qu'il y a un individu particulièrement efficace, et on vous donne à hauteur justifiée un montant d'indemnisation. » Le tir viserait alors cet animal précis, en dernier recours.

L'inspection générale du ministère de la Transition écologique avait recommandé de ne pas renouveler l'arrêté, au profit d'une gestion concertée expérimentée dans quelques départements. Il a été reconduit. Frédéric Jiguet indique que des réunions doivent s'ouvrir avec le ministère « pour réfléchir à une refonte de la gestion de ce dossier en France ».

Cet automne, ne ramassez pas les feuilles mortes

Quand des feuilles d’automne colorées s’accumuleront dans votre jardin cet automne, il pourrait être judicieux de les laisser là, tout simplement.

Cette litière de feuilles, souvent considérée comme une verrue sur la face de votre jardin, est un étonnant microcosme de biodiversité. Elle sert de couverture à l’habitat le plus riche en espèces : le sol, qui abrite plus de la moitié de la vie sur Terre. Sous les tas de feuilles, de brindilles et d’écorce, une multitude de petites bêtes s’épanouissent, des petits reptiles tels que les salamandres et les grenouilles mais aussi des invertébrés comme les escargots, les vers de terre et les araignées.

Quand des invertébrés consomment la matière des feuilles, ils la décomposent en morceaux plus petits. Ensuite, agissant en tandem, des bactéries et des champignons désagrègent ces morceaux et les convertissent en nutriments précieux dont les arbres et d’autres plantes se nourrissent (azote, calcium et soufre notamment).

Ces processus naturels participent à la reconstitution du sol et contribuent au cycle de la vie, car la matière végétale morte se transforme en nourriture pour les plantes vivantes. Bien que la litière formée par les feuilles puisse avoir l’air trompeusement stagnante, un monde microscopique fourmille sous le feuillage.

 

BIENFAITS ENVIRONNEMENTAUX 

En tant que micro-habitat, la litière de feuilles est variée. Structurellement, elle est constituée de débris végétaux, comme des feuilles, des fleurs, de l’écorce, des graines et des brindilles. Sur le plan chimique, elle contient des substances telles que la cellulose et la lignine. Selon une étude parue en 2023, cette litière renforcerait la biodiversité des écosystèmes en rendant le sol plus fertile et en réduisant le risque présenté par les pathogènes que les animaux laissent sur leur passage.

La litière végétale traverse trois étapes de décomposition pour produire de la terre. La couche supérieure visible est la litière. La deuxième couche, composée de feuilles en décomposition, est la couche de fermentation. La dernière couche, complètement décomposée, est constituée d’une matière organique épaisse et sombre, le humus, un type de sol qui fournit l’environnement idéal dans lequel les plantes poussent et s’épanouissent.

Pour Sue Barton, scientifique spécialiste des plantes et du sol à l’Université du Delaware, il faut envisager ce sol comme un écosystème complet.

« Le système du sol contient la composante minérale, c’est-à-dire le sable, le limon et l’argile. Il contient également des espaces remplis d’air ou d’eau, puis il contient de la matière organique, explique-t-elle. Puis un composant vivant, comme les vers de terre et les champignons et les bactéries. Il est bon de considérer le sol comme un système complexe plutôt que comme une entité unique. »

La décomposition de la litière végétale contribue non seulement à la libération de nutriments dans le sol, mais elle peut également permettre d’y piéger du dioxyde de carbone. Les forêts séquestrent ce gaz à effet de serre en le capturant dans l’atmosphère. Grâce à la photosynthèse, le carbone se transforme en biomasse, qui finit par mourir et par devenir de la litière végétale ou du bois mort.

La litière formée par les feuilles constitue également un habitat important pour les animaux. Quand les mois rigoureux de l’hiver arrivent, les feuilles mortes fournissent à la faune un endroit où s’abriter des éléments. Sous les résidus se nichent des cocons de phalènes et de papillons et les bourdons creusent pour éviter le froid et hiverner.

« La plupart des papillons et des phalènes hivernent dans ce paysage soit sous la forme d’œufs, de chenilles, de chrysalides ou bien sous leur forme adulte, explique Sue Barton. Les papillons lunes, les baltimores et les isies isabelles se blottissent dans un tas de feuilles pour se protéger du froid et des prédateurs. Calycopis cecrops pond ses œufs sur des feuilles de chêne tombées. Les papillons swallowtail déguisent leurs cocons et leurs chrysalides en feuilles mortes et se fondent ainsi parmi les vraies feuilles. »

 

QUE FAIRE DE LA LITIÈRE DE FEUILLES

Il existe plusieurs options pour sauvegarder votre litière de feuilles.

Sue Barton suggère d’enlever les feuilles de votre pelouse à l’aide d’un râteau et de les mettre sur vos plates-bandes, car en couvrant l’herbe, la litière empêche la lumière de passer et donc la photosynthèse de la pelouse. Pour éviter que des feuilles couvrent entièrement votre pelouse, vous pouvez utiliser une tondeuse équipée d’une fonction « mulching » pour déchiqueter les feuilles en petits morceaux.

Selon Sue Barton, cela « améliore la qualité du sol, et donc les plantes qui poussent dans cette zone ont davantage de nutriments à absorber. Elles bénéficieront d’un sol plus meuble et plus ouvert qui aura une meilleure structure. Cela favorise une meilleure croissance des racines, et donc évidemment une meilleure santé des plantes. »

Elle met toutefois en garde contre le fait d’envoyer sa litière de feuilles à la décharge.

« Ce que vous ne devriez pas faire, c’est de les mettre dans un sac en plastique et de les envoyer à la décharge on ne sait où, car vous vous débarrasseriez d’une ressource. Si vous l’envoyez à la décharge, cette ressource ne pourra pas être réutilisée dans le jardin de quelqu’un. »

Une deuxième option consiste à composter les feuilles. Vous pouvez composter votre tas de feuilles et le remettre sur votre pelouse ou bien autour de vos plantes. Le but est de recycler la litière ; la mettre sur des plates-bandes ou en faire du compost permettra d’atteindre cet objectif.

Si la création d’un jardin plus respectueux de l’environnement vous intéresse, renseignez-vous sur les bienfaits des plantes indigènes et du remplacement de votre gazon par des trèfles.

Maldives : l’IA au chevet des récifs coralliens du pays

Je devrais observer mon compagnon de plongée, mais mon regard est attiré par un bénitier géant. De couleur bleu électrique, il est marbré de torsades noires, semblable à de l’encre se dispersant dans l’eau. Un poisson-perroquet rayé de rose mâchouille un morceau de corail tout près. Une étoile de mer bleu cobalt est agrippée au récif. J’expire, laissant s’échapper des bulles d’air, et le bénitier géant se referme.

C’est la première fois que je plonge dans les eaux qui entourent le complexe hôtelier de Six Senses Kanuhura, sur l’atoll de Lhaviyani, dans les Maldives. Vu du ciel, cet endroit est la définition même d’une évasion tropicale. Le complexe est uniquement accessible par hydravion. La veille, j’avais embarqué à bord de l’aéronef de 12 places à Malé, la capitale, avec un peu d’appréhension. Une tempête tropicale était arrivée, enveloppant le lagon de l’aéroport dans une brume de mer si épaisse qu’elle avalait l’avion tandis qu’il dansait le long de la jetée.

Mais le mauvais temps s’en est allé aussi vite qu’il était arrivé. Quelques minutes après le décollage, les nuages se sont dissipés pour révéler les Maldives depuis les airs : plus d’un millier d’îles dispersées à travers l’océan Indien tels des émeraudes, chacune entourée d’auréoles éblouissantes de sable blanc et d’eau turquoise. L’un après l’autre, les complexes hôteliers sont apparus. Les rangées bien nettes de villas sur pilotis et au toit de chaume s’étirant dans les lagons aux eaux cristallines semblaient irréelles.

Évoluant désormais à six mètres sous la surface de l’eau, une bouteille de plongée attachée dans le dos, j’ai réalisé que ce que j’avais vu depuis le ciel n’était que le début. L’eau était si limpide que je pouvais distinguer chaque pli et contour du récif en dessous de moi. Les coraux géants en forme de dôme s’élevaient du fond marin, leur surface burinée sculptée en de complexes verticilles semblables à d’énormes cerveaux. Entre eux, de délicats coraux branchus jaune pastel et lilas grouillaient de minuscules poissons des récifs qui apparaissaient et disparaissaient au rythme de la houle, créant l’illusion que les coraux respiraient.

Quelques mètres devant moi, en train de faire ce qu’il appelait « la tondeuse », se trouvait James Cordery, biologiste marin. Les deux bras tendus devant lui, il tenait une perche métallique équipée de trois caméras GoPro tout en faisant des allers-retours au-dessus d’un carré de 10 mètres sur 10 mètres de récifs. Toutes les demi-secondes, les trois GoPro se déclenchaient, prenant des milliers de photos qui se recoupaient. Elles seraient ensuite assemblées pour créer un modèle 3D du récif. Dans trois mois, le biologiste retournera sur ce même carré de récif pour refaire la même chose. « L’intérêt est la constance », m’explique-t-il plus tard. « Nous essayons de photographier le récif sous le même angle à chaque fois ».

Je fais du surplace à l’extérieur du relevé de placettes, en veillant à ne pas dériver sur son chemin. C’est étrangement méditatif. Tandis que James travaille, je commence à remarquer des choses devant lesquelles je serais passée rapidement à la nage : de minuscules poissons, à peine plus gros qu’un ongle, qui sortent puis rentrent aussitôt dans les crevasses du récif ; un poisson-lion qui pointe le bout de son nez rayé pour m’inspecter avant de se retirer dans la pénombre.

20 minutes après le début de notre plongée, James fait un cercle avec ses doigts (un signe qui veut dire « OK » parmi les plongeurs et qui signifie qu’il a terminé le relevé du site. Nos bouteilles de plongée encore pleines d’oxygène, nous nous sommes dirigés vers le mur de récif.

Je donne un coup de palme au-dessus d’un gouffre de 30 mètres de profondeur et mon estomac fait un bond. Pendant une seconde, j’ai l’impression de me jeter du bord d’un précipice, mais au lieu de tomber, je flotte en apesanteur dans l’eau, des millions de minuscules planctons dérivant devant moi avant de disparaître dans la pénombre en contrebas. Tandis qu’ils disparaissent dans le bleu de l’océan, James pointe du doigt quelque chose devant nous. Dans un premier temps, je ne distingue qu’une ombre. Mais à mesure qu’elle se rapproche, la forme devient de plus en plus nette : un requin de récif mesurant au moins deux mètres de long. Quelques instants plus tard, deux énormes thons surgissent derrière lui, leurs flancs argentés attrapant la lumière et scintillant comme une guirlande de Noël.

Lorsque nous regagnons la surface, James est sur un petit nuage. Mais ce n’est pas parce que nous avons vu un requin. « Aujourd’hui, nous avons fait le levé de 1 027 colonies coralliennes », dit-il. Il prend à peine le temps d’enlever son détendeur. « En général, ça prend environ sept heures et nécessite plusieurs plongeurs. Nous l’avons fait en une vingtaine de minutes ».

Nous plongeons sur le récif de Kanuhura Beru, à environ 15 minutes en bateau de Six Senses Kanuhura. Il s’agit d’un des quatre sites autour de l’île prenant part au Kanuhura Coral Census (recensement des coraux de Kanuhura), un projet novateur de suivi des récifs développé par des chercheurs de l’université de Newcastle et de l’University College London (UCL). S’appuyant sur la photogrammétrie sous-marine (une technique qui consiste à associer des milliers de photographies qui se recoupent en un modèle numérique précisément mesuré du récif), l’IA et la modélisation en 3D, il permet aux biologistes marins du complexe hôtelier de suivre leurs récifs avec la même précision scientifique que les meilleurs établissements de recherche océanographique.

« Avant, je devais faire le levé du récif avec un mètre ruban et une ardoise sous-marine, avant de rentrer les données à la main », explique James tandis que nous nous hissons à bord du bateau et que nous retirons nos palmes. Originaire du Royaume-Uni, James a récemment arrêté son doctorat sur le comportement des poissons pour participer à la recherche sur les récifs coralliens aux Maldives. Aujourd’hui, il dirige le projet Coral Census en qualité de biologiste marin principal résident de Six Senses Kanuhura. « En plus d’être extrêmement chronophages, les levés de récifs traditionnels sont propices aux erreurs humaines et aux biais ».

 

UNE NOUVELLE TECHNIQUE NOVATRICE

De retour au complexe hôtelier, James branche les caméras sur son ordinateur et sort un modèle en 3D remarquablement détaillé du récif sur lequel nous venons de plonger. L’excitation lui monte à la tête. Il zoome sur un coin du modèle, montre du doigt une colonie de coraux pas plus grande que l’ongle de mon pouce, puis s’arrête. « Ce n’était pas là il y a trois mois », déclare-t-il en se rapprochant de l’écran, une main sous le menton.

Aucun de nous deux n’avait remarqué cette petite tache qu’est le bébé corail lorsque nous nous trouvions sur le récif. Mais sur la terre ferme, James peut comparer les clichés du jour avec les images prises trois mois plus tôt. Ceci lui permet de voir quels coraux ont survécu ou non, mais aussi de mesurer leur croissance, au millimètre près. Le biologiste marin espère que le fait de savoir quels coraux survivent, et pourquoi, contribuera à mieux orienter les efforts de conservation futurs.

« C’est difficile de protéger ce que nous ne comprenons pas », observe-t-il. « Nous ne regardons pas seulement comment le récif se porte dans sa globalité ; nous racontons l’histoire de milliers de coraux qui le composent ».

Alors que nous finissons d’importer les images de la plongée du jour, le chercheur spécialiste des coraux, John Stratford, nous appelle en visio depuis l’UCL, où il participe au développement de la technologie utilisée dans le cadre du projet Coral Census. Avec James, il a adapté son utilisation à Six Senses Kanuhura pour permettre aux biologistes marins du complexe hôtelier de suivre leurs récifs en utilisant les mêmes standards technologiques que les meilleurs établissements de recherche océanique.

« J’étais très sceptique à l’idée d’inscrire mon nom sur des données collectées dans un complexe hôtelier », me confie John. « J’ignorais si ce modèle 3D allait nous livrer des informations exactes sur ce qu’il y avait comme coraux en temps réel ». Cette confiance est, selon lui, ce qui a rendu possible le partenariat avec Six Senses. « Avant, je dépensais l’intégralité de mon budget de recherche pour me rendre sur des récifs aux quatre coins du monde », raconte-t-il. « Puis, je me suis dit que ces complexes hôteliers se trouvaient dans ces endroits incroyables, qu’ils possédaient des bateaux de plongée, des autorisations de plongée, et qu’ils avaient des personnes, comme James, sur place tous les jours. C’était l’occasion d’élargir grandement la portée de la recherche sur les coraux, sans augmenter les dépenses liées à l’organisation d’expéditions dédiées ».

« TOUT EST LIÉ »

Le lendemain matin, je suis partie faire du kayak dans les prairies sous-marines de l’île en compagnie d’Athif Mohamed, biologiste spécialiste des tortues pour Six Senses Kanuhura. Ce dernier fait partie de la première cohorte de diplômés de l’université nationale des Maldives en sciences marines.

Depuis le kayak, l’eau sombre dans laquelle ondulent de longs rubans d’herbes marines donne bien moins envie que les récifs coralliens et les lagons turquoise dans lesquels j’ai plongé la veille. Lorsqu’Athif me tend un masque, un tuba et des palmes, j’hésite, mais je les enfile.

Sous la surface, les herbiers dansent au gré du courant. Ils captent la lumière et scintillent d’une multitude de nuances de vert. Des centaines de minuscules bulles d’oxygène s’accrochent à mes palmes avant de remonter vers la surface. De petits poissons zigzaguent entre les herbes marines qui se balancent et semblent disparaître derrière des rideaux. Un jeune requin à pointes noires, pas plus grand qu’une règle, passe lentement devant nous. Un couple de raies aigles nage en rasant la prairie, leurs nageoires semblables à des ailes effleurant les herbiers tandis qu’elles se pourchassent dans les bas-fonds.

« Elles sont en plein accouplement. Ce n’est pas quelque chose que l’on voit souvent », m’indique Athif. Âgé de 23 ans, il parle de l’océan avec un enthousiasme communicatif. Un large sourire apparaît sur son visage dès qu’il aperçoit une nouvelle espèce.

Nous poursuivons notre plongée. Je remarque alors des bandes déchiquetées de plastique blanc accrochées sous les herbiers. « C’était utilisé pour les tuer », explique Athif. Avant l’acquisition du complexe hôtelier par Six Senses, des bâches en plastique étaient posées sur le fond marin pour étouffer les herbiers, pour donner aux lagons l’image de carte postale à laquelle les visiteurs s’attendent. Selon le jeune biologique, cette pratique est encore courante dans certains complexes hôteliers des Maldives. Depuis que Six Senses a repris le complexe, près de quatre tonnes de ces bâches ont été retirées dans l’espoir de revigorer ses prairies d’herbes marines.

« Les touristes ne veulent pas voir d’herbiers marins aux Maldives ; ils trouvent cela laid. Mais c’est l’un des écosystèmes les plus importants du pays. Les tortues vertes mangent environ deux kilos d’herbes marines par jour avant de retourner au récif pour se reposer. Tout est lié ».

Lorsqu’ils s’aventurent dans le lagon avec des touristes, Athif et James consignent les espèces d’herbes marines qu’ils voient et les animaux qui en dépendent. Tout ceci est fait à la main, James commence déjà à utiliser les mêmes outils d’IA que ceux du Coral Census pour accélérer l’analyse des données. Il espère aussi un jour pouvoir cartographier les prairies à l’aide de la photogrammétrie. « J’aimerais avoir le même niveau de compréhension des herbiers marins que celui que nous avons des récifs », souligne-t-il. « L’objectif est de comprendre suffisamment ces écosystèmes pour prendre de meilleures décisions quant à la façon de les protéger ».

Ma dernière matinée sur place, j’ai pris mon tuba, mes palmes et mon masque et je me suis aventurée dans le récif situé à côté de ma villa sur pilotis. Des bancs de poissons-chirurgiens et de poissons-papillons dansaient autour de moi. De minuscules labres à six bandes nageaient à toute allure entre les coraux. Je me suis attardée au-dessus d’un corail de grande taille, semblable à un énorme rocher, bien plus longtemps que je ne l’aurais normalement fait, à m’interroger sur tout ce que nous ignorions de son histoire. Non loin de là, quelques cadres en métal de transplantation de coraux vides reposaient sur le sable, à demi ensevelis. Ils étaient autrefois considérés comme l’un des meilleurs outils de restauration des récifs ; ils rappellent désormais à quel point nous avons encore à apprendre sur cet écosystème.

Cet après-midi-là, mon hydravion a décollé pour Malé. Vues du ciel, les Maldives étaient aussi spectaculaires que lorsque je suis arrivée. Mais l’avenir du pays pourrait dépendre, non pas des eaux turquoise qui attirent les touristes, mais bien de ce qui se trouve sous la surface de l’océan : une minuscule et nouvelle colonie de coraux, une prairie d’herbes marines autrefois considérée comme une verrue, et des biologistes qui se rendent à leur chevet jour après jour pour essayer de mieux les comprendre.

Les macroalgues, un superaliment à portée de main

Casque vissé sur la tête, les cueilleurs s'avancent vers la zone intertidale sur une plage de l'East Neuk de la côte de Fife, en Écosse. Au bord de l'eau, Jasyon Byles, guide et propriétaire de l'East Neuk Seaweed Foraging, attire leur attention sur les macroalgues variées qui recouvrent les roches ou flottent dans les mares résiduelles ; on y découvre de longs spaghetti de mer couleur olive et de petites « laitues » vert prairie, l'idéal pour festoyer cet après-midi.

Après quelques heures de cueillette, les participants se retrouvent avec leur butin sur la plage, où Byles allume un feu et confectionne une sauce pour les spaghetti de mer, dont la douceur s'accorde parfaitement avec un pesto végan, une carbonara ou une crème champignons et lardons, selon la préférence de ses invités. Quant à la laitue de mer, au goût légèrement salé, elle enveloppera un morceau de poisson frais qui ira rissoler au coin du feu. Chaque algue a un profil gustatif différent, nous explique Byles. Un type d'algue rouge, appelé dulse, peut même avoir le goût de bacon dans certaines préparations.

En tant que cueilleur de longue date, Byles aime faire découvrir ce type de cuisine durable. Ce qu'il préfère, nous dit-il, c'est le partage de l'expérience. « C'est une très belle façon de créer une sorte de communauté où nous partageons la nourriture ramassée ensemble, » explique-t-il. « Il y a quelque chose de primitif dans ce rapport. »

À travers le monde, il y a bien longtemps que les algues sont récoltées par l'Homme. Ces dernières années, l'activité a connu un regain de popularité avec la prise de conscience des vertus pour la santé de ce superaliment. Utilisé en soupe, associé à une vinaigrette ou séché, c'est un ingrédient phare de la cuisine asiatique, notamment au Japon, où la préfecture d'Okinawa se classe parmi les zones bleues de longévité. Qui plus est, la récolte en pleine nature peut faire naître de profondes relations avec la conservation des zones côtières, surtout lorsque le point d'orgue est un délicieux repas.

Même si les algues comestibles sont nombreuses, il y a quelques règles à suivre lors des cueillettes en bord de mer. Outre les précautions à prendre au milieu des roches glissantes, surtout face aux vagues puissantes et imprévisibles de l'océan, Byles insiste sur la nécessité d'être délicat envers la terre, en ne récoltant qu'une petite partie de chaque plante et en coupant toujours au-dessus du crampon : ne jamais arracher les algues de la roche. Dans la suite, vous découvrirez quelques conseils pour une cueillette sans pépin.

 

INTRODUCTION À LA CUEILLETTE

Pour une séance fructueuse et sans danger, plusieurs facteurs doivent être réunis et le recours à un guide expérimenté peut faire une grande différence. Il pourra éduquer les participants sur différents sujets, du fonctionnement de l'écosystème local à la tenue à enfiler pour vadrouiller en toute sécurité entre les roches glissantes.

Il est essentiel de savoir lire les prévisions météorologiques et la prédiction des marées tout en connaissant l'heure de coucher du soleil pour s'assurer une visibilité maximale. Des facteurs comme une forte houle, une mauvaise météo, la qualité de l'eau et un ruissellement suite à des précipitations récentes peuvent annuler ou retarder la cueillette. Les guides procurent également des informations sur la réglementation locale, variable selon la période et la région. Enfin, ils apprennent aux participants à récolter, nettoyer et préparer les algues de façon responsable.

Adopter un comportement responsable dans la récolte des algues est essentiel pour Melissa Hanson, cofondatrice de Kelpful, une société organisatrice de sorties cueillette pour adultes et enfants près de San Luis Obispo, en Californie. « Cet espace sauvage à la fois splendide et fragile n'est pas un supermarché. On n'y entre pas pour prendre ce que l'on veut, » explique-t-elle. « Il s'agit d'établir une relation de réciprocité, de faire preuve de gratitude et de respect pour cette abondance, tout en reconnaissant qu'elle n'existe pas uniquement pour servir nos besoins. »

Cette philosophie exige de l'attention pendant la récolte, explique Hanson. « Nous ne cueillons que les variétés d'algues en abondance au moment et sur le lieu de la cueillette. Nous ne prenons qu'une petite quantité par rapport à ce qui est présent, » indique-t-elle. « Notre objectif, une fois la récolte terminée, c'est de ne laisser aucune trace de notre passage. »

 

CONNEXIONS CULTURELLES

La récolte des algues est une pratique culturelle importante dans de multiples communautés à travers le monde. Au Pays de Galles, les cueilleurs d'algues préparent depuis plusieurs siècles le laverbread. En Australie, sur le littoral tasmanien appelé lutruwita par le peuple aborigène local, les Palawa, le wukalina Walk propose aux visiteurs un voyage de quatre jours et trois nuits mêlant randonnée, expériences culturelles et cuisine traditionnelle faisant la part belle aux algues et aux crustacés.

En cours de route, les guides palawa exposent leur savoir-faire pour tailler et sécher le kelp en forme de récipient traditionnel. Dans leur cuisine, ils utilisent la salicorne, la laitue de mer et bien d'autres algues savoureuses.

Selon la tradition, comme nous l'explique Melissa West, responsable des opérations pour le sentier wukalina, les femmes palawa plongent pour récolter des algues, de la nourriture et les coquilles des mollusques endémiques habitant le kelp, les maireeners, qu'elles transforment ensuite en bijoux. « J'ai deux filles, c'est donc très important pour moi de leur transmettre ce savoir, » ajoute West.

Byles est lui aussi convaincu de l'importance de transmettre son savoir, en grande partie hérité de ses ancêtres maoris. Selon lui, cette transmission est particulièrement bénéfique pour les plus jeunes, afin d'éveiller le sens de la responsabilité environnementale. « J'aime travailler avec les enfants, il est essentiel de leur faire découvrir ce domaine et de les amener à tomber amoureux de la plage et de la côte, » indique-t-il.

 

CÔTÉ CUISINE

L'une des principales qualités des algues est leur polyvalence, ce qui est très utile face aux plus difficiles des gourmets : les enfants. Au menu de son restaurant dans l'État de Washington, l'Orchard Kitchen à Langley, Vincent Nattress affiche diverses espèces d'algues.

Certaines agrémentent des mélanges d'herbes, comme le furikake japonais, alors que d'autres sont servies en pickles ou incorporées dans une sauce. « Les algues apportent la saveur umami que l'on obtient habituellement des champignons, » ajoute Nattress.

À la maison, il prépare des algues sauvages, cueillies grâce à un permis de pêche spécifique, et le résultat plaît beaucoup à ses enfants. Dorénavant, ils sont toujours partants pour une aventure culinaire, même lors d'un voyage. « Ils mangent de tout, car ils ont été exposés à tout. »

Peu importe la recette, l'algue en cuisine est une expérience à part entière. « Offrir un moment de reconnexion à nos racines et à la nature, pour moi, c'est un aspect essentiel de la cueillette, » déclare Byles. « Il n'y a pas que les algues qui comptent, il y a l'environnement, le lien avec la terre, la mer et l'humain. »

Canada : cette île flottante pourrait être le vestige d’écosystèmes disparus

Il y a quelques semaines, alors qu’il naviguait sur le lac Williston, en Colombie-Britannique, Rocky Avery, un plaisancier, est tombé sur une île jusque-là inconnue. Elle mesurait près de deux fois la taille d'un terrain de football et était couverte d’une végétation luxuriante.

Elle présentait toutefois une singularité : elle flottait.

La vidéo partagée par Rocky Avery, et initialement relayée par CBC, montre cette masse verdoyante onduler et se soulever doucement à la surface de l’eau sous l'effet des vagues. Après sa découverte, il en a perdu la trace pendant plusieurs semaines avant de la repérer à nouveau à la fin du mois d’août.

« C’est une observation phénoménale », estime Rebecca Helm, écologue marine à l’université de Georgetown. De grandes îles flottantes boisées comme celle-ci sont « rares à notre époque », mais elles étaient autrefois plus courantes avant que les activités humaines, notamment la construction de barrages à grande échelle et l’exploitation forestière intensive, ne modifient profondément les paysages.

« Cette île ressemble davantage à un fantôme du passé qu’à un phénomène totalement nouveau », explique Helm.

 

UNE VÉGÉTATION À LA DÉRIVE

La plupart des îles flottantes sont constituées d’un mélange de plantes aquatiques, d’enchevêtrements de racines, de terre et de débris ligneux, autant de matériaux suffisamment légers pour rester à flot. On les rencontre souvent dans les zones humides ou les tourbières.

Les racines des végétaux, à la recherche de lumière et de nutriments, se développent dans l’eau et finissent par former un tapis végétal dense et emmêlé.

Lorsque le niveau de l’eau change brusquement ou qu’une tempête survient, ce tapis peut se détacher et dériver, donnant naissance à une île flottante. Les niveaux du lac Williston étaient particulièrement élevés en août, ce qui pourrait avoir déclenché sa dérive.

Des dizaines d’îles similaires existent à travers le monde. Certaines sont considérées comme une nuisance sur le lac Victoria, en Afrique, où elles obstruent les voies navigables et perturbent le fonctionnement des barrages hydroélectriques. D’autres sont déplacées par les plaisanciers dans le Wisconsin. Certaines sont même devenues des attractions touristiques, comme une île flottante italienne que Pline l’Ancien aurait visitée.

Les îles flottantes peuvent se désagréger en quelques jours, mais certaines subsistent pendant plusieurs années. Cependant, l’île du lac Williston, dont la forêt semble remarquablement intacte, pourrait avoir une origine différente.

Sans poser le pied sur cette nouvelle île flottante, il est difficile de déterminer exactement sa composition, relève Natalie Kramer Anderson, chercheuse spécialisée dans les rivières et exploratrice National Geographic. Elle a consacré plusieurs années à l’étude des immenses embâcles de bois des Territoires du Nord-Ouest du Canada, d’impressionnants amas de troncs flottés qui s’accumulent pendant des décennies, voire des siècles, et peuvent couvrir jusqu’à 50 kilomètres carrés. Au cours de ses recherches, elle a observé comment des îles flottantes constituées principalement de bois pouvaient se former.

Lorsque les arbres tombent, certains finissent dans les cours d’eau et sont transportés comme du bois flotté avant de s’échouer sur la rive d'un lac ou d'une rivière. Les crues saisonnières peuvent ensuite les regrouper en radeaux ou en tapis de bois flottant, qui deviennent des supports propices à l’accumulation de sédiments et à l’enracinement de nouveaux arbres. Natalie Kramer Anderson se souvient avoir un jour traversé à pied une véritable mer de bois flotté parsemée de jeunes pousses. Alors qu’elle prélevait un échantillon d'un épicéa adulte, elle a réalisé que l’eau circulait sous l’arbre. « Ces arbres avaient cinquante ans. Ils poussaient littéralement sur un amas de troncs », raconte-t-elle.

Cette formation restait encore reliée à la terre ferme, mais elle pouvait facilement imaginer une structure similaire se développer dans une zone calme le long d’un rivage lacustre. Elle n’a donc pas été surprise d’apprendre l’existence de l’île flottant sur le lac Williston, résultat probable d'amoncellements sur les longues berges du lac, emportés par l’action combinée des vagues, du vent et des récentes variations du niveau de l’eau

 

DES ÎLES MENACÉES

Pour Anderson et Helm, cette île forestière flottante n’a rien d’une simple curiosité naturelle. Elle représente un type de formation naturelle devenu rare. Selon elles, ce genre d’îles était autrefois bien plus présent en Colombie-Britannique et ailleurs dans le monde, y compris en pleine mer. Mais à mesure que les cours d’eau ont été endigués et que l’exploitation forestière s’est intensifiée, les rivières ont transporté moins de bois vers l’aval, privant les îles flottantes de leur matériau de base. Par ailleurs, les radeaux de bois sont souvent retirés des voies navigables afin de faciliter les activités économiques et récréatives. « Nous avons profondément modifié les processus qui permettent leur formation », résume Natalie Kramer Anderson.

Pour mieux comprendre la formation de cette île, la chercheuse aimerait qu’une équipe scientifique puisse dater ses arbres afin de déterminer s’ils appartiennent à différentes générations ou s’ils ont tous poussé à la même époque. L’occasion pourrait se présenter. Selon CBC, l’île s’est récemment échouée sur une rive située à une trentaine de kilomètres de l’endroit où elle avait été observée pour la dernière fois. Et comme le souligne Natalie Kramer Anderson, avec le barrage situé en aval, « cette île n’a plus vraiment d’endroit où aller ».

Népal : les scientifiques peuvent-ils prédire la prochaine crue glaciaire ?

La tragédie s’est abattue sur le Népal et la Chine mercredi dernier lorsqu’un maelström d’eau, de roche et de boue s’est déversé dans une vallée fluviale de l’Himalaya, emportant sur son passage d’innombrables maisons, ponts, routes et personnes, et en ensevelissant bien plus encore sous une épaisse coulée visqueuse. Bien que les scientifiques cherchent encore à établir le déroulé exact des événements, les premières évaluations indiquent que des fragments d’un glacier, ainsi qu’une partie d’une falaise voisine, se sont détachés à plusieurs centaines de mètres au-dessus du sol, laissant s’échapper dans la vallée l’équivalent de soixante-dix pyramides de Khéops.

Bien que cette catastrophe particulière n’ait pas été anticipée, ce type de danger (l’effondrement soudain et violent d’un glacier) est en train de devenir monnaie courante dans un monde qui se réchauffe rapidement. Le changement climatique d’origine anthropique fait fondre les glaciers à un rythme jamais vu. S’ils fondent suffisamment, les glaciers suspendus de manière précaire au sommet des montagnes s’écrasent sur tout ce qui a le malheur de se trouver en contrebas.

L’Himalaya est loin d’être le seul endroit avec des glaciers d’altitude : de la Norvège à la Nouvelle-Zélande en passant par l’Islande et le Chili, ces bombes à retardement glacées se perchent sur les plus hauts sommets. « Toutes les régions glaciaires du monde sont vulnérables à cause du réchauffement rapide et de la fonte accélérée », explique Mohan Bahadur Chand, glaciologue de l’Université de Katmandou, au Népal, et explorateur National Geographic. Et selon l’endroit où l’on se trouve, un effondrement de glacier est susceptible de déclencher aussi bien une crue éclair qu’un « méga tsunami » de la taille d’un gratte-ciel.

« Mais il reste des raisons d'espérer », rassure Alton Byers, explorateur National Geographic et spécialiste des risques liés aux glaciers à l’Université du Colorado à Boulder, dans une réponse envoyée par e-mail. Certains glaciers traîtres, quand on les surveille correctement, présentent des signes caractéristiques lorsqu’ils sont sur le point de lâcher, ce qui signifie que des milliers de vies peuvent être sauvées dans les bonnes circonstances.

Mais cela suffira-t-il à aider des millions de personnes à survivre à l’avenir de plus en chaud que nous réservons à notre planète ?

 

LE POTENTIEL EXPLOSIF D’UN GLACIER

On trouve des glaciers sur tous les continents. Quand ceux qui se trouvent sur des crêtes montagneuses fondent, se fissurent et s’effondrent, ils peuvent entraîner tout un éventail de mouvements de masse potentiellement mortels, allant de déferlements furieux d’eau de fonte à d’effrayants phénomènes hybrides combinant avalanches et glissements de terrain.

Si un glacier se désintègre dans un fjord profond, il peut provoquer ce que l’on appelle un « méga tsunami ». En 2023, une avalanche colossale de roche et de glace survenue dans l’est du Groenland s’est précipitée dans les eaux confinées en contrebas et a engendré des vagues de près de 200 mètres de hauteur qui ont déchiqueté les parois rocheuses du fjord.

En 2025, un effondrement similaire a eu lieu dans un fjord d’Alaska et engendré cette fois-ci un « méga tsunami » de près de 500 mètres de hauteur ; c’est près de 2,5 fois la hauteur de la tour Montparnasse. Ce fjord d’Alaska est souvent fréquenté par des navires de croisière. Ce n’est que parce que le méga tsunami est survenu aux premières heures du jour que le fjord était, fort heureusement, vide à ce moment-là.

Parfois, les glaciers se disloquent dans des zones moins isolées. En mai dernier, un large pan du glacier de la vallée du Lötschental, dans les Alpes suisses, s’est brisé net et a provoqué une avalanche de roche et de glace qui a enseveli l’essentiel du village de Blatten sous 20 millions de tonnes de débris.

L’effondrement récent survenu dans l’Himalaya offre un autre exemple cauchemardesque. Mercredi 26 août, quelque chose s’est détaché de la face nord du sommet du Langtang Lirung, à la frontière entre le Népal et le Tibet. « Il s’est effondré un large soubassement rocheux qui se trouvait sous le glacier », explique Kristen Cook, géomorphologue de l’Université Grenoble-Alpes. « Le sol sous le glacier s’est effondré et a emporté le glacier avec lui. »

La vitesse fulgurante de la glace en chute libre a ensuite provoqué sa fonte. Il est également possible que la roche ait brièvement bloqué les eaux de la Lhende et formé un lac temporaire ; un embâcle qui a brutalement cédé. « Bien que le moment, la taille de l’embâcle et le volume d’eau ne soient pas confirmés, cela pourrait être la raison la plus probable des inondations », explique Mohan Bahadur Chand.

Aucune catastrophe ne peut être attribuée uniquement à la hausse des températures atmosphériques. Mais dans le cas présent, le pergélisol de haute altitude, « la colle cryosphérique qui maintient la neige, la glace et les roches ensemble depuis des millénaires », a probablement été affaiblie par notre monde qui se réchauffe, explique Alton Byers.

En réalité, le réchauffement planétaire a été cité comme un facteur déterminant dans ces effondrements de glaciers. L’équation est simple. « À mesure que les températures augmentent, la fonte des glaciers s’accélère et la formation de lacs glaciaires et d’autres facteurs rendent la montagne instable, en plus de la géologie fragile », explique Mohan Bahadur Chand.

 

PRÉVOIR LA PROCHAINE CASCADE GLACIAIRE

Si l’atmosphère et les océans terrestres continuent de se réchauffer sans ralentir, les prochaines décennies s’annoncent difficiles. La fréquence, et peut-être aussi l’ampleur, de ces risques glaciaires, vont augmenter. « Nous nous attendons effectivement à davantage d’instabilités en haute montagne, confirme Kristen Cook. Cet événement [au Népal] était d’une ampleur exceptionnelle. Mais des effondrements bien plus petits de ce type vont sans aucun doute continuer de se produire. »

L’Himalaya n’a pas le monopole des dangers liés aux glaciers.

« Les Andes, et en particulier la cordillère Blanche, au Pérou, ont commencé à faire l’expérience de vidanges brutales de lacs glaciaires [GLOF] dès les années 1940 », rappelle Alton Byers. Cela est notamment dû au fait que ces glaciers sont situés à des altitudes plus faibles et sont soumis à des augmentations de températures plus rapides et plus précoces. Certains travaux d’ingénierie, dont le creusement de fossés de drainage, ont été réalisés afin de tenter d’éviter de futures crues torrentielles. Mais ces mesures protectrices ne peuvent empêcher les glaciers de fondre et de se désagréger.

Selon Kristen Cook, l’Himalaya est particulièrement vulnérable : la région compte un nombre élevé de glaciers perchés sur des pentes particulièrement abruptes, au-dessus de vallées fluviales tout aussi escarpées, qui sont souvent couvertes d’infrastructures. Outre la menace des effondrements glaciaires, une étude de 2019 a révélé que 210 lacs glaciaires pourraient mettre en péril des zones habitées avec des crues subites.

Cela ne signifie pas pour autant que l’humanité est sans défense. Outre l’objectif ambitieux de stabiliser les glaciers en limitant les émissions de gaz à effet de serre, les scientifiques sont récemment parvenus à sauver d’innombrables vies d’un effondrement glaciaire. L’avalanche survenue en 2025 dans le village suisse de Blatten a été une catastrophe, mais personne dans ce village n’a trouvé la mort : les habitants et leurs animaux avaient été évacués neuf jours avant l’effondrement.

Comme l’explique Benjamin Bellwald, chercheur spécialisé dans les risques naturels à l’Institut géotechnique de Norvège et natif de Blatten, le glacier en question était connu pour être problématique depuis les années 1990. Début 2025, l’augmentation de la fréquence des chutes de roche du glacier a mis scientifiques et décideurs en alerte. Grâce à la vigilance des habitants, ainsi qu’à un éventail de technologies scientifiques de surveillance, on s’est aperçu que tout indiquait qu’un effondrement glaciaire se profilait à brève échéance.

« Une communication très claire et ouverte a conduit à une évacuation sans anicroches, de sorte qu’en fin de compte, aucun habitant de Blatten n’est mort », relève Benjamin Bellwald. Les dégâts économiques ont été considérables (près de 350 millions d’euros), mais des vies qui auraient pu être perdues sans alerte ont été sauvées.

Ce système peut-il s’appliquer aux glaciers himalayens également ? Cela se peut. Alton Byers explique que l’on collabore actuellement avec les autorités népalaises pour identifier les sites de ruptures glaciaires et mettre au point des cartes des risques et des plans de préparation destinés aux populations locales.

Il existe toutefois des limites de taille. « L’Himalaya est de toute évidence une région très grande à surveiller, ce qui rend la chose d’autant plus difficile par rapport aux Alpes », explique Benjamin Bellwald. Même en donnant la priorité à un nombre plus restreint de glaciers particulièrement douteux en s’appuyant sur ce que les scientifiques savent déjà d’eux, ce n’est pas comme si chacun d’eux allait présenter les mêmes signaux d’alerte avant un effondrement.

Mais des systèmes d’alerte de ce type pourraient fonctionner, à condition que le pays menacé mette en place une « surveillance hautement sophistiquée et continue », précise Mohan Bahadur Chand. Malheureusement, tous les pays n’ont pas les moyens financiers de la Suisse. « Les pays en développement de l’Hindou Kouch sont confrontés à des défis plus grands. »

L’un des problèmes les plus répandus est la « construction et l’urbanisation non régulées sur les rivières et les plaines inondables exposées à des inondations catastrophiques », comme l’explique Alton Byers. Plus ces zones sont occupées, plus le nombre de victimes est élevé.

Il reste encore beaucoup à faire. Et surtout, personne ne sait encore exactement quand, ni où, aura lieu le prochainement effondrement glaciaire ou la prochaine crue subite. Il n’y a pour le moment qu’une seule certitude. « De plus en plus de catastrophes arrivent », prévient Mohan Bahadur Chand.

Pérou : une capitale de la myrtille en plein désert

2024 - Au début du mois d’août, les collines sablonneuses du littoral de La Libertad, dans le nord du Pérou, regorgent d’un fruit violacé. Encore quelques semaines et la récolte des myrtilles pourra avoir lieu dans ce désert considéré comme inadapté à leur culture il y a encore une dizaine d’années. Mais aujourd’hui, cette région aride place le Pérou à l’avant-garde du marché mondial de la myrtille.

Alors qu’il marche entre les myrtilliers buissonnants, qui mesurent un mètre cinquante de hauteur à peine, Álvaro Espinoza se penche, écarquille les yeux devant tant de myrtilles et devant la taille gargantuesque de certaines.

« Même le calibre ne sert à rien », s’amuse l’ingénieur agricole en essayant d’en mesurer une avec un porte-clés comportant des ouvertures circulaires de différentes tailles. La baie ne passe pas dans la plus large, qui fait 2,5 centimètres de diamètre.

Álvaro Espinoza a été l’un des premiers à expérimenter la culture de myrtilles au Pérou il y a une quinzaine d’années, à une époque où ce fruit originaire de l’hémisphère nord était à peine présent dans le pays.

« Les gens me disaient que j’étais fou », se souvient-il. Depuis lors, la croissance de l’industrie de la myrtille au Pérou s’est avérée aussi fulgurante que celle du Bitcoin.

Ce pays d’Amérique du Sud, qui n’en cultivait encore que quelques centaines d’hectares en 2012, est devenu le premier exportateur mondial de myrtilles fraîches.

 

À LA RECHERCHE D’UNE MYRTILLE RÉSISTANTE À LA SÉCHERESSE

Inspirés par le succès de leurs voisins chiliens, des entrepreneurs péruviens ont commencé à s’intéresser au marché local de la myrtille au début des années 2000. Trouver la bonne variété a nécessité des années de tâtonnements ; Álvaro Espinoza a essayé de créer une pépinière mais a échoué. Il travaille désormais pour le département des ventes de Planasa, entreprise espagnole qui met au point des baies plus savoureuses et qui poussent mieux.

Au Pérou, le défi était de se défaire de l’idée reçue selon laquelle les myrtilles avaient besoin de passer un minimum d’heures au frais (à des températures situées sous les sept degrés) pour bien pousser. Si les montagnes andines remplissaient ces conditions, leur terrain rude présentait des obstacles importants pour un secteur d’activité dépendant considérablement du travail manuel et d’une infrastructure composée de systèmes d’irrigation avancée et d’usines de conditionnement. 

On s’est donc tourné vers la côte où des mégaprojets d’irrigation et de grandes entreprises d’agro-export existaient déjà, ainsi que le souligne Carlos Gereda, pionnier du secteur et fondateur et PDG d’Inka’s Berries.

Il est le premier à avoir identifié une variété de myrtille capable de supporter le littoral péruvien tempéré, où le courant de Humboldt rencontre les Andes, une conjonction qui engendre des conditions quasi-désertiques.

Né dans une famille d’agriculteurs, Carlos Gereda a commencé à se rendre au Chili en 2006 pour se familiariser avec les myrtilles. Après l’un de ses séjours, il en a rapporté quatorze variétés à tester dans le désert péruvien. Il lui a fallu deux ans pour trouver la bonne : la Biloxi. Une fois cette variété identifiée, il a investi 300 euros environ pour lancer une entreprise qui est devenue un pionnier de la culture de myrtilles au Pérou.

 

CULTIVER LES MYRTILLES ROBUSTES DU FUTUR

Désormais, les champs de myrtilles s’étalent sur près de 20 000 hectares (c’est presque deux fois la taille de Paris) et le pays exporte plus de deux fois plus de myrtilles à l’étranger que ses concurrents les plus proches. Plus de la moitié des ventes se font aux États-Unis, et le Pérou fournit près de 40 % des importations américaines de myrtilles fraîches.

Mais l’an dernier, cet essor a connu son premier tassement. Une vague de chaleur majeure alimentée par un épisode El Niño s’est abattue sur le littoral septentrional du Pérou, y compris sur La Libertad, le cœur de l’industrie de la myrtille. Les températures ont bondi de 22°C par rapport à la normale de saison, ce qui a donné lieu à l’hiver le plus chaud depuis soixante ans. Cette chaleur a dévasté certaines variétés de myrtilles et la production a chuté de 25 %.

« C’est comme ça l’agriculture, rien n’est certain, et tout reste à prouver ; il faut le vivre, confie Carlos Gereda. Il y a des moments où, de nulle part, un épisode climatique vous force à tout repenser. »

Cette expérience, en plus de l’augmentation prévue des températures sous l’effet du changement climatique, a accéléré les efforts faits pour mettre au point de nouvelles variétés de myrtilles génétiquement modifiées capables de bien pousser dans des environnements plus chauds.

Pour créer ces variétés résilientes, les scientifiques croisent des plantes apparentées, en font germer les graines et les évaluer au fil des ans pour sélectionner les meilleurs individus, qui sont ensuite clonés et multipliés in vitro. Un autre objectif dans cette course génétique est de produire des myrtilles « géantes » – de faire des myrtilles de plus de deux centimètres de diamètre la norme – afin de dynamiser les rendements et de satisfaire la demande.

En 2023, Inka’s Berries a commercialisé deux nouvelles variétés géantes, Alessia et Abril, du nom des nièces de Carlos Gereda. Les deux sont des variétés tropicalisées qui s’épanouissent sans nécessiter de basses températures.

 

UNE ENTREPRISE PROSPÈRE, MAIS PAS POUR LES MOISSONNEURS 

Malgré les défis initiaux, le microclimat du littoral péruvien s’est avéré avantageux : il permet des rendements élevés et une production ininterrompue tout au long de l’année. Des entreprises étrangères et domestiques, attirées par des incitations fiscales et une main-d’œuvre bon marché, ont rapidement réalisé des bénéfices en vendant le fruit au prix fort en basse saison au Chili et aux États-Unis.

Même en tenant compte des conditions météorologiques extrêmes de l’an passé, le Pérou a vendu pour 1,6 milliards d’euros de myrtilles fraîches à l’étranger. En 2024, les myrtilles étaient le deuxième produit agricole du pays après les raisins et avaient contribué à une multiplication par treize des exportations agricoles annuelles totales depuis 2000.

Pourtant, les conditions de vie des moissonneurs de myrtilles ne sont pas à la hauteur du succès que rencontre le secteur. « Alors que la croissance des entreprises se poursuit, nous sommes exploités au salaire minimum [260 euros par mois] », déplore Julisa González, cueilleuse chez Camposol, le principal exportateur de myrtilles. Sa paie quotidienne couvre à peine le coût de trois barquettes de myrtilles à New York.

Bien que quelques grandes entreprises dominent l’industrie de la myrtille au Pérou, un nombre croissant de cultivateurs de taille moyenne s’insèrent dans ce secteur.

Parmi eux, Emilia Luján Pérez, cultivatrice de 76 ans qui s’apprête à planter des myrtilliers sur son terrain de 200 hectares, à Virú, province côtière de la région de La Libertad. Dans huit mois, elle compte bien récolter ses premières tonnes de myrtilles et contribuer à satisfaire l’appétit mondial grandissant.

« Si j’ai besoin de plus de terres », plaisante-t-elle en désignant avec son bâton de marche les montagnes arides situées derrière son domaine, « je ferai main basse sur les collines. »

France : les feux de forêt condamnent les animaux à vivre dans des "déserts de cendres"

Cet été, des feux de forêts font rage dans toute l’Europe, et la France et l’Espagne sont particulièrement touchées. Dans le seul Hexagone, plus de 200 000 personnes ont dû quitter leurs domiciles, quatre pompiers ont trouvé la mort et au moins 129 pompiers ont été intoxiqués sur les feux en Gironde. En Espagne, au moins treize personnes ont trouvé la mort, incapables d’échapper aux flammes.

Il s’agit de toute évidence d’une crise humanitaire, mais la faune n’est pas épargnée par l’horreur. De même que les humains, les animaux sauvages fuient les flammes, mais beaucoup n’ont pas réussi à leur échapper à temps, et des millions d’animaux devraient être morts selon les prévisions, comme le rappelle Céline Sissler-Bienvenu, spécialiste des interventions d’urgence liées à la faune et fondatrice de Planimalia, cabinet de conseil dédié à la gestion de la faune lors des situations de crise. « C’est une catastrophe écologique. » 

Le changement climatique est le principal facteur à l’origine des incendies survenus en France et en Espagne et l’augmentation des températures provoque des sécheresses, car l’air plus chaud peut contenir davantage d’humidité. Cela donne soif à l’atmosphère, « qui aspire l’humidité du sol, des plantes », explique Stefan Rahmstorf, climatologue de l’Institut de recherche sur les effets du changement climatique de Potsdam, en Allemagne. La végétation desséchée se transforme en petit bois en attente d’une étincelle.

Pour les animaux qui ont survécu aux incendies près de Bordeaux, en France, le tableau reste sombre. Leur habitat n’est plus qu’une étendue calcinée de 42 000 hectares. « C’est comme Pompéi », fait observer Grégoire Loïs, naturaliste du Muséum national d’histoire naturelle. « C’est un désert de cendres. » 

 

DE NOMBREUX ANIMAUX SONT EN DANGER

Selon les spécialistes, une multitude d’animaux sont touchés par ces incendies. Leur habitat forestier ayant disparu, et se trouvant sans buissons ni feuillages pour se camoufler, de petits animaux tels que les musaraignes, les hérissons et les lézards disposent de moins d’endroits pour se cacher des prédateurs et peuvent facilement devenir des proies. De plus, les insectes qu’ils aiment manger ont été anéantis par la catastrophe, ce qui les prive de toute source de nourriture.

De nombreux animaux s’aventurent ensuite dans les zones urbaines à la recherche de nourriture et se mettent en danger. Comme le rappelle Céline Sissler-Bienvenu, « chaque fois qu’il y a des incendies, [nous constatons] un pic de collisions avec des voitures, car ils sont désorientés et perdus ».

La spécialiste ajoute que les cendres et les retardateurs de flammes toxiques polluent également l’eau et les sols, ce qui complique la tâche aux animaux en quête de nourriture et d’eau et peut potentiellement causer des problèmes de santé tout au long de leur vie, par exemple des troubles liés à la reproduction.

Bien que les feux de forêt touchent tous les animaux, certains scientifiques sont particulièrement préoccupés par quelques taxons. Les cerfs peuvent s’enfuir et les oiseaux capables de voler aussi, observe Grégoire Loïs, mais « ce n’est pas le cas des reptiles et des amphibiens ».

Une population rare de crapauds a probablement été durement touchée par les incendies. Le pélobate cultripède (Pelobates cultripes), listé comme espèce vulnérable sur la liste rouge de l’UICN, est un animal nocturne qui se déplace lentement et que l’on trouve dans les forêts et dans les zones humides du sud de la France, d’Espagne et du Portugal. Sa population est si petite que cet amphibien qui vit au sol est « partout considéré comme un trésor local », explique Grégoire Loïs.

Avant l’incendie, l’espèce était déjà confrontée à une multitude de menaces. Son habitat a été détruit pour faire place à des infrastructures urbaines et aux exploitations agricoles. L’arrivée d’espèces invasives, comme les écrevisses de Louisiane (Procambarus clarkii), des prédatrices, et l’augmentation des collisions avec des véhicules, ont encore aggravé les pressions que ce crapaud subit. Cette population de crapauds aurait décliné de plus d’un tiers au cours des vingt dernières années environ.

Leur population est si réduite que « n’importe quelle perte représente une tragédie », relève Grégoire Loïs. Incapables de s’enfuir aussi vite que les cerfs ou les sangliers, beaucoup de ces crapauds sont susceptibles d’avoir succombé à la chaleur, aux flammes et à la fumée. Les scientifiques doivent commencer par découvrir la véritable étendue des dégâts, bien que l’espoir soit permis selon certains. Grégoire Loïs raconte avoir vu une photo d’une grenouille rousse (Rana temporaria) « dans la main d’un observateur dans une zone brûlée ».

« Donc celle-ci a pu s’échapper et on l’a découverte en train d’essayer de se frayer un chemin à travers la cendre », décrit-il. Si des grenouilles rousses ont survécu, alors peut-être que des pélobates cultripèdes aussi. 

En tant que crapauds fouisseurs, ils vivent dans des terriers qu’ils creusent eux-mêmes ou qui ont été abandonnés par d’autres animaux. Ces terriers les protègent de toute température extrême à la surface, qu’il s’agisse du froid ou du chaud, un autre fait qui permet d’espérer. Cachés dans ces terriers, qui peuvent s’enfoncer jusqu’à un mètre de profondeur, certains spécimens pourraient avoir survécu, surtout s’il n’y avait pas beaucoup de végétation asséchée au sol, ce qui aurait permis au feu de passer rapidement.

« La flore et la végétation reviendront avec la prochaine pluie, conclut Céline Sissler-Bienvenu. La nature peut être très résiliente. Mais pour ce qui est des animaux, il leur faudra beaucoup, beaucoup de temps pour se rétablir. » 

Une étude éclaire les mystérieuses origines de l’Euphrate

C'est près de l'Euphrate et de son fleuve jumeau, le Tigre, sur les terres fertiles de la Mésopotamie, que les humains ont développé certaines des premières formes de civilisation. L'Euphrate a été le moteur d'innovations majeures. Ses crues ont mené à la création de riches terres agricoles, d'où ont émergé de petites cités antiques, ouvrant la voie au développement de l'écriture, à un pouvoir centralisé et au droit. 

Ces avancées ont eu lieu il y a moins de 6 000 ans, soit une période infime à l'échelle de l'Histoire. La création de l'Euphrate, qui s'étend sur 2 800 kilomètres entre la Turquie et l'Iraq actuels, a eu lieu il y a plus d'un million d'années. Certains détails concernant sa formation restent toutefois un mystère pour les scientifiques. 

Une nouvelle étude publiée dans la revue Nature Geoscience pourrait enfin en révéler les origines. Plus précisément, elle suggère que deux cours d'eau distincts prenant source en Turquie et se jetant dans le bassin méditerranéen, alors asséché, ont conflué pour former l'Euphrate il y a environ 3,6 millions à 1,6 million d'années, ouvrant ainsi la voie à l'émergence du Croissant fertile. 

Le projet de recherche a vu le jour en 2014, lorsqu'Andrew Madof, géologue chez Chevron, analysait les données de sites marins au large des côtes du Liban dans le cadre d'une recherche de gaz naturel. Les données ont été recueillies grâce à l'imagerie sismique, qui permet de créer une image des matériaux souterrains, d'une façon similaire à une échographie. « Les ondes sonores [rebondissent] sur les différentes couches situées sous les fonds marins », explique Andrew Madof. « En fonction du temps qu'elles mettent à revenir, on peut grossièrement reconstituer les [matériaux] en trois dimensions ». 

Andrew Madof a remarqué quelque chose d'inhabituel sur les images. Les scientifiques avaient déjà connaissance de l'existence dans cette région d'énormes gisements de sel sous-marins, pouvant atteindre jusqu'à 4 kilomètres d'épaisseur par endroits. Ceux-ci s'étaient formés il y a plus de cinq millions d'années au cours d'une période connue sous le nom de « crise de salinité messinienne », durant laquelle la mer Méditerranée s'était partiellement ou totalement asséchée. Andrew Madof a réalisé que les sédiments recouvrant le sel ressemblaient à des dépôts fluviaux. Il a souhaité comprendre la nature de ces cours d'eau et d'où ils provenaient : « c'est essentiellement ainsi qu'a commencé pour moi un périple de douze ans », indique-t-il. 

Après avoir analysé les données sismiques, Andrew Madof et ses coauteurs ont étudié les cartes géologiques de la région, qui montraient qu'il y avait deux rivières qui se jetaient dans le bassin méditerranéen : un bras au nord connu sous le nom de Paléo-Karasu, et un bras au sud appelé Paléo-Murat. Les deux cours d'eau tirent leur nom de leurs homologues actuels, les affluents de l'Euphrate moderne. 

L'équipe a également eu recours à la simulation informatique pour estimer la taille des deux fleuves qui, selon Andrew Madof, étaient énormes en comparaison des cours d'eau actuels de la région. Si l'on se base sur le débit et la quantité de sédiments transportés, le Paléo-Karasu était « plus grand que le Nil », tandis que le Paléo-Murat était « plus grand que le Tigre et l'Euphrate actuels réunis », explique-t-il. Il ajoute que les fleuves n'ont coulé sur le site méditerranéen asséché que pendant « environ 120 000 ans ce qui, d'un point de vue géologique, représente un intervalle de temps très court ». 

Les données de l'équipe suggèrent que des phénomènes tectoniques, par exemple un séisme ou la formation d'une chaîne de montagnes, ont fini par repousser les eaux vers le sud-est, loin de la Méditerranée, où elles ont fusionné en un seul et unique fleuve avant de finir par se jeter dans le golfe Persique. 

L'article apporte un nouvel aperçu essentiel de la crise de salinité messinienne, selon Angelo Camerlenghi, chercheur à l'Istituto Nazionale di Oceanografia e di Geofisica Sperimentale (OGS), en Italie. Bien que « la plupart des chercheurs s'accordent à dire que la mer Méditerranée s'est complètement asséchée au cours de cette période », indique-t-il, l'ampleur de la baisse du niveau de la mer et la manière dont l'eau douce a fini par remplir le bassin méditerranéen ont fait l'objet de débats animés. Une petite minorité de chercheurs pensent que la Méditerranée ne s'est pas totalement asséchée. Les recherches d'Andrew Madof mettent en évidence une nouvelle source d'eau douce. 

« Je pense que cela pourrait marquer la fin d'un débat qui dure depuis des décennies », affirme Angelo Camerlenghi, qui a participé à un projet financé par la National Geographic Society visant à étudier une inondation de grande ampleur qui aurait mis fin à la crise de salinité messinienne. 

Comme les recherches d'Andrew Madof reposaient sur des simulations informatiques et des analyses sismiques à distance « plutôt que sur des preuves directes recueillies sur le terrain », il reconnaît qu'il reste une certaine incertitude quant au tracé de ces anciens fleuves. Selon lui, analyser des échantillons prélevés sur le terrain permettrait de corroborer encore davantage ses résultats et pourrait garantir l'exactitude de ses estimations quant aux tracés des fleuves. Angelo Camerlenghi affirme que ces incertitudes « n'enlèvent en rien l'importance de ces travaux ». 

Il serait difficile d'exagérer l'influence que l'Euphrate a pu avoir sur l'histoire naturelle, ainsi que sur l'histoire humaine. « Lorsque l'on observe les paysages modernes ou pensons aux fleuves, on constate qu'ils sont éphémères », affirme Andrew Madof. Pourtant, même des événements mineurs à l'échelle de l'évolution de la planète, tels qu'un séisme ou la formation d'une montagne, peuvent avoir un impact suffisamment important pour influencer le développement de grandes civilisations. 

Dans le cas du Paléo-Karasu et du Paléo-Murat, « si les fleuves n'avaient pas changé de direction et n'avaient pas fusionné, le Croissant fertile n'aurait peut-être jamais vu le jour », ajoute-t-il. Le déplacement continu de l'Euphrate a probablement aussi influencé les schémas de migration humaine pendant des millénaires, notamment à Eridu et à Ur, qui figurent parmi les premières cités de la civilisation et qui ont été abandonnées après que l'Euphrate eut changé de cours. 

Il s'agit peut-être d'une succession de processus géologiques minutieusement orchestrés qui a finalement contribué à l'existence de la société moderne. Cette découverte nous aide donc à « comprendre le contexte matériel et environnemental qui a donné lieu aux innovations les plus importantes de la civilisation humaine », explique Faisal Husain, historien à l'université d'État de Pennsylvanie (Penn State). « Tous les aspects de ce que nous appelons aujourd'hui la société moderne ont vu le jour à cet endroit ». 

Le désert devient-il trop chaud pour les arbres de Josué ?

Il y a six ans, Jeremiah Joseph conduisait à travers un grand peuplement d'arbres de Josué, à l'aube. Les branches des arbres s'étiraient dans l'obscurité, éclairés uniquement par les phares de sa voiture et, pendant une fraction de seconde, il a cru que quelqu'un lui faisait signe de s'arrêter.

Jeremiah Joseph est membre de la tribu Paiute-Shoshone à Lone Pine en Californie. Il a passé sa vie entouré d'arbres de Josué. Mais ce matin-là, il lui sembla les voir pour la première fois. La même année, la tribu Paiute-Shoshone avait reçu trente-huit arbres de Josué qui avaient été déracinés pour un projet d'expansion d'autoroute. Jeremiah Joseph faisait partie du groupe chargé de les replanter et il a commencé à en apprendre plus sur le triste destin qui attend cette espèce : sans intervention humaine, les sous-espèces de l'est et de l'ouest de la Californie auront du mal à survivre.

Selon une étude publiée l'été dernier, les arbres de Josué, symbole du désert de Mojave et du rêve californien, devraient perdre 80 % de leur habitat naturel d'ici la fin du siècle. 

Les scientifiques, législateurs, tribus et communautés essaient de trouver rapidement une solution pour que cette espèce emblématique survive. L'été dernier, le gouvernement californien a publié un plan de conservation destiné à protéger les arbres de Josué de l'ouest en sanctuarisant des terres, en restreignant l'abattage d'arbres et en mettant en place des politiques de prévention des risques d'incendies. Ce plan de conservation est unique : il vise non pas à protéger une espèce déjà en déclin, mais à préserver les arbres de Josué des menaces qui les attendent.

Les défenseurs de l'environnement qui travaillent sur les arbres de Josué envisagent deux options pour leur offrir un habitat viable dans le futur. La première option consiste en un « refuge » climatique, des parcelles de terre à l'intérieur ou proches de leur zone de répartition naturelle où ils seraient relativement protégés du changement climatique. La deuxième option est plus spectaculaire et plus compliquée : les déplacer dans des environnements plus accueillants en dehors de leur zone de répartition naturelle, une stratégie connue sous le nom de migration assistée. 

Dans la réserve Paiute-Shoshone à Lone Pine, où les chefs de tribu collaborent avec l'État de Californie sur des plans de conservation, le déplacement d'arbres en dehors de leur habitat actuel est déjà prometteur. Les trente-huit arbres déterrés pour la construction de l'autoroute ont été replantés à environ 15 kilomètres au nord de la réserve, en dehors de la zone de répartition typique des arbres. Six ans plus tard, ils continuent de bien pousser. Même des arbres assez anciens dont on doutait de la survie ont développé des ramifications dans leur nouvel habitat. 

« Nous savons, grâce à la science et à la rapidité à laquelle les choses changent, particulièrement pour l'environnement des arbres de Josué, qu'il est indispensable que nous trouvions une solution et que nous prenions les bonnes décisions, en particulier pour ceux qui survivent tout juste », affirme Jeremiah Joseph. 

 

POURQUOI LE FUTUR DES ARBRES DE JOSUÉ EST-IL SI INCERTAIN ? 

Les arbres de Josué sont anciens. Ils ont commencé à pousser dans le Sud-Ouest des États-Unis il y a 12 000 ans, quand les glaciers de la période glaciaire ont disparu. Alors que leur durée de vie est en moyenne de 150 ans, on estime que certains d'entre eux vivent depuis 500 ans ou plus. 

Malgré leur nom, les arbres de Josué sont une espèce de plantes succulentes et font partie de la famille des agaves. Les sauver serait synonyme de sauver les écosystèmes entiers du désert. Ils constituent l'habitat essentiel de dizaines d'espèces d'oiseaux tels que le petit-duc des montagnes (Megascops kennicottii) et l'oriole jaune-verdâtre (Icterus parisorum), ainsi que des reptiles et insectes. 

Ils sont actuellement tellement répandus qu'il est difficile de croire qu'ils sont en danger. 

En 2022, une revue estimait entre 4,3 millions et 9,8 millions le nombre d'arbres de Josué de l'ouest en Californie. Cette abondance relative a mené à des plaintes de la part de propriétaires et de promoteurs immobiliers qui, en raison du plan de conservation, doivent payer des frais pouvant aller de quatre-vingts à plusieurs milliers d'euros pour faire retirer des arbres de Josué de leur terrain. 

C'est le climat futur, plus que les conditions actuelles, qui inquiète les scientifiques et les responsables politiques. Le changement climatique devrait accentuer le climat déjà très chaud et sec du désert, explique Jeremy Yoder, biologiste à l'université d'État de Californie à Northridge (CSUN). 

« Le désert de Mojave connaît les conditions les plus chaudes et sèches du territoire continental des États-Unis et toutes les espèces qui y vivent sont déjà adaptées à ces conditions » révèle Jeremy Yoder. « Bien sûr que si vous les mettez dans des conditions encore plus extrêmes, elles vont être en difficulté. »

Ces dernières années, les incendies alimentés par des espèces de plantes envahissantes ont accentué ces conditions, brûlant des millions d'arbres sur les cinq dernières années uniquement. Il faut ajouter à cela l'urbanisation rapide et le développement énergétique du désert de Mojave qui réduit encore plus leur habitat viable. 

Pour maintenir une population saine d'arbres de Josué, l'un des défis est de garantir qu'assez de jeunes arbres remplacent leurs aînés mourants. Pour cette espèce d'arbres, les conditions sont spécifiques : ils ne fleurissent que dans certaines conditions, pas chaque année et leurs deux sous-espèces ne peuvent être pollinisées que par une espèce de papillons de nuit. 

Ce sont ces adaptations très spécifiques qui les rendent particulièrement vulnérables aux changements de conditions. La recherche a montré qu'ils grandissent plus lentement et se reproduisent moins souvent que les autres plantes. De plus, il est prouvé que des conditions plus chaudes et plus sèches réduisent le nombre de jeunes arbres. 

 

DES ARBRES PLUS RÉSILIENTS DANS UN HABITAT PLUS RÉSILIENT

Les scientifiques et les défenseurs de l'environnement affirment que le refuge climatique représente la meilleure option pour la survie des arbres de Josué. Bien que certains régimes climatiques et une certaine disponibilité en eau soient aussi des facteurs pour certains arbres, ces refuges se situent habituellement à des altitudes plus élevées. Les scientifiques tels que Jeremy Yoder qui étudient ces paysages arides essaient d'identifier de tels refuges depuis des années. L'identification de ces habitats requiert une combinaison complexe de modèles scientifiques, d'observations sur le terrain et, plus récemment, de données satellites. L'étude datant de l'été dernier qui a modélisé leur perte d'habitat a annoncé des nouvelles prometteuses : il existerait plus de régions qu'on ne le pensait initialement qui répondraient aux critères pour constituer un refuge. 

Néanmoins, ces régions ne se situent pas nécessairement sur des terres protégées, ce qui pourrait rendre le futur habitat vulnérable au développement. 

Les incendies représenteront toujours un risque, même sur les terres protégées. En 2020, plus de 16 000 hectares situés sur un refuge potentiel dans la Mojave Natural Preserve ont été brûlés par un incendie dévastateur qui a tué 1,3 million d'arbres de Josué. 

Pour assurer les meilleures chances de survie aux arbres plantés dans ces refuges climatiques, les scientifiques recherchent aussi les arbres ayant les gènes les plus résistants et adaptables. 

Alors que le séquençage des gènes de l'espèce est encore en cours, les scientifiques en apprennent déjà plus sur la façon dont ces plantes survivent dans des conditions aussi extrêmes. En septembre dernier, par exemple, un article dirigé par Karolina Heyduk, professeure assistante à l'université du Connecticut (UConn), a démontré que les arbres de Josué possèdent une forme de photosynthèse unique qui leur permet d'absorber du dioxyde de carbone pendant la nuit afin de réduire la perte d'eau. 

« J'espère que cela signifie qu'ils sont capables de gérer un peu cette chaleur et cette sécheresse, particulièrement les arbres plus vieux », formule Karolina Heyduk. « Ce que cela signifie pour les générations futures reste un peu plus flou. »

Karolina Heyduk et Jeremy Yoder prennent part à un travail de séquençage du génome des arbres de Josué afin de pouvoir identifier les gènes spécifiques associés à la survie dans les conditions désertiques les plus rudes. Cette carte génétique leur permettrait de sélectionner les graines les plus résistantes pour les stocker dans des banques de semences puis finalement les planter dans des régions détruites par les incendies. 

 

UN HABITAT POUR LE SIÈCLE PROCHAIN

Étant donné la vulnérabilité des arbres de Josué ainsi que l'étude coûteuse et longue de leur génétique, certains des défenseurs de l'environnement impliqués dans le plan de conservation californien se demandent également s'ils pourraient aider les arbres à migrer vers une zone aux conditions moins extrêmes, située plus au nord ou à une altitude plus élevée. 

L'étude modélisant le futur refuge a découvert que de nouveaux habitats potentiels pour les arbres de Josué de l'ouest pourraient apparaître au nord de leur implantation actuelle et que de nouveaux habitats potentiels pour les arbres de Josué de l'est pourraient apparaître à des altitudes plus élevées dans les Hualapai Mountains en Arizona. 

Aider les plantes à migrer vers d'autres zones est une stratégie étudiée par les scientifiques pour d'autres espèces telles que les sapins de douglas en Oregon (Pseudotsuga menziesii) et les arbres à feuilles caduques dans le Minnesota. Pour les arbres de Josué, cette migration serait probablement effectuée sur une distance inférieure et consisterait à déplacer les arbres dans des zones où ils auraient naturellement migré mais plus tôt que ce qu'ils auraient fait par eux-mêmes, explique Drew Kaiser, scientifique environnemental principal au California Department of Fish and Wildlife. Il révèle aussi qu'un début de discussion est en cours à propos d'essais de migration assistée sur des distances plus importantes réalisés par des tribus, des gestionnaires de terrains et des chercheurs. 

La migration assistée est controversée au sein de la communauté scientifique car elle est à la fois complexe et incertaine. Pour se maintenir, l'écosystème dans lequel se trouvent les arbres de Josué, y compris les papillons de nuit qui les pollinisent, devrait également migrer. Cela coûterait extrêmement cher et ces ressources pourraient être utilisées pour reproduire des arbres plus résilients et pour réduire les risques d'incendies dans les zones où les arbres se trouvent déjà. 

Faire migrer des gènes individuels pourrait représenter une option plus viable. Si Jeremy Yoder, Karolina Heyduk et les autres scientifiques impliqués dans le projet du génome identifiaient les gènes qui permettent aux arbres de supporter une sécheresse et une chaleur extrêmes, cela leur permettrait d'introduire ces gènes dans les populations d'arbres de Josué les plus vulnérables. 

« De nombreuses personnes font de leur mieux pour tirer profit du temps que nous avons pour agir » indique Jeremy Yoder. « Nous pouvons agir maintenant pour éviter d'avoir à agir plus radicalement dans le futur. »

À Lone Pine, la tribu a continué de replanter les arbres arrachés pour des projets infrastructurels et commencera bientôt à planter des graines pour faire pousser de jeunes arbres. 

En plus d'être essentiels pour leurs écosystèmes, les arbres de Josué ont une importance culturelle. Leurs fleurs, graines, feuilles et racines peuvent être mangées, et leurs feuilles et racines sont utilisées pour fabriquer des cordages et colorants pour tisser des chaussures, des filets, des sandales et des tapis. 

« En travaillant avec ces arbres, nous avons remarqué qu'ils nous aidaient à préserver notre histoire et notre identité » révèle Jeremiah Joseph. « Dans nos efforts pour protéger nos ressources culturelles, l'arbre de Josué et notre histoire ont développé une relation symbiotique. »

Seconde main, location, vêtements neufs : quel choix est le plus écologique ?

L'industrie de la mode contribue directement au changement climatique et à la pollution plastique. Elle génère entre 4 et 8 % des émissions mondiales de carbone et une étude a estimé qu'en 2019, le secteur de la mode à lui seul a été responsable de 8,3 millions de tonnes de déchets plastiques. 

Selon une étude scientifique publiée dans la revue Nature en 2020, les vêtements fabriqués à bas coût et rapidement, un modèle économique connu sous le nom de fast fashion, contribuent à l’augmentation de l’empreinte environnementale de l’industrie de la mode. 

Pour comprendre ce que cela implique pour les êtres humains, la faune et la planète, nous avons échangé avec Emma Håkansson, directrice fondatrice de Collective Fashion Justice, et Karen Pearson, chimiste au Fashion Institute of Technology (FIT) à New York, une école spécialisée dans la mode. Elles nous ont expliqué ce que signifie vraiment le terme « fast fashion », et comment les consommateurs et les institutions peuvent y réagir. 

 

Comment définissez-vous la fast fashion et pourquoi est-elle si néfaste pour l'environnement ? 

Emma Håkansson : Le problème réside dans la quantité et le rythme de production des vêtements. Autrefois, on fabriquait des vêtements sur mesure pour chaque personne et ceux-ci étaient portés pendant des années. Aujourd'hui, le monde de la mode compte cinquante-deux « micro-saisons », si ce n'est plus. Une étude menée par le Hot or Cool Institute indique que les consommateurs occidentaux ne peuvent se permettre, dans les limites écologiques de la planète, d'acheter que cinq vêtements neufs par an. Or, de nombreux consommateurs en achètent dix fois plus. La mode, en tant que concept, peut être une question de style et d'expression de soi en tant qu'individu, mais ce système privilégie le profit au détriment de la durabilité et de la créativité.

Karen Pearson : [La fast fashion se caractérise] par le fait de ne pas respecter le cycle traditionnel de quatre à six saisons par an, au profit d'une production en grand volume et à bas coût. C'est ce nombre important de « saisons » et de collections qui la rend « fast » (rapide). On produit bien plus que nécessaire, et ce, à moindre coût.

 

La mode durable, en revanche, est souvent critiquée pour son coût jugé inabordable. Cette perception est-elle justifiée ? Comment les personnes aux revenus modestes peuvent-elles acheter des vêtements conçus de manière plus durable ? 

Emma Håkansson : La mode durable est plus chère... Payer un salaire décent, et protéger les terres et les travailleurs a un coût. Nous devons repenser le véritable « coût » des vêtements. C'est pourquoi j'encourage les gens à fabriquer leurs propres vêtements au moins une fois, car ils vont très vite se rendre compte qu'il y a une raison pour laquelle les vêtements fabriqués de manière durable coûtent plus cher. 

Mais la façon la plus durable de s'habiller consiste à ne pas acheter de vêtements neufs, et tout le monde peut le faire. La fast fashion n'est pas soutenue par les personnes aux revenus modestes, elle est alimentée par la consommation massive de ceux qui disposent d'un revenu disponible. Il est important de reconnaître qui finance réellement la fast fashion, et de ne pas épargner le luxe, qui peut être produit d'une manière non durable et contraire à l'éthique, mais à un prix plus élevé. 

Karen Pearson : Les vêtements bien confectionnés et de bonne qualité s'accompagnent souvent d'une plus grande transparence dans la chaîne logistique. Ils peuvent coûter plus cher à première vue mais ils sont conçus pour durer plus longtemps, ce qui permet d'équilibrer le [coût] sur le long terme. L'essor du marché de la seconde main a également rendu la mode haut-de-gamme, voire de luxe, bien plus accessible à des prix plus abordables. En achetant de la seconde main, vous prolongez la durée de vie d'un vêtement et réduisez son empreinte carbone globale. Pour les personnes qui disposent d'un budget serré, le choix le plus responsable consiste peut-être simplement à acheter une pièce polyvalente et durable plutôt que cinq articles moins chers.  

 

La seconde main est largement considérée comme une alternative respectueuse de l'environnement. Est-ce véritablement aussi durable qu'il n'y paraît ? 

Emma Håkansson : Il est encourageant de constater qu'acheter des vêtements vintage et de seconde main gagne en popularité. C'est l'une des façons les plus durables de consommer et, historiquement, cette pratique était motivée par une nécessité économique et non par une tendance. Toutefois, même lorsque l'on achète de seconde main, il est important de ne pas reproduire la mentalité de la fast fashion. Si l'on considère la revente comme un cycle sans fin, en achetant des tonnes d'articles que nous n'aimons pas véritablement sous prétexte qu'on peut toujours les revendre, on néglige les coûts environnementaux liés au transport et à la consommation répétée. Le shopping vintage est plus efficace lorsqu'il est réfléchi et conscient. Il faut se demander : « est-ce que j'en ai vraiment besoin, ou est-ce que j'en ai juste envie ? ». Cela dit, cette pratique reste bien plus responsable que d'acheter un article neuf dont la fabrication nécessite l'extraction de nouvelles ressources. 

Karen Pearson : Lorsque vous faites don de vêtements de bonne qualité qui peuvent encore être portés, vous soutenez souvent des associations locales à but non lucratif et des partenaires locaux qui comptent sur la revente pour financer des programmes destinés à des groupes marginalisés. Le problème, c'est de donner des vêtements de mauvaise qualité qui ne peuvent pas être revendus. Une grande partie de ce surplus finit par être envoyé vers les pays du Sud, où il peut saturer les marchés locaux et les systèmes de gestion des déchets, ce qui revient en fait à exporter nos déchets textiles à l'étranger. C'est pour cela que la qualité des dons est importante et que nous avons aussi besoin de systèmes de recyclage des textiles plus efficaces chez nous pour des articles qui ne peuvent vraiment plus être portés. 

 

Les gens sont exposés à une multitude de tendances sur les réseaux sociaux. Comment pouvons-nous, en tant que consommateurs, échapper à cette pression sociale ?

Emma Håkansson : Développez votre propre sens du style et sortez du cycle des tendances. Ce n'est pas parce qu'un article est présenté comme indispensable qu'il vous convient forcément. La meilleure façon d'éviter le coût environnemental lié à la « course aux dernières tendances » est de piocher d'abord dans sa propre garde-robe. Acheter moins de vêtements est la mesure la plus importante que nous puissions prendre pour limiter notre impact sur le climat. Ensuite, le choix des matériaux joue un rôle important, car l'empreinte écologique d'un vêtement provient en grande partie de ses matières premières. Les fibres d'origine animale telles que le cuir, la laine et le cachemire peuvent avoir un impact relativement élevé en termes d'émissions de méthane, et les fibres synthétiques issues des énergies fossiles comportent elles aussi un coût environnemental. 

Karen Pearson : J'essaie d'envisager ma garde-robe dans son ensemble et de choisir des pièces véritablement polyvalentes. Les meilleures pièces sont celles que l'on peut porter aussi bien pour une tenue habillée que décontractée. Par exemple, j'ai un simple pull cache-cœur noir que j'ai porté à une soirée de gala, à des réunions professionnelles et même à un feu de camp avec un jean. Il suffit de changer d'accessoires et de style pour qu'une même pièce s'adapte à des occasions complètement différentes. En misant sur cette polyvalence, vous aurez besoin de moins de vêtements et vous tirerez bien mieux partie de ce que vous possédez. 

 

Que pensez-vous des services de location de vêtements ? Ces modèles permettent-ils de réduire de manière significative l'impact environnemental ? 

Emma Håkansson : La location peut être très utile pour des occasions spéciales, mais elle ne doit pas renforcer l'idée que l'on a besoin d'une nouvelle tenue à chaque fois. Il n'y a rien de mal à ne posséder qu'une seule tenue que l'on porte à chaque événement. Je pense qu'il est important que ces modèles fonctionnent de manière équitable pour le consommateur, car parfois, les prix sont tellement élevés que les gens pourraient se dire qu'ils feraient mieux d'acheter un produit neuf, qui reviendrait moins cher. 

Karen Pearson : Ils peuvent constituer une option intéressante car ils permettent de porter des articles qui auraient une empreinte carbone élevée s'ils étaient achetés neufs, sans pour autant s'engager à les garder à long terme. Si le transport et l'emballage peuvent soulever des préoccupations environnementales, certaines entreprises améliorent leurs systèmes en utilisant des housses à vêtements réutilisables et en réduisant au minimum les déchets. Dans l'ensemble, ces modèles sont encourageants. Ils témoignent de réels progrès dans la réduction de l'empreinte carbone du secteur textile tout en offrant aux consommateurs la possibilité d'accéder à la mode d'une manière plus flexible et générant moins de déchets. 

 

Lorsque vous décidez d'acheter quelque chose de neuf, quels critères ou principes guident ce choix et votre approche ?

Emma Håkansson : Je respecte cette règle qui consiste à ne pas acheter plus de cinq vêtements neufs par an. Tout le reste doit être vintage ou de seconde main. Au-delà de cela, je n'achète pas de vêtements neufs sauf si je sais qu'ils ont été fabriqués par une personne ayant reçu un salaire décent, ce qui n'est le cas que d'environ 2 % des fabricants de vêtements. Je veux connaître la nature des fibres utilisées et je n'achète pas de vêtements fabriqués à partir de matériaux issus des combustibles fossiles. 

Karen Pearson : Toute ma garde-robe est composée de vêtements que l'on pourrait qualifier de classiques. Si j'achète un vêtement, je recherche un article de haute qualité et polyvalent. Si on peut porter un vêtement longtemps, on réduit considérablement son empreinte carbone. En revanche, si c'est quelque chose que je ne peux porter que quelques fois, il ne mérite pas sa place dans mon placard. Je choisis des vêtements qui auront une durée de vie plus longue et fabriqués à partir de matériaux de très bonne qualité. 

En Antarctique, un sanctuaire pour préserver la mémoire des glaciers

L'hiver dernier, après une traversée maritime de cinquante jours depuis les côtes italiennes et jusqu'à l'est du plateau antarctique, deux échantillons de glaciers provenant des Alpes européennes sont arrivés à la base antarctique Concordia. 

Au sein de cette station franco-italienne, les échantillons ont été entreposés dans le sanctuaire Ice Memory, un nouveau laboratoire creusé dans une grotte de glace en Antarctique qui fait office de coffre-fort pour les paysages glaciaires qui pourraient bientôt disparaître. C'est là que seront conservées en toute sécurité les carottes glaciaires prélevées sur les glaciers de montagne les plus menacés et les plus riches en données, afin qu'elles puissent être étudiées à l'avenir. 

« C'est une responsabilité que nous partageons tous. La conservation de ces archives ne constitue pas uniquement une responsabilité scientifique, il s'agit d'un héritage pour l'humanité », affirme Anne-Catherine Ohlmann, directrice de la Ice Memory Foundation (IMF), la fondation qui gère le sanctuaire. 

Les glaciers font office d'archives climatiques : ils piègent les gaz, les aérosols et les polluants issus des anciennes atmosphères entre des couches de glace compressées. En approfondissant leurs connaissances des climats passés, les scientifiques espèrent pouvoir prédire avec plus de précision l'évolution future du climat. 

Les premières carottes, longues respectivement de 130 mètres au col du Dôme (Mont-Blanc) et de 100 mètres au Grand Combin (Suisse), pèsent au total 1,7 tonne. Elles seront complétées par d'autres carottes provenant des Alpes européennes, ainsi que par des échantillons provenant du Tadjikistan, de Bolivie, du Svalbard et éventuellement de Russie. 

 

LES GLACIERS DE MONTAGNE RENFERMENT DES ARCHIVES CLIMATIQUES EN VOIE DE DISPARITION

Un rapport de l'UNESCO estime qu'un tiers des glaciers situés sur des sites classés au patrimoine mondial, notamment le parc national de Yosemite aux États-Unis, les Dolomites en Italie et le parc national du Kilimandjaro en Tanzanie, auront fondu d'ici 2050. Si le réchauffement de la Terre ne peut être limité à 1,5 °C, objectif fixé par l'accord de Paris en 2016, on s'attend à ce que davantage de glaciers fondent. Actuellement, la température de la planète a augmenté de 1,3 °C par rapport à l'ère préindustrielle.

Afin de retracer l'histoire climatique contenue dans un glacier ou dans une calotte glaciaire, les scientifiques creusent des trous à travers les couches de glace jusqu'à la roche en dessous, afin d'extraire des carottes de 90 à 150 mètres de long. Lorsque des carottes sont prélevées pour le sanctuaire Ice Memory, un échantillon est expédié en Antarctique tandis qu'un second est envoyé au laboratoire d'une université ou d'un institut de recherche. 

La glace la plus proche de la surface renferme des traces de la façon dont les humains ont façonné l'atmosphère terrestre au cours des dernières décennies. 

« Le dernier chapitre de ces archives, celui au cours duquel le dioxyde de carbone a atteint des concentrations sans précédent, raconte une histoire qui, sans intervention, signifiera la fin de ces livres d'histoire », affirme Tom Matthews, climatologue au King's College London et explorateur National Geographic. 

Comme la fonte des glaciers ne peut pas être arrêtée sans mesures radicales visant à lutter contre le changement climatique, le sanctuaire Ice Memory constitue un dernier recours pour les scientifiques qui espèrent préserver ces connaissances. 

« La conservation des carottes de glace garantit aux futures générations de scientifiques la possibilité de les étudier, afin que nous puissions continuer à comprendre comment les régions glacées réagissent au réchauffement climatique », indique Tom Matthews.

Ce dernier ainsi que d'autres chercheurs espèrent que les futurs progrès technologiques et techniques utilisés pour étudier les carottes de glace déboucheront sur de nouvelles découvertes. 

« Dans cinquante ou cent ans, les scientifiques disposeront de capacités d'analyse que nous ne pouvons même pas imaginer aujourd'hui », affirme Thomas Stocker, président de la Ice Memory Foundation et professeur émérite de physique climatique et environnementale à l'université de Berne, en Suisse. 

Thomas Stocker estime que les scientifiques pourraient un jour acquérir des connaissances sans précédent sur la manière dont l'air circule autour de la planète et dont l'eau se déplace entre les océans, l'atmosphère et la terre. Sur une planète plus chaude, ces cycles peuvent changer drastiquement. Il explique que des mesures précises des signaux chimiques présents dans la glace pourraient aider les scientifiques à comprendre le fonctionnement des systèmes climatiques terrestres et à valider leurs modèles climatiques. 

La Ice Memory Foundation a identifié cinq sites supplémentaires où effectuer des forages d'extraction de carottes d'ici 2036 : les chaînes côtières du Pacifique qui s'étendent de la Colombie-Britannique jusqu'à l'Alaska, les Andes en Amérique du Sud, le Svalbard en Norvège, les îles sub-antarctiques et l'Hindou Kouch. Avec ces échantillons supplémentaires, les scientifiques estiment qu'ils disposeront au total de données couvrant 300 000 ans. 

 

CONSTRUIRE UN RÉFRIGÉRATEUR NATUREL

Même si le temps presse pour prélever des carottes de glace, l'ambition du projet exige d'avancer à un rythme très lent. Depuis 2015, les responsables du sanctuaire ont dû surmonter des obstacles diplomatiques, logistiques et financiers complexes. Un projet de forage au Kilimandjaro a échoué faute d'avoir pu obtenir les autorisations nécessaires. 

Le forage de la glace en haute altitude est une opération complexe et coûteuse, tout comme le maintien des cylindres à l'état glacé pendant des trajets de plusieurs milliers de kilomètres à travers les terres et les océans. Les carottes, fragiles, doivent être transportées des sommets montagneux jusqu'à la région polaire sud, en traversant les régions tropicales au climat doux sur le chemin. 

Transportées par porteurs, des motoneiges, des hélicoptères, des véhicules, des bateaux et des avions, les carottes sont découpées en tronçons de 1 mètre de long, puis refroidies à - 20 °C dans des boîtes scellées et de grands conteneurs réfrigérés. 

La Ice Memory Foundation a choisi l'intérieur de l'Antarctique comme lieu le plus sûr pour le sanctuaire car il s'agit actuellement du lieu le plus froid et le plus stable sur Terre, tant sur le plan climatique que politique. Si le continent perd de la glace en raison du changement climatique, la majeure partie de la fonte se produit dans l'ouest de l'Antarctique et sur la péninsule antarctique. 

Près de la base Concordia, les carottes sont conservées à l'intérieur d'une grotte glacée qui ne nécessite pas d'électricité pour maintenir un environnement semblable à un réfrigérateur. Pour la construire, une machine a creusé un couloir de 9 mètres de profondeur et de 35 mètres de longueur dans le plateau. Pour créer la grande salle intérieure, le personnel a accumulé de la neige et de la glace autour d'un ballon cylindrique gonflable, qui a formé une grotte de près de 5 mètres de hauteur et de largeur avant de se dégonfler. 

À mi-chemin entre un igloo et une cave à vin, cette installation se maintient naturellement à une température constante de -51 °C à une altitude de 3 230 mètres. La structure va se comprimer au fil du temps car la glace se déforme lentement et s'écoule sous son propre poids, et il faudra, à terme, creuser une nouvelle grotte. 

 

PROTÉGER UN HÉRITAGE SCIENTIFIQUE MONDIAL

Il faudra peut-être attendre plusieurs générations avant que les scientifiques n'étudient les carottes de glace et la Ice Memory Foundation est encore en train d'élaborer un système pour autoriser l'accès aux chercheurs. 

Le Traité sur l’Antarctique, signé en 1959, autorise l'utilisation du continent « à des fins pacifiques uniquement », tout en garantissant la liberté de recherche scientifique. Conformément au traité, la coopération est encouragée et les résultats doivent être « rendus librement disponibles » à l'échelle mondiale. 

Pourtant, la Ice Memory Foundation indique que des questions sans réponse subsistent quant à qui sera légalement propriétaire des carottes de glace à long terme. 

« À l'heure actuelle, il n'existe pas de statut juridique pour les carottes de glace. Nous devons donc en créer un », explique Anne-Catherine Ohlmann. « Nous dépendons fortement de la collaboration et de la diplomatie internationale ». 

Elle estime que ce projet est un exemple prometteur de coopération transfrontalière, tant sur le plan scientifique qu'humain.

« Nous sommes la dernière génération à pouvoir agir », conclut-elle. 

Comment la fumée des incendies peut temporairement refroidir la planète

L'été 2026 est marqué par une succession de canicules et d'incendies majeurs en Europe, en France, en Espagne et en Italie. Plusieurs feux de forêt ont ravagé de vastes zones du Sud-Ouest français, illustrant la vulnérabilité croissante des paysages méditerranéens et atlantiques aux épisodes de chaleur extrême.

Si les dégâts humains, économiques et écologiques sont immédiats, les effets des incendies sur le climat sont plus complexes. La fumée qu'ils produisent peut parfois contribuer à refroidir temporairement la surface terrestre, à l'échelle locale comme mondiale.

La fumée dense des incendies peut en effet réduire la quantité de lumière solaire atteignant le sol. Dans certains cas, elle peut aussi accroître la réflectivité des nuages de basse altitude ou, lorsqu'elle atteint les couches supérieures de l'atmosphère, bloquer une partie du rayonnement solaire. Ce phénomène présente certaines similitudes avec les effets observés après de grandes éruptions volcaniques.

Les scientifiques se sont récemment lancés dans l’étude de ces effets. La saison des feux de brousse de 2019-2020 en Australie a été la première lors de laquelle les chercheurs ont détecté un refroidissement mondial induit par la fumée. Néanmoins, ce phénomène ne suffira pas à lui seul à contrer le réchauffement climatique induit par l’Homme. Les spécialistes estiment tout de même qu’il est trop tôt pour déterminer ce qu’il signifie à l’échelle du système climatique.

Les saisons des feux se font de plus en plus violentes. La recherche de réponses devient donc de plus en plus urgente.

« Il est clair que la recherche liée aux conséquences des feux de forêt sur le climat est tout à fait d’actualité », estime Sergey Khaykin, météorologue spécialisé dans les incendies à la Sorbonne.

 

UN CIEL PLUS SOMBRE, DES NUAGES PLUS CLAIRS

Lorsque les incendies font rage, ils relâchent un mélange de minuscules particules d’eau et de gaz dans l’air. Balayée par les vents, la fumée des feux de forêt peut polluer l’air sur des centaines, voire des milliers, de kilomètres.

En plus de représenter une menace pour la santé, la fumée dense des feux de forêt stagnant en surface occulte parfois assez de lumière pour engendrer une chute des températures. Dès 1950, les scientifiques avaient évalué cette conséquence en comparant les températures lors des jours où la fumée était épaisse avec les prédictions annoncées sans cette fumée.

« Selon votre distance par rapport au cœur de l’incendie, les effets vont dépendre de la taille du feu et de la quantité de fumée émise », explique Robert Field, chercheur au Goddard Institute for Space Studies de la NASA. Lorsque la fumée est assez épaisse, « il est possible que les températures chutent brièvement de 5 °C ».

Il décrit ces effets de refroidissement comme « épisodiques » et que l’on pourrait « presque [considérer] comme une curiosité académique » par rapport aux impacts de la fumée des incendies sur la santé publique. Toutefois, une étude menée lors de la saison 2019-2020 des feux de brousse en Australie montre comment la fumée des feux de forêt pourrait refroidir la surface de notre planète.

Des scientifiques du National Center for Atmospheric Research des États-Unis ont rapporté dans la revue Geophysical Research Letters que les incendies australiens ont généré tellement de fumée dans l’atmosphère de l’hémisphère Sud qu’elle a engendré un effet de refroidissement mondial, « intense et rapide », d’environ 0,06 °C. Selon John Fasullo, l’auteur principal de l’étude, ce phénomène s’explique par l’interaction des particules de fumée avec les nuages situés dans la basse atmosphère, appelée troposphère.

Ces particules agissent comme des noyaux à partir desquels la vapeur d’eau forme des gouttelettes. Résultat : les nuages contiennent davantage de gouttelettes, plus petites et plus réflectives. Bien que la fumée ait tendance à rapidement retomber des nuages, les feux de brousse en Australie ont perduré pendant des mois. Ils généraient donc toujours plus de fumée permettant aux nuages de l’atmosphère d’augmenter leur pouvoir de réflectivité.

« Cette conséquence n’est normalement pas majeure, mais lorsqu’elle se propage à l’ensemble de l’océan Austral, elle s’accumule », explique M. Fasullo.

Ce phénomène semble avoir eu des conséquences sur le système climatique. La modélisation des chercheurs a démontré que le refroidissement induit par la fumée dans l’hémisphère Sud a poussé des tempêtes tropicales intenses vers la zone de convergence intertropicale, plus au nord.

Toutefois, la question de savoir si « les feux de forêt peuvent créer leur propre climat ou être à l’origine d’une réponse climatique » ne fait plus débat, soutient M. Fasullo.

 

DES CONDITIONS CLIMATIQUES ALIMENTÉES PAR LES FEUX

Même si l’étude de M. Fasullo révèle les effets de refroidissement de la fumée dans la basse atmosphère, il peut arriver que, parfois, la fumée des feux de forêt traverse la troposphère jusqu’à la stratosphère, une quinzaine de kilomètres au-dessus. Au sein de cette couche, les conséquences peuvent être plus importantes.

La fumée atteint la stratosphère lorsque la chaleur émise par un puissant incendie déclenche une ascendance qui se mélange à l’humidité contenue dans l’atmosphère. Cette situation mène à la production d’imposants nuages d’orage. Appelés pyrocumulonimbus, ces nuages d’orage alimentés par les incendies agissent comme des sortes de cheminées : ils conduisent la fumée jusqu’à la haute atmosphère. Dans cette couche, ces émanations peuvent circuler autour du globe et y rester pendant des mois.

C’est ce qui est arrivé fin 2019 et début 2020 en Australie. Une éruption inouïe de trente-huit pyrocumulonimbus a déversé près d’un million de tonnes de fumée dans la stratosphère basse. Une étude menée par M. Khaykin publiée en septembre 2021 a révélé que la fumée avait assombri la surface terrestre pendant plusieurs mois. Elle aurait probablement engendré un léger effet de refroidissement supplémentaire en plus de l’augmentation de la réflectivité des nuages. « Nous n’en sommes peut-être qu’aux prémices de la compréhension de l’importance des conséquences de ces feux de forêt », selon M. Khaykin.

À mesure que les canicules, les sécheresses et les incendies deviennent plus fréquents et plus intenses sous l'effet du changement climatique, comprendre l'influence de la fumée sur le système climatique devient une question scientifique de plus en plus importante.

Vos aliments préférés pourraient changer de goût à cause du changement climatique

Sous les chênes centenaires du sud-ouest de l'Espagne, des porcs ibériques noirs hument le sol. Ces animaux de pure race deviendront du jambon pata negra, le jambon de pays connu dans le monde entier pour sa saveur singulière.

Cinco Jotas est l'un des producteurs les plus respectés de ce jambon très prisé. L'entreprise élève exclusivement des porcs ibériques noirs et ne vend son jambon que sous le label réglementé par le gouvernement espagnol, symbolisé par une étiquette noire.

Le temps que les porcs passent à chercher les glands est essentiel pour la qualité, la saveur et le prix élevé du produit final. Les glands, les pâturages et le style de vie en plein air confèrent au jambon ibérique son goût si recherché. Mais la multiplication des vagues de chaleur et de sécheresse dans la péninsule ibérique ces cinq dernières années se traduit par la raréfaction des glands et des verts pâturages.

Sans les glands et les pâturages, ces porcs ne pourront plus se nourrir seuls, et l'on devra leur donner des suppléments alimentaires à base de céréales, ce qui leur ferait perdre leur couleur, sans compter l'arôme et la texture associés au jambon qu'ils deviennent. Pour Cinco Jotas, il s'agit d'une préoccupation majeure. Les chênes ne produisent des glands que tous les trente ans. Basculer à une nouvelle source de nourriture riche en acide oléique, comme les olives, rendrait la viande amère et épicée.

« Quand on dépend complètement de ressources naturelles, on ne cesse de penser, d'observer et d'essayer de prévoir comment cela va se passer. Car nous dépendons de la nature, nous ne pouvons pas la cultiver », explique María Castro Bermúdez-Coronel, directrice de communication de Cinco Jotas et biologiste vivant dans les forêts dans lesquelles se nourrissent les porcs.

Cinco Jotas n'est pas la seule entreprise dans ce cas. Globalement, les producteurs luttent contre la météo instable et les changements climatiques. Tout cela change non seulement la quantité et la qualité de ce que nous mangeons, mais aussi la saveur elle-même de nos aliments.

 

POURQUOI LES ALIMENTS ONT-ILS LE GOÛT QU'ILS ONT ?

Pour décrire du vin, les sommeliers utilisent le terme terroir pour expliquer à quel point le sol et le climat affectent le goût du raisin. Mais le vin n'est pas le seul aliment de terroir.

Kathryn De Master, spécialiste des ressources environnementales à l'université de Californie, explique que le terroir est encore plus vaste que les seuls éléments écologiques qui contribuent au goût et à la qualité des aliments. Le terroir englobe également les pratiques sociales qui entrent dans la fabrication d'un aliment, comme la façon dont les gérants de Cinco Jotas effectuent tout le processus de salaison à la main, sans machine.

Le terme est toutefois large, car il existe beaucoup de facteurs influençant le terroir d'un aliment et sa saveur finale.

La saveur, mêlange de l'arôme et du goût, fait son apparition bien avant que l'on découpe, sale et cuise la nourriture. Lorsque nous goûtons un aliment, nous réagissons à des composés chimiques spécifiques. L'identification de ces substances chimiques nous a permis de fabriquer des aliments qui contiennent des goûts comme l'arôme de fraise, sans nuire aux fraises ce faisant.

Le sol, les moisissures, la température, l'humidité, l'ombre, chacun a son rôle à jouer. Même les parasites influencent le goût des produits, en incitant certaines plantes à libérer davantage de substances chimiques qui attirent les prédateurs des parasites ou repoussent les insectes eux-mêmes. En isolant les composés, les scientifiques commencent à mieux comprendre les facteurs environnementaux qui les influencent.

Pour des aliments comme la viande et les produits laitiers, les plantes ingérées par les animaux, ainsi que le moment et la façon dont ils les mangent, créent des variations dans les graisses, les composés chimiques et les muscles.

 

LE COMMERCE DES ARÔMES

En Caroline du Nord, Matt Schwab pense aussi à la saveur. Schwab est le propriétaire de Hold Fast Oyster Co., qui cultive ses huîtres sur deux sites dans la New River. L'eau y est saumâtre, un mélange d'eau salée et d'eau douce. Mais déjà, avec l'élévation du niveau de la mer et l'augmentation de la salinité du cours d'eau, les deux sites se rapprocheront en termes de goût.

« Les huîtres moins salées offrent un profil aromatique plus complexe », explique Schwab. « Mais avec l'augmentation de la salinité, on perd un peu de cette saveur plus subtile. » Les composés aromatiques d'autres aliments sont très sensibles à l'humidité et aux fluctuations de températures.

Des études ont démontré que la température a plus d'impact sur le goût sucré ou l'acidité des fraises que la méthode de culture. Les journées chaudes et les nuits fraîches augmentent la teneur en sucre et en acidité du fruit, deux éléments nécessaires à une saveur optimale.

De même, il a été démontré que la floraison précoce due à des pics de température pendant la maturation influencent la saveur des pommes au Japon. Le niveau d'acidité, la fermeté du fruit et la teneur en eau ont tous diminué. Les pommes étaient moins croquantes et moins savoureuses.

Dans la province du Yunnan, en Chine, le thé cultivé au cours d'une saison sèche typique présente des concentrations plus élevées de composés à l'origine d'un thé savoureux et de haute qualité, ce qui signifie que le produit doit être cultivé avant les moissons. Or, le Yunnan est en proie à une sécheresse extrême, il y est donc plus difficile de cultiver des plantes à thé pendant la saison précédant les moissons, lorsque la qualité est la plus élevée.

Les fromagers sont également confrontés à de nouveaux défis. En Italie, les premières recherches indiquent que la qualité du fromage Bettelmatt, qui dépend fortement des pâturages alpins où paissent les vaches, risque de diminuer. En France, le gouvernement envisage même d'assouplir les règles strictes qui régissent ses fromages. Ces aménagements sont devenus de plus en plus nécessaires à mesure que les pâturages et les étables souffrent de la chaleur extrême.

Ces changements de saveurs ont des répercussions sociales : les cultivateurs qui produisent le thé pendant la mousson touchent 30 à 50 % de revenus en moins car les feuilles sont de moins bonne qualité et ont moins de saveur. Pour les huîtres, une eau plus chaude et plus salée augmente le risque de maladies et de mort des cultures.

 

UN AVENIR GUSTATIF IMPRÉVISIBLE

L'avenir des saveurs n'est pas clair, en particulier pour les petits producteurs. En Caroline du Nord, Schwab envisage des options telles que la culture en eaux profondes, moins sensibles aux variations de salinité et de température. Mais cela implique aussi une méthode de culture complètement différente avec un autre équipement.

Dans les forêts de chênes, le personnel de Cinco Jotas a l'habitude de réfléchir à la préservation de la race. Ils produisent du jambon depuis 1867 et on trouve des références de jambon cru provenant de l'Empire romain, dans les épîtres en prose de Martial et dans une proclamation de l'empereur Dioclétien.

Depuis 2014, des chercheurs employés par Cinco Jotas étudient une maladie de type fongique qui tue plus efficacement les arbres pendant les périodes de sécheresse prolongées. Certains arbres sont naturellement plus résistants, et Cinco Jotas veut les aider à se propager. Castro Bermúdez-Coronel espère que les vieux arbres massifs, qui ont des systèmes racinaires étendus beaucoup plus résistants que les herbes, survivront aux changement climatiques.

« La nature s'adapte à tout », déclare-t-elle. « Elle se transformera, mais elle s'adaptera. La nature s'adapte toujours aux nouveaux changements. »

Vagues de chaleur : pourquoi la France n'était-elle pas prête ?

Des Balkans à la péninsule Ibérique, en passant par l'Italie, l'Allemagne et la France, une grande partie de l'Europe a connu à la fin du mois de juin l'une des vagues de chaleur les plus intenses jamais observées sur le continent. Les 40 °C ont été dépassés dans plusieurs pays. Avec soixante-douze de ses départements placés en vigilance rouge, la France a réagi comme surprise par ces canicules pourtant prévisibles. Les nuits, elles, sont restées si chaudes qu'elles empêchaient toute récupération physiologique. 

Une succession de canicules qui redessine le climat européen, en même temps qu'il expose un décalage tenace entre l'état des connaissances scientifiques et le rythme des politiques d'adaptation. Adaptation qui se conçoit essentiellement à l’échelle humaine, quand la chaîne causale traverse tout le vivant. Comprendre que ces étés caniculaires sont voués à se répéter permettrait de mieux les appréhender, et de mieux se préparer.

 

UN DÔME DE CHALEUR SUR L’EUROPE

Un anticyclone s'est immobilisé sur l'Europe de l'Ouest et n'a plus bougé pendant près de deux semaines. « Un anticyclone de blocage agit comme un couvercle sur l'atmosphère », résume Davide Faranda, directeur de recherche CNRS au Laboratoire des sciences du climat et de l'environnement : « il empêche les perturbations de circuler, favorise un ensoleillement continu et provoque une descente d'air qui se réchauffe en se comprimant ». Sous ce couvercle est remonté de l'air saharien. « Des gouttes froides présentes sur l'Atlantique ou au large de la péninsule Ibérique renforçant les flux de sud, aspirant de l'air très chaud en provenance du Sahara à travers l'Espagne vers la France », détaille le chercheur. En outre, les sols, déjà secs, ont amplifié le mouvement, car leur assèchement « réduit l'évaporation et laisse davantage d'énergie disponible pour réchauffer directement l'air ».

En rapprochant l'épisode de situations analogues passées, l'équipe de ClimaMeter, un outil permettant de comprendre rapidement les phénomènes météorologiques extrêmes, a établi que le changement climatique d'origine humaine avait ajouté entre 2 et 4 °C aux températures d'Europe de l'Ouest, près de 2,4 °C à Paris. Le chercheur précise la portée d’un tel constat : « ce chiffre ne mesure pas le réchauffement moyen de la planète, mais l'intensification d'une même situation météorologique ». Un été autrefois très chaud, ajoute-t-il, « devient aujourd'hui exceptionnellement chaud, avec des conséquences beaucoup plus importantes pour la santé, les infrastructures et les écosystèmes ». 

Majoritairement continentale, l'Europe se réchauffe deux fois plus vite que la moyenne planétaire, et la Méditerranée, mer quasi fermée, « se réchauffe également très vite et constitue une importante source de chaleur et d'humidité pour les masses d'air qui affectent l'Europe ». Inexorablement, la France est confrontée à « des vagues de chaleur plus fréquentes, plus précoces, plus longues et plus intenses, avec des conséquences croissantes sur la santé, les ressources en eau, l'agriculture et les infrastructures », affirme Davide Faranda.

 

GÉRER LA CRISE, PAS LE CLIMAT

Les climatologues décrivent ces étés depuis des décennies, et plus de la moitié des cinquante-deux vagues de chaleur recensées en France depuis 1947 sont survenues après 2010, autant en quinze ans qu'au cours des six décennies précédentes. 

Dès 2004, un Plan national canicule a couplé une veille sanitaire à Météo-France, ouvert des registres de personnes vulnérables et prévu des protocoles déclenchés dans les hôpitaux et les Ehpad. Le dispositif a ainsi contenu la surmortalité sous les niveaux de 2003. Juin 2026 a néanmoins provoqué au moins 2 025 décès en excès entre le 22 et le 28 juin 2026, selon Santé publique France, dont près d'un tiers en Île-de-France.

Ces dispositifs relèvent de la gestion de crise, et l'adaptation structurelle, elle, a peu progressé. « Les connaissances scientifiques progressent souvent plus vite que les décisions d'aménagement », observe Davide Faranda, or « l'enjeu n'est plus de savoir s'ils vont se produire, mais de réduire leur impact. »

Toutefois, « adapter les bâtiments, les villes, les réseaux électriques ou les systèmes de santé demande des investissements importants et une planification sur plusieurs décennies. Or, les décisions publiques sont souvent prises à des horizons beaucoup plus courts ».

 

LA FRANCE EN RETARD SUR L’ADAPTATION

La canicule de 2003, qui avait causé près de 15 000 décès en France, avait déjà conduit les pouvoirs publics à reconnaître la nécessité d'adapter le pays au réchauffement climatique. La création de la journée de solidarité en 2004 devait notamment permettre de financer une meilleure prise en charge des personnes âgées et handicapées, premières victimes des fortes chaleurs. Le pays s'est préparé à gérer ces événements comme des crises exceptionnelles, tandis que les climatologues annoncent depuis plus de vingt ans qu'elles vont devenir une composante durable du climat. 

La vulnérabilité se vérifie particulièrement en ville, où le bâti emmagasine la chaleur le jour, la restituant la nuit. « Le rôle de l'humidité des sols est sous-estimé », rappelle le chercheur : « lorsque les sols sont déjà secs au début de l'été, une plus grande partie de l'énergie solaire sert à réchauffer l'air plutôt qu'à évaporer l'eau ». 

Météo-France a mis le phénomène en chiffres dans son service Climadiag : à Reims, le nombre de nuits au-dessus de 20 °C passerait d'environ vingt-sept par an sur la période 1976-2005 à près de soixante-dix en 2100, les nuits très chaudes, rares aujourd'hui, atteignant le nombre de vingt. La France planifie son adaptation sur la base d'un réchauffement national attendu de +2,7 en 2050 et +4 °C en 2100.

Aujourd’hui, une part de cette surchauffe peut être canalisée grâce à l’adaptation. Davide Faranda la détaille ainsi : « il faut d'abord adapter les villes en végétalisant davantage les espaces urbains, en désimperméabilisant les sols et en concevant des bâtiments capables de rester frais sans dépendre systématiquement de la climatisation, même si climatiser devient absolument indispensable. »

Ces aménagements, s'ils sont faits, pourraient trouver des limites concrètes. « Il n'y a pas de forêts boréales et tempérées qui seront capables de résister à des mois estivaux comme juin et juillet 2026 en France », avertit Davide Faranda, pour qui « continuer à réchauffer le climat, c'est accepter qu'à partir de 2 °C de réchauffement supplémentaire, on renonce à notre paysage », et donc aux écosystèmes qui régulent le climat. La biodiversité se délite déjà, et son effondrement réduit peu à peu la marge dans laquelle l'humanité peut encore s'adapter. Rafraîchir une rue ne dispense donc pas d'agir sur la cause : « il ne faut pas opposer adaptation et atténuation ; nous devons nous adapter à un climat qui change déjà, tout en réduisant rapidement les émissions de gaz à effet de serre pour limiter l'intensification des épisodes [caniculaires] à venir ». 

En Italie, ce piment survit aux vagues de chaleur extrême

Chaque année à la mi-septembre, la petite ville de Diamante, située sur la côte italienne, se transforme. Elle accueille, parmi ses impressionnantes fresques murales représentant des pêcheurs, des personnages religieux ou de l’art abstrait, jusqu’à 200 000 personnes sur cinq jours. Celles-ci viennent célébrer le fameux piment calabrais, dont le piquant se situe entre le jalapeño et le piment de Cayenne.

Dans la ville, les balcons sont décorés de guirlandes de piments séchés Diavolicchio cramoisis, la variété de piment la plus répandue dans la région, tandis que d’impressionnantes sculptures de piments rouge écarlate se dressent sur les places. La foule toute vêtue de rouge, arborant des boucles d’oreilles en forme de piment et des couronnes de fortune, se balade le long de la mer.

Cette année, qui marque le 30e anniversaire du festival, n’a pas été une année comme les autres. Confrontée à la canicule et à un manque de pluie, conséquences du changement climatique, l’Italie a connu sa pire sécheresse depuis plus de 70 ans. Le secteur agricole en a grandement souffert, notamment dans les régions du nord : les récoltes de riz, de blé, de maïs, d’olives et de tomates ont ainsi dégringolé de jusqu’à 70 %.

Moins gourmandes en eau, les cultures de piment s’en sont un peu mieux sorties. En Calabre, principale région productrice de piment d’Italie avec la Sicile, « la perte de rendement cette année est de l’ordre de 20 à 30 % », déclare Maria Viggiano, copropriétaire de Valle Lao Agriculture Company, l’une des plus grandes exploitations productrices de piment de la région. Cette baisse s’explique non pas par la sécheresse, la Calabre ayant suffisamment d’humidité, mais par la chaleur implacable : les températures ont grimpé jusqu’à 37°C cet été, soit environ 5°C de plus que la moyenne. Selon Maria Viggiano, c’est la résistance et la faculté d’adaptation du piment qui ont permis de minimiser les pertes économiques.

Alors, pour beaucoup, le festival de cette année célèbre la survie héroïque de la plante dans un contexte de hausse croissante et rapide des températures, exacerbée par le changement climatique.

 

UNE HISTOIRE PIMENTÉE

Les piments mis à l’honneur lors du festival s’affichent sous toutes les formes et les tailles : petits et en forme de bouton, longs et fins ou encore en forme de croissants. Infusés dans les huiles ou la grappa (eau-de-vie de marc de raisin, ndlr), ajoutés à des fromages de chèvre, réduits en poudre et mélangés à des sardines, ils sont employés dans des recettes traditionnelles, comme la très appréciée Nduja, une saucisse de porc épicée à tartiner. Le festival célèbre aussi les piments avec des projections de films à leur sujet et des groupes reprenant les Red Hot Chili Pepper. Mais son événement principal reste le concours du plus gros mangeur de piment en 30 minutes : cette année, deux participants sont arrivés à égalité avec 680 g chacun.

« Toute la ville s’anime », confie Enzo Monaco, fondateur du festival et président de l’Académie italienne des piments.

Lorsqu’Enzo et ses amis ont créé le festival du piment à Diamante en 1992, celui-ci ne portait pas vraiment sur le fameux condiment. Il mettait plutôt à l’honneur ses effets aphrodisiaques bien connus. « Nous avons érigé un phallus qui mesurait environ trois mètres de haut », raconte Enzo Monaco.

Le festival gagnant en popularité et attirant de plus en plus de touristes venus des quatre coins de l’Italie, son fondateur a commencé à se faire des ennemis. « Les prêtres et l’Église se sont élevés contre le festival, donc nous avons dû calmer le jeu », se souvient-il.

L’hostilité de l’Église envers les piments n’est pas nouvelle. Il y a plus de 500 ans, lorsque Christophe Colomb a ramené ces condiments de ses voyages en Amérique, il espérait les vendre en Espagne et dans toute l’Europe. Mais son plan est tombé à l’eau, raconte Enzo Monaco, qui a écrit un livre sur le sujet. Les classes aisées et la noblesse n’en aimaient pas le goût ; quant à l’Église, elle a vu sa réputation d’aphrodisiaque comme anathème à ses valeurs sacrées, à tel point qu’elle a persuadé des moines mexicains de définir le piment comme une épice « donnant des idées dérangées ». En Italie, l’Église s’est également élevée contre sa dissémination dans le pays lorsque le condiment y a fait son arrivée 70 ans plus tard.

Ce n’est que lorsque les classes les plus modestes ont découvert les piments que ceux-ci ont véritablement commencé à être appréciés. Dans les régions du sud de l’Italie, et notamment en Calabre, la plupart des habitants ne mangeaient pas de viande et leur alimentation se limitait à quelques légumes comme les aubergines, les poivrons et les tomates. Les piments étaient donc un condiment parfait pour en rehausser le goût, souligne Enzo Monaco.

Ils ont alors commencé à se disperser partout dans le pays et dans le monde grâce à l’aide des oiseaux migrateurs, qui, n’ayant pas de récepteurs gustatifs, étaient indifférents à son piquant. « Les oiseaux mangeaient des piments et faisaient leurs besoins en vol. Les graines ainsi libérées ont permis aux piments de conquérir de nouveaux territoires », explique Enzo Monaco.

La facilité avec laquelle les piments poussent a également joué un rôle important dans sa dissémination. « De la terre, un pot, une graine et un balcon exposé au soleil, c’est tout ce qu’il vous faut pour avoir des piments toute l’année », explique le président de l’Académie italienne des piments. Avec sa météo ensoleillée, la Calabre était l’endroit idéal pour la plante où pousser. Elle est devenue la région italienne où l’on consomme le plus de piments.

 

LA GRÂCE SALVATRICE DU PIMENT

La culture des piments offre une multitude de possibilités : ils peuvent être récoltés et vendus frais, ou bien séchés, fermentés et marinés au vinaigre. Comme l’explique Maria Viggiano, les longs épisodes caniculaires accélèrent le processus de séchage des piments, phénomène dont tirent parti certains producteurs. « Si nous ne pouvons pas les vendre [frais], nous les séchons puis nous les vendons. C’est une des solutions au problème », confie Francesco Donato, producteur de piments basé à Diamante.

La résistance de la plante a toutefois ses limites. Ainsi, si les températures demeurent trop élevées pendant trop longtemps, les plantes flétrissent, se décolorent et finissent par mourir, même si elles ne manquent pas d’eau, décrit Maria Viggiano, qui a observé ce phénomène dans ses cultures.

Pour les producteurs, ce sont les vagues de chaleur, et non la sécheresse, qui menacent les plantations de piments de la région. La ville de Diamante est entourée de montagnes, petits ruisseaux et de nombreux aquifères, lesquels fournissent pour l’heure encore suffisamment d’eau pour l’agriculture, poursuit Maria Viggiano. À l’inverse, les canicules sont à prévoir tous les ans et leur intensité augmente à mesure que les effets du changement climatique sur la météo à l’échelle mondiale se décuplent.

Enzo Monaco est lui plus optimiste. Il en est convaincu : grâce à leur résistance et à leur faculté d’adaptation, les piments, dont il existe des milliers de variétés au monde, pourront faire face à ces conditions extrêmes. Et si les plantes ne supportent pas les épisodes caniculaires intenses le long de la côte calabraise, les producteurs pourront toujours les cultiver un peu plus haut dans les montagnes environnantes, où les températures sont plus clémentes, ajoute Enzo Monaco.

« Je pense que le piment n’a pas trop de souci à se faire, poursuit-il. Il peut pousser à n’importe quelle altitude, que ce soit au niveau de la mer ou dans les montagnes ».

Pollution de l'air : quand respirer tue

Quand la Covid-19 a commencé à se propager sur la planète, Francesca Dominici a pensé que la pollution de l’air accroissait le nombre de morts. Les habitants de zones polluées risquent davantage d’être atteints de maladies chroniques, et ces patients sont les plus vulnérables à la Covid-19. De plus, la pollution atmosphérique peut affaiblir le système immunitaire et enflammer les voies respiratoires. L’organisme est alors moins apte à lutter contre un virus qui les affecte.

De nombreux experts ont relevé ce possible lien. Toutefois, Francesca Dominici, professeur de biostatistique à Harvard, était particulièrement bien équipée pour l’analyser. Avec ses collègues, elle crée depuis des années une extraordinaire plateforme de données, qui compare les informations sur la santé de dizaines de millions d’Américains avec une synthèse quotidienne de l’air qu’ils respirent depuis 2000.

C’est ce que m’a expliqué la chercheuse, l’été dernier, lors d’un appel vidéo passé depuis son domicile de Cambridge, dans le Massachusetts. Chaque année, elle achète des renseignements détaillés (mais anonymes) sur chacun des quelque 60 millions d’Américains âgés bénéficiant du programme Medicare : âge, sexe, origine ethnique, code postal, dates et codes de diagnostic pour tous les décès et hospitalisations. Cela constitue la moitié de la plateforme de données. L’autre moitié est une prouesse en soi : sous la direction de Francesca Dominici et de Joel Schwartz, épidémiologiste à Harvard, des dizaines de scientifiques ont d’abord divisé les États-Unis en une grille de carrés de 1 km de côté. Ensuite, ils ont conçu un programme d’apprentissage automatique pour calculer les niveaux de pollution quotidiens dans chaque carré sur dix-sept ans.

Cette double mine de données a permis à Dominici et à ses collègues d’étudier pour la première fois les effets de la pollution de l’air dans chaque recoin des États-Unis. Leurs conclusions sont inquiétantes. En 2017, ils ont publié une étude constatant que, même dans les lieux où l’air était conforme aux normes nationales, la pollution était associée à des taux de mortalité plus élevés. Cela signifie, explique Francesca Dominici, que « la norme n’est pas fiable ».

Deux ans plus tard, l’équipe a annoncé que les hospitalisations pour quantité d’affections (dont l’insuffisance rénale et la septicémie) avaient augmenté en même temps que la pollution. Ces résultats ont rejoint une montagne de preuves sur les dangers des PM2,5 – des particules de diamètre inférieur à 2,5 micromètres, soit environ un trentième de l’épaisseur d’un cheveu. Certaines de ces particules (de suie, par exemple) peuvent passer dans la circulation sanguine. Les scientifiques en ont trouvé – ainsi que des particules encore plus microscopiques, dites « ultrafines » – dans le cœur, le cerveau et le placenta.

Quand la pandémie s’est déclarée, Francesca Dominici et son équipe ont rapidement décidé de croiser les données nationales sur la qualité de l’air avec le décompte par comté des décès de la Covid-19 établi par l’université Johns Hopkins. Sans surprise, les taux de mortalité virale étaient plus élevés dans les zones affichant plus de PM2,5.

En décembre, l’équipe a annoncé que la pollution aux particules était responsable de 15 % des morts de la Covid-19 dans le monde. Ce taux était de 19 % en Europe et, dans les pays fortement pollués d’Asie de l’Est, grimpait à 27 %.

« Pour moi, cela n’avait rien de surprenant, dit Francesca Dominici. C’était tout à fait logique. » Elle savait déjà ce qu’une grande partie du public ignore : l’air pollué tue bien plus, et bien plus régulièrement, que le nouveau coronavirus.

À l’échelle mondiale, la pollution atmosphérique cause environ 7 millions de morts prématurées par an, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). C’est plus du double de la consommation d’alcool et plus du quintuple des accidents de la route (et certaines études estiment même que le nombre de victimes de la pollution de l’air est supérieur aux estimations de l’OMS).

Ces décès sont dus en majorité à la pollution de l’air extérieur et, pour le reste, essentiellement à la fumée des poêles domestiques. La plupart se produisent dans des pays en développement. La Chine et l’Inde en représentent à elles seules la moitié. Toutefois, la pollution atmosphérique reste un tueur non négligeable dans les pays développés. La Banque mondiale estime le coût économique global de cette pollution à plus de 4000 milliards d’euros par an.

Aux États-Unis, cinquante ans après l’adoption du Clean Air Act (loi sur la qualité de l’air), plus de 45 % des habitants continuent de respirer un air malsain, selon l’Association américaine du poumon (ALA). Résultat: plus de 60000 décès prématurés par an – sans compter les milliers de personnes mortes parce que la pollution les rendait plus vulnérables à la Covid-19.

La pollution est un tueur invisible. Lors de notre échange, Dominici espérait que les nouveaux et terribles périls qui s’y ajoutaient – un virus violent et des feux de forêt – aideraient à admettre les dégâts qu’elle provoque.

Pourtant, en décembre, l’Agence de protection de l’environnement des États-Unis (EPA) a décidé de ne pas renforcer la norme nationale de qualité de l’air pour les particules fines PM2,5 – et ce, alors même que ses propres scientifiques avaient calculé que l’abaissement de la norme annuelle de 25 % épargnerait 12000 vies par an.

Plus l'air est pollué,  plus la vie de ceux qui le respirent raccourcit. Cette réalité crue a été démontrée en 1993. Des chercheurs de Harvard ont mené une étude sur six petites villes américaines. Les habitants des plus polluées avaient un risque de décès prématuré de 26 % plus élevé que ceux des villes les plus propres. La pollution raccourcissait leur espérance de vie d’environ deux ans. « C’était très, très étonnant, se rappelle l’auteur principal, Douglas Dockery, aujourd’hui retraité. C’était si énorme que nous n’y avons pas cru. »

Un autre jeu de données à long terme issu de la Société américaine du cancer (ACS) a bientôt confirmé l’étude sur six villes. Des recherches ont ensuite révélé que la pollution de l’air est nocive à des niveaux bien inférieurs à ce que l’on pensait, et aussi de bien d’autres façons.

Cette très grande diversité d’effets a stupéfié Dean Schraufnagel, professeur de pneumologie à l’université de l’Illinois à Chicago. En 2018, il a dirigé un groupe d’experts afin de réexaminer et synthétiser des dizaines d’années de recherche. L’air pollué, a constaté le comité, touche presque tous les systèmes essentiels de l’organisme.

Cause de crises et d’arythmies cardiaques, d’insuffisance cardiaque congestive et d’hypertension artérielle, la pollution atmosphérique pourrait être à l’origine de 20 % des décès par accident vasculaire cérébral (AVC) et par maladie coronarienne. Elle est liée aux cancers du poumon, de la vessie, du côlon, des reins et de l’estomac, ainsi qu’à la leucémie infantile.

Cette pollution nuit au développement cognitif des enfants et augmente le risque de démence et de maladie de Parkinson chez les personnes âgées. Elle a été associée de façon fiable au diabète, à l’obésité, à l’ostéoporose, à la baisse de la fertilité, aux fausses couches, aux troubles de l’humeur, à l’apnée du sommeil – liste non exhaustive. « Le plus surprenant était l’ampleur de ses effets », déclare Dean Schraufnagel.

Oulan-Bator, en Mongolie, est l’une des capitales les plus polluées de la Terre, en particulier lors des éprouvants mois d’hiver, quand le charbon devient nécessaire à la survie. On en brûle des tonnes dans les centrales électriques de la ville et des sacs entiers dans les yourtes où logent les migrants pauvres venus des zones rurales.

« J’ai oublié le son d’un poumon sain. Tout le monde a la bronchite ou autre chose, surtout en hiver », dit Ganjargal Demberel, un médecin local.

Même en Europe, la pollution de l’air est pire qu’aux États-Unis. Dans l’est et le centre du continent, les cheminées domestiques et des centrales électriques rejettent encore de la fumée de charbon – qui détériore la santé et le climat. Et puis il y a les conséquences d’un autre carburant toxique : le gas-oil.

En Europe, le fond du problème n’est pas un combustible spécifique, mais les manquements politiques et réglementaires. Les constructeurs automobiles vendent impunément des véhicules dont les émissions pulvérisent les seuils légaux.

En 2015, le public a appris que Volkswagen avait muni 11 millions de moteurs Diesel d’un dispositif d’invalidation (logiciel qui active le dispositif de dépollution lors des tests d’homologation et le désactive le reste du temps).

Aux États-Unis, les autorités ont contraint le constructeur à verser des milliards d’indemnités aux clients et à modifier ou racheter les véhicules. L’Europe, elle, a autorisé 51 millions de voitures et de camionnettes de divers constructeurs à circuler avec des émissions de dioxyde d’azote trois fois supérieures (voire plus) à la limite autorisée, déplore la Fédération européenne pour le transport et l’environnement.

Au lieu de contraindre les constructeurs à produire des voitures conformes à la réglementation, l’Europe laisse en général les villes traiter le problème. Les municipalités interdisent les véhicules les plus polluants ou pénalisent leurs propriétaires. C’est une étape vers un air plus pur, et certains signes indiquent que ces mesures détournent peu à peu les conducteurs du diesel. Mais les efforts éparpillés sont loin d’être aussi efficaces qu’une action à un niveau supérieur.

Le gas-oil et le charbon ne sont bien sûr pas les seuls combustibles à polluer l’air, en Europe comme ailleurs. La fumée de bois provenant des cheminées ou des poêles, chargée de PM2,5, est un problème grandissant. Les confinements de 2020 ont fourni l’occasion d’étudier ce qui se produit lorsque certaines sources de pollution s’arrêtent pour un temps.

Au printemps, Valentina Bosetti et Massimo Tavoni, économistes à l’Institut européen d’économie et d’environnement RFF-CMCC, à Milan, se sont retrouvés coincés à la maison avec leurs trois fils. « Au lieu de s’entretuer et de tuer les enfants, à un moment, nous nous sommes dit : bon, il y a ces données », se rappelle Bosetti.

Transports et industrie étaient quasiment à l’arrêt. Or le couple a constaté que la situation ne s’était pas améliorée comme espéré. La chercheuse s’en souvient : « Les journaux clamaient : “Le ciel est bleu, tout est parfait”. Mais ce n’était pas vraiment le cas. »

Sur les dispositifs de surveillance éloignés des routes ou des usines, les niveaux ont chuté de seulement 16 % pour les PM2,5 et de 33 % pour le dioxyde d’azote. Il s’est avéré qu’un vaste secteur continuait de polluer : l’agriculture.

L’agriculture industrielle moderne est l’une des activités les plus polluantes. Une étude l’a classée comme la plus grande source unique de PM2,5 en Europe, dans l’est des États-Unis, en Russie et en Asie de l’Est. Les énormes quantités de fumier et d’engrais chimiques dégagent de l’ammoniac. Or l’ammoniac réagit avec d’autres polluants présents dans l’atmosphère, ce qui forme de minuscules particules.

La Chine occupe encore le premier rang mondial des décès dus à la pollution de l’air. Mais elle a récemment accompli de gros progrès pour assainir son ciel. Les mesures prises par l’Inde, en revanche, ont été globalement inefficaces : ses villes occupent neuf des dix premières places dans la base de données de l’OMS relative aux niveaux de PM2,5. Le coût humain pour le pays est terrifiant : près de 1,7 million de décès prématurés par an.

En Inde, la diversité des sources de pollution est vertigineuse. On brûle les ordures dans les rues où elles ne sont pas collectées. Les générateurs Diesel sont courants du fait des pannes d’électricité fréquentes. Les villageois et les sans-abri des villes brûlent du bois, du fumier, voire du plastique pour cuisiner et se chauffer. À l’automne, des nuages de fumée dérivent au-dessus de Delhi depuis les États du Pendjab et de l’Haryana, à cause du brûlage agricole.

« C’est comme vivre dans une chambre à gaz », dit Jyoti Pande Lavakare, auteure et militante de Delhi. Au cours des pires mois, à chaque sortie, « j’ai un mal de tête sourd à cause de la pollution. Ma fille aussi a mal à la tête et, parfois, un peu mal au cœur. Nos yeux larmoient. »

Jyoti Pande Lavakare habitait en Californie. En 2009, elle et son mari ont déménagé pour se rapprocher de leurs parents. Elle a été surprise de voir à quel point la pollution avait empiré en Inde. Ses parents ont d’abord repoussé sa suggestion d’installer des purificateurs d’air, mais se sont sentis mieux lorsqu’elle en a acheté.

En 2017, un cancer du poumon a été diagnostiqué à sa mère. « Cela a été si vite, se rappelle Lavakare. Les médecins disaient : bon, vous voyez où elle habite ? Elle a vécu dans le nord de l’Inde toute sa vie. C’est la capitale mondiale de la pollution. »

Jyoti Pande Lavakare a perdu sa mère en 2018. À ce moment, elle avait déjà co-fondé un groupe de défense, lequel avait obtenu que le Parlement débatte de la question. Elle a aussi écrit un livre sur la mort de sa mère. « Nous avons tout essayé, me dit-elle. Hélas, je ne pense pas que nous progressions beaucoup. »

À Delhi, dans les années 1990 et au début des années 2000, il semblait y avoir de l’espoir. Poussée par la Cour suprême, la ville a exigé que les autobus et les omniprésents pousse-pousse motorisés passent au gaz naturel comprimé.

Mais la croissance économique a pris de vitesse toutes les mesures antipollution. Entre 2001 et 2017, le nombre de voitures sur les routes indiennes a plus que quadruplé. La fabrication de briques (dans des fours qui brûlent le charbon sans filtre à fumée) s’est intensifiée pour alimenter le boom de la construction.

Point positif : la campagne pour que les Indiens ruraux n’utilisent plus de combustibles à fumées pour cuisiner a permis de réduire la pollution intérieure et de sauver des centaines de milliers de vies par an. La pollution extérieure, elle, ne s’est guère améliorée depuis dix ans, observe Sarath Guttikunda, directeur du groupe de recherche Urban Emissions : « Nous n’avons constaté aucune réduction, dans aucune ville. »

Avec la Covid-19, les décès « sont immédiats, remarque Jyoti Pande Lavakare. La pollution de l’air, elle, s’accumule au fil du temps. C’est une pandémie au ralenti. »

Aux États-Unis, la pollution ajoute à l’inégalité ethnique. Les Noirs américains sont exposés à environ une fois et demie plus de PM2,5 que l’ensemble de la population, a révélé une étude. Une disparité plus ethnique qu’économique.

« Les Noirs américains riches respirent plus de pollution que les Blancs américains pauvres, systématiquement », note Francesca Dominici. Et le fossé s’agrandit. « Quand nous améliorons la qualité de l’air de ce pays, nous l’améliorons surtout là où vivent les Blancs. »

En 2013, Shashawnda Campbell était lycéenne dans le sud de Baltimore, dans le Maryland. Elle a appris que l’État avait approuvé un nouveau projet d’incinérateur, à environ 1,5 km de son établissement. Sa réaction a été immédiate : « Non. Nous n’avons pas besoin de ça. Ça pue déjà, ici ; c’est déjà assez pollué. »

Les quartiers de Brooklyn et de Curtis Bay, où vivaient Shashawnda Campbell et ses condisciples, sont pauvres, avec d’importantes populations noire et hispanique. La zone abrite déjà un incinérateur de déchets médicaux, une usine de produits chimiques, une décharge et un terril gigantesque. « Ce n’est pas par hasard que ces installations se retrouvent dans ces quartiers, assure Shashawnda Campbell. C’est fait exprès. »

Les entreprises édifient des installations polluantes dans ce type de quartiers parce que le terrain y est moins cher et que les habitants ont en général peu d’influence politique, analyse George Thurston, professeur de médecine environnementale à l’université de New York : « Elles évitent les quartiers riches, où les habitants ont cette influence. Elles veulent s’implanter dans des lieux où il y a moins de résistance. »

Shashawnda Campbell et des camarades de classe ont fondé l’association Free Your Voice (« Libère ta voix ») et frappé aux portes pour recueillir des signatures. « Nous savions que nous devions nous défendre», se rappelle-t-elle. Cela a pris trois ans, mais le projet d’incinérateur a été arrêté. « C’était incroyable de voir que nous avions vraiment fait quelque chose. Nous avions réussi à changer la situation. »

Actuellement, la jeune femme se rend dans les écoles pour apprendre aux enfants à combattre le racisme environnemental. Dans son ancien lycée, un entraîneur lui a dit qu’il ne pouvait pas réunir une équipe de basket-ball « parce que tous les enfants ont de l’asthme. Ils n’arrivent pas à courir assez longtemps. » L’été dernier, lors des manifestations du mouvement Black Lives Matter, d’autres protestataires lui ont dit qu’ils n’avaient jamais songé à établir le lien entre la pollution et les violences policières. « Ce sont différentes formes de racisme », conclut-elle.

De l’autre côté du pays, Anthony Victoria n’a pas un incinérateur pour adversaire, mais rien moins que l’économie de la consommation – en tout cas, sous sa forme actuelle. Le jeune homme, bouc et lunettes rondes, habite dans l’Inland Empire, une région du sud de la Californie autrefois connue pour ses vergers d’agrumes. Située à l’intérieur des terres, à 100 km des ports de conteneurs de Los Angeles et de Long Beach, l’Inland Empire est devenue une zone d’entrepôts (pour Amazon, Target ou Walmart) qui distribue des produits importés de Chine et d’ailleurs.

« Ce n’est qu’une interminable succession d’entrepôts, pointe Anthony Victoria. Vous avez un quartier résidentiel et, de l’autre côté de la rue, un gigantesque entrepôt. » Le véritable problème est le flot incessant de poids lourds qui traversent des quartiers ouvriers habités par des personnes de couleur et des immigrés. « C’est la sourde violence de la chaîne logistique qui épuise vraiment l’énergie, la santé et les moyens d’existence » de la population.

Le Centre pour l’action communautaire et la justice environnementale, une association de défense pour laquelle Victoria travaillait alors, a distribué aux habitants des compteurs de trafic routier. Résultat : 1161 poids lourds en une heure.

« Vous pouvez imaginer les effets négatifs que cela peut avoir sur la vie des gens, poursuit Anthony Victoria. On dit que nos villes sont des “diesel death zones [zones où le gas-oil tue]”. »

La Covid-19 s’est récemment répandue comme une traînée de poudre dans certains entrepôts : « Il y a des gens qui vivent complètement dans la peur, des employés d’entrepôts déjà immunodéprimés à cause de la pollution» et qui sont désormais terrifiés à l’idée de ramener le virus chez eux, et de contaminer des enfants ou des parents souffrant d’asthme ou de cancer.

L’association de Victoria a fourni ses statistiques sur les poids lourds au Conseil des ressources atmosphériques de Californie (CARB), dont les réglementations donnent souvent le «la» au reste du pays. L’an dernier, le CARB a décidé que, d’ici à 2024, les industriels devront introduire peu à peu des poids lourds zéro émission dans l’État, le taux de nouveaux camions propres devant augmenter régulièrement jusqu’en 2035.

Le CARB étend aussi l’obligation pour les navires à l’amarre d’éteindre les moteurs et de se brancher sur des prises à quai, ou d’utiliser des technologies de filtrage de la pollution.

Les nouvelles réglementations, tout comme nombre de mesures visant à réduire la pollution de l’air, atténuent aussi les émissions de carbone qui contribuent au réchauffement climatique. Ces deux formes de pollution ont la même cause : notre dépendance aux combustibles fossiles.

Il est urgent d’opérer une transition vers une énergie plus propre, avec l’abandon progressif du pétrole, du gaz et du charbon. Objectif : éviter un avenir de sécheresses, inondations, feux de forêt et tempêtes, mais aussi améliorer notre santé dès à présent. Selon l’Association américaine du poumon, le passage à des véhicules électriques pourrait à lui seul épargner des milliers de vies, ainsi que 72 milliards de dollars par an en dépenses de santé aux États-Unis.

Anthony Victoria pense que des industries telles que la construction de camions électriques peuvent apporter à sa région à la fois de nouvelles possibilités économiques et un air plus sain : « Nous ne devons pas forcément sacrifier notre santé ou la qualité de l’air pour un emploi. Nous pouvons avoir tout cela en même temps. »

Le changement climatique et la pollution de l’air ont les mêmes cause et solution, mais œuvrent sur des échelles de temps différentes. Une chose est frappante avec la pollution de l’air : la vitesse à laquelle la santé s’améliore quand elle se dissipe.

L’an dernier, les fermetures d’entreprises dues à la pandémie ont ralenti pour un temps les émissions de carbone dans le monde entier, mais la quantité totale de carbone rejeté dans l’atmosphère a continué de croître. En revanche, toute diminution progressive et locale de polluants comme les PM2,5 ou le dioxyde d’azote se traduit immédiatement par une diminution des crises d’asthme, des crises cardiaques et des décès.

En Chine, des chercheurs sont parvenus à une conclusion frappante: l’amélioration de la qualité de l’air lors du confinement, début 2020, a sauvé plus de 9000 vies, selon une étude, et environ 24 000, selon une autre. C’est plus que le virus en a emporté, à en croire les statistiques officielles chinoises, qui estiment le nombre de victimes de la Covid-19 à moins de 5000.

Les scientifiques savent depuis longtemps qu’un air plus sain sauve des vies, explique Kai Chen, épidémiologiste à Yale et auteur principal de la première étude. Cependant, « il est très spectaculaire» de le constater dans les faits.

Les effets mortels de la pandémie sont impossibles à ignorer. La pollution retient beaucoup moins l’attention, alors qu’elle tue davantage. Francesca Dominici avance une explication: il est très difficile de déterminer le lien entre la pollution de l’air et les morts individuelles.

C’est ce qu’a réussi à changer Rosamund Adoo Kissi-Debrah, la plus célèbre des militantes pour la qualité de l’air en Grande-Bretagne. Habitant à Londres, je la connais un peu. Nous nous sommes revues l’été dernier, pour une conversation respectant la distanciation sociale, dans un parc débordant de fleurs sauvages.

Sa fille aînée, Ella, est morte de l’asthme à l’âge de 9 ans, en 2013. La famille vivant à moins de 30 m de l’une des routes les plus encombrées de Londres, la South Circular, Kissi-Debrah est désormais convaincue que ce sont les gaz d’échappement qui ont rendu sa fille malade.

Elle a mené des années de bataille judiciaire pour le prouver. Enseignante avant que le chagrin ne bouleverse sa vie, elle a transformé la tragédie en leçon de vie, en faisant ajouter officiellement la pollution de l’air comme facteur aggravant sur l’acte de décès d’Ella.

Ella avait été hospitalisée des dizaines de fois. Après sa mort, Stephen Holgate, spécialiste de l’asthme à l’université de Southampton, a découvert qu’à de très nombreuses reprises, dont la dernière, cela avait coïncidé avec des pics de pollution. Avec un air plus sain, conclut Holgate, Ella serait peut-être encore en vie. En tant que parent, me confie Rosamund Adoo Kissi-Debrah, « c’est très difficile à accepter ».

Lors de la première enquête, en 2014, le médecin légiste a constaté qu’Ella était morte d’insuffisance respiratoire aiguë et d’asthme. Il n’a pas tenu compte de causes extérieures.

La mère a persévéré, et les médias ont relayé son combat. Elle pensait que réussir à faire inscrire la pollution sur l’acte de décès (fait inédit en Grande-Bretagne, voire dans le monde) pourrait avoir un poids moral et politique. Une décision de justice affirmant que l’air de la GrandeBretagne avait contribué à tuer une enfant signifierait de façon incontestable que d’autres sont en danger, et qu’il faut prendre des mesures.

Rosamund Adoo Kissi-Debrah sait que les réponses au problème ne sont pas compliquées. Les réglementations strictes et fondées sur des données scientifiques fonctionnent. À condition que les gouvernements les fassent appliquer.

« Ma fille n’a pas été la seule, souligne Kissi-Debrah. Pour tous les autres enfants de Londres, je désire un changement profond. »

En décembre dernier, alors que la seconde enquête avait enfin commencé, Stephen Holgate a comparé Ella à «un canari dans une mine de charbon». Il a témoigné qu’elle avait déjà régulièrement frôlé la mort au cours des deux années ayant précédé son décès.

Finalement, le médecin légiste a statué que la pollution de l’air, qui était au-delà des limites légales en vigueur près de chez Ella, avait bien contribué à sa mort. Pour une fois, les 7 millions de morts annuels de la pollution atmosphérique avaient un visage. Celui d’une jolie petite fille.

Cette musique envoûtante retranscrit trente ans de changements climatiques

Avez-vous déjà pleuré en écoutant un morceau de musique particulièrement touchant ? Si oui, vous n’êtes pas seul. Grâce à ses mélodies, ses rythmes et ses nuances, la musique a la capacité exceptionnelle d’émouvoir, de détendre, mais aussi d’encourager à l’action, un pouvoir qu’un scientifique japonais a tenté d’exploiter dans le but d’inciter à la lutte contre le changement climatique.

Son projet prend la forme d’un quatuor à cordes intitulé No. 1, Polar Energy Budget. À l’aide d’un processus connu sous le nom de sonification, le géoscientifique et musicien Hirota Nagai a transformé des données satellitaires recueillies dans l’Arctique et l’Antarctique en un morceau de six minutes destiné non pas à faire comprendre, mais à faire ressentir les effets de l’activité humaine sur notre planète et sa biodiversité.

« Je cherche à transmettre non seulement les questions environnementales, mais aussi les systèmes complexes qui composent la Terre et les 4,5 milliards d’années d’histoire qui ont mené à leur création », explique Nagai, qui est chercheur en géo-environnement à l’Université Rissho. Alors que la sensibilisation à la protection de l’environnement est de plus en plus urgente, le scientifique espère « attirer l’attention sur la complexité et le magnifique équilibre des mécanismes de la Terre ».

Le projet de recherche qui a abouti à cette composition a été publié le 18 avril 2024 dans la revue iScience.

 

LE CHANGEMENT CLIMATIQUE EN MUSIQUE

Les mélodies qui composent le quatuor, conçu pour deux violons, un alto et un violoncelle, correspondent aux données recueillies entre 1982 et 2022 dans quatre lieux situés dans des zones polaires : un site d’observation sur la calotte glaciaire du Groenland, une installation de communication par satellite dans l’archipel du Svalbard et deux stations de recherche en Antarctique. Grâce à un programme informatique de sonification, le scientifique et compositeur a traduit les données relatives au rayonnement solaire, au rayonnement infrarouge de l’atmosphère, à la température de surface, à l’épaisseur des nuages et aux précipitations en différentes tonalités musicales afin de représenter les nombreuses transformations survenues au fil des années.

La composition est basée sur le concept de l’équilibre énergétique polaire, explique Nagai. Les régions polaires étant très sensibles aux effets du changement climatique, elles peuvent révéler les effets profonds de ce dernier, mais aussi de l’énergie solaire, sur l’ensemble de la planète.

« Nous portons généralement notre attention sur le réchauffement climatique. Pourtant, derrière celui-ci se cachent des mécanismes complexes d’échange d’énergie », affirme Nagai. « Lorsque cet équilibre se retrouve perturbé par l’augmentation des gaz à effet de serre, tout commence à dysfonctionner. »

Le morceau de six minutes a été interprété en direct pour la toute première fois en mars 2023 à l’Université Waseda de Tokyo. Une représentation filmée du quatuor japonais PRT Quartet a également été diffusée sur YouTube.

 

MOINS INTELLECTUALISER POUR MIEUX RESSENTIR

Ce n’est pas la première fois que la sonification des données ou, en d’autres termes, la conversion d’informations en sons, est utilisée dans le cadre scientifique. La NASA y a par exemple eu recours pour sonifier des éléments astronomiques, tels que des galaxies et des nébuleuses.

« On dit que la musique est un langage universel. Je pense qu’elle peut toucher un grand nombre de personnes d’une manière dont les outils utilisés habituellement par les climatologues sont le plus souvent incapables », affirme le climatologue Scott St. George. Avec le compositeur Daniel Crawford et une équipe de l’Université du Minnesota, St. George est à l’origine de deux des toutes premières compositions populaires basées sur des données climatiques, intitulées Song of Our Warming Planet et Planetary Bands, Warming Worlds.

« Nous avons essayé de sensibiliser au changement climatique en recourant à des méthodes traditionnelles et, bien que celles-ci fonctionnent dans une certaine mesure, leur efficacité ne s’est pas montrée à la hauteur de l’urgence », admet St. George.

« Bien souvent, nous réfléchissons au changement climatique. Nous en entendons parler. En transformant les données climatiques en sons ou en musique, nous pouvons désormais le ressentir. Ce type de projet est efficace grâce aux réactions viscérales qu’il provoque. »

Dans ce nouveau morceau, Nagai élargit le rôle et l’importance de l’interprétation artistique. Son processus de travail, qu’il qualifie de « musification », consiste à utiliser des stratégies classiques de composition, telles que la variation des nuances, l’allongement des tons, l’accentuation des lignes mélodiques et le développement des rythmes pour faire monter la tension et libérer les émotions de ses auditeurs.

« En réalité, l’atmosphère de la mélodie peut être grandement manipulée pour correspondre aux paramètres définis par le compositeur, sans pour autant altérer les données d’origine. »

Nagai espère que son travail inspirera d’autres personnes à convertir des données climatiques en œuvres artistiques.

« En proposant et en appliquant concrètement une méthode de création musicale basée sur des données, j’espère sensibiliser le public au potentiel inexploité des données fournies par les sciences de la Terre, qui constituent une source d’inspiration inépuisable pour les artistes », confiait-il en 2024. « Je pense qu’il est essentiel de commencer à permettre aux non-scientifiques de manipuler librement les données des sciences de la Terre pour la conception de nouveaux types de projets. »

Comment les villes tentent de résister aux îlots de chaleur

Des records de chaleur et d’humidité sont déjà en train d’être battus alors que nous ne sommes qu’à l’entame d’un été qui s’annonce caniculaire.

Ce sont nos villes, avec leurs surfaces asphaltées sombres, leurs véhicules rejetant des gaz d’échappement et leurs bâtiments piégeant la chaleur, qui font le plus les frais de ces chaleurs. Selon Climate Central, qui a évalué les profils thermiques de soixante-cinq aires métropolitaines américaines, de nombreux citadins subissent au moins 4,4°C de température supplémentaires uniquement en raison de la configuration de leur quartier.

Sur des cartes thermiques obtenues par satellite, ces températures élevées ressortent nettement et contrastent avec les banlieues environnantes. Cela a valu à ce phénomène son surnom : l’îlot de chaleur urbain. Depuis plus d’une décennie que ce champ d’étude s’est démocratisé, cet indicateur oriente les stratégies visant à atténuer la chaleur.

Selon les scientifiques, l’effet d’îlot de chaleur urbain peut constituer un repère utile, quoique parfois simpliste. Il permet de sensibiliser à la sévérité de la chaleur urbaine, mais selon les spécialistes, on peut, en s’y fiant, accorder une trop grande importance à la température au sol plutôt qu’aux effets de ces températures sur les humains. Les températures élevées sont associées à une hausse des décès de causes cardiovasculaires, de la mortalité liée aux maladies rénales chroniques et des insuffisances respiratoires.

Des scientifiques et des architectes ont commencé à rechercher des protections face à ces vagues extrêmes de chaleur urbaine. Certains endroits ont vu surgir un méli-mélo d’espaces verts, d’innovations architecturales et de progrès technologiques susceptibles d’aider les villes à atténuer ces températures accablantes.

Ces démarches nécessitent une précision chirurgicale, faute de quoi elles peuvent produire l’effet inverse. Aucune ville ne se ressemble, et les raisons pour lesquelles on cherche à y absorber la chaleur ne sont pas les mêmes, rappelle Mat Santamouris, professeur distingué d’architecture de haute performance de l’Université de Nouvelle-Galles du Sud. La chaleur pose des problèmes différents à différentes villes : dans certaines, il s’agit d’un symptôme chronique, tandis que dans d’autres, il s’agit d’une catastrophe qui exige une préparation aux situations d’urgence. L’adoption de stratégies inadaptées peut être coûteuse, voire néfaste.

« Chaque projet d’atténuation [de la chaleur] dans une ville devrait être élaboré par des spécialistes et testé, prévient Mat Santamouris. Sans quoi, l’on risque d’obtenir des résultats très médiocres, d’y consacrer un budget colossal et de voir augmenter les températures dans les villes. »

 

L’ART DÉLICAT DE LA CONSTRUCTION D’UNE VILLE RÉSISTANTE À LA CHALEUR

Chaque ville est vulnérable à la chaleur à sa propre façon.

Sydney et Dubaï surchauffent, car elles sont proches du désert. Dans ces environnements, les surfaces réfléchissantes peuvent renvoyer le rayonnement solaire, abaisser les températures et faire rétrécir la colonne d’air chaud au-dessus des villes.

À l’inverse, la chaleur d’Athènes vient de sa densité urbaine et le blocage de la circulation de l’air des montagnes voisines. À Athènes, la priorité est la ventilation : le refroidissement des toits à une température inférieure à celle de l’air ambiant en y installant verdure et matériaux réfléchissants. Cela attire un air plus lourd et plus dense dans les rues et permet l’entrée de brises marines dans la ville et, ainsi, l’évacuation de la chaleur.

D’autres villes ont adopté ces bonnes pratiques. Singapour, qui se réchauffe peu ou prou deux fois plus vite que la moyenne mondiale, est à l’avant-garde des innovations architecturales et technologiques en matière de refroidissement et a investi dans les espaces verts, dans les zones d’ombre et dans les réseaux de refroidissement souterrains.

Les surfaces réfléchissantes sur les trottoirs ou sur les toits se répandent, parfois dans la controverse, dans la lutte pour vaincre la chaleur. Les villes ont eu recours à une multitude de matériaux, qu’il s’agisse de peinture réfléchissante ou d’asphaltes plus clairs, pour refroidir les surfaces. Dans l’un des quartiers de Los Angeles les plus frappés par la chaleur, l’installation de revêtements réfléchissants sur les trottoirs a permis, lors d’une vague de chaleur survenue en 2022, d’obtenir une température plus basse de 1,9°C que celle des quartiers voisins, selon une étude publiée en 2024 dans la revue Environmental Research Communications.

Mais les surfaces réfléchissantes sont également devenues un sujet de discorde. « Je suis très favorable à la peinture blanche mais très en hauteur », déclare Vivek Shandas, professeur à l’Université d’État de Portland qui se focalise sur le développement de stratégies pour répondre aux conséquences du changement climatique sur les zones urbaines. « J’aime les revêtements qui ne renvoient pas nécessairement [la chaleur] directement là où les gens marchent. »

D’autres ont le sentiment que l’accent mis sur le refroidissement des surfaces passe à côté de l’essentiel.

« On refroidit des quartiers, mais pas nécessairement les gens », prévient V. Kelly Turner, professeur de planification urbaine à l’Université de Californie à Los Angeles qui dirige le Programme de recherche sur la chaleur du Centre Luskin pour l’innovation.

 

PLANTER LES BONS ARBRES AUX BONS ENDROITS

Autre moyen de rafraîchir une ville ? Davantage de végétation.

Medellin, en Colombie, a investi des millions d’euros dans des « couloirs verts », des artères luxuriantes et connectées traversant la ville conçues pour fournir des espaces frais et de l’ombre aux piétons.

Santiago, au Chili, a promis de planter 30 000 nouveaux arbres dans son aire métropolitaine pour apporter ombre et rafraîchissement à un tiers de la population du pays.

Depuis longtemps, on présente les promesses de planter des arbres comme des réponses ambitieuses aux défis environnementaux. Mais appliquées de manière irresponsable, elles peuvent faire plus de mal que de bien, prévient Mat Santamouris. « Humidité, augmentation de température », précise-t-il. Dans de rares cas, la canopée des arbres peut piéger la chaleur au lieu de protéger de celle-ci.

Il est donc essentiel de réfléchir au type d’arbres que l’on va planter, de s’assurer que ceux-ci sont capables de supporter le climat dont elles sont censées protéger, de vérifier la quantité d’eau qu’elles nécessiteront et de déterminer l’emplacement où leur ombre sera la plus efficace. Par exemple, un arbre planté dans un parking est bien moins utile à une communauté qu’un arbre planté sur une aire de jeu, comme le relève Ladd Keith, directeur de l’Initiative de résilience face à la chaleur de l’Université de l’Arizona.

Mais qu’il s’agisse de verdure, d’architecture ou de surfaces réfléchissantes, ces changements ont un coût, un coût que beaucoup de pays les plus exposés à la chaleur dans le monde ne peuvent tout simplement pas se permettre, rappelle Mat Santamouris.

 

LE FUTUR DE LA LUTTE CONTRE LA CHALEUR

La chaleur est en définitive un problème individuel. Elle affecte différemment selon l’âge, le lieu de résidence, les maladies que l’on est susceptible d’avoir et le mode de vie.

La prochaine vague de stratégies d’adaptation à la chaleur pourrait moins reposer sur la modification des villes ou sur le fait de planter des arbres que sur le fait de fournir des alertes et prévisions personnalisées.

« Je pense que nous ne sommes pas loin du jour où Google Maps intégrera une couche indiquant les zones d’ombre », prédit V. Kelly Turner. L’application proposerait alors des itinéraires évitant le soleil en fonction du moment de la journée. Sa propre équipe a déjà cartographié l’ombre dans 360 villes américaines. Elle imagine une application météo personnalisée remplaçant les alertes de chaleur globales par des avertissements personnalisés en fonction du profil démographique et de la santé.

L’innovation progresse également dans le domaine des matériaux. Mat Santamouris décrit des surfaces refroidissantes dernier cri encore au stade expérimental capables non seulement de refléter la lumière du soleil mais également d’absorber l’humidité pendant la nuit et de la restituer durant la journée.

Au-delà des infrastructures coûteuses, certaines villes ont commencé à traiter la chaleur extrême comme une urgence. De même que pour se préparer aux inondations ou aux incendies, des villes du monde entier sont en train de mettre en œuvre des plans d’action et des systèmes d’alerte précoce et de nommer des responsables chargés de protéger les communautés.

En 2010, une vague de chaleur survenue à Ahmedabad, en Inde, a fait plus de mille morts alors que le mercure a dépassé les 46°C. La ville a réagi en élaborant le premier plan d’action sanitaire contre la chaleur d’Asie du Sud-Est, qui a vu le jour trois ans plus tard. Ce plan incluait des prévisions météo spéciales, des alerte précoce et la formation des professionnels de santé aux maladies liées à la chaleur et aux façons de les traiter.

On attribue à ce dispositif plusieurs milliers de vies sauvées lors des épisodes caniculaires suivants. Cela a également montré qu’il existait des façons accessibles pour les villes de protéger les habitants sans dépenser d’argent dans de nouveaux bâtiments, dans des aménagements paysagers ou dans des matériaux particuliers.

Tous ces efforts soulignent une réalité inévitable et désormais banale. Nos villes se réchauffent et ne sont plus construites pour le climat dans lequel nous vivons.

« Au bout du compte, la chaleur extrême affecte tout le monde, pas seulement par les décès et maladies liés à la chaleur, mais aussi du point de vue de la qualité de vie : la possibilité pour les enfants de jouer dehors, pour vous de faire de l’exercice, l’argent que vous dépensez en climatisation, en énergie et en eau, explique Ladd Keith. Elle est bien plus présente dans la vie de beaucoup de gens qu’ils ne l’imaginent. »

Climat : les épisodes de chaleur extrême pourraient devenir la norme

Les vagues de chaleur tuent. Santé Publique France rapporte que sur les neuf derniers étés, 11 700 décès sont attribuables à une exposition de la population à la chaleur durant les canicules et près de 40 000 pour l’ensemble de la période de surveillance. À mesure que de nouvelles données sont publiées, ces chiffres sont susceptibles d’augmenter.

De nombreux scientifiques ont prouvé que les vagues de chaleur sont plus longues, plus fortes et, de fait, plus dangereuses à cause du changement climatique. Une étude publiée en 2021 dans la revue Nature Climate Change avait déjà apporté des précisions en estimant le coût humain de l’augmentation des températures. La même année, une équipe de 70 chercheurs a indiqué que sur les 732 sites étudiés, répartis sur 6 continents, 37 % des décès liés à la chaleur en moyenne pouvaient être attribués au changement climatique.

Cette étude confirmait l’urgence de lutter contre le changement climatique induit par l’Homme, assure Ana Vicedo Cabrera, auteure principale et épidémiologiste spécialisée dans le changement climatique à l’université de Berne.

« Le changement climatique n’est pas une question future. C’est une question actuelle et qui affecte d’ores et déjà notre santé de façon spectaculaire », déclare-t-elle. Les épisodes de chaleur extrêmes et meurtriers comme celui qui s’abat sur la France et l'Europe actuellement ne sont qu’un aperçu de ce qui nous attend. « Nous devons nous attendre à ce que [les phénomènes] observés par le passé, ces 37 %, augmentent de manière exponentielle à l’avenir. »

 

LA CHALEUR EXTRÊME TUE

En France, lors des épisodes de canicule de l’année 2019, les décès ont augmenté de 9,1 % au cours des périodes de dépassement des seuils d’alerte.

À l’échelle mondiale, les conséquences de la chaleur sont considérables. Lors des vagues de chaleur historiques, comme celles de 2003 en Europe ou de 2019 en France, des milliers de personnes sont mortes et ont souffert de problèmes de santé graves. Ces derniers peuvent perdurer longtemps même après que les températures sont descendues, explique Camilo Mora, climatologue à l’université d’Hawaï. Il est l’auteur d’une étude nommée 27 ways a heat wave can kill you: Deadly heat in the era of climate change (Vingt-sept manières dont une vague de chaleur peut vous tuer : l’époque meurtrière du changement climatique.).

« Ces évènements peuvent engendrer des conséquences sur le long terme, allant des insuffisances rénales aux lésions cérébrales en passant par des affections cardiaques. »

Des études antérieures ont établi des liens entre les vagues de chaleur induites par le changement climatique et l’augmentation du nombre de morts dans les villes. Au cours de la vague de chaleur étouffante de 2003 qui a balayé l’Europe, le risque de décès a augmenté de 70 % à Paris à cause du changement climatique d’origine anthropique. L'étude de 2021 étendait ce type d’analyse à l’échelle mondiale, en passant en revue plus de 700 lieux répartis sur tous les continents habités.

Les chercheurs ont examiné tous les décès survenus pendant l’été ainsi que les données de températures pour ces mêmes lieux à la même période. Ils ont cherché à repérer tous les décès potentiellement liés à la chaleur extrême. Il existe des seuils de température au-delà desquels l’Homme a beaucoup plus de risques de mourir. Toutefois, ils varient selon les régions.

L’équipe a donc mis au point une formule mathématique pour relier les températures extrêmes au nombre de personnes ayant pu mourir si ce seuil était atteint. Cette approche leur a permis de déterminer combien de personnes sont mortes à cause de la chaleur dans chaque région étudiée.

Par la suite, ils ont utilisé un modèle climatique afin de simuler un monde imaginaire dans lequel le changement climatique induit par l’Homme n’existait pas. Ils ont appliqué leur formule pour établir combien de personnes seraient mortes de la chaleur extrême dans cet univers alternatif et théorique.

La différence s’est révélée saisissante. Depuis la fin du 19e siècle, la température de notre planète a augmenté d’environ 1 °C. Sans de sérieux efforts pour contenir les émissions de gaz à effet de serre, elle pourrait se réchauffer au moins d'autant d’ici la fin du siècle.

Sans cette augmentation, les décès liés à la chaleur n’auraient compté que pour moins de 1 % de la mortalité estivale mondiale. Cependant, dans notre univers, les morts dues à la chaleur ont représenté environ 1,5 % des décès au cours de l’été, soit une différence d'environ 60 %.

En appliquant ce phénomène au monde entier, cela signifierait que 100 000 décès par an pourraient être attribués au changement climatique anthropique. Ana Vicedo Cabrera précise tout de même que davantage de données et de plus amples analyses sont nécessaires afin de formuler des estimations mondiales fiables.

 

L’INJUSTICE CLIMATIQUE

La recherche a permis de déterminer qu’en moyenne, plus d’un décès sur trois dû à la chaleur pouvait être attribué au changement climatique. Dans certains pays d’Amérique du Sud, au Koweït, en Iran et dans certaines régions de l’Asie du Sud-Est, ce taux est bien plus important. On compte par exemple 77 % pour l’Équateur et 61 % pour les Philippines. Cette disparité se creuse non seulement parce que ces régions sont particulièrement chaudes mais également car l’accès à la climatisation y est bien moins fréquent ou parce que les bâtiments distribuent moins bien la chaleur. Ces facteurs, entre autres, augmentent la vulnérabilité face aux hautes températures.

Selon Tarik Benmarhnia, expert en santé environnementale à l’université de Californie à San Diego, ces schémas de vulnérabilité révèlent une profonde inégalité.

« Réfléchissez à qui a contribué au changement climatique au cours du siècle dernier et à qui en subit le plus les conséquences aujourd’hui, et vous verrez que ce n’est pas juste. Il existe une grande injustice environnementale concernant les victimes de la mortalité liée à la chaleur, [elle-même] induite par le changement climatique anthropique. »

Les États-Unis sont historiquement responsables d’environ 25 % des émissions cumulées dans l’atmosphère alors que le Guatemala, par exemple, n’y a contribué qu’à hauteur de 0,0002 %. Pourtant, plus de 75 % des décès enregistrés dans ce pays peuvent être directement liés au changement climatique.

D’autres études ont clairement attesté que ces répercussions ne sont pas réparties équitablement. Dans de nombreuses villes, les personnes âgées racisées ont deux fois plus de risques de mourir au cours des vagues de chaleur extrêmes que les personnes âgées caucasiennes.

« À l’échelle mondiale, les conséquences sont inégales. Aux niveaux régional, municipal et local, les conséquences sont inégales », indique M. Benmarhnia.

 

LES SIGNES MEURTRIERS DU CHANGEMENT CLIMATIQUE

Les scientifiques s’efforcent de définir dans quelle mesure la vague de chaleur qui frappe la France en ce moment a été rendue plus probable et plus intense par le changement climatique.

Pour M. Mora, il a joué un rôle majeur sans l’ombre d’un doute. « Combien de fois devons-nous prouver que lorsqu’il pleut, nous sommes mouillés ? Depuis des dizaines d’années, nous, les climatologues, répétons à longueur de journée que les choses vont empirer. Désormais, c’est le cas. »

Même si toutes les émissions de gaz à effet de serre venaient à s’arrêter demain, la température moyenne de la planète continuerait d’augmenter bien au-delà du degré qu’elle a déjà enregistré. Les épisodes de chaleur intense que nous connaissons aujourd’hui deviendraient alors une norme plutôt qu’un phénomène extrême et isolé. Cependant, la sévérité de la chaleur à l’avenir dépendra des actions que nous engageons pour le climat aujourd’hui, assure M. Mora.

« Nos choix pour le futur sont déterminants, très déterminants. Nous pouvons encore choisir entre [une situation] mauvaise ou catastrophique. »

Il est grand temps de se préparer à aider les gens à faire face aux températures extrêmes, estime Kristie Ebi, experte en santé environnementale mondiale à l’université de Washington. Certaines mesures peuvent être simples, comme s’assurer que la population a accès aux ventilateurs, à la climatisation et à l’ombre. D’autres seront bien plus complexes, par exemple de trouver un moyen de renforcer le réseau électrique face aux nouvelles contraintes engendrées par la chaleur excessive.

Dans tous les cas, le message premier est simple, selon Mme Ebi : nous pouvons choisir de sauver des vies.

« La chaleur tue, mais nous pouvons l’en empêcher. »

Pourquoi l’indice de chaleur est-il un meilleur indicateur que la température ?

La chaleur intense de l'été est bien plus qu'un phénomène saisonnier gênant : elle peut être mortelle. La chaleur est la cause principale des décès liés aux conditions météorologiques en Europe et aux États-Unis, et à mesure que les températures mondiales continuent d'augmenter, la menace que représente la chaleur extrême ne disparaîtra pas. Seulement, la température affichée sur le thermomètre ne dit pas tout. L'indice de chaleur, ou la température « ressentie », combine la température de l'air ambiant et l'humidité afin de mesurer la chaleur réellement ressentie par votre corps. 

Selon Jessica Webb, météorologue en chef de WCCB Charlotte, il est important de prêter attention à l'indice de chaleur. « La sensation sera différente dès que vous mettrez un pied dehors et, si vous n'êtes pas préparé, cela peut vraiment vous prendre par surprise ». 

Un taux d'humidité élevé empêche le corps de transpirer et de se rafraîchir efficacement, explique Kregg Laundon, médecin urgentiste et chef de service des urgences au Southeast Georgia Health System. 

« À mesure que le stress thermique s'aggrave, les gens peuvent souffrir de déshydratation, d'anomalies électrolytiques, de crampes de chaleur, d'épuisement lié à la chaleur et parfois même, à terme, de coup de chaleur », explique Kregg Laundon. 

Les experts indiquent toutefois que les problèmes de santé liés à la chaleur sont en grande partie évitables. Voici ce que vous devez savoir sur l'indice de chaleur et ce que vous pouvez faire pour rester en sécurité lorsque les températures et l'humidité grimpent en flèche.  

 

QU'EST-CE QUE L'INDICE DE CHALEUR ?

L'indice de chaleur mesure le taux d'humidité, soit la quantité de vapeur d'eau contenue dans l'air, ainsi que la température. Les journées où l'indice de chaleur est élevé donnent l'impression d'entrer dans un hammam, contrairement à la chaleur sèche d'un sauna. Comme le résume Jessica Webb : « c'est une chaleur étouffante ». Lorsqu'il fait 30 °C dehors avec 70 % d'humidité, on peut avoir l'impression qu'il fait 40 °C, une température bien plus élevée. 

En France métropolitaine, les régions côtières bordant la Manche et l'Atlantique figurent parmi les plus humides en raison de la domination des vents d'ouest et nord-ouest qui favorisent des vents marins, la côte méditerranéenne est quant à elle plutôt sèche. Dans les terres, la présence d'un cours d'eau, la nature du sol et sa capacité à retenir les eaux de pluie et l'exposition au vent et au soleil jouent également sur l'humidité de l'air. 

Le physicien Robert Steadman a créé l'indice de chaleur en 1979. La même année, le National Weather Service (NWS, Service météorologique national des États-Unis) a mis au point son propre indice de chaleur en s'inspirant des travaux de Robert Steadman. Le NWS utilise encore aujourd'hui une version de cet indice de chaleur qui est globalement fiable, selon David Romps, professeur de physique climatique au département des sciences de la terre et des planètes de l'université de Californie à Berkeley (UC Berkeley). Météo France utilise quant à elle un autre indice : l'indice Humidex, qui est similaire à l'indice de chaleur, à ceci près qu'il utilise le point de rosée et non pas l'humidité relative. 

Mais pour David Romps, il y a un problème. Robert Steadman a rencontré une difficulté dans ses calculs et n'a pas pu déterminer l'indice de chaleur au-dessus de 31 °C. Ses équations partaient du principe que la sueur continuerait à s'accumuler sur la peau jusqu'à ce que l'air environnant soit saturé d'humidité. Or, l'excès de sueur s'écoule normalement du corps, ce que Robert Steadman n'avait pas pris en compte. David Romps explique qu'il n'y avait pas non plus autant de vagues de chaleur dans les années 1970 qu'aujourd'hui, donc le fait de ne pas disposer de données pour les journées très chaudes et humides n'était pas aussi préoccupant à l'époque que cela l'est aujourd'hui. Les vagues de chaleur actuelles se déplacent aussi plus lentement et durent plus longtemps qu'auparavant. 

« Dès que la température dépasse la fourchette définie par Robert Steadman, personne ne sait vraiment ce qu'il se passe », affirme Yi-Chuan Lu, chercheur post-doctoral à UC Berkeley et coauteur avec David Romps d'une étude sur l'indice de chaleur. 

En l'absence des travaux de Robert Steadman comme modèle pour des températures plus élevées, d'autres calculs ont été utilisés à la place. Mais ils sous-estiment dans certains cas la sensation de chaleur de 5 à 10 °C, selon David Romps. « Ce n'est que lors de [vagues de chaleur extrêmes] que les valeurs qu'ils donnent sont erronées mais elles le sont de manière considérable », explique-t-il. 

L'indice de chaleur de Robert Steadman est basé sur des conditions idéales : le ressenti de température d'une personne en bonne santé, à l'ombre, vêtue de manière adaptée à la météo et disposant de toute l'eau dont elle a besoin. 

 

FAUT-IL RECONSIDÉRER LA FAÇON DONT NOUS CALCULONS L'INDICE DE CHALEUR ?

Yi-Chuan Lu et David Romps ont réexaminé les travaux de Robert Steadman et ont trouvé un moyen d'étendre ses calculs à des températures et des taux d'humidité plus élevés. Ils souhaitaient approfondir une étude de 2010 qui cherchait à déterminer s'il existait un seuil à partir duquel la chaleur devenait trop intense pour que la planète reste habitable. Ils affirment que leurs chiffres sont plus précis que ceux du NWS. 

Lorsqu'il fait 37 °C avec 65 % d'humidité, le NWS indique actuellement que le ressenti est de 55 °C. En s'appuyant sur l'indice de chaleur de Robert Steadman, Yi-Chuan Lu et David Romps affirment que le ressenti est en réalité d'environ 65 °C. Les calculs que le NWS utilise pour déterminer la température ressentie à des températures et des taux d'humidité plus élevés ne tiennent pas autant compte de la façon dont le corps réagit à la chaleur que les travaux originaux de Robert Steadman. Selon David Romps, c'est pour cette raison que l'indice de chaleur du NWS et celui proposé par Yi-Chuan Lu et lui-même sont si différents. « Il s'avère que le corps humain supporte bien la chaleur jusqu'à ce qu'il ne la supporte plus, et lorsque ce n'est plus le cas, les choses peuvent rapidement tourner mal ».

Yi-Chuan Lu indique que le NWS a pris connaissance de l'indice de chaleur repensé par David Romps et lui-même. « La NOAA [National Oceanic and Atmospheric Administration ou Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique] a pour pratique établie de ne pas approuver ou critiquer les études externes », a indiqué le porte-parole du NWS par e-mail.

« Étant donné que l'indice de chaleur présente à la fois des avantages et des limites intrinsèques, le NWS utilise un ensemble de trois outils pour évaluer et communiquer les phénomènes de chaleur extrême : l'indice de chaleur, la température au thermomètre-globe mouillé [WBGT, de l'anglais wet-bulb globe temperature] et l'indice HeatRisk. Ensemble, ces outils offrent une vision plus complète que la seule température de l'air et constituent un meilleur indicateur pour communiquer les risques liés à la chaleur à la population ».

Repenser l'indice de chaleur est utile mais pas suffisant pour sauver des vies, selon Tarik Benmarhnia, professeur d'épidémiologie à l'université de Californie à San Diego (UC San Diego). 

Les populations les plus affectées par l'indice de chaleur n'ont peut-être pas accès à ces informations, explique-t-il. 

Et même si elles entendent le bulletin météo local, « savoir qu'[il] fait 150 °F [65,5 °C, ndlr] selon un indice et 130 °F [54,5 °C, ndlr] selon un autre indice, ne change peut-être pas grand-chose à la réalité », ajoute-t-il. 

« Malheureusement, comme il y a beaucoup de choses à faire pour réellement changer les choses et les comportements, ce n'est qu'une partie d'un très, très gros problème », indique Tarik Benmarhnia. Il affirme que nous avons besoin de la contribution d'experts de divers domaines et suggère d'intégrer des données de santé issues du monde réel dans ces indices, dans le cadre d'une prochaine étape pour les améliorer encore davantage. 

 

COMMENT RESTER EN SÉCURITÉ LORSQUE L'INDICE DE CHALEUR EST ÉLEVÉ ?

Kregg Laundon recommande de boire deux verres d'eau pour chaque boisson enrichie en électrolytes pour rester hydraté. Les électrolytes permettent de compenser la perte de sel due à la transpiration, sans consommer trop de sucre. Il conseille également de se reposer régulièrement à l'ombre ou dans un lieu climatisé, de porter des vêtements adaptés à la température et d'éviter de sortir pendant les heures les plus chaudes, de midi jusqu'en fin d'après-midi. 

« Il faut prendre des nouvelles de ses voisins âgés, des jeunes enfants et de toute personne ne disposant pas d'un système de climatisation fiable », ajoute-t-il. 

Selon Kregg Laundon, il est important de savoir que de nombreux médicaments, allant des inhibiteurs de l'enzyme de conversion de l'angiotensine qui induisent une baisse de la pression artérielle aux analgésiques courants comme l'ibuprofène, peuvent réduire la fonction rénale et entraîner une accumulation de ces substances à des niveaux toxiques ou provoquer des modifications dangereuses de l'équilibre électrolytique de l'organisme. 

Les crampes sont un symptôme précoce de l'épuisement lié à la chaleur, explique Kregg Laundon. Parmi les autres symptômes, il cite les maux de tête, les vertiges, les vomissements importants et l'essoufflement. Le coup de chaleur est plus grave que l'épuisement lié à la chaleur et provoque une confusion, des convulsions, voire une perte de conscience. 

Si vous voyez quelqu'un en difficulté, appelez une ambulance, placez de la glace sur sa tête et ses aisselles et mettez ses pieds dans l'eau en attendant l'arrivée des secours, conseille Kregg Laundon. Vous pouvez également augmenter la climatisation et lui proposer de l'eau. 

« Pour éviter [de se retrouver aux urgences], il faut avoir un plan d'action car tout le monde dispose de ressources différentes et il n'existe pas de solution qui convienne à tout le monde », explique Kregg Laundon.

Quelles espèces ont le plus de chances de survivre à la crise actuelle ?

La Terre a déjà connu des périodes qui ont mis le vivant à rude épreuve. Mais celle que nous traversons ne ressemble à aucune autre. « La rapidité des événements aujourd'hui est vraiment extrême » relève Philippe Grandcolas, directeur de recherche au CNRS et directeur adjoint scientifique national du CNRS Écologie et Environnement. 

Elle se distingue aussi par sa nature, faite de pressions multiples. « Comme le changement est global et multifactoriel mais qu'il est majoritairement causé par une seule espèce, l’Homme, c’est inédit. Cela concerne le climat, le changement de l’utilisation des terres, les prélèvements directs, chasse et pêche, la pollution », explique Jonathan Rolland, chargé de recherche au CNRS, au Centre de recherche sur la biodiversité et l’environnement, à Toulouse. 

 

LES ESPÈCES QUI ONT SURVÉCU AUX CRISES PASSÉES

La crise actuelle s’inscrit dans une longue histoire que cinq extinctions de masse ont déjà ponctuée. La plus sévère est survenue à la charnière du Permien et du Trias, il y a 252 millions d’années. « Les taux d’extinction vont de 75 à 95 % pour les espèces marines de la crise du Permien-Trias [...] associé à un réchauffement du climat global d’environ 10 degrés », rapporte Jonathan Rolland. Des lignées y ont pourtant survécu, parmi lesquelles « les archosaures, qui sont les ancêtres des crocodiles, dinosaures, oiseaux » et « les thérapsides menant aux mammifères », poursuit-il.

Le constat vaut pour tout le vivant qui nous entoure. « Par définition, toutes les lignées existantes actuellement sont les survivants du processus évolutif qui a traversé toutes les crises depuis l’origine de la vie ! », souligne le chercheur, qui rappelle que « 99 % de la biodiversité qui a vécu sur Terre est éteinte ».

Jonathan Rolland distingue deux grandes stratégies de ces persistances. « On peut d’abord voir un avantage à ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier et à créer un grand nombre de lignées qui vont évoluer dans des environnements différents », décrit-il. La seconde repose sur le maintien dans un milieu stable, « à grande profondeur », à l’abri des bouleversements, une voie qui « peut s’avérer payante, jusqu’au moment où le milieu de vie change ».

Cette dernière a produit les « fossiles vivants », ces formes restées proches de leurs ancêtres. Le cœlacanthe, (Latimeria chalumnae), que l’on croyait disparu avec les dinosaures avant qu’un spécimen ne soit repêché au large de l’Afrique du Sud en 1938, en est l'un des meilleurs exemples, tout comme le ginkgo (Ginkgo biloba), une plante que l'on retrouve dans nos villes, dont l’existence remonte à plus de 200 millions d'années. 

L’expression induit pourtant en erreur. « C’est un oxymore qui avait été utilisé par Darwin et qui a eu beaucoup de succès parce que la formule est jolie », rappelle Philippe Grandcolas, qui ajoute : « ce qu’on connaissait à l’état fossile, ce n’était pas les espèces actuelles […] c’était des espèces qui leur ressemblaient beaucoup, qui étaient des apparentés ». Ces lignées n’ont jamais cessé d’évoluer, comme le résume Jonathan Rolland : « l’ancêtre de la baleine courait sur la terre il y a 50 millions d’années ».

 

LE PORTRAIT-ROBOT DU SURVIVANT

Ces rescapés esquissent le portrait des espèces susceptibles de survivre à la crise actuelle. Pour en définir les traits, Jonathan Rolland commence par les plus menacées. « Les espèces qui sont menacées ont une aire de répartition petite, une niche étroite, une fécondité faible et/ou un long temps de génération. […] Donc pour survivre les espèces doivent faire l’inverse ! », résume-t-il.

Une part du sort se joue sur la physiologie. « La plupart des êtres vivants ne supportent pas une température corporelle dépassant 40 ou 45 °C, tandis qu’il existe une grande variété [d'espèces qui supportent] des températures froides », note le chercheur. Comme les grands groupes actuels se sont diversifiés sous les climats plus chauds du Cénozoïque, l’ère ouverte après la disparition des dinosaures, cela « pourrait suggérer […] que leurs capacités physiologiques permettent de supporter des températures plus élevées », avance-t-il, tout en rappelant que « cela reste cependant à démontrer ».

La tolérance aux températures extrêmes ne conditionne pas tout, car les espèces animales comme végétales sont amenées à se disputer les mêmes espaces. « Le renard polaire peut sans doute tolérer des températures plus élevées que celles de l’arctique, mais il est systématiquement attaqué par le renard roux lorsque leurs aires de répartition se recoupent. [...] Il est vraiment difficile de prédire quelles espèces vont s’éteindre », observe Jonathan Rolland.

Philippe Grandcolas ajoute que la dépendance à d’autres espèces et la capacité de mouvement sont deux autres critères essentiels. Une espèce trop dépendante d'un partenaire unique décline dès que celui-ci se fait rare. « Le papillon qui ne vit que sur une plante ou la plante qui n’est pollinisée que par une espèce d’abeille » pourront rapidement vaciller à leur tour. La faculté de s'adapter au climat compte également beaucoup. « Les espèces qui arrivent à s'adapter au mieux au changement climatique, ce sont des espèces qui ont de la marge […] pour aller plus au nord, ou plus vers l’est », ajoute-t-il. Beaucoup d’oiseaux et d’insectes ont entamé ce mouvement, à un rythme toutefois inférieur à celui de la montée des températures, un décalage que les écologues appellent « la dette climatique ».

LES MIEUX ARMÉS

Reportés sur le vivant, ces critères distinguent quelques groupes qui cumulent ces avantages évolutifs.

Les micro-organismes occupent une place à part, parce qu’ils colonisent une diversité de milieux qu’aucun autre groupe n’égale, des sources chaudes aux sols gelés. « Les groupes très diversifiés dans un grand nombre de niches comme les eubactéries et les archébactéries devraient survivre », avance Jonathan Rolland. Les stromatolites, édifices bâtis par des communautés microbiennes et toujours présents trois milliards d’années après leur apparition, en sont la trace la plus ancienne.

Les tardigrades incarnent une autre stratégie, celle de la résistance directe, que le chercheur range parmi « les espèces qui ont des capacités d’adaptation exceptionnelles ». Ces animaux de moins d’un millimètre se déshydratent presque entièrement et entrent dans une forme de vie au ralenti, qui leur permet de traverser des conditions létales pour la plupart des organismes, avant de reprendre une activité normale une fois réhydratés.

Les lignées des eaux profondes bénéficient d’un abri d’une autre nature, lié à la stabilité de leur milieu. « Si le réchauffement dépasse les 10 degrés, on va voir des effets importants sur l’acidification des océans qui affectera les coquilles calcaires des organismes. Cependant les lignées dans les eaux très profondes pourraient être épargnées », expose Jonathan Rolland.

Le contingent le plus nombreux se tient, lui, à l’écart de ces cas particuliers. « Parmi les espèces un peu généralistes d’arbres, d’oiseaux, d’insectes, beaucoup vont remonter au nord ou ont commencé à le faire, et ne vont pas forcément subir » les prochains bouleversements, constate Philippe Grandcolas. 

 

LES LIMITES DES PRÉVISIONS

« Il ne faut pas voir l’adaptation comme un progrès absolu. L’adaptation, c’est un ajustement à des conditions du moment. Et si les conditions changent, l’adaptation n’en est plus une », souligne Philippe Grandcolas. Dans le bassin parisien, des chercheurs ont établi que la pensée des champs (Viola arvensis) a évolué en une trentaine d’années face au recul des pollinisateurs, avec des fleurs plus petites et une production de nectar moindre, la plante recourant davantage à l’autofécondation, ce qui l’expose à la consanguinité.

À l’opposé de ces profils favorables, d’autres lignées reculent déjà nettement. Les amphibiens, qui respirent en partie par la peau et tolèrent mal la pollution de leur environnement comme la perte de leur habitat, comptent parmi les plus exposés. Au point que Jonathan Rolland les tient pour « sans doute le groupe de vertébrés terrestres le plus touché », avec « plus de 40 % des espèces menacées ». Tandis que les marsupiaux d’Australie, « isolés des placentaires pendant plusieurs dizaines de millions d’années, se retrouvent en compétition avec des espèces introduites par l’Homme ».

Le réservoir d’espèces dépasse de loin ce que les scientifiques ont pu documenter. « Dans le monde, il y a plus d’une dizaine de millions d’espèces probablement. On en connaît 2 millions péniblement, et il y en aura forcément qui survivront », estime Philippe Grandcolas. « Sur le plan évolutif, s’il reste des millions d’espèces, elles vont évoluer pendant des milliers d’années, il y aura toujours des espèces vivantes. Par contre, à l’échelle de nos vies, ce qui est certain, c’est qu’on va en perdre beaucoup et qu’on va en souffrir », résume-t-il. 

Notre propre espèce n’échappe pas à cette logique, elle qui n’est apparue qu’il y a 300 000 ans. « Notre survie reposera sur la construction d’habitats artificiels et la sécurisation des ressources », observe Jonathan Rolland, qui insiste sur un dernier point : « la crise de la biodiversité n’est pas seulement liée à la crise climatique. Elle est aussi liée à notre rapport au vivant ».

Pourquoi y a-t-il plus d'orages en été ?

Pour nombre d’entre nous, les mois les plus chauds de l’année sont propices à la détente, à profiter du Soleil et peut-être même à faire un pique-nique. Et pourtant, qui n’a jamais connu ce sentiment de frayeur lorsque des nuages d’orage se forment d’un coup dans la chaleur de l’après-midi, suivi d’une course effrénée pour se mettre à l’abri avant qu’ils n’éclatent ?

Pourquoi les orages s’abattent-ils plus fréquemment en été ?

La raison est simple : le temps estival offre souvent les conditions idéales pour qu’un orage se développe. Les températures chaudes permettent à l’atmosphère de retenir davantage d’humidité, nécessaire à la formation de nuages, en particulier les cumulonimbus, hauts dans le ciel et menaçants, qui sont à l’origine du tonnerre et des éclairs.

Toutefois, ce n’est pas le cas partout. Le changement climatique réchauffe la planète sans précédent. Dans certaines régions, ces conditions orageuses se font de plus en plus fréquentes.

 

LA RECETTE D’UN ORAGE

Lorsque le Soleil chauffe le sol, l’air qui s’en dégage s’élève naturellement jusqu’à heurter une couche d’air froid plus haute. Cette condition crée une instabilité atmosphérique, élément indispensable à la formation d’un orage.

La pompe est amorcée. Il ne manque plus qu’un déclencheur, un facteur qui pousse l’air chaud à continuer de s’élever. Il peut s’agir d’un front, une collision entre deux masses d’air, ou encore d’une chaîne de montagnes, qui crée une barrière qui force l’air à s’élever.

À mesure que l’air chaud et humide monte, les cumulonimbus grossissent et continuent eux aussi de s’élever jusqu’à ce que les gouttelettes d’humidité se transforment en particules de glace qui s’entrechoquent. Cette situation donne lieu à des charges électriques, qui finissent par se décharger sous la forme d’éclairs. Ces éclairs chauffent et dilatent ensuite l’air environnant, ce qui produit le tonnerre. À peine 10 % environ des éclairs atteignent le sol. Le reste se décharge de nuage en nuage.

Chaque année, on estime à 16 millions le nombre d’orages dans le monde et 2 000 d’entre eux se déroulent simultanément à tout moment. Environ 10 % des orages sont qualifiés de « violents », c’est-à-dire qu’ils présentent des grêlons d’au moins 2,5 cm de diamètre et des vents d’au moins 93 km/h.

 

OÙ LES ORAGES D’ÉTÉ FRAPPENT-ILS LE PLUS ?

Selon Matthew Elliott, météorologue au National Weather Service’s Storm Prediction Center dans l’Oklahoma aux États-Unis, il existe plusieurs régions dans le pays où les orages font rage.

L’une d’entre elles se situe le long de la côte médiane de l’Atlantique jusqu’aux États du Golfe, où les orages sont alimentés par la chaleur et par l’humidité très présente de l’océan Atlantique et du golfe du Mexique.

Une autre se trouve juste à l’ouest des Rocheuses, sur les hauteurs de la Californie et du Colorado, où les montagnes forcent l’air chaud à s’élever, ce qui provoque des orages presque tous les jours, en particulier l’après-midi, une fois que les conditions orageuses ont eu l’occasion de se développer.

À l’inverse, dans certaines régions du pays, toutes les conditions sont réunies pour éviter les orages pendant de longues périodes au cours de l’été. Dans de vastes étendues du Texas et de l’Oklahoma, « il fait très chaud et humide, mais il n’y a pas d’activité orageuse quotidienne », explique M. Elliott.

Selon lui, cela est dû au fait qu’une couche d’air chaud qui se déplace généralement vers le nord depuis les plateaux du Mexique agit comme un « couvercle » qui empêche l’air instable, chauffé et plus bas de s’élever et d’entrer en collision avec l’air froid qui se trouve au-dessus. La topographie de la région étant généralement plate, « il n’y a pas réellement de mécanisme de soulèvement », pour aider à briser ce couvercle, explique-t-il. Les tempêtes contournent souvent ce couvercle d’air chaud et se forment plutôt le long de sa périphérie nord, dans des endroits tels que le Kansas et le Dakota du Nord, et à l’est le long de la vallée de l’Ohio.

L’Oklahoma n’est bien sûr pas étranger aux violents orages. Cet État est l’épicentre mondial des tornades et autres super-tempêtes mais le pic de ces événements se situe généralement en avril et en mai, avant que le « couvercle » d’air chaud de l’été ne se forme.

Bien entendu, cela ne signifie pas que les habitants de l’Oklahoma ne doivent pas s’inquiéter de la grêle ou des orages en été ni que les régions « plus humides » ne connaissent jamais de périodes de sécheresse.

M. Elliott insiste sur le fait que « les phénomènes météorologiques violents peuvent survenir n’importe où, n’importe quand, mais qu’il existe des zones et des saisons propices ».

 

L’IMPACT DU CHANGEMENT CLIMATIQUE

Ces caractéristiques sont susceptibles de changer à mesure que le changement climatique perturbe les schémas météorologiques.

L’air chaud peut contenir plus d’humidité. De fait, une planète sur laquelle il fait plus chaud est susceptible de connaître un temps plus pluvieux lorsque des orages se produisent. Une étude récente a révélé que, selon les scénarios de réchauffement prévus, la côte est des États-Unis pourrait connaître jusqu’à neuf jours d’orage supplémentaires, tandis que le lourd couvercle d’air chaud qui empêche ces événements pourrait grandir dans le sud-ouest.

M. Elliott tient toutefois à souligner que les phénomènes météorologiques se produisent à très petite échelle par rapport à la vaste étendue du changement climatique mondial. Il insiste également sur le fait que de petites perturbations dans l’environnement local peuvent influer sur le développement des orages, ce qui rend la prévision des changements difficile.

« [Leur prédiction] n’est pas aussi simple que celle des ouragans, des inondations ou des incendies. Les relations [avec le changement climatique] sont plus complexes. »

Néanmoins, il poursuit en expliquant que l’on peut affirmer sans trop de doutes que des orages se produiront plus fréquemment dans régions et à des périodes qui sont considérées dans leur périphérie, c’est-à-dire après le pic de l’été jusqu’à l’automne ou plus au nord que d’habitude par exemple. À titre d’exemple, il cite qu’en décembre 2021, des orages ont frappé le Minnesota et le Kentucky, bien en dehors de la zone et de la période où ils se produisent le plus souvent.

Toutefois, la plus grande différence sera ailleurs : ce système déjà chaotique le deviendra davantage et l’imprévisibilité augmentera.

Par exemple, cela pourrait signifier que des régions où aucun orage sévère d’été ne frappe pourraient en faire l’expérience. De même, les régions qui connaissent habituellement quelques orages violents chaque été pourraient connaître une accalmie.

« Au total, nous disposons de 50 à 60 années de données solides mais les 50 premières années ne sont pas aussi homogènes que les 10 dernières. Je pense donc qu’au cours des 5 à 10 prochaines années, nous serons en mesure de mieux nous prononcer car nous commencerons à mieux comprendre à quoi ressembleront ces changements. »

Qu’est-ce qu’un dôme de chaleur ?

L’été est officiellement là. Et il a démarré sur les chapeaux de roue en Europe, où plusieurs pays ont été touchés par un dôme de chaleur extrême, avec des températures inédites pour un mois de mai.

Des températures dépassant les 35°C. La nuit, le mercure redescend entre 21 et 26°C, offrant un peu de répit. Mais l’humidité accroît la menace, avec des indices de chaleur atteignant près de 40°C dans certaines zones.

Qu’est-ce qui cause les dômes de chaleur ? En quoi le changement climatique pourrait-il jouer un rôle ? Quels gestes adopter pour se protéger de la chaleur extrême ? 

 

QU’EST-CE QU’UN DÔME DE CHALEUR ?

Un dôme de chaleur est un phénomène météorologique survenant lorsqu’une grande zone de haute pression dans l’atmosphère forme une crête au-dessus d’une région et y reste pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines.

« Ce “dôme” s’apparente à un couvercle. Il empêche la chaleur de s’échapper et bloque la formation des nuages, ce qui entraîne des températures continuellement élevées et peu de répit », explique Brandon Buckingham, météorologue chez AccuWeather.

Lorsque l’air chaud tente de monter, il se retrouve bloqué par la crête de haute pression. En s’affaissant, il se compresse et devient encore plus chaud, créant ainsi des conditions de chaleur extrême en surface sur des zones de plusieurs centaines de kilomètres.

Ces pics de chaleur accablante n’ont rien de nouveau. Mais le terme « dôme de chaleur », qui n’est pas un terme scientifique officiel, est très utilisé depuis quelques années pour décrire ce phénomène.

 

QU’EST-CE QUI CAUSE LES DÔMES DE CHALEUR ?

Des conditions météorologiques spécifiques doivent être réunies pour créer un dôme de chaleur, contrairement aux vagues de chaleur qui résultent de divers facteurs.

Un dôme de chaleur est généralement dû à un changement survenu au niveau des régimes atmosphériques. Lorsque ces régimes perturbent le flux du courant-jet, cette rivière aérienne faite de vents puissants et rapides qui ondule autour du continent d’ouest en est, certaines régions peuvent être touchées par des phénomènes climatiques extrêmes, comme des vagues de chaleur, des inondations, des vagues de froid, des tempêtes et des sècheresses. Quand les axes nord et sud du courant-jet deviennent trop grands, ils ralentissent ou stagnent, ce qui paralyse le système de haute pression qui formera par la suite la partie supérieure du dôme de chaleur.

Les régimes climatiques océaniques, dont la Niña, peuvent contribuer à poser les bases d’un dôme de chaleur lorsque des températures de surface de la mer plus chaudes que d’ordinaire altèrent ces courants d’air.

Le système de haute pression empêche l’air chaud de monter, réprimant la formation des nuages et créant des conditions météorologiques sèches et ensoleillées durables. Plus le rayonnement solaire atteint à la surface, plus la chaleur augmente dans le dôme.

 

COMMENT SE DÉPLACENT LES DÔMES DE CHALEUR ?

Malheureusement pour les personnes concernées, les dômes de chaleur ont tendance à stagner ou à se déplacer lentement, s’étendant sur de larges zones. Ce sont les régimes de circulation atmosphérique, et plus particulièrement le courant-jet, qui déterminent généralement leur trajectoire et leur durée.

« La position du courant-jet détermine souvent la durée pendant laquelle une région va être touchée par un dôme de chaleur et si de l’air plus frais provenant de latitudes plus élevées peut s’installer », explique Brandon Buckingham. « Lorsque le courant-jet se décale ou faiblit, le dôme peut s’élargir ou s’installer dans de nouvelles zones. Ce n’est que lorsque la crête de haute pression s’affaisse, entraînant la dissipation rapide du dôme, que les températures diminuent enfin ».

 

LE CHANGEMENT CLIMATIQUE A-T-IL UNE INCIDENCE ?

D’après le rapport de synthèse du bilan 2023 des changements climatiques du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, « il est quasiment certain que les pics de chaleur extrêmes (y compris les vagues de chaleur) sont devenus plus fréquents et plus intenses dans la plupart des régions terrestres depuis les années 1950 ».

Les dômes de chaleur font partie de ces pics de chaleur extrêmes. Les températures océaniques et terrestres plus chaudes fournissent une base de référence plus élevée, ce qui amplifie les effets de réchauffement des dômes de chaleur. Aussi, une baisse de l’évaporation à l’effet rafraîchissant peut se produire à mesure que le sol perd en humidité avec la chaleur et la sècheresse.

Le changement climatique peut aussi altérer les comportements du courant-jet qui contribuent aux dômes de chaleur. « Les changements de circulation atmosphérique, qui sont associés au réchauffement de l’Arctique, peuvent rendre les régimes climatiques plus stagnants, ce qui permet aux dômes de chaleur de perdurer », décrit Ashley Ward, directrice du Heat Policy Innovation Hub à l’université de Duke.

En plus d’être plus fréquents, les dômes de chaleur durent également plus longtemps. Certains, à l’instar de la vague de chaleur qui a touché le Nord-Ouest Pacifique de l’Amérique du Nord en 2021, ont battu tous les records, à tel point qu’ils transforment la compréhension des pics de chaleur extrême des scientifiques dans un monde en évolution.

 

QUELS SONT LES EFFETS DE LA CHALEUR ET DE L’HUMIDITÉ SUR L’ORGANISME ?

La chaleur et la moiteur qui règnent sous un dôme de chaleur sont plus qu’inconfortables.

« La chaleur et l’humidité posent toutes deux de graves risques pour la santé », confie Mostafijur Rahman de l’université Tulane, qui étudie les effets des phénomènes météorologiques extrêmes sur la santé humaine.

Ces conditions étouffent le système de refroidissement primaire de l’organisme, à savoir la transpiration. Le corps se refroidit lorsque la transpiration s’évapore de la peau, mais cette évaporation est moins efficace lorsque le taux d’humidité dans l’air est élevé, ce qui fait augmenter la température corporelle.

« Cela peut causer de la déshydratation, des coups de chaleur et des insolations potentiellement mortelles », poursuit Mostafijur Rahman. « Les risques pour la santé sont particulièrement élevés chez les personnes âgées, les enfants, les personnes souffrant de maladies chroniques et celles travaillant en extérieur ».

 

COMMENT SE RAFRAÎCHIR ?

Pour vous protéger, il est important de bien vous hydrater, d’éviter les activités en plein air au plus chaud de la journée et de chercher des endroits frais.

Pour vous rafraîchir, vous pouvez utiliser des ventilateurs, prendre des douches froides et immerger vos pieds et vos chevilles, ou vos bras jusqu’aux coudes, dans l’eau froide. Une autre méthode efficace pour faire baisser votre température corporelle consiste à se passer un gant de toilette frais sur la peau devant un ventilateur.

« Lorsque les températures extérieures atteignent un certain niveau, la seule façon de se protéger est de rechercher la climatisation », souligne Ashley Ward.

Cette dernière recommande, si vous n’avez pas la climatisation chez vous, d’élaborer un plan d’action contre la chaleur, qui consiste à localiser les centres de fraîcheur et à noter leurs horaires. Vous pouvez aussi vous rendre dans des lieux climatisés, comme les centres commerciaux ou chez des amis, où vous pourrez trouver un peu de répit.

« Le plus important est de faire attention [à votre corps] », souligne Ashley Ward. « Demandez immédiatement de l’aide si vous présentez des signes d’insolation et prenez des nouvelles de vos proches, amis et voisins vulnérables ».

Les fortes chaleurs peuvent être mortelles... comment mieux évaluer les risques ?

La France connaît actuellement températures extrêmement élevées pour la fin mai. Dans de telles conditions, savoir s’il fait trop chaud pour travailler normalement en extérieur est essentiel. Mais c’est loin d’être évident.

Ls Centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) et le Service météorologique des États-Unis de l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique ont édité un site Internet fin de prévoir quand les travailleurs sont particulièrement en danger.

Les relevés de température et le taux d’humidité ne sont pas les seuls facteurs permettant de déterminer s’il est sans risque de travailler lorsqu’il fait chaud, explique Aaron Bernstein, directeur du Centre national pour en santé environnementale des CDC. Parmi les autres éléments à prendre en compte figurent les températures élevées la nuit, qui empêchent la bonne régulation de la température corporelle ; le fait que ces journées chaudes surviennent en dehors de la saison chaude ; la durée de la vague de chaleur (plusieurs jours d’affilée et non pas un ou deux) ; et le fait que les températures soient supérieures à celles des 5 % des journées les plus chaudes jamais enregistrées dans un lieu donné.

« Le ressenti et l’effet sur la santé ne sont pas les mêmes s’il fait 38°C à Boston et 38°C à Houston », précise Aaron Bernstein. Une disparité qui s’explique en partie par le fait que les résidents de la Nouvelle-Angleterre n’ont pas l’habitude de rester chez eux aux heures les plus chaudes de la journée et que peu de maisons sont équipées de la climatisation notamment. Baptisé HeatRisk, le nouvel outil de prévision tient compte de ces facteurs pour évaluer les impacts sur la santé des journées chaudes à travers les États-Unis. L’outil utilise un code à cinq couleurs allant du vert (sans risque) au magenta (risque extrême).

HeatRisk publie aussi des prévisions sur sept jours. À l’heure actuelle, les avis de très grandes chaleurs du Service météorologique des États-Unis sont émis seulement 12 heures avant que les températures ne deviennent dangereuses.

« Si vous avez prévu un évènement dans six jours en plein après-midi, alors que le risque de fortes chaleurs est élevé, vous avez désormais la possibilité de le déplacer à un moment de la journée où il fait plus frais ou à un autre jour », observe Aaron Bernstein.

 

DES MILLIERS DE MORTS PAR AN AUX ÉTATS-UNIS

Si les inondations, les tornades, les ouragans ou encore les vagues de froid sont souvent plus dramatiques, les vagues de chaleur sont l’évènement météorologique le plus meurtrier aux États-Unis, tuant deux fois plus de personnes que tout autre phénomène climatique. Selon des données préliminaires, 2 300 Américains sont décédés d’une affection liée à la chaleur en 2023. Un chiffre qui ne cesse d’augmenter depuis plusieurs années.

Pour Jane Gilbert, directrice de Miami-Dade County en Floride, ce nombre de décès est largement sous-estimé. Il n’inclut généralement pas les décès survenus lors de journées chaudes dus à une crise cardiaque ou une maladie hépatique, lesquelles sont aggravées par la température, ou à la suite d’accidents résultant d’étourdissements provoqués par la chaleur.

Les spécialistes ont ainsi établi un lien entre les fortes chaleurs et l’augmentation du nombre de consultations dans les hôpitaux pour les patients atteints de diabète ou souffrant d’une maladie hépatique ou de troubles mentaux, dont l’anxiété et les troubles de l’humeur, ainsi que de complications de la grossesse.

La chaleur augmente également le risque de déshydratation et de crampes musculaires, ainsi que les nausées, la fatigue et les vertiges causés par l'épuisement dû à la chaleur. Si la personne qui se sent mal ne recherche pas la fraîcheur, elle risque de faire une insolation. Cette dernière peut être dangereuse ; elle survient lorsque la température interne du corps atteint 40°C et entraîne des étourdissements, des vomissements, une perte de conscience, des lésions cérébrales ou organiques potentiellement permanentes, voire la mort.

 

VERS UNE MULTIPLICATION DES VAGUES DE CHALEUR

Alors que les vagues de chaleur sont plus fréquentes et plus longues à cause du changement climatique, savoir déterminer à partir de quand la chaleur peut être mortelle est essentiel, confie Kurt Shickman, ancien directeur de l’initiative sur la chaleur extrême pour l’organisation à but non lucratif Adrienne Arsht-Rockefeller Foundation Resilience Center à Washington.

Selon les spécialistes, le changement climatique a accentué la vague de chaleur qui a touché l’Afrique en avril 2024, faisant 102 morts sur quatre jours. Il aurait aussi eu une influence sur les températures extrêmes relevées en juillet 2023 à Phoenix ; il avait alors fait plus de 37°C chaque jour du mois.

Le changement climatique serait aussi responsable de l’augmentation du nombre de journées chaudes en dehors des vagues de chaleur, ce qui n’est pas sans danger. Selon une étude, le nombre de morts est supérieur à la moyenne aux États-Unis lors des journées chaudes lorsque la température atteint entre 26 et 32°C.

 

DES NIVEAUX DE RISQUE DE COULEUR

Le système de code de couleur HeatRisk identifie les personnes les plus vulnérables aux problèmes de santé liés aux fortes chaleurs dans des conditions spécifiques.

Une alerte jaune indique que la plupart des personnes présentes dans un lieu précis peuvent passer la journée dehors sans risque. Ce n’est pas le cas des personnes sensibles qui souffrent de maux de tête ou de symptômes causés par la chaleur lorsque les températures augmentent.

Une alerte orange indique qu’il existe un danger pour les personnes âgées et les enfants, les femmes enceintes, les personnes souffrant de maladies chroniques comme des maladies cardiaques ou une mauvaise circulation sanguine, et celles prenant des médicaments qui ont une influence sur la régulation interne de la température corporelle. Cela inclut les diurétiques et certains antipsychotiques, antidépresseurs et antihypertenseurs.

Si l’alerte clignote rouge ou magenta, toutes les personnes présentes dans une zone géographique donnée sont potentiellement en danger. Aux États-Unis, plus d’un décès sur cinq lié aux fortes chaleurs concerne des individus dans la fleur de l’âge (âgés de 15 à 44 ans).

Les personnes qui travaillent en extérieur sont particulièrement vulnérables, ajoute Kurt Shickman. « Une approche plus concertée en matière de sécurité sur les lieux de travail en extérieur est nécessaire », poursuit-il en précisant que les pauses pour s’hydrater, se reposer et se mettre à l’ombre commencent à devenir la norme.

 

LORSQUE LA CHALEUR DEVIENT MORTELLE

Si une alerte orange est émise pour une zone donnée, les CDC conseillent aux personnes à risque de bien s’hydrater, de ne pas s’exposer au soleil aux heures les plus chaudes de la journée, et d’utiliser la climatisation, des ventilateurs ou d’ouvrir les fenêtres la nuit pour se rafraîchir.

Les jours d’alerte rouge, fréquents dans le sud-est du pays comme le souligne le Service météorologique des États-Unis, la population est appelée à boire régulièrement de l’eau, à ne pas sortir, à décaler ses activités en extérieur à un autre jour ou à une période moins chaude, et de passer quelques heures dans un endroit climatisé.

Les jours d’alerte magenta, il est « fortement conseillé » aux citoyens d’annuler toute activité en extérieur et de prendre des nouvelles de leurs voisins qui pourraient avoir besoin d’aide.

Le niveau de la qualité de l’air lors des journées chaudes a également un impact sur la santé, souligne Aaron Bernstein. Cela s'explique en partie par le fait que les personnes qui n'ont pas l'air conditionné vont davantage ouvrir les fenêtres, s'exposant ainsi aux toxines présentes dans l'air, et notamment à la fumée d’éventuels feux de forêt qui brûlent dans les environs. Enfin, lorsque les températures sont élevées, l’air stagne et piège les substances polluantes contenues dans les nuages de pollution et l’ozone.

En raison de ce lien entre les fortes chaleurs et la qualité de l’air, les CDC ont récemment mis en ligne un tableau de bord HeatRisk, qui permet aux citoyens de saisir leur code postal afin de consulter des indicateurs pour leur zone géographique.

Aaron Bernstein espère que les outils en ligne protégeront le nombre croissant d’Américains exposés aux fortes chaleurs. « Notre objectif, c’est de nous assurer que nous avons de nouvelles voies pour garantir la sécurité des personnes en permanence », explique-t-il.

« Nous estimons qu’il est nécessaire d’attirer l’attention sur les régions où les fortes chaleurs n’ont jamais été un problème », ajoute-t-il, ainsi que sur celles traditionnellement exposées, mais où la population ne se rend peut-être pas compte que les journées chaudes sont plus fréquentes aujourd’hui.

Ces "orteils de dragons" sont comestibles... et menacés

Des vagues violentes frappent les rochers glissants de la jetée de Barview, un affleurement vieillissant et charmant qui marque l’entrée étroite de la baie de Tillamook, dans l’Oregon. Au crépuscule, la tempête et la marée haute s’apaisent, révélant ce qui ressemble aux orteils d’un dragon endormi dépassant des rochers, au nord de la jetée.

Ces « orteils » noirs et blancs sont en réalité des pouces-pieds, un mets au goût unique, similaire à celui des palourdes ou du homard, avec une touche de douceur salée. En Europe, nous pouvons les trouver à plus de 200 euros au kilogramme : des restaurants les proposent grillés, en escabèche, ou encore fumés au bois de chêne. Dans l’Oregon, le long de cette côte faiblement peuplée, ces crustacés sont un symbole de la région et les personnes qui s’offrent un permis de pêche aux coquillages à 28 dollars (soit environ 25 euros) sont autorisées à les ramasser gratuitement.

La cueilleuse de coquillages Kristen Penner préfèreraient que vous ne le fassiez pas. Même si les vagues qui s’écrasent sur leur habitat donnent l’impression qu’ils sont presque indestructibles, les pouces-pieds sont en réalité plutôt fragiles. Ils requièrent des conditions très spécifiques pour se développer, et se fixent rarement sur des rochers sur lesquels des grandes quantités d’entre eux ont déjà été récoltées. Même un ramassage minutieux peut entraîner un déclin des populations de ces crustacés, privant ainsi ce littoral de l’un de ses trésors naturels.

C’est pourquoi Penner, qui est l’une des quatre personnes à détenir un permis de récolte commerciale délivrée par l’État, a pris la décision difficile d’arrêter de les récolter pour les vendre aux restaurants de la région. « La frontière est fine entre vouloir que les gens découvrent cette saveur, et veiller à ce qu’elle ne disparaisse pas », dit-elle.

 

UN LIEN AVEC LA CÔTE

Les pouces-pieds se développent tout au long du continent américain, de l’État d’Alaska à la Basse-Californie au Mexique. Il est illégal de les récolter en Californie, et l’Alaska et Washington n’ont pas établi de pêche commerciale pour ce crustacé. Ce commerce n’existait pas non plus dans l’Oregon lorsque Penner a commencé à les vendre.

À l’époque, elle a fait du démarchage auprès de restaurants de la ville de Portland et a lentement lancé un commerce pour répondre aux petites commandes passées par des chefs intrigués. « Ceux qui s’y intéressaient vraiment, c’était très amusant de partager cette connexion avec eux, et d’avoir une raison de sortir et d’aller trouver des percebes », explique-t-elle.

La chef Maylin Chavez était l’une d’entre eux : son bar à huîtres à Portland, l’Olympia Oyster Bar, a ouvert en 2014 et a depuis fermé ses portes. Chavez se rappelle son enthousiasme lorsque Penner lui a parlé des pouces-pieds. « J’étais toujours à la recherche de choses avec lesquelles j’avais grandi », confie-t-elle. « En Basse-Californie, on en mangeait jusqu’à plus faim. »

« Avec mon grand-père, on descendait jusqu’à la plage et on ramassait le repas », se souvient Chavez. Ils ramassaient des palourdes de Pismo (Tivela stultorum), des palourdes chocolat du Mexique et des moules, en plus des pouces-pieds lors de leurs balades le long des plages de Salinas, puis s’installaient et pique-niquaient. Ils écaillaient les coquilles avec un vieux couteau, et les agrémentaient de sauce piquante et de citron vert.

« En grandissant dans cet environnement, c’est ça que nous mangions. C’est une partie intégrante de la raison pour laquelle je fais ce que je fais », ajoute Chavez, qui a même appelé son chien Percy, en référence aux percebes, le nom espagnol des pouces-pieds.

Penner rêve que les locaux et les visiteurs aient ce genre de relation avec les coquillages qui longent la côte près de Garibaldi. « C’est tout un processus qui consiste à être dans l’environnement. Se déplacer pour aller les récolter, puis les ramener à la maison et avoir quelque chose à manger », dit-elle.

 

UNE DURE VÉRITÉ

Tandis que les restaurants fermaient leurs portes au début de la pandémie, Penner a commencé à faire des recherches sur le système alimentaire de la région et en est arrivée à une réalisation accablante concernant les pouces-pieds : « Je ne pense pas qu’il soit possible de les commercialiser tout en assurant leur durabilité », affirme-t-elle. « C’est génial d’avoir un petit quelque chose de spécial comme cela, mais je ne vais pas encourager la surconsommation d’une ressource, de quelque chose d’aussi précieux. » Elle a donc arrêté de les récolter.

Les pouces-pieds s’épanouissent sur des surfaces texturées et en eau aérée, comme les vagues violentes qui s’écrasent contre ces espaces intertidaux rocheux de la baie de Tillamook. Malgré l’agitation, ils s’accrochent fermement, en particulier sur les algues rugueuses, les moules et les plus petits pouces-pieds : cela minimise la compétition pour l’espace avec les anémones, les étoiles de mer, et les algues douces qui ne peuvent pas survivre aux vagues violentes. La surexploitation lisse ces surfaces rugueuses, ce qui empêche l’installation de nouveaux pouces-pieds.

 

Julia Bingham, qui a étudié les pouces-pieds durant ses études à l’université d’État de l’Oregon, confirme les craintes de Penner. Elle conclut que du milliard de pouces-pieds adultes qui se trouvaient dans l’Oregon, seuls 2 % étaient assez grands pour être récoltés, soit 275 tonnes. Selon elle, « ce n’est pas suffisant pour une récolte commerciale à grande échelle ».

Bingham est toutefois plus optimiste que Penner. Elle estime que la population de pouces-pieds de l’Oregon serait capable de supporter des récoltes individuelles ou ludiques à petite échelle, dans l’esprit du mouvement slow-food… si c’est fait de la bonne manière. C’est là le hic : « Nous ne connaissons pas encore quelle est la bonne forme de récolte qui leur permettrait de revenir vite », affirme Bingham. Les cueilleurs amateurs inquiètent particulièrement Penner, car « ils ne savent pas vraiment comment [récolter les pouces-pieds] », affirme-t-elle, en soulignant que l’intérêt pour cette activité est grandissant.

« À Oceanside, certains endroits étaient recouverts de percebes quand j’ai commencé à venir », se souvient-elle. Depuis, selon elle, « Il y a eu quelques émissions de cuisine dans lesquelles les chefs ont dit "Oh, allez voir les pouces-pieds sur la côte de l’Oregon !" et, en seulement quelques années, il n’y en avait plus. Et ils ne reviendront pas. »

Penner et Bingham estiment toutes les deux que la récolte des espèces intertidales peut être un facteur important pour nous encourager à nous intéresser à l’environnement qui nous entoure. Penner espère que les pouces-pieds pourront attirer des personnes dans la région pour explorer les côtes, tout en servant de mise en garde sur ce qu’elle pourrait perdre si les visiteurs n’explorent et ne cueillent pas de manière responsable.

 

PERPÉTUER UNE TRADITION

La récolte depuis la terre a toujours fait partie intégrante de la vie sur la côte de l’Oregon. Des personnes de différentes générations, et parlant différentes langues, jettent des filets dans la mer depuis l’appontement de Garibaldi et ramassent des palourdes. « J’ai vu combien d’autres personnes descendaient religieusement jusqu’ici pour récolter ces mets », raconte Penner. « Le lien est si profond. »

Aujourd’hui, Penner fait découvrir aux personnes intéressées d’autres aliments goûteux que l’on peut trouver sur la baie : par exemple, les petites moules sauvages qui se développent parmi les pouces-pieds, et les « palourdes beurre » (Saxidomus gigantea) que beaucoup considèrent comme des appâts, même si ces dernières ont au moins une adepte.

« Comment ça, des appâts ? », se moque Chavez qui propose ces palourdes ainsi que d’autres espèces qui sont rarement considérées comme étant dignes d’intérêt, dans son restaurant éphémère, le Nacar, et ce afin de mettre en valeur le « merroir » de la région (néologisme venant de « mer » et de « terroir »). « Tellement d’aliments à disposition sont sous-utilisés. »

Penner est d’accord, et ajoute que parmi les facteurs clés qui encouragent les gens à apprécier les trésors naturels de la région, on compte les personnes qui en sont originaires qui, comme Chavez, trouvent de nouvelles manières d’utiliser ce qui a longtemps été perçu comme étant inutilisable. « Il y a un potentiel inexploité », selon Penner qui note que les visiteurs devraient saisir l’occasion de respecter et d’ouvrir les bras à tout l’écosystème qui compose leur destination. « C’est une opportunité assez incroyable que nous avons. »

Les dix plus beaux documentaires de Sir David Attenborough

Depuis son premier documentaire, Zoo Quest, diffusé en 1954, Sir David Attenborough a été le visage et la voix d’innombrables documentaires animaliers, célébrant les merveilles du monde naturel ou soulignant les effets nocifs du changement climatique. Par un savant et caractéristique mélange d’images prises sur le vif et de narration captivante, il a influencé de mille façons le genre du documentaire naturel.

Dans son dernier documentaire de soixante minutes, Wild London, Attenborough braque sa caméra curieuse sur sa ville natale et en explore la riche biodiversité qui se niche dans des recoins cachés, des parcs publics aux jardins privés en passant par les toits et le métro.

Qu’il s’agisse de renards, de rats, de phalènes, de chauve-souris, de faucons pèlerins nichant sur des gratte-ciel ou même de pigeons montant à bord de rames du métro, tous contribuent à former la tapisserie urbaine enchevêtrée, et Attenborough les observe avec le même émerveillement caractéristique que celui manifesté devant les lions de la savane, les baleines des profondeurs et les orangs-outans des forêts tropicales. Son message est puissant : les villes font partie intégrante du monde naturel. Et en leur sein, les humains façonnent et entretiennent des écosystèmes en nourrissant la faune ou encore en créant des étangs et des espaces verts, le tout en devant à la fois gérer les espèces invasives et cohabiter avec elles.

Dans la foulée, il a réalisé Secret Garden, qui propose un regard tout aussi minutieux sur les écosystèmes cachés qui prospèrent dans les jardins britanniques, des parcelles de campagne idylliques aux espaces reculés qui servent de sanctuaires à la vie sauvage.

Son centième anniversaire est l’occasion de faire l’expérience de l’extraordinaire diversité des merveilles de la nature en revisitant certaines des séries les plus emblématiques de cette légende du petit écran.

 

1. L’APPEL DE L’OCÉAN

Au cœur du documentaire David Attenborough : L’Appel de l’océan se trouve une réflexion sur le rôle des océans du globe dans le maintien de la vie sur Terre. Le désormais centenaire commence par revenir sur les phénomènes sous-marins les plus saisissants qu’il lui ait été donné de voir tout au long de sa carrière. Ensuite, revisitant les mêmes régions en 2025, avec une perspective plus riche et davantage de connaissances scientifiques, il va plus loin encore et part à la découverte de vastes récifs coralliens, d’herbiers marins et d’espèces marines rares.

L’ensemble est porté par un commentaire sur l’effet de l’activité humaine sur ces habitats fragiles et sur les populations qu’ils font vivre. Mais Attenborough prend également soin d’insuffler un zeste d’optimisme en mettant en lumière des projets de protection et des exemples de pratiques durables qui aident les océans à recouvrer leur santé et leur biodiversité.

Salué comme une œuvre cinématographique spectaculaire et comme une ressource pédagogique essentielle, le film s’accompagne d’un livre, Oceans: Earth’s Last Wilderness, co-écrit avec Colin Butfield.

Regardez L'Appel de l'Océan sur Disney+

 

2. PLANÈTE TERRE I, II ET III

Le premier volet de Planète Terre a été diffusé en 2006. Il emmène les spectateurs dans un voyage à travers les dernières véritables étendues sauvages de la planète et attire l’attention sur les effets profonds du changement climatique. Revenant sur ses pas dix ans plus tard dans Planète Terre II, Sir David montre avec quelle rapidité la planète a changé ainsi que les efforts toujours plus extrêmes que les animaux doivent faire pour survivre.

Sorti près de deux décennies après la série originale, Planète Terre III couvre plus de quarante-trois pays sur une période de cinq ans, des déserts aux prairies en passant par les extrêmes de l’Arctique, et se concentre sur la faune, notamment sur les babouins chacmas (Papio ursinus) du parc naturel de Tasobis, en Namibie, et sur la baleine franche australe (Eubalaena australis), au large de l’Argentine. Dans le dernier épisode, les humains viennent occuper le devant de la scène pour la première fois et présentent des histoires sur des individus inspirants se battant pour la préservation de la faune.

En plus de la fascinante vitrine sur les défis que présente la réalisation de documentaires animaliers, les épisodes des deux premiers volets comprennent des « Planet Earth Diaries », des petits aperçus des coulisses de l’immortalisation de comportements végétaux et animaux aussi rares qu’imprévisibles.

Regardez Planète Terre, Planète Terre II et Planète Terre III (en anglais).

 

3. BLUE PLANET I ET II

Présentée comme la série la plus exhaustive sur l’histoire naturelle des océans du globe, Blue Planet, avec ses deux volets sortis en 2001 et 2017, apporte un éclairage fondamental sur la vie marine. Jusqu’à la publication de ces documentaires, plusieurs espèces, dont la pieuvre Dumbo (Grimpoteuthis) et Caulophryne polynema, n’avaient jamais été filmées.

Des eaux côtières peu profondes aux profondeurs inexplorées des océans, chaque épisode de cinquante minutes se focalise sur un aspect différent de la vie dans les environnements marins, vastes et en constante évolution. Les mers saisonnières et les récifs coralliens deviennent le théâtre de luttes spectaculaires qui voient les espèces rivaliser pour accaparer nourriture et espace.

Le deuxième volet revisite les mers et océans du globe pour attirer l’attention sur les dangers de l’activité humaine pour la vie marine. Dans le dernier épisode, intitulé « Our Blue Planet », Attenborough s’intéresse au rôle des activités anthropiques et donne tout son poids à une série qui met en lumière les effets du plastique et de la pollution chimique sur les écosystèmes marins et sur la diversité de la vie marine, que nous risquons de perdre en conséquence.

Regardez Blue Planet et Blue Planet II (liens en anglais).

 

4. FROZEN PLANET I ET II

Les deux volets de la série Frozen Planet (« planète gelée »), diffusés en 2011 et 2022, s’intéressent aux climats extrêmes des pôles Nord et Sud et se penchent sur la façon dont les espèces indigènes se sont adaptées pour survivre dans ces environnements hostiles et impitoyables. Suivant les saisons polaires, chaque épisode montre un aperçu de la vie dans les lieux les plus reculés du globe, sensibilise aux menaces auxquelles les animaux sont confrontés dans ces environnements et s’intéresse aux façons dont ils survivent aux longs hivers passés dans l’obscurité.

Plus de dix ans plus tard, David Attenborough revient pour exhorter les spectateurs à agir sans attendre pour protéger les régions gelées de la planète. Le second volet amplifie ce besoin d’action, notamment en élargissant la focale pour inclure tous les habitats gelés de la Terre (parcs nationaux en Russie, au Kenya et en Nouvelle-Zélande, montagnes en Italie, au Japon et au Chili et les littoraux du Canada et du Groenland).

Regardez Frozen Planet et Frozen Planet II.

5. DAVID ATTENBOROUGH : UNE VIE SUR NOTRE PLANÈTE

Diffusé pour la première fois en 2020, le documentaire A Life on Our Planet est un témoignage sur l’état de la planète et s’intéresse aux effets aux ramifications étendues du changement climatique d’origine anthropique. Le programme met en lumière la réalité du déclin de la forêt amazonienne, de la destruction des habitats par la montée du niveau des mers et de la dégradation des sols qui cause de l’instabilité alimentaire à travers le monde.

Dans ce film d’une heure et demie, David Attenborough dresse un bilan de sa vie et fait état de ses inquiétudes pour le monde et de ses espoirs pour l’avenir. Des images issues de sa carrière et certaines de ses interactions les plus poignantes avec des animaux servent de décor émouvant à ses paroles tandis qu’il revient sur la façon dont la planète a changé tout au long de sa vie.

Mais on y trouve également un message d’espoir ; le naturaliste révèle en outre quelques-unes des solutions potentielles pour restaurer la biodiversité du globe et nous rappelle qu’il n’est pas trop tard pour la préserver.

Regardez Une Vie sur notre planète sur Netflix.

 

6. UNE PLANÈTE, SEPT MONDES SAUVAGES

Une planète, sept mondes sauvages propose de se pencher sur les divers climats de notre planète et emmène les spectateurs des étendues froides et hostiles de l’Antarctique, où manchots, oiseaux marins et phoques s’épanouissent, à l’Asie, l’un des continents les plus divers et les plus extrêmes du globe. Filmé dans quarante-et-un pays, chacun des sept épisodes d’une heure est dédié à un unique continent et présente la richesse de la vie marine et terrestre dans la région.

Cette série de 2019 couvre la forêt amazonienne et les volcans des Andes en Amérique du Sud, les changements saisonniers extrêmes en Amérique du Nord et la diversité de la faune africaine, ainsi que les espèces uniques d’Australie. Poussant l’enquête, elle s’intéresse aussi aux animaux qui demeurent dans les poches de nature sauvage de l’Europe, le continent le plus densément peuplé de la planète.

Regardez Une planète, sept mondes sauvages ici (lien en anglais).

7. DYNASTIES I ET II

Dynasties est une série en cinq parties sortie en 2018 qui retrace la vie et les histoires de certaines des espèces les plus vulnérables et les plus menacées. Les épisodes suivent les dernières familles survivantes de différentes espèces, du chimpanzé au manchot empereur (Aptenodytes forsteri) en passant par le lycaon (Lycaon pictus) et le tigre.

Un mélange d’activité humaine dans leurs habitats et de compétition naturelle entre espèces menace de rayer ces animaux de la carte. Le programme met en lumière les combats dans lesquels ils sont engagés pour engendrer et élever leur progéniture et ainsi assurer la continuité de leur lignée. 

La série a fait son retour en 2022 pour une seconde saison, cette fois-ci pour se concentrer sur des familles de pumas, d’éléphants, de guépards et de hyènes luttant pour survivre et se battant contre des rivaux et contre les cycles naturels de la vie et de la mort pour préserver leurs lignées.

Regardez Dynasties I et Dynasties II ici (liens en anglais).

 

8. WILD ISLES

La série Wild Isles, sortie en 2023, propose un aperçu vaste de la fragilité et de l’interconnexion des écosystèmes britanniques.

Filmés pendant quatre ans, les épisodes se concentrent chacun sur un habitat distinct, des zones intertidales, aux falaises en passant par les écosystèmes marins où phoques, dauphins, macareux et colonies d’oiseaux marins prospèrent et par les landes et montagnes accidentées où vivent milans royaux (Milvus milvus) et loutres. On y découvre également les plantes rares présentes dans les prairies fleuries et les terrains agricoles, ainsi que les jardins urbains dépendants de pollinisateurs infatigables, mais surtout que même les paysages les plus familiers regorgent d’une vie extraordinaire.

Cette série en cinq épisodes sert de rappel que les habitats britanniques reposent sur la coexistence de l’agriculture et de la vie sauvage et que la pression du changement climatique et des pratiques d’agriculture intensives menace cet équilibre délicat.

Regardez Wild Isles ici (lien en anglais).

 

9. MAMMIFÈRES, CHAMPIONS DE L’ADAPTATION

Dans la série Mammifères, champions de l’adaptation, David Attenborough explore la façon dont différentes espèces se sont adaptées aux environnements complexes et en constante évolution qu’elles habitent. Le fil conducteur, qu’il s’agisse de prédateurs chassant dans la savane ou de minuscules créatures évoluant sur les sols des forêts ou tapies sous les structures urbaines, est la survie.

Pour « Noctambules », le premier épisode novateur, des technologies de tournage infrarouges, thermiques et de faible luminosité inédites ont été utilisées en 2024 afin d’immortaliser le comportement nocturne avec un niveau de détail jamais vu et documenter, pour la toute première fois, des léopards d’Afrique (Panthera pardus pardus) en train de chasser des babouins, mais aussi des hyènes en quête d’un festin dans une obscurité quasi-totale.

Au cours des six épisodes, il devient clair que face aux menaces, au changement climatique et à la perte d’habitat due à l’humain, ce ne sont pas juste les refuges, mais les liens sociaux, la coopération et l’adaptation continue qui sont vitaux pour la survie d’une multitude de mammifères.

Regardez Mammifères, champions de l’adaptation ici (lien en anglais).

 

10. ASIA

La série Asia, découpée en sept épisodes, sonde l’immense diversité écologique du continent asiatique et ses environnements souvent extrêmes dans lesquels les animaux ont du mal à survivre. Dans les hautes montagnes de l’Himalaya, des éléphants évoluent sur un terrain escarpé et rocailleux, tandis que plus au nord, un lac gelé est une question de vie ou de mort pour un bébé phoque. Dans toute la région, des courants puissants créent des conditions dangereuses le long des systèmes fluviaux du Mékong et du Gange, où poissons et prédateurs affrontent les forces de la nature et les pressions humaines.

Des caméras robotisées, des prises de vue sous-marines et des technologies de vision nocturne immortalisent des comportements inédits et offrent un aperçu éthologique rare. Il en résulte un documentaire capital proposant un portrait visuellement saisissant du continent célébrant sa diversité et l’adaptabilité de sa faune, mais aussi un appel désespéré à la poursuite des démarches de conservation.

Regardez Asia ici (lien en anglais).

Écosse : cette forêt légendaire a-t-elle réellement existé ?

En partant de Kinlochewe, dans les Highlands du nord-ouest de l’Écosse, dirigez-vous vers le nord et vous verrez bientôt apparaître les eaux lisses bordées de montagnes du Loch Maree. Près de soixante-cinq îles inhabitées parsèment ce loch, qui est le quatrième plus grand d’un pays qui en compte des dizaines de milliers.

Sur les îles du Loch Maree, des pins sylvestres aux troncs élancés, devenus en 2014 l’arbre national écossais, se reflètent dans les eaux calmes du loch : une vision qui reflète tout le romantisme de l’Écosse. Et si ces saisissants arbres à l’écorce rouge sont encore omniprésents dans le pays, ils ne représentent plus qu’un petit fragment de ce qu’ils étaient autrefois.

Selon la légende, une ancienne forêt sauvage, principalement composée de pins sylvestres, couvrait une grande partie du territoire écossais, faisant fuir les envahisseurs et abritant les prédateurs (lynx, loups, ours) aujourd’hui disparus. Ceux qui connaissent l’histoire de ce bois l’appellent par le nom que les Romains donnaient à l’Écosse : the Great Wood of Caledon, le Grand Bois de Caledon. Et bien que son histoire soit obscure et imprégnée de légendes, selon les experts, le bois n’était peut-être pas si redoutable, ni si étendu.

« UNE ESPÈCE ASSEZ SPECTACULAIRE »

Bien qu’intrinsèquement lié à l’histoire du grand bois « disparu », le pin sylvestre (Pinus sylvestris) est une espèce remarquablement adaptable et opportuniste. Et elle est présente dans de nombreuses autres régions du monde.

« D’un point de vue écologique, c’est une espèce assez spectaculaire », estime Tom Ovenden, écologiste forestier et doctorant à l’université de Stirling. « Sa distribution est incroyablement étendue ».

Il indique une carte qui dépeint une zone verte, dénotant la distribution du pin sylvestre, sur une grande partie de l’hémisphère nord : d’une partie de l’Écosse à toute la Scandinavie, l’Europe de l’Est et la Russie centrale, en passant par la côte nord du Pacifique aux États-Unis. « C’est l’un des conifères les plus largement distribués au monde. L’enveloppe écologique et environnementale qui est englobée dans cette aire de répartition est énorme. »

Selon Ovenden, l’arbre est une espèce à succession précoce, « comme le bouleau, l’un des [arbres] qui sont les premiers à apparaître dans les zones fraîchement défrichées », en raison de ses graines légères qui se dispersent facilement. « Ils sont adaptés pour grandir rapidement dans des conditions de lumière relativement élevées, et se débrouillent bien dans les sols à drainage libre, plutôt sablonneux. »

Il est également résistant, et pourrait être capable de mieux gérer le réchauffement du climat que d’autres arbres. « Le pin sylvestre est considéré comme une espèce relativement résistante à la sécheresse », explique Ovenden. « L’écorce des arbres plus anciens est épaisse et résistante au feu, de sorte que si des incendies courts, chauds et intenses balayaient le sous-étage, l’écorce isolerait la partie vivante de l’arbre. »

Aussi dispersé que soit le pin sylvestre, aujourd’hui, le principal arbre à bois d’œuvre d’Écosse est l’épicéa de Sitka. Originaire du climat humide de la côte nord-ouest des États-Unis, cet arbre exceptionnellement bien adapté a été introduit en masse pour constituer une réserve nationale de bois après la Seconde Guerre mondiale, et prospère désormais en Écosse, ses régiments denses contrastant fortement avec son ami indigène plus flamboyant.

 

UN ARBRE QUI LAISSE SA TRACE

Bien qu’il s’agisse d’une espèce ancienne, le pin sylvestre n’est pas si vieux que l’on pourrait le croire. On trouve des chênes millénaires en Angleterre ; de nombreux séquoias de la forêt géante de Californie datent d’avant l’ère du Christ. Un if se dresse encore dans le village écossais de Fortingall, et pourrait être un lien vivant avec l’âge du bronze. L’arbre le plus ancien de tous est peut-être un pin : un pin Bristlecone de Californie qui, avec ses 4 800 ans, poussait à la même époque de la construction de Stonehenge. Les pins sylvestres n’ont pas une telle longévité, ayant une durée de vie typique d’environ 250 ans, mais qui peut aller jusqu’à environ 500 ans. Ce qui perdure, en revanche, c’est l’environnement cultivé par sa présence.

« Parce que le pin sylvestre est là depuis longtemps, beaucoup d’autres espèces existent dans l’habitat qu’il crée », explique Ovenden. « Les fourmis des bois Formica, entre autres. »

La superficie exacte que couvrait l’ancienne forêt en Écosse n’est presque que spéculations, mais lorsqu’il arrive de trouver des indices, ces derniers peuvent être spectaculaires. « Les meilleures indices trouvés sont les restes de troncs d’arbres ou de racines conservés dans la tourbe », explique Richard Tipping, ancien professeur de l’université de Stirling dont les travaux de recherche ont porté sur l’archéologie environnementale de l’Écosse et les changements de végétation au fil du temps. « Les pins poussaient parfois sur des surfaces de tourbe sèche, où ils avaient un avantage concurrentiel sur les autres espèces d’arbres. Comme la tourbe en croissance réduit l’oxygène et donc la décomposition, les "os" blanchis sont des preuves tangibles de l’endroit où les arbres se tenaient autrefois. »

Peu de parcelles vivantes de la forêt ancienne demeurent. Ces vestiges, trente-huit fragments substantiels, quatre-vingt-quatre si l’on compte les peuplements individuels, sont généralement classés comme des forêts de pins calédoniennes. Ce terme n’est cependant pas tout à fait exact, car si certaines zones des anciennes forêts sont dominées par le pin, d’autres sont dominées par le bouleau ancien et, le long de la côte atlantique, par le chêne.

Mais si l’idée d’une forêt sauvage ancienne et contiguë est une légende qu’il est tentant de croire, la véritable histoire de la grande forêt écossaise pourrait être bien moins captivante.

 

UNE HISTOIRE OU UN MYTHE ?

« Je ne pense pas du tout que le Grand Bois de Caledon soit une œuvre de la nature. Je pense qu’il a été construit par les Romains. Ou du moins, sa réputation l’a été ». C’est ce qu’affirme Jim Crumley, un écrivain écossais spécialiste de l’histoire naturelle et dont le livre The Great Wood a approfondi la légende de Caledon.

Selon Crumley, les Romains ont exagéré la grandeur du bois pour expliquer à leurs supérieurs pourquoi, après avoir atteint la frontière septentrionale de leur empire dans le sud de l’Écosse actuelle, ils ne sont pas parvenus à aller plus loin dans un territoire aux terrains cahoteux, au climat furtif et aux tribus sauvages qui défiaient toute répression. Ce qu’il fallait à ces conquistadors nerveux, c’était une excuse que même les généraux de leur pays pourraient accepter.

« Ce témoignage a été rapporté à Rome par des soldats qui avaient trouvé, dans les Highlands écossaises, un royaume au-delà de leur zone de confort… mais qui préféraient ne pas l’admettre », écrit Crumley dans un e-mail adressé à National Geographic (UK). En réalité, ces murmures « dissimulaient leur retraite sous des histoires de forêt impénétrable. Tacite l’a écrit, et Ptolémée a inscrit les mots "Caledonia Silva" [forêt écossaise] sur une carte ».

Mais malgré toutes ces rumeurs de forêt impénétrable, il est probable que, au moment où les Romains l’ont vue, elle n’était déjà plus que l’ombre de ce qu’elle était auparavant.

Les forêts de pins s’étaient progressivement établies dans les paysages dénudés de l’Écosse après le dernier retrait glaciaire, il y a environ 13 000 ans, une époque où la mousse était presque le seule à recouvrir cet environnement semblable à de la toundra. La couverture d’arbres était probablement à son apogée il y a environ 6 000 ans, et déjà considérablement réduite par différents facteurs lorsque les Romains l’ont découverte, près de 3 000 ans plus tard.

Selon l’écrivain, l’emplacement de la forêt sur les cartes romaines a été reproduit à partir du 16e siècle. Mais il existe d’autres raisons de douter de la perception de la forêt comme un fourré infranchissable : il est possible qu’elle n’ait été étendue que pour survivre.

« L’idée ancienne d’une forêt sauvage sombre, humide, dense et interdite s’est estompée, principalement parce que de nombreux arbres ne montent pas en graine dans leur propre ombre », explique Richard Tipping. « Pour la régénération, il faut des espaces ouverts. »

UNE DÉFORESTATION PROGRESSIVE

Quoi qu’il en soit, la forêt est beaucoup moins grande qu’elle ne l’était autrefois : environ 18 000 hectares d’habitat de pins seulement, contre 150 000 hectares estimés à son apogée. En conséquence, il y a moins de couverture pour les prédateurs, moins de biodiversité et moins d’ordre naturel que ce dont la nature a besoin. « L’être humain… est à l’origine de la majeure partie de ce déclin. Les communautés agricoles ont besoin de terrains ouverts », explique Tipping.

Cette déforestation progressive de la forêt a probablement commencé à l’âge du bronze, il y a environ 4 000 ans, avec l’abattage des arbres pour ouvrir le paysage, d’abord pour la chasse, puis pour le pâturage. Cette réduction s’est poursuivie à l’âge du fer, puis au Moyen Âge, alors que la demande de bois était en constante augmentation pour les navires et les bâtiments, les terres ouvertes pour les établissements humains et le combustible pour les forges.

Au fil des siècles, la chasse a fait disparaître les derniers grands prédateurs de la forêt. Puis, à partir de la fin du 18e siècle, l’expulsion forcée des habitants des Highlands, appelée « Highland Clearances », a vu d’immenses étendues de terres utilisées pour l’élevage de moutons. Cela a détruit toute chance de régénération des semis et a rapidement fait disparaître les jeunes arbres, ne laissant que les arbres plus âgés.

L’exploitation des pins a alimenté la révolution industrielle, lorsque le bois d’œuvre permettait la construction navale à Glasgow et Édimbourg. Les arbres ont tapissé les tranchées des Alliés pendant la Première Guerre mondiale. La Seconde Guerre mondiale a galvanisé le désir de la Grande-Bretagne de disposer d’une source autosuffisante de bois, et c’est ainsi que l’épicéa de Sitka a fait son arrivée depuis l’Amérique du Nord. Sa croissance rapide a conduit à un défrichement généralisé pour la création de plantations, qui a atteint son apogée dans les années 1960 et 1970, détruisant la forêt ancienne et mettant en danger de nombreuses espèces indigènes, dont l’écureuil roux, le grand tétras et la martre des pins, qui prennent désormais part à des programmes de conservation.

D’autres, tels le chat sauvage écossais, ne tiennent plus qu’à un fil. Le sanglier et le castor, l’ours brun, le lynx boréal et le loup, ont été rayés de la carte des espèces indigènes il y a bien longtemps. Et des plantes telles que la lumineuse et délicate linnée boréale (Linnea borealis), une relique de l’ère glaciaire, n’existent plus que dans une poignée de fragments de pin.

La plupart des anciens vestiges de la forêt de pins occupent aujourd’hui des sites élevés, éloignés ou inaccessibles. Des projets de conservation ont vu le jour dans les années 1990 pour contribuer à la restauration et à l’extension des bois. Le contrôle de la répartition des cerfs et une approche moins invasive de la croissance du bois (l’épicéa de Sitka et le pin sylvestre sont toujours plantés comme arbres à bois) jouent également un rôle dans cette entreprise. Mais l’espoir de recréer un paysage d’une autre époque serait vain, et ce même si quelqu’un savait à quoi ce paysage ressemblait.

Quant au Grand Bois de Caledon, s’il suscite l’émerveillement et l’appréciation, le fait que sa nature spécifique relève du mythe importe-t-il réellement ? « Ça me dérange car ce que nous savons de la vérité de la nature est infiniment plus fascinant », déclare Jim Crumley. « Mais ce que je sais, c’est qu’une meilleure compréhension de cette vérité nous aidera à entreprendre la seule tâche qui importe dans le paysage [du Grand Bois] : le guérir. »

Pourquoi l’Occident ne se laisse-t-il pas séduire par les insectes comestibles ?

En mai 2013, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a publié un rapport de 200 pages consacré au rôle que pourrait jouer la consommation d’insectes pour répondre à la croissance démographique, à la hausse du prix des protéines animales et aux pressions environnementales. Le texte détaillait leurs nombreux avantages et invitait les pays industrialisés à adopter ces usages.

Si bien que les années suivantes, la consommation d’insectes a connu un engouement médiatique en Occident et plusieurs entreprises ont lancé des élevages, notamment en France, pionnière dans le domaine.

Pourtant, treize ans plus tard, la prédiction ne s’est guère traduite dans les rayons des supermarchés occidentaux et la start-up française Ynsect, l'un des leaders mondiaux de la production d'ingrédients à base d'insectes, a même été placée en liquidation judiciaire en décembre 2025.  

Christophe Lavelle, biophysicien au CNRS et au Muséum national d'Histoire naturelle, spécialiste des questions alimentaires, explique avoir observé cette évolution sous trois angles distincts.

Le premier est scientifique, les recherches montrant « que les insectes sont écologiquement et nutritionnellement une source alimentaire intéressante, notamment par leur apport en protéines pour une faible empreinte environnementale » commence-t-il. Le deuxième est culinaire, avec « des ressources et recettes variées, utilisant aussi bien des larves ou des insectes adultes. » Le troisième est culturel et vient tempérer les deux précédents, dans la mesure où, dans de nombreuses sociétés, tous ces efforts se heurtent à des résistances profondes qui risquent de les réduire à néant.

Le chercheur cite Lévi-Strauss : « il ne suffit pas qu’un aliment soit bon à manger, encore faut-il [qu'on aime y] penser ». Pour lui, « il apparaît clairement qu’aujourd’hui, en Occident ainsi qu’au Moyen-Orient, les insectes ne sont pas [attractifs], et il y a peu de chances que ça change ». 

 

UNE BASE ALIMENTAIRE AUX MULTIPLES AVANTAGES

Dans le reste du monde, environ deux milliards de personnes intègrent régulièrement des insectes à leur alimentation, parmi plus de 1900 espèces recensées comme comestibles, principalement en Asie, en Afrique et en Amérique latine, où leur consommation s'inscrit dans des pratiques culinaires et culturelles établies de longue date. La Thaïlande compte à elle seule plus de 200 espèces comestibles. Les étals du marché de Bangkok débordent de coléoptères (Coleoptera), cigales (Cicadidae), œufs de fourmis rouges (Formica rufa) cuisinés en friture, en brochettes grillées ou intégrés à des plats traditionnels comme le curry. 

Ces pratiques s'appuient sur des intérêts documentés, à commencer par l'impact environnemental. « À production de protéines égale, l’élevage d’insectes est moins gourmand en ressources que l’élevage bovin » affirme Christophe Lavelle, même si les chiffres restent sujet à débat. « L’augmentation de la part des protéines d'origine entomologique pourrait permettre de réduire les émissions de gaz à effet de serre habituellement associées à la production animale », indique le GIEC dans un rapport publié en 2019.

Sur le plan nutritionnel, les insectes apportent des protéines équilibrées en acides aminés, du fer, du zinc, et même des oméga-3 chez certaines espèces, comme le ver à soie (Bombyx mori). Comparés aux légumineuses, ils présentent un meilleur équilibre en acides aminés essentiels, « notamment en méthionine, qui fait défaut dans la plupart des légumineuses », et un apport en vitamine B12 « dont les légumineuses sont totalement dépourvues », précise le chercheur.

Christophe Lavelle observe qu’« en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud, partout où la consommation perdure, les insectes font partie du quotidien. Ils sont récoltés selon les saisons et constituent une ressource abondante, à laquelle sont associées de nombreuses recettes traditionnelles ». Il mentionne notamment l’exemple des termites (Isoptera) capturés après la pluie et celui des criquets (Caelifera) lors des migrations. 

En Europe, la situation est différente : « les insectes sont clairement perçus comme nuisibles, et leur consommation a été encouragée sur des préceptes moraux pour sauver la planète, ce qui ne peut pas faire le poids face à des habitudes culturelles bien ancrées ». Le chercheur fait le parallèle avec la viande : « tout le monde sait aujourd’hui qu’on en mange trop dans les pays occidentaux… mais la consommation ne diminue pas pour autant, car les comportements alimentaires sont toujours très difficiles à faire évoluer ».

 

CONSTRUCTION CULTURELLE ET NÉOPHOBIE ALIMENTAIRE

Christophe Lavelle décrit « une construction culturelle » qui freine la consommation d’insectes en Occident, et s’amuse du paradoxe suivant : « les arthropodes terrestres ne sont ni plus ni moins repoussants que leurs cousins aquatiques (crevettes, écrevisses, etc.), que l’on consomme pourtant avec délectation. Et nous consommons avec gourmandise du miel… qui est une régurgitation d’abeilles mellifères ».

L’acceptation des crustacés et le rejet des insectes terrestres tiennent à plusieurs éléments : « on peut en effet le justifier partiellement sur la question de l’habitat [...] les crevettes sortent de l’eau, que l'on pense être un milieu propre, alors que les criquets rampent par terre ». Selon lui, cette différence de traitement peut aussi être liée à la pratique culinaire, car « la crevette se décortique pour ne consommer que le muscle quand le grillon se mange entier, avec tous ses organes. [...] Tout cela reste quand même majoritairement arbitraire et donc culturel, ou, à plus petite échelle, personnel. Les huitres, par exemple, qui se consomment entières et vivantes, continuent de faire le régal des uns et le cauchemar des autres ».

Il y a également une prédisposition biologique générale, une néophobie alimentaire qui tend à nous rendre méfiants vis-à-vis de tout aliment que l’on n’a pas encore consommé. Les insectes en font partie pour les Européens modernes, qui ont oublié qu'autrefois les insectes pouvaient être consommés sur le continent.

Cet oubli est toutefois récent à l’échelle de l’histoire humaine. Plusieurs travaux rappellent que les insectes étaient consommés dans le bassin méditerranéen antique. Aristote décrivait la cigale comme un mets recherché, quand Pline l’Ancien évoquait la consommation de larves de chêne par les Romains. 

 

CE QU'EN DIT LA SCIENCE

Une étude parue en octobre 2025 dans la revue Biological Reviews, signée Corentin Biteau et cinq co-auteurs, a revu à la baisse une partie des bénéfices environnementaux précédemment annoncés. Les chercheurs ont examiné la base scientifique des évaluations environnementales de l’élevage d’insectes et ont noté que la plupart des études avaient été menées à petite échelle, sans refléter les conditions industrielles réelles. Ils ont signalé entre autres que l’industrie utilisait peu de déchets alimentaires pour nourrir les insectes, ce qui était pourtant l’un des arguments forts de la durabilité annoncée. 

Selon Christophe Lavelle, l’étude est pertinente par « sa remise en cause sourcée des modèles mis en avant pendant trop longtemps sans trop de recul. Et pour cause, on ne pouvait avoir de recul tant qu’on n’avait pas essayé ». 

« Le scénario ''on va tous consommer des insectes en 2050'' est définitivement passé de mode ; après, aura-t-on droit à une nouvelle proposition ? Je ne sais pas… » admet le chercheur. Cela étant, pour lui « il existe des sources alimentaires plus familières encore et plus intéressantes en termes de balance entre empreinte environnementale et intérêt nutritionnel, comme les légumineuses par exemple ». 

L’entomophagie est un bon exemple des limites d’une transition alimentaire pensée uniquement sous l’angle de la performance écologique. En Occident, le changement pourrait venir moins de ce que l’on mange que de la manière dont on accepte de repenser nos habitudes.

Intelligence artificielle et environnement sont-ils vraiment incompatibles ?

En Méditerranée, un requin que l'on croyait disparu a refait surface en 2023. L’ADN du requin-ange (Squatina squatina), classé parmi les 100 espèces les plus menacées au monde, a été détecté la même année à plusieurs endroits autour de la Corse lors de la mission BiodivMed. Coordonnée à l’époque par David Mouillot, enseignant-chercheur en écologie marine à l’université de Montpellier, l’opération a permis de cartographier la biodiversité marine sur 4000 kilomètres de côtes méditerranéennes françaises au large de l’île.

La méthode ? Filtrer de l'eau de mer à travers une membrane, sur laquelle l'ADN des organismes présents reste piégé. Un laboratoire l'a ensuite analysé, et a obtenu ce que David Mouillot compare à des « codes-barres » : des marqueurs génétiques propres à chaque espèce. « L’ADN, pour nous, c'est un moyen d'avoir des inventaires de biodiversité non destructifs, non invasifs et surtout non biaisés », explique-t-il. Là où la méthode traditionnelle consistait à collecter des individus pour recenser des espèces, et où la plongée ne voyait que les créatures qui voulaient bien se montrer, l'ADN capte aussi bien la présence du requin qui fuit les plongeurs que celle du minuscule poisson qui passe à travers les mailles du filet.

Ces marqueurs génétiques sont arrivés par centaines de millions, et c’est là qu’est intervenue l'intelligence artificielle. Inauguré en 2026, le projet ADNeIA, une chaire industrielle montée à l'université de Montpellier en partenariat avec l'entreprise SpyGen, spécialisée dans l’analyse d’ADN environnemental, a associé ADN environnemental et algorithmes d’apprentissage profond. C’est-à-dire des réseaux de neurones artificiels de très grandes dimensions, pour assigner automatiquement chaque marqueur à une espèce. « C’est comme si une caissière sortait chaque objet du caddie. Là, vous allez passer le caddie et ça va scanner automatiquement tous les codes-barres », résume l’enseignant-chercheur.  

La France s’est engagée à protéger 30 % de son littoral en aires marines d’ici 2030, « alors que nous sommes pour l’instant entre 10 et 15 % » indique l’écologue. Dès lors, « plutôt que de faire de la quantité, il faut savoir bien les placer. Où placer une réserve marine qui va optimiser la protection de la biodiversité ? C’est une question à laquelle l’IA pourra bientôt répondre un peu mieux que nous », estime David Mouillot. 

 

L’IA  AU SERVICE DE LA RECHERCHE ENVIRONNEMENTALE

Vincent Miele, ingénieur de recherche au laboratoire d'écologie alpine et chargé de mission IA et biodiversité au CNRS, observe le recours à l’intelligence artificielle dans de nombreux domaines. « En parallèle de l'explosion de l’IA, il y a une explosion de capteurs », souligne-t-il. Ces dispositifs, qui enregistrent automatiquement des images, des sons ou des prélèvements biologiques, se sont multipliés sur le terrain ces dernières années. Pièges photographiques dans les forêts, enregistreurs sonores, satellites, capteurs d'ADN en milieu marin, à chaque fois, l'IA aide à démêler le contenu de ces données.

C'est le cas du projet DeepFaune, co-piloté avec Simon Chamaillé-Jammes : une application qui reconnaît automatiquement les espèces animales à partir de centaines de milliers de photos issues de pièges photographiques. Le système fonctionne de manière participative. Une fois les algorithmes entraînés, l'application a su identifier de nombreuses espèces comme le loup (Canis lupus), le chacal doré (Canis aureus), le chamois (Rupicapra rupicapra) ou encore le renard arctique (Vulpes lagopus). DeepFaune est aujourd'hui utilisé dans toute l’Europe, notamment par des parcs, des réserves naturelles et des associations de conservation. 

D'autres champs de la recherche environnementale se sont saisis de l’intelligence artificielle. En météorologie, le Lab IA de Météo-France a développé Espresso, un outil d'apprentissage profond qui estime les précipitations en temps réel à partir d'images satellites. Il a joué un rôle essentiel en décembre 2024, lors du passage du cyclone Chido, puis de la tempête Dikeledi à Mayotte. L'île ne disposait pas de radar météo, et beaucoup de stations au sol étaient hors service, ce qui rendait les mesures classiques impossibles. Espresso avait alors permis de suivre l'intensité des précipitations et d'éclairer les décisions des autorités pendant la crise.

En Corse, le projet GOLIAT, mené conjointement et depuis 2020 par l'université de Corse et le CNRS, vise à donner aux pompiers de nouveaux outils pour lutter contre les incendies. Plusieurs ont déjà vu le jour : un logiciel qui simule la propagation des feux, une carte des incendies passés, un guide pour les brûlages contrôlés. C'est aussi de ce projet qu'est né Argos, un drone équipé d'une caméra thermique qui survole les zones où le feu vient d'être maîtrisé pour repérer les points chauds, souvent à l'origine des reprises de feu, même plusieurs jours après l'incendie. Les images sont ensuite traitées en laboratoire par l'intelligence artificielle, qui repère notamment la végétation susceptible de brûler, comme l'a expliqué à France 3 Lucile Rossi, professeure et co-inventrice d’Argos.

Le phénomène est d'ampleur internationale. Les travaux du CNRS « sont en miroir de ce qui se fait […] dans différents pays, que ce soit au niveau européen, ou évidemment outre-Atlantique », rappelle Vincent Miele.

 

UNE SOLUTION ÉNERGIVORE

Si l'IA apporte déjà des solutions et une plus grande fluidité dans la gestion des données, elle reste une solution très énergivore. Selon le Shift Project, groupe de réflexion sur la transition énergétique présidé par l'ingénieur Jean-Marc Jancovici, la consommation électrique mondiale des centres de données pourrait tripler d'ici 2030.

Les serveurs qui font tourner les modèles sont regroupés dans des centres de données très énergivores, qui consomment des quantités considérables d’électricité, d’eau pour les systèmes de refroidissement et nécessitent l'extraction de ressources rares. D’ici 2027, selon une étude menée par des chercheurs de l’université de Riverside, reprise par le Centre régional d’information pour l'Europe occidentale (UNRIC), la demande mondiale en IA pourrait nécessiter entre 4,2 et 6,6 milliards de mètres cubes d’eau par an, soit quatre à six fois la consommation annuelle du Danemark.  

Pour leur construction et leur fonctionnement, de grands terrains sont alloués aux centres de données. Chaque terrain correspond à des dizaines d'hectares bétonnés, clôturés, raccordés à des lignes haute tension qui traversent forêts et zones agricoles. Les mêmes infrastructures qui permettent aux chercheurs de surveiller et préserver la biodiversité participent à son déséquilibre.

À cela s’ajoutent des effets indirects sur le long terme qui ne sont pas encore mesurables. Frédérick Garcia, chercheur en intelligence artificielle à l'Institut National de recherche sur l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE) et Sophie Schbath, directrice de recherche en bio-informatique au sein du même institut, anticipent un mécanisme bien connu des économistes, les effets rebonds. « On peut aussi imaginer que l’essor de l’agriculture de précision [nourrie par l'intelligence artificielle] dans les fermes, pour mieux gérer l’eau, conduira à une multiplication des capteurs numériques dans les parcelles, avec les répercussions écologiques que cela entraîne ». 

David Mouillot utilise quant à lui Claude, l’agent conversationnel d’Anthropic, au quotidien pour coder ses algorithmes de recherche et co-construire ses analyses. « Il remplace trois ou quatre ingénieurs », dit-il. 

Frédérick Garcia et Sophie Schbath le formulent ainsi : « Qu’il s’agisse d’aider au laboratoire à écrire le résumé d’un article, ou d’aider à la maison à trouver la recette du repas de midi, le coût énergétique sera en gros le même. Ce qui peut changer entre les deux cas, c’est le pourquoi, c’est la finalité de l’usage. » Autrement dit, la valeur écologique d’un usage ne réside pas dans la technologie elle-même, mais dans ce qu’on en fait. Vincent Miele le reconnaît : « On participe insidieusement à cette vague de l’intelligence artificielle, et cela demande quand même une réflexion ». 

 

LE PARI DE LA FRUGALITÉ

Pour réduire l’impact environnemental de l’IA, le développement d’une « IA frugale » est envisagé dans le domaine de la recherche en intelligence artificielle. L’idée serait d’obtenir les mêmes performances en consommant beaucoup moins de ressources. La démarche a notamment fait l'objet d'un référentiel publié en 2024 par l'Association française de normalisation (Afnor), qui a défini des critères d'évaluation pour qualifier un système d'IA de « frugal » : avoir démontré que le recours à l'IA est nécessaire plutôt qu'une solution moins consommatrice, adopter de bonnes pratiques tout au long du cycle de vie du système, et questionner les usages au regard des limites planétaires. Cela reste un cadre d'évaluation à destination des entreprises et de la commande publique, et sa portée repose sur le volontariat.

David Mouillot voit en l'intelligence artificielle frugale une opportunité concrète. « Pour avoir les mêmes performances, on peut consommer moins. […] On est malins, on optimise les codes. Et là encore, l’IA est très douée pour optimiser ses propres codes », explique-t-il.

Frédérick Garcia et Sophie Schbath sont plus sceptiques. « Sophie Schbath et moi-même y croyons peu, et nous pensons que la solution passera nécessairement par une plus grande sobriété dans les usages du numérique et de l’IA ». Pour eux, il convient de mieux former les citoyens, scientifiques compris, à la réalité de l’impact environnemental du numérique, et obtenir des entreprises technologiques une transparence à laquelle elles se refusent encore largement. 

Le pari de la frugalité suppose que les gains d’efficacité ne soient pas absorbés par la croissance des usages. Or ces dernières années ont été marquées par l'optimisation de modèles, mais aussi parallèlement par l'augmentation du nombre d’utilisateurs et des requêtes. 

Cette île du Pacifique est en train de disparaître

À la naissance de Taukiei Kitara, ses parents ont coupé son cordon ombilical en deux morceaux, comme le voulait une tradition de son pays natal, Tuvalu. Ils ont planté l'un des morceaux du cordon ombilical à la base d'un cocotier, à environ neuf mètres du rivage et ont offert l'autre à l'océan. Pendant son enfance, Kitara se rendait à l'arbre pour prendre connaissance de son état de santé et brossait les feuilles tombées au sol. 

Tuvalu est un État insulaire habité par moins de 12 000 personnes, et situé à mi-chemin entre Hawaï et l'Australie. L'altitude moyenne du pays est inférieure à trois mètres au-dessus du niveau de la mer, ce qui le rend particulièrement sensible aux effets du changement climatique. Les scientifiques estiment qu'en 2050, 50 % de Funafuti, la capitale dans laquelle plus de la moitié des habitants vit, sera submergée.

Beaucoup considèrent Tuvalu comme un exemple de ce à quoi les autres communautés côtières seront confrontées dans les années à venir. Des chercheurs prévoient que d'ici à 2050, les habitants seront sûrement forcés de migrer à cause du changement climatique. La position précaire de Tuvalu l'a forcé à se poser une question existentielle : que se passe-t-il lorsqu'un pays n'a plus de terres ?

Le mot « terre, territoire » se dit fenua en tuvaluan et fait référence au territoire physique, mais aussi au sentiment d'appartenance enraciné dans l'identité d'une personne. À Tuvalu, les terres sont détenues par la communauté et transmises de génération en génération. Les Tuvalais enterrent leurs ancêtres dans des mausolées à proximité de leurs portes d'entrée. La terre abrite leurs proches, leur histoire et leurs traditions, ce qui rend la question de leur départ insoluble.

« Nous ne pouvons pas considérer que la migration est un fait acquis », explique Maina Talia, ministre du changement climatique de Tuvalu. « Mais si nous nous réveillons demain matin et que la moitié de la population a été anéantie par l'océan, qui devrons-nous blâmer ? »

Dans l'ombre de cette menace existentielle se cache une question personnelle pour les Tuvalais : dois-je rester ou partir ? Certains Tuvalais considèrent l'option de partir pour être en sécurité, mais la majorité des personnes avec qui j'ai pu échanger veulent rester.

« C'est vrai que le changement climatique nous affecte, mais on veut rester », explique Fenuatapo Mesako, un chargé de programme à l'Association de santé familiale de Tuvalu. « On ne veut pas être des Tuvalais dans un autre pays. On veut être des Tuvalais à Tuvalu. »

 

EN PREMIÈRE LIGNE DU CHANGEMENT CLIMATIQUE

Lorsque l'on arrive en avion, l'atoll de Funafuti apparaît comme un croissant de lune vert dans un vaste ciel aquatique.

Au total, les neuf îles qui constituent Tuvalu ont une superficie d'environ vingt-six kilomètres carrés. En plus d'être à la limite de la crise climatique, Tuvalu est connu pour deux choses : c'est l'un des États les moins visités au monde et il possède le suffixe de domaine .tv, qui est la deuxième plus grande source de revenus du pays après la vente des droits sur ses territoires de pêche.

Quelques minutes avant l'atterrissage de l'avion à l'aéroport international de Funafuti, une sirène se déclenche en ville pour inciter les gens à dégager la piste. La piste d'atterrissage, qui n'accueille que quatre vols par semaine, sert à la fois d'autoroute à plusieurs voies, de terrain de volley-ball et de lieu de pique-nique, selon l'heure de la journée.

Le changement climatique est incrusté dans presque tous les aspects de la vie quotidienne. L'eau de mer s'est infiltrée dans le sol de l'île et a rendu difficile la culture de produits de base du régime alimentaire de Tuvalais, tels que le taro, l'arbre à pain et la noix de coco. Les marées royales, qui se sont progressivement intensifiées ces dernières années, balaient l'île depuis l'océan une fois par mois, inondant la piste d'atterrissage et les maisons des habitants.

« Quand j'étais plus jeune, la vie était différente », souligne Menimei Melton, âgée de vingt-cinq ans. « J'ai connu le changement climatique lorsque j'étais enfant, mais je ne voyais pas vraiment à quel point ça nous affectait. »

Bien que le changement climatique ait contribué à rehausser le profil du pays sur la scène internationale, les habitants veulent s'assurer que Tuvalu n'est pas défini uniquement par sa relation avec une crise qu'ils n'ont que peu contribué à produire. D'après Climate Watch, Tuvalu est l'un des vingt-cinq pays dont l'empreinte carbone par habitant est la plus faible au monde.

« Je pense que les nouvelles effraient inutilement les gens », soupire Afelee Falema Pita, l'ancien ambassadeur de Tuvalu auprès des Nations unies, qui a quitté une vie à New York pour ouvrir avec sa femme un centre de villégiature écologique. « Nous pouvons organiser un atelier après l'autre, mais si nous passons 365 jours par an à parler du changement climatique, nous ne vivons pas nos vies ici. »

C'est un équilibre délicat à trouver. D'une part, le changement climatique n'est pas un phénomène lointain à Tuvalu : il exige une attention immédiate. Et pourtant, Tuvalu ne se résume pas à ses marées montantes.

En marchant dans les rues de Funafuti, les mélodies des hymnes religieux se mêlent aux voix des familles qui chantent au karaoké. Vous tomberez peut-être sur quarante personnes âgées jouant au bingo sous le toit de chaume de la salle des fêtes, ou sur un groupe de jeunes d'une vingtaine d'années pratiquant le fatele, la danse traditionnelle des Tuvalais, où les danseurs se déplacent sur un rythme de plus en plus rapide jusqu'à ce qu'ils soient pris d'un fou rire contagieux.

À Tuvalu, les valeurs ne sont pas juste évoquées, elles sont vécues. Falepili se manifeste de multiples façons, qu'il s'agisse de l'absence de criminalité et de sans-abri, des fréquents repas publics ou de la politique étrangère du pays. La culture qui fait de cet État ce qu'il est n'est pas facilement transposable sur un autre continent.

 

COMPORTEMENTS INSULAIRES

En novembre dernier, Tuvalu et l'Australie ont signé un accord bilatéral sur le climat et la migration, l'accord Falepili, qui offre à Tuvalu 16,9 millions de dollars australiens (environ 10 millions d'euros) pour des projets de restaurations côtières et des visas pour 280 Tuvalais qui deviendront des résidents permanents de l'Australie la même année. Les habitants de Funafuti ont des opinions mitigées concernant cet accord. Certains le voient comme un parcours de bienvenue pour ceux souhaitant partir. D'autres ont peur que cet accord empiète sur la souveraineté de Tuvalu.

« La meilleure chose que l'Australie puisse faire pour soutenir des pays comme Tuvalu est d'arrêter ses industries de combustibles fossiles », déclare Richard Gorkrun, directeur exécutif du Tuvalu Climate Action Network.

Le gouvernement essaie d'assurer que Tuvalu gardera sa souveraineté et ses droits dans ses territoires de pêche même si le changement climatique rend les îles inhabitables. En septembre dernier, le Parlement de Tuvalu a adopté à l'unanimité un amendement visant à conserver son statut d'État à perpétuité, qu'il demande à présent aux autres nations de reconnaître officiellement.

Le pays fait également l'objet de deux projets d'infrastructure de grande envergure. La première est une initiative de récupération des terres, principalement financée par le Fonds vert pour le climat des Nations Unies, qui consiste à transporter du sable depuis le milieu de l'océan pour construire cinq kilomètres carrés de nouvelles terres protégées à Funafuti. Le second est le projet Future Now, une « migration touristique » des services gouvernementaux et des objets historiques vers le métavers, qui permettra à Tuvalu de conserver son identité culturelle même si sa terre disparaît sous les flots.

Dans la mesure de ses possibilités, Tuvalu essaie de laisser ses valeurs communautaires guider sa façon de naviguer dans l'incertitude de l'avenir. Lorsque des feux de forêt meurtriers ont ravagé l'Australie en 2020, par exemple, le gouvernement tuvalais a fait don de près de 280 000 € pour soutenir les opérations de secours, même s'il s'agissait, à l'époque, d'un don plus important en proportion du PIB que ce que l'Australie avait jamais donné à Tuvalu. Certains fonctionnaires du gouvernement ont refusé : « 300 000 $, c'est qu'une goutte d'eau dans l'océan pour un pays aussi gros que l'Australie, ont-ils pensé. Quelle différence cela ferait-il ? »

Mais le montant du don n'a pas d'importance. « Il ne peut y avoir de décalage entre la manière dont nous agissons au sein du gouvernement et la façon dont nous vivons au niveau communautaire », a déclaré Simon Kofe, qui était à l'époque ministre des Affaires étrangères de Tuvalu. « Si c'est le cas, nous nous comportons comme n'importe quelle autre nation, guidés uniquement par notre intérêt général. »

Ainsi, si la communauté internationale prend Tuvalu en pitié en raison de sa vulnérabilité à l'élévation du niveau des mers, ce sont peut-être les Tuvalais qui devraient plaindre les pays occidentaux développés qui, dans leur quête d'une richesse matérielle et d'une croissance sans fin, ont largement perdu de vue l'action collective nécessaire pour faire face à la crise climatique.

« C'est parce que chaque nation pense à son propre intérêt que nous nous sommes retrouvés dans ce pétrin », relève Kofe. « Nous devons cesser de nous comporter comme si nous étions tous sur des îles. »

Pourquoi les orages exacerbent-t-ils les allergies saisonnières ?

Le climatologue Corey Davis sait ce que c'est de vivre avec des allergies. « Je me réveille tous les matins avec le nez complètement bouché. J'ai l'impression d'avoir un rhume puis je me souviens que non, c'est juste le printemps », explique Corey Davis, qui travaille au Bureau du climat de l'État de Caroline du Nord. 

Le pollen est l'une des principales causes. Près de 20 % de la population française est concernée par une allergie au pollen. Non seulement la saison pollinique dure plus longtemps, mais la concentration de pollen, c'est-à-dire le nombre de particules d'allergènes en suspension dans l'air à un moment donné, augmente également. Avec le réchauffement climatique, les problèmes liés à la présence du pollen dans nos vies risquent probablement de s'aggraver. 

Les conditions météorologiques printanières pourraient alimenter ce phénomène. Les orages, qui s'accompagnent de vents violents, de pluies intenses, de forts écarts de températures et de grêle, peuvent réduire les particules de pollen en particules encore plus petites. Ces orages violents devraient se multiplier à mesure que les températures mondiales continuent d'augmenter. 

 

QUE DEVIENT LE POLLEN PENDANT UN ORAGE ?

Les orages printaniers ne sont pas un phénomène nouveau mais le réchauffement climatique augmente leur fréquence et leur intensité. Le taux d'humidité accru, les pluies plus abondantes et les vents plus violents favorisent la dispersion du pollen et sa fragmentation en particules minuscules. 

Les vents violents qui accompagnent les orages projettent des débris dans tous les sens, explique Dante Ricci, météorologue pour la chaîne de télévision WCHS en Virginie occidentale. « Tout pollen, toute poussière, tout ce qui se trouve au sol sera dispersé et emporté par le vent sur les voitures, dans l'air ambiant, voire à l'intérieur des maisons si les fenêtres sont ouvertes, ainsi que sur toute personne se trouvant à l'extérieur et ayant le malheur de se trouver sur son passage ».

Mais l'effet le plus notable de ces vents, en plus de l'augmentation de l'humidité et de la pluie, est qu'ils provoquent la fragmentation des grains de pollen en particules encore plus fines. 

Si la pluie élimine une partie du pollen, ces particules minuscules peuvent rester en suspension dans l'air pendant des heures après un orage. Cette pluie printanière peut aussi inciter davantage de plantes à produire des allergènes. 

« La taille des particules a une grande importance » affirme William Anderegg, professeur à la faculté des sciences biologiques de l'université de l'Utah. « La plupart des particules de pollen mesurent 10 microns ou plus, et sont moins nocives pour les poumons que lorsqu'elles se fragmentent en particules plus fines ». Lorsque le pollen atteint une taille de 2,5 microns ou moins, il peut provoquer des problèmes de santé plus graves. 

 

LES EFFETS DES PARTICULES FINES DE POLLEN SUR L'ORGANISME 

Selon la pneumologue pédiatrique Erica Stevens, les grains de pollen classiques sont trop gros pour entrer dans nos poumons. Ces grains ont tendance à provoquer les symptômes classiques du rhume des foins, tels qu'une congestion nasale, ainsi qu'une irritation de la gorge et des yeux, explique-t-elle. 

Cependant, lorsque les orages fragmentent les allergènes en centaines de particules minuscules, « les gens courent un risque plus élevé de faire des crises d'asthme graves », indique Erica Stevens, notamment une urgence médicale potentiellement grave connue sous le nom d'asthme d'orage. 

« Le corps y réagit de manière excessive et les poumons produisent une grande quantité de mucus supplémentaire qui peut être difficile à expectorer » précise-t-elle. 

Cela peut entraîner un bronchospasme, c'est-à-dire une contraction des muscles situés autour des voies respiratoires. Le bronchospasme rend la respiration difficile et peut conduire à une insuffisance respiratoire dans les cas les plus graves, explique Erica Stevens. L'asthme peut provoquer un bronchospasme mais d'autres facteurs peuvent également en être à l'origine, comme une réaction allergique ou une maladie pulmonaire. 

Le cas le plus grave d'asthme d'orage signalé s'est produit en novembre 2016 à Melbourne, en Australie. Plus de 3 400 personnes présentant des symptômes d'asthme ont envahi les urgences et dix personnes en sont décédées. D'autres cas ont été signalés en Asie, en Italie, au Moyen-Orient, en Amérique du Nord et au Royaume-Uni.

 

QUE FAIRE FACE À L'INTENSIFICATION DE LA SAISON POLLINIQUE ?

Erica Stevens recommande de garder un œil sur les applications météo afin de connaître la qualité de l'air et le taux de pollen chaque jour. L'application AccuWeather répertorie quotidiennement le taux d'allergènes courants tels que le pollen d'arbre, le pollen d'ambroisie, les moisissures, le pollen de graminées, ainsi que la poussière et les squames, sur une échelle allant de faible à élevé. 

La concentration de pollen est généralement à son maximum entre le lever du soleil et le début de l'après-midi, indique Dante Ricci. Essayez de prévoir vos sorties en fin de journée et allumez votre climatiseur pour filtrer les particules irritantes, comme le pollen et la poussière, et les rejeter en dehors de votre domicile. 

Si vous souffrez déjà d'allergies et d'asthme, continuez à suivre votre traitement habituel et ayez toujours votre inhalateur de secours ou tout autre médicament nécessaire à portée de main, conseille Erica Stevens. 

Selon elle, les « médicaments biologiques injectables » ont également fait progresser le traitement des allergies et de l'asthme, et contribuent à réduire les risques de réaction allergique grave chez de nombreuses personnes. Contrairement aux traitements classiques, les médicaments biologiques utilisent des cellules vivantes pour empêcher le système immunitaire de réagir aux allergènes. 

Corey Davis essaie simplement de profiter au maximum du grand air, malgré ses allergies. Mais les problèmes liés au pollen ne disparaissent pas pour autant. « [La saison pollinique] n'est en aucun cas une épidémie mais c'est l'une des choses auxquelles nous devons faire face chaque année. Et, encore une fois, le fait que la situation s'aggrave est préoccupant », estime-t-il. 

La mer d’Aral, asséchée par l’obsession soviétique pour l’or blanc

La majestueuse mer intérieure agonise désormais, prise au piège d’une chimie diabolique tandis que ses eaux sèchent jusqu’au sel et qu’un souffle soulève une poussière nocive qui s’en va frapper les habitants de maladie et de mort.

Jamais auparavant, en l’espace d’une seule génération, on n’avait vu disparaître une telle étendue d’eau ; mais la mer d’Aral, en Union soviétique, autrefois d’une superficie supérieure à tous les Grands Lacs américains à l’exception du lac Supérieur, est en train de s’effacer de la surface de la Terre. Alors que ses eaux continuent de reculer, la destruction finale d’Aral (67 000 km² en 1960) pourrait survenir d’ici trente ans.

La dessiccation se produit non seulement à un rythme soutenu mais également avec une certaine discrétion et dans le silence : à la manière d’un étalon qui plonge son museau dans un seau d’eau et le vide d’un trait. L’inquiétude a mis du temps à se généraliser et n’arrive que maintenant qu’il ne reste presque plus rien à faire pour sauver la mer.

Avant l’ascension de Mikhaïl Gorbatchev à la tête du gouvernement soviétique et avant sa politique de transparence, la glasnost, on ne traitait, ni n’abordait cette catastrophe en Union soviétique. Bien plutôt, la myopie des précédents régimes la dissimulait aux yeux du grand public. L’écologie n’était pas une préoccupation majeure. La santé d’une étendue d’eau importante située dans les étendues désertiques des républiques soviétiques d’Asie centrale de l’Ouzbékistan et du Kazakhstan était subordonnée à l’intérêt de l’État, à la réussite de l’exécution des plans et des quotas.

Ainsi, l’on décréta en 1918 que les eaux des deux grands fleuves alimentant la mer d’Aral seraient détournées pour irriguer des millions d’hectares destinés à la production de coton. Il existait alors une obsession soviétique pour l’autosuffisance en coton. En 1937, l’Union soviétique devint exportatrice nette de ce que les planificateurs en étaient venus à appeler « l’or blanc ».

Mais le coût de cette souveraineté et des profits réalisés grâce aux exportations ne serait rien de moins que l’une des violations environnementales les plus extraordinaires de l’époque contemporaine.

« Je doute qu’il y ait déjà eu un problème environnemental de cette ampleur », déclare Philip P. Micklin, éminent spécialiste de la mer d’Aral et professeur de géographie à l’Université de l’Ouest du Michigan. « Assurément, comme problème régional touchant 35 millions de personnes, il est sans précédent. »

Depuis dix mille ans, la mer d’Aral tire sa vie de ces deux fleuves : l’Amou-Daria, long de 2 580 km, et le Syr-Daria, long de 2 212 km. Dans l’Antiquité, on les appelait Oxus et Iaxartes, mais quel que soit le nom qu’on leur donne, ce sont des cours d’eau puissants et de caractère, célébrés en poésie et dans la riche histoire de l’époque où les cavaliers tatars parcouraient les steppes arides.

Les fleuves descendent des chaînes de montagnes du sud-est, s’écoulant vers le nord, vers l’Aral, et les parcours qu’ils suivent à travers les déserts du Kyzylkoum et du Karakoum sont comme des liens vitaux auxquels s’accrochent des millions de personnes. Les eaux de ces fleuves irriguent des cultures de melons et des champs de céréales, mais surtout 90 % de l’ensemble du coton cultivé en Union soviétique.

Les grandes rivières servent également à laver en partie le désespoir de l’âme d’un peuple, les Ouzbeks, majoritairement musulmans, pour qui l’égalité en leur propre pays est hors d’atteinte. Ils meurent de cancer de la gorge dans les poussières de la mer qui s’assèche et donnent naissance à des enfants criblés de maladies en tous genres liées au sacrifice de l’Aral au profit de la culture du coton. Dans le nord-ouest de l’Ouzbékistan, la mortalité infantile est la plus élevée de toute l’Union soviétique.

Le sort de la mer d’Aral est aujourd’hui largement déploré en Union soviétique, car les activistes environnementaux en ont fait une cause célèbre. Mais c’est en Ouzbékistan que l’on s’en soucie le plus. Suffisamment pour ériger de grands panneaux dans les rues, comme celui de la ville de Nukus, qui clame : « L’Aral vivra de nouveau ». Et pour jeter des mots à la craie sur la coque rouillée d’un grand bateau de pêche reposant désormais sur le lit asséché de la mer : « Pardonne-nous, Aral. Reviens, s’il te plaît. » 

De tels sentiments ne suffisent toutefois pas à une personne habitée par le feu de la contestation sociale. « On ne peut pas remplir l’Aral de larmes, soupire Muhammad Solih, jeune poète qui vit à Tachkent, la capitale ouzbèke. Les mesures prises par le gouvernement pour corriger le problème sont insuffisantes. Tout d’abord, le gouvernement devrait reconnaître que le coton est la raison derrière ce qui est arrivé à la mer d’Aral. Cela fait, ils pourront commencer à concevoir des propositions concrètes pour faire tout ce qui peut être fait. »

Muhammad Solih est assis dans un bureau dans le bâtiment du Syndicat des écrivains ouzbeks, sous un portrait d’un obscur poète soviétique qui, m’explique-t-il, « a souffert de l’oppression de Staline ». En tant que membre d’un comité de scientifiques et d’écrivains organisés pour œuvrer à la survie de la mer d’Aral, il consacre le plus clair de son temps à prendre la parole et à écrire au sujet de la tragédie.

« Le simple fait de pouvoir faire cela, c’est déjà quelque chose, me confie-t-il. Avant, il était presque impossible de parler publiquement du problème, mais tout le monde était au courant. Certains disent que rien n’a été fait à cause de la discrimination, car cela se passe dans l’Ouzbékistan musulman. Je ne peux pas dire si cela est vrai, mais il y a sans aucun doute un manque d’intérêt officiel. Par exemple, je n’arrive pas à comprendre pourquoi il est si difficile pour les journalistes étrangers d’obtenir la permission de se rendre à la mer [d’Aral]. »

Après plusieurs mois à attendre une autorisation, une équipe de National Geographic a obtenu la permission de voyager jusqu’à la mer d’Aral. Nous y sommes arrivés par le sud, en passant par l’ancien centre de pêche de Mouïnak, désormais ville désolée, sans débouché maritime, située à plus de 30 km dans les terres. Il y a moins de vingt-cinq ans, Mouïnak était au bord de la mer.

Depuis les années 1960, période à laquelle apparurent les premiers symptômes du problème, la mer d’Aral a perdu 40 % environ de sa superficie, soit près de 29 000 km² de ce qui n’est plus qu’une vaste étendue aride et incrustée de sel. Parfois, la lumière du soleil joue sur le sel de telle sorte que ce qui fut la mer semble enveloppé de lamé. Et cela s’étire à l’infini, laissant à l’imagination la tâche de se la figurer telle qu’elle était, vaste et claire et regorgeant de poissons.

Il s’est écoulé assez de temps pour qu’une certaine végétation pousse sur le fond asséché de la mer, mais le chlorure de sodium et le sulfate de sodium présents là sont trop toxiques pour qu’y pousse autre chose qu’une petite plante buissonneuse, la solianka. Celle-ci possède des fleurs rouge vif, et le contraste de cette couleur avec le décor est saisissant, comme une rougeur sur les joues grises d’un cadavre.

Le lit de l’Amou-Daria est sec à l’endroit où il atteint la mer ; l’eau a été captée en amont à des fins d’irrigation. Son plus grand détournement est le canal d’irrigation de Karakoum, à plus de 800 km de là. Il s’agit d’une infrastructure massive qui s’étire sur plus de 1 350 km parallèlement aux frontières de l’Afghanistan et de l’Iran.

Les eaux de l’Amou-Daria commencèrent à couler dans le canal, le plus long du monde, en 1956. Mais ce n’est que dans les années 1960 que l’équilibre délicat entre l’apport d’eau et l’évaporation de la mer (l’Aral n’ayant que cette dernière pour tout exutoire) s’effondra. Depuis lors, la production de coton a doublé.

Finalement, certains responsables du parti en Ouzbékistan et à Moscou furent impliqués dans une escroquerie visant à gonfler les chiffres de production et à détourner des paiements gouvernementaux pour du coton déclaré mais inexistant. Parmi les inculpés figurait notamment Iouri Mikhailovitch Tchourbanov, premier vice-ministre de l’Intérieur et gendre de l’ancien dirigeant soviétique Léonid Ilitch Brejnev. Il est aujourd’hui en prison, condamné pour avoir accepté l’équivalent d’un million de dollars en pots-de-vin (soit 2,5 millions d’euros environ aujourd’hui).

Entre 1926 et 1960, les deux fleuves déversaient en moyenne 55 km3 d’eau dans la mer chaque année, suffisamment pour remplir 219 000 milliards de verres de 25 cL. Désormais, seule une fraction de cela y parvient. Et parfois il s’y déverse à peine un filet de salive.

Peu de vols desservent Mouïnak désormais, et le panneau terni du terminal de l’aéroport n’est lu que par ceux qui arrivent par charter, secoués tant par la vue depuis les airs de la mer mourante que par leur vol dans une relique légendaire, l’Antonov 2, un biplan. Le panneau annonce : « La ville des pêcheurs vous souhaite la bienvenue. » Autrefois, 10 000 pêcheurs travaillaient à Mouïnak, capturant dans la mer d’Aral des brochets, des perches et brèmes aussi grasses que des porcelets. La ville assurait 3 % des prises annuelles de l’Union soviétique. Il y avait vingt-quatre espèces indigènes de poissons dans l’Aral. Aujourd’hui, il n’y en a plus aucune, et le secteur de la pêche commerciale est mort.

« Nous avons tenté d’empêcher ce qui se passait ici, mais on n’a pas fait attention nous, déplore Koshkarbai Aitniiazov. L’eau a continué de s’en aller tandis que la salinité a augmenté. La météo a empiré et les étés sont devenus plus chauds et les hivers plus froids. Les gens ont du sel sur les lèvres et dans les yeux en permanence. Cela devient dur d’ouvrir ne serait-ce que les yeux ici. »

Koshkarbai Aitniiazov est le maire de Mouïnak. Il en fut aussi le dernier capitaine de port. Il explique qu’à mesure que la mer rétrécissait, on a creusé un canal pour relier le port à la pleine mer. « Mais nous ne pouvions pas tenir le rythme », concède-t-il.

Dzhetpisbai Ibragimov, âgé de 66 ans, se souvient de la façon dont c’était autrefois. Il a passé sa vie en tant que pêcheur sur la mer d’Aral : « Jusqu’à ce que la mer parte, et alors j’ai dû prendre une retraite anticipée. »

Il vit désormais dans le village d’Uchsay, non loin de Mouïnak. Un millier de familles vécurent là jusqu’au milieu des années 1970 ; désormais, on n’en dénombre pas plus de 200. Le sable a progressé et s’est accumulé jusqu’à ceindre le village de dunes. Dzhetpisbai Ibragimov et moi-même nous sommes rendus jusqu’aux bateaux de pêche ensablés. C’était la première fois qu’il les voyait comme cela, et lorsque je lui ai demandé à quoi il pensait, il m’a répondu : « Je suis un vieil homme. Je ne peux pas exprimer ce que je ressens. » Alors, il a reconnu un bateau qu’il avait dirigé. « J’étais ka-pi-tan », a-t-il crié en se hissant par-dessus le bastingage.

Debout sur le pont, avec sa médaille de la Seconde Guerre mondiale, l’Ordre de la grande guerre patriotique, frappée par un rayon de soleil, il était de nouveau, quoique pour un bref instant, seul maître du bateau de 17 mètres. Puis il a semblé content d’en avoir fini. Il ne naviguerait plus, ni ne verrait plus la mer d’Aral.

Bien que l’Aral ait abandonné Mouïnak, la petite ville demeure dépendante du poisson. L’usine de traitement reste ouverte et emploie 900 personnes. Pour arriver à cela, les planificateurs soviétiques ont mis en place un système excluant le profit pour le bien de la survie d’une communauté.

Le poisson qui devait être traité ce jour-là venait du port de Mourmansk, sur la mer de Barents, à 2 800 kilomètres de là. Ils sont expédiés congelés dans des trains réfrigérés. « On ne sait pas si cette opération va se poursuivre, me confie Daulbai Berdshev, directeur général de l’usine. Mais il est possible que des digues soient construites sur le fond sec de la mer d’Aral et que des zones soient inondées, ce qui créerait une série de lacs pour les poissons. Ainsi, l’usine récupérerait sa propre réserve de poissons. »

Pendant ce temps, les habitants de Mouïnak continuent de réagir avec incrédulité devant ce qui s’est produit. Le vent et la poussière, surtout, les rappellent à la réalité du désastre. « Avant cela, il y avait des périodes de vent et des périodes de calme, m’a affirmé un responsable gouvernemental de la ville. Désormais, il n’y a plus que le vent. »

Selon certaines estimations, 43 millions de tonnes de poussière saline sont soulevées chaque année du fond asséché de la mer et emportées par le vent pour aller nuire aux habitants et à la terre. On a signalé des traces de sels jusqu’au littoral soviétique de l’océan Arctique. À Mouïnak même, la poussière est abrasive et épaisse et bouche les carburateurs des voitures.

Dans tout l’Ouzbékistan, mais plus particulièrement en république du Karakalpakstan, on a constaté une augmentation abrupte de l’incidence de certains types de maladies. Le nombre de cancers a par exemple bondi. « Il y a eu plusieurs augmentations marquées des maladies respiratoires et oculaires », m’a révélé Khadisha Alimbetova, directrice adjointe de l’hôpital de Mouïnak. « De cela, on peut affirmer avec certitude que la cause est le sel et les autres matériaux balayés du fond asséché. »

Mais il y a d’autres coupables encore. On a tant imbibé les champs de coton de pesticides pendant des décennies que la terre est en grande partie impropre à toute autre culture. Selon certains témoignages, le DDT et d’autres pesticides nocifs continuent d’être utilisés en dépit des interdictions officielles, et un produit chimique, le Butifos, lui aussi interdit, continuerait d’être parfois utilisé pour défolier les plants de coton afin d’en faciliter la récolte.

Les réserves d’eau potable sont devenues polluées, et ce sur une vaste zone. À Nukus, près de 200 km au sud de la mer d’Aral, la pénurie d’eau potable a paralysé la vie. La construction d’un pipeline de 200 km de long pour acheminer de l’eau à partir d’un réservoir est actuellement menée au pas de course. Mais tant qu’il ne sera pas achevé et tant que l’on ne fait rien pour empêcher la poussière saline d’être soulevée de l’ancien fond marin, on ne verra vraisemblablement aucune évolution dans la mortalité infantile dans la région de Nukus ; celle-ci est de soixante morts pour mille naissances.

« Les effets de la tragédie de la mer d’Aral sont éprouvés par tout le monde, des nourrissons aux personnes âgées », note Mels Kabulov. Ce dernier est associé à un institut de recherche médicale de Nukus. « Exemple, il y a eu soixante-quatorze cas de cancers de la gorge traités ici dans notre clinique en 1959. L’an dernier, nous avons eu 366 cas, soit cinq fois plus. Mais la population n’a été multipliée que par deux et demi durant cette période. »

Selon le Dr Kabulov, on a pour la première fois découvert des traces de pesticides dans du lait maternel de femmes de la région en 1975, et le nombre de cas de ce type a continué d’augmenter. « Nous approchons d’une urgence médicale. » Les ramasseuses de coton dans les champs de la ferme d’État de Khalkabad, près de Nukus, connaissent mal les causes de leurs affections. Elles font partie du segment le plus pauvre des pauvres d’Ouzbékistan, une république où le revenu annuel moyen est inférieur de moitié environ à celui des autres régions de l’Union soviétique.

Trois quarts environ des près de 4 500 hectares de la ferme sont dédiés au coton. Mais la terre est fatiguée. En de nombreux endroits, de vastes zones sont encroûtées de sel et de résidus de pesticides.

« Notre mission cette année est de produire 6 130 tonnes de coton », m’annonce Perdebaï Kurbanazarov, premier secrétaire du parti pour la ferme. En suivant les nouvelles directives, nous réduirons notre production de coton afin qu’elle n’occupe pas plus de 60 % des terres. »

Ce n’est pas seulement que le coton soit chéri en Union soviétique car les habits en coton sont confortables. Le coton exporté est une source majeure de devises fortes.

Perdebaï Kurbanazarov me conduit vers un agréable refuge au sein de la ferme, un vallon ombragé près d’un ruisseau où passent de vieux hommes à dos d’ânes. Quand il est prêt à s’en aller, je lui dis que je vais rester un peu et, une fois parti, je m’assois sous un tilleul et déguste un melon chapardé sur une parcelle voisine. C’était un joyau de melon à la chair dorée et il n’en est pas moins sucré pour n’avoir pas réussi à être mis sur le marché pour atteindre le quota de melons de 1989.

La décision de réduire la superficie des cultures de coton satisfait des directives adoptées par le Politburo du Parti communiste en septembre 1988 et visant à endiguer l’épuisement de la mer d’Aral. Il a été décidé que les systèmes d’irrigation seraient rendus plus efficaces en doublant de plastique et de béton les fosses qui, pendant de nombreuses années, n’étaient que des entailles dans le sol. En outre, de nouveaux canaux de collecte doivent être construits pour envoyer une partie des eaux d’irrigation usées directement dans la mer.

« Avec des améliorations du système d’irrigation, nous pouvons rendre à l’Aral 21 km3 d’eau par an dès 2005. C’est le mieux que nous puissions faire », affirme Viktor Dukhovnyi, directeur de l’Institut de recherche scientifique d’Asie centrale pour l’irrigation. « Nous avons besoin d’eau non seulement pour la population et les fermes mais également pour le développement industriel. Les intellectuels assis à des bureaux comprennent les slogans écologiques, mais ne comprennent pas les besoins des personnes travaillant dans les exploitations. »

Les voix éminentes sur la question de la mer d’Aral ont eu tendance, ces dernières années, soit à être durement conservatrices et très traditionnalistes, soit à exprimer de la colère et à exiger des réformes. Si Viktor Dukhovnyi s’exprime avec ces premières, Raushan Touliagakov, romancier et membre du Comité pour le sauvetage de la mer d’Aral, et Nikolai Aladin, de l’Institut zoologique de Leningrad, s’expriment, eux, avec ces dernières.

« Nous connaissions le problème dès les années 1960, mais nous n’avions pas le droit de nous exprimer. Quand nous l’avons fait, les bureaucrates nous ont crucifiés », affirme Raushan Touliagakov. Et le Dr Aladin, qui effectue des recherches sur la réintroduction des crustacés en mer d’Aral d’ajouter : « Dès que nous aurons détruit le complexe actuel de gestion de l’eau, nous progresserons sur le sujet de la mer d’Aral. »

À défaut d’autre chose, tous conviennent que si elle doit être stabilisée à son niveau actuel, la mer d’Aral aura besoin d’une moitié en plus des 21 km3 d’eau par an devant être récupérés d’ici à 2005. La quantité ne sera pas obtenue à partir des fleuves, à moins que décision ne soit prise de réduire de moitié les 7,3 millions d’hectares aujourd’hui irrigués dans le bassin.

« Nous pourrions le faire aujourd’hui, réduire de moitié. Mais nous devons penser aux personnes dont le travail dépend de l’irrigation. Que feront-ils alors ? Que mangeront-ils ? »

Polad A. Polad-Zade s’assoit dans son bureau de Moscou et dresse l’inventaire de toutes les eaux fluviales. En tant que vice-ministre au ministère des Projets de construction pour la gestion de l’eau, il occupe une position d’autorité.

En discutant avec lui et Viktor Dukhovnyi, il est apparu qu’ils ont l’intention d’œuvrer à une solution donnant la priorité aux personnes qui dépendent de l’irrigation. Ils savent que l’Aral ne redeviendra probablement jamais ce qu’elle fut, et qu’ils peuvent au mieux prétendre à une forme de stabilisation de la mer et à la survie des deltas des deux fleuves.

Philip Micklin, spécialiste de la mer d’Aral, a lui aussi l’impression que le prix à payer pour restaurer la mer pourrait être trop élevé. « Sa simple stabilisation nécessiterait une injection immédiate de 30 à 35 km3 d’eau. Je peux comprendre le sentiment que l’attention doive se porter sur les deltas. »

Le fait de sauver les lacs des deltas et de restaurer certains de ceux qui ont désormais disparu pourrait renouveler l’activité de pêche commerciale et conduire au retour d’animaux tels que le rat musqué. Ces labyrinthes aquatiques abritaient autrefois d’importantes populations de sangliers et de cerfs. Mais la plupart des animaux sont désormais partis, y compris les aigrettes, qui applaudissaient le spectacle de grands battements d’ailes.

On discute encore d’un grand projet pour faire revenir l’eau dans la mer d’Aral en détournant l’Ob et l’Irtych, un fleuve et une rivière, respectivement, en Sibérie, à 2 400 km de là. Les défenseurs de la cause environnementale sont, en Union soviétique, pour la plupart opposés à la modification des cours d’eau et affirment que cela ne peut qu’aggraver les problèmes environnementaux.

Ainsi l’Aral continue de se donner au soleil et ne récupère pas grand-chose en retour. Le professeur Micklin porte le regard au-delà de l’an 2000 où, si rien n’est fait, la mer verra sa fin.

« Cela ne veut pas dire qu’il ne restera rien du tout, précise-t-il. Dans le pire des cas, l’Aral rétrécirait probablement pour atteindre une superficie de 4 000 à 5 000 km², contre 40 000 actuellement. Deux lacs resteraient dans le sud, tous deux quatre à cinq fois plus salins que l’océan. Tous deux seraient morts, comme, eh bien… la mer Morte. »

Qui alors, avec une mer dans un tel état, voudra s’en souvenir en poésie, comme l’a fait Matthew Arnold dans son œuvre épique Sorhab et Rostam :

Oxus [l’Amou-Daria], amputé, morcelé, à la peine se fraie un chemin,

À travers des bancs de sable et des îles emmêlées bordées de roseaux,

Oxus, oubliant son grand élan d’autrefois

Dans son berceau d’altitude au Pamir,

Vagabond tortueux, contrarié :

Mais le voilà,

Le fracas tant attendu des vagues se fait entendre, et s’ouvre

Sa lumineuse demeure d’eaux,

Claire et tranquille,

Du fond de laquelle les étoiles, lavées,

Émergent et brillent sur la mer d’Aral.

Ah, Matthew, si tu voyais cela…

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