Il n'y a pas si longtemps encore, les scientifiques pensaient que l'ours de la cordillère Andes, également appelé ours à lunette en raison des tâches caractéristiques autour de ses yeux, était une espèce quasi muette, car seule une poignée d'échanges vocaux avaient été enregistrés entre les mères et leurs oursons en captivité. Récemment, au plus profond de ladite cordillère, des caméras ont enregistré une scène inattendue : grognements, gémissements et même ronronnements, la créature pourtant discrète était soudainement devenue très expressive à l'occasion d'un accouplement.
Avec cette nouvelle information en tête, les scientifiques ont enfin pu commencer à déchiffrer le langage de l'animal.
La découverte s'inscrit dans une étude publiée en janvier dans la revue Mexican Journal of Biodiversity. Entre 2020 et 2021, une équipe de chercheurs a disposé des pièges photographiques dans les forêts des Andes colombiennes et boliviennes avec l'espoir d'apercevoir l'insaisissable ours à lunettes.
Les enregistrements ainsi récupérés ont permis d'identifier une série de sons émis par les ours, des grognements, halètements et autres bruits rythmiques qui contredisaient toutes les connaissances actuelles sur l'espèce. Loin d'être silencieux, les ours vocalisaient en fait un répertoire riche et varié à des moments qui n'avaient rien d'aléatoire, mais concordaient plutôt avec l'une de leurs activités les plus intimes.
« La littérature scientifique suggérait que ces animaux étaient muets », témoigne Ángela Mendoza-Henao, associée en recherche à la collection sonore de l'Institut de recherche sur les ressources biologiques Alexander von Humboldt et coauteure de l'étude. « Mais on entendait clairement qu'ils produisaient des sons en permanence, pendant des heures. »
L'étude révèle que le répertoire vocal unique de l'ours se compose de cinq sons distincts, servant chacun un objectif précis. La morsure, un cri strident rappelant le grincement d'une porte, est un son exclusivement émis par les femelles lors du contact avec le mâle. « C'est la réponse aurale à la morsure du mâle sur le cou pendant l'accouplement », explique Nicolás Reyes-Amaya, conservateur de la collection des mammifères à l'Institut Humboldt et coauteur de l'étude. « Le mâle se montre un peu plus excité et les deux partenaires entrent alors dans une phase intense. »
Il s'agit de la première documentation de ce type de son, toutes espèces d'ours confondues. Dans le cas de l'ours à lunettes, traditionnellement considéré comme extrêmement silencieux, la découverte est d'autant plus fascinante. Ce que nous entendons n'est rien d'autre que le début d'un orgasme ursin.
Le son de la morsure a été identifié grâce à l'oreille aiguisée d'Adriana Reyes, une biologiste récemment décédée qui a dédié sa vie à la recherche sur l'ours à lunettes et figure parmi les principaux auteurs de l'étude. Pour y parvenir, elle a analysé d'interminables spectrogrammes issus des enregistrements capturés par les pièges photographiques. L'article décrit la morsure comme une variante du humm, le son le plus commun entre mâles et femelles, qui ressemble au ronronnement d'un félin.
Pourtant, aucune de ces vocalisations n'avait jamais été observée en présence d'êtres humains. L'objectif de cette étude n'était pas d'évaluer le comportement des ours en présence des humains, mais Reyes-Amaya indique que bon nombre de mammifères réduisent leur activité vocale lorsque des humains se trouvent à proximité, probablement pour éviter d'être repérés. « Je ne serais pas surpris que ce soit également le cas pour les ours, dit-il, mais il faudrait étudier la question. »
Jusqu'à présent, la plupart des enregistrements acoustiques d'ours n'ont fait l'objet que de vagues descriptions, fondées sur les onomatopées ou l'intuition de l'oreille humaine, c'est pourquoi ils sont restés anecdotiques. L'étude dont il est question ici analyse pour la première fois le répertoire sexuel de l'ours à lunettes à l'aide de données mesurées sur le terrain, en se détachant de l'aspect rudimentaire des onomatopées pour donner une véritable ampleur scientifique aux grognements et autres halètements de l'animal.
L'activité sexuelle entre les ours a été enregistrée à trois endroits différents en l'espace de trois mois. Il s'agit non seulement de la première fois que la voix romantique et sexuelle de l'ours à lunettes est entendue, mais aussi de la première observation de l'accouplement de l'animal dans la nature. « C'était un coup de chance », déclare Reyes-Amaya.
L'ours à lunettes peut mesurer jusqu'à deux mètres de hauteur, ce qui ne l'empêche pas d'être « très discret quand il en a envie », assure Reyes-Amaya. L'ours sait parfaitement se dissimuler dans la cime des arbres, pour des raisons que la science n'explique toujours pas, et il est donc rare pour l'Homme d'apercevoir l'imposante silhouette de l'animal, qui figure pourtant parmi les plus grands mammifères de la forêt tropicale. En revanche, il nous arrive fréquemment de croiser les empreintes qu'ils laissent sur l'écorce des arbres ou la végétation qu'ils piétinent.
Malgré tout, l'ours à lunettes parcourt plusieurs kilomètres par jour, c'est pourquoi Mendoza-Henao pense qu'il est important d'obtenir des enregistrements de différentes régions afin d'étudier l'existence potentielle de dialectes entre des populations éloignées. Les ours à lunettes vivent dans la colonne vertébrale de l'Amérique du Sud, de la Bolivie au Venezuela, et se sont adaptés à des environnements aussi froids que les forêts de nuage andines ou les prairies tropicales de haute altitude qui s'étalent au-dessus de la limite des arbres.
« Les ours parlent-ils la même langue en Équateur et en Colombie ? Leur accent est-il différent des ours de Bolivie ? Pour le moment, nous ne savons pas », témoigne Reyes-Amaya.
Cette découverte ouvre également la voie à l'analyse de la communication d'autres espèces d'ours. Tous les ours ne vocalisent pas de la même façon. Par exemple, les ours polaires n'émettent presque aucun son, à l'exception de quelques grognements lors des confrontations entre mâles ou d'échanges entre la mère et ses petits. D'un autre côté, les ours noirs sont généralement plus bavards que les ours bruns, peut-être parce qu'ils vivent dans des forêts denses où la visibilité est réduite, donc leurs voix deviennent un instrument essentiel à la communication. Même les pandas, qui émettent 11 sons différents dans la nature, se montrent particulièrement bruyants pendant leurs chaleurs en captivité.
Pour Reyes-Amaya, ce type de résultat dépasse le cadre de la simple anecdote. « Cette étude est fascinante, car elle nous permet d'en savoir un peu plus sur une créature majestueuse », conclut-il.
En plus d'étendre nos connaissances sur l'animal, ce répertoire vocal nous révèle comment les ours à lunettes communiquent dans leur intimité, bien loin des regards.
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Lorsqu'une espèce de tortue à carapace molle de Chine se soulage, elle le fait par la bouche. Selon une étude publiée en 2012 dans la revue Journal of Experimental Biology, c'est la toute première fois que ce comportement est observé dans le royaume animal.
Les chercheurs de l'université nationale de Singapour ont remarqué que les tortues de l'espèce Pelodiscus sinensis plongeaient leurs têtes dans des flaques d'eau en agitant la langue, sans pour autant s'abreuver.
L'auteur principal de l'étude, Yuen K. Ip, et ses collèges savaient également que la tortue à carapace molle possédait des structures semblables à des branchies à l'intérieur de sa bouche. Jusqu'à présent, les chercheurs pensaient que ces structures aidaient la tortue à respirer, mais ne jouaient pas réellement le rôle de branchies.
Pour en savoir plus, les chercheurs se sont procuré des tortues vivantes au marché local et les ont immergées dans l'eau pendant six jours. Seul 6 % de l'urée, l'ingrédient principal de l'urine en dehors de l'eau, produite par les tortues a fini sa course dans l'urine expulsée par leur arrière-train.
Après avoir retiré les tortues de l'eau et les avoir installées auprès d'une flaque, celles-ci ont plongé la tête dans la flaque et en utilisant son eau pour se rincer la bouche, elles ont expulsé 50 fois plus d'urée que le volume produit en immersion. L'urée circule à travers le système sanguin jusqu'à la bouche de tortue, ce qui ne relève donc pas de la miction, techniquement.
L'équipe a également découvert que les tortues transportaient un gène producteur d'une protéine spécialisée impliquée dans l'expulsion de l'urée. Le gène s'exprime dans la bouche des tortues et non pas dans leurs reins.
Les reptiles vivent dans une eau saumâtre, ce qui fait de l'expulsion par la bouche une adaptation astucieuse.
Si les tortues expulsaient leur urée de façon traditionnelle, un processus qui nécessite beaucoup d'eau, elles auraient besoin de boire encore plus d'eau pour rester hydratées.
Cela conduirait à ce que Yuen K. Ip désigne comme « le cercle vicieux de la consommation d'eau salée ». Comme nous, les tortues devraient boire plus d'eau salée pour réduire le taux de sel dans leur sang, car les reptiles ne sont pas capables d'expulser le sel par leur urine. Ce processus se poursuivrait jusqu'à ce que l'eau salée se révèle mortelle.
À l'inverse, le fait d'utiliser l'eau simplement pour se rincer la bouche, sans boire d'eau salée, permet à la créature de rester en bonne santé.
« La capacité d'expulser l'urée par la bouche à la place des reins a pu aider P. sinensis et d'autres tortues à carapace molle à prospérer dans les milieux saumâtres et/ou marins, » suggère Yuen K. Ip.
À travers ses recherches, Yuen K. Ip s'intéresse à « ce que nous pouvons apprendre du monde animal pour résoudre des problèmes biomédicaux, » nous explique-t-il.
En d'autres termes, une tortue à la bouche remplie d'urée pourrait un jour aider les humains souffrant d'une insuffisance rénale. À l'heure actuelle, ces patients doivent subir une dialyse pour éliminer les déchets présents dans leur sang.
« Hypothétiquement, poursuit Yuen K. Ip, si un mécanisme d'excrétion active de l'urée peut s'exprimer dans la bouche d'un patient souffrant d'insuffisance rénale, celui-ci serait toujours capable d'expulser l'urée, simplement en se rinçant la bouche à l'eau, comme le fait la tortue à carapace molle. »
Pour le moment toutefois, l'idée n'est qu'une étincelle dans les yeux du chercheur, peut-être au grand soulagement de certains patients.
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En l'espace de 10 000 ans seulement, les chats sont sortis de l'état sauvage et ont accompagné les humains dans leur voyage autour du globe. Pourtant, les félins existent depuis environ 37 millions d'années d'évolution dans un monde dépourvu d'humains.
Même pendant les milliers d'années que les chats ont passées avec les humains, nous n'avons eu que peu d'influence sur le moment et les partenaires avec lesquels ils se sont reproduits. Physiquement, les chats domestiques diffèrent relativement peu de leurs congénères sauvages. La majorité des races de chat ont moins de 200 ans et sont de taille et de forme assez semblable. Tout cela contribue à souligner à quel point la domestication des chats est récente.
Ce n'est que récemment que des races comme les ragdolls et les sacrés de Birmanie sont apparues, tout comme le rex de Cornouailles à poils frisés ou le sphynx dépourvu de fourrure. D'autres races comme les Persans sont plus vieilles, leurs origines remontent au Moyen-Orient dans les années 1600, mais cela reste quand même des races très jeunes comparées aux races de chiens.
Bien que certaines races de chien aient des différences notables en termes d'instinct et de personnalité, la majorité des races de chats se distinguent surtout par leur apparence, pas vraiment en tempérament ou en taille. Les élevages de chat sont toujours activement en train de créer de nouvelles variétés, notamment des hybrides entre chat domestique et chat sauvage. Le bengal était à l'origine le croisement entre un chat-léopard du Bengale et un chat domestique. Le savannah est un croisement entre un serval et un chat domestique. Certaines de ces races sont d'ailleurs controversées en raison de leur origine sauvage.
En Europe, il y a plus de 1 000 ans, les chats étaient utilisés à la fois pour lutter contre les nuisibles et pour leur fourrure. Quand des archéologues scandinaves ont comparé la taille des peaux de chats à l'époque des Vikings à celle des corps des matous d'aujourd'hui, ils ont constaté que les chats du 21ᵉ siècle étaient 16 % plus grands.
Ce qui rend ces résultats si inhabituels, c'est que la domestication réduit généralement la taille d'un animal. Les chiens sont un quart plus petits que les loups ; les animaux d'élevage, tels que les bovins, les moutons et les chèvres, sont également plus petits que leurs homologues sauvages.
Et ce n'est pas seulement la disponibilité de croquettes très nutritives qui a fait grossir les chats. Les scientifiques ont également constaté une augmentation de la taille des chats sauvages en liberté dans le bush australien. Bien que ces chats puissent voler des restes de nourriture humaine, ils ne sont pas tous nourris régulièrement par l'Homme. Bien entendu, les chats ne feront pas tout d'un coup la taille de Godzilla, pas plus qu'ils auront soudainement des pouces opposables.
Mais quel genre de chat deviendront-ils ? Une possibilité, c'est que les chats du futur seront bien plus grands que les félins d'aujourd'hui.
Un contact continu avec les humains aidera aussi les chats à devenir plus amicaux. Par nature, les chats ont tendance à être plus solitaires et distants que les chiens, qui ont une longue histoire évolutive en tant qu'animaux de meute plutôt que chasseurs solitaires. Le contact permanent avec les humains pourrait avoir contribué à donner aux chats les plus amicaux un avantage en termes de survie, en leur permettant de transmettre à leur progéniture des gènes plus sociables.
Avec le temps, cela pourrait avoir créé un animal plus détendu, sans gâcher l'un des aspects les plus attachants de la vie avec un chat : lorsque votre chaton vous fait des câlins, vous savez que c'est pour de vrai.
En comparant les comportements sociaux et la personnalité des chats domestiques avec ceux des panthères nébuleuses, des panthères des neiges, des lions et des chats sauvages écossais, les scientifiques ont constaté que les chats domestiques n'étaient pas vraiment adaptés à la vie en groupe. Ils avaient tendance à être dominateurs, névrosés et impulsifs, ce qui n'est pas exactement le trait de caractère que l'on recherche chez un ami.
Cependant, les personnalités des chats domestiques sont majoritairement comme celles des lions les plus sociables, qui ont découvert un moyen de vivre en groupe. Cela suggère que les chats aient la matière pour s'adapter à un avenir plus sociable. Et même si les groupes de chats ne deviendront probablement pas des clans de lions, ces derniers nous prouvent que les félins peuvent vivre côte à côte lorsque les circonstances s'y prêtent.
Les humains consacrent de plus en plus de temps à l'étude de la psychologie et du comportement des chats, ce qui leur donne l'occasion d'améliorer leur relation avec eux. En comprenant ce qui motive les chats, ce qui les rend heureux, ce qu'ils peuvent ou ne peuvent pas tolérer, nous pouvons faire en sorte que nos chats aient la meilleure vie possible.
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Illustration parfaite du terme « sexualité de groupe », les grenouilles Chiromantis xerampelina prospèrent grâce à leur technique de reproduction.
De toutes les espèces de vertébrés, ces grenouilles sont celles qui pratiquent la forme la plus extrême de polyandrie (lorsqu’une femelle s’accouple avec plusieurs mâles), confie Phillip Byrne, écologue du comportement à l’université de Wollongong, en Australie.
Quand les pluies torrentielles ont gonflé les mares, les grenouilles mâles se rassemblent dans la végétation qui borde ces points d’eau et appellent des partenaires. Les femelles, elles, barbotent dans l’eau pour l’absorber à travers leur peau. Une fois suffisamment hydratées, elles sautent sur une branche située au-dessus de leur tête. En chemin, des mâles s’agrippent à elles dans une étreinte sexuelle appelée l’amplexus.
Les couples ainsi liés grimpent vers un site de nidification, où la femelle libère un liquide aqueux, le bat avec ses pattes arrière pour former une mousse et y dépose ses œufs. À ce moment, jusqu’à vingt mâles « sont alignés en rang d’oignon derrière la femelle et battent leurs pattes arrière avec vigueur et de manière synchronisée pour l’aider à faire un grand et beau nid », où ils déposeront leur sperme, explique Phillip Byrne.
Le groupe passe plusieurs heures à pomper les gamètes et à les envelopper dans la mousse, qui protègera les embryons. Les têtards se tortillent hors du nid et tombent à l’eau cinq jours plus tard.
Selon l’écologue du comportement, presque toutes les Chiromantis xerampelina femelles s’accouplent avec plusieurs mâles pour produire une couvée et cela présente des avantages génétiques. Les études de Phillip Byrne démontrent que les têtards nés de ces femelles sont 20 % plus nombreux à survivre par rapport à ceux dont la mère s’est accouplée avec un seul mâle.
Alors que chez la plupart des espèces, les mâles s’affrontent brutalement pour se reproduire, ces orgies de grenouilles se déroulent sans heurt. « Comme les femelles laissent de nombreux mâles engendrer leur progéniture, tout se déroule dans le calme », souligne Phillip Byrne.
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Au cœur des immenses étendues orangées du désert du Kalahari, en Afrique australe, se joue régulièrement une scène étonnante. Pendant que des troupes de suricates fouillent le sol à la recherche d’insectes et de larves, d’autres, debout sur leurs pattes arrières, surveillent l’arrivée d’éventuels prédateurs. Ce sont les vigies, dont la lourde tâche consiste à assurer la survie de tous en criant pour sonner l’alerte, avec des sons spécifiques à chaque prédateur : aigle, serpent… À quelques mètres de là, perché sur un arbre, un drongo (un passereau de taille moyenne) prépare sa manœuvre. Le voilà qui pousse un cri en tout point semblable à un cri d’alarme de suricates. Bingo ! Les petits mammifères détalent. Et l’oiseau se rue sur les insectes laissés en plan, profitant d’un repas obtenu sans effort. Pour ne pas trop dévoiler ses tactiques face aux suricates, le drongo varie les signaux d’alarme : il est capable de reproduire un éventail de quarante-cinq cris différents.
N’est-ce pas là le signe indéniable d’une intelligence animale ? Loïc Bollache, chercheur et auteur de Comment pensent les animaux, paru aux éditions HumenSciences, assure que oui. « Aujourd’hui, dans le monde scientifique, il n’y a plus de débat » explique-t-il. Mais pendant des siècles, les intellectuels étaient divisés sur le sujet. Depuis les récits étonnés sur le monde animal de Pline l’Ancien publié vers l’an 7, jusqu’à Descartes affirmant que l’animal n’était qu’une machine dépourvue de raison, en passant par Darwin qui, en 1871, écrivit « J’ai l’intention de démontrer (…) qu’il n’existe aucune différence fondamentale entre l’homme et les mammifères les plus élevés, au point de vue des facultés intellectuelles », l’intelligence animale a fait couler beaucoup d’encre.
« Pendant longtemps, l’objectif était surtout de prouver que l’humain était l’animal le plus intelligent – en prenant, pour référentiel, l’intelligence humaine. Mais cette approche est nécessairement limitée » poursuit le professeur d’écologie à l’université Bourgogne-Franche-Comté, rattaché au laboratoire CNRS Chrono-environnement de Besançon. « J’ai toujours été étonné de nos efforts pour apprendre le langage des signes à des primates, à des dauphins ou perroquets, et de conclure que les animaux, vu leurs faibles progrès, seraient moins intelligents que les humains, voire dénués de langage. Si l’on retourne le test, serions-nous, malgré notre immense supériorité supposée, capables de comprendre le langage des dauphins ? » s’interroge-t-il. Pour évaluer l’intelligence animale, il faut, assure le chercheur, d’abord se défaire du « référentiel humain », et observer toute l’ampleur de la mémoire, du langage, de l’empathie, de la créativité et de la culture des animaux.
Car l'antagonisme Nature/Culture qui a opposé pendant des décennies les humains aux animaux n’a plus lieu d’être : « la barrière est tombée au cours du 20e siècle grâce aux travaux des scientifiques » assure le chercheur. Les sociétés animales aussi ont leurs innovations qui se transmettent à certains groupes d’individus - et pas d’autres. Un exemple, celui les mésanges britanniques du début du 20e siècle. À cette époque, les particuliers commencent à se faire livrer des bouteilles de lait à domicile. Les oiseaux, voyant l’opportunité d’un repas facile, apprennent à percer l’opercule pour se nourrir. Une habitude qui devient virale chez les mésanges, anecdotique chez les rouges-gorges. Pourquoi ? Parce que les mésanges sont plus sociables ! En hiver, elles forment de grands groupes non-territoriaux. L’occasion de regarder leurs voisines et de copier les techniques apprises. Au contraire des rouges-gorges. De nature plutôt solitaire, ils ont tendance à rester dans leur coin. « L’invention d’une nouvelle technique chez les mésanges se propage comme un trait culturel dans la population » explique Loïc Bollache.
Un phénomène que l’on retrouve chez d’autres espèces. Les chimpanzés ont différentes manières de capturer les termites en fonction du groupe dans lequel ils sont nés. C’est une forme de culture animale. « D'abord, un comportement innovant est observé puis se propage, par imitation, à d’autres individus. Ensuite, ce comportement se diffuse à l’ensemble du groupe. Et enfin, l’innovation et la diffusion sont spécifiques à un groupe et vont créer des différences locales entre des populations géographiquement séparées » souligne le chercheur.
La mémoire est une composante clé de l’intelligence animale – y compris chez les fourmis. Celles qui vivent dans le désert, du genre Cataglyphis, offrent un exemple parlant. Pour s’orienter, elles ne peuvent, comme leurs congénères, laisser des traces chimiques. Quand il fait plus de 50°C, ces traces s’évaporent. Alors les fourmis du désert ont trouvé une autre tactique. Elles se dirigent grâce au soleil – leur système d’orientation est similaire à une boussole - et comptent leurs pas pour évaluer la distance. Trois chercheurs ont ainsi entraîné des fourmis à retrouver un nid à une distance de 10 mètres d’elles. Puis ils ont changé la taille de leur foulée en modifiant la longueur de leurs pattes.
« Dans un premier groupe, les pattes des fourmis sont allongées à l’aide de soie de porc, comme pour simuler des échasses. Dans un second lot, elles sont raccourcies en sectionnant les pattes au niveau des extrémités » explique Loïc Bollache. Celles qui ont des pattes plus longues font plus de distance (15,30 m) et dépassent le nid. Les autres, avec leurs pattes raccourcies, s’arrêtent avant (10,20 m). « En changeant la longueur des foulées, les chercheurs ont pu berner les fourmis, les forçant à surestimer ou à sous-estimer la distance à parcourir pour retrouver la fourmilière. Ils ont aussi démontré que ces insectes doivent posséder un calculateur pour enregistrer le nombre de pas qu’ils font lors de leurs nombreux déplacements.
La chose la plus extraordinaire est que les fourmis réalisent ces performances avec un cerveau de 0,1 milligramme, soit un cerveau 14 millions de fois plus petit que celui de l’Homme » écrit le professeur d’écologie.
Passons maintenant à l’intelligence émotionnelle des animaux. Ils sont nombreux à savoir faire preuve d’empathie. La preuve avec les rats ! Des scientifiques ont mis en place une expérience où deux rats, qui avaient séjourné ensemble durant deux semaines (le fait de connaître l’individu est important) étaient placés dans une même pièce. L’un, prisonnier d’une sorte de tube en plastique transparent, fermé par une trappe. L’autre, libre et capable de voir son nouvel ami se débattre pour sa liberté.
Les résultats sont limpides : « dès qu’ils voyaient leur compagnon enfermé, les rats libres le libéraient dans 77 % des cas, alors qu’en présence d’une cage vide ou avec une peluche, seuls 12 % des rats ouvraient la porte de la prison » écrit Loïc Bollache. D’autres chercheurs ont poussé l’expérience encore plus loin : ils ont offert un choix cornélien au rat libre. Ouvrir en premier une trappe pleine de chocolat ou libérer d’abord son compagnon emprisonné ? « Dans plus de 50 % des cas, les rats préféraient libérer leur compagnon en premier et partager la nourriture avec lui ! »
Difficile ainsi de ne pas voir une ressemblance des comportements animaux avec nos propres habitudes. Un flagrant délit d’anthropomorphisme ? Pas si vite. « Comme le dit Frans de Waal, primatologue et éthologue, on tombe parfois dans l’excès inverse : « l’anthropodénisme ». On refuse de voir les traits communs entre humains et animaux » poursuit le chercheur. Alors que la barrière est fine, à plus d’un titre : « les dernières recherches s’attardent maintenant sur les différences entre individus. On s’aperçoit qu’il y a des personnalités différentes chez les animaux d’une même espèce : certains sont conservateurs, d’autres opportunistes… Exactement comme chez les humains ! » De quoi reconsidérer la place de l’Homme au sein du vivant.
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Les grands requins, avec leurs mâchoires puissantes et leur grande résistance aux toxines, comme les grands requins blancs ou les requins tigres, dévorent tout ce qu’ils trouvent. Des serpents de mer assez venimeux pour tuer un humain en une morsure et des raies aux pics dorsaux de 15 centimètres ne sont que de petits en-cas pour les super-prédateurs des océans.
Les scientifiques ont longtemps cru qu’aucune créature marine n’était à l’abri face à un énorme requin affamé mais au moins un groupe animal est parvenu à développer un moyen efficace d’échapper à la digestion des dents de la mer : les torpilles.
Au cours d’une étude publiée le mois dernier dans la revue scientifique Ethology, les chercheurs ont découvert que les raies électriques, aussi appelées torpilles, pouvaient tenir à distance à la fois les requins tigres et les grands requins blancs, en leur envoyant de puissantes décharges électriques. Les torpilles sont connues pour avoir une sorte de taser intégré qu’elles utilisent pour chasser. Il s’agit de la première étude à montrer qu’elles les utilisent également pour se défendre.
« Je n’aurais jamais cru que les décharges électriques de ces animaux auraient un effet aussi dissuasif sur les prédateurs. Mais à présent, je suis convaincue qu’elles pourraient être un très bon moyen de défense », explique Yannis Papstamatiou, écologiste de l’université internationale de Floride, qui étudie les requins et les autres prédateurs marins. Le scientifique a dirigé cette nouvelle analyse.
Les torpilles habitent les océans tempérés et tropicaux du monde, et la plupart ne mesurent pas plus de 90 centimètres. Mais certaines, comme la torpille noire, qui habite l’Atlantique, peuvent atteindre 1,80 mètre de long et peser plus de 90 kilogrammes.
Parmi ces raies, les plus grandes peuvent délivrer des chocs de plus de 200 volts, plus que suffisant pour qu’un humain tombe à la renverse. Les organes en forme de haricot qui se trouvent sur les deux côtés de la tête des torpilles, lorsqu'ils sont stimulés par le système nerveux de la raie, relâchent des ions chargés habituellement pour étourdir un plus petit animal avant de le manger.
Les torpilles sont également connues pour ne pas craindre les humains et les grands requins, remarque Yannis Papastamatiou, Explorateur National Geographic. « En général, pour ne pas avoir froid aux yeux comme cela, c’est que l’on est assez confiant dans ses capacités défensives. »
Yannis Papastamatiou a pu observer toute l’audace des torpilles pour la première fois alors qu’il étudiait le comportement alimentaire du grand requin blanc au large des côtes de l’Île Guadalupe, au Mexique, en 2018. Ses collègues et lui avaient attaché des caméras aux nageoires dorsales de six requins.
Sur l’une des vidéos, un grand requin blanc s’approchait d’une torpille du Pacifique dans une colonne d’eau. Alors que le requin se trouvait à distance de frappe, la torpille a eu l’air de recourber ses nageoires pectorales, une position qu’elle adopte habituellement avant de choquer ses proies.
« Le requin est soudain devenu comme fou, et s’est précipité vers le haut », se souvient l’écologiste. « Quelque chose semblait l’avoir perturbé. » Deux minutes plus tard, le requin est revenu mais il a cette fois ignoré la raie ; il avait retenu la leçon.
Tous les requins ont un système sensoriel unique qui leur permet de détecter les faibles champs électriques générés par les organismes vivants. Cela les rend très sensibles à l’électricité. Leur tendance à se nourrir de tout ce qu’ils trouvent, malgré le danger, a rendu les scientifiques sceptiques. Ils ne semblaient pas croire que ce qu’ils avaient vu était une coïncidence.
Ensuite, en 2024, un moniteur de plongée du nom d’Ali Ansaar a filmé une scène similaire à Fuvahmulah, dans les Maldives, entre une torpille du Golfe et un requin tigre. Cette vidéo, dit Yannis Papastamatiou, l’a convaincu que ce qu’il avait vu n’était pas qu’un tour que lui avaient joué ses yeux.
Dans le cadre de cette étude, Yannis Papastamatio et ses collègues ont réexaminé d’anciennes vidéos, dont une expérience qu’ils avaient menée à la fin des années 1990 sur les raies électriques du Pacifique au large de Palos Verdes, en Californie, et ont découvert plus d’exemples de ce comportement. Afin d’observer les différences entre les chocs délivrés aux prédateurs et aux proies, l’équipe a présenté aux raies des poissons qui venaient d’être pêchés au harpon ou leur donnait un petit coup sur le dos à l’aide d’une tige. Dans les deux cas, les raies ont émis des décharges électriques de force similaire en réponse. Mais les décharges provoquées par les coups donnés aux raies étaient plus courtes et plus rapides.
« Si elles le font pour se défendre, il semble logique d’émettre un choc très rapide », remarque Yannis Papastamatiou. « Ces animaux ont comme qui dirait une batterie et, comme toute batterie, il faut un certain temps pour la recharger. »
La présente étude ne concernait que les raies électriques du Pacifique et les torpilles du Golfe, il est nécessaire de mener plus de recherches afin de déterminer si toutes les raies électriques sont en mesure de faire fuir de grands requins. La capacité qu’a une torpille à effrayer les dents de la mer repose probablement sur sa taille, intervient Dave Ebert, scientifique spécialisé en requin de l’université publique de San Jose, qui n’a pas pris part à la présente étude.
Dave Ebert a découvert d’autres espèces de torpilles dans les estomacs de grands requins. « Je pense que, si elles sont [suffisamment petites], les requins peuvent probablement les manger », dit-il. Les petites raies ou les juvéniles pourraient ne pas produire assez d’électricité pour repousser les requins, tandis qu’une décharge envoyée par une raie plus grande pourrait suffire à échapper aux dents de la mer, littéralement. Dave Ebert a également observé des raies qui présentaient des marques de morsures de requins. « Les marques montrent que le requin les a lâchées. »
Les auteurs de l’étude pensent que leurs découvertes changent non seulement ce que l’on pense des capacités défensives des torpilles, mais étoffent aussi l’idée selon laquelle choquer les grands requins avec des courants électriques est un moyen efficace de les repousser. Une leçon qui pourrait aider les humains à concevoir de meilleures méthodes pour éloigner les requins.
Mais ce comportement suggère surtout que les torpilles ne doivent pas être sous-estimées. « Les raies électriques ont une grande force de frappe », continue Dave Ebert. « Elles ne sont généralement pas agressives mais si vous les embêtez, elles vous choqueront. »
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L’été dernier, Vicky Ossio a passé sept semaines sans savoir si le moindre des 1 200 animaux dont elle s’occupait allait survivre.
Elle est la cofondatrice de Senda Verde, un sanctuaire bolivien pour la faune situé à deux heures et demie de la capitale, La Paz. Senda Verde se trouve dans l’une des régions les plus durement touchées par les barrages routiers installés par l’opposition au gouvernement qui ont interrompu l’approvisionnement en carburant et en nourriture dans le pays cet été. Chaque semaine, elle a besoin de se procurer plus de 225 kilogrammes de viande pour nourrir tous les ours à lunettes (Tremarctos ornatus), tous les jaguars (Panthera onca) et les autres félins sauvages dont elle a la charge. « Je me réveillais, et la seule chose que je faisais toute la journée, c’était d’essayer de trouver de la nourriture », raconte-t-elle.
Miraculeusement, Senda Verde a survécu aux blocages en se procurant des fruits de saison auprès de voisins et en s’appuyant sur un cheptel de soixante poules pondeuses. Mais cette épreuve était encore bien présente dans l’esprit de Vicky Ossio lorsque la nouvelle est tombée le mois dernier : des scientifiques venaient de confirmer que l’un des félins sauvages du sanctuaire appartenait en fait à une nouvelle espèce, Leopardus tilcayo. Des analyses génétiques ont révélé que ce petit félin au pelage tacheté originaire de Bolivie avait divergé d’autres membres du complexe d’espèces des chats-tigres il y a 1,4 million d’années.
Dire que Vicky Ossio n’était pas préparée au raz-de-marée médiatique qu’allait générer cette découverte serait un euphémisme. Des journalistes du monde entier faisaient sonner son téléphone toutes les dix minutes, même lorsqu’elle traversait des régions reculées du pays. Peu après, on a informé Vicky Ossio que plus de 130 000 euros avaient été donnés au sanctuaire par le biais d’une campagne de dons de cryptomonnaie. « Vous n’avez pas idée de la paix d’esprit que ça nous a apportée », confie-t-elle. L’argent devrait garantir au sanctuaire de pouvoir subvenir aux besoins alimentaires de ses pensionnaires quoi qu’il arrive à l’avenir.
« Il est si difficile d’obtenir des fonds pour les petits félins », explique Paola Nogales-Ascarrunz, biologiste bolivienne et co-autrice principale de l’étude qui a décrit le tilcayo. « Mais aujourd’hui, on ne sait comment, nous avons fait exploser Internet avec un petit félin. » Près d’un mois après l’annonce de la découverte, cette attention extrême a fait émerger des perspectives encourageantes pour l’étude et la protection de cette nouvelle espèce de félins, ainsi que quelques conséquences étranges dues à cette célébrité soudaine et virale.
Après l’annonce de la découverte, Paola Nogales-Ascarrunz, qui est également exploratrice National Geographic, a enchaîné les entretiens pendant des heures, puis regardé avec stupéfaction les publications consacrées au tilcayo envahir ses fils sur Facebook, Instagram, TikTok et même LinkedIn. Des amis en Allemagne, en Pologne et en Inde l’ont tous contactée pour la féliciter. « Je n’en peux plus de voir mon visage », plaisante-t-elle.
Sauf qu’il ne s’agissait pas toujours du visage de Paola Nogales-Ascarrunz. Dans de nombreuses publications sur le tilcayo générées par l’IA, la chercheuse bolivienne dit avoir constaté que ses traits avaient une apparence plus caucasienne. « Ils m’ont rendue blanche et blonde », raconte-t-elle. Dans d’autres publications générées par l’IA, les seuls scientifiques montrés étaient des hommes qui n’existaient pas.
À un moment donné, dans tout cet emballement médiatique, le site Internet du sanctuaire de Vicky Ossio aurait subi 137 tentatives de piratage toutes les dix minutes. Elle a également reçu des appels téléphoniques préoccupants. Quelqu’un, à Seattle, lui proposait d’acheter le tilcayo, raconte-t-elle. Un autre importun, cette fois-ci d’une région de Bolivie connue pour ses liens avec les producteurs de drogue, souhaitait que Vicky Ossio l’aide à établir si un félin aux traits semblables qu’il détenait était également un tilcayo. Aux yeux de Vicky Ossio, ces deux incidents soulèvent la question du mascotisme, phénomène par lequel la popularité soudaine d’animaux sauvages entraîne une hausse des tentatives de les retrouver dans leur milieu naturel, puis de les garder ou de les vendre comme animaux domestiques. « Nous ne voulons pas mettre les tilcayos en danger, cela va de soi », indique Vicky Ossio.
Heureusement, la plupart des suites de l’emballement médiatique autour du tilcayo ont été positives. Dans les semaines qui se sont écoulées depuis que le tilcayo est devenu viral, Paola Nogales-Ascarrunz a pris plaisir à découvrir les illustrations du félin réalisées par des fans du monde entier. Avec le co-auteur de son étude, Enzo Aliaga-Rossel, elle a également reçu un prix du gouverneur de La Paz. Mais l’un des développements les plus curieux ayant suivi cet engouement concerne le nom même du tilcayo.
Dans leur étude, les scientifiques ont donné au félin le nom « tilcayo », car c’est ainsi que certains habitants de la région s’y référaient quand on pensait encore qu’il s’agissait d’une autre espèce. Toutefois, en cherchant à savoir si le mot avait une quelconque signification, Paola Nogales-Ascarrunz a fait chou blanc, que ce soit en espagnol ou en quechua, langue autochtone parlée dans la région.
Cependant, elle est désormais en contact avec un linguiste qui pense que le mot pourrait venir d’une autre langue autochtone sud-américaine, l’Aymara. La traduction ? Til vient d’un mot qui signifie « petit » et cayo d’un autre qui signifie « patte » ou « pied ».
Selon elle, tout cela aurait du sens, car l’empreinte du tilcayo est plus petite que celle des ocelots (Leopardus pardalis) et des margays (Leopardus wiedii).
De la même façon, plusieurs citoyens ayant rejoint un programme de science participative ont commencé à envoyer des photos de petits spécimens de félins tachetés aux chercheurs, en se demandant s’ils n’avaient pas, eux aussi, découvert un tilcayo. Selon Paola Nogales-Ascarrunz, jusqu’à présent, il semblerait qu’il s’agisse pour la plupart de margays. Cet intérêt n’en est pas moins inspirant, ajoute-t-elle.
Parallèlement, la notoriété du tilcayo est également susceptible d’engendrer la pression politique nécessaire pour protéger les habitants et les animaux de la région des activités d’orpaillage illégales qui menacent une grande partie de la Bolivie. Ces opérations font remonter les sédiments des cours d’eau et utilisent le mercure comme un aimant pour extraire de minuscules paillettes d’or que le lavage à la batée ne permet pas d’obtenir. Une partie de ce mercure se déverse dans les cours d’eau et finit par contaminer les poissons et d’autres animaux. Les populations locales dépendent de ces animaux pour se nourrir, ce qui les expose à leur tour à un risque d’intoxication aux métaux lourds.
Selon Vicky Ossio, l’orpaillage illégal est fréquent dans la région et affecte la qualité de l’eau à proximité du sanctuaire.
« L’eau ressemblait à du lait chocolaté et c’était dû à l’activité minière », raconte Joel Sartore, explorateur National Geographic et photographe qui s’est rendu à Senda Verde pour filmer le tilcayo. « Trois jours plus tard, après l’intervention de la police pour les faire s’arrêter, l’eau était beaucoup plus claire. Pas cristalline, mais la différence sautait aux yeux. »
L’exploitation minière illégale a toujours été difficile à éradiquer. Mais aujourd’hui, les élus locaux, régionaux et nationaux sont tous désireux de protéger le tilcayo et la tendance pourrait être en train de commencer à s’inverser.
« Nous utilisons le tilcayo comme étendard dans l’espoir de débarrasser Coroico [la localité voisine] de l’activité minière », explique Vicky Ossio.
En ce qui la concerne, Paola Nogales-Ascarrunz espère que la notoriété internationale du félin permettra de trouver des financements plus facilement pour l’étape suivante : plus de science pour en savoir davantage sur le tilcayo et sur les façons de le protéger.
La Bolivie n’est pas réputée pour son équipe de football en Coupe du monde et n’a jamais remporté aucun des quatre grands concours internationaux de beauté, plaisante-t-elle, « mais en ce moment, pour ce qui est de la science et de la biodiversité, le monde entier parle de la Bolivie ».
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Seuls quelques détails ont filtré sur les circonstances de la mort d’une technicienne de laboratoire à l’Institut anti-peste d’Irkoutsk, dans le sud de la Sibérie. Et bien que les versions officielles divergent, les premiers rapports évoquent une infection pulmonaire mortelle, possiblement liée à Yersinia pestis, la bactérie responsable de la tristement célèbre peste noire du 14e siècle.
La peste se transmet généralement par des puces qui piquent successivement différents animaux. Mais un autre animal, endémique de Sibérie, a probablement joué un rôle clé dans les premières infections humaines il y a plusieurs milliers d’années : la marmotte, un gros rongeur fouisseur de la taille d’un chat domestique, qui constitue un important réservoir de l’un des agents pathogènes les plus redoutables pour l’humanité.
Plus tôt cette année, une équipe internationale de scientifiques a annoncé que la plus ancienne épidémie humaine de peste connue s’était produite non loin de l’actuelle ville d’Irkoutsk, près du lac Baïkal, dans le sud-est de la Sibérie. Les chercheurs dirigés par Ruairidh Macleod, de l’université d’Oxford, ont publié la preuve de la présence de Y. pestis chez dix-huit individus enterrés dans des cimetières de chasseurs-cueilleurs de cette région, datant d’il y a environ 5 500 ans.
Selon Macleod, ces chasseurs-cueilleurs ont probablement contracté l’infection auprès des marmottes locales. Les éléments incriminant ces animaux sont d’ordre archéologique : des tombes de la même région et de la même époque que l’épidémie du Baïkal contenaient des centaines d’incisives de marmottes. Ces longues dents recourbées étaient manifestement prisées comme ornements et inhumées avec les défunts. « Les marmottes sont vraiment la seule espèce vectrice de la peste pour laquelle nous disposons de preuves archéologiques claires attestant d’interactions étroites avec les humains », ajoute-t-il.
La transmission de la peste entre marmottes et humains s’est poursuivie au fil des millénaires. Dans les années 1870, des expéditions menées en Sibérie sont revenues avec l’hypothèse que la peste circulait chez les marmottes et infectait les personnes qui les manipulaient, explique Susan Jones, historienne et vétérinaire à l’université du Minnesota, qui étudie depuis une décennie le système soviétique de lutte contre la peste. Lors d’une épidémie survenue en Mandchourie entre 1910 et 1911, qui a fait environ 60 000 morts, des chasseurs locaux ont indiqué aux enquêteurs qu’ils pensaient que ces animaux les rendaient malades.
Pour autant, les marmottes n’ont jamais perdu leur importance culturelle auprès des populations des steppes d’Asie centrale. Le boodog, une marmotte cuite dans sa propre peau avec des pierres chauffées à blanc, est un plat national en Mongolie, où beaucoup considèrent encore ses organes comme bénéfiques pour la santé, et où la chasse se poursuit malgré son interdiction. La consommation de viande crue de marmotte a été associée à plusieurs cas de peste : en 2020, des scientifiques ont décrit le cas dans l’ouest de la Mongolie d’un couple marié ayant consommé des organes crus de marmotte, ce qui a causé leur mort. Plus récemment, un garçon de quinze ans est mort dans une province voisine après avoir chassé puis mangé l’un de ces mammifères.
Alors que les humains constituent généralement une impasse épidémiologique pour la peste, les marmottes sont d’excellents hôtes à long terme pour la bactérie, explique Nils Stenseth, écologue spécialiste de la peste à l’université d’Oslo. En réalité, les marmottes tarbaganes survivent à l’infection dans 50 à 80 % des cas. Elles vivent sous terre dans des colonies denses et très sociales, où des familles élargies d’une douzaine d’individus ou plus partagent les mêmes galeries. Les puces passent sans cesse d’un animal à l’autre. « C’est exactement le type d’environnement pour lequel les agents pathogènes sont faits », souligne Macleod. Les terriers offrent également un refuge idéal à la bactérie durant l’hiver, lorsque les marmottes hibernent. Des chercheurs russes ont ainsi observé que Y. pestis pouvait rester vivante pendant plus de 400 jours dans la litière des nids de rongeurs.
C’est dans cet univers souterrain qu’est née la maladie qui allait tourmenter les empires humains. Yersinia pestis s’est séparée d’une bactérie intestinale apparentée il y a plusieurs milliers d’années, et les souches retrouvées près du lac Baïkal ne possédaient pas encore l’outil le plus important de son arsenal : un gène appelé ymt. L’ADN ancien permet de dater son apparition entre environ 1686 et 951 avant notre ère.
Le gène ymt facilite l’infection humaine en incitant les puces infectées à piquer davantage d’animaux, y compris des humains. Pour ce faire, il obstrue l’intestin de la puce à l’aide d’un bouchon visqueux. Après avoir ingéré la bactérie, l’insecte se retrouve affamé. Et une puce affamée pique frénétiquement, encore et encore, tout organisme à sang chaud qu’elle rencontre. C’est ainsi qu’une maladie animale finit par atteindre l’être humain. Stenseth et ses collègues ont même montré que la bactérie adapte ce bouchon aux circonstances, bloquant plus complètement les puces lorsque les rongeurs se font rares et sont plus difficiles à trouver.
La météo régule l’ensemble du système. Dans les steppes d’Asie centrale, quelques années relativement chaudes sans être caniculaires, humides sans être excessivement pluvieuses, permettent à Y. pestis de se développer discrètement chez les rongeurs. Lorsque la sécheresse s’installe, les populations de rongeurs s’effondrent et les puces deviennent soudain plus nombreuses que leurs hôtes. « Les puces deviennent trop nombreuses et s’agitent », souligne Nils Stenseth. Elles se rabattent alors sur tout ce qui reste : bétail, chats, humains.
Les scientifiques de l’Institut d’Irkoutsk comprenaient cet équilibre fragile grâce à une théorie formulée en 1939 par le parasitologue Evgueni Pavlovski, qui considérait la maladie comme une propriété du paysage : agent pathogène, rongeur, puce, sol, eau et climat y occupaient tous une place égale, l’être humain n’arrivant qu’ensuite dans cette configuration.
À l’inverse, les planificateurs soviétiques pensaient que le paysage pouvait être contraint de se conformer à leur volonté. Les campagnes d’éradication de la peste qui se sont poursuivies pendant une grande partie du 20e siècle étaient l’expression de cette théorie sous-jacente, explique Jones : « Si nous mobilisons suffisamment de connaissances et de ressources, nous pouvons contrôler n’importe quelle situation naturelle, n’importe quel événement, n’importe quel paysage. »
Les marmottes ont survécu à ces tentatives, tout comme la peste. En 1990, les campagnes d’extermination ont pris fin, et leur échec a confirmé ce que les scientifiques affirmaient depuis le début : certaines maladies appartiennent tout simplement aux écosystèmes qui les ont vues naître, et tout ce que nous pouvons faire est d’apprendre à vivre avec elles.
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À la fin du mois de septembre, les flammes n’étaient plus qu’à 4,50 mètres de la base du sengon élancé dont l’écorce blanche, léchée par les flammes, commençait noircir à cause de la fumée et des cendres. Accroché à ses branches fines se trouvait un orang-outang qui tentait de fuir les feux de forêt qui ravagent l’Indonésie depuis le mois de juillet.
Le crépitement et le grondement des flammes étaient « le bruit de la catastrophe », raconte Jamartin Sihite, écologue de la Fondation pour la survie des orangs-outangs de Bornéo qui était présent en compagnie d’une équipe de vétérinaires, de pompiers et de bénévoles essayant de sauver l’orang-outang. L’atmosphère semblait avoir été remplacée par une fumée impénétrable et suffocante, qui ne laissait rien transparaître, ni qui que ce soit respirer.
Le phénomène El Niño, exceptionnellement virulent cette saison, a aggravé les incendies, assombrissant les perspectives de l’Indonésie et de ses orangs-outangs en danger critique d’extinction. Pour l’instant, depuis le début de l’année, plus de 800 000 hectares ont brûlé en Indonésie et plus de 1 700 personnes seraient mortes des suites de l’exposition aux fumées dégagées par les incendies. Les feux de forêt actifs couvrent plus de la moitié de l’habitat des orangs-outangs, y compris des foyers majeurs de biodiversité et des bastions de l’espèce, comme le Parc national de Gunung Palung, dans la province de Kalimantan, la partie indonésienne de Bornéo. Ces primates menacés d’extinction sont à court d’endroits où se réfugier.
« Nous avons déjà eu des feux, mais rien de cette ampleur », se désole Cheryl Knott, anthropologue de l’Université de Boston qui étudie les orangs-outangs depuis le début des années 1990. Les températures élevées et les sécheresses prolongées drainent les épaisses couches de tourbe qui couvrent le sol de la forêt tropicale marécageuse. Cette tourbe devient alors un combustible qui, une fois allumé, devient difficile à éteindre. Elle peut continuer à se consumer sous terre, même lorsque le feu en surface a été éteint.
« Si le feu se poursuit, notamment dans la forêt tropicale primaire, il menace les perspectives de survie à long terme de l’espèce », avertit-elle.
La veille, le groupe mené par Jamartin Sihite et le ministère des Forêts, impliqué dans la plupart des opérations de sauvetage, a reçu un signalement de riverains ayant aperçu un orang-outang errant. Le temps qu’une ambulance et qu’une équipe de pompiers n’arrivent sur les lieux, l’orang-outang avait disparu. On s’est alors servi d’un drone pour passer la zone au crible et le primate a fini par apparaître dans le sengon. Mais l’arbre était cerné par le feu et il n’y avait aucun moyen d’éteindre les flammes avant la tombée de la nuit.
« Imaginez, vous êtes piégé dans un arbre, et tout autour de vous il y a du feu et de la fumée, illustre Jamartin Sihite. C’est effrayant et stressant. »
Ils ont fini par perdre de vue l’orang-outang. La fumée était trop dense.
Ils ont donc attendu, œuvrant toute la nuit pour tenir le feu à distance. Ils ont de nouveau fait voler le drone le lendemain matin pour dénicher le singe. Il était vivant, mais les branches près de lui étaient trop petites pour supporter le poids de n’importe lequel des sauveteurs. Il a donc fallu l’endormir depuis le sol à l’aide d’une fléchette anesthésiante. Après avoir récupéré l’orang-outang en toute sécurité dans un filet, les vétérinaires se sont précipités pour évaluer son état de santé.
L’orang-outang, une femelle qu’ils avaient nommée Novita, présentait des brûlures sur 20 % de son corps environ, y compris sur les mains et sur les pieds, brûlés par le sol de la forêt qui se consumait sous ses pas dans sa fuite. Elle ne souffrait pas de détresse respiratoire aiguë, mais de nombreux autres orangs-outangs pris dans les flammes n’ont pas eu cette chance. Novita est actuellement soignée dans un centre de réhabilitation, et son pronostic est favorable mais pas garanti.
« Nous espérons qu’on pourra la sauver », confie Jamartin Sihite.
Novita n’est que l’un des dizaines d’orangs-outangs sauvés des incendies, qui menacent également des gibbons rares, des éléphants et des reptiles incapables de fuir. Mais pour chaque orang-outang sauvé, d’autres périssent.
« Les ravages sont immenses. Le nombre d’animaux morts est énorme », déplore Karmele Llano Sánchez, vétérinaire au sein de son propre organisme de conservation de la nature, YIARI. « C’est assez inédit, et les dégâts écologiques se feront sentir pendant de nombreuses années, alors que des forêts entières ont brûlé, ce qui a placé certains orangs-outangs au bord de l’extinction. »
La Terre abrite trois espèces d’orangs-outangs : l'orang-outang de Bornéo (Pongo pygmaeus), l'orang-outang de Sumatra (Pongo abelii) et l'orang-outang de Tapanuli (Pongo tapanuliensis). Toutes sont en danger critique d’extinction. Elles ne sont présentes que sur les îles de Bornéo et de Sumatra, et leurs populations ont toutes décliné abruptement lors des dernières décennies ; la moitié environ des orangs-outangs de Bornéo auraient disparu entre 1999 et 2018.
Pour une petite partie, ce déclin est dû au braconnage et au trafic d’animaux sauvages. Mais le principal responsable est le changement d’affectation des terres : l’abandon des forêts à l’agriculture, l’exploitation minière et d’autres activités humaines. De 1985 à 2001, Bornéo a perdu plus de la moitié de ses forêts de plaine en raison du défrichement.
« L’habitat des orangs-outangs est aussi la zone que les humains adorent utiliser, explique Jamartin Sihite. Nous vivons face à face avec les orangs-outangs. »
Les feux de forêt, deuxième plus grosse menace pour ces singes, sont étroitement liés à l’utilisation des terres, car les humains allument des feux pour défricher des terrains destinés à l’agriculture. El Niño exacerbe la saison indonésienne des incendies, en apportant un temps chaud et sec et en retardant le début de la saison des pluies. Ces événements se sont intensifiés ces dernières années. De graves incendies survenus en 2015 durant un « super El Niño » ont fait figure d’avertissement.
« Nous avons tout préparé de sorte à être prêts si le feu vient dans notre région », affirme Jamartin Sihite. On a effectivement réuni un attirail de lutte contre le feu, comme des tuyaux d’arrosage, dégagé la végétation pour empêcher le feu de se propager et stocké de l’eau dans un puits profond. Partout sur l’île, d’autres villages et stations de recherche se sont livrés à des préparatifs similaires.
Mais malgré toutes leurs précautions, rien ne pouvait les préparer à la réalité d’une saison des incendies marquée par un épisode « Godzilla » d’El Niño. L’île subit une sécheresse depuis plus de deux mois, et l’eau disponible pour combattre les incendies manque.
« C’est un énorme coup dur », concède Cheryl Knott.
Dans le Kalimantan occidental, à 800 kilomètres de là où travaille Jamartin Sihite, les orangs-outangs fuyant les flammes dans des forêts de tourbière desséchée se retrouvent dans des exploitations agricoles et dans des zones habitées. Là, Karmele Llano Sánchez et d’autres ont secouru des dizaines d’orangs-outangs. « Nous n’étions pas préparés à devoir effectuer tant de sauvetages, explique-t-elle. Cela a été particulièrement éprouvant et épuisant. »
L’un des sauvetages les plus déchirants pour Karmele Llano Sánchez et ses collaborateurs a été celui d’une mère et de son petit, qu’ils ont aperçus dans un palmier dans une plantation de palmiers à huile après avoir fui un incendie de forêt. L’équipe de sauvetage collaborative, qui réunissait son organisation et le ministère des Forêts, a progressé sur un terrain accidenté avec un filet pour attraper les singes et une grande cage de métal pour leur transport. Les incendies étaient proches, à 15 mètres à peine, et se rapprochaient, et l’air était saturé de fumée. Une fois les orangs-outangs endormis en toute sécurité à l’aide de fléchettes anesthésiantes et capturés, les vétérinaires ont évalué leur état.
« Ils étaient dans un état épouvantable », explique Erik Sulidra, défenseur de l’environnement membre du Programme de conservation des orangs-outangs de Gunung Palung qui a assisté au sauvetage. La mère, Mama Penja, présentait des brûlures graves sur les pieds, les jambes et les bras. Penja, le bébé, était moins brûlé, mais les deux étaient gravement déshydratés.
Voir les orangs-outangs brûlés a été dévastateur, mais « la chose la plus déprimante a été de voir son corps avec la peau sur les os, et celui de son bébé aussi », se souvient Karmele Llano Sánchez. Ils ont rapidement transporté les animaux secourus dans un centre de réhabilitation où ils sont encore en convalescence.
Une fois un orang-outang secouru et soigné, le danger n’est pas écarté pour autant. Les incendies brûlant une portion colossale de l’habitat des orangs-outangs, les sauveteurs peuvent avoir du mal à trouver une forêt sûre où les réintroduire. Même lorsque la forêt est intacte, les orangs-outangs sont susceptibles d’être confrontés à la surpopulation et à une concurrence pour des ressources alimentaires limitées. S’ils s’aventurent dans des zones habitées par les humains, les conflits entre humains et orangs-outangs risquent de se multiplier. De plus, les incendies peuvent brûler des corridors forestiers indispensables pour relier les différentes zones forestières, et ainsi isoler et vulnérabiliser des populations d’orangs-outangs.
« L’habitat vient à manquer », indique Jamartin Sihite.
Les incendies gagnant les stations de recherche et de réhabilitation, il devient plus difficile de sauver et de soigner les orangs-outangs. Le feu a bien failli détruire l’une des stations de recherche que Cheryl Knott co-dirige. Pour l’instant, le bâtiment est à l’abri grâce aux efforts de bénévoles, mais le feu en menace d’autres à travers l’île. Et rien ne sera vraiment préservé tant que les pluies ne seront pas arrivées et tant que les feux ne pourront être éteints pour de bon.
Il va peut-être falloir encore attendre un mois au moins avant que cela n’arrive, bien que des averses éparses aient offert un répit aux équipes. Une fois les feux éteints, soit par les pompiers, soit par la pluie, l’immense travail de restauration de la forêt commence : déblayer les débris, planter des arbres, déplacer davantage d’orangs-outangs.
« Tout l’endroit est plongé dans le silence. Toute vie a disparu ou est morte, décrit Karmele Llano Sánchez. On dirait une zone de guerre. »
Il y a toutefois quelques bonnes nouvelles. Depuis le sauvetage de Mama Penja et de Penja, Erik Sulidra a reçu un rapport d’une patrouille au sol : plusieurs orangs-outangs avaient réussi à sortir de la forêt et s’étaient réfugiés près d’une rivière. C’était un signe de la résilience de la forêt.
Les signaux de ce type aident les défenseurs de la nature à rester optimistes.
« Nous gardons espoir, conclut Jamartin Sihite. Même si les incendies deviennent de plus en plus gros, nous continuons d’espérer pouvoir protéger et sauver les orangs-outangs. C’est pour cela que nous continuons à travailler. »
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Le royaume des insectes, qui se trouve juste sous nos yeux, est peuplé de créatures kaléidoscopiques arborant des couleurs éclatantes et des comportements spectaculaires. Mais il est si minuscule qu’il est facile de ne pas y prêter attention.
C’est pourquoi le photographe Takuya Ishiguro, il y a plusieurs années déjà, a modifié son appareil photo, en ajoutant une lentille grossissante entre le capteur et l’objectif principal. De telles modifications sont délicates à réaliser, car un mauvais positionnement de l’un des composants ruinerait la qualité de l’image. Mais une fois son dispositif perfectionné, il a pu capturer le quotidien des insectes qui peuplent les lacs et les champs autour de sa maison à Osaki, au Japon. Cette nouvelle perspective lui a inspiré « un profond respect pour l’ingéniosité de la nature ».
Ishiguro a découvert que ces invertébrés faisaient preuve d’un sens remarquable de créativité lorsqu’ils allaient chercher de la nourriture, s’accouplaient ou creusaient pour construire leur abri. Il en est venu à considérer les insectes non plus comme des spécimens, mais comme des « êtres qui vivent avec nous ».
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Chaque été, on peut voir le ciel vespéral s’emplir de lucioles qui offrent un spectacle bioluminescent éthéré tout en nuances électriques de vert, de jaune, d’orange, voire même de bleu. La communauté scientifique répertorie plus de 2 000 espèces de lucioles, chacune pourvue d’un motif lumineux qui lui est propre et d’un organe luminescent de forme différente.
Comment ne pas se demander comment ces insectes luminescents font ce qu’ils font ? Les scientifiques se posent assurément la question… et ont désormais découvert deux gènes clés qui permettent ce phénomène.
« Dans l’étude des lucioles, il y a deux joyaux », nous indique par e-mail Xinhua Fu, biologiste de l’Université agricole de Huazhong, en Chine.
Le premier est la vitesse à laquelle les larves des lucioles, qu’on appelle aussi vers luisants, transforment leurs organes luminescents en structures physiques complètement différentes lorsqu’elles atteignent l’âge adulte. L’autre est la précision avec laquelle les adultes contrôlent ces organes (surnommés lanternes) ; ils parviennent par exemple à les faire clignoter selon des motifs semblables à ceux de l’alphabet Morse lorsqu’un partenaire attirant se trouve dans les parages.
Dans le cadre d’une nouvelle étude publiée dans la revue Nature Communications, Xinhua Fu et son co-auteur Xinlei Zhu ont décodé le génome de la luciole aquatique (Aquatica leii), qui vit dans des rizières en Chine.
Ce faisant, leurs recherches se sont portées vers deux gènes clés responsables de la formation, de l’activation et du positionnement de l’organe luminescent de cette luciole : Alabd-B et AlUnc-4. Cela s’est avéré une surprise, car ces gènes, déjà connus pour leur rôle dans la croissance d’une luciole, n’avaient jamais été associés à la bioluminescence.
Selon Xinhua Fu, grâce à cette découverte, les scientifiques pourraient enfin comprendre comment ces coléoptères ont pu évoluer de sorte à acquérir la capacité à briller de mille feux.
Selon lui, il s’agit également d’un travail de recherche crucial, car les populations de lucioles s’effondrent à toute vitesse, et ce sur l’ensemble du globe. Dix-huit espèces sont désormais menacées d’extinction aux États-Unis, et bien plus encore dans le reste du monde, à cause de la combinaison de la pollution lumineuse, de l’usage de pesticides, de la destruction des habitats et d’autres facteurs.
Il s’avère que la luciole au centre de cette étude est chère à Xinhua Fu : c’est lui qui a découvert l’espèce en 2000 et il l’étudie depuis. Il en élève même une colonie en captivité dans son laboratoire, qui donne jusqu’à 600 000 lucioles par an. Cette population lui a permis d’étudier d’autant mieux la fenêtre de vingt-quatre heures qui suit la formation de la nymphe, moment où l’organe luminescent adulte se développe.
Lors de leur récente expérience, Xinhua Fu et Xinlei Zhu ont commencé à modifier le génome de ces insectes afin de voir quels effets produisaient l’inhibition ou l’élimination de certains gènes. Ils ont découvert que durant la pupaison, les gènes Alabd-B et AlUnc-4 de la luciole s’activent, ce qui a pour effet de déclencher le développement de la lanterne adulte à l’endroit prévu dans l’abdomen.
Jing Ke-Weng, biochimiste et directeur de l’Institut de l’interface plantes-humains de l’Université Northeastern de Boston, dit de cette étude qu’elle est « impressionnante » de par l’utilisation qu’elle fait d’outils et d’analyses génomiques avancés.
En outre, selon ce scientifique qui n’est pas impliqué dans les présentes recherches, cela pose des jalons qui permettront de comprendre comment l’ancêtre commun des lucioles a coopté ces deux gènes afin de produire de la lumière.
Malgré tout, il reste de nombreuses difficultés à surmonter pour élargir ce champ de la recherche évolutive. Tout d’abord, il est bien plus compliqué d’élever des lucioles que des souris, des drosophiles et d’autres animaux communément étudiés, notamment à cause de leurs parades nuptiales complexes.
Ensuite, l’étude ne se limite pour l’instant qu’aux mâles d’une seule espèce, A. leii, ce qui signifie que le chemin évolutif dont il est question demeure encore relativement inexploré en ce qui concerne la moitié de la population : les femelles. Xinhua Fu a bien l’intention de remédier à cela en réalisant une étude de suivi.
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Si vous croisez le chemin d'une mouffette rayée (Mephitis mephitis), sachez qu'il faut lui laisser de l'espace, sous peine de se retrouver le visage aspergé par une substance nauséabonde. L'idée selon laquelle ces mammifères d'Amérique du Nord savent user de l'odeur quand ils se sentent menacés est connue et mentionnée un peu partout, des guides de voyage aux cartoons.
Mais comment les animaux sauvages savent-ils que les mouffettes possèdent une telle force de frappe ? Après tout, même de redoutables prédateurs tels que les ours, les loups et les pumas attaquent rarement ces animaux noirs et blancs.
Croyez-le ou non, les scientifiques n'ont jamais vraiment vérifié si les rayures noires et blanches de la mouffette étaient des symboles d'aposématisme, sorte de signal d'avertissement.
La majorité des études concernant les interactions prédateurs-proies et l'aposématisme sont menées sur des dendrobates (Dendrobatidae) et sur des papillons de nuit et diurnes toxiques, explique Ted Stankowich, écologiste comportementaliste et évolutionniste, directeur du Laboratoire consacrés aux mammifères de l'université d'État de Californie à Long Beach.
Dans la première étude du genre parue en 2024, Stankowitch et ses co-auteurs ont fait une première découverte. La majorité des prédateurs n'ont pas nécessairement montré de peur innée des mouffettes, mais apprennent, après des tentatives infructueuses, à les éviter. « Du moins c'est ce que l'on présumait », explique Stankowich, dont l'étude vient d'être publiée dans le journal Animal Behavior. « Nous pensions savoir, mais nous étions dans l'erreur. »
Pour l'expérience, les scientifiques se sont tournés vers une population de coyotes de l'Utah qui sont nés en captivité ou qui ont été éloignés de la vie sauvage avant d'avoir pu quitter leurs terriers.
Tout est mis en œuvre pour que les animaux restent dans la Predator Research Facility, qui s'étend sur soixante-sept hectares. Ce centre de recherche est géré dans le cadre d'un partenariat entre le Centre national de recherche sur la faune sauvage de l'USDA et l'université d'État de l'Utah, explique Julie Young, co-autrice de l'étude et spécialiste du comportement animal au sein de Département des ressources naturelles à l'université d'État de l'Utah. « C'est un bon endroit pour faire des recherches. »
Lors de la première étape de l'expérience, les quarante-neuf coyotes de l'étude ont appris qu'ils pouvaient obtenir de la nourriture gratuite s'ils s'approchaient d'une maquette de la taille d'une mouffette et recouverte de fourrure brune.
Les prédateurs assez courageux pour manger la nourriture placée sur la maquette sont passés à la deuxième étape, dans laquelle la fourrure brune a été remplacée par une fourrure noire et blanche. Mais, contrairement aux modèles bruns inoffensifs, les modèles noirs et blancs dissimulent un petit pistolet télécommandé qui peut pulvériser du liquide produit par des mouffettes sur le visage des coyotes. Pour assurer le bien-être des coyotes, les scientifiques ont utilisé une solution en spray qui ne contenait que 0,9 % de liquide de mouffette.
Même si tout ceci semble tout droit sorti d'un épisode des Looney Tunes, l'installation permettait aux scientifiques de voir des coyotes n'ayant jamais rencontré de mouffettes apprendre qu'elles pouvaient être dangereuses.
Sur les trente-six coyotes qui ont participé à cette partie de l'expérience, 71,9 % ont appris à éviter complètement les mouffettes. De plus, il n'a fallu que 2,4 pulvérisations pour que cette leçon soit acquise. Stankowich soupçonne que ce chiffre aurait pu tomber à une seule pulvérisation s'ils avaient utilisé du liquide de mouffette non dilué.
Curieusement, les scientifiques ont aussi repéré que quatre coyotes ne s'approchaient pas du tout des modèles noirs et blancs, même s'ils n'avaient eu aucun problème à approcher les modèles bruns. Stankowich a alors déduit que c'est sûrement parce que le contraste entre le blanc et le noir est suffisant pour leur faire peur.
Autrement dit, l'éducation et la nature aident les coyotes à apprendre à éviter les mouffettes rayées.
Et, bien que ça n'ait pas été spécifiquement testé, la même combinaison de facteurs est susceptible de fonctionner pour les autres espèces de mouffettes, comme les spilogales ou les mouffettes à capuchon, explique Stankowich.
« Il y a à la fois une prédisposition à se méfier de ce signal noir et blanc et une forte composante d'apprentissage. »
En plus d'enquêter sur l'aposématisme, l'étude renforce l'idée que les personnalités des animaux varient en fonction de la population.
Par exemple, un coyote mâle particulièrement téméraire s'est fait asperger neuf fois, la quantité maximale possible, si l'on en croit le plan d'expérience.
Conformément aux recherches antérieures, l'étude a également confirmé que les coyotes mâles étaient plus enclins à s'approcher des objets inconnus que les femelles. De même, les jeunes animaux avaient tendance à s'adapter plus rapidement que les plus âgés.
« Certains animaux sont très, très audacieux et prêts à s'attaquer à des antagonistes, même s'ils ne savent pas de quoi il s'agit », explique Stankowich. « D'autres animaux sont beaucoup plus méfiants. »
Certains coyotes vivant dans des zones urbaines sont plus audacieux que leurs congénères ruraux et la sélection naturelle mènera sûrement à des générations futures d'animaux citadins encore plus aventureux.
« Ma première réaction a été de penser qu'il s'agissait d'une façon très élégante de démontrer ce concept », déclare Andy Davis, chercheur à l'Odum School of Ecology de l'université de Géorgie, qui n'a pas participé à ladite recherche.
Andy Davis a récemment publié une étude sur l'aposématisme qui a révélé que les araignées jorō (Triconephila clavata) exotiques qui débarquent en masse en Amérique du Sud, semblent reconnaître les monarques (Danaus plexippus), dont les ailes sont orange et noires, comme étant toxiques.
Tout comme les coyotes évitent les modèles de mouffettes noirs et blancs sans interagir avec eux, les araignées jorō n'attaquent qu'un petit pourcentage de monarques pris dans leurs toiles. Cependant, elles s'attaquent à d'autres papillons orange dans des conditions normales. Sans toucher ni goûter aux monarques, ces araignées sauvages semblent savoir que ces insectes sont indigestes.
Les résultats sont compliqués à expliquer. Il est peu probable que les araignées évitent les motifs des monarques de manière innée, puisque les deux espèces n'évoluent pas ensemble, explique Davis.
Mais c'est ce que la majorité des études sur l'aposématisme démontrent, admet-il. Il y a souvent différentes manières d'interpréter les données. Cependant, il assure que l'étude sur les mouffettes et les coyotes ne connaît pas ce problème.
« Je veux dire, il n'y a aucune ambiguïté en ce qui concerne les résultats », déclare Davis.
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Lorsque les saisons changent et les températures chutent, la plupart des chenilles des États-Unis et du Canada ont déjà fini leur transition vers leur forme adulte… mais pas l’isie isabelle. Cette créature fascinante compte parmi les rares espèces d’insectes à braver l’hiver alors qu’elles sont encore au stade larvaire.
Bien que de nombreuses personnes soient probablement bien incapables d’identifier les larves de nombreuses autres espèces de papillons, les isies isabelles, très présentes durant l’automne en Amérique du Nord et connues pour avancer à une vitesse plutôt impressionnante sur les trottoirs et les chaussées du continent, sont relativement reconnaissables.
Depuis la période coloniale de l’Amérique, la culture populaire raconte que les isies isabelles peuvent prédire les conditions météorologiques, les marques sur leur corps indiquant, selon la croyance, si les températures de l’hiver à venir seront plutôt douces ou rudes.
Cette légende, qui connaît bien des variations, est toutefois entièrement fausse.
« Je déteste jouer les trouble-fêtes, mais aucune donnée n’a jamais clairement permis d’affirmer que c’est réellement le cas », révèle Katie Marshall, spécialiste de physiologie comparée à l’Université de Colombie-Britannique, qui étudie les différentes adaptations des animaux face au froid.
Les chenilles d’isies isabelles disposent cependant d’un superpouvoir bien réel pour affronter l’hiver : la congélation.
S’il existe des centaines d’espèces à l’apparence similaire dans la famille des Erebidae, la chenille d’isie isabelle la plus commune et la plus connue est celle de l’espèce Pyrrharctia isabella, explique Marshall.
Selon la légende, plus le corps d’une chenille présente de bandes de longs poils noirs et piquants, plus l’hiver à venir sera rude et, à l’inverse, des bandes rouges ou brunes plus larges sur la partie centrale du corps annonceraient un hiver plus chaud et plus doux.
Certains scientifiques se sont penchés sur cette hypothèse pour tenter d’en confirmer la véracité et ne sont jamais parvenus à établir un lien entre les motifs de la chenille d’isie isabelle et la rigueur des conditions météorologiques à venir, même si, selon Marshall, la plupart de ces travaux ont été menés de manière plus ironique que sérieuse.
Les couleurs de l’isie isabelle peuvent toutefois donner d’autres indications. Par exemple, ces chenilles se débarrassent généralement de leur exosquelette à six reprises avant de prendre leur forme finale de papillon de nuit, un processus connu sous le nom de « mue », et à chaque fois, leur couleur devient de plus en plus brune, et de moins en moins noire. Les chenilles les plus jeunes sont donc généralement toutes noires, tandis que les plus colorées tendent à être les aînées de leur population.
Des liens ont également été identifiés entre l’apparence d’une isie isabelle et le climat. Selon Marshall, les motifs de couleur pourraient en effet indiquer à quel moment de l’année la dernière mue a eu lieu, ce qui pourrait ainsi refléter des tendances en matière de météo et de température. Par ailleurs, les chenilles plus noires absorberaient théoriquement davantage de soleil.
« Il y a donc toutes sortes de quasi-mécanismes plausibles qui pourraient potentiellement montrer qu’il y a une part de réalité dans cette histoire », tempère-t-elle.
Même si les pouvoirs de prédiction météorologique de la chenille d’isie isabelle semblent exagérés, ils lui ont tout de même permis d’acquérir une plutôt bonne réputation auprès des populations humaines de ses aires de répartition. Dans certaines régions, des festivals sont même organisés en son honneur.
La plupart des insectes ne peuvent plus être actifs après le début de l’hiver. Certains, comme le papillon monarque, se lancent donc dans des migrations, tandis que d’autres s’enfoncent dans le sol ou dans les arbres pour se protéger du froid.
Les chenilles d’isies isabelles, quant à elles, ont un comportement bien différent : elles supportent le froid, révèle Marshall. Elles peuvent survivre au gel et au dégel, et ce à plusieurs reprises au cours d’un même hiver.
« Peu d’espèces en sont capables », précise la spécialiste. « Tous les liquides contenus dans leur corps se transforment en glaçons. »
En revanche, il est intéressant de noter que les chenilles ne gèlent pas au point de devenir solides, ce qui leur serait fatal. Au contraire, leur corps favorise la formation de cristaux de glace entre leurs cellules, et une substance similaire à l’antigel, le glycérol, permet de protéger le contenu de ces dernières.
Lorsque les températures remontent, les chenilles s’entourent d’un cocon et prennent leur forme adulte : des papillons isies isabelles, qui arborent une magnifique couleur orange citrouille avec des taches noires sur le haut de l’abdomen. Une fois sorti de son cocon, le papillon Pyrrharctia isabella sera actif pendant la nuit, et ce tout au long de l’été.
L’espèce est considérée comme commune, et n’est pas en danger d’extinction.
Cependant, les papillons de nuit étant généralement attirés par la lumière, vous pouvez les aider en réduisant la pollution lumineuse émise par votre maison ou votre quartier. En effet, le cycle du jour et de la nuit est un élément essentiel de la nature. Il indique aux animaux quand ils doivent sortir pour chasser, se nourrir, migrer et s’accoupler. Lorsque la lumière artificielle perturbe ces signaux lumineux naturels, la faune, mais aussi la flore, en subissent donc les conséquences.
« Nous pensons que ce ne sont que de petits insectes, et que par conséquent, ils ne peuvent pas être bien complexes », reprend Marshall. « En réalité, ils peuvent au contraire être extrêmement complexes. Ils ont énormément de choses à faire au cours de leur vie, et ils sont capables d’exploits que nous, les humains, ne pourrions jamais faire avec nos corps. »
« C’est pour cette raison que je les trouve toujours absolument fascinants », conclut-elle.
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Les punaises d'eau géantes sont des prédateurs voraces qui s'attaquent à tout, des canetons aux serpents venimeux en passant par les tortues, selon une étude qui rassemble des décennies de recherche sur ces insectes aquatiques.
Ce sont des « prédateurs qui se couchent et attendent [leurs proies] », explique Charles Swart, maître de conférences au Trinity College, dans le Connecticut, qui a étudié les punaises d'eau géantes.
« Ils s'accrochent à une plante dans l'eau, et attrapent et essaient de manger tout ce qui bouge devant eux. »
La recherche, publiée en mars 2019 dans la revue Entomological Science, examine de plus près l'écologie des punaises d'eau géantes, que l'on trouve presque partout dans le monde et qui comptent environ 150 espèces connues. Les plus grandes, Lethocerus grandis et Lethocerus maximus, vivent en Amérique du Sud et peuvent atteindre une longueur supérieure à 10 cm.
L'auteur de l'étude, Shin-ya Ohba, professeur associé d'entomologie à l'université japonaise de Nagasaki, est fasciné par ces insectes depuis qu'il en a vu un pour la première fois dans une animalerie à l'âge de sept ans.
« Les entomologistes japonais aiment les punaises d'eau géantes parce qu'elles ont une morphologie intéressante », explique-t-il.
Pour les besoins de son étude, Shin-ya Ohba a consulté la littérature existante sur les punaises d'eau, dont il a étudié un grand nombre d'individus au Japon, où les quatre espèces indigènes - y compris Kirkaldyia deyrolli, qui a fait l'objet de nombreuses études - sont des prédateurs de premier plan dans les rizières et les zones humides.
Un thème récurrent s'est dégagé : ces insectes semblent intrépides dans leur prédation. Par exemple, en 2011, Ohba a rapporté la première observation d'une punaise d'eau géante s'attaquant à une tortue.
Malgré leur taille, ces insectes brunâtres se fondent parmi les plantes sur lesquelles ils se perchent, se balançant la tête en bas pour pouvoir respirer grâce à un « tuba » qui dépasse de leur derrière.
Lorsqu'une proie arrive à leur portée, ces prédateurs serrent rapidement leurs pattes avant et saisissent la créature avec leurs autres pattes. Les punaises transpercent ensuite leur proie avec une trompe en forme de poignard, injectant des enzymes et peut-être des produits chimiques anesthésiants.
Charles Swart, qui n'a pas participé à l'étude en question, note qu'on ne sait pas exactement ce qui compose les toxines des punaises d'eau géantes, ni si elles sont vraiment venimeuses.
« Elles décomposent les tissus et les aspirent à nouveau », explique-t-il, ajoutant que pour les proies les plus grosses, cette opération peut durer quelques heures, pendant lesquelles leur victime peut rester en vie, du moins en partie.
Swart ajoute que ces nouvelles recherches constituent un « examen très complet de tout ce que l'on sait sur ces animaux ».
Les punaises d'eau géantes détonnent parmi les insectes en ce sens que les mâles assument la majeure partie de la responsabilité des soins apportés aux œufs.
Chez certaines espèces, les mâles gardent les coquilles d'œufs - jusqu'à cinq à la fois - en les protégeant des prédateurs tels que les fourmis. Chez d'autres, les femelles collent leurs œufs directement sur le dos des mâles, qui les transportent jusqu'à ce qu'ils éclosent en nymphes.
L'étude d'Ohba note également que chez certaines espèces, comme K. deyrolli, les femelles sont tellement désireuses de trouver un partenaire qu'elles mangent les œufs d'autres femelles.
« En détruisant les œufs de sa concurrente, une femelle peut s'assurer que le mâle prendra soin de ses œufs à elle » explique Ohba.
De plus, les larves de punaises d'eau, dont le stade de vie dure jusqu'à soixante jours, doivent être aussi résistantes que les adultes. Chez la plupart des espèces, elles éclosent à une saison où les petites proies sont moins abondantes, ce qui les oblige à s'attaquer à des proies de prime abord impossibles à attraper, comme les têtards ou les petits poissons.
Les larves sont armées de pattes avant très recourbées, ce qui leur permet d'agripper plus facilement leurs proies.
En ce qui concerne la chaîne alimentaire, Swart ajoute que les punaises d'eau géantes sont souvent la proie de poissons plus gros, de canards, voire de ratons laveurs ou de tortues. Certaines personnes les mangent également frites ou bouillies en Asie du Sud-Est.
Aussi effrayantes que puissent paraître les punaises d'eau géantes, leur statut de prédateurs de premier ordre les rend essentielles au maintien d'un écosystème sain.
La pollution de l'eau peut nuire à leurs populations, et les espèces exotiques telles que les écrevisses et les grenouilles-taureaux peuvent s'attaquer aux punaises d'eau.
Il apparaît nécessaire de garantir une eau douce propre et exempte d'invasions pour ces espèces cruciales, explique M. Ohba.
« Nous pouvons préserver des écosystèmes entiers grâce à la conservation des punaises d'eau géantes. »
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« Comment un œil non expert peut-il distinguer une hyène femelle d'un mâle ? » est une question que nous recevons régulièrement.
Les femelles hyènes tachetées « ont un clitoris allongé qui ressemble beaucoup au pénis d'un mâle », explique Sarah Benson-Amram, zoologiste à l'université du Wyoming.
Ces pseudo-pénis ou pseudophallus, comme on les appelle, sont associés à des « testicules », qui sont en fait des lèvres fusionnées remplies de tissu adipeux.
Alors, comment un non-averti peut-il distinguer les hyènes tachetées femelles des mâles ? Voici un conseil.
Les hyènes des deux sexes ont des érections lorsqu'elles se saluent dans une parade amoureuse, explique Benson-Amram. « Si l'extrémité du phallus en érection est pointue, il s'agit d'un mâle ; si elle est émoussée et droite, il s'agit d'une femelle. »
Heribert Hofer, de l'Institut Leibniz pour la recherche sur les zoos et les animaux sauvages, note qu'il existe une autre manière de les distinguer. « Les femelles peuvent également être reconnues sans ambiguïté lorsqu'elles donnent naissance à des petits, car elles présentent des mamelles proéminentes. »
La taille du corps peut parfois aider, ajoute Benson-Amran. Les femelles sont plus grandes et l'estomac des mâles se courbe vers le haut à la jonction des pattes arrière.
Et puis, ces pseudo-pénis ne sont pas là pour faire joli : les femelles donnent naissance par cet appendice, qui « doit se déchirer lorsque le premier petit passe », explique Benson-Amran. Une cicatrice rose due à une déchirure indique également qu'il s'agit d'une femelle.
Le sexe peut être difficile à déterminer chez de nombreux animaux, et la taille n'est généralement pas « un indicateur très fiable », explique Hofer. Par exemple, chez de nombreuses espèces monogames, comme les canidés ou les équidés, les mâles et les femelles sont de la même taille.
Les couleurs vives ou les ornements se retrouvent souvent chez les espèces où les mâles sont en compétition pour obtenir les faveurs d'une femelle, notamment les élans ou les paons.
Étant donné que les espèces vivant en couple ne se font pas autant concurrence, « il est moins nécessaire, du point de vue de l'évolution, de montrer des traits sexuels spécifiques », explique Amiyaal Ilany, chercheur postdoctorant à l'université de Pennsylvanie.
Ilany étudie le daman du Cap, un mammifère africain ressemblant à un rongeur, qui n'est pas monogame mais dont les sexes se ressemblent. La seule différence physique est que les mâles sont légèrement plus grands, explique Ilany.
Mais l'apparence ne fait pas tout. Pour savoir qui est qui chez les damans du Cap, il faut tendre l'oreille : les mâles chantent pour attirer les femelles, tandis que les femelles ne chantent pas du tout.
Les femelles peuvent choisir les mâles en écoutant leurs chants, une façon pour les mâles de se montrer sans avoir besoin de couleurs voyantes.
La plupart des serpents sont difficiles à distinguer sexuellement, explique par courriel Robert Espinoza, biologiste à l'université d'État de Californie à Northridge.
« C'est peut-être parce qu'ils se fient davantage à leur odorat pour trouver un partenaire qu'à des indices visuels », explique-t-il.
Pour de nombreux lézards également, il « peut être presque impossible ou du moins très difficile de différencier un mâle d'une femelle ».
Chez d'autres espèces, cependant, ils sont si différents que l'on pensait à l'origine que les mâles et les femelles appartenaient à des espèces différentes. C'est le cas du lézard de lave d'Amérique du Sud.
Les femelles de cette espèce sont colorées, mais les mâles semblent sortir d'une soirée de peinture corporelle.
De nombreuses espèces changent également de sexe au cours de leur vie, en particulier chez les poissons. C'est le cas du mérou rayé, qui naît femelle avant de devenir mâle.
En résumé : si vous rencontrez un animal sauvage, ne dites pas « Bonjour monsieur » ou « Bonjour madame ». Dites simplement « Salut ! ».
Sauf s'il s'agit d'un taureau. Vous voyez ? C'est un peu compliqué.
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Robert Sivewright ne se souvient pas du sang. « On m’a dit que j’en étais couvert de la tête aux pieds », raconte-t-il.
En février, alors qu’il guidait une excursion en kayak dans le port de Hout Bay, sur la péninsule du Cap en Afrique du Sud, une otarie à fourrure du Cap présentant un œil injecté de sang s’est approchée de son groupe. Après avoir heurté l’un des kayaks à plusieurs reprises, l’animal « a complètement perdu le contrôle et s’est mis à attaquer l’embarcation d’un client », explique Robert Sivewright. Alors qu’il aidait les participants à sortir de l’eau, l’otarie s’est retournée contre lui. « Elle a réussi à me mordre à plusieurs reprises », raconte-t-il.
Transporté à l’hôpital, il a dû subir une chirurgie réparatrice ainsi qu’une série d’injections destinées à prévenir une éventuelle infection. L’otarie a ensuite été euthanasiée depuis le rivage. Les autorités n’ont toutefois pas réussi à récupérer sa carcasse en mer pour effectuer des analyses. Malgré cela, Robert Sivewright est convaincu que l’animal était atteint de la rage. « Au vu de son comportement, il y a très peu de doutes possibles », estime-t-il. « Quelque chose n’allait clairement pas chez cette otarie. »
La rage est une maladie virale qui provoque une inflammation mortelle du cerveau et de la moelle épinière. Elle se transmet entre mammifères par la salive, le plus souvent à la suite d’une morsure ou d’une griffure. Avant cette épidémie, apparue en 2024, aucun cas de transmission durable au sein d’une population de mammifères marins n’avait été documenté.
L’apparition de cette flambée épidémique a laissé les spécialistes face à de nombreuses questions : comment le virus est-il parvenu chez les otaries et que pourrait-il se passer si sa propagation ne pouvait être maîtrisée ?
Dès 2021, une augmentation des interactions dangereuses entre otaries et humains avait alerté les spécialistes. « Soudainement, nous avons observé des comportements agressifs inexpliqués chez des otaries », explique Gregg Oelofse, responsable de la gestion du littoral pour la ville du Cap. Au cours des vingt années précédentes, il n’avait recensé que quelques rares cas de morsures infligées à des humains.
À l’époque, un seul cas de rage chez des phoques ou des otaries avait été documenté : celui d’un phoque annelé observé au Svalbard, en Norvège, en 1980. Le virus ne s’était alors pas propagé à d’autres individus.
Certains experts ont d’abord envisagé qu’une prolifération d’algues puisse expliquer cette hausse des attaques. L’acide domoïque, une neurotoxine produite par certaines algues, peut provoquer chez les animaux infectés des troubles neurologiques tels que l’agressivité ou des mouvements désordonnés, comme l'explique Ernest Ngoepe, chercheur à l’Agricultural Research Council et auteur d’une étude sur l’émergence de la rage chez les otaries. « Personne n’imaginait qu’il puisse s’agir de la rage », souligne-t-il.
D’autres maladies, ainsi qu’un mystérieux épisode de mortalité massive survenu en 2021, ont également contribué à masquer l’apparition progressive du virus chez les otaries à fourrure du Cap, souligne Tess Gridley, directrice fondatrice de Sea Search à Cape Town et autrice d’une prépublication scientifique consacrée à l’épidémie.
L’origine du phénomène n’a commencé à s’éclaircir qu’en mai 2024. Cette année-là, un chien de compagnie a contracté la rage après avoir été attaqué par une otarie. Les cas de rage canine étant rares dans la province du Cap-Occidental, les chercheurs ont commencé à envisager sérieusement l’hypothèse d’une transmission par l’otarie. Les analyses de quatre individus ont révélé que trois otaries ayant présenté un comportement anormalement agressif étaient positives à la rage.
Cette découverte a motivé une réévaluation d’échantillons antérieurs qui a permis de confirmer plus de cent cas positifs chez les otaries du Cap depuis 2024. Les spécialistes ignorent toutefois combien d’animaux sont réellement infectés parmi les quelque deux millions d’otaries de la région.
La confirmation d’un cas requiert l’analyse du cerveau d’un animal décédé. « Concrètement, il faut rechercher les carcasses sur les plages, les déplacer, prélever leur tête et analyser leur cerveau », résume Tess Gridley. « Ce n’est pas une tâche agréable. »
Les chercheurs ont d’abord suspecté les chiens domestiques. « Mais nous n’avons pas de cas de rage canine à Cape Town », rappelle Ernest Ngoepe. Pour résoudre l’énigme, les scientifiques ont utilisé le séquençage génétique et l’analyse phylogénétique afin de retracer l’origine du virus. Leurs conclusions pointent vers le chacal à dos noir, une espèce connue pour être porteuse de la rage en Afrique du Sud.
Les chacals fréquentent les colonies d’otaries : ils s’attaquent parfois aux otaries juvéniles et se nourrissent de carcasses. Une transmission lors d’un affrontement entre les deux espèces paraît donc plausible. Les analyses génétiques indiquent que le virus aurait pénétré dans les populations d’otaries dès 2015, bien avant que les scientifiques imaginent un tel scénario.
Aujourd’hui, les spécialistes tentent de limiter la propagation de la maladie en vaccinant les otaries habituées à la présence humaine et en euthanasiant les individus que l'on pense porteurs de la rage. Mais vacciner l’ensemble des otaries, depuis le sud de l’Angola jusqu’au sud-est de l’Afrique du Sud en passant par la Namibie, relève de l’impossible. « Comment vacciner deux millions d’otaries à fourrure du Cap ? » s’interroge Tess Gridley. « Nous évoluons dans un domaine totalement inconnu. »
Même lorsqu’un animal est vacciné, un rappel est nécessaire. « Elles se ressemblent toutes, il est donc impossible de savoir lesquelles ont déjà reçu une injection », souligne Oelofse. Les vaccins oraux ne constituent pas non plus une solution simple. Contrairement à de nombreux carnivores terrestres, les otaries consomment leurs proies vivantes, ce qui rend difficile la dissimulation d’un vaccin dans un appât.
Leur comportement social favorise également la propagation du virus. « Les otaries à fourrure du Cap sont extrêmement grégaires », explique Tess Gridley. « Elles adorent vivre en groupe et parcourent de très grandes distances. » Certaines peuvent nager jusqu’à 100 kilomètres en une seule journée, transportant potentiellement la maladie d’une colonie à une autre.
Chaque année, environ 59 000 personnes meurent de la rage dans le monde. Une prise en charge médicale rapide permet toutefois d’éviter le développement de la maladie chez les personnes mordues ou griffées. La rage peut provoquer des engourdissements, des hallucinations, des difficultés respiratoires et des paralysies, parfois jusqu’à un an après l’infection. Une fois les symptômes apparus, elle est presque toujours mortelle.
La première attaque d’otarie confirmée contre un humain dans la région du Cap remonte à juillet 2022, et les morsures continuent aujourd’hui. Au cours d’une seule journée de septembre 2026, une otarie présumée porteuse de la rage a mordu neuf personnes sur la plage de Muizenberg, dont six enfants. « Environ 176 cas de morsures ont été recensés à ce jour », précise Ngoepe.
Malgré tout, les experts ne souhaitent pas décourager le public de profiter du littoral. Aucun cas de transmission de la rage d’une otarie à un humain n’a été confirmé jusqu’à présent. Le virus semble désormais installé durablement dans la population d’otaries, ce qui rend son éradication improbable. Les gestionnaires de la faune marine continuent néanmoins les campagnes de vaccination ciblée et l’euthanasie des animaux malades afin d’en limiter la propagation.
« Il s’agit d’une épidémie qui couve en permanence, avec des flambées ponctuelles », résume Oelofse. Pour réduire les risques, les spécialistes recommandent de toujours garder ses distances avec les animaux sauvages. Selon Oelofse, les otaries infectées présentent souvent des signes caractéristiques : agressivité, refus de retourner à l’eau et mouvements inhabituels de la tête.
« Si une otarie se comporte de façon anormale, quittez l’eau ou éloignez-vous de la plage », conseille-t-il. « Et prévenez immédiatement les autorités. »
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Par un dimanche matin de la fin du mois de novembre, Tunde Morakinyo a reçu un appel téléphonique aussi inattendu qu’urgent. « L’éléphanteau sera là dans deux heures », lui annonce Peter Abanyam, son collègue de la fondation ANI, basé dans le parc national d’Okomu, au Nigeria. « Il faut trouver comment le maintenir en vie. »
Tunde Morakinyo, qui dirige la fondation ANI, une organisation nigériane à but non lucratif consacrée à la protection de la biodiversité, n’en croyait pas ses oreilles. « Un éléphanteau ? »
Plus tôt dans la matinée, un employé de la plantation de palmiers à huile d’Okomu, voisine du parc, avait aperçu le jeune animal errant seul, une situation tout à fait inhabituelle. S'ensuivit une véritable course contre la montre et un apprentissage accéléré pour tous ceux qui prenaient part à sa prise en charge. C'est le premier éléphanteau orphelin dont le sauvetage a été documenté avec succès au Nigeria, ainsi qu’un symbole national porteur d’espoir pour la conservation de la faune sauvage.
« Je ne m’étais jamais imaginé devenir le parent d’un éléphanteau », raconte Peter Abanyam. « C’est le premier cas de sauvetage d’un éléphant au Nigeria. Lorsque cela s’est produit, nous n’avions absolument aucune expérience en la matière. » Jusqu’alors, son équipe travaillait principalement à la lutte contre le braconnage et l’exploitation forestière illégale dans le parc, et non aux soins apportés aux animaux.
« Mais la vie nous confronte parfois à des défis inattendus, et nous devons être à la hauteur », ajoute-t-il.
Le jeune animal était un éléphant de forêt d’Afrique, une espèce en danger critique d’extinction. Plus petits que les éléphants de savane, ces pachydermes se distinguent par leurs oreilles plus arrondies, leurs défenses plus courtes et plus droites, ainsi qu’un habitat beaucoup plus restreint. Aujourd’hui, on estime que le Nigeria abrite encore quelque 400 éléphants de forêt, dont environ 30 à 40 vivent dans le parc national d’Okomu, une étendue protégée de forêt tropicale du sud du pays cogérée par le Service des parcs nationaux du Nigeria et la fondation ANI.
« Okomu est l’un des derniers refuges forestiers pour les éléphants de forêt et de nombreuses autres espèces menacées », explique Morakinyo.
On ignore toujours comment le jeune éléphant, alors âgé d’environ huit mois et pas encore sevré, s’est retrouvé séparé de son groupe. Tunde Morakinyo soupçonne toutefois que le troupeau a pu croiser des chasseurs et se disperser, apeuré par des coups de feu, des machettes et des pièges métalliques. « Lorsqu’on voit un éléphanteau errer seul, c’est vraiment bouleversant », confie-t-il.
Après avoir échoué à retrouver la famille de l’éléphanteau dans l’épaisse forêt tropicale, l’équipe a décidé de le prendre en charge. À cet âge, il n’aurait pas survécu seul ni trouvé suffisamment de nourriture, souligne Peter Abanyam, qui craignait également qu’il ne tombe aux mains de chasseurs alimentant le commerce de viande de brousse.
Les soigneurs ont transporté le jeune éléphant, encore petit, à l’arrière d’un pick-up. « Notre vie au poste de surveillance a complètement changé après son arrivée », raconte Peter Abanyam. « Nous avons passé de très nombreuses nuits blanches. »
Les premiers jours ont été particulièrement critiques. Des vétérinaires spécialisés dans la faune sauvage, plus expérimentés, ont recommandé aux soigneurs novices de ne pas encore lui donner de nom, afin de ne pas rendre une éventuelle perte encore plus douloureuse. Quelques jours seulement après son arrivée, l’éléphanteau n’avait presque plus d’énergie pour se déplacer ou s’alimenter. « Nous avions très peur », se souvient Abanyam.
Selon Liz O’Brien, consultante basée en Zambie et spécialiste de la prise en charge des éléphants orphelins, qui a rejoint l’opération de sauvetage en tant que conseillère, lorsqu’un jeune éléphant « s’effondre », cela est généralement dû à plusieurs facteurs : l’épuisement, la perte de sa mère et de son lait, ainsi qu’une montée brutale d’adrénaline suivie d’une chute tout aussi soudaine. « C’est comme si l’animal n'avait plus d’énergie », explique-t-elle. « Il n’a plus la force de se lever, de manger ni même de faire quoi que ce soit. »
À un moment donné, après que des analyses ont révélé une hypoglycémie, l’équipe a envoyé un véhicule chercher les vétérinaires les plus proches, situés à environ une heure de route, dans la plantation de palmiers à huile. Ils ont administré à l’éléphanteau des perfusions intraveineuses et du dextrose afin de faire remonter son taux de sucre sanguin. « Pendant deux jours, nous avons surveillé en permanence sa glycémie et ajusté continuellement les perfusions », se souvient Liz O’Brien.
L’équipe d’Okomu a appris également à nourrir le jeune animal avec un mélange de lait en poudre, de noix de coco, de flocons d’avoine cuits et d’autres ingrédients soigneusement sélectionnés pour répondre à ses besoins nutritionnels. Elle dut aussi lui apporter un soutien social essentiel pour le réconforter et favoriser son développement en l’absence de sa famille. « Dans la nature, un éléphanteau n’est jamais seul », rappelle O’Brien. « Il est toujours entouré de son groupe familial. »
Des soigneurs dévoués se sont relayés jour et nuit à ses côtés dans un enclos de fortune aménagé près du principal poste des gardes forestiers. Lorsqu’il dormait, ils le couvraient délicatement d’une couverture de coton brun afin de maintenir sa température corporelle.
Après plusieurs semaines, l’éléphanteau a commencé à manger davantage, retrouvé de l’énergie et s'est montré progressivement plus joueur et plus confiant. « C’est à ce moment-là que nous avons compris qu’il y avait de l’espoir, que ce petit était prêt à survivre », se souvient Abanyam. L’équipe a alors décidé de lui donner un nom : Agbaibor (prononcé Ah-gba-ibow), un mot de la langue ijaw qui signifie « courage », « force » ou encore « survivant ».
Aujourd’hui, l’activité préférée d’Agbaibor consiste à prendre des bains de boue en projetant de la terre sur son dos avec sa trompe pour se rafraîchir. « Il est très joueur et un peu espiègle », raconte Joshua Aribasoye, vingt-neuf ans, son principal soigneur, qui travaille avec quatre autres gardiens.
Pour Aribasoye, l’apprentissage a été rapide. Avant l’arrivée d’Agbaibor, il s’occupait surtout d’animaux domestiques tels que des vaches, des chèvres ou des chiens. Depuis, il sollicite régulièrement les conseils de Liz O’Brien, aussi bien lors de ses visites à Okomu que via un groupe WhatsApp particulièrement actif qu’ils utilisent pour échanger.
Agbaibor est désormais l’équivalent d’un « tout-petit » chez les éléphants. Âgé d’environ 17 mois, il mesure près de 1 mètre de haut et 1,40 mètre de long. L’équipe ne dispose d’ailleurs pas d’une balance suffisamment grande pour le peser. « Aujourd’hui encore, il essayait de s’asseoir sur ma jambe et de poser sa tête sur mes genoux », raconte Aribasoye en riant. « Maintenant, il est trop grand et trop lourd, mais il continue parfois d’essayer. »
L’un des comportements préférés du soigneur est ce qu’il appelle la « course de bienvenue » de l’éléphanteau. « Il a une façon très joyeuse de courir lorsqu’il vous voit », explique-t-il. « Il traîne légèrement une patte, lève la tête, rejette sa trompe en arrière, écarte les oreilles et fonce vers vous. » Pour Liz O’Brien, ces liens particulièrement forts sont parfaitement naturels.
« Un éléphanteau a besoin d’une mère vers qui accourir », explique-t-elle. « Et dans le cas présent, il se trouve que sa mère est un Nigérian de trente ans. »
L’objectif à long terme n’est pas de garder Agbaibor en captivité, mais de le remettre en liberté lorsqu’il aura dépassé l’âge du sevrage chez les éléphants de forêt, soit vers deux à trois ans. Même s’il est peu probable qu’un éléphanteau orphelin soit adopté et allaité par une autre femelle, ses soigneurs espèrent qu’une fois plus âgé, Agbaibor pourra réintégrer la société des éléphants et rejoindre les mâles qui parcourent le parc national d’Okomu.
Mais le parc lui-même a besoin d’être protégé. Okomu couvre moins de 200 kilomètres carrés, un îlot de nature sauvage au milieu d’un paysage largement transformé par l’agriculture et l’urbanisation. Selon Abanyam, le parc est également menacé par le défrichement illégal destiné à l’agriculture, qui entraîne la destruction de la forêt, ainsi que par les braconniers qui posent des pièges pour approvisionner le commerce de viande de brousse.
Les soigneurs d’Agbaibor espèrent que son histoire contribuera à renforcer le soutien aux efforts de conservation, y compris le développement économique des communautés vivant aux abords du parc. « Il ne sert à rien de sauver des éléphanteaux pour les relâcher dans la nature si la nature elle-même a disparu », résume Liz O’Brien.
L’objectif ultime est de sauver à la fois un individu et l’espèce à laquelle il appartient. « Les éléphants de forêt sont en danger critique d’extinction, nous devons donc essayer de sauver chacun d’entre eux », souligne Amos Hamman, conservateur des parcs nationaux du Nigeria. « Il n’en reste tout simplement plus beaucoup. »
Récemment, Agbaibor et trois de ses soigneurs ont quitté leur camp à 6 heures du matin, sous une pluie fine, pour parcourir près de huit kilomètres à travers la forêt tropicale jusqu’à un nouvel enclos plus vaste, appelé boma. Entouré d’une clôture en bois, ce nouvel habitat doit lui permettre d’explorer plus librement la forêt, de se nourrir de plantes indigènes et, peut-être, d’entrer en contact avec d’autres éléphants sauvages, tandis que les soigneurs continueront à le nourrir et à surveiller son état de santé.
« Nous espérons qu’avec le temps, il retrouvera sa propre famille », explique Liz O’Brien. « Elle est quelque part là-dehors. »
D’ici un an environ, lorsqu’Agbaibor sera passé d’une alimentation à base de lait à une alimentation solide, l’équipe du parc commencera progressivement à réduire les contacts humains. Il ne sera plus nourri au biberon mais devra trouver lui-même sa nourriture dans son boma. Selon O’Brien, il devrait peu à peu revenir de moins en moins souvent vers son enclos. À terme, espère-t-elle, le jeune éléphant finira par « oublier les humains ».
D’ici là, ses soigneurs assurent être prêts à continuer à le nourrir et à veiller sur celui qu’ils considèrent comme leur petit survivant. Lorsqu’il sera enfin temps pour Agbaibor de retrouver définitivement la vie sauvage, Peter Abanyam s’attend à éprouver un mélange de fierté, de soulagement et de tristesse. « On comprend qu’il faut laisser partir quelque chose qui nous est devenu extrêmement cher », confie-t-il. « Je suis certain que ce sera un moment difficile pour chacun d’entre nous. »
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De nombreuses espèces portent des noms étonnants, parfois troublants. Certains, comme celui du tatou criard, sont purement descriptifs. D'autres, en revanche, peuvent faire référence à l’apparence physique des animaux et transmettre ainsi une idée erronée concernant la menace que ces derniers représentent pour les humains. Le vampire des abysses (Vampyroteuthis infernalis) en est un bon exemple : contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, ce céphalopode ne tue pas de proies pour se nourrir de leur sang. En réalité, le titre de vampire lui a été donné en référence à ses yeux bleus inhabituels, à sa peau rouge et à ses bras palmés, qui rappellent l’allure des longues capes du célèbre comte Dracula.
Des dizaines d’autres animaux, tels que le gecko satanique à queue de feuille, la mante diabolique et la fourmi fantôme, appartiennent à cette même catégorie. Chacune de ces espèces possède une caractéristique physique qui lui vaut, parfois injustement, de recevoir un nom lié aux terreurs de l’enfer.
D’autres appellations encore soulignent la crainte que peuvent provoquer ces animaux chez les humains. Le nom Ursus arctos horribilis a par exemple été donné au grizzli à la suite de la rencontre effrayante de l’explorateur Meriwether Lewis avec l’ours lors de la célèbre expédition Lewis et Clark, et de même, une sous-espèce de crotale des bois a été jugée si terrifiante qu’elle a reçu le nom scientifique Crotalus horridus horridus.
Malgré leur nom effrayant, ces animaux ne représentent cependant qu’une faible menace pour notre espèce. Bien qu’il soit arrivé à des humains d’être mordus par des chauves-souris vampires ou attaqués par ces fameux « horribles » grizzlis à plusieurs reprises, ce sont eux qui, comme d’autres animaux de cette liste, devraient en réalité être protégés des humains, et non l’inverse.
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Cela ressemble à une légende urbaine... et pourtant. Dans la vidéo ci-dessus vous pourrez voir un python birman sortir des toilettes à Bangkok. Les serpents comme celui-ci suivent parfois leur proie dans les égoûts et remontent dans les canalisations.
Bien que rare, le phénomène des serpents qui se faufilent dans les toilettes est bien documenté. Des serpents sont apparus dans les toilettes du monde entier, notamment en Australie, en Afrique du Sud et aux États-Unis. Mais selon Brad Schaffer, professeur d'écologie et de biologie évolutive à l'université de Californie à Los Angeles, les serpents entrent plus souvent dans les toilettes en grimpant dans la cuvette, plutôt qu'en rampant dans la tuyauterie.
Ce n'est pas la première fois qu'un serpent sort des toilettes en Thaïlande et fait la une de l'actualité internationale. En mai 2016, un python s'est glissé dans la cuvette des toilettes d'un homme de la province de Chachoengsao et lui a mordu le pénis. Danupol Tapo, responsable local des secours, a déclaré à CNN qu'il avait vu des serpents dans les toilettes « à de nombreuses reprises » et que, bien qu'il ait vu des cas où des serpents avaient attaqué les jambes et les fesses des malheureuses personnes qui venaient de s'y asseoir, il n'avait jamais rencontré de serpent qui avait mordu les parties génitales d'une personne.
Une fois qu'il est à l'intérieur, il peut être désagréable de retirer un serpent des toilettes. Geoff Jacobs, qui dirigeait une entreprise de capture de serpents à Brisbane, en Australie, a déclaré à la BBC qu'il recevait quatre ou cinq appels par an pour retirer des toilettes des mambas verts, des serpents communs, des pythons tapis ou d'autres types de serpents.
Alors pourquoi les serpents pénètrent-ils dans les toilettes ? Selon Lin Schwarzkopf, professeur à l'université James Cook de Townsville, en Australie, ils sont probablement à la recherche d'un peu de nourriture et peut-être d'un peu de tranquillité.
« Les serpents boivent de l'eau, comme les autres vertébrés, et ont besoin d'eau pour survivre. Ils sont probablement à la recherche d'eau », a-t-elle écrit par mail. « De plus, les serpents évitent le bruit, la lumière et les perturbations, et les pièces où se trouvent des toilettes sont généralement petites et sombres et offrent de bonnes cachettes. »
Et comme les rats et les grenouilles « ont également besoin d'eau et aiment les endroits calmes et sombres », les serpents peuvent entrer dans les toilettes à la recherche d'une proie.
Shaffer pense cependant que la plupart des serpents trouvés dans les toilettes s'y sont probablement glissés parce qu'ils avaient peur. Si un serpent pénètre accidentellement dans la maison d'une personne, il peut essayer de trouver un endroit sombre, comme les toilettes, pour se cacher.
« Je suis pratiquement certain que [le serpent de la vidéo thaïlandaise] essayait simplement de se cacher », déclare-t-il. « Il a probablement été effrayé à l'idée de se trouver dans la maison de quelqu'un. »
Si vous voyez un serpent dans vos toilettes, restez calme, rabaissez le couvercle des toilettes et la porte de la salle de bains, et appelez l'organisme comme SOS Serpents ou les pompiers pour que l'animal soit prélevé.
« Il est facile de paniquer avec les serpents, mais je pense qu'il est également important de réaliser que les populations de serpents dans le monde entier sont vraiment en difficulté », explique M. Shaffer. « Il faut espérer que les gens n'utiliseront pas ces très rares cas de serpents entrant dans les maisons ou dans les toilettes comme une raison d'avoir encore plus peur d'eux ou de les tuer. »
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Dans les forêts sombres des régions montagneuses de l’Asie orientale, les loirs pygmées de Chine (Typhlomys cinereus) descendent des arbres pour parcourir les branches et le sol en quête de baies, de graines et d’insectes. Ce qui rend ces animaux aussi remarquables, c’est qu’ils sont presque aveugles.
Alors comment font-ils pour se déplacer ? Une étude publiée en juin 2021 dans la revue Science a démontré qu’ils utilisaient l’écholocalisation. Les loirs cartographient leur environnement et se déplacent en poussant des couinements très aigus puis en écoutant les échos qui se réverbèrent sur les masses aux alentours.
Des recherches antérieures avaient suggéré que d’autres cousins grimpeurs du même genre, les loirs pygmées du Vietnam, étaient capables de s’écholocaliser. Toutefois, il s’agit de la première étude à combiner plusieurs sources de données différentes et à prouver sans l’ombre d’un doute que cette caractéristique est commune aux quatre espèces du genre Typhlomys.
« [La capacité à s’écholocaliser] pour toutes les espèces du genre nous a surpris », assure Peng Shi, auteure principale de l’étude et chercheuse au Kunming Institute of Zoology de l’Académie chinoise des sciences.
À ce jour, l’écholocalisation n’a été bien étudiée que chez deux groupes de mammifères : les chauves-souris et les cétacés, qui comprennent les baleines, les dauphins et les marsouins. Certains indices laissent penser que les musaraignes et les tenrecs, un groupe de petits mammifères endémiques de Madagascar, sont également capables de s’écholocaliser. Mme Shi explique que cette capacité a probablement évolué indépendamment pour cinq lignées de mammifères.
Plusieurs espèces d’oiseaux, notamment les guacharos des cavernes (Steatornis caripensis) et les salanganes, utilisent une forme d’écholocalisation plus rudimentaire.
En 2016, Aleksandra Panyutina, biologiste à l’Institut d’écologie et d’évolution Severtsov à Moscou, a prouvé que le loir pygmée du Vietnam pouvait éviter des obstacles en laboratoire dans le noir complet. Elle a enregistré certains de leurs cris, dont la fréquence et la cadence sont similaires à ceux des chauves-souris qui utilisent l’écholocalisation. Ils sont très aigus et répétés. Ils atteignent parfois une fréquence de douze cris par seconde.
Néanmoins, cet enregistrement n’a pas été mince affaire. « Nous ne disposions pas de l’équipement nécessaire pour enregistrer ces signaux d’écholocalisation car mon détecteur de chauves-souris n’était pas assez sensible pour la voix douce de ces rongeurs. »
Elle a fait équipe avec Ilya Volodin, biologiste à l’université d’État Lomonossov de Moscou, et d’autres collègues. Ensemble, ils ont cherché à en apprendre davantage sur les vocalisations de ces loirs et ont étudié leurs yeux. Ils sont « non seulement très petits mais n’ont aussi que très peu de cellules photoréceptrices », précise M. Volodin.
Dans le cadre de l’étude actuelle, Mme Shi et ses collègues ont capturé quatre espèces de loirs pygmées dans les montagnes de Chine. Chacun d’eux ne mesure que quelques centimètres et est revêtu d’une fourrure brun-grisâtre. Ils ont réalisé diverses expériences en laboratoire dans le noir complet afin de mettre la capacité d’écholocalisation de leur sujet à l’épreuve.
En premier lieu, les chercheurs ont comparé le comportement des loirs pygmées dans un environnement en désordre avec celui des mêmes animaux mais dans un environnement dégagé. Ils ont découvert que le nombre et la fréquence des cris ultrasoniques augmentaient drastiquement chez les animaux de la première situation par rapport à ceux présents dans la deuxième. Par la suite, ils ont démontré que les animaux pouvaient se frayer un chemin au travers de petits trous percés dans une planche en bois seulement après avoir émis une série de couinements.
Les scientifiques ont également présenté un disque en hauteur aux loirs et les ont laissés l’explorer. En dessous de cette plateforme, ils ont placé une rampe étroite qui menait vers une récompense sous forme de nourriture. Tous les loirs ont poussé davantage de cris et ont été capables de descendre la rampe dans l’obscurité la plus complète. En outre, les chercheurs ont placé des bouchons d’oreilles aux loirs et ont répété l’expérience. Cette fois-ci, ils n’ont pas été capables de trouver la rampe et ont émis moins de vocalisations ultrasoniques.
Les scientifiques ont comparé les structures osseuses des loirs avec celles des chauves-souris qui utilisent l’écholocalisation. Ils ont découvert des similitudes surprenantes au niveau de la région pharyngienne, derrière les cavités orales et nasales, là où les cris sont produits. En outre, ils ont remarqué que leur os stylohyal était soudé avec l’os tympanal, situé près des oreilles. Le seul autre mammifère à présenter une telle structure osseuse est la chauve-souris.
Ces ressemblances anatomiques suggèrent une homoplasie, un type d’évolution convergente dans laquelle des caractéristiques similaires se développent chez des espèces distinctes et non apparentées, explique Rebecca Whiley, chercheuse et étudiante en master au Sensory Biophysics Lab de l’université York, qui n'a pas pris part à l'étude.
Les auteurs de l’étude pensent que cette anatomie offre aux animaux « une meilleure représentation neuronale des signaux sortants pour les comparer aux échos qui sont renvoyés ». En d’autres termes, ils disposent d’une meilleure représentation mentale de leur environnement.
Par la suite, les chercheurs ont séquencé le génome des loirs pygmées de Chine et l’ont comparé à celui des dauphins et de deux espèces de chauves-souris. Ils ont constaté un grand nombre de similarités dans les gènes responsables de l’ouïe que le hasard ne permettrait pas d’expliquer. Aussi, ils ont remarqué que le principal gène associé à la vue était déficient chez les trois espèces de loirs. Il s’agit du gène qui aide les cellules de la rétine à fonctionner, une nouvelle preuve qui atteste de la malvoyance de ces animaux.
Mme Shi et ses collègues poursuivent les études sur ces rongeurs et peut-être plus tard sur leurs cousins. Ces loirs restent peu décrits et il existe sûrement davantage d’espèces qui forment ce genre. Peng Shi soupçonne également que d’autres animaux, qui n’appartiennent pas à ce genre, ont la faculté de se déplacer dans le noir.
« Notre étude suggère qu’il existe une plus grande biodiversité de caractères adaptatifs que nous ne l’aurions jamais imaginé. Nous sommes presque certains que nous pouvons découvrir encore de nombreux animaux qui utilisent l’écholocalisation. »
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Si de nombreuses araignées attendent que leur toile prenne au piège une proie qui passerait par-là, d’autres ne se contentent pas de laisser l’éventualité d’un repas entre les mains du hasard. Ces arachnides ont recours à des techniques subtiles pour faire sortir leurs proies de leur zone de confort et pour les attirer dans leurs filets.
Le monde des araignées et de leurs proies est « un monde on ne peut plus sensoriel », selon Pierre-Olivier Montiglio, spécialiste d’écologie comportementale de l’Université du Québec à Montréal. « Tout le monde est en permanence en train d’écouter aux portes et d’envoyer des signaux, de produire de l’information et de communiquer d’une manière ou d’une autre. »
Les araignées profitent de cela en utilisant leur apparence, leur odeur et leur toucher pour attirer de crédules invertébrés tout droit entre leurs huit pattes.
Les toiles n’ont pas besoin d’être belles pour être fonctionnelles et pour attraper de la nourriture. Mais la complexité de certaines toiles d’araignées, comme celles des orbitèles du genre Argiope, joue un rôle crucial dans la précipitation des proies vers leur funeste destin.
À la fois sur le terrain et en laboratoire, la science a montré que les toiles qui possèdent plus de bandes de soie blanche épaisses en leur centre attirent davantage certaines proies. Selon Mariella Herberstein, spécialiste d’écologie comportementale de l’Université Macquarie, ces bandes servent d’ornements et reflètent les rayons ultraviolets qui attirent les insectes.
Des recherches ont d’ailleurs montré que même dans l’obscurité, ces toiles continuent d’attirer les proies. En étudiant des toiles de Psechrus clavis à la nuit tombée, des chercheurs ont découvert que le fait de noircir leurs fils de soie les rendaient moins attirantes pour les insectes qui volaient à proximité. Dans les environnements sombres, des toiles plus complexes ont montré qu’elles pouvaient tout de même capturer le peu de lumière disponible, ainsi qu’en témoigne l’étude.
Cependant, cette technique varie, et les données suggèrent que les décisions prises par les araignées quant à la façon d’orner leurs toiles sont stratégiques. « Certaines araignées construisent des décorations et ensuite, si elles doivent tisser une nouvelle toile, elles sont susceptibles de ne pas la décorer de nouveau [ou], si elles le font, de la décorer plus ou moins », explique Tom Ratz, spécialiste d’écologie comportementale de l’Université Louis-et-Maximilien de Munich. Par exemple, lorsque des signes indiquaient la présence d’un grand nombre d’oiseaux prédateurs au sein de l’environnement, les araignées estompaient leurs ornements, ce qui indique que la conception de la toile n’est pas laissée au hasard.
Bien que de nombreuses araignées arborent des teintes ternes, plusieurs espèces exhibent des couleurs vives et des motifs éclectiques qui les aident à attirer leurs proies.
Les araignées joyaux (du genre Gasteracantha) doivent leur surnom à leur parure éblouissante tout en blanc, orange, jaune, rouge et rose. « Elles ressemblent à de petites sucettes », s’amuse Thomas White, entomologiste de l’Université de Sydney. « Mais il s’agit d’un signal trompeur. »
Quand ces araignées tapageuses se tiennent au centre de leur toile, les insectes qui passent par-là sont incités à venir voir de plus près. Le travail de Thomas White consiste à essayer de déterminer si ces insectes sont attirés par ces araignées aux couleurs chatoyantes simplement parce qu’elles sont attirantes ou bien parce qu’elles ressemblent aux fleurs dont les proies ont l’habitude de butiner le nectar. « C’est un problème difficile à démêler », déplore-t-il, et la réalité pourrait bien ne pas être aussi binaire que cela.
Des études suggèrent que cette débauche de couleurs aide aussi l’orbitèle nocturne dorée (Nephila pilipes) et l’orbitèle tachetée (Neoscone punctigera) à se procurer de la nourriture. La babouk (Heteropoda venatoria) se sert également de la couleur pour tromper ses proies : sa tête est ornée d’une bande blanche brillante qui attire les phalènes dans l’obscurité.
Des recherches suggèrent que l’abdomen d’Epicadus heterogaster, espèce d’araignées-crabes qui a évolué de sorte à ressembler à s’y méprendre à une fleur blanche reposant sur une feuille, scintille en réfléchissant la lumière du soleil. Cette lueur est imperceptible pour l’œil humain, mais en met plein les mirettes aux abeilles et aux mouches.
Un genre d’araignée-crabe, Phynarachne, a quant à lui évolué de sorte que ses spécimens ressemblent à des fientes d’oiseaux. Les spécialistes croyaient depuis longtemps qu’il s’agissait d’une astuce principalement destinée à éviter les prédateurs, mais des chercheurs ont récemment découvert que cela leur permet également d’inciter efficacement des mouches peu méfiantes qui cherchent à pondre leurs œufs dans ces « déjections » ou à s’en nourrir.
Certaines araignées ont ainsi évolué qu’elles s’appuient moins sur la vue d’une proie potentielle que sur son odorat.
Les araignées bolas (Mastophora) adorent se repaître de phalènes, mais la couche extérieure écailleuse des ailes de ces dernières les empêche de coller aux toiles d’araignées. Les bolas adultes femelles sont donc passées maîtresses dans l’art d’attirer les phalènes mâles en produisant les phéromones qu’émettent les phalènes femelles cherchant à s’accoupler. Lorsque la phalène s’approche pour chercher son partenaire potentiel, l’araignée bolas la tire vers elle à l’aide d’un amas collant de soie prévu à cet effet.
Différentes araignées bolas attirent différents types de phalènes, et certaines peuvent en attirer plusieurs types à la fois. Par exemple, Mastophora cornigera peut attirer jusqu’à dix-neuf espèces de phalènes différentes en l’espace d’une seule nuit.
« La question est de savoir si elles produisent une seule potion composée de plusieurs phéromones différentes ou si elles affinent leur signal au cours de la journée ou au cours d’une saison », indique Kenneth Haynes, entomologiste de l’Université du Kentucky. L’espèce qu’il a le plus étudiée, Mastophora hutchinsoni, produit un type de phéromone destiné à une espèce de phalènes en début de soirée, et une autre phéromone complètement différente plus tard dans la nuit pour une autre espèce de phalènes.
D’autres espèces d’araignées s’appuient sur des signaux olfactifs pour mieux tromper leurs proies. Une étude suggère qu’Argiope keyersling, araignée en forme de croix de saint André, saupoudre sur sa toile soyeuse une odeur putride, qu’on appelle putrescine, afin de capturer davantage de mouches.
Les araignées sauteuses des genres Portia, Cyrba, Gelotia et Brettus aiment se nourrir d’autres espèces araignées. Mais elles n’attirent pas leurs congénères dans leur propre toile ; elles font à la place semblant d’être prises dans la toile de leur proie. Pour faire sortir leur proie de leur refuge situé au centre de la toile, elles utilisent leurs huit pattes et leurs deux pédipalpes frontaux pour faire vibrer les fils à un rythme imitant les vibrations qu’émettrait un insecte pris au piège.
« Elles disposent d’un nombre illimité de signaux qu’elles peuvent émettre » en grattant la toile de leur proie à la manière des cordes d’une guitare, affirme Fiona Cross, arachnologue de l’Université de Canterbury. Selon elle, si les araignées du genre Portia attaquent un nouveau type d’araignée ou que la proie ne répond pas, elles peuvent ajuster de façon créative leur signal en temps réel jusqu’à atteindre le bon rythme.
Portia fimbriata se sert également de vibrations pour se faire passer pour le partenaire sexuel potentiel d’une araignée. Lorsqu’elle trouve un nid de femelles du genre Euryattus, qui consiste en une feuille roulée suspendue à un fil de soie, elle secoue cette feuille à l’aide de signaux vibrants utilisés par les mâles lors des parades nuptiales. Portia peut imiter ce rituel sans l’avoir observé auparavant, « même lors de sa première tentative ». « C’est incroyable », s’émerveille Fiona Cross.
Étant donné toute la complexité cognitive de ces prouesses pour un animal doté d’un cerveau de la taille d’une tête d’épingle, les subtilités que les spécialistes ont mises au jour concernant le comportement des araignées ne représentent vraisemblablement qu’une fraction de l’ensemble de toutes les impressionnantes supercheries arachnéennes qui existent dans la nature.
« Il est vraiment difficile de prouver pour de bon que les araignées emploient des stratagèmes, déplore Pierre-Olivier Montiglio. Donc je pense que c’est une bonne hypothèse de dire que plus nous étudions les araignées, plus nous nous apercevrons qu’elles ont recours à des stratagèmes pour attirer leurs proies. »
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Sur Jicarón, une île minuscule au large des côtes du Panama, un capucin mâle appelé Joker semble avoir lancé une mode pour le moins insolite.
Des caméras pièges ont filmé Joker, surnommé ainsi à cause de la cicatrice sur son visage, et d’autres mâles capucins à face blanche (Cabus capucinus imitator) en train de porter sur leur dos des petits d’alouates de l’île de Coïba qu’ils avaient kidnappés. Les chercheurs avaient, à l’origine, placé les caméras en 2017 après qu’un botaniste en visite sur l’île avait rapporté observer les singes se servir de pierres pour se nourrir. Un comportement qui n’avait jamais été observé chez les capucins plus sveltes qui habitent le Costa Rica et le Panama. Les caméras ont effectivement révélé un groupe de capucins qui avaient recours à des outils en pierre et des sortes d’enclumes pour ouvrir des graines, des fruits et même des crabes et des escargots.
Cependant, comme l'indique l’équipe de chercheurs dans la revue scientifique Current Biology en juillet 2025, les vidéos ont également montré ce comportement très étrange de capturer des petits, du jamais vu auparavant. « C’était tellement bizarre que je me suis immédiatement rendu au bureau de mon superviseur afin de lui demander ce qu’il se passait », se souvient la primatologue Zoë Goldsborough de l’Institut Max Planck d’éthologie et de l’Institut de recherche tropicale du Smithsonian.
Une vidéo datant du 26 janvier 2022 a documenté pour la première fois un jeune capucin mâle non-identifié transportant un nourrisson alouate de l’île de Coïba (Alouatta palliata coibensis), aussi appelé singe hurleur. Le jour suivant, Joker transportait ce même petit. Et il a continué durant des jours, jusqu’au 3 février, au moins. « On pensait que ce petit avait peut-être été abandonné par les singes hurleurs puis que [Joker] l’avait recueilli », explique Zoë Goldsborough.
Il existait un cas connu d’un bébé ouistiti adopté par une autre espèce de capucin au Brésil. Cependant, et c’est d’un intérêt crucial dans ce cas précis, il avait été recueilli par une femelle en capacité de s’en occuper, explique Patrícia Izar, de l’université de São Paulo, qui a rapporté cette découverte en 2006. Les capucins mâles, en revanche, n’ont aucune idée de ce qu’il faut faire pour s’occuper de petits. En conséquence, il est très probable que le singe hurleur arraché à sa famille soit mort de faim.
En outre, le pauvre petit poussait le genre de cri que l’on entend souvent quand un nourrisson est enlevé à sa mère. Et, plus tard, certains singes hurleurs ont répondu à cet appel, une preuve que le petit n’avait pas été abandonné mais bien kidnappé. « Nous n’avons aucune vidéo qui montre comment les capucins s’y sont pris », déclare le co-auteur de l’étude, Brendan Barrett, écologiste comportemental de l’Institut Max Planck. « Mais nous savons qu’ils n’ont pas peur de se réunir en groupe pour attaquer les singes hurleurs beaucoup plus gros qu’eux. »
Et le plus étrange était encore à venir. En avril et en mai, Joker a été observé avec deux autres petits alouates différents. Les vidéos l’ont également montré en train de traîner un troisième spécimen, possiblement mort, tandis que d’autres jeunes mâles le suivaient. La situation a dégénéré entre septembre et mars : quatre autres mâles ont été observés en train de transporter des petits sur leur dos ou accrochés à leur ventre, parfois durant plus d’une semaine. Sur une période de quinze mois, au moins onze petits ont été enlevés, et très peu sont susceptibles d’avoir survécu, si tant est qu’ils aient survécu.
Bien qu’il y ait déjà eu un rapport plus ancien mentionnant une plus grosse espèce de capucins du Brésil volant un petit de singe hurleur et le transportant dans sa gueule, sûrement pour le manger, la présente étude est la première à documenter des capucins à face blanche qui enlèvent des petits de la sorte. Et les chercheurs sont d’autant plus fascinés par le fait que ce comportement ait également été adopté par d’autres individus.
« Cette observation est particulièrement intrigante car les exemples de diffusion sociale de tels comportements, sans bienfaits physiques apparents chez les animaux autres que l’humain, sont rares », explique Patrícia Izar. Cela fait des années que des caméras sont présentes sur l’île. Les scientifiques ont donc enregistré la première fois qu’un tel comportement s’est produit ou, du moins, une occurrence très précoce.
Il n’est pas inhabituel pour les jeunes capucins mâles de transporter des petits d’autres espèces, remarque Susan Perry, de l’université de Californie à Los Angeles, qui a étudié les capucins du Costa Rica sur un autre site durant des décennies, mais qui n’a pas pris part à la présente étude. « Les capucins mâles tentent souvent de capturer des bébés capucins, et, quand ils y parviennent, ils semblent extrêmement ravis, comme s’ils avaient gagné un prix. Jusqu’à ce que le petit ait faim et commence à réclamer du lait. »
À partir de ce moment, les petits sont souvent abandonnés. « Heureusement, la mère, ou d’autres femelles apparentées, rôdent souvent dans les environs à la recherche de leur petit. » Les capucins mâles ont une préférence pour les juvéniles mâles, continue Susan Perry. « Nous pensons que les juvéniles avec qui ils développent une relation proche très tôt deviennent des alliés avec lesquels ils peuvent prendre le risque de se rendre au sein d’un autre groupe pour s’accoupler. »
En ce sens, il ne servirait à rien de capturer des petits singes hurleurs. Les jeunes mâles qui transportent les bébés alouates sont plus souvent victimes d’agression de la part d’autres capucins que ceux qui n’en transportent pas. Mais chez une espèce où l’apprentissage d’une nouvelle technique pour avoir accès à des aliments nutritifs mais difficilement atteignables est une étape importante de la croissance, peut-être que la tendance de copier les autres a suffisamment de succès qu’elle n’est pas fortuite.
L’environnement insulaire pourrait également être un facteur, avancent les chercheurs. Sur le continent, les capucins doivent souvent se méfier des prédateurs, et chercher de la nourriture prend plus de temps quand on doit constamment être sur ses gardes sans s’éloigner du groupe. Sur une île où la nourriture abonde et où les menaces se font rares, les jeunes mâles s’ennuient peut-être, tout simplement. « Les animaux qui vivent sur des îles sans prédateurs, ou dans des zoos où ils ne sont pas menacés et bien nourris, ont tendance à être plus innovants et meilleurs dans l’utilisation d’outils », explique Zoë Goldsborough.
Dans de nombreux cas, les idées qu’ont les animaux pour passer le temps sont souvent inutiles, voire agaçantes, continue Brendan Barrett. « J’ai vu des capucins nettoyer des porcs-épics et frapper le derrière de vaches. Ils s’amusent avec tout. Ils sont constamment en train de tester et d’interagir avec le monde. » Mais, à l’occasion, un individu découvre que, oh miracle, si l’on frappe ces petites choses odorantes et colorées sur la plage avec un caillou, il y a de la nourriture à l’intérieur. Ou que, si l’on se trouve autour de juvéniles mâles, ils vous soutiendront quand ils seront plus grands.
Certains capucins développent également d’étranges rituels sans aucun autre but que de renforcer les liens sociaux. Toutes les occasions sont bonnes à prendre pour cette espèce au grand cerveau, hypersociale et innovante qui ressemble à la nôtre en beaucoup de points, même si notre dernier ancêtre commun a vécu il y 38 millions d’années.
Mais qu’en est-il de ces pauvres singes hurleurs, une espèce en danger sur l’île de Jicarón, à qui on enlève les petits ? « C’est tragique, confie Zoë Goldsborough, mais en tant que chercheurs, nous n’avons pas l’intention d’interférer avec un comportement naturel. J’espère que les alouates trouveront un moyen de s’adapter, par exemple en se tenant à distance de cette population de capucins, ou que les capucins eux-mêmes se lasseront de ce petit jeu. Il peut être très difficile de s'occuper de ces petits singes hurleurs. »
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La plupart des gens ne verront jamais de polychète en milieu naturel, mais selon une nouvelle étude, l'étude de ces créatures singulières pourrait un jour vous être bénéfiques.
Les polychètes sont des vers marins dotés de structures complexes semblables à des poils appelées parapodes ; chez certaines espèces, elles leur permettent de nager en pleine mer ou de « marcher » sur le fond marin.
« L’une des raisons pour lesquelles nous nous intéressons aux polychètes, c’est qu’ils sont d’excellents modèles pour la biologie de la régénération », explique Florian Raible, biologiste moléculaire à l’université de Vienne, en Autriche. « Ils peuvent en fait régénérer la majeure partie de leur corps, et ils le font bien mieux que d’autres organismes. »
Alors que la majorité de son laboratoire se concentrait sur ces superpouvoirs régénératifs, l’un des postdoctorants de Raible à l’époque, Kyojiro Ikeda, a remarqué quelque chose de curieux au niveau moléculaire, en utilisant la microscopie électronique et la tomographie.
En examinant de plus près l’espèce Platynereis dumerilii, Ikeda a constaté qu’à chaque endroit où le ver portait des parapodes munies de « soies », se trouvait aussi un type de cellule appelée blaste. Plus précisément, ce blaste possède une excroissance qui s’allonge puis se rétracte de manière répétée, déposant de la chitine, une molécule naturelle, au fur et à mesure de la formation de chaque poil.
« On considère un peu ces excroissances comme des imprimantes 3D », indique Raible, auteur principal de l’étude publiée l’an dernier dans Nature Communications. « Chaque poil est fabriqué par une seule cellule. »
Fait surprenant, Raible note une « ressemblance frappante » entre la géométrie des blastes des polychètes et les cellules sensorielles présentes dans l’oreille interne des humains et autres vertébrés. Cela signifie que, outre les enseignements sur la régénération, le système des polychètes pourrait servir de modèle pour étudier des cellules similaires, ce qui aiderait à mieux comprendre des affections comme la surdité (qui peut survenir lorsque ces cellules sensorielles sont endommagées).
« On a donc en quelque sorte une nouvelle analogie entre des organismes très éloignés sur le plan évolutif, comme nous et ces vers polychètes », dit-il.
On compte plus de 24 000 espèces de vers sur la planète, et si la plupart d’entre nous ne pensent qu’à ceux qui remuent la terre, ces créatures tubulaires sont d’une incroyable diversité.
Le ver géant Gippsland d’Australie peut atteindre près de trois mètres de long, tandis que certains vers de la famille des Chaetopteridae sont bioluminescents, et que les vers de sang sont des dévoreurs de chair venimeux.
« Ce qui me fascine le plus, c’est qu’un tel groupe d’animaux ait réussi à s’adapter à tant d’habitats différents, ce qui a entraîné une immense variété de systèmes organiques et de morphologies », explique Conrad Helm, biologiste à l’université de Göttingen, en Allemagne. « La plupart sont visuellement très bizarres et fascinants, totalement différents de l’idée que l’on se fait habituellement d’un ver. »
Par exemple, les polychètes utilisent leurs parapodes pour nager en eau libre, ramper sur le fond marin comme s’ils marchaient, et même creuser des tunnels. Ces parapodes peuvent aussi être équipés de crochets, de stylets ou de dents, qui leur permettent de s’ancrer dans leurs terriers.
Les auteurs de l’étude ont justement observé la formation de ces structures dans leurs recherches, révélant que les dents sont également créées par ce processus semblable à une imprimante 3D, un peu comme sur un tapis roulant.
« Toutes les 30 à 40 minutes, une dent apparaît », précise Ikeda, biologiste cellulaire à l’université de Vienne et auteur principal de l’étude. « Une nouvelle dent commence à se former pendant que l’ancienne est en cours de synthèse. »
Toutes ces structures sont faites de chitine, le deuxième biopolymère le plus abondant sur Terre, et surtout un matériau très bien toléré par le corps humain. Cela signifie qu’en étudiant les soies des polychètes, les scientifiques pourraient développer de nouveaux points de suture chirurgicaux ou des adhésifs à la fois solides et biodégradables.
Les chercheurs envisagent également de développer un nouveau type de ciment dentaire.
Conrad Helm affirme que cette nouvelle étude ne fait qu’attiser sa curiosité pour ces créatures étranges et fascinantes.
« C’est vraiment bluffant de voir à quel point la nature est capable de créer une diversité de formes et de structures que les humains sont incapables de reproduire », dit-il. « Ce qui est révolutionnaire dans cette étude, c’est qu’ils ont découvert plusieurs détails ultrastructuraux et moléculaires encore inconnus. Notamment en ce qui concerne la formation des parapodes. »
Il souligne que cela montre à quel point la recherche fondamentale, non biaisée, est cruciale.
« Sans recherche fondamentale, ces matériaux ou processus biologiques ne pourront jamais être utilisés en médecine », ajoute-t-il. « Cette étude montre qu’il reste encore beaucoup de questions sans réponse. »
Les vers sont présents sur Terre depuis plus de 500 millions d’années, soit environ 100 millions d’années avant l’apparition des arbres. Qui sait ce que ces formes de vie souvent négligées ont encore à nous apprendre ?
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Dans ses eaux natales du Pacifique, la limace de mer Siphopteron makisig semble minuscule et délicate, comme un bouton de verre coloré abandonné sur le rivage, que la mer aurait emporté. En réalité, cette limace s'accouple à une vitesse folle, en miroir, comme le montre les deux spécimens en photo ci-dessus.
Comme la plupart des espèces de limaces de mer, S. makisig est hermaphrodite, doté d'organes reproducteurs mâles et femelles qu'il utilise en même temps pendant l'accouplement. Mais contrairement à d'autres limaces de mer, elle conclut ses ébats d'une violente manière.
L'accouplement commence assez normalement. Pour féconder les œufs qui se développent dans les parties femelles de chaque limace, l'autre limace dépose du sperme avec son pénis. En fait, il ne s'agit que de la moitié de son pénis, qui possède deux branches : l'une qui délivre le sperme avec son extrémité bulbeuse, et l'autre munie d'un stylet ressemblant à une seringue (et parfois appelée genitalia hypodermic).
Pendant l'acte sexuel, chaque limace poignarde l'autre avec son stylet, qui délivre un liquide prostatique sans doute porteur d'hormones. Selon Rolanda Lange, biologiste de l'évolution, ce liquide peut « augmenter la fécondité de la limace de mer ou inhiber le sperme déposé par les partenaires précédents. »
Lorsque d'autres animaux poignardent leurs partenaires au cours d'un rapport sexuel (ce que l'on appelle « insémination traumatique »), ils transpercent diverses parties du corps. Mais dans une étude dont Rolanda Lange est co-autrice, elle a identifié S. makisig comme « le premier cas connu » d'un animal poignardant son partenaire entre les yeux - peut-être pour mieux influencer le système nerveux central.
S. makisig, un gastéropode marin, mesure moins de 6 mm de long. Des marques jaunes et rouges ponctuent son aspect général blanc translucide.
Cette limace de mer vit sur des lits de sable à des profondeurs océaniques allant de 6 à 27 mètres environ et se niche généralement dans des formations de microalgues.
Le mollusque a été observé dans les eaux au large des Philippines, de l'Australie et de l'Indonésie.
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