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Comment la nature a inventé l’œil

« Si vous demandez aux gens à quoi servent les yeux des animaux, ils vous répondront : à la même chose que chez les humains. Mais c’est faux. Totalement faux. » Dans son laboratoire de l’université de Lund (Suède), Dan-Eric Nilsson contemple les yeux d’une cuboméduse. Lui en a deux, bleu clair, dirigés vers l’avant. La cuboméduse en a vingt-quatre, marron foncé, regroupés en quatre structures – les rhopalies. Nilsson me montre un modèle de rhopalie : on dirait une balle de golf où des tumeurs auraient poussé. Une tige la relie à la méduse. « La première fois que j’en ai vu, je n’en croyais pas mes yeux, dit Nilsson. Elles avaient l’air vraiment bizarre. »

Quatre des six yeux de chaque rhopalie sont de simples fentes ouvrant sur un puits pour détecter la lumière. Mais les deux autres sont très complexes : comme les yeux de Nilsson, ils possèdent un cristallin qui concentre la lumière et forme des images, quoiqu’à basse résolution. La cuboméduse figure parmi les animaux les plus frustes : une masse gélatineuse et palpitante, avec quatre faisceaux de tentacules urticants et un simple anneau nerveux en guise de cerveau.

De quelles informations peut-elle avoir besoin ? À quoi peuvent lui servir ses yeux ? En 2007, Nilsson et son équipe ont démontré que la cuboméduse Tripedalia cystophora utilise ses yeux à lentilles inférieurs pour repérer des obstacles – les racines de la mangrove où elle nage, par exemple. Il leur a encore fallu quatre ans pour découvrir le rôle des yeux à lentilles supérieurs. Premier indice : grâce à un poids flottant situé à la base de la rhopalie, l’œil supérieur regarde toujours vers le haut. S’il détecte des taches foncées, la méduse sent qu’elle nage sous le couvert de la mangrove (où elle peut trouver les petits crustacés à manger). Si la lumière est plus vive, cela signifie qu’elle s’est éloignée au large, et risque de mourir de faim.

Le règne animal compte une variété d’yeux quasi infinie : certains ne voient qu’en noir et blanc, d’autres distinguent la totalité de l’arc-en-ciel (et même des formes de lumière indiscernables pour l’œil humain) ; certains ne perçoivent pas la provenance de la lumière, d’autres détectent une proie qui court à des kilomètres de distance. Les plus minuscules, sur la tête d’une micro-guêpe, sont aussi petits qu’une amibe ; les plus gros, chez des calmars géants, ont la taille d’une grande assiette. L’œil du calmar, comme le nôtre, fonctionne à la façon d’un appareil photo. Un seul cristallin y concentre la lumière sur une seule rétine. Et la rétine est tapissée de photorécepteurs (des cellules qui absorbent les photons et changent leur énergie en signal électrique). En revanche, l’œil de la mouche est un œil composé – ou « à facettes ». Il répartit la lumière sur des milliers d’unités indépendantes, dont chacune a sa propre lentille et ses propres photorécepteurs.

Les yeux humains, comme ceux de la mouche et du calmar, sont fixés par paire sur la tête. Mais la coquille Saint-Jacques a des rangées d’yeux le long de son manteau ; l’étoile de mer en a au bout des bras ; et le corps de l’oursin pourpre fait office d’unique gros œil. Il y a des yeux dotés de lentilles bifocales, d’autres pourvus de miroirs, et même des yeux capables de regarder simultanément en haut, en bas et sur le côté.

Une telle diversité a de quoi déconcerter. Tous les yeux détectent la lumière, et la lumière se comporte de manière prévisible. Mais elle a de multiples usages. Elle traduit l’avancée du jour, la profondeur de l’eau, la présence d’ombre. Elle se réfléchit sur les ennemis, les partenaires et les abris. La cuboméduse s’en sert pour trouver des pâturages sans danger. Nous, humains, l’utilisons pour scruter un paysage, interpréter les expressions faciales et lire ces phrases. La diversité des tâches dévolues aux yeux n’a d’autre limite que la générosité de la nature. Pour comprendre comment ils ont évolué, les scientifiques doivent donc examiner leurs structures, mais aussi comment les animaux les utilisent.

Il y a environ 540 millions d’années, la vie s’est brusquement diversifiée sur la Terre. C’est ce qu’on appelle l’explosion cambrienne. Les ancêtres de la plupart des classes d’animaux modernes sont apparus à ce moment-là. Et nombre de ces précurseurs ont laissé des traces fossiles. En passant certaines empreintes très
bien conservées au microscope électronique à balayage, des scientifiques ont pu reconstituer leur anatomie intérieure, yeux compris, et restituer la façon dont ils voyaient le monde.

« J’étais stupéfaite, se souvient Brigitte Schoenemann, de l’université de Cologne. Nous pouvons même calculer le nombre de photons qu’ils pouvaient capturer. »

Ces créatures disposaient déjà d’yeux complexes. Nous n’avons aucune trace de leurs précurseurs, plus simples. L’étude des fossiles ne nous dit pas comment des animaux aveugles ont soudain pu voir leur environnement. Voilà un mystère qui troublait Charles Darwin.

« Supposer que l’œil, avec tous ses dispositifs inimitables [...], pourrait avoir été formé par sélection naturelle, semble, je l’avoue sans mal, absurde au plus haut degré », écrit-il dans L’Origine des espèces (traduction de Thierry Hoquet, Seuil, 2013). Mais il fournit la solution dès la phrase suivante : « Cependant, la raison me dit que si l’on peut montrer qu’il existe de nombreuses gradations depuis un œil parfait et complexe jusqu’à un œil très imparfait et simple, chaque degré étant utile à son possesseur ; si, de plus, l’œil varie tant soit peu et que les variations sont héritées, ce qui est certainement le cas, et si toute variation ou modification dans l’organe peut éventuellement être utile à un animal sous des conditions changeantes de vie, alors notre difficulté à croire qu’un œil parfait et complexe peut être formé par sélection naturelle, bien qu’insurmontable pour notre imagination, ne peut plus être considérée comme réelle. »

De fait, des animaux actuels illustrent chaque étape intermédiaire possible entre les taches photosensibles primitives du ver de terre et les yeux perçants de l’aigle. Nilsson a même montré que les premières pouvaient devenir les seconds. Le zoologiste a réalisé une simulation en laboratoire. Elle commence par une petite plaque de cellules vivantes photosensibles pigmentées. À chaque génération d’une année, la plaque épaissit. Elle s’arrondit lentement, passant d’une forme de feuille à une forme de coupe. Puis elle acquiert un cristallin grossier, qui s’améliore peu à peu. Même avec les hypothèses les plus pessimistes, en comptant que l’œil ne progresse que de 0,005 % par génération, il ne faudrait que 364 000 ans à la simple plaque pour devenir un organe pleinement fonctionnel, comparable à un appareil photo. Un clin d’œil, en termes d’évolution.

Toutefois, les yeux simples ne sont pas qu’une étape. Ils répondent aux besoins des utilisateurs. Chaque bras de l’étoile de mer est doté d’un œil, qui ne perçoit ni les couleurs, ni les détails, ni les objets rapides. Mais elle ne chasse pas des lapins en pleine course. Elle a besoin de repérer les récifs coralliens pour rentrer tranquillement chez elle. Ses yeux en sont capables. Pas besoin d’élaborer de mécanisme plus performant. « Au cours de l’évolution, les yeux ne sont
pas passés de la médiocrité à la perfection, souligne Nilsson. Ils sont passés de l’exécution parfaite de quelques tâches simples à l’exécution excellente d’un grand nombre de tâches complexes. » Le zoologue suédois a intégré ce concept dans un modèle qui retrace l’évolution de l’œil en quatre étapes. Chaque stade se définit, non par ses structures physiques, mais par ce qu’il permet aux animaux de faire.

Première étape : mesurer l’intensité de la lumière ambiante, pour évaluer le moment de la journée ou la profondeur où se situe l’animal dans l’eau. Un unique photorécepteur y suffit. L’hydre, une cousine de la méduse, ne possède pas d’yeux. Mais son corps est équipé de photorécepteurs qui commandent ses cellules urticantes, peut-être pour réagir aux ombres créées par le passage de victimes potentielles.

Deuxième étape : les photorécepteurs gagnent une protection (en général, un pigment foncé). Ce pigment bloque la lumière issue de certaines directions. Les animaux savent ainsi d’où elle vient. Cette représentation à un seul pixel n’est pas encore une véritable vision. Elle suffit toutefois à s’approcher d’une source lumineuse ou de s’en éloigner afin de gagner un refuge sombre.

Troisième étape : dorénavant dotés d’un bouclier, les photorécepteurs forment des groupes, et chaque groupe s’oriente de façon légèrement différente. L’animal peut alors assimiler des informations sur la lumière venue de plusieurs directions et se forger une image de son environnement. À cette étape, la détection de lumière devient réellement la vision, et les faisceaux de photorécepteurs deviennent de véritables yeux. De quoi trouver un habitat adapté (pour l’étoile de mer) ou éviter les obstacles (cuboméduse).

Quatrième étape : c’est ici que l’évolution des yeux – et de leurs porteurs – décolle vraiment. Le cristallin apparaît : cette lentille concentre la lumière. La vision devient nette et détaillée. « Quand on arrive à la quatrième étape, la liste de tâches est infinie », souligne Nilsson. Cette flexibilité fut peut-être l’une des étincelles
qui provoquèrent l’explosion cambrienne. Tout à coup, les confrontations entre prédateurs et proies (jusqu’alors limitées à renifler, goûter et toucher de très près) purent se dérouler à distance. Une sorte de course aux armements s’engagea : les animaux se mirent à grossir, à devenir plus mobiles, à développer des coquilles défensives, des épines dorsales, des cuirasses. Les animaux et leurs yeux ont évolué en parallèle. Toutes les structures élémentaires de la vision qui existent aujourd’hui étaient déjà présentes au Cambrien. Mais leur élaboration a suivi des chemins extraordinairement variés, et toujours pour réaliser des tâches spécialisées.

Le mâle de l’éphémère semble avoir un énorme œil composé, collé au-dessus d’un plus petit : le oremier sert à repérer dans le ciel les silhouettes des femelles en vol. Le quatre-yeux, un poisson, a scindé ses deux yeux : une moitié demeure au-dessus de la surface, scrutant le ciel, l’autre guette proies et menaces dans l’eau. Et l’œil humain ? Il est plutôt rapide, décèle bien les contrastes, et seuls les rapaces bénéficient d’une meilleure résolution. Bref, un bon œil multitâche pour l’animal le plus polyvalent.

Les yeux ont-ils évolué en une seule fois ou à de nombreuses reprises ? Ernst Mayr, biologiste de l’évolution allemand, affirmait que les yeux avaient entre quarante et soixante-cinq origines indépendantes. Il s’appuyait sur leur grande diversité de formes. Walter Gehring, biologiste du développement suisse, penchait pour une évolution unique. Il avait découvert qu’un même gène, Pax6, commande le développement de l’œil chez presque toutes les créatures.
Les deux hommes avaient raison. Les yeux véritables de la troisième étape ont effectivement évolué en plusieurs fois à partir de leurs précurseurs plus simples de la deuxième étape.

Par exemple, la cuboméduse a développé les siens indépendamment des mollusques, des vertébrés et des arthropodes. Mais les systèmes optiques de tous ces organismes sont des développements des mêmes détecteurs de lumière rudimentaires de la première étape. Tous les yeux de tous les êtres vivants utilisent les mêmes éléments de base : les opsines (des protéines qui constituent la base moléculaire de tous les yeux) et les chromophores (des molécules capables d’absorber l’énergie d’un photon). Les opsines travaillent toujours en association avec un chromophore.

Comment ? Un photon arrive. Le chromophore en absorbe l’énergie et, rapidement, se déforme en conséquence. L’opsine qui lui est associée est alors obligée de se déformer à son tour. Cette transformation engendre toute une série de réactions chimiques, qui se termine par un signal électrique.

Il existe des milliers d’opsines différentes, mais toutes appartiennent à la même famille. Il y a quelques années, Megan Porter, aujourd’hui à l’université de Hawaii à Manoa, a comparé les séquences de presque 900 gènes qui codent ces protéines dans l’ensemble du règne animal. Conclusion : toutes les opsines sont nées d’un ancêtre commun, puis se sont diversifiées en un gigantesque arbre généalogique.

La mère de toutes les opsines n’a pas surgi du néant. L’évolution a improvisé les premières opsines à partir de protéines qui fonctionnaient moins comme un capteur de lumière que comme une horloge. Ces protéines se fixaient à la mélatonine, une hormone qui régule l’horloge biologique de vingt-quatre heures chez beaucoup d’organismes. Puisque la mélatonine est détruite par la lumière, s’il n’y en a plus, c’est peut-être que les premiers rayons de l’aube arrivent. Bien sûr, on ne peut recourir qu’une seule fois à cet indicateur. Une créature qui sent l’aube arriver grâce à la mélatonine doit en recréer sans cesse. Les chromophores couplés aux opsines ne posent pas ce problème. S’ils changent de forme en absorbant la lumière, ils peuvent facilement revenir en arrière. Résultat, quand les protéines liées à la mélatonine (les ancêtres des opsines) ont muté, elles sont soudain devenues des capteurs de lumière réutilisables. Les premières opsines étaient nées. Elles étaient si efficaces que l’évolution n’a jamais rien trouvé de mieux.

Par la suite, elle s’est contentée de créer des variations sur ce même thème. Les choses sont différentes pour les autres composants de l’œil. Prenez le cristallin. Il est presque toujours composé de cristallines, des protéines qui améliorent la vision en concentrant la lumière sur les photorécepteurs. Au contraire des opsines, les cristallines n’ont en commun que le nom. Des groupes d’animaux différents ont développé leur propre type de cristallines de façon indépendante, en récupérant des protéines ayant des rôles très divers, sans rapport avec la vision. Mais toutes étaient stables, faciles à stocker et capables de fléchir la lumière – l’idéal pour former le cristallin.

Les lentilles les plus étranges de la nature n’ont pas du tout de cristallines. Ce sont celles du chiton (ci-dessus), un mollusque marin à la coquille ovale, formée de plaques articulées. Ces plaques sont parsemées de centaines de petits yeux de la troisième étape, avec chacun sa propre lentille. Les lentilles sont composées d’un minéral, l’aragonite, que les chitons assemblent à partir de molécules de calcium et de carbonate présentes dans l’eau de mer. Autrement dit, cet animal a élaboré un moyen d’affiner sa vision en regardant à travers une roche. Quand leurs lentilles minérales s’érodent, les chitons en fabriquent tout simplement de nouvelles.

Les opsines, le cristallin et tous les autres composants de l’œil témoignent du bricolage improvisé de l’évolution. Celle-ci invente sans cesse de nouvelles fonctions pour des matériaux déjà existants, et fabrique des structures complexes à partir de structures simples. Mais l’évolution ne prévoit rien. Quand elle
s’engage sur une voie, elle ne peut plus repartir à zéro. C’est pourquoi ses œuvres sont toujours entachées d’imperfections. Dan-Eric Nilsson n’est guère impressionné par les yeux à facettes.

Leur structure, composée de nombreuses unités répétitives, limite inéluctablement la résolution visuelle. Pour qu’une mouche voie avec la même résolution qu’un humain, son œil devrait mesurer 1 m de diamètre. « Les insectes et les crustacés ont prospéré malgré leurs yeux composés, et non pas grâce à eux, remarque Dan-Eric Nilsson. Ils se seraient bien mieux débrouillés avec des yeux de type appareil photo. Mais l’évolution ne l’a pas compris. L’évolution n’est pas intelligente. »

« Les yeux des insectes ont une résolution temporelle beaucoup plus rapide, nuance Eric Warrant, également de l’université de Lund. Deux mouches peuvent se pourchasser à une vitesse phénoménale, et voir jusqu’à trois cents éclairs lumineux par seconde. Nous, nous avons de la chance si nous en voyons cinquante ! » L’œil de la libellule lui offre un champ visuel à quasiment 360°. Quant au grand sphinx de la vigne (ci-dessus), ses yeux sont si sensibles qu’il perçoit encore les couleurs à la seule lumière des étoiles. « À certains égards, notre vision est meilleure, mais, à maints égards, elle est moins bonne, estime Eric Warrant. Aucun œil n’est plus performant sur tous les plans. »

Les yeux humains, qui marchent comme un appareil photo, ont leurs propres problèmes. Exemple : notre rétine est conçue à l’envers. Les photorécepteurs se situent derrière un lacis de neurones, comme si on plaçait les fils électriques d’un appareil photo devant l’objectif. Le faisceau de fibres nerveuses doit aussi passer à travers un trou dans la couche des photorécepteurs pour gagner le cerveau. C’est pourquoi nous avons un point aveugle. Ces défauts n’ont aucun avantage : ce ne sont que des bizarreries de l’histoire de notre évolution.

Nous avons élaboré des moyens de contourner les problèmes. Notre rétine recèle de longues cellules qui jouent le rôle de fibres optiques, en canalisant la lumière
à travers les neurones, vers les photorécepteurs. Et notre cerveau est capable de compléter les détails manquants du point aveugle.

Mais il y a des problèmes que nous ne savons pas éviter. Par exemple, il arrive que notre rétine se décolle du tissu sous-jacent, entraînant la cécité. Cela n’arriverait pas si les neurones se trouvaient derrière les photorécepteurs et les maintenaient en place. Comme chez la pieuvre et le calmar. L’évolution ne suit pas de projet. Elle improvise au fur et à mesure. Et elle fait parfois demi-tour. La complexité des yeux s’accorde aux besoins : si ces besoins régressent, les yeux aussi. La plupart des oiseaux et des reptiles voient la couleur grâce à quatre types de photorécepteurs en cônes, dont chacun possède une opsine sensible à une couleur différente. Mais les mammifères descendent d’un ancêtre nocturne qui avait perdu deux de ces cônes (sans doute parce que la vision des couleurs est moins importante la nuit, et parce que les cônes sont plus efficaces en plein jour).

La plupart des mammifères continuent à voir le monde à travers une palette limitée. Les chiens ne possèdent que deux cônes – l’un sensible au bleu, et l’autre, au rouge. Mais des primates ont en partie compensé cette perte en développant un nouveau cône sensible au rouge. C’est ainsi qu’un monde de rouges et d’oranges auparavant invisible s’est ouvert à nos ancêtres, qui ont alors peut-être pu distinguer les fruits mûrs des fruits verts. Les mammifères marins, eux, ont délaissé le cône bleu en devenant aquatiques. Nombre de baleines ont aussi perdu le cône rouge. Elles n’ont que des photorécepteurs en bâtonnets, excellents pour percer les ténèbres des grands fonds, mais inutiles pour voir la couleur. Si les avantages de la vue se réduisent à zéro, certains animaux perdent les yeux, comme le tétra aveugle, un petit poisson d’eau douce. Au Pléistocène, quelques-uns nagèrent dans des grottes profondes, où les yeux étaient inutiles.

Leurs descendants cavernicoles devinrent aveugles, et l’ancien emplacement des yeux s’est recouvert de peau. Ces dégénérescences se sont produites parce que l’élaboration et la conservation des yeux nécessitent beaucoup d’énergie. Voilà pourquoi les animaux n’ont pas d’yeux supérieurs à leurs besoins, et les perdent facilement s’ils n’en ont plus l’usage. Gaspiller de l’énergie sur un système sensoriel inutile mène droit à l’extinction. Les yeux témoignent à la fois de la créativité infinie de l’évolution et de son sens implacable de l’économie. À l’université du Maryland, Tom Cronin scrute un aquarium où le fixent deux yeux composés évoquant des muffins montés sur tiges. « M.Exorbité », comme l’appelle Cronin, est une crevette-mante à la robe kaléidoscopique – pêche, blanc, vert et rouge sang. Ses bras se terminent par des marteaux impressionnants, qui se déploient à une telle vitesse et avec une telle force qu’ils sont capables de briser des coquillages ou la vitre d’un aquarium.

Les yeux de la crevette-mante sont chacun divisés en trois sections distinctes, mais qui se concentrent sur le même espace étroit. Cela permet à un seul œil de percevoir la profondeur. Il distingue également les ultraviolets (invisibles pour nous) et la lumière polarisée. Tom Cronin a aussi découvert que la crevette-mante possède douze types de récepteurs de couleur (l’humain en a trois), chacun sensible à une teinte. Pendant des années, les scientifiques ont donc supposé que la crevette-mante détectait des différences infimes entre les couleurs. Mais, en 2013, Hanne Thoen (université du Queensland, Australie) a présenté à des crevettes-mantes des fibres optiques affichant des teintes différentes, et les récompensait par de la nourriture si elles en attaquaient une en particulier. Puis elle a rapproché les couleurs jusqu’à ce que les animaux ne puissent plus les distinguer. Conclusion : les crevettes ne distinguent même pas des différences évidentes pour nous.

Alors, à quoi servent tous ces récepteurs ? Hanne Thoen pense qu’ils s’apparentent à l’adresse du boxeur. Notre rétine traite beaucoup d’informations visuelles, ajoute et soustrait des données transmises par les cônes avant de les envoyer au cerveau. Il est possible que la crevette-mante, elle, transmette les réponses de ses douze récepteurs de couleurs directement à son cerveau. Celui-ci comparerait alors les données brutes avec une sorte de grille de correspondance des diverses couleurs.

La crevette-mante n’est pas douée pour différencier des couleurs entre elles, mais sait peut-être très bien les reconnaître individuellement. Ce qui pourrait l’aider à prendre les décisions rapides indispensables à ses attaques éclair. Cette hypothèse laisse Tom Cronin sceptique. De retour dans son laboratoire, il trempe une
pipette dans une boîte de Petri renfermant une crevette-mante plus petite, qui ne mesure que quelques centimètres de long. Elle suit l’objet intrus des yeux, puis riposte. Le coup est assez puissant pour produire un craquement audible, comme un claquement de doigt. « La bestiole a réfléchi longtemps avant de frapper. Ce n’est pas une décision qu’elle prend comme ça, souligne Tom Cronin en claquant des doigts. Reste la question : à quoi tout cela sert-il ? »

Cette question, Dan-Eric Nilsson se la pose encore, lui aussi. Il ne suffit pas de connaître la structure des yeux de la crevette-mante, les gènes impliqués, ou les signaux neuraux envoyés au cerveau. En fin de compte, pour comprendre pourquoi ces yeux sont tels qu’ils sont, nous devons savoir à quoi ils servent. À communiquer ? À attraper rapidement des proies ? À mieux percevoir la profusion de couleurs des récifs coralliens ? Voici la vérité sur les yeux des animaux : nous ne pouvons comprendre leur évolution qu’en apprenant à voir le monde extérieur à travers eux.

Coureurs de l’extrême : comment les Tarahumaras sont-ils devenus les maîtres de l’endurance ?

En 2009, le journaliste américain Christopher McDougall publie Né pour courir, où il retrace l’histoire de Micah True, un Américain ayant vécu près de vingt ans aux côtés des Tarahumaras. En 2003, ce passionné fonde l'Ultramarathon Caballo Blanco (Cheval Blanc), en référence à son surnom, réunissant cette communauté et plusieurs des meilleurs ultramarathoniens américains. L’ouvrage contribue largement à forger la légende de ce peuple amérindien, notamment auprès des coureurs de fond du monde entier.

Originaires de l’actuel État de Chihuahua, les Tarahumaras se sont réfugiés au 16ᵉ siècle dans les Barrancas del Cobre, au cœur de la Sierra Madre occidentale, pour échapper à la conquête espagnole et préserver leur culture. Le territoire qu’ils occupent aujourd’hui, connu sous le nom de Sierra Tarahumara, est formé de canyons escarpés et difficilement accessibles, dont les altitudes peuvent atteindre 2 500 mètres. Ils vivent d’une agriculture de subsistance, cultivant principalement le maïs et les haricots rouges, et complètent leurs ressources par l’élevage de chèvres, de vaches et de moutons. Les estimations varient, mais certaines sources évaluent leur population à un peu plus de 100 000 personnes, faisant des Tarahumaras l’un des plus grands peuples autochtones du Mexique mais aussi l’un des plus pauvres. 

Leur nom, attribué par les premiers missionnaires espagnols, est une déformation de Rarámuri, le terme par lequel ils se désignent dans leur propre langue, issue de la famille uto-aztèque. Selon certains ethnologues, ce mot signifierait « ceux qui ont les pieds légers ». Réputés pour leur agilité et leur endurance, les Tarahumaras sont en effet capables de parcourir d’incroyables distances d’une seule traite, parfois plusieurs centaines de kilomètres.

Chez eux, la course revêt une dimension spirituelle. Bien que partiellement convertis au catholicisme, ils ont conservé certaines traditions précolombiennes, comme des jeux d’endurance : le rarájipari, où les hommes poursuivent une balle de bois sur des dizaines de kilomètres, et l’ariweta, où les femmes font de même avec un cerceau lancé et rattrapé à l’aide d’une canne. La course répond aussi à une nécessité : dans cette région isolée, à l’habitat dispersé, elle demeure un mode de transport et de communication essentiel.

 

S’ADAPTER À L’ENVIRONNEMENT

Avocat de formation, Jean-François Tantin a pratiqué la course à pied toute sa vie. Mais, avec le temps, les marathons ne lui ont plus suffi. Il s’est alors tourné vers les longues distances, celles qui vous poussent à vous surpasser sur des centaines de kilomètres. Son goût de l’aventure et de l’effort l’a mené aux quatre coins du monde et sur tous types de terrains : des déserts sablonneux aux montagnes enneigées, en passant par les forêts tropicales. Il y a une dizaine d’années, au moment de prendre sa retraite, alors que beaucoup en profitent pour se reposer ou voyager, l’ancien homme de loi fait un tout autre choix : il décide d’organiser ses propres courses extrêmes.

C’est par l’intermédiaire d’un organisateur de trekking dans les Barrancas del Cobre que Jean-François Tantin découvre l’existence des Tarahumaras et leur endurance hors du commun. « Perdus dans ces canyons, [les Tarahumaras] se sont au fur et à mesure adaptés à leur environnement. En fait, ils se sont mis à marcher et également à courir pour aller d’un endroit à l’autre, et ils sont devenus ainsi, sans le savoir, des coureurs extrêmement endurants, capables de courir plusieurs centaines de kilomètres en s’arrêtant très peu », souligne-t-il.

Pour Véronique Billat, physiologiste, spécialiste de la performance et de l’entraînement sportif, « l’endurance exceptionnelle des Tarahumaras s’explique par une combinaison d’adaptations physiologiques, d’habitudes de vie et de facteurs culturels : activité physique dès l’enfance, déplacement quotidien à pied, entraînement en altitude, faible masse grasse, musculature adaptée au terrain et processus d’économie d’énergie lors de la course ».

La chercheuse souligne particulièrement le rôle de l’entraînement en altitude et en terrain montagneux, qui favorise « une meilleure oxygénation (augmentation de l’hémoglobine), une plus grande efficacité cardiovasculaire, une capacité de tolérance à l’hypoxie et une endurance accrue sur les plans musculaire et ventilatoire ».

 

ÉCONOMIE D’ÉNERGIE ET ÉCOUTE DU CORPS

En 2016, Jean-François Tantin crée l’Ultra Run Rarámuri, un parcours de 190 km cumulant plus de 10 000 mètres de dénivelé positif à travers les canyons rarámuri. Après un premier repérage, il parvient à réunir de manière confidentielle une dizaine de coureurs français et belges de bon niveau, désireux de se confronter aux célèbres Tarahumaras. « Les coureurs rarámuri ne sont absolument pas des sportifs au sens où on l’entend. Pour eux, la course à pied est un moyen de déplacement. Ils se sont donc adaptés, d’une certaine manière, à notre demande, car pour eux courir n’a rien à voir avec l’esprit de compétition : c’est simplement un mode de vie. [Cette course] ne représentait donc pas grand-chose pour eux, et ne les inquiétait pas du tout », explique l’organisateur.

« Dès le début de la course, on s’est rendu compte qu’ils étaient nettement supérieurs à nos coureurs. […] Tous les coureurs rarámuri sont arrivés largement avant les nôtres. […] Le premier a gagné avec quinze heures d’avance sur le meilleur Français ». Au-delà de leur performance sportive, Jean-François Tantin a été frappé par le minimalisme de leur matériel. « Ils courent sans aucun équipement, sans eau ni sac. Ils n’ont pas de chaussures, seulement des sandales : les huaraches. Une sorte de spartiate qui s’attache autour du mollet, dont la semelle est [fabriquée à partir] de pneus de récupération », précise-t-il.

La physiologiste Véronique Billat souligne plusieurs effets bénéfiques de la course en sandales. En plus de réduire le temps d’appui au sol et de renforcer la musculature intrinsèque du pied, « [elle] favorise une attaque médio ou avant-pied, augmente la fréquence de la foulée, limite les chocs articulaires et permet une meilleure restitution de l’énergie élastique stockée dans le tendon d’Achille ». Cette technique réduit ainsi le coût énergétique de la course et préviendrait certaines blessures liées à l’amorti excessif des chaussures modernes, surtout sur terrains variés.

« Mais leur secret va plus loin », souligne la spécialiste. « Les Tarahumaras adaptent leur allure en fonction de leur ressenti, sans se fier à une vitesse imposée. Cette écoute du corps permet d’optimiser l’effort, d’éviter le surrégime et de mieux gérer la fatigue sur la durée ». La chercheuse ajoute que cette variation naturelle de la vitesse « favorise la récupération partielle, stimule différents systèmes énergétiques et prolonge le temps passé à des intensités élevées sans épuisement brutal ».

Chez les Tarahumaras, « l’économie d’énergie ainsi obtenue, associée à une écoute fine des sensations et à la variabilité du geste, permet de repousser les limites de l’endurance humaine, illustrant parfaitement les principes modernes de l’entraînement », conclut Véronique Billat. Selon elle, « leur exemple inspire la recherche d’une approche plus instinctive et globale de l’ultra-endurance, [tout en restant] indissociable de leur culture ».

 

LA FIN D’UN MYTHE ?

Au total, Jean-François Tantin a organisé quatre éditions de l’Ultra Run Rarámuri : en 2016, 2017, 2018 et 2022. Pour cette dernière édition, il a décidé de réserver la course à des coureurs européens et canadiens d’élite. Mais lorsque les Rarámuri se présentent sur la ligne de départ entièrement équipés, le Français comprend que quelque chose a changé. « Voyant que les Rarámuri devenaient de plus en plus exposés et connus, certains Mexicains peu scrupuleux se sont dit qu’ils allaient tenter de devenir un peu les agents de ces coureurs. Et pour les rendre encore plus performants, ils ont voulu leur appliquer les standards européens, en les équipant comme les coureurs [occidentaux] », observe-t-il, au détriment de leurs particularités culturelles.

« Lors de cette course, il s’est avéré que porter des chaussures était pour eux presque un supplice », relève l’organisateur. Cette année-là, le Français Julien Chorier remporte l’épreuve, « avec une heure et demie d’avance sur les deux meilleurs coureurs rarámuri », mettant ainsi fin au mythe. L’édition 2022 sera la dernière pour Jean-François Tantin. « J’ai décidé d’arrêter d’organiser des courses au Mexique, car nous avons constaté que la médiatisation avait un impact réellement nocif sur ces coureurs, leur faisant en quelque sorte perdre leur identité », explique-t-il. L'ancien avocat observe d’ailleurs que les Rarámuri apparaissent désormais plus souvent sur les courses internationales, à l’image de María Lorena Ramírez. 

Aujourd’hui, dans la Sierra Tarahumara, si le développement des routes facilite l’accès à l’éducation et aux soins, il expose aussi la région à de nouvelles menaces, comme la déforestation et le trafic de drogues. « Là-bas, les cartels de drogue ont trouvé quelque chose de très intéressant pour eux. Comme ce sont des endroits complètement inaccessibles, […] ils ont soudoyé [certains Rarámuri] pour qu’ils abandonnent leur culture traditionnelle du maïs au profit du pavot. […] On a été très étonnés, en plein repérage, de tomber au milieu de nulle part sur des champs de pavot », constate Jean-François Tantin.

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Un second astéroïde aurait contribué à la disparition des dinosaures

Il y a près de 66 millions d’années, le cours de la vie sur Terre a été bouleversé à jamais. Un astéroïde de 15 kilomètres de large s’est écrasé sur la côte de la péninsule du Yucatán, au Mexique, déclenchant un cataclysme mondial. Les gigantesques tsunamis qui suivirent ont déferlé sur des milliers de kilomètres de côtes, des feux de forêt ont parcouru de vastes étendues de terre, et la vaporisation de la roche le long du plancher océanique a libéré des gaz qui ont causé de grosses variations du climat. Tout cela a conduit à l’extinction d’environ 75 % de toutes les espèces de la planète, dont la totalité des dinosaures non aviaires.

Mais l’histoire ne s’arrête peut-être pas là. Enfouis sous des couches de sable au large de la côte de l’Afrique de l’Ouest, des indices suggèrent que l’astéroïde en question n’a peut-être pas fait son chemin vers la Terre tout seul.

Selon étude publiée dans Science Advances en 2022, des chercheurs ont découvert un potentiel cratère de près de 8,5 kilomètres de large, révélé par des analyses sismiques du plancher océanique. Le cratère, baptisé Nadir en référence à un volcan sous-marin situé non loin de là, semble avoir été creusé par l’impact d’une roche spatiale d’au moins 400 mètres de large, et s’être formé à peu près au même moment que le cratère de Chicxulub : la vaste cicatrice laissée par l’astéroïde qui engendra l’extinction des dinosaures.

« Beaucoup se sont demandé : Comment l’impact de Chicxulub, aussi énorme qu’il ait été, a-t-il pu être aussi destructeur à l’échelle planétaire ? », raconte l’autrice de l’étude, Veronica Bray, spécialiste des sciences planétaires à l’université d’Arizona. « Peut-être a-t-il été aidé. »

L’objet qui a créé Nadir ayant été considérablement plus petit que Chicxulub, ses conséquences se seraient fait sentir à une échelle plus régionale. Cependant, selon l’étude, si cette théorie se confirme, une deuxième frappe successive peu de temps après la première pourrait avoir aggravé la situation, et causé la catastrophe mondiale qui a marqué la fin du Crétacé. L’un des scénarios proposés est que les deux astéroïdes pourraient provenir d’un seul corps parent qui se serait fracturé en deux avant d’entrer en collision avec l’atmosphère terrestre, et de frapper le sol 5 500 kilomètres plus bas.

Bien que des analyses supplémentaires soient nécessaires pour confirmer l’âge et l’origine du cratère potentiel, et pour déterminer s’il est ou non lié à celui de Chicxulub, les scientifiques sont enthousiastes à l’idée du potentiel d’un nouveau site d’impact.

En raison de son activité géologique, les traces des anciens impacts sur la Terre sont très incomplètes. Des pans entiers de la surface sont recyclés dans le manteau terrestre, tandis que d’autres zones sont recouvertes de roches volcaniques fraîches, et d’autres encore sont broyées par le déplacement des glaciers. Seulement 200 cratères d’impact environ ont été confirmés sur la planète, ce qui empêche les scientifiques de comprendre pleinement de quelle manière ils ont affectée cette dernière à l’époque, et quel rôle ils pourraient jouer à l’avenir.

« La Terre est très forte pour détruire les cratères d’impact », explique Jennifer Anderson, géologue expérimentale qui étudie les cratères d’impact à l’université d’État de Winona, mais qui ne faisait pas partie de l’équipe d’étude. En raison de la géologie active de la planète, « toute découverte d’un nouveau cratère d’impact sur la Terre est toujours importante ».

 

UNE SURPRISE SISMIQUE

Comme souvent, le potentiel cratère a été découvert par accident. Le géologue Uisdean Nicholson, de l’université Heriot-Watt d’Edenborough, souhaitait comprendre de quelle manière l’Amérique du Sud s’est séparée de l’Afrique il y a environ 100 millions d’années.

Pour trouver des indices, Nicholson a examiné les caractéristiques du plancher océanique entre les deux continents, en collaborant avec les sociétés commerciales WesternGico et TGS pour obtenir des données sismiques. L’analyse a permis de déterminer comment les ondes sismiques ricochaient sous terre pour éclairer des caractéristiques souterraines. Très vite, quelque chose d’étrange a attiré l’attention de Nicholson.

Expert en analyses sismiques, il a pu observer les données de nombreuses caractéristiques qui créent des bosses et des creux dans les couches souterraines, telles que les dômes de sel qui émergent de la roche environnante plus dense. Mais les ondulations des données devant lui laissaient présager quelque chose de plus cataclysmique. « Je n’ai jamais rien vu de tel », confie-t-il.

Nicholson a contacté d’autres scientifiques, dont Bray, pour leur demander s’il pouvait, selon eux, s’agir d’un cratère d’impact. Toutes et tous ont été d’accord : la structure consiste en une dépression entourée d’un rebord avec un pic proéminent en son centre, une caractéristique courante dans de tels cratères.

En analysant la forme et la taille de la structure, l’équipe a modélisé la manière dont elle aurait pu se former. Les résultats suggèrent que le cratère est le résultat de l’impact d’une roche spatiale d’environ 400 mètres de large qui a traversé l’atmosphère à toute vitesse et a heurté la surface de la mer à près de 70 000 kilomètres par heure. Selon Bray, après avoir plongé dans l’océan, elle « a traversé l’eau comme si elle n’était pas là ».

La collision aurait libéré une énergie équivalente à 5 000 mégatonnes de TNT, vaporisant presque instantanément l’eau et les couches du plancher océanique situées en dessous. Une onde de choc se serait ensuite propagée à la surface, faisant couler la roche autrefois solide comme du liquide. En quelques minutes, le fond marin aurait rebondi vers le haut en un pic central, puis se serait effondré sur lui-même. Le résultat de ce phénomène serait un monticule avec une dépression en forme de cuvette au milieu : exactement ce que les scientifiques pensent avoir découvert au large de la côte ouest de l’Afrique.

En corrélant les couches de sédiments de cette zone avec des échantillons datés d’autres sites, les chercheurs estiment que ce cratère potentiel date d’il y a environ 66 millions d’années : une datation étonnamment similaire à celle de Chicxulub.

 

UN IMPACT AUX CONSÉQUENCES PLANÉTAIRES

L’étude des conséquences environnementales de l’événement de Nadir pourrait nous aider à mieux comprendre les effets que de futurs impacts pourraient avoir sur notre planète. La taille de la roche qui se serait écrasée sur Nadir aurait été comparable à celle de l’astéroïde Bénou, qui a une probabilité de 1 sur 1 750 de frapper la Terre au cours des trois prochains siècles, ce qui fait de lui l’un des plus susceptibles d’atteindre notre planète. Un tel événement serait loin d’être anodin, provoquant des tsunamis sur des centaines de kilomètres, comme le dit Bray, « assez gros pour éradiquer une ville ou deux ».

Les implications de cette découverte pour notre compréhension des événements qui ont suivi l’impact de Chicxulub et la fin du règne des dinosaures reste toutefois incertaines. L’énergie libérée par l’impact du Nadir et ses conséquences environnementales auraient été éclipsées par la collision de l’astéroïde de Chicxulub avec la Terre et le cataclysme mondial qui s’est ensuivi.

« C’est tout simplement une toute autre ampleur », affirme Martin Schmieder, spécialiste des structures d’impact de grande taille à l’université des sciences appliquées de Neu-Ulm, en Allemagne, qui a examiné l’étude avant sa publication.

L’impact du Nadir pourrait cependant avoir « ajouté l’insulte à l’injure » dans un écosystème déjà dévasté, selon Bray. Une autre question se pose également : d’autres impacts ont-ils eu lieu à la même période ? Les auteurs de l’étude notent qu’à 65,4 millions d’années, le cratère d’impact de Boltysh en Ukraine est légèrement plus jeune que celui de Chicxulub.

(À lire : Le dernier jour de l’ère des dinosaures heure par heure.)

Des groupes d’impacts de fragments de comètes ou d’astéroïdes ont déjà été documentés sur Terre et sur d’autres planètes. Par exemple, près de l’endroit où vit Anderson, dans le Midwest américain, un trio de cratères date d’environ 460 millions d’années. Ils ont fait partie d’un pic d’impacts qui ont eu lieu durant l’Ordovicien, et que les scientifiques ont associé à une potentielle collision dans la ceinture d’astéroïdes qui aurait envoyé tout un défilé de météorites vers notre planète, et ce pendant des millions d’années.

Cependant, l’identification de ces amas dans les rares traces d’impacts anciens conservés sur Terre représente un réel défi. Selon les estimations, un impact de la taille de Nadir se produit tous les 100 000 ans environ, explique Schmieder. « Ça pourrait donc se produire n’importe quand. »

Quant à Nadir lui-même, des études supplémentaires devront être effectuées pour déterminer comment il s’est formé.

« C’est une découverte passionnante », écrit Gareth Collins, un planétologue spécialisé dans les cratères d’impact à l’Imperial College de Londres, dans un e-mail. Il prévient toutefois que l’on ne peut pas encore tirer de conclusions sur cette découverte. Des échantillons directs seront nécessaires pour déterminer l’origine du « cratère » et des dates plus précises pour le potentiel impact dont il serait issu.

Les auteurs de l’étude ont déjà demandé des fonds d’urgence pour forer dans la formation de Nadir et recueillir des échantillons de la roche du cratère, probablement choquée, fondue et mélangée, ainsi que des couches de sédiments situées au-dessus. Le lit de sable et de boue qui s’épaissit au-dessus de la structure enfouie pourrait non seulement avoir préservé les caractéristiques du cratère, mais pourrait aussi contribuer à révéler l’état de la vie océanique dans les années qui ont suivi l’impact, fournissant ainsi de nouvelles données sur ce qui advient de notre planète lorsqu’elle se retrouve frappée par un astéroïde.

« Mais bien sûr, nous n’en serons sûrs que lorsque nous aurons foré à l’intérieur », conclut Bray.

Un "pied de zombie" aide les scientifiques à prévenir les piqûres de raies

Les raies pastenagues nagent régulièrement le long de la côte californienne. Mais cette année, elles étaient si nombreuses qu’elles formaient un tapis vivant sur le fond marin. L'une des principales explications est le phénomène El Niño, qui a provoqué la hausse de la température de l’eau sur les plages de la côte Ouest. Sur les plages californiennes de Bolsa Chica et de Huntington State, 3 100 incidents liés à des raies pastenagues ont été signalés entre janvier et août, soit environ le double du nombre total d’incidents recensés pour l’ensemble de l’année 2025.

« Le nombre de blessures causées par les raies pastenagues augmente avec la hausse de la température de l’eau, en particulier lors des années concernées par le phénomène El Niño », observe Chris Lowe, qui est à la tête du Shark Lab de l’université de l’État de Californie à Long Beach. Son équipe de recherche étudie l’augmentation du taux de blessures en Californie du Sud sur les quatre dernières années. « Sur la base de nos échanges avec les sauveteurs en mer, les signalements de blessures sont en augmentation pour cette année à cette période », poursuit-il.

Les personnes allant à la plage, qui sont tombées sur des plages où la mer était plus chaude que d’ordinaire, ont été piquées par une espèce de raie pastenague de petite taille, appelée « raie ronde ».

« Cette espèce aime les eaux chaudes et calmes, comme les humains », explique Ben Perlman, qui dirige le laboratoire STABB (Stingray and Butterfly Biomechanics, ou biomécanique des raies pastenagues et des papillons en français), également situé à l’université de l’État de Californie de Long Beach. Avec la hausse de la température des mers provoquée par El Niño, « un nombre plus élevé de personnes se rendent à la plage pour se rafraîchir, à l’endroit exact où se trouvent les raies ».

Les raies rondes ne sont pas la seule espèce à étendre leur habitat à mesure qu’El Niño réchauffe les eaux californiennes. Des tortues de mer, un requin-baleine, des requins-marteaux et des coryphènes ont également été observés cette année. Mais les raies sont celles qui ont provoqué le plus de blessures. Et rien ne dit que la situation s’améliorera cet hiver ou lorsque la température des mers finira par diminuer. Celle-ci a battu des records établis lors de précédents phénomènes El Niño. « Nous sommes en terra incognita », déclare Nate Jaros, vice-président de la section Soins animaliers à l’Aquarium of the Pacific, situé à Long Beach.

Lorsque les mers sont plus chaudes, les animaux qui préfèrent les températures plus élevées ont tendance à être plus nombreux. « Les raies rondes font justement partie de ces espèces qui se portent bien lorsque les températures augmentent. Elles sont alors plus nombreuses », souligne Nate Jaros.

La Terre va continuer à se réchauffer au cours des années à venir, et la vague de chaleur marine de cette année pourrait bien devenir la norme. Ben Perlman s’attend donc à ce que les raies rondes remontent. C’est pour cette raison qu’il est à la recherche d’une façon d’aider les baigneurs actuels et futurs à éviter ces piqûres douloureuses.

Ben Perlman est à la tête d’un groupe de chercheurs de premier cycle au laboratoire STABB. L’équipe a étudié les mécanismes rapides de coup de queue et d’injection du venin des raies pastenagues. Elle cherche désormais à savoir en quoi les eaux plus chaudes pourraient avoir une influence sur leurs attaques. Pour le savoir, les chercheurs ont déployé deux de leurs outils incontournables le mois dernier : une caméra grande vitesse et un pied en silicone fixé à une perche en bois. Pour recueillir des informations, ils ont regardé des enregistrements du pied s’enfonçant lentement dans l’aquarium. Il progresse avec assurance et soudain il se pose sur sa cible, une raie pastenague dissimulée sous le sable. Acheté dans un magasin d’articles d’Halloween, le pied de zombie reproduit la démarche d’un pied humain dans les eaux peu profondes qui bordent le littoral.

Ben Perlman compare la manière dont les raies réagissent dans une eau comprise entre 12 et 13°C, des températures typiques en hiver, et entre 20 et 22°C, plus courantes l’été. Des tests complémentaires sont nécessaires pour montrer une tendance claire, mais le responsable du laboratoire STABB pense que les raies se défendent davantage lorsque la température de l’eau est plus élevée. « Lorsque l’eau est plus chaude, il se peut qu’elles puissent contracter leurs muscles plus rapidement, ce qui devrait se traduire par un coup de queue plus rapide ».

Lorsqu’une raie ronde pique, elle arque sa queue avant d’enfoncer un aiguillon dans le corps de son attaquant. Cet aiguillon est recouvert d’un fourreau produisant du venin, qui pénètre dans la piqûre. Les personnes qui se sont déjà fait piquer décrivent la douleur comme se situant entre la piqûre d’abeille et la pire douleur qu’elles aient jamais ressentie. Le traitement le plus efficace consiste à immerger la zone piquée dans de l’eau chaude, laquelle décompose le venin en une heure.

Ben Perlman s’appuie sur les données obtenues en laboratoire pour collaborer avec une société appelée DragonSkin et ainsi créer des chaussons de plongée résistant aux piqûres. Les surfeurs susceptibles de les porter figurent parmi les personnes les plus à risque d’être blessées par les raies. Au laboratoire STABB, des machines enfoncent des aiguillons dans diverses versions de ces chaussons pour déterminer quelle quantité de venin pourrait pénétrer dans le pied d’un nageur et la force nécessaire à cet aiguillon pour transpercer la peau. « Si nous pouvons démontrer que la majeure partie du fourreau ne rentre pas dans le matériau du chausson de plongée résistant aux piqûres de raie ou même un chausson de plongée en néoprène classique, cela montrera au moins qu’une quantité moindre de venin est libérée », précise-t-il.

Outre ces chaussons résistant aux piqûres de raie, les chercheurs s’intéressent aussi aux zones où les baigneurs ont tendance à être piqués. S’ils parviennent à savoir quand et où le risque est le plus élevé, ils pourront avertir plus précisément les visiteurs.

Jusqu’à présent, les chercheurs savent que la probabilité d’être piqué est plus élevée sur les plages à fond sableux ou situées à proximité d’estuaires, indique Felicity Erikkson, étudiante en master à l’université de l’État de Californie de Long Beach. Avec Chris Lowe, elle passe en revue les registres des sauveteurs  des soixante dernières années qui recensent les incidents en lien avec des raies pastenagues. Si ces registres s’appuient sur des données comme les noms des parkings et des photos aériennes, ils ne donnent pas un nombre exact de visiteurs. « C’est l’un des aspects les plus compliqués de l’étude des blessures causées par les raies pastenagues. Nous n’avons pas beaucoup de données sur le nombre de personnes présentes sur une plage à un moment donné », déplore-t-elle.

En attendant, Ben Perlman recommande aux baigneurs de faire la « danse de la raie », dont l’efficacité a été prouvée en laboratoire. Les raies s’enterrent dans le sable et peuvent ressentir les mouvements dans le sable autour d’elles. En faisant de petits pas sur le côté, un surfeur peut avertir une raie de son arrivée et réduire le risque de piqûre.

Pour aider les humains et les raies à partager la plage, le laboratoire de Ben Perlman continuera à prélever des raies sur les plages voisines et à utiliser un pied en silicone pour leur marcher dessus afin de dévoiler leurs secrets. « Nous craignons le [grand] requin blanc, mais c’est de la raie ronde dont il faudrait se méfier », met-il en garde.

Les mosasaures étaient-ils les sprinteurs des mers du Crétacé ?

Depuis la découverte des premiers squelettes de mosasaures bien conservés à la fin du 19ᵉ siècle, les paléontologues savent que ces grands reptiles marins à nageoires vivaient en pleine mer. Mais comme leur queue ne présentait pas les adaptations observées chez les requins ou les dauphins, on a longtemps pensé qu’ils nageaient comme de gigantesques crocodiles ou anguilles, en ondulant tout le corps. Or ce mode de locomotion génère une forte traînée, surtout chez les grands animaux, ce qui a conduit les chercheurs à considérer les mosasaures comme des nageurs relativement peu efficaces.

Dans les années 2010, une réévaluation de leur anatomie a toutefois bouleversé cette vision. Les chercheurs ont montré que le corps des mosasaures était relativement rigide et qu’une étude suggérait la présence d’une nageoire caudale rappelant celle des requins.

« Ils étaient probablement des nageurs bien plus efficaces et dynamiques qu’on ne le pensait auparavant », explique Kiersten Formoso, paléontologue spécialiste des vertébrés à l’université Rutgers, dans le New Jersey.

Spécialiste de morphologie fonctionnelle et de biomécanique, Kiersten Formoso s’est demandé jusqu’où cette efficacité pouvait aller. Avec ses collègues, elle a combiné des mesures prises sur des fossiles et des modèles mathématiques afin d’estimer la vitesse de propulsion des mosasaures et de comprendre comment différents membres du groupe s’étaient adaptés à des modes de chasse distincts. Leur étude, publiée dans la revue Current Biology, montre que certains mosasaures pouvaient atteindre près de 24 km/h lors d’attaques fulgurantes.

« Les gens sous-estiment vraiment à quel point une attaque en embuscade peut être terrifiante », souligne Kiersten Formoso. « Être percuté par l’un de ces mosasaures aurait ressemblé à un choc avec une voiture, voire un bus. »

Cette découverte apporte un nouvel éclairage sur les stratégies de chasse de certains des plus grands et des plus puissants reptiles prédateurs ayant jamais sillonné les océans.

Les mosasaures se répartissent en deux grandes lignées. Les Russellosaurinés possédaient une queue relativement longue et un museau effilé en forme de V. Les Mosasaurinés, eux, présentaient une queue plus courte et un museau plus robuste.

L’équipe a étudié deux représentants de chaque groupe : Tylosaurus proriger et Platecarpus pour les formes à longue queue ; Plotosaurus et une espèce encore non décrite de Mosasaurus pour les formes à queue plus courte.

Les chercheurs ont également extrapolé leurs résultats aux géants du groupe, notamment Tylosaurus rex et Mosasaurus hoffmannii, dont la taille approchait celle d’une baleine à bosse.

 

DES ATTAQUES PLUS RAPIDES QUE CELLES DU GRAND REQUIN BLANC

Les analyses suggèrent que les longues queues d’espèces telles que Platecarpus et Tylosaurus permettaient à leur nageoire caudale de se courber davantage avant de se détendre brutalement, générant des accélérations explosives. Selon les modèles, un Tylosaurus rex d’environ 14 mètres de long pouvait atteindre près de 24 km/h lors d’une seule propulsion de la queue. À titre de comparaison, le grand requin blanc, l’un des plus grands prédateurs marins actuels, atteint environ 18 km/h lors d’un sprint lui permettant parfois de jaillir hors de l’eau pour capturer un phoque.

Parmi les espèces étudiées, Platecarpus apparaît comme la plus rapide, suivi de Tylosaurus proriger, puis de Mosasaurus et enfin de Plotosaurus.

Selon Formoso, ces résultats confortent une hypothèse de longue date fondée sur l’usure des dents et la morphologie du crâne : les mosasaures à longue queue étaient probablement des prédateurs d’embuscade.

Ils se seraient dissimulés dans les mers peu profondes avant de bondir brusquement sur de gros poissons, des plésiosaures ou même d’autres mosasaures plus petits.

 

DES CHASSEURS DE PLEINE MER

Les mosasaures à queue courte n’étaient pas moins impressionnants. Même s’ils accéléraient moins vite, probablement autour de 4 à 5 mètres par seconde, leur morphologie semblait particulièrement adaptée à une nage durable en haute mer.

Les chercheurs pensent qu’ils pouvaient chasser à la manière des prédateurs océaniques modernes comme les thons, les makos ou les espadons. « Les mosasaurinés n’étaient absolument pas lents », souligne Formoso. « Je n’aimerais certainement pas me retrouver à quelques mètres d’un Mosasaurus, même avec ce que je sais aujourd’hui. »

Selon Mike Polcyn, spécialiste des mosasaures à la Southern Methodist University, qui n’a pas participé à l’étude, ces différences pourraient expliquer l’évolution du groupe. Les formes à longue queue ont été les premières à atteindre de grandes tailles et à dominer les mers peu profondes grâce à leurs tactiques d’embuscade.

Les mosasaurinés auraient alors colonisé les eaux plus ouvertes et développé une stratégie fondée sur la poursuite de leurs proies sur de longues distances. « Cette capacité à nager longtemps en tant que prédateur actif pourrait avoir fini par favoriser les grands Mosasaurus au détriment de Tylosaurus », explique-t-il.

 

UNE MÉTHODE PROMETTEUSE

Pour Amelia Zietlow, paléontologue au History Museum at the Castle dans le Wisconsin, l’étude constitue « une contribution précieuse à notre compréhension des mosasaures en tant qu’êtres vivants ».

Pour Kiersten Formoso, ce travail ne fait que commencer. Les mêmes méthodes pourraient désormais être appliquées à d’autres mosasaures, comme Prognathodon, doté de dents massives, ou Globidens, spécialisé dans le broyage des coquillages.

Elles pourraient même servir à étudier certains grands animaux marins actuels difficiles à observer directement, comme les rorquals boréaux.

« Ce sont de grands prédateurs qui jouent un rôle essentiel dans leurs écosystèmes respectifs », conclut Formoso. « Comprendre leur fonctionnement est absolument fascinant. »

Le T. rex n’était peut-être pas le tyran solitaire que nous imaginions

À chaque fois que je suis à New York, je dois aller la voir. Elle m’attend toujours au même endroit, au 4e étage du Muséum américain d’histoire naturelle, avec un sourire si large que ses dents scintillent sous les lumières vives. Les spécialistes la connaissent sous le nom AMNH 5027. Pour moi, il s’agit du tout premier Tyrannosaurus rex que j’aie jamais vu.

Avant la découverte de « Sue », « Stan », « Scotty » et bien d’autres squelettes célèbres appartenant au dernier grand dinosaure carnivore sur Terre, AMNH 5027 était une icône. Bien que partiel, il s’agissait du premier fossile de T. rex comprenant un crâne complet (quoique légèrement brisé). Il ne laissait aucun doute quant à l’impressionnante puissance de la mâchoire du dinosaure, laquelle a été reconstituée ouverte par les paléontologues du musée au moment d’assembler les os et les moulures avant de présenter le T. rex au monde. Pour l’anecdote, c’est AMNH 5027 qui a servi de modèle pour la couverture du livre Jurassic Park de Michael Crichton. J’ai rencontré ce spécimen en 1988, alors qu’il prenait la pose comme Godzilla et que je n’étais pas plus grande qu’un mammifère du Mésozoïque. Je pouvais voir la bave lui couler des mâchoires.

Comme moi, AMNH 5027 a bien changé depuis notre rencontre. La colonne vertébrale du T. rex est désormais parallèle au sol, si bien qu’il semble flâner, comme s’il suivait l’odeur d’un Edmontosaurus. Elle est moins monstrueuse et semble plus calme malgré tous ces mammifères dont elle ne ferait qu’une bouchée qui serpente autour d’elle tous les jours. Parfois, lorsqu’il y a peu de monde et que je peux courir dans les escaliers pour doubler des groupes scolaires, je l’imagine, soufflant et grondant dans les basses-terres du Crétacé. Alors, quand j’ai décidé de raconter l’histoire de la vie du T. rex dans mon nouveau livre Tyrant Lizard Queen: The Love, Life, and Terror of Earth’s Greatest Carnivore (non traduit en français), c’est d’AMNH 5027 dont je me suis inspirée pour imaginer le protagoniste de l’histoire, Snaggletooth (Dent de travers, en français).

Bien que Snaggletooth soit un personnage à part entière, tout à son sujet s’inscrit dans le cadre de plus d’un siècle de recherches sur le dinosaure le plus célèbre jamais découvert. Nous en savons probablement plus sur le T. rex que sur n’importe quel autre dinosaure et nous ne le voyons plus comme un charognard lent et menaçant, mais comme un carnivore au sang chaud à la vie sociale complexe.

Lorsque les premiers fossiles de T. rex ont été découverts, les scientifiques les considéraient comme des solitaires vicieux. Mise au jour par Barnum Brown en 1908, AMNH 5027 a été trouvée seule. À l’époque, il était facile de décrire le T. rex comme un reclus royal qui avait régné sur son milieu aujourd’hui disparu. En 1915, le paléontologue William Diller Matthew écrit que de tels dinosaures « marchaient ou courraient sur leurs pattes arrière ; chez la plupart d’entre eux, les membres antérieurs étaient assez inadaptés pour soutenir le poids du corps et devaient être uniquement utilisés pour se battre ou déchiqueter une proie ». Le dinosaure ne vivait que pour manger et toute rencontre entre tyrannosaures menait vraisemblablement à la bagarre.

Sur la base de l’abondance de fossiles de T. rex dans des roches datant de 66 à 68 millions d’années et des données sur les besoins écologiques du reptile, les paléontologues estiment que la population de T. rex fut un temps d’environ 20 000 individus. Un chiffre impressionnant pour des dinosaures géants dont l’aire de répartition s’étendait du sud du Canada au Texas actuels. Mais ce n’est que récemment que nous avons commencé à comprendre pourquoi les T. rex se rencontraient et ce qui se passait lorsque c’était le cas.

Plus d’un siècle après la découverte du T. rex, les paléontologues peuvent affirmer qu’ils ont principalement vécu seuls, mais aussi qu’ils se sont battus, se sont fait la cour et ont élevé leurs petits pendant plus de deux millions d’années avant qu’un astéroïde ne mette fin à tout ça. À partir du moment où les paléontologues ont cessé de percevoir le T. rex comme un monstre toujours affamé, ils ont pu prendre la pleine mesure de sa vie sociale complexe.

Pour commencer, intéressons-nous aux éléments de preuve qui étayent leur vie en solitaire. Ce que nous savons de la manière dont les T. rex socialisaient, nous l’avons appris de leurs dents, de leurs os, ainsi que de leurs empreintes et traces. Une série d’empreintes à trois doigts, des marques de dents sur les squelettes ou des fèces de tyrannosaure, tous sont des exemples de traces fossiles. Une telle diversité de fossiles témoigne de ce que ces animaux préhistoriques ont laissé sur Terre, et donc de leurs comportements. Un ensemble de cinq traces de T. rex mis au jour dans le Dakota du Nord a ainsi permis de découvrir que le carnivore se déplaçait sans se presser à une vitesse de 6,5 km/h.

Les traces mises au jour suggèrent effectivement que le T. rex se déplaçait souvent seul. Les scientifiques n’ont, pour l’heure, découvert qu’environ cinq ensembles de traces du dinosaure. La première, seule et immense, a été mise au jour au Nouveau-Mexique et décrite en 1994. Ce n’est que cette année, plus de 120 ans après que le T. rex a été nommé, que les spécialistes ont dévoilé une série de pistes appartenant à l’espèce. Outre le fait que la plupart des squelettes de T. rex correspondent à des individus seuls, les rares traces découvertes laissent entendre que les adultes se comportaient sans doute comme des félins, aimant passer du temps seul. Si les premières espèces de tyrannosaures se regroupaient de temps à autre, rien ne prouve pour l’heure que c’était aussi le cas chez le T. rex.

Cette vie quelque peu solitaire était peut-être adaptée au reptile. Les dinosaures étaient énormes. Certains adultes dépassaient les 12 m de long et pesaient plus de neuf tonnes. Leur puissante mâchoire était capable de transpercer et de briser les os. Des muscles en lambeaux et des éclats d’os ont ainsi été découverts dans les excréments d’un T. rex, ce qui laisse imaginer la facilité avec laquelle ils pouvaient désarticuler une carcasse. Entre les petits dinosaures, les jeunes dinosaures à bec de canard ou à corne, et les carcasses d’herbivores trop imposants pour les chasser, les adultes T. rex pouvaient se nourrir sans avoir besoin d’élaborer des stratégies de coopération. Ils n’étaient d’ailleurs peut-être pas vraiment disposés à partager, vu leur gros estomac à remplir.

Les os présentant des marques, un autre type de trace fossile, révèlent le côté social de ces carnivores en montrant ce qu’il se passait lorsqu’ils se rencontraient. Les écorchures visibles sur les os de T. rex témoignent, et c’est troublant, du fait que ces dinosaures pouvaient être cannibales. Environ la moitié des crânes de grands tyrannosaures présentent des plaies perforantes guéries. Le T. rex et les dinosaures de la même famille se prêtaient suffisamment souvent au cannibalisme pour que des dizaines de crânes endommagés aient été retrouvés à ce jour.

L’emplacement des plaies fait sens. Le T. rex et les autres dinosaures apparentés ont développé de grosses têtes dotées de muscles puissants permettant de fermer la mâchoire. Pour ne pas être déséquilibrés, leurs pattes avant sont devenues plus petites avec l’évolution, se rapprochant ainsi du corps. Lorsque deux T. rex s’affrontaient, après avoir découvert la même carcasse de tricératops par exemple, leur gueule était l’arme de choix pour résoudre le conflit. La mâchoire de l’espèce ayant évolué pour pouvoir briser les os, les T. rex étaient tout aussi vulnérables face aux morsures infligées par leurs congénères que les petits herbivores. Les os consolidés indiquent que le T. rex survivait souvent à ces rencontres, mais les tissus gonflés et infectés dans leur nez et au niveau de leur mâchoire devaient être extrêmement douloureux.

Toutes les interactions sociales entre deux tyrannosaures n’étaient pas hostiles. Même si les nids, les œufs et les bébés de T. rex sont encore plus rares que les empreintes de ces dinosaures, les comportements d’autres théropodes, des oiseaux modernes et des crocodiles actuels nous donnent, à moi et quelques autres paléontologues, toutes les raisons de croire que le T. rex s’occupait de son nid et veillait sur sa progéniture pendant une certaine période, à l’instar des alligators.

Lorsque les preuves fossiles directes sont difficiles à trouver, comme c’est le cas avec le comportement nidificateur du T. rex, les paléontologues ont souvent recours à une approche appelée « encadrement phylogénétique ». Voici comment cela fonctionne : les oiseaux sont les seuls dinosaures encore en vie ; les alligators et les crocodiles sont les animaux non aviaires les plus proches des dinosaures encore vivants en tant que groupe ; si les oiseaux et les crocodiliens partagent une caractéristique, alors de nombreux dinosaures la présentaient également.

Les parents oiseaux de la plupart des espèces font attention à leur nid et leurs oisillons. Il en va de même pour les alligators et les crocodiles, qui tiennent les charognards à distance de leur nid et élèvent leurs petits pendant au moins un an. Les données actuelles suggèrent que le T. rex avait le même comportement ; les parents tyrannosaures restaient à proximité de leurs nids et de leurs jeunes suffisamment longtemps pour que ces derniers grandissent assez pour pouvoir se nourrir seuls par la suite. Et pour construire ces nids remplis d’œufs, le T. rex devait pouvoir s’entendre suffisamment longtemps avec les autres membres de son espèce.

Quelles que soient les interactions des T. rex au quotidien, au moins un scénario exigeait des interactions sociales. Comme tous les dinosaures, le T. rex pondait des œufs. Et ces derniers étaient le résultat d’une parade nuptiale et d’un accouplement, qui nécessitaient de ces dinosaures tyranniques de se montrer sous leur meilleur jour, pendant un bref moment.

Jusqu’en 2016, les paléontologues ignoraient la forme que prenaient la parade nuptiale et l’accouplement chez les dinosaures. Il y a environ 100 millions d’années, dans l’actuel Colorado, de grands dinosaures similaires au T. rex se sont rassemblés pour gratter le sol. Ils ont ainsi formé des dépressions, qui ressemblaient presque à des nids, peut-être pour que les animaux puissent démontrer leurs aptitudes à construire de telles structures. Il s’agissait en réalité d’une arène de parade nuptiale du Crétacé, où se donnaient en spectacle des dinosaures aux griffes acérées. Les scientifiques ont découvert des sites similaires dans des roches datant du Crétacé au Canada et en Corée du Sud. Cette technique de séduction serait donc assez répandue chez les théropodes.

Pour l’heure, les spécialistes n’ont pas mis au jour de tels sites dans les roches datant de l’époque du T. rex. Mais ils savent désormais quoi chercher. Le fait que des dinosaures carnivores de grande et de petite taille aient fabriqué ces arènes de parade nuptiale laisse à penser qu’il s’agissait d’une forme fréquente de séduction chez ces animaux. Et nous l’observons encore aujourd’hui. Les oiseaux qui nichent au sol, comme les macareux, les limicoles et même les perroquets réalisent de faux nids en grattant le sol comme les dinosaures le faisaient il y a fort longtemps. Les griffures indiquent que les dinosaures se pavanaient autour de l’arène et qu’ils essayaient de s’impressionner les uns les autres, à l’instar de nombreux oiseaux. Le T. rex devait également le faire, d’une manière ou d’une autre.

Nous ne pouvons pas être sûrs que ce dinosaure bombait le torse et grattait le sol pour exciter ses partenaires potentiels. Mais c’est ainsi que j’aime imaginer AMNH 5027 lorsque je lui rends visite. Ce n'était pas simplement un carnivore déchiquetant de la chair. Elle a aussi dormi, bu de l’eau, vu la vie défiler devant ses yeux et, je suppose, partagé occasionnellement des moments d’affection avec un autre T. rex. Il est facile de faire une fixette sur ses dents. Ces mâchoires ont également permis à un animal de se nourrir, un animal qui faisait bien plus que chasser son prochain repas. J’imagine ma reine des tyrans, par une soirée chaude du Crétacé, gratter le sol tout en grondant en compagnie d’autres congénères qui se préparent à faire durer un peu plus longtemps l’âge des dinosaures.

Punaises de lit, tiques, vers : comment éviter les parasites pendant vos voyages ?

Du fait des nombreux cas d’infestations en France, les punaises de lit font les gros titres depuis quelque temps, pourtant, bien que répugnantes, ces petites bêtes hématophages ne présentent pas de réel danger pour notre santé. En réalité, selon Molly Keck, entomologiste spécialisée dans la lutte contre les parasites au Texas A&M AgriLife, « l’animal le plus mortel au monde est le moustique ».

Les insectes peuvent être porteurs d’agents pathogènes tels que des bactéries, des nématodes, des protozoaires et des virus susceptibles de transmettre aux humains des maladies difficiles à diagnostiquer. Nombre de ces affections, telles que la dengue et la maladie de Lyme, peuvent commencer sous la forme de symptômes vagues comme des maux de tête, de la fatigue ou de la fièvre, et les traces de piqûre ou de morsure ne sont pas toujours apparentes.

Lorsque vous tombez malades en voyage, il est compréhensible de vouloir rentrer immédiatement chez vous pour vous soigner. Cependant, selon William Spangler, médecin urgentiste et directeur médical mondial de la compagnie d’assurance AIG Travel, « il est probablement préférable de se faire soigner sur place, où les professionnels de santé connaissent la maladie endémique et savent comment la traiter. »

Avant de partir en voyage, envisagez de vous rendre dans une clinique de médecine des voyages, qui saura vous recommander des médicaments et vaccins adaptés aux différents risques de votre destination. En attendant, voici quelques conseils pour vous aider à éviter au mieux certains des parasites les plus répandus dans le monde.

 

LES PUNAISES DE LIT

Espèces : Cimex lectularius (punaise de lit commune) et Cimex hemipterus (punaise de lit tropicale).

Où se trouvent-elles ? Meubles, tapis et valises dans le monde entier.

Quelle menace présentent-elles, et comment les éviter ? « Vous pouvez attraper des punaises de lit même sans voyager », révèle Keck. « Vous pouvez les attraper à l’école, dans une salle d’attente ou encore par l’intermédiaire d’un ami qui vient vous rendre visite. »

Bien qu’elles puissent être porteuses de virus, les punaises de lit transmettent rarement des agents pathogènes aux humains. Leurs piqûres sont indolores ; les boutons qui démangent sont en réalité une réaction allergique qui peut apparaître jusqu’à neuf jours après la morsure. « Les morsures ne peuvent être traitées que par des antihistaminiques, et le soulagement sera limité », affirme Spangler.

Bonne nouvelle, cependant : les punaises de lit ne peuvent pas voler. Lorsqu’elles ne vous sucent pas le sang, elles préfèrent donc se cacher dans des endroits sombres comme les plis des matelas.

« Pour éviter de ramener des punaises jusque chez vous, placez vos sacs dans la baignoire de l’hôtel, où elles ne pourront pas grimper », recommande Keck. « Inspectez ensuite le lit en remontant les draps et la housse de matelas, en regardant les zones élastiques et en vérifiant tout autour du lit. » Si vous voyez des punaises de la taille d’un pépin de pomme, de couleur brun rougeâtre, des œufs jaune pâle ou des taches de sang, « demandez une autre chambre qui n’est pas en contact avec celle où vous vous trouvez », c’est-à-dire ni à côté, ni au-dessus, ni au-dessous.

Les punaises de lit préfèrent les bagages en tissu à ceux qui sont en plastique ou en métal, et il est plus facile de les repérer sur les couleurs claires si vous les cherchez à l’aide de la lampe de poche de votre téléphone. Si les températures sont basses lorsque vous rentrez chez vous, c’est une bonne chose : stockez votre valise à l’extérieur pendant 80 heures si la température est inférieure à 0 °C, car cela permettra de tuer les parasites. Vous pouvez également laver vos vêtements à l’eau chaude, puis les passer pendant une demi-heure au sèche-linge à haute température.

 

LES MOUSTIQUES

Espèces : les moustiques du genre Aedes transmettent le chikungunya, la dengue, la fièvre jaune et le virus de Zika ; ceux du genre Culex provoquent la fièvre du Nil occidental ; et ceux du genre Anopheles propagent le paludisme.

Où se trouvent-ils ? Partout dans le monde, à l’exception de l’Islande et de l’Antarctique ; les espèces porteuses de maladies préfèrent les climats tropicaux, subtropicaux et certains climats tempérés.

Quelle menace présentent-ils, et comment les éviter ? « Les maladies transmises par les moustiques tuent environ un million de personnes dans le monde chaque année », révèle Spangler. Ces insectes sont à l’origine de 200 millions de cas de paludisme par an, avec environ 625 000 décès, et de 100 à 400 millions de cas de dengue, avec environ 40 000 décès. Bien que 80 % des cas d’infection par la dengue soient asymptomatiques, cette maladie est parfois surnommée « fièvre des os brisés » en raison de la douleur particulièrement intense qu’elle peut provoquer.

Les personnes les plus touchées sont celles qui vivent dans les pays dans lesquels les moustiques sont porteurs de maladies, mais les voyageurs ne sont pas à l’abri pour autant. En outre, le changement climatique provoque également une expansion du territoire des moustiques : bien que la France métropolitaine ne soit pas concernée à ce jour, les États-Unis ont par exemple connu des cas de paludisme d’origine locale en 2023. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) prévient qu’au cours de cette décennie, la dengue deviendra une menace majeure dans davantage de régions d’Europe et des États-Unis.

Lorsque vous préparez un voyage, n’hésitez pas à consulter les cartes mises à disposition par les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) des États-Unis ou à vous rendre dans des cliniques de médecine des voyages, qui sauront vous indiquer si vous avez besoin de médicaments de prévention contre le paludisme ou de vaccins contre la fièvre jaune. Un deuxième vaccin contre le paludisme a par ailleurs été approuvé début octobre par l’OMS : celui-ci, ainsi qu’un vaccin à usage limité contre la dengue, sont prometteurs pour l’avenir de la lutte contre ces maladies.

Le plus efficace reste cependant de faire tout son possible pour éviter de se faire piquer. Pour ce faire, utilisez un insectifuge contenant de la picaridine ou du DEET et portez des pantalons et des manches longues, idéalement traités à la perméthrine. Dormez avec une moustiquaire, mais sachez que de nouvelles recherches remettent en cause d’anciennes théories selon lesquelles les moustiques responsables du paludisme ne piqueraient que la nuit. Une étude réalisée en 2022 a montré que 20 à 30 % des piqûres de moustiques anophèles ont lieu pendant la journée.

 

LES CÉRATOPOGONIDÉS

Espèces : environ 4 000 espèces de la famille des Ceratopogonidae.

Où se trouvent-ils ? Dans le monde entier, en particulier près des côtes, des lacs et des rivières, à l’exception de l’Antarctique et de l’Arctique.

Quelle menace présentent-ils, et comment les éviter ? Ces insectes, qui peuvent mesurer de 0,8 à 3 millimètres, sont des sortes de mouches connues sous plusieurs noms en fonction des régions du monde, tels que « brûlot » au Canada,  ou « arabis » et « alambic » dans le sud de la France métropolitaine.

Ces insectes sont gênants, mais relativement peu dangereux (bien qu’ils puissent propager des maladies rares comme la fièvre d’Oropouche en Guyane française, en Amérique centrale et en Amérique du Sud). Keck précise que « les vrais [Ceratopogonidae] sont en fait très faciles à reconnaître, car leur piqûre est douloureuse ». Certaines personnes ont une réaction allergique encore plus douloureuse, qui se traduit généralement par des rougeurs et des gonflements qui démangent.

Les insecticides, même s’ils contiennent du DEET, n’offrent qu’une protection limitée. Pour vous protéger des piqûres, portez des manches longues et des pantalons (encore plus efficaces si vous les rentrez dans vos chaussettes). Les chapeaux munis d’un filet fin pourront également protéger votre visage.

 

LES TIQUES

Espèces : Ixodidae (tiques dures) et Argasidae (tiques molles) ; environ 60 des 900 espèces, notamment Ixodes scapularis, peuvent transmettre des maladies aux humains.

Où se trouvent-elles ? Dans les zones herbeuses et broussailleuses, même dans les villes, sur tous les continents à l’exception de l’Antarctique, et dans tous les États américains à l’exception de l’Alaska.

Quelle menace présentent-elles, et comment les éviter ? Également hématophages, ces arthropodes à huit pattes sont techniquement des arachnides. Les tiques ne peuvent ni voler ni sauter, mais certaines attendent parfois à l’extrémité d’arbustes situés sur des chemins fréquentés afin de grimper sur les personnes (ou animaux de compagnie) qui passent à proximité.

Lorsqu’elles se nourrissent, les tiques s’accrochent en plantant une sorte de harpon barbelé dans la peau de leur hôte. Il est donc difficile de les retirer, et il leur faut parfois un jour ou deux pour terminer leur repas. Les morsures de tiques, généralement indolores, passent souvent inaperçues ou sont prises à tort pour des piqûres de moustiques.

« Différentes espèces de tiques véhiculent différents agents pathogènes infectieux », explique Lin H. Chen, présidente de l’International Society of Travel Medicine. Chaque année, environ 25 000 à 68 000 cas de maladie de Lyme (ou borréliose de Lyme) sont diagnostiqués en France ; et le taux d’incidence annuel tend à augmenter depuis 2009. Les tiques peuvent également transmettre d’autres maladies moins répandues, telles que la fièvre hémorragique de Crimée-Congo, des rickettsioses ou encore des encéphalites à tiques ; des cas de tularémie, d’anaplasmose et de fièvre pourprée des montagnes Rocheuses sont aussi observés, notamment en Amérique du Nord. Les voyageurs souhaitant pratiquer de nombreuses activités de plein air en Europe et en Asie sont davantage exposés au risque d’encéphalites à tiques et peuvent donc envisager de se faire vacciner.

« Un certain nombre de répulsifs présentant une certaine efficacité sont disponibles facilement à l’achat », affirme Spangler, « mais dans les zones particulièrement sujettes à la présence de tiques, il est recommandé de réduire l’exposition de votre peau au maximum en portant de bonnes chaussures, des pantalons longs et des manches longues. Si vous rentrez d’une balade près d’herbes hautes ou d’autres feuillages, inspectez tout votre corps à la recherche de tiques. Il est possible d’en repérer une sur vos vêtements (ou même sur votre peau) avant qu’elles ne s’accrochent. » Prendre une douche dans les deux heures qui suivent votre sortie peut également aider à éliminer les tiques qui ne se sont pas encore accrochées.

 

LES VERS PARASITAIRES

Espèces : les schistosomes (Schistosoma) et les ankylostomes (Ancylostoma duodenale et Necator americanus).

Où se trouvent-ils ? Dans les pays tropicaux et subtropicaux, en particulier lorsque les conditions sanitaires sont mauvaises, y compris sur les plages où les chiens et les chats se promènent librement.

Quelle menace présentent-ils, et comment les éviter ? Bien que les cas d’infections par des vers parasitaires soient rares chez les voyageurs, il est tout de même important de tout faire pour les éviter. Les symptômes peuvent être mineurs (douleurs d’estomac) ou graves (crises d’épilepsie). Les vers ou leurs œufs peuvent par exemple être ingurgités lors des repas, notamment dans de la viande mal cuite ou des légumes mal lavés. Cela peut entraîner une trichinose (causée par des vers ronds), une infection par des cestodes, ou même des cas impressionnants tels que celui d’un vers vivant retiré du cerveau d’une patiente en Australie. Les enfants sont également susceptibles de propager l’oxyurose, surtout s’ils ne se lavent pas bien les mains après être allés aux toilettes.

En voyage, soyez attentifs aux « expositions environnementales, comme lorsque vous pataugez dans de l’eau douce » qui présente « des risques potentiels de schistosomiase et de leptospirose », et lorsque vous marchez pieds nus sur un sol et un sable contaminés par des ankylostomes ou des strongyloïdes, explique Chen.

Dans le monde, environ 230 millions de personnes sont atteintes d’une schistosomiase (également appelée bilharziose) et 200 000 personnes en meurent chaque année, principalement, mais pas exclusivement, en Afrique. Selon les CDC, la seule maladie parasitaire plus dévastatrice que la schistosomiase est le paludisme. Les schistosomes se reproduisent dans des escargots d’eau douce, trouvés à ce jour dans soixante-dix-huit pays, et se propagent principalement par le biais de l’urine ou des excréments des individus infectés. Le parasite peut survivre pendant 48 heures après avoir quitté l’escargot et peut pénétrer dans la peau humaine lorsque celle-ci entre en contact avec de l’eau contaminée. 

Les mauvaises conditions d’hygiène peuvent également favoriser des infections par la plante des pieds, en particulier par le biais de la terre et du sable où des chats et des chiens font leurs besoins. Garder ses chaussures est le meilleur moyen d’éviter les larves de vers comme les ankylostomes et les trichocéphales, ainsi que les lésions, la diarrhée, l’anémie et le prolapsus rectal qu’elles peuvent provoquer. Les médicaments prescrits sont efficaces dans la lutte contre de nombreux vers, à condition que le diagnostic soit correct.

Si vous êtes mal à l’aise après la lecture de cet article, c’est une bonne chose : cette émotion pourra vous inciter à prendre les précautions nécessaires pour éviter les infections, comme en appliquant un répulsif anti-insectes ou en couvrant votre peau dans les zones à risque. De plus, comme le recommande Keck, « n’oubliez pas qu’il y a beaucoup plus d’insectes bénéfiques que d’insectes nuisibles. La plupart d’entre eux ne vous piqueront pas, ne vous mordront pas, ne vous transmettront pas de maladie et, de manière plus générale, ne vous feront aucun mal. »

Manger des os serait bon pour la santé

Il y a quelques années, une amie m'a parlé d'un repas qu'elle avait partagé avec des locaux alors qu'elle travaillait en Afrique subsaharienne. Au départ, rien d'extraordinaire : le village qui l'accueillait avait tué un poulet pour en faire un ragoût. Puis, après avoir mangé la viande, ses compagnons s'étaient ensuite attaqués aux os, pas uniquement en les rongeant pour ne laisser aucune trace de cartilage ou de tendons, comme le font de nombreuses cultures à travers le monde, mais bien en croquant l'os en lui-même.

Son histoire a piqué ma curiosité. Grâce à la récente obsession de l'Amérique pour les régimes carnivore et paléo, bon nombre de mes concitoyens sont désormais familiers avec la pratique qui consiste à bouillir des os pour élaborer bouillons et gélatines riches en collagène, une protéine qui représente 25 à 33 % de la masse protéique d'un animal, en majorité contenue dans les os, la peau et les tissus conjonctifs. Nous sommes également nombreux à découper ces os pour accéder à leur moelle riche et savoureuse, mais ni moi ni les autres inconditionnels des abats de mon entourage n'avions encore jamais entendu parler d'une personne qui dévorait les os tout entiers.

J'ai toujours faim de nouvelles techniques, textures et saveurs culinaires. Je me suis donc donné comme mission d'en apprendre plus sur les os comestibles. Au cours de mes recherches, j'ai découvert que de nombreuses cultures cuisinaient et mangeaient les os, pour une multitude de raisons convaincantes. La pratique est simplement moins visible dans les pays occidentaux.

 

ENTRE PÉRILS ET PROMESSES

D'après Joe Regenstein, nutritionniste à l'université Cornell, les os ont bien plus à offrir que le collagène et la moelle. Ils sont avant tout composés de calcium et de phosphate, mais aussi riches en minéraux comme le fer, le magnésium et le potassium. Leur profil nutritionnel varie selon l'espèce, le type d'os, l'âge et la santé de l'animal ou encore la façon dont ils sont préparés.

Le nombre restreint d'études sur le sujet ne permet pas d'identifier l'os le plus susceptible de combler un besoin alimentaire donné. Les os constituent entre 10 et 20 % de la masse d'un animal et ce sont souvent les tissus les plus denses en nutriments. Pourtant, comme le fait remarquer Jogeir Toppe, chercheur au sein de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, le secteur agroalimentaire relègue souvent cette matière nutritive au rang des déchets.

Contrairement aux chiens, notre mâchoire et nos dents ne sont pas conçues pour broyer des os solides et accéder à cette abondance de minéraux. Si nous essayons de mâcher un os rigide, nous risquons de créer des échardes qui pourraient bien érafler ou percer notre appareil digestif. Aïe. C'est peut-être la raison qui a poussé nos ancêtres à se concentrer sur l'extraction de graisse et de protéines de la moelle de certains os, en réservant le reste du squelette d'un animal à la fabrication d'objets plutôt qu'à l'alimentation. Comme nous l'explique Jennifer McLagan, auteure et chef spécialiste des abats, l'os est facile à sculpter, c'est pourquoi il était traditionnellement utilisé pour fabriquer toutes sortes d'objets du quotidien, des boutons aux patins à glace de certains peuples autochtones.

Néanmoins, l'analyse des coprolithes, les excréments fossilisés de nos ancêtres, suggère que certains peuples préhistoriques consommaient de petits animaux entiers, avec leurs os. La pratique était encore présente il y a peu dans certains pays, notamment la France avec la consommation de l'ortolan, interdite depuis 1999. De nos jours, il nous arrive encore de rogner l'extrémité des petits os de poulet bien cuits ou de manger entiers les poissons frits, sans se soucier de leurs arêtes. Ces pratiques sont particulièrement répandues en Afrique et en Asie, mais il n'est pas rare de voir les Occidentaux s'y essayer.

« Je pense que c'est arrivé naturellement », explique Regenstein de sa propre inclination à grignoter les os de poulet. « Sur le poulet frit, ils sont très faciles à manger. » 

Cela dit, tout le monde ne se limite pas aux petits os. Divers témoignages suggèrent que dans les régions frappées par l'insécurité alimentaire, comme le Zimbabwe rural, certaines communautés consomment également des os longs, comme les fémurs. À l'instar de nombreuses traditions nées en temps de pénurie, la pratique semble persister comme habitude culturelle, même lorsque les communautés ont de nouveau accès à une nourriture abondante. Cependant, compte tenu des risques pour la santé dentaire et des dangers associés aux éclats d'os, l'habitude dépasse rarement les frontières de la zone où elle a vu le jour.

 

COMMENT MIEUX MANGER LES OS ? 

Comme nous l'explique Regenstein, ces pratiques de consommation des os nous montrent que, même s'il nous est impossible de manger tel quel ce tissu dur en toute sécurité, nous pouvons le rendre plus sûr à consommer en l'attendrissant ou en le réduisant en poudre, ce qui nécessite également quelques précautions.  

Selon des témoignages historiques, pour utiliser les os sans se soucier de leur taille, certains peuples les broyaient pour en faire une fine poudre. En Amérique, l'utilisation de poudre d'os comme complément alimentaire s'est poursuivie jusqu'à la fin du 20e siècle, jusqu'au décès de l'actrice Allison Hayes par empoisonnement au plomb lié à la consommation de pilules contenant de la poudre d'os. Au cours de leur vie, les grands animaux accumulent et concentrent dans leur organisme les métaux lourds issus de leur environnement, c'est pourquoi il est préférable de ne pas consommer trop de poudre d'os, un peu comme le thon avec le mercure.

En Occident, la prévalence des aliments riches et fortifiés en vitamine, associée à ce risque de contamination, a diminué l'intérêt pour le potentiel nutritionnel de la poudre d'os.

Si vous avez déjà utilisé des os pour confectionner un bouillon, vous savez que la chaleur et la pression suffisent à elles seules à ramollir ces tissus durs. Utilisez les mêmes os à plusieurs reprises et vous les verrez passer d'une matière solide comme la roche à une véritable bouillie. Dans certaines recettes modernes, les auteurs recommandent même de mixer cette bouillie d'os dans votre brouillon, puis d'en filtrer les morceaux pour créer une sauce ou une pâte riche en nutriments. C'est aussi pour cette raison que vous pouvez manger de petits poissons, comme les sardines qui subissent une chauffe extrême pendant le processus de mise en conserve, sans même remarquer que vous venez d'avaler leur squelette ramolli, indique Regenstein.

Grâce en partie aux scientifiques qui ont consenti à avaler des musaraignes entières pour la recherche, nous savons également que si un os est suffisamment petit et malléable, notre appareil digestif est capable de le digérer, ce qui nous permet d'extraire tant de calcium et de phosphore du poisson en conserve.

Plus l'os est grand et épais, plus il est difficile de le ramollir, ou de le croquer sans créer de dangereuses échardes. C'est là que le broyage de l'os en un repas dénué d'éclats entre en jeu.

L'exposition au plomb et à d'autres métaux lourds est un risque réellement associé à la consommation d'os, mais ce risque n'est pas nécessairement plus élevé que ceux associés à d'autres aliments communs. Pour Regenstein, les quelques pays qui ont restreint les possibilités de préparation des os pour la consommation humaine en s'appuyant sur les risques pour santé « sont allés un peu loin. »

Quoi qu'il en soit, il faut du temps et un certain coup de main pour ramollir ou réduire en poudre des os jusqu'à les rendre comestibles. Dans les pays développés où tout n'est que commodité, c'est peut-être dans cette dépense de temps et d'énergie plus que dans les enjeux sanitaires, suggère McLagan, qu'il faut chercher la véritable raison à la disparition de l'intérêt pour l'utilisation culinaire des os.

« Nous ne voyons plus l'utilité des os », insiste-t-elle. « Nous les voyons plutôt comme un désagrément, quelque chose dont il faut se débarrasser. »

 

VAINCRE LES TABOUS

Ces dernières années, un éventail d'universitaires et de start-ups ont commencé à explorer de nouvelles techniques pour transformer les os en ingrédient prêt à utiliser. J'ai notamment trouvé des sources attestant de l'utilisation des os dans les saucisses et le pâté, les nuggets ou les croquettes de poisson et même dans certains pains.

En Europe et en Asie, une poignée d'acteurs de l'agroalimentaire ont déjà commercialisé des produits contenant des os attendris, indique Toppe, sans que cela semble perturber les consommateurs. McLagan se montre sceptique face à ces start-ups qui vendent les os comme une pâte ou une poudre fortifiante invisible plutôt qu'un ingrédient nutritif à part entière. Cependant, comme le souligne Toppe, à grande échelle et pour le confort des consommateurs, une poudre stable est tout simplement plus facile d'utilisation.

Toujours est-il qu'en passant suffisamment de temps sur les forums dédiés à la cuisine, vous ne manquerez pas de croiser des âmes intrépides qui s'essaient à la cuisson des os entiers, que ce soit par éthique anti-gaspillage ou simple curiosité. Certains s'inspirent des traditions de leurs propres cultures, alors que d'autres – comme moi – improvisent avec un nouvel ingrédient juste pour l'amour du jeu.

À tous ceux qui souhaitent mettre un pied dans l'univers gastronomique du squelette, je recommande de commencer par les os de poissons frits. Ils sont faciles à préparer, gorgés de saveurs et se dégustent aussi bien à l'apéritif qu'au repas, seuls ou en accompagnement. Les grands amateurs de croquant pourront ensuite explorer d'autres options d'os comestibles plus chronophages.

À force de temps, de persistance et d'éducation, Toppe espère un jour assister au retour triomphal de la consommation des os à travers le monde.

Pourquoi aimons-nous tant nous faire peur ?

L'année dernière, plus de 1 300 personnes ont participé à un tirage au sort pour passer une nuit dans une chambre d'hôtel à Chattanooga, dans le Tennessee, et plus précisément dans une chambre soi-disant hantée, où Annalisa Netherly a été décapitée en 1927 par son amant.

La popularité de cette loterie n’est qu’un exemple de l’engouement généralisé pour l'épouvante, dont l'expérience nous anime pour des raisons psychologiques et physiques.

Selon le Dr Elias Aboujaoude, professeur de psychiatrie et de sciences du comportement à la faculté de médecine de Stanford et chef de la section des troubles anxieux, notre réaction biologique à la peur est incroyablement complexe et fait intervenir des neurotransmetteurs et des hormones qui affectent des zones du cerveau allant de l’amygdale au lobe frontal. Cette réponse complexe active d’autres émotions à la fois désagréables, comme le stress, et agréables, comme le soulagement.

Notre corps a évolué pour se préparer à combattre ou à fuir face à une menace, en dilatant nos pupilles pour mieux voir, en élargissant nos bronches pour absorber plus d’oxygène et en détournant le sang et le glucose vers les organes vitaux et les muscles squelettiques, explique Aboujaoude. 

L’effet de la peur sur l’ensemble du corps peut être exaltant et, sur le plan psychologique, être source de satisfaction voire de triomphe lorsque l’objet de la peur disparaît. 

 

LA BIOLOGIE DU FRISSON

L’adrénaline, la dopamine et le cortisol sont trois importantes substances chimiques que notre corps s’est mis à libérer en cas de menace au cours de l’évolution.

Lorsque nous détectons un danger, notre corps libère de l’adrénaline pour éveiller notre instinct de combat ou de fuite. Selon David Spiegel, professeur de psychiatrie et de sciences du comportement à la faculté de médecine de Stanford et directeur du Stanford Center on Stress and Health, l’adrénaline augmente les fonctions corporelles telles que le rythme cardiaque, la pression artérielle et la fréquence respiratoire. « Le stress peut nous procurer un sentiment d’ivresse un peu comme après une bonne séance de course à pied. On se sent vigoureux et énergique. »

Le cortisol, l’hormone du stress, est libéré en permanence pour réguler un certain nombre de fonctions corporelles, mais son taux peut aussi monter en flèche lorsque l'on est surmené par une situation ou une expérience difficile.

Le cortisol peut nous aider à rester alertes après la première libération d’hormones de « combat ou de fuite », dont l’adrénaline, et même déclencher la libération de glucose par le foie pour servir de source d’énergie en cas d’urgence.

Lorsque l’on présente de façon chronique des niveaux élevés de cortisol, « l’organisme en pâtit », souligne Spiegel. « Il est en état de guerre chronique, ce qui est anormal. »

L’adrénaline et le cortisol sont deux hormones associées au stress, lequel peut entraîner des symptômes physiques tels que des douleurs thoraciques, des maux de tête ou des tremblements, de l’épuisement, des tensions musculaires, ainsi que des symptômes émotionnels comme de l’irritabilité, des crises de panique et de la tristesse.

La dopamine quant à elle est un neurotransmetteur qui participe à notre bien-être général. Elle est associée au plaisir et au fait d'attendre et de recevoir une récompense. Cela englobe le fait de maîtriser une menace ou, pourrait-on dire, de « vaincre sa peur, de gagner une course ou encore de recevoir le respect et l’approbation des autres », explique Spiegel. 

Ça ne signifie pas pour autant que la dopamine n'intervient qu'une fois l’objet de la peur disparu : notre organisme en libère à partir du moment où nous sommes dans l'anticipation de la récompense, précise Spiegel. Chez les toxicomanes, la dopamine procure un état d’euphorie pendant qu'ils recherchent de la drogue, avant même donc qu’ils en aient en leur possession.

 

QUAND LA PEUR DEVIENT AGRÉABLE

Aboujaude affirme que la peur peut procurer une sorte d’exaltation quand on est conscient du fait qu'on en sortira sain et sauf, comme dans le cas des maisons hantées ou des montagnes russes. 

« Certaines expériences peuvent nous donner l’illusion de maîtriser des situations menaçantes et d’y survivre », explique-t-il. « Faire face à une menace ressemble à une victoire, et il est vrai qu'affronter ses peurs peut être une bonne chose. »

En se confrontant à leurs peurs, certaines personnes peuvent se désensibiliser et, par conséquent, ne plus réagir à leurs déclencheurs émotionnels. D’autres, en revanche, peuvent se mettre inutilement en danger.

« Certaines personnes tirent plus de plaisir ou de soulagement que d’autres de ces expériences et peuvent finir par jouer avec le feu », explique Spiegel. On peut aller faire du ski en étant conscient des risques et ainsi rester prudent. Ou chercher des sensations fortes et aller jusqu’à dépasser ses limites et se mettre volontairement en danger. « Le danger comporte son lot de risques, et y survivre peut être exaltant. »

Si les maisons hantées et les films d’horreur ciblent souvent les adolescents et les jeunes adultes, c’est pour une bonne raison.

« Il s’agit d’une tranche d’âge qui s’interroge beaucoup sur la mort, sur ses craintes et son courage », explique Tok Thompson, professeur d’anthropologie à l’USC Dornsife, qui dispense un cours sur les histoires de fantômes. Il explique par ailleurs que le fait d’affronter ses peurs fait partie intégrante de l’âge adulte dans toutes les cultures.

« C’est bien souvent une expérience sociale, une expérience de jeunes qui se testent en allant voir si une maison est vraiment hantée », explique-t-il.

 

QU’EST-CE QUI NOUS FAIT PEUR ?

Certaines peurs humaines sont « préprogrammées » par l’évolution, explique Alice Flaherty, professeure agrégée de neurologie et de psychiatrie à l’université de Harvard. Nos ancêtres ont appris à éviter les stimuli effrayants, ce qui les a aidés à survivre et à nous transmettre ces instincts. 

« Les enfants n’ont pas besoin d’apprendre à avoir peur des bruits forts, des araignées, des serpents, du sang et des objets qui s’approchent rapidement », explique Flaherty, en référence à ce que l’on appelle les peurs innées, qui sont, selon elle, « profondément ancrées ».

Mais la plupart des autres peurs apparaissent avec l’expérience. Il y a autant de peurs que d’individus : on peut avoir une peur bleue des chiens après s’être fait mordre quand on était enfant, ou avoir peur des abeilles après avoir fait une réaction allergique à une piqure. 

Les recherches montrent que ces stimuli n’ont pas besoin d'être réels pour nous effrayer, mais que plus ils sont réalistes, plus ils font peur.

« Un vrai serpent fera sûrement plus peur qu’une simulation en réalité virtuelle, qui fera elle-même plus peur qu’une photographie », explique Aboujaoude. 

Nous savons également que la peur peut varier d’un genre à l’autre, ajoute Flaherty. « On dit que les hommes aiment plus les films d’horreur que les femmes, mais il semble bien établi que les hommes tendent à s’identifier au prédateur et les femmes aux victimes », ajoute-t-elle. 

Nos peurs sont extrêmement variées, c’est pourquoi le Scream-a-Geddon, un parc d’horreur de 24 hectares situé à Dade City, en Floride, emploie un large éventail de tactiques d’épouvante, explique Jon Pianki, directeur du marketing. Dans ce parc où l’on trouve des clowns, des sorcières, la réplique d'une prison et d'une expérience bioscientifique qui aurait mal tourné, la plupart des visiteurs arrivent en couple ou en groupe d’amis.

« Je ne pense pas que les gens ont peur comme ils auraient peur s’ils tombaient sur un individu louche dans une ruelle mal éclairée », explique Jon Pianki, qui ajoute que le parc a pour but d’être « anxiogène », mais qu’il offre aussi des moments de répit. « Les visiteurs entrent d’un pas mal assuré, en un groupe bien compact, puis quand la peur est passée, ils repartent tout excités et en riant. »

Quelle est la plante carnivore la plus meurtrière au monde ?

« Tout le monde aime les plantes carnivores », affirme Aaron Ellison, chercheur principal au Harvard Forest, une zone de recherche écologique de l'université, et expert en flore meurtrière.

La plus grande, selon lui, pourrait être la Nepenthes rajah de Bornéo, une plante en voie de disparition. « Elle pourrait manger un rat ou un petit mammifère de bonne taille. »

Les insectes et autres proies sont attirés par l'odeur qu'émet la plante, mais glissent de la surface cireuse vers le centre en forme de pichet et sont consommés par les fluides digestifs de la plante.

Aaron Ellison recommande de consulter en ligne des photos de plantes tubulaires, y compris le plus grand spécimen, qui mesurait 41 centimètres de long. « Elle peut donc contenir jusqu'à 4 litres d'eau », explique-t-il.

En revanche, « les plus grandes que nous avons aux États-Unis ne pourraient pas manger quelque chose de plus grand qu'une petite salamandre ».

 

BESTIOLES VÉGÉTALES

Aaron Ellison étudie une espèce de sarracénie pourpre de Nouvelle-Angleterre, Sarracenia purpurea.

Tout comme dans nos estomacs ou ceux des vaches, l'intérieur d'une sarracénie pourpre abrite des micro-organismes qui l'aident à digérer sa nourriture.

Les bactéries, les protozoaires et les larves de moustiques et de moucherons aident tous la plante à obtenir les nutriments dont elle a besoin, de sorte que la partie de la plante en forme de bol ou de pichet peut vraiment être considérée comme un petit ventre.

Mais quelle est la fin la plus cruelle que peut connaître un animal tombant dans le ventre - ou entre les « mâchoires » - d'une plante carnivore ? En somme, quelle est la plante carnivore la plus meurtrière ? 

Ellison a une petite préférence pour l'utriculaire, un genre de plus de 200 espèces qui a été décrit comme la « meilleure des souricières ».

Les utriculaires, qui vivent en eau douce, ont de minuscules vessies, chacune avec « un petit vide d'air sous l'eau avec deux petits poils à l'extérieur », qu'un minuscule crustacé ou copépode prendra pour une proie.

Une valve s'ouvre et hop ! L'animal est piégé à l'intérieur, et « la première chose que fait la plante, c'est pomper toute l'eau, et [la proie] se noie essentiellement dans l'air », explique Ellison. « Ce doit être une mort assez désagréable. »

Il n'y a pas de façon agréable de mourir quand on meurt dans une plante carnivore, mais un insecte a pris la mesure de la situation et se montre plus malin que les sarracénies.

La fourmi charpentière Camponotus schmitzi a appris à nager à l'intérieur de certaines sarracénies asiatiques et à voler une partie de la boue - et peut-être d'autres fourmis en décomposition - pour se nourrir.

« L'évolution est une chose vraiment étrange », souligne M. Ellison.

Tout le monde est fasciné par les plantes carnivores, mais peut-être trop pour leur propre bien.

En plus de souffrir des changements environnementaux comme la pollution, les plantes carnivores souffrent de leur propre popularité. Des braconniers prélèvent régulièrement des plantes telles que les attrape-mouches de Vénus, pourtant menacées, pour les vendre sur le marché noir. 

Coupée du monde : au cœur de l’hiver antarctique, la vie d’une hivernante

Le bateau avait mis dix-huit jours pour venir de Paris, dont onze passés immobile, pris dans la banquise, à quelques dizaines de kilomètres du but. Début novembre, le printemps austral commençait à peine et la glace tenait encore tout autour du continent, si bien qu'un brise-glace lui-même n'y avançait qu'au prix de longues manœuvres. 

Quand Amandine Barles posa enfin le pied sur l'île des Pétrels, en Terre Adélie, il n'y avait plus une minute à perdre pour commencer sa mission. « C'était le branle-bas de combat. Pour moi, pas de visite de la base, pas le temps de déballer mes affaires. Les oiseaux n'attendent pas ! »

Écologue de formation, elle venait d'être recrutée comme volontaire de service civique par le Centre d'études biologiques de Chizé, un laboratoire du CNRS, et employée par l'Institut polaire français pour récolter, pendant plus d'un an, les données de terrain d'un observatoire ornithologique vieux de soixante ans. « Ma prédécesseure m'a emmenée à Biomar, le bâtiment de biologie marine. Nous avons chargé des pulkas, et nous sommes dirigées vers le Nunatak du bon Docteur, là où niche la colonie de Manchots empereurs, pour effectuer les premières manipulations sur les poussins qui commençaient déjà à être gros à cette période. Ils ont pris la mer un mois plus tard ».

Avant d'être admise et de faire ses valises, il lui avait fallu passer une batterie de tests médicaux et psychologiques. « Au total, on a le droit à 120 kg d'affaires. Sous-vêtements thermiques, maillot de bain, jeux de société, crème solaire, tenues de soirée, gâteaux apéritifs, tampon philatélique… Il vaut mieux ne rien oublier ! »

 

LA PRÉSENCE FRANÇAISE EN ANTARCTIQUE

La France s'était d'abord installée soixante kilomètres plus à l'est. Le 23 janvier 1952, un incendie accidentel ravagea Port-Martin, la première station française de la côte antarctique, ouverte deux ans plus tôt et occupée par onze hivernants. Personne ne fut blessé, mais tout était perdu. Sept des occupants rejoignirent alors une petite annexe située plus à l'ouest, sur l'île des Pétrels, qui avait été bâtie pour observer une colonie de manchots empereurs (Aptenodytes forsteri), pensée pour quatre personnes. Ils y hivernèrent à sept, avec pour figure de proue l'opérateur radio et cinéaste Mario Marret, dont la cabane porte encore le nom. Ils repartirent en janvier 1953, et la Terre Adélie retrouva le calme des terres sans hommes.

Trois ans plus tard, la France choisit à nouveau ce même site pour l'Année géophysique internationale de 1957-1958, qui avait pour but d'avoir une meilleure connaissance des propriétés physiques de la Terre et de ses interactions avec le Soleil. Les préfabriqués métalliques érigés en 1956 reçurent le nom de base antarctique Dumont-d'Urville. Prévus pour vingt personnes et trois ans d'occupation, ils sont toujours debout, et soixante-dix ans plus tard, une partie des installations servent encore.

La première des trois expéditions fut consacrée à la poursuite des observations sur les manchots empereurs, les deux suivantes aux sciences de la Terre. La colonie que les sept hommes de la base Marret étaient venus observer se trouve toujours là, à quelques centaines de mètres des bâtiments.

La base antarctique Dumont-d'Urville occupe aujourd'hui près de cinq mille mètres carrés de bâtiments, à cinq kilomètres du continent. De mars à novembre, une trentaine de personnes y vivent, réparties entre services généraux et services scientifiques ; une centaine de personnes peuvent y séjourner l'été. Le programme d'Amandine Barles n'est que l'un des programmes autorisés. Il existe une dizaine d'abris disséminés sur l'île - ils abritent des capteurs de magnétisme, de sismologie et d'ozone, un marégraphe mesure le niveau de la mer à la minute près, et c'est de là que partent les raids en tracteurs vers la station franco-italienne Concordia, 1 200 kilomètres plus loin sur le plateau.

 

DES SENTINELLES DE L'OCÉAN AUSTRAL

La mission d'Amandine Barles portait un numéro : programme 109, dit Ornithoéco. « Un observatoire à long terme des populations d'oiseaux et de mammifères marins des Terres australes et antarctiques françaises », résume-t-elle. Trente-deux espèces de prédateurs supérieurs y sont suivies sur quatre observatoires, de l'Antarctique jusqu'aux zones subtropicales, certaines depuis plus de soixante ans.

« Ces espèces sont des superprédateurs, situés en bout de chaîne alimentaire. Ils accumulent donc les perturbations qui affectent les écosystèmes dans lesquels ils évoluent, et sont par conséquent des sujets d'études particulièrement intéressants pour quantifier les effets des changements globaux sur l'océan Austral », explique-t-elle.

Neuf espèces lui incombaient dont huit espèces d'oiseaux : le manchot empereur, le manchot Adélie (Pygoscelis adeliae), le pétrel des neiges (Pagodroma nivea), le damier du Cap (Daption capense), le fulmar antarctique (Fulmarus glacialoides), le pétrel géant (Macronectes giganteus), l'océanite de Wilson (Oceanites oceanicus) et le labbe de McCormick (Stercorarius maccormicki), auxquels s'ajoutait le phoque de Weddell (Leptonychotes weddellii). « J'assurais le suivi démographique des populations nicheuses par des dénombrements et des méthodes de suivi individuel, notamment par le baguage des oiseaux », détaille-t-elle. « Nous avons aussi étudié certains comportements chez le manchot empereur, son régime alimentaire ou encore la répartition en mer des oiseaux grâce au déploiement de GPS et de GLS. » Concrètement, il s'agit de recenser les couples reproducteurs, d'identifier les adultes par la lecture des bagues, de déterminer les dates de ponte puis d'éclosion, de baguer les poussins, et enfin de quantifier leur capacité d'envol. Trois cents poussins de manchots empereurs au maximum peuvent être manipulés chaque saison.

Cette espèce est la seule à se reproduire en plein hiver antarctique, le mâle couvant l'unique œuf posé sur ses pattes pendant plusieurs mois de jeûne, tandis que la femelle part se nourrir en mer. Les poussins éclosent au cœur de l'hiver et ne prennent la mer qu'en décembre, une fois leur plumage imperméable acquis. Tout ce calendrier repose sur la banquise côtière, cette glace fixée au rivage ou à des icebergs échoués. Si elle se disloque trop tôt, les poussins tombent à l'eau sans savoir nager.

« Tous ces protocoles sont répétés à l'identique d'année en année à des dates précises, afin de pouvoir analyser les variations observées au cours du temps et les relier aux conditions environnementales », précise l'écologue. Le suivi des empereurs de Pointe-Géologie remonte aux années 1960, celui des pétrels des neiges à 1963, « ce qui fait de ce suivi par le baguage l'un des plus anciens au monde ».

La colonie est ainsi la seule au monde à disposer d'une série démographique ininterrompue sur un demi-siècle. « La colonie de manchots empereurs de Dumont-d'Urville a subi un fort déclin entre 1975 et 1982, passant d'environ 6 000 couples reproducteurs à moins de 3 000. Ce nombre s'est stabilisé jusqu'au début des années 2000. Depuis lors il augmente modérément », rapporte Amandine Barles. « Durant mon hivernage en juin 2025, j'ai compté environ 5 200 couples reproducteurs, soit l'effectif le plus important depuis 1975. »

Dans un contexte de réchauffement climatique, cette augmentation de taille de population peut s'expliquer par un meilleur succès reproducteur dû à une réduction de la distance à l'eau libre en hiver, au moment de l'élevage des poussins. « Cependant, le réchauffement des eaux impacte la productivité primaire des océans et par ce biais réduit la survie des adultes. D'après les derniers modèles, la population est vouée, à terme, à décliner. 

L'Union internationale pour la conservation de la nature a d'ailleurs fait passer le manchot empereur, le 9 avril 2026, de la catégorie « quasi menacé » à « en danger » sur sa liste rouge, en s'appuyant sur des projections annonçant une population divisée par deux d'ici les années 2080.

Les balises, elles, ont retracé des trajets presque impossibles à observer directement en dehors de la saison de reproduction. « Les fulmars antarctiques de Terre Adélie se déplacent vers l'ouest durant l'hiver et s'alimentent principalement dans la zone du front polaire, alors que les damiers du Cap se concentrent près des côtes de la Nouvelle-Zélande, de la Tasmanie et de Macquarie. Les pétrels des neiges restent quant à eux plus au sud, dans la zone de banquise et de glace de mer », rapporte-t-elle. « Ces données sont précieuses pour identifier les zones à enjeux de conservation pour ces espèces d'oiseaux marins. »

 

LE SYNDROME D'HIVERNAGE

« La proximité et l'isolement rendent les relations humaines très fortes et intenses. Les émotions peuvent être décuplées et il est parfois difficile de prendre du recul et de se rappeler qu'il existe une vie au-delà de notre base, de notre petit cercle fermé de co-hivernants. Il faut composer avec toutes sortes de situations et de personnalités, composer avec ses propres émotions, aussi. Être là pour les gens qu'on apprécie et rester bienveillant avec ceux que l'on aime moins. On apprend à se connaître vraiment les uns les autres, indépendamment de ce que l'on a pu être et vivre jusqu'alors. Il n'y a que le présent qui compte. »

Baisse de moral, sommeil perturbé, émotions amplifiées, intolérance au bruit sont regroupés sous le terme de syndrome mental d'hivernage, que les hivernants ont raccourci à leur usage. « Quand ça n'allait pas trop, on avait l'habitude de dire qu'on était syndromed », s'amuse l'écologue.

Les saisons jouent aussi sur l'état de santé des hivernants. « J'avais énormément d'énergie durant l'été, quand il ne faisait jamais nuit. Je pouvais me coucher très tard et enchaîner des journées de travail en me levant tôt le matin. Et au contraire l'hiver la fatigue était grande, même en dormant beaucoup, et avec une activité réduite. » Le manque de produits frais et de lumière naturelle finit par créer des carences en vitamines C et D.

Sans oublier le froid, qui régit le quotidien. « Le corps ne devient pas plus résistant avec l'exposition. Au contraire, l'accumulation de microlésions rendrait le corps plus fragile peu à peu. En revanche, on s'habitue à la sensation de froid et on le tolère plus facilement. Ça fait partie du quotidien d'avoir froid, de ne plus sentir des doigts au bout d'un certain temps passé dehors, d'essayer de faire revenir du sang dans ses membres, de rentrer et d'avoir des onglées. »

Avant la Terre Adélie, Amandine Barles avait surtout travaillé avec d'autres écologues. « La récolte des données sur le terrain serait impossible sans l'appui quasi quotidien de manipeurs pour nous assister », souligne-t-elle. Sur l'île des Pétrels, un plombier, un médecin, un menuisier, des cuisinières, des prévisionnistes météo, des mécaniciens, un chimiste, un informaticien, des militaires et des électriciens se sont relayés pour l'accompagner sur le terrain, sans quoi rien n'aurait pu être compté ni bagué. À la base antarctique Dumont d'Urville, « la science est l'affaire de tous », conclut-elle.

Pourquoi sommes-nous croyants ? Les scientifiques étudient les miracles pour le découvrir

En 2007, au Memorial Hospital, dans le Rhode Island, un bébé prématuré est né par césarienne après avoir été gravement privé d’oxygène dans l’utérus. Quelques heures plus tard, les battements de son cœur ont ralenti jusqu’à devenir presque imperceptibles. Le médecin qui le prenait en charge a prié pour le bébé, adressant son appel à Salvador Valera Parra, un prêtre décédé en Espagne en 1889. Après quelques instants, le cœur du bébé s’est mis à battre. Malgré le manque d’oxygène, le garçon est devenu un jeune homme en bonne santé. Dix-huit ans plus tard, au mois de juillet, le pape Léon XIV a annoncé que cette guérison était, officiellement, un miracle.

Le Vatican dispose d’un bureau d’enquête sur les miracles, le dicastère pour les causes des saints, créé au 20e siècle. Avant cela, la Congrégation des rites, instituée au 16e siècle, traitait ce sujet. Le rôle du dicastère est de déterminer si une personne peut être à juste titre canonisée. Dans le cadre de ce processus, le saint en question doit être responsable d’au moins deux miracles inexplicables du point de vue scientifique. Selon la définition du Vatican lui-même, les miracles, par essence, ne relèvent donc pas de la science ; ils défient les lois de la nature et ne constituent pas des événements qu’il est possible de reproduire et de tester, et dont les causes peuvent être discernées.

La reconnaissance des miracles est quant à elle laissée aux organismes religieux. Jordan Grafman, neuropsychologue à l’université Northwestern, a toutefois entrepris de lui-même, il y a peu, une enquête sur les miracles au moyen d’outils tels que l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et la cartographie des lésions cérébrales.

Sa définition d’un miracle n’est pas si différente de celle que donne le Vatican : il s’agit d’un événement ou d’un résultat dont une personne croit qu’il a été influencé par des agents surnaturels. Un miracle n’est pas simplement rare ou fortuit. Par exemple, en bon habitant de Chicago, Jordan Grafman soutient les Cubs, équipe de la ville évoluant en Ligue majeure de Baseball. En 2016, ceux-ci ont remporté le championnat des World Series. Ce jour-là, au stade de Wrigley Field, ce neuropsychologue aurait pu déclarer avec euphémisme qu’il s’agissait là d’un miracle. Mais il ne s’agissait en réalité que d’un événement rare, et non d’un miracle, nuance-t-il, ne croyant pas qu’un agent surnaturel ait joué un quelconque rôle dans cette victoire.

À cette définition commune près, le travail de Jordan Grafman diverge de façon radicale de celui de l’Église. « Que je doive prouver qu’il y ait un Dieu quelque part dans l’univers, n’y pensez même pas », affirme-t-il. Il ne cherche pas à vérifier si les miracles, tels que les guérisons soudaines ou les hosties présentant des taches de sang, sont réellement l’œuvre d’une force surnaturelle. Il souhaite plutôt révéler une autre inconnue : quelles régions du cerveau sont impliquées dans la croyance aux miracles et quelle influence ces derniers ont sur la façon dont un individu perçoit ce qu’il est lui-même et les personnes qui l’entourent.

La carrière de Jordan Grafman est axée sur la compréhension des croyances : politiques, sociales et, désormais, religieuses. « Nous avons étudié le fondamentalisme, le mysticisme, toutes sortes de choses liées à la religion », indique-t-il. Ses homologues et lui ont découvert que certains réseaux cérébraux étaient associés à une croyance religieuse plus générale et que les lésions cérébrales pouvaient augmenter ou diminuer la religiosité d’un individu. Au fur et à mesure qu’il s’intéressait de plus près à la religion, Jordan Grafman a commencé à penser que les miracles étaient la clé de la compréhension de la foi.

L’interaction miraculeuse avec un être surnaturel est au cœur de l’histoire de la religion, explique Patrick McNamara, neuroscientifique à la faculté de médecine de l’université de Boston et auteur de The Neuroscience of Religious Experience. « Les êtres humains ont évolué dans un monde peuplé de ces esprits invisibles », expose-t-il. Les miracles fournissent des preuves de l’existence de Dieu et jouent un rôle clef dans le fait que les personnes croyantes, en particulier chrétiennes, adhèrent à des groupes religieux et s’y maintiennent.

Bien que les scientifiques se soient focalisés sur les expériences mystiques ou sur les croyances religieuses extrêmes, l’étude des miracles est unique en son genre. « Nous savons très peu de choses aujourd’hui sur les substrats neuronaux des miracles », révèle Irene Cristofori, neuroscientifique cognitive au CNRS (Centre national de la recherche scientifique) et ancienne membre du laboratoire de Jordan Grafman. Il est curieux, d’après ce dernier, que les neuroscientifiques n’en sachent pas long sur le processus permettant aux êtres humains de croire aux miracles, étant donné à quel point il est commun que des personnes déclarent en avoir fait l’expérience.

Cinq millions de personnes se rendent chaque année en pèlerinage à Lourdes, lieu de guérison miraculeuse. (Il est communément dit de Lourdes que pour les personnes qui y croient, aucune explication n’est nécessaire et que pour celles dont ce n’est pas le cas, aucune n’est possible. Jordan Grafman désavoue cette opinion.) Jordan Grafman se demande depuis longtemps pourquoi les êtres humains croient en des entités surnaturelles, quel est le fonctionnement biologique derrière ces croyances et quelle influence ont ces dernières sur le comportement social. Les miracles pourraient être la clé permettant de répondre à ces interrogations, s’il parvient à trouver une explication à l’inexplicable.

 

LES MIRACLES SONT PROBABLEMENT AUSSI ANCIENS QUE LA RELIGION ELLE-MÊME

Dans la région antique de Sumer, où vivait la plus ancienne civilisation, les dieux étaient dotés de puissants pouvoirs, étant à la fois en mesure de guérir les malades que de provoquer des inondations dévastatrices. Dans la Grèce antique, les peuples croyaient que certains dieux étaient capables de guérisons miraculeuses, tel qu’Asclépios, que Zeus a fini par tuer car il ne cessait de ressusciter les morts.

Les miracles sont présents dans tous les groupes religieux et toutes les cultures, précise Patrick McNamara. Il explique que ceux-ci vont de pair avec la religion, car si l’on croit en des êtres tels que les dieux ou les anges, on s’attend à les voir accomplir des actions que les simples mortels ne peuvent eux-mêmes réaliser. Dans l’islam, le mot pour désigner « miracle » est « signe ». « C’est un signe que Dieu existe, qu’il intervient, qu’il est attentif, qu’il sait ce qui se passe et qu’il peut changer les choses », avance l’anthropologue Scott Atran, auteur de Au nom du Seigneur : La religion au crible de l’évolution.

« Comment affirmer autrement la réalité de l’existence de Dieu ? » questionne Jordan Grafman. « L’un des moyens consiste à mettre en évidence des événements qui ne s’expliquent pas facilement au moyen de probabilités ou de connaissances scientifiques. »

Dans la société du haut Moyen Âge, les miracles chrétiens étaient déterminés par le consensus du peuple et, par conséquent, il s’en produisait partout, tout le temps. Tout événement suscitant l’émerveillement pouvait être un miracle. Dans des textes publiés entre 740 et 1078 ont été attribués à un moine appelé Winoc des miracles tels que l’aveuglement d’un autre moine qui a ensuite récupéré la vue. Néanmoins, à côté de ces derniers, certains autres miracles accomplis par celui-ci paraissent beaucoup plus modestes : il a réparé un calice fêlé utilisé durant la messe et, dans un autre cas, a empêché une lampe qui était tombée de se briser. Est attribué à saint Guillaume ce que l’historien Christopher Norton appelle « l’un des miracles les moins remarquables ». En 1153, alors qu’il se rendait à York, une large foule l’a accueilli tandis qu’il traversait un pont. Ce dernier s’est effondré, néanmoins personne n’a été blessé. L’événement était assez miraculeux pour confirmer sa sainteté.

Lorsqu’un miracle se produit, cela crée un « marché des saints non réglementé ». Au 12e siècle, les théologiens ont commencé à établir une distinction plus stricte entre les événements naturels qui suscitaient l’émerveillement et les événements qui semblaient déroger aux règles de la nature. Seuls ces derniers étaient alors considérés comme des miracles officiels, marquant ainsi les prémisses d’une relation d’opposition entre les miracles et la science.

La compréhension de plus en plus aiguë de la médecine et de la physique a favorisé ce clivage. Au 17e siècle, le philosophe Baruch Spinoza s’est opposé au concept même de miracle. Si Dieu a créé les lois de la nature, pourquoi les enfreindrait-il ? En 1748, David Hume écrivait qu’il fallait davantage se fier aux lois de la nature plutôt qu’au témoignage de la première personne rencontrée ayant assisté à un miracle. Voltaire a également soutenu que « les miracles ne pouvaient être crus », ajoutant que « celui qui peut vous faire croire des absurdités peut vous faire commettre des atrocités ».

 

L’ON CROIT ENCORE AUX MIRACLES DE NOS JOURS

Pour Jordan Grafman, la première étape de son étude des miracles dans l’esprit de ses contemporains a été de s’interroger comme suit : De nos jours, les personnes croyantes croient-elles encore aux miracles ? Le cas échéant, à combien d’entre eux et de quelle nature sont-ils ?

Pour répondre à ces questions, ainsi qu’à d’autres, le neuropsychologue a rendez-vous tous les mercredis sur l’application Zoom avec Mickey Sanchez, un pasteur de l’InterVarsity Christian Fellowship, un groupe de chrétiens évangéliques présent au sein des universités. « Les miracles sont un élément clé de notre foi », assure ce dernier. « Si Jésus n’est pas revenu d’entre les morts, notre foi n’est pas valide ». Mickey Sanchez fréquente actuellement une Vineyard Church, une église charismatique qui met l’accent sur les actions de Dieu dans la vie de tous les jours. « Nous croyons que les miracles se produisent, nous devons nous y attendre : guérisons, prophéties, ce genre de choses », ajoute-t-il.

Les conversations de Jordan Grafman avec Mickey Sanchez ont d’abord permis de répondre à quelques questions de base. Le pasteur l’a aidé à créer un registre religieux de près de quatre cent personnes prêtes à prendre part à des recherches scientifiques. Pour le moment, ce dernier se limite aux personnes chrétiennes, provenant de la région de Chicago, et aux églises charismatiques où les miracles occupent une place importante. À partir de ce registre, Jordan Grafman a mené une étude pilote, qui n’a pas encore été publiée bien qu’elle ait été présentée lors de conférences scientifiques, à laquelle soixante-dix personnes ont participé. Plus de la moitié d’entre elles, soit quarante-deux individus, ont déclaré avoir fait l’expérience d’un miracle, soit en l’ayant vécu elles-mêmes, soit par l’intermédiaire d’une personne qu’elles connaissaient.

D’autres enquêtes révèlent que le fait de croire aux miracles est commun, voire se répand. L’enquête sociale générale de l’université de Chicago, qui suit le changement social depuis les années 1970, a demandé aux personnes interrogées si elles « croyaient aux miracles religieux » en 1991, 1998, 2008 et 2018. Chez les personnes qui s’alignent sur les traditions religieuses, le pourcentage d’entre elles croyant aux miracles a grimpé jusqu'à 62 % en 2018, soit un bond de 14 points par rapport à 1991.

La plupart des miracles de l’étude pilote de Jordan Grafman étaient liés à l’état de santé, comme cette personne qui a témoigné avoir vu un proche parent guérir totalement d’un cancer. Les miracles relatifs à l’état de santé sont prédominants depuis plusieurs décennies ; depuis 1950, tous les miracles annoncés par le Vatican ont été des guérisons miraculeuses. Certaines personnes ont fait état de miracles financiers après avoir prié pour obtenir un emploi ou de l’argent. D’autres encore ont confié avoir assisté à l’apparition d’un être cher ou surnaturel.

Les personnes qui ont fait l’expérience de miracles étaient en majorité instruites, titulaires d’un diplôme de l’enseignement secondaire ou supérieur, et de tous sexes, âges et origines ethniques. Compte tenu du petit nombre d’individus interrogés, il est difficile de tirer des conclusions de ces données démographiques pour le moment, si ce n’est qu’elles suggèrent que toutes sortes de personnes peuvent croire aux miracles et que le fait de posséder un niveau d’éducation plus élevé n’exclut pas la possibilité d’une telle croyance.

 

CROIRE AUX MIRACLES, À QUOI CELA RESSEMBLE-T-IL DANS LE CERVEAU ?

Après avoir recueilli les données de base de son enquête sur les miracles, Jordan Grafman peut explorer plus en détail ce qui se produit dans le cerveau. En 2024, il a utilisé l’imagerie cérébrale d’un groupe de vétérans de la guerre du Viêt Nam pour identifier les régions du cerveau associées au fondamentalisme religieux. Il a constaté que lorsque certains réseaux cérébraux, principalement dans la partie droite du cerveau, étaient endommagés, les individus étaient plus susceptibles de présenter des croyances religieuses extrêmes. Les lésions cérébrales de l’hémisphère droit ont été associées, dans d’autres cas, à des croyances délirantes, à des fabulations et à un amoindrissement de la capacité à détecter les erreurs. Des lésions dans ces zones pourraient conduire une personne à ignorer ses doutes concernant la religion ou à entrevoir moins de conflits entre ses croyances religieuses et ses autres convictions.

Dans le cadre de cette étude pilote sur les miracles, Jordan Grafman et ses collègues se sont replongés dans cet ensemble de données plus anciennes afin d’examiner les résultats d’une question spécifique posée aux anciens combattants : « Dans quelle mesure êtes-vous d’accord avec l’affirmation "les miracles existent réellement" » ?

Lorsque les répondants présentaient des lésions dans des régions plus profondes du cerveau, et plus loin à l’arrière de la tête, ils déclaraient moins croire aux miracles. Ceux dont les lésions étaient frontales croyaient davantage à ces derniers.

Les résultats, bien que préliminaires, renferment quelques indices que Jordan Grafman souhaite étudier. Les régions du cerveau liées au fait de croire aux miracles étaient différentes des zones en lien avec la pensée magique, ce qui suggère que croire aux miracles n’est pas tout à fait pareil que s’imaginer que ses pensées et ses désirs ont une influence sur le monde extérieur. Elles étaient plus étroitement associées aux régions relatives à la réponse placebo, lorsque l’espoir ou la croyance peut entraîner des changements biologiques.

Des recherches plus approfondies sur les personnes qui croient aux miracles pourraient confirmer si ces régions jouent ou non un rôle clair dans l’accomplissement de ces derniers. Toute expérience ou croyance, qu’il s’agisse de croire en Dieu ou de penser à lacer sa chaussure, se reflète quelque part dans le cerveau. Il ne serait pas surprenant qu’un appareil d’IRMf puisse détecter l’activité d’un individu qui réfléchit aux miracles lorsque Jordan Grafman soumettra des personnes qui croient en ces derniers à des scanners cérébraux plus tard dans l’année.

Ce que les cerveaux de ces individus peuvent révéler, c’est le niveau de similitude avec d’autres réseaux cérébraux. Si les régions cérébrales associées aux miracles chevauchent d’autres zones, ou sont éloignées de celles-ci, cela peut indiquer le type de croyance que sont les miracles et l’influence qu’ils peuvent avoir sur la manière dont les personnes agissent en fonction de ces convictions. Croire aux miracles s’apparente-t-il davantage à l’effet placebo, à une opinion politique bien arrêtée ou même à un délire ?

Des recherches antérieures ont montré l’intérêt de visualiser la base neuronale de la croyance religieuse. En 2019, Scott Atran s’est servi de la neuro-imagerie pour démontrer que les personnes qui se disaient prêtes à se battre et à mourir pour leurs valeurs sacrées, c’est-à-dire des idéaux avec lesquels elles ne peuvent transiger, tels que la valeur de la vie humaine, activaient des zones cérébrales différentes de celles associées à la pensée délibérative ou analytique. Cette découverte suggère que les valeurs sacrées sont soumises à une appréciation différente que, par exemple, le choix d’une école maternelle pour son enfant ou la spéculation en bourse. D’autres travaux de neuro-imagerie ont révélé que, lorsque les personnes priaient, les régions du cerveau associées à la sociabilisation avec des amis étaient utilisées. Cela pourrait signifier que certains individus considèreraient les entités surnaturelles comme « réelles » et les échanges seraient comparables à des interactions sociales. Si Dieu n’est pas abstrait, mais un ami cher, il est probable que cela modifie la façon dont les personnes réagissent par rapport aux affronts faits à leurs croyances ou face à d’autres individus dont les convictions sont différentes.

Plus tard dans l’année, Jordan Grafman renouvellera son enquête sur les miracles auprès d’un échantillon plus large, comptant au moins un millier de personnes participantes. En s’appuyant sur les réponses, il fournira des indications pour une étude par neuro-imagerie afin de vérifier ses intuitions concernant le recoupement entre les convictions politiques et les croyances en matière de miracles. Sur la base de ses travaux antérieurs, Jordan Grafman émet l’hypothèse que l’imagerie cérébrale effectuée sur des personnes en bonne santé montrera que le fait de croire aux miracles est permis par des réseaux cérébraux similaires à ceux de la conviction politique partisane, par le biais desquels l’être humain est incité à établir des liens de causalité alors que les preuves restent insuffisantes, le faisant également s’aligner de près sur d’autres individus pensant de la même manière.

Il s’agira d’un type d’enquête sur les miracles très différent de ce qui a été effectué au cours des derniers siècles. Pourtant, bien que la science et les miracles aient été en désaccord, ces deux domaines n’ont jamais été aussi étroitement liés qu’aujourd’hui. Lorsque le dicastère enquête sur un miracle, il s’appuie sur des dossiers médicaux, des analyses de sang et de l’imagerie afin de démontrer qu’il ne peut être expliqué par la science, ce qui est plus difficile à mesure que les connaissances scientifiques s’approfondissent. En 2024, les règles ont été mises à jour par le pape François : une enquête sur un miracle n’a plus besoin de statuer dès le début si un événement est surnaturel ou non, et ce, afin d’éviter qu’il ne soit déclaré surnaturel et qu’il faille revenir plus tard sur cette décision.

Jordan Grafman estime que, d’une certaine manière, son travail est plus facile à réaliser. Il n’a pas à démontrer que des miracles ont dérogé aux lois de la nature. Au contraire, le cerveau humain qu’il explore à la recherche de Dieu est l’un des rares endroits où l’on est assuré de réussir. Une allégorie de « Dieu demeure en nous, même chez les athées », conclut Jordan Grafman. « Même si vous niez l’existence de Dieu, les religions et les miracles, il est toujours dans votre cerveau. »

Le secret des moines bouddhistes pour réduire la souffrance (même physique)

Est-il possible d’éprouver une douleur physique sans souffrir ? Depuis des millénaires, cette question nourrit les pratiques de pleine conscience bouddhistes consistant à affronter la douleur en acceptant l’inévitabilité de la souffrance.

Aujourd’hui, on estime que 10 % de la population mondiale souffre de douleurs chroniques. Et les États-Unis dépensent davantage pour les combattre que dans les luttes contre le diabète et le cancer combinées.

 

DEVENIR L’AMI DE LA DOULEUR

« La distinction entre douleur et souffrance est au cœur du bouddhisme », explique BJ Miller, docteur en soins palliatifs et spécialiste de la douleur qui apparaît dans le programme. « [C’est] une méthode éprouvée permettant de se délester et de vivre avec ce que l’on ne peut pas contrôler. »

Le bouddhisme, un système de croyances auquel adhèrent 4,1 % environ de la population mondiale et 17 % environ des adultes sud-coréens, enseigne l’idée que la souffrance et le désir font partie intégrante de la condition humaine. Cela peut sembler une bien mauvaise nouvelle pour les personnes en proie aux tourments physiques et émotionnels de la douleur, mais le bouddhisme indique une voie libératrice.

Pour atteindre la délivrance de la douleur, ses pratiquants doivent non seulement apprendre à accepter celle-ci, mais également à prendre conscience de son impermanence.

Pour Jeong Yeo, moine bouddhiste de cinquante ans devenu Grand patriarche du temple sud-coréen de Beomeosa en 2023, cela est une chose on ne peut plus familière. Dans ses enseignements, il utilise un mélange de storytelling, de science et de psychologie.

« Dans le bouddhisme, nous n’essayons pas d’éviter ou de supprimer la souffrance, explique-t-il. À la place, nous essayons de voir la souffrance telle qu’elle est réellement. »

Toutes les branches du bouddhisme impliquent un examen de la souffrance ; le Bouddha lui-même aurait affirmé que la souffrance et sa cessation étaient tout son enseignement. Mais l’approche bouddhiste de la souffrance varie selon les traditions. Le bouddhisme Seon, une branche coréenne de la religion, ressemble au Zen et implique méditation, prosternations, contemplation et étude, entre autres choses.

« Dans le bouddhisme coréen, la solution à la souffrance n’est pas simplement la guérison ou la paix, mais de plonger au cœur de l’existence », explique Jeong Yeo. En s’immergeant dans la souffrance plutôt qu’en essayant de la combattre, dit-il, on peut commencer à se rendre compte que la douleur est une pensée comme les autres. « L’esprit fondamental ne connaît ni douleur ni souffrance », explique-t-il. À la place, l’attachement d’un humain à ses propres pensées génère le concept de douleur et de souffrance.

Jeong Yeo a appris cela à ses dépens le jour où il s’est blessé à la tête alors qu’il travaillait dans un temple. Encore sous le choc d’une longue chute, la tête en sang, il a réussi à déplacer son attention de la douleur vers son esprit. Sous la douleur, raconte-t-il, il a découvert une partie de lui-même qui ne se souciait pas de sa souffrance.

« Quand j’ai porté mon attention sur mon esprit, j’ai constaté que [celui-ci] ne vacillait pas face à la blessure et qu’il était serein et paisible, se souvient-il. Je me suis rendu compte que quelles que soient les circonstances, l’esprit est toujours paisible et immobile, clair et calme. C’est la différence entre la douleur et la souffrance. »

Les pratiques bouddhistes sont non seulement associées à un soulagement de la douleur chez certains adeptes, mais elles sont également suffisamment puissantes pour aider certains à accepter le handicap et la mort.

Cela ne surprend pas BJ Miller, qui a emmené Chris Hemsworth au temple Beomeosa pour qu’il prenne part à des activités parfois douloureuses, comme la prosternation méditative, pratique qui consiste à plier le corps en l’inclinant révérencieusement plus de cent fois par séance.

BJ Miller compare la douleur à un invité indésirable. « S’il ne veut pas partir, autant l’inviter à s’asseoir et trouver un moyen de s’entendre avec lui. »

 

LA SCIENCE DU BOUDDHISME

L’apparente aptitude des pratiquants du bouddhisme à s’élever au-dessus de la douleur intrigue les scientifiques depuis longtemps, d’autant plus que les préceptes de cette religion se sont répandus dans le monde occidental.

« Il y a beaucoup à dire sur le fait de se confronter à la sensation de la douleur, affirme BJ Miller. Et il ne fait pas de doute qu’elle a des choses à nous apprendre. » C’est également le cas d’autres formes de pleine conscience, moins douloureuses. De plus, des recherches suggèrent qu’il n’est pas forcément nécessaire d’attendre longtemps pour constater des résultats.

Dans une étude publiée en 2014, des chercheurs ont utilisé la méditation comme approche pour soigner les personnes souffrant de douleurs liées à des migraines. Les participants ont suivi un cours de méditation guidée de vingt minutes reposant sur la notion bouddhiste de « bienveillance aimante », qui consiste à cultiver la compassion envers soi et les autres. Après quoi les participants étaient 33 % de moins à éprouver de la douleur et 3 % de moins à être tendus, ce qui a conduit les chercheurs à conclure que la méditation pourrait être « un moyen efficace, rapide et portable de réduire la douleur et la tension émotionnelle ».  

Les théories concernant les bienfaits physiques de la pleine conscience ne manquent pas. Parmi les potentiels avantages : un système immunitaire plus fort, un sommeil de meilleure qualité, voire une diminution des pensées suicidaires et autres pensées intrusives.

En dépit des tentatives des chercheurs de comprendre la science derrière la méditation et d’autres pratiques bouddhistes depuis des décennies, leurs résultats varient grandement. Certaines études suggèrent que les techniques de méditation avancées qui désaccentuent le récit intérieur d’une personne sont plus efficaces pour soulager la douleur que celles se focalisant sur une pensée ou un objet unique.

D’autres ont constaté des différences physiques chez des pratiquants de longue date. Une revue de la littérature publiée en 2024 et portant sur vingt-et-une études sur le cerveau a montré que la méditation « entraîne des changements structurels et fonctionnels dans les réseaux cérébraux à grande échelle ».

Dans le cadre d’une autre étude, on a demandé à treize pratiquants de la méditation zen et à treize non-pratiquants de passer une IRMf tout en étant soumis à une douleur modérée. Par rapport à leurs homologues non pratiquants, les pratiquants voyaient l’activité de leur cerveau baisser dans certaines régions liées à l’émotion. Ceux qui ne méditaient pas présentaient une activation supérieure dans les régions du cerveau associées à la douleur, ce qui a conduit les chercheurs à conclure que la méditation pourrait contribuer à réduire la sensibilité à la douleur.

 

COMMENT ACCEPTER LA DOULEUR PEUT AIDER À LA SURMONTER

Devenir l’ami de son esprit, voire de la douleur, pourrait permettre de mettre fin à la souffrance. Mais cela ne signifie pas que la douleur n’est pas réelle.

En revanche, des pratiques bouddhistes telles que la méditation peuvent aider à atténuer les signaux de douleur, voire à distraire un individu d’expériences douloureuses pendant un moment. 

Selon Jeong Yeo, se lancer est aussi simple que le fait de respirer. « Essayez de ressentir votre respiration lors de brefs instants durant [votre] trajet pour aller au travail ou bien observez-vous tout simplement quand vous êtes stressé ou en colère et acceptez les émotions telles qu’elles sont. » Il insiste sur le fait que ces pratiques sont accessibles à tout un chacun.

« Les enseignements du bouddhisme ne se limitent pas à des cultures spécifiques », dit-il, en conseillant de s’entraîner à se parler gentiment. « N’évitez pas la souffrance. Observez-la avec indifférence et enveloppez-la de compassion. Essayez de terminer la journée en [vous] disant : “C’était dur aujourd’hui. Tu vas bien ? T’as fait du bon travail.” Le simple fait de se dire cela à soi-même relève déjà d’une pratique bouddhiste de la compassion. »

Après tout, conclut BJ Miller, la douleur n’est qu’un aspect de l’existence. « Il y a tant d’autres choses au-delà de la douleur qui sont dignes de votre attention. »

Pourquoi tolère-t-on moins bien l'alcool avec l'âge ?

Si vous avez remarqué que la consommation d'un ou deux cocktails a plus d'effet aujourd'hui que lorsque vous étiez plus jeune, ce n'est pas votre imagination.

Beaucoup ne réalisent pas que les hommes et les femmes développent une sensibilité croissante et une tolérance réduite à l'alcool à mesure qu'ils vieillissent. Il est important d'y faire attention, car une étude démontre que la consommation d'alcool augmente chez les personnes de soixante-cinq ans ou plus ces dernières années. De plus, la population des personnes âgées augmente rapidement du fait de l'allongement de la durée de vie, note George Koob, neuroscientifique et directeur du National Institute on Alcohol Abuse and Alcoholism. « Il y a beaucoup de personnes qui ne connaissent pas les changements physiologiques liés à l'âge qui conduisent à des taux d’alcool plus élevés et à des altérations plus importantes du comportement et la cognition. »

« Les effets peuvent être furtifs dans le sens où on va souvent penser, Eh bien, je pouvais boire X verres, mais on ne peut pas nécessairement reprendre là où on s'est arrêté car on est plus âgés », explique Michael Weaver, directeur médical du Centre de recherche neurocomportementale sur la toxicomanie de l'Université du Texas Health Science Center à Houston, aux Etats-Unis. « Il y a énormément de changements physiologiques quand on vieillit. »

La vérité, c'est que prendre un verre lorsqu'on a soixante ou soixante-dix ans pourraient avoir l'effet de deux ou trois cocktails.

 

CE QUI SE CACHE DERRIÈRE CETTE TOLÉRANCE RÉDUITE

Alors que l'on vieillit, le corps change. Au cours des décennies, par exemple, la composition du corps d'une personne change. Le pourcentage de graisse dans le corps a tendance à augmenter lorsque l'on vieillit, et ça même si le poids ne change pas et la quantité d'eau dans le corps diminue.

Une étude de 2023 issue du journal Kidney Research and Clinical Practice a mis en exergue que chez les personnes de poids est normal, la quantité d'eau représente 62 % entre trois et dix ans. Suite à cela, la quantité d'eau reste sable chez les hommes et baisse jusqu'à 55 % chez les femmes entre onze et soixante ans. À l'âge de soixante-et-un ans, la quantité d'eau dans le corps diminue pour les deux sexes : jusqu'à 57 % chez les hommes et 50 % chez les femmes.

La réduction de la quantité d'eau dans le corps est significative, car « l'alcool est une substance soluble dans l'eau », explique Alison Moore, directrice de l'Institut Stein pour la recherche sur le vieillissement et du Centre pour le vieillissement en bonne santé de l'université de San Diego. Comme nous avons moins d'eau dans le corps en vieillissant, « si vous buvez la même quantité d'alcool à quatre-vingts ans que ce que vous buviez à trente, votre taux d'alcool sera bien plus élevé » et vous vous sentirez enivré bien plus tôt.

Gardez à l'esprit que les femmes, à n'importe quel âge, sont plus sensibles aux effets de l'alcool car, à poids égal, elles ont moins d'eau dans leur corps que les hommes. Les femmes ont également moins d'enzymes digestives qui contribuent au métabolisme de l'alcool, déclare Moore. Résultat, si un homme et une femme pesant chacun soixante-huit kilos boivent la même quantité d'alcool, la femme aura un niveau d'alcool plus élevé que l'homme. Et bien que ce soit vrai pour n'importe quel âge, ça veut aussi dire que les femmes seront encore plus sensibles aux effets de l'alcool en vieillissant.

Par ailleurs, la capacité des personnes à métaboliser l'alcool change avec l'âge, car l'activité des certaines enzymes, telles que l'alcool déshydrogénase, l'aldéhyde déshydrogénase et le cytochrome P450 2E1 qui traitent l'alcool, diminue avec l'âge, explique Olivera Bogunovic, professeure adjointe de psychiatrie à la Harvard Medical School et directrice médicale du programme ambulatoire sur l'alcool, les drogues et la toxicomanie à l'hôpital McLean.

En conséquences, « les effets de l'alcool s'accumulent plus rapidement et durent plus longtemps », explique Stephen Holt, spécialiste de la médecine des addictions et professeur associé de médecin à la Yale School of Medicine.

Le cerveau devient également plus sensible aux effets de l'alcool lorsque l'on vieillit, déclare Moore. « Cela peut rendre les personnes plus enclines à développer des problèmes de coordination ou d'équilibre », augmenter les risque de chutes. Cela peut aussi affecter votre jugement, le temps de réaction et la capacité à conduire.

Pris ensemble, « tous ces changements physiologiques s'additionnent », déclare Weaver. « C'est un changement progressif au cours de l'âge adulte. »

En d'autres mots, le changement n'est pas brutal. Les changements physiologiques commencent à la quarantaine et s'accentuent nettement à partir de la soixantaine, explique Moore.

 

LE RISQUE DE PRÉJUDICE

On néglige souvent le fait que les adultes les plus âgés prennent souvent plus de médicaments que les plus jeunes, et de nombreusx médicaments sous prescription, y compris certains anticoagulants, sédatifs et traitements du diabète, ainsi que des médicaments en vente libre, comme les analgésiques et les somnifères, peuvent avoir des effets problématiques s'ils sont combinés avec l'alcool.

Ce risque existe surtout avec les médicaments qui sont métabolisés par le foie, explique Holt. « L'alcool peut ralentir le métabolisme des médicaments ou les médicaments peuvent altérer le métabolisme de l'alcool. »

Ces effets pourraient rendre les médicaments plus ou moins efficaces. Ou alors, ils pourraient créer des effets secondaires comme une somnolence accrue ou un risque accru d'hémorragie digestive, précise Moore. Si vous prenez des médicaments, lisez attentivement la notice et demandez conseil à votre médecin ou pharmacien pour savoir si vous devez vous abstenir de boire de l'alcool.

On pensait autrefois qu'une consommation d'alcool modérée était bénéfique pour la santé, mais les experts reconnaissent aujourd'hui qu'une consommation régulière d'alcool peut avoir diverses conséquences néfastes pour la santé. « Elle peut exacerber la dépression, augmenter la tension artérielle et entraîner des troubles du rythme cardiaque », explique Koob.

L'alcool perturbe également le sommeil. Parfois, les gens prennent un digestif pour parvenir à s'endormir. Selon Bogunovic, « souvent, ils ne réalisent pas que l'alcool perturbe le sommeil, ce qui les amène à passer moins de temps en sommeil profond et à avoir un sommeil plus fragmenté ». Cela peut devenir particulièrement problématique avec l'âge quand on sait que l'insomnie et autres troubles du sommeil deviennent plus communs à un âge plus avancé.

Par ailleurs, les risques de développer de nombreuses maladies chroniques augmentent avec l'âge, et la consommation d'alcool peut amplifier certains de ces risques. La consommation régulière d'alcool présente un risque majeur pour les maladies du foie et le cancer de la tête et du cou, et la consommation chronique d'alcool a été associée à une accélération du déclin cognitif lié à l'âge et à l'atrophie du cerveau. Des recherches démontrent que boire ne serait-ce qu'une boisson alcoolisée par jour augmente le risque pour une femme de développer le cancer du sein, en particulier pour les tumeurs à récepteurs d'œstrogènes positifs.

De plus, avec l'âge, on souffre souvent de pathologies telles que l'insuffisance cardiaque, les maladies hépatiques ou rénales, l'apnée obstructive du sommeil ou des maladies pulmonaires, explique Holt, et « lorsque vous ajoutez de l'alcool à ces pathologies, elles deviennent plus dangereuses. »

 

JOUER LA CARTE DE LA SÉCURITÉ

En fin de compte, le calcul risque/plaisir de la consommation d'alcool doit être envisagé au cas par cas, en fonction de votre état de santé actuel, votre consommation de médicaments, parmi d'autres facteurs, affirment les experts. « Je ne pense pas que l'alcool soit mauvais, mais c'est une consommation plus risquée en vieillissant, et il faut faire plus attention », déclare Moore.

Si vous buvez de l'alcool, « assurez-vous de contrôler ce que vous faites », déclare Koob, et « de savoir ce que représente un verre ». En fonction de l'endroit où vous allez et de la personne qui vous sert, une boisson alcoolisée peut paraître différente. Mais la définition d'une « boisson standard » est cohérente : 350 mL de bière, 145 mL de vin ou 14 mL de boisson alcoolisée distillée, comme la vodka, le gin ou la tequila.

La recommandation pour une consommation modérée d'alcool est de deux verres maximum par jour pour les hommes et d'un verre par jour pour les femmes. Compte tenu des changements physiologiques liés à l'âge dans la façon dont les gens réagissent à l'alcool, certains experts estiment que les critères devraient être modifiés pour les adultes plus âgés, peut-être en limitant la consommation à un verre par jour après l'âge de soixante-cinq ans.

Lorsque vous buvez, essayez de prendre un repas ou une collation avant de prendre un cocktail ou de boire un verre de vin avec un repas, ce qui ralentira l'absorption de l'alcool, explique Weaver. Veillez également à boire beaucoup d'eau ou des boissons non-alcoolisées, peut-être en les alternant avec les boissons non-alcoolisées, afin de rester hydraté.

« Le fait d'être entouré d'amis et de membres de la famille est très important lorsque l'on prend de l'âge », explique Holt. « Faites simplement attention lorsque vous essayez de continuer à boire avec des amis plus jeunes et des membres de la famille. »

Vingt ans après le Concorde, le vol supersonique revient sans bruit

Le seul avion de ligne qui franchissait la vitesse du son, le Concorde, a effectué son dernier vol en 2003. Bob van der Linden, conservateur du Musée américain de l’air et de l’espace, était l’un des passagers de ce dernier vol. Au bout de trente minutes environ, l’appareil a atteint Mach 2, soit deux fois la vitesse du son (2 170 km/h), et ce sans la moindre secousse, comme il l’écrivait un an plus tard dans un article pour la revue Air & Space. Il y fait observer que les hublots semblaient chauds (phénomène dû à la chaleur générée par leur passage), tandis que le ciel rendait « un magnifique pourpre sombre ».

Le Concorde entra en service commercial en 1976 et divisa de moitié le temps de vol entre New York et Londres. Mais le bruit qu’il faisait, notamment son bang supersonique particulièrement sonore, était si assourdissant que les autorités aériennes le contraignirent à ne dépasser la vitesse du son qu’au-dessus de l’océan. La consommation colossale de carburant de ces appareils était en partie responsable du prix élevé des billets (plusieurs fois celui d’un siège en première classe). Mais les clients ne souhaitaient pas payer autant, et la plupart des vols à bord du Concorde étaient à moitié vides. Les exploitants mirent finalement un terme au programme après le crash catastrophique du vol 4590 d’Air France en 2000 et après la forte baisse du trafic aérien ayant suivi les attentats du 11-Septembre. De nombreux analystes estimaient que la fin du Concorde signifiait également la fin du transport supersonique de passagers.

Mais plus de vingt ans plus tard, deux projets concurrents de la NASA et de Boom Supersonic, start-up du secteur aérospatial, entretiennent encore ce rêve. Plus tôt dans l’année, l’avion expérimental de l’agence spatiale américaine, le X-59, a franchi le mur du son pour la première fois. Boom Supersonic a quant à elle déjà effectué plusieurs vols supersoniques fructueux avec un avion d’essai baptisé XB-1 ou « Baby Boom ». Les deux projets ont pour objectif de surmonter les mêmes problèmes liés au bruit et à la consommation de carburant que rencontrait le Concorde. S’ils aboutissent, ils pourraient transformer le transport aérien en réduisant drastiquement la durée des vols.

« Je veux que nos enfants apprennent un jour que l'on ne voyageait pas toujours à bord d'avions supersoniques », déclare Blake Scholl, P-DG de Boom Supersonic. Son entreprise vise un premier vol commercial pour son appareil Overture en 2030. L’avion fera peu ou prou trois fois la taille du XB-1 et la start-up doit commencer à tester ses réacteurs principaux dans les prochaines semaines.

L’ouverture de lignes supersoniques au-dessus des terres nécessitera l’élimination du bang supersonique. Les moteurs du Concorde faisaient vibrer les fenêtres en Angleterre et les habitants de la côte est des États-Unis entendaient le « double coup de tonnerre » de son passage même à l’intérieur.

L’emprise des lois de la physique semble inévitable : le bang supersonique est l’onde de choc produite lorsqu’un objet dépasse la vitesse du son dans l’air. Mais Boom Supersonic a mis au point une parade, le « Boomless Cruise » : au-dessus des terres et à haute altitude, leur appareil décélèrerait de Mach 1,7, sa vitesse normale, à une vitesse comprise entre Mach 1,1 et Mach 1,3. Quand la température de l’air est suffisamment basse (une donnée qui sera surveillée depuis le cockpit de l’Overture), certaines couches de l’atmosphère modifient la direction des ondes sonores d’un réacteur, qui deviennent inaudibles depuis le sol. Cette technologie a été testée avec succès sur le XB-1 de Boom Supersonic qui a désormais franchi le mur du son six fois sans avoir produit de bang supersonique audible.

La NASA teste quant à elle une approche différente dans le cadre de la mission Quesst (pour Quiet Supersonic Technology). Au lieu d’essayer de réfléchir les ondes sonores vers le haut, comme le fait Supersonic Boom, son avion expérimental, le X-59, construit par Lockheed Martin, utilise un nez allongé et d’autres formes géométriques radicales pour atténuer autant que possible le bang supersonique. Malheureusement, son nez est si long qu’il obstrue la vue du pilote et qu’il doit embarquer des caméras et un écran pour voler. Les témoins du vol d’essai réalisé en juin ont décrit le bruit de l’onde de choc comme un « bruit sourd », plutôt que le coup de tonnerre caractéristique du Concorde.

Selon Blake Scholl, l’approche de l’entreprise Boom Supersonic est meilleure : « Notre technologie “Boomless Cruise” […] fait disparaître le bang supersonique entièrement contrairement au X-59 qui cherche à atténuer un bang plus sourd mais encore audible », affirme-t-il.

Mais Nicole Viola, ingénieure aérospatiale de l’École polytechnique de Turin, pense que la NASA a une longueur d’avance sur le plan technique. Selon elle, le bang supersonique non atténué du Concorde représentait une « première génération », tandis que l’avion Overture de Boom Supersonic représente une « deuxième génération » d’appareils supersoniques cherchant à réduire le bang supersonique en le contournant, et que le X-59 est le représentant d’une « troisième génération » qui cherche à l’atténuer à sa source. L’approche de la NASA permettrait des vitesses plus importantes, et le volume sonore d’un bang supersonique pourrait être réduit à celui d’une porte de voiture qui claque au coin de la rue.

Bernd Liebhardt, ingénieur et scientifique qui étudie le transport supersonique de passagers au Centre aérospatial de Hambourg, craint que les techniques de conception du X-59 ne suffisent pas à réduire les « superbangs », ces bangs supersoniques intenses causés par les accélérations et les manœuvres. « La campagne [d’essai] du X-59 ne devrait pas être vue comme une étape finale, mais plutôt comme une première étape vers une solution résiliente », affirme-t-il.

Des avions supersoniques plus silencieux permettraient de réduire considérablement les temps de trajet. Un New York-Londres en Concorde prenait par exemple trois heures et demie ; Boom Supersonic estime que ce trajet prendrait quatre heures environ sur ses futurs avions. Mais cette vitesse implique un compromis environnemental important : une moindre efficacité du carburant.

Boom Supersonic a également conçu des moteurs « Symphony » ultraperformants afin de tirer davantage de poussée du carburant tout en produisant moins d’émissions que le Concorde. Selon Blake Scholl, ces économies de carburant permettront de proposer, sur un vol New York-Londres, des prix quatre fois inférieurs à ceux pratiqués à bord du Concorde pour un vol semblable, c’est-à-dire des prix équivalents à ceux des billets de classe affaires aujourd’hui. L’entreprise a récemment annoncé que sa technologie Symphony allait être installée sous la forme de turbines dans des centrales électriques au gaz naturel, une reconnaissance de taille.

Boom Supersonic et d’autres acteurs du transport aérien supersonique n’en sont pas moins confrontés à un défi environnemental : en dépit d’avancées en matière d’efficacité des moteurs, les avions supersoniques de transport de passagers continueront à consommer bien plus de carburant que les avions normaux effectuant les mêmes trajets ; jusqu’à neuf fois plus. Ces avions supersoniques conduiraient inévitablement à une augmentation des émissions de dioxyde de carbone dans des proportions similaires ; Boom Supersonic a l’intention de les compenser en utilisant du carburant produit à partir de sources durables, notamment du carburant obtenu à partir de déchets industriels et urbains.

Boom Supersonic n’est pas la seule entreprise à tenter de faire renaître le transport supersonique, mais d’autres projets ont échoué ou ont été mis de côté. Une fois achevé, l’Overture, une flèche élancée dotée d’ailes delta, pourra accueillir soixante-quatre à quatre-vingts passagers (le Concorde était configuré pour transporter jusqu’à cent passagers).

Boom Supersonic compte sur une utilisation intensive de sa flotte, ce qui pourrait permettre de réduire les coûts et, par conséquent, le prix des billets : « Le vol supersonique peut devenir abordable pour des millions de passagers, affirme Blake Scholl. Notre objectif ultime est de le rendre accessible à tous. » 

Mais certains spécialistes du secteur pensent que la date retenue d’un lancement en 2030 est trop ambitieuse, notamment compte tenu des procédures administratives que celui-ci implique (tests de sécurité, certifications pour l’exploitation commerciale…) « Cela prendra des années, même en l’absence de problèmes techniques avec un avion tout neuf doté de moteurs et de systèmes tout neufs », prévient Bob van der Linden.

Iain Boyd, ingénieur aérospatial de l’Université du Colorado à Boulder, abonde en ce sens : « Si Boom Supersonic continue de faire des progrès, ils n’ont pourtant pas encore fait voler de passagers à une vitesse supersonique. Il reste une quantité colossale de travail en matière de qualifications et de sécurité. »

Les obstacles auxquels sont confrontés les avions supersoniques destinés au transport de passagers n’empêchent pas certains de vouloir aller encore plus loin. Il est désormais question d’avions de ligne « hypersoniques » qui pourraient atteindre plus de cinq fois la vitesse du son et contracter le temps de trajet entre New York et Londres à moins de deux heures ; des vols suborbitaux en fusée, également envisagés, pourraient réduire encore davantage cette durée. L’un des promoteurs de cette technologie, l’entreprise aérospatiale Hermeus, planche sur un avion hypersonique de vingt places baptisé Halcyon qui volerait à plus de 6 000 km/h et relierait New York à Londres en 90 minutes environ.

Mais de nombreux spécialistes pensent que les vols hypersoniques demeureront infaisables pendant très longtemps. « Nous devons d’abord voir une forme de transport de marchandises à très haute vitesse sûre et répétée avant de commencer à envisager de transporter des humains, prévient Bernd Liebhardt. L’aviation a des normes de sécurité extrêmement élevées développées pendant un siècle tout entier et il ne semble pas qu’on soit sur le point de les remettre en question. »

Iain Boyd ajoute que le vol de passagers à bord de fusées verra probablement le jour en premier. « Le vol hypersonique est encore plus difficile d’un point de vue technologique et humain que le vol supersonique », précise-t-il. Mais les vols touristiques sûrs à bord de fusées existent déjà : « Je prédis que nous ne verrons pas d’avion hypersonique avant plusieurs décennies. »

Bob van der Linden fait observer que les vols à bord d’avions et de fusées à ces vitesses rencontrent un autre problème encore : leur destination pourrait être fermée à leur arrivée, ce qui n’était pas un sujet de préoccupation auparavant. Un vol suborbital matinal à bord d’une fusée au départ de New York mettrait par exemple moins d’une heure pour rallier Tokyo, mais y arriverait un peu avant minuit. Selon lui, on n’a pas suffisamment traité de ce sujet : « À quoi bon se rendre dans une ville lointaine pour une réunion urgent si vous arrivez trop tôt ou trop tard pour faire des affaires ? »

Pourquoi les hommes ne devraient pas faire l’impasse sur le "leg day"

Depuis des décennies, l’entraînement du haut du corps, notamment chez les hommes, domine le monde du fitness. On pense au torse en V et aux larges épaules des culturistes ou encore aux memes sur TikTok qui raillent ceux qui font l’impasse sur le « leg day ». Mais selon les scientifiques et les coaches, le véritable siège de la force se trouve sous la ceinture.

« La plupart des hommes négligent leurs muscles abdominaux, leurs muscles fessiers et ceux des extrémités inférieures », rappelle John Gallucci, kinésithérapeute, P-DG de Jag Physical Therapy et coordinateur médical de la Major League Soccer. Michael Pope, préparateur physique du Houston Methodist Hospital pense savoir pourquoi c’est le cas : « Le haut du corps, c’est nos muscles pour la “frime”, le bas du corps, c’est nos muscles pour la “trime”, affirme-t-il. Mais sur le plan fonctionnel, c’est bien le bas du corps qui nous sert le plus souvent. »

Des recherches suggèrent que la force du bas du corps, et plus particulièrement celle des fessiers, pourrait être l’une des clés les plus négligées du bien-vieillir. Passé trente ans, les hommes commencent à perdre du muscle, ce qui peut contribuer à la survenue de blessures persistantes, de douleurs lombaires et d’une baisse de mobilité. Après soixante ans, le déclin s’accélère encore. Une étude a montré que les muscles fessiers présentaient une densité musculaire plus faible et une capacité de contraction réduite par rapport aux muscles environnants dans les membres inférieurs, ce qui suggère qu’ils se dégradent plus vite. La densité osseuse décroît également, quoique plus lentement chez les hommes que chez les femmes.

« L’entraînement musculaire est une bonne façon de lutter contre tout cela, poursuit Michael Pope. Cela ne va certes pas empêcher le vieillissement, mais cela va permettre aux os de rester plus forts et d’accroître la masse musculaire, contrairement à un individu sédentaire. »

Voici pourquoi les fessiers et le bas du corps ont leur importance et comment les entraîner de la bonne manière.

 

DES FESSIERS MUSCLÉS PROTÈGENT LE CORPS DES BLESSURES

Les muscles fessiers (grand glutéal, moyen glutéal, petit glutéal) sont l’un des groupes musculaires les plus importants dans le corps pour l’équilibre, la posture et la prévention des blessures. En vieillissant, la perte de force dans le bas du corps augmente considérablement le risque de chute, en particulier chez les personnes âgées. Selon les Centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), près d’un adulte sur quatre de plus de 65 ans tombe chaque année, ce qui ne manque pas d’entraîner fractures et pertes d’autonomie. La plupart de ces chutes sont pourtant évitables.

Une méta-analyse de 2020 a montré que les programmes d’exercice physique améliorent considérablement l’équilibre statique et l’équilibre dynamique et réduit le taux de chutes chez les personnes de plus de 65 ans. Selon une autre étude, la force des muscles abducteurs de la hanche et la composition musculaire des fessiers constituaient les différences clés entre les adultes âgés qui tombaient et ceux qui ne tombaient pas.

Selon John Gallucci et Michael Pope, les fessiers faibles peuvent également contribuer à un autre problème fréquent : les douleurs lombaires. Des fessiers solides soutiennent la posture en stabilisant le pelvis et le tronc tout en maintenant la colonne vertébrale alignée. Les muscles de la hanche qui les soutiennent – les abducteurs (qui éloignent la jambe du corps) et les adducteurs (qui la ramène vers l’intérieur) – jouent également un rôle crucial dans le maintien en place du pelvis. Quand ces muscles sont faibles, les hanches peuvent s’incliner ou pivoter et ainsi exercer une contrainte sur les vertèbres lombaires.

Dans l’ensemble, des fessiers plus forts rendent les mouvements du quotidien plus fluides et plus sûrs. Des tâches comme le fait de se pencher pour ramasser une boîte ou de monter les escaliers semblent plus faciles et le risque que cela se termine en faux mouvement ou en entorse diminue.

 

DES JAMBES FORTES AMÉLIORENT LA PERFORMANCE ATHLÉTIQUE

La partie inférieure du corps est à l’origine de bien plus de mouvements qu’on ne le pense, y compris de mouvement qui semblent venir du haut du corps. « Il n’existe pas un sport auquel vous êtes susceptible de participer qui ne sollicite pas les muscles du tronc, les fessiers, ceux des hanches et des extrémités inférieures pour maintenir l’équilibre », explique John Gallucci.

Même une chose aussi simple que de lancer une balle à son enfant commence par les pieds et se transmet le long de la chaîne cinétique, en passant par l’épaule et le coude, avant de se terminer avec les doigts. « La quantité de puissance que vous générez dans ce mouvement dépend du bas de votre corps », souligne Michael Pope.

En atteignant l’âge mûr, de nombreux hommes se tournent vers des sports récréatifs, comme le tennis ou le golf. « Si vos abdominaux, votre équilibre, la force au niveau de vos membres inférieurs et de vos fessiers ne sont pas au rendez-vous, neuf fois sur dix vous finissez dans mon cabinet de kinésithérapie et je dois vous remettre sur pied », affirme John Gallucci.

Le renforcement du bas du corps permet non seulement de se protéger contre les blessures lors d’activités physiques, mais cela peut également améliorer la performance : les golfeurs voient souvent leurs scores diminuer et leurs drives aller plus loin. Les personnes pratiquant des sports de raquette découvrent que le nouvel équilibre et la puissance de rotation acquis grâce au renforcement musculaire se traduisent par une vitesse et une endurance accrues sur le court.

 

LE JOUR DES JAMBES POURRAIT MÊME FAVORISER LA SANTÉ HORMONALE

À partir de 35 ans, le taux de testostérone diminue naturellement jusqu’à 1,3 % par an, ce qui contribue à la fonte musculaire, à la fatigue, à la diminution de la densité osseuse et accroît le risque de contracter des maladies cardiovasculaires. Certaines recherches montrent que l’entraînement en résistance, en particulier les exercices de renforcement du bas du corps, peuvent faire temporairement augmenter les taux d’hormones de croissance et de testostérone.

Cependant, les effets à long terme de l’entraînement en résistance sur le taux de testostérone sont encore débattus par les chercheurs. Toutefois, une étude publiée en 2025 dans la revue Frontiers in Physiology a établi un lien entre taux de testostérone et masse musculaire chez les hommes jeunes et d’âge moyen. Ces résultats suggèrent que la préservation de la masse musculaire est susceptible de contribuer à la protection de la santé hormonale en vieillissant. Même si la musculation ne peut pas directement booster le taux de testostérone à long terme, elle peut atténuer les effets secondaires liés à un faible taux.

 

COMMENT RENFORCER LE BAS DU CORPS

Selon John Gallucci, si vous ne savez pas à quel point vos muscles fessiers sont solides, un moyen rapide de tester cela est de se tenir sur une jambe pendant dix à quinze secondes sans laisser les hanches se balancer, ni céder. Si vous n’y arrivez pas, la partie inférieure de votre corps gagnerait à être renforcée et stabilisée.

Mais apprendre à activer ses muscles fessiers et d’autres muscles du bas du corps correctement nécessite de l’entraînement. « Beaucoup de personnes ne savent pas vraiment comment solliciter leurs fessiers, explique Michael Pope. C’est la raison pour laquelle, lorsqu’elles effectuent des mouvements comme soulever une boîte, elles le font avec le dos. »

Soumettre le corps à des charges supérieures à celles du quotidien, au moyen de poids, d’élastiques de résistance ou même d’exercices répétés à poids de corps, crée des adaptations des muscles, des ligaments, des tendons et du système nerveux. « C’est ce qui développe le contrôle moteur, ce que nous appelons la mémoire musculaire, explique Michael Pope. Faire des exercices comme le soulevé de terre peut vous apprendre à activer vos fessiers. »

John Gallucci recommande de cibler les fessiers, les quadriceps et les ischio-jambiers à l’aide d’exercices unilatéraux (qui mobilisent un seul côté du corps à la fois), comme les fentes avant ou les montées sur une jambe. Des mouvements comme le pont fessier ou les clams font d’excellents compléments pour renforcer les fessiers et les petits muscles stabilisateurs.

Pourtant, de nombreuses personnes craignent de se blesser en soulevant des objets lourds. Selon Michael Pope, il n’est pas nécessaire (et il ne faut pas) de s’entraîner comme un culturiste pour voir apparaître les bénéfices. Commencez par des répétitions à poids de corps, par exemple faites des squats, puis intégrez un tube en PVC ou un manche à balai en guise de barre. En progressant, ajoutez de la charge : haltère léger, kettlebell, élastique de résistance autour des cuisses, etc.

« Commencez léger et allez-y petit à petit, préconise Michael Pope. Le plus important, c’est la technique. Une résistance, quelle qu’en soit la forme, est déjà suffisante. »

La démence, des troubles qui augmentent avec notre espérance de vie

Jackie Vorhauer et sa sœur ont vu le comportement de leur mère changer en 2012. Nancy Vorhauer, artiste verrière à l’aube de ses 70 ans, a oublié d’appeler Jackie pour son anniversaire. Elle a perdu son téléphone. Elle n’a plus payé ses factures. Voyant que les symptômes de Nancy s’aggravaient, Jackie a fait le voyage de Los Angeles, où elle vivait, jusqu’à Millville, dans le New Jersey, pour vérifier l’état de santé de sa mère. Arrivée un soir, elle a trouvé porte close. Un peu plus tard, Nancy est apparue tirant une valise à roulettes contenant une pile d’horaires de bus, un jouet pour chat, une décoration de Noël brisée et des billes en verre -ses créations. «Salut Jack, a-t-elle simplement dit à sa fille. Que fais-tu ici ? »

Nancy a confié plus tard à ses filles qu’elle ressentait comme «un trou noir dans [ses] souvenirs». Après le diagnostic de sa démence, en 2017, elle a passé quatre ans dans deux services spécialisés dans les troubles cognitifs. Le premier avait tendance à s’en remettre aux antipsychotiques, souvent utilisés pour traiter les problèmes de comportement liés à la démence. Le second avait quelques soignants fantastiques, mais manquait de main-d’œuvre et le personnel n’était pas formé pour gérer cette pathologie, souligne Jackie. 

Aujourd’hui, on estime à quelque 57 millions le nombre de personnes dans le monde frappées de démence ; elles devraient être environ 153 millions d’ici à 2050. Dans l’intervalle, les frais médicaux et paramédicaux, eux, pourraient atteindre les 15000 milliards d’euros au niveau mondial. De nombreux éléments contribuent à cette hausse: d’abord, le vieillissement de la population; l’augmentation de facteurs de risques comme l’obésité et le diabète, ensuite; enfin, l’aggravation de la pollution de l’air qui, d’après des études, dégrade la santé du cerveau. Ajoutons à cela la baisse des taux de natalité –ce qui signifie moins d’aidants–, et une crise latente se profile. «La situation va devenir de plus en plus difficile, avertit le chercheur Kenneth Langa, spécialiste de la démence à l’université du Michigan. Il faut trouver une solution. »

 

Lorsqu’il est question de démence, la priorité est le personnel soignant. Beaucoup de ceux qui accompagnent les personnes affectées par cette pathologie en sont intimement conscients. Ils connaissent la douleur de voir une mère lutter pour trouver ses mots, ou un veuf attendre sa femme pour le dîner. Mais ils considèrent aussi que les malades sont des personnes, pas un agrégat de symptômes. Cette conviction, forgée par leur expérience personnelle, alimente un mouvement visant à supprimer des soins obsolètes au profit d’une approche globale.

Il n’est pas question de la mort, précise Elroy Jespersen, cofondateur du Village Langley, au Canada, le premier « village Alzheimer» à grande échelle en Amérique du Nord. Sa démarche repose sur un«enrichissement de la vie». «C’est possible dès que l’on se concentre sur la personne: qui elle est, qui elle veut encore être et ce qui la rend joyeuse.» 

La démence se manifeste en général après 65 ans. Ce mot fourre-tout recouvre plusieurs maladies, dont celle d’Alzheimer, la démence vasculaire, la démence à corps de Lewy et la démence fronto-temporale. Beaucoup plus rare, la forme autosomique dominante de la maladie d’Alzheimer se déclare entre 30 et 50 ans et résulte d’une mutation génétique transmise d’un parent à un enfant. Ces divers troubles sont biologiquement différents : Alzheimer se caractérise ainsi par des plaques dans le cerveau formées par une protéine, la bêta-amyloïde, tandis que la démence vasculaire survient après la réduction ou le blocage du flux sanguin dans le cerveau; par ailleurs, ces pathologies peuvent se manifester en même temps. Mais l’issue reste la même: une perturbation de la communication des cellules nerveuses (neurones) entre elles et, à terme, la mort de celles-ci.

Les pertes de mémoire sont fréquentes avec le vieillissement. Elles deviennent problématiques quand elles affectent la vie quotidienne – quand on oublie de payer ses factures ou qu’on se retrouve perdu dans un environnement familier. De tels symptômes sont typiques d’un trouble cognitif léger (TCL), pouvant aboutir à la maladie d’Alzheimer. À mesure que la démence s’aggrave, la confusion est de plus en plus fréquente et s’assortit parfois d’agitation, voire d’agressivité. Au stade sévère, la démence entraîne souvent la perte du langage, provoque des hallucinations et favorise l’incontinence. Aux derniers stades de la maladie, la neurodégénérescence affecte les fonctions vitales, comme le rythme cardiaque et la respiration ; elle accroît aussi la probabilité de contracter une infection potentiellement fatale.

Compte tenu de sa complexité, la démence est difficile à traiter. En 2021 et 2023, l’Agence des produits alimentaires et médicamenteux des États-Unis (FDA) a autorisé la mise sur le marché de deux médicaments contre la maladie d’Alzheimer – l’aducanumab et le lecanemab. Le premier vise la biologie sous-jacente de la maladie : les plaques dans le cerveau. Les essais cliniques du second montrent un ralentissement incontestable du déclin cognitif chez des patients atteints d’un TCL ou d’un Alzheimer léger ; ceux de l’aducanumab sont mitigés. Mais aucun des deux médicaments n’est destiné aux autres formes de démence, les perfusions coûtent cher (environ 24 000 euros par an pour le lecanemab) et ils peuvent entraîner de graves effets secondaires, comme des hémorragies cérébrales.

Les soins traditionnels privilégient les besoins médicaux, souvent au détriment de l’identité, de la personnalité et des désirs du patient. Ouvert en 2019, le Village Langley s’inscrit au contraire dans une philosophie qui encourage les préférences de chacun. Dormir jusqu’à 10 heures ? Pas de problème ! Faire une promenade l’après-midi ? Allez-y ! Le village dispose même d’une grange avec des poules et des chèvres, et d’un potager où cultiver concombres et tomates.

La recherche montre que les liens sociaux réduisent l’anxiété et la dépression. Chacun des six chalets du Village Langley est équipé d’une cuisine ouverte et d’un salon avec cheminée, ce qui pousse les résidents à quitter leurs chambres pour se mêler les uns aux autres. Le centre communautaire abrite un salon, une petite boutique et un café où les pensionnaires peuvent discuter autour d’un cappucino et d’une part de tarte au citron.

La lumière naturelle, qui stimule l’humeur et contribue à réguler le sommeil, est une des clés du dispositif. Un mur du centre communautaire est constitué de panneaux de verre. Le soleil inonde l’intérieur des chalets disposés le long de la principale voie piétonne, bordée d’épicéas, d’érables et de glycines.

Après trente ans de carrière dans des services de gérontologie, Elroy Jespersen a vu de près le meilleur des soins traditionnels. Mais, quand une démence a été diagnostiquée chez la tante de sa femme, il a réalisé que ces services n’étaient pas assez bons – trop de règlements, avec des repas à heures fixes et des activités immuables. Il voyait notamment dans la fermeture des portes à clé un facteur contribuant à l’agitation des résidents.

Aujourd’hui âgé de 75 ans, il a fait ses classes avec le Green House Project, lancé en 2003, avec l’ambition de transformer le secteur des maisons de retraite. Cet organisme sans but lucratif a alors ouvert ses premières résidences – des habitations de style familial pour dix personnes – à des patients âgés de Tupelo, dans le Mississippi. Depuis, près de 400 de ces logements ont vu le jour aux États-Unis. S’il appréciait ce concept de maison de retraite à petite échelle, Elroy Jespersen n’a pleinement concrétisé sa vision qu’après sa visite de De Hogeweyk, le premier « village Alzheimer » du monde, situé aux Pays-Bas. Conçu pour ressembler à une petite ville locale, De Hogeweyk dispose d’une fontaine centrale, d’un pub et d’une salle de spectacle. Les résidents cuisinent ou aident à la buanderie. Cette forme de liberté constitue, selon Elroy Jespersen, « une grande part de la possibilité de vivre une vie agréable ». En fusionnant les points forts de ces modèles, il a fondé Langley, un « village » pouvant accueillir soixante-quinze résidents atteints de démence légère, modérée ou sévère.

Pour en faire bénéficier autant de personnes que possible, les pionniers du traitement de la démence partagent leurs connaissances. Depuis l’ouverture de De Hogeweyk en 2008, des centaines d’architectes, médecins, soignants et familles ont visité les lieux. Des structures similaires ont ouvert en Italie, Australie, Nouvelle-Zélande et Norvège. La France ne dispose pour l’instant que d’un seul établissement, expérimental, de ce type, le Village landais Alzheimer, ouvert à Dax, dans les Landes, en 2020, avec une capacité d’accueil de 120 personnes. Un autre village, conçu pour 80 résidents, devrait voir le jour en 2026 à Yffiniac, dans les Côtes-d’Armor.

Un des principaux attraits de De Hogeweyk est sa culture de l’autonomie, qui semble calmer les comportements agressifs. Depuis l’invention du concept, les prescriptions de médicaments psychotropes ont chuté de 50 % à environ 10 %, précise Eloy van Hal, l’un des fondateurs de De Hogeweyk. « Si vous conservez des activités quotidiennes normales, dit-il, vous restez plus actif, et cela joue beaucoup sur votre état d’esprit. »

Jennifer Sodo a appris cette leçon quand sa grand-mère Betty a été diagnostiquée démente. Elle est hantée par la culpabilité qu’a éprouvée sa propre mère après le placement de Betty en maison de retraite, puis dans un service spécialisé dans les troubles cognitifs. Cette architecte de 33 ans, qui travaille dans la conception de structures de vie pour les seniors, se souvient d’une fois où elle est sortie se promener avec sa grand-mère, qui, sinon, restait sédentaire. « J’ai vu quelque chose s’animer en elle. Elle sentait la chaleur du soleil. Elle voyait les fleurs bouger, les papillons voleter. Ce bref moment est ce vers quoi doit tendre un projet dans son ensemble. »

En 2017, Jennifer Sodo et ses collègues du cabinet d’architectes Perkins Eastman, où elle travaillait alors, ont visité De Hogeweyk pour orienter le projet Avandell, un village Alzheimer devant être construit à Holmdel, dans le New Jersey. La configuration d’Avandell est plus petite et son emplacement plus rural, mais sa philosophie s’aligne sur celle de De Hogeweyk, explique David Hoglund, cofondateur du département cadre de vie des seniors de Perkins Eastman : il s’agit de créer des espaces de vie intimes qui laissent toute leur place aux rythmes simples de la vie – comme feuilleter un magazine ou boire un café. À l’instar de Jennifer Sodo, David Hoglund, 68 ans, a été touché de près par la maladie, qui lui a pris sa belle-mère et son père. « C’est une chose d’en parler. C’en est une autre de la vivre », dit-il.

Cette approche fondée sur le respect de la personne a poussé Dementia Innovations, un organisme sans but lucratif créé en 2019 à Sheboygan, dans le Wisconsin, à concevoir un modèle différent, qui devrait voir le jour en 2025. L’équipe a réfléchi à son projet avec les dirigeants de De Hogeweyk, mais a aussi tenu compte de la volonté des populations locales de maîtriser davantage les soins proposés à leurs proches. C’est ainsi qu’a été pensée une résidence de logements privés, bâtie sur un terrain de 32 ha (acquis avec des fonds privés), près du lac Michigan. Les couples peuvent rester ensemble – ce qui est assez rare dans les unités Alzheimer traditionnelles, sauf s’ils présentent tous deux des troubles cognitifs – et des soignants seront disponibles en permanence.

Comme tant d’autres, Chuck Butler, un des trois fondateurs du projet, est mû par l’expérience. Sa grand-mère était atteinte de démence, mais c’est une rencontre, alors qu’il était chef adjoint des pompiers de Sheboygan, qui l’a le plus marqué. Un homme est entré dans la caserne et a éclaté en sanglots, expliquant qu’il n’arrivait plus à s’occuper de sa femme, également touchée par cette maladie. Chuck Butler a fait appel à un service d’aide sociale, mais, deux mois plus tard, l’homme était de retour, désemparé par la façon dont était traitée son épouse dans un établissement de soins de longue durée à l’emploi du temps extrêmement rigide.

 

 

L’accessibilité de la prise en charge reste l’un des plus gros défis des structures résidentielles. La démence étant progressive et souvent invalidante, les coûts peuvent être exorbitants. Aux Pays-Bas, qui disposent d’un système de sécurité sociale, les frais sont couverts ou subventionnés par l’État. En Amérique du Nord, en revanche, les dépenses reposent largement sur les individus. Le Village Langley, une résidence privée, coûte ainsi entre 6 900 et 8 300 euros par mois. « Cela exclut bien des gens qui pourraient en bénéficier, se désole Elroy Jespersen. Pourtant, il y a une liste d’attente de 150 personnes. »

Les programmes de soins de jour sont une alternative pour beaucoup d’individus soignés à domicile (jusqu’à 80 % aux États-Unis), souvent par leur conjoint ou leurs enfants – qui ont tous besoin de répit. Ainsi, l’année 2018 a vu ouvrir à Chula Vista, en Californie, le Glenner Town Square, un espace de 836 m2 imitant un décor urbain des années 1950. Inspiré de la thérapie par réminiscence, qui vise à stimuler les souvenirs en remontant dans le temps, le site abrite un flipper d’époque et une mythique Ford Thunderbird de 1959. « L’approche médicale n’est plus, à elle seule, la réponse, explique Eloy van Hal. Nous devons penser à ce que les gens sont encore capables de faire. »

Un jour, Jackie Vorhauer a reçu un message du service spécialisé dans les troubles cognitifs où était placée sa mère, l’informant que celle-ci refusait de se nourrir. Jackie a vite découvert que le problème venait de la fourchette en métal, peu pratique. Elle a donc acheté un jeu de petits couverts faciles à utiliser. « Je lui ai mis la fourchette dans la main et elle s’est mise à manger. » Conclusion : la créativité est la clé pour améliorer les soins.

Peu après la mort de Nancy, en 2021, des suites de la Covid-19, Jackie a entrepris de construire un espace qui nourrisse l’esprit – un endroit où sa mère, une artiste très sociable, se serait épanouie. Sa structure bénéficie d’un agrément de l’État de Californie pour l’accueil de personnes âgées, et elle étudie les applications de la méthode Montessori pour la démence et le vieillissement. Une des clés réside dans l’utilisation de la couleur et de la lumière pour créer un cadre apaisant. L’automne dernier, Jackie a fait appel à l’expertise d’Elroy Jespersen, comme celui-ci avait fait appel à celle d’Eloy van Hal. « Penser que je pourrais me retrouver dans un endroit comme celui où ma mère a fini sa vie me donne froid dans le dos », dit-elle.

Jackie place aussi la musique en tête des pistes à privilégier. Les mélodies tendent à rester, même quand la démence progresse. Selon des chercheurs, les zones du cerveau dévolues à la musique pourraient mieux résister à la dégénérescence cellulaire. Un après-midi, au Village Langley, Meg Fildes, musicothérapeute, entonne « Que será, será » accompagnée de sa guitare. Deux femmes se prennent par la main et se mettent doucement à danser. Quand la mélodie s’arrête, l’une, âgée de 78 ans et atteinte de démence, s’exclame : « J’adore cette chanson ! »

Un humain peut-il courir plus vite qu'un cheval ?

Les jambes lourdes et les poumons en feu, Nicole Teeny entamait la dernière ligne droite d’un ultra-marathon de 80 kilomètres. La coureuse, rongée par la fatigue, savait toutefois qu’elle ne pouvait pas se permettre de ralentir : ses concurrents étaient juste derrière elle.

En outre, la femme de trente-cinq ans ne s’opposait pas à des adversaires ordinaires : elle tentait d’atteindre la ligne d’arrivée avant… des chevaux, une aventure hors du commun décrite en détail dans un nouveau podcast en quatre épisodes intitulé GIRL v. HORSE, enregistré en anglais.

Cette course intense marquait pour Teeny l’aboutissement d’un long parcours de cinq années visant à accomplir un objectif impossible : faire la course avec un cheval et réussir le battre. Alors qu’elle approchait de la ligne d’arrivée, son corps « était en pilote automatique », se souvient-elle. « Je savais que, si je m’arrêtais, il serait difficile de reprendre. »

Elle a donc continué, a donné toutes ses forces, et lorsqu’elle a franchi la ligne à la fin des 80 kilomètres, elle avait réussi. Elle avait battu un cheval.

Si Nicole Teeny n’est pas la première personne à réussir à courir plus vite qu’un cheval, le marathonien gallois Huw Lobb ayant atteint cet objectif avant elle, son exploit était loin d’être garanti. En effet, bien qu’elle ait pratiqué la course à pied toute sa vie, cinq ans avant cet ultra-marathon, Teeny a reçu un diagnostic médical qui a tout changé : elle souffrait d’épilepsie et devait ainsi, en attendant de trouver un traitement efficace pour maîtriser ses crises, mettre cette activité sportive de côté. Cette course n’était donc pas qu’une question d’endurance, mais représentait pour elle l’occasion de reprendre le contrôle de son corps et de tester les limites de sa force physique et mentale.

Cependant, malgré l’exceptionnelle motivation de Teeny, comment un être humain peut-il être physiquement capable de battre un cheval en course à pied ?

 

LES HUMAINS SONT-ILS NÉS POUR COURIR ?

Après avoir reçu son diagnostic, Teeny a découvert un chapitre de l’ouvrage Born To Run : Né pour courir qui l’a initiée à la théorie du coureur de fond. Popularisée par Daniel Lieberman, paléoanthropologue à Harvard, cette dernière propose que l’évolution a conféré à l’être humain la capacité de courir sur de longues distances grâce à certaines adaptations physiques, telles que des orteils courts, des jambes longues et une posture droite.

« Presque tous les systèmes qui composent notre corps sont adaptés pour nous aider à courir », révèle Lieberman. Par exemple, notre système cardiovasculaire est très efficace pour transporter l’oxygène jusqu’aux muscles, notamment en comparaison à celui d’autres primates. Plus important encore, grâce à notre capacité à transpirer, qui est unique dans le règne animal, notre organisme évacue bien mieux la chaleur que la plupart des animaux, ajoute le chercheur.

Selon cette théorie, ces caractéristiques auraient vu le jour au moins en partie grâce à nos ancêtres hominidés qui pratiquaient la chasse à l’épuisement, une technique consistant à continuer à poursuivre sa proie jusqu’à ce qu’elle soit trop épuisée pour continuer. Ainsi, tandis qu’une antilope court facilement plus vite qu’un humain sur de courtes distances, la situation s’inverse sur de plus longues distances, lorsque l’endurance entre en jeu.

Cette capacité à courir pourrait également avoir influé sur l’évolution de notre cerveau. Selon David Raichlen, professeur de biologie à l’Université de Caroline du Sud, la course renforcerait notre capacité à accomplir des tâches cognitives, améliorerait nos facultés intellectuelles, soulagerait l’anxiété et constituerait même un rempart contre certaines maladies neurodégénératives. « D’un point de vue évolutif, c’est logique », commente-t-il. « Dans la nature, nous devrions passer une grande partie de notre temps à chercher de la nourriture, ce qui nécessiterait une combinaison de capacités physiques et cérébrales. »

La course entraîne également la libération par le cerveau de substances opioïdes et endocannabinoïdes, ce qui contribue probablement au phénomène connu sous le nom d’ivresse du coureur (ou « runner’s high » en anglais). Ces substances chimiques servaient peut-être autrefois à rendre l’effort physique plus attrayant et pourraient ainsi être à l’origine de notre motivation à courir et à surmonter la douleur, suggère Raichlen.

La théorie du coureur de fond ne fait pas l’unanimité dans la communauté scientifique. En effet, la course demande beaucoup plus d’énergie que la marche, et seule une poignée de sociétés modernes pratiquent encore la chasse à l’épuisement.

« On peut dire que l’être humain est fait pour être endurant », affirme Alexandra Coates, postdoctorante à l’Université Simon Fraser et triathlète. Néanmoins, selon elle, la marche étant plus efficiente que la course, nous aurions donc probablement évolué pour pouvoir marcher sur de longues distances, et non pour courir.

Nicholas Tiller, chercheur associé au Lundquist Institute du Harbor-UCLA Medical Center, doute également que nos corps soient adaptés à courir des ultra-marathons, notamment du fait des potentiels effets néfastes de ces courses extrêmes sur la santé. En effet, bien que toutes les formes d’exercice physique soient bénéfiques, l’exercice extrême, comme dans le cas d’un ultra-marathon, requiert de repousser les limites de notre corps.

Des études prouvent que les ultra-marathons peuvent avoir des conséquences négatives sur certains systèmes d’organes, tels que l’appareil cardiovasculaire, les muscles squelettiques et les reins. « Je conteste toujours l’idée selon laquelle notre corps aurait évolué pour savoir résister à la rigueur d’une épreuve d’ultra-endurance », ajoute Tiller.

Quoi qu’il en soit, Lieberman maintient que la course a bel et bien eu une influence sur notre évolution. Dans une étude publiée cette année, des chercheurs ont soutenu la théorie du coureur de fond après avoir utilisé l’intelligence artificielle pour analyser des documents historiques afin de trouver des rapports relatifs à la chasse à l’épuisement. L’équipe a pu identifier 400 cas ethnographiques distincts de pratiques d’une telle méthode de chasse dans le monde entier, soit nettement plus que ne le suggéraient les études antérieures. Même si certains chercheurs restent sceptiques, Lieberman soutient donc que la course « a eu son rôle à jouer ».

 

UN DÉFI PSYCHOLOGIQUE

Que nous ayons ou non évolué spécifiquement pour pouvoir pratiquer la course d’endurance, courir plus vite qu’un cheval reste un défi bien plus important que la chasse à l’épuisement ne l’a jamais été. En effet, tandis que la plupart des espèces n’ont pas les capacités nécessaires pour courir sur de longues distances, de leur côté, les chevaux comptent parmi les coureurs les plus endurants de la planète. La capacité à gagner une course contre cet animal témoigne ainsi de la prédisposition exceptionnelle des humains à l’endurance. Un tel exploit nécessite cependant énormément de préparation.

Lorsqu’un individu entame un entraînement destiné à gagner en endurance, son corps commence à se transformer afin d’augmenter sa VO2max, c’est-à-dire la quantité maximale d’oxygène qu’il est capable de consommer par unité de temps, explique Coates. Pour cela, le nombre de mitochondries dans les cellules augmente.

Des capillaires commencent à se développer dans le cœur et les muscles pour acheminer l’oxygène vers les cellules. L’individu se met à développer davantage de fibres musculaires oxydatives à contraction lente, qui utilisent la respiration aérobie plus efficacement que les autres types de muscles. Avec le temps, la taille du cœur augmente et la composition du corps s’adapte pour pouvoir supporter plus de muscles.

L’entraînement physique, bien qu’indispensable, ne se suffit cependant pas à lui-même. En effet, pour de nombreux athlètes d’endurance, la course est un exercice autant mental que physique, explique Tiller. Passer à des épreuves d’ultra-marathon plus longues, même pour des marathoniens, représente un immense défi psychologique. D’après le chercheur, en réalité, courir un ultra-marathon « est toujours douloureux et provoque toujours de nombreux dégâts, mais ce qui permet de surmonter cette difficulté psychologique, c’est l’inébranlable incapacité d’abandonner ».

En effet, des études suggèrent que la pratique de l’ultra-marathon est souvent associée à un désir psychologique de repousser ses propres limites. Pour la plupart des ultra-marathoniens, maintenir la motivation et définir des objectifs constituent des étapes essentielles pour parvenir à aller jusqu’au bout d’une course. D’autres études montrent par ailleurs que l’état psychologique a un immense impact sur les performances d’un coureur, c'est pourquoi travailler sur sa confiance en soi et recourir à des affirmations positives constituent d’excellents outils pour parvenir à atteindre ce défi physique.

« Il faut savoir exploiter son esprit en plus de son corps », confirme Teeny.

Votre chien vous mangerait-il si vous mouriez ?

En 1997, un expert médico-légal berlinois a raconté dans la revue Forensic Science International l’un des cas les plus étranges auxquels il avait été confronté. Un homme de 31 ans s’était retiré pour la soirée dans l’abri de jardin aménagé situé à l’arrière de la maison de sa mère où il vivait avec son berger allemand. Vers 20h15, les voisins ont entendu un coup de feu.

Quarante-cinq minutes plus tard, la mère de l’homme et ses voisins l’ont découvert mort, touché d’une blessure par balle à la bouche, un pistolet Walther sous les mains, avant de retrouver un message d’adieu laissé sur une table. La police a ensuite fait une découverte encore plus macabre : son visage et son cou portaient des marques de morsures.

Cette énigme a rapidement trouvé sa solution quand le berger allemand de l’homme a régurgité des tissus humains, notamment de la peau avec des poils de barbe encore reconnaissables. Il ne s’agissait pas là d’un chien affamé se résolvant à dévorer son maître pour survivre ; une gamelle de nourriture pour chien à moitié pleine était encore à terre quand la police est arrivée. L'ami le plus fidèle de l’Homme n’est peut-être pas si fidèle après tout.

Comme des chercheurs médico-légaux l’ont fait observer dans un article remarqué publié en 2023 dans la revue Forensic Science, Medicine and Pathology, personne ne surveille formellement la fréquence à laquelle les animaux domestiques cherchent à se nourrir du corps de leurs maîtres décédés. Selon les scientifiques, cette absence d’informations crée un problème pour les enquêtes sur les décès. En effet, les médecins légistes ont besoin de connaître les signes potentiels de charognage, qui peuvent brouiller les causes de la mort ou le moment du décès.

Malgré tout, les témoignages individuels faisant état d’un comportement charognard de la part d’animaux domestiques ne manquent pas dans les revues médico-légales, et ce sont les meilleurs aperçus dont nous disposions sur cette question que la plupart des propriétaires d’animaux n’aiment pas se poser : nos animaux de compagnies seraient-ils vraiment capables de nous manger ? Ne sommes-nous qu’une source de nourriture pour eux, d’une manière ou d’une autre ?

Les études sur les comportements charognards des animaux domestiques peuvent nous fournir des éléments de réponse, mais également révéler combien nous nous trompons dans l’interprétation du comportement des animaux, incapables que nous sommes parfois de voir les choses de leur point de vue. Voici ce que la médecine légale révèle à ce sujet.

 

C’EST FORCÉMENT LE CHAT

Certaines personnes pensent que les chats n’ont aucun scrupule à dévorer leur maître. Mais il se trouve que relativement peu de rapports publiés étayent cette théorie. Un rapport publié en 2010 dans la revue Journal of Forensic and Legal Medicine décrit le cas d’une femme morte d’une rupture d’anévrisme et découverte le lendemain matin. Les tests médico-légaux ont révélé que son chien avait dévoré la majeure partie de son visage, tandis que ses deux chats ne l’avaient pas touchée.

Quand cela se produit, les chats ne font en général pas autant de dégâts que les chiens. D’après Carolyn Rando de l’University College de Londres, ils ont tendance à préférer le visage, en particulier ses parties molles telles que le nez et les lèvres.

« En tant que propriétaire de chat, cela ne me surprend pas, confie-t-elle. Si vous êtes en train de dormir, ils ont tendance à frapper votre visage pour vous réveiller. » Donc un chat est susceptible de commencer par essayer de « réveiller » un propriétaire décédé et ensuite de commencer à mordre s’il y échoue.

Bien plutôt, la plupart des charognages documentés ayant visé des restes humains sont le fait de chiens. Comme le faisait observer une étude parue en 2016 dans la revue Journal of Veterinary Behavior, « le charognage canin dans les environnements intérieurs est rarement déclaré, mais régulièrement observé dans les pratiques médico-légales. » Les médecins légistes le confirment. Joseph Prahlow, médecin légiste du Michigan, constate des traces de prédation d’animaux domestiques lors d’une autopsie « au moins deux fois par an », et généralement le coupable est un chien, et non un chat.

Cela tombe en fait sous le sens si l’on s’intéresse aux comportements alimentaires des chiens et des chats. En général, les chiens sont les mangeurs les plus opportunistes. Ils sont davantage susceptibles de chercher à manger des animaux morts, comme peut en attester toute personne dont le chien est allé renifler un écureuil mort sans se faire prier. Et bien les chiens comme les chats fouillent dans les poubelles, ces premiers ont tendance à moins faire les difficiles quant à la potentielle nourriture qui peut leur passer sous la patte.

 

L’HYPOTHÈSE DE LA FAIM

« Les chiens descendent des loups », rappelle Stanley Coren, psychologue qui a écrit des livres et animé des émissions de télévision sur les chiens. « Si nous nous trouvons dans une situation où le propriétaire meurt et qu’il n’y a pas de source de nourriture, qu’est-ce qu’ils vont faire ? Ils vont prendre n’importe quelle chair à disposition. »

Dans certains cas, il est clair que le comportement charognard des animaux résulte d’un instinct de survie. En 2007, un chow-chow et un labrador croisé ont survécu pendant un mois environ en consommant le corps de leur maître décédé, ne laissant que le haut du crâne et un assortiment de fragments d’os.

Pourtant, dans l’affaire de suicide de 1997, le berger allemand avait commencé à dévorer des parties de son maître juste après sa mort, comme le rappelle Markus Rothschild, médecin légiste qui est intervenu sur les lieux. Si beaucoup partent du principe qu’un chien ne  mangerait son maître que s’il était affamé, écrit-il, « l’expérience médico-légale montre que c’est clairement faux ».

Selon une analyse de 2015 portant sur soixante-trois affaires de chiens ayant fait preuve d’un comportement charognard à l’égard de leur maître, dans un quart des cas, moins d’une journée avait passé avant que l’on ne retrouve un corps partiellement dévoré. Par ailleurs, certains de ces chiens avaient accès à de la nourriture qu’ils n’avaient pas mangée.

À bien y réfléchir, si les chiens ne mangeaient que leurs maîtres parce qu’ils avaient faim, on pourrait s’attendre à ce qu’il le fasse de la même manière que les canidés le font dans la nature. Mais ce n’est pas le cas.

Les canidés qui s’en prennent aux charognes dans la nature (à la fois les coyotes et les chiens domestiques) suivent un schéma bien documenté : ils ouvrent la poitrine et l’abdomen pour manger les organes riches en nutriments d’abord, puis les membres. Les blessures à la tête ne concernent que 10 % de ces cas.

En revanche, en ce qui concerne les chiens qui s’en prennent à leurs maîtres décédés en intérieur, il y avait des morsures au visage dans 73 % des cas, et des morsures à l’abdomen dans seulement 15 % des cas. Cela suggère que les chiens domestiques interagissent avec le visage de leur maître plutôt que de traiter leur corps comme de la simple nourriture.

 

QUEL EST LEUR MOBILE ?

Il est tentant de penser que si vous êtes proche de votre chien et que vous l’avez bien traité, vous serez épargné en cas de décès.

Mais le comportement des chiens n’est pas aussi bien défini. Aucune des études de cas que j’ai lues ne faisait état de quelconques mauvais traitements infligés aux animaux. Au contraire, plusieurs rapports soulignaient le fait que les maîtres avaient de très bonnes relations avec leur chien, selon les témoignages d’amis et de voisins.

À la place, essayons d’imaginer l’état psychologique de l'animal : « Une explication possible pour un tel comportement est que pour aider un maître inconscient, un animal domestique va d’abord le lécher et lui donner des petits coups de museau », écrit Markus Rothschild dans son rapport. « Mais lorsque cela ne produit aucun résultat, le comportement de l’animal peut devenir plus frénétique et, dans un état de panique, donner lieu à des morsures. »

Comme le souligne Carolyn Rando, à partir d’une morsure, on conclut hâtivement que le chien cherchait à dévorer son maître ou sa maîtresse. « Le chien ne souhaite pas nécessairement manger, mais le goût du sang éveille sa faim. »

 

UNE QUESTION DE RACE

Carolyn Rando ajoute que les différentes races de chiens ont différents tempéraments, ce qui pourrait jouer un rôle dans leur réaction à la mort de leur maître. Les cas publiés concernent un divers bâtards, mais aussi plusieurs races de chiens de chasse ou de chiens de travail. Mais cela n’empêche pas de nombreux types de chiens d’apparaître dans les rapports faisant état de comportements charognards, et notamment d’adorables labradors et golden retrievers.

Dans l’ensemble, ces chiens étaient de taille moyenne à grande, le beagle étant la plus petite race à avoir fait preuve d’un tel comportement (un seul cas). Cependant, puisque les chiens plus gros et plus puissants peuvent causer davantage de dégâts, les cas les concernant ont davantage de chances d’être remarqués.

Par exemple, dans trois cas distincts, les propriétaires décédés ont été décapités, chaque fois par un berger allemand. Pourtant, pour ce que nous en savons, un loulou de Poméranie ou un chihuahua arracheraient aussi une tête s’ils le pouvaient.

Carolyn Rando se demande si le tempérament d’un chien donné ne compte en fait pas davantage que ce l’on veut bien croire. Un chien manquant d’assurance et craintif qui montre régulièrement des signes d’anxiété liée à la séparation peut être davantage susceptible d’avoir un comportement frénétique et de finir par mordre et dévorer son maître.

 

QUE FAIRE ?

Il n’existe aucun moyen de garantir que votre animal ne vous dévorera pas, hormis le fait de n’en posséder aucun. Même les hamsters et les oiseaux sont connus pour leurs comportements charognards en certaines occasions.

Selon Carolyn Rando, la meilleure façon de limiter les risques est de faire en sorte d’avoir des proches qui feront un saut chez vous s’ils n’ont pas de vos nouvelles. Si vous avez des voisins âgés, malades ou vulnérables, prenez de leurs nouvelles régulièrement.

« C’est une bonne raison de faire en sorte d’être entouré par d’autres personnes, comment-t-elle. Avoir une activité sociale quand on vieillit est bon pour tout le monde. »

Les tentatives des animaux de compagnie de réveiller leur maître dans les situations de détresse suggèrent que la perte d’un compagnon humain est pour eux une expérience traumatique. Nous ne pouvons pas attendre d’animaux confrontés à un traumatisme qu’ils se comportent comme des humains en deuil. En un sens, nous les avons élevés pour nous aimer… à la mort.

Santé des femmes : la vingtaine, la décennie pour adopter de bonnes habitudes

Les habitudes que les femmes développent pendant la vingtaine posent les bases pour le reste de leur vie. Il s'agit notamment d'établir un suivi avec les personnels soignants, de se renseigner sur les antécédents familiaux et les facteurs de risque, et de devenir responsable de son dossier médical. Mais cela signifie aussi qu'il faut adopter des habitudes saines en matière de sommeil, d'alimentation et d'exercice physique et faire attention à la consommation d'alcool, de tabac et d'autres substances.

 

TROUVER UN MÉDECIN GÉNÉRALISTE

La plupart des pédiatres cessent de recevoir leurs patients à l'âge de dix-huit ans, de sorte que la plupart des femmes dans la vingtaine doivent trouver un nouveau médecin généraliste.

« Il n'existe pas de relation plus importante, mise à part celle que vous entretenez avec vos proches, que celle que vous développez avec votre médecin », explique Stacey Rosen, cardiologue à Northwell Health, à New York. « Établir cette relation lorsque vous êtes jeune et présumé en bonne santé est la chose la plus importante à faire lors de vos jeunes années. »

Le médecin traitant d'une femme peut être un médecin interne, une infirmière praticienne ou un gynécologue-obstétricien. Dans le dernier cas, elle est en droit d'attendre plus qu'un simple examen pelvien lors de ses visites, explique Rosen. « Choisissez un médecin en qui vous avez confiance et qui sait que toutes les parties de votre corps sont reliées entre elles. »

Compte tenu de la pénurie actuelle de médecins généralistes, il peut être décourageant de trouver un médecin de confiance après avoir quitté son pédiatre, explique Yul Ejnes, médecin interne à Cranston, à Rhode Island. « Faire cette transition peut être difficile », dit-il, mais il recommande de commencer par demander des recommandations à ses amis et à sa famille. Ensuite, attendez-vous à consacrer une partie de la première visite à l'établissement d'un historique familial et personnel, au partage de vos préoccupations actuelles en matière de santé et à l'échange d'informations sur vos passe-temps et vos habitudes.

Si vous n'avez pas encore de dentiste et d'ophtamologue, c'est aussi le moment de trouver un dentiste pour des contrôles et des nettoyages réguliers et pour obtenir une évaluation de base de la santé des yeux.

 

PRENDRE DES HABITUDES SAINES

Les deux habitudes de santé les plus importantes sont la nutrition et l'activité physique.

Les habitudes alimentaires saines consistent à consommer beaucoup de fruits, de légumes et de protéines maigres dans votre alimentation quotidienne et à réduire la quantité d'aliments hautement transformés que vous consommez.

Les recommandations en matière d'activité physique pour les adultes comprennent au moins 150 minutes d'activité d'intensité modérée ou 75 minutes d'activité intense chaque semaine, ainsi qu'un entraînement de résistance ou une autre activité de renforcement musculaire deux fois par semaine.

« Il y a une activité cardiovasculaire et une activité pour la santé des os et des articulations, et il faut faire les deux, elles ne sont pas interchangeables », déclare Tosen. Une demi-heure chaque jour de la semaine vous permet d'atteindre 150 minutes, mais vous n'êtes pas obligée de commencer par là si vous faites très peu d'activité. Une moindre activité est préférable à une absence d'activité.

Ensuite, assurez-vous de dormir suffisamment.

« Les jeunes dans la vingtaine ont tendance à penser qu'ils n'ont pas besoin de sommeil du tout », affirme Rosen, mais ce n'est pas le cas. Des habitudes de sommeil saines dans la vingtaine deviennent des habitudes pour la vie, et un sommeil insuffisant ou de mauvaise qualité est un « risque cardiovasculaire discret et inexprimé », dit-elle.

Enfin, n'oubliez pas les soins de la peau, notamment les protections solaires pour réduire le risque de cancer de la peau. Selon Michael Cameron, dermatologue au Mount Sinai Medical Center, tout le monde devrait appliquer un écran solaire SFP 30 au minimum à chaque fois qu'il est exposé à la lumière directe du soleil, même dans une voiture, dans les transports en commun ou dans un bureau où la lumière directe du soleil passe à travers les fenêtres.

La protection contre les rayons UV du soleil ralentit également le vieillissement de la peau. Vous pouvez atténuer les dommages causés par le soleil en appliquant une crème au rétinol (vitamine A) en vente libre chaque soir après avoir utilisé un nettoyant doux, et un sérum à la vitamine C chaque matin.

 

ANTÉCÉDENTS FAMILIAUX

Une grande partie de vos risques de santé futurs dépendra des variations génétiques inscrites dans votre ADN. La vingtaine est le bon moment de le découvrir.

« Il est important de rassembler ses antécédents familiaux pour savoir si le risque de contracter différentes maladies est élevé, faible ou moyen à l'approche de la vingtaine », surtout lorsque les parents, voire les grands-parents ou arrière-grands-parents, sont encore en vie, explique Rosen.

Beaucoup de cancers, comme le mélanome, le cancer du côlon, le cancer des ovaires, ou encore le cancer du pancréas, se transmettent. Les années de la vingtaine peuvent vous permettre d'en savoir plus sur votre risque de développer des cancers, ainsi que du diabète, des maladies cardiaques, des maladies mentales ou la maladie d'Alzheimer. 

En fonction de ce que vous apprendrez sur vos antécédents familiaux, vous souhaiterez peut-être rencontrer un conseiller en génétique pour discuter de l'opportunité de vous soumettre à un test de dépistage des variantes génétiques susceptibles d'accroître le risque de certains cancers. Même si vous n'optez pas pour un test génétique, c'est à partir de la vingtaine qu'il faut commencer à comprendre votre risque de développer un cancer du sein. Il s'agit du cancer le plus fréquent chez les femmes, hormis le cancer de la peau, mais le risque varie considérablement en fonction de la génétique, du mode de vie et de l'environnement direct.

 

SANTÉ SEXUELLE ET REPRODUCTIVE

Si vous ne consultez régulièrement qu'un seul médecin dans la vingtaine, ce devrait être un gynécologue-obstétricien, car de nombreux problèmes de santé qui surviennent des décennies plus tard sont liés à la santé sexuelle et génésique.

« Même si cela concerne vos organes reproducteurs, cela peut avoir un impact sur la santé de votre cœur et de votre cerveau à l'avenir », explique Rosen.

Des règles irrégulières, par exemple, peuvent nécessiter un dépistage du syndrome des ovaires polykystiques (SOPK), qui prédit un risque plus élevé de maladies cardiaques précoces. L'âge de l'arrivée des premières règles, et l'utilisation de contraceptifs hormonaux peuvent également influer sur le risque cardiovasculaire futur. En outre, tout ce qui se passe pendant la grossesse, qu'il s'agisse de diabète gestationnel, d'hypertension, de pré-éclampsie, de fausse couche ou d'accouchement prématuré, est lié à un risque ultérieur de maladie cardiaque.

Le dépistage du cancer du col de l'utérus commence dès la vingtaine, avec un frottis, ou cytologie cervicale, tous les trois ans. Mais les examens effectués au cours de ces autres années sont également l'occasion d'effectuer des examens pelviens, des examens de santé mentale, des conseils en matière de contraception, des discussions sur le planning familial et le risque de cancer du sein, d'éventuels examens physiques des seins et des dépistages d'infections sexuellement transmissibles.

Le dépistage des IST « doit être individualisé en fonction des facteurs de risque et du nombre de partenaires sexuels avec lesquels une personne a des rapports sexuels non protégés », explique Sarah Pachtman, gynécologue-obstétricienne et spécialiste de la médecine fœto-maternelle à l'hôpital universitaire North Shore et HealthyMamaDoc sur Instagram. Un dépistage annuel des IST est judicieux, mais un dépistage plus fréquent peut s'avérer judicieux pour certaines personnes.

Si vous ne voulez pas tomber enceinte, discutez de vos options contraceptives avec votre médecin,conseille Sarah Pachtman. Plus le contraceptif est efficace et facile à utiliser, plus il est probable que vous l'utilisiez régulièrement et correctement.

« La contraception ne fonctionne que si vous l'utilisez correctement à chaque fois », dit-elle. La contraception la plus efficace est celle à longue durée d'action, comme le stérilet. Sarah Pachtman recommande aux femmes de demander un contrôle de la douleur lors de la pose du stérilet. 

Si vous souhaitez tomber enceinte, consultez votre gynécologue-obstétricien pour discuter de la manière d'optimiser votre santé avant la grossesse, ajoute Pachtman.

« Un mode de vie sain avant la grossesse est le meilleur moyen de vivre une grossesse sereine et en bonne santé », dit-elle. « Tout le monde a quelque chose à améliorer ». Il est également important de commencer à prendre des vitamines prénatales, ou au moins un supplément en acide folique, bien avant d'essayer de concevoir. « Il faut que les niveaux d'acide folique dans le sang soient corrects avant l'absence de règles pour que l'acide folique contribue à prévenir les anomalies du tube neural », explique Sarah Pachtman.

Si votre grossesse n'est pas planifiée et que vous avez l'intention de la mener à terme, votre première visite devrait avoir lieu entre la huitième et la dixième semaine de grossesse pour un examen du fœtus. Veillez également à recevoir les vaccins recommandés pendant la grossesse, notamment les vaccins contre la grippe, le COVID et le dcaT, un vaccin contre la coqueluche pour protéger votre nouveau-né dans les premières semaines de vie, ainsi que le nouveau vaccin contre le VRS pour prévenir le virus respiratoire syncytial chez votre bébé.

Votre gynécologue ou médecin généraliste devrait également vous poser des questions sur votre santé mentale et votre niveau de stress. Bien que les recommandations en matière de dépistage de la dépression et de l'anxiété varient d'une société à l'autre, Sarah Pachtman estime qu'elles ne sont pas suffisantes. À chaque visite, elle interroge ses patientes sur les symptômes de dépression et d'anxiété, le risque de violence conjugale et la consommation de substances psychoactives.

 

BIEN-ÊTRE GÉNÉRAL ET VACCINATIONS

Enfin, il y a tout le reste, dont une grande partie est liée à la santé générale du métabolisme et du cœur.

« Toutes les choses que nous faisons pour optimiser la santé du cœur fonctionnent également pour la santé du cerveau, et tout commence à l'adolescence et à la vingtaine », explique Rosen.

Cela signifie qu'il faut s'occuper de sa santé mentale, gérer son stress et rechercher des soins pour les symptômes de dépression ou d'anxiété. Il faut également donner la priorité à la santé bucco-dentaire. Beaucoup de gens ne réalisent pas que les maladies parodontales peuvent augmenter le risque cardiovasculaire ; les détartrages deux fois par an sont aussi l'occasion de procéder à de brefs dépistages. Environ 75 % des cancers du cou et de la tête se développent dans la bouche, mais il suffit de quelques minutes au dentiste pour détecter toute lésion suspecte.

La tension artérielle doit être contrôlée tous les deux ans, sauf si elle n'est pas normale, c'est-à-dire moins de 120/80 mmHg, auquel cas, elle doit être contrôlée tous les ans. Le taux de cholestérol, ou lipides, des femmes doit être contrôlé à l'âge de vingt ans, puis tous les cinq ans, mais s'il n'est pas normal ou s'il existe des antécédents familiaux d'hypercholestérolémie, le dépistage doit être individualisé.

Bien qu'il soit généralement recommandé de commencer le dépistage du diabète vers la trentaine, un dépistage précoce est une bonne idée pour les personnes présentant des facteurs de risque comme l'obésité ou des antécédents familiaux de diabète.

Le vaccin contre le papillomavirus humain (HPV) prévient les infections par le virus à l'origine de cinq types de cancers chez les femmes, comme le cancer du col de l'utérus, de la bouche, du vagin, de la vulve et de l'anus. Ce vaccin est recommandé pour toutes jusqu'à l'âge de vingt-six ans, mais vous pouvez également l'obtenir après vingt-six ans.

Si vous n'avez pas reçu tous les vaccins recommandés pendant votre enfance, la vingtaine est l'occasion de vous rattraper, notamment en vous faisant vacciner contre l'hépatite B et en vous faisant vacciner chaque année contre la grippe et le COVID.

« La grippe peut toujours avoir des effets graves, même chez les jeunes », explique Erica Johnson, médecin spécialiste des maladies infectieuses à l'hôpital Johns Hopkins, mais ce n'est pas la seule raison pour laquelle il faut se faire vacciner chaque année contre la grippe. « Le fait de se faire vacciner chaque année contre la grippe permet en partie de renforcer l'immunité contre la grippe qui évolue au fil du temps », car le virus évolue régulièrement d'une année à l'autre.

Selon Rajeev Jain, gastro-entérologue au Texas Digestive Disease Consultants, la raison la plus fréquente pour laquelle les gastro-entérologues consultent les femmes dans la vingtaine est le syndrome de l'intestin irritable. Des saignements rectaux ou du sang dans les selles, ou des changements dans les habitudes intestinales, comme une diarrhée ou une constipation chronique ou des changements dans la forme des selles, signifient qu'il faut consulter un médecin, explique Rajeev Jain. « Tout comme les femmes doivent se sentir à l'aise pour parler de problèmes gynécologiques, elles doivent se sentir à l'aise pour parler de problèmes intestinaux avec leur médecin », ajoute-t-il.

Il existe six sous-types de dépression : voici comment les reconnaître

En France, on estime qu’une personne sur cinq a souffert ou souffrira de troubles dépressifs au cours de sa vie, une tendance particulièrement marquée chez les jeunes adultes. Parmi les millions de personnes concernées, beaucoup ne sont pas correctement diagnostiquées et se voient prescrire des traitements par tâtonnements, ce qui peut s’avérer coûteux, inefficace, frustrant et, dans certains cas, préjudiciable. Pour inverser cette tendance, des chercheurs de l’Université Stanford s’emploient à identifier des biomarqueurs uniques à chaque type de dépression, dans l’objectif de proposer des traitements plus ciblés.

Leurs conclusions, publiées en 2024 dans Nature Medicine, reposent sur une étude menée sur des centaines de patients analysés à la fois au repos et lors de la réalisation de tâches cognitives. L’équipe a ainsi identifié six sous-types distincts de dépression.

« La psychiatrie, contrairement à d'autres domaines médicaux, repose encore largement sur les symptômes rapportés par les patients et n’utilise pas de tests biologiques pour les diagnostiquer et les traiter », explique Leanne Williams, autrice principale de l’étude et professeure de psychiatrie et de sciences du comportement à la faculté de médecine de l’Université Stanford. « Pour cette raison, il est crucial de développer des tests capables d’établir un diagnostic précis fondé sur la biologie des symptômes, afin d’offrir des traitements personnalisés. »

Si les résultats doivent encore être confirmés par d’autres études avant une application clinique, de nombreux professionnels de la santé mentale saluent une avancée prometteuse. Cette recherche pourrait ouvrir la voie à l’utilisation de l’imagerie cérébrale pour diagnostiquer et traiter la dépression, de la même manière que les cardiologues utilisent les radiographies du thorax pour identifier et traiter les problèmes cardiaques.

« Ces résultats n’ont pour le moment pas d’application clinique, mais ils constituent une étape importante dans la recherche de marqueurs biologiques mesurables pour établir un diagnostic précis et à adapter le traitement », commente Robert Bright, psychiatre réputé et président du département de psychiatrie et de psychologie de la Mayo Clinic Arizona, qui n’était pas impliqué dans l’étude.

 

LES SIX TYPES DE DÉPRESSION

L’étude répond à une préoccupation croissante des professionnels de la santé mentale : presque 30 % des patients dépressifs ne voient pas leurs symptômes s’améliorer, même après de multiples interventions médicales.

« Malgré tous les progrès réalisés dans d’autres domaines de la médecine, nous ne parvenons toujours pas à proposer aux patients (atteints de dépression) le traitement qui leur conviendra le mieux. Certaines personnes passent des années à errer de traitement en traitement avant d’en trouver un qui soit efficace », déplore Srijan Sen, neuroscientifique et directeur du Eisenberg Family Depression Center de l’Université du Michigan.

Pour avancer, les chercheurs de Stanford ont eu recours à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) afin d’analyser les régions du cerveau les plus souvent associées à la dépression, telles que l’amygdale, l’hypothalamus, l’hippocampe et le cortex préfrontal, ainsi que les circuits qui relient ces structures cérébrales entre elles.

Il est important de déterminer le sous-type, ou « biotype » de la dépression d’un patient, explique Williams. Chaque biotype reflète un dysfonctionnement particulier dans l’un de ces circuits, provoquant les symptômes et comportements que nous associons à la dépression.

Selon Bright, les troubles observés dans les connexions cérébrales examinées dans l’étude touchent la capacité d’attention, la mémoire de travail, la flexibilité cognitive, la planification, la prise de décision, la rumination, la motivation et les hormones associées aux émotions positives et négatives. 

L'étude a porté sur 801 patients déjà diagnostiqués, dont l’activité cérébrale a été analysée au repos et lors d’exercices destinés à stimuler les fonctions cognitives ou les réactions émotionnelles face à diverses situations. Ces deux scénarios n’avaient encore jamais été étudiés de cette manière. 

« En quantifiant les fonctions cérébrales au repos et pendant des tâches spécifiques, nous avons trouvé que la dépression se divise en six modèles distincts de dysfonctionnement dans six circuits cérébraux majeurs », révèle Williams.

Ces circuits sont :

1) Le circuit du mode par défaut, actif lorsqu’un individu est engagé dans des processus mentaux internes, tels que l’errance mentale et l’introspection. « Lorsque ce circuit est perturbé, ces processus mentaux internes sont également affectés », explique Williams.

2) Le circuit de la saillance, qui nous aide à nous concentrer sur les stimuli émotionnels importants, qu’ils soient internes ou externes. « Lorsque ce circuit est perturbé, il peut entraîner des symptômes physiques d’anxiété et une expérience sensorielle accablante », décrit-elle.

3) Le circuit de l’affect positif, également connu sous le nom de circuit de la récompense, associé à la motivation, la joie sociale, le plaisir et la raison d’être. « Les perturbations de ce circuit entraînent un engourdissement émotionnel et la nécessité de réaliser un effort plus important pour éprouver du plaisir. »

4) Le circuit de l’affect négatif, essentiel pour traiter et répondre aux stimuli émotionnels négatifs, tels que les menaces et la tristesse. « Lorsqu’il est perturbé, les réactions aux émotions négatives peuvent devenir plus intenses et plus longues. »

5) Le circuit de l’attention, également connu sous le nom de réseau fronto-pariétal ou réseau exécutif central, est impliqué dans le maintien de l’attention et de la concentration. « Lorsqu’il est perturbé, la capacité à se concentrer s’en voit diminuée », indique Williams.

6) Le circuit de contrôle cognitif, lui, sous-tend les fonctions exécutives, telles que la mémoire de travail et la planification, ainsi que le contrôle des pensées et des actions. « Lorsqu'il est perturbé, il peut rendre difficiles la prise de décision et la planification. »

 

VERS UN TRAITEMENT ADAPTÉ À CHAQUE BIOTYPE

Une fois le biotype identifié, les professionnels de la santé mentale seront en mesure de recommander un traitement adapté, indique Aron Tendler, psychiatre et directeur médical de BrainsWay à Burlington, qui n’était pas impliqué dans l’étude, mais qualifie ses résultats « d’extrêmement intéressants ». 

Il salue également la capacité des chercheurs à mesurer plus précisément l’efficacité, ou l’inefficacité, de quelques-uns des traitements les plus courants contre la dépression sur chaque biotype.

Pour ce faire, l’équipe a sélectionné au hasard 250 participants et a testé plusieurs approches : soit une psychothérapie, soit l’un des trois antidépresseurs les plus prescrits, à savoir l’escitalopram, la venlafaxine et la sertraline.

Selon Williams, les résultats montrent que, dans de nombreux exemples, certains biotypes répondent mieux à un traitement qu’à un autre. Certains ont ainsi connu des améliorations grâce à la thérapie par la parole alors qu’ils n’avaient pas réagi aussi bien aux médicaments.

Ces résultats viennent s’ajouter à des recherches antérieures de l’équipe de Stanford, qui se penchaient sur le circuit de contrôle cognitif. Les chercheurs ont pu utiliser la technologie de l’IRMf pour identifier une meilleure probabilité de rémission chez les patients ayant reçu un traitement ciblé, par rapport aux patients dont le cerveau n’avait pas été analysé et qui avaient reçu un traitement général.

Dans ces deux études et dans des recherches ultérieures, les chercheurs ont démontré toute la capacité de la technologie de l’IRMf à réduire ou éliminer l’errance médicale des patients dans le parcours de soin psychologique.

 

LES LIMITES DE L'ÉTUDE… ET DE L’INDUSTRIE

Paul Appelbaum, psychiatre et professeur émérite à l’Université de Columbia, qualifie l’étude de « prometteuse ». Il estime cependant que, pour lui permettre d’être plus représentative, d’autres chercheurs devront la reproduire sur des populations plus diversifiées, car l’échantillon utilisé dans celle-ci était majoritairement blanc de peau.

De nombreux autres traitements courants contre la dépression devront également être inclus. L’équipe de Stanford n’a en effet examiné que trois antidépresseurs ainsi qu’un nombre limité de types de psychothérapies.

En outre, l’accès difficile aux équipements de l’IRMf, nécessaires pour identifier le biotype correct d’un patient, pose également un frein potentiellement important. Ces scanners ne sont disponibles que dans un nombre limité de grands centres médicaux, ce qui les rend à la fois rares et coûteux.

Pour cette raison, « les médecins, y compris les psychiatres, ne prescrivent que rarement des IRMf à leurs patients. Il est aussi très peu probable que les compagnies d’assurance prennent en charge ces scanners cérébraux coûteux avant que de nombreuses recherches supplémentaires ne permettent de démontrer qu’ils peuvent prédire de manière fiable le traitement le plus efficace pour une personne diagnostiquée comme dépressive », commente Judith Beck, professeure de psychologie clinique à l’Université de Pennsylvanie et présidente de l’Institut Beck pour la thérapie cognitivo-comportementale.

Si les recherches futures confirment ces résultats, et si l’on démontre aux compagnies d'assurance et aux fabricants de médicaments que certains traitements réparent efficacement des circuits perturbés, « nous pourrions atteindre un moment décisif dans le traitement de la dépression », espère Jonathan Rottenberg, professeur de psychologie à l’Université de Cornell, qui n’était pas impliqué dans l’étude de Stanford. « Grâce à ce travail, le traitement contre la dépression pourrait devenir plus efficace et plus efficient. »

Boire du Coca peut-il vraiment soulager les migraines ?

Chaque fois que je sens une migraine arriver, je prends quelque chose contenant de la caféine, comme un grand Coca.

Je fais partie des 14 à 15 % de personnes qui vivent avec des migraines, une cause majeure de mauvaise santé dans le monde, entraînant de nombreux arrêts de travail et rendez-vous médicaux. Bien qu’il existe aujourd’hui plusieurs traitements pharmaceutiques pour les migraines, beaucoup de migraineux de longue date s'auto-administrent un remède moins traditionnel.

Boire un soda caféiné, comme un Coca, fait partie de ces astuces. Je voulais savoir si les scientifiques pouvaient confirmer si les ingrédients de ce soda atténuaient réellement l’arrivée d’une migraine. Et il s’avère que oui - du moins, dans certains cas. « Il y a effectivement une explication médicale derrière tout cela », explique la neurologue Katherine Carroll, de l'École de médecine Feinberg de l’université Northwestern, à Chicago.

C’est peut-être pour cela que l'on peut voir la tendance réseaux sociaux « l’astuce migraine McDonald’s », qui consiste à commander un grand Coca et une grande portion de frites. Même si le soda ne fera pas complètement disparaître la douleur d’une migraine - et ne doit pas remplacer un traitement médicamenteux, voici pourquoi les experts reconnaissent que ce « remède » peut apaiser ce type de douleurs.

 

POURQUOI A-T-ON ENVIE D'UN SODA QUAND ON A UNE MIGRAINE ?

Les migraines sont différentes des autres types de maux de tête, notamment parce qu’elles comportent généralement quatre phases distinctes : la phase prodromique, l’aura, la céphalée, et la phase postdromique.

Durant la phase prodromique, qui peut commencer des heures voire des jours avant la douleur, les personnes ressentent souvent des envies alimentaires spécifiques, comme un moyen pour le corps d’essayer de contrer les causes sous-jacentes de la migraine.

« Durant la phase prodromique, avant que le mal de tête n’arrive, nous essayons en réalité de nous automédicamenter », explique Amanda Ellison, neuroscientifique à l’université de Durham, en Angleterre, et autrice du livre Splitting: The Inside Story on Headaches, qui n'a pas été traduit en français.

Parmi les déclencheurs courants de migraines, on trouve les fluctuations hormonales, la déshydratation, un taux de sucre dans le sang trop élevé ou trop bas, le stress, les troubles du sommeil, les changements de températures ou encore certains aliments comme le vin ou les viandes transformées.

Ainsi, une personne comme moi peut être tentée de boire un grand Coca, car certains des ingrédients qui le composent peuvent soulager certains de ces déclencheurs.

 

COMMENT UN VERRE DE COCA PEUT-IL SOULAGER UNE MIGRAINE ?

Un grand Coca contient plusieurs éléments pouvant atténuer les symptômes d’une migraine imminente.

Par exemple, le fait que cette boisson soit servie fraîche, voire avec des glaçons, peut aider à soulager la douleur, car le froid est connu pour avoir un effet analgésique. La caféine, quant à elle, peut provoquer une vasoconstriction (rétrécissement des vaisseaux sanguins) et renforcer l’efficacité de certains médicaments.

« La caféine est en elle-même assez protectrice contre les migraines », explique Emad Estemalik, neurologue à la Cleveland Clinic dans l’Ohio, ajoutant que plusieurs médicaments contre la migraine contiennent de la caféine. Pour certaines personnes, l’effervescence du Coca peut calmer l’estomac et apaiser les nausées.

« La nausée est l’un des facteurs qui prolongent la migraine », précise Adel Aziz, neurologue à Hackensack Meridian Health, dans le New Jersey. Et pour les migraines déclenchées par une baisse du taux de sucre, le sucre contenu dans le Coca peut aider à prévenir l’apparition de la douleur.

Cependant, cette astuce ne fonctionne pas pour tout le monde, et dans certains cas, elle peut même aggraver une migraine. « La migraine n’est pas la même pour tout le monde », souligne Adel Aziz, ajoutant que ses déclencheurs peuvent varier d’une personne à l’autre, voire d’une migraine à l’autre.

L’effet bénéfique ou néfaste du soda dépend donc de la cause de la migraine et de la quantité consommée. Par exemple, une petite dose de caféine peut aider à faire passer une migraine, mais une consommation excessive et régulière peut au contraire la déclencher. Si le problème vient d’un déséquilibre électrolytique, consommer du sel peut être utile. Mais en excès, le sel peut déshydrater, ce qui est aussi un déclencheur fréquent. Enfin, si votre problème est une glycémie élevée, le sucre contenu dans le soda aggravera la situation.

« Chaque patient est unique », insiste Emad Estemalik, précisant qu’un bon suivi des migraines repose sur l’identification des déclencheurs propres à chacun.

 

LOIN D'ÊTRE UNE VÉRITÉ GÉNÉRALE

Cependant, il ne faut pas s’habituer à traiter ses migraines avec du Coca, avertit Adel Aziz. Il ne le recommande pas aux personnes diabétiques notamment, car cela pourrait aggraver leur état de santé, ni à celles dont les migraines sont déclenchées par d'autres facteurs, car cela pourrait ne pas fonctionner.

Pour les personnes souffrant de migraines fréquentes, les experts mettent en garde contre la consommation excessive de soda, surtout s’il est accompagné de frites. Dans ce cas, si un petit coup de pouce est nécessaire, il peut être utile de comprendre quel composant du soda est bénéfique, caféine ou sucre, et de chercher des alternatives, comme une pilule de caféine, une banane… ou des solutions plus avancées, en accord avec leur médecin.

« Plus nous comprenons les choses, mieux nous pouvons faire des choix pour nous-mêmes, y compris des choix médicamenteux », conclut Amanda Ellison.

Suivre les animaux depuis l'espace, le pari du projet ICARUS

Un projet novateur visant à suivre en continu des milliers d'animaux à la fois se développe grâce à un nouveau satellite. 

Le projet ICARUS (pour International Cooperation for Animal Research Using Space, Coopération internationale pour la recherche animale depuis l’espace) a récemment lancé le deuxième des deux satellites indispensables à son programme visant à recueillir des données détaillées sur les déplacements de la faune sauvage à travers le monde. 

Ce dernier satellite, en partie financé par la National Geographic Society et mis en orbite autour de la Terre par une fusée SpaceX, est l'aboutissement d'une idée née il y a une vingtaine d'années. Comme le nom du projet l'indique, les chercheurs prévoient de mener des recherches sur les animaux depuis l'espace. Et, comme le suggère son acronyme, ce projet est ambitieux. 

Si tout se passe comme prévu, les scientifiques pourraient utiliser les données issues des milliers d'animaux équipés de puces de suivi afin de surveiller les maladies, de prévoir les catastrophes naturelles, de comprendre l'influence des oiseaux disperseurs de graines sur les canopées forestières, de garder un œil sur les braconniers et bien plus encore.

« Nous avons eu cette idée il y a vingt ou vingt-cinq ans et, aujourd'hui, elle se concrétise enfin. C'est vraiment fou » affirme Martin Wikelski, directeur de l’institut Max Planck d’éthologie en Allemagne et explorateur National Geographic. « Le monde s'ouvre à d'innombrables découvertes ».

 

PHASE 1 : LANCEMENT DE SATELLITES D'OBSERVATION DE LA TERRE

La première technologie d'observation du projet ICARUS consistait en une grande antenne fixée à la Station spatiale internationale en 2020. Pendant un an, cette antenne a recueilli des données issues d'oiseaux équipés de puces, tels que des cuculidés (Cuculidae) ou des barges (Limosa), et collecté des données détaillées sur leurs migrations. Néanmoins, lorsque l'Allemagne et la Russie ont mis fin à un programme spatial collaboratif en 2022, les ingénieurs du projet ICARUS ont profité de cette période pour créer une charge utile plus légère et de la taille d'une boîte à chaussures, pouvant être embarquée à bord d'un satellite. 

Le premier satellite repensé a été lancé en novembre passé. Selon Martin Wikelski, la mission se déroule comme prévu jusqu'à présent : le satellite est bien en orbite et ses opérateurs peuvent communiquer avec la charge utile embarquée. Il indique cependant que des retards logistiques ont empêché l'équipe d'échanger des données avec les puces placées sur les animaux : « l'espace, c'est toujours compliqué ». 

Contrairement au premier satellite, qui transportait quatre charges utiles différentes provenant d'autres organisations, le deuxième ne transportera que la technologie d'ICARUS. Martin Wikelski explique que cela leur permettra d'être plus agiles que lorsqu'ils partageaient un satellite avec d'autres organisations. 

Il décrit ICARUS comme un projet différent des autres programmes satellites qui suivent des tendances macro-environnementales, telles que les migrations d'oiseaux sur des milliers de kilomètres, les proliférations d'algues ou le rétrécissement d'un lac. En plus de suivre les déplacements des animaux, les puces peuvent détecter les mouvements subtils d'un animal en particulier et l'intelligence artificielle en déduira ce que ces mouvements inhabituels révèlent sur l'état de santé de l'animal ou des changements environnementaux. 

Les puces peuvent par exemple détecter et transmettre des données indiquant la mort d'un groupe de vautours, qui pourrait signifier que des braconniers ont empoisonné une carcasse, ou indiquant que les porcs d'une ferme en particulier cessent de remuer leurs oreilles, ce qui pourrait être un signe de peste porcine. 

PHASE 2 : CONNECTER DES MILLIERS D'ANIMAUX AU SYSTÈME

Avec deux satellites en orbite pour ICARUS, c'est à présent une deuxième phase du travail sur le terrain qui commence. Environ 3 000 puces sont actuellement prêtes à être posées sur 3 000 animaux. Selon Martin Wikelski, 3 000 puces supplémentaires ont été commandées et d'autres sont prévues pour les années à venir. C'est une toute première petite étape vers leur objectif à terme de suivre 100 000 animaux à la fois. 

Prochainement, l'équipe du projet ICARUS posera des puces sur des chauves-souris de la famille des Pteropodidae du Rwanda afin d'en apprendre plus sur leur rôle dans l'écosystème et sur la manière dont cela pourrait influencer la capacité de la région à résister aux changements climatiques. Ils équiperont également de puces des sternes fuligineuses (Onychoprion fuscatus) dans les Seychelles pour détecter les premiers signes de typhons, ainsi que des sternes arctiques (Sterna paradisaea) en Islande pour comprendre comment le changement climatique modifie leur migration d'un pôle à l'autre. Plus tard dans l'année, les chercheurs du projet ICARUS prévoient de se rendre au Bhoutan afin d'observer les schémas migratoires des cuculidés venant du Tibet, puis en Bolivie afin d'implanter des puces sur des flamants qui nichent à plus de 4 875 mètres d'altitude afin d'apprendre comment ils se reproduisent, meurent et se répandent à travers les Andes. 

Les plus grosses puces pèsent environ 4 grammes et possèdent de minuscules panneaux solaires qui les alimentent en énergie. Les plus petites, qui pèsent 1 gramme et sont destinées aux petits oiseaux et aux insectes, sont alimentées par des batteries qui leur permettent de transmettre des données pendant environ un an. 

Martin Wikelski explique que ce qui facilite leur implantation sur les animaux facilite également leur distribution à des partenaires régionaux. Si l'équipe du projet ICARUS prévoient d'implanter des puces sur des centaines d'animaux, ils comptent aussi sur des experts locaux de la faune pour pucer les animaux dans leur région. Martin Wikelski espère que le bouche-à-oreille contribuera à faire avancer le projet, estimant qu'un groupe spécialisé en faune sauvage en Espagne pourrait en connaître un en Turquie, ce qui permettrait d'intégrer des centaines d'oiseaux dans le programme ICARUS. 

Selon Martin Wikelski, ses détracteurs attendent avec impatience les découvertes scientifiques promises par le projet. Il rétorque que les idées innovantes nécessitent des années d'efforts. 

« Les gens se contentent très bien de faire toujours la même chose » affirme-t-il. « Lorsque l'on veut amorcer une transformation, ce n'est pas toujours le moment le plus simple ». 

Mais il considère cette année à venir comme l'aboutissement d'une organisation sans fin : « c'est le rêve d'une vie et, aujourd'hui, il pourrait bien se réaliser ».

Pour la première fois, des scientifiques extraient de l’ADN humain ancien des parois d’une grotte

Pour la première fois, des paléogénéticiens ont extrait de l'ADN humain ancien des parois d'une grotte, notamment d'un point rouge sec peint il y a plusieurs milliers d'années. 

Pendant des décennies, les efforts visant à déchiffrer les indices génétiques laissés par les anciens humains et leurs proches reposaient sur le séquençage d'échantillons prélevés sur des os et de la terre trouvés dans des grottes où ces espèces avaient laissé des œuvres d'art ou des objets. Ces résultats, publiés dans la revue Nature Communications, démontrent que les parois de grottes peuvent préserver de l'ADN humain ancien pendant plusieurs milliers d'années. 

Les auteurs de l'étude précisent toutefois que cette découverte ne signifie pas qu'ils ont identifié l'artiste à l'origine de ces peintures rupestres. Ils ont découvert de l'ADN humain appartenant à une personne qui a pu entrer en contact avec la paroi de la grotte, peut-être l'artiste lui-même, un assistant ou un admirateur qui l'a simplement touchée des centaines, voire des milliers d'années plus tard. 

« Les chercheurs sont désormais capables d'extraire l'ADN appartenant à une personne qui s'est appuyée sur un mur il y a 20 000, 30 000 ou 40 000 ans. N'est-ce pas incroyable ? », s'enthousiasme Genevieve von Petzinger, exploratrice National Geographic et spécialiste de l'art rupestre au sein de l'équipe FIRST-ART, le groupe international à l'origine de la découverte. « Vous passez du temps dans une grotte et, 40 000 ans plus tard, un groupe d'humains retrouve la trace de votre passage, c'est vraiment la chose la plus géniale qui soit ».

 

EXPLORATION DE GROTTES

Afin de prélever des échantillons pour le projet, Alba Bossoms Mesa, doctorante à l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutive en Allemagne et autrice principale de l'article, ainsi que d'autres membres de l'équipe FIRST-ART, se sont rendus dans onze grottes en Espagne et au Portugal. Ils ont prélevé cinquante-quatre échantillons sur vingt-quatre panneaux d'art rupestre différents, notamment des dessins de main, des lignes simples et des points, ainsi que sur des pigments tombés des célèbres représentations de bisons rouges figurant sur les plafonds de la grotte d'Altamira, en Espagne. Ils ont également prélevé des échantillons sur des parties adjacentes des parois de la grotte dépourvues de pigments. La plupart des échantillons ont été prélevés à l'aide de scalpels stériles à usage unique, utilisés pour gratter ou découper directement la paroi, par des personnes portant deux paires de gants et des masques. 

Sur les vingt-quatre panneaux d'art rupestre, ils ont constaté qu'un seul échantillon pigmenté contenait de l'ADN humain ancien. L'échantillon provenait d'un simple point rouge découvert dans la grotte d'Escoural, au Portugal, connu sous le nom de « Panneau 11 ». L'échantillon était recouvert de calcite, un minéral carbonaté qui se forme naturellement dans les grottes et s'écoule le long de leurs parois, emprisonnant l'art rupestre comme un moustique dans l'ambre et le protégeant ainsi de toute contamination. 

À partir de cet échantillon de pigment rouge et de calcite, les chercheurs estiment que cet ADN date d'au moins 4 000 à 5 000 ans, et pourrait même remonter au Paléolithique supérieur, soit à plus de 12 000 ans. Ils n'ont pas pu déterminer le sexe de cet individu. L'échantillon ne présentait aucun signe d'ADN animal, ce qui indique que les restes génétiques provenaient d'un contact direct avec une personne. Nous ignorons si l'ADN provenait du pigment lui-même ou de la couche de calcite contenue dans l'échantillon. 

Sur les parois vierges de la grotte, l'équipe a découvert que deux des échantillons dépourvus de pigments contenaient de l'ADN humain ancien, l'un provenant d'un homme et l'autre d'une femme, datant probablement de la même période. L'échantillon féminin, contrairement au masculin, présentait des traces d'ADN animal, ce qui suggère qu'il aurait pu être transféré indirectement sur la paroi, par exemple par la terre sur le sol qui s'y serait déposée par frottements. 

L'ADN extrait de l'art rupestre ayant jusqu'alors échappé aux scientifiques, Alba Bossoms Mesa craignait qu'il s'agisse d'un hasard lorsqu'elle et ses collègues ont de nouveau vérifié les résultats. 

« J'étais très sceptique. Je me disais : "c'est trop beau pour être vrai" », se souvient-elle. « J'avais toujours l'impression que quelque chose allait mal tourner. Mais non, ce n'a pas été le cas. C'est assez incroyable, je n'arrivais pas à y croire ».

Nous ignorons encore comment l'ADN s'est retrouvé dans ce mélange de pigment rouge et de calcite. « Cela fait partie du charme [de cette découverte] », affirme-t-elle. Son équipe a envisagé toutes les possibilités : salive, sueur et autres fluides corporels, mais n'a pas pu identifier la source. Seules de futures analyses pourront permettre de déterminer l'origine de cet ADN. Toutefois, le simple fait d'avoir réussi à extraire de l'ADN ancien constitue déjà une grande avancée. 

« Depuis de nombreuses années, les chercheurs tentent d'atteindre cet objectif mais, jusqu'à présent, cela restait hors de notre portée », indique Hipólito Collado Giraldo, archéologue et spécialiste de l'art rupestre au sein du gouvernement régional d'Estrémadure, qui participe à la direction de l'équipe FIRST-ART. « À de nombreux égards, nous pensons que ces recherches marquent le début d'une nouvelle ère dans l'étude de l'art rupestre et du comportement humain préhistorique ». 

 

UNE NOUVELLE ÈRE DANS L'ÉTUDE DE L'ART RUPESTRE

Outre la découverte faite au Portugal, les chercheurs ont également constaté la présence d'ADN humain ancien dans deux autres échantillons prélevés sur des parois vierges de la grotte d'El Covarón, en Espagne, ce qui porte à cinq le nombre total d'échantillons sur cinquante-quatre contenant de l'ADN humain ancien. Ces deux échantillons contenaient également de l'ADN animal. Selon les chercheurs, l'un des échantillons prélevés dans cette grotte datait d'au moins 1 000 ans et l'autre d'au moins 2 000 ans. De plus, ils ont aussi fourni assez de matériel génétique pour déterminer que les personnes qui les avaient laissés derrière elles étaient des femmes Homo sapiens appartenant probablement à un groupe génétique de chasseurs-cueilleurs occidentaux qui auraient vécu il y a entre 5 200 et 16 700 ans. 

« Le simple fait d'identifier le sexe biologique ouvre une nouvelle voie pour l'étude de l'art rupestre », affirme Pere Gelabert, explorateur National Geographic et paléogénéticien à l'université de Vienne, en Autriche, qui n'a pas participé à l'étude. « Même s'il est encore difficile d'affirmer que cet ADN provient directement des artistes, cette confirmation ouvrira la voie à de telles analyses à l'avenir ». 

Hipólito Collado Giraldo se demande quelles autres informations les scientifiques pourraient tirer de l'ADN présent sur les parois d'autres grottes. Il espère que cela permettra, à terme, d'en savoir plus sur les peuples préhistoriques qui ont occupé ces grottes et réalisé ces œuvres d'art, en particulier dans les lieux où la question de savoir s'ils étaient occupés par des Homo sapiens ou des hommes de Néandertal fait l'objet d'un vif débat. 

D'autres se montrent prudemment optimistes face à cette découverte. 

« Cette étude novatrice repousse les limites de la paléogénétique en démontrant que l'ADN humain ancien peut persister sur les parois des grottes pendant des milliers d'années », explique Enrico Cappellini, paléogénéticien à l'université de Copenhague au Danemark (UCPH). « Nous devons toutefois rester prudents car de l'ADN humain ancien authentique n'a pu être récupéré avec succès que sur quelques-unes des peintures rupestres prélevées sur l'ensemble des sites ».

Enrico Cappellini souligne également que plusieurs échantillons ont révélé la présence de mélanges d'ADN humain et animal, ce qui indique que des processus naturels tels que la contamination des sédiments et les mouvements de l'eau peuvent facilement fausser les résultats. 

Pere Gelabert note qu'un autre inconvénient réside dans le fait que le processus de prélèvement est toujours destructeur et nécessite une grande prudence. C'est un élément que les chercheurs gardent à l'esprit alors qu'ils s'efforcent d'améliorer leurs chances de succès. 

Parallèlement, l'équipe tente d'identifier les grottes les plus propices au prélèvement d'échantillons. Genevieve von Petzinger s'est récemment aventurée dans plusieurs grottes situées dans le sud de l'Espagne afin de tenter d'extraire de l'ADN humain ancien à partir d'art rupestre à l'aide de ces techniques. 

« Maintenant que nous savons qu'il est possible d'extraire de l'ADN directement depuis une paroi ou à partir de pigments de peinture, » indique Genevieve von Petzinger, « nous n'avons pas seulement besoin de plus d'échantillons ; nous devons également former davantage de personnes à cette technique ». 

Comment se forment les différents types de montagnes ?

Ces massifs imposants s'élèvent partout dans le monde, y compris dans les océans. Ils présentent généralement des flancs escarpés et pentus, des crêtes acérées ou arrondies et un point culminant, appelé pic ou sommet. La plupart des géologues définissent une montagne comme une formation géologique s'élevant à au moins 300 mètres d'altitude au-dessus de la région environnante. Une chaîne montagneuse est une série ou une succession de montagnes proches les unes des autres. 

 

COMMENT LES MONTAGNES SE FORMENT-ELLES ?

Les plus grandes chaînes montagneuses au monde se forment lorsque des morceaux de la croûte de la Terre, appelés plaques, entrent en collision les uns contre les autres au cours d'un processus appelé « tectonique des plaques », se plissent et se soulèvent sous l'effet de la collision. L'Himalaya, en Asie, est né de l'une de ces énormes collisions qui a débuté il y a environ 55 millions d'années. Trente des plus hauts sommets du monde se trouvent dans l'Himalaya. Le sommet du mont Everest, qui culmine à 8 848,86 m mètres d'altitude, est le point le plus haut de la Terre. 

La montagne la plus haute, mesurée de son sommet à sa base océanique, est le Mauna Kea, un volcan inactif situé sur l'île d'Hawaï, dans l'océan Pacifique. Mesuré depuis sa base, il culmine à 10 203 mètres, bien qu'il ne s'élève qu'à 4 205 mètres au-dessus du niveau de la mer. 

Les montagnes volcaniques se forment lorsque de la roche en fusion provenant de l'intérieur de la Terre jaillit à travers la croûte terrestre et s'accumule sur elle-même. Les îles d'Hawaï ont été formées par des volcans sous-marins et les îles que l'on voit aujourd'hui à la surface de l'eau sont les parties émergées de vastes édifices volcaniques sous-marins. Parmi les volcans terrestres les plus connus, on peut citer le mont Saint Helens, situé dans l'État de Washington, et le mont Fuji, situé au Japon. Il arrive parfois que des éruptions volcaniques détruisent des montagnes au lieu d'en former, comme l'éruption du mont Saint Helens, en 1980, qui lui a arraché son sommet. 

Lorsque le magma soulève la croûte terrestre mais se solidifie avant de jaillir à la surface, il forme ce qu'on appelle des montagnes en dôme. Le vent et la pluie martèlent les dômes, sculptant des pics et des vallées. On peut citer comme exemples les Black Hills, situés en Dakota du Sud, et les Adirondacks, situés dans l'État de New York. Les montagnes en plateau se forment également à la suite d’un soulèvement de la croûte terrestre, mais sans les déformations caractéristiques des montagnes plissées. Elles sont par la suite façonnées par l'altération et l'érosion.

D'autres types de montagnes se forment lorsque des tensions au sein des plaques tectoniques et entre ces dernières provoquent des fissures et des failles à la surface de la Terre, ce qui entraîne le soulèvement et l'affaissement des blocs de roches. Parmi les exemples de montagnes au bloc faillé figurent la Sierra Nevada dans les États de Californie et du Nevada, la chaîne Teton dans le Wyoming et le Harz en Allemagne. 

 

L'EFFET DES MONTAGNES SUR LES HABITATS ET LA GÉOPOLITIQUE

Les montagnes constituent souvent des éléments géographiques qui définissent les frontières naturelles des pays. Leur hauteur peut influencer les conditions météorologiques, en bloquant les tempêtes venues des océans et en provoquant la précipitation de l'eau contenue dans les nuages. L'autre versant est souvent bien plus sec. Ces paysages escarpés offrent même un refuge et une protection aux armées en retraite comme aux forces envahissantes.

Découverte : les hobbits de Florès se nourrissaient des restes des dragons de Komodo

Pendant plus de vingt ans, une espèce humaine éteinte découverte sur une île indonésienne a déconcerté les scientifiques, notamment parce qu'elle semblait avoir développé des comportements étonnamment complexes. Bien qu'ils aient eu un cerveau nettement plus petit que celui d'Homo sapiens, ces humains de 90 centimètres de haut semblaient fabriquer des outils en pierre complexes, maîtriser le feu et chasser du gros gibier. Les chercheurs les ont baptisés Hommes de Florès (Homo floresiensis) en hommage à l'île de Florès et les ont surnommés « hobbits » en référence aux héros improbables des livres de J.R.R. Tolkien. 

Néanmoins, un récent article publié dans la revue Science Advances ébranle l'un des piliers de l'intelligence autrefois jugée impressionnante du hobbit. Peu de temps après la découverte de l'Homme de Florès dans la grotte Liang Bua en 2003, l'équipe de chercheurs a remarqué des traces de griffures sur des os enfouis dans les mêmes couches du sol de la grotte que les outils en pierre des hobbits. Ces restes appartenaient à un stégodon (Stegodon), un parent éteint de l'éléphant nain de la taille d'une vache environ. Certains y ont vu la preuve d'un repas de hobbit, bien que cette conclusion reposât presque entièrement sur le fait que les os et les outils avaient été retrouvés ensemble. 

« Je voulais voir si nous pouvions réellement démontrer qu'Homo floresiensis était bien le chasseur tel qu'on l'avait dépeint pendant des décennies », explique Elizabeth Grace Veatch, paléoanthropologue à l’université de Tübingen et chercheuse principale de l'étude. Or, la nouvelle analyse suggère que le lézard le plus grand et le plus effrayant du monde, le dragon de Komodo, était le principal prédateur de gros gibier sur l'île.

 

UN DEUXIÈME PETIT-DÉJEUNER ?

Afin de vérifier la théorie du hobbit chasseur, Elizabeth Grace Veatch et ses collègues ont d'abord dû apprendre à déchiffrer les traces laissées par la morsure du dragon. Dans un zoo à Atlanta, l'équipe a mené une expérience d'alimentation : après la fermeture, ils ont lâché un dragon de Komodo nommé Rinca sur la carcasse d'une chèvre. Ses dents acérées ont transpercé la chair et parfois heurté les os. Ce qui a frappé Elizabeth Grace Veatch, c'est le sang-froid de l'animal. « Il agissait avec prudence et calcul », indique-t-elle. Elle a ensuite rassemblé les soixante-douze os restants et l'équipe a commencé à examiner chaque marque au microscope, constituant une base de données de référence sur les marques laissées par un dragon de Komodo. 

Les chercheurs ont ensuite comparé ces marques modernes à celles observées sur les os anciens de stégodons sous un microscope puissant. Les marques de dents du dragon étaient superficielles et larges, se terminant parfois par des stries là où le bord dentelé de la dent avait glissé. Un outil en pierre, en revanche, aurait laissé une marque plus profonde et plus droite. 

Une fois qu'ils ont pu distinguer avec certitude les deux types de marques, l'équipe a cartographié leurs emplacements respectifs. Les marques laissées par le dragon se concentraient autour des meilleurs morceaux de viande, notamment les épaules et les hanches, ce qui suggère qu'ils accédaient les premiers aux carcasses. Les entailles faites par le hobbit se trouvaient sur les autres parties, comme les pieds et les côtes. « Au départ, je pensais ne voir que des entailles », affirme Elizabeth Grace Veatch. Mais elle a été surprise de constater que « pratiquement toutes [les marques] avaient été laissées par les dents d'un dragon de Komodo ». Il semble que les hobbits se contentaient de fouiller pour récupérer ce que les dragons avaient laissé derrière eux. À la lumière de ces découvertes, ils semblent avoir incarné l'un des avertissements de J.R.R. Tolkien lui-même : « il n'est jamais sage de laisser un dragon vivant en dehors de vos calculs, si vous demeurez près de chez lui ».

Michael Petraglia, professeur spécialisé dans les origines de l'humanité à l'université Griffith en Australie, qui n'a pas participé à l'étude, affirme : « les auteurs présentent des arguments solides en faveur d'un comportement de charognard ».

Cette distinction entre la chasse et le charognage revêt une importance particulière dans l'évolution humaine, notamment en ce qui concerne le gros gibier. Abattre une proie plus grande que soi est considéré comme un indicateur d'intelligence car cela requiert de la coopération, de l'organisation et ce type de savoirs accumulés et transmis que les scientifiques appellent la « culture cumulative ». C'est pour cette raison que les chercheurs partent souvent du principe que seules les espèces dotées de grands cerveaux pouvaient chasser, comme la nôtre (Homo sapiens) et celle du Néandertal (Homo neanderthalensis).

Mais il est « très difficile de distinguer la chasse du charognage en se basant uniquement sur les caractéristiques de modification des os », explique Kay Behrensmeyer, paléoécologiste au musée national d'histoire naturelle des États-Unis, à Washington, qui n'a pas participé à l'étude. Cette difficulté fait qu'elle n'est pas encore convaincue par l'hypothèse selon laquelle le hobbit se serait « uniquement nourri de charognes », bien qu'elle affirme que les arguments avancés par l'équipe pour identifier les traces de morsures du dragon de Komodo semblent convaincants. 

 

LES HOBBITS ÉTAIENT-ILS PLUS PRIMITIFS QU'ON NE LE PENSAIT ?

L'hypothèse selon laquelle les hobbits n'auraient pas été des chasseurs n'est que la dernière d'une série de découvertes issues de fouilles en cours dans la grotte Liang Bua, qui ont progressivement remis en cause la complexité cognitive du hobbit au cours de la dernière décennie. Les outils, par exemple, se sont avérés moins complexes qu'on ne le pensait initialement, pas plus sophistiqués que les premiers outils des ancêtres de l'Homme. De plus, en réexaminant les couches de la grotte il y a dix ans, l'équipe a constaté qu'elle avait confondu certaines des « couches du hobbit » les plus profondes avec celles où la grotte avait été occupée, désignant par erreur un humain qui n'était pas celui qui avait allumé le feu. 

« Cela fait maintenant vingt-cinq ans que j'ai commencé à travailler ici », indique Thomas Sutikna, directeur des fouilles à Liang Bua, archéologue à la National Research and Innovation Agency (ou agence nationale indonésienne pour la recherche et l'innovation) et l'un des auteurs de l'article. « C'est gratifiant de savoir que notre travail acharné a permis d'affiner nos connaissances sur l'Homo floresiensis, même si cela signifie que certaines de nos interprétations initiales se sont avérées incorrectes ». 

Ce nouvel article a également réétudié la question du feu, initialement étayée par la présence de charbon et d'os d'animaux brûlés à Liang Bua. Une analyse antérieure avait suggéré que ces preuves ne dataient pas de l'époque où les hobbits vivaient dans la grotte, mais provenaient de couches plus récentes du sol de la grotte, déposées lorsque l'Homo sapiens occupait le site. Parmi les 3 155 restes de stégodons examinés, une seule côte présentait des traces de feu. Cette dernière se trouvait précisément à la jonction entre les couches des Homo sapiens plus récentes et les couches plus anciennes attribuées aux hobbits, ce qui risquait d'entraîner la même confusion qui avait faussé l'interprétation précédente. L'équipe pense que cet os a été brûlé ultérieurement, à l'époque de l'Homo sapiens, car il était proche de la surface. 

Les os de rats retrouvés dans la grotte ont rendu le contraste d'autant plus frappant : sur les 4 240 os de rongeurs retrouvés dans les couches des hobbits, aucun n'avait été brûlé, alors qu'environ un sur cinq l'était dans les couches des Sapiens. Selon les chercheurs, cela ne fait qu'affirmer que les hobbits n'étaient finalement pas si avancés sur le plan comportemental. 

Cela soulève peut-être la plus grande question concernant l'évolution des hobbits : de qui descendent-ils ? De l'Homo erectus, plus grand et relativement avancé ? Ou d'une espèce humaine plus ancienne et plus primitive qui présentait déjà un petit cerveau et une petite taille ? 

La question de savoir si ces nouvelles découvertes apportent une réponse à cette question dépend de la manière dont on considère le feu et la chasse, explique Matthew Tocheri, explorateur National Geographic, anthropologue à l'université Lakehead et coauteur de l'étude. Il ajoute que si les scientifiques considèrent le feu et la chasse comme faisant partie des outils de l'Homo erectus, une idée qui fait encore l'objet de débats, ces nouveaux résultats affaiblissent cet argument. 

Michael Petraglia met en garde contre une interprétation définitive de cette histoire de l'ascendance, soulignant qu'elle reste en suspens. 

 

LES HOBBITS ÉTAIENT UN PEUPLE ROBUSTE

Lorsque le hobbit a été mis au jour pour la première fois, sa découverte a amené les scientifiques à envisager que de petits cerveaux aient pu être capables de grandes choses au cours de l'évolution humaine. Depuis, des chercheurs en Afrique du Sud, par exemple, ont avancé, de manière controversée, qu'une autre espèce dotée d'un petit cerveau, Homo naledi, s'était comportée de façon avancée. 

Cependant, avec cette nouvelle analyse de la chasse, peut-être nous « éloignons-nous des récits comportementaux surprenants », explique Michael Petraglia, ce qui serait « plus cohérent avec ce que nous savons des hominidés à petit cerveau ». 

Plutôt que de se demander quelle capacité cérébrale est nécessaire à certains comportements, les scientifiques devraient peut-être se demander de quelle capacité cérébrale une espèce a besoin pour simplement survivre. Après tout, les hobbits ont été l'une des dernières espèces humaines à survivre avant que nous, Homo sapiens, ne devenions la seule espèce restante. 

« Malgré tout ce que cette nouvelle image leur enlève, les hobbits ont su s'adapter », indique Michael Petraglia, soulignant qu'ils ont réussi à survivre à « des environnements changeants et à des circonstances difficiles » pendant près d'un million d'années sur l'île, soit bien plus longtemps que la présence de l'Homo sapiens sur Terre. 

Elizabeth Grace Veatch partage cet avis. « Le fait qu'ils aient survécu, isolés sur une île, jusqu'à il y a 50 000 ans sans avoir besoin de chasser ou d'utiliser le feu pour survivre en dit long », affirme-t-elle. Elle estime que cela témoigne de leur adaptation exceptionnelle à leur coin particulier du monde. 

Après tout, même si les véritables hobbits ne sont peut-être pas les héros de cette histoire, ils semblaient tout de même s'y connaître un peu en matière de cohabitation avec les dragons. 

Tourbières, déserts et glace : ces corps se sont momifiés naturellement

On ne s’attend pas vraiment à ce qu’un corps se momifie par accident. 

Laissé dans la nature, un corps humain se décomposerait généralement au bout de quelques années jusqu’à ce qu’il n’en reste que les os. Les cultures qui fabriquent des momies, comme les Égyptiens de l’Antiquité, n’ont pu repousser l’inévitable que grâce à des pratiques funéraires complexes nécessitant toutes sortes d’outils, de produits chimiques et de procédures spécialisés.

Il existe pourtant des chemins vers l’éternité momifiée qui n’impliquent pas de vases canopes, de natron ou de crochets servant à l’extraction du cerveau. En réalité, certaines des plus anciennes momies égyptiennes n’étaient probablement pas le fruit d’une momification volontaire, explique Frank Rühli, directeur de l’Institut de médecine évolutive de l’université de Zurich et responsable du groupe de paléopathologie et d’étude des momies.

Enterrés dans des tombes peu profondes, les corps peuvent être naturellement préservés pendant des milliers d’années par le sable et l’air sec et chaud du Sahara. C’est d’ailleurs, selon Rühli, ce qui aurait pu inciter les anciens Égyptiens à commencer à momifier leurs honorables morts.

Les déserts chauds ne sont qu’un des nombreux environnements dans lesquels les corps se momifient naturellement. Les scientifiques savent désormais comment des environnements comme les tourbières ou les sommets enneigés peuvent empêcher la décomposition et, avec un peu de chance, momifier les corps.

 

LES DÉSERTS

Les Égyptiens ne sont pas le seul peuple du désert connu pour ses momies. Les Chinchorros du nord du Chili ont commencé à momifier intentionnellement leurs morts environ 2 000 ans avant les Égyptiens. Ce que faisait d’ailleurs pour eux le désert d’Atacama des milliers d’années auparavant.

« Ce qui est intéressant avec les momies chinchorro, c’est que certaines d’entre elles ont été préparées intentionnellement, tandis que d’autres ont été momifiées naturellement », explique l’anthropologue Bernardo Arriaza, de l’université de Tarapacá au Chili, qui a passé sa carrière à étudier les momies chinchorro.

La décomposition est un processus biologique qui, sans eau, ne peut opérer. C’est pourquoi les déserts conservent si bien les corps et que les pratiques de momification égyptiennes et chinchorro impliquaient des étapes d’assèchement du corps.

La plus ancienne momie chinchorro, Acha Man, a été préservée naturellement par le désert pendant plus de 9 000 ans. Des momies naturelles ont été découvertes dans les déserts du monde entier. Parmi les mieux conservées, citons les momies du Tarim du Xinjiang, en Chine, qui ont été enterrées dans des cercueils en forme de bateau il y a 4 000 ans dans le désert du Taklamakan.

 

LE SEL

Dans le cas de malheureux mineurs iraniens ensevelis lors de l’effondrement de la mine de sel de Chehrabad, le sel s’est avéré tout aussi efficace que le désert.

« Ils travaillaient dans la mine de sel lorsque celle-ci s’est effondrée », explique Rühli, qui a étudié ces momies. Le phénomène s’est produit à plusieurs reprises (au moins deux fois, selon Rühli) sur une période d’environ 1 000 ans, ensevelissant de jeunes hommes sous le sel qu’ils étaient venus extraire. Bien que le poids du sel ait écrasé les mineurs, la roche salée en a aspiré toute l’humidité, momifiant ainsi leurs restes aplatis. 

Les sels présents dans les sols secs du désert d’Atacama ont également contribué à préserver des momies chinchorro, explique Arriaza. Les sols sont riches en composés nitrés, en azote, en potassium, en sodium et en calcium. « Il s’agit surtout de sels, précise-t-il, ce qui participe à la déshydratation du corps. » 

 

LA GLACE 

Retirer l’eau d’un cadavre n’est pas le seul moyen d’en arrêter la décomposition. Les basses températures ralentissent la plupart des processus biologiques et la congélation complète d’un corps peut l’empêcher de pourrir pendant des milliers d’années.

Le pathologiste Andreas Nerlich, de la Klinik Bogenhausen de Munich, a étudié Ötzi, une momie de glace vieille de 5 300 ans, retrouvée dans les Alpes de l’Ötztal, près de la frontière entre l’Autriche et l’Italie, où elle émergeait de la surface d’un glacier en train de fondre. « Elles restent préservées tant qu’il y a de la glace », explique-t-il à propos des momies comme Ötzi.

Bien que « très rares », ajoute Nerlich, les momies des glaces peuvent être remarquablement bien conservées par rapport aux momies déshydratées. En effet, la déshydratation atrophie et déforme les tissus, quand la congélation conserve généralement la forme des organes. 

Le pergélisol, cette la terre qui reste gelée toute l’année, peut également provoquer des momifications. Une momie sibérienne, la Demoiselle de glace, vieille de 2 500 ans, a été littéralement congelée dans un bloc de glace après que sa chambre funéraire a été inondée et que l’eau a rapidement gelé. La chambre funéraire ayant été construite dans le pergélisol, la glace qui s’est formée à l’intérieur n’a jamais fondu.

 

LA LYOPHILISATION

Une combinaison de froid et de sécheresse peut provoquer une momification, même s’il ne fait pas assez froid pour que le corps reste gelé toute l’année. C’est ce qui est arrivé à des femmes et des enfants de la culture inuit de Thulé au Groenland. Ils ont été naturellement momifiés dans leurs tombes après être probablement morts de faim ou de maladie, aux 15e et 16e siècles.

C’est un peu comme une lyophilisation naturelle, explique le paléopathologiste Niels Lynnerup, de l’université de Copenhague, qui s’est penché sur ces momies.

« Il a beau faire très froid au Groenland, ce n’est pas comparable au Haut-Arctique et à son pergélisol », précise-t-il. Les corps étaient enterrés sous des monticules de pierres ou cairns, de sorte que « le vent soufflait toujours à travers ». L’effet combiné du vent, qui dessèche les corps, et du froid, qui ralentit les bactéries, les a momifiés.

De nombreuses momies incas découvertes sur les sommets de la cordillère des Andes ont également été préservées par lyophilisation. Momie exceptionnellement bien conservée, la jeune fille de Llullaillaco, était une adolescente inca qui a été sacrifiée au sommet d’une montagne pour y mourir de froid. Il s’agit d’un cas exceptionnel, car elle a été congelée à l’état solide.

Même les conditions qui règnent dans les cryptes, à l’air frais et sec, peuvent parfois préserver les restes d’une manière similaire, pourvu que les corps soient bien ventilés ou conservés de façon hermétique après leur assèchement, explique Nerlich. Plusieurs momies naturelles retrouvées dans des cryptes n'étaient pas que des accidents. Une momie de Haute-Autriche, connue sous le nom de Luftg'selchter Pfarrer, a été intentionnellement bourrée de matériaux absorbants et traitée avec des sels pour retarder temporairement sa décomposition avant qu’elle ne se momifie naturellement dans sa crypte.

 

LES TOURBIÈRES

La momification naturelle nécessite presque toujours que l’eau disparaisse du cadavre d’une manière ou d’une autre. Elle est alors soit complètement éliminée, soit transformée en glace. Il peut donc paraître surprenant que des tourbières humides et marécageuses puissent conserver des restes humains pendant des millénaires.

La plus ancienne momie des tourbières est celle de l’homme de Cashel, probablement tué lors d’un sacrifice vers 2 000 ans avant J.-C. Son corps a été naturellement momifié en raison des conditions chimiques inhabituelles des tourbières.

« Plusieurs facteurs sont à l’origine de la momification des restes humains dans les tourbières », explique l’archéologue Isabella Mulhall, du musée national d’Irlande. « Citons le manque d’oxygène, la fraîcheur et l’obscurité de l’environnement... Mais aussi le niveau d’acidité de la tourbière. »

On trouve souvent dans les tourbières un type de mousse qui participe à la momification des corps, ajoute Mulhall. La sphaigne libère une molécule acide et sucrée qui absorbe les nutriments dont se nourrissent les microbes responsables de la décomposition. Cela contribue à la momification des cadavres, bien que les sphagnanes aspirent également le calcium des os, ce qui les affaiblit.

Les fluides acides des tourbières modifient chimiquement le corps, un peu comme le tannage du cuir ou le marinage. C’est pourquoi la plupart des corps des tourbières, quelle qu’ait été leur apparence initiale, ont une peau sombre et coriace et des cheveux rouge vif.

De nombreuses momies de tourbières semblent avoir connu une fin plutôt violente ; comme d’ailleurs la plupart des autres momies naturelles. Mais le hasard ayant préservé leurs corps, les victimes de ces tragédies passées peuvent aujourd’hui renseigner les scientifiques sur leurs vies et leurs sociétés. Les mêmes processus responsables de la momification de la peau et des organes humains peuvent aussi parfois préserver des aliments non digérés dans l’estomac, du sang, des traces de microbes pathogènes et même des indices sur les écosystèmes et les climats dans lesquels vivaient les peuples anciens.

« D’une certaine manière », explique Arriaza, « tous ces vestiges constituent des capsules temporelles. »

Pourquoi les clowns nous font-ils si peur ?

Il y a quelques années, des attaques de clowns étaient régulièrement recensées aux États-Unis, en Angleterre, en Australie, au Canada et en Écosse. Des clowns se cachaient dans les bois pour n'en sortir qu'au passage de riverains effrayés. Et comme toutes les tendances virales, celle-ci s'est propagée. 

Qu'il s'agisse de l'oeuvre d'adolescents farceurs, de campagnes marketing pour vendre les nouvelles versions cinématographiques de Ça, l'action de personnes réellement mal-intentionnées ou bien le fruit de l'imagination des promeneurs (ou peut-être un peu de tout cela dans certains cas), les clowns sont universellement décrits avec comme effrayants.

Mais pourquoi les clowns nous font-ils si peur ? Et comment cette figure du clown diabolique est-elle apparue dans notre imaginaire ? Les alertes aux clowns sont de fait très révélatrices de la nature de la peur - et ce qui fait qu'une idée devient virale.

« À bien des égards, les clowns sont la combinaison parfaite de choses bizarres », déclare Frank McAndrew, un psychologue social qui a publié la première grande étude sur l'effroi en 2016. Non seulement ils ont l'air espiègle et étrange, dit McAndrew, mais derrière tout ce maquillage, vous ne pouvez pas dire qui sont les clowns ou ce qu'ils ressentent vraiment.

Cela a conduit certaines personnes à conclure que les clowns étaient effrayants parce qu'ils tombaient dans ce qu'on appelle la vallée de l'étrange, une notion inventée dans les années 1970 par le roboticien Masahiro Mori qui désigne le fait que lorsqu’un objet atteint un certain degré de ressemblance anthropomorphique, il naît chez les personnes observées une sensation d’angoisse, voire de malaise. L'idée est que nous aimons et avons de l'empathie pour les robots qui ont quelques traits humains (pensez à C-3P0), mais sommes repoussés par ceux qui ont l'air trop humains.

En cela les clowns nous font peur parce qu'ils brouillent les lignes, avec un maquillage épais déformant leurs traits - sans parler de ces pieds énormes et de ces chevelures fantasques.

Mais la vallée de l'étrange n'explique que partiellement pourquoi les clowns nous font si peur. D'une part, l'idée s'applique normalement aux objets qui ressemblent à des humains : des robots, des poupées, des mannequins de ventriloque. Les clowns sont clairement des humains, juste un peu étranges.

Et les clowns, ne l'oublions pas, n'ont pas toujours été détestés. Si la vallée de l'étrange pouvait réellement s'appliquer à eux, alors les clowns et autres acteurs fortement maquillés auraient toujours suscité des sentiments de terreur. Pourtant, de nombreux clowns ont été adorés du public (comme Clarabell, Bozo ou Achille Zavatta en France), et je me souviens du temps où les clowns étaient des objets de décoration parfaitement acceptables pour une chambre d'enfant.

Selon McAndrew, ce qui rend vraiment les clowns effrayants, c'est qu'ils sont ambigus à bien des égards. « Si une personne est prête à bafouer les conventions de la société en s'habillant et en agissant comme le fait un clown », dit McAndrew, « quelles autres règles est-elle prête à enfreindre ? »

Cela correspond à ce que McAndrew a pu déterminer dans le cadre de son étude. Il a interrogé plus de 1 300 personnes pour déterminer quels comportements et caractéristiques physiques les gens trouvaient effrayants. Le facteur commun était l'imprévisibilité.

« Ce n'est que lorsque nous sommes confrontés à l'incertitude quant à une menace que nous avons des frissons », écrit-il dans un article de psychologie. « Il serait considéré comme impoli et étrange de s'enfuir au milieu d'une conversation avec quelqu'un qui peut sembler effrayant mais qui est en fait inoffensif ; et en même temps, il serait périlleux d'ignorer votre intuition et de dialoguer avec cet individu s'il est, en fait, une menace. L'ambivalence vous laisse figé sur place, et vous n'avez d'autre choix que de vous vautrer dans l'inconfort. »

Les clowns, farceurs devant l'Éternel, ont toujours tracé une ligne entre le divertissement et le mal. Il est donc facile de renverser le trope traditionnel du joyeux clown - comme nous le faisons souvent dans la littérature et le cinéma. L'opéra Pagliacci a le premier ouvert la voie de la figure du clown meurtrier en 1892, et dès lors l'image diabolique du clown a pris corps dans la culture populaire dans les années 1970 et 1980 avec le tueur en série John Wayne Gacy et, évidemment, le personnage de Ça, le terrifiant roman de Stephen King. Aujourd'hui, les clowns semblent être communément considérés comme plus effrayants que drôles.

Et cela nous ramène aux effrayantes attaques de clowns perpétuées il y a quelques années, en 2016. Pourquoi ont-elles à ce point affluer sur YouTube ? Michele Coscia, informaticien à Harvard,  étudie ce qui fait qu'une idée devient virale en ligne et il se dit surpris que le mème du clown effrayant soit remanié avec autant de succès.

Il a démontré que la plupart des mèmes - qu'il s'agisse d'une image, d'une phrase ou d'une idée comme celle des clowns effrayants - ne percent pas s'ils ne parviennent pas à se différencier de la concurrence. Et les clowns effrayants sont déjà très présents dans la culture populaire, à commencer par les films d'horreur qui ont joué sur cette peur pendant des années.

« Ma théorie dirait, "ce mème n'est pas nouveau, donc il ne devrait pas devenir viral" », dit Coscia. « Pourtant, c'est le cas. On pourrait donc dire que c'est l'exception qui confirme la règle. »

Mais Coscia a une hypothèse. Quand il regarde un mème sur des sites comme Reddit, il peut créer une mesure de « canonicité » pour établir à quel point c'est inhabituel. Une canonicité inférieure signifie que l'idée est plus inhabituelle et plus susceptible de devenir virale. Dans le cas d'observations de clowns effrayants, « il y avait des mèmes de clowns farceurs et de clowns effrayants, mais pas la conjonction des deux », dit Coscia.

Et boum - une nouvelle idée de faible canonicité est née, prête à devenir virale.

La psychologie sociale est alors entrée en jeu. « Les réseaux sociaux nous donnent une fausse idée de l'ampleur d'un phénomène donné et du degré de menace que nous devrions ressentir », dit McAndrew. « Mieux vaut faire preuve de prudence en protégeant vos enfants des clowns tueurs que l'inverse. »

Mais quand serons-nous débarrassés de cette peur lancinante ?

« Habituellement, je vois que plus le pic de popularité est élevé, plus la durée de vie du mème est courte », explique Coscia. « Si les clowns effrayants deviennent extrêmement populaires, les gens s'en lasseront rapidement. » Mais, plaisante-t-il, s'ils « restent tapis » pendant un certain temps, ils pourraient hanter la toile pendant un moment.

L'étude de McAndrew semble soutenir cet état de fait. Il a demandé aux gens d'évaluer le caractère effrayant de différentes professions. Le gagnant, de loin ? Les clowns.

Turbulences en avion : d’où viennent-elles et comment réagir à bord ?

Les turbulences font partie des aléas normaux des voyages en avion : tout le monde a sa propre petite histoire à raconter à propos de ces trous d’air. Ce moment qui donne la chair de poule lorsque l’avion fait une embardée. Cette sensation que l’estomac se noue. Les boissons qui dérapent. Les passagers qui trébuchent dans les allées. Dans de rares cas, elles peuvent être à l’origine d’accidents.

En avion, les turbulences sont une source de stress pour de nombreux voyageurs, habitués des voyages en plein ciel ou non. Les comprendre, savoir où elles se produisent et connaître les outils que les pilotes utilisent pour assurer la sûreté des avions et le confort des passagers pourrait aider à apaiser les craintes des voyageurs, même des plus angoissés.

 

PAR QUOI SONT CAUSÉES LES TURBULENCES ?

La définition d’une turbulence est assez claire : « état de l'air affecté par de multiples mouvements verticaux convectifs ou non ». Si vous avez déjà observé un filet de fumée qui se décompose soudainement en plusieurs parties, alors vous avez été témoin de turbulences.

Elles peuvent se produire n’importe où, tant au niveau du sol qu’en très haute altitude, loin au-dessus des routes qu’empruntent les avions. Mais celles que l’on subit le plus en voyage peuvent être provoquées à cause de trois raisons : les montagnes, le jet stream et les tempêtes.

Tout comme les vagues de l’océan se brisent sur une plage, l’air forme également ses propres vagues quand il rencontre des montagnes. L’air passe parfois sans encombre par-dessus et continue sa route. D’autres fois, des masses d’air s’amassent contre les chaînes de montagnes elles-mêmes, sans autre option que de monter.

Ces « vagues de montagnes » peuvent n'être que de simples oscillations calmes dans l’atmosphère. Mais elles peuvent également devenir de forts courants venteux, qui engendrent ce que l’on appelle des turbulences.

Certaines turbulences sont associées au jet stream, un courant d’air rapide, souvent horizontal, qui se trouve près des pôles. Les avions traversent parfois des zones où les vents soufflent à leur plus haute vitesse. En s'éloignant de telles zones, la force des vents diminue, et leur vitesse fait de même. En décélérant, les vents créent des zones de cisaillements, des zones où ils soufflent à des vitesses et dans des directions différentes. C'est là que se produisent souvent les turbulences.

Bien qu’il soit facile de comprendre comment les turbulences peuvent être créées par des tempêtes, une découverte relativement récente des chercheurs révèle que celles-ci génèrent parfois des conditions cahoteuses dans des zones éloignées.

La croissance rapide d’une tempête repousse l’air qui l’entoure, produisant ainsi des vagues dans l’atmosphère susceptibles de provoquer des turbulences à des centaines, voire des milliers de kilomètres de là, explique Robert Sharman, chercheur spécialisé en turbulences au Centre national de recherches atmosphériques américain (National Center for Atmospheric Research, NCAR).

Chacun de ces scénarios peut provoquer des « turbulences par temps clair ». Elles sont les moins prévisibles et les moins observables. Ces turbulences sont souvent les coupables qui se cachent derrière les blessures modérées, parfois sévères, qui peuvent survenir en avion parce qu’elles se produisent tellement brusquement que le personnel de bord n’a pas le temps de demander aux passagers de s’asseoir.

Selon l’Administration fédérale de l’aviation des États-Unis, 40 passagers et 166 membres du personnel de bord ont été gravement blessés à cause de turbulences entre 2009 et 2023.

 

LES PRÉVISIONS DE TURBULENCES ANNONCENT-ELLES UN TRAJET CAHOTEUX ?

Bien que les prévisions météo et les rapports des pilotes permettent d’éviter des zones de turbulences, ce sont des outils qui rouillent assez vite, explique Robert Sharman. Les modèles météorologiques ne peuvent prédire des turbulences à l’échelle des avions, et les rapports des pilotes sont souvent imprécis, comportant des marges d’erreur de plusieurs dizaines de kilomètres.

Au sein du NCAR, Robert Sharman travaille depuis 2005 à la construction d’outils permettant de traquer les turbulences en temps réel. Le secret derrière ce dispositif ? Un algorithme déjà présent sur environ 1 000 long-courriers, qui analyse les informations captées par des détecteurs à bord afin de caractériser chaque mouvement de l’avion.

En se basant sur les données de vélocité, de vitesse de l’air, de la pression atmosphérique, de l’angle de roulement et d’autres facteurs, l’algorithme génère un niveau de gravité locale des turbulences atmosphériques, envoyé chaque minute au système national américain.

Associé aux prévisions météo nationales et aux modèles, cet outil annote les prévisions avec les conditions observées en temps réel, ce qui, en retour, permet d’améliorer les modèles de prévisions météo.

Les compagnies aériennes se servent de tels outils prédictifs et de l’intelligence artificielle pour vérifier les conditions le long de leurs routes aériennes. En plus des avions domestiques américains d’ores et déjà équipés de l’algorithme de Robert Sharman, des long-courriers internationaux, comme ceux de Qantas, Air France et Lufthansa, devraient eux aussi bénéficier de cette technologie à l’avenir. Boeing a commencé à proposer l’algorithme en option lors de l’achat d’un nouvel appareil, ajoute Robert Sharman.

« Nous comprenons mieux l’atmosphère à présent, et nos connaissances informatiques nous permettent de fournir de meilleures descriptions des turbulences », continue Robert Sharman. « Par nature, une turbulence est si chaotique que nous avons besoin d’une grande puissance informatique pour visualiser ce qui est en train de se passer. Cette stratégie d’observation est une véritable percée pour nous. »

LES TURBULENCES PEUVENT-ELLES PROVOQUER DES CRASH ?

Une partie de l’angoisse qui entoure les turbulences, c’est la peur du crash. Il s’agit d’une réponse naturelle.

« J’ai déjà vu une personne commencer à crier que nous allions tous mourir parce qu’elle avait vu l’ailette se plier », se souvient Marilyn Smith, ingénieure aéronautique de Georgia Tech. « Heureusement que les ailes se plient ! Si elles étaient rigides au point de ne pas pouvoir plier, l’avion serait probablement tellement lourd qu’il ne pourrait pas voler. Toutes les parties de tous les avions ont subi des tests d’une rigueur poussée au maximum : elles ne peuvent pas se casser en vol. »

En plus des tests physiques menés en laboratoire, où des avions entiers sont soumis à un stress bien supérieur que ce qu’ils subissent en plein air, Marilyn Smith explique que l’informatique moderne a rendu possible la modélisation numérique d'un plus grand nombre de scénarios hypothétiques.

La surveillance de problèmes de maintenance s’est également améliorée. Des détecteurs présents à bord surveillent les composants que l'on sait être vulnérables à l’usure et envoient une notification quand vient le moment d’inspecter ou de remplacer ces pièces.

La conception des avions pourrait-elle être modifiée pour supprimer cette expérience désagréable que sont les turbulences ? Marilyn Smith explique que c’est peu probable, du moins pas dans un avenir proche. L’un des domaines de recherche de l’aéronautique se concentre sur la possibilité d’une réaction instantanée aux courants soudains en altérant le passage de l’air autour de l’aile elle-même.

Cependant, Marilyn Smith avertit qu’il s’agit d’un problème extrêmement compliqué à résoudre tout en gardant un avion léger, abordable et qui ne consomme pas trop d’énergie.

Fassi Kafyeke, directrice des innovations chez Bombardier, un fabricant aéronautique, s’intéresse à la technologie de propulsion électrique pour changer la forme et l’aspect des avions de demain. Cette technologie permettrait de se libérer du besoin de placer les moteurs sous les ailes des avions ; les petits moteurs électriques pouvant être placés n’importe où sur l’appareil, accompagnés de plus petites turbines pour le propulser en avant.

Bien que des changements de design, tels que celui-ci, ne résoudraient que les soucis d’efficacité énergétique, les turbulences sont un facteur qui influent sur les performances et la consommation énergétique d’un avion. Les trajectoires de vol et les changements d’altitude permettant d’éviter les turbulences ont un coût, estimé pour les compagnies aériennes américaines à peu près 100 millions de dollars américains par an (85 millions d'euros). Cela pousse également les avions à consommer 600 millions de litres de carburant par an.

Le changement climatique pourrait encore faire grimper ces coûts. Paul Williams, un scientifique atmosphérique de l’université de Reading, au Royaume-Uni, a estimé qu’entre 2050 et 2080, les changements dans le jet stream dus à la crise climatique seront multipliés par deux en Amérique du Nord, dans le Pacifique Nord et en Europe. Le scientifique travaille en ce moment avec Airbus à traduire ces projections en paramètres de conception pour avion.

« Les avions que les fabricants conçoivent aujourd’hui seront toujours en service en 2050, 2060 et 2070 et ils auront besoin de supporter les secousses qu’ils subiront », explique Paul Williams. « Nous n’en sommes encore qu’au début, mais les fabricants se demandent déjà s’ils auront besoin de modifier les fuselages pour rendre leurs appareils plus résistants. »

 

COMMENT SE PRÉPARER AUX TURBULENCES ?

En plus de ces connaissances sur la météorologie et l’ingénierie, il existe également quelques bonnes stratégies pour prévoir et surmonter le stress induit par les turbulences à bord.

Les turbulences sont souvent plus importantes tard dans la journée. Heather Poole, hôtesse de l'air depuis vingt-et-un ans et autrice du livre Cruising Altitude, recommande de prendre un avion tôt dans la journée et de s’asseoir le plus à l’avant possible de l’appareil.

« Les turbulences se font souvent ressentir à l’arrière de l’avion », explique-t-elle. « Il y a eu quelques fois où j’ai vu des passagers en classe éco s’accrocher à ce qu’ils pouvaient comme si leur vie en dépendait ; j’ai dû passer un appel au pilote pour qu'il leur explique la situation, car [dans le cockpit] ils ne ressentent pas les turbulences comme les passagers. »

Restez attaché, même quand le signal lumineux est éteint, ajoute Heather Poole. Même une ceinture peu serrée vous évitera de vous cogner la tête sur les compartiments à bagages au-dessus de vous. Ne vous faites pas passer votre enfant à bout de bras à travers les allées, et ne tendez pas votre tasse de café au personnel navigant qui tente de sécuriser des objets.

Elle suggère également de mentionner votre peur au personnel navigant. Ils s’assureront de venir prendre de vos nouvelles en cas de turbulences. En outre, des applications comme My Radar ou Soar, peuvent aider à lever le voile du mystère sur ce qu’il se passe dans le ciel, cela peut vous rassurer.

« C’est ça la peur : cette sensation de ne pas avoir de contrôle », déclare Heather Poole. « Si vous en apprenez plus sur la météo et sur ce que sont les turbulences et où elles se trouvent, vous aurez une meilleure compréhension du phénomène et de ses causes, et tout ira bien. »

Plongeuses de l’extrême : comment les haenyeo coréennes se sont adaptées au froid

Des femmes septuagénaires rigolent et chantent sur une plage de Jeju, une île au large de la Corée du Sud, en se préparant à passer la journée à pêcher des mollusques. Quelques moments après, elles se jettent dans des eaux glacées, à 10° C, plongeant à des profondeurs de 10 mètres où elles collectent leur butin sur le plancher marin avant de rapidement remonter à la surface. Elles pêchent sans bouteille d’oxygène, plongent et remontent parfois pendant cinq heures par jour.

« À présent, elles portent des combinaisons, mais jusque dans les années 1980, elles ne portaient que des maillots de bain en coton », souligne Melissa Ilardo, généticienne de l’université de l’Utah, qui travaille avec ces femmes.

On les appelle les Haenyeo. Ces plongeuses perpétuent une tradition matrilinéaire de plongée, et ce même enceintes.

Leurs capacités impressionnantes sont, en partie, dues à un entraînement de toute une vie : elles ont appris à retenir leur souffle pour de longues plongées dans des eaux froides.

Au fil des générations pratiquant ce type de plongée, les gènes de ces plongeuses et ceux de leurs enfants ont sans doute évolué. Ces adaptations physiologiques leur permettent de plonger en toute sécurité, selon une étude parue récemment dans la revue scientifique Cell Reports.

 

LES FEMMES DE LA MER

Les Haenyeo, un nom qui signifie « femmes de la mer » en coréen, plongent en groupe tout au long de l’année et pêchent des mollusques, comme des ormeaux ou des oursins, pour nourrir leur communauté.

C’est souvent jeunes et avec leur mère que ces femmes apprennent à plonger. Elles commencent cependant leur entraînement officiel à l’âge de quinze ans, un entraînement qui durera toute leur vie, explique Melissa Ilardo.

« Elles entretiennent une relation impressionnante avec la mer ; elles en sont les gardiennes. Elles prennent un grand soin de l’environnement marin », souligne la généticienne, admirative. Elle ajoute que les plongeuses ne récoltent pas les mêmes mollusques selon les saisons, laissant le temps aux populations végétales et animales de se regénérer.

Cette tradition matrilinéaire n’est pas aussi populaire chez les plus jeunes femmes. Les plongeuses ont en moyenne soixante-dix ans et sont peut-être la dernière génération de Haenyeo. Cela signifie que la fenêtre pour étudier ces traits génétiques pourrait être en train de se refermer. Melissa Ilardo explique que la tradition de plonger sur l’île Jeju remonte à des milliers d’années, bien que l’on ignore à quel moment elle est devenue exclusivement féminine.

 

L’ADAPTATION AUX EXTRÊMES

Les corps humains sont capables de s’adapter et de s’acclimater pour tolérer des conditions extrêmes, comme les hautes altitudes et les températures glaciales.

« Les humains s'adaptent, nous vivons partout », s’émerveille Joshua Tremblay, chercheur cardiovasculaire de l’université de Colombie Britannique, qui n’a pas pris part à la récente étude. 

Cara Ocobock a travaillé auprès d’éleveurs de rennes en Finlande, fréquemment exposés au froid extrême. L’anthropologue de l’université de Notre Dame, qui n’a pas pris part à la récente étude, a découvert que leur corps tendait à avoir une plus grande quantité d’un type de graisse spécialisée dans la conservation de la chaleur.

Certaines populations des hautes altitudes se sont adaptées, tant au niveau physiologique que génétique, aux niveaux relativement faibles d’oxygène atmosphérique, explique Joshua Tremblay. Cependant, ces adaptations varient. Les personnes habitant la cordillère des Andes produisent plus de cellules de globules rouges, tandis qu’au Tibet, les adaptations relèveraient plus de la concentration en hémoglobine. Toutes deux permettent au sang de ces personnes de transporter plus d’oxygène.

Les plongeurs Bajau, les « nomades de la mer », d’Indonésie, ont développé de plus grandes rates, ce qui augmente la circulation des globules rouges et de l’oxygène au cours des plongées. C’est ce qu'a montré une étude menée par Melissa Ilardo, publiée en 2018. Cette découverte l’a conduite à étudier les Haenyeo afin de voir si elles présentaient des adaptations évolutives similaires. Elle mène cette recherche de concert avec Joo Young Lee, de l’université nationale de Séoul, qui travaille auprès des Haenyeo depuis plus de dix ans.

 

TESTER UN SUPER-POUVOIR DE LA PLONGÉE

Melissa Ilardo et son équipe ont comparé trente génomes de plongeuses Haenyeo à celui de trente personnes de l’île Jeju, qui n’étaient pas des Haenyeo, ainsi qu’à trente-et-un habitants de la Corée continentale. L’âge moyen des participants était de soixante-cinq ans. Tous les participants ont également participé à des simulations de plongée, lors desquelles ils ont submergé leur visage dans des baignoires remplies d’eau froide, tout en retenant leur respiration.

Durant ces simulations, le rythme cardiaque des Haenyeo a diminué de plus de 50 % comparé aux autres groupes, ce qui les a aidées à retenir plus longtemps leur souffle, en limitant les besoins en oxygène du corps et réduisant le travail du cœur. Les chercheurs ont émis l’hypothèse que cette capacité était un résultat de l’entraînement de longue vie des plongeuses.

« La différence de rythme cardiaque était vraiment spectaculaire », confie Melissa Ilardo. « Nous avons observé une plongeuse dont le rythme cardiaque est descendu à 40 battements par minute, en 15 secondes. »

Les analyses de génome ont montré que les habitants de Jeju, plongeuses ou non, se distinguaient génétiquement des participants venant de Corée continentale. Les résidents de Jeju descendent probablement d’une petite population ancestrale, selon Melissa Ilardo, et ont été isolés du continent durant de longues années. La généticienne remarque que, au cours de l’Histoire, les personnes n’avaient parfois pas le droit de pénétrer sur l’île ou d’en quitter les côtes.

Des participants de Jeju, 33 % étaient porteurs de deux variants génétiques qui pouvaient aider le corps à tolérer les pressions de la plongée. À titre de comparaison, seuls 7 % des participants du continent présentaient ces gènes. L’un des variants est associé à la tolérance au froid, ce qui rendrait les plongeuses moins sensibles à l’hypothermie. L’autre variant concerne la diminution de la tension artérielle diastolique.

Ce variant génétique de la pression artérielle peut protéger les Haenyeo lorsqu’elles plongent alors qu’elles sont enceintes. Traditionnellement, les plongeuses continuent leur activité jusqu’à leur accouchement, s’impressionne Melissa Ilardo. Les chercheurs suggèrent que la baisse de la pression artérielle qu’engendre cette mutation pourrait prévenir les complications comme la prééclampsie, un risque pour la santé des femmes enceintes que la plongée peut exacerber.

« C’est une activité qui génère un stress énorme sur le corps », explique Melissa Ilardo en parlant de la plongée en eau froide, « et nous pensons que ce variant génétique pourrait les protéger grâce à son action sur les vaisseaux sanguins, réduisant à la fois le risque pour la mère et pour l’enfant. »

 

 

S’ADAPTER À UN MONDE QUI CHANGE

Cette étude fait des Haenyeo la deuxième population connue qui semble avoir évolué pour la plongée, en plus des Bajau.

« C’est une démonstration incroyable de la variation humaine, de son évolution et de sa souplesse », affirme Cara Ocoblock.

La mutation génétique que présentent beaucoup des résidents de l’île Jeju pourrait faire plus qu’aider à la plongée, explique Melissa Ilardo. Elle pourrait être aussi expliquer pourquoi l’île a le plus faible taux de mortalité après un AVC de toute la Corée.

« Ce serait vraiment incroyable si ces femmes, qui plongent enceintes comme les super-héroïnes qu’elles sont, étaient à l’origine de ce phénotype qui affecte la santé de toute l’île », s’exalte Melissa Ilardo. La généticienne ajoute qu’une meilleure compréhension du fonctionnement de ce variant génétique pourrait améliorer les traitements des maladies cardiovasculaires.

Explorer comment le corps humain s’adapte et s’acclimate à des conditions extrêmes est également important dans ce contexte de changement climatique, déclare Cara Ocoblock. La scientifique se réfère au réchauffement de l’atmosphère et à l’augmentation des événements climatiques extrêmes, comme les tempêtes de neige et les canicules.

« Mieux comprendre la capacité qu’a le corps humain de s’adapter à ces extrêmes et à en atténuer les effets ne pourra que mieux nous préparer pour ce que nous affrontons dès maintenant », conclut Cara Ocobock.

Un sourire est contagieux… et donne davantage envie de faire confiance

La prochaine fois qu’un inconnu vous sourira, un sourire se dessinera probablement aussi sur vos lèvres, sans même que vous ne vous en rendiez compte. Il suffit de 300 à 400 millisecondes, soit le temps d’un clin d’œil, pour que les muscles de votre visage se mettent en action et imitent une expression faciale.

Ce phénomène, que les psychologues appellent mimétisme émotionnel à réponse automatique, jouerait selon certaines études un rôle déterminant dans l’une des décisions les plus importantes que nous prenons vis-à-vis d’autrui, à savoir si nous pouvons leur faire confiance.

Ce mimétisme involontaire a un but. « Nous nous imitons les uns les autres, car cela nous aide à nous connecter », explique Michał Olszanowski, chercheur en psychologie à l’université SWPS.

Les scientifiques savent depuis longtemps que le fait d’imiter les expressions d’une personne nous rend plus dignes de confiance et appréciables à ses yeux. Michał Olszanowski et ses collègues se sont toutefois demandé si l’opposé pouvait également être vrai, à savoir s’il était possible de changer ce que quelqu’un ressent à notre égard en imitant son sourire.

Dans une étude parue en 2026 dans la revue Emotion, les chercheurs ont découvert que plus une personne rend inconsciemment son sourire à quelqu’un, plus elle nous paraît sérieuse et plus il sera facile de partager avec elle des ressources lors d’un jeu basé sur la confiance. Lorsque les participants effectuaient des mouvements faciaux qui amplifiaient l’imitation du sourire, plus le niveau de confiance était élevé. Mais lorsque leur capacité à imiter un sourire était moindre, la confiance diminuait.

Ces conclusions laissent à penser qu’un de nos jugements sociaux les plus importants pourrait naître de quelque chose d’aussi simple qu’un sourire partagé.

 

UNE RÉACTION EN CHAÎNE QUI NAÎT DANS LE CERVEAU

En quoi le fait de rendre à quelqu’un son sourire peut-il nous rendre davantage dignes de confiance ? D’après les chercheurs, la réponse à cette question réside dans une réaction en chaîne qui se produit en une fraction de seconde dans le cerveau.

Le mimétisme du sourire trouve son origine dans le système des neurones miroirs du cerveau, précise Marco Iacoboni de l’UCLA. Les neurones miroirs s’activent à la fois lorsque nous faisons quelque chose et lorsque « nous observons l’action effectuée par quelqu’un d’autre ».

Lorsque vous souriez en retour à un inconnu, votre cerveau voit les choses sous un angle plus positif : c’est l’hypothèse de la rétroaction faciale. Une étude de 2017 a ainsi démontré que le fait de sourire peut améliorer l’humeur et qu’atténuer le froncement des sourcils avec du Botox peut réduire la dépression. Sourire active également les circuits de la récompense du cerveau, souligne Paula Niedenthal, psychologue sociale à l’université du Wisconsin-Madison. « Nous ferions confiance aux personnes dont nous reproduisons les sourires parce que le mimétisme suscite des sentiments positifs ».

Lorsque nous imitons le sourire d’une personne, nos visages bougent brièvement de manière synchronisée. C’est cette petite coordination qui crée ce que le professeur de psychologie de l’université de Californie de San Diego, Piotr Winkielman, appelle « un sentiment d’unité ». Il compare ce phénomène au « danse crush », ce sentiment de proximité que ressentent les danseurs de salsa et de tango après avoir bougé en rythme avec un inconnu, ou aux soldats qui disent avoir l’impression de « ne faire qu’un » après avoir défilé ensemble.

« Une fois que vous êtes biologiquement synchronisé avec quelqu’un, votre cerveau a l’impression que vous appartenez à un groupe », explique-t-il. Dans une étude publiée en 2017, les chercheurs ont ainsi démontré que lorsque deux personnes synchronisaient leurs comportements, leur cerveau se synchronisait également, ce qui encourage les comportements prosociaux. Lorsque deux personnes sont physiquement et mentalement synchronisées, « le lien affectif fait augmenter la confiance », souligne Marco Iacoboni.

La confiance ne façonne pas uniquement les interactions sociales ; elle a aussi des conséquences mesurables sur la santé. Une étude parue en 2025 et publiée par l’American Psychological Association a ainsi conclu que les personnes qui faisaient plus facilement confiance aux autres affichaient un niveau de bien-être subjectif plus élevé, prédicteur de longévité. En ce qui concerne les soins de santé, la confiance augmente l’observance des avis médicaux, ce qui donne lieu, à terme, à de meilleurs résultats.

 

TOUS LES SOURIRES NE SE VALENT PAS

Le niveau de confiance qu’un sourire peut générer dépend du type de sourire imité. Dans une étude parue en 2017, Paula Niedenthal et ses collègues ont ainsi identifié trois types de sourires : les sourires de récompense, qui expriment des émotions positives ; les sourires d’affiliation, qui signalent l’absence de menaces ; et les sourires de dominance, qui revendiquent un statut. « Ce sont tous de “vrais” sourires, mais leur imitation ne génère pas forcément des sentiments positifs », explique la psychologue sociale. « Par conséquent, l’imitation d’un sourire de récompense devrait être plus susceptible de générer des sentiments de confiance ».

La sincérité du sourire compte également. L’étude de Michał Olszanowski a démontré que des sourires non naturels suffisaient à déclencher le mimétisme et à renforcer la confiance. Un sourire poli en ferait donc beaucoup. Mais Piotr Winkielman pense cependant qu’un sourire sincère, caractérisé par des pommettes saillantes et le plissement des yeux, aurait plus d’impact. Il cite une étude de 2025, laquelle expliquait que les expressions spontanées avaient plus d’effet que les sourires non naturels.

Le mimétisme du sourire n’est toutefois pas universel. Les personnes souffrant de maladies qui altèrent les mouvements du visage, à l’instar de la maladie de Parkinson, ou celles qui traitent les signaux sociaux différemment, notamment celles atteintes de troubles du spectre de l’autisme, peuvent imiter plus ou moins bien les expressions faciales. Les normes culturelles peuvent aussi déterminer les moments où les personnes sourient et comment ces sourires sont interprétés. Par conséquent, une même expression peut ne pas inspirer le même niveau de confiance partout.

 

LES SOURIRES À L’ÈRE DU NUMÉRIQUE

Avec la communication numérique, les vrais sourires ont été remplacés par des émojis. Le cerveau accepte ce remplacement, jusqu’à un certain degré : les études « démontrent que les émojis ont des effets similaires sur le cerveau aux sourires réels et que les personnes imitent les émojis qu’elles reçoivent », observe Paula Niedenthal.

Piotr Winkielman doute, lui, qu’ils puissent instaurer la même confiance que les vrais sourires, tout d’abord parce qu’ils sont statiques. Il cite une étude de 2016, laquelle montrait que les expressions reposant sur le mouvement provoquent un mimétisme plus important que les expressions figées. Les émojis se concentrent également principalement sur la bouche, reléguant les yeux au second rang alors qu’ils jouent « un rôle assez important dans la perception des expressions faciales », estime le professeur de psychologie. Enfin, ajoute-t-il, les émojis ne sont pas personnifiés, il s’agit simplement de texte. « Ils fonctionnent davantage comme des moyens de communication. Ils ne suscitent pas chez nous d’émotion ou de synchronie ».

En tout cas, tous les effets d’un sourire, qu’il s’agisse de l’activation des neurones miroirs, du mouvement des muscles du visage, du changement d’humeur, du sentiment d’être sur la même longueur d’onde, sont décuplés lorsque deux personnes se trouvent dans la même pièce.

Le mégalodon, un redoutable prédateur au sang partiellement chaud

Pendant près de 20 millions d’années rôda dans les océans un prédateur caractérisé par son gigantisme. L’emblématique Otodus megalodon, un requin de plus de 15 mètres de long, nageait dans les mers du monde entier et se nourrissait de mammifères marins. La raison pour laquelle ce prédateur à la grande longévité disparut il y a 3,6 millions d’années déconcerte les paléontologues, mais de récentes recherches suggèrent qu’une température corporelle et une taille excessives condamnèrent cet animal de la famille des « requins à grandes dents » (Otodontidés).

Selon une étude publiée dans la revue PNAS en 2023, le fait d’avoir eu le sang chaud, du moins partiellement, fut un facteur déterminant dans la propagation du mégalodon sur l’ensemble du globe. La température corporelle accrue de ce requin géant lui permettait de nager plus vite et de voyager plus loin que les autres prédateurs, de pourchasser baleines et autres proies riches en graisse en eaux froides, là où les prédateurs à sang froid ne pouvaient s’aventurer. Par cette aptitude à se nourrir de mammifères riches en graisse, O. megalodon était tout désigné à devenir aussi imposant.

De nombreux requins actuels n’ont ni tout à fait le sang chaud, ni tout à fait le sang froid. Le requin-renard (famille des Alopiidés), le requin mako (Isurus oxyrinchus) et le grand requin blanc (Carcharodon carcharias) possèdent chacun des températures corporelles régionales qu’ils maintiennent à plusieurs degrés au-dessus de la température de l’eau de mer environnante. Les paléontologues soupçonnaient O. megalodon d’être doté de capacités similaires, mais prendre la température d’un requin vieux de plusieurs millions d’années n’est pas chose facile. Avec ses collègues, Michael Griffiths, chercheur de l’Université William-Paterson, s’est donc intéressé aux indices chimiques contenus à l’intérieur des fossiles.

O. megalodon est un requin difficile à étudier. Le registre fossile le concernant est entièrement composé de dents et de vertèbres. Mais ces parties fossilisées recèlent une mine d’informations concernant la biologie de l’animal. « Les progrès en géochimie permettent de préciser des hypothèses obtenues par modélisation ou par inférence uniquement », explique Michael Griffiths, auteur principal de la nouvelle étude.

Quand les animaux se nourrissent et absorbent de l’eau, des éléments chimiques porteurs de différentes variations, qu’on appelle isotopes, pénètrent dans leur corps et se lient aux tissus en croissance comme les os ou les dents. Les isotopes de l’oxygène en particulier peuvent servir d’indicateur de température. Ainsi Michael Griffiths et son équipe ont étudié les traces géochimiques de ces isotopes chez le mégalodon, mais aussi chez d’autres requins, préhistoriques ou actuels, sur des fossiles de mammifères marins, et chez des poissons qui évoluaient dans le même environnement que le mégalodon.

Ils sont partis du principe que les poissons étaient ectothermes, c’est-à-dire « à sang froid », puisque leurs descendants actuels le sont. Grâce à eux, on a pu déterminer une température approximative à laquelle comparer les indicateurs de température du mégalodon et des autres animaux.

Ce prédateur aux dents énormes avait un sang sensiblement plus chaud que celui de ses descendants actuels. La température d’O. megalodon était supérieure de 7,2°C à celle de l’eau environnante, ce qui est élevé comparé à d’autres requins, mais pas aussi élevé que chez certains parents préhistoriques de la même époque (baleines et phoques notamment).

« Le seul requin existant qui ait une température corporelle similaire est le requin-baleine, explique Michael Griffiths. Mais son alimentation est très différente de celle d’O. megalodon », car le requin-baleine est un animal filtreur. Le mégalodon, quoique plus grand, avait un profil physiologique plus proche de celui du grand requin blanc qui lui permettait vraisemblablement de conserver la chaleur.

Cependant, le mégalodon n’était peut-être pas uniquement un animal à sang chaud. Il est possible que ce prédateur à grandes dents ait été régionalement endothermique, qu’il n’ait eu que partiellement le sang chaud, font observer Michael Griffiths et ses collègues.

Chez les requins actuels comme le grand requin blanc, la chaleur générée par le corps est transférée vers des parties qu’il est important de maintenir au chaud comme les muscles, les yeux et le cerveau. O. megalodon a pu être doté d’un système biologique semblable. Un poisson à sang chaud peut voyager plus rapidement et plus loin quand il chasse ses proies que ceux dont la température est dictée par leur environnement. Cela laisse penser que le mégalodon était un formidable prédateur doté d’un vaste rayon d’action.

« Je pense que la nouvelle étude renforce assurément l’hypothèse selon laquelle O. megalodon était régionalement endotherme, ce qui est fantastique », se réjouit Jack Cooper, paléontologue de l’Université de Swansea n’ayant pas pris part à l’étude. Il fait observer que de précédentes recherches du biologiste Humberto Ferrón avaient déjà avancé l’hypothèse selon laquelle les requins à grandes dents avaient partiellement le sang chaud, et la nouvelle étude apporte des preuves supplémentaires que la physiologie d’O. megalodon était similaire à celle de ses cousins d’aujourd’hui.

Les paléontologues continuent d’étudier le rôle joué par les plus chaudes parties du corps des requins à grandes dents dans leur gigantisme. La plupart des vertébrés marins qui atteignent de telles tailles sont des animaux filtreurs et ont un métabolisme lent qui leur permet de rassembler suffisamment de minuscules bouchées pour alimenter leur corps démesuré.

Pour un requin prédateur aussi imposant, avoir le sang chaud signifiait qu’il fallait être bien plus actif pour se nourrir. Si les paléontologues s’attendent à ce qu’O. megalodon ait hérité de l’endothermie régionale de ses ancêtres, c’est bel et bien la présence de baleines et de phoques aux réserves de graisses fournies (et la capacité à les attraper) qui a destiné ce requin au gigantisme.

« Différents scientifiques auront beau continuer à débattre de la taille maximale possible du mégalodon et de son aspect, commence Jack Cooper, je pense qu’il est bien plus important de souligner que nous en savons désormais en fait beaucoup sur la biologie et l’écologie de ce requin géant. » O. megalodon resta au sommet de la chaîne alimentaire marine durant plus de 20 millions d’années et fut une composante importante d’un écosystème qui influença l’évolution des baleines et d’autres créatures marines.

Toutefois, une telle conservation de la chaleur corporelle a un coût… salé. « Le maintien d’une alimentation nécessaire à sa biologie a pu mettre O. megalodon en péril pour une multitude de raisons », révèle Michael Griffiths.

La conservation de la chaleur d’un grand corps nécessite une grande quantité de nourriture, ce qui signifie qu’O. megalodon devait se nourrir relativement souvent pour survivre. Durant le plus clair de son existence sur Terre, cela ne présenta pas de problème majeur, car les océans recélaient d’une pléthore de baleines et de phoques préhistoriques à la graisse riche en énergie.

Mais peu avant sa disparition, les océans commencèrent à changer. Les changements climatiques entraînèrent des déclins au sein des populations de petites proies marines dont se nourrissaient les baleines à fanons, qui se sont à leur tour faites plus rares. Les paléontologues ont également avancé que l’évolution d’espèces concurrentes comme le grand requin blanc, de taille plus modeste, avait pu empêcher O. megalodon de dénicher assez de proies de taille convenable.

« Le moindre petit changement chez ses proies de choix a pu être particulièrement problématique pour le mégalodon », remarque Michael Griffiths. Ce requin géant, qui avait été capable de prospérer en temps d’abondance, se trouva soudain acculé dans une impasse évolutive lorsque les ressources alimentaires déclinèrent.

Non, la rousseur n’est pas en voie de disparition

Que ce soit à l'écran ou dans la rue, il est une couleur de cheveux qui n'en finit plus d'attirer notre attention, des plus légères aux plus profondes de ses nuances, c'est la rousseur. Si les cheveux roux nous font cet effet, c'est parce qu'ils sont rares : 1 ou 2 % de la population mondiale. Malgré la rareté des variantes génétiques responsables de ces reflets ardents, la rousseur n'est pas destinée à disparaître, contrairement à ce que certains prétendent.

« Les roux ne sont pas en voie de disparition, » déclare Katerina Zorina-Lichtenwalter, stagiaire postdoctorale au sein de l'Institute for Behavioral Genetics de l'université du Colorado à Boulder.

Pour comprendre ce phénomène, il convient dans un premier temps de remonter aux origines de la rousseur. Il s'avère que la chevelure de feu ne fascine pas uniquement les tabloïds, mais également la science, qui mène sur les variations de couleur des cheveux humains un nombre d'études insoupçonné. S'il y a bien une chose qui ressort de ces travaux, c'est la certitude que les cheveux roux ont encore de beaux jours devant eux.

C'est un trait qui remonte à la préhistoire. D'après une analyse ADN menée sur un échantillon vieux de 50 000 ans, certains néandertaliens avaient la peau claire et les cheveux roux. La Beauté de Loulan, une célèbre momie de l'âge du bronze âgée de 3 800 ans, a été mise au  jour dans un désert du nord-ouest de la Chine avec une chevelure sépia intacte. À partir du 5e siècle dans la région devenue le sud-est de l'Europe et la Turquie, le roi Rhésos de Thrace est représenté avec une barbe et des cheveux couleur carotte sur les poteries grecques.

Les gènes impliqués étant récessifs, deux copies sont nécessaires pour donner naissance à un enfant roux, l'une du père et l'autre de la mère. Comme nous l'explique Zorina-Lichtenwalter, seuls deux parents roux peuvent être quasi certains de la couleur de cheveux de leur enfant.

Dans son livre Red: A History of the Redhead, l'auteure Jacky Coliss Harvey illustre la probabilité d'avoir un enfant roux de la façon suivante : « Si la génétique était un jeu de cartes, la rousseur serait le deux de trèfle, coupée par toutes les autres cartes du paquet. »

 

AUX ORIGINES DE LA ROUSSEUR

Que ce soit chez l'Homme, le cheval, le chien, le cochon et tout autre mammifère, la rousseur est le fruit d'une poignée de mutations génétiques dont les deux parents doivent être porteurs. Le « gène de la rousseur » a été découvert en 1995 par une équipe à laquelle appartenait Ian Jackson, de nos jours professeur émérite à l'université d'Édimbourg en Écosse.

Le récepteur de la mélanocortine 1, ou MC1R, joue un rôle clé dans la production de mélanine, les pigments foncés qui protègent la peau contre les rayons ultraviolets, notamment la lumière du soleil, et donnent leur couleur aux yeux et à la peau. Par exemple, l'eumélanine se traduit par des cheveux bruns ou noirs. La phéomélanine est quant à elle à l'origine des chevelures rousses ou blondes, mais aussi de la peau pâle et des taches de rousseur.

Chez les individus roux, les cellules cutanées responsables de la pigmentation, les mélanocytes, possèdent un récepteur différent en surface. Exposé à la lumière ultraviolette, ce récepteur omet de déclencher un processus qui transforme les pigments jaunes/rouges de la mélanine en pigments protecteurs bruns/noirs. « MC1R est l'un des gènes qui contribuent à la production de mélanine foncée et en l'absence de cet élément, la peau sera pâle, » indique Zorina-Lichtenwalter, et particulièrement sensible aux coups de soleil.

Dans leur étude de 1995, Jackson et ses collègues ont comparé 30 sujets roux irlandais et britanniques avec le même nombre de sujets bruns. Plus de 80 % des sujets aux cheveux roux et/ou à la peau claire étaient porteurs de mutations du gène MC1R. Chez les sujets aux cheveux bruns, cette proportion chutait à 20 %.

« C'est la première fois qu'un gène codant pour une caractéristique visible commune est identifié chez l'Homme », avait indiqué à la presse le généticien Richard Spritz lors de la publication de l'étude.

 

AVANTAGES ET DANGERS

Le teint pâle présentait un avantage majeur pour les peuples découvrant le ciel gris et les courtes journées d'hiver de l'Europe du Nord après avoir leur migration depuis des régions plus ensoleillées. « Il y avait une pression de sélection pour perdre la pigmentation, » explique Zorina-Lichtenwalter, car la peau claire absorbe plus d'UV, ce qui permet de produire plus de vitamine D à partir de l'ensoleillement limité qui caractérise les régions nordiques. La vitamine D favorise l'absorption et la rétention du calcium, aide à produire des os plus solides et protège contre l'inflammation.

Ces avantages pour la santé augmentaient les chances de survie des femmes pendant la grossesse et la naissance, transmettant ainsi les gènes de la peau claire et des cheveux blonds ou roux à leur progéniture. Ce caractère est très répandu au Royaume-Uni et en Irlande, où les roux à la peau claire sont bien plus nombreux que partout ailleurs sur Terre. Certaines estimations non officielles situent la proportion autour de 10 %.

La majorité des travaux sur la génétique de la rousseur porte sur le risque accru de cancer de la peau. Sous l'effet des mutations du gène MC1R liées aux cheveux roux, à la peau claire et aux taches de rousseur, une plus grande quantité de lumière ultraviolette peut atteindre l'ADN et entraîner des lésions. Une étude montre que l'incidence de l'une des formes de cancers les plus agressives, le mélanome, est supérieure de 42 % chez les sujets possédant le variant R du gène MC1R. Aux États-Unis, il y a 20 fois plus de mélanomes au sein de la population blanche qu'au sein de la population noire.

Cependant, l'âge moyen de diagnostic du mélanome est de 65 ans. Ainsi, poursuit Zorina-Lichtenwalter, « le phénomène ne menace pas la santé reproductive. » À cet âge, les femmes ont déjà transmis leurs gènes à la génération suivante. C'est pourquoi il est peu probable que la rousseur disparaisse du pool génétique.

 

UNE HISTOIRE DE GÈNES

Durant ses travaux de 1995, Jackson savait qu'il y avait bien plus à comprendre sur les facteurs donnant aux cheveux leur couleur rousse. « Il semblait logique que d'autres gènes soient impliqués, » dit-il, mais il lui était impossible à l'époque de pousser plus loin l'exploration : la recherche génétique était extrêmement lente et onéreuse. Alors que les rapides progrès de la technologie génétique et de l'informatique avaient déjà permis de lancer le projet Génome humain, il faudrait attendre 2001 pour enfin poser les yeux sur la première ébauche de carte génétique.

Près d'un quart de siècle plus tard, la tendance est à la recherche génétique rapide et peu coûteuse. Jackson et ses collègues ont récemment reproduit leur enquête avec des ressources inimaginables en 1995. Ils ont analysé l'ADN fourni par UK Biobank, une biobanque contenant les données génétiques de plus d'un demi-million de résidents du Royaume-Uni. Ils ont découvert huit nouveaux variants génétiques qui affectent les cheveux roux et la pigmentation de la peau. « C'était vraiment satisfaisant de trouver toutes ces données sur la biobanque, » témoigne Jackson. Cette étude, publiée en 2022, a identifié la plupart des variations génétiques codant pour les différentes couleurs de cheveux.

Selon Jackson, la majorité des roux possède deux variants MC1R, un de chaque parent. Cependant, plusieurs autres gènes peuvent être à l'origine des cheveux roux. « La rousseur est le fruit d'une combinaison particulière, » explique-t-il. Les chercheurs ont attribué à chaque gène impliqué un « score de risque génétique » : certains variants augmentent la probabilité de rousseur, alors que d'autres ont beaucoup moins d'influence, sans toutefois être complètement dissociés. Il n'est pas nécessaire de tous les posséder pour avoir les cheveux roux, précise Jackson.

« MC1R est roi en ce qui concerne la rousseur, » indique Zorina-Lichtenwalter. « Il a une immense part de responsabilité dans la pigmentation. » Plus de quatre cinquièmes des roux sont porteurs du gène MC1R, la part restante étant le fruit d'autres gènes.

 

GÉOGRAPHIE ET GÉNÉALOGIE

Une récente étude génétique menée au Royaume-Uni a établi un lien entre la rousseur et le lieu de naissance, le nord et l'ouest du pays recensant le plus grand nombre de roux. « La biobanque précise la latitude et la longitude du lieu de naissance de chaque individu, » ajoute Jackson. « Plus le lieu de naissance se situe au nord, plus la probabilité d'être roux est élevée. »

Le patrimoine génétique associé à la rousseur et à la peau claire prospère dans les régions isolées, les communautés fermées et les îles. En Écosse, les estimations situent la proportion de roux entre 6 %, selon les travaux de Jackson, et 12 ou 14 % ; autour de 10 % en Irlande et de 6 % en Grande-Bretagne. Bien que ces régions ne soient plus coupées du reste du monde, « lorsque vous êtes face à une population insulaire, dont la reproduction est isolée, quels que soient les allèles étudiés, leur fréquence augmente d'une génération à l'autre, » explique Zorina-Lichtenwalter.

Cela dit, la rousseur ne concerne pas uniquement les Celtes ou les Caucasiens. La distribution du caractère témoigne du mouvement mondial de l'ADN à travers les territoires et les sociétés. Malgré une fréquence plus élevée en Europe du Nord, dans certaines régions de Russie et parmi les descendants des Européens en Australie, aucune ethnie n'échappe à cette chevelure flamboyante. On constate par exemple des fréquences supérieures à la moyenne au Maroc et en Jamaïque.

En effet, si plusieurs gènes sont capables de déclencher la production d'eumélanine foncée pour protéger la peau, indique Zorina-Lichtenwalter, il semblerait que MC1R soit le gène dominant pour la couleur de cheveux, c'est pourquoi des variants de MC1R peuvent produire des cheveux roux chez les Jamaïcains ou d'autres individus à la peau foncée. »

 

LE MYTHE DE L'EXTINCTION 

Les déclarations affirmant que les roux seraient une espèce en voie de disparition ne sont pas récentes et certaines d'entre elles relevaient clairement de l'appât du gain, assure Jackson.

« Les roux sur le point de rejoindre les ours polaires parmi les victimes du changement climatique », pouvait-on lire en titre d'un article qui avait fait grand bruit. Voilà une affirmation qui se passe de retenue. Il est vrai que les événements météorologiques extrêmes se multiplient sous l'effet du changement climatique, mais de là à amplifier le rayonnement ultraviolet suffisamment pour altérer le patrimoine génétique de l'hémisphère Nord en l'espace de quelques centaines d'années comme le suppose l'article, il y a un fossé, indique Zorina-Lichtenwalter. L'auteur de cette déclaration était Alistair Moffat, PDG de la société de tests génétiques ScotlandsDNA, qui a depuis fermé boutique.

Avant cela, la désormais dissoute Oxford Hair Foundation pariait quant à elle sur une extinction de la rousseur à l'horizon 2100, en justifiant ses affirmations par la disparition progressive du variant génétique à l'origine de l'éclatante chevelure. « La fondation en question était une façade, financée par une entreprise de cosmétiques et de colorations afin de générer de l'intérêt pour la couleur de cheveux, » indique Jackson.

Il arrive que les gènes récessifs se fassent rares, mais pour disparaître totalement du paysage génétique, il faudrait que chaque porteur du gène en question périsse ou arrête de se reproduire, ce qui n'est pas près d'arriver.

Quel que soit l'endroit où ils vivent, les roux font l'objet d'une attention toute particulière, allant de la stigmatisation à l'admiration. Afin de célébrer leur pérennité à travers le monde, ils organisent chaque année des événements au Royaume-Uni, en France, en Italie et aux États-Unis. Le plus important d'entre eux se déroule au mois d'août, lorsque des milliers de représentants venus du monde entier se réunissent aux Pays-Bas à l'occasion du Redhead Days Festival.

Comment les loups ont-ils évolué pour devenir des chiens ?

L'évolution des chiens domestiques s'est faite sur une longue période, durant laquelle les loups et les chiens ont continué de se reproduire entre eux, ce qui rend les analyses des fossiles de canidés et de leur ADN complexes.

En examinant des fossiles de canidés, les chercheurs ont examiné les caractéristiques morphologiques, comme la taille et l'emplacement des dents, la taille et la longueur du museau et des mâchoires, ainsi que la forme du crâne. Les chercheurs les ont ensuite comparés avec les chiens modernes, les loups modernes, les premiers fossiles de chiens et les fossiles de loups préhistoriques.

Les fossiles de chiens anciens se caractérisent notamment par des crânes et des museaux courts, des dents encombrées et plus petites, en raison du museau raccourci, ainsi que des palais et des crânes plus larges. De plus, les scientifiques peuvent utiliser une technique avancée de mesure des os appelée morphométrie géométrique pour analyser les courbes d'un crâne pour que les spécimens individuels puissent plus facilement être comparés les uns aux autres.

Il n'est pas toujours facile de déterminer avec précision à qui appartenaient ces os. Certains fossiles de chiens-loups de l'ère glaciaire sont classés dans la catégorie des « chiens primitifs », ce qui signifie qu'ils en étaient aux premiers stades transitoires de leur développement, ni tout à fait des loups, ni tout à fait des chiens domestiques, mais quelque part entre les deux.

Ces fossiles de chiens primitifs sont plus semblables à des hybrides entre un loup et un chien, l'ancêtre le plus récent des chiens domestiques. Le plus ancien d'entre eux, un grand crâne, a été mis au jour dans une grotte à Goyet, en Belgique, dans les années 1860. D'après la datation au carbone 14, ce fossile a presque 36 000 ans.

Appartenant à ce qui semble être un chien du Paléolithique, le crâne de chien de Goyet ressemble plus aux chiens préhistoriques qu'aux loups modernes. La datation au radiocarbone et l'analyse anatomique d'un autre crâne fossile, découvert dans une grotte des monts Altaï en Sibérie en 1975, le situent à environ 33 000 ans.

Les chercheurs ont conclu que ce crâne ressemblant à celui d'un chien trouvé en Sibérie était celui d'un chien primitif aux premiers stades transitoires de son développement.

 

UN MEMBRE DE LA FAMILLE

Nous pouvons en apprendre beaucoup sur la relation entre les humains d'antan et les chiens en analysant les fossiles de chiens mis au jour. Par exemple, le plus ancien des fossiles de chiens, connu sous le nom de chien de Bonn-Oberkassel, remonterait à un peu plus de 14 000 ans. Les restes du chien, retrouvés aux côtés des restes d'un homme et d'une femme, ont été retrouvés en 1914 dans une ancienne tombe à Oberkassel, en Allemagne.

Le chien de Bonn-Oberkassel était, en fait, un chiot qui avait environ sept mois. Un examen récent de ce fossile a révélé que le chien souffrait de la maladie de Carré, et que des humains ont pris soin de lui et l'ont dorloté pendant tout le reste de sa vie.

Ce fossile est également la première preuve d'un chien domestique enterré avec des humains. Qu'ils soient enterrés seuls, avec d'autres chiens ou avec des humains, les enterrements de chiens témoignent d'une proximité entre des chiens et des humains qui va bien au-delà de la détention d'un animal pour ses capacités fonctionnelles. Cela indique un niveau élevé d'estime et laisse entrevoir le passage éventuel du statut sauvage du chien à son statut d'animal domestique choyé.

Dans les années 1970, les restes squelettiques de trois chiens domestiques ont été déterrés sur un site archéologique appelé Koster, dans la vallée de la rivière de l'Illinois, près de la frontière entre l'Illinois et le Missouri. Les os ont été découverts dans des fosses peu profondes, ce qui laisse à penser qu'ils ont été enterrés délibérément. Puisqu'aucune trace n'a été découverte sur les os, ce qui aurait indiqué qu'ils auraient été tués par un humain, il avait été estimé que les chiens étaient morts de cause naturelle. Une datation au carbone 14 a ensuite révélé que les ossements du chien Koster étaient vieux de 10 000 ans.

Le plus ancien fossile de chien domestique d'Amérique du Nord est un fragment d'os vieux de 10 050 ans trouvé en Alaska. Alors que l'on pensait initialement que l'os provenait d'un ours ancien, l'ADN a prouvé qu'il s'agissait d'un chien domestique. Une analyse plus poussée de ce fossile a révélé qu'il était étroitement lié à un ancêtre canin qui vivait en Sibérie il y a 23 000 ans. Tout cela suggère que les chasseurs sibériens de l'ère glaciaire auraient peut-être domestiqué les chiens et que les humains et leurs compagnons canins auraient migré vers l'Amérique du Nord depuis la Sibérie 4 000 ans plus tôt qu'on ne le pensait, avant la fonte des glaciers. En retraçant les déplacements des chiens, nous comprenons mieux comment les humains se sont déplacés.

En remontant encore plus loin, les chercheurs ont analysé des génomes mitochondriaux de chiens précédemment séquencés et ont découvert que tous les anciens chiens d'Amérique pouvaient avoir des origines remontant à un ancêtre canin commun qui vivait en Sibérie il y a environ 23 000 ans. Les anciens chiens vivant en Amérique du Nord ont pratiquement disparu après plusieurs milliers d'années, probablement en raison de l'arrivée des Européens avec leurs propres races, qui ont rapidement pris le dessus.

 

D'OÙ VIENNENT LES CHIENS ?

Des études variées se sont concentrées sur trois régions géographiques comme lieu d'origine des chiens domestiques : l'Asie, le Moyen-Orient et l'Europe. Certains scientifiques pensent que les chiens auraient été domestiqués deux fois, dans différents lieux géographiques, alors que d'autres pensent que la domestication est un seul et même événement.

La science n'a pas encore identifié de manière concluante l'origine exacte des chiens, mais chaque nouvelle étude nous rapproche un peu plus de la résolution du mystère. D'anciens fossiles de chiens découverts en Belgique, en Sibérie et en République tchèque, dont l'âge est estimé entre 36 000 et 33 000 ans, pourraient impliquer plus d'une tentative de domestication des loups, dans plusieurs lieux géographiques.

Quelques études basées sur l'ADN ont également suggéré l'existence d'une double lignée, notamment une vaste étude réalisée en 2022 qui a analysé l'ADN de loups anciens et a trouvé des preuves que deux événements de domestication ont pu avoir lieu en Asie de l'Est et au Moyen-Orient. D'autres recherches, dont deux études publiées en 2021, ont mis en exergue l'existence d'un seul lieu d'origine pour le chien domestique, l'un remontant à la Sibérie il y a 23 000 ans, et l'autre identifiant le loup japonais éteint comme la sous-espèce la plus étroitement apparentée aux chiens domestiques, ce qui suggère que l'ancêtre des chiens domestiques pourrait avoir vécu en Asie de l'Est.

 

FOUILLER DANS L'ADN DES CHIENS

Même si les scientifiques ont fait de gros progrès pour retracer l'évolution des chiens domestiques, de nombreuses recherches sont contradictoires. On ne connait toujours pas le moment exact où les loups sont devenus des chiens, ni le consensus sur l'origine des chiens domestiques.

Les analyses de génomes mitochondriaux, qui utilisent une technique très sensible pour examiner un type spécifique d'ADN présent dans les fossiles anciens, ont ouvert la voie vers de nouvelles informations pour les chercheurs qui essaient de situer l'apparition du chien moderne. Comme les chiens et les loups partagent 99.9 % de leur ADN, les chercheurs peuvent analyser leurs variations génétiques. Cependant, les analyses ADN ne sont pas toujours claires, il est donc difficile de tirer des conclusions définitives. Il est également compliqué d'utiliser des traits observables, tels que la taille du corps, la longueur et la couleur des poils, la forme de la tête et des pattes, entre autres, au sein des individus d'une espèce, caractéristiques que l'on appelle phénotypes, pour comparer les chiens d'aujourd'hui à leurs ancêtres, une sous-espèce encore inconnue du loup gris.

Bien que les fossiles indiquent que la domestication des chiens a eu lieu il y a environ 14 000 ans, les recherches basées sur l'ADN situent souvent la séparation entre les loups et les chiens bien plus tôt. L'étude ADN 2022, qui a analysé soixante-douze génomes de loups anciens couvrant une période de 100 000 ans, a conclu que les chiens sont probablement apparus il y a 40 000 ans, ce qui correspond à peu près aux périodes indiquées par certaines études antérieures. En 2017, par exemple, des chercheurs ont analysé les génomes de trois anciens fossiles de chiens provenant d'Allemagne et d'Irlande. Après avoir comparé ces anciens génomes avec les données génétiques de plus de 5 000 chiens et loups modernes, l'équipe a estimé que les chiens et les loups s'étaient séparés il y a entre 37 000 et 41 000 ans. Cette étude a également établi que les chiens se sont divisés en deux populations, il y a entre 17 000 et 24 000 ans : la population orientale, à l'origine des races d'Asie de l'Est, et la population occidentale, à l'origine des races modernes d'Europe, d'Asie du Sud, d'Asie centrale et d'Afrique. Sur la base de ces dates, ils estiment que la domestication des chiens aurait eu lieu il y a 20 000 à 40 000 ans.

La science et les nouvelles technologies continuent de fournir aux chercheurs de nouvelles ressources qu'ils peuvent utiliser dans leur quête de réponses. Plus les recherches avanceront, plus nous en saurons sur notre fidèle compagnon.

Laisser vos enfants jouer dehors est essentiel au bon développement de leur cerveau

Un groupe d’enfants se démène pour déplacer une bûche de bois en discutant du meilleur endroit où la placer. Une petite fille grimpe à un arbre quand son t-shirt s’accroche à une branche. Un autre est à genoux devant une flaque d’eau et dessine une carte au trésor dans la boue. Qu’est-ce qui manque à cette scène ? Des parents qui gravitent autour des enfants, les incitant à « faire attention » ou s’immisçant dans les disputes.

Ce genre d’aventures sans supervision, ce que les réseaux sociaux ont surnommé « feral child summer » (« l’été des enfants déchaînés »), attire l’attention des familles qui cherchent à s’extirper des journées surchargées et d’une routine dominée par les écrans. Cette tendance ne se résume pas à la nostalgie des parents pour leur propre enfance. Une étude menée en 2018 a révélé que les enfants américains passaient 35 % moins de temps à jouer dehors que ne le faisaient leurs parents.

Les scientifiques mettent en garde sur ce déclin, déclarant qu’il est important car le jeu sans règles établies est bon pour les fonctions motrices, la régulation des émotions, la résolution de problèmes, et plus encore.

 

QUE SE PASSE-T-IL DANS LE CERVEAU QUAND ON JOUE DEHORS ?

Laisser les enfants passer leurs journées dans la nature, défiant leur équilibre sur des bûches glissantes, négociant les règles d’un jeu, résolvant des problèmes tout à la fois importants et insignifiants, a l’air simple. Mais, pour le cerveau, ces moments sont des terrains d’entraînement. « Nos recherches montrent que les enfants autorisés à jouer dehors deviennent plus indépendants et autonomes », explique Ellen Beate Hansen Sandseter, professeure au sein de la faculté d’éducation de la petite enfance de l’université Queen Maud. Elle ajoute que les risques pris pendant un temps de jeu sont liés à un meilleur bien-être physique et mental, et que les enfants qui prennent des risques physiques deviennent souvent meilleurs pour jauger les autres dangers.

Ce type de jeux est également un exercice neuronal, ajoute Bridget Walsh, professeure de développement humain et de sciences de la famille de l’université de Nevada à Reno. Les activités comme la balançoire, la course et le saut aident à réguler les émotions en engageant les régions du cervelet sensibles au rythme. De plus, elles renforcent les connexions du cortex préfrontal, le centre de prise de décisions et de planification du cerveau, tout en stimulant l’hippocampe, qui soutient la navigation spatiale et la mémoire.

Ellen Sandseter remarque que ce genre de jeux provoque souvent un état de « flow » ou d’« expérience optimale », ce moment où les défis deviennent passionnants sans être accablants. Le potentiel d’apprentissage est alors à son paroxysme. Et les chercheurs affirment que ces bienfaits sont décuplés quand le jeu se déroule dans un environnement naturel.

 

LE JEU SANS STRUCTURE EST-IL BON POUR LE DÉVELOPPEMENT DE L’ENFANT ?

« Le monde naturel recèle un nombre incalculable de défis potentiels et de découvertes qu’aucune structure bâtie par l’homme ne peut offrir », affirme Louise Chawla, professeure émérite au sein du programme de conception environnementale de l’université Boulder du Colorado. « La nature regorge d’activités qui invitent à repousser ses limites », continue-t-elle. « Est-ce que je peux soulever ce rocher ? Grimper à cet arbre ? » Alors que les enfants grandissent, ils gardent en mémoire ces défis qu’ils ne pouvaient pas relever avant de s’attaquer à des problèmes plus grands encore.

Louise Chawla ajoute que le jeu dans la nature est souvent plus collaboratif que le jeu dans un square parce qu’il peut initier des projets de groupe, par exemple construire un fort, ou jouer avec de la terre et des fleurs. Les conflits sont inévitables, insiste-t-elle, mais les enfants ont une plus grande envie de les résoudre, développant des compétences de communication et de collaboration qui leur serviront tout au long de leur vie.

Bien que le sport et les autres activités structurées et en intérieur aient leurs propres bienfaits, ne se reposer que sur cela signifie que les enfants ne développent pas seuls leurs compétences de fonctions motrices, intervient Benjamin Powers, scientifique senior au sein des laboratoires Haskins. Il ajoute que, si les enfants n'apprennent pas à régler seuls des conflits ou aborder une situation qui sort de l’ordinaire, une fois adolescents ou jeunes adultes, ils risquent de rencontrer des obstacles, la vraie vie n’obéissant à aucune règle.

S’il n’est jamais trop tard pour interagir avec la nature, Ellen Sandseter affirme qu’il est souvent plus facile de commencer à développer ces compétences tôt, lorsque les cerveaux sont les plus réceptifs. Louise Chawla est du même avis. « Les premières années sont formatrices pour parvenir à se sentir à l’aise et compétent dans la nature. »

Toutefois, Ellen Sandseter considère que les compétences sont plus importantes que l’âge. « Je me soucie plus de savoir si un enfant est en mesure de faire quelque chose que de savoir si c’est approprié à son âge », dit-elle. « Un enfant doit se développer à son propre rythme et apprendre à surmonter un défi étape par étape parce qu’il découvre comment évaluer et gérer les risques à son propre niveau. » Cette approche échelonnée permet à l’enfant de progresser en sécurité tout en repoussant ses limites.

On remarque aussi une période « vide » à l’adolescence, explique Louise Chawla, où les dynamiques sociales prennent le pas sur la connexion avec la nature, qui décline, avant de remonter à l’âge adulte.

Tout comme l’endurance physique, le fait d'être à l'aise dans la nature peut être acquis à tout âge. Mais pour beaucoup de familles, c’est plus facile à dire qu’à faire.

 

LES OBSTACLES AU JEU EN EXTÉRIEUR

Même dans les pays considérés comme adaptés aux enfants, l’UNICEF déclare dans un rapport que beaucoup d’entre eux vivent sans accès à un espace vert à proximité.

Pour les parents confrontés à un manque d’accessibilité ou soucieux de la sûreté de leurs enfants, Louise Chawla recommande des solutions à petite échelle : introduire des plantes, de l’eau ou du sable en intérieur, ou laisser les enfants ramasser des plumes, des feuilles, des pommes de pin, pour en découvrir les sensations. Bridget Walsh remarque qu’il est possible de créer des impressions de nature, même dans les espaces les plus petits, en fabriquant, par exemple, un paillasson en matériaux naturels. Pour elle, même un peu de nature est mieux que pas de nature du tout.

 

LES BIENFAITS DU JEU DANS LA NATURE

Notre expérience de la nature au cours de notre enfance peut avoir des effets durables toute notre vie. Un rapport paru en 2024 sur les programmes scolaires des espaces verts a révélé des améliorations de l’humeur des étudiants, de leur activité et des liens entretenus avec leurs pairs. Une étude longitudinale à l’échelle européenne a montré que l’exposition précoce aux espaces verts était liée à une diminution de 55 % des risques de développer des troubles psychiatriques au cours de sa vie. À travers les cultures, des bains de forêt japonais à la pratique nordique du friluftsliv, les sociétés reconnaissent que le temps passé à l'extérieur nourrit le bien-être à tout âge.

« Jouer dans la nature n’est pas seulement bon pour les enfants », affirme Louise Chawla. « C’est bon pour l’équilibre de notre monde naturel. Ceux qui passent du temps dans la nature enfants sont plus susceptibles de s’en soucier à l’âge adulte. »

Le cancer a-t-il une odeur ? Pour ces animaux, la réponse est oui.

La prochaine fois que vous serez agacé parce que des fourmis se sont introduites dans votre cuisine, prenez un instant pour réfléchir aux pouvoirs extraordinaires de leur perception.

Ces minuscules animaux sont capables de détecter des marqueurs de maladies comme le cancer. D’ailleurs, les fourmis ne sont pas les seules à capter des signes de maladies humaines : les chiens, les rats, les abeilles et même de tout petits vers en sont capables.

Voici l’état de nos connaissances sur ces animaux et sur leurs capacités hors du commun.

 

FOURMIS OUVRIÈRES

La fourmi soyeuse (Formica fusca), espèce commune présente dans toute l’Europe, est capable d’apprendre à identifier l’odeur laissée par le cancer du sein dans l’urine.

Des recherches réalisées à l’Université Sorbonne Paris Nord publiées en 2023 dans la revue Proceedings of the Royal Society B montrent que les fourmis peuvent apprendre à distinguer l’odeur de l’urine de souris porteuses de tumeurs mammaires humaines de celle de l’urine de souris en bonne santé.

Les fourmis ainsi que d’autres animaux repèrent des signes de maladie en percevant divers composés organiques volatiles (COV). Ceux-ci sont produits de plusieurs manières et peuvent être présents dans le souffle, dans la transpiration, dans l’urine et dans le sang. Les maladies peuvent modifier les COV que nous émettons, ce qui a pour effet d’exhaler une odeur différente. En plaçant une récompense sucrée près de l’échantillon cancéreux, les fourmis apprennent à rechercher cette odeur, un processus nommé conditionnement opérant.

« Nous avons été surpris par la rapidité des fourmis. En l’espace de dix minutes à peine, une fourmi peut être éduquée », déclare Baptiste Piqueret, auteur principal de l’étude et désormais chercheur postdoctoral à l’Institut Max-Planck d’écologie chimique en Allemagne.

Après avoir éduqué les fourmis, les chercheurs les ont mises dans une boîte de Petri en compagnie d’échantillons urinaires prélevés sur des souris porteuses de tumeurs et sur des souris saines. Les insectes passaient 20 % de temps en plus près des échantillons cancéreux.

Les fourmis sentent les composés chimiques qui constituent les odeurs au moyen de récepteurs olfactifs situés sur leurs antennes. Selon Patrizia d’Ettore, éthologue à l’Université Sorbonne Paris Nord, l’odeur est leur principale forme de communication.

« Elles se reconnaissent entre membres du même groupe en détectant leur odeur corporelle », et elles se servent de phéromones, souvent en concentrations infimes, afin de transmettre un éventail ahurissant de signaux complexes.

En outre, ces fourmis ne piquent pas, « sont bon marché et leur entretien est peu coûteux ». « Du miel et des insectes morts, et les fourmis sont heureuses », explique Baptiste Piqueret. Cela en fait d’excellentes candidates pour des tâches de ce type.

Toutefois, selon Patrizia d’Ettore, on ignore l’identité exacte des composés chimiques que les fourmis sentent, ce qui est souvent le cas avec les autres animaux capables de dépister le cancer.

 

LE MEILLEUR AMI DE L’HOMME

Les chiens sont capables d’apprendre à renifler plusieurs types de cancers (mélanomes, cancers du sein et gastro-intestinaux) et certaines maladies infectieuses des humains (paludisme, maladie de Parkinson). Aux États-Unis, on a pu voir, dans des écoles californiennes, dans plusieurs villes du Massachussetts et lors de rencontres de basketball des Heat de Miami, des chiens travailler sur le terrain afin de dépister des cas de COVID-19.

Ils peuvent également renifler des maladies infectieuses chez d’autres animaux, par exemple l’encéphalopathie des cervidés, qui affecte le cerveau des cerfs et qui peut être fatale.

« C’est dévastateur pour le cerf et la seule façon de la détecter est lors d’une autopsie », déplore Cynthia Otto, membre de l’École vétérinaire de l’Université de Pennsylvanie.

Cependant, selon une étude publiée dans la revue Prion à laquelle Cynthia Otto a participé, il est possible d’éduquer les chiens de sorte qu’ils détectent cette maladie dans les excréments des cerfs. Selon elle, les chercheurs pensent que les chiens parviendraient à sentir l’agent infectieux lui-même, dans ce cas comme dans d’autres.

« Nous avons réalisé des études pilotes ayant pour objet des infections bactériennes et si nous éduquons les chiens sur la bactérie elle-même, ils arrivent à réagir à des échantillons prélevés sur des sujets infectés », explique-t-elle. Medical Detection Dogs, œuvre de bienfaisance britannique, a formé des chiens de sorte qu’ils puissent détecter vingt-huit maladies, dont certaines bactéries spécifiques, un record.

La différence avec le dépistage traditionnel du cancer pourrait résider dans le fait que ce que les chiens détectent est « la façon dont le corps réagit aux cellules cancéreuses », et plus particulièrement les odeurs dérivant de réponses immunitaires ou d’autres facteurs. « Ou bien il pourrait s’agir du cancer en personne, nous ne pouvons pas l’affirmer avec certitude », concède Cynthia Otto.

Il est également possible qu’ils détectent plus d’une odeur ou bien que des chiens différents relèvent des odeurs différentes. Pour une étude sur le cancer ovarien dans le cadre de laquelle les odeurs étaient réparties en plusieurs cohortes, « des chiens différents ont réagi à des fragments différents », indique Cynthia Otto.

 

LES DÉTECTIVES MURIDÉS

Le cricétome des savanes (Cricetomis gambianus) est un autre animal dont on se sert notamment pour détecter les explosifs.

En 2004, l’association belge APOPO s’est servie de cricétomes des savanes au Mozambique « quand les rats ont pour la première fois reçu une accréditation externe de conformité aux Normes internationales relatives à l’action contre les mines », se souvient Cindy Fast, directrice de la formation et de l’innovation de l’organisme. Depuis, ils ont permis à sept pays de se débarrasser de plus de 150 000 mines.

Si la Tanzanie, où se trouve le siège de l’APOPO, ne compte pas de mines terrestres, c’est toutefois l’un des trente pays où la tuberculose est la plus incidente.

« D’après les recherches [de l’APOPO], ils détecteraient un bouquet d’odeurs […] propres à Mycobacterium tuberculosis », la bactérie responsable de la tuberculose, selon Lily Shallom, en charge de la communication de l’association.

De même que les fourmis, les rats obtiennent une récompense sous la forme de nourriture lorsqu’ils identifient des échantillons tuberculeux dans des crachats humains lors de leur période de formation. Après cette dernière, ils servent de filet de sécurité, de solution de secours, aux techniciens humains.

Chaque rat dépiste « plus d’une centaine d’échantillons de patients en l’espace d’une vingtaine de minutes », chose qu’un chercheur humain mettrait plus de quatre jours à accomplir, explique Cindy Fast. Ils sont récompensés quand ils repèrent un échantillon déjà identifié comme étant positif. Toutefois, si le rat attire l’attention sur un échantillon que l’on pensait négatif, on évalue ce dernier à l’aide d’un test de dépistage plus onéreux.

Selon l’APOPO, depuis la mise en œuvre du programme, les rats ont détecté plus de 23 000 cas manqués par les cliniques locales.

« Ils ont permis d’accroître le taux de dépistage de cas de 50 % environ dans les cliniques partenaires », se réjouit Cindy Fast, manifestement fière de ces diagnosticiens en peluche.

 

UNE ABEILLE POUR AIDER À DÉPISTER LE COVID

Comme si les abeilles mellifères n’en avaient pas déjà assez fait pour nous, des chercheurs néerlandais ont montré que les abeilles sont particulièrement douées pour reconnaître l’odeur du SARS-CoV-2, le virus à l’origine du COVID-19.

À l’instar des fourmis, les abeilles mellifères sentent au moyen de leurs antennes et sont particulièrement sensibles aux odeurs. 

Des scientifiques du Laboratoire de recherche biovétérinaire Wageningen de Lelystad, aux Pays-Bas, sont allés prélever des abeilles de la région et les ont placées dans des « récipients à abeilles » spéciaux, des boîtes en plastique conçues pour que leur tête dépasse tout en leur laissant la place de bouger les ailes et le corps. Ils leur ont présenté des odeurs issues d’échantillons divers et variés et les récompensaient avec une friandise quand elles déroulaient leur langue en réaction à un échantillon positif au COVID-19. Avec le temps, elles finissaient par effectuer cette action sans nécessiter de récompense.

Autre point commun avec les fourmis, l’éducation des abeilles n’était l’affaire que de quelques minutes et la réalisation d’un dépistage une affaire de secondes.

On ne sait pas ce que les abeilles sentent exactement dans les échantillons infectés par le SARS-CoV-2. Selon les chercheurs, les abeilles pourraient se montrer utiles dans les communautés reculées où les dépistages traditionnels pourraient s’avérer difficiles.

 

UN VER INTELLIGENT

Plus petit encore que l’abeille mellifère, Caenorhabditis elegans, un nématode mesurant approximativement la taille d’un grain de riz, est fréquemment utilisé dans la recherche en laboratoire. Ses maladies génétiques sont tout à fait semblables aux nôtres, ce qui en fait un organisme modèle précieux pour la recherche. De plus, il est transparent. Ses processus biologiques sont donc facilement visibles au microscope.

Il a également été prouvé que cet organisme est capable de détecter certains cancers. Une étude japonaise a montré qu’il est en mesure de détecter des cellules pancréatiques cancéreuses et une étude italienne a révélé qu’il sait reconnaître des cellules caractéristiques du cancer du sein.

Dans les deux cas et sous certaines conditions, les vers se dirigeaient vers les échantillons contenant les cellules cancéreuses et évitaient ceux qui étaient sains. Une entreprise japonaise du secteur de la biotechnologie propose d’ailleurs un test de dépistage précoce du cancer, N-Nose, grâce auquel un particulier peut envoyer un échantillon d’urine et le faire tester par des vers.

Votre peau aussi souffre du réchauffement climatique

Un jour de novembre 2018, à San Francisco, alors qu’elle se rendait à vélo à sa clinique de l’Université de Californie, la dermatologue Maria Wei a levé les yeux au ciel et a vu des flocons blancs à la dérive tomber lentement. Elle s’est vite rendue compte qu’il ne s’agissait pas d’une chute de neige, mais de cendre.

« C’était la cendre [de l’incendie] Camp Fire de 2018 à 280 kilomètres de là, se souvient-elle. Je me demandais quel allait être l’impact sur mes poumons […] et puis je me suis demandé : “Et ma peau ?” »

Maria Wei a pu constater les effets directement. Au cours des semaines suivantes, sa clinique a traité un nombre inhabituel de patients signalant des problèmes cutanés. Elle a vu les cas d’eczéma grimper en flèche à San Francisco, tout comme les consultations pour des psoriasis ou des démangeaisons.

Le changement climatique réchauffe la planète et aggrave la pollution de l’air causée par des catastrophes naturelles telles que les feux de forêt. Mais comment ces changements affectent-ils le plus grand organe du corps humain, la peau ? Et est-il possible de mettre au point un rituel de soins de la peau qui protège celle-ci des extrêmes d’une planète qui se réchauffe ?

« Les effets du changement climatique sont plus puissants que tout produit de beauté », prévient Arianne Shadi Kourosh, dermatologue de la Faculté de médecine de l’Université Harvard.

Voici ce qu’il est possible de faire selon les dermatologues, et ce qui ne changera rien, en matière de protection de la peau.

 

COMMENT LA CHALEUR EXCESSIVE AFFECTE LA PEAU

À mesure que les températures planétaires augmentent, la chaleur extrême aggrave les affections cutanées existantes et augmente le risque de cancer de la peau.

« La peau est notre plus grand organe et c’est l’interface première avec notre environnement », rappelle Eva R. Parker, dermatologue au Centre médical de l’Université Vanderbilt, dans le Tennessee. 

Une analyse de 2024 du Collège international de l’eczéma montre que la chaleur extrême et la transpiration peuvent accentuer les démangeaisons, et donc aggraver les symptômes de l’eczéma, chose qu’Eva R. Parker observe chez ses patients au Tennessee. D’après elle, la chaleur extrême et la transpiration exacerbent également le psoriasis et les érythèmes faciaux dus au lupus. Elle ajoute que ces problèmes apparaissent plus tôt au printemps et persistent plus tard à l’automne, car les journées plus chaudes commencent plus tôt dans l’année et se prolongent durant l’automne.

Natalie Baker, étudiante en troisième année de médecine à l’Université Harvard et autrice principale de l’étude, a également observé les effets de la chaleur sur les maladies de la peau dans des cliniques de Boston lors d’étés exceptionnellement chauds. Une patiente atteinte d’un lymphome cutané à cellules T, un type de cancer pouvant causer des éruptions cutanées et des squames, lui a confié que les démangeaisons devenaient « absolument insupportables » durant l’été.

Des patients atteints de la maladie de Verneuil, affection provoquant l’apparition d’abcès douloureux sur la peau, signalaient également des symptômes plus graves pendant les périodes de chaleur et d’humidité, des conditions propices à la prolifération bactérienne et aux irritations cutanées, car les abcès frottent contre les vêtements.

CONSEIL : restez au frais et hydraté. Les dermatologues recommandent de rester le plus au frais possible afin de prévenir toute aggravation de ces affections. Si vous êtes en extérieur lors de fortes chaleurs, le port d’un couvre-chef à large bords et de hauts à manches longues dotés d’une protection anti-UV (UPF) et le fait de privilégier l’ombre, permettent à la fois de limiter la surchauffe et de protéger la peau des rayons du soleil. La déshydratation due à la transpiration peut également assécher la peau et l’irriter ; il est donc crucial de rester hydraté.

 

COMMENT LA POLLUTION DE L’AIR ET LA FUMÉE DES FEUX DE FORÊT ENDOMMAGENT LA PEAU

Alors que le changement climatique intensifie les feux de forêt et les rend plus fréquents, les effets sur la qualité de l’air sont considérables, à l’image des débris floconneux que Maria Wei a vus en Californie voilà sept ans.

« Beaucoup de maladies inflammatoires, voire toutes, seront concernées par la pollution de l’air, y compris par la fumée des feux de forêts », explique Maria Wei. Quand les forêts brûlent, elles libèrent des polluants, par exemple des particules fines, qui peuvent entraîner un stress oxydatif et ainsi endommager la peau. Chez les patients atteints d’eczéma, le rôle de barrière de la peau étant déjà altéré, la pollution pénètre plus facilement dans les pores et provoque des irritations. Comme le précise Maria Wei, chez les patients souffrant de psoriasis, la pollution déclenche une réaction inflammatoire : le système immunitaire libère des substances inflammatoires dans le sang qui déclenchent une éruption cutanée.

Arianne Shadi Kourosh a également observé un nombre exceptionnellement élevé de patients présentant des poussées d’eczéma lorsque les incendies canadiens ont enveloppé Boston de fumée en juin 2023. En ce qui concerne l’eczéma, le pic saisonnier a généralement lieu lors des mois d’hiver quand l’air est plus sec. Une vague de patients au mois de juin était donc inattendue, souligne-t-elle. La clinique accueille normalement moins de vingt patients chaque été pour des cas d’eczéma, mais durant les feux de forêt, ce nombre est passé à cent soixante patients. 

Plus surprenant encore, selon Arianne Shadi Kourosh, des patients qui n’avaient jamais eu de problèmes de peau auparavant signalaient soudain des irritations. À San Francisco, Maria Wei et son équipe ont observé la même chose en 2018. Ils ont donc étudié les recherches en ligne dans la région avant, pendant et après l’incendie Camp Fire, et constaté une nette augmentation des recherches sur les démangeaisons, en corrélation avec le pic de consultations dermatologiques.

Arianne Shadi Kourosh explique que lorsqu’elle a émis des recommandations publiques pour rester en intérieur et utiliser un purificateur d’air lors des incendies de Los Angeles en début d’année, elle a pensé à beaucoup de ses patients qui ne pouvaient pas se permettre ces mesures préventives ou y accéder.

« Ils peuvent ne pas avoir les moyens, explique-t-elle. Leur job peut nécessiter de travailler en extérieur ; ils n’ont peut-être pas le luxe de [rester à l’intérieur]. »

Selon un article pré-publié plus tôt cette année analysant quarante études récentes sur les effets du climat et sur la santé de la peau, les personnes n’ayant pas accès à des systèmes de filtration intérieurs sont plus susceptibles de voir leurs affections cutanées aggravées et de voir des allergies déclenchées par l'exposition à la fumée.

Mais une exposition répétée à la fumée peut aussi provoquer des dégâts cutanés sur le long terme. L’équipe de recherche de Maria Wei, à l’Université de Californie à San Francisco, est en train d’analyser des études du monde entier sur le cancer de la peau chez les pompiers et bien que l’analyse ne soit pas encore complète, la chercheuse estime que le risque de cancer de la peau est deux à trois fois plus élevé chez les pompiers par rapport au reste de la population.

CONSEIL : Pensez aux antioxydants, à l’écran solaire et à la crème hydratante. Pour un rituel de soins prenant en compte la pollution de l’air, Arianne Shadi Kourosh recommande de débuter la journée avec un sérum comprenant des antioxydants, puis de poursuivre avec une crème hydratante contenant des céramides, un écran solaire à base de minéraux.

Dans certaines crèmes solaires, des minéraux tels que l’oxyde de zinc, le dioxyde de titane et l’oxyde de fer ne font pas que protéger contre la lumière du soleil, mais fournissent également un bouclier contre la pollution, explique-t-elle.

Les algues et les feuilles de thé vert sont à la mode dans le domaine des soins de beautée antipollution en raison de leurs propriétés anti-inflammatoires et antioxydantes. 

Des produits contenant de la vitamine C peuvent aussi aider à prévenir la dégradation du collagène que peut causer la pollution de l’air et des études ont montré que certains extraits de plantes, comme le ginseng, le camélia ou les algues brunes, protègent effectivement contre le stress oxydatif.

Quant au rituel du soir, la chercheuse suggère d’utiliser un lait démaquillant pour éliminer les particules polluantes de la peau, suivi d’un hydratant à base de céramides afin de restaurer la barrière cutanée, qui peut avoir été altérée durant la journée.

Le débat reste ouvert pour savoir si l’utilisation d’hydratants fournit une barrière supplémentaire contre les polluants ou si cela piège ces derniers sur la peau, prévient Maria Wei ; les dermatologues indiquent que cette question nécessite de plus amples recherches pour être tranchée.

 

L’AVENIR DES SOINS DE LA PEAU FACE AU CLIMAT

La santé intestinale est liée à la santé de la peau et selon Eva R. Parker, les traitements probiotiques pour traiter des maladies de peau gagnent en popularité, bien que les recherches soient encore balbutiantes sur le lien exact et l’efficacité des probiotiques contre les dégâts causés par la pollution de l’air.

Selon les dermatologues, la clé pour protéger la peau est de surveiller la qualité de l’air et de prévenir les dégâts cutanés lorsque celle-ci est mauvaise. Gardez les fenêtres fermées et portez un masque et des vêtements protecteurs si vous sortez.

« Il est crucial d’apprendre à s’adapter à ces changements environnementaux », explique Eva R. Parker.

Mais ces solutions ne sont pas accessibles à tout un chacun. Les affections cutanées inflammatoires sont courantes au sein des populations marginalisées qui sont susceptibles de ne pas avoir accès à la climatisation ou bien qui travaillent en extérieur toute la journée, la chaleur extrême créant un environnement propice à la prolifération bactérienne qui compromet les défenses naturelles de la peau.

Les dermatologues recommandent également de rester prudents face aux promesses de certains produits qui prétendent protéger la peau face au climat. Les spécialistes recommandent de vérifier si vos marques de soins de la peau préférées ont mené des essais cliniques pour s’assurer que les bénéfices annoncés sont réellement étayés par des preuves scientifiques.

Bien que l’intersection du changement climatique et de la dermatologie représente un nouveau champ de recherche, « le fait de voir les progrès accomplis rien que ces cinq ou six dernières années, depuis que je travaille dans ce domaine […] me rend optimiste pour l’avenir de cette discipline », conclut Natalie Baker.

Comment savoir si des pierres ou des cristaux ont-été extraits de manière éthique ?

Martina Gutfreund savait qu'il pouvait être difficile de gagner sa vie en extrayant des cristaux. Lors d'un récent voyage dans la région riche en minéraux d'Erongo en Namibie, elle a déboursé un peu plus de 10 000 dollars (soit 9 000 euros) pour 100 kilos de cristaux mélangés comprenant des quartz fumés, des fluorites et des opales hyalites. Elle a tout de même été surprise d’apprendre que cette somme représentait deux ans de salaire pour le propriétaire de la mine et ses ouvriers.

De nombreux vendeurs de cristaux achètent leurs pierres par l'intermédiaire de grossistes intégrés dans des chaînes d'approvisionnement mondiales complexes. Gutfreund est une exception à ce fonctionnement. Elle vit dans l'Alberta, au Canada, vend des cristaux sur sa boutique Etsy SpiritNectarGems et sait que si elle achète directement auprès de petits exploitants miniers, davantage d'argent restera probablement dans l'économie locale. 

« C'est mon code éthique », dit-elle, « mais les personnes qui s'approvisionnent en cristaux ne respectent pas de codes communs. C'est un peu chacun pour soi. »

Le monde des cristaux est, en effet, une zone de non-droit, sans règles qui garantisse une gestion durable et sans étiquette d’approvisionnement éthique pour aider les consommateurs à faire les bons choix. Les pratiques minières vont des petites exploitations artisanales où les travailleurs creusent les roches avec des outils simples, aux grandes mines industrielles où les cristaux constituent un sous-produit d'une autre activité. 

Les répercussions sociales de cette activité sont tout aussi variées. Dans certains cas, l’extraction peut stimuler l'économie locale tandis que dans d'autres, elle alimente l'exploitation des travailleurs et même les conflits armés. 

Toutefois, les initiés du secteur affirment que, s'ils se soucient de l'origine de leurs pierres, les amateurs de cristaux peuvent prendre certaines mesures, qu'il s'agisse de trouver des vendeurs dignes de confiance ou d'extraire eux-mêmes les cristaux du sol.

 

LES CONSÉQUENCES SUR L’ENVIRONNEMENT

Le terme « cristal » englobe les milliers de minéraux inorganiques dont les atomes se réarrangent de façon régulière et répétitive. Les répercussions environnementales et sociales qui découlent du minage varient en fonction de la région et du type de minéral déterré. 

Généralement, les experts expliquent que les mines de cristaux ne sont pas aussi nocives que les mines d’or ou de cuivre. Alors que les mines de métaux commerciales s’étendent souvent sur des centaines d’hectares et peuvent descendre sur plus de trente mètres dans le sol, celles de cristaux paraissent beaucoup plus petites. James Zigras, qui dirige Avant Mining, la plus grande entreprise productrice de quartz aux États-Unis, affirme que ses mines les plus grandes mesurent moins d’un hectare et que la plus profonde l’est « d'environ trente-cinq mètres ».  

En outre, les méthodes utilisées pour extraire les cristaux sont généralement plus douces que celles utilisées pour l'extraction des métaux car l'objectif est de récupérer des spécimens intacts. On utilise donc des pelles et des burins plutôt que de la dynamite et alors que de nombreux métaux doivent être raffinés à l'aide de produits chimiques agressifs et de processus qui polluent l'air et l'eau, les cristaux sont souvent simplement lavés à l'eau ou à l'acide oxalique. 

« Les effets chimiques liés à l'exploitation minière sont moins probables dans le cas des pierres précieuses », explique Estelle Levin-Nally, fondatrice et PDG de la société de conseil en minéraux durables Levin Sources.

Cependant, pour extraire les cristaux, les mineurs doivent se débarrasser de la végétation, ce qui peut nuire à la biodiversité locale. 

Selon Levin-Nally, le défrichage des terres pour l'extraction des minéraux peut également générer de la pollution par les poussières et mettre en péril la santé et la sécurité des travailleurs, ainsi que polluer les cours d'eau locaux. Dans certains cas, les cristaux proviennent de formes d'exploitation minière plus toxiques. Par exemple, de grandes mines de cuivre produisent des échantillons de malachite, un minéral à bandes vertes et on peut trouver de la wulfénite, un minéral rouge-orangé brillant, lors de l'extraction du plomb.

 

DES DROITS HUMAINS BAFFOUÉS 

La plupart des conséquences sociales néfastes documentées dans les autres secteurs miniers comme celui de l’or et celui des diamants, allant de conditions de travail dangereuses à une main d’œuvre infantile, peuvent également se produire dans l’industrie du cristal, notamment dans les pays les plus pauvres où sont produites des pierres en grande quantité, destinées à la consommation de masse, comme c’est le cas à Madagascar. 

Plusieurs chaînes d'approvisionnement en minerais ont même contribué à financer des régimes militaires répressifs ou des groupes terroristes, comme le jade et le rubis de Birmanie ou le lapis-lazuli d'Afghanistan. 

Selon un initié de l’industrie, le problème le plus répandu est celui des communautés minières qui ne reçoivent pas toujours leur juste part des bénéfices de ce qui est devenu un secteur valant des milliards de dollars, mis en avant par des célébrités et des influenceurs bien-être qui promeuvent les bienfaits des cristaux pour la spiritualité.

Rob Lavinsky, fondateur de la boutique de minéraux fins The Arkenstone, où les pierres se vendent souvent pour des milliers de dollars, affirme que l'augmentation de la valeur des cristaux de qualité de collection contribue à « injecter beaucoup plus d'argent dans les communautés locales » qui les extraient. Cependant, les bénéfices pour ceux qui extraient les babioles en quartz rose qui se vendent sur Ebay pour quelques dollars sont probablement bien moindres. 

« Vous pouvez être certain que ceux qui se trouvent en bas de la chaîne d'approvisionnement ne gagnent presque rien », affirme Gutfreund.

Les acheteurs potentiels ne trouveront aucun vendeur de pierres ou de cristaux qui arborent un label responsable, comme pour le commerce équitable. Face à la faible pression exercée par les organismes de réglementation ou par les consommateurs, le secteur n'a tout simplement pas pris l'initiative de mettre en place de tels systèmes. En revanche, ceux qui souhaitent se procurer des cristaux de façon plus durable peuvent toujours suivre quelques règles de base.

 

POUR UNE COLLECTION DE CRISTAUX RESPONSABLE

Pour Gutfreund, la première étape est de trouver un vendeur qui soit capable de vous dire exactement où les cristaux ont été extraits. Si la personne à qui vous achetez ne peut pas vous répondre, ou vous dit simplement que ses améthystes viennent du Brésil, l’un des plus gros producteurs au monde, méfiez-vous. Levin-Nally explique qu’elle s’efforce de trouver des cristaux locaux pour que le circuit soit le plus court possible. En France, acheter localement permet également de s'assurer que les cristaux ont été extraits dans un environnement aux règles strictes. 

Pour éviter de soutenir des mines dans lesquelles les conditions de travail seraient très mauvaises, éviter d'acheter accidentellement des cristaux de contrefaçon et pour repérer les bonnes affaires louches, les acheteurs peuvent se renseigner sur les prix auxquels se vendent généralement les différents minéraux. Commencer à développer une collection de cristaux à faible impact en visitant une mine ne nécessite pas de dépenser beaucoup d’argent. Vous pouvez également vous inscrire à des activités de découverte pour apprendre les bases de la recherche de cristaux. 

À plus grande échelle, Levin-Nally estime qu'il existe des cadres éthiques que l'industrie du cristal pourrait mettre en place pour que les chaînes d'approvisionnement soient plus responsables et pour soutenir l'exploitation minière artisanale qui profite aux communautés locales. Les entreprises qui prennent les devants pourraient même trouver une nouvelle clientèle.

« De nombreuses personnes qui achètent des cristaux se soucient des énergies », explique Levin-Nally. « Elles s’intéressent au karma et aux autres. Il est donc logique qu'il existe un marché spécialisé leur permettant d'accéder à des produits éthiques qui correspondent à leurs valeurs. »

S’occuper d’un enfant transforme profondément le cerveau

Lorsque ma fille est née, je percevais l’allaitement comme une mauvaise blague. Toutes les trois heures, jour et nuit, ce petit être avait, encore, besoin de moi. Et ça ne s’arrêtait pas.

Le problème n’était pas l’allaitement ni mon état de fatigue extrême. C’était le simple fait de devoir m’occuper d’un autre être humain, dont les besoins étaient urgents, incessants et exigeaient mon attention et mon temps. Mon cerveau semblait tourner autour d’elle. J’oubliais pourquoi j’avais ouvert le réfrigérateur, mais je me souvenais de l’angle exact dans lequel se trouvait sa tête lorsqu’elle s’endormait sur moi.

Pendant des années, ces situations ont été considérées comme résultant, sous couvert de l’humour, de la « mamnésie » (ou « mom brain » en anglais). Mais un nombre croissant d’études suggère que la grossesse n’est pas la seule voie d’accès au cerveau parental. Les pères, les parents adoptifs et d’autres personnes aidant dans les soins au bébé montrent également des changements au niveau des systèmes cérébraux intervenant dans la vigilance, le traitement des émotions, l’empathie et la compréhension sociale.

En d’autres termes, l’acte même de s’occuper d’un enfant peut remodeler le cerveau.

 

LA « MAMNÉSIE », CONSÉQUENCE D’UNE ADAPTATION

Cela fait des décennies que les chercheurs tentent de comprendre ce qui se joue dans notre cerveau lorsque nous devenons parents. Les preuves les plus solides de changements biologiques viennent des études sur la grossesse.

Dans le cadre d’études majeures menées sur IRM, Elseline Hoekzema, responsable du Pregnancy Brain Lab du centre médical de l’université d’Amsterdam, et ses collègues ont découvert que la grossesse était associée à des changements au niveau de la structure et du fonctionnement cérébraux, notamment dans les régions intervenant dans la cognition sociale et le réseau du mode par défaut, un système lié à l’introspection et à la compréhension des autres. Ces changements n’étaient pas dus au hasard, comme l’explique Elseline Hoekzema. Ils sont apparus dans des réseaux susceptibles d’aider un parent à être à l’écoute des signaux d’un nourrisson.

Selon elle, il y a souvent une incompréhension autour de l’idée qu’une diminution du volume de la matière grise signifie que le cerveau maternel se détériore, en quelque sorte. « La mamnésie a une connotation très négative », indique Elseline Hoekzema. « Pour l’heure, nous n’avons pas constaté de diminution des capacités, mais plutôt une spécialisation susceptible de servir à une fin adaptative ».

Cette distinction est essentielle, car un changement cérébral n’est pas forcément synonyme de déclin cérébral. Pendant l’adolescence, par exemple, le cerveau se ramifie et se réorganise à mesure qu’il se spécialise. La grossesse pourrait donc représenter une autre transition neurobiologique majeure.

Les dernières études sur la question s’intéressent cependant aussi aux personnes non enceintes. Que se passe-t-il lorsqu’elles répondent de façon répétée aux pleurs d’un bébé, apprennent ses rythmes, anticipent le danger et réorganisent leur vie autour de la survie d’un autre être humain ?

Selon James Swain, psychiatre et neuroscientifique à l’université Stony Brook, qui étudie les liens entre un parent et un nourrisson, la transition à la parentalité est mieux comprise sur le plan relationnel. « Devenir parent est une expérience particulièrement intense », observe-t-il, qui change le cerveau. Les pleurs d’un nourrisson sont des signaux primaires, des sons puissants du point de vue de l’évolution qui exigent une interprétation : le bébé a-t-il faim, est-il fatigué, a-t-il mal ou peur, se sent-il seul ?

Dans les premières études de James Swain, le cerveau des mères répondait aux pleurs d’un bébé en activant les régions auditives et les structures plus profondes impliquées dans la motivation. Le cerveau des pères réagissait différemment dans un premier temps, avant d’activer également les régions émotionnelles et motivationnelles au bout de trois à six mois de post-partum. Il était différent de celui des mères, mais avait bien subi des transformations.

« Le cerveau des pères ne ressemble pas à celui des mères après six mois », explique le psychiatre. « Il ne devient pas comme celui des mères après un retard. Il s’adapte, mais en suivant des voies différentes ».

 

QUAND PRENDRE SOIN D’AUTRUI REMODÈLE LE CERVEAU

Cette découverte soulève une question plus vaste : qu’est-ce qui crée le cerveau d’un parent ? Les chercheurs pensent de plus en plus qu’il y a plusieurs réponses à cette interrogation. Les hormones de la grossesse peuvent préparer le cerveau par l’intermédiaire d’une voie biologique puissante. Mais les soins répétés, comme tenir dans ses bras, nourrir, réconforter, analyser, s’inquiéter et réagir, peuvent régler le cerveau par l’expérience.

Les études indiquent de plus en plus que le cerveau parental humain est remarquablement plastique, et qu’il est modelé non pas par le sexe ou la biologie, mais par le rôle joué et les responsabilités.

Ainsi, les études menées par Ruth Feldman de l’université Bar-Ilan de Ramat Gan, en Israël, ont découvert que les pères qui endossaient le rôle de principal responsable des soins au bébé montraient une activation plus élevée des systèmes de traitement des émotions, et notamment de l’amygdale, comme ce que l’on peut observer chez les mères. Ils activaient également des réseaux associés à la mentalisation, à savoir la compréhension de l’esprit d’une autre personne.

Les études longitudinales du psychologue Darby Saxbe ont également découvert des changements cérébraux structurels chez les pères après la naissance d’un enfant, en particulier dans les régions associées à l’empathie et à la cognition sociale. Certaines études ont également constaté une corrélation entre l’importance des changements cérébraux et le niveau d’implication dans les soins au bébé.

C’est là que le raccourci culturel pèche. La « mamnésie » laisse à penser que ces changements sont négatifs. Mais prendre soin d’autrui peut impliquer une réattribution des ressources cognitives plutôt qu’un déclin de celles-ci. Un parent peut se sentir perdu dans certains domaines, mais exceller dans d’autres, comme lire les expressions faciales, comprendre les petits sons, anticiper les risques éventuels et les changements d’humeur, savoir quand faire faire une sieste à bébé, se souvenir des horaires de la crèche et devenir un expert des médicaments contre la fièvre.

 

UNE CHARGE MENTALE COLOSSALE

Le cerveau ne s’adapte cependant pas dans n’importe quelle circonstance. Valentina Rotondi, professeure à l’université des sciences appliquées et des arts de la Suisse méridionale qui étudie l’aspect économique des soins et la santé publique, affirme que la réalité des soins est essentielle pour comprendre ces changements.

« Prendre soin d’un nourrisson n’est pas seulement un état biologique », explique-t-elle. « C’est une situation permanente de demandes d’attention, et d’investissement émotionnel et relationnel ».

Ces demandes ne se limitent pas aux nuits blanches. Elles incluent la charge mentale liée à l’anticipation des besoins, à la planification, au contrôle des risques, à l’organisation des soins et au fait d’être psychologiquement « d’astreinte » même lorsque personne ne pleure. En d’autres termes, s’occuper d’un autre être humain nécessite de donner constamment de l’attention, laquelle peut façonner la vie quotidienne autant que la biologie.

« L’un des risques qui se posent lorsque nous nous concentrons uniquement sur la biologie, c'est que nous individualisons des problèmes souvent structurels », confie Valentina Rotondi. Les congés payés, l’accès aux services de garde d’enfants, les aménagements de travail, la sécurité financière, le soutien du ou de la partenaire, et les attentes culturelles influencent tous la manière dont nous nous occupons de nos enfants.

Pourtant, les chercheurs tentent de dissocier la biologie du vécu. Ils ne savent pas encore avec exactitude quels changements cérébraux sont guidés par les hormones, par le fait de prendre soin d’autrui, ni comment ces forces interagissent.

Ils en savent encore moins sur les parents adoptifs, les grands-parents, les parents du même sexe, les familles non traditionnelles ou les soignants issus de milieux socio-économiques et culturels différents. Ils ne comprennent pas totalement non plus quand une vigilance accrue est le résultat d’une adaptation et quand elle bascule dans l’anxiété, la dépression ou une détresse obsessionnelle ».

Malgré cela, le domaine tend vers une compréhension plus large de la manière dont les êtres humains s’adaptent au fait de prendre soin d’autrui.

« C’est exigeant, car les êtres humains sont profondément interdépendants », explique Valentina Rotondi. « La vulnérabilité des enfants, la maladie, le vieillissement et la dépendance ne sont pas des exceptions à la vie humaine ; ils sont au cœur de celle-ci ».

L’une des plus anciennes "disparitions" de l’humanité enfin élucidée ?

Debout sous le chandelier formé par les stalactites de la grotte de Nerja, en Espagne, vêtue d’une combinaison de protection biologique blanche avec masque et gants, l’exploratrice National Geographic Genevieve von Petzinger a davantage l’air d’une enquêtrice sur scène de crime que d’une paléoanthropologue.

C’est parce qu’elle travaille sur un cold case, une affaire vieille de dizaines de milliers d’années.

Plus tôt cette semaine, Genevieve von Petzinger s’est aventurée dans les profondeurs obscures de la grotte de Nerja afin d’analyser ses œuvres datant de la dernière période glaciaire : points rouges, empreintes de mains au pochoir et dessins de cerfs, de chevaux et d’autres animaux dont certains ont plus de 40 000 ans. L’expédition intervenait dans le cadre d’une mission audacieuse se déroulant sur plusieurs années et ayant pour objectif d’extraire de l’ADN ancien d’œuvres pariétales directement.

En cas de succès, ces signatures génétiques pourraient nous offrir un bien meilleur portrait des peintres préhistoriques que ce que les artefacts et restes squelettiques sont capables de révéler.

« Nous avons les pierres et les os […] mais nous essayons de reconstruire des mondes entiers à partir de ces petits indices », m’a expliqué Genevieve von Petzinger, spécialiste de l’art pariétal et membre de l’équipe internationale de recherche FIRST-ART, lors d’une discussion avant son départ. « Ce qui serait vraiment utile pour nous serait de savoir qui étaient ces artistes. »

De l’ADN prélevé sur des œuvres pariétales pourrait fournir des réponses directes à un tout un éventail de questions : d’où les artistes venaient-ils ? S’agissait-il d’hommes ou de femmes ? Appartenaient-ils à la même famille ? Et, question peut-être plus fascinante encore, appartenaient-ils à Homo sapiens ou étaient-ils néandertaliens ?

La réponse à cette dernière question pourrait contribuer à redéfinir nos idées préconçues sur les capacités créatives des Néandertaliens.

« Sur toutes ces choses, nous pouvons émettre des hypothèses, nous pouvons nous interroger, dit-elle. Mais tant qu’on n’a pas fait de prélèvement directement sur la paroi, impossible d’être certain. »

Genevieve von Petzinger reconnaît que son projet, financé par la National Geographic Society, « se situe à la limite du possible ».

Par le passé, des chercheurs ont déjà extrait de l’ADN ancien de la terre d’une grotte et même d’une dent de cerf portée en pendentif par une femme il y a 20 000 ans. Mais personne, pas même Genevieve von Petzinger, n’a réussi à prélever de l’ADN humain ancien directement sur des œuvres pariétales.

Tout d’abord, il faut que les artistes préhistoriques aient laissé de l’ADN derrière eux. Peut-être ont-ils déposé des cellules épithéliales en touchant leur toile de calcaire. Ou peut-être ont-ils utilisé une forme de « peinture aérosol » paléolithique pour réaliser des pochoirs de main : en plaçant la main sur la paroi rocheuse de la grotte, puis en soufflant un pigment avec la bouche ou à travers un os d’oiseau creux afin d’en tracer le contour, aspergeant par là la paroi de gouttelettes de salive.

Ensuite, la grotte elle-même doit avoir contribué au chef-d’œuvre. Au fil des années, il faut que de l’eau acide se soit infiltrée par les fissures dans la roche, dissolvant le calcaire et laissant une couche de calcite translucide sur la peinture, la scellant comme dans une capsule temporelle. Cette couche protectrice doit avoir, en théorie, protégé l’ADN de l’artiste contre la dégradation et la contamination au fil des millénaires.

« C’est comme du film plastique, comme un sac de congélation de la période glaciaire », illustre l’exploratrice.

La grotte de Nerja, ainsi que d’autres grottes calcaires d’Espagne, sont susceptibles de correspondre à ces critères.

J’ai demandé à l’explorateur National Geographic Maxime Aubert ce qu’il pense de la faisabilité de ces recherches. Archéologue et géochimiste à l’Université Griffith, en Australie, il est spécialisé dans la datation des roches et des restes humains. Plus tôt cette année, lui et ses collègues ont annoncé avoir découvert la plus ancienne œuvre pariétale connue dans une grotte en Indonésie, qu’ils estiment vieille de 67 800 ans.

Maxime Aubert m’apprend que son équipe essaie également depuis une dizaine d’années d’extraire de l’ADN d’œuvres pariétales indonésiennes. Celle-ci a testé des échantillons d’écailles de peintures issues de ces parois ainsi que des pigments scellés sous des concrétions, mais sans succès.

« Ceci étant dit, je n’exclurais pas totalement cette possibilité », m’a-t-il confié par e-mail.

L’Asie du Sud-Est est chaude et humide, ce qui est moins idéal pour préserver de l’ADN ancien. Mais les grottes européennes que Genevieve von Petzinger étudie, avec leurs environnements frais et stables, peuvent être plus prometteuses.

Mais même dans ce cas, il subsiste des obstacles qu’un chercheur devra surmonter. « La principale question n’est pas de savoir si l’extraction d’ADN est théoriquement possible », explique Maxime Aubert, mais plutôt de savoir s’il peut en rester suffisamment pour qu’on le distingue de la contamination et de l’ADN environnemental.

Pour cette raison, Genevieve von Petzinger et son équipe portent des équipements de protection individuels. « De cette manière, nous évitons de respirer dessus par inadvertance, d’y projeter de la salive, d’y laisser des cheveux ou de la sueur », explique-t-elle.

Tout aussi essentielle est la façon dont ils récupèrent ces échantillons d’ADN. À l’aide d’un scalpel stérilisé, ils découpent la couche de calcite en surface et recueillent de minuscules copeaux de la couche formée par l’œuvre pariétale située au-dessous. Ils scellent ensuite ces échantillons dans des tubes pour les envoyer à leurs collègues de l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste, en Allemagne, pour qu’ils soient séquencés génétiquement.

Selon elle, les techniques d’analyse ADN sont assez sophistiquées pour distinguer l’ADN ancien des contaminants de l’équipe. « Si c’est vous qui avez laissé un cheveu, on va vous couvrir de honte », plaisante l’exploratrice.

La grotte de Nerja n’est que l’un des endroits qu’elle et ses collègues visitent lors de cette campagne. Le 17 juin, ils ont prélevé des échantillons sur des marques de doigts à Cueva Victoria et le 18 juin, ils étaient dans la grotte d’Ardales, que Genevieve von Petzinger décrit comme un « pays des merveilles hivernal » où le quartz se mêle à la calcite pour faire scintiller toute la grotte.

En plus de mener des recherches sur de l’ADN ancien, un autre objectif de cette expédition, selon elle, est de former d’autres scientifiques à une potentielle façon d’extraire de l’ADN sur des œuvres pariétales. Il existe 400 grottes peintes environ en Europe, dont beaucoup se trouvent en Espagne et en France. Dans le reste du monde, il en existe des centaines de plus.

Même si elle et ses collègues font chou blanc aujourd’hui, elle explique que la collecte des échantillons est cruciale, car il se pourrait qu’un jour on mette au point une technologie capable de décoder les identités de ces artistes anonymes de la période glaciaire.

Genevieve von Petzinger aimerait que les prélèvements d’ADN deviennent une pratique standard pour les scientifiques étudiant l’art rupestre et pariétal, une pratique aussi courante que la datation au carbone 14. Ce travail, ajoute-t-elle, est urgent. Les grottes peuvent s’effondrer et être inondées, et les œuvres qu’elles abritent pourraient être compromises.

« Nous ne pourrons peut-être jamais retourner dans cette petite capsule temporelle d’humanité ancienne, prévient-elle. Si nous prélevons des échantillons, même si nous perdons la grotte, nous avons tout de même des choses préservées pour des générations. » 

 

S’EXTIRPER DE LA BOUE BITUMINEUSE

Défenses de mastodontes, crânes de loups terribles (Aenocyon dirus) et crocs de félins à dents de sabre font partie des plus de 3,5 millions de fossiles extraits du gisement des Tar Pits de La Brea qui seront mis en stockage cet été. Le musée des Tar Pits fermera le 7 juillet pour une durée de deux ans, le temps qu’il faudra pour qu’il devienne le Centre mondial Samuel-Oschin pour la recherche sur la période glaciaire, une plateforme dédiée à l’étude des créatures piégées dans ces boues entre 50 000 ans et 11 000 ans avant le présent.

Heureusement pour l’équipe de déménageurs, les fossiles sont bien plus légers que ceux des dinosaures. Ceci est dû au fait qu’en tombant dans l’asphalte en ébullition, leurs restes ont mariné dans le pétrole au lieu d’être lithifiés par des minéraux.

« Ce sont des os, et non des pierres », explique Regan Dunn, paléobotaniste et conservatrice du musée des Tar Pits de La Brea. Cela les rend aussi beaucoup plus fragiles, précise-t-elle. Au total, l’équipe prévoit d’emballer près de 60 tonnes de spécimens, souvent dans des mousses de conservation spéciales, et de les expédier hors site jusqu’à la réouverture du musée juste à temps pour les Jeux olympiques d’été de 2028.

 

DANS LES PAS DES DÉTECTIVES QUI FONT PARLER LE VENTRE DES MOMIES

Le microbiome d’une momie est fascinant. Parmi les locataires découverts récemment dans l’estomac d’Ötzi, célèbre homme des glaces vieux de 5 300 ans, se trouvait une levure qui, on ne sait comment, a réussi à survivre aux températures négatives qui ont préservé son organisme depuis sa découverte en 1991. Des chercheurs ont cultivé de la levure pour fabriquer du levain et se demandent désormais s’ils pourraient l’utiliser pour faire fermenter de la bière.

Dans le numéro de juillet de National Geographic (États-Unis), nous nous intéressons à des détectives spécialistes des momies qui décodent nos intestins et excréments préhistoriques. Comme le formule l’autrice Nicola Willey, leur découverte « pourrait constituer une sorte de machine à remonter le temps, une façon d’entrevoir le microbiome humain ancien dans toute sa gloire ancestrale avant qu’il ne soit décimé par les ravages des régimes à base d’aliments ultra-transformés d’aujourd’hui ».

 

UN COCKTAIL VIEUX DE 66 MILLIONS D’ANNÉES

Cette semaine, j’ai bu un dinosaure.

Ryan Carney, explorateur National Geographic, paléontologue et « paléomixologue » amateur a fait un saut à Base Camp, lundi 15 juin, à l’occasion de notre festival annuel, l’Explorers Fest, et a concocté quelques-uns de ses cocktails inspirés par les dinosaures, dont un préparé avec un os de tricératops vieux de 66 millions d’années.

Ryan Carney a découvert le fossile, qui faisait partie de la collerette à trois cornes de l’animal, avec son collègue explorateur Tyler Lyson, dans un ranch du Dakota du Nord. L’os était « non scientifiquement important » et pouvait être consommé sans danger, a-t-il assuré aux personnes présentes à la dégustation, car il était essentiellement constitué d’oxyde de fer, que l’on utilise également comme colorant alimentaire.

Son cocktail, le Triquilatops, inclut de la liqueur de Chambord, du curaçao bleu et de la tequila Hornitos, le tout surmonté d’une pincée de poudre d’os qu’il conserve dans une petite fiole rangée à l’intérieur d’un crâne d’Archaeopteryx imprimé en 3D qu’il porte autour du cou. Le mien était un mocktail, mais mes collègues ont jugé la vraie version délicieuse !

Qu’est-ce que le Jurassique et pourquoi a-t-il pris fin ?

Le Jurassique est une période géologique qui a commencé il y a 201,3 millions d’années et s’est terminée il y a 145 millions d’années. Il s’agit de la période intermédiaire de l’ère du Mésozoïque.

La période du Jurassique tient son nom des dépôts de calcaire du Jura, découverts dans les montagnes du même nom par le géologue allemand Alexander von Humboldt. En se basant sur cette découverte, le scientifique français Alexandre Brongniart a, plus tard, contribué à définir la période du Jurassique.

Le Jurassique est divisé en trois périodes : le Jurassique inférieur, le Jurassique moyen et le Jurassique supérieur, aussi dénommés Lias, Dogger et Malm. De manière générale, le Jurassique nous a offert un nombre important de fossiles particulièrement bien préservés, autant de détails de la vie préhistorique. Parmi eux, des dinosaures théropodes, que les scientifiques pensent être les ancêtres des oiseaux.

Grâce à ce riche trésor fossilifère, nous savons que le Jurassique était l’âge des dinosaures arpentant une Terre tropicale pleine de fougères, prêles, cycadophytes et conifères. C’était un temps où les mers intérieures, nées d’effondrements des terres, étaient emplies de monstres marins, de requins et de planctons rouge sang.

 

LE CLIMAT DU JURASSIQUE

Au début du Jurassique, la division du supercontinent de la Pangée a continué et s’est accélérée. La Laurasie, l’hémisphère nord, s’est détachée pour devenir l’Amérique du Nord et l’Eurasie. Le Gondwana, l’hémisphère sud, n’a commencé à se désolidariser qu’au milieu du Jurassique.

La portion orientale, l’Antarctique, Madagascar, l’Inde et l’Australie, se sont désolidarisées de la partie occidentale, l’Afrique et l’Amérique du Sud. De nouveaux océans ont inondé les espaces qui se trouvaient entre eux. Des montagnes se sont élevées du plancher marin, élevant le niveau des mers, gagnant les continents.

Toute cette eau a changé le climat auparavant chaud et sec, qui est devenu humide et subtropical. Les déserts secs ont lentement pris une teinte plus verte. Les cycadophytes au feuillage palmier proliféraient, tout comme les conifères tels que les araucarias et les pins.

Le ginkgo tapissait le sol des latitudes du grand et moyen Nord, et les podocarpes, de la famille des conifères, connaissaient un grand succès dans leur conquête du sud de l’équateur. Des fougères arborescentes se retrouvaient un peu partout.

Les océans, et surtout les mers intérieures nouvellement formées, peu profondes, abritaient une vie diverse et abondante. Les plésiosaures aux pattes palmées, les crocodiles marins géants, les requins et les raies dominaient la chaîne alimentaire. Des ichthyosaures aux allures de poissons, des céphalopodes ressemblant à des poulpes et des ammonites habitant des coquillages à spirale proliféraient dans les eaux.

Des récifs coralliens ont investi les eaux chaudes, et les éponges, escargots et mollusques s’épanouissaient. Du plancton flottant, microscopique, se retrouvait en abondance dans les mers et les océans, et on dit même que les eaux de certains d'entre eux devenaient rouges tant leur nombre était grand.

 

LES DINOSAURES DU JURASSIQUE

Sur la terre, les dinosaures imposaient leur marque, littéralement. Brachiosaurus, un sauropode herbivore, se dressait, haut de 16 mètres, pour étirer son corps de 26 mètres de long ; il pesait plus de 80 tonnes.

Diplodocus, un autre sauropode, mesurait 27 mètres de long. Les tailles titanesques de ces dinosaures auraient pu dissuader les attaques de la part d’Allosaurus, un dinosaure trapu et carnivore qui se déplaçait sur deux jambes puissantes.

Mais les allosaures et les autres carnivores rapides, comme les cœlurosaures, parvenaient parfois à les dévorer. Le stégosaure, qui pourtant portait une armure massive, était également une proie.

Archæopteryx, considéré comme le premier oiseau connu, a probablement expérimenté les premiers vols battus ou planés à la fin du Jurassique. Il a sans doute évolué d’un ancien dinosaure du clade des coelurosaures. Archæoptéryx devait partager son espace aérien avec les ptérosaures, des reptiles volants qui arpentaient le ciel depuis la fin du Trias. En outre, les insectes, comme les cicadelles et les coléoptères, étaient abondants.

Beaucoup des premiers mammifères terrestres déambulaient entre les pattes des dinosaures, ignorants du fait que leur espèce viendrait à dominer le monde une fois les dinosaures non-aviaires rayés de la surface de la planète lors de l’extinction de masse de la fin du Crétacé.

On aurait sous-estimé de plusieurs millions d’années la présence des oiseaux de terreur sur Terre

Les oiseaux de terreur qui dominèrent jadis les savanes d’Amérique du Sud avec leurs becs géants et crochus et leurs pattes de sprinteurs survécurent peut-être plus longtemps qu’on ne le croyait.

Les chercheurs ont longtemps pensé que les plus grands de ces oiseaux s’étaient éteints en Amérique du Sud à la fin du Pliocène, il y a 2,58 millions d’années, et que les plus petits avaient disparu peu après. Mais récemment, des paléontologues d’un musée brésilien ont découvert des traces laissées par un minuscule oiseau de terreur ayant vécu il y a 25 000 ans seulement.

Cette découverte, celle du plus récent fossile d’oiseau de terreur à avoir pu être daté directement, s’ajoute à un corpus de preuves toujours plus grand montrant que les derniers survivants de ce groupe se maintinrent jusqu’au pic de la dernière période glaciaire.

« Un nouveau chapitre s’est ouvert », affirme Victor Hugo Machado, paléontologue indépendant du Musée des sciences naturelles de l’Université pontificale catholique du Minas Gerais, au Brésil, et auteur de la récente étude. « Cela montre que les espèces plus petites de cette famille ont survécu longtemps. »

Victor Hugo Machado a réalisé la découverte après avoir réexaminé un « pilon » fossilisé présent dans les collections du musée et après s’être rendu compte qu’il appartenait à un petit oiseau de terreur. Lui et ses collègues ont nommé cette nouvelle espèce Eschatornis aterradora, c’est-à-dire le « dernier oiseau de terreur ».

 

DES SUPERPRÉDATEURS EXTRÊMES

Pendant des millions d’années, ces oiseaux semèrent la terreur là où se trouve l’actuelle Amérique du Sud. Ils firent leur apparition il y a 43 millions d’années, mais étaient alors de taille relativement modeste. Au fil des millénaires, ils développèrent des proportions gigantesques, certains atteignant plus de trois mètres de hauteur pour plus de 300 kilogrammes et chassant des herbivores semblables à des cerfs.

Pour la plupart, ces oiseaux géants étaient incapables de voler. À la place, ils se servaient de leur vitesse pour chasser à terre. Ils maniaient leurs becs lourds et crochus à la manière de haches pour fracasser leurs victimes et utilisaient leurs énormes griffes pour piétiner ou frapper leurs proies.

« Ils dominaient en tant que superprédateurs », explique Victor Hugo Machado. Des espèces de différentes tailles s’en prenaient à des animaux placés en divers endroits de la chaîne alimentaire, chose qui conféra au monde post-dinosaurien un aspect évoquant le Crétacé.

Les oiseaux de terreur furent « le dernier soupir des dinosaures théropodes chez les oiseaux », souligne Tom LaBarge, doctorant en paléontologie à l’Université d’Indiana qui étudie les oiseaux de terreur mais n’a pas pris part à l’étude présentée ici. Leurs caractéristiques, ajoute-t-il, « trahissent toutes un prédateur assez extrême ».

 

L’OS DE LA TERREUR

La nouvelle découverte est venue d’une reclassification d’un os découvert dans les années 1980 par Cástor Cartelle, co-auteur de l’étude de Victor Hugo Machado, qui travaille au musée. Cástor Cartelle a réalisé des fouilles dans la grotte de Tocas dos Ossos, dans l’État de Bahia, au Brésil, et y a découvert de nombreux fossiles, dont beaucoup appartenaient à des mammifères.

Parmi ces restes se trouvait un tibiotarse gauche isolé ou, dit vulgairement, un « pilon ». En 2008, des chercheurs ont décrit cet os comme appartenant à une espèce de vautours, après quoi on l’a oublié. En 2024, Victor Hugo Machado a entrepris un réexamen de l’os et s’est immédiatement aperçu que tout en « ressemblant superficiellement à ceux des vautours », il possédait des caractéristiques correspondant davantage aux oiseaux de terreur.

La nouvelle espèce, E. aterradora, était relativement moins terrifiante que ses ancêtres, et ne pesait, selon les estimations, que six kilogrammes. Au moyen d’une datation au carbone 14, l’équipe a découvert que l’os avait 25 000 ans environ. Ils ont publié leurs résultats en mars dans la revue Papers in Paleontology.

Les auteurs précisent que ce résultat n’est pas le premier à présenter la découverte d’un os d’oiseau de terreur récent. D’autres chercheurs ont découvert des restes d’oiseaux de terreur en Uruguay, qui suggèrent qu’eux aussi se maintinrent jusqu’au Pléistocène supérieur, notamment un spécimen vieux de 96 000 ans et un autre possiblement vieux de 17 500 ans seulement. La datation du spécimen uruguayen le plus récent, qui est issu d’un genre d’oiseaux de terreur différent de celui découvert au Brésil, n’a cependant pas été effectuée sur l’os fossilisé de l’oiseau. La datation provient en fait de l’analyse d’une dent d’une espèce cousine d’éléphants éteinte, le Stegomastodon, découverte au sein du même dépôt sédimentaire.

Tom LaBarge dit être enthousiasmé par la découverte de Victor Hugo Machado et qualifie de « très solides » les données utilisées. Rapportée aux spécimens uruguayens, cette datation montre la persistance et la résilience de ces minuscules oiseaux de terreur. « Ils ne s’en sortaient pas si mal, même à cette époque très avancée », explique-t-il.

 

LA CHUTE DES OISEAUX DE TERREUR

La datation des oiseaux de terreur à des époques plus récentes pourrait signifier qu’ils évoluèrent un jour au contact des humains. Les estimations des premières dates de la colonisation humaine des Amériques sont encore contestées, mais des fouilles réalisées dans l’abri sous roche de Santa Elina, dans le sud du Brésil, ont par exemple révélé des outils et des pendentifs qui pourraient remonter à 25 000 ans.

Auparavant, la plupart des chercheurs croyaient que les oiseaux de terreur s’étaient éteints à la suite de la connexion de l’Amérique du Nord et de l’Amérique du Sud via l’isthme de Panama il y a trois millions d’années. Ce nouveau lien terrestre permit un échange massif d’espèces entre des continents jadis séparés.

« Cela a réellement conduit à une restructuration de l’écosystème à l’échelle continentale », rappelle Tom LaBarge.

Dans l’ensemble, les grands prédateurs d’Amérique du Sud furent du côté des perdants et se virent supplantés par des espèces plus généralistes comme les tigres à dents de sabre et les loups d’Amérique du Nord. Au moins une espèce d’oiseaux de terreur géants, Titanis walleri, se fraya un chemin vers le nord et atteignit le Texas et la Floride avant de disparaître il y a 1,8 million d’années environ. Mais les seuls qui semblent avoir survécu jusqu’au Pléistocène supérieur sont les plus petits, qui n’étaient pas en compétition directe avec les prédateurs nord-américains, comme l’explique Victor Hugo Machado.

Au lieu d’être supplantés, d’autres facteurs comme un changement climatique et la disparition des grandes savanes arborées provoquèrent selon lui la fin des paysages préhistoriques qu’ils avaient si longtemps dominés.

Les feux d’artifice vont-ils céder la place aux spectacles de drones ?

Pourquoi les spectacles de drones ont-ils le vent en poupe ? L’on pourrait croire à première vue qu’il ne s’agit que d’une tendance tape-à-l’œil. Mais en réalité, selon certains, les feux d’artifice sont tellement nocifs pour nous, les animaux et l’environnement, qu’il est temps de mettre un terme à cette tradition pyrotechnique. Voici pourquoi vous avez de grandes chances d’assister à un spectacle de drones cette année, mais aussi pourquoi ces shows pourraient ne pas durer.

 

LES FEUX D’ARTIFICE NE METTENT PLUS LE FEU AUX POUDRES

« Lorsque nous avons commencé à étudier la question, ce qui m’a le plus surpris, c’est l’ampleur des nuisances [associées aux feux d’artifice] », raconte Bill Bateman, professeur associé à l’école des sciences moléculaires et des sciences de la vie de l’université Curtin, en Australie. Bateman et ses collègues ont récemment publié une étude dans la revue Pacific Conservation Biology qui souligne ce qu’ils appellent les effets « extrêmement dommageables » des feux d’artifice, à savoir le fait qu’ils effraient les oiseaux et les empêchent de nicher, qu’ils perturbent et angoissent d’autres animaux en raison de leurs éclats de lumières et de leurs bruits soudains, et qu’ils affectent même la reproduction des animaux.

Le problème réside en partie dans le réflexe de sursaut, une réaction du corps généralisée qui provoque une contraction rapide des muscles, un clignement des paupières et une accélération du rythme cardiaque. Ces réactions ont évolué pour aider les animaux et les humains à réagir au danger, en les rendant plus alertes et en les aidant à protéger leurs parties du corps les plus vulnérables. Selon Bateman et ses collègues, les sons et les éclats de lumière associés aux explosions des feux d’artifice déclenchent ce réflexe chez les animaux, ce qui leur induit un stress intense et peut aller jusqu’à provoquer leur mort. De jeunes grues, par exemple, ont été documentées en train de se jeter de leur nid en réponse à des bruits d'explosions, alors même qu’elles ne savaient pas voler.

Les êtres humains sont également sujets à ce réflexe de sursaut. Si notre propension à sursauter semble être en partie déterminée par notre génétique, les troubles mentaux et le trouble de stress post-traumatique sont également impliqués dans le phénomène ; il se trouve d’ailleurs que l’un des symptômes du trouble de stress post-traumatique (TSPT) est d’avoir un très fort réflexe de sursaut. Les personnes qui réagissent très mal aux feux d’artifice peuvent donc avoir plus qu’un réflexe de sursaut démesuré. La nature inattendue et imprévisible des feux d’artifice, ainsi que leur tendance à invoquer des souvenirs chez les personnes ayant survécu à des situations de combat, peuvent déclencher un sentiment permanent de danger et d’hypervigilance pouvant perdurer bien après la fête.

 

UNE TRADITION DANGEREUSE ET PARFOIS MORTELLE

De nombreuses autres raisons d’ordres sanitaires viennent renflouer les arguments en défaveur des feux d’artifice. La U.S. Consumer Product and Safety Commission a recensé 9 700 visites aux urgences et huit décès à cause de feux d’artifice rien qu’en 2023, la plupart ayant résulté d’un mauvais maniement de feux d’artifice. Bien que ces accidents soient souvent la conséquence d'une pyrotechnie d'amateurs, l’agence estime que 18 % de tous les feux d’artifice commercialisés en 2023 ne répondaient pas aux normes de sécurité, ce qui représente un danger pour les professionnels du métier eux-mêmes.

Et même les feux d’artifice encadrés par les meilleurs professionnels peuvent mal tourner, comme lors du « Big Bay Boom » de 2012 : le jour de la fête nationale des États-Unis, à San Diego, le feu d’artifice qui devait durer 18 minutes a explosé dans son intégralité en l’espace de quelques secondes. Bien qu’aucune victime n’ait été déplorée, cet événement souligne la nature imprévisible des feux d’artifice, même lorsqu’ils sont tirés par des professionnels.

Ces dangers sont d’autant plus marqués à l’ère de l’anthropocène et du réchauffement climatique. Les États-Unis continuent de subir les effets d’une sécheresse extrême tandis que les feux de forêt se multiplient et causent de plus en plus de dégâts. Or les climatologues prévoient d’autres phénomènes de ce type dans ce contexte de réchauffement climatique. Ajoutons les feux d’artifice à l'équation et l’on obtient la recette parfaite pour les feux de forêt. Car même les feux d’artifice légaux constituent une sérieuse menace pour nos forêts : selon la National Fire Protection Association, un organisme à but non lucratif qui se consacre à la prévention des incendies, les feux d’artifice ont provoqué 19 500 incendies et 105 millions de dollars de dégâts matériels aux États-Unis pour la seule année 2018. Et les dégâts ne se limitent pas aux États-Unis : fin juin, treize personnes ont été arrêtées en Grèce après qu’un superyacht a prétendument lancé un feu d’artifice ayant déclenché un incendie sur 120 hectares de forêt.

Les feux d’artifice du 4 juillet coïncident avec le pic de l’été. Les météorologues spécialistes des incendies font de leur mieux pour avertir le public des journées particulièrement chaudes, venteuses et dangereuses, en émettant des alertes appelées « Red Flag Warnings » qui activent des lois fédérales et d’État interdisant le tir de feux d’artifice ces jours-là. En conséquence, les spectacles pyrotechniques sont souvent annulés ou reportés dans de nombreux États, ce qui déçoit le public et entraîne parfois des factures élevées.

Par ailleurs, les feux d’artifice sont responsables de l’émission de polluants dans l’air et du dépôt de grandes quantités de métaux lourds dans l’air, le sol et l’eau. Ces polluants peuvent avoir un impact démesuré sur les communautés à prédominance noire et hispanique qui subissent déjà fortement les effets de la pollution, en provoquant des maladies respiratoires et d’autres problèmes de santé.

« J’aime les feux d’artifice, mais j’ai vraiment l’impression qu’ils ne sont plus viables », déclare Bateman.

 

LES DRONES SONT-ILS LA SOLUTION ?

Les raisons de renoncer aux feux d’artifice semblent évidentes. Mais les spectacles de drones sont-ils pour autant la solution ? Ces spectacles sont eux aussi source de pollution lumineuse, et soulignons que la production de drones produit également de la pollution et des émissions de gaz à effet de serre. Sans oublier que les drones peuvent entrer en collision avec des animaux sauvages dans les airs, écrivent Bateman et ses collègues, et que certaines recherches ont montré que les animaux réagissaient négativement à la présence de drones dans leur habitat.

La recherche sur l’impact des drones sur l’environnement et la faune sauvage n’en est qu’à ses débuts. En tout cas, pour l’instant, ces spectacles semblent beaucoup moins polluants. Et le fait que les drones puissent être réutilisés en fait une alternative encore plus tentante et durable quand on sait qu’il faut chaque année réinvestir dans des stocks de feux d’artifice.

Les spectacles de drones pourraient donc bien se généraliser à l’avenir. Toutefois, le phénomène pourrait ne pas survivre à une éventuelle interdiction des drones produits par Da Jiang Innovations (DJI), le principal fabricant de drones au monde. Les législateurs américains affirment que ces drones pourraient permettre à la Chine de collecter des informations sur des cibles américaines pendant les vols, bien qu'il n'ait pas encore été prouvé que la Chine le fasse réellement. Compte tenu de la position dominante de DJI sur le marché, une interdiction à l’échelle nationale pourrait clouer au sol les nombreux drones qui commencent à remplacer les feux d’artifice. Profitez donc des prochains spectacles de drones lumineux : cette nouvelle tendance festive pourrait très bien ne pas faire long feu.

Un cimetière de baleines découvert dans les abysses au large de l’Australie

Sur les fonds marins désertiques, une baleine gisant au fond de l'océan ressemble à un buffet à volonté qui apparaîtrait soudainement sur une île déserte. Toutes sortes de créatures robustes des profondeurs se rassemblent autour de la carcasse, transformant un désert biologique en un écosystème grouillant de vie. 

Ces oasis souvent isolées, appelées « tombes de baleines », ne se composent généralement que d'une seule baleine et de ses « groupies » des profondeurs. Cependant, des chercheurs explorant les profondeurs à l'ouest de l'Australie à bord d'un submersible ont récemment découvert un immense cimetière de baleines contenant les restes de près de 500 baleines. Dans un article publié dans la revue Nature, l'équipe a analysé les ossements de cette « nécropole de baleines » et a découvert que ces squelettes s'étaient accumulés au cours des cinq derniers millions d'années. 

« Il s'agit de la plus grande accumulation de restes fossiles de baleines en eaux profondes dont j'ai connaissance », indique Craig Smith, biologiste marin à l'université d'Hawaï qui n'a pas participé à la nouvelle étude. Les profondeurs vertigineuses de ces sites rendent également ces découvertes « vraiment extraordinaires », affirme-t-il. Certains spécimens gisent à plus de 6 500 mètres sous la surface, soit près de deux fois plus profonds que tous les autres gisements de baleines connus. 

Ce cimetière de baleines grouille d'habitants des profondeurs, dont beaucoup sont encore inconnus de la science. Les ossements eux-mêmes appartiennent à des espèces de baleines tant modernes qu'anciennes, dont une nouvelle. Plusieurs d'entre elles sont des baleines à bec, un groupe insaisissable de mammifères marins qui plongent dans les profondeurs. Il est très rare d'observer des baleines à bec de leur vivant « mais elles sont nombreuses à avoir trouvé la mort sur ce site », explique Stephen Godfrey, paléontologue au Calvert Marine Museum dans le Maryland, qui n'a pas participé à cette nouvelle étude mais a rédigé un article de synthèse sur ces découvertes pour la revue Nature.

 

UNE FOSSE PLEINE D'OSSEMENTS DE BALEINES

Entre février et mars 2023, une équipe dirigée par Xiaotong Peng, chercheur à l'Institut des sciences et de l'ingénierie des fonds marins de l’Académie chinoise des sciences, s'est aventurée dans la zone de fracture Diamantina, une bande de fond marin d'environ 1 200 kilomètres située dans le sud-est de l'océan Indien et sillonnée de fosses et de crêtes. La zone s'enfonce à près de 7 200 mètres sous la surface, offrant un rare aperçu de certaines des profondeurs les plus importantes de l'océan. 

Pour explorer cet abysse accidenté, les membres de l'équipe ont embarqué à bord du HOV Fendouzhe, un submersible conçu pour les eaux profondes et équipé de caméras vidéo, de bras mécaniques et de systèmes aspirants pour prélever des échantillons. À environ 7 000 mètres sous la surface, le submersible est tombé sur quelques squelettes d'anciennes espèces de baleines gisant sur le fond marin. 

« Nous ne nous attendions pas à découvrir cet immense cimetière de baleines », indique Xiaotong Peng, qui a effectué plusieurs plongées à bord du HOV Fendouzhe afin d'observer de près les restes de baleines. « Tomber sur une carcasse de baleine ici ou là n'aurait pas été surprenant mais nous n'avions jamais rien vu de pareil ».

Au cours de plus de trente plongées, l'équipe a répertorié 485 sites distincts comprenant des ossements fossiles de baleines. Afin de déterminer à quelle époque ces baleines anciennes ont vécu, l'équipe a analysé les niveaux de certains éléments chimiques préservés dans certains ossements, et les échantillons les plus anciens remontent à près de 5,3 millions d'années. 

L'équipe a également observé plusieurs squelettes de baleines modernes éparpillés parmi les ossements anciens, ce qui rend cette zone unique. Selon Stephen Godfrey, la plupart des sites fossilifères denses « ont cessé de s'enrichir il y a des millions d'années, mais des ossements de baleines continuent de s'ajouter à cette fosse profonde ».

 

UNE MINE DE BIODIVERSITÉ

Les cinq carcasses de baleines modernes grouillaient de petites créatures. L'une des carcasses, qui couvrait moins d'un mètre carré, abritait 2 840 animaux des profondeurs marines. 

Au total, l'équipe a observé 35 types d'animaux différents se nourrissant des baleines mortes, notamment des méduses, des ophiures (Ophiuroidea) filiformes et des palourdes des grands fonds qui abritent des bactéries symbiotiques capables de transformer les composés soufrés de la carcasse de baleine en énergie. Les vers nécrophages (Osedax) constituaient une autre espèce courante. Ces vers produisent de l'acide qui dissout les os de baleine en matière organique, que leurs propres bactéries symbiotiques transforment ensuite en nourriture. 

L'équipe a utilisé le système aspirant du submersible pour prélever avec précaution des créatures présentes sur les os des baleines, recouverts d'une couche microbienne blanche. Elle a prélevé les échantillons d'ADN de vingt et un de ces animaux et n'a pu en rattacher de manière certaine qu'un seul à une espèce déjà scientifiquement décrite.

La grande diversité des créatures ne surprend pas Craig Smith, qui a publié en 2015 un article de synthèse montrant que les sites de décomposition de baleines, tant anciennes que modernes, stimulent l'évolution dans les profondeurs marines. Mais « ces communautés vivant dans les fosses profondes sont clairement différentes de celles que l'on trouve sur les sites de décomposition de baleines situés à des profondeurs moindres », explique-t-il, soulignant que la profondeur influe sur les espèces qui viennent se nourrir sur ces sites. 

 

UNE MORGUE POUR MAMMIFÈRES MARINS

L'équipe a utilisé les bras mécaniques du submersible pour récupérer les ossements sur plusieurs sites de décomposition de baleines. Certains des restes les plus importants appartenaient à des cétacés à fanons (Mysticeti), notamment un rorqual boréal (Balaenoptera borealis) et un petit rorqual de l'Atlantique (Balaenoptera bonaerensis). La majorité des squelettes appartenaient toutefois à des baleines à bec, une famille de cétacés peu connus dotés d'un bec ou rostre, semblable à celui d'un dauphin et constitué d'os denses. Ces baleines, capables de plonger dans les profondeurs, peuvent retenir leur souffle pendant plus d'une heure, utilisant leur rostre renforcé et leurs dents en forme de défenses pour se défendre face à leurs rivaux. 

Grâce à la densité de leur museau, plusieurs de ces crânes étaient remarquablement bien conservés malgré leur long séjour au fond de l'océan. Au fil des siècles, bon nombre des crânes ont également été recouverts de croûtes noires de ferromanganèse, un composé qui se précipite à partir de l'eau de mer. Stephen Godfrey compare cette croûte minérale à un « sarcophage » protecteur qui conserve le crâne. 

Certains des crânes appartenaient à deux espèces modernes de baleines à bec : la baleine à bec d'Andrews (Mesoplodon bowdoini) et la baleine à bec de Layard (Mesoplodon layardii). Parmi les espèces de baleines à bec éteintes, les scientifiques en ont identifié et nommé une nouvelle : Pterocetus diamantinae, qui vivait il y a 5,3 millions d'années. Dans le cadre de futures études, ces spécimens de baleines à bec pourraient aider les chercheurs à mieux comprendre comment ce groupe insaisissable de mammifères marins des profondeurs a développé son mode de vie extrême. 

 

POURQUOI TANT DE BALEINES SONT-ELLES MORTES ICI ?

Les scientifiques pensent que la présence abondante de carcasses de baleines dans la zone de Diamantina s'explique par sa situation géographique et sa profondeur. Cette partie de l'océan Indien se trouve le long des routes migratoires de plusieurs espèces de baleines à fanons, et les calamars et poissons présents dans ces eaux profondes attirent également les baleines à bec. Certains de ces cétacés sont probablement morts pendant leurs expéditions de chasse dans les fosses marines de la région, qui se trouvent en dessous de leur profondeur maximale de plongée. Une fois qu'ils ont succombé à l'épuisement ou à un accident de décompression, leurs squelettes ont coulé et se sont accumulés dans les fosses en forme de V pendant des millions d'années. 

L'équipe de chercheurs soupçonne que des accumulations similaires d'ossements anciens existent probablement dans d'autres zones où se rassemblent les baleines à bec, notamment dans les eaux profondes au large des côtes d'Afrique du Sud et de la péninsule ibérique.

Stephen Godfrey pense que cette découverte inspirera d'autres chercheurs à explorer ces profondeurs à la recherche d'autres nécropoles de baleines. « Il n'y a aucune raison pour qu'il n'existe pas de carcasses de baleines similaires dans d'autres fosses », affirme-t-il. Et qui sait combien de nouvelles espèces ces cryptes de cétacés encore inconnues pourraient abriter.

Découverte d'un géant du Crétacé en Thaïlande

Des titans dominaient autrefois la Thaïlande. 

Une équipe de chercheurs dirigée par Sita Manitkoon, explorateur National Geographic et paléontologue à l'université Mahasarakham en Thaïlande, a mis au jour un nouveau dinosaure au long cou dont ils estiment la longueur à plus de 26 mètres et le poids à près de 30 tonnes. 

« Les premières mesures des os mis au jour ont indiqué qu'il pourrait s'agir du plus grand dinosaure jamais découvert en Asie du Sud-Est », affirme Sita Manitkoon. 

Les ossements ont été découverts en 2016 par Thanom Luangnan, un habitant de la région, dans la province de Chaiyaphum, dans le nord-est de la Thaïlande. 

« Il a aperçu ce qu'il décrit comme des roches d'apparence étrange sur les rives d'un étang public », explique Sita Manitkoon. Thanom Luangnan a signalé sa découverte au département des ressources minérales thaïlandais. Il s'est avéré que ces roches étranges étaient en réalité des os de dinosaures et, lorsque Sita Manitkoon les a découverts, il a su que la créature avait forcément été gigantesque. 

Les chercheurs ont nommé cette nouvelle espèce Nagatitan chaiyaphumensis, en référence au lieu où elle a été découverte et au nāga, un serpent géant issu du folklore d'Asie du Sud-Est. Cette découverte, annoncée mi-mai dans la revue Scientific Reports, permet de mieux comprendre comment les changements climatiques et végétaux d'autrefois ont favorisé l'apparition de dinosaures géants. 

« Il s'agit du spécimen de sauropodes le plus complet découvert dans la formation Khok Kruat », explique Pedro Mocho, paléontologue à l'université de Lisbonne (ULisboa, qui n'a pas participé à l'étude. Selon lui, jusqu'à présent, on ne connaissait les gros dinosaures en Thaïlande que par des fragments de squelettes. Cette nouvelle découverte est nettement plus complète et révèle un dinosaure titanesque jamais observé auparavant dans le pays. 

 

DES SAUROPODES COLOSSAUX DU CRÉTACÉ

Le Nagatitan a laissé derrière lui quelques vertèbres, côtes, et os des hanches et des membres enfouis dans une roche vieille de 113 millions d'années. Son membre antérieur droit est plus long que celui d'autres sauropodes géants découverts récemment tels que le Patagotitan mayorum et le Dreadnoughtus schrani, bien que le dinosaure lui-même n'ait probablement pas été aussi grand que ces colosses dont le poids a respectivement été estimé à 60 et à 50 tonnes. 

Les plus grands dinosaures de tous les temps n'étaient pas les plus proches parents les uns des autres. La taille des dinosaures sauropodes a évolué à plus de trente reprises en plus d'une centaine de millions d'années sur au moins six masses continentales. Le Nagatitan est devenu géant indépendamment des autres dinosaures gigantesques d'autres périodes et d'autres lieux, mais ses liens de parenté et son habitat suggèrent qu'il a vécu au début d'une période propice à l'apparition d'énormes dinosaures. 

Le Nagatitan appartenait à un groupe appelé Somphospondyli. Ces dinosaures avaient généralement des membres antérieurs plus longs que les autres sauropodes, ainsi qu'une posture large, explique Paul Upchurch, paléontologue à University College London (UCL) et coauteur de l'étude. Les autres différences auraient été difficiles à repérer sur un animal vivant mais ces indices subtils permettent d'identifier le Nagatitan comme appartenant à un groupe de dinosaures immenses qui s'est largement répandu il y a environ 110 ou 120 millions d'années, au cours du Crétacé inférieur. 

 

COMMENT CES TITANS SE SONT-ILS DÉVELOPPÉS ?

Les conditions environnementales de la Thaïlande au Crétacé pourraient expliquer pourquoi le Nagatitan était si imposant. 

À l'époque où vivaient ces dinosaures, la Thaïlande était plus proche de l'équateur qu'elle ne l'est aujourd'hui. Des indices découverts dans la formation géologique où le Nagatitan a été enterré indiquent que la région était recouverte de zones arbustives relativement clairsemées et légèrement sèches. 

La Terre se trouvait alors dans un état de serre et une étude récente a suggéré que de grands dinosaures sauropodes auraient prospéré dans de telles conditions. Ces énormes herbivores pouvaient se déplacer facilement et efficacement à travers les zones boisées, broutant les arbres et grignotant les plantes telles que les prêles et les fougères au niveau du sol. Leur alimentation et le piétinement des sols contribuaient également à maintenir ces habitats plus ouverts et semblables à des savanes plutôt qu'à de denses forêts. 

Le Nagatitan marque le début de ce développement de taille. En comparant d'autres sauropodes géants d'Asie, les chercheurs ont découvert que les dinosaures avaient atteint des tailles encore plus imposantes au cours des années chaudes du Crétacé qui ont suivi l'époque du Nagatitan.

« Des sauropodes tels que le Ruyangosaurus, qui pesait près de 60 tonnes, comptent parmi les plus grands d'Asie au Crétacé », affirme Sita Manitkoon. Autant d'indices que des habitats chauds, ouverts et relativement secs ont créé les conditions idéales pour que les sauropodes atteignent des tailles gigantesques. 

Selon Pedro Mocho, le tableau général est complexe. La taille des dinosaures sauropodes a à la fois augmenté et diminué selon les différentes périodes et les différents lieux. 

« On sait que les écosystèmes de type savane favorisent le développement de faunes composées d'animaux mégaherbivores et il ne serait pas surprenant que des facteurs environnementaux aient été liés au gigantisme des sauropodes », explique-t-il. 

Les interactions entre les grands animaux herbivores actuels, comme les éléphants, et leurs habitats pourraient aider les chercheurs à mieux repérer des schémas similaires dans les fossiles. 

« Il semble un peu étrange que les sauropodes aient pu s'adapter à des températures plus élevées », affirme Paul Upchurch, car les corps imposants ont plus de mal à se refroidir et retiennent plus facilement la chaleur. 

Toutefois, l'anatomie des sauropodes leur a probablement permis de déjouer les prévisions. 

Selon Paul Upchurch, les longs cous des dinosaures augmentaient la surface corporelle par laquelle ils pouvaient libérer la chaleur. Leur système de sacs aériens complexe les aidait également à évacuer la chaleur corporelle lorsqu'ils expiraient. Lorsque leurs habitats se sont déplacés vers des forêts chaudes, riches en végétation à hauteur de broutage, les atouts évolutifs dont les sauropodes disposaient déjà leur ont permis de prendre de l'ampleur car ils étaient déjà bien équipés pour supporter la chaleur. 

« La découverte du Nagatitan et de ses parents géants en Asie indiquent que ces dinosaures ont atteint des tailles colossales dès le début du Crétacé inférieur, un mécanisme de survie efficace », explique Sita Manitkoon.

Les fossiles montrent qu'entre l'époque du Nagatitan et l'impact de l'astéroïde, ces titans ont évolué et atteint des tailles gigantesques lorsque les conditions s'y prêtaient. 

Entre magie et foi : quels sont les secrets de ces tours extrêmes ?

Lorsque Pallaniyammal Sanmugam était enceinte de son deuxième fils, son gynécologue lui a suggéré d’accoucher par césarienne. Pensant qu’un accouchement par voie basse serait plus sûr pour elle et son bébé, elle a prié le dieu hindou Karthikeya. Elle lui a promis que si elle accouchait ainsi d’un bébé en bonne santé, elle lui exprimerait sa gratitude en se transperçant la peau avec un trident lors de Panguni Uthiram. Il s’agit d’une fête hindoue au cours de laquelle les fidèles font passer au travers de leur peau des piques, des tiges et des aiguilles afin de rendre hommage au dieu et le remercier d’avoir exaucé leurs vœux. Cela a été le cas de Pallaniyammal.

« L’année suivante, un trident transperçait [la peau de] mon abdomen. Jusqu’ici, je l’ai fait à treize reprises, et à chaque fois, j’ai reçu ce que j’avais demandé. Si mon corps coopère, je le referai au moins trois fois », déclare-t-elle à cinquante ans. « Ça ne fait pas mal. Même lorsqu’ils retirent le trident, le saignement s’arrête dès qu’on applique de la [cendre sacrée] sur sa peau. Les trous aussi se referment par eux-mêmes en une semaine. »

En Inde, Panguni Uthiram ne se trouve pas être l’unique fête religieuse suscitant l’accomplissement de tels actes de dévotion extrêmes. Au Bengale-Occidental, durant Gajan, une fête qui précède la récolte, les hommes se transpercent la peau avec des tiges, des flèches et des crochets en fer, en priant pour que celle-ci soit abondante. Parmi les actes de bravoure s’inscrivent également des pratiques impliquant du feu et consistant à s’allonger sur un lit de clous. Thaipusam, une autre fête hindoue, comprend des rituels au cours desquels la dévotion est manifestée en marchant sur des charbons ardents et en transperçant diverses parties de son corps, notamment la peau, la langue et les joues. Lors du Garuda Thookkam, les dévots sont suspendus à une grande structure par des crochets métalliques pointus qui percent leur peau. Enfin, durant Thimithi, qui est célébré en Inde et dans d’autres pays, dont les Fidji, Singapour et le Sri Lanka, les fidèles, y compris les enfants, marchent pieds nus sur des braises.

« Ce n’est pas de la magie. C’est de la foi », affirme Ram Lakhsmi Tevar, un dévot de trente-neuf ans. « Les gens font passer des tiges et des tridents dans leur corps. Ils tirent des touk-touks, des voitures et des Tempo à l’aide de crochets plantés dans [la peau de] leur dos. [...] Dieu ne les laissera jamais se blesser. »

 

L’INDE ET SES MILLIERS D’ANNÉES DE RELIGION ET DE MAGIE

En Inde, la religion et la magie sont étroitement liées, se nourrissant et se renforçant mutuellement, explique John Zubrzycki, historien australien et auteur de Jadoowallahs, Jugglers and Jinns: A Magicial History of India. Il ajoute que de nombreux tours de magie, consistant notamment à se couper la langue et à la reconstituer, à se faire enterrer, à marcher sur le feu et à restaurer des membres sectionnés, trouvent leurs origines dans des pratiques à la fois réelles et mythiques des ascètes hindous, musulmans, bouddhistes et jaïns.

Avaler des sabres, par exemple, est une tradition indienne vieille de 4 000 ans instaurée par des prêtres, un rituel symbolisant le pouvoir spirituel et la connexion avec les dieux. De nos jours, il s’agit aussi d’une performance artistique qui s’est répandue dans plusieurs autres pays. Dans les années 1970, Swami/Mantra, anthologie des magazines Swami et Mantra, a contribué à la diffusion de ces actes en décrivant divers tours de magie à caractère religieux, parmi lesquels avaler des lames de rasoir, manger des ampoules en verre et passer des aiguilles en argent d’un œil à l’autre.

« [En Inde], le lien entre la religion et la magie remonte à l’époque des Vedas, qui ont été rédigés entre 1700 et 1500 avant notre ère », indique John Zubrzycki. L’Atharva-Veda, connu comme le plus ancien monument littéraire de la médecine traditionnelle indienne, fait référence à des saints hommes nomades qui pratiquaient l’exorcisme, le contrôle de la respiration, ainsi que la danse rituelle, et pouvaient jeter des sorts à leurs opposants.

La magie fait également partie des rites et de la vie de la cour du pays depuis des siècles, poursuit-il. Les récits bouddhistes de Jataka, datant du 6e siècle avant J.-C., par exemple, contiennent nombre de références aux charmeurs de serpents et avaleurs de sabres. Les nobles hindous et musulmans employaient souvent des illusionnistes, des charlatans, des farceurs, des bouffons et des clowns pour divertir leurs hôtes, les ministres de la cour, les femmes du harem et les ambassadeurs de pays lointains. Ces artistes faisaient aussi partie intégrante des fêtes, des rituels religieux et des cérémonies laïques.

Aujourd’hui, au début de leurs performances, les magiciens hindous rendent souvent hommage à Varuna, dieu de la magie. Le public sait que le numéro du magicien est basé sur la supercherie mais invoquer ce dieu laisse entendre qu’il pourrait être question de bien plus que cela.

 

LA MAGIE ET LA RELIGION EN INDE DE NOS JOURS

Pallaniyammal Sanmugam raconte qu’elle était âgée de neuf ans lorsqu’elle s’est fait pour la première fois transpercer la peau avec un trident. Souvent, lorsque la personne est affectée par un trouble physique, ce dernier est placé au niveau de la partie du corps concernée. Au fil des ans, elle dit avoir vu cette pratique libérer des individus de leurs problèmes physiques, émotionnels et financiers.

« Ma belle-sœur n’avait pas de maison à elle... Elle priait pour que sa famille soit à l’abri du besoin si on lui [perçait la peau avec un trident] chaque année jusqu’à la fin de ses jours. Elle priait pour avoir une maison à elle et pour que son fils fasse de bonnes études. Aujourd’hui, [il] travaille comme ingénieur. Il a construit non pas une, mais sept maisons », soutient Pallaniyammal Sanmugam. « Il n’y a pas de magie là-dedans, c’est de la dévotion. »

Tout le monde ne considère pas la magie et la religion comme étant liées de manière inextricable. Ishamudin Khan, un magicien de rue indien de renommée mondiale, se décrit comme étant profondément religieux mais précise que sa magie n’a rien à voir avec sa religion, qu’il s’agit d’un art qu’il a cultivé tout au long de ses années de pratique. En 1995, à New Delhi, il a exécuté le tour de la corde indienne devant un public stupéfait. Ishamudin Khan a réussi à faire tenir une corde dressée dans les airs, permettant à un enfant d’y grimper. Son exploit a fait les gros titres du monde entier et a été classé 20e dans l’émission 50 Greatest Magic Tricks, diffusée sur la chaîne Channel 4.

Cependant, lorsqu’Ishamudin Khan est revenu à New Delhi, la ville lui prêtait des pouvoirs surnaturels. Le magicien se souvient qu’un homme d’affaires lui avait demandé d’utiliser ces derniers pour empêcher sa fille d’épouser un homme déjà marié.

« Ils pensent que j’ai des pouvoirs spéciaux parce que j’ai réalisé le tour de la corde alors que je vivais dans un quartier pauvre. Ils ne croient pas [au fait] que j’ai travaillé dur pendant six ans pour maîtriser le tour », rapporte Ishamudin Khan. Selon ses dires, même les personnes riches et instruites ont cette croyance. Beaucoup d’entre elles abordent le magicien après ses spectacles, le sollicitant pour qu’il étudie leurs paumes et prédise leur avenir. « Si je le veux, je peux devenir gourou et millionnaire du jour au lendemain », révèle-t-il.

Sport et robotique, un partenariat d’avenir ?

En avril 2026, à Pékin, une dizaine de robots humanoïdes ont concouru à un semi-marathon aux côtés de coureurs humains. Le robot vainqueur a franchi la ligne des 21 kilomètres en 50 minutes 26 secondes, devançant de 6 minutes le record détenu par l’humain Jacob Kiplimo. Le même mois, la revue Nature a publié les résultats d’un robot pongiste japonais capable de battre des joueurs humains professionnels.

Ces performances peuvent donner l’impression que la machine rattrape, et parfois même dépasse, l’athlète. Mais l’implication des technologies dans le sport ne se limite pas à l’ambition de créer des robots humanoïdes capables de nous surpasser. Les chercheurs tentent surtout de mieux comprendre le corps humain, améliorer les conditions d'entraînement, la rééducation et l’analyse du geste sportif.

« Les sportifs utilisent depuis longtemps des machines spécialisées dans les protocoles d’entraînement », rappelle Antoine Eon, maître de conférences à l'université de Poitiers et membre de l'équipe RoBioSS (Robotique Biomécanique, Sport et Santé). « Au fil du temps, ces machines se sont complexifiées […] On assiste depuis quelques années à la fusion de beaucoup de compétences et de technologies dans l’aide à l’entraînement. Réalité virtuelle, intelligence artificielle, mécatronique, biomécanique, robotique humanoïde […] permettent de créer de machines particulièrement pertinentes pour l’entraînement mais aussi la rééducation », affirme le chercheur.

 

PERFECTIONNER LES GESTES DES ATHLÈTES

L’équipe RoBioSS est née en 2010 à l’Institut PPrime de Poitiers, de la fusion d’une équipe de mécanique du geste sportif et d’une équipe de mécanismes et robotique. « Naturellement, nous nous sommes mis à collaborer sur des projets à l’intersection des deux disciplines », raconte Antoine Eon. Ces recherches prennent la forme de dispositifs capables d’analyser les mouvements des sportifs ou de les aider à reproduire certains gestes techniques.

Parmi les projets réalisés par RoBioSS, le chercheur met en avant le bras de nage robotisé imaginé avec ses collègues Matthias Samson et Raphaël Guignabel. « Notre système est un bras simplifié, réalisé par moulage du bras d’un athlète. Il ne peut réaliser, à l’heure actuelle, qu’un mouvement de flexion-extension de l’épaule autour d’un axe fixe », détaille Antoine Eon.

Le robot-nageur est fixé sur un chariot qui évolue le long du bassin afin de simuler différentes vitesses de nage. « L'intérêt de ce bras robotisé réside dans sa capacité à répéter de nombreux mouvements de manière très précise, sans craindre d'instaurer une fatigue musculaire », précise le chercheur. Les capteurs placés sur le dispositif aident à mieux comprendre les mécanismes de la natation, pour optimiser les performances de nage des nageurs professionnels.

Un autre projet de RoBioSS, breveté, vise cette fois l’apprentissage du geste en gymnastique. Développée avec le chercheur Arnaud Decatoire, la machine guide mécaniquement le mouvement pour aider l'athlète à reproduire le bon geste. « Elle impose une force à suivre à l’articulation engagée dans le mouvement [par exemple l’épaule], et mesure ce que le sujet produit. […]  Ainsi, si la personne force correctement, alors le système se déplacera correctement », explique Antoine Eon.

L’objectif est notamment de faciliter l’apprentissage de gestes techniques difficiles ou potentiellement dangereux, tout en limitant les risques de blessure. « Après avoir calculé un geste sur mesure, le sujet pourra s’entraîner, assis, sans risque de chute » affirme le chercheur. 

Pour Antoine Eon, ces dispositifs s'inscrivent dans une boîte à outils plus large. « La capture de mouvement, associée à la biomécanique, permettent de mesurer le geste réel. La réalité virtuelle simule un environnement et d’étudier la réaction de l’humain à la variation de cet environnement. La mécatronique permet de concevoir des dispositifs permettant d’agir sur l’humain, d’induire un comportement désiré ou d’évaluer ses capacités », résume-t-il.

 

DES TECHNOLOGIES AU SERVICE DES SPORTIFS 

À Rennes, l’équipe MimeTIC, commune à Inria et à l’université de Rennes 2, s’est quant à elle penchée sur la réalité virtuelle appliquée au sport.

Le projet REVEA, lauréat du Programme Prioritaire de Recherche (PPR) Sport, a notamment accompagné l’équipe de France olympique de boxe pour les Jeux olympiques de 2024. Son objectif était de permettre aux boxeurs de travailler certaines situations de combat difficiles à répéter dans des conditions réelles. « Quand on veut travailler la défense, il vous faut quelqu’un en face qui vous attaque. Très vite, on est limité par le nombre de répétitions qu’on peut faire sans se blesser », explique Franck Multon, directeur de recherche à Inria et responsable MimeTIC.

Casque sur la tête, le boxeur affronte alors un adversaire virtuel dont les chercheurs contrôlent chaque mouvement. Le système enregistre le temps de réaction, les déplacements ou encore la position de garde.

« Le gros défi, c’est d’être capable de s’assurer que ce que l’on fait en réalité virtuelle reflète bien ce qu’ils font dans la réalité », souligne Franck Multon. « Un humain possède [environ] 200 os et 600 muscles […] un avatar virtuel ne reproduit donc pas parfaitement les mouvements réels » poursuit-il. Ainsi, le chercheur est souvent amené à discuter et à collaborer avec des roboticiens qui partagent notamment l’enjeu de « rediriger le mouvement humain vers une machine, qu'elle soit virtuelle ou physique ». 

Le projet REVEA a été mené en lien étroit avec les sportifs et les entraîneurs. « On a interagi avec les sportifs de haut niveau et les entraîneurs nous ont dit : "non, là ça va pas", "je n'y crois pas", ou "là il est trop rapide", "il est trop fort". » Trois années de conception ont été nécessaires. Le projet a depuis dépassé le cadre olympique, lorsque la start-up française VR Boxing a repris la technologie pour développer un outil d'entraînement destiné aussi bien aux athlètes de haut niveau qu'aux amateurs.

Le rugby, le handball ou encore le cyclisme ont également fait l’objet de recherches dans des logiques similaires. Ces technologies jouent également un rôle croissant dans le handisport, où prothèses intelligentes et dispositifs robotiques ouvrent de nouvelles possibilités en matière de performance et de rééducation.

 

DES ENJEUX ÉTHIQUES

L’assistance technologique au sportif questionne également la limite avec le dopage technologique. Certaines inventions ont déjà été reconnues comme telles, c’est le cas des combinaisons de natation permettant de gagner plusieurs dixièmes de seconde.

L'introduction massive de capteurs dans la pratique sportive soulève également des interrogations. Certains permettent de mesurer le sommeil, la fréquence cardiaque ou encore la température de la peau, parfois grâce à des patchs collés directement sur le corps. 

Les montres et bagues connectées sont déjà très répandues, mais pour Franck Multon, les capteurs spécifiques à chaque discipline, dans les gants des boxeurs, les protège-dents des rugbymen ou les pédales des cyclistes, posent de nouvelles questions sur l’utilisation de ces données. Qui peut y accéder ? Comment sont-elles utilisées ? « À partir du moment où le sportif sait qu'il est mesuré quotidiennement et que derrière, ça peut avoir un impact sur sa sélection, cela pose de vraies questions éthiques », observe le chercheur.

 

ET LES ROBOTS QUI JOUENT ? 

À Bordeaux, l'équipe Rhoban du Laboratoire bordelais de Recherche en Informatique, rattaché à l'université de Bordeaux, fondée par Olivier Ly, Hugo Gimbert, Loïc Gondry, développe des robots humanoïdes autonomes qui participent depuis 2011 à la RoboCup, compétition internationale dont l'objectif affiché est de battre une équipe humaine de football d'ici 2050. Le laboratoire a remporté cinq titres mondiaux dans la catégorie Humanoid KidSize, dont le dernier en 2023.

Selon Céline Dobigeon, enseignante au département Génie mécanique et productique de l’IUT de Bordeaux et membre de l’équipe, l’enjeu dépasse largement le divertissement. « La compétition force les équipes à confronter leur environnement virtuel au monde réel, sur un robot (système mécatronique), ce que le jeu d’échecs ne permettait pas », explique-t-elle. Le football a été choisi à la fois pour sa popularité et pour la complexité de leur pilotage et du travail collectif qu’il impose. À l’issue de chaque édition, les équipes partagent d’ailleurs leur code et leur matériel.

« Une fois qu'on sera habitué à tout ça, est-ce que les gens seront prêts à rester devant leur télé et à regarder un match de robots humanoïdes ? Je ne sais pas », s'interroge Céline Dobigeon.

Les chercheurs interrogés convergent sur un point : il est difficile de prévoir de manière certaine l’avenir de l’alliance entre sport et robotique. Cela étant, pour eux, à court terme, les robots ne remplaceront probablement pas les sportifs, mais serviront surtout d’outils d’assistance. Céline Dobigeon imagine l’évolution des robots capables de mémoriser les stratégies d'un adversaire et de servir de partenaires d'entraînement.

Franck Multon, lui, voit émerger des outils d’aide à la décision pour les entraîneurs afin de détecter des jeunes talents, prévenir les blessures ou repérer du surentraînement.

Mais il rappelle aussi les limites de toute approche purement technologique : « La performance est plurifactorielle. La technologie, l'IA, ne résoudront pas tout, en particulier les facteurs psychologiques, humains. Quelqu'un qui n'est pas bien dans sa vie privée et qui va aller faire de la compétition avec toutes les technologies qu'on peut lui mettre, ça ne résoudra pas son problème ».

Le Procès du singe : quand les États-Unis ont débattu de l'évolution devant les tribunaux

La théorie de l’évolution de Charles Darwin était-elle un fait scientifique ou était-elle une dangereuse hérésie anti-chrétienne ? En 1925, un jeune professeur devint la cible d’une loi proscrivant l’enseignement de la théorie de l’évolution dans les écoles et une figure centrale dans la lutte en faveur de l’enseignement d’une science fondée sur des preuves.

John T. Scopes, vingt-quatre ans, ne se souvenait plus s’il avait ou non enseigné la théorie de l’évolution à ses élèves dans un lycée du comté de Rhea, dans le Tennessee… chose qui aurait constitué une violation d’une loi entrée en vigueur dans l’État en 1925. Mais cela ne l’empêcha pas de se porter volontaire pour être accusé et être arrêté tout comme s’il l’avait effectivement fait.

Aujourd’hui entré dans la légende judiciaire, le procès Scopes, dit « procès du singe », opposa les tenants de la théorie scientifique de l’évolution aux protestants convaincus que la Terre et l’humanité avaient été créées par Dieu. Celui-ci souleva également des questions quant à la liberté éducative, quant à la recherche scientifique et à l’importance des preuves. Des questions qui résonnent aujourd’hui encore. Retour sur ce procès explosif et sur son legs.

 

UNE LOI DU TENNESSEE SUSCITE UN DÉBAT NATIONAL

Le Tennessee ne fut qu’un des États qui essayèrent de bannir la théorie de l’évolution des écoles dans les années 1920. Ceux-ci furent encouragés par un mouvement national opposé à la théorie de l’évolution qui avait pris de l’ampleur au cours des décennies précédentes.

La résistance religieuse à la science s’était intensifiée aux 18e et 19e siècles, alors qu’une avalanche de découvertes menaçaient l’autorité des protestants américains. Au sein du clergé, beaucoup remirent en question la nouvelle théorie de la sélection naturelle : si les humains avaient évolué au lieu d’avoir été créés, alors le récit biblique de la création était inexact. Cette remise en cause entrait en conflit avec les idées d’un fondamentalisme croissant au sein du clergé, qui tenait les événements de la Bible pour vrais littéralement et inquiétait des opposants déjà ébranlés par les grands bouleversements sociaux liés à la modernité, à l’urbanisation et à la Première Guerre mondiale.

Dans les années 1920, des figures nationales telles que William Jennings Bryan, célèbre orateur et homme politique, et Aimee Semple McPherson, star évangélique de la radio, prirent publiquement position contre l’enseignement de la théorie de l’évolution à l’école.

Dans la foulée, en 1925, le Tennessee adopta le Butler Act. Tirant son nom de son principal défenseur, le député John Washington Butler, la loi proscrivait l’enseignement de « la Théorie de l’Évolution » dans l’ensemble des institutions bénéficiant de fonds publics dans l’État du Tennessee, rendant ainsi illégal « l’enseignement de toute théorie niant le récit de la Création Divine de l’homme tel qu’enseigné dans la Bible ». Les contrevenants commettaient un délit et s’exposaient à une amende comprise entre 100 et 500 dollars pour chaque infraction.

 

QUI ÉTAIT JOHN SCOPES ?

Bien que la loi n’ait rencontré que peu d’opposition avant son adoption, elle attira néanmoins l’attention de défenseurs des droits civiques cherchant à préserver la séparation de l’Église et de l’État. Alors que des protestants de plus en plus stricts cherchaient à étendre les enseignements religieux jusque dans les classes des établissements publics, leurs opposants tentaient de maintenir la religion en dehors des écoles publiques et laïques. L’évolution constitua une véritable épreuve pour l’enseignement public ; il y eut une friction entre la quête scientifique et la crainte que l’étude de l’évolution ne conduise à la disparition de la religion organisée.

L’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU), fondée en 1920 avec pour objectif principal de résister aux restrictions de la liberté d’expression en temps de guerre, cherchait une affaire exemplaire pour contester les lois anti-évolution qu’elle considérait comme des violations inconstitutionnelles des libertés religieuses.

« Nous sommes à la recherche d’un professeur du Tennessee qui accepterait nos services afin de contester cette loi devant la justice », écrivit Clarence Skinner, l’un des membres fondateurs de l’ACLU, dans une annonce largement diffusée en 1925. « Nos avocats pensent qu’un test amical peut être organisé sans que l’enseignant ne perde son emploi. »

L’annonce, et la controverse autour de l’évolution, éveillèrent l’intérêt d’un groupe de promoteurs locaux du comté de Rhea, dans le Tennessee, une région sinistrée sur le plan économique qui venait de connaître un déclin de population important. Convaincus qu’un procès controversé redonnerait de la visibilité à la région, ces notables prirent contact avec John T. Scopes, entraîneur de football américain de vingt-quatre ans et professeur à temps partiel au lycée Rhea Central de Dayton.

« Bien que je ne fusse pas savant de formation, je pensais que Darwin avait raison », écrivit John Scopes dans ses mémoires publiés en 1967. Bien que n’étant plus sûr de savoir s’il avait enseigné la théorie de l’évolution en tant que professeur de biologie remplaçant, il dit à ces notables qu’il croyait avoir aidé des élèves à réviser pour un examen final portant, entre autres choses, sur cette théorie. L’un d’eux arrêta John Scopes et un procès fut organisé dès l’été.

 

ÉVOLUTION ET CRÉATIONNISME DEVANT LA JUSTICE  

Le procès opposa la théorie de l’évolution à la religion et inaugura l’un des plus grands affrontements de l’histoire judiciaire américaine. Clarence Darrow, avocat éminent connu pour ses plaidoiries spectaculaires et ses honoraires vertigineux, devait représenter John Scopes et l’ACLU, tandis que William Jennings Bryan accepta de prêter main-forte à l’accusation.

La présence de deux des hommes les plus célèbres des États-Unis et ce sujet explosif transformèrent la paisible ville de Dayton en véritable lieu de pèlerinage. Journalistes et spectateurs y affluèrent ; on couvrit le procès dans les moindres détails. Ce fut, selon les mots de l’historien TomArnold-Foster, « un cirque national sous haute tension » qui « dramatisa une série de conflits culturels imbriqués, entre science et religion, ville et campagne, élite et peuple, Nord et Sud. »

Chaque jour, le procès débutait par une prière à voix haute et un jury exclusivement masculin et blanc, dont la plupart des membres étaient des chrétiens pratiquants, écoutait les échanges enflammés entre Clarence Darrow et Williams Jennings Bryan. Bien qu’il se soit agi d’une affaire pénale, l’argumentaire de la défense tourna principalement autour de la validité de la théorie de l’évolution, des témoins affirmant qu’elle faisait consensus au sein de la communauté scientifique. De son côté, les témoins de l’accusation assurèrent que John Scopes avait bel et bien enseigné la théorie de l’évolution.

Clarence Darrow prit l’initiative inhabituelle d’inviter l’avocat de l’accusation à témoigner en tant qu’expert, en l’occurrence en tant qu’expert de la Bible. Ainsi, Clarence Darrow put soumettre William Jennings Bryan à un interrogatoire serré portant sur la théologie et la science. À ce stade, on avait déplacé l’audience à l’extérieur en raison de la chaleur étouffante dans le tribunal et en raison de la présence de milliers de spectateurs venus assister à la joute entre la défense et l’accusation.

 

UN POINT DE BASCULE DANS LE DÉBAT SUR L’ÉVOLUTION

Soumis à un interrogatoire minutieux sur les tenants et les aboutissants de la Genèse, William Jennings Bryan bafouilla et s’embrouilla, trahissant par là le fait qu’il ne croyait littéralement qu’à certaines parties du récit de la création. L’examen culmina lorsque Bryan accusa Darrow de n’être là que pour « salir la Bible ». Il l’accusa également d’athéisme et de se servir du tribunal pour promouvoir ses idées anti-chrétiennes. Darrow répliqua que Bryan entretenait « des idées stupides qu’aucun chrétien intelligent sur Terre ne cro[yait] ». Le témoignage de Bryan fut finalement retiré du dossier après que le juge eut décidé de son absence de pertinence.

Clarence Darrow demanda que l’affaire soit directement soumise à l’avis du jury, privant ainsi William Jennings Bryan d’une ultime plaidoirie potentiellement convaincante.

Pourtant, c’est bien le camp de ce dernier qui l’emporta. En moins de dix minutes, le jury décida de déclarer John Scopes coupable. Il reçut une amende de cent dollars.

John Scopes ne fit qu’une déclaration au cours du procès. « J’ai le sentiment d’avoir été condamné pour avoir violé une loi injuste, dit-il au juge après le verdict. Je continuerai à l’avenir, comme je l’ai fait auparavant, à m’opposer à cette loi par tous les moyens qui me sont permis. » Agir autrement, ajouta-t-il, serait revenu à compromettre sa liberté académique.

William Jennings Bryan avait remporté le procès, mais au prix d’une humiliation publique. Cinq jours plus tard, il mourut d’une « apoplexie soudaine ». Bien que John Scopes ait fait appel, l’affaire fut finalement rejetée pour vice de procédure.

Ce procès-test n’avait pas permis de protéger John Scopes pour avoir, peut-être, enseigné la théorie de l’évolution, mais il avait atteint son objectif principal : attirer l’attention sur la question de l’évolution et de son enseignement et sensibiliser aux conflits potentiels entre Église et État.

 

POURQUOI A-T-ON PARLÉ DE « PROCÈS DU SINGE » ?

Étant donnée l’importante couverture médiatique dont il bénéficia, le procès de John Scopes fut la première affaire de l’histoire américaine à être diffusée en direct à la radio. Les détails techniques de la théorie de l’évolution obligèrent également les journalistes à écrire des articles scientifiques plus détaillés.

Le sujet controversé du procès constitua également une aubaine pour certains journalistes intrépides, comme H.L. Mencken du Baltimore Sun. Journaliste et défenseur de la liberté d’expression, H.L. Mencken devint la voix non officielle, et souvent caustique, du procès. En surnommant l’affaire « le procès du singe », comme un clin d’œil moqueur à la fureur avec laquelle on débattait pour savoir si les humains descendaient du singe ou s’ils avaient été créés par Dieu, H.L. Mencken visa directement Williams Jennings Bryan et l’accusation. Il affirma d’ailleurs que ce dernier avait été « dépassé par l’habileté et par les arguments » de Clarence Darrow.

Les lois interdisant l’enseignement de la théorie de l’évolution resteraient en vigueur pendant des décennies et celle du Tennessee ne serait abrogée qu’en 1967. Le procès du singe était alors déjà entré dans la légende juridique et scientifique, notamment grâce une pièce de 1955 intitulée Inherit the Wind dressant une analogie entre le mouvement anti-évolution et le maccarthysme.

 

UN PROCÈS AUX CONSÉQUENCES DURABLES

Au cours du siècle qui s’est écoulé depuis le procès, les questions concernant le potentiel qu’a la science de subvertir l’autorité religieuse n’ont pas disparu. De nos jours, il existe un large consensus scientifique autour de l’idée d’évolution par sélection naturelle telle qu’avancée par Darwin. Du registre fossile aux globules rouges, tout étaye l’idée que les humains descendent d’un ancêtre commun.

Mais le procès intenté à John Scopes continue de servir de symbole du combat ininterrompu entre conservatisme et progrès, entre religion et sécularisme, entre science par la preuve et désinformation scientifique.

Pourquoi les bonnes idées viennent sous la douche : ce que dit la science

Il vous est probablement arrivé de sortir de la douche ou de rentrer d’une promenade avec votre chien avec une idée géniale ou une solution à un problème dont vous n’arriviez pas à vous défaire. Et ce n’est peut-être pas dû au hasard.

Plutôt que de s’acharner sur un problème ou de rechercher désespérément une lueur d’inspiration, des études menées au cours des quinze dernières années suggèrent que nous sommes plus susceptibles d’avoir des percées créatives ou des « illuminations » lorsque nous effectuons une tâche habituelle qui ne demande pas de réflexion ; autrement dit, une activité dans laquelle nous sommes presque en pilote automatique. Cela permet à l’esprit de vagabonder ou de s’engager dans une cognition spontanée ou une réflexion de type « flux de conscience » qui, selon les experts, aiderait à retrouver des souvenirs inhabituels et à générer de nouvelles idées.

« Les gens sont toujours surpris lorsqu’ils réalisent qu’ils ont des idées intéressantes et nouvelles à des moments inattendus, car notre récit culturel nous dit que nous devrions y parvenir en travaillant dur », explique Kalina Christoff, neuroscientifique cognitive à l’université de Colombie-Britannique, à Vancouver. « C'est une expérience humaine assez universelle. »

Nous commençons à comprendre les raisons pour lesquelles ces idées surviennent lors d’activités plus passives, et ce qu’il se passe dans le cerveau à ce moment-là, poursuit Christoff. La clé, selon les dernières recherches, est un modèle d’activité cérébrale, dans ce que l’on appelle le réseau du mode par défaut, qui se produit lorsqu’une personne se repose ou effectue des tâches habituelles qui ne requièrent pas beaucoup d’attention.

Les chercheurs ont montré que le réseau du mode par défaut (RMD), qui relie plus d’une dizaine de régions du cerveau, est plus actif lorsque l’esprit vagabonde ou que l’on effectue des tâches passives, que lorsque l’on fait une activité qui demande de la concentration. En d’autres termes, le RMD est « l’état dans lequel le cerveau revient lorsque l’on n’est pas impliqué de manière active », explique Roger Beaty, neuroscientifique cognitif et directeur du Laboratoire de neuroscience cognitive de la créativité à l’Université d’État de Pennsylvanie. À l’inverse, lorsque l’on est impliqué dans une tâche exigeante, les systèmes de contrôle exécutif du cerveau vous permettent de rester concentré, analytique et logique.

Cependant, si le réseau du mode par défaut joue un rôle clé dans le processus créatif, « ce n’est pas le seul réseau important », précise Beaty. « D’autres réseaux entrent en jeu pour modifier, rejeter ou mettre en œuvre des idées. » Il n’est donc pas judicieux d’accorder une confiance aveugle aux idées qui naissent sous la douche ou lors de tout autre épisode de vagabondage de l’esprit.

 

LE RÉSEAU DU MODE PAR DÉFAUT

C’est Marcus Raichle, neurologue à la faculté de médecine de l’université Washington à Saint-Louis, qui, avec ses collègues, a découvert en 2001 le réseau du mode par défaut de manière fortuite, alors qu’ils utilisaient la tomographie par émission de positons (TEP) pour observer le fonctionnement du cerveau de volontaires pendant qu’ils effectuaient des tâches nouvelles exigeant de l’attention. L’équipe a ensuite comparé ces images à celles prises lorsque le cerveau était au repos, et a remarqué que certaines régions du cerveau étaient plus actives pendant les tâches passives que pendant les tâches actives.

Cependant, les fonctions de chaque région du cerveau ne sont pas bien caractérisées, et les activités d’une même région cérébrale peuvent varier selon les circonstances. C’est pourquoi les neuroscientifiques préfèrent parler de « réseaux de zones cérébrales », tels que le réseau du mode par défaut, qui collaborent entre eux pour réaliser certaines activités, selon John Kounios, neuroscientifique cognitif et directeur du Creativity Research Lab à l’université Drexel de Philadelphie.

Raichle a appelé ce réseau le réseau du mode « par défaut » en raison de son activité accrue pendant les périodes d’inactivité, raconte Randy L. Buckner, neuroscientifique à l’université de Harvard. Cependant, cette appellation est quelque peu erronée, le RMD étant également actif dans la réalisation d’autres tâches mentales, comme les souvenirs du passé ou les réflexions sur soi-même.

Le réseau est également « impliqué dans les premières phases de la génération des idées, puisant dans les expériences passées et les connaissances sur le monde », explique Beaty. « Lorsque vous ne travaillez pas activement sur un problème, le cerveau continue de tourner et peut restructurer certains des éléments du problème : les pièces sont remaniées, et quelque chose fait tilt. » Ainsi, le RMD « aide à combiner les informations de différentes manières et à simuler des possibilités ».

Les chercheurs ont découvert que, en ce qui concerne les mesures de la créativité, une corrélation positive existe entre les performances créatives et le volume de matière grise du RMD. En d’autres termes, la créativité dépend de la taille du RMD.

Pour étudier les modifications dans l’activation cérébrale et la connectivité entre les différentes régions du RMD, des chercheurs ont demandé à des volontaires d’alterner entre des activités impliquant un effort cognitif élevé (nommer des couleurs), un effort cognitif faible (lire des mots) et un effort cognitif nul (se reposer). Ils ont constaté que l’activité du RMD était la plus élevée lorsque les participants étaient au repos, et qu’il était plus actif pendant la tâche impliquant un effort faible que pendant celle impliquant un effort élevé, selon l’étude publiée dans Scientific Reports en avril 2022. Ces observations suggèrent que l’activité du RMD peut augmenter et baisser, en s’arrêtant peut-être à des points intermédiaires en cours de route, en fonction du niveau de défi cognitif requis.

Le lien avec la pensée créative a été démontré dans une étude publiée en janvier dernier. Des patients sont restés éveillés pendant une opération du cerveau, permettant aux chirurgiens de cartographier l’aire corticale des fonctions du langage. Une stimulation électrique directe était appliquée dans leur RMD ou dans une autre zone de leur cerveau, et les patients devaient effectuer une « tâche d’utilisation alternative » consistant à inventer des utilisations inhabituelles pour un objet du quotidien : dans ce cas, un trombone. Cette méthode est efficace pour évaluer les capacités de pensée divergente. Les chercheurs ont constaté que la capacité des patients à réussir la tâche dépendait de la force des connexions entre les nœuds du RMD.

« Le réseau du mode par défaut semble être une source importante de créativité, et il est résolument associé à l’errance de l’esprit », affirme Jonathan Schooler, chercheur en psychologie à l’université de Californie à Santa Barbara. En effet, une étude publiée dans Human Brain Mapping en février 2022 a révélé que le phénomène qui consiste à rêvasser de manière positive et constructive, « caractérisé par la planification, des pensées agréables, des images vives et fantaisistes, et la curiosité », est associé à l’activité du RMD et à la créativité.

 

LES AVANTAGES DE L’ERRANCE MENTALE 

Consciemment ou non, selon Beaty, nos esprits divaguent de manière régulière et de différentes façons : d’un côté, il y a l’errance mentale délibérée, pendant laquelle nous essayons d’exercer un certain niveau de contrôle ou de direction sur notre pensée, et d’un autre, l’errance mentale spontanée, qui se produit dans le cerveau sans que nous la contrôlions. Dans le cadre d’une étude publiée dans Proceedings of the National Academy of Sciences en 2020, des chercheurs ont utilisé des électroencéphalogrammes pour suivre l’activité cérébrale et ont constaté que, 47 % du temps, l’errance mentale était spontanée.

C’est la forme spontanée qui permet tout particulièrement de créer de nouvelles combinaisons d’idées et d’informations. « Lorsque notre esprit s’éloigne d’une situation pour se plonger dans une rêverie intérieure, c’est là que nous pouvons avoir des idées créatives », décrit Schooler. « Dans cet état agréable, nous permettons aux pensées de traverser notre esprit librement. » Il faut toutefois garder à l’esprit que « parfois, nous devons faire le travail nécessaire pour créer un espace de problème qui pose les bases de l’émergence d’idées spontanées », ajoute-t-il.

C’est ce que l’on appelle « l’incubation », un processus qui se produit lorsque l’on s’éloigne d’un problème ou d’un défi particulier, et que notre esprit a la possibilité de vagabonder et de générer des idées nouvelles par des processus inconscients d’associations.

Pour découvrir à quel moment les idées les plus innovantes sont obtenues, Schooler et ses collègues ont demandé à des écrivains et à des physiciens professionnels de tenir un journal pendant deux semaines. L’objectif était d’indiquer leur idée la plus créative du jour, ce qu’ils faisaient au moment où ils l’ont trouvée, et s’il s’agissait d’une solution à un problème qu’ils n’arrivaient pas à résoudre jusqu’alors. Selon l’étude, publiée en 2019 dans Psychological Science, environ 20 % de leurs idées les plus significatives sont survenues alors qu’ils se livraient à une activité autre que le travail, ou qu’ils pensaient à quelque chose sans rapport avec l’idée créative. Plus important encore, les idées trouvées pendant les moments d’errance mentale étaient plus susceptibles d’être liées à la solution d’un problème contrariant.

« Nous avons besoin de cet aspect "d’exploration" de la génération d’idées pour être créatifs », explique Rex Jung, neuropsychologue à l’université du Nouveau-Mexique à Albuquerque. Cependant, d’autres parties du cerveau sont également nécessaires pour sélectionner une idée, évaluer sa viabilité et la mettre en œuvre dans le monde réel. « C’est une interaction, ou une danse, entre le réseau du mode par défaut et le réseau de contrôle cognitif, qui permet de générer une idée créative puis de la mettre en œuvre efficacement. »

 

COMMENT OPTIMISER SA CRÉATIVITÉ ?

Outre une meilleure connaissance de notre fonctionnement, la compréhension du processus créatif peut nous aider à maximiser notre puissance cérébrale. Toutefois, comme le souligne Jung, il ne faut pas oublier que « nous n’en sommes qu’au début, et qu’il y a encore beaucoup à apprendre sur la façon dont le cerveau parvient à créer ».

Dans un premier temps, un sommeil suffisant et de qualité doit rester une priorité ; il peut améliorer l’humeur et favoriser la mémoire, conseille Kounios, co-auteur de l’ouvrage The Eureka Factor: Aha Moments, Creative Insight, and the Brain. Pendant le sommeil, « les informations que vous absorbez pendant la journée passent d’un état fragile à un état plus durable qui peut donner lieu à des solutions ».

Dès le réveil d’une nuit complète ou même d’une sieste de vingt minutes, Christoff recommande de prêter attention aux pensées et aux idées qui viennent à l’esprit dans cet état liminal entre le sommeil profond et le réveil complet. C’est un moment pendant lequel les idées sont « souvent très libres », ajoute-t-elle. Vous pouvez donc exploiter tout votre potentiel créatif.

Pour activer consciemment votre RMD et vos idées créatives pendant la journée, autorisez-vous à faire des activités qui ne sont pas exigeantes sur le plan cognitif, telles qu’une promenade, un bain chaud ou du jardinage, sans écouter de musique ou de podcast. Laissez simplement votre esprit vagabonder. Faites-le lorsque vous êtes « dans un état de sécurité psychologique, où il n’y a aucun danger à avoir une pensée inhabituelle et aucune tâche immédiate à accomplir », ajoute Kounios. Autrement dit, ne le faites pas lorsque vous êtes au volant.

Pendant la journée, faire quelque chose de facile et de familier, impliquant souvent un certain type de mouvement, est susceptible de faciliter le flux de pensées spontanées. Lorsque vous êtes sous la douche, par exemple, « vous n’avez pas grand-chose à faire, vous ne voyez pas grand-chose et il y a un bruit blanc. Votre cerveau pense de manière plus chaotique. Vos processus exécutifs diminuent et les processus associatifs s’amplifient. Les idées se mélangent, et différentes pensées peuvent se heurter et se connecter », raconte Kounios.

Certaines recherches suggèrent que passer du temps dans la nature, ce qui peut évoquer un sentiment d’émerveillement et de relaxation, est propice à l’errance de l’esprit, car cela permet « à votre attention de s’étendre pour remplir l’espace. […] Une promenade dans la nature peut améliorer votre humeur et élargir le cadre de vos pensées pour y inclure des idées et des associations lointaines ».

C’est pourquoi, si vous essayez de trouver une nouvelle idée ou de résoudre un problème, il peut être bon de commencer par travailler dessus, puis de faire une pause et d’aller vous promener si vous êtes dans une impasse. « Cela permet à votre esprit de travailler inconsciemment sur un sujet sur lequel vous travailliez consciemment juste avant », selon Christoff.

Un élément clé est que l’activité doit durer suffisamment longtemps « pour offrir la possibilité d’entrer dans un mode de pensée différent, que nous avons généralement tendance à éviter par culpabilité », ajoute la neuroscientifique. « Nous devons être suffisamment détendus mentalement pour ne pas essayer d’être productifs ou d’atteindre un objectif quelconque. Avec les activités habituelles que nous pratiquons avec une certaine régularité, nous ne nous sentons pas coupables de laisser notre esprit vagabonder : c’est alors que l’esprit peut atteindre de nouvelles contrées. »

Ainsi, n’ayez pas peur de vous déconnecter et de vous réserver du temps pour vagabonder et réfléchir. « L’une des conséquences du monde [ultra-connecté] dans lequel nous vivons est que nous ne nous laissons pas assez de temps pour rêvasser », déplore Schooler. Donner à votre esprit la possibilité de vagabonder, c’est investir dans votre créativité.

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